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+The Project Gutenberg EBook of Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie, by
+Arnauld d'Abbadie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
+
+Author: Arnauld d'Abbadie
+
+Release Date: July 12, 2006 [EBook #18812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+ DOUZE ANS
+ DE SÉJOUR
+ DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE
+
+ TOME Ier
+
+
+
+
+ DOUZE ANS
+ DANS LA
+ HAUTE-ÉTHIOPIE
+
+ (ABYSSINIE)
+
+ PAR
+ ARNAULD D'ABBADIE
+
+ TOME PREMIER
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ 77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77
+
+ 1868
+
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+
+_Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède si rapidement,
+il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je le fais, la
+relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps après que ce
+voyage a été accompli._
+
+_Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouve
+quelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiques
+plus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, comme
+celui-ci, dans le but d'étudier les moeurs, le caractère et les
+institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et les
+moins connus jusqu'à ce jour._
+
+_Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en
+1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, et
+après y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements qui
+ont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour en
+France, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pour
+complaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Mais
+pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il ne
+suffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationalisé
+en quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses que
+l'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans son
+milieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement et
+épurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idées
+dont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue ses
+compatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant de
+leur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions si
+différentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donc
+laissé passer un certain temps._
+
+
+_Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que les nations
+européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuples les plus
+reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu les
+derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que mon
+travail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et je
+l'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, et
+avec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend de
+produire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger de
+tout un peuple._
+
+
+ Paris, 2 juin 1868.
+
+
+
+
+ DOUZE ANS
+ DE SÉJOUR
+ DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+DE KÉNEH À GONDAR.
+
+
+Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter la
+rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main une
+dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le voeu de nous
+désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous éloignâmes
+de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager dans le
+désert.
+
+Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,
+l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre
+troupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-six
+ans, le plus jeune dix-sept.
+
+L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de
+notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j'avais désiré, pour
+utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me
+renseigner à ce sujet, j'étais allé un soir avec mon frère au couvent
+des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu'il ne savait à
+qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du parloir.
+
+--Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui entrait, le
+Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il a étudié
+l'arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire, et il
+pourra peut-être nous donner un bon conseil.
+
+Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa faveur;
+il s'assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt dépassé le
+but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans la
+Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout
+missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois
+avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et
+franciscains[1]; et comme il regrettait de ne pouvoir marcher sur leurs
+traces, je lui proposai de partir prochainement avec nous. Mon frère
+trouva heureuse l'idée de faire notre voyage, croix et bannière en tête;
+le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous nous séparâmes
+sans nous douter de combien d'événements notre conversation fortuite
+serait l'origine.
+
+ [1] Les missionnaires catholiques ont été expulsés d'Éthiopie en 1629.
+
+Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles
+l'arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les
+vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu
+qu'il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d'obtenir leur
+approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si
+elle devait offrir des chances de succès.
+
+L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de volontaire
+dans la cavalerie de Don Pedro; il s'était distingué par sa bravoure, et
+n'avait quitté son drapeau qu'après la défaite entière du parti de Don
+Miguel. Je l'avais trouvé au Caire, à bout de ressources et sur le point
+de se faire musulman: deux beys s'acharnaient à le convertir; lui ne
+cherchait qu'aventures. Afin de lui épargner une apostasie, nous
+l'engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit à nous.
+
+Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l'Académie des
+sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son
+domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.
+
+Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la
+mer Rouge.
+
+C'était l'époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi, ne
+trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et
+faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.
+
+Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la
+ville, venait d'être père d'une fille; il demanda à mon frère d'être le
+parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations
+agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur
+de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s'était
+trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les
+Français.
+
+Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les
+pèlerins; la dunette d'un bugalet non ponté, d'environ 50 tonneaux, nous
+offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages
+et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux
+au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en
+tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre
+dunette, et notre compagnon anglais s'efforçait vainement de les en
+empêcher. J'en référai au raïs, ou patron de barque.
+
+--Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le chef des
+Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!
+
+Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo reçut
+une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m'était porté.
+Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit chez le
+gouverneur. Nous descendîmes, l'Anglais et moi, dans un autre canot, au
+milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires. Bientôt, nous
+vîmes l'embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui volait vers
+nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était debout, un
+pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey saisit un
+hauban et d'un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins s'ouvrit devant
+lui.
+
+--Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter ainsi ces
+Français?
+
+--Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?--répliqua le chef des
+pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un murmure de ses
+compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux soufflet, et
+ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses
+soldats, en disant:
+
+--Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.
+
+Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais Heussein
+Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant que
+donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à
+descendre dans les embarcations.
+
+Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des
+Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de
+Domingo:
+
+--C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m'eût permis
+de faire un exemple.--Et se tournant vers son chaouche:--Qu'on donne au
+drôle cent coups de bâton!
+
+À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie, exhiba
+pour la première fois son passeport français.
+
+L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait autoriser
+la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un firman du
+vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin envers ses
+sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous intervînmes
+aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une moitié de la
+peine.
+
+Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; le
+Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les
+premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva
+consciencieusement la besogne.
+
+Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en entier
+et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.--Nous suivîmes son
+conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à Djeddah.
+
+Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en
+Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après
+quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant
+M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous
+abordions à l'île de Moussawa.
+
+Les habitants de cette île n'avaient vu qu'un très-petit nombre
+d'Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois
+missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des
+présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays,
+leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques
+eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces
+prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des
+leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de
+son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un
+tailleur grec, et un officier allemand venu d'après les conseils des
+missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l'arrivée
+de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta
+sur le quai pour nous voir débarquer.
+
+L'aspect misérable des maisons de l'île, les soldats turcs déguenillés,
+quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts en ruine, et
+l'aridité des grèves offraient un triste spectacle. À l'horizon, du côté
+de l'ouest, s'élevaient de grandes montagnes d'un bleu sombre, que nous
+avions à franchir pour atteindre le premier plateau éthiopien. Ce ne fut
+point sans un serrement de coeur que nous prîmes terre.
+
+À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l'île
+Batzé. Les chrétiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac,
+Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est
+le plus généralement employé. La plus grande longueur de l'île est dans
+le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une
+largeur de 260. Le sol est composé d'un corail blanchâtre qui produit
+une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande
+élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s'élève à
+6 mètres, tandis qu'à l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la
+mer, qui n'a que très-peu d'eau de ce côté. En approchant de l'île, on
+aperçoit du côté de l'est, le cap Médir, garni d'un fortin armé de
+quatre pièces de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et stérile,
+où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se
+remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus
+abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord;
+les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de
+Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s'élève une mosquée à double
+dôme, nommée Cheik el Hammal, où l'on reconnaît le droit d'asile à tout
+homme, même chrétien ou païen, qui, en s'y réfugiant, y a allumé une
+bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l'ancienne église dédiée à
+la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux
+Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi
+musulmane, l'église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui
+conservèrent son droit d'asile institué par son fondateur chrétien. La
+moitié de la partie occidentale de l'île est couverte de maisons, ou
+pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes
+nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent
+recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches
+ont de grandes cours, où les trafiquants qu'amènent les caravanes
+viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un
+ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres,
+qui servent de magasins.
+
+Comme en Grèce, dans l'antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée dans
+l'île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, préside à
+ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux ou trois
+mois dits d'hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse sentir,
+les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage; ils
+vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils
+construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de
+jouir des rares brises de l'été. La marée, qui ne monte pas au delà d'un
+pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations,
+n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme
+n'entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le
+gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et
+couverte d'une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses
+femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque
+toute la journée; elle longe une petite place informe qui s'étend
+jusqu'au débarcadère, situé au nord de l'île et défendu en apparence par
+une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les
+vents du sud par l'île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader,
+a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis-à-vis le débarcadère
+et à l'O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue
+d'une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres
+environ de l'île; c'est par là surtout que Moussawa communique avec le
+continent; c'est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent
+chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes
+éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s'y rendent pour
+respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y être plus à l'aise
+que dans leurs demeures de l'île, où, à cause de la sonorité de
+l'atmosphère et de l'agglomération des maisons, ils ne peuvent presque
+rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la
+pointe du jour, ils reviennent dans l'île pour leurs affaires. Les
+indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l'île; aux
+époques des arrivées des caravanes, cette population s'accroît souvent
+de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend
+si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu
+du jour; les rues sont alors désertes. Comme l'eau des citernes est
+insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins
+2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et
+désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision
+du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue
+indigène ou _kacy_, l'_arabe_, l'_afar_, le _bidja_, l'_amarigna_, le
+_tigré_, le _saho_, le _galligna_, l'_hindoustani_, le _skipitare_ et le
+_turc_, sans compter les langues plus nombreuses encore parlées par les
+esclaves originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre
+des natifs de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur
+teint foncé décèle en tout cas une race mélangée; l'expression
+astucieuse et vile qu'impriment à leurs traits leurs habitudes
+efféminées et leurs pensées toujours tendues vers le lucre, dispose peu
+en leur faveur. Ils ont le corps chétif, épuisé par les chaleurs et
+l'inconduite. Ils portent des turbans blancs, des caftans de couleurs
+vives et ordinairement en étoffe de coton très-légère; leurs pieds sont
+chaussés d'une espèce de sandale particulière à Moussawa; la plupart
+jouent avec un chapelet musulman dont les grains servent à leur
+arithmétique commerciale beaucoup plus qu'à leurs prières; durant l'été,
+tous agitent un éventail fait de feuilles de palmier, en forme de
+guidon. Les femmes, strictement voilées, sont souvent d'une rare beauté
+et d'une très-grande élégance de formes. Alléchée par l'appât du gain,
+cette population consent à vivre sur cette île stérile et brûlante, où
+elle ne tarderait pas sans doute à diminuer si des étrangers,
+aventuriers du négoce, ne venaient s'y fixer. La garnison variait de 50
+à 80 soldats; elle comptait dans son sein quelques sujets
+indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de l'Hedjaz y envoyaient
+dans l'espoir que le climat et les maladies les en débarrasseraient
+complétement.
+
+En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le
+plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous
+lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du
+reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait déjà pour nous.
+
+Ce gouverneur, dépendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Aïdine; on lui
+donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou
+lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l'île; mais il
+n'en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant)
+investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre
+l'autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les
+basses-terres s'étendant entre la mer et les premiers plateaux du
+Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants
+malheureusement dégénérés d'une famille de colons turcs et belaw établie
+dans ce pays depuis plusieurs siècles. C'était au naïb qu'il fallait
+s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner
+Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la
+mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous
+préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.
+
+Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au point
+de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment étendu sur
+sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap rouge, et
+après le café d'usage, nous nous retirâmes avec une impression
+défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s'employa auprès de
+ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet
+intermédiaire, le naïb se contenta d'une somme minime, car il prétendait
+à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et
+jusqu'alors il s'était servi de ce prétexte pour pratiquer des
+extorsions exorbitantes.
+
+Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis quelques
+jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux
+missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs
+étaient enchaînés, tantôt qu'on allait renouveler à leur égard les
+scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait
+que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre
+d'Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à
+Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais
+en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre
+voyage. Mais le Père Lazariste et l'Anglais insistèrent tellement pour
+m'accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa
+mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides
+sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki,
+petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l'année, les
+indigènes même n'osent affronter de jour. Nous étions disposés,
+l'Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime
+désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père
+Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard,
+quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient
+exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.
+
+Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts,
+nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l'abordâmes
+de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied.
+Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient
+avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous
+les suivions avec peine. Après plus de deux heures d'efforts, nous
+atteignîmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les
+ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d'arbres conifères,
+nous donnaient l'espoir d'avoir à suivre désormais des chemins moins
+pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes
+bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous
+accueillit dans sa maison.
+
+L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était accablé
+de fatigue et paraissait découragé.
+
+Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux
+mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante
+façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère,
+contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous
+nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée
+par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une
+boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la
+portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur
+leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de
+nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant
+qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le
+trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que
+peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il
+s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre.
+Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par
+l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples
+inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer
+facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait
+supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua
+être étonné d'un aussi rude début.
+
+--Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai
+que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.
+
+Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le
+lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre
+mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où,
+revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de
+Pacha.
+
+Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et
+trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.
+
+En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants,
+abrité sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste
+maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et
+je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité
+qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de nous voir arriver
+sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés
+d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une
+maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours,
+seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques
+vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à
+faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis
+Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu'il me
+permit d'apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.
+
+Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en
+froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à
+un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que
+les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement
+sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne
+voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il
+faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il
+nous en instruirait.
+
+Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un
+rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que
+si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès
+d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces
+des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:
+
+--Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre
+tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le
+tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.
+
+Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche.
+L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes.
+Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu que ces
+messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et nous
+nous retirâmes.
+
+Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent
+comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié;
+mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une église
+d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Père
+Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple
+voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il
+cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes
+susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile
+élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui
+conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point
+toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.
+
+L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du marché,
+au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de décider de
+l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui
+paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père
+Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence
+heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux
+questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son
+compagnon.
+
+--Il se nomme Michaël.
+
+--Et toi?
+
+--Youssef.
+
+--Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent que vous
+appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en ville,
+et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et leurs
+moeurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous n'avons
+affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.
+
+Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:
+
+--Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes
+réponses ont été acclamées!
+
+Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de
+façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à
+l'imprudence, semble y concourir.
+
+Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses
+furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces
+messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les
+traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble:
+l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les
+détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands,
+leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.
+
+Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment
+de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner durant
+la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche,
+provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent
+un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de
+départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis
+d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses
+d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des
+vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une
+batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se
+transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il
+n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait
+former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si
+tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des
+porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un
+salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le
+départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.
+
+Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en
+Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque
+protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé
+en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant
+adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport
+qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais
+ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre
+hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés
+par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais
+l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la
+supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants
+d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie
+faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par
+l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence;
+mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre
+eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans
+du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent
+qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde,
+qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à
+cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix
+publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait
+reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida
+l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il
+tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il
+fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les
+courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante
+étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors,
+appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses
+reçurent la sanction de tous.
+
+Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon oeil, mais j'étais
+inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes démarches
+aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna,
+et je me rendis au camp.
+
+Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à attendre
+de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, par
+l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda ce
+que je venais faire dans son pays.
+
+--Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau de vos
+sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.
+
+--Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et ceux que
+tu as laissés à Moussawa?
+
+--Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour s'en
+retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, et les
+étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous nos
+bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant à
+mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos
+sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour
+annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant
+vous.
+
+--Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré quelques
+instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils ne tentent
+pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.
+
+Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire
+protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.
+
+Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince, qu'il
+avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun Européen
+de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le naturaliste ne
+tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le pays; à force
+d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le
+protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore
+dans le pays, où il s'est marié.
+
+Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à Halaïe,
+où je fus rejoint par mon frère.
+
+Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau dans
+le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du plateau
+où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des rampes
+rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou
+des boeufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays les transports se
+font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et l'usage du chameau
+est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en relevant la route à la
+boussole; mon frère se chargeait de ce soin durant la matinée, et moi
+pendant l'après-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane à
+pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites journées, car nos porteurs
+souffraient de la chaleur: la saison d'hiver régnait à Moussawa, mais
+depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il pleut très-rarement à
+Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus du niveau de la mer,
+si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver de France; s'il ne
+pleut pas en janvier et en février, le temps est ordinairement couvert,
+ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs, lors même que le ciel
+est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à cette époque le soleil
+est plus loin du zénith, et le vent frais du nord prédomine sur toute
+l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain s'élève à environ 1,800
+mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une élévation bien plus
+grande), l'ordre des saisons est brusquement interverti; en d'autres
+termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de l'Éthiopie, les mois de
+décembre, janvier et février sont les plus chauds de l'année, tandis que
+ceux de juin, juillet et août amènent des pluies, qui deviennent plus
+abondantes et moins incertaines à mesure qu'on s'éloigne du littoral de
+la mer. Entre les tropiques, où il fait toujours chaud, on donne le nom
+d'hiver à la saison des pluies. Il résulte de cet antagonisme des
+saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu'il laisse en plein
+hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halaïe, où
+il se trouve en plein été; et à mesure qu'il suit les vallées qui
+relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les
+arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance et aussi, par
+l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel
+d'un régime de pluies à un autre.
+
+En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de nos
+gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la
+ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d'environ,
+deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain:
+il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, avant de la
+mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une pierre
+préalablement rougie au feu.
+
+Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et nous
+fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands rochers.
+Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du
+Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié de
+l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la soeur de Kassa, mais ces
+princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui devaient les
+conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel du Dedjadj
+Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais nous savions
+que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous faisions des
+présents ou même une visite à son beau-frère.
+
+Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux vassaux
+du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour réclamer
+de nous un droit de passage sur ses terres.
+
+En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de population;
+le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigraïe
+surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges, perçoivent
+des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers guettent nuit
+et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils ne sont pas
+trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient imposés. Les
+droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient selon l'adresse
+des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes.
+Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et surtout les
+Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun d'eux n'eût
+voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une fois connue,
+les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient sur leur
+route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient de
+l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait pas
+de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me guidait
+sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est féodal, la
+considération s'accorde d'après la classe à laquelle on appartient. Les
+nobles et les hommes de guerre sont placés au premier rang, ensuite les
+hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les propriétaires de
+grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier
+lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les marchands, ceux
+qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis jamais soumis,
+en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; dans cette
+circonstance et dans celles du même genre où je me suis trouvé depuis,
+jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager, je me suis
+affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma résistance a été de
+relever la considération due à mes compatriotes. Pour arriver à ce but,
+j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de fatigues que si j'eusse
+consenti à subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frère ne
+les ont pas fait disparaître complétement, du moins les ont-ils rendues
+bien plus rares. La notoriété de notre résistance a servi de précédent,
+et a permis à quelques voyageurs européens, venus après nous, de suivre
+notre exemple et d'établir ainsi nos droits.
+
+Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes
+nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre
+agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit
+où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain,
+quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à
+les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut
+encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens
+de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les
+paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un
+contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules,
+balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans
+une ceinture d'un volume démesuré.
+
+Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.
+
+--C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier du
+seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus
+loin.
+
+J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis passer
+un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main levée: je
+le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent une
+quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre
+bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui,
+malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force
+désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre
+les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques
+soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite
+qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa
+voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de boeuf
+cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel d'environ dix
+litres.
+
+Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils
+devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai
+et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à
+sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement
+au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais
+après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de
+nouveau. L'un d'eux me dit:
+
+--Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons changé
+de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous retenir jusqu'au
+moment où notre maître s'entendra avec vous.
+
+Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans cette
+concession imaginée par de simples paysans et des soldats indisciplinés.
+
+Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à
+notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre,
+avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au
+pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux
+bons fusils.
+
+Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions peut-être
+fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des
+trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions d'autant
+plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout droit; qu'au
+surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce qu'il
+voudrait.
+
+--À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où vous êtes.
+
+Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures de
+marche.
+
+Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette
+avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans
+rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère
+se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout
+jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais
+paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos
+bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs
+me dit ensuite:
+
+--Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à détruire ne
+sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? Dieu confie
+les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les anéantir sans
+profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous punisse
+d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; quelque
+occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez alors
+d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous
+regretterions de vous avoir laissés faire.
+
+Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. Donnant
+aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos bagages dans
+notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une mèche
+communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais chargé de
+voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa frayeur; on se
+rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, enlevée comme
+par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je compris enfin
+que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger de parents
+trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colère contre
+lui-même.
+
+Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant
+l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres.
+Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la
+récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme
+très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les
+sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était
+hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et
+amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs
+enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour
+être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de
+labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se
+résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son
+dernier boeuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, il
+sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et ce
+n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son
+champ pour aller louer ses services dans quelque province moins
+éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous
+procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman,
+surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois
+plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant
+finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.
+
+Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions nous
+comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à
+l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta
+seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif
+d'Adwa, nommé Samson.
+
+Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des
+éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous
+dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de
+Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne
+qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et
+étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en
+automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du
+village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques
+aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire.
+À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus
+réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la
+porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait
+nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien
+d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes
+dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme
+son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement
+deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il
+partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus
+qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous
+n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même
+l'aventure.
+
+Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils
+faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou
+trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous
+surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais
+gagné le coeur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit
+entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les
+hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis
+aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est
+bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre
+les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel
+soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.
+
+Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et moi,
+sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps, afin de
+laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère
+continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors
+avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village
+sans faire aboyer les chiens.
+
+Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur se
+regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont il
+accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur et
+le malheur.
+
+Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la
+silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à plat
+ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe de
+retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait le
+faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les
+tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime
+qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant
+résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit
+indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils
+disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.
+
+Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord et
+sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de
+large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et
+parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des
+bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de
+hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à
+voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue
+d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés
+formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De
+temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence
+de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante,
+particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après
+quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui
+prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se
+trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la
+montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos
+pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la
+plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de
+rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude
+aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et
+majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière
+lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce
+spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le
+manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en
+mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à
+goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car
+à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie
+semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux
+heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri,
+relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des
+musulmans, trafiquants d'esclaves.
+
+Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant mon
+court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes oreilles
+s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de drogman à
+Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du
+Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise, je me
+trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer
+quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette
+espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un
+travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable
+d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les
+plus usuelles.
+
+Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que je
+vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre, trois
+pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une écuellée
+de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu. Je fis
+honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son tour. Mon
+hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme malade. À
+cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen médecin,
+mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays, cette
+croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de leurs
+pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je vis
+seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai son
+mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison. Peu
+de jours après, j'appris qu'elle était morte.
+
+Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné
+réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en
+m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer
+exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule
+lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout
+confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant
+Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.
+
+À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne
+marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous
+trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me
+rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à
+Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.
+
+J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant l'arabe
+et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur, l'arabe
+n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants musulmans.
+Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue usuelle. Le
+Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du Takkazé, où l'on
+ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination sur une portion
+importante du Tigraïe, et c'était une grande cause d'irritation pour les
+Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec l'autorité, de se
+servir de l'amarigna, ou bien de parler par interprètes.
+
+Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit presque
+immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre, au
+milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre
+intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait
+beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à
+déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses
+propres mains.
+
+Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée,
+m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:
+
+--Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le prier de
+faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.
+
+Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne
+nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait
+difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à
+Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.
+
+De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il avait
+fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en persistant à
+réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont il prétendait
+nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler l'obéissance qu'on
+avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en faisant naître chez
+les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa lui-même: il leur
+représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de leur suzerain, ils
+le privaient d'un de nos trois beaux fusils de rempart que nous lui
+destinions. Les paysans, après délibération, le laissèrent partir sous
+bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le Dedjadj Kassa fit à mon
+frère une excellente réception; il manda Gabraïe, le réprimanda et lui
+fit restituer les dix talari; mon frère les fit donner immédiatement à
+l'église du lieu. On servit un repas, et tout allait pour le mieux,
+lorsqu'un des principaux seigneurs de la cour, mû par une curiosité
+indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe naissante de mon frère;
+celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement, le Dedjadj Kassa apaisa
+l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à mon frère et lui dit que
+la privauté dont il s'était offensé était sans conséquence; puis, après
+l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya, avec un soldat chargé de
+l'accompagner et de faire transporter ses bagages par corvées, de
+village en village, jusqu'à la frontière du Dedjadj Oubié. Mon frère
+retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route pour Adwa, et je le
+rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à propos qu'il
+n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la difficulté, qui
+se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans de corvée.
+
+Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à Adwa
+se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un mois;
+mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du
+retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous
+avons joui depuis dans nos voyages.
+
+Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse
+arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à
+quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur
+des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons
+pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs
+seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était
+composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des
+huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé
+de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au
+centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les
+gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié.
+Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur
+droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes
+spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et
+d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il
+passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée
+par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une
+seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni
+postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à
+la vie militaire d'Europe.
+
+Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers, on
+sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du prince,
+où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air circonspect.
+Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se tenait debout à
+la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y trouvait.
+
+Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant à
+deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il
+alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit
+effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier
+entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont
+j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai
+m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me
+fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me
+suivre et nous fûmes introduits.
+
+Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion
+d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche
+et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa
+javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés
+derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la
+chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et
+respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé
+étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils
+éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le
+prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée
+parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure,
+je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon
+impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre.
+Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient
+par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à
+leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et
+se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit
+argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche
+d'Oubié.
+
+Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître; il
+adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement ses
+regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion
+pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula
+silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je
+restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui
+entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le
+remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont
+j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave;
+il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le
+jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.
+
+À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme
+longtemps oppressé, et me dit:
+
+--Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des yeux, des
+oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos pères l'ont
+bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère. Vous autres,
+Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu m'as faite
+là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les catastrophes?
+Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous faire hacher
+sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui voyage doit
+savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la fin du jour.
+Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se rendre compte de
+ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu n'as pas su
+comprendre:
+
+--Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le prince:
+arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur lui la
+main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et l'autre
+commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre de la
+Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de l'accusé,
+là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main coupée.
+L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux bien
+rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir en toi
+que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs que
+nous tous.
+
+Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les
+meilleurs amis du monde.
+
+Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de Bagdad,
+mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il s'était
+obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait
+l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu
+l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la
+Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute
+l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné
+plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or
+et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une
+jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une
+partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la
+lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un
+orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en
+nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit
+et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il
+ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans
+le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour
+et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le
+pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années,
+il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son
+hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à
+Djiddah, où il projetait un dernier trafic.
+
+Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet du
+fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se
+chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous
+savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la
+permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain
+nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt,
+nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie,
+de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart
+qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le
+Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les
+tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement
+éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les
+balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme
+pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par
+politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais
+le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un
+calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait
+entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se
+répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient
+sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour
+nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs
+reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en
+haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais,
+ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous
+présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions
+pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à
+Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il
+nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna
+même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui
+s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar.
+Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à
+Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens
+envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son
+pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à
+même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes
+le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection
+spéciale.
+
+Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre
+catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait
+semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne
+pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à
+portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir
+des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande
+décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si
+inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de
+chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de
+l'_amarigna_ et du _guez_ ou langue sacrée, tout en s'appliquant à se
+concilier le bon vouloir des habitants. Nous partageâmes nos ressources
+avec cet agréable compagnon, et nous le quittâmes à regret; dès lors,
+notre route se bifurqua pour toujours. Quelques mois après, mon frère
+arrivait à Rome, et la Congrégation des Lazaristes, autorisée par la
+Propagande, adjoignait d'autres missionnaires au Père Sapeto, pour
+continuer la mission en Tigraïe et en pays Amhara.
+
+La journée était avancée lorsque nous quittâmes le camp du Prince. Ayant
+reconnu les inconvénients de nombreux bagages, nous les avions réduits à
+ce que nous pensions être le strict nécessaire; nous avions fait présent
+de nos deux tentes, et à l'exception des instruments d'astronomie de mon
+frère, tout était renfermé dans des outres de peau de chèvre, plus
+commodes à transporter et attirant moins l'attention que les malles ou
+les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants environ, tant
+porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubié nous faisait héberger chaque
+soir; à cet effet, il nous précédait de quelques centaines de mètres et
+s'enquérait auprès des paysans occupés aux champs, du nom du chef de la
+localité. Parfois, ceux-ci, devinant ses intentions, tiraient du pied;
+il les poursuivait, atteignait les moins lestes, et l'on riait de part
+et d'autre; mais ces débuts nous pronostiquaient ordinairement maigre
+chère. Nos porteurs déposaient leur charge sur le _chango_ ou place du
+village: c'est le forum éthiopien, le lieu où se discutent les intérêts
+publics et privés; villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont
+le leur. Notre soldat parcourait le village, annonçant à haute voix sa
+mission, puis, revenait s'accroupir auprès de nous, et quelquefois nous
+attendions longtemps que les habitants vinssent négocier. En tout pays,
+le laboureur est avare et madré; de plus, celui d'Éthiopie est
+particulièrement loquace. Un à un, ces braves gens s'assemblaient,
+discutaient d'abord avec le soldat d'Oubié, et s'entre-querellaient pour
+la répartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les
+réveillait, on réunissait les bagages dans la maison qui nous était
+destinée, et chacun suivait le paysan chargé de l'héberger pour la nuit.
+Le Dedjadj Oubié avait recommandé de nous faire donner chaque soir un
+mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain
+qu'en mets préparés; car, en Éthiopie, on mange toujours avec
+quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le
+voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse
+réserver son déjeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule
+fois, les habitants refusèrent de nous recevoir, leur chef s'étant
+offensé d'une expression échappée à notre soldat; il nous fallut presque
+recourir à la violence pour qu'on nous permît d'entrer dans un parc de
+moutons pour nous y abriter contre les hyènes. La coutume est en pareil
+cas, d'intenter une action en dommages et intérêts, qui varient selon
+l'importance du voyageur. Quant à nous, malgré le vif désir de notre
+guide, nous ne voulûmes faire aucune plainte.
+
+Nous arrivâmes à Gondar le 28 mai, sept jours après notre départ d'Adwa.
+Jusqu'alors Gondar n'avait été visité que par un très-petit nombre
+d'Européens, et cela à de longs intervalles. Cette ville, voisine des
+parties encore peu explorées de la haute Éthiopie, nous offrait
+plusieurs avantages pour nos investigations; son marché hebdomadaire, le
+plus important de l'Éthiopie, y attire des caravanes de toutes les
+parties de l'intérieur; aussi, avions-nous désiré d'en faire le point
+central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fîmes
+conduire à la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges
+impériaux, nommé Atskou, qui passait pour aimer les étrangers et surtout
+les Européens.
+
+Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur le
+seuil de sa maison. C'était un homme d'environ soixante-dix ans, grand,
+d'une belle prestance, ayant le teint très-foncé et une physionomie
+douce et intelligente; il insista pour nous défrayer, nous et notre
+monde; et ce fut à grande peine que nous obtînmes le troisième jour de
+vivre désormais du nôtre. Mais il ne voulut jamais consentir à nous
+laisser chercher un logement ailleurs.
+
+--Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et les
+hommes de notre ville sont si rapaces à regard des étrangers! C'est à
+moi de vous garder tant que vous resterez à Gondar.
+
+Nous chargeâmes le soldat d'Oubié d'un message de remercîment pour son
+maître, et nous le congédiâmes en lui donnant, selon l'usage, une mule
+et quelques talari.
+
+Durant notre séjour forcé dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu tout
+le loisir de réfléchir; l'expérience modifiait déjà nos opinions
+préconçues; la première effervescence commençait à s'apaiser, et notre
+voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa à Gondar, nous
+avions minutieusement relevé le pays à la boussole, mais les attractions
+magnétiques causées par la nature ferrugineuse du sol introduisaient
+dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se
+préoccuper davantage. Mon frère, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance
+de ses instruments, conçut l'idée de jeter les fondements d'une carte
+exacte du pays par la méthode qu'il appelle _Géodésie expéditive_, et il
+résolut de retourner en France pour se procurer des instruments qui
+n'avaient été jusque-là employés d'une manière continue par aucun
+voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes
+de ces pays sont rédigées tant bien que mal au moyen de journées de
+route, malaisées à bien estimer et corrigées, le plus souvent au hasard,
+par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de
+contrôler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique
+centrale nous ayant assuré qu'en Innarya coulait un fleuve large comme
+le fleuve Bleu et dont les eaux se déversaient dans le bassin de
+l'Égypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frère, j'irais au
+moins jusqu'à Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon
+voyage, je m'exerçai sous sa direction à faire les observations
+d'astronomie nécessaires pour déterminer la position d'un lieu, ainsi
+que les observations météorologiques à continuer jusqu'à son retour.
+Nous étions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies
+hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desséchés des
+ruisseaux, des torrents et des rivières s'emplissent et deviennent
+souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkazé, qui sépare
+le pays de Tigraïe de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa
+crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sénié, correspondant aux
+derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de
+Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de
+septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigraïe et
+l'Amhara ne sont entretenues qu'à de longs intervalles par quelques
+messagers, excellents nageurs, qui malgré leur expérience, sont souvent
+entraînés par les crocodiles ou emportés par les eaux. La dernière
+caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de façon à arriver au
+Takkazé au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques
+jours à jouir de la compagnie de mon frère.
+
+Le Lik Atskou nous présenta à l'Atsé ou empereur; il nous présenta
+également à l'Itchagué ou chef de tout le clergé régulier de l'ancien
+Empire, ainsi qu'à quelques notables de Gondar.
+
+Depuis quelque temps, le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'étant épris
+de l'idée de conquérir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du Sennaar
+et des provinces environnantes, s'évertuaient à faire des expéditions
+contre les peuplades voisines. Ils ne découvraient pas de mines, mais
+ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de prisonniers
+qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans leurs
+régiments. Une de ces expéditions, dirigée contre la riche province de
+Dambya, voisine de Gondar, fut repoussée par le Dedjadj Conefo,
+gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les Égyptiens, dit-on,
+perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe régulière et un plus
+grand nombre d'irréguliers. Méhémet-Ali comptait venger cet échec, et, à
+l'époque de notre entrée dans le pays, il se formait au Sennaar un
+nouveau corps expéditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les
+princes de l'Éthiopie chrétienne auraient aisément pu repousser
+l'invasion; mais la désunion était parmi eux, et les populations
+achevaient de se décourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de
+leurs engins de guerre dont ou exagérait les effets redoutables. À
+Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce
+qui contribua à donner du retentissement à notre arrivée dans la
+capitale. L'Atsé, l'Itchagué, les notables, apprenant que mon frère
+retournait en France, décidèrent, en assemblée, d'en profiter pour faire
+un appel aux puissances chrétiennes de l'Europe. En conséquence, ils lui
+donnèrent deux lettres écrites au nom de la nation, l'une pour le roi de
+France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplièrent de ne rien
+négliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dépendait,
+disaient-ils, le salut des chrétiens d'Éthiopie.
+
+Avant de nous séparer, nous convînmes, mon frère et moi, de nous
+rejoindre, à un an de là, dans l'île de Moussawa; et il partit pour le
+Tigraïe avec une petite caravane, la dernière de la saison.
+
+Dans mon inexpérience, douze mois me paraissaient plus que suffisants
+pour aller planter un guidon aux couleurs françaises sur un des pics des
+montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux régions où l'on
+place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles
+que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.
+
+Il n'a pas, il est vrai, à affronter ces vastes déserts qui, dans
+d'autres régions de ce continent, forment des barrières si pénibles à
+franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et
+peuplés, mais la diversité des races, des religions, des langues, des
+moeurs, la multiplicité des rois, des princes et des petits despotes,
+les intérêts, les jalousies, les haines qui divisent les populations,
+les épidémies accidentelles ou périodiques, sont autant d'empêchements
+éventuels. À chaque étape, il peut être contraint de faire séjour, ou
+devenir victime de cette tendance qu'ont les indigènes de retenir
+l'étranger pour toujours; enfin, les races africaines habitant loin des
+côtes, regardent ordinairement le temps comme presque sans valeur; elles
+semblent vivre de forces mortes comme d'autres races de forces
+mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activité individuelle risque
+trop souvent de s'épuiser contre la flaccidité qui l'environne. Entre
+autres faits résultant d'un pareil état de choses, on rapporte qu'une
+caravane de trafiquants a mis deux années pour faire la route de Basso
+en Gojam à Saka en Innarya, route que, dans des circonstances
+favorables, un bon piéton fait en quatre jours, la distance en ligne
+droite n'étant que de 233 kilomètres.
+
+Mon frère parti, je dus aviser à mon hivernage. Le Lik Atskou entendait
+me garder dans sa maison, mais elle ne désemplissait pas de visiteurs
+attirés par l'originalité de son esprit, son érudition célèbre dans
+toute l'Éthiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc y
+vivre assez retiré à mon gré, et je fis construire à la hâte, dans un
+enclos attenant à sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, où
+je m'installai avec ma mule; mes gens réparèrent pour eux-mêmes une
+hutte abandonnée appartenant à mon hôte. Domingo que mon frère avait
+voulu laisser auprès de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une
+servante pour préparer notre nourriture, composaient alors toute ma
+maison.
+
+Dès la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite
+quotidienne au Lik Atskou, une série d'observations météorologiques et
+des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations médicales
+faisaient passer rapidement mes journées. Ce genre de vie confirma les
+habitants dans la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mes lumières:
+malgré ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et médecin savant;
+aussi bien, je possédais quelques drogues et une belle trousse
+d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le départ de
+mon frère aurait dû pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.
+
+Un notable de la ville était venu me supplier de secourir un de ses
+parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprès du
+malade; il avait une descente du rectum, et je déclarai l'excision
+indispensable. Les parents effrayés me demandèrent l'emploi de moyens
+plus doux et m'objectèrent que les rebouteurs du pays étaient incapables
+d'une opération si délicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres
+remède, j'offris d'opérer moi-même et j'envoyai quérir mes instruments.
+Mon plan était bien simple: produire un étranglement, trancher d'un coup
+de bistouri, cautériser avec un moxa et laisser la nature faire le
+reste. Ayant désigné mes aides et mis le sujet en posture, je déployai
+ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon
+aisance impitoyable augmentèrent l'émotion causée par les cris du
+patient qui se réclamait déjà de tous les saints. Les parents me
+prièrent de surseoir à l'opération;--avant d'en arriver là, ils
+essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine à Saint Takla Haïmanote.--Je
+m'offensai de leur manque de confiance et repliant prestement bagage, je
+sortis, bien aise au fond d'être affranchi d'une besogne peu agréable.
+De retour à notre maison, mon frère, un livre de médecine à la main,
+m'apprit que l'opération eût été mortelle. Cette leçon, que j'aurais pu
+payer d'une mort d'homme, mit un terme à mon outrecuidance chirurgicale,
+et dès-lors, je me bornai à donner de simples collyres, quelques remèdes
+peu dangereux, ou bien à conseiller des règles d'hygiène; et j'ai
+fréquemment vu guérir mes clients. Quant au malade qui opéra en moi ce
+changement de système, j'appris qu'il avait guéri tout seul.
+
+Le Lik Atskou, lui, tirait vanité des cures qu'il m'arrivait de faire.
+Ce brave homme avait reçu chez lui le peu d'Européens venus à Gondar
+depuis le commencement du siècle: quelques Grecs, des Arméniens ou des
+soldats turcs qui, à la suite de méfaits, fuyaient la justice de
+Méhémet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un
+Français, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donné de l'Europe une
+opinion favorable. Lorsque j'arrivai à Gondar, M. Dufey en était parti
+pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au
+printemps; entre autres objets qu'il avait laissés en dépôt chez le Lik
+Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collége de Henri IV,
+son nom et son numéro d'ordre écrits de sa main. Le nom, le numéro et
+jusqu'à l'écriture me firent reconnaître dans ce voyageur un camarade de
+collége perdu de vue dès nos basses classes. J'inscrivis mon nom en
+regard du sien, comptant qu'à son retour il se réjouirait comme moi
+d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir
+Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplorée à Toudjourrah,
+sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Yémen, puis à Djiddah; là,
+il fut repris par une de ces fièvres endémiques si communes dans les
+basses terres de l'Éthiopie. Il errait en délire dans les rues de
+Djiddah, où on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il
+profita du départ d'une petite barque non pontée pour s'embarquer pour
+l'Égypte. En mer, les intempéries de la saison aggravèrent son mal, et,
+après une longue agonie, couché sur des ballots, au milieu des quolibets
+des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre à
+Kouçayr. Issah, notre agent consulaire, réclama ses restes et les fit
+enterrer dans le sable brûlant de cette plage aride.
+
+M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle
+devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'êtres chers ou
+intéressants.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+TYPES ET COSTUMES.
+
+
+En considérant les traits et les allures de la population éthiopienne,
+on est porté à admettre les traditions indigènes et celles qu'on trouve
+éparses encore parmi les Arabes de l'Yémen et de l'Hedjaz. Selon
+ceux-ci, l'Éthiopie aurait reçu des immigrations d'Arabes, de Grecs et
+de peuples venus du côté de l'Inde; les Éthiopiens, eux, avouent s'être
+incorporé quelques colonies grecques ou tout au moins venues des bords
+européens de la Méditerranée, et ils datent leur origine nationale de
+Ménilek, fils de Salomon et de la reine de Saba. Ils disent que, lorsque
+Ménilek quitta la Judée pour aller régner en Éthiopie, le roi, son père,
+prit les fils des lévites, de ses officiers et de ses notables pour en
+composer la maison ecclésiastique, civile et militaire de son fils, et
+qu'il lui adjoignit également un grand nombre des fils de ses sujets de
+toutes les classes. Ménilek, ayant navigué heureusement sur la mer
+Rouge, aurait abordé en Éthiopie et réparti sa petite armée dans le
+pays, lui donnant en sujétion les populations autochthones. Aujourd'hui
+encore, les vieilles familles éthiopiennes font remonter leur généalogie
+à ces colons issus d'Israël; elles se trouvent surtout dans les _deugas_
+ou hauts pays, en Tegraïe, en Samen, en Enderta, en Damote, en Begamdir,
+en Lasta et dans l'Amara.
+
+Je n'aspire point à démontrer exactement les origines de ce peuple, non
+plus qu'à faire son anthropographie; mon but est de relater ses faits et
+ses gestes contemporains, et comme, dans le drame de la vie, il existe
+des corrélations étroites entre le physique de l'acteur et son rôle, je
+crois nécessaire de décrire l'Éthiopien tel qu'il frappe les yeux, et
+même de parler avec quelques détails de ses vêtements et des accessoires
+qu'il joint à sa personne, accessoires auxquels il communique quelque
+chose de sa personnalité et qui, par une réaction naturelle, ne sont
+peut-être pas sans influer à leur tour sur son être physique et moral.
+
+Les Éthiopiens ont en général les traits de ce qu'on appelle communément
+la race caucasienne; souvent ils représentent le type des statues des
+Pharaons, ou bien la physionomie de l'Arabe et quelquefois du Cophte; on
+trouve aussi parmi eux des hommes rappelant par leurs types et leurs
+allures l'Indien de Coromandel et de Malabar, des physionomies juives du
+plus beau modèle, des sujets accusant à divers degrés l'immixtion du
+sang nègre, et enfin, dans les deux provinces Agaw, un type étrange, aux
+yeux relevés vers les tempes.
+
+Les Éthiopiens sont d'une stature moyenne; leur ossature est plus légère
+que celle de l'Européen, leur carnation plutôt molle; leur angle facial
+est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front développé; leurs
+attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs membres
+inférieurs plutôt grêles. Ils ont en général le mollet placé trop haut,
+les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutôt saillant, le pied
+charnu et plat et les jambes rarement velues; leur denture est presque
+toujours irréprochable et leur musculature moins saillante que chez
+l'Européen ou le nègre. On trouve parmi eux très-peu d'hommes
+contrefaits et peu d'une grande force musculaire; leurs formes se
+rapportent plutôt au type d'Apollon qu'à celui d'Hercule. Ils sont
+adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements; ils ont la démarche
+libre, assurée, le geste sobre, distingué, sont peu aptes aux gros
+travaux, mais résistent admirablement à la faim et aux fatigues de
+longue durée. Leur peau, d'une douceur remarquable, fournit des
+spécimens de toutes les nuances de coloration, depuis le teint pâle ou
+légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole, jusqu'au teint noir du
+Berberin ou du nègre; le teint bronze florentin est celui de la
+majorité. Il n'est pas rare de trouver des hommes d'une très-grande
+pureté de traits et des femmes d'une beauté accomplie. Ils ont plusieurs
+termes pour désigner les nuances de teint si diverses de leurs
+compatriotes et n'admirent que médiocrement le teint européen, qu'ils
+nomment teint rouge; ils prisent bien davantage le teint pâle légèrement
+doré. Du reste, dans leur pays, sous leur ciel inondé de lumière et dans
+leur atmosphère sèche et diaphane, le teint de l'Européen est loin
+d'être préférable: il se hâle et brunit, il est vrai, mais s'injecte
+inégalement et devient rouge par places, tandis que celui de l'indigène
+reflète la lumière d'une façon douce et harmonieuse.
+
+Les Éthiopiens vont habituellement pieds et jambes nus; ce n'est que par
+exception qu'ils usent de chaussures. Quoique exposés à marcher sur les
+terrains les plus raboteux, les paysans et les soldats surtout mettent
+de l'amour-propre à ne point garantir leurs pieds. Ils regardent comme
+une preuve de santé et de virilité de pouvoir fouler impunément depuis
+le tapis moelleux des prairies, fréquentes dans les _deugas_ ou hauts
+pays, jusqu'au sol calciné et brûlant des _kouallas_ ou basses-terres,
+ordinairement parsemés d'épines et de cailloux anguleux; la plante de
+leurs pieds acquiert une épaisseur et une élasticité étonnantes pour
+ceux qui n'ont pas été à même de faire l'essai toujours pénible de
+marcher de la sorte. Les chefs et les hommes riches, allant
+habituellement à mule ou à cheval, ont les pieds moins endurcis que les
+hommes du commun, et, soit à la chasse, où il est presque toujours
+indispensable d'être pieds nus, soit au combat, lorsqu'ils sont forcés
+de mettre pied à terre en terrain difficile, ils éprouvent fatalement
+quelquefois l'effet de leurs habitudes sédentaires ou efféminées. De
+même que les Arabes, ils croient que la plante des pieds résiste en
+raison de l'état de santé des organes abdominaux et surtout de
+l'estomac; que l'homme chez lequel ces organes s'altèrent éprouve à la
+plante des pieds une impressionnabilité qui disparaît au retour de la
+santé. Les habitants des kouallas, exposés, à cause de la grande
+sécheresse du sol, à voir se fendiller la plante du pied, y remédient
+par des onctions grasses et mettent alors, jusqu'à guérison, des
+sandales ou une sandale seulement. Cette sandale consiste en deux ou
+trois semelles de cuir, brédies ensemble, et en lanières étroites
+formant un oeillet pour recevoir le second doigt du pied et
+s'entrelaçant jusqu'à la hauteur de la cheville. Les trafiquants, les
+moines gyrovagues, les ecclésiastiques et les citadins se munissent
+ordinairement de sandales, lorsqu'ils ont à cheminer hors des villes, et
+souvent ils n'en chaussent qu'une à la fois, comme il est dit dans
+l'Énéïde. Les lépreux en portent presque toujours. Les femmes des
+classes inférieures semblent éprouver, moins encore que les hommes, la
+nécessité de la chaussure; les indigènes prétendent que cela provient de
+ce que la femme marche plus près de terre, d'une façon moins accentuée
+et que son pied s'échauffe moins. Quant aux femmes riches, leurs
+habitudes sédentaires et la réclusion dans laquelle elles vivent font
+que leurs pieds restent délicats; et dans la maison, elles font usage
+d'un véritable soulier en cuir, dont la forme est celle du _calceus_
+qu'on voit sur les monuments égyptiens et étrusques. Comme dans
+l'antiquité, elles abandonnent cette chaussure lorsqu'elles assistent au
+pleur funéraire d'un parent et lorsqu'elles prennent leurs repas. Les
+princes de la famille impériale, les juges de la cour suprême et
+quelques dignitaires ecclésiastiques portent aussi cette chaussure, mais
+plutôt comme marque de dignité, que par besoin réel; de même que les
+femmes riches, lorsqu'ils ont à faire une marche tant soit peu longue,
+ils montent toujours à mule: un domestique ou un esclave porte à la
+main, devant eux, leurs souliers, qu'ils ne pourraient, du reste,
+conserver à cheval, puisque leur étrier n'est fait que pour admettre
+l'orteil.
+
+Les hommes ont une culotte en étoffe légère de coton blanc, soit
+demi-aisée comme nos culottes du dernier siècle et descendant comme
+elles jusqu'à la naissance du mollet, soit collante et s'arrêtant à
+quatre doigts au-dessus du genou. Dans la province du Chawa, quelques
+parties du Wallo et du Tegraïe et dans plusieurs kouallas, on donne de
+l'ampleur à ce vêtement jusqu'à en supprimer quelquefois la fourche; il
+a alors l'aspect d'un jupon court qui couvre des genoux à la taille où
+il est fixé au moyen d'une coulisse, et présente une ressemblance
+frappante avec le _campestre_, le _cinctus_ et le _semicinctium_,
+vêtements des athlètes et des soldats représentés sur les anciens
+bas-reliefs grecs et romains. Ces dénominations me paraissent appliquées
+à des vêtements de même espèce, différant entre eux par le volume
+seulement. Par une corrélation singulière, dans les langues amarigna,
+tigrigna et galligna ou ilmorma, on désigne le _cinctus_ par des
+expressions dont les racines sont analogues à celle du mot latin, et, de
+même que dans l'antiquité, il est surtout porté par les esclaves, les
+laboureurs, les chasseurs et les artisans dont le travail demande de
+l'activité, et, pendant leurs occupations, forme, avec une petite
+ceinture, leur unique vêtement. Les habitants des kouallas lui
+substituent un pagne ou pièce d'étoffe rectangulaire dont ils
+s'entourent le milieu du corps, reproduisant ainsi le vêtement qu'on
+voit dans les peintures étrusques et égyptiennes. Ils se servent aussi
+d'une pièce d'étoffe, ordinairement une petite ceinture, roulée autour
+de la taille, passée ensuite dans l'entre-jambe et rattachée à la
+ceinture. Ce vêtement paraît être le même que le _subligar_ en usage
+parmi les gymnastes et athlètes de l'antiquité.
+
+Les hommes portent une ceinture d'une étoffe semblable à celle des
+culottes, mais un peu plus forte; elle est large de une à deux coudées,
+c'est-à-dire de 46 à 92 centimètres; quant à sa longueur, elle varie,
+selon la mode, de 10 à 100 coudées, c'est-à-dire de 4 m. 60 à 46 mètres
+environ[2]. Les longues ceintures s'enroulant jusqu'à la hauteur du
+sein, forment un volume à la fois gênant et disgracieux, mais la mode
+éthiopienne est très-variable en ce point.
+
+ [2] Les mesures éthiopiennes sont la coudée, l'empan, le doigt, la
+ semelle, la sommière et la corde.--Ces deux dernières mesures sont
+ uniquement agraires et d'un usage peu fréquent; le nombre de coudées
+ qui les composent varie de 8 à 24, selon les provinces. Malgré la
+ différence de la taille des hommes, la longueur de la coudée ne
+ varie guère qu'entre 45 et 47 centimètres.
+
+La très-grande majorité des Éthiopiens ne porte ni tunique, ni chemise:
+les bras et les jambes restent nus.
+
+La langue éthiopienne a un terme générique correspondant aux termes
+_amictus_ et [Grec: ephestris] désignant, comme chez les anciens
+Romains et Grecs, tout vêtement de dessus, le substantif éthiopien étant
+au verbe qui a la même racine, absolument dans les mêmes rapports que
+les mots _amictus_ et [Grec: ephestris], aux verbes _amicire_ et
+[Grec: ephennusthai]. Ils emploient ce substantif pour désigner la
+pièce la plus importante de leur costume, celle qui le caractérise et
+justifie l'expression de _gens togata_ qu'ils s'appliquent avec
+complaisance. Leur toge, en tissu de coton blanc, comme la toge antique
+à trois _plagula_ décrite par Varron, est formée de trois lés cousus
+ensemble composant un rectangle d'environ 4 m. 80 sur 2 m. 80 de large,
+et orné, aux deux bouts, d'un liteau bleu ou écarlate tissé dans
+l'étoffe sur une largeur de 10 à 20 centimètres, correspondant au limbe
+qu'on voit sur les toges des anciens Grecs des deux sexes. La qualité de
+leurs toges est peu variée; la chaîne est toujours d'un fil plus fin et
+plus tors que celui de la trame qui ne l'est quelquefois que d'une
+manière inappréciable, et le tissu souple et élastique se prête
+admirablement aux draperies. La toge commune a un liteau très-étroit;
+elle est faite d'un coton écru, mal épluché, et dans des dimensions
+moindres en général que celles données plus haut; elle ne se vend qu'un
+talaro, et, dans quelques provinces, sert comme monnaie, et se détaille
+par huitièmes. Celles de qualité supérieure sont d'un coton blanc,
+choisi, à larges liteaux et se rapprochant ou dépassant un peu les
+proportions précitées; leur prix varie entre 2 et 5 talari; les plus
+belles rappellent au toucher le moelleux du châle de cachemire. Il y a
+aussi la toge de cérémonie ou toge d'honneur, ordinairement d'un tissu
+plus léger, plus fin; le liteau est en soie, tissé en losange ou en
+damier. Il y a en outre plusieurs toges différentes entre elles par
+leurs dimensions, depuis la toge ample de la province du Chawa et de
+quelques provinces occupées par les Gallas ou Ilmormas, jusqu'à la toge
+à deux lés faite d'une espèce de madapolam de fabrique américaine ou
+indigène; cette toge, toujours portée en simple, est en usage dans
+plusieurs districts kouallas voisins des frontières; les soldats la
+portent aussi quelquefois aux jours de combat ou de parade.
+
+La toge à trois lés, de fabrique indigène, se porte toujours en double,
+ce qui la réduit à 2 m. 40 de haut sur 2 m. 80 de large; elle s'ajuste
+de beaucoup de façons, mais sans agrafe, broche ni attache, et couvre
+ordinairement depuis le cou jusqu'aux chevilles. Malgré l'adhérence et
+la souplesse de son tissu, elle exige un art ou une habitude telle,
+qu'il est très-rare qu'un étranger parvienne à s'en vêtir
+convenablement, _nec fluat nec strangulet_, selon l'expression de
+Quintilien, ce qui provoque chez les indigènes un sourire de dédain.
+
+L'Européen, en arrivant dans le pays, est frappé de la variété des
+costumes; il sent que les vêtements sont à peu près les mêmes, mais il
+éprouve de l'embarras à discerner ce qui les différencie. Cela provient
+de ce qu'il arrive de pays, où la forme des vêtements plus ou moins
+amples est arrêtée à demeure par l'aiguille et les ciseaux, tandis qu'en
+Éthiopie, à l'exception de la ceinture et de la culotte, les ajustements
+divers sont composés de pièces d'étoffes rectangulaires, différentes de
+dimension seulement et offrant tous les aspects variés que permet la
+draperie. La confusion qui, à première vue, résulte de ces ajustements,
+donnerait peut-être la raison de l'embarras des antiquaires et de leur
+désaccord fréquent, touchant les costumes de l'antiquité grecque et
+romaine. Je ne sais si je m'abuse, mais mon séjour prolongé au milieu de
+peuples dont la manière de se vêtir offre des ressemblances frappantes
+avec celles des Grecs et des Romains, et l'usage que j'ai fait moi-même
+de leurs vêtements, me donnent à croire que beaucoup de leurs noms
+signifiaient, non des vêtements différents, mais différentes façons de
+draper le même vêtement[3].
+
+ [3] Voir la note 1 à la fin du volume.
+
+Au besoin, les Éthiopiens font de leur toge un tapis, une courte-pointe,
+une tenture ou une portière, comme le rapporte, pour les Grecs, Athénée;
+de même qu'Agamemnon, ils s'en servent comme de signal; elle leur sert à
+recueillir l'enfant à sa naissance; ils n'ont d'autre couverture durant
+leur sommeil et un pan de toge leur sert de linceul, comme il est dit
+dans Homère et Xénophon. Pour exprimer l'accueil le plus sincère et le
+plus dévoué, ils ont des expressions qui signifient étendre la toge le
+long du chemin sous les pas de celui qu'ils veulent honorer, rappelant
+ainsi les récits évangéliques de l'entrée du Sauveur dans Jérusalem.
+Veulent-ils courir, ils abandonnent leur toge ou l'enroulent autour du
+corps, comme il est rapporté dans l'Illiade. De même que chez les
+Romains et les Grecs, leur toge sert aux deux sexes; la femme de Phocion
+portait celle de ce grand homme. Les ménages éthiopiens, même aisés, en
+usent de même lorsque les époux sont unis, et le refus de Xanthippe de
+se vêtir de la toge de son immortel époux, suffirait seul aux yeux de
+tout Éthiopien pour donner la mesure de son caractère acariâtre et de la
+désunion qui affligeait le ménage de Socrate. Comme les Romains, ils ont
+soin, aux jours de fête, de revêtir une toge fraîchement lavée: et
+lorsqu'ils ont à répondre à une accusation grave, ils comparaissent avec
+une toge sale et les cheveux en désordre. Enfin, la célèbre statue
+d'Aristide de la collection Farnèse, les personnages qu'on voit sur les
+vases étrusques, les bas-reliefs représentant des femmes grecques ou
+romaines reproduisent exactement diverses façons de se draper des
+Éthiopiens modernes. La statue de l'Apollon jouant de la lyre, du Musée
+du Louvre, rappelle en tout, depuis la pose jusqu'aux plis de la toge,
+quelque trouvère éthiopien jouant devant ses maîtres. La statue de
+Polymnie reproduit également, avec une exactitude saisissante, quelque
+jeune Éthiopienne de bonne maison; de même les statues de Thalie, de la
+Vénus d'Arles et de Plotine. La statue d'Adorante, la toge ouverte sur
+la poitrine, ressemble en tout à une Éthiopienne qui aborde un ami. La
+toge éthiopienne à liteaux, celle qui est le plus universellement
+portée, ne serait peut-être que la toge-prétexte des anciens. D'après la
+tradition des Éthiopiens, cette toge n'était permise jadis qu'aux
+principaux magistrats, aux ecclésiastiques, aux hommes de marque et aux
+enfants de maison riche; on sait qu'à Rome, l'usage de la toge-prétexte
+était à peu près le même.
+
+Les Éthiopiens, comme nous l'avons dit plus haut, quittent leur toge
+pour les travaux qui exigent un grand déploiement d'activité; ils la
+déposent pour combattre ou l'enroulent autour du corps, s'ils prévoient
+qu'ils ne reviendront pas à l'endroit où s'apprête la lutte; et ils
+s'encapuchonnent et s'enveloppent dans ses plis pour la nuit, après
+avoir ôté leurs vêtements de dessous.
+
+Ils ont différentes façons de draper leur toge, selon qu'ils se
+présentent à l'église, devant un tribunal, devant un supérieur ou devant
+un égal, lorsqu'ils demandent justice ou parlent devant telle ou telle
+assemblée, lorsqu'ils se joignent à une réunion de deuil. Ils se
+découvrent la poitrine en partie pour répondre à un salut et
+manifestent, en se drapant de telle ou telle façon, le dédain, l'éveil,
+l'abandon de soi-même et les principaux sentiments qui agitent le coeur
+de l'homme. Souvent des accessoires identiques inspireront l'homme de la
+même façon, et sans avoir jamais entendu parler de la fin de César, plus
+d'un Éthiopien s'est couvert le visage d'un pan de sa toge, en mourant
+sous le fer d'assassins.
+
+Je ne m'étendrai pas sur les avantages et les inconvénients d'un régime
+d'habillement si différent de celui qui est adopté en Europe; ils se
+déduisent naturellement de cette considération que l'habillement des
+peuples européens est composé de pièces façonnées par les ciseaux et
+l'aiguille pour des portions déterminées du corps, au lieu que le
+vêtement des Éthiopiens consiste principalement en pièces d'étoffe
+rectangulaires, susceptibles de s'adapter successivement à toutes les
+parties du corps. Ce dernier régime vestimental favorise bien plus que
+l'autre le langage du geste, si naturel à l'homme, langage que les
+anciens avaient soumis à des règles et porté à la hauteur d'un art,
+accroissant ainsi la puissance d'expression de la pensée, que les
+langues humaines sont si souvent insuffisantes à rendre. Je m'arrête au
+seuil d'un sujet si important et si vaste, laissant aux philosophes à y
+porter la lumière; et avant de reprendre mon récit, je prie de
+considérer que, si j'établis des rapprochements entre le vêtement
+éthiopien et celui des Étrusques, des Romains et des Grecs, ce n'est
+point pour faire montre de science et donner lieu à des scolies
+nouvelles, mais seulement pour contribuer à éclairer l'origine du peuple
+qui m'occupe, et en même temps mettre en éveil ceux qui s'adonnent à
+l'étude des usages antiques et qui, faute de les avoir expérimentés,
+comme moi, par eux-mêmes, en sont réduits à commenter les textes souvent
+obscurs et les représentations mortes souvent insuffisantes.
+
+La plupart des Éthiopiens n'ont qu'une toge; à mesure que l'aisance leur
+arrive, ils en ajoutent d'abord une spécialement consacrée à leurs
+visites à l'église, puis une plus grossière pour la nuit et une plus
+épaisse pour l'hiver. À la dimension et aux draperies de la toge, bien
+plus qu'à sa qualité, on distingue de loin l'homme d'armes du paysan,
+l'artisan de l'homme d'étude, l'ecclésiastique du trafiquant, le
+musulman du chrétien, et souvent même l'on reconnaît l'habitant de telle
+ou telle province.
+
+La toge donne une physionomie magistrale aux réunions, à l'orateur, à
+l'homme en prière; elle fait souvent ressembler les hommes endormis à
+des statues renversées, et rehausse singulièrement l'aspect qu'offre le
+cavalier chevauchant sur une belle monture. Elle semble moins inviter à
+l'égoïsme que nos vêtements ajustés formant une part strictement définie
+pour un seul individu. Il arrive journellement que l'Éthiopien étende un
+pan de sa toge sur un homme que son vêtement usé expose à la froidure,
+et il n'est pas rare qu'il en détache un lé pour couvrir la nudité de
+son semblable.
+
+On fait usage en Éthiopie d'une pèlerine en peau préparée avec son poil.
+Ce vêtement de dimension très-variable est quelquefois fait de la peau
+d'un poulain mort-né, d'un chevreau, d'une once, d'un chat civet, d'une
+panthère, d'un lionceau, d'un veau, enfin de tous les animaux
+domestiques ou sauvages, dont le pelage est agréable à l'oeil, à
+l'exception toutefois du chien et de l'hyène. La peau est taillée de
+façon à former cinq ou six bandelettes, qui tombent sur les reins et les
+côtés, et à ce que la peau des deux pattes de devant vienne se croiser
+sur la poitrine, comme dans la statuette de Cupidon-Hercule qu'on voit
+au Louvre. Les plus riches pèlerines sont faites en peau de mouton,
+doublées en soie écarlate et quelquefois rehaussées de bosselures en
+vermeil; elles viennent de la frontière N. O. du Wallo et de la petite
+province adjacente d'Amara, où sont soigneusement élevés des moutons à
+longue laine. Ces moutons fournissent une toison dont les mèches
+atteignent jusqu'à deux coudées et plus de longueur. La toison blanche
+dont les mèches dépassent une coudée est regardée comme la pèlerine la
+plus aristocratique; les toisons noires d'une à deux coudées de long
+sont plus communes et ordinairement soumises à une teinture qui embellit
+et égalise leur couleur. Les hommes de guerre, les cavaliers surtout,
+portent ce vêtement par dessus la toge pour l'assujétir ou pour se
+préserver du froid; les jeunes paysans et les chevriers n'ont souvent
+que ce seul vêtement et le portent en _exomis_, de façon à figurer
+exactement la _mustruca_ en usage à Carthage. Comme il a été dit plus
+haut, les soldats déposent leur toge pour le combat, et, quand ils ont
+une pèlerine, ils la gardent, mais l'adaptent en _exomis_, c'est-à-dire
+qu'ils passent en dehors leur épaule droite pour assurer la liberté de
+leur bras droit. En entrant dans l'église ou dans la maison d'un
+supérieur, quand on comparaît devant un tribunal, il est d'usage d'ôter
+la pèlerine et de draper sa toge à la façon respectueuse. Il en est de
+même pour tout vêtement surajouté à la toge, que ce vêtement soit en
+peau ou en tissu de laine, comme ceux que les Éthiopiens mettent
+par-dessus la toge en hiver, et qui correspondent au _lacerna_ ou au
+_laena_ des cavaliers romains. Suétone rapporte que les chevaliers
+avaient l'habitude de se lever et d'enlever leur lacerne lorsque
+l'empereur Claudius entrait au théâtre; les Éthiopiens manifestent de la
+même façon leur respect à l'arrivée d'un haut personnage.
+
+Lorsqu'ils veulent caractériser un peuple étranger, ils usent de
+locutions analogues aux locutions latines, _gens togata_ ou _gens non
+togata_, et mentionnent en outre, ce qui, à leurs yeux, est une
+caractéristique très-importante, si le peuple en question porte ou ne
+porte pas la chevelure tressée.
+
+Les cheveux des Éthiopiens sont noirs, frisent naturellement, et quand
+ils ne sont pas tressés, forment un crêpé qui dessine les contours du
+visage d'une façon fort gracieuse. Ils ont trois noms pour indiquer
+trois qualités principales de cheveux. Ils déprisent le cheveu fort,
+très crépu et se cassant avant d'atteindre une certaine longueur, et,
+quoique celui qui a de tels cheveux n'ait dans sa personne aucun signe
+qui ramène au type nègre, ils le regardent comme entaché de ce sang. Ils
+déprisent aussi le cheveu plat, et n'admirent que celui qui frise et
+atteint une longueur d'une quarantaine de centimètres. Presque tous les
+hommes de guerre portent les cheveux longs et tressés; leur coiffure
+exige un travail de plusieurs heures, aussi ne la renouvellent-ils guère
+plus de deux fois par mois. Elle consiste tantôt en nattes ou tresses
+coniques, larges comme des côtes de melon, partant du front et des
+tempes pour aboutir à la nuque où elles se terminent en tirebouchons
+tombant sur les épaules; tantôt en tresses fines et plates, suivant la
+même direction, ou bien en une seule tresse décrivant une spirale
+jusqu'au sommet de la tête; quelquefois aussi, elle consiste en boucles
+étagées pareilles au tortillement d'une grosse frange, ou à la vrille de
+la vigne. Ce dernier genre de coiffure, qui est représenté sur la
+colonne trajane, n'est guère adopté que par les paysans,
+francs-tenanciers de quelques frontières; quant aux autres modes de
+coiffures, elles sont représentées sur les bas-reliefs assyriens trouvés
+à Ninive.
+
+Les tresses partent le plus près possible du cuir chevelu, et pour
+atténuer leur soulèvement résultant de la croissance, les coiffeuses
+tendent les cheveux au point de rendre les racines douloureuses et
+d'occasionner des maux de tête qui durent quelquefois un ou deux jours.
+Les nattes d'une coiffure fripée prennent trois ou quatre heures à
+défaire; afin de faire reposer les cheveux, on les attache pour un ou
+deux jours en touffe, soit à la corymbe, soit en tutule, ce qui
+rappelle, et d'une façon des plus gracieuses, certaines coiffures
+grecques et romaines. Pour préserver pendant leur sommeil l'intégrité de
+leur coiffure, ils font encore usage de l'antique oreiller de bois qui a
+la forme d'un croissant monté sur une tige à pied rond; cet oreiller
+figure souvent parmi les emblèmes et hiéroglyphes des monuments
+égyptiens.
+
+Afin d'assurer à leurs enfants une belle chevelure, les mères ont grand
+soin de les raser fréquemment jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de
+sept à huit ans. Alors les enfants des notables et des hommes d'armes
+surtout portent une tresse, puis deux, puis trois, laissant une espèce
+de tonsure qui va se rétrécissant à mesure qu'ils avancent en âge. Cette
+coiffure, qui est peut-être celle de la jeune actrice ou mesocure
+antique, est portée par les adolescents des deux sexes jusqu'à l'âge de
+dix-huit ou vingt ans. Ils cessent alors de raser leur tonsure qu'ils
+ont rétrécie successivement jusqu'au diamètre d'une pièce de deux
+francs, et ils ne passeront plus le rasoir sur leur tête, si ce n'est à
+la mort d'un proche parent, d'un ami intime ou de leur maître.
+
+Anciennement, l'homme libre et tenu au service de guerre avait seul le
+privilége de porter la chevelure tressée; chaque ennemi qu'il tuait ou
+faisait prisonnier lui donnait le droit d'ajouter une tresse, et dix
+faits d'armes de ce genre l'autorisaient à faire tresser sa chevelure
+entière. Depuis la chute de l'Empire, cet usage s'est relâché au point
+que quelques hommes des villes et quelques paysans, surtout ceux des
+districts frontières, portent les cheveux tressés. Les esclaves mâles
+observent seuls l'antique interdiction. Les paysans, les
+ecclésiastiques, les artisans, les trafiquants et les citadins portent
+les cheveux ras ou fort peu longs; quelques-uns d'entre eux, d'une
+nature belliqueuse, font tresser leurs cheveux et s'exposent ainsi à des
+querelles avec des hommes d'armes, comme on l'a vu en France lorsqu'à
+certaines époques les militaires voulaient s'arroger le droit exclusif
+de porter la moustache.
+
+La sécheresse du climat rend presque nécessaire pour tous des onctions
+grasses; sans elles, le cuir chevelu devient douloureux, et les cheveux
+se cassent; aussi, les indigènes de toutes les classes, ceux mêmes qui
+se rasent les cheveux, s'oignent-ils la tête de beurre frais mêlé
+quelquefois à des parfums. Ces onctions leur sont indispensables pour
+prévenir ou atténuer les maux de tête, lorsqu'ils sortent des mains des
+coiffeuses. Ils prétendent prévenir également par ce moyen divers autres
+inconvénients, parmi lesquels ils comptent l'affaiblissement de l'ouïe
+et de la vue. Les soldats se beurrent souvent avec une abondance telle
+que le beurre leur coule sur les épaules, et que leurs vêtements en sont
+tout imprégnés.
+
+La barbe des Éthiopiens est noire, naturellement bouclée, et n'atteint
+que très-rarement la longueur de celle de l'Européen. Contrairement à
+leur peu de goût pour la chevelure plate et longue de l'Européen, ils
+apprécient beaucoup la barbe noire, longue et droite, et, chose digne de
+remarque, aux yeux des indigènes observateurs, cette barbe est souvent
+l'indice d'un esprit plus apte aux spéculations de l'intelligence qu'aux
+préoccupations de la vie purement matérielle, et qui suit de préférence
+les voies synthétiques. Ce genre de barbe se rencontre plus souvent chez
+les ecclésiastiques que chez les hommes de guerre, ou chez les
+laboureurs. Les chrétiens laissent pousser leur barbe et leur moustache,
+et la raccourcissent fréquemment au moyen de ciseaux; les musulmans sont
+les seuls qui fassent usage du rasoir.
+
+Tout Éthiopien chrétien porte au cou, comme signe de sa religion, un
+cordon en soie bleue. Cet usage vient de ce que le prêtre, en baptisant
+un enfant, lui passe au cou un cordon tricolore, comme emblème de la
+Trinité. Presque tous enfilent à ce cordon quelque amulette, quelque
+pierre d'abraxas, des margaritini ou quelque autre verroterie; d'autres
+y ajoutent un ou deux colliers formés de périaptes ou petites amulettes
+renfermées dans du maroquin rouge ou vert et consistant soit en
+_volumens_ ou longues bandes de parchemin enroulées sur lesquelles sont
+écrites des formules de dévotion, rappelant les phylactères des anciens
+Grecs et Hébreux, soit en écorces, feuilles, herbes, racines ou autres
+substances magiques. Beaucoup d'Éthiopiens sont très-superstitieux;
+cependant, c'est surtout le désir d'embellir leur personne qui les
+engage à porter ces périaptes, qui sont relevés de distance en distance
+par des rassades de couleur éclatante, des grains de corail rouge, de
+pierre sanguine, d'ambre jaune, par des anneaux d'argent ou d'autres
+colifichets.
+
+Presque tous portent un anneau au doigt: les pauvres en laiton, les
+riches en argent; ces derniers en mettent ordinairement de quatre à huit
+à la première phalange du petit doigt de la main gauche. Les princes
+seuls sont reçus à avoir ces anneaux en or.
+
+L'habillement des femmes consiste en une stole ou tunique en étoffe de
+coton blanc, fort ample, traînante, à manches larges du haut et ajustées
+aux poignets, et en une toge semblable à celle des hommes, qu'elles
+revêtent par dessus et drapent de façon à lui donner tous les aspects de
+la toge ou _péplum_ antique portée en Grèce par les deux sexes et
+souvent sans boucle par les femmes. Comme le dit Homère pour les femmes
+du haut rang dans l'antiquité, les Éthiopiennes riches portent leur toge
+traînante à terre. Les jeunes filles appartenant aux familles aisées ne
+portent en général que la tunique seule ou la toge seule, rappelant et
+justifiant ainsi les épithètes grecques [Grec: monopeplos] et [Grec:
+monochitônes] appliquées aux jeunes filles Spartiates. Comme à Rome, les
+femmes mariées qui se respectent ne paraissent point en public sans une
+stole sous leur toge, rappelant ainsi l'épithète de _stolata_ indiquant
+les matrones romaines par opposition aux mérétrices. Les Éthiopiennes
+qui accomplissent habituellement les travaux du ménage, mettent une
+petite ceinture au-dessous des seins, à la taille ou sur les hanches,
+correspondant à la position que les antiquaires donnent au _cingulum_,
+au _zona_ et au _cestus_: ceintures des femmes antiques; quelquefois
+même, elles mettent deux ceintures, une sous les seins et l'autre sur
+les hanches[4]. Celles des classes riches portent des tuniques brodées
+en soie de diverses couleurs, rappelant aussi la _tunica picta_ et la
+_tunica palmata_ des anciens.
+
+ [4] Voir la note 2, à la fin du volume.
+
+Les femmes montent à mule, à chevauchons, et mettent alors sous la stole
+des pantalons étroits du bas et descendant jusqu'aux talons; le bas de
+ces pantalons est souvent brodé en soie de diverses couleurs.
+
+Lorsque les femmes de condition se présentent en public, elles
+s'encapuchonnent et se voilent d'un pan de la toge, de façon à ne
+laisser paraître que les yeux. Quelquefois, au lieu d'un pan de la toge,
+elles enroulent sur la tête une écharpe, de façon à couvrir le front et
+à laisser pendre les bouts par derrière; elles se tiennent alors le bas
+du visage caché dans un pli de la toge.
+
+Les femmes de chefs mettent ordinairement par dessus la toge un petit
+burnous en soie richement brodé et souvent orné de bossettes en vermeil.
+
+Les femmes disposent leurs cheveux de la même façon que les hommes et, à
+cet égard, ne sont point soumises comme eux aux restrictions
+qu'entraînent les diverses positions sociales. Les paysannes, les femmes
+d'artisans ou d'ecclésiastiques, les esclaves mêmes font tresser leurs
+cheveux aussi bien que les grandes dames. De même que les hommes, elles
+aiment à mettre dans leurs cheveux une longue épingle en corne de buffle
+ou en bois, à tête sculptée; les riches ont cette épingle en argent ou
+en vermeil, surmontée quelquefois d'une grosse tête en filigrane d'or.
+Elles portent aux mains une quantité de minces anneaux en argent,
+qu'elles disposent, comme les femmes de l'antiquité, à chaque phalange
+et phalangette; pour les faire ressortir davantage, elles les
+entremêlent d'anneaux en corne de buffle. Elles portent des anneaux, des
+boutons ou des pendants d'oreille à l'italienne. Elles mettent aux
+chevilles des périscélides formés d'une quantité de pendeloques en
+argent, de petits grains lenticulaires en argent également ou de menus
+grains de verroterie, et font usage de bracelets aux poignets et à la
+partie charnue du bras. Au beurre frais qu'elles prodiguent sur leur
+chevelure, elles mêlent de grossières essences venues d'Arabie, et elles
+mettent aussi des essences dans leurs amulettes. Les plus expertes en
+thymiatechnie se parfument le corps au moyen de fumigations savantes;
+d'autres remplacent quelquefois un bouton d'oreille par un clou de
+girofles. Beaucoup d'entre elles se peignent le bord des paupières avec
+de l'antimoine.
+
+Comme on le pense bien, le costume des enfants est fort élémentaire. Un
+pan de la toge de la mère leur sert de langes, et lorsqu'ils peuvent se
+tenir debout, on leur met une tunique atteignant aux genoux. Dès quatre
+ou cinq ans, les enfants pauvres remplacent ce vêtement par une petite
+pièce d'étoffe rectangulaire, suffisant à peine quelquefois à leur
+couvrir le tronc, et pour la liberté de leurs jeux ils se drapent de
+préférence en _suffibulum_ ou en _chlamide_; souvent même, comme dans
+les bas-reliefs antiques, ils vont tout nus, portant leur vêtement sur
+une épaule ou sur le bras comme un manipule. Les enfants des riches
+gardent la tunique plus longtemps et mettent par dessus une toge à
+liteaux, qui serait la toge prétexte s'ils la quittaient lorsqu'ils
+atteignent l'âge d'homme, d'autant plus qu'ils portent au cou la bulla
+en argent, comme les enfants des patriciens romains, et comme ceux-ci
+cessent de la porter lorsqu'ils deviennent pubères, justifiant jusqu'à
+ce jour l'appellation de _hæres bullatus_ que Juvénal donnait aux
+enfants riches. Quelques-uns portent avec la bulle, une clochette et un
+collier formé de pendeloques en argent, au milieu desquelles se trouve
+toujours la bulla. Les enfants des classes inférieures portent un
+ornement du même genre fait en cuir, comme la _bulla scortea_ de leurs
+pareils à Rome.
+
+Le costume des ecclésiastiques consiste en un caleçon flottant, arrivant
+jusqu'à mi-jambe, fixé aux hanches par une ceinture étroite et longue
+seulement de quatre à cinq coudées; en une sorte de tunique étroite
+descendant jusqu'aux chevilles, à manches larges, sans poignets, dont le
+collet très-étroit tombe en deux pointes jusqu'à la ceinture, et en une
+toge dont la qualité varie selon leur état de fortune. Leur cordon de
+chrétienté est sans périaptes et sans amulettes. Ils se rasent
+fréquemment la chevelure et portent un turban volumineux et de forme
+particulière, par dessus une calotte de cotonnade. Les hauts dignitaires
+ecclésiastiques et les titulaires d'abbayes importantes portent par
+dessus la toge une espèce de burnous en drap bleu ou en soie brodée,
+semblable à celui des femmes de haut rang.
+
+Tel est d'une façon générale, le costume du peuple éthiopien; la toge en
+est la pièce principale et fondamentale; quant aux pièces accessoires,
+elles varient selon les provinces et les exigences locales.
+
+Il ne faut pas croire que ces vêtements, qui semblent calqués sur ceux
+de la plus haute antiquité, soient immutables et refusent satisfaction
+au goût de changement, grain de folie inné dans l'homme, qui fait en
+partie sa noblesse, son charme et peut-être aussi son danger. La mode
+règne en Éthiopie; ses décrets y sont souverains, ses caprices, ses
+extravagances même y sont accueillies. Les Éthiopiens qui ont si
+longtemps joui de grandes libertés politiques et civiles, ne
+s'astreindraient que difficilement à s'emprisonner dans des formes de
+costume invariables, et, dans cet ordre d'idées, de même qu'en Grèce et
+à Rome, leur costume, sans s'écarter complètement des grandes règles de
+l'esthétique, a l'avantage de se prêter aussi à cette inquiétude, à ces
+tâtonnements incessants de l'esprit humain, toujours à la recherche de
+la perfection.
+
+Plus qu'ailleurs peut-être, en Éthiopie, les habitudes physiques et les
+tendances morales de l'homme se jugent d'après sa manière de porter ses
+vêtements: l'initiative en ce genre laissée à chacun concourt
+puissamment à développer le sentiment des formes et influe sur les
+manières et jusque sur le langage. On est frappé surtout de la dignité
+des assemblées; et, quand on est assez familiarisé avec la langue des
+Éthiopiens pour en apprécier les beautés, on est émerveillé quelquefois
+de l'élévation de leurs vues, de la convenance, de la mesure et des
+habiletés de langage qu'ils déploient naturellement.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+APERÇU GÉOGRAPHIQUE, ETHNOLOGIQUE ET HISTORIQUE. L'ANCIEN EMPIRE.
+
+
+Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensité; il
+pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journées entières, et
+le tonnerre grondait fréquemment. Un matin, le Lik Atskou vint
+m'annoncer que l'Atsé ou Empereur le faisait prier de m'engager à me
+rendre auprès de lui, pour donner mes soins à sa femme dangereusement
+malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec
+lui au palais.
+
+Ce palais, bâti par des Portugais, il y a environ deux siècles, est
+situé au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomération
+de bâtiments sans symétrie, terminés les uns en plates-formes bordées de
+créneaux, les autres en dômes ou en voûtes; autour, règne une enceinte
+spacieuse et irrégulière formée par une muraille crénelée, à marchepied,
+à meurtrières et tourelée de distance en distance; le bâtiment principal
+a pour façade une grosse et haute tour carrée, qui domine tout cet
+assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste
+plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintrée de la
+haute porte d'entrée se découpe sur le ciel. Les salles de bains, les
+étuves sont défoncées; les chambres des femmes n'abritent plus que les
+oiseaux de nuit; la trésorerie, le garde-meuble, les cuisines, les
+écuries, les appartements où les Empereurs se retiraient, dit-on, avec
+leurs familliers pour se reposer de la rigide étiquette de la cour, tout
+est inhabitable, et personne dans le pays n'était capable même de
+fabriquer la chaux pour réparer les dégâts causés par le temps. Une
+ancienne prison et la grande salle où se tenait le plaid impérial sont
+les seules parties bien conservées. Un vieillard de Gondar disait, en me
+racontant des anecdotes sur les Empereurs:
+
+Dieu veut qu'au milieu de ces débris, la prison et la salle des plaids
+restent debout, pour témoigner contre les violences iniques de notre
+Famille impériale.
+
+Les indigènes, quoique habitués aux aspects grandioses et austères de
+leur pays, s'arrêtent devant cette demeure avec un sentiment de
+mélancolie respectueuse; quant à l'Européen, il est surpris agréablement
+comme par une image de la patrie, mais bientôt, il cède aussi à la
+tristesse, en considérant ce palais mutilé, hautain encore, au milieu
+des humbles maisons de Gondar, comme un vétéran déguenillé, prêt à
+raconter aux enfants les guerres d'autrefois.
+
+Le Lik Atskou s'arrêta sur le palier d'un large escalier extérieur; un
+enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espèce de
+corps-de-garde, d'où il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste
+pièce rectangulaire et dénudée, à l'extrémité de laquelle était accroupi
+sur un lit à baldaquin l'Atsé ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou
+salua comme s'il se fût présenté devant le plus magnifique des Rois, et
+l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.
+
+Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint
+coloré et presque aussi clair que celui d'un Européen, la chevelure
+crépue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'oeil vif, la
+figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire était
+empreinte d'une jovialité sensuelle. Il trônait en toute sérénité sur un
+bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en
+ivoire et en nacre; un tapis turc, râpé et trop étroit, laissait à
+découvert une partie des fonçailles. Quatre petits pages en haillons, un
+eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux
+baissés de chaque côté du pauvre trône.
+
+On me demanda quelque remède panchymagogue, quelque panacée infaillible,
+pour la femme de Sa Majesté, la mère de son héritier, son âme, sa vie,
+ajouta-t-on; mais on me décrivit la maladie en termes tellement discrets
+et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'après avoir vu la malade.
+Là-dessus, on se consulta d'un air mystérieux, et je fus confié à
+l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem impérial. Il est de ces
+mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins de
+désillusions aussi. Je trouvai, couchée à côté d'un brasier ébréché, en
+terre cuite, une femme d'un âge mur, d'une corpulence formidable et
+d'une figure commune; son genre de maladie était à l'avenant: l'excès de
+nourriture l'avait réduite où elle en était. J'assurai à l'Empereur
+qu'elle guérirait sous peu, à condition d'observer un régime sévère.
+
+En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'égaya fort à la description de
+la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait jamais
+été admis à voir. Il me pria néanmoins de ne rien épargner pour la
+guérir; les ancêtres de la Famille impériale avaient toujours été,
+disait-il, généreux et bons envers les étrangers. Je songeai
+qu'effectivement, ils s'étaient montrés tels envers l'écossais Jacques
+Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgré les
+pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rétablissait
+à vue d'oeil. L'Atsé me fit sonder relativement à mes honoraires: je
+refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignité offensée et
+saisit la première occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se
+soumettait qu'imparfaitement au régime prescrit. Un matin, je la trouvai
+plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui déclarai
+que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et
+je ne fus pas rappelé.
+
+Ce dénoûment était fort à ma convenance. Si la malade n'était pas
+radicalement guérie, ma médication expectante avait du moins écarté le
+danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la guérison.
+J'avais d'ailleurs perdu le goût de faire le médicastre. Lorsque je
+devais entrer chez la malade ou la quitter, me présenter devant son
+Empereur ou me retirer, enfin, dès que je paraissais au palais, les
+quelques valets enhaillonnés, qui passaient leur temps à muser aux
+portes, prenaient des airs compassés, solennels, et j'avais à subir
+toutes les simagrées de l'étiquette de l'ancienne cour des Empereurs
+d'Éthiopie. Les premiers jours, cette mise en scène bouffonne m'avait
+fait pitié; mais sa répétition quotidienne m'était devenue désagréable.
+Plus tard, m'étant initié à la langue, aux coutumes et aux traditions,
+je regrettai de ne m'être pas montré plus patient à l'égard de ces
+débris d'une famille de princes tombée, dit-on, d'une hauteur de 28
+siècles. Mais avant de parler de cette famille impériale qui, chaque
+jour, comme une statue renversée de son piédestal, s'enlize davantage
+dans la poussière des temps, il convient de donner une idée de la base
+géographique sur laquelle, debout de générations en générations, elle a
+su, pendant que surgissaient et s'abîmaient tour à tour la plupart des
+dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de
+l'Afrique orientale et de l'Arabie.
+
+On s'est habitué, en Europe, à donner le nom d'Abyssinie à la portion
+indéfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de
+toute antiquité, et même aujourd'hui, plane le nom primitif d'Éthiopie.
+
+Les indigènes savent que les musulmans nomment leur pays _el Habech_,
+mais s'ils tolèrent ce nom dans la bouche des étrangers, c'est par
+courtoisie ou par pitié pour leur ignorance; eux-mêmes, pour la plupart,
+ne connaissent pas l'étymologie du mot _Habech_, mais ils sentent
+qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, _Habech_, en arabe, s'emploie
+pour qualifier un ramassis de familles d'origines diverses ou bien de
+généalogie inconnue ou altérée; et parmi les races sémitiques, l'injure
+la plus mortifiante qu'on puisse faire à un homme ou à un peuple, est de
+dire qu'il ignore sa généalogie ou qu'elle est entachée de promiscuité,
+parce que, chez eux, les hommes de tous les rangs sont convaincus de
+l'existence d'une solidarité étroite non-seulement entre les vivants,
+mais surtout entre les vivants et leurs ancêtres. Du reste, quand on est
+initié à leur vie intime, on est journellement frappé des effets plus
+souvent bienfaisants que nuisibles de ce sentiment. L'Afrique orientale
+a servi de lieu d'établissement à plusieurs races, mais la grande
+majorité se rattache à la famille sémitique, d'après les caractères
+fournis par leurs idiômes, leurs langues, et, comme il a été dit,
+d'après leurs traditions. Cette origine suffirait seule à expliquer
+l'objection persistante des indigènes à la dénomination de _Habechi_.
+
+L'adjectif _Habechi_, déformé par les Portugais, qui ont mis de côté la
+première lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son _ch_ par _x_,
+est devenu ainsi _Abexim_, en y joignant la finale portugaise; d'où, en
+usant à leur tour de la licence de transcription dont les Portugais leur
+avaient donné l'exemple, les copistes du seizième siècle ont fait le nom
+_Abessinie_ devenu sans effort _Abyssinie_. Quelques auteurs allemands
+emploient encore la dénomination _Habesch_; les Anglais écrivent tantôt
+_Abyssinia_ et tantôt _Abessinia_. Puis donc que les Arabes et les
+Européens, les peuples étrangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la
+manière d'écrire une qualification injurieuse, convertie en désignation
+géographique, il paraît convenable de revenir au nom d'Éthiopie, par
+lequel tous les indigènes désignent leur patrie.
+
+Quand on sait que ce peuple éthiopien rattache à la Judée ses origines
+historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques, et qu'il
+pratique le Christianisme depuis le quatrième siècle; quand on songe que
+depuis cette époque, son pays a servi de lieu de refuge pour les moeurs
+et les idées chrétiennes; que les peuples d'Europe, quoique nombreux et
+aguerris, n'ont sauvegardées qu'avec tant de peine contre la propagande
+armée des musulmans, on s'apitoie de le voir, malgré ses protestations,
+dépouillé même de son nom, et l'on est peu disposé à conniver avec les
+Musulmans, pour substituer à une antique dénomination une désignation
+injurieuse, qui falsifie l'acte de naissance d'un peuple, l'allié le
+plus constant que nous ayions en Afrique pour le maintien de ces idées
+chrétiennes, qui sont notre gloire, la base et l'essence progressive de
+nos sociétés.
+
+On peut objecter que le nom d'Éthiopie est d'origine grecque, mais les
+contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui paraît dominer
+toute considération, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul
+usité dans le pays.
+
+À défaut d'une définition plus précise de l'Éthiopie, on est tenté de
+suivre l'exemple des Romains, qui avaient divisé la Gaule en _Gallia
+togata_, _Gallia braccata_, _Gallia comata_, et de dire que l'Éthiopie
+comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants portent la
+toge; cette _Africa togata_ aurait du moins l'avantage de comprendre
+presque toutes les contrées africaines jadis soumises à l'autorité de
+l'Atsé ou Empereur, et d'être conforme à une locution employée
+actuellement par les Éthiopiens, sinon pour définir, du moins pour
+caractériser leur pays.
+
+L'érudit géographe Ritter a défini en deux mots le caractère le plus
+saillant, non peut-être de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la
+portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes
+et terres plates. Il serait plus exact de dire contrées hautes et
+contrées basses, et, comme ces deux idées doivent entrer fréquemment
+dans les descriptions du pays, nous emprunterons à la langue amarigna,
+langue la plus généralement parlée en Éthiopie, les termes de relation
+_deuga_ et _koualla_[5]; celui-ci désignant des contrées dont les plus
+hautes ne dépassent guère 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et
+dont les plus basses sont affaissées au-dessous même de ce niveau;
+celui-là, des contrées élevées à 2,400 mètres au moins au-dessus du
+niveau de l'Océan. Ces termes deuga et koualla correspondent aux termes
+arabes _nedjd_ et _tahama_, qu'on pourrait à la rigueur exprimer en
+anglais par les mots _high-land_ et _low-land_. Si la contrée est
+d'altitude mitoyenne, c'est-à-dire de 2,000 à 2,400 mètres environ, les
+Éthiopiens lui donnent le nom de _woïna-deuga_, ou deuga susceptible de
+produire la vigne; ils donnent le nom de _beurha_ aux kouallas les plus
+bas, et en Gojam, celui de _tchoké_ aux deugas d'une altitude de plus de
+3,000 mètres; mais on peut dire que les deux désignations génériques
+servant à fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contrée sont
+_deuga et koualla_.
+
+ [5] Pour ne pas élever une discussion analogue à la mémorable et
+ malheureuse querelle de Ramus, à propos de la prononciation de la
+ lettre _u_ placée après _q_, et pour ne pas enfreindre l'usage
+ grammatical qui veut qu'en français le _q_ soit toujours suivi d'un
+ _u_ au commencement d'un mot, j'écris _koualla_, quoique le _k_
+ français, comme le _kh_ et le _c_ dur, représente une articulation
+ gutturale que nous ignorons, et qu'il me semble que si j'écrivais
+ _qoualla_, la lettre _q_ se rapprocherait davantage du _k_ claqué
+ que nous n'avons pas et qu'il faudrait pour mieux figurer la
+ prononciation de ce mot.
+
+Les Éthiopiens, dépourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un lieu,
+caractérisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs
+productions les plus importantes du règne végétal; le deuga, par l'orge
+et la fève; le koualla, par le maïs, et surtout les nombreuses variétés
+de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton.
+Ils désignent aussi comme deuga, mais d'une façon moins absolue, la
+contrée où les moutons et les chevaux se reproduisent de préférence; et
+comme koualla, celle où les chèvres abondent. Par suite du spectacle
+habituel de contrées hautes et contrées basses, les indigènes sont, en
+général, assez au courant des productions zoologiques et botaniques
+dépendantes de la différence des altitudes; mais celles que je viens de
+nommer sont celles qu'ils emploient le plus fréquemment.
+
+Les deugas sont balayés par des vents qui, en Afrique, bornent leurs
+brises rafraîchissantes aux parties élevées de l'atmosphère; l'air est
+frais, doux et sec; les sources sont fréquentes, et la végétation laisse
+des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'année; les
+arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes,
+le feuillage est touffu, les feuilles sont légères, souples, de tons
+variés et doux à l'oeil; le sol est mou, élastique, et pierreux. On
+voit, dans de vastes pâturages, le poulain folâtrant près des troupeaux
+de moutons et de boeufs-bisons aux allures majestueuses et au pelage
+d'une variété inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes perdrix
+rouges; le bouquetin prospère aux flancs des précipices, et le sanglier
+à masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes n'y
+apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont rares;
+leur venin est peu dangereux; l'hyène et le chacal y vivent
+discrètement, et le grand lion à crinière noire n'y est signalé que de
+loin en loin.
+
+Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu'à l'état de brise
+intermittente et à directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y
+meut sous forme de révolin; à cause du voisinage des deugas, il y forme
+fréquemment des tourbillons, et, dans les lits encaissés des rivières,
+le vent y souffle quelquefois avec une furie impérieuse pendant un petit
+nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les
+deugas, car une sécheresse permanente et bien sensible à toutes les
+muqueuses est le caractère le plus saillant du climat éthiopien. Aux
+nuits fraîches et sereines succèdent des journées durant lesquelles le
+sol s'échauffe quelquefois jusqu'à 75 degrés. Les sources sont plus
+rares que dans les hauts pays; la végétation, fougueuse et luxuriante au
+printemps, se dessèche rapidement aux rayons du soleil et n'offre,
+pendant plus de la moitié de l'année, que des tons fauves, relevés de
+distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles
+épaisses, cassantes et d'un vert poussiéreux. Le bois des arbres est
+dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes
+sèment de leurs épines acérées le sol durci, pierreux, et souvent
+profondément crevassé. Des herbes hautes à dissimuler un homme à cheval,
+couvrent de grands espaces; une étincelle suffit pour y allumer de
+vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crépitations, aux
+craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers
+terrifiés fuient, et les reptiles sont dévorés par les flammes. La terre
+est ainsi purgée de quantité d'insectes venimeux et préparée à la
+recrudescence printanière, mais elle attriste le regard par ses tons
+roux, sombres, et ses arbres défeuillés aux troncs noircis.
+
+On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois odorants,
+des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des variétés
+nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu'à un serpent gros comme le
+doigt, long d'une coudée à peine, dont la morsure cause la mort la plus
+rapide. Le boeuf est de petite taille, grêle, vif, d'un pelage fin,
+court et ordinairement clair. La vache donne très-peu de lait; en
+revanche, les troupeaux de chèvres s'accroissent rapidement, malgré les
+larcins fréquents des panthères, qui pullulent dans les anfractuosités
+des rochers. L'âne est la seule bête de somme; il est plus petit que sur
+les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et court est mi-partie
+gris souris et ventre de biche.
+
+Le cheval ne se reproduit que très-rarement dans les kouallas d'altitude
+mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les plus bas et
+les plus chauds dits _beurha_. Les hommes riches des bas pays
+l'importent souvent des deugas pour leur usage à la guerre; ils le
+choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent même
+emporté, car son séjour en koualla, fait tomber sa fougue et le guérit
+ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil
+devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparaît; il vit
+moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il
+n'échappe que rarement à une maladie mortelle, ressemblant au farcin,
+mal dont il guérit si on l'envoie dans les pâturages d'un deuga élevé.
+Les indigènes assurent qu'on peut le soustraire à cette maladie, en
+l'empêchant de paître dans les kouallas où poussent une petite herbe
+garnie de longues épines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait
+donner raison à leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas
+dans les kouallas dits _beurha_, et que les chevaux n'y sont point
+frappés de la maladie en question.
+
+Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes, la
+gazelle et tous ses congénères, abondent. Les sangliers de taille
+moindre que ceux des deugas se multiplient étonnamment, quoique de
+nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hyènes et les
+chacals sont d'une férocité plus grande. Dans les kouallas les plus bas,
+dits _beurha_, on rencontre le buffle, le rhinocéros, l'éléphant, la
+girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien
+d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent égayés par des
+bandes de grands singes cynocéphales, mis en fuite par la fronde des
+gardiens des plantations; ils s'arrêtent hors portée, s'entre-pillent
+les fruits de leurs larcins, cachés dans leurs joues, et regardant
+malicieusement le champ qu'ils ont dévasté, se réjouissent en cris et en
+gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratéges, ont l'air de
+prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.
+
+Cette distribution de l'Éthiopie en deugas et kouallas, jointe à la
+périodicité de ses pluies, donne au régime de ses eaux un caractère
+spécial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en Éthiopie,
+ils semblent distribués comme d'après un vaste système d'égouttement des
+terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la
+fécondité aux terres de la Nubie et de l'Égypte, qui, sans ces cours
+d'eau, ne seraient qu'un désert aride. L'hiver, les cours d'eau des
+kouallas, augmentés de tous côtés par le regorgement des eaux pluviales
+des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l'été et l'automne, il
+ne reste que des lits quelquefois complètement desséchés; les sources
+sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dépourvus. D'autre
+part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux,
+sont frappés d'insalubrité. Les djins, disent les indigènes, veillent
+sur leurs bords pour frapper de fièvres pernicieuses ou typhoïdes, trop
+souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fraîcheur et l'ombre convient
+à s'y livrer au repos. Les kouallas, même salubres, deviennent malsains
+lorsque les premières pluies de l'hiver humectent les terres altérées,
+et lorsque le soleil du printemps les dessèche de nouveau. Le séjour en
+deuga passe, au contraire, pour être toujours sain.
+
+Du reste, même en Éthiopie, les termes deuga et koualla sont relatifs;
+telle contrée basse est quelquefois nommée deuga par ses voisins qui
+habitent un koualla plus profond encore, comme tel district deuga, sis à
+une altitude de plus de 2,000 mètres, est traité de koualla par ses
+voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.
+
+Réduit à sa dernière expression, le deuga est un plateau borné par des
+précipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir sur
+le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait la
+margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dressé abruptement au milieu
+d'un koualla, un deuga de la plus petite échelle, rendu inabordable par
+la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un mont-fort,
+forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la forteresse de
+Koenigstein, en Saxe, donnera l'idée exacte. Quelques-uns de ces
+mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mètres, ont comme la
+forteresse de Koenigstein, un sommet assez étendu, des sources et des
+terres arables suffisantes pour nourrir une bonne garnison; aussi les
+rebelles et les ambitieux ne négligent-ils rien pour se procurer ces
+forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les troupes
+éthiopiennes. Après avoir grimpé le long d'un sentier raide, étroit et
+tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde pour arriver
+à la plaine du sommet; les débouchés de ces sentiers sont ordinairement
+garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il suffit de
+couper pour écraser les assaillants. Quelques mont-forts, dépourvus de
+sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de retraite
+passagère. Les principaux mont-forts de l'Éthiopie sont dans l'Enderta,
+le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagadé, le Wolkaïte, le Dambya, le
+Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on peut citer
+celui de Wohéni, près de Gondar, espèce de colonne carrée et
+gigantesque, haute de trois cents mètres; son sommet étroit servait de
+prison pour les membres de la famille impériale que la jalousie
+ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur
+vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents
+de terrain ne forment plus que des obélisques naturels, comme le mont
+Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces
+aiguilles naturelles ait inspiré aux Égyptiens l'idée de leurs
+obélisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le
+dit encore la tradition, que l'Égypte ait été peuplée par des émigrants
+de la Haute-Éthiopie.
+
+Après cet aperçu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant
+les données géographiques recueillies par mon frère, d'en indiquer les
+frontières. Cette tâche est d'autant plus difficile, que les cartes et
+les renseignements à cet égard manquent, et que les traditions sont
+vagues et malaisées à contrôler; aussi, en cherchant à délimiter le
+vieil empire d'Éthiopie, j'ai plutôt l'ambition de provoquer des études
+à faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de
+frontières, avec la précision que demande la science en Europe. Ce qui
+excusera d'ailleurs le vague de la délinéation qui va suivre, c'est
+l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontière
+indéfinie, mobile, élastique. Un des caractères les plus communs à ces
+peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner
+de près avec une nation quelconque, et s'en séparent au moyen de larges
+frontières formées par des hernes ou terres abandonnées, dont le seul
+roi est la force, suivant l'expression des indigènes; si leur puissance
+s'accroît, ils étendent la culture sur la lisière de ces hernes,
+ravagent et dépeuplent la lisière opposée, poussant ainsi, pour
+s'agrandir, le désert devant eux. Les nations voisines usent de
+représailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent
+quelquefois que longtemps après l'extinction des générations qui les ont
+commencées, la ligne frontière proprement dite se déplace
+continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, étant
+endémique sur le continent africain, il en résulte naturellement que les
+frontières des États sont toujours en état d'expansion ou de
+rétrécissement. En Éthiopie, les limites indiquées par la nature sont
+insuffisantes à comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore
+quinze années que les hernes produites par les guerres s'étendaient sur
+l'un et l'autre versant de la chaîne à l'ouest de Moussawa, occupée par
+les Akala-Gonzaï. La rivière Béchelo, et même l'Abbaïe ou fleuve Bleu,
+n'empêchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher à
+s'étendre en faisant le désert au delà de l'un ou de l'autre bord de ces
+rivières. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en Éthiopie, la
+population étant moins dense qu'en Europe, ses déplacements, par suite
+de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus fréquents.
+Le sentiment patriotique de l'Européen tient plus du sol, celui de
+l'Éthiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait
+la patrie à la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus
+vraie, appliquée aux Africains et même aux Asiatiques. En Éthiopie, un
+des désespoirs du voyageur, qui croit connaître le pays, est
+d'apprendre, quelquefois à l'improviste, que telle petite communauté,
+comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou
+même un district, est d'une origine distincte de la population qui les
+entoure. Cette communauté, débris quelquefois d'une race lointaine ou
+disparue, du jour où elle a pris racine aux lieux où on la trouve, s'est
+conformée aux lois et manières d'être de ses nouveaux voisins, en tout
+ce qui est nécessaire pour la relier politiquement et civilement avec
+eux; mais comme pour ne point se dégrader en reniant complètement ses
+pères, elle a depuis des générations conservé précieusement quelques
+traits de leurs moeurs ou de leurs coutumes, qui témoignent de sa
+descendance. Les Éthiopiens ont une aversion instinctive pour
+l'uniformité civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen
+et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de
+leur territoire, qui offre partout des points de résistance, et le
+manque de grandes routes semblent avoir servi à confirmer et à assurer
+leurs libertés locales, comme à empêcher la concentration permanente de
+la puissance impériale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu'à ce
+jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prépare et facilite
+son asservissement ou sa conquête. Les montagnes, les accidents de
+terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, tempèrent, disent les
+Éthiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi
+injuste et aussi insensé de vouloir assimiler toutes les parties d'un
+empire, que d'exiger des serviteurs d'une même maison qu'ils se
+dépouillent de leur physionomie et de leur caractère personnel, pour
+prendre une physionomie et une manière d'être uniformes; ils prétendent
+que le maître est alors moins bien servi, et ils traitent de renégat la
+communauté ou le serviteur qui se prête à ces assimilations despotiques.
+
+Faisant la part des restrictions résultant de cet état de choses,
+suivons le pourtour de l'ancien Empire d'Éthiopie, en partant de la mer
+Rouge et marchant du nord vers les contrées du sud, de Badour ou Hakike,
+petit port au S. de Saouakin, jusqu'à Zoulla, près l'antique Adoulis; la
+côte est peuplée par les Tigrès, qui, sous le nom de Natabs, Hababs,
+Kacys, etc., forment diverses tribus de Sémites, dont la très-grande
+majorité a adopté l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indépendantes au
+fur et à mesure de la décadence de l'Empire, forment entre elles une
+espèce de ligue et ne payent tribut qu'éventuellement aux gouverneurs
+éthiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. À
+l'ouest du Tigré, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus
+Sahos, vivant le plus souvent à l'état nomade à l'est de la crête de
+montagne ou plutôt de deuga qui court parallèlement à la côte;
+quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le
+rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouzaï; ils payent alors tribut à
+la fois aux autorités du Tigré et à celles du Tegraïe. Au sud de ces
+tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante
+tribus, appelées jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont
+aujourd'hui nommées Taltals par les Tegraïens, et Danakils par les
+Arabes, qui, comme beaucoup d'Européens, donnent à la confédération
+entière le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent
+un vaste koualla borné d'un côté par la mer, depuis Makannélé jusqu'aux
+environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans
+les environs de Atsbi-Dara en Tegraïe, s'élève, dit-on, dans le mont
+Doa, jusqu'au delà de la limite des neiges perpétuelles, ce qui, de ce
+côté, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui
+habitent la côte sont musulmans zélés; vers l'intérieur, ils sont plus
+tièdes, et quelques-unes de leurs tribus sont même restées païennes ou
+mi-chrétiennes; aucun Afar n'a adopté, comme les Sahos d'Aliténa, le
+Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants
+d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragué, quoique les uns
+et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les
+profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer
+l'Anazo et d'autres rivières qui disparaissent, dit-on, dans les sables,
+ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'épanouit en lac et perd
+ainsi son caractère de rivière, avant d'atteindre le rivage de l'Océan.
+C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les
+étrangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se
+rattache évidemment à l'idiome afar. Cédant à l'impulsion mystérieuse,
+mais incontestée, qu'un peuple reçoit du mélange d'un sang étranger, les
+Ilmormas se répandirent de tous les côtés, en envahissant les peuplades
+voisines, plus vieilles et par conséquent moins énergiques; ils se sont
+ainsi infiltrés entre les nations voisines qu'ils ont détruites ou
+refoulées. Les Somals seuls paraissent avoir échappé à leur invasion, et
+dans l'absence du tout voyage à l'Est du pays Gouragué, il est difficile
+d'affirmer la position de l'ancienne frontière de ce côté-là. Ce dernier
+peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un
+des deugas les plus étendus de l'Éthiopie. Le Gouragué est le plus beau,
+le plus courageux et peut-être le plus indépendant des Africains
+orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue à
+ces huit ou neuf confédérations, allient bien leur sauvage liberté à
+leur dignité de chrétien. Il est probable que les Gouragués ont été
+jadis sujets des Empereurs, et le caractère de visage des membres de la
+famille impériale rappelle, du reste, le type gouragué. Au delà de ces
+peuplades, on en trouve d'autres qui sont indépendantes, sous le nom de
+Tambaros, réunies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la
+tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obéir
+autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels
+faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte
+probablement et surtout plus étendue que les principautés actuelles, où
+l'on parle un idiome à part, et où les petites principautés paraissent
+s'être divisées par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore
+si les Touftés et les Yemmas et autres tribus dites Djandjéros
+obéissaient, dans leurs localités actuelles, à l'ancien Empire qui nous
+occupe. D'après la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa
+végétation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais
+appartenu à l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontière la
+grande forêt qui s'étend du Kafa jusqu'au deuga du Guéra, la plus haute
+terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes terminées
+d'ailleurs abruptement du côté du koualla qui relie la haute terre du
+Damote à la plaine basse, où coule le grand bras oriental du fleuve
+Blanc. Peut-être est-il plus probable que ces pentes ont toujours été,
+comme aujourd'hui, à l'état de hernes frontières; peut-être faut-il, en
+remontant vers le nord, prendre comme limite la rivière Did-essa, dont
+le vrai cours embarrasse les géographes. Toutefois, ce qui milite contre
+cette opinion, c'est le fait bien constaté que le Sennaar appartenait
+aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient
+leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons
+nommé ces rivières, disons aussi que l'invasion ilmorma paraît avoir
+refoulé dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue
+très-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connaît guère
+que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinités sont
+inconnues, et peut-être les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre
+d'achoppement pour l'ethnographie éthiopienne. Toutes les nations
+ci-dessus mentionnées sont de race rouge; mais sur la rive droite de
+l'Abbaïe, et bornés à l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent
+les Gouinzas, qui sont de véritables nègres. Sur la rive gauche de la
+même rivière, sont les Négayas, qui, bien que nègres aussi, sont
+peut-être complètement distincts de ceux qui viennent d'être nommés. Les
+Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un
+arabe corrompu, étaient autrefois, comme partiellement encore
+aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas éthiopiens. En suivant
+vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivière
+Gouangué ou Atbara, les cours d'eau du Walhaÿt, qui finissent au
+Takkazé, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, nègres pour les uns
+et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms
+qui représentent autant de peuplades indépendantes que de langues. Du
+reste, chacune des peuplades mentionnées dans cette énumération a une
+langue tout-à-fait distincte; il en est de même des Bidjas et Beni-Amer,
+qui ont obéi au roi d'Aksoum jusqu'au jour où le fanatisme musulman fit
+massacrer à Saouakin la grande caravane de chrétiens éthiopiens qui se
+rendait à Jérusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrés, et on
+arrive ainsi au point d'où nous sommes partis. Dans l'intérieur de la
+vaste enceinte qui vient d'être tracée, vivent des restes de nations
+antiques, qui conservent encore des langues et même des religions
+distinctes, car, comme il a été dit plus haut, le travail de fusion qui
+plaît tant en Europe semble n'avoir jamais été du goût des Éthiopiens.
+Ainsi l'on trouve les Asguidés qui parlent encore le guez ou langue
+sacrée, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilènes, identiques
+peut-être avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perpétuent près
+du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla,
+qui n'ont conservé de la langue antique d'autres vestiges que des
+chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et
+Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbaïe. Si
+l'on joint à tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraïens, les
+Amaras et les Ilmormas, l'on aura une idée sommaire de la diversité des
+sujets de l'ancien Empire éthiopien.
+
+Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu, malgré
+tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui domine
+sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue ligne
+de frontières. Là, les hernes n'ont pas été créées tout-à-fait par le
+génie de conquérants stupides: si ces hernes sont désertes, c'est
+qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu
+d'une végétation luxuriante, foulée seulement par la bête féroce ou par
+les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystérieuses
+donnent, pendant dix mois de l'année, la mort aux voyageurs. En
+attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y périr
+eux-mêmes, quel genre de maladie attend l'être humain qui traverse ces
+hernes, même en courant, on se bornera à émettre l'hypothèse que cette
+insalubrité a dû aider les Éthiopiens à résister aux Musulmans des
+kouallas et à garder les trésors sacrés de leurs libertés et de leur foi
+chrétienne.
+
+Comme on doit le pressentir, la configuration de l'Éthiopie, formée de
+contrées d'altitudes si différentes: la température fraîche et uniforme
+de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la froidure
+des contrées dites tchokés; la température brûlante des kouallas, dont
+la végétation luxuriante alterne avec la stérilité et la sécheresse la
+plus extrême; l'atmosphère tiède et voluptueuse qui caresse les
+woïna-deugas, où les villes surgissent de préférence, comme pour convier
+les compatriotes d'altitudes si opposées à s'entrevoir commodément; les
+variétés d'habitudes alimentaires et autres; enfin, l'action de climats
+si opposés, doivent, à la longue, influer de telle sorte sur le physique
+et le moral des habitants, que malgré une communauté de race, de
+religion, de lois et de moeurs, il s'établit entre eux des différences
+marquées.
+
+L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien
+pris; ses extrémités sont fines et sèches; il devient rarement obèse,
+souvent même il est comme frappé d'émaciation; il est en général plus
+barbu et velu que l'homme des deugas; sa tête est petite, son visage
+court, son teint, selon les indigènes, tend à se foncer, et ses cheveux
+à devenir épais et rudes; sa denture est très-belle, ses yeux grands; il
+a les traits accentués, le front souvent fuyant, le nez ordinairement
+droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et très-rarement aquilin.
+
+L'homme des deugas est d'une taille plus élevée, d'une ossature
+relativement forte, ses extrémités sont grandes et charnues, ses muscles
+peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi
+foncé, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus fréquemment les
+femmes au teint clair, mat, légèrement doré, se rapprochant, comme il a
+été dit, du teint européen. Les mauvaises dentures, très-rares en
+Éthiopie, se trouvent plutôt chez le natif du deuga, dont les dents
+sont, en général, moins remarquablement belles; son visage est plus
+souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert;
+les yeux moins grands, le nez plus développé et quelquefois aquilin.
+
+La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard
+mobile, ardent; ses gestes et sa démarche trahissent la vivacité de ses
+impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignité de
+maintien résultant de la possession de soi-même. Il est abrupte dans ses
+façons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur;
+il parle haut, son élocution est rapide et figurée; son organe vibrant,
+souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lèvres
+sont plutôt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche
+et remue plutôt peut-être que son compatriote des hauts pays; mais il
+est enclin à corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il
+passe pour être imprévoyant, susceptible, colère, franc, charitable,
+ostentateur, fantasque, actif et indolent par accès, peu soucieux de la
+vie et impétueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la
+danse, la musique, la poésie, et lorsqu'au milieu du silence embrasé du
+midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante,
+c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui
+monte jusqu'à vous.
+
+Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrête, écoute et sourit
+de plaisir, mais aussi de dédain. Il est plus sobre de paroles et de
+gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son âme; sa
+physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutôt
+contemplatif, l'organe lourd, voilé, il parle souvent en fausset; sa
+diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises,
+sentencieuses, corrompt la langue à sa manière, mais parle plus purement
+que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'éloquence, ce
+qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entraîne
+bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la réputation d'être
+patient, mais de ne point oublier l'injure, d'être calculateur, économe,
+défiant, âpre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins
+vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments
+religieux sont moins démonstratifs et il est moins encombré peut-être de
+superstitions. Il aime aussi la poésie et la musique et préfère les airs
+lents, tristes, et les pensées mélancoliques. Il est moins bon
+fantassin, moins bon pour fournir à un effort subit et attaquer une
+position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les
+privations, il est plus apte à faire de longues campagnes, à combattre
+en ligne, et surtout à couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus
+que l'homme des contrées basses, et il vieillit bien moins vite,
+assure-t-on. Les indigènes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune
+d'une famille, native du deuga, après avoir vécu quelques années dans un
+koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe
+blanchies, tandis que ses frères commencent à peine à grisonner.
+
+Les femmes des kouallas passent pour être les plus jolies, les plus
+attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la
+toge; leur éclat est précoce, mais peu durable; leur accortise, la
+beauté de leur regard, la gracieuse souplesse de leur démarche, la
+perfection de leurs formes et la mobilité de leur caractère justifient,
+du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.
+
+Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins avenantes,
+moins gracieuses, moins fécondes, dit-on, mais plus laborieuses, plus
+économes, moins fantasques et plus soumises; belles plutôt que jolies,
+elles passent pour exercer des séductions moins entraînantes que les
+femmes des kouallas, mais elles conquièrent dans la famille une
+prépondérance plus durable.
+
+Comme les libertés communales ont survécu à tous les bouleversements
+politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du
+mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la
+conserver dans cet état; aussi les us et coutumes ont-ils renforcé la
+puissance du père jusqu'au point de lui permettre, comme à Rome, de
+disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indigènes, les familles
+des contrées kouallas, quoique fréquemment les plus nombreuses, se
+perpétuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les
+hauts plateaux. Le père permet à l'enfant de développer sa personnalité
+de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'émancipation a
+lieu bien plus tôt; la mère exerce moins d'empire dans la maison; les
+allures et les moeurs domestiques ont un caractère indépendant et moins
+respectueux.
+
+En contrée deuga, au contraire, le père et la mère jouissent d'une
+autorité durable; on y remarque plus fréquemment le type de la matrone,
+siégeant depuis longtemps à l'arrière-plan de la vie, ou de l'aïeul
+conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.
+
+On attribue cette différence à la pétulance et au peu de gravité des
+natifs du koualla, dispositions peu favorables à l'obéissance filiale
+comme au prestige de l'autorité paternelle; on l'attribue également, et
+avec plus de raison peut-être, à l'instabilité du foyer domestique. En
+effet, les contrées kouallas sont d'une fécondité prodigieuse; souvent
+elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette à
+des retours désastreux causés par les sécheresses, les sauterelles, les
+épizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalité qui suit la
+recrudescence des fièvres du printemps et de l'automne, et qui arrête
+quelquefois, en quelques semaines, la prospérité d'une maison ou de tout
+un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent réduits
+à l'émigration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement à leurs
+terres est tel, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils les
+abandonnent. Souvent ils vivent dispersés durant plusieurs années:
+quelquefois même leur génération s'éteint à l'étranger, mais leurs
+enfants guettent le moment où ils pourront se rétablir dans le district
+paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent
+possession, la tradition locale est assez vivante et assez précise, pour
+qu'à la première assemblée, la hiérarchie communale soit réinstituée
+d'après les règles qui auraient été suivies si la population n'avait
+jamais quitté le district. La délimitation des propriétés est rétablie
+avec une exactitude qui prévient habituellement les procès; les
+alliances et les démêlés avec les communes voisines sont renouvelés, et,
+si les premières récoltes, l'état de la politique et les conditions
+sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille
+ne répare qu'imparfaitement les atteintes que de telles péripéties ont
+portées à son esprit. Dans les contrées deugas, au contraire, toutes
+salubres, la fertilité est bien moindre, il est vrai, mais elle est
+continue; les sauterelles et les épizooties ne les envahissent qu'à de
+longs intervalles; la richesse s'accroît lentement, mais sa durée
+sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltérée de son
+esprit.
+
+La portion la plus considérable, peut-être, de la nation éthiopienne
+habite ces contrées d'altitude intermédiaire nommées Waïna-Deugas.
+Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que
+les moyennes sont à la fois les causes et le résultat des civilisations?
+Le fait est que presque toutes les villes sont établies sur les
+Waïna-Deugas, et que les populations passent pour y être les plus
+civilisées. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur
+faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants
+de ces dernières contrées ne s'adonnent qu'à l'agriculture, à la guerre,
+à la chasse ou à l'élève des troupeaux. Les natifs des Waïna-Deugas
+s'adonnent de préférence aux métiers, aux industries et au commerce; ils
+sont peu enclins à la vie militaire, et professent du dédain pour la
+condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les
+histrions, les bouffons, les délateurs de profession, les usuriers, les
+professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en général
+natifs des Waïna-Deugas; c'est là que la langue est parlée avec le plus
+de pureté; mais les professeurs d'histoire, de droit et de théologie,
+viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des
+Waïna-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques,
+inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dévoués à leurs
+croyances, à leurs opinions ou à un parti politique, moins respectueux
+envers l'autorité paternelle que les habitants du deuga ou du koualla;
+ils sont efféminés, enclins aux factions, très-rarement rebelles et
+observant plutôt les pratiques extérieures de la religion que ses
+préceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne négligent
+rien pour flatter ces populations intermédiaires, mais comptent peu sur
+leur dévouement; ils regardent le Waïna-Deuga comme la proie la plus
+belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sûre de leur
+puissance. Dans les contrées Waïna-Deugas, la richesse consiste
+principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits
+des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours
+égale, malgré les exactions des hommes de guerre attirés par les
+ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les Éthiopiens sont
+remarquables par leur curiosité, leur esprit critique et leur
+connaissance des lois. Les habitants des Waïna-Deugas, plus curieux et
+plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources
+de la loi et plus enclins à y faire appel. Leur moralité est aussi de
+beaucoup la plus relâchée. Tous sont très-sensibles à la prosodie, au
+beau langage et à la poésie; ils admirent, avant tout, l'homme brave,
+intrépide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sûr moyen de les
+intéresser et de gagner leur coeur, est de parler avec esprit et
+élégance. Malgré cette disposition, ils ont compris sous un seul nom
+appellatif les trouvères, les musiciens, les chanteurs, les bouffons,
+les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les
+hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonnés au gai savoir, et ce nom
+est regardé comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au
+poète auteur ou chanteur de poésies religieuses, composées presque
+toujours en guez ou langue sacrée, à celui qui exécute des danses
+religieuses, au soldat coryphée, qui chante exclusivement des chants de
+guerre, et à ceux qui, aux funérailles, chantent ou composent des
+thrénodies. On remarque que les trouvères natifs du Waïna-Deuga font de
+préférence des couplets et distiques gnomiques ou épigrammatiques, des
+priapées, des facéties, des farces et des compliments; ceux des kouallas
+et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste,
+les faits héroïques et les funérailles; les premiers passent pour savoir
+le mieux chanter l'amour, les seconds ont la réputation de savoir aimer
+le mieux et d'être moins ingénieux à le dire.
+
+Les familles des deugas et des kouallas s'allient très-souvent entre
+elles; il leur paraît sage d'appuyer à la fois la prospérité d'une
+maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses
+contrées. Malgré ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette
+tendance qu'ont les hommes à critiquer tout ce qui les différencie,
+l'habitant des deugas a converti en épithète injurieuse le mot désignant
+l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une épithète analogue,
+et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce
+rapport, l'homme du Waïna-Deuga se regarde comme le plus heureusement
+né, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga,
+celui-ci, de ce qu'il est né trop haut, celui-là, de ce qu'il est né
+trop bas. Cependant, quoique sa bouche déprécie ceux qui ne naissent pas
+de plain pied avec lui, il reconnaît au fond leur supériorité; il
+cherche à contracter avec eux des alliances de famille, à se ménager
+chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne
+en ridicule leur naïveté, leur étroitesse d'esprit, traite leurs moeurs
+d'incivilisées, mais il craint et estime au fond les hommes du koualla
+et redoute ceux du deuga, comme formant la pépinière d'où sortent ses
+maîtres et ses conquérants.
+
+À ces traits distinctifs des populations des contrées deugas,
+waïna-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le
+moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier
+l'être humain, variable à l'infini et échappant d'autant plus à la
+définition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte
+sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme
+de mille façons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent.
+Aussi, ne me serais-je peut-être pas hasardé, d'après mes seules
+observations, à diviser une population entière en trois classes, basées
+non-seulement sur les différences sensibles aux yeux, mais encore sur
+les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'expérience
+d'indigènes réputés sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est
+donc surtout d'après leurs jugements, que j'ai tracé les trois portraits
+typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du
+reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les
+contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que
+l'uniformité ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille
+des inégalités, des aspérités même où se prendre, on pourrait attribuer,
+en partie du moins, à tous ces contrastes dans les hommes et dans les
+choses, l'ardent amour de l'Éthiopien pour sa patrie.
+
+En Éthiopie, le paysage est étrange, grandiose, saisissant; l'oeil
+habitué aux transitions ménagées de nos paysages est surpris tout
+d'abord par les mouvements du terrain, qui procède comme par acoups et
+par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'être au
+repos; là, dans leur immobilité même, on sent gronder l'action, la lutte
+antédiluvienne de la matière contre la matière; l'homme se sent
+rapetissé, mais sa pensée grandit de tout l'élan que lui donne ce
+spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Créateur, aux
+ordres duquel cette matière s'est figée dans son dernier mouvement. Le
+terrain facile et onduleux se dérobe subitement jusqu'à une profondeur
+qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter
+dans le ciel quelque haut plateau aventureux. Là, un culbutis de
+rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crêtes
+désordonnées, de cônes tronqués, de pics, de masses cubiques, quelques
+hameaux accroupis sur des ressants, et, couchée tout au fond, une grande
+vallée blanchissante sous un ciel en feu et dessinée par les précipices.
+Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des
+bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel
+toujours pur et limpide; à l'horizon, des montagnes aux flancs veloutés
+bleuissant comme la mer dans le lointain. Là, le baret des éléphants,
+les rauquements de la panthère, la voix tonnante du lion et les cris de
+l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif,
+l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le
+bêlement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrètes et
+gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre;
+partout l'aisance et la quiétude. Tantôt on voit dans la campagne une
+troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais étincelants, aux allures
+pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons
+et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans
+inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied léger, qui vont
+pêle-mêle comme une traînée de fourmis: les scintillements de leurs
+hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont
+drapées en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure
+longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils
+rient; leur regard avide, audacieux, recèle toutes les violences. Des
+femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: «Ma
+soeur,» et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent: ils
+les goguenardent et les dépouillent; ils rencontrent un religieux: leur
+agrée-t-il? Ils l'appellent: «Notre père,» et lui demandent de bénir
+leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le
+gouaillent et le dépouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs
+de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un
+village; natures aventurières avant tout, un mot les excite, une bonne
+parole les concilie. Ailleurs, apparaît à mule, une femme tout
+enveloppée de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux;
+des suivants à pied l'entourent et pressent la marche, tant ils
+craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure
+après, l'on trouve des hommes à cheveux blancs, accroupis en cercle: ce
+sont les Anciens qui délibèrent ou ressassent quelque affaire de la
+commune; ou bien, à l'ombre d'un arbre, une assemblée d'hommes assis,
+écoutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prêtres, vêtus
+de toges et de turbans blancs, à la physionomie calme et prospère; ou
+des laboureurs demi-nus, courbés sur la charrue et excitant leurs boeufs
+avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouillées sur le
+sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants à la suite de leurs
+bêtes de somme; ou une troupe de paysans armés et de paysannes se
+rendant à un marché lointain; ou des femmes revenant de la source et
+pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants
+lépreux qui parcourent les provinces, chantant en choeur des
+complaintes, des pièces de poésie satiriques; ou une nombreuse troupe
+clameuse de paysans bien armés, conduisant une nouvelle mariée au
+village de son époux; ou quelque trouvère voyageant, la guzla sur
+l'épaule, le sabre au côté, toujours prêt à bavarder ou à chanter ses
+bouts-rimés; ou quelque chef cheminant avec autorité, environné de ses
+fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.
+
+Avec tout ce monde, on échange des saluts, où se trouve toujours mêlé le
+nom du Créateur.
+
+À en croire leurs annales, les Éthiopiens auraient vécu, dès la plus
+haute antiquité, sous le régime féodal, avec un Atsé ou Empereur pour
+suzerain suprême. Leurs traditions confirment cette donnée, mais elles
+mentionnent des séditions, des bouleversements et des interrègnes amenés
+par les fautes de l'aristocratie, du clergé, quelquefois du peuple, et
+plus souvent par les excès des prétentions impériales. Selon les
+traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essayé d'autres
+formes de gouvernement, mais toujours entées sur leurs formes féodales.
+Ils auraient, tour à tour, érigé des royautés, des oligarchies, et,
+désespérant de le trouver sur la terre, ils auraient été chercher dans
+le ciel le gardien suprême de leurs intérêts ici-bas, en nommant tel
+saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais
+quelles qu'aient été ces tentatives, de quelque côté que ce peuple se
+soit retourné sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais
+abandonné l'ordonnance féodale proprement dite.
+
+Du reste, le mot de féodalité est un de ceux dont la portée a changé
+suivant les temps et les lieux où il a été appliqué. On a cherché à
+préciser le pays où cette forme de gouvernement a surgi la première
+fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conquête? Serait-ce en Perse
+ou dans l'Inde, d'où elle nous aurait été importée? Ou bien, la
+devons-nous à nos premiers ancêtres, les Ariens? En tous cas, en Orient,
+la féodalité a toujours existé en germe dans l'état patriarcal, où elle
+s'est développée diversement, selon le temps, le lieu ou les événements.
+Son éclosion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez
+les peuples agricoles, qui n'ont pas été déformés par le despotisme,
+qu'ils aient à contenir un peuple conquis, ou que les intérêts de leur
+propre défense contre les dangers de l'intérieur ou de l'extérieur leur
+fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles
+indépendantes.
+
+Lorsque des pères ou chefs de famille, ces premiers et légitimes
+dépositaires de l'autorité, se groupent et se réunissent, sous la
+pression d'une nécessité devenue commune, il semble que quelques
+éléments de l'autorité qui est dans chacun d'eux s'en dégagent,
+s'agglomèrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus
+désormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en
+trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses
+concitoyens ne la lui confèrent, la prépondérance, puis l'autorité, et
+pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes
+supérieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant
+simplement de cette propension qu'ont les hommes à se décharger sur
+autrui des soins qui incombent à la vie, surtout de ceux qui résultent
+de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans être
+défini, et se constituer de plus en plus fortement par assises
+successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une première opposition
+partielle le fasse mettre en question: il est discuté; d'implicite qu'il
+était, il devient explicite et, dès qu'il a traversé une pareille
+épreuve, il est avoué, acclamé ou proclamé, et armé enfin ostensiblement
+de son droit.
+
+Mais en déférant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils
+soient ou non conscients du jour précis de l'investiture qu'ils donnent,
+n'entendent pas s'être dépouillés, au profit de leur élu, de toute
+l'autorité dont ils sont naturellement dépositaires, mais bien n'en
+avoir fait qu'une cession, qu'une délégation partielle, utile ou
+nécessaire, car le père de la plus petite famille sent qu'il est roi,
+lui aussi, et cela, d'institution divine; et, à moins de corruption, il
+n'accepterait pas de se découronner de ses propres mains. On comprend,
+d'après ce qui précède, que les Éthiopiens disent qu'il est presque
+toujours aussi imprudent de vouloir préciser le premier moment de
+l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir préciser le moment où
+l'âme entre dans le corps de l'homme.
+
+Ce pouvoir une fois institué, par la force des choses, des familles
+voisines se réunissent aussi en communautés; l'exemple gagne de proche
+en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes,
+ont bientôt à s'entendre et à aliéner à leur tour une partie de leur
+autorité en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour
+la sauvegarde de quelque nouvel intérêt collectif. Cette hiérarchie,
+résultat souvent de l'état de guerre qu'elle tend même à entretenir,
+s'agrandit et se complique au gré des événements, des besoins sociaux,
+et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes unités
+politiques ou nationales. À ce point encore, la forme féodale se confond
+presque avec la forme républicaine, puisque celle-ci se base sur le
+suffrage et celle-là sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le
+régime féodal, solidarité et dépendance hiérarchique de tous les
+citoyens entre eux, fondées sur des besoins et des pactes légitimes, se
+vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des
+foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparaître les
+relations proportionnelles, si importantes à conserver entre le citoyen
+et l'autorité, l'individu se sent effacé par les dimensions croissantes
+de l'édifice social, et il ne tarde pas à se décourager; il se résigne,
+abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs
+achève de passer de la base au sommet. Les chefs, se détournant alors de
+leur origine, vont demander leur sanction à l'autorité supérieure; la
+liberté et la dignité des citoyens étant frappées dans leurs racines, la
+vie sociale languit et s'étiole, et la société n'échappe à l'anarchie
+qu'en recourant à un gouvernement centralisé, refuge qui pourra lui
+procurer encore de longs jours de repos, à la condition que le pouvoir
+suprême y soit contenu par des institutions modératrices, contrepoids
+nécessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa
+forme, ne saurait prolonger sa durée. Car les formes politiques les plus
+naturelles, les plus propres à satisfaire les besoins et à garantir la
+dignité de l'homme, aboutissent bientôt à l'asservissement, pour peu que
+les citoyens négligent de faire respecter les droits primordiaux de la
+famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur
+respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur propre valeur, leur expérience
+des hommes, leur préoccupation de la chose publique, et les sauve de
+cette apathie civique qui développe l'égoïsme et affaiblit le corps de
+la nation par des paralysies locales.
+
+Les Éthiopiens ignorent l'existence historique des Pères Conscrits de
+Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les
+dénominations diverses relevaient plus ou moins du mot Père, et qui ont
+conduit les destinées de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se
+laisser séduire par les théories vraies ou fausses qui s'appuyent sur
+ces relations de noms. Néanmoins, ils considèrent le pouvoir ou son
+représentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intérêt
+distinct, mais comme le résumé des intérêts de la société et la
+consécration politique la plus haute de la paternité. Tout pouvoir qui
+n'a pas ces caractères est à leurs yeux entaché d'illégitimité et
+inconciliable, par conséquent, avec le bien-être national. Quoique dans
+leur société actuelle, depuis longtemps désordonnée, l'autorité n'ait
+que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire à
+leurs princes, avant ou après quelque réclamation: «Nous venons nous
+plaindre à toi, parce que tu es notre père?»
+
+Les annales éthiopiennes les plus accréditées ont été écrites par les
+annalistes des Empereurs[6]. Aussi, en bons courtisans, lorsqu'ils
+parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils indistinctement
+d'égarés par le démon les adversaires, quels qu'ils soient, de leurs
+maîtres innocents à toujours.
+
+ [6] Grâce à de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire
+ prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est
+ qu'elles rentrent plus spécialement dans le cadre d'études que s'est
+ imposé mon frère, à qui je les ai données.
+
+D'après les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres auraient
+été provoquées par les subtilités des légistes et les abus de pouvoir
+des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux libertés
+communales et provinciales. Il est à croire que la nation eût péri par
+la conquête, si elle n'eût été protégée par l'aridité de ses frontières,
+la configuration de son territoire particulièrement favorable à la
+résistance, par son climat et par sa situation géographique à l'écart
+des routes suivies par les peuples conquérants. Elle eût également péri
+par l'anarchie ou par l'énervement qui succède à une période de
+despotisme et de corruption, si elle ne fût constamment revenue à ses
+institutions primordiales, et si son énergie n'eût été ravivée par ses
+guerres civiles mêmes et par les guerres étrangères d'autant plus
+fréquentes qu'elles semblent avoir été provoquées par un sentiment
+national exclusif, d'une susceptibilité d'autant plus continue que sa
+tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme ennemis
+permanents ses voisins, tous païens ou musulmans. Il est des nations qui
+se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un remède
+héroïque ou même une des conditions de leur durée; mais elles ne la font
+pas longtemps pour des idées politiques, toujours un peu abstraites; il
+leur faut des idées d'un ordre concret, accessibles à la fois aux
+intelligences les plus humbles comme les plus élevées. Les Éthiopiens
+ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions à la fois
+domestiques et civiles un motif d'attachement invariable à une forme
+politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le
+mérite, de concert avec les idées religieuses, les seules d'un ordre
+abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de
+tenir leur patriotisme en haleine depuis des siècles et de maintenir à
+peu près du moins leur cohésion nationale.
+
+Dans leur ordonnance sociale, les Éthiopiens semblent avoir eu pour
+préoccupation de restreindre l'autorité dans son étendue et dans son
+intensité, et d'attacher la responsabilité à toutes les fonctions. Plus
+la répartition des pouvoirs est grande, plus leur équilibre est facile,
+et moins la tyrannie a de chance de durée. Comme tous les pays, même
+ceux où les pouvoirs sont les plus répartis, l'Éthiopie a vu s'élever
+des despotes, mais ils n'ont pu étouffer les éclats de la conscience
+publique et briser complètement les résistances locales; quant aux
+petits tyrans, la commune les étreignait dans des limites trop étroites
+pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus
+funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire
+et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter à l'écart
+et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et
+qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent coûté, les sujets s'exagèrent
+encore la puissance qui les frappe et achèvent ainsi de se dépouiller
+eux-mêmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre
+importance. À en croire les traditions, les interrègnes, les guerres
+civiles et les périodes d'anarchie ont été promptement suivis de retours
+à l'ordre. Ces phénomènes seraient surprenants, n'était la considération
+que l'ordre et l'autorité sont surtout vivaces dans les pays régis par
+les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le
+culte des aïeux et dans la conscience publique formée en grande partie
+par les traditions. Le joug des lois décrétées et écrites est d'une
+nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la
+conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie
+sociale, s'adapte aux différentes conjonctures de temps, de lieu, dirige
+à la fois les moeurs et les lois, tend à maintenir l'harmonie entre
+elles et intéresse à leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en
+sont les gardiens intéressés et responsables. Comme tout ce qui procède
+des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et déplorablement, mais
+aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme
+d'elle-même au gré des progrès qui s'accomplissent, les lois qu'elle
+dicte restant comme soumises à une délibération perpétuelle.
+
+À leur avénement, les Atsés faisaient le serment de respecter les
+libertés de leur peuple et de se conformer aux usages des ancêtres.
+Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cédant aux
+entraînements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs
+sujets qu'ils ont cherché à soumettre à des règles d'obéissance
+uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont
+donné lieu à des luttes sans nombre, à des guerres dont l'histoire est
+oubliée, et si, d'après ce que disent les Éthiopiens, leur famille
+impériale a réellement régné depuis l'époque de Salomon jusqu'au siècle
+dernier, il y a lieu de regretter profondément que l'histoire en soit
+perdue, ne fût-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis
+cette lutte tant de fois séculaire entre l'autorité de la famille et de
+la commune et celle des Césars éthiopiens.
+
+La tradition éthiopienne prétend que, lors de sa visite à la cour de
+Judée, la reine de Saba conçut du roi Salomon un fils auquel elle donna
+le jour à son retour en Éthiopie. Lorsque ce fils, nommé Menilek, fut en
+âge, elle l'envoya auprès de son père. Celui-ci voulant s'assurer de
+l'identité de sa progéniture, descendit de son trône, y fit asseoir un
+de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune
+Éthiopien était chargé par sa mère de remettre à Salomon un anneau
+qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer à le faire reconnaître.
+Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trône, mais
+ne pouvant démêler dans ses traits l'image paternelle que sa mère avait
+gravée dans sa mémoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut
+Salomon malgré son déguisement, et, s'avançant vers lui sans hésitation,
+il lui présenta l'anneau.
+
+Les courtisans furent émerveillés. Salomon remonta sur son trône, bénit
+ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut à le voir à sa
+cour, où il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le jeune
+Éthiopien ressemblait tellement à Salomon, que le peuple de Judée s'y
+trompait. Le roi, redoutant les grandes qualités de son enfant et les
+effets de la popularité qu'il s'attirait chaque jour davantage, jugea
+bon de l'envoyer régner en Éthiopie et de lui donner pour compagnons les
+fils aînés d'un grand nombre de familles de marque de ses États, ainsi
+que des représentants de chacune des douze tribus d'Israël, afin de
+figurer et perpétuer en Éthiopie le royaume de Judée.
+
+Menilek désirant emporter un signe qui lui rappelât le pays de son père,
+s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les Tables de
+la Loi. Un vent impétueux, disent les Éthiopiens, vint en aide à ces
+pieux voleurs, en jetant le désordre et l'effroi parmi les habitants de
+la Judée, et un nuage enveloppa même les ravisseurs jusqu'au moment de
+leur arrivée à un port de la mer Rouge, d'où un flot propice les porta
+rapidement jusqu'en Éthiopie. Les lévites, gardiens du tabernacle,
+réussirent, dit-on, à cacher à leur peuple la soustraction des Tables
+Saintes qu'ils remplacèrent comme ils purent. De même que chez les
+Israélites, les Tables auraient toujours suivi le camp des Empereurs
+éthiopiens jusqu'à l'époque, de date incertaine aujourd'hui, où, à
+l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'Éthiopie convinrent
+de bâtir à Aksoum un temple, pour y déposer le témoignage authentique
+des miracles du Sinaï.
+
+Les empereurs auraient successivement transporté le siége de l'Empire
+sur plusieurs points de leur territoire. Selon les Éthiopiens, leur
+première capitale aurait été dans la contrée qu'occupent aujourd'hui les
+Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'était le temps de la splendeur de la
+ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'Égypte et les pays que
+baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut
+ensuite transférée à Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait professé la
+religion judaïque; c'est à Aksoum, qu'au quatrième siècle de notre ère,
+l'Empereur régnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopté
+le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes restés
+fidèles au Judaïsme soulevèrent plusieurs provinces contre l'Empereur,
+apostat à leurs yeux. Après avoir longtemps désolé le pays, les guerres
+de religion se terminèrent par la réduction finale des partisants du
+culte primitif, qui se réfugièrent, dit-on, dans les montagnes du Samen,
+où ils purent pratiquer leur religion et la transmettre à leurs
+descendants pendant une longue suite de générations. Depuis cette époque
+reculée, il existe en Éthiopie une loi coutumière, qui interdit à tout
+juif de posséder terre ou maison, de séjourner même à l'orient du
+Takkazé. Aujourd'hui encore, les quelques représentants dégénérés de ces
+antiques vaincus, dispersés sous le nom de _Fellachas_, et qui n'ont
+plus pour religion qu'un judaïsme défiguré, subissent cette loi; et
+malgré l'état désordonné de la propriété dans toutes les provinces entre
+le Takkazé et la mer Rouge, malgré la facilité relative d'y acquérir des
+terres, aucun fellacha ne songerait à s'y établir, comme aucune commune
+n'y consentirait au mépris de cette interdiction antique.
+
+À Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route
+commerciale qui, partant de l'Égypte, passait à l'île de Méroé, arrivait
+à Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu'à la Chine. Mais les
+nécessités politiques les portèrent à s'établir successivement au sud de
+leurs États, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les
+basses contrées voisines occupées aujourd'hui par les tribus Afars,
+dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara,
+province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du
+Wallo, dits Gallas; plus tard, au delà de l'Abbaïe, dans le grand Damote
+qu'occupent maintenant les Ilmormas païens; de là, dans le Sennaar, puis
+dans le Metcha, d'où ils transportèrent encore une fois leur cour à
+Idjou, puis sur la frontière du Harnacenn, et successivement dans
+plusieurs autres provinces, jusqu'à l'époque de la grande invasion
+musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizième siècle environ,
+époque à laquelle ils fixèrent leur vagabonde capitale à Gondar, où vint
+expirer leur pouvoir et s'accomplir le dépouillement de leur famille et
+la ruine de l'Empire.
+
+À l'origine, le mot Atsé impliquait les idées de protection et de
+gestion suprême; mais, de même que celui d'Imperator chez les Romains,
+il est devenu, par corruption, synonyme de despote.
+
+Pour devenir Atsé, il fallait être agnat de la famille de Menilek, et la
+primogéniture établissait le droit à la succession au trône; mais ce
+droit n'était pas si impérieux qu'il ne pût être suspendu, lorsque
+l'empereur désignait son successeur, soit de son vivant, soit par
+testament, ou lorsque la nation manifestait spontanément ses voeux.
+
+L'Atsé était investi d'une sorte de délégation de pouvoirs militaires,
+administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de pouvoirs
+cléricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs. D'après les
+feudistes indigènes, la nation éthiopienne aurait été une nation
+d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'était pas. En tout
+cas, il semblerait que l'on pût dire des princes éthiopiens ce que
+Tacite disait des princes germains: _de minoribus rebus principes
+consultant, de majoribus omnes_.
+
+Tous les citoyens étaient astreints au service de guerre, et leur
+réunion composait les armées nationales: les habitants des frontières
+gardaient les frontières; les autres suivaient l'Atsé à la guerre.
+L'Atsé était l'organe du commandement suprême dont il puisait la raison
+dans le conseil des grands Polémarques ou Dedjazmatchs dont le nom
+signifie: _porte des gens en campagne_. Ces Dedjazmatchs, dont les
+pouvoirs expiraient presque complètement à la fin de la campagne,
+étaient désignés par les citoyens à la nomination de l'Atsé, et chacun
+d'eux commandait aux hommes d'armes représentant une province ou quelque
+grande division territoriale. On rassemblait l'armée par bans impériaux
+émanant de l'Atsé assisté de son grand conseil. Certaines provinces, les
+unes privilégiées, les autres désignées par le sort ou par les
+circonstances, se relayaient pour veiller à la sûreté de la personne de
+l'Atsé et contribuer à la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour
+se composait de mille hommes. L'Atsé avait aussi le droit de former,
+pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excéder
+quelques centaines d'hommes.
+
+En sa qualité de gardien de la Justice, l'Atsé cassait ou confirmait les
+arrêts soumis à sa cour, qui était composée de quatre grands juges
+nommés _Likaontes_ (mesureurs, modérateurs) et de quatre assesseurs
+nommés _Azzages_ (ordonnateurs, commandeurs), tous héréditaires, mais
+astreints néanmoins à la confirmation de l'Atsé. Le nombre de ces
+magistrats a été doublé quelquefois, mais il était presque toujours de
+huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de
+l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de
+l'Atsé, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts
+dignitaires ecclésiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux
+Hébreux, celle des Azzages était d'origine éthiopienne. Le costume de
+ces magistrats était celui du clergé. De même que l'Atsé, ils ne
+portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant
+eux pour leur faire honneur; ils devaient résider auprès de l'Atsé et le
+suivre même à la guerre. Les Likaontes, qui exerçaient vis-à-vis de
+l'Atsé un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de
+_veto_ suspensif, faisaient la répartition des impôts et redevances dus
+à l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient à leur
+perception et à la gestion du domaine impérial, composé de terres de peu
+d'étendue, éparses dans les provinces éloignées.
+
+On comprend que ce tribunal suprême, composé à la rigueur de neuf juges,
+pût suffire, même dans un vaste empire, à ses importantes attributions.
+La richesse nationale était agricole, et l'agriculture s'appuyait sur la
+forte constitution de la famille, en dehors de laquelle la propriété ne
+se transmettait que très-rarement. Ce régime excluait l'intervention de
+l'autorité civile dans les questions si nombreuses relatives à la
+propriété.
+
+Chaque citoyen était justiciable, en première instance au moins, de sa
+famille, qui relevait à son tour de la commune. Il pouvait passer en
+appel au tribunal supérieur du district ou de la province, et arriver en
+dernier ressort au tribunal de l'Atsé et de ses Likaontes. Mais les cas
+étaient rares, où il y eût intérêt à épuiser ces juridictions, car la
+famille jouissait d'un ascendant tel, qu'à moins d'injustice évidente,
+c'était affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement
+rendu dans son sein.
+
+La femme ne jouissait pas légalement des mêmes droits que l'homme. La
+terre ne passait en héritage aux femmes qu'à défaut d'héritiers mâles;
+dans certaines provinces, l'héritière au premier degré pouvait être
+déboutée par un héritier mâle du sixième et même du septième degré. De
+plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur était constitué un
+douaire, soit _préfix_, soit _coutumier_, ou tout au moins un
+_mi-douaire_.
+
+Mais le trait caractéristique des constitutions éthiopiennes, ce qui
+contribuait surtout à prévenir l'encombrement des causes devant les
+juridictions intermédiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que
+pour avoir confié la puissance judiciaire à des organes remontant
+hiérarchiquement jusqu'à l'Empereur, la nation ne s'en était pas
+dessaisie. L'accusé ou le défendeur avait le droit de choisir son juge,
+tout Éthiopien étant considéré comme apte à juger en première instance
+une cause civile, quelquefois même criminelle, à condition toutefois
+qu'il trouvât des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait
+se soustraire à l'obligation qu'imposait une désignation pareille.
+Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen
+qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable
+envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intérêts
+auxquels eût été condamné le défendeur, et passible même des peines
+encourues par l'accusé; il a à répondre, en outre, de son fait de déni
+de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un
+jury responsable, portée à sa dernière limite et fondée sur cette idée,
+que la notion de la justice n'est point le privilége exclusif des élus
+de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, inséparable
+de sa conscience, et que c'est porter atteinte à cette conscience que de
+frapper d'interdit sa principale manifestation.
+
+Ce régime judiciaire établit entre les citoyens une solidarité
+continuelle, soumet la justice à leur contrôle permanent, les porte à
+connaître leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours
+par le jugement de leurs pairs véritables, et la loi puise incessamment
+une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience
+publique dont elle suit graduellement les progrès.
+
+Quant à cette obligation de rendre la justice, les Éthiopiens disent
+qu'elle est pour tout citoyen aussi impérieuse que celle de défendre le
+pays en danger, l'injustice étant de tous les ennemis le plus
+redoutable.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.--DÉMEMBREMENT DU POUVOIR
+IMPÉRIAL.--GONDAR.
+
+
+En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n'aurait
+rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et
+leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en
+génération, sans autres modifications que celles qu'amène naturellement
+le fonctionnement de toute vie. «Notre pays, disent les traditionnistes,
+vivait paisiblement sous l'oeil de Dieu; il pratiquait la justice, et
+nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre côté de la mer, dans la
+terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l'Inde, de la
+Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur les
+peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils
+s'habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur,
+un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et
+bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme
+naquit; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques
+possessions contre les enfants d'Ismaël, issu lui-même d'une mère
+mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana.
+Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu
+chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires
+des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples
+s'entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les
+Empereurs de Rome.»
+
+S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui aurait
+inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés revenus de
+Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les subtilités
+théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la description des
+splendeurs et de la toute-puissance des Césars byzantins, et leur
+inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles. Les Atsés envoyèrent
+des hommes savants à Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprématie
+spirituelle, pour y étudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en
+rapportèrent un recueil composé des _Pandectes_, des _Institutes_ de
+Justinien et d'une _Pragmatique Sanction_ altérée, dit-on, par les
+Cophtes, en vue de justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce
+recueil, traduit en langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une
+classe d'hommes nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se
+recrutèrent parmi les clercs qu'effrayaient les obligations de la vie
+cléricale proprement dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les
+bénéfices résultant de leurs fonctions d'organes de la loi.
+
+Pour mettre en oeuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent d'abord le
+nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient
+d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers
+intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et se
+concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la loi
+nouvelle sortaient de son sein.
+
+Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés
+nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant
+adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous.
+Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais
+il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les
+communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs
+et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de
+son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils
+devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour
+lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.
+
+Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que
+temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à
+la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient
+défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de
+gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme
+à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le
+ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout
+à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la
+puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.
+
+À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polémarques
+eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à absorber les
+juridictions, en démontrant, par leurs interprétations subtiles et
+captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé. Comme les
+Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent ses
+désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre leurs
+seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils
+arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains
+la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la justice devint
+salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces de _missi
+dominici_ parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur
+maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent vaincues et
+expropriées en masse de leurs droits.
+
+La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore
+dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant
+avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi
+salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les
+femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres;
+des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont
+dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission,
+leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable
+devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle;
+les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le
+concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation
+et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité
+de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont
+paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est
+devenue une science abstruse, semée d'embûches[7], et a donné naissance
+à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de nous défendre
+devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos communes se sont
+désagrégées; les soldats de profession nous ont envahis; plus de sûreté
+ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui désignait le
+cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui prévaut
+aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu
+l'Empereur.»
+
+ [7] On comprend que dans un pays où la justice se rendait
+ gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue
+ pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou
+ de défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de
+ l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie
+ défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les
+ hommes d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par
+ l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et
+ égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne
+ craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs
+ publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être
+ pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous
+ la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou
+ nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider
+ leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu,
+ celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur
+ défense. J'en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres
+ affaires, de la défense d'un accusé devant un tribunal, où le hasard
+ les avait conduits. La qualification d'avocat appliquée à un homme
+ qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui
+ rend passible de dommages-intérêts.
+
+«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La
+famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré
+par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir
+l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous
+les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie
+durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les
+jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté
+se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des
+partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes
+institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent
+le trône en péril.»
+
+Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de
+la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de
+leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons
+étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des
+conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que
+le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets
+n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent
+_leurs esclaves_, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen
+qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire
+l'esclave de l'Empereur.
+
+Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune
+éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de
+quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:
+
+--Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce
+moment?
+
+--Sur celle de Votre Majesté.
+
+--Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'où vous
+puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.
+
+«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur
+crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce
+qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les
+oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité
+d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée
+partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une
+nation de mendiants.»
+
+Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au
+silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions
+théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents:
+des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions,
+envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la
+barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se
+faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider
+en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les
+Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux,
+après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue
+annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu
+publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!
+
+Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités
+de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province de Harar,
+située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était donné un roi.
+Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom
+d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec
+quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un
+passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des
+hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses méfaits la
+vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en fut rôder sur les
+frontières de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les
+troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s'étant mis
+lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d'Ahmed
+grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l'Empereur envoya
+une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras
+qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification
+religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son
+drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le titre
+d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui
+donnèrent le sobriquet de _Gragne_, qui veut dire gaucher. Il dérouta
+encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, fut
+battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui
+le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui
+refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros portugais,
+envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une
+bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration
+de l'Empire put s'effectuer.
+
+Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l'Empire
+furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à traverser.
+Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes étaient réduites
+à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée s'abattait sur une
+province, la pillait, l'incendiait et passait au fil de l'épée tous les
+habitants mâles. Partout les églises furent dépouillées; quelques-unes
+renfermaient des richesses considérables: on en cite dont la toiture
+était recouverte de lames d'or. D'autres possédaient des bibliothèques
+précieuses, monuments des siècles les plus reculés[8], et les plus
+anciens sanctuaires furent jalousement détruits par le feu. Une portion
+considérable de la population se réfugia chez les peuples voisins, où
+elle vécut pour un temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des
+femmes étrangères et donnèrent naissance à des générations, qui ont
+modifié profondément la physionomie originelle de l'antique race
+chrétienne[9]. De tous côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au
+moins les armes à la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres
+lieux-forts qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient
+d'herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient
+pour harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient
+comme des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur
+d'autres points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et
+s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand
+nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans.
+Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout
+jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il
+paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout
+se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle,
+ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur
+nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série
+d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»
+
+ [8] Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la
+ communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle,
+ et dont voici un extrait:
+
+ «... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide
+ bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena,
+ Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles
+ V emportait cette despouille, il donna charge à des marchands
+ égyptiens et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût.
+ Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en
+ obtindrent plus de trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les
+ reçeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la
+ Bibliothèque Royale des Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle
+ d'Alexandrie pour le nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry
+ de Sponde, évesque de Pamiers, _en ses Annales sacrez l'an 1535,
+ num. 22..._ (_Du Roy de Tunis, pages 50, 51._)
+
+ ... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de Sainte-Croix,
+ au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. Lesquelles
+ contiennent _dix millions cent mille volumes_ escrits en beau
+ parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et
+ imcomparable multitude de livres (_comme l'on croit_) commença
+ d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek,
+ son fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les oeuures y
+ sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des
+ autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine
+ Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape
+ Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent
+ visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en
+ langue Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de
+ remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des
+ Empereurs des Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de
+ cette Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»
+
+ (Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières,
+ qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux
+ parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc,
+ rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du
+ Roy.)
+
+ [9] En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont
+ multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières
+ puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger,
+ sans se dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une
+ échelle réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec
+ laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles
+ avaient à vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de
+ l'autonomie communale.
+
+Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans
+leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout
+un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec
+ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur
+organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent
+reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes,
+elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la
+lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses
+l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de
+nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les
+partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les
+Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir
+d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.
+
+Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société
+sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe
+toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là
+l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société
+qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop
+souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue
+au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre
+l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes,
+disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente
+invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données
+la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour
+sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses
+conseillers:
+
+--Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.
+
+Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses
+pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les
+constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures:
+il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais
+pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux
+Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre
+et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées
+sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par
+investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les
+liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité
+un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au
+service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites
+de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites
+_Ziamet_, _Timor_ ou _Kilidj_, dans la constitution territoriale turque,
+et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et selon leur étendue,
+soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de
+fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions abritaient la
+couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus nombreuse de
+l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des restitutions
+incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait l'investiture
+annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des biens
+cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse nouvelle,
+et les grands vassaux par leur amoindrissement.
+
+Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code de
+lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de
+diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les
+nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage
+exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il
+s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la
+coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes étaient
+soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du défendeur.
+Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe que toute
+justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur les parties
+qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se rendait
+gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement de la
+justice impériale.
+
+Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats impériaux;
+ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux princes
+cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte
+d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de
+leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang
+conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le
+mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus;
+l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les
+familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus
+scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et
+finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces
+associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse,
+avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les
+titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent
+à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de
+l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et
+l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la
+revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et
+perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du
+caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité
+servile régna pour tous.
+
+Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés
+s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les
+Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa
+rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour
+faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter
+quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur
+n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait
+le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de
+cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les
+Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à
+des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire
+ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils
+maintenaient aussi auprès de leur personne un _Akab-Saat_, officier
+chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand
+il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son
+maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un
+repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet
+officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient
+fréquemment par des exécutions.
+
+Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa,
+le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays
+des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion musulmane,
+pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se constituer en États
+indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les
+faire rentrer dans l'obéissance, se contentèrent d'exercer vis-à-vis
+d'elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive; ils se faisaient
+donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs
+Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des
+ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la
+religion et le clergé en faisant prononcer l'excommunication contre les
+infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent
+sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux,
+rentrant dans son camp et voyant l'enceinte où étaient ses tentes,
+imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient
+exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec
+quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit,
+les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et
+mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui
+craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent
+que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit
+religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de
+son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des
+hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d'un camp
+bouleversé.
+
+Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en
+alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur
+circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on
+pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir
+le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des
+visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours
+émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs
+années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et
+on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.
+
+Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions.
+Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et n'avaient plus
+devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui
+contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de l'Empire, des
+tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E.,
+prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand
+Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient
+au profit de peuplades païennes ou musulmanes.
+
+Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart
+tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances.
+Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur
+palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des
+libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie,
+le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les
+insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à
+Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et
+intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras,
+Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du
+palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.
+
+Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla
+Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion
+parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de
+sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son
+audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une
+prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin
+l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait
+appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les
+indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les
+Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient
+pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les
+hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de
+l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et
+suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils
+interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:--Ô notre père, que
+Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car
+nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera avec
+toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de force?
+Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions de vos
+ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme
+une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces
+vautours!
+
+Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.
+
+Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le précipita
+du trône.
+
+Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la
+hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur
+famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur
+dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses
+nécessaires à un bon souverain.
+
+--Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pût douter
+qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.
+
+Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir
+de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux
+mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier,
+et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du
+Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une nullité
+notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans
+autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme
+honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu
+avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les
+autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs
+gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les
+Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps,
+l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration
+de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés
+et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les
+masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions
+personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les
+provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste
+spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la
+justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis
+ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile
+fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent
+dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges
+journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que
+Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se
+trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions
+étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne
+s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut
+abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines
+contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées,
+s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des
+habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans
+maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus
+offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors,
+dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire,
+l'homme de guerre, le mot _Wattoadder_ qui le désigne aujourd'hui, et
+dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait aux
+cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes
+des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens;
+les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, si bas
+qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu
+de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au
+mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres
+perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au
+spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire
+les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement,
+à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus
+chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs,
+toujours rares en tous pays.
+
+Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, par
+ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la
+catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé
+dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine
+transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se
+rangea résolument du côté des opprimés.
+
+L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à
+déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes
+fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises
+jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les
+moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et
+les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et
+d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de
+la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils
+servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et
+au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que
+dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait
+sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et
+couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et
+du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui,
+mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le
+droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province,
+les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes,
+les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu,
+de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la
+juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs
+prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au
+nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces
+ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que
+de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au
+tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le
+Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait
+quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son
+clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de
+son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant
+son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre
+de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un
+mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de
+conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai
+plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens
+d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au
+nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui
+les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants
+adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait
+leur orgueil.
+
+Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier
+s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes,
+rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et
+généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le
+Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient,
+menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir,
+mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des
+provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les
+cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où
+quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un
+Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit,
+et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les
+religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine
+d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout
+chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de
+désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer,
+les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion
+générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent
+la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience
+publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une
+trace bienfaisante.
+
+On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de
+l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et
+des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce
+qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru
+souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup
+d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des
+soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin
+ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang,
+fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller
+vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages.
+Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que
+leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci,
+frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan
+leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des
+conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe
+publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux
+accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils
+regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent
+quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères
+chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité,
+et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou
+leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil
+qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô
+frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous
+en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous
+amène.»
+
+Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double
+raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit
+de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça
+énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que
+leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces
+l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire,
+du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le
+clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en
+découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.
+
+On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques
+Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il
+n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple
+éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois
+sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus
+tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les
+guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son
+enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les
+irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et
+du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire
+pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les moeurs certaines
+tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent
+aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion
+d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer
+elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme
+l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs
+sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et
+civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité,
+la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se
+groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille
+dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les
+infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux
+traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé
+et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il
+prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer
+l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la
+justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.
+
+Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le
+Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres
+provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du
+moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie
+chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de
+cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait
+été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de
+l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses
+héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple
+des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité
+perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le
+Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une
+base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.
+
+Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au _Ras
+bitwodded_ ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses
+dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de
+collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au
+Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le
+Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue
+stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son
+voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie,
+contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de
+la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle
+conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du
+Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded
+par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé
+de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire,
+il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand
+Connétable.
+
+Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de
+l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans
+sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le
+Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et
+Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit
+en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que
+la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en
+conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir,
+mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques
+années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses
+rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son
+peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son
+indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir
+d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa,
+troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses
+sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par
+ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à
+dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut,
+quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son
+habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son
+avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne
+de paix, de sécurité et d'ordre relatif.
+
+Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni
+leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes s'étaient
+réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour elles, et les
+paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque
+résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La féodalité reprit de la
+force de l'union sincère de ses deux éléments essentiels.
+
+Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les
+Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens
+inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant
+son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple
+d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et
+une rusticité de moeurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les
+dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des
+impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses
+monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes
+familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire
+leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers
+lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de
+discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse.
+Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder
+ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté
+célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand
+le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:
+
+«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les ennemis
+de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être
+qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre
+l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont
+l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers
+de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le
+donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le
+seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la
+dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs,
+présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment
+pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants,
+continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force!
+Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger
+autour de moi!»
+
+On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, en
+Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les populations
+étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était révocable.
+Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa avait eu soin
+de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de propriétaires
+faisait seule obstacle à la bonne administration de ses États et au
+bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux,
+le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. Cette classe se
+composait des propriétaires de terres allodiales, nobles ou roturières,
+parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres censéables. Ces
+propriétaires formaient la classe la plus indépendante de la nation et
+la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils partageaient les
+préoccupations et les intérêts, et dont souvent même ils épousaient les
+filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de plus en plus fréquente
+de la femme à l'héritage territorial tendait à restreindre leurs
+héritages, et, par la modicité croissante de leur fortune, à les faire
+rentrer dans la catégorie des paysans, à la circonstance près que leurs
+terres restaient allodiales, quelquefois même saliques. Cet état de
+choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de
+l'entraîner à résister avec eux aux exactions des seigneurs de grands
+fiefs que les empiétements des Atsés avaient rendus amovibles, et qui,
+depuis la chute du trône, tenant leur investiture annuelle des
+Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments de leurs maltôtes. D'autre
+part, ils étaient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polémarques;
+la plupart servaient quelques années, ne fût-ce que pour acquérir
+l'expérience des affaires et ce relief que confère aux yeux du peuple la
+qualité d'ancien militaire; beaucoup vivaient dans les cours des
+Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la
+chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui formait comme le coeur de
+la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre célèbres et de
+Polémarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs
+amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d'un chiffre considérable et
+brisait la dernière et la plus redoutable résistance que le Bégamdir pût
+opposer à la domination d'une famille impatiemment supportée, surtout à
+cause de son origine et de ses traditions musulmanes.
+
+Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure
+égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers
+défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans,
+les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques
+avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces
+derniers représentants de la véritable noblesse territoriale
+indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur
+propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui
+leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables,
+de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa.
+Une première année, il maintint le _statu quo_, en confirmant les
+investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte,
+il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait
+ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les
+seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté
+considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé,
+rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et
+concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.
+
+Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les
+Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de
+l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des
+princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie,
+les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de
+la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à
+ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est
+jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de
+liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à
+l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de
+bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les
+Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen
+de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires
+exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs
+fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les
+cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières
+préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À
+la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si
+le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de
+l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la
+servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie
+militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de
+soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que
+les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent
+furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour
+dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est
+elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des
+guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats,
+peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père,
+presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de
+fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son
+héritage.
+
+Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice
+n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des
+cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les
+dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille,
+la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse
+territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient
+ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique
+vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la
+conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement
+l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour
+accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder
+pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature
+précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point
+jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances
+leur vinrent bientôt en aide.
+
+Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des
+conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun
+pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central
+représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques,
+héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles
+comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner
+ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en
+tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en
+plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant
+toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient
+annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce
+temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le
+texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes
+criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des
+parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les
+Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple
+des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui
+ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans
+les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des
+valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être
+gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux
+dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui
+leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le
+spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le
+droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans
+une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont
+efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite
+parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus
+de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote;
+le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et
+plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie.
+L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs
+domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence
+salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène
+avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations
+dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la
+propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et
+la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien
+planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré,
+l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le
+dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.
+
+Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le seul
+refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps
+renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les
+cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font
+presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et,
+pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes
+perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la
+plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme
+aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il
+faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on
+donne le titre qualificatif de _Waïzoro_, de même qu'aux agnats
+impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une
+déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient
+vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en
+Europe on l'a fait de _Madame_.
+
+Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale.
+Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur
+femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur
+régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les
+plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un
+matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les
+murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures,
+les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou
+peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces
+industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les
+fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille
+impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation
+prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres,
+les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation
+auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait
+accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes,
+ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités
+supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir
+étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se
+considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale
+ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils
+reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût
+des évènements politiques et se font comme les clients de quelque
+Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam,
+dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de
+laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à
+Gondar.
+
+Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le
+titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le
+pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras
+Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais,
+chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la
+croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni
+peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au
+pouvoir.
+
+Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé
+Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise.
+Quelques érudits indigènes prétendent que le mot _gondar_ n'est autre
+que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens
+repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans
+l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la
+ville, _dar_ signifie gouvernement et _gon_, côte. À l'appui de cette
+explication, ils comparent à un os costal le prolongement montueux qui,
+partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant la plaine de
+Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels
+se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana.
+C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec
+ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en contient
+quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque
+abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive,
+on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs
+blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des
+maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de
+ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres
+élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les
+alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une
+physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le
+sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux
+habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines,
+aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices
+décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses
+rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais
+cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs
+demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la
+formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée
+fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité;
+de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les
+campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts;
+les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la
+population flottante et de peu d'importance.
+
+Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le
+quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au
+pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve
+une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au
+S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les
+trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place
+irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire
+important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de
+l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la
+ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras
+bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une
+tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la
+lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on
+voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour
+bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère
+d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on
+découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du
+plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres
+sont insignifiants.
+
+Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le
+quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit
+d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est
+surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les
+paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier
+de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires,
+jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est
+absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise
+composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants
+chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le
+Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou
+tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de
+l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire.
+Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins
+salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de
+l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les
+caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous,
+est en quelque sorte comme le coeur de la ville. Il doit son importance
+à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le Dedjadj Oubié,
+le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient des maisons où
+ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se réfugiaient en
+temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est peuplé de gens
+de toutes les classes: on y trouve des princes et des seigneurs déchus
+ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts personnages venues
+pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs enfants, pendant
+que leurs maris sont en expédition; des femmes divorcées; des matrones
+célèbres par leurs aventures, leur beauté passée ou leur esprit;
+quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des nécessiteux, des
+soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande route et des
+meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les persécutions;
+quelques artisans et même quelques musulmans, car le clergé éthiopien
+recueille et protége sans distinction dans ses asiles les nationaux, les
+étrangers ou les ennemis de sa foi.
+
+L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait abandonné
+dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des plaids, de loin
+en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce à l'empire des
+us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procès d'une
+nature spéciale, devant l'antique tribunal suprême, présidé par l'Atsé,
+et composé comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre
+Azzages, auxquels s'adjoignaient dans certaines occasions quelques
+prudhommes de la ville.
+
+L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras
+Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des
+abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de
+membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient
+origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction;
+quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en
+cour du Ras.
+
+L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé
+séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les
+habitants de son quartier.
+
+Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil
+tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il
+instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait
+également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de
+tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement
+musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une
+ferme en échange de la perception des droits de douane.
+
+La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de
+Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la
+police de toute la ville, de la direction des marchés et de la
+perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe
+dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.
+
+Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également un
+centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend
+nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous
+musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons
+et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers,
+des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de
+diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent
+le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui
+brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que
+portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui
+brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes,
+leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des
+charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines,
+ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des
+ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de
+l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est
+faite par les femmes _félachas_ ou juives, et leurs maris maçonnent en
+bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs de
+la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi que
+celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces ouvriers
+travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le désir
+de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes ou se
+laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois
+le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.
+
+Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de
+grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de
+provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une
+d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus
+nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la
+cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement
+profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres
+et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux
+dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement;
+l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne
+peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la
+reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser,
+à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces
+étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau
+et en coeur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée pour
+divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque
+point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les
+églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en
+ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.
+
+La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des
+deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières
+et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son
+droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses
+diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se
+maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de
+terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et
+quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en
+reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La
+population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à
+13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans
+la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un
+terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les
+hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne
+est de 20° centigrades.
+
+En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord impressionné
+par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur vivacité, ces
+sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à peu, surtout s'il
+séjourne et pratique lui-même les moeurs nouvelles; et c'est en fixant
+et en coordonnant ces premières impressions avec les observations qu'il
+aura faites dans la suite, qu'il arrivera à déterminer le mieux la
+véritable physionomie du peuple qu'il étudie. Les allures de la
+population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractère
+biblique; elle apparaît ce qu'elle est en réalité: impressionnable,
+hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère parfois, factieuse, pleine
+d'humour, et presque toujours avenante et charitable.
+
+Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque
+église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien
+avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à
+l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil
+levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises,
+surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques
+vénérées de ce saint.
+
+L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux
+carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires
+commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en
+route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les
+veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les
+directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores,
+descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à
+l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs
+toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la
+place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens
+se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant
+l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore
+engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes
+de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles,
+brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que
+les temps leur paraissent calmes ou difficiles.
+
+Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la
+grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux
+ou trois heures de l'après-midi.
+
+Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux,
+indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne,
+les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de
+l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de
+la journée, que les carillons aient annoncé la communion.
+
+Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, ils
+divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations
+consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les
+hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos
+au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de
+leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à
+tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent
+jusque peu avant le coucher du soleil.
+
+Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar présente
+sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on y voit,
+au milieu de désoeuvrés et de chercheurs d'aventures, des vieillards,
+des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs méditations, leurs
+prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres du pourtour. Vers
+huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l'Atsé, de
+l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou des prudhommes: les
+délibérations de quelque importance et les procès étant remis de
+préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que très-peu de
+salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein
+air; l'été, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols.
+Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, vont badauder chez
+les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques nouvellistes, des
+soldats et des étrangers. Les réunions choisies se tiennent chez
+l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la préoccupation
+de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils n'y
+réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à l'ornement
+de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il,
+à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à redresser ou quelque
+brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa faucille; si l'on veut
+seulement lui confier un outil, il le fera lui-même. Les ouvriers cèdent
+à ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bénéfice que
+l'espoir de s'achalander par ces complaisances, tout en égayant leur
+travail des conversations qui s'établissent chez eux. Les hommes les
+plus considérables ne dédaignent pas de se rendre à ces cercles où se
+répètent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les récits des
+derniers évènements; où l'on fait la description des modes nouvelles,
+l'énumération des qualités et des défauts de tel cheval, de telle femme;
+où l'on discute les héros d'amour, ceux de guerre et parfois même des
+points de théologie, pendant que les plus affamés s'assoupissent sur
+place ou vont dormir chez eux en attendant l'heure de rompre le jeûne. À
+mesure que l'ombre s'allonge, on entend les voix plaintives des moines,
+des lépreux et des étudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint
+du jour, du Remède du monde (Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou
+de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).
+
+Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s'empressent
+vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices à tue-tête.
+Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, les avocats
+plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir encore
+l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou la
+remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui
+conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval,
+et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de
+petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des
+cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est
+réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier
+morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux
+reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au
+logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche
+de leur géniture.
+
+Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande de
+soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs
+portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à
+la querelle.
+
+Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes
+ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens
+du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l'ordre, mais lorsque les
+étrangers sont trop nombreux ou qu'ils relèvent de quelque favori du
+Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.
+
+Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les étrangers
+en logement.
+
+Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou les
+coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes leur
+succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que
+leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE ROI DU CHAWA.--DABRA TABOR.--LA WAÏZORO MANANN.--LE RAS ALI.
+
+
+De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme
+ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu
+dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de moeurs bibliques
+qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. Leur langue
+n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il me serait
+inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes rapports
+avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le Lik
+Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait à
+m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se
+dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes
+m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur
+leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant
+à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'oeil; je me
+décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me draper
+dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter, je
+m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes
+domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité
+souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à
+l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la
+puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles
+en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus
+tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton
+pays, l'habitude que tu as contractée de nos moeurs civilisées te fera
+trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple entretient une
+vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on se conforme à
+eux.
+
+Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la garde
+de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient arrivés à
+Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils avaient
+dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations amicales
+avec leur maître.
+
+Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission
+héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État,
+surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu
+aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour
+était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la
+province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin
+d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences
+et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa.
+Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère
+à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur
+maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en
+temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de
+sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances;
+je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le
+vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir
+pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis
+quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait,
+m'avaient-ils dit.
+
+Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une belle
+mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me faisait
+présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine découverte en
+signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il me dit:
+
+--Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles:
+
+«Je te salue, quoique étrangers l'un à l'autre et je te salue encore. Tu
+dois être fils de bonne mère; je ne te louerai donc pas de ta libéralité
+envers mes hommes délaissés par ces Gondariens que j'ai si souvent
+gratifiés; mais je désire que tu me mettes à même de reconnaître tes
+bons procédés. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je suis
+assez puissant pour t'y faire conduire en sûreté. En tout cas, puisque
+tu as quitté ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu ne
+saurais traverser l'Éthiopie sans voir la cour d'un prince comme moi, de
+même qu'il convient que j'y attire un chrétien venu de si loin. J'ai
+fait prévenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te
+protégeront en mon nom. Reçois cette esclave: elle te servira
+fidèlement; quant à la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces
+présents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je
+t'envoie. Viens au plus tôt; je saurai combler tes souhaits. Tu
+trouveras dans mon royaume le meilleur blé de l'Éthiopie, les meilleurs
+chevaux et des hommes de bonne souche, braves à la guerre, sages au
+conseil et disposés à traiter en frère l'ami de leur maître.»
+
+Mon drogman répondit selon l'usage:
+
+--Que Dieu continue le bonheur à votre maître!
+
+Et après un repas copieusement arrosé d'hydromel, ils se retirèrent.
+
+Quelques jours après, ils m'annoncèrent que, leurs affaires étant
+terminées, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur
+dis que, pour le moment, mes projets m'entraînaient ailleurs, et que je
+remettais à un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince;
+qu'en ma qualité de voyageur, je devais me restreindre le plus possible;
+qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcroît; que je les leur
+rendais, mais que je gardais précieusement ma reconnaissance pour leur
+maître et que je les priais de lui faire agréer ma réponse, n'ayant rien
+désormais à redouter plus que d'encourir le déplaisir d'un si puissant
+prince.
+
+En me quittant, ils m'assurèrent que Sahala Sillassé finirait bien par
+m'attirer en Chawa.
+
+Cependant, je me lassais de mon inaction forcée. Le printemps
+s'écoulait, et la caravane pour l'Innarya, à laquelle je comptais me
+joindre, remettait indéfiniment son départ, à cause de certaines rumeurs
+inquiétantes: le pays se préoccupait de moins en moins, il est vrai, des
+dangers d'une invasion de troupes égyptiennes, mais quelques princes
+semblaient se préparer à la guerre.
+
+J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frère et chef de l'avant-garde
+du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du quartier de
+l'Itchagué. Il m'envoya un soldat pour me dire de me présenter chez lui;
+le message, fort laconique du reste, finissait par ces mots: «Sache, ô
+Turc, qu'il y a à gagner à me servir, car je suis celui qu'on nomme
+Gabrou.»
+
+Cette forme me parut d'autant plus blessante qu'à Gondar, où l'on ne
+connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait
+pour injurieuse.
+
+Je fis répondre évasivement. Bientôt, je reçus un second message moins
+brutal, puis un troisième; enfin, je vis arriver un homme âgé, à
+manières conciliantes, chargé de m'amener à la volonté de l'impatient
+Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son
+maître, qui s'y était signalé, croyait que tout étranger au teint pâle
+devait appartenir à la nation turque; que d'ailleurs, il était malade,
+jeune, impétueux, et que je devais excuser son inexpérience et l'orgueil
+bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succès militaires.
+
+J'acceptai les explications de ce médiateur et je promis ma visite pour
+le lendemain.
+
+Dès le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans l'après-midi,
+je me présentai et je fus introduit sans attendre. Il était à demi
+couché sur un alga, au fond d'une pièce obscure, pleine de ses hommes
+d'armes, debout ou accroupis à terre, et conversant entre eux. Il fit
+lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au pied de son
+alga (lit sans paneaux), me fit asseoir à leur place et se mit à presser
+mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rusé et spirituel
+musulman, avait le don de se concilier son monde; il intéressa le
+personnage et me donna l'occasion de l'observer à mon aise.
+
+Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et
+accentués dénotaient une intelligence vive et se prêtaient
+merveilleusement, malgré leur sévérité, à un sourire d'un grand charme;
+son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et
+nerveux, ses membres souples et élégants, la mâle brusquerie de ses
+gestes, tout semblait concorder avec le courage téméraire, la
+prodigalité, la susceptibilité fantasque, la générosité, les habitudes
+indisciplinées et les moeurs licencieuses qu'on lui attribuait. Paysans
+et citadins regardaient son passage comme un fléau; les hommes de marque
+se garaient de lui; le Ras redoutait sa présence à causes des dures
+vérités que Gabrou lui avait dites; la Waïzoro Manann ne l'admettait
+plus chez elle; il était l'épouvantail des femmes et l'idole de la
+soldatesque. Sa toge défaite laissait à découvert tout le haut de son
+corps; il était couché sur le côté, la tête appuyée sur sa main; un
+jeune et beau soldat, étendu en travers, lui tenait lieu de chevet.
+
+Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus d'autorité.
+Dans la suite, lorsqu'ayant adopté les moeurs des camps, j'eus occasion
+de me conformer quelquefois à cette coutume, je n'y vis que l'effet
+d'une bienveillance réciproque, qui confond dans une mâle et passagère
+intimité les chefs les plus puissants et leurs plus humbles soldats.
+
+Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman
+dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.
+
+--Étrange! étonnant! dit Gabrou; quant à moi, je ne recule devant quoi
+que ce soit.
+
+Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:
+
+--Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards sont mes
+intimes; on peut tout dire devant eux.
+
+J'eus beau alléguer que je n'étais pas médecin, mes allégations
+passèrent pour pure modestie; il fallut se résigner à diagnostiquer.
+Gabrou me détailla ses souffrances et me demanda quelque remède
+héroïque, si violent qu'il pût être, disait-il. Son cas me parut mortel;
+je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris congé,
+satisfait de la réception qu'il m'avait faite, mais préoccupé de la
+pensée de son triste destin. Il avait fait signe à ses gens de me
+reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en
+me pressant tellement de leur découvrir mon opinion sur l'état de leur
+maître, que je leur dis:
+
+--Vous me paraissez de fidèles serviteurs; le plus sûr est de demander à
+Dieu de vous conserver votre prince.
+
+Ils baissèrent la tête.
+
+--Nous espérions encore! Cependant, merci de ta franchise, dirent-ils,
+et que Dieu t'épargne la perte de ceux que tu aimes.
+
+Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les détails de ma
+visite.
+
+--À la bonne heure! s'écria-t-il; voilà une maladie qui consolera les
+honnêtes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que Dieu continue de
+sarcler de la sorte!
+
+Gabrou voulait absolument des remèdes: il s'adressa à un transfuge turc,
+ancien aide-vétérinaire dans la cavalerie égyptienne, qui s'était établi
+dans le quartier musulman de Gondar, où il tâchait de subsister en
+pratiquant la médecine. Cet homme s'engagea à guérir le Dedjazmatch et
+le suivit à Fandja, où il campait avec le Dedjadj Conefo; là, il le
+médicamenta, lui fit des saignées répétées et l'acheva en moins de
+quinze jours. Accusé d'homicide, tout d'une voix, il eût probablement
+payé de sa vie son insuccès, si la célèbre Waïzoro Walette Taklé, mère
+des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distinguées de l'Éthiopie
+par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'eût couvert de sa
+protection.
+
+--Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop versé de sang durant sa
+courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mère, je
+pardonne à celui qui a peut-être hâté sa mort; personne n'a le droit
+d'être plus inflexible que moi.
+
+La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa à Gondar aucun regret.
+
+Le Lik Atskou ayant divulgué mes pronostics sur sa maladie, on ne tarda
+pas à assurer que j'avais prédit le lieu, le jour et jusqu'à l'heure de
+sa mort.
+
+Quelques jours après, le Dedjadj Imam, frère utérin du Ras Ali, vint
+loger dans le quartier de l'Itchagué, avec six ou sept cents soldats
+indisciplinés. Il était âgé de seize ans; j'allai le visiter, et il me
+fit un accueil amical, conforme à son âge; mais il s'éprit de mon sabre
+à première vue, et, quand je fus rentré chez moi, il m'envoya dire qu'il
+aurait grand plaisir à ce que je lui en fisse don. Je refusai; il
+insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.
+
+Je m'apprêtai au pire. Outrés d'un pareil procédé, le Lik Atskou et
+quelques notables allèrent avertir l'Itchagué, avec qui j'entretenais
+des relations amicales.
+
+Ce dignitaire fit au jeune prince de sévères remontrances et le menaça,
+s'il ne se désistait, d'aller en personne porter sa plainte au Ras Ali
+et à la Waïzoro Manann.
+
+La cupidité de mon jeune tyran fut ainsi réfrénée. Le lendemain, à la
+grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient à
+discrétion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les
+notables de Gondar, qui s'étaient tous émus en ma faveur.
+
+Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseillé, pour assurer ma position
+dans le pays, de me présenter chez le Ras Ali. Chaque fois que mon
+excellent hôte abordait ce sujet, il en profitait pour médire à fond de
+l'état de son pays.
+
+--Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez vous, où
+les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des us, des
+lois, et en quantité, mais nous soufflons dessus tantôt le chaud et
+tantôt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des êtres
+abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pères; et de même
+que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prévaut, le
+véritable esprit de la législation d'un peuple se dissipe, lorsque la
+violence prend le dessus. Alors, l'autorité se dénature, son utilité
+devient sa justice, et les illégalités lui servent de marche-pied. Tu as
+vu Gabrou: son frère Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce
+louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mère Manann est une louve doublée
+d'hyène. On dit que le Ras est bon: où sont les effets de sa bonté?
+Oubié est un bâtard, un usurpateur des droits de son frère Meurso,
+l'enfant légitime du Dedjadj Haïlo; il en est de même de presque tous
+nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers;
+ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils
+appellent ça gouverner. De temps à autre, j'éclate, je dis à tous leurs
+vérités; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant
+d'après, retournent à leurs sottises de plus belle, en disant: «Comme
+cet Atskou est intéressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui?» Que
+veux-tu, c'est inutile de s'échauffer la bile; il faut subir le ton du
+pays où l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prémunir contre les
+avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux
+pillards. Quant à moi, je suis sans crédit, mon fils; je te serais
+plutôt nuisible, puisque je représente la loi et le droit. Au
+commencement de ton séjour, je pouvais te servir de protecteur; on te
+prenait pour un Turc ou pour quelque Égyptien sans conséquence;
+aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut
+parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.
+
+L'espoir de quitter Gondar avec la caravane pour l'Innarya m'avait fait
+négliger ces sages avis; mes deux dernières aventures me décidèrent à
+les suivre, d'autant plus que, mon séjour se prolongeant, mon abstention
+devenait de plus en plus désobligeante pour le Ras. Le Lik Atskou, tout
+joyeux, résolut de m'accompagner à Dabra-Tabor, où le Ras et sa mère
+tenaient leur cour; depuis quatre ou cinq ans, il s'était abstenu de
+leur faire la visite annuelle que tout fonctionnaire ou client doit à
+son seigneur.
+
+--Cette fois, dit-il, je leur dirai que c'est ma visite de congé, car je
+ne peux tarder à être recueilli auprès de mes pères.
+
+Depuis quelques années, toute la politique de la haute Éthiopie reposait
+principalement sur deux personnages: la Waïzoro Manann et le Dedjadj
+Oubié.
+
+La Waïzoro Manann ayant perdu son mari, le Dedjadj Aloula, pendant la
+première enfance de leur fils Ali, vivait dans un état voisin de la
+gêne, lorsqu'à la mort du Ras Marié, de la famille de Gouksa, tué dans
+une bataille en Tegraïe, Ali, son héritier légitime, fut proclamé Ras
+par les grands feudataires; et comme il n'avait que treize ans, il fut
+soumis à un conseil de régence, sous la direction du Dedjadj Ahmédé,
+Polémarque du Wora-Himano et parent de la Waïzoro; mais cette dernière
+sut, par ses manoeuvres, désunir le conseil et s'arroger l'autorité
+souveraine, au nom de son fils. En quelques circonstances, les membres
+du conseil se concertaient encore; leur opposition prévalait rarement,
+mais servait du moins à tempérer le pouvoir de la vindicative
+usurpatrice. Peu après l'avénement de son fils, elle prit pour époux le
+Dedjadj Sahalou, Polémarque sans importance, mais cité pour la
+distinction de ses manières et son esprit conciliateur; elle en avait eu
+trois enfants et venait de le perdre. Cupide, avare, astucieuse,
+violente, ambitieuse, despote, vaniteuse et coquette, elle passait pour
+ne reculer devant aucun moyen; on l'accusait même d'avoir donné à son
+fils Ali des breuvages magiques, afin de prolonger son enfance
+intellectuelle.
+
+Ali touchait à sa vingt-deuxième année et n'avait encore manifesté de
+goût que pour la chasse, le jeu de mail et le jeu de cannes. Exceller à
+la lutte, au maniement du cheval, au tir à la carabine ou à lancer la
+javeline, tels avaient été jusqu'alors les meilleurs moyens de s'attirer
+sa faveur. On le disait intelligent, réfléchi, discret, timide, d'une
+sobriété, d'une tempérance exceptionnelles, économe, facile à émouvoir à
+la pitié, et d'une simplicité qui contrastait avec l'ostentation
+habituelle de sa mère. On craignait qu'il n'inclinât vers l'Islamisme:
+il comptait plusieurs musulmans dans sa parenté, allait rarement à
+l'église et affectionnait les locutions et les allures des cavaliers du
+Wora-Himano, où prévalaient la religion et les moeurs musulmanes.
+Cependant on espérait encore en lui. Depuis quelques mois, il tenait en
+personne ses plaids, présidés jusqu'alors par ses officiers, et les
+opprimés, les cultivateurs surtout, le trouvaient accessible à leurs
+plaintes. Tous ses sujets désiraient lui voir prendre en main l'exercice
+du pouvoir; on le savait las de l'impérieuse tutelle de sa mère; mais
+ses serviteurs les plus dévoués craignaient de le seconder dans ses
+tentatives d'émancipation, se rappelant que, dans des circonstances
+analogues, sa vigilante mère l'avait décontenancé et réduit à disgracier
+ses confidents.
+
+Cet état de choses favorisait l'esprit d'indépendance des grands
+vassaux; la régente avait souvent dû les réprimer par les armes; ils
+étaient encore menaçants. La responsabilité de la Waïzoro s'aggravait à
+chaque victoire, et son impopularité augmentait à mesure que son fils
+approchait de l'âge d'homme. Néanmoins, malgré les rébellions, malgré
+les tiraillements, qui énervaient l'autorité, la prépotence acquise par
+la dynastie de Gouksa était telle, que la cour de Dabra-Tabor conservait
+son ascendant sur l'Éthiopie, depuis Moussawa jusqu'à l'Innarya, et
+depuis Wohéni jusqu'à Ankobar, capitale du Chawa.
+
+Comme il a été dit plus haut, pendant les quelques années qui
+précédèrent le démembrement effectif de l'Empire, les Empereurs avaient
+attribué au Ras Bitwodded, ou Grand Connétable, Gouverneur du Bégamdir,
+une sorte de suprématie sur plusieurs Dedjazmatchs, qui devinrent ainsi
+les vavasseurs ou arrière-vassaux de l'Empire. Les successeurs de Tallag
+Ali, s'appuyant sur ce précédent, ont prétendu à l'hommage de tous les
+Gouverneurs de l'ancien Empire, et, selon les circonstances, ils ont
+cherché à faire prévaloir par les armes cette prétention, point de
+départ de toute leur politique. Cette politique consistait à prévenir ou
+à dissoudre les ligues que formaient naturellement les Gouverneurs du
+Tegraïe, du Samen, du Lasta, du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir et du
+Dambya, dont les forces réunies eussent été plus que suffisantes pour
+balayer, sans combat, du Bégamdir, une famille étrangère, entachée, aux
+yeux des indigènes, de son origine musulmane.
+
+Lors de mon arrivée dans le pays, la suzeraineté effective du Ras Ali
+s'étendait sur les plus riches contrées; ses principaux feudataires
+étaient:
+
+Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir;
+
+Le Dedjadj Guoscho, Gouverneur du Damote, du Metcha et de l'Ybaba;
+
+Le Fit-worari Birro, fils du Dedjadj Guosche, Gouverneur de la plus
+grande partie du Gojam;
+
+Le Dedjadj Ahmédé, Gouverneur du Wora-Himano, du Wadla, du Dawonte et
+d'une portion du Wallo;
+
+Le Dedjadj Farès Aligaz, Gouverneur de l'Idjou et d'une partie du Lasta;
+
+Le Wagchoum Wacen, Gouverneur du Wag, du Tcharatch-Agaw et de la
+meilleure partie du Lasta;
+
+Le Dedjadj Ceddet, Gouverneur de l'Armatcho;
+
+Le Dedjadj Deureusso, Gouverneur de Erbabe, de Basso et de quelques
+districts du Gojam;
+
+Le Dedjadj Béchir, Gouverneur du Délanta, des districts voisins du Wallo
+et de l'Amara;
+
+Le Dedjadj Brillé, Gouverneur de l'Amara;
+
+Enfin, quelques Dedjazmatchs répartis dans les gouvernements du
+Bégamdir.
+
+De ces leudes ou vassaux, le moindre en importance était le Dedjadj
+Deureusso, qui se rendait à l'appel de son suzerain à la tête d'un
+contingent de 5 à 6,000 hommes, et le plus important, le Dedjadj Ahmédé,
+qui en conduisait, dit-on, près de 40,000. On estimait qu'en convoquant
+le ban et l'arrière-ban, Ali devait rassembler une armée d'au moins
+140,000 hommes. Mais depuis la régence de la Waïzoro Manann, la fidélité
+des grands vassaux n'était que précaire; les Dedjazmatchs Farès, Guoscho
+et Conefo donnaient le plus à craindre.
+
+Aligaz Farès, parent éloigné du Ras, gouvernait un pays difficile, dont
+les habitants aimaient la guerre, et où il était très-populaire; quatre
+fois vaincu par l'armée d'Ali en bataille rangée, il était tombé deux
+fois aux mains des vainqueurs; mais il avait été réintégré, grâce à sa
+famille toujours unie, grâce aussi à son habileté politique et aux
+séductions de son esprit.
+
+Le Dedjadj Guoscho tenait par sa mère à la famille impériale; son père,
+le Dedjadj Zaoudé, Gouverneur du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir, du
+Metcha et de l'Ybaba, était mort captif du Ras Gouksa, contre lequel il
+avait combattu plusieurs années pour son indépendance. Le Dedjadj
+Guoscho, quoique réduit au gouvernement du Damote, du Metcha et de
+l'Ybaba, était encore redoutable. Princes, gens d'église et
+cultivateurs, tous le tenaient en grande considération, tant à cause de
+sa haute naissance que de la bonté de son caractère.
+
+Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir, séparé du
+Bégamdir par des frontières indécises au point de vue militaire, eût été
+peu à redouter, malgré ses forces importantes et son esprit indépendant,
+mais il passait pour être ligué secrètement avec le Dedjadj Guoscho,
+pour lequel il professait une amitié dévouée.
+
+Telles étaient à cette époque les conditions générales de la puissance
+de la maison de Gouksa.
+
+Environ huit ans avant l'avénement d'Ali, le Dedjad Oubié usurpa les
+droits de son frère Meurso au gouvernement du Samen, et s'accrut bientôt
+de tout le pays situé entre Gondar et le Takkazé, à l'exception
+toutefois de la petite province d'Armatcho. Afin de mieux assurer son
+indépendance, il avait conclu avec le Dedjadj Sabagadis, Gouverneur de
+tout le Tegraïe, une alliance offensive et défensive; mais sommé par le
+Ras Marié de venir lui faire à Dabra Tabor sa visite de foi et hommage,
+il s'y refusa, fut surpris, battu et fait prisonnier par le Ras Marié,
+qui le réintégra immédiatement dans son gouvernement, à condition qu'il
+marcherait sur-le-champ avec lui, en qualité de vassal, contre son
+ancien allié Sabagadis.
+
+Le Ras Marié envahit le Tegraïe avec toutes ses forces; Oubié conduisait
+l'avant-garde. La bataille eut lieu à Feureusse-Maïe; le Ras y périt,
+léguant la victoire à son armée. Sabagadis fut mis à mort, le lendemain,
+et en retournant vers le Bégamdir, les grands feudataires donnèrent à
+Oubié l'investiture d'une portion du Tegraïe. Le Dedjadj Kassa, fils de
+Sabagadis, restant en possession d'une notable partie du gouvernement de
+son père, Oubié conclut avec ce nouveau rival une alliance qu'il
+transgressa presque aussitôt. Les hommes éminents du clergé
+intervinrent; ils amenèrent les rivaux à une réconciliation, et Oubié
+prit pour femme la soeur du Dedjadj Kassa. Mais il ne put contenir ses
+projets de conquête, et, après des alternatives de paix armée et
+d'hostilités sans importance, il venait, pendant mon séjour à Gondar, de
+vaincre dans une bataille le Dedjadj Kassa et de s'emparer de sa
+personne. Oubié se trouvant ainsi maître incontesté du pays, depuis
+Gondar jusqu'à la mer Rouge, pouvait réunir désormais une armée
+inférieure en nombre, disait-on, à celle du Ras, mais redoutable à cause
+de la quantité de ses armes à feu. Il protestait, il est vrai, de son
+obédience au Ras Ali, lui envoyait des présents, mais trouvait des
+prétextes pour se dispenser de faire à Dabra Tabor la visite annuelle de
+rigueur pour tout vassal; il s'attachait à capter par ses soins et ses
+libéralités la Waïzoro Manann et les membres du conseil de régence; il
+entretenait des intelligences avec Ali Farès, le Dedjadj Conefo et
+d'autres feudataires de son Suzerain, et il les excitait à la rébellion
+contre cette maison de Gouksa qui, disait-il, finirait par réduire
+l'Éthiopie à l'Islamisme.
+
+Cependant, l'opinion que le Ras allait prendre en main son pouvoir
+s'accréditait; on présageait que son premier acte serait de sommer le
+Dedjadj Oubié de venir à Dabra Tabor, et, en cas de refus, qu'il
+marcherait contre lui. On parlait aussi de la défection du Dedjadj
+Guoscho, dont le fils Birro, Fit-worari ou général d'avant-garde du Ras,
+faisait déjà ombrage à son Suzerain. Cet état de choses causait une
+inquiétude générale, suspendait les relations de province à province, et
+empêchait les caravanes de trafiquants d'entreprendre des expéditions
+lointaines.
+
+Nous partîmes pour Dabra Tabor. Comme le Lik Atskou, à cause de son âge,
+ne pouvait voyager qu'à petites journées, nous n'y arrivâmes que le
+quatrième jour.
+
+Le village de Dabra Tabor, situé au sud de Gondar, à une distance de
+cette ville de 130 kilomètres environ, en raison des sinuosités de la
+route, prend son nom de la petite montagne du Tabor, sur le flanc de
+laquelle il est assis. Les prédécesseurs d'Ali avaient choisi cette
+localité à cause de sa position centrale et avantageuse au point de vue
+militaire, et à cause de l'abondance de ses pacages, de sa chasse et de
+l'agréable fraîcheur de sa température. En y rentrant, après leurs
+expéditions toujours heureuses, ils congédiaient leurs grands
+feudataires et y tenaient leur cour avec une garde qui variait, selon
+les éventualités, de deux à dix mille hommes. Le Ras Ali affectionnait
+Dabra-Tabor et y séjournait tout le temps qu'il n'était pas en campagne.
+La grande plaine située au pied de la montagne lui servait à jouer au
+mail et au djerid ou jeu de cannes, à essayer ses chevaux et à passer
+ses revues, lorsque, selon l'usage, à la Maskal ou fête de l'Invention
+de la Croix, tous ses vassaux se rendaient auprès de lui. Au nord du
+village, et sur la partie culminante de la montagne, deux grandes
+enceintes concentriques, formées d'un fort clayonnage renfermaient
+plusieurs vastes huttes rondes éparses, où il demeurait avec une partie
+de son service; les huttes construites en clayonnage étaient recouvertes
+de toits coniques en chaume. Il y avait la maison dite des chevaux,
+celle des cuisinières, celle de l'hydromel, celle des orfèvres, celle du
+confesseur et des clercs, tant écrivains que légistes, celle du trésor
+qu'on disait être ordinairement dégarni, et enfin la demeure de la femme
+du Ras et de ses suivantes favorites. En dehors des enceintes, se
+dressaient sans ordre seize à dix-sept cents maisons, huttes, cases de
+toutes dimensions, quelques tentes même, où demeuraient les officiers et
+soldats de service, les compagnies de fusiliers, les courtisans, tous
+ceux enfin qui vivaient habituellement auprès du Ras.
+
+Nous mîmes pied à terre à l'entrée de la première enceinte, au milieu
+d'une foule remuante et clameuse. La façon pittoresque et hardie dont la
+plupart étaient enhaillonnés de leurs toges, les chevelures tressées,
+les poses fières, les gestes mâles, l'absence de têtes grises, tout
+indiquait des hommes de main, apprentis pillards au service des
+seigneurs. C'étaient des pages, des soldats, espèces de menins qui les
+accompagnent partout et toujours, veillant sur eux, partageant leurs
+joies et leurs chagrins, toujours prêts à recevoir leurs confidences ou
+leurs ordres, à l'église, à table, en marche, partout, dormant auprès
+d'eux, incarnés enfin à ces patrons dont ils empruntent les qualités et
+les vices, dont ils connaissent mieux les affaires et prennent les
+intérêts avec plus de vigilance qu'eux-mêmes. En échange de leur
+dévouement, ils reçoivent des investitures et des positions, qui les
+mettent souvent à même de devenir à leur tour les protecteurs ou même
+les patrons de leurs premiers maîtres. Il y avait là des servants
+d'armes ou porteurs du bouclier et de la javeline du maître; d'autres
+portant des estramaçons, sorte d'épée à deux tranchants, à poignée
+cruciale garnie d'argent, qu'on porte à l'épaule dans de longues housses
+écarlates, devant les Dedjazmatchs et certains chefs de haute marque;
+des palefreniers; des fusiliers avec leurs carabines à mèche, leurs
+cartouchières à pulvérin pendant; mules richement enharnachées; chevaux
+de combat piaffant sous leurs housses écarlates; boucliers aux
+brillantes lamelles d'argent, de vermeil ou de cuivre; javelines et
+sabres de toutes formes; dards effilés et tragules, lorillarts,
+esclavines et zagayes, coutelas, bancals, lattes, cimeterres et harpés à
+l'antique. Ici, un groupe de paysans, aux cheveux courts, guettant le
+moment propice pour se plaindre de quelque avanie; là, des bouffons,
+bouffonnant au milieu des rires; des pieds poudreux de tout acabit; des
+chiens en laisse se hargnant; des pages émerillonnés, la toge en loques,
+se glissant partout, se picotant, se bravant entre eux ou chantant
+pouille à quelque passant malencontreux.
+
+À notre apparition, tout ce monde fit silence et m'entoura avec une
+curiosité fort peu respectueuse. Le Lik Atskou échangea quelques paroles
+avec les huissiers, et heureusement ils nous laissèrent pénétrer dans
+l'enceinte; là, le spectacle était tout différent. Environ trois cents
+hommes, quelques-uns debout, d'autres accroupis sur le sol poudreux,
+conversaient par groupes: leurs toges fines et blanches, les couvraient
+de la tête aux pieds; leur maintien annonçait l'aristocratie: c'étaient
+les maîtres de ce monde bruyant laissé au dehors. Tous portèrent les
+yeux sur nous, mais avec une curiosité polie. Nous nous assîmes par
+terre, et le Lik envoya un de ses suivants parlementer avec l'huissier
+de faction à la porte de la deuxième enceinte, afin qu'il fit prévenir
+le Ras de notre arrivée. J'eus tout le temps d'observer: quelques-uns
+des personnages avaient les traits d'une distinction remarquable;
+presque tous, l'allure assurée que donne l'habitude du commandement. On
+me désigna les plus notables: quelques Dedjazmatchs et quelques chefs de
+bandes nombreuses: les huissiers leur témoignaient une déférence
+particulière. Les autres chefs entraient seuls, le sabre au côté; mais
+eux étaient admis avec quelques suivants, un servant d'armes tenant leur
+bouclier et leur javeline, et un page portant à l'épaule leur sabre
+enveloppé d'une housse écarlate. Tous ces chefs, grands et petits,
+étaient occupés à faire leur cour, qui consistait à envoyer par les
+huissiers leurs civilités au Ras. Les plus zélés y passaient la journée:
+les autres s'y présentaient matin et soir, pour lui faire souhaiter
+bonne journée et bonne nuit. Lorsque l'armée était dispersée depuis
+quelque temps, les vassaux directs du Ras se rendaient pour une
+quinzaine de jours à Dabra-Tabor, afin de se retremper à l'air de la
+cour, ou pour hâter la solution de quelque procès ou de toute autre
+affaire pendante.
+
+Cependant, les huissiers ne faisaient aucun cas de nous; une grande
+heure durant nous attendîmes en vain un mot du Ras. Le Lik Atskou prit
+de l'humeur et se leva en me disant tout haut:
+
+--Allons-nous-en, mon fils. Un homme de mon caractère est mal venu dans
+une cour où les soudards tiennent le haut bout. Viens chez la Waïzoro
+Manann.
+
+La demeure de la Waïzoro était à deux cents mètres de là. Sitôt arrivés,
+le Lik fut introduit, et quelques minutes après, un eunuque vint me dire
+d'entrer.
+
+La maison consistait en un vaste toit conique de chaume reposant sur un
+mur circulaire en clayonnage revêtu de bauge, et sur douze colonnettes,
+ou troncs d'arbres, plantées en rond à l'intérieur, à environ deux
+mètres du mur de pourtour. Ce mur formant la cage de la maison était de
+trois mètres de haut, et le diamètre intérieur de dix à onze mètres.
+L'intérieur n'était éclairé que par deux portes sans vantaux, et percées
+à l'opposite l'une de l'autre; la principale était garnie extérieurement
+d'une vieille toge de soldat en guise de portière, l'autre, plus
+étroite et réservée au service, éclairait au fond de la maison
+l'entre-colonnement faisant face à l'entrée, où la Waïzoro se tenait
+derrière un rideau.
+
+Quatre ou cinq jeunes hommes, la toge ajustée selon la plus stricte
+étiquette, étaient debout contre les colonnettes, immobiles comme des
+statues, les pieds enfouis dans l'épaisse jonchée d'herbes vertes qui
+tapissait le sol.
+
+Je saluai; une grosse voix sombrée m'arriva de derrière le rideau:
+c'était la Waïzoro qui me souhaitait la bienvenue. Je pris place à côté
+du Lik, assis à la turque sur une natte par terre; la tête basse et
+l'oreille tendue, il causait avec la même animation que s'il eût été
+face à face avec son interlocutrice. Il était en veine, et, à en juger
+par les rires fréquents de la Waïzoro, elle goûtait fort son entretien.
+Plusieurs fois, je compris qu'il était question de moi; mon drogman
+n'avait pas été admis, mais le Lik n'était point en peine de faire les
+honneurs de ma personne. Je connaissais déjà ces réceptions faites à
+travers un rideau. À Gondar, il était d'usage que l'Itchagué reçût
+ainsi; mais lorsque je l'allais voir, il avait la gracieuseté de lever
+pour moi un coin du voile. La Waïzoro m'ayant offert des
+rafraîchissements que je refusai, me dit de passer auprès d'elle; et une
+jeune naine toute difforme tint le rideau afin que je pusse m'insinuer
+le plus discrètement possible.
+
+Sur un haut alga, garni d'un tapis d'Anatolie, la princesse était assise
+à la turque, entre deux larges coussins recouverts de taies écarlates
+tombant jusqu'à terre. Sa chevelure, crêpée avec soin, encadrait
+avantageusement un front large et haut qu'éclairaient de grands et beaux
+yeux, intelligents et doux; les plis de sa toge lui cachaient
+coquettement le bas du visage, qui perdait une grande partie de son
+charme, lorsqu'en parlant elle découvrait sa bouche disgracieuse.
+
+De l'autre côté du rideau, le Lik nous servit d'interprète. La Waïzoro
+s'étonna de ce qu'avec un extérieur si peu fait, selon elle, pour les
+fatigues et les intempéries, j'eusse pu venir de pays si lointains.
+
+--Car enfin, dit-elle, des hommes comme cela doivent fondre au soleil.
+
+Le Lik s'échauffa pour prouver la supériorité physique et morale des
+Européens ou hommes rouges, comme ils nous appellent: il prit ses
+preuves dans l'histoire d'Alexandre, et dans l'Histoire Sainte, passa au
+Bas-Empire et aboutit à l'éloge de la valeur française, reconnaissant,
+il est vrai, que la Bible ne mentionne notre nation que d'une façon fort
+obscure; mais, pour confirmer son dire, il offrit de faire venir à Dabra
+Tabor une femme très-âgée, esclave en Égypte à l'époque du débarquement
+du général Bonaparte, femme connue, disait-il, pour son discernement et
+sa véracité. La princesse, quoique peu convaincue, se tint pour
+satisfaite; et le Lik me dit en arabe:
+
+--Mettez le feu à une solive, il en sortira une flamme; mais prêchez-la,
+il n'en résultera rien.
+
+La Waïzoro me fit des questions sur les Françaises, mais ne s'intéressa
+que faiblement au récit de nos usages et de nos moeurs. Elle regretta
+qu'on nous eût refusé la porte du Ras, nous donna une de ses suivantes
+pour nous introduire chez lui, et nous dit de revenir auprès d'elle
+sitôt notre visite faite.
+
+Nous retournâmes chez le Ras. Les huissiers ne voulurent rien entendre;
+la suivante de la Waïzoro entra seule et revint bientôt, accompagnée
+d'un page chargé de m'introduire avec mon drogman seulement. Le Lik, me
+voyant contrarié de son exclusion si formelle, me dit:
+
+--Ne t'en préoccupe pas; entre; sois réservé, observe tout, et tu
+comprendras que je ne perds rien à rester dehors.
+
+Je trouvai le Ras assis sur un tapis persan, devant quelques tisons qui
+fumaient au milieu de la pièce parsemée de fanes odorantes; une
+vingtaine de favoris étaient debout autour de lui. Il avait les beaux
+yeux de sa mère, le front étroit, pauvre, les traits agréables
+d'ailleurs, rien qui fît présumer une intelligence ou des passions
+actives, mais une grande bienveillance que semblaient confirmer ses
+manières. Il me considéra avec curiosité et me demanda tout d'abord mon
+âge.
+
+--Voici le quatrième Cophte que je vois, dit-il; celui-ci du moins
+pourrait être mon compagnon: nous avons même âge, et il ne me fait pas
+peur comme cet autre avec ses yeux garnis d'un vitrage.
+
+Il me pria si courtoisement d'ôter mon turban, que j'y consentis, et il
+exprima son contentement de ce que je n'avais pas les cheveux roux,
+comme tous mes compatriotes, disait-il. Selon l'usage, je me levai, et,
+prenant des mains de mon drogman une pièce de mousseline pour turban, je
+l'offris au Ras. Ce présent, d'une médiocre valeur pour le pays, fut
+reçu avec la plus grande courtoisie. Je lui dis que si j'étais resté si
+longtemps dans sa ville de Gondar sans venir lui présenter mes hommages,
+c'est que j'avais toujours compté sur le départ de la caravane pour
+l'Innarya, qui selon l'habitude, devait passer non loin de Dabra Tabor.
+
+--Innarya est bien loin, dit-il, et tu auras à traverser des contrées
+bien barbares. Arrête-toi ici; vis avec moi; tu auras des chevaux, une
+femme, des pays à gouverner, des fusiliers pour te précéder et de braves
+cavaliers pour te faire escorte. Reste, et sois un frère pour moi.
+
+Je me confondis en remercîments et je promis de revenir après avoir
+exécuté les projets d'exploration arrêtés avec mon frère. Il voulut me
+faire présent d'un cheval, d'une mule, d'une carabine à mèche. La
+proposition de ce dernier objet fit dire à son oncle le Dedjadj Béchir,
+musulman renommé pour ses exploits de guerre et sa grande beauté
+physique:
+
+--Mon Seigneur voudrait faire revenir l'eau à la rivière; les carabines
+ne viennent-elles pas du pays de cet étranger?
+
+--C'est juste, dit le Ras.
+
+Et s'adressant à moi:
+
+--Je suis disposé à ne te rien refuser. Penses-y, et demande-moi ce que
+tu voudras.
+
+Là-dessus, il reprit sa conversation avec ses favoris.
+
+Nous étions dans une maison plus vaste que celle de la Waïzoro, et
+construite sur le même modèle. Quatre chevaux, attachés dans les
+entre-colonnements, la tête tournée vers le centre de la maison,
+jouaient avec l'herbe amoncelée devant eux; je leur tournais le dos;
+l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entrée, finit par
+happer mon turban, et s'ébroua en l'emportant dans ses dents; je
+ressaisis prestement ma coiffure.
+
+--Très-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les chevaux?
+
+Cet incident rétablit la conversation avec moi.
+
+Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il
+s'intéressa à ce que je lui dis de l'équitation et de l'élève des
+chevaux en Europe et en Arabie, et il me congédia enfin, en me
+recommandant de revenir le voir le lendemain.
+
+Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y établit avec nous.
+Dans la soirée, je descendis sur le champ de manoeuvre: le Ras, sans
+toge, et vêtu seulement de haut de chausses et d'une petite ceinture, y
+jouait au mail; un triquet recourbé à la main, il courait pieds nus
+après le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses soldats.
+En raison même de l'élévation de leur pouvoir, les princes jeunes et
+bons sentent le besoin de s'en dépouiller par moments pour se rapprocher
+des autres hommes, l'homme étant, malgré tout, ce qu'il y a de plus
+intéressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait à se
+confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait fréquemment à découvrir des
+injustices commises en son nom; aussi, les opprimés, découragés par
+l'avidité de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent
+parvenaient à lui faire entendre leurs plaintes, malgré les gardiens que
+la Waïzoro Manann postait aux abords du champ de manoeuvre, pour
+empêcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des étrangers.
+
+Le jour suivant, à pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes.
+Environ six cents cavaliers, partagés en deux camps, se chargeaient à
+fond de train, s'évitaient, se poursuivaient, rusant et évoluant de
+toutes manières, tantôt individuellement, tantôt par escouades, tantôt
+en masse, et se lançant, en guise de javelines, de longues verges ou
+même de lourds bâtons. Ils esquivaient ou se dérobaient par voltes,
+virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et
+poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers
+résonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs
+maîtres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgré la fièvre du
+jeu, les accidents étaient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs
+chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans
+grâce; en revanche il lançait la canne à des distances considérables.
+
+Il régnait à Dabra Tabor une animation inaccoutumée, causée par
+l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prétextes,
+mais au fond, mus par leur impatience d'être fixés relativement aux
+bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On
+pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubié ou
+contre le turbulent Ali Farès, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj
+Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras
+manifestât sa volonté par la publication d'un ban. Les maisons ne
+suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces
+circonstances procurèrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux
+amis qu'il n'espérait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait
+plus, et il semblait qu'après l'humiliation essuyée publiquement à la
+porte du Ras, il fût bien aise de m'avoir pour témoin des égards
+respectueux dont il était l'objet. Matin et soir, nous étions invités au
+repas de la Waïzoro Manann, toujours éprise de la conversation de mon
+spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un
+ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un également de chez le
+Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passâmes huit jours à
+cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau à
+rester auprès de lui, et, malgré le soin que je pris de lui en témoigner
+ma gratitude, il me parut devenir réservé avec moi. Toutefois, en me
+congédiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'étendue
+de ses États.
+
+Nous reprîmes la route de Gondar. Le deuxième jour, après avoir cheminé
+la matinée, nous nous reposions à l'ombre d'un arbre lorsque le Lik, qui
+saluait et questionnait tous les passants, apprit que le Dedjadj Guoscho
+traversait l'Abbaïe, et que son avant-garde campait déjà près de la
+rivière Goumara, dans le Fouogara, à une petite journée de nous.
+Transporté de joie à cette nouvelle, il me pressa vivement de profiter
+de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi puissant, son
+ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de l'Éthiopie. Mais
+j'étais désireux de regagner Gondar, car il était bruit que la caravane
+pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement; d'ailleurs, le Dedjadj
+Guoscho devait être prévenu contre moi. Environ deux mois auparavant,
+sur le rapport exagéré des cures que j'opérais à Gondar, il m'avait fait
+prier de venir traiter son fils aîné, frappé depuis longtemps d'une
+espèce d'aliénation mentale, et, afin de me débarrasser plus tôt des
+instances de ses messagers, j'avais omis de leur offrir l'hospitalité,
+ce qui était un manque d'égards envers lui. J'engageai le Lik à l'aller
+voir et à me laisser rentrer à Gondar.
+
+--Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma vie, sans
+jamais abandonner un compagnon, pour tenter à moi seul une aventure
+agréable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon a
+maître; puisqu'il te faut aller à Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il
+pas avec la permission de Dieu?
+
+Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialité pour le Lik, fut
+touché de sa résignation, et me fit observer que c'était presque
+malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant
+fête de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espéré obtenir
+de lui quelques secours pécuniaires. Je m'empressai de dire à mon
+indulgent Mentor que s'il lui répugnait tant de me laisser rentrer seul,
+moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutôt que de
+lui causer à la fois un chagrin et un dommage.
+
+Il m'écoutait bouche béante, riait, regardait nos gens, enfin il
+m'embrassa.
+
+--Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes fils, et,
+quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes désirs comme tu
+t'inclines devant ceux d'un vieillard déchu comme moi! C'est que,
+vois-tu, ce prince est un honnête chrétien, intelligent, généreux.
+Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu'à présent que des bandits; tu
+verras en lui un véritable prince. Cette maison de Gouksa est une
+caverne d'usurpateurs, de renégats; celle de Guoscho-Zaoudé est bâtie
+sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais à ce que tu pusses
+emporter une idée favorable de ce qu'a été notre malheureux pays.
+
+Et se tournant vers mes gens:
+
+--Vous verrez, vous autres, comme nous allons être bien reçus. Ne
+craignez rien; c'est ici tout près, un sentier en plaine et des sources
+partout.
+
+Jusqu'à mon drogman, tous nos gens étaient gagnés par sa joie.
+
+Quant à moi, j'avais refusé à deux reprises de connaître le Dedjadj
+Guoscho; je croyais inutile de me présenter devant lui, et cependant je
+devais partager si longtemps son orageuse destinée!...
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE DEDJADJ GUOSCHO.--ADIEUX AU LIK ATSKOU.--SOURCES DU FLEUVE
+BLEU.--ARRIVÉE À DAMBATCHA.
+
+
+Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le centre
+du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres
+pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous
+aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée
+Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent
+se baigner pendant l'été seulement, car au printemps et en automne, les
+fièvres rendent l'endroit inhabitable.
+
+Nous apprîmes que le Prince s'y arrêterait quelques jours pour prendre
+des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il était là
+avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la disposition
+de son suzerain, il voulait être en mesure d'intimider au besoin la
+Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara prenait
+d'ailleurs une grande portée politique: en confirmant l'autorité du Ras,
+il contraignait le Dedjadj Oubié d'ajourner ses projets ambitieux contre
+le Bégamdir; car, jusqu'alors, ce dernier espérait l'avoir pour allié et
+détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo et quelques autres
+grands feudataires.
+
+On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l'Est à l'Ouest et se
+trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres;
+nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes
+frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des
+soldats, nous convînmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu'à ce
+que le Lik m'envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs
+m'ayant aperçu s'empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les
+issues, s'échappèrent des essaims d'hommes courant de mon côté. Les
+premiers s'arrêtèrent pour me considérer à distance convenable; les
+autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment,
+je me trouvai enveloppé d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du
+vertige de la curiosité; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient,
+se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant
+se rétrécit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai
+assis, la figure dans les mains, m'attendant à être étouffé par cette
+masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me
+cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un
+moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait
+convulsivement; je suffoquais.
+
+Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffées d'air frais qui
+m'arrivèrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du
+Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce
+monde. Celle qui m'avait si énergiquement couvert de son corps,
+haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs;
+puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié
+glorieuse, moitié confuse, elle s'en alla. C'était une jeune et grande
+fille, d'un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés
+et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.
+
+Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.
+
+--Quels sauvages ça fait! s'écria-t-il en s'affaissant sur ses talons.
+
+Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il
+m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais
+oeil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses
+compatriotes, dont l'intense curiosité pouvait, d'après leur croyance,
+me devenir fatale.
+
+--Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront avant de le
+voir, criait-elle, à ce qu'il paraît.
+
+Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande tente
+qu'on referma soigneusement. Le maître de la tente, l'Azzage Fanta,
+espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il était heureux de me
+céder la place d'après l'ordre du Prince; que ma porte serait gardée, et
+qu'il me laissait son page favori, pour veiller à tout ce que je
+pourrais désirer.
+
+Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir deux
+cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre
+d'eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est
+apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l'insécurité du
+pays détourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant même
+la maturité; de plus, les propriétaires seraient l'objet d'exactions
+ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d'Aksoum, on
+voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a
+environ trois siècles; leur culture eût été abandonnée, si les princes,
+qui tiennent à grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie
+à leurs convives, n'eussent pris ces deux localités sous leur protection
+spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent
+bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques églises, mais
+presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs importés de
+l'Arabie.
+
+Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères
+rien qu'à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur
+contenu; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions
+monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de
+lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais
+voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux
+la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.
+
+Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus aimables.
+Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de satisfaction;
+on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous soupâmes de
+compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.
+
+Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me
+recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj
+Oubié: une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par
+les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de
+cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les
+autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place
+s'élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons,
+l'une blanche, l'autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on,
+de ceintures prises sur l'ennemi dans une récente campagne au sud du
+Gojam; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les
+chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui
+servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses
+repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se
+retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait être seul ou en petit comité
+avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier,
+soulevant discrètement le rideau, m'introduisit.
+
+Le sol était couvert de joncs frais et d'herbes odorantes; à terre, sur
+une grande peau de boeuf au pelage blanc moucheté de noir, le
+Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait
+avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils
+pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un
+chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de
+leur maître; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui,
+supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré
+verticalement d'une large bande de la crinière d'un lion, ainsi que son
+sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne à boire; à un autre
+pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux
+étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d'heures ordinaires
+des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la
+verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'éclat
+de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et
+d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour
+attendre l'impression que je produirais sur son hôte, tout formait un
+ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.
+
+Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir à côté du Lik.
+On introduisit mon drogman.
+
+--Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure que les
+hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées étrangères; mais
+quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait surpasser celle que
+nous éprouvons en voyant chez nous pour la première fois un enfant de
+cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a touché terre. Aussi,
+tu excuseras l'impatiente curiosité de mes soldats, qui n'a rien de
+malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as refusé de venir
+en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous t'eussions connu comme
+aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous t'accueillons, rendant
+grâces à Dieu d'avoir changé le cours de tes projets.
+
+Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empêché de me rendre à
+sa première invitation.
+
+--Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es
+préoccupé du départ de la caravane pour l'Innarya.
+
+Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences
+durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances
+éclosent, se mesurent et s'échangent.
+
+Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et
+nous passâmes dans la grande tente, où il s'installa sur un alga élevé
+recouvert d'un tapis turc.
+
+Le Dedjadj Guoscho, âgé d'environ cinquante ans, était grand et de belle
+prestance, gros sans obésité; mais la partie inférieure de son corps
+paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les attaches
+fines et la main d'une élégance féminine, le teint brun cuivré, la tête
+volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d'une beauté de
+contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes
+délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands
+yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure; ses
+dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette;
+ses joues plates, larges, dénuées de barbe.
+
+Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement
+dominateurs; son regard réservé laissait deviner une certaine
+complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût
+voilée de cette impassibilité qui convient à l'exercice d'un haut
+pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu'active, de
+la finesse, de l'enjouement, un manque de décision joint à l'entêtement,
+l'esprit d'aventures, l'intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne
+souvent ceux qui ont la responsabilité des événements et des hommes.
+
+Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers
+composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en
+vermeil, entremêlés de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare.
+Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux
+engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d'une émeraude; ce
+bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l'Inde. Une longue
+épingle d'or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa
+chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe; en sa qualité
+de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits
+cônes d'or enfilés.
+
+Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer les
+deux personnages mandés.
+
+Le premier s'avança en se découvrant respectueusement la poitrine,
+s'inclina profondément et s'assit sur un tabouret placé pour lui au pied
+de l'alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses
+cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa
+poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur
+persistante; il ressemblait d'une manière frappante à Henri IV. Son
+regard assuré était celui de l'homme éprouvé par les évènements; sa
+parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de
+bien dire.
+
+Le second, homme d'environ quarante ans, très-grand, aux larges épaules,
+aux allures franches et décidées, avait le teint d'un bistre foncé, la
+chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large, les traits
+d'une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants d'esprit; il était
+laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait Ymer Sahalou; il
+était de naissance princière et tenait le rang de _Fit-Worari_ ou chef
+d'avant-garde, première dignité de l'armée, toujours confiée à un homme
+de guerre d'élite. L'autre s'appelait Filfilo; il était _Blaten-Guéta_,
+ou premier Sénéchal du Prince, et beau-père d'Ymer Sahalou.
+
+On s'entretint d'abord avec des formes cérémonieuses; mais bientôt
+l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de
+Jérusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps,
+sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le
+Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons
+mots et les jovialités défrayaient les cours de l'Éthiopie, le Lik
+Atskou enfin, le beau diseur et le savant.
+
+Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:
+
+--Tu n'es pas le premier Européen que je vois: étant en Wallo, j'en ai
+hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. J'en ai
+vu aussi en Bégamdir: des ouvriers en métaux, disait-on, ou des vendeurs
+d'orviétan; et il m'a semblé que je ne pouvais avoir rien de commun avec
+eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous sommes gens à
+nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel n'exhale-t-il pas
+son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais! N'importe, peut-être
+deviendrons-nous frères; en attendant, je t'offre mon amitié; donne-moi
+la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends pas pour un compagnon
+ordinaire; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras peut-être que je vais
+vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme au premier venu; tout
+le monde te dira que le coeur et le cheval d'Ymer sont toujours prêts à
+partir de pied ferme.
+
+Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori me
+faire ces avances. J'y répondis comme je pus et je me retirai enchanté
+de cette première visite.
+
+Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque et
+leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués les
+péripéties de la vie militaire, tout en eux m'avait frappé au point, que
+je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.
+
+Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses
+principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à
+stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers défendaient ma
+porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les
+curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils
+aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.
+
+Je répondis que je n'étais pas médecin; qu'on attribuait à tort cette
+qualité à tout Européen; que chez nous, comme partout, le véritable
+savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus
+souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir
+équivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-créance; afin
+de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'était fait,
+j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le
+jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.
+
+Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je
+l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions à l'église de Saint
+Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.
+
+--Tu jugeras de son état; tu trouveras peut-être quelque remède, et, en
+tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route de si
+tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en Gojam,
+visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu'elle passera sur mes
+terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est venu
+d'au delà de Jérusalem aux sources de l'Abbaïe. Après avoir scruté les
+feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l'herbe
+jusqu'aux astres, il s'écria, dit-on, que ces sources étaient douées de
+vertus merveilleuses; qu'elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que
+le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement;
+tu dois être curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te
+sera loisible d'y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.
+
+Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables présents joignirent
+leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire tout ce qui
+dépendrait d'eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik Atskou vint à
+mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné notre congé, nous
+repartîmes pour Gondar.
+
+Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête ininterrompue
+pour le Lik Atskou, fête d'esprit et fête de bons morceaux. Chemin
+faisant, il en rappelait les moindres détails avec des commentaires si
+intéressants, qu'à l'écouter nos gens oubliaient les fatigues de la
+route; et bien qu'il évitât de faire mention de la circonstance la plus
+sensible pour lui, il tournait autour avec complaisance de façon à nous
+laisser comprendre qu'il emportait l'assurance que le Prince lui
+donnerait, sous peu, les preuves de sa libéralité. Aussi ne cessait-il
+de faire l'éloge du Dedjadj Guoscho et des Gojamites, au détriment du
+Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens incivils, disait-il, processifs
+et sourds aux paroles d'anciens comme lui. Reprenant le sujet de
+l'Européen venu aux sources de l'Abbaïe, il m'apprit qu'il s'appelait
+Yakoub; que les contemporains de son père parlaient beaucoup de lui; que
+sa conduite et ses manières l'avaient fait classer dans la noblesse;
+qu'il était juste, brave, bon cavalier, adroit tireur, ami du peuple et
+homme de bien en tout. Je n'eus pas de peine à reconnaître dans ce
+Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce, et je saluai sa mémoire. De
+même que le titre d'homme de bonne compagnie, celui d'homme de bien ne
+s'acquiert pas en tous pays par les mêmes manières d'être; chaque peuple
+le donne d'après un type variable résultant de ses besoins sociaux, de
+ses passions et de son caprice, bien plus souvent que de la raison
+morale pure. La religion, comme son nom l'indique, a cela de
+bienfaisant, qu'en ramenant à un type moral unique, elle relie dans une
+commune aspiration les races et les sociétés qui, livrées à leurs seuls
+instincts, tendent à diverger, à devenir étrangères, puis ennemies. Car
+plus encore que les individus, les nations tendent à l'égoïsme, à
+l'isolement, aux défiances et aux jalousies; et philosophes et
+législateurs n'ayant rien trouvé dans nos horizons qui puisse atténuer
+la prédominence de ces principes destructeurs, c'est au delà de la terre
+qu'il faut aller chercher, c'est en dehors d'elle qu'il faut trouver le
+point d'appui pour soulever l'homme et le faire progresser dans un
+système moral qui le rapproche de l'éternel foyer, afin que les peuples,
+éclairés de plus en plus, reconnaissent le but suprême et la solidarité
+de leurs destins.
+
+La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes
+religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un
+patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les moeurs
+autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à mépriser ou à
+craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants envers le
+voyageur, à moins toutefois qu'il ne soit chrétien; en ce cas, ils
+l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu'il
+dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les
+facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui
+reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels
+qu'ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d'arriver à ce
+résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact
+de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il étudie; car c'est
+sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les
+sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits.
+Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s'en retourner au
+plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d'étranges méprises.
+Son ignorance ou son dédain des moeurs et des usages, ou son zèle
+intempestif à s'y conformer le mettent également dans un jour faux, qui
+l'expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés: il subira
+des situations qu'il n'eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il
+porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même
+que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme
+une empreinte après elle. Quelqu'injuste que cela puisse paraître, ses
+discours, ses actes et jusqu'à son maintien font préjuger de ses
+compatriotes, et la faveur ou le blâme qu'il s'attire s'étend jusqu'à
+eux. À mesure qu'il s'écarte des routes battues, il assume une
+responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie; il lui incombe, sous
+peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et
+s'il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu'il a
+semé la fraternité entre les hommes.
+
+Ces réflexions, que m'inspiraient les derniers échos de la réputation en
+Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma
+reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature
+bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur
+ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses
+successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.
+
+Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en Éthiopie est
+celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent
+au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le
+commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme
+en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave
+dans l'Yemen; il y resta plusieurs années, mettant à profit son
+infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il
+arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l'_Amarigna_ et le _Guez_,
+deux langues qui découlent de l'Arabe, et étonna par l'éloquence de son
+enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs dignitaires, des
+grands vassaux, l'Empereur lui-même, dit-on, ainsi que l'héritier
+présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d'entraîner plus
+efficacement ses sujets à abjurer le schisme d'Eutychès, manifesta en
+cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome. Après
+la cérémonie, Paëz prit congé de l'Empereur, pour rentrer à son couvent
+de Gorgora, près du lac Tsana; le peuple en grand nombre l'accompagna
+pour lui faire honneur, jusqu'à la sortie de Gondar. Quand il se trouva
+seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa mission sur la
+terre était accomplie, et il entonna le _Nunc dimittis_. Arrivé à
+Gorgora, il fut pris d'un accès de fièvre, se coucha et mourut.
+Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint Paëz, et ils
+continuèrent son oeuvre; mais un fort parti s'étant formé contre eux,
+ils furent persécutés, expulsés du pays, et le catholicisme fut
+proscrit.
+
+S'il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur
+personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le
+public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les
+Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz,
+dont ils racontent la légende suivante:
+
+Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa
+barbe, d'un rouge ardent, était comme une flamme; il se disait prêtre,
+et par sa conduite il l'était; il parlait le Guez et connaissait tous
+nos livres et la théologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs,
+femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous
+accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége; sa parole
+était comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'Évangile, c'était
+debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l'égard d'un
+messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre étant le
+messager de Dieu, c'était bien le moins d'user envers lui de ces marques
+de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la
+terre. Ce qu'il avançait, il l'affirmait avec autorité. Le clergé ne
+pouvant le confondre s'émut d'envie, provoqua des troubles et le fit
+expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnèrent jusqu'à
+Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent:
+
+--Nous voulons aller avec toi, ô notre Père; et qu'importe que ton
+navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Haïmanote n'a-t-il pas
+étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu'à Jérusalem? Nous
+avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il
+commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.
+
+Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta
+longtemps en extase, et s'étant relevé, il dit à ses disciples:
+
+--Non, cela ne doit pas être; je vous laisse ici; sans vous, les sillons
+se refermeraient.
+
+Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:
+
+--Ô Dieu, si j'ai enseigné la vérité, rends manifeste l'injustice de mes
+persécuteurs; si ma bouche a propagé le mensonge ou l'erreur, que cette
+mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les monstres des abîmes!
+
+Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et
+leur jeta cette parole:
+
+--Mes frères, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur reçut
+dans les eaux du Jourdain? Méditez-là-dessus.
+
+Et le navire s'éloigna. C'est à Dieu de savoir, ajoutent les Éthiopiens,
+si nos pères furent blâmables d'expulser ce savant théologien: toujours
+est-il qu'il nous a jeté en s'éloignant cette redoutable question d'où
+sont sortis le doute, la zizanie et les controverses sans issue, qui
+nous divisent encore aujourd'hui[10].
+
+ [10] Cette question est célèbre en Éthiopie, non-seulement parmi les
+ ecclésiastiques de tous les ordres, mais encore parmi les laïques,
+ et les diverses solutions qu'on lui a données ont dessiné autant de
+ sectes, ou pour mieux dire, autant de partis, qui s'entrehaïssent.
+ Dans la plus grande partie du Tegraïe, on croit que le Saint-Esprit
+ s'unit et se confondit avec l'humanité de Notre-Seigneur, le mot
+ _Towahadeh_, qui est ici sacramentel, comporte ces deux
+ significations, et la croyance religieuse du Tegraïe est appelée:
+ _Towahadou_. Le vulgaire dit aussi _Karra_, mot qui signifie
+ couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une fente au
+ côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un petit
+ couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en former
+ qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces
+ éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos
+ idées européennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit
+ que recevoir l'onction (_tekubba_) du Saint-Esprit, d'où ceux-ci
+ sont tous appelés _Kenbat_. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même
+ dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu'en recevant le
+ Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit
+ dans le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c'est-à-dire
+ du Père dans l'Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on
+ arrive logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois
+ fois; ces derniers sectaires sont donc appelés: _Sost ludet_,
+ c'est-à-dire: trois naissances; et selon un théologien d'Europe,
+ leurs paroles, si bizarres au premier aspect, ont été d'abord
+ inventées et sont encore aujourd'hui très-souvent employées pour
+ voiler aux yeux de leurs compatriotes le fond de leur religion, qui
+ serait identique avec celle de Rome. Ces trois interprétations ont
+ enfanté des sous-sectes dont le nombre s'élève à près d'une
+ trentaine. Ceux qui se rappellent l'histoire du Bas-Empire et les
+ discussions subtiles qui passionnaient les Grecs de cette époque,
+ comprendront l'acrimonie des discussions analogues en Éthiopie.
+ Beaucoup d'Éthiopiens font par humilité leurs prières à la porte de
+ l'église, dont ils baisent ensuite le seuil, pour témoigner de leur
+ foi respectueuse. On raconte que dans le Tegraïe un passant
+ s'éloignait après s'être conformé à ce pieux usage, quand le curé
+ lui demanda par précaution à quelle foi il appartenait.--Je suis
+ _Kenbat_, dit l'étranger.--Vil hérétique, reprit le curé, tu as
+ profané mon église!--Et s'armant d'une hache, il enleva
+ soigneusement toute la partie du bois qu'il croyait contaminée par
+ les lèvres du passant.
+
+À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au Dedjadj
+Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'était emparé traîtreusement de sa
+personne, au moment où il se présentait à Dabra Tabor. Deux jours plus
+tard on assurait au contraire que le Dedjadj Guoscho, parti nuitamment
+avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor et emmené la Waïzoro
+Manann, prisonnière. On parlait aussi de la rébellion du Dedjadj Conefo,
+et les Gondariens n'osaient plus sortir de la ville. Pour dissiper ces
+alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un ban, par lequel il menaçait
+de sévir contre les propagateurs de fausses nouvelles, et annonçait que
+le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés à Dabra Tabor, avait
+rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.
+
+Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l'arrivée du Lidj Dori,
+fils du Dedjadj Guoscho, escorté d'une bande de 1,500 hommes. Ce jeune
+prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l'église de Saint
+Tekla-Haïmanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dressé une belle
+tente pour le recevoir.
+
+Le Lidj Dori, âgé d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande
+pureté, mais son regard atone et l'expression d'imbécillité de sa bouche
+faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui
+l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne
+répondait que rarement. Les notables s'empressèrent d'aller le saluer et
+de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes
+sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et
+quelques amphores d'hydromel, et en ma qualité d'habitant de la ville,
+je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte
+furent hébergés chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement
+du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs,
+relevant du Dedjadj Conefo, lié d'amitié, comme on sait, avec le Dedjadj
+Guoscho.
+
+Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à une
+ablution d'eau froide, consacrée préalablement par des prières, et, je
+crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le
+seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les
+diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le
+miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement,
+le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l'accompagnaient me
+pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m'y décidai
+d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins
+que de remettre à l'automne leur expédition en Innarya.
+
+En faisant mes visites d'adieu à l'Itchagué et aux notables de ma
+connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je
+laissais à Gondar, pour servir mon frère, s'il arrivait avant mon
+retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.
+
+J'étais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de la
+peine à quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'était toujours montré si
+paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison, demanda
+un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour mot. Il me donna
+ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois pour
+rabrouer mes gens qui s'impatientaient.
+
+--Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais oeil; en
+Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de préférence, comme
+tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à la cour d'un
+prince sans pareil en Éthiopie; il est homme de bien, mais ne t'étonne
+pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est d'être
+entourés de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire.
+Peut-être bien cherchera-t-il à t'attacher à sa fortune; reste avec lui,
+si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques
+magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir
+faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu
+jouiras; les flatteries et les piéges t'entoureront; sois discret,
+réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer
+parfois dans ton coeur pour t'inspirer des idées de France. Notre pays
+est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d'un pays de
+richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te
+garde!
+
+Je m'éloignais, lorsqu'il ajouta:
+
+--N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me
+retrouveras plus.
+
+Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes: le premier jour, nous
+couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar;
+le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas
+voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous
+fit loger à distance du camp, ce qui m'empêcha de saluer ce Dedjazmatch,
+qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire
+sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le
+Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya,
+sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le
+Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois
+cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient
+les villages par leur indiscipline.
+
+En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de
+cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres; sa terre
+noire, profondément crevassée pendant l'été, était littéralement
+couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs
+localités; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont même très-sujets
+à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les
+Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs,
+colères et portés à la guerre; ils vivent dans des hameaux épars çà et
+là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l'abondance.
+
+Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l'église
+jouit d'un droit d'asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le
+principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement à nous héberger
+qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.
+
+J'avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais,
+lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et
+son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats,
+brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs
+thèmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans
+l'assemblée. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions
+probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé
+Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d'annoncer
+qu'Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin
+de traiter plus avantageusement avec son suzerain.
+
+L'idée d'avoir le spectacle d'un combat ne m'étant pas trop désagréable,
+je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais quand je
+rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme. On me dit
+qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de laisser le jeune
+Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du combat, et que,
+pour ne point encourir à mon sujet les reproches du Dedjadj Guoscho, il
+avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste, de tenter
+l'aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté de
+l'importance qu'on attachait à ma conservation, je regrettai d'avoir
+dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le
+chant du coq, et l'on commençait à s'inquiéter sur leur sort.
+
+Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint nous
+annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'était personnellement distingué;
+nos gens avaient peu souffert: après un combat de peu de durée, Aceni
+était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite, laissant aux mains
+des nôtres environ quatre cents prisonniers.
+
+Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille criaient
+famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à profusion.
+
+Des cavaliers arrivèrent successivement: leurs javelines tortuées; leurs
+arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers attestaient
+leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de leurs chevaux
+d'affreuses dépouilles humaines.
+
+Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l'habitude de
+pratiquer l'éviration sur l'ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur
+vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire
+jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'éteindre leur race entière.
+
+En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des
+musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout
+contre les chrétiens. Aujourd'hui, que la force est à la chrétienté, ils
+sentent qu'ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du
+droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et,
+lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces
+actes qui font frémir l'Europe, ils s'empressent de les désavouer, et
+l'opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la
+cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus
+civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on
+l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors portée de cette opinion publique de
+l'Europe qui pèse sur lui, l'obsède et en a fait cet être rusé,
+astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de
+nos coreligionnaires, et les leurre de l'espérance de sa transformation,
+on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme
+implacable, et on ne s'étonne plus que, dans cette lutte sans témoins,
+au centre de l'Afrique, il ait osé entreprendre d'effacer le
+christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de
+plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop
+souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s'habituèrent à
+déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites
+depuis. C'est un phénomène étrange et qu'on retrouve en tous pays, que
+la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu'ils réprouvent
+eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et
+tous néanmoins s'en rendaient coupables à l'occasion; mais dès le
+lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces
+de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d'en parler. Mes
+représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l'influence de ces idées
+généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement
+jusqu'aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus
+de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement
+admis qu'un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un
+ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s'opérait plus
+lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre
+d'ennemis qu'ils ont tués, et sont autant de titres à l'avancement.
+
+Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entrée, chantant
+en choeur une espèce d'embatérie. Le Lidj Dori fut placé sur un haut
+alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué ou fait des
+prisonniers, vinrent l'un après l'autre débiter leur thème de guerre
+devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses armes,
+desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes, pour
+raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortége obligé,
+arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des civières.
+
+Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire la
+sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.
+
+Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s'abstiennent de
+viande, de lait, de beurre, d'oeufs, et, dans quelques provinces, même
+de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et ils
+s'abstiennent de boire jusqu'à ce moment, excepté le samedi et le
+dimanche, où ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'à
+l'état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée
+_nouk_, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur propre
+témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent aucun fruit
+et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de jeûne, à
+quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches, de fèves
+ou d'autres grains, et fortement relevées d'épices qui les aident à
+manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime en
+buvant d'une bière épaisse nommée _tchifko_, faite avec de l'orge et
+d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent habituellement que de
+l'hydromel, font alors usage de cette bière, qu'on dit être fort
+nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à table, boivent du
+miel auquel on n'a ajouté que l'eau strictement nécessaire à la
+déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le moindre retard
+leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le miel pris de cette
+façon fait supporter plus facilement le jeûne du lendemain. Les prêtres
+accordent la dispense ou confirment sans difficulté les décisions
+individuelles prises dans les cas dits d'urgence. Néanmoins, on peut
+dire que la grande majorité des Éthiopiens observe le jeûne du carême,
+celui d'une quinzaine de jours en l'honneur de la sainte Vierge, et
+celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Les gens rigides
+s'astreignent de plus au jeûne dit des Apôtres, qui dure près de deux
+mois, et à d'autres jeûnes dont l'ensemble forme près de la moitié de
+l'année. Montesquieu attribuait aux jeûnes des Éthiopiens leur
+infériorité dans leurs guerres contre les Turcs. Mais ces derniers ont
+le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon compte, j'ai fait campagne avec
+les Éthiopiens pendant plusieurs années; je les ai vus combattre en
+carême et en d'autres temps, et je n'ai pas trouvé que les jours de
+jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent la faim, la soif, les
+longues marches, avec une facilité telle que, sous la conduite d'un chef
+habile, ils épuiseraient aisément une armée turque, sans recourir au
+combat. Ayant encore moins de besoins que l'Arabe, ils ont, comme lui,
+la faculté de pouvoir passer sans transition de la famine aux excès de
+l'abondance; mais ces qualités, si précieuses à la guerre, ne suffisent
+pas à contrebalancer la grande supériorité que les Turcs avaient du
+temps de Montesquieu, et qu'ils ont encore aujourd'hui, par la quantité
+et la qualité de leurs armes de guerre. Sans doute, le courage, comme
+toutes les vertus, emprunte quelque chose à la nourriture; mais
+heureusement il puise son existence à de plus nobles sources.
+
+Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les soldats,
+n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante, passèrent
+une partie de la nuit à boire.
+
+Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine quand
+nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours
+nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans
+l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours
+s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore
+que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la
+couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche
+tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le
+poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait
+engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un
+coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à
+son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les
+oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et
+maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre,
+son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait
+le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser,
+appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant
+nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent
+la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds
+d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes
+attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un
+animal sauvage.
+
+Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la
+guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se
+tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en
+éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la
+moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux
+environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous
+forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent,
+annonçant la présence de l'ennemi.
+
+C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à l'approche
+du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient de ce rire
+particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques; plusieurs
+débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre; quelques-uns se
+recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient malgré eux leur
+incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles refrains de chants
+guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure perte. Quoique peu
+inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous attendre, et,
+profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia dans la
+forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrière-garde,
+en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessèrent
+personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, et, vers le
+milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle Kuddus
+Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.
+
+Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée située
+entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée s'ouvre et
+s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du côté de
+l'Est, par la réunion des collines.
+
+Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se
+consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait
+m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là.
+Avant le jour, je me mis en marche.
+
+La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une
+végétation pressée, où dominait le gracieux _Kerhaa_ (espèce de bambou),
+et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient assez que
+peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux,
+l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands étaient
+revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier indiqua
+l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une clairière, et un
+soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et bordés d'une
+mousse épaisse:
+
+--Voilà l'OEil de l'Abbaïe.
+
+Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins
+bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui
+les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent
+à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me
+démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent
+perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux
+mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long
+intervalle.
+
+--Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au coeur de la terre.
+
+Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes sauvages.
+Je me disposais à faire un tour d'horizon à la boussole et à observer la
+latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant absolument à
+tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous repartîmes
+aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de Kouellèle
+Kuddus Mikaël.
+
+Le nom de Guiche Abbaïe, qu'on donne aux sources mêmes, s'étend aussi au
+district qui les renferme, ainsi qu'à la montagne la plus saillante
+parmi celles qui forment cette vallée.
+
+J'étais le troisième Européen qui atteignait l'emplacement de ces
+sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les
+quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du
+fleuve célèbre qui en découle. Après l'avoir côtoyé et enjambé plusieurs
+fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et
+humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes,
+et la facilité avec laquelle s'élève un conflit d'opinions relativement
+à l'élection d'un cours d'eau principal du milieu d'un réseau de
+tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable
+origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder
+comme raison déterminante l'étendue relativement plus grande du bassin
+d'un des affluents? S'en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus
+éloignée de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du
+courant? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif
+des eaux, ou enfin ne se fixer que d'après la dénomination acceptée par
+les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble
+avoir été motivée par des raisons opposées? Mais je laisse ces
+questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître,
+à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre; ce qui
+m'importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l'Abbaïe,
+c'était l'étude des populations qu'il fallait traverser pour les
+atteindre.
+
+En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l'Abbaïe se dirige
+d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer dans le
+lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et en
+contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du
+Metcha. Près de Bahar-Dar, l'Abbaïe débouche du lac sous la forme d'un
+large déversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et
+rétréci, il sépare du Gojam, d'abord le Bégamdir, puis l'Amhara, l'Ahio,
+le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et
+l'Amourou. Plus bas, il sépare l'Agaw-Médir et les nègres qui
+l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche,
+pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak,
+le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc,
+et quelle que soit l'opinion des géographes en amont, ces derniers
+s'accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant
+sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve
+Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote,
+le Metcha et l'Agaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique
+de Gojam, forment au milieu de l'Éthiopie une vaste presqu'île terrestre
+dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.
+
+Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos compagnons,
+qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle nous avions
+accompli notre longue marche; ils n'avaient compté, dirent-ils, nous
+revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en pays relevant du
+Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été prévenu, je m'en
+serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur
+notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites journées, sans
+précaution et en marchant à la débandade; en approchant de leurs
+villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous fûmes bientôt
+réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir quitté Guiche
+Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le Dedjadj Guoscho,
+et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous masquait la
+ville.
+
+Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et demander
+la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la victoire sur
+Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville qu'un
+va-et-vient continuel: des amis envoyaient à mes compagnons des toges,
+des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre ou des
+sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux
+frais, des boucliers relevés d'ornements en cuivre ou en vermeil, des
+selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l'éclat de notre
+petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'être baigné dans un
+ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un
+pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et enfin une
+toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se
+mirent en selle; les soldats, déposant leurs toges, se rangèrent en
+masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas gymnastique,
+précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.
+
+La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et
+l'arrivée d'un Européen étaient des appâts plus qu'ordinaires pour la
+curiosité des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se
+pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du
+Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle,
+s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire.
+Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et,
+s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra
+seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.
+
+La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras,
+était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace
+libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga,
+dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la
+place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de
+l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt
+ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à l'affaire contre Aceni
+paradèrent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant
+leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des
+ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le
+nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui
+leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura
+longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place,
+était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.
+
+Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans une
+jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et coquette;
+une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un petit alga
+garni d'un tapis était au fond; afin de me soustraire aux curieux, deux
+eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la Waïzoro Sahalou,
+femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa
+maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient les mets que
+je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que tout ce
+qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de ses
+suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le Prince,
+à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. Comme
+j'achevais à peine, je m'excusai; mais il me fit dire que, dussé-je,
+malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander des viandes
+à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu'il était
+mon hôte, qu'en ma compagnie.
+
+On m'attendait pour le _Benedicite_. Le Prince m'indiqua un tabouret à
+la tête de son alga; je sus plus tard que deux personnages jouissaient
+seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant qu'on
+mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit
+l'hydromel, et se prolongèrent durant une couple d'heures. Les restes de
+la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui,
+debout, avaient assisté au repas; quelques-uns étaient en loques; ils
+reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place.
+Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque
+de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de
+gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même
+table, et de devenir ainsi les compagnons ou _comites_ du Prince, dans
+l'acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit les
+grâces; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs amphores
+vides; on emporta la table, et l'huissier fit évacuer la maison, à
+l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les
+pages prennent alors le service; un huissier reste à l'intérieur, mais
+chargé seulement de la porte; une femme de confiance tient l'amphore
+d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du maître ou de ceux à
+qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient
+familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire règne la plus franche
+gaîté.
+
+Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après une
+étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères,
+imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa
+nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous
+aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage
+tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les
+moeurs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de la
+Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.
+
+Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de l'attention.
+Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de justes bornes la
+curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. La nuit était
+très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux
+incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le bruit que
+faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la consigne. C'était
+un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait me tenir
+compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu l'arabe,
+circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, le Prince
+ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier.
+Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et prétendait,
+vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les moeurs, la
+langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses,
+s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; il me dit
+qu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, et d'un
+prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du Dedjazmatch
+qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques
+instants après un page m'apporta ce message:
+
+«Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, du
+moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya
+trois peaux de lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux
+que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hôte dont le premier
+désir a été satisfait.»
+
+Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette
+attention, le page revint avec deux autres peaux.
+
+--Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu'une pèlerine en peau
+de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus
+intrépides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te
+les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi
+la plus belle.
+
+Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis
+dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en
+apprenant quel usage j'avais fait de son présent.
+
+--Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous
+faites litière de ce qui est la décoration de nos plus vaillants; mais
+puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, le mieux est que
+tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras du choix.
+
+Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec
+bienveillance:
+
+--Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu désirais
+avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m'apprendront les
+souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me révéleront ceux
+que tu feras en rêve.
+
+Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels il
+m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier était
+toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; l'autre,
+joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchèrent
+mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:
+
+--Que Monseigneur assure à Mikaël[11] qu'Ymer est ici pour lui
+complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que j'ai; qu'il
+choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour moi un
+nouveau prix!
+
+ [11] C'était de mes noms celui que j'avais pris, comme étant familier
+ aux Éthiopiens.
+
+--Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que tu
+possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.
+
+Et, s'adressant à moi:
+
+--Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie pas à ce
+gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout propos.
+Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air
+raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre
+Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour,
+chacun s'évertue à te prouver du dévouement.
+
+--Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée[12]! reprenait Ymer, est-ce que
+Monseigneur ne congédiera pas ce pronostiqueur? Fâcheux beau-père! Ah!
+pourquoi sa fille était-elle si jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une
+orpheline; c'est un conseil d'ami que je te donne.
+
+ [12] Un cavalier pénétra dans l'asile de Martola Mariam, en Gojam,
+ malgré la défense de l'abbé, et il en sortait après avoir commis
+ quelque acte de violence, lorsque son cheval s'abattit sous lui et
+ lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le relevèrent, qu'au moment de
+ l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle était dédiée l'église de
+ l'asile) lui était apparue dans les nuages avec un visage courroucé.
+ Le peuple y vit un miracle, et l'église est connue aujourd'hui sous
+ la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.
+
+Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; c'étaient
+des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s'aimaient
+sincèrement.
+
+L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs; il n'avait
+auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec
+leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire
+leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui
+entretenait une grande animation à Dambatcha.
+
+La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour s'informer
+de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez elle. Le
+Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de
+réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant
+que possible, me tenir à l'écart de la vie intime de mes hôtes. Le
+Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus pas lieu de
+m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, qui se
+préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être. Elle
+disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes soeurs, elle
+devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu de
+famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence
+aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche,
+dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus
+délicate.
+
+Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je
+l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda
+si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une
+lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne
+montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire
+attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable
+pour lui, le Prince se contenta de dire:
+
+--Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour le moment du
+combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays
+montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.
+
+Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne.
+Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu
+tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression
+éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités
+de ma nouvelle monture:
+
+--Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner avec
+moins de fatigue.
+
+De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais de
+ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il
+ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait
+servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie
+bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de
+clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le
+cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me
+conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en
+avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes
+honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de
+Polémarques indépendants s'attribuant le droit de les conférer;
+néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un
+semblable harnais.
+
+Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement, partageant
+mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince,
+Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais croître mon
+affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait des notables
+curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais des moeurs,
+des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations; je
+leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres; je leur apprenais
+que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France, et que cependant
+ma qualité de Français me protégeait depuis notre territoire jusqu'au
+Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à quel point les forces
+des puissances chrétiennes de l'Europe étaient supérieures à celles de
+l'Islamisme et de l'Asie entière. Ils me répondaient:
+
+--Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient
+le contraire; mais il doit en être comme tu dis; les paroles du Livre
+n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le monde?
+
+Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux
+et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me
+questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente.
+Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me
+regardait; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par
+déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie
+personnelle.
+
+Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon
+voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable,
+et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre
+des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à
+Dambatcha, où, de même qu'à Gondar, ils habitent un quartier séparé de
+la ville; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du
+Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient même
+leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit
+un soir, après souper:
+
+--Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à charge.
+
+Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était
+agréable, et qu'à mon retour de l'Innarya j'espérais, s'il le trouvait
+bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.
+
+Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il
+consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo,
+Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de
+rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on
+envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin
+un silence qui me pesait.
+
+--Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux auspices, le
+sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam
+n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excité leur intérêt, et
+mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai hâte de
+terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour causer avec
+toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude. Nous espérions
+d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, que nous te
+sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon nos moyens,
+de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à l'idée de sa
+durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, non pour
+regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers,
+ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne cherche pas,
+en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est plus d'une
+façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous paraît la moins
+prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue fera naître chez
+ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurité du paganisme; on dit même
+qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants
+musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront à la première
+occasion; et quand cela ne serait pas, ta manière d'être est
+inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos yeux d'infamie, ne
+fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin,
+dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays? Tu ne
+nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos sources, et tu ne
+parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui
+serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune et trop absorbé
+par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une
+connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que moi, et
+qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes instruits que
+nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner, et des
+théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages connaissant
+les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront
+s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de
+notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous
+accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré tout, le
+désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que nous
+poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu notre
+armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j'ai
+vécu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conservé des relations
+amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te
+recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans
+les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas
+de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël; tu dois sentir que tu
+as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en
+t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.
+
+Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu'en quittant
+famille et patrie pour voyager, j'avais plus compté sur la protection de
+Dieu que sur celle des hommes, et que j'étais d'autant plus sensible à
+l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insensé de méconnaître
+ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion
+d'une curiosité inexpérimentée; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance
+sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y
+faire introduire par les alliés qu'il y avait conservés.
+
+À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses familiers
+s'entreregardaient. Quand j'eus terminé, le Dedjazmatch inclina
+légèrement la tête; puis se redressant sur son alga, il donna l'ordre de
+faire entrer le monde, et il commença l'expédition des affaires avec son
+calme habituel.
+
+Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro
+Sahalou.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS[13], DITS GALLAS, DU KOUTTAÏE ET DU LIBEN.
+
+ [13] Ce mot, dont la composition ressemble à celle du mot hidalgo,
+ veut dire fils d'homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel; mais pour
+ simplifier l'introduction dans notre langue de ce terme de relation,
+ je formerai le pluriel d'Ilmorma en ajoutant un _s_ au singulier, ce
+ qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indigènes.
+
+
+Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une
+campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour
+j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un
+timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux
+qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch.
+Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en
+Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il
+voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il
+ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou
+Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la
+campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à
+neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à
+quelques milles de la ville.
+
+Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la
+vie militaire éthiopienne.
+
+L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux
+javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond,
+comme le _clypeus_ romain, et garni d'un umbon ou partie proéminente au
+centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de
+deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie
+légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à deux
+tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et
+recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux
+tranchants, rappelant beaucoup le _harpé_ des gladiateurs thraces. La
+poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune
+sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge,
+sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme
+de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1
+mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a
+une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une
+grande variété de formes; on y retrouve l'_espafut_ longue, large, à
+deux tranchants, la _framée_, la _demi-pique_, la _guisarme_, la
+_tragule_, l'_esclavine_, le _carrel_ et la _zagaye_. L'extrémité
+inférieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de
+contre-poids et de frette.
+
+Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les
+demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils
+très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau
+cheval.
+
+Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles,
+recouvertes de peau de boeuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées
+parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par
+un arçon droit à courbet et un troussequin faits d'un bois très-léger
+recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces.
+Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l'étrier antique, ne
+permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa
+laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du
+cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au
+troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté
+du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une
+poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de
+course. La tête du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe
+est passée à l'arçon, et d'une têtière sans sous-gorge. Une lanière
+étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six
+petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et
+miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui
+des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rênes sont comme
+celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier
+porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un
+tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au
+besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l'arçon un
+faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à cheval en fauconnier,
+c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude
+provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne
+pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté
+gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens portent le sabre au
+côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de
+long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en cuir de boeuf: il excite
+aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'éperons. La plupart
+des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne
+les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos
+chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des
+chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l'ensemble de
+leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux,
+familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent
+subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien
+moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé
+dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre,
+mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune
+ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat,
+quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques
+les premiers chevaux de guerre du monde.
+
+Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou
+deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du
+bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la
+_harasse_ des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le
+fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est motivée
+par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté
+gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un
+ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le
+corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement
+d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc
+gauche à blesser le col de sa monture.
+
+Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à mèche.
+Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des mèches
+prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement un
+bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité
+d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ
+un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine,
+lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de
+cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent
+d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en
+est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour
+tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent
+aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez
+bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en
+fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent
+d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme
+de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont
+en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou
+kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir
+remplacent les capucines.
+
+À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est
+constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa
+javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un _enkassé_ ou
+fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par une
+forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus
+pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu
+porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre,
+il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui
+conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et
+tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert
+à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour
+construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter
+les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la
+campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes
+les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux
+Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à
+la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au
+même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et
+une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.
+
+De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des
+Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en
+vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et
+diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20
+centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane
+doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix
+hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est
+faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au
+moyen d'une espèce de _lemnisque_ écarlate; elle ne se donnait qu'aux
+cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait la peine
+du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à l'ennemi.
+Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le
+premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'armée une bande de
+la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de fixer à l'umbon de son
+bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant une retraite, recevait
+une queue de lion qu'il portait également à son bouclier; et celui qui
+avait tué un lion avait droit d'y accrocher également la peau d'une des
+pattes de devant armée de ses griffes.
+
+Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des
+pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire,
+en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes
+d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en
+argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en
+combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de
+nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un
+combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul
+le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil,
+comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon
+de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui
+remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de
+couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de
+leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille
+de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.
+
+Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la
+plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec
+laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont
+distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en
+argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont
+celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus
+de valeur.
+
+Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient
+une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, n'ayant qu'une
+ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entrée de la tente
+du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des huttes, toutes
+tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de selle, les
+sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme
+un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se
+trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en
+bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers
+services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d'être au complet.
+Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, ses quatre chevaux et ses
+trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers
+et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages
+se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente;
+celle de la Waïzoro était enveloppée d'une obscurité discrète, qui
+laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des
+chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et
+les cris et la rumeur qui s'élevaient du camp, cessèrent vers le milieu
+de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point
+du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie
+nocturne par leurs travaux et leur caquetage; à la lueur des feux, elles
+s'occupaient de l'émondage des grains, de leur mouture ou de celle des
+condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient
+ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous
+un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre
+avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner
+le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les
+travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste,
+et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques
+bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire
+qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un
+campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage
+de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent
+presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent
+les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le
+plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les
+fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain
+merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes.
+Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait
+paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait
+avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens
+semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une
+aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le
+signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux
+premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe
+foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.
+
+Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une
+animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la
+réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée
+d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne
+faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents
+de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse
+en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et
+les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les
+chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et
+autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du
+maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière
+lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également.
+À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs
+chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets;
+le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages,
+valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions
+prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les
+cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche.
+De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le
+son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de
+quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et
+droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde
+qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque
+de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des
+chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course,
+chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers,
+javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du
+fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant,
+le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait
+la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant,
+réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques
+images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes
+sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie;
+des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles;
+les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses
+entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un
+moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel;
+une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été
+d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits.
+D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies
+qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers
+demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec
+sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et
+d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder
+passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du
+Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses
+compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à
+Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté
+de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et
+impérieux, usité par ceux qui réclament justice.
+
+Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un
+soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin
+aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.
+
+Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long
+de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup de
+petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que
+le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui
+amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une
+faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le
+plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée
+de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les
+hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et
+l'on entendait dans le lointain un choeur militaire qui grandissait en
+se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le
+brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit
+cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses
+hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche
+également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir
+rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et
+le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers
+étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique
+et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et,
+en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de
+vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et
+s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour
+le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit
+selon l'usage:
+
+--Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.
+
+Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du
+Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.
+
+Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence
+de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant étrangers
+que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition
+contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam,
+affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue
+prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté,
+les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance.
+Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions
+l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans
+la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; ensuite, revenant
+sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du
+Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas
+n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence entre le
+Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos
+frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi
+à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent
+auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre
+des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux,
+bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre.
+Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces
+envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous
+avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui
+fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus d'ennemis
+contre qui faire campagne.
+
+--Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu
+ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais
+heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux.
+Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de
+m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux,
+tous se ligueront contre nous.
+
+Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute
+de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au
+Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de la décadence
+de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la
+première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud
+de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et
+Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à
+l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle,
+il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au
+Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en
+s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont
+fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de
+conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors
+en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un
+retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de
+traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et
+fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont
+répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus
+souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas
+d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que
+d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes
+auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui
+désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en
+Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent
+quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les
+résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs
+ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent,
+par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un
+nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi
+repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque
+désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et
+s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils
+reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières.
+Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec
+leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi
+les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on
+comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans
+le Damote.
+
+Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les
+guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à
+l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses
+largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce,
+et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il
+finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa,
+originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de
+restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le
+Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître
+Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne
+occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de
+la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda
+pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à
+l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture.
+Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant
+lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la
+même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe,
+et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras
+Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment,
+il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il
+se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse
+que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de
+quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à
+l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite
+pendant qu'il en était encore temps.
+
+--Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir
+combattu.
+
+Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de
+soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit
+dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un
+messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de
+l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa
+prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième
+baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en
+trouvant un dont elle égalait la taille:
+
+--Que fait ton père? lui dit-il.
+
+--Il travaille aux champs.
+
+--Oh! moi, père d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais
+militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va,
+dit-il au messager, dis à Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse
+en terre chrétienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai
+donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui.
+Dis-lui que ma chaîne me pèse.
+
+ [14] Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie
+ _lumière_ en langue ilmorma ou galla.
+
+ Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race
+ ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom,
+ qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert
+ à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas
+ surtout, il est messéant d'appeler un homme par son nom
+ patronymique; on l'appelle en le désignant comme le _père_ de son
+ fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler
+ de Zaoudé ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de
+ Guoscho, ou bien père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre,
+ chaque guerrier se désignera lui-même d'après cet usage, ou si son
+ père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au
+ moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme
+ dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père
+ d'Ipsa!»
+
+ Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne
+ séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent
+ de _père_ l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent _ses
+ fils_. De plus, le mot _père_ exprime pour eux l'idée de propriété,
+ et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils
+ demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. _Père
+ d'Ipsa_ veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est une
+ conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit
+ ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute
+ société: l'autorité, la paternité et la propriété.
+
+À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote.
+Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du
+paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que
+l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa
+mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de
+mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la
+dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à
+fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit
+complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se
+réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de
+maladie, la neuvième année de sa captivité.
+
+Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient
+voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une
+chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs
+moeurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au
+pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui,
+grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république.
+Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs
+reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser
+leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant
+mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui
+et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les
+frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous
+nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché
+d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas
+flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles
+enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait
+l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.
+
+Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il
+recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses
+troupes, il faisait essayer devant sa tente.
+
+--En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de
+bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en
+sois dépourvu.
+
+Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion
+européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse
+désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les
+montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un
+jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait
+avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître,
+il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau
+cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par
+saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et
+entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était
+conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux
+animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de
+ses formes.
+
+Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le
+Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les
+chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas
+encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente,
+un huissier vint de sa part me rendre ce message:
+
+--Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec toi?
+Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées sans
+intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma confiance.
+Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?
+
+Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me dire:
+
+--Voici la parole de Monseigneur:
+
+--Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. Tu as
+vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint
+l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie
+et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te
+l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes
+prédilections sur moi.
+
+Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer
+me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais,
+fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je
+sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me
+sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans
+appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.
+
+Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il
+est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en
+comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de
+ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus
+affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité
+de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une
+dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont
+ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs
+yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social;
+c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais
+déjà contracté, selon les moeurs du pays, comme un premier engagement
+moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux
+yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à le suivre, à
+participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne
+fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée jusque-là,
+j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux;
+j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits; je
+cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et hostile de
+ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.
+
+La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour
+Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous
+allions décidément envahir le Liben.
+
+Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures
+les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. En face
+de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, à pic en
+plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrière nous
+se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme
+perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi à l'écoulement
+des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées,
+poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et
+d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle
+d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne
+s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient
+presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la
+plante des pieds.
+
+Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de
+l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort
+nombreux dans le fleuve.
+
+Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et
+le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son lit,
+encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales
+et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne
+féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des
+maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble
+recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des
+profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de
+l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui
+coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des
+torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont
+infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition
+divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la
+fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le
+surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées
+dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance
+proverbiale depuis l'origine des siècles.
+
+Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit
+avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant,
+l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures
+des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un grand
+nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement
+cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous
+attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans
+l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes
+affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant
+derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux
+seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des
+bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la
+marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique;
+prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut
+foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs
+s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les
+fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens
+sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs
+troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus
+rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint,
+et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale
+richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de
+contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous
+les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer
+des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât
+une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du
+terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative
+l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos
+combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes,
+impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.
+
+Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte près
+d'un magnifique _warka_. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde
+nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à
+cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'élancèrent en
+poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent
+par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; nous entendions
+encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et
+la solitude où nous restâmes étaient saisissants; notre armée s'était
+dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette
+d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes
+voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira
+sous sa tente plantée à l'ombre du warka.
+
+Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays deuga,
+et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des
+dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les
+troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse
+et spacieuse.
+
+Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que
+l'oeuvre de destruction commençait.
+
+Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, trois
+cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever
+aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à
+regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous
+perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua
+la façon dont il conduisait la guerre.
+
+Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre
+d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les
+ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants
+n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à
+six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond
+comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de
+meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement
+courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60
+centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer
+large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils
+excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers
+envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie,
+une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une
+portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue
+de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à
+fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et
+surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un
+retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les
+accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des
+Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de
+diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration
+du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que
+ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque
+dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs
+que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une
+surprise de cette nature.
+
+L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le
+souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des
+plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et
+sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus
+chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont
+elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.
+
+Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs
+thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines
+appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins
+et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux
+des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces
+tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui,
+quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du
+soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le
+lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:
+
+--Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te
+paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés
+que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos
+femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens
+les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors
+leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à
+notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos
+paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des
+représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent
+isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent
+par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles
+deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités
+sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs
+relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les
+atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces
+circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis
+sûr.
+
+Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai
+contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage,
+devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à
+l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu,
+qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le
+malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson
+composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit
+d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par
+interprète le récit suivant:
+
+--Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai
+deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je
+revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par
+vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes,
+mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me
+trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie
+qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille
+avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis
+réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit,
+puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon
+corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est
+voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé,
+fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en
+mourant.
+
+Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous
+firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru
+le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère
+et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre
+de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute
+la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces
+infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais,
+afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire
+escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre
+leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon
+fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce voeu d'un
+moribond, que je m'y rendis.
+
+L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui
+les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui
+adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment
+à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les
+circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez
+les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue
+du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses,
+des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets
+les plus salutaires.
+
+En partant, le blessé me dit:
+
+--Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque
+chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes,
+dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait
+rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton
+frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam,
+et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un
+jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses,
+du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme
+un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers
+moi. Si je suis revêtu de _la toge qui ne s'use pas_ (la terre), mes
+fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous
+fais retombe sur toi comme une pluie!
+
+La femme, qui était jolie, ajouta:
+
+--Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon
+pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son
+beau-frère.
+
+J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat
+était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé
+était désormais considérée comme veuve.
+
+Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les
+woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous
+les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du
+camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources
+dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin.
+Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales
+annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal,
+l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp;
+cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge,
+porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route;
+l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se
+présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu
+d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde
+n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces
+passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre
+déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du
+Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur
+les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient
+vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient
+quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes
+d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes
+sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine
+d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.
+
+Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines
+boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils
+attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré
+les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous
+assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et
+tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou
+des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous
+tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et
+nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se
+voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut
+Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla
+s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être
+écouté:
+
+--Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il.
+Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser
+sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes
+carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi.
+Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur
+nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour
+promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays,
+entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au
+désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous
+détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu
+écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait
+prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a
+que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos
+enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous
+nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour
+choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux
+vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui
+n'a de valeur que pour ses enfants!
+
+C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en
+armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant
+attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria
+d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se
+présenta en disant:
+
+--Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.
+
+Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le
+harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un
+ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il
+froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:
+
+--Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas?
+Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous
+servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.
+
+Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des
+Gallas:
+
+--Assurance! voici le prisonnier.
+
+Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des
+projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent
+blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince,
+qui lui dit:
+
+--Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.
+
+Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp
+pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés.
+L'ennemi nous cria:
+
+--À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.
+
+Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce
+fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.
+
+La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas
+éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur
+faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et
+leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers
+habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les
+nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante.
+Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère
+escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos
+nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers
+l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous
+devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des
+troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses
+avantages.
+
+L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort
+beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec
+prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant
+eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où
+ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au
+lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont
+éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et
+ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient
+recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre,
+ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations
+qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les
+arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la
+verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage
+une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le
+climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des
+habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises,
+font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on
+voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en
+glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le
+site:
+
+--Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas
+chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!
+
+Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que
+nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs
+compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain
+avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le
+Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de
+la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un
+immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et
+la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à
+l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de
+se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.
+
+Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui
+nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le
+désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le
+Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita
+du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et
+pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le
+camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec
+quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant
+qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma
+javeline; mon drogman, un peu à contre-coeur, faisait le quatrième. Aux
+timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de
+l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les
+oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle,
+s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique
+nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent
+servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain
+devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla:
+_Hallelle! hallelle!_ signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois
+hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze
+Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à
+leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les
+Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les
+uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop
+d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en
+bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la
+berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des
+injures.
+
+Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de
+millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu,
+courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha
+de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.
+
+Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé au
+mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième
+avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait
+lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance,
+jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un
+quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement
+mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux
+blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position
+s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre
+sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée;
+ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et
+pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux,
+favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement
+ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:
+
+--Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi
+vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!
+
+Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que
+d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite,
+de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis
+on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur
+un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.
+
+Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et
+celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes
+à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet que
+produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers,
+ferma la marche.
+
+Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur
+notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de
+vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond
+pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus
+d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous
+décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux
+roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur
+échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait
+de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un
+télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de
+rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa
+mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans
+le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un boeuf égorgé, dont
+la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils
+s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour
+du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un
+d'eux, fit détaler les trois autres.
+
+Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où
+l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans
+des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts,
+se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis
+nous dit:
+
+--Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.
+
+Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs
+des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à mêler les
+applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l'assaut
+d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait
+brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. Un
+des nôtres le mit sur son cheval.
+
+Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et
+marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous
+les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes
+l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute
+commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils
+eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria
+de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de
+l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus
+loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers,
+coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de
+notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent
+l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des
+fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.
+
+À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la
+bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part
+était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.
+
+--Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse
+donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta
+promenade.
+
+Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander.
+Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la
+coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener
+au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée.
+Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les
+trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du
+soir.
+
+J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu'on
+me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne
+tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir
+sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du Prince,
+pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit
+n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son étape bien
+plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre
+l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions
+accéléré le pas. Les moeurs militaires indigènes tolèrent des escapades
+de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit d'aventure
+qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu
+compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto,
+un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant,
+crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière folie de jeunesse. Ce
+qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance
+d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par l'arrière-garde.
+
+Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué était
+dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en
+aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on retira de
+l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes
+gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure:
+
+--En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je
+désire le remercier cette fois.
+
+En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait
+d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.
+
+L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi que
+nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous
+remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous
+ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à
+notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier
+éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.
+
+Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la
+vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions
+gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes,
+Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays
+alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait
+incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer
+le _kibleh_ ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta
+comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin,
+c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était
+tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas
+en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à
+lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de
+graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on,
+des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de
+détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs
+flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant
+l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à
+la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après
+environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.
+
+Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d'une
+petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à supposer
+qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était
+celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des
+péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure; des
+fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l'on voyait
+l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les
+rendre victorieuses.
+
+--Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques
+broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle
+disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força
+notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais
+lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son
+intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un
+tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs
+reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les
+superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux,
+en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On
+poussa des hourras.
+
+--Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je venir
+camper ici, il faut que je la détruise.
+
+Au moyen de forts _enkassés_, espèce d'épieux, on la déchaussa à
+grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse;
+on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de
+combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un
+immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la
+brisa; et, jaloux de compléter l'oeuvre de destruction, on combla sa
+large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument
+d'idolâtrie.
+
+Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées
+d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant
+dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous
+venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient
+fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur
+cavalerie pour intercepter notre retour.
+
+Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos neuf
+cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos
+gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch
+ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement
+que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir à se
+signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les
+mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux de
+combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs
+palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en cette
+circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et
+croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous
+nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre
+cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.
+
+On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en
+véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les chefs
+se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire du
+bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué
+comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement.
+Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses
+armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux cents cavaliers
+environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes
+à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; chaque corps étant à
+environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas
+gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on estima à plus de
+deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de
+l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à
+cette manoeuvre. Nos trois corps serrèrent les distances; éclaireurs,
+flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et
+prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d'arrêter
+l'avant-garde, et la décision qu'ils mirent à la charger nous donna lieu
+un instant d'appréhender que la mêlée ne s'engageât. Mais des
+contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le
+combat d'escarmouches; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à
+avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur
+place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu,
+mais s'enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux
+fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de
+ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l'ayant chargé en
+force une fois dans l'intention de nous couper, s'en détournèrent à
+portée de traits et ne s'attaquèrent plus qu'à l'avant ou à
+l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à
+droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi
+retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses
+et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à
+des manoeuvres d'une physionomie nouvelle. Après des tentatives
+infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer
+l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois.
+Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à cheval, quitta
+sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une
+trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les
+plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à
+faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui
+tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre
+frissonnante souriait de ce sourire particulier à l'homme énergique qui
+s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté
+de nos fantassins, il leur cria:
+
+--Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.
+
+Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute prise
+sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas
+s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des
+nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle,
+fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre
+parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous,
+étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti
+échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des
+hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de
+fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la
+plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se
+disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses
+que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des
+boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les
+injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les
+crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant
+résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur
+du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si
+désordonnés en apparence.
+
+Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert
+pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les
+devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent
+résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur
+première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se
+dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une
+halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu
+après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement
+coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une
+pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre;
+mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que
+lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un
+groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute,
+d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener
+le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de
+notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés
+encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des
+cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous
+rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup
+une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener
+tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de
+2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si
+les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous
+probablement n'eût rejoint l'armée.
+
+Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions
+défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est grâce au
+manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre
+retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute
+l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d'Asie, prévaut le
+principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-même,
+il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit
+affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite des affaires,
+qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent
+au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande
+majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils répondent à
+une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le combat débute,
+en général, par un échange plus ou moins répété d'attaques, de retraites
+et de retours offensifs; et ces préliminaires amènent le combat de pied
+ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales
+qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions
+préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent
+sans en venir à une mêlée; comme encore la victoire peut dès ce moment
+se décider si l'un des deux décèle, par un flottement ou d'autres
+signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être
+rompu et morcelé, à moins que ses champions d'élite ne lui redonnent
+l'ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont
+ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c'est à en
+profiter que vise l'ambition des plus intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas
+de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de
+course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont
+inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de
+terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un
+cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier débute de
+la même façon, seulement, comme les adversaires n'ont à se préoccuper
+que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus
+rapidement et donnent lieu à une escrime, où l'agilité, l'adresse et
+surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le
+courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers
+l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace
+de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques
+traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent,
+s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois avant même qu'un seul homme
+tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit
+de près, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait
+volte-face et prend l'offensive; et les rôles s'échangent ainsi
+successivement, jusqu'à ce que la mêlée s'engage, soit par l'effet de
+l'entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent,
+parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs
+adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre
+inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les
+Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause de la vivacité
+plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des
+kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, comme on
+le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi,
+personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de
+l'Horace vainqueur.
+
+La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus accentuée,
+les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu.
+Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient
+plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se disjoindre presque
+aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'être à
+portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet
+pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en
+accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le
+regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du
+cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les bons
+cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à l'instant
+opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à pied. Le
+moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut
+volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce
+mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande
+surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses
+chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et
+diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval
+dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers
+éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible,
+d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval
+de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un
+cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.
+
+En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le
+fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier,
+partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et
+un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se
+laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de
+cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre
+l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en
+désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les
+batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour
+tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à
+une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de
+cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement
+une action générale; ils prennent position et combattent par
+détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente
+mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur
+cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant
+rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant
+plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille.
+Les chefs ignorant l'art de manoeuvrer les masses, c'est en dernier
+ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui
+résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la
+préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins,
+mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.
+
+Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et
+protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine,
+on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection
+de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme,
+et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection
+contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne
+de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller
+attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée.
+Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un
+accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée
+des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces
+points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.
+
+Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles
+comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta
+et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de
+tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet
+ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation
+féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de
+cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces
+modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité
+martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté
+et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les
+ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la
+configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et
+kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense,
+accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et
+entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à
+se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort
+de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de
+réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant
+plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à
+présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation
+politique et de leurs moeurs plus républicaines et patriarcales que
+féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de
+forces de quelque durée.
+
+Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et
+leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus
+avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la
+castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées,
+dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service
+qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par
+des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du
+pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de
+fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles
+les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve
+dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette
+d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires,
+et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien
+entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour
+eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des
+bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces
+unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires
+aux manoeuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions
+que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement
+instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté par l'ennemi; de
+concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence,
+et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions
+qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus
+commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les
+escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie; ces
+troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des
+masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en
+trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner
+l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses
+timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le
+principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement
+des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent.
+Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer
+sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction
+décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux
+d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des
+différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement
+de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes.
+Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste
+qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manoeuvre
+improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une
+ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en
+péril sa sûreté.
+
+La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent
+complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour
+leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs,
+les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent
+plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les
+paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions
+chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon
+imprévue.
+
+Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une
+mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins
+longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux
+combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres.
+Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163
+hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une
+question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il
+n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il
+n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le
+centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier
+survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté
+d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique
+inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés,
+puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en
+relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier
+adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement
+du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère
+en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes,
+aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa
+d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la
+veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des
+dernières strophes qu'il leur chanta:
+
+ «Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère,
+ »N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies!
+ »Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant!
+ »Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»
+
+À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une
+appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent
+des termes _peu_ et _beaucoup_.
+
+Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se
+dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la
+cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses.
+Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que
+les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse
+les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui
+font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de
+rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille,
+mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude
+de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir
+aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une
+défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de
+la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se
+dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il
+arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs
+capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer
+à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes
+chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur
+le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels
+malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à
+des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les
+soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est
+consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer
+l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font
+avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur
+fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations
+verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un
+mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le
+sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.
+
+Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du
+jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus
+fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant
+aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à
+peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.
+
+Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement
+l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre,
+ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou
+par coups de mains; elles sont défendues principalement par des
+fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler
+sur les sentiers escarpés qui y conduisent.
+
+Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de
+discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et
+les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar et
+Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon
+languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à
+l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des
+chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest
+du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées
+les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié.
+Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on
+estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en
+avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen,
+que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas
+pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses
+rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus
+nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à
+trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers à
+plus de quatre-vingt mille.
+
+ [15] Ces chiffres ne représentent que des appréciations; on sait déjà
+ que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs
+ troupes, lorsqu'elles dépassent certaines proportions. Je n'ai point
+ vu ces deux armées réunies, mais j'ai parcouru les terrains occupés
+ par leurs campements; j'ai pris les évaluations, admises par tous,
+ du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait
+ ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des
+ chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à
+ des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m'étaient ainsi
+ fournis. J'ai tenu compte également de cette circonstance que tel
+ grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou
+ 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de
+ son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est
+ impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou
+ funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance.
+ Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que
+ toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu
+ près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée
+ au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il
+ n'en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et
+ ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à
+ des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De
+ plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point
+ compris dans l'évaluation de son armée, qui, d'après les
+ renseignements toujours vagues, n'aurait guère dû être inférieure à
+ 140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à
+ son ban.
+
+On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le
+chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un
+accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse,
+par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manoeuvrer
+des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une
+rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus
+indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent
+plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des
+forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées
+nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations
+qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité
+qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des
+faits de guerre proprement dits.
+
+Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les
+chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son
+importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux
+d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où
+les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à
+cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les
+fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité
+d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits
+militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de
+noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen
+d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction
+de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à
+celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs,
+très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier
+aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.
+
+Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des
+Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués
+par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à
+l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la
+fuite.
+
+Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un
+Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se
+trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque
+circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers
+s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en
+leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de
+cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent
+à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête,
+il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur
+plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement
+interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant
+tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier
+l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou
+peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet
+emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu
+de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand
+galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se
+disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans
+un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un
+cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses
+adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur
+échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux
+applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables
+s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles,
+avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à
+s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après
+quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat
+par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques
+ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les
+Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien
+moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats
+politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le
+sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo
+passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux
+cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se
+colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre
+l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient
+des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures,
+sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers;
+et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres
+sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait
+éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne
+leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.
+
+Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un
+moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils
+admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle
+contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien
+davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait
+ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses
+moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage
+le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle
+porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le
+centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion,
+bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses
+victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en
+hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant;
+l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que
+ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.
+
+Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est malheureusement
+loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve
+la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut point conclure
+de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l'ont adoptée. Les
+Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d'humanité, surtout si on
+les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals,
+les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas
+ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.
+
+Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré
+ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en
+particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est
+heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette supériorité, comme,
+heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en
+revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves,
+selon les temps, les lieux ou les mobiles!
+
+Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la
+personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de
+son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors,
+et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante
+souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature.
+Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient
+partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par
+leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs
+aptitudes et jusqu'à leurs moeurs nationales.
+
+On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout
+si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte
+organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres
+monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger
+les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont
+rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à
+la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une
+sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme,
+enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une
+obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie,
+accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir
+toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment
+religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières.
+Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en
+comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que
+leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre
+tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient
+répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de
+victimes dans leurs guerres.
+
+--Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent
+servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de
+préférence à pervertir la volonté des forts.
+
+L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être une
+utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de
+regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme,
+après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de
+vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les
+effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent
+peut-être d'être rapportés.
+
+On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la
+condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les
+rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en
+théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée
+par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement
+trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la
+produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion.
+Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des
+engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les
+rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre,
+disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et
+sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il
+dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils,
+d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses
+semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à
+en verser.»
+
+Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait
+que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils
+prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de
+guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et
+détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de
+soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de
+l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur
+les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un
+service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les
+premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de
+crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges.
+Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est
+dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à
+autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient
+un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.
+
+Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques,
+était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont les fonctions
+impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient
+s'en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens
+comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit
+encore dans les armées des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre
+ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur
+nature pacifique; la plupart repousseraient comme un déni de leurs
+droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes,
+après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par
+nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que
+partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient de ce que leur nation
+n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier
+et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction,
+qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les
+profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre
+défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et
+cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie
+militaire, épargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son
+insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur double, l'idée morale
+que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme.
+Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'éviration sur le
+champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une
+éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont
+nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel
+nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à
+comprendre qu'il pût exister simultanément chez nous un code de lois
+militaire et un code de lois civil.
+
+--Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires
+pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre; ces
+deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi
+couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est
+dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du
+bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut
+croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train
+de vous imiter avec nos bandes de _wottoadders_, gens sans feu ni lieu,
+qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de
+hasards et de rapines.
+
+Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en principautés
+rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant
+métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au
+service des Polémarques, et mettent une espèce d'amour-propre à
+guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. Quelques-uns
+reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province
+natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d'impôts leurs
+terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns
+finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se
+fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre périt par
+les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute
+fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de
+laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses
+prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les
+camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes
+sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes
+vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs
+plus précieux attributs.
+
+Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour acquitter
+le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour
+une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier l'influence
+que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D'après
+eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils
+résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement; ils
+font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que
+les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils
+désertent plus volontiers; on les entraîne plus facilement au combat,
+mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obéissance à
+la licence. Leur courage a plus d'éclat, mais moins de fond. Néanmoins,
+comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs
+préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent avec plus d'entrain à
+toutes leurs entreprises.
+
+Comme on vient de le voir, les manoeuvres sur le champ de bataille sont
+tout à fait élémentaires; elles sont produites par la coordination
+spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d'opinion
+publique, expression électrique du jugement des combattants, s'est
+développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce
+développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à
+coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les
+tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat,
+et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi,
+disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques
+campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent
+aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si
+jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs
+nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs
+impersonnels, tels que les moeurs ou l'opinion publique, et même les
+caprices de la mode.
+
+Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans
+sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes
+d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions
+qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de
+l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien
+inférieure à celle de ses propres soldats.
+
+--C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de courage,
+ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous l'avons vu. Ils
+font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force collective,
+réglée comme la leur, je préfère le désordre et l'individualité hardie
+de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se
+relever dans la vie civile; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour
+croupir dans la servitude.
+
+Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les
+armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la
+hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se
+manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il
+n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné,
+l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les
+préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans
+doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires,
+mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside
+à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la
+discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action
+de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique
+la plus universellement admirée.
+
+L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent
+piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une
+sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses
+qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves,
+et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements
+de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les
+combats moins en disproportion avec son individualité.
+
+Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y
+développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou
+d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de
+leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier
+et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement
+sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau
+d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent
+et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des
+évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous
+quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour
+venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui
+illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des
+charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer
+subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des
+pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les
+injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des
+trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et
+lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les
+collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les
+deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut
+d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui
+quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:
+
+--Tiens, voilà ce que je sais faire!
+
+Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers
+effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de
+considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons
+occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il
+en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on
+estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des
+nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés
+d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs
+de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je
+m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole
+toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler
+fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du
+soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt
+et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au
+monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me
+contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit
+rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture
+et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de
+l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole,
+chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon
+inclination pour la vie militaire.
+
+Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les
+matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne,
+et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de
+camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers
+d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu,
+dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants
+vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du
+beurre, du miel et des poules.
+
+Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui demandai
+à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce
+que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à
+rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que
+nous occupions.
+
+Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies
+pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le
+visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de
+l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie.
+La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance
+d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de
+visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence
+du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve
+quelque charme théurgique.
+
+Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on m'attribuait,
+le Prince me dit:
+
+--En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu pour eux
+nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.
+
+L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le
+lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de
+l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de
+l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre,
+il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment,
+un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de
+l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:
+
+--Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien
+des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux,
+dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; mais le Père
+du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous
+reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner
+de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y voient
+clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays.
+Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai
+deux mots pour toi.
+
+Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:
+
+--Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la
+fois.
+
+Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.
+
+Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra
+notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine
+prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En
+arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat
+musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.
+
+Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier,
+gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux
+blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune
+fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme.
+L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard,
+l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de
+voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et
+reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts
+de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment
+de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de
+l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun
+dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée
+d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu
+fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître
+ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce
+pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle
+la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à
+l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un
+naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux
+retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au
+dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme
+tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine,
+paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux
+qui se croient garantis contre les vicissitudes.
+
+En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au
+commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous
+trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le
+passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de
+l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de
+l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.
+
+Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite,
+pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, entassée entre
+le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en amont, et se
+perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla
+s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des hommes
+abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans
+le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant
+entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se
+battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en
+se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient
+s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de
+l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble,
+criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride,
+l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire
+avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au
+milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules
+et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant,
+s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on
+en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas
+comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque
+horrible cauchemar[16]. Les chefs s'égosillaient pour tâcher d'apaiser
+cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient
+à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon
+sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir
+régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi
+subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, une
+gaîté bruyante lui succéda.
+
+ [16] Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d'accord pour
+ dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent
+ ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre
+ les hommes, mais n'en suivent pas moins les détails du drame, avec
+ une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes.
+ Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la propriété et la faculté
+ d'observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s'entre-battre.
+ On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins
+ accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, les boeufs, les
+ chiens ou les moutons.
+
+Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant,
+quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les
+pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un
+pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver
+surtout, des troupes dans un camp retranché.
+
+Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire
+des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que
+l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications
+de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs.
+Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent
+qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent
+accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être
+privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le
+Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà
+ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de
+leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à
+rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe
+infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince
+débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à
+grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir
+prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier,
+les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et
+l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la
+multitude.
+
+En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde
+déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la
+fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où
+les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de
+l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des
+Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette
+maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du
+soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur
+explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens,
+de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui
+succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient
+une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner
+sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par
+celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit
+le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au
+menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs
+chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages.
+Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient
+par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres,
+ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de
+nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À
+mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs
+attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils
+s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de
+leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des
+hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.
+
+Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le
+Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et
+entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée
+poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins.
+L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le
+fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel
+d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine
+d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles;
+nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes
+aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques
+chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les
+feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes
+endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe
+s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude
+générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les
+sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment
+ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent
+jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les
+roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu
+peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la
+difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de
+notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations
+ou le fer de l'ennemi.
+
+Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les
+longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier
+hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à
+saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de
+l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux
+abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu
+à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes
+surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois
+touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point
+aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des
+poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil
+d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies
+de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition
+accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la
+bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.
+
+Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de
+l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et
+gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement
+eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient
+négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que
+de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque
+abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne
+purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens
+de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on
+s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de
+messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements
+survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma
+tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.
+
+--Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que
+nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est
+encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque
+village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous
+causerons pour chasser la faim et le froid.
+
+Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté
+pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le
+Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que
+j'allasse lui donner quelque remède.
+
+--Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas
+Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi,
+chaudement et bien repu.
+
+Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une
+grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur
+fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me
+jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie;
+on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie.
+Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui
+heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous
+mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.
+
+Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait
+d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo,
+Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ,
+était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du
+Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les
+chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les
+événements en Dambya.
+
+Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et
+d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour
+désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers,
+haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous
+les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent
+avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance
+d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers
+et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et
+rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu
+du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon
+à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions
+chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt
+qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient
+ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent
+certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment.
+Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches
+trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en
+retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs
+ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui
+grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour
+complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les
+pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur
+notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en
+guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules
+découvertes; des choeurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient
+des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence;
+derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif
+particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles
+des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées
+commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs
+plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le _Misil-Énié_
+ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au
+devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes,
+précédée par des joueurs de flûte.
+
+Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à
+une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du
+lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer
+les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la
+place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à
+tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de boeufs; les hâteurs de
+rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les
+grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement,
+écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se
+poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on
+criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant,
+planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou
+émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette
+bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour
+des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de
+distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques,
+dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs
+blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses
+et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste,
+auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre
+hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une
+soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer
+sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se
+prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de
+cette campagne contre les Gallas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.
+
+
+Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes
+huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon
+couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes
+aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles
+gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel
+s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église
+entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par
+un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se
+trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa
+femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le
+reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes
+de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en
+face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de
+rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient
+les cases des officiers, des soldats et du personnel en service
+permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes,
+cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en
+subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.
+
+Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un
+ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses
+rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de
+la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la
+rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque
+fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait
+roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs,
+afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance
+invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce
+qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des
+personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en
+invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et
+les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu
+de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses
+empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses
+qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où
+il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures
+d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires
+éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de
+leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire
+comme le géant traditionnel de leur histoire.
+
+Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; on
+découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, et
+les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux et
+nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés
+d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement
+les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef
+rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux
+nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout
+voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums,
+ainsi que des moutons et des boeufs à la chair savoureuse; les récoltes
+avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions
+matérielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-être.
+
+Je fus logé dans une grande case située entre la maison du Dedjazmatch
+et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait été
+construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de lieu
+de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, à mon
+égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait
+prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir
+besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le
+Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience
+aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il
+expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à
+ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il
+tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer
+d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus
+fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses
+veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture
+et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je
+souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je
+le tenais.
+
+Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour
+bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois
+politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit,
+il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la
+transformation des constitutions éthiopiennes.
+
+Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des
+Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national,
+qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait,
+et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec
+eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte
+partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la
+dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient
+dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et
+fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de
+philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin,
+comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot
+les Polémarques, expression de l'élément militaire.
+
+C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée
+d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa
+vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y
+puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au
+petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et
+qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.
+
+Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les équivoques,
+pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et
+des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relâchèrent le
+dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt tend trop
+souvent à désunir.
+
+Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la société
+et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant
+détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à la
+commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme
+fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains,
+dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du
+Polémarque, quoique mobile, prit le nom de _Kattama_, qui veut dire
+cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse.
+Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne
+il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres,
+humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne
+constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les
+devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.
+
+Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes
+vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais
+il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares
+traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de
+cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus
+importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence.
+Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des
+vaincus, et il a converti en injure le mot de _Debtera_ qui signifie
+clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit, subtil,
+mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.
+
+Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie des
+soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique
+mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province
+soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre
+gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus
+l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à
+courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient
+qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils
+soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les
+fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille
+ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe
+quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du
+foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique.
+Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents,
+leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en
+passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les
+Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont
+l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des
+Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque
+année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux;
+tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon
+de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et
+réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le
+gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.
+
+Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques, il
+n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle
+qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les
+industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le
+pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et
+foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir
+aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs,
+turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du
+droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement
+que leur autorité est révocable et passagère.
+
+L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur
+étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un
+titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que
+ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui,
+sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants.
+Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à
+l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de
+ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les
+titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs
+prédécesseurs régulièrement investis.
+
+Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie par
+un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou bien il
+faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les moeurs militaires
+veulent que, dans le cas où un homme qui n'est pas encore Polémarque
+s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le titre qu'après s'être
+rendu maître des timbales de son rival ou de celles d'un autre
+Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres Polémarques sont à
+la fois des dignités et des grades; ils sont personnels, indélébiles, et
+ne peuvent se transmettre sans la terre qui les confère. Dans la
+confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de Polémarque s'acquiert le
+plus souvent par des moyens violents, et les provinces de l'ancien
+Empire constituent aujourd'hui de petits États dont les uns sont
+indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel Dedjazmatch a
+commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut dire cependant
+que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités appartiennent à
+des familles de notables et souvent de princes. Tout Polémarque vassal
+d'un autre relève de l'investiture annuelle de son suzerain. Les
+Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.
+
+Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, les
+deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers
+comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le
+budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre,
+vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le
+recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs
+et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le
+nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la
+nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses
+les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour
+les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des
+brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et
+des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont
+l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs
+déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer
+en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les
+habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en
+apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur
+de les avoir pour vassaux.
+
+Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution
+générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence,
+le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués.
+Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et
+ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les
+mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux
+fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec
+adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des
+serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous
+ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins
+à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les
+rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile
+qu'ils ont à accomplir.
+
+Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj Guoscho
+avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de sa
+conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages
+seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son
+père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait
+sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun
+n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme,
+que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient
+volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand
+Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires
+d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas.
+Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au
+milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il
+nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page
+porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi
+celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains
+avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de
+s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus
+grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière
+de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait
+ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho
+transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les
+noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait
+immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de
+leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs
+fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les
+nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince
+rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les
+nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur
+poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie
+leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au
+contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers
+et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des
+divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir
+incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des
+esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu
+de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui
+apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs
+faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes,
+et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au
+conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.
+
+La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des fonctionnaires
+suivants:
+
+Le _Fit-worari_ (_envahisseur en avant_), ou chef d'avant-garde. Cet
+officier, le plus important en temps de guerre, devance l'armée avec ses
+propres troupes; il établit son camp à une certaine distance en avant de
+celui de son suzerain, dont il a le soin de choisir et de désigner
+d'abord l'emplacement; il a droit de dresser pour lui-même et pour ses
+principaux chefs des tentes blanches. Le jour d'une bataille, il est
+souvent chargé d'engager l'action, sinon, réunissant ses soldats à ceux
+de son maître, il a de droit le commandement d'une des ailes; il
+commande aussi les expéditions importantes que le Prince ne conduit pas
+en personne. Il a place au conseil, et il propose à l'agrément du Prince
+les noms de ceux qui, adjoints aux conseillers ordinaires, composent le
+grand conseil de guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du
+Grand Sénéchal, auquel pourtant il cède le premier siége. En pays
+ennemi, il jouit de certains priviléges de maraude et droits de prise;
+il a droit aussi à une part des tributs en pays nouvellement conquis.
+Lui seul, après le Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès
+de l'ennemi; pour tout enfin, il communique directement avec le
+Polémarque sans l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade
+entraîne l'investiture de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses
+vassaux; il prélève en outre diverses perceptions qu'amoindrit ou
+multiplie la volonté du Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du
+Damote devait être suivi d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues
+personnelles, et un nombre égal de vassaux directs du Dedjazmatch était
+mis sous ses ordres.
+
+Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est
+chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en
+personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est
+composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du
+Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef
+d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses
+libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage
+comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le
+Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique
+par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur
+armure.
+
+Le _Blaten-Guéta_ (_seigneur des errements_), ou Grand Sénéchal, espèce
+de _procurator regius_, grand maître de la maison. La nomination à cet
+office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un fief très-important
+et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi que des droits de
+perception considérables sur les impôts, les nominations aux offices,
+les frais et amendes judiciaires, et enfin, comme l'indiquent les
+assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les recettes de la maison
+de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir dans toutes les
+ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit pour cet office un
+homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et habile administrateur.
+La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il est chargé de
+l'expédition de la plupart des affaires journalières; aussi sa demeure
+est-elle constamment assiégée par des postulants. Il jouit de ses
+grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui permettent que
+rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont et viennent
+continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa charge, la plus
+lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il enrôle pour son
+compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe sous une tente
+blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il est aussi
+revêtu d'une cotte-d'armes en soie.
+
+Le _Tekakin Blaten-Guéta_ (_Blaten-Guéta des choses secondaires_), ou
+Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses profits et droits de
+perception sont plus limités que ceux de son supérieur; il a une place
+au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand fief, et, à sa nomination,
+il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en soie. Il jouit des grandes et
+des petites entrées, et il voit le Polémarque bien plus fréquemment que
+ne le fait son supérieur, auprès duquel il campe sous une tente blanche.
+En Damote, le fief de ce fonctionnaire lui permettait d'entretenir de
+deux cent cinquante à quatre cents soldats, dont environ un quart de
+cavaliers, et une dizaine de francs-tireurs.
+
+Le _Moulla-Bet-Azzage_ (_ordonnateur de toute la maison_), ou Biarque,
+intendant général des vivres. Les panetiers, les boutilliers, les
+écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs et les porteuses
+de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la pourvoirie, les
+cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les servantes de la
+cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui délayent le miel
+pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de vannerie, les
+fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement dite reçoit
+directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux sénéchaux pour
+distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire a été fixé par
+le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de bouche et à
+l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la boucherie.
+Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de tous les
+gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et perçoit le
+tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des procès entre
+leurs habitants.
+
+Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une cotte-d'armes
+en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, où il siége à
+côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que lui concède le
+Polémarque, il cumule une quantité de petits profits sous-entendus. Aux
+jours de festin, une longue verge à la main, et revêtu de sa
+cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous les officiers
+de bouche et de leurs valets portant sur la tête les corbeilles de pain,
+des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une file de femmes
+chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les timbaliers battent à la
+ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il dirige l'ordonnance
+jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; alors il donne le
+signal à l'échanson en chef de faire verser l'hydromel, et il s'assied
+ensuite au fond de la salle, d'où il surveille tout le service. La
+plupart des gens de la domesticité campent autour de sa tente blanche,
+dont la place est fixée derrière les timbaliers, qui s'établissent
+toujours en face de la tente du Dedjazmatch. L'Azzage du Damote
+entretenait pour son propre compte de trois cents à huit cents
+combattants. Il s'entend avec son maître pour la nomination de plusieurs
+contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui ne jouissent, du reste,
+que d'une très-petite considération. Il a ses grandes et petites
+entrées, et la faculté de prélever une quantité de petits profits qui
+rendent sa charge presque aussi lucrative que celle du Grand Sénéchal.
+Cet officier a un lieutenant nommé par le Dedjazmatch, lequel lieutenant
+peut n'être pas investi d'un fief, et en ce cas son entretien et sa paye
+consistent en certaines dîmes sur les approvisionnements.
+
+Le _Moulla-Bet-Beudjeround_, ou Trésorier général et Maître de la
+garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles, de
+l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes
+personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du
+vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs
+désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il
+prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes
+dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration
+honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième
+de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant
+sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince
+et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres
+droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un
+désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le
+clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même
+coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le
+Beudjeround commande le corps des _Eka-Bet_ ou gardes du trésor, dont il
+nomme le Chalaka (_chef de millier_), espèce de Chiliarque. Les
+selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers en
+fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont sous
+sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les pages. Il
+est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet officier
+est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est point la
+coutume.
+
+Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et en
+tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la
+juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il
+perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions
+le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite
+pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui
+lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement
+admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au
+milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son
+propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente
+blanche.
+
+Le _Moulla-bet Aggafari_ (_garde de toute la maison_). Cet officier
+remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il parcourt souvent
+les domaines de son Seigneur pour y distribuer la justice, au nom de son
+maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté publique. Il est chargé
+de l'arrestation et de la garde des prisonniers; il fournit les hommes
+chargés de garder les plaideurs sans caution et perçoit un tant pour
+leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il opère. Il jouit aussi de
+la perception d'un droit, dit _droit de verge_, par chaque procès qui se
+vide en cour du Dedjazmatch; il est chargé aussi de la publication des
+bans. Il remet aux parents de la victime la personne du meurtrier
+condamné à mort, et il assiste comme témoin à l'exécution que les
+parents en font eux-mêmes. Il commande aux huissiers; dans les grandes
+réunions, une verge blanche à la main, il se tient debout à la porte de
+son Seigneur. Aidé de son lieutenant et entouré de nombreux huissiers,
+il préside à la police, expulse les intrus, fait introduire les invités,
+réprime la licence des festins, où les rancunes et les rivalités
+réveillées par l'hydromel suscitent trop souvent des orages. Il modère
+aussi les effervescences guerrières, qui donnent lieu aux récits des
+thèmes de guerre; car dans ces occasions, les seigneurs se pressent,
+suivis de leurs bandes en tenue de combat, et des centaines d'hommes
+surexcités se trouvent en présence les armes à la main. Aussi il est
+d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, un homme d'action,
+d'une énergie reconnue, et tout dévoué au Dedjazmatch. Cette charge
+correspond en beaucoup de points à celle de nos Rois des ribauds au
+moyen âge. Des fiefs importants lui sont assignés, et il siége au
+Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie, ce dignitaire est revêtu
+de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur n'est point coutumier en
+Damote. Il commande, au nom de son maître, à environ six cents cavaliers
+et à mille hommes de pied, entretenus par des alleux en dehors de ses
+propres fiefs; de plus, selon sa réputation de générosité et sa
+popularité parmi les soldats, il peut enrôler environ six cents
+combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un corps spécial, on
+lui donne souvent à commander le régiment des gardes de l'Alga. Il campe
+à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une tente blanche.
+
+L'_Elfigne-Askeulkaïe_ (_huissier de l'intérieur_). Il sert comme
+lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du
+Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les
+fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le
+seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes,
+ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si
+l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de
+justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats,
+prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le
+premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à
+émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont
+il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des
+moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans
+les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir
+debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit
+sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi
+ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une
+assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de
+lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances
+de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs
+investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte
+de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de
+confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une
+élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une
+tente noire.
+
+Le _Moulla-Bet-Tékouatari_ (_comptable de toute la maison_), contrôleur
+général des recettes. Sa surveillance s'étend sur tous les départements,
+y compris ceux attribués aux sénéchaux; il jouit de perceptions sur tous
+les objets de son contrôle, et de l'investiture d'un fief qui lui permet
+d'enrôler pour son compte au moins une centaine d'hommes. Il campe sous
+une tente noire, à côté du campement du premier sénéchal.
+
+L'_Afa-Negousse_ (_bouche du roi_). Cet officier est l'organe du
+Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur chacune desquelles
+il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le jour, à la porte du
+Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre pour l'avertir qu'on
+demande justice; il prévient ensuite son subordonné, le
+_Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), que le Dedjazmatch est
+disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant, sur l'invitation du
+Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à distance de la maison
+ou de la tente l'objet de son recours. Le Dedjazmatch émet sa décision,
+et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la transmet au dehors de façon à
+être entendu de tous. On choisit, pour remplir cet office, un homme doué
+d'un organe sonore, expert feudiste et arrêtiste, habile à formuler un
+dispositif, versé dans la procédure et ayant une élocution correcte et
+choisie, car au milieu du silence où habituellement il fait entendre sa
+voix, le dernier goujat de l'armée ne manquerait pas de relever
+publiquement une expression impropre ou une faute de langage. Cet
+officier siége au nombre des assesseurs du Dedjazmatch, quand ce dernier
+tient son plaid: il est investi d'un fief important, et il est
+fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées matinales auprès du
+Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable. Tous les
+possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il peut
+dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui viennent
+en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de concilier
+leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à part,
+derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré des
+huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et quatre
+cents, selon l'importance de son fief.
+
+Le _Tchohaï-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), ou gardien des appelants
+en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte, qui, à défaut
+d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit, devant la demeure
+du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec ses subordonnés à la
+venue successive des postulants, et il assigne à chacun d'eux son tour
+pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque cause et sur chaque
+soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa volonté aux vassaux
+qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est rarement pourvu d'un
+fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un certain nombre de
+rations pour lui et ses quelques suivants, et il trouve encore moyen de
+se maintenir dans l'aisance, par les exactions qu'il exerce sur les
+plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des seigneurs. Son office
+est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès des timbaliers.
+
+Le _Feureusse-Balderasse_ (_maître de l'école du cheval_), ou écuyer et
+chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est responsable de
+leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un droit de
+réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui regarde la
+sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch monte à
+cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon, pendant qu'un
+palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au camp, est
+immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues particulières
+et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent autour de sa
+petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la troupe,
+composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats pour
+veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que les
+sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de la
+perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert au
+besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir
+mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de boeuf
+crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux palefreniers,
+qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages de l'écurie;
+il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du destrier pour
+les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui revient de droit.
+Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au Dedjazmatch, sur
+les étoffes servant à faire des culottes et sur les chevaux reçus comme
+impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de combat du Dedjazmatch
+n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier donne un cheval à un
+vassal important, cet écuyer perçoit sur le donataire un droit de
+bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont nourris à l'écurie de
+son maître. À l'époque annuelle du renouvellement des investitures, la
+plupart des fonctionnaires résignent leurs offices, le chef des gardes
+et le gardien de l'intimité déposent leurs verges, l'écuyer remplit
+alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau gardien de
+l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits qui en
+découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le
+bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le
+Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le
+service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il
+présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la
+desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque
+boeuf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se tient
+debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à discrétion, et
+de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se consomme, l'échanson
+doit lui réserver une certaine mesure qui lui est remise après le
+festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit souvent de son
+intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son
+compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire qu'il doit être
+écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies des chevaux. Il a
+la police et la conduite des palefreniers et des coupeurs d'herbe, et
+pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa présentation, un
+_Alaka_, ou mesureur, un _Tekouatari_, ou comptable, et un _Aggafari_,
+ou gardien.
+
+Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze cordelles,
+ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une charge
+d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils
+remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les
+chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et
+les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par
+le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de
+boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de
+viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève
+quelquefois à une trentaine.
+
+Le _Siga Melkégna_ (_maître de la viande_), ou écuyer tranchant. Il a la
+direction et la comptabilité du parc des boeufs, des moutons et des
+chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il prélève pour son compte
+un dixième. Conjointement avec l'Elfigne Askeulkaïe, il commande aux
+bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée est en marche, de conduire
+les troupeaux, de porter les paniers à pains, la braizière du
+Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire les vaches, de
+faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les animaux et de les
+dépecer, de griller les viandes et de préparer les outres provenant des
+chèvres tuées. Il nomme parmi eux un _Aggafari_ et un _Alaka_. En outre
+de leur habillement, de leurs rations et d'une paye minime, ces
+bûcherons perçoivent les deux tiers des peaux de boeufs et de moutons
+abattus, et une certaine quantité de viande. Celui d'entre eux qui a
+porté la table perçoit, de plus, un pain à chaque fois qu'on fait un
+repas. L'écuyer tranchant perçoit pour son compte, par chaque animal
+abattu, un morceau de viande, ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque
+repas, il doit présenter au Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue
+ou de carbonade; ses subordonnés remplissent le même office auprès des
+convives. Pendant les grands festins, il préside aux distributions de
+viande et il doit rester debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier
+doit alors lui présenter à boire. Comme les boeufs sont abattus sur la
+place, devant la demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est
+responsable des dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux
+qu'il manque à maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est
+investi d'un petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il
+enrôle pour son compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une
+tente noire auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour
+contrôler son service.
+
+Le _Tedj-Assallafi_ (_qui passe l'hydromel_), ou échanson. On choisit,
+généralement pour cet office un cavalier brave et avenant. Comme
+l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent surtout
+de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de
+l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de
+mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire
+sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions
+secrètes. À chaque fois qu'il présente un _burilé_ (carafon en verre)
+d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le creux
+de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de service à
+tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau spécial
+de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use librement de
+l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en présence de son
+maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il consomme sur
+place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part. Il prélève
+une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief qui lui
+permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait partie du
+campement du Biarque, son supérieur direct.
+
+En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les gardes
+du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à la
+fonction de _Gueuddavi_, tient une écuelle au-dessous du hanap ou du
+burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car chaque
+coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment ses
+profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction
+très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une
+action d'éclat.
+
+C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait enlever
+avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore
+d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans
+quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un
+fonctionnaire qu'on appelle _Tedj-Tchari_ (_griffeur de l'hydromel_) a
+le privilége de frapper ou de gratter le blanchet, avec le bord d'un
+hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. L'hydromel qui tombe
+dans son hanap constitue son bénéfice. Si l'échanson trouve qu'il
+prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, il a le droit de lui
+faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre desséchée d'oiseau de
+proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et on la donne
+ordinairement à un fusilier d'élite.
+
+Les _Fellakis_ (_retrancheurs_) tiennent la coupe sous l'orifice de
+l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en retranchent à
+leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans une écuelle.
+Cette fonction, également fort recherchée, est souvent enlevée aux
+gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite. Sur la
+présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois
+offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées
+par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller
+à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.
+
+Le _Tedj-Melkégna_ (_maître de l'hydromel_), ou boutillier, ordonnateur
+de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la fixation, la
+recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit d'une
+perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande lui
+est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes
+opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la
+qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre
+consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la
+jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux
+sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le
+fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il
+lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui
+de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque.
+Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.
+
+Le _Enjerra Assallafi_ (_qui passe le pain_), ou panetier. Le
+Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier, qui
+doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès de
+la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef,
+puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de
+haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le
+Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa
+prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul
+met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première
+qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de
+plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première
+qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table
+pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier
+a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de
+l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête
+abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit
+patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par
+des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le
+repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement
+du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs
+aides, pour les jours de grand festin.
+
+Le _Moulla-Bet-Wouzifiadj_, ou suppléant général. Il est muni d'un petit
+fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats; il campe
+sous une tente noire, dans le cercle du campement du Dedjazmatch et
+remplace temporairement, en cas d'absence ou de suspension, les
+dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels qu'ils soient.
+Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur charge. Il est
+toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de ses entrées. Il
+a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque plusieurs vacances
+se présentent simultanément.
+
+Le _Zoufan-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes de l'alga_). En marche,
+il est chargé de faire porter par ses hommes l'alga du Dedjazmatch, la
+housse et les coussins, les tapis et certains objets du mobilier. Durant
+les festins et les lits de justice, il est chargé de la garde de
+l'intérieur et partage certains services avec le chef des gardes. Il est
+investi d'un fief et il campe sous une tente blanche à la droite du
+campement du Prince; ses hommes se huttent autour de lui; leur nombre
+varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou moins populaire.
+
+Le _Feureusse-Zébégna-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du destrier_). Il
+est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de nuit. Dès
+l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux abords de la
+demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la garde de ses
+chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas du soir. Ce
+Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le Dedjazmatch, en
+laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer. À l'exception de
+quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement du Dedjazmatch, et
+sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les invitations aux
+festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le Chalaka
+précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son
+savoir-faire.
+
+L'_Eka-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du Trésor_). Il est sous les
+ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le Dedjazmatch. En marche,
+sa troupe est chargée de porter tous les objets du Trésor et ceux de la
+garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande que le Dedjazmatch
+choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou aux Polémarques des
+provinces éloignées. Comme ce service exige de l'intelligence, de la
+mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce corps de gardes du Trésor
+jouit ordinairement de beaucoup de prérogatives, qui varient du reste
+selon le degré de faveur de son Chalaka, lequel est le plus souvent
+chargé de préférence d'exécuter les volontés directes de son Suzerain.
+Au camp, cette troupe s'établit toujours et sans intermédiaire à la
+gauche de la tente du Dedjazmatch.
+
+Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe,
+dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y
+était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs
+soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient
+tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le
+Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.
+
+Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi
+d'un fief.
+
+Le _Sef-Djagri-Chalaka_ (_chiliarque des porte-glaives_). Les grands
+feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter devant eux des
+épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de deux pouces
+environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées, recouvertes de
+housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur l'épaule devant
+les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un vieux feudiste, le
+nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs qui suivaient sa
+bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche, fait partie, avec
+sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement investi d'un
+fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une troupe d'environ
+1,400 hommes.
+
+Le _Moulla-Bet-Bacha_ (_bacha de toute la maison_), ou commandant en
+chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet officier est revêtu à
+sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, par suite de l'idée de
+défaveur attachée au combattant à l'arme à feu, malgré l'importance
+reconnue de son concours, cette distinction n'entraîne pas pour le Bacha
+la considération attribuée aux autres dignitaires pareillement revêtus.
+Il n'est appelé au conseil qu'à la veille d'une bataille; il doit avoir
+grandi au milieu des francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile
+à conduire ces soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le
+commandement proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche
+entre le campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les
+Chalakas dont il vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il
+doit soumettre à la sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des
+Chalakas commandant sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs.
+Ces Chalakas, revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:
+
+Le Chalaka des _Abate-Neftegna_ (_chiliarque des fusiliers vétérans_),
+qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi lesquels
+beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye élevée.
+
+Le Chalaka des _Zébégna-Neftegna_ (chiliarque des gardes fusiliers), qui
+commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment avec les gardes
+du corps, les postes de la garde de nuit des abords de la tente du
+Dedjazmatch.
+
+Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.
+
+Et enfin le Chalaka des _Achkeur-Neftegna_ (_fusiliers adolescents_),
+qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers, laquelle est
+adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au combat garnit son
+front de bataille.
+
+La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première
+ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches,
+soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux
+combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers,
+gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés,
+ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils
+désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de
+laisser la carabine qui leur a été confiée.
+
+Le _Meuzeuzo Chalaka_ (_chiliarque des dégaîneurs_), Chiliarque des
+cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos anciens fiefs à
+haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande comprend aussi
+les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais grevées du service
+militaire à peu près comme les anciens spahis de l'Empire ottoman, et
+les cavaliers étrangers entretenus provisoirement par des allocations en
+argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont compris sous le nom
+générique de _Meuzeuzos_, en opposition aux seigneurs de fiefs
+importants qu'on nomme _Mokouannens_. Ces derniers correspondent à nos
+chevaliers à bannière; ils ont ordinairement le droit de se faire
+précéder de trompettes et d'un tambourin, ou bien de flûtes, et ils
+relèvent sans intermédiaire de la suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka
+est l'intermédiaire des cavaliers meuzeuzos pour tous leurs rapports
+avec le Dedjazmatch, et, lorsque l'armée est réunie, il juge en premier
+ressort des procès civils et correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il
+veille à la disposition et à l'ordonnance générale du camp, et décide de
+tous les différends relatifs à l'emplacement des divers corps. La veille
+d'un festin, il reçoit avis du chef des gardes de l'alga du nombre de
+places réservées aux hommes de son corps, et c'est lui qui répartit les
+invitations nominatives. Debout durant les festins, il se tient au bas
+bout de la table pour faire introduire ceux qu'il a invités, maintenir
+l'ordre parmi eux, et user éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son
+droit de représentation au sujet de la mauvaise distribution de
+l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il a ses grandes et petites entrées chez
+le Dedjazmatch, et souvent une place au Conseil. Il jouit des profits
+d'un patronage étendu et reçoit l'investiture d'un fief, ce qui lui
+permet d'enrôler pour son compte de 100 à 300 combattants. Parmi les
+cavaliers dont le Dedjazmatch lui confie le commandement, il se trouve
+ordinairement des guerriers de marque, hautains, ardents, susceptibles
+et ambitieux; aussi est-il nécessaire qu'il soit d'une bravoure
+incontestée, qu'il ait du tact et de l'entregent, qu'il soit bon
+feudiste, expert à décider des cas militaires, juge éclairé des
+prérogatives, des us et de l'étiquette des camps. Cette charge est fort
+considérée et conduit le plus souvent aux hautes dignités. Il campe sous
+une tente blanche, dans un cercle formé par ses Meuzeuzos, de façon à
+former le front du campement général. Il doit consulter le Dedjazmatch
+pour la nomination des officiers sous ses ordres. Ce corps de Meuzeuzos,
+chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près de 3,000 cavaliers.
+
+La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le
+voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier,
+soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous
+liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de
+suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées
+par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de
+fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une
+simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération
+moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka,
+comme tous les Chalakas, nomme un _End-ras-i_ (_semblable à ma tête_),
+ou premier lieutenant, un _Tekouatari_ (_comptable_), un _Aggafari_
+(_gardien_), un _Wouzifiadj_, ou suppléant, et des _Alakas_, espèce de
+centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à
+200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un
+Tekouatari, un Aggafari, des _Keunates_ (_cinquanteniers_). Ceux-ci,
+enfin, nomment des dizainiers.
+
+Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie,
+d'unité pour les manoeuvres; les mouvements de ces bandes s'exécutent au
+moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas d'entendre la voix
+du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques irrégulières; elle
+est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du vêtement. Chaque
+homme se charge ordinairement d'acheter le sien au marché. Son cheval ou
+sa mule et ses armes, à l'exception des carabines, sont sa propriété;
+ses profits licites et ses exactions subviennent amplement à leur
+renouvellement, et lui permettent même d'amasser un pécule. Il reçoit du
+grain, dont une partie lui sert à échanger contre les quelques autres
+substances alimentaires qui composent sa nourriture, quand la bande
+n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le Chalaka, et
+quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de petits
+fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est considérable;
+quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais ils ne
+réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté pour le
+soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du produit
+du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, quelquefois
+du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses sortes, pour la
+mouture et la panification desquels les femmes sont presque
+indispensables.
+
+Le _Négarit-Metch Alaka_ (_Alaka des frappeurs de timbales_), ou chef
+des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de vingt-deux, mais la
+plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des serviteurs ou
+doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les fonctions de
+bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à l'abattage, au
+dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette portion tous les
+droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la peau d'une
+timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la première
+bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la timbale.
+Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, et il
+chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule vient à
+mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un des
+timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue
+hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et
+pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de
+l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge
+dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix
+de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau,
+l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour
+symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes,
+et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est
+considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps
+entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à
+son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire
+l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le
+condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et
+surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du
+supplicié. Tout boeuf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et ayant la
+queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.
+
+C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de
+l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou
+gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger
+droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres
+droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses
+timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit
+fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande,
+mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de
+ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il
+laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire
+tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à
+la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour
+timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale
+prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces
+instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province
+qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il
+en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye
+relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur
+grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en
+proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux
+trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris
+ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye,
+varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux
+pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent
+chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts
+russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux
+notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes
+jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les
+trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et
+d'autres bas officiers.
+
+Le _Gacha-Djagri_ (_porteur de bouclier_), ou servant d'armes. Cet
+office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin cependant de
+procurer à son titulaire la considération qu'on accordait en Europe aux
+écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le javelot et le hanap
+de son maître; il remplace de droit l'échanson pour le service de toute
+amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au Dedjazmatch, ailleurs
+que dans une maison ou une tente; il perçoit un droit sur les moutons et
+sur certains objets offerts en cadeaux à son maître, quand ce dernier
+est en selle. On choisit pour ce poste un soldat brave, vigoureux,
+adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands fiefs allouent
+ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou un cheval, et
+ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux pages, il entre
+librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et avoir de la
+tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux de son
+maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête abattue.
+Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs
+Gacha-Djagris.
+
+Le _Neft-Yadj_ (_porte-fusil_). Celui qui porte la carabine du
+Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui
+remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois
+carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse,
+ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À
+l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur
+les animaux tués en chasse.
+
+Le _Woust-Achker Alaka_ (_chef des adolescents de l'intérieur_), ou chef
+des pages. Le nombre de ces pages, choisis ordinairement dans de bonnes
+familles, varie de douze à cinquante. Ils dorment dans le même
+appartement que le Dedjazmatch, et remplissent auprès de sa personne
+tous les soins de la domesticité personnelle. Excepté durant le Conseil,
+quelques-uns d'entre eux doivent toujours être debout auprès de son
+alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et même des Dedjazmatchs, ont
+commencé par être pages. Si le Dedjazmatch aime la chasse, il établit
+une section de pages, chargés de mener les chiens en laisse, et de leur
+donner la nourriture, et il nomme, pour les surveiller, un Alaka choisi
+parmi eux. À l'exception des perdrix et des pintades, qui sont réservées
+pour la table du maître, presque toutes les viandes provenant de la
+chasse sont partagées entre les pages et les chiens. Le Dedjazmatch
+nomme parmi eux un focanier, qui est chargé d'entretenir le feu, de
+l'attiser, et qui perçoit une amende de quiconque y touche, fût-ce un
+des Sénéchaux. Il nomme aussi le page porte-couteau, qui a la
+responsabilité des couteaux qu'il donne et reprend aux convives, dont il
+perçoit en même temps un lopin de desserte. Il nomme aussi le page
+porte-aiguière dont nous avons parlé, et le munit d'un bassin et d'une
+aiguière en cuivre. Ce page doit toujours avoir de l'eau fraîche et
+parfumée pour la boisson de son maître; il en fournit également pour ses
+ablutions manuelles, ainsi que pour celles du panetier et des convives
+qui composent la première tablée.
+
+Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même
+temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous
+les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de
+piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits
+objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois
+à un page le droit de _Tchari_ (gratteur); muni de la serre desséchée
+d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte inopinément le
+dos d'un convive et accompagne cette liberté d'espiégleries, quelquefois
+spirituelles, qui lui valent alors le verre d'hydromel que tient en main
+celui qu'il a provoqué. Ce petit fonctionnaire doit être hardi, malin et
+prompt à la répartie, car s'il commet quelque balourdise, il est hué et
+mis à la porte, souvent sans souper. Les pages sont, du reste, l'objet
+des avances et des caresses de tout le monde et jouissent de plusieurs
+petits profits domestiques. La discrétion est la première qualité qu'on
+exige d'eux.
+
+Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:
+
+La _Wouette-Bet_ Alaka, maîtresse des cuisinières;
+
+La _Netch-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain
+blanc;
+
+La _Tokour-Abbeza_ Alaka, maîtresse des boulangères qui font le pain
+bis;
+
+La _Tedj-Abbeza_ Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de la
+fabrication de l'hydromel;
+
+La _Talla-Abbeza_ Alaka, maîtresse des brasseuses de _bouza_ ou bière;
+
+La _Gonbegna_ Alaka, maîtresse des porteuses des amphores d'hydromel.
+
+Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant et
+d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse, directrice,
+assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les cuisinières une
+femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il descend de
+cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à pied. Il
+choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure. Les
+femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied et
+portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des
+apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement
+une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des
+fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les
+soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions,
+elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue;
+les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci
+doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier
+de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des
+grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi
+à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée
+n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui
+sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour
+la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les
+boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur
+pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers;
+de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une
+section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les
+fagots.
+
+En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux à
+trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides
+les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays
+chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée
+musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme
+esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup
+d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des
+rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.
+
+Le _Dawoulla-Bet Tabbaki_ Alaka, ou chef des gardiens de la pourvoirie.
+Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les provisions
+des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les timbaliers
+et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de construire de bonnes
+huttes imperméables pour y loger les provisions; ils reçoivent leur
+soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent des bas morceaux de
+viande sur chaque boeuf de boucherie.
+
+Le _Tchagne_ Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs chargent,
+conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont ils ont la
+responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs charges
+aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du Dedjazmatch, les
+abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui de toutes les
+provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui doivent redresser
+et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit, les sommiers sont
+chargés de ce soin, comme aussi de celui de transporter et de verser les
+grandes jarres de vin, d'hydromel ou de bière, dont on se sert les jours
+de festin; ils en perçoivent alors l'écume, un peu de la liqueur de
+dessus, ainsi que les effondrilles. Ils ont droit aussi aux curures des
+outres à miel, et, à chaque bête abattue, il leur est attribué un
+morceau spécial de viande. Ils sont chargés en temps ordinaire d'aller
+chercher et de transporter les impôts en grains, en miel, en beurre et
+autres que fournissent les terres domaniales ou des alleux imposés au
+profit du Dedjazmatch. Ils jouissent d'une paye relativement élevée et
+reçoivent des rations. Ils sont au dernier rang dans la considération de
+l'armée, sont très-nombreux, bien nourris, insolents, brutaux et
+querelleurs, et n'ont pour armes que des bâtons. Ils campent auprès des
+gardiens de la pourvoirie.
+
+Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi
+que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de
+la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux
+jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin.
+Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une
+paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.
+
+On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq clercs,
+qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de lecteurs.
+
+On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor,
+des _Gueuddaffis_ (_supporteurs_), qui, les jours de grande parade,
+marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, l'autre le
+parasol au-dessus de sa tête.
+
+Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs
+entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger
+de se tenir auprès de leur maître.
+
+Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le
+Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à
+bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder
+par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon
+leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents
+combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne
+comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui
+du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de
+Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du
+temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces
+grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année,
+constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant
+de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune
+prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et
+malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire
+que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces
+possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au
+milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun
+occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il
+a la tenure.
+
+Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel, parce
+que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de cette
+liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en toile
+blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes noires
+faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque nouveau
+campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte recouverte
+de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.
+
+Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch répartit,
+entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il arrive
+graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins
+considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.
+
+Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses
+provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose
+ensuite le _Sihil-bet_ (maison à images) ou chapelle particulière,
+consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de
+clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du
+Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui
+sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour
+chanter les offices.
+
+À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une pierre
+d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas la
+messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers
+quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce
+cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se
+trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et
+capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient
+à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice;
+les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes
+émoluments.
+
+Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on
+appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des
+commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux
+disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du
+service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le
+Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent
+provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en
+partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur.
+D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir
+l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les
+parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la
+puissance.
+
+La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à son
+mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses
+camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste,
+elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle
+et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à
+l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout
+semblable à celle du Dedjadj Guoscho.
+
+Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont
+élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un
+simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le
+champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef
+d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.
+
+Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans ses
+diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers commandés
+par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant formée de
+troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel Chalaka,
+par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les hommes,
+portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de son
+successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes sans
+entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes qui
+faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu
+ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants,
+et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions
+l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme
+Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste,
+sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En
+campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps
+de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province
+par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les
+communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur
+abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur
+désastreux droit de gîte.
+
+La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux
+quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi
+un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante
+prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne
+thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en
+acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est
+contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de
+guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas
+soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine
+de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant
+quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de
+chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans
+les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif,
+si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en
+passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé,
+chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.
+
+Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à
+former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du
+Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de
+désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des
+cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes
+pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu
+députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient
+déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui
+demander justice.
+
+Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du
+Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye
+minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne
+sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits _yé-guébétas_
+(terres domaniales du Polémarque). Elles exercent aussi un droit de
+logement et d'hébergement sur presque toutes les terres de la mouvance
+du Dedjazmatch.
+
+De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs, ces
+soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année suivante,
+l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible aux
+soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une
+campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs
+héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la
+campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec
+leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété
+personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines
+à leur maître.
+
+Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au
+commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs
+armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en
+face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du
+pied.
+
+Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les
+possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre
+d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du
+Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province
+à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment
+le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont
+il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même,
+entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de
+cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une
+durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces _comites_, ou
+compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement
+consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge;
+heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention
+du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes
+choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent
+preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.
+
+Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse
+justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs
+jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait
+aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après
+une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du
+Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est
+responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits
+commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette
+responsabilité que par une décision judiciaire.
+
+Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de fiefs
+ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans certaines
+localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle somme en
+reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là, une mule;
+ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain nombre de
+mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un nombre fixé de
+soldats du Prince.
+
+La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient selon
+les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le fivatier
+et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la violence,
+quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le chassent de la
+commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du Dedjazmatch. Du
+reste, la vivace organisation communale et la dépendance réciproque des
+gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à réfréner les
+empiètements et les exactions des seigneurs.
+
+Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des
+Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums,
+Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux
+de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de
+l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur,
+d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes,
+un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des
+pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent
+avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas
+jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et
+grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet
+appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes
+d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les
+familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on
+fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux
+premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance
+intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir
+sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.
+
+Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en apparence,
+sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa valeur au
+rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont fondés sur
+les hommes bien plus que sur les choses et les idées abstraites, et ils
+se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce humaine et aux variétés
+de l'individu. Lorsque je cherchais à faire comprendre aux Éthiopiens le
+régime immuable de nos codes: «Loin de nous, disaient-ils, un pareil
+régime! On y doit vivre à l'étroit comme dans vos vêtements. À vos lois
+et à votre costume, nous préférons nos coutumes et le vêtement ample et
+peu adhérent que forme notre toge.»
+
+On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux qui
+ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné. Les
+abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents cependant
+qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre dans des
+sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation et des
+réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à
+l'arbitraire.
+
+Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et avec
+un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à délimiter
+l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi que les
+droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les abus de
+pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité comme par
+un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises et
+détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit. Les
+Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de sécurité
+qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire, qui fait de
+la raison publique le véritable tuteur de leur société. Aujourd'hui que
+la violence prévaut dans leur malheureux pays, la garantie qu'offre la
+puissance judiciaire ainsi constituée n'est que trop souvent illusoire.
+Il y a lieu de croire cependant que c'est en grande partie à cette
+constitution particulière qu'il faut attribuer ce fait remarquable d'une
+société à laquelle il a suffi, malgré la mutabilité des choses, et après
+des catastrophes sans nombre, de revenir à ses institutions pour revivre
+chaque fois et maintenir pendant tant de siècles sa forme nationale.
+
+Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, ce
+qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement
+restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi
+pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une
+telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié
+par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité
+générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur
+ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme
+sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du
+respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa
+dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de
+l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui
+le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi
+étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu
+il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la
+domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se
+trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons,
+selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns
+sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans
+l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas
+partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi
+même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens
+proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus
+humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer
+de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers
+même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef
+d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par
+l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa
+valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu
+en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne.
+L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit
+dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de
+prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera
+à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il
+croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service
+des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à
+égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le
+serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour
+remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur,
+ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il
+se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il
+croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses
+premières occupations.
+
+Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu
+contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai
+cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la
+reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous
+donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de
+leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un
+homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements
+habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne
+sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop
+souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale
+mutilée et corrompue.
+
+Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays,
+c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de lois,
+coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce qui
+rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs
+turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de
+sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique,
+faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais
+vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu supplée
+ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+HIVERNAGE À GOUDARA.--FAMILLE DU DEDJADJ GUOSCHO.--BIRRO
+GUOSCHO.--COMPLICATIONS POLITIQUES.--NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.
+
+
+Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les premiers
+mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à Gondar. Là,
+un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours d'eau prenant sa
+source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il avait été convenu
+avec mon frère que je me dirigerais de ce côté, pendant qu'il irait en
+Europe chercher des instruments mieux appropriés à ses travaux
+géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait été, tout en
+continuant ses observations climatologiques et astronomiques, de gagner
+au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une partie de l'été
+s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une caravane, et,
+quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais regardé cette
+ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir qu'un
+médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt éthographique.
+J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne devait m'être
+d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre celle des
+Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les Gallas,
+qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de leur pays
+pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du fleuve Blanc,
+et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de ce peuple de
+façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux hommes de
+son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me les montrer
+tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils n'étaient pas.
+
+Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin de
+me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes.
+J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel
+personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les
+provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat
+représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par
+mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les
+événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses
+pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant
+et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines,
+il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il
+l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent
+compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux
+qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais
+moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins
+patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé
+ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:
+
+--Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens? Lorsque, la
+nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous entendez un
+hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau nocturne
+qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous ramenez
+sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je suis
+comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre
+grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est
+moi qui rêve.
+
+Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi comme
+une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais quoi
+d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait
+désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et
+la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de
+me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre
+à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du
+Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait
+aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de
+l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais,
+depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter
+notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et
+qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les
+travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant
+notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je
+devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je
+continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins
+périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les
+Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans
+la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former
+le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi
+de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas
+intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans
+réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.
+
+À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de
+l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de
+ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le
+Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait
+toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun
+intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ
+d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait
+encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de
+m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit
+et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a
+grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des
+choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours
+trompeurs.
+
+En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations du
+voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs
+serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger;
+des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce
+que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la
+plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent
+que des renseignements inexacts ou même dénaturés.
+
+Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la
+partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs
+défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la
+charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte
+l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les
+impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet
+organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu,
+afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action
+variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands
+traits de la physionomie d'un peuple.
+
+J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu
+initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort
+inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la
+politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho
+crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et
+de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban
+l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui
+restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et
+jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans
+leurs fiefs ou cantonnements.
+
+Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du Dedjazmatch.
+Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les rapports
+apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de serviteur à
+maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe, au moyen
+âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte sur tous
+ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon serviteur, en
+maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils aîné de la
+famille.
+
+Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux
+fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme
+beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre
+mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre
+filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux
+à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait
+volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même
+à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la
+paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la
+dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de
+marque.
+
+Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant
+d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se
+présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise
+que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites
+corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font
+porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme _baldéraba_
+de la solliciteuse. Ce baldéraba (_maître de parole_) est une espèce de
+patron introducteur, servant d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son
+maître et les solliciteurs, même de son entourage, lorsqu'ils ne sont
+pas admis dans une intimité qui les autorise à rappeler directement
+leurs demandes. Ymer transmit à son maître les confidences de sa
+nouvelle protégée, d'où résultait pour le Dedjazmatch la paternité d'un
+fils de plus. Le père n'avait aucun souvenir de la mère, mais le zélé
+baldéraba fit ressortir quelques petites concordances entre le récit de
+cette femme et des circonstances antérieures de la vie du Prince, et il
+le pressa si bien, que, grâce aussi à la facilité avec laquelle les
+Éthiopiens se rendent en pareille occasion, le Dedjazmatch accepta ce
+nouvel enfant, qui allait entrer dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj
+Birro. On l'envoya à l'école; il grandit comme il put, et au bout de
+quelques années il fut admis à suivre son père à l'armée, mais sans que
+rien annonçât que sa qualité de Lidj fût prise au sérieux et dût
+contribuer à sa fortune.
+
+Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de
+l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali,
+qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités
+commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il
+y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de
+les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour
+s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était
+glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un
+mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar
+(_limite de beauté_), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue entre le
+Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au Lidj
+Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les droits
+d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse d'esprit, et
+quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but ostensible de
+conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au fond pour
+conclure l'union projetée.
+
+Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa
+maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre,
+se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et
+les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à
+s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le
+Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se
+changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa
+vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine
+par une alliance avec un descendant de la famille impériale.
+
+Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez la
+Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une
+brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant,
+pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du
+rideau tendu devant son alga.
+
+--Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au Dedjazmatch.
+
+--Celui qui descend de la mule noire.
+
+--Notre Dame de miséricorde! s'écria-t-elle; mais c'est un garçonnet!
+
+En effet, Tessemma, quoiqu'en âge de se marier, avait l'air d'un
+adolescent; il était bon cavalier et représentait à cheval; mais, à
+pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion.
+Il reçut néanmoins bon accueil: la Waïzoro fit circuler l'hydromel, mais
+sans plus s'occuper de lui; la collation terminée, elle congédia tout le
+monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.
+
+--Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince; mais
+n'en avez-vous pas un plus âgé à marier?
+
+--J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.
+
+--Peu importe, dès qu'ils sont bien les vôtres; présentez-les moi.
+
+--Ils sont restés à Gojam, excepté un garçon qui se trouvait ici
+tout-à-l'heure parmi mes gens.
+
+--Et celui-là a-t-il une position?
+
+--Pas encore.
+
+--Est-il bon cavalier?
+
+--Oui certes, et il a tué son premier homme.
+
+--Eh bien! voyons-le, fit la Waïzoro.
+
+Le Lidj Birro, car c'était de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec les
+gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme il
+me l'a raconté, l'heureux Tessemma qui, assiégé de courtisans,
+attendait, lui aussi, la sortie de son père. Une suivante l'appela, et
+il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait quérir pour quelque
+service de page; mais la Waïzoro, le considérant attentivement, lui dit:
+
+--Quel est ton nom, mon fils?
+
+--Birro, répondit-il en s'inclinant.
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas été présenté?
+
+Et, s'adressant au Prince:
+
+--On peut, seigneur, présenter un pareil fils.
+
+Et, s'adressant à Birro:
+
+--C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.
+
+Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'était point,
+disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille;
+Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au
+Dedjazmatch son désir d'allier leurs maisons, elle consentait à prendre
+Birro pour gendre, à condition que sa naissance fût solennellement
+légitimée, et que le droit d'aînesse lui fût conféré.
+
+Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, représenta le rang de la mère,
+et l'injure qu'il leur ferait à tous deux; mais ce fut en vain.
+
+Rentré chez lui, il réunit ses conseillers, qui décidèrent qu'un refus
+serait d'autant plus imprudent qu'ils étaient pour le moment à la merci
+du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mère, accepta cette
+substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes
+en soie, afin qu'il relevât également de lui et du Dedjazmatch. On prit
+jour, et en présence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du
+Bégamdir et du Gojam, d'ecclésiastiques, d'hommes de loi et de clercs,
+tous réunis chez la Waïzoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment
+Birro pour fils, lui conféra le droit d'aînesse, demanda pour lui la
+main de la Waïzoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avançant au nom
+du Ras et de la Waïzoro Manann, prononça les formules qui constituent
+les accordailles. Les apports mutuels furent énumérés: le Ras donna à sa
+soeur la seigneurie de quelques villages dans le Bégamdir; le Dedjadj
+Guoscho donna à son fils un nombre égal de villages en Gojam.
+
+Le Ras, en regagnant sa maison, s'égaya avec ses familiers sur le compte
+de son nouveau beau-frère; il le traita de nicodème, de dadais, et dans
+la suite ne le désigna même plus autrement.
+
+La Waïzoro Manann, tout entière à son oeuvre, garda le fiancé auprès
+d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune épouse, et,
+malgré ses autres préoccupations de toute nature, elle se complut
+pendant quelques semaines à combler de soins le jeune ménage, et
+s'attacha de plus en plus à son gendre, dont les déférences
+contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda
+pas à obtenir pour lui l'investiture de l'Enneussé et de l'Enneufsé,
+districts du Gojam, dont la seigneurie entraînait le grade de Fit-worari
+de l'armée du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilége
+de marcher précédé de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze
+timbaliers. Après être resté encore deux mois auprès de sa belle-mère,
+le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.
+
+Malgré cette transition si brusque de la position la plus dépendante à
+l'exercice d'une autorité si étendue, Birro administra ses vassaux avec
+une fermeté telle, qu'il fit de ses districts, réputés pour leur
+insécurité, le pays le plus sûr de l'Éthiopie. Selon le dicton indigène,
+une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main
+une écuelle pleine de pépites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de
+guerre, qu'il rassembla en nombre tout à fait disproportionné avec
+l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impôts, et ses
+sujets se rendirent plusieurs fois à Dabra Tabor, pour réclamer auprès
+du Ras; la vigilante Waïzoro Manann les faisait éconduire brutalement.
+
+Bientôt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de
+l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'étant déclaré en rébellion, le Ras
+convoqua par ban son armée à Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son
+entrée à la tête de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire
+qui éveilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta
+l'orgueil de sa belle-mère; dans ce dernier but, il avait amené la
+Waïzoro Oubdar en campagne. Il la faisait précéder par ses timbaliers,
+son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives,
+contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque à former son escorte,
+et ses bandes de rondeliers d'élite à la suivre, centeniers et joueurs
+de flûte en tête. Le Ras lui-même ne marchait pas avec tant d'apparat.
+Quant à lui, accompagné seulement de quelques cavaliers, il allait se
+confondre dans l'escorte de sa belle-mère, afin, disait-il, d'être plus
+à portée de ses ordres. Si épris qu'il pût être de la Waïzoro Oubdar,
+les sentiments qu'il affichait étaient tellement ridicules par leur
+exagération, que ses beaux-frères, les seigneurs et même les soldats en
+faisaient des gorges chaudes; seule, la Waïzoro Manann, insensible aux
+quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle
+affectionnait d'autant plus et défendait en toute occasion. Fort de cet
+appui, il était d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux.
+L'un d'eux, le Dedjadj Wollé, proche parent du Ras, ayant fait une
+allusion railleuse à sa naissance équivoque, il en résulta une
+altercation des plus vives. Les soldats épousèrent naturellement la
+querelle de leurs maîtres, et deux bandes se rencontrant un jour de
+marche, passèrent bientôt des injures aux coups de sabre; le vertige se
+communiqua comme par une traînée de poudre, et 12 à 14,000 hommes des
+deux partis se trouvèrent aux prises le long de la ligne de marche. Le
+Ras envoya des bandes pour étouffer le combat: elles furent culbutées et
+en partie dépouillées; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit.
+Birro Aligaz, prévenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais
+un peu trop tard pour profiter de ce désordre qui eût pu occasionner la
+perte du Ras. Le nombre de morts et de blessés était considérable. Le
+Dedjadj Wollé, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient
+été le plus maltraités, intentèrent une action en cour du Ras. La
+Waïzoro Manann trouva moyen de les faire débouter, et, comme pour
+justifier sa partialité, quelques jours après, son gendre, détaché avec
+d'autres chefs, à la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grâce à la
+témérité de ses soldats, à s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de
+le remettre aux mains du Ras.
+
+L'heureux Fit-worari récompensa avec prodigalité et ostentation ceux de
+ses soldats qui s'étaient distingués dans ce combat, et, du même coup,
+ceux qui s'étaient signalés contre les gens du Dedjadj Wollé, ce qui
+ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son
+seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal
+servi par ses grands vassaux. Sévère et hautain envers ces derniers, il
+se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les
+familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs médisances;
+seul, le Ras paraissait faire bon marché de lui et l'appelait toujours
+le dadais. Birro, du reste, affectait des incohérences de caractère et
+de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de
+son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de
+gaieté, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantôt il se
+présentait attiffé et les vêtements parfumés comme une femme, tantôt,
+culotté inégalement, il se balançait en marchant, laissait traîner un
+pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter
+gauchement son sabre à son flanc.
+
+La campagne terminée, on rentra à Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda son
+congé, mais le Ras l'ajournant sous divers prétextes, il se vit obligé
+de renvoyer en Enneufsé la meilleure partie de ses troupes qu'il ne
+pouvait nourrir à Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre
+d'hommes d'élite qu'il avait détachés secrètement du service de
+plusieurs seigneurs du Ras.
+
+Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de certitude:
+certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait heureux que
+l'opinion publique vînt le contraindre à disgracier le favori de sa
+mère. En conséquence, ils attirèrent secrètement à Dabra Tabor plusieurs
+de ses vassaux qui avaient des plaintes à porter contre lui, ainsi que
+les chefs de plusieurs villages que ses troupes indisciplinées avaient
+maltraités en retournant à Enneufsé.
+
+La Waïzoro et son gendre furent instruits de ces menées, et Birro, bien
+moins rassuré que sa belle-mère, attendait avec anxiété qu'elles
+éclatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position,
+contribua, pour le moment du moins, à le tirer d'embarras.
+
+Ses deux beaux-frères, les Dedjadjs Imam et Haïlo, l'ayant invité à les
+joindre sur le mail, où, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se
+livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les
+cavaliers du Gojam n'étaient pas, comme ils le prétendaient, inférieurs
+à ceux du Bégamdir: il ordonna à ses gens de se munir de bambous longs
+et forts au lieu des légères cannes d'usage, et il parut bientôt à la
+tête d'environ 300 chevaux.
+
+Le Ras passionné pour ces exercices, apprenant qu'un jeu animé était
+engagé et que les Gojamites malmenaient fort ses frères, se rendit
+également sur le terrain avec un escadron d'élite, et après avoir feint
+de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses
+frères. Birro, déjà piqué de ce procédé, lança ses trois meilleurs
+cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargèrent leurs adversaires et
+tournèrent bride, entraînant après eux 80 cavaliers du Ras qui
+s'efforçaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers était un
+nommé Teumro Haïlou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de
+mes plus chers amis. Il était fils de Dedjazmatch, parent éloigné du Ras
+Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il était l'écuyer. En fuyant,
+son cheval s'abattit, il roula à terre, et deux des poursuivants,
+contrairement à toute courtoisie, lui lancèrent leurs cannes en plein
+corps.
+
+--Qui m'aime me suive! s'écria Birro.
+
+Ses cavaliers se précipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci
+accourt à la rescousse avec tout son monde; des charges animées
+s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro à bonne portée, lui lance sa
+canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en
+criant:
+
+--À vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi Birro,
+le fils de Guoscho, je ne vous lâcherai pas!
+
+Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tête de son bouclier
+pour la mettre au moins à l'abri, et il ne chercha plus qu'à surexciter
+le galop de son cheval renommé pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur
+lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le
+Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de ménagement, qu'il en
+fit sauter les ornements. La stupéfaction fut générale.
+
+Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader
+son cheval et en criant:
+
+--Ô moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien
+n'arrête, voilà comment je relève mon écuyer!
+
+Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu'à son
+logement, laissant là son suzerain.
+
+L'usage voulait impérieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit le
+Ras jusqu'à sa porte, le bouclier au bras en signe d'allégeance; il
+avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son
+seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:
+
+--Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que désordonner le
+jeu.
+
+La Waïzoro Manann, instruite sur le champ de l'événement, gronda
+vertement son gendre par message.
+
+Le soir, ayant soupé comme d'habitude en compagnie de ses commensaux et
+soldats favoris, il fit évacuer sa grande hutte et resta seul avec son
+conseiller intime Tiksa Méred, et son cheval Dempto. La pièce n'était
+éclairée que par une braisière qui flambait au milieu; dans le fond,
+Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa sonnaille, et
+Birro, accroupi sur un tapis à terre, tisonnait en délibérant à voix
+basse avec Tiksa Méred, accroupi aussi en face de lui, sur les suites
+probables de son emportement du matin.
+
+Les circonstances de cette soirée m'ont été racontées si souvent
+qu'elles sont restées dans ma mémoire, comme si j'en avais été le
+témoin.
+
+Tiksa Méred, natif de l'Enneussé et âgé seulement d'une trentaine
+d'années, jouissait déjà d'une réputation de bravoure exceptionnelle
+acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite
+armée, et bientôt après son conseiller le plus intime. Méred, petit de
+taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Européen, la
+figure maigre, expressive, intelligente, les manières distinguées,
+l'élocution facile. Affable, subtil, résolu, fécond en expédients et
+habile à se commander, il réunissait tout ce qu'il fallait pour plaire à
+son maître, dont il renforçait du reste l'autorité, en lui prêtant
+l'appui de sa popularité et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de
+lui le notable le plus important de l'Enneussé.
+
+Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tiré de l'obscurité à la même
+époque et aussi brusquement que son maître. Sa taille était moyenne, sa
+robe isabelle, ses crins noirs; bien croupé, goussant, membru,
+court-jointé, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col long,
+le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il bégayait,
+s'entablait et dépassait les meilleurs coureurs. Il était cheval de
+somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge, devina ses
+qualités, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et fut
+contraint de le revendre à un riche seigneur. Celui-ci en fit don, comme
+d'une merveille, à un ancien polémarque du Gojam qui attendait dans la
+ville d'asile de Mota en Enneussé que sa fortune se relevât. Birro
+Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneussé entendit
+parler de ce cheval, et le propriétaire ayant refusé de le lui vendre,
+Birro fit naître un prétexte et se l'appropria. Le clergé de l'asile
+prit fait et cause pour le réfugié et expédia des messagers à Dabra
+Tabor pour réclamer auprès du Ras. Birro les fit intercepter et battre;
+d'autres leur succédèrent; le Ras ordonna la restitution, mais en vain.
+Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succès, et le moment d'entrer
+en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son cheval
+qu'il nomma Dempto (_retentissant_).
+
+Si je me suis étendu sur des particularités au sujet de ces deux
+serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien
+assorti avec son maître, devait justifier le nom ambitieux qu'il en
+avait reçu, et que Tiksa Méred, à cette époque, le principal ouvrier de
+la fortune de Birro Guoscho, devait en être une des plus éclatantes
+victimes.
+
+Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colères, lorsque le soldat
+qui gardait extérieurement la porte, annonça discrètement un envoyé du
+Ras. Birro perdit contenance.
+
+--Vite, vite, dit Méred, que Monseigneur se couche sur son alga et fasse
+le malade!
+
+En même temps, il poussait la braisière auprès de l'alga, et quand son
+maître fut convenablement étendu, le visage tourné du côté de la
+muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler
+bas. Le message était ainsi conçu: «Comment as-tu passé la soirée? J'ai
+envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient
+vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu
+regrettes encore ton cheval, je verrai à te le rendre.»
+
+Birro, s'attendant à cette demande, avait résolu de s'exposer à tout
+plutôt que de céder Dempto.
+
+--Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur, répondit-il
+à Méred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espère pouvoir aller
+demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez, mes frères,
+et dites-lui l'état où vous me voyez.
+
+Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Méred lui
+représenta si vivement l'indisposition de son maître, la satisfaction
+qu'il éprouverait à lui offrir son présent en personne, et il le cajola
+enfin si bien, qu'il obtint le délai demandé et le laissa même de belle
+humeur.
+
+Craignant l'indiscrétion des gens de sa maison, parmi lesquels il
+pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade
+toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens à déjeuner, parla
+de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui
+donner, et, dans l'après-midi, il se présenta, vêtu d'une toge de
+cérémonie, à la porte du Ras, avec la pensée de gagner du temps, pendant
+qu'il ferait agir sa belle-mère.
+
+Quel que soit le rang qu'on occupe, à moins de jouir des petites
+entrées, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous
+introduise. Birro voulut pénétrer tout d'abord; les huissiers, agacés
+par son arrogance ou pressentant peut-être sa disgrâce d'après des
+bruits de l'intérieur, le repoussèrent de la main, et, d'une façon ou
+d'autre, sa toge se trouva déchirée. Birro se retira dans un état
+d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassemblés
+dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa déconvenue. Il envoya
+prévenir sa belle-mère de l'affront public qu'il venait de subir, et
+celle-ci, pour couvrir cet échec et montrer qu'elle improuvait la
+conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les
+honneurs. De son côté, le Ras Ali affecta de réunir pour une collation
+des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soirée se passa
+ainsi. Vers minuit, Birro fit discrètement rassembler ses cavaliers à
+une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son
+gouvernement. Ce départ furtif constituait une rébellion. Le Ras se
+plaignit ouvertement de la partialité de sa mère et la rendit
+responsable du mépris de son autorité, quoiqu'elle eût, pour dissimuler
+sa complicité, refusé à Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras
+fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prévenir au moins sa
+fuite.
+
+Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre
+campagne contre les Gallas.
+
+Il envoya en présent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha à pallier la
+brusquerie de son départ en faisant représenter à son suzerain combien
+il avait été découragé par la brutalité inouïe dont il avait été
+publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que,
+en toute occurrence, sa vive affection pour la Waïzoro Oubdar ferait
+toujours de lui le plus dévoué de ses vassaux. En même temps, il
+suppliait sa belle-mère d'obtenir que sa femme lui fût envoyée, et il
+mandait à celle-ci de manifester énergiquement la douleur qu'elle
+ressentait de leur séparation.
+
+La Waïzoro Oubdar obéit sincèrement; elle passa quelques jours dans les
+larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la
+négligence de leur costume et le désordre de leur coiffure, et comme le
+Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui
+envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: «Puisque tu tiens tant à ce
+mari, que tu as enivré de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du
+moins le temps de reprendre sa raison.»
+
+Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paraître ignorer la nature des
+rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonçant à
+celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons
+chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra très-satisfait de ce présent
+et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans même mentionner
+le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa soeur, la
+façon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa mère,
+ses conférences répétées avec ses principaux vassaux musulmans, connus
+pour le pousser à amoindrir la position de la Waïzoro Manann, afin de
+prendre eux-mêmes en mains la direction des affaires, tout faisait
+craindre que le parti musulman à Dabra Tabor ne reprît le dessus, ce qui
+ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le Dedjadj Guoscho, en
+qui se personnifiait le parti chrétien.
+
+Le Ras était alors sous le coup de graves complications politiques. Loin
+de pouvoir exercer sa suzeraineté sur le Dedjadj Oubié, il en était
+réduit à compter avec lui de puissance à puissance. Le Dedjazmatch qu'il
+avait nommé en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas
+à se faire accepter par le pays, qui était attaché à son ancien
+gouverneur. Son fidèle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de
+mourir, laissant une armée nombreuse dévouée à la fortune de ses fils
+dont la fidélité lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj
+Oubié et le Dedjadj Guoscho l'engageaient à les confirmer dans le
+pouvoir de leur père. L'Éthiopie était privée depuis plusieurs années de
+l'Aboune ou Primat, espèce de Légat envoyé par le siége de Saint-Marc
+d'Alexandrie, chef de tout le clergé, et qui seul a puissance pour
+conférer les ordres. D'après l'antique usage, à la mort de l'Aboune, qui
+une fois sur le sol éthiopien ne le quitte plus, les Empereurs
+envoyaient une ambassade auprès du Patriarche d'Alexandrie pour en
+ramener le successeur. À l'instigation du parti musulman, le Ras Ali,
+qui prétendait remplacer l'Atsé, différait d'année en année de réunir
+les sommes nécessaires pour défrayer l'ambassade et la venue de ce grand
+dignitaire ecclésiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants
+défunts n'étaient plus remplacés; le peuple s'en plaignait avec
+amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des
+Dedjazmatchs chrétiens pour chasser du Bégamdir le Ras, chrétien tiède,
+musulman d'origine, et prêt, disait-on, à adopter l'islamisme.
+
+Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants à
+l'héritage de Conefo, mais aucun n'était assez fort pour le recueillir
+sans aide, et il lui répugnait, disait-il, de réunir son armée pour
+aller en personne dépouiller les fils d'un vassal à qui il devait de la
+reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reçus.
+D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre
+de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubié,
+disposé à les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho, à qui leur
+père les avait recommandés en mourant. Enfin, le Ras, impatient de
+s'affranchir de l'ascendant de sa mère, n'osait cependant s'abandonner
+au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti,
+composé de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du
+Wollo, était compacte et dévoué à sa maison, mais il regardait le
+Bégamdir comme pays conquis, et tous les chrétiens comme d'équivoques
+serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrétiens de cette province, de
+la part desquels le Ras craignait quelque résolution désespérée. Ces
+derniers l'engageaient à faire venir un Aboune, à monter à cheval et à
+marcher à leur tête contre le Dedjadj Oubié, le Dedjadj Guoscho ou tout
+autre qui refuserait de reconnaître sa suzeraineté; mais il n'osait s'en
+remettre à eux, de peur de s'aliéner ses parents musulmans. Sa mère lui
+causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti
+des chrétiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti
+contraire, rappelant à ceux-ci que son père et sa mère étaient morts
+musulmans, et à ceux-là les services qu'elle n'avait cessé de leur
+rendre.
+
+À la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la famille
+de ce Polémarque ayant fait asseoir sur son alga l'aîné de ses deux
+fils, le Lidj Ilma, âgé de dix-huit à dix-neuf ans, avaient envoyé
+immédiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille
+du défunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement
+paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de déport[17] pour lui,
+son frère, le Lidj Moukouennen et leurs soeurs.
+
+ [17] Ce droit consiste pour les enfants d'un fivatier à exercer durant
+ un an l'autorité de leur père défunt. À tous les degrés de la
+ hiérarchie, il est d'usage d'accorder ce droit aux héritiers d'un
+ serviteur, tant pour reconnaître ses bons services, que pour mettre
+ à l'épreuve les capacités de ses héritiers à lui succéder dans sa
+ charge, et leur permettre en tous cas de faire des provisions pour
+ l'avenir; car il est rare que les seigneurs même laissent un
+ héritage en rapport avec leur position, à cause de leur habitude de
+ tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a même pas
+ laissé de quoi subvenir aux frais de son festin funéraire.
+
+Le Ras Ali avait gardé le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un autre
+à ses fils. Il leur avait adressé des promesses et des encouragements;
+mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le droit de déport,
+et ces deux jeunes gens, entourés de l'armée de leur père, attendaient
+dans une attitude hostile. Ces événements tenaient en suspens presque
+toute l'Éthiopie, et plus particulièrement le Dambya, l'Agaw-Médir, le
+Damote et le Gojam, c'est-à-dire, après le Bégamdir les pays les plus
+étendus de la mouvance du Ras.
+
+En présence de ces graves préoccupations, la mésintelligence entre le
+Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Néanmoins, la
+Waïzoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dépérissait de jour en
+jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en médiateur entre le
+Ras et Birro. Le Ras accepta cette médiation, et, de concert avec sa
+mère, il invita le Dedjadj Guoscho à venir sur-le-champ à Dabra Tabor,
+afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite à
+tenir dans les circonstances importantes où le pays se trouvait. Birro
+supplia son père de ne point commettre sa personne chez leur suzerain
+qui méditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrâce; et
+en même temps qu'il le poussait à se déclarer indépendant, il activait
+pour son compte ses préparatifs de rébellion. Quoiqu'il fût le moins
+important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait
+surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal
+acteur dans les événements qui allaient suivre. La manière imprévue dont
+il avait été en quelque sorte imposé à son père, au Ras et même à la
+Waïzoro Manann, ses succès si rapides remportés en dehors des règles
+ordinaires de la prudence, l'impunité avec laquelle il avait pu agir,
+comme on l'a vu, au milieu de l'armée du Ras et à sa cour, la façon dont
+il semblait peser en toute circonstance et son peu de ménagement envers
+les puissants, tout concourait à surprendre; et les Éthiopiens, habitués
+à rapporter à Dieu ce qui leur paraît incompréhensible, disaient que
+Birro, sans appui parmi les hommes, devait être quelque instrument de la
+volonté divine.
+
+Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immédiatement à l'invitation de son
+suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes à s'y
+opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme
+envoyé auprès d'Ali et de sa mère, pour leur représenter que le voyage
+du Dedjazmatch à Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prêterait aux
+événements une importance exagérée, et, loin de rassurer le pays,
+l'inquiéterait; que le Dedjazmatch répondait de la conduite et des actes
+de Birro jusqu'au printemps, époque à laquelle il irait s'entendre avec
+eux, et que, jusque là, il convenait, selon lui, de ne pas tenir séparé
+Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier à l'Azzage Fanta, et
+que lui-même veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.
+
+Le but de sa mission était de démêler les intentions secrètes du Ras à
+l'égard du Dedjadj Guoscho, comme aussi à l'égard des fils de Conefo, et
+si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le
+mariage de sa soeur avec Birro. Il devait, à tout prix, obtenir que la
+jeune femme fût renvoyée à son mari. Il devait en outre s'assurer de la
+sincérité des encouragements que la Waïzoro Manann faisait tenir
+secrètement à Birro.
+
+Le Dedjazmatch prévint le Ras Ali et sa mère, par un messager spécial,
+qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes conseillers,
+pour leur expliquer toute sa pensée et pour le suppléer en tout auprès
+d'eux. Deux jours après, Fanta partit.
+
+Cet envoyé commençait alors une fortune qu'il devait tourner plus tard
+contre son maître. D'une belle prestance et doué d'une parole facile,
+souple, réservé, prudent, plein de ressources dans le conseil,
+cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre, à la fois grave et
+spirituel, administrateur excellent, cupide, mais généreux à propos,
+habile à enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta était le
+meilleur négociateur qu'on pût choisir.
+
+Le Ras se montra prêt à oublier les torts de Birro, mais il allégua ne
+pouvoir exposer sa soeur aux intempéries d'un voyage que la saison où
+l'on était rendait pénible même pour un homme; il la renverrait au
+printemps, et, jusque-là, pour prouver au Dedjadj Guoscho son désir de
+rester uni avec lui, il investissait Birro des districts importants de
+l'Ibaba et du Metcha, situés sur les frontières du Damote, où il serait
+davantage sous le contrôle paternel. Le Dedjadj Guoscho accueillit cette
+faveur avec une défiance que l'Azzage Fanta confirma pleinement à son
+retour. Néanmoins, Birro se rendit dans son nouveau gouvernement, après
+être venu passer deux jours à Goudara pour s'entendre avec son père.
+
+Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les défiances, en
+conférant inopinément à Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.
+
+Les motifs qu'il donnait ne déguisaient qu'imparfaitement sa perfidie.
+Il ne pouvait se résoudre, disait-il, à marcher contre les fils de son
+vassal regretté, aveuglés par les conseils de notables ambitieux et
+d'une armée turbulente; et comme leur père, en mourant, les avait
+recommandés au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne missent bas
+les armes devant la volonté d'un si bon tuteur, pour céder la place à
+Birro, qui, de son côté, ne pouvait manquer d'agir envers eux comme un
+frère. Si son choix s'était détourné de tant d'illustres candidats pour
+confier à Birro un gouvernement si important, c'est qu'il se sentait
+assez généreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de Conefo, qu'il
+oubliait les torts des fils en considération de son affection pour les
+pères. Il comptait, du reste, que son beau-frère surtout s'efforcerait,
+par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui s'était élevé entre
+eux.
+
+La répugnance du Ras à marcher contre le Lidj Ilma provenait bien moins
+de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de l'humiliation
+qu'il éprouvait à montrer que, malgré ses prétentions à la suzeraineté
+sur toute l'Éthiopie, il en était réduit à prendre lui-même les armes
+pour valider l'investiture d'une province contiguë à son domaine
+personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro avait
+offensés par ses dédains durant la campagne en Idjou, voulaient profiter
+de la rancune assez légitime que le Ras nourrissait contre lui pour le
+perdre, et pour perdre du même coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma, et
+amoindrir enfin l'ascendant de la Waïzoro Manann et du parti chrétien en
+Bégamdir. Ils représentaient au Ras, qui tenait encore au Dedjadj
+Guoscho, que le moyen d'éprouver la fidélité de ce prince était de
+donner le Dambya à Birro. Ils espéraient ainsi déterminer le Dedjazmatch
+à se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel cas le Ras
+serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en engageant
+son amour-propre paternel, ils espéraient le pousser à livrer bataille à
+une armée nombreuse qui les gênait. Si le Dedjadj Guoscho était vaincu,
+ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il était vainqueur, il se
+serait affaibli par sa victoire même, puisqu'il aurait dispersé l'armée
+du Conefo, qui ne demandait qu'à faire cause commune avec lui. De plus,
+Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout à atteindre, en prenant
+possession du gouvernement du Dambya, province ouverte et contiguë au
+Bégamdir, se trouverait ainsi à la discrétion du Ras. Ils cherchaient
+fort justement, à leur point de vue, à précipiter ces événements, afin
+d'empêcher une coalition présumable entre le Dedjadj Guoscho, le Lidj
+Ilma et le Dedjadj Oubié, que son indécision seule empêchait de se
+joindre à la ligue chrétienne, dont les forces réunies pouvaient presque
+sans combat balayer du Bégamdir la puissance du Ras, qui ne devait sa
+durée qu'à la division du parti chrétien.
+
+Sitôt que le Lidj Ilma fut informé de la publication à Dabra Tabor du
+ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Médir,
+il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher
+incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en
+l'attaquant à l'improviste.
+
+La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgré le ban
+publié à Dabra Tabor, Birro était impuissant à prendre sans aide
+possession de son investiture que l'armée de Conefo ne céderait pas sans
+combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il
+froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se réduisait à
+marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas où le sort des armes leur
+serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubié ne manquerait pas l'occasion
+de l'attaquer avec son armée déjà prête, sans lui laisser le temps de
+réunir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises.
+D'autre part, s'il battait l'armée d'Ilma, il détruisait une force
+imposante, prête à servir ses propres desseins, et dont la connivence
+éventuelle réduisait actuellement le Ras à compter avec lui. D'ailleurs
+Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de
+séjourner loin de lui en Dambya, où il serait en butte à l'hostilité de
+vassaux mécontents du dépouillement de leur bien-aimé Conefo, et à la
+discrétion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre
+à l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il échouait devant l'armée
+d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de
+l'Éthiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le
+débarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire à la
+dépossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre
+lesquels le Ras marcherait le lendemain.
+
+Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en première ligne l'intérêt
+de sa gloire, voulaient que plutôt que d'encourir les reproches
+d'orphelins qui lui étaient confiés, il affrontât les péripéties d'une
+lutte inégale contre le Ras; mais la majorité du conseil soutenait
+spécieusement l'opportunité d'une conduite opposée. Les fils de Conefo
+pouvaient céder à la première sommation du Prince: dans ce cas, il les
+abriterait chez lui, en attendant des circonstances meilleures; si au
+contraire il était réduit à les dompter par les armes, il les
+recueillerait de même, car s'il refusait de les déposséder en faveur de
+Birro, le Ras marcherait lui-même peut-être contre eux, et il était
+préférable que le Dedjadj Guoscho se chargeât de ce soin, afin d'éviter
+au moins à ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains. Pour ce
+qui était de s'en faire des alliés contre le Ras, leur inexpérience,
+leur ambition et l'instabilité de leur conseil les rendaient trop
+accessibles à l'offre, que le Ras ne manquerait pas de leur faire, de
+les confirmer dans l'investiture de leur père, à condition qu'ils
+déserteraient leur tuteur. Enfin, cette considération que l'opinion
+publique s'était prononcée en faveur des fils du Dedjadj Conefo, ne
+devait pas arrêter cette fois: quelque respectable que fût l'opinion
+publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent, que les
+affaires étaient presque toujours dirigées par des minorités, et qu'en
+cette circonstance du reste, l'expérience, la raison et une conscience
+éclairée ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.
+
+Le Prince balança quelques jours entre les deux partis à prendre. De
+tous côtés lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote
+et le Gojam s'étaient passionnés sur cette question; de plus, les chefs
+de l'Agaw-Médir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se
+rallier à lui, lui transmettaient également leurs avis. De son côté,
+Birro lui expédiait messager sur messager pour le prémunir contre les
+donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle,
+disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hésitât à accepter la nouvelle
+investiture, ne fût-ce que pour empêcher les malveillants d'insinuer que
+la crainte de l'armée de Conefo influait sur leur décision; il y allait
+de la gloire de son père, de la réputation de leur maison; il lui
+demandait de lui confier seulement la moitié de son armée, et il ferait
+obéir Ilma de gré ou de force. Ali nous tend des piéges, ajoutait-il, à
+nous d'avancer et de les rompre. Quant à moi, je me garderai si bien en
+Dambya que toutes ses perfidies tourneront à sa confusion.
+
+Le Dedjadj Guoscho se décida à annoncer aux fils de Conefo la nécessité
+où il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs
+provinces, et il leur fit en même temps les propositions les plus
+caressantes. Leur conseil et leur armée répondirent par un seul cri de
+défi, et il se décida à prendre immédiatement la campagne.
+
+Le même soir, il me dit:
+
+--Nous allons probablement avoir une grosse bataille à livrer près de
+Gondar.
+
+--Que Dieu vous y vienne en aide! lui répondis-je.
+
+--Pourquoi m'isoles-tu dans un voeu pareil? Compterais-tu rester en
+arrière?
+
+Je lui demandai en riant si j'étais son lige, pour mettre mon corps dans
+toutes ses entreprises.
+
+--Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est fait
+entre nous, et si j'en croyais le désir que j'ai de te complaire, c'est
+toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine, à me
+quitter un jour de combat?
+
+--Non, certes, Monseigneur, lui répondis-je.
+
+En effet, mes sympathies pour ce Prince s'étaient confirmées de plus en
+plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour me
+conformer aux usages, je l'appelais _Monseigneur_; je m'aperçus bientôt
+que ce titre n'était pas un mot vain dans ma bouche et qu'il signifiait
+en réalité que j'étais arrivé insensiblement à l'aimer assez pour
+désirer me lier à sa fortune. Sans avoir renoncé à mon pays, je jugeais
+que la rude vie que je m'essayais à mener me donnerait quelques
+résultats utiles, et que ma présence auprès d'un Prince d'un esprit
+élevé et désireux de connaître les progrès de l'Europe, pouvait produire
+quelque bien. Comme je n'avais aucun intérêt matériel à cette cour et
+que je passais pour être en crédit, les mécontents et les victimes
+s'adressaient à moi déjà pour faire aboutir leurs plaintes; j'étais bien
+jeune, et, comme ceux de mon âge, l'idée de bannir l'injustice me
+séduisait. D'ailleurs, pour étudier ce pays si curieux, nulle position
+ne pouvait être meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout
+concourait à m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien à
+mon foyer de France, mais je laissais aux événements et à Dieu le soin
+de m'y ramener.
+
+Nos préparatifs de départ se faisaient en toute hâte; mais l'état de
+santé de la Waïzoro Sahalou les suspendit tout à coup. Quoique demeurant
+à côté d'elle, j'ignorais qu'elle fût malade, ses messages journaliers
+n'ayant point été interrompus; aussi, fus-je très-surpris quand une
+matrone d'un rang élevé, accompagnée de plusieurs dames, vint
+m'apprendre qu'elle était à la mort et me demander si je n'avais pas
+quelque remède pour elle. Le Prince avait autorisé cette démarche; je me
+rendis auprès de lui et je lui répétai, comme au sujet du Lidj Dori, que
+je n'étais rien moins que médecin.
+
+--C'est égal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras ton
+avis.
+
+J'entrai donc chez la Waïzoro. Une soixantaine de femmes et de filles de
+notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcôve. On me fit
+place, et je passai derrière le rideau. Sur un alga encombré de toges
+blanches, gisait la Waïzoro Sahalou, inanimée, les yeux fermés, la tête
+sur un oreiller d'ébène. À son chevet, dans la ruelle, son aumônier,
+vieux prêtre à barbe blanche, était debout, une petite croix à la main,
+et une jeune femme d'une éclatante beauté, parente préférée de la
+Waïzoro, agenouillée par terre et accoudée sur la couche, lui tenait la
+main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une
+naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles
+de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre
+de leur maîtresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la
+respiration faible et crépitante, la décoloration des lèvres, le pouls
+rare et intercadent, tout m'impressionna péniblement, car j'aimais cette
+princesse, parce qu'elle était la femme de Monseigneur, parce qu'elle
+faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu
+pour moi les attentions les plus délicates.
+
+M'étant renseigné de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui
+proposai d'employer un remède énergique, mais qui offrait quelque danger
+à cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.
+
+Et comme il s'en remettait à mon jugement, je lui fis remarquer que si
+un malheur arrivait, j'en serais accusé.
+
+--Peut-on empêcher les fous de médire? reprit-il. Une pareille
+inquiétude m'étonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme,
+pour toi, ne s'agit-il pas d'une véritable mère? Va, hâte-toi d'agir, et
+que Dieu nous aide!
+
+Je fis immédiatement fabriquer sous mes yeux des balances par l'orfèvre
+du Prince: un mince fil de cuivre servit de fléau; deux petites
+rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie, complétèrent
+l'instrument, et le remède, minutieusement pesé, je le délayai dans un
+peu d'eau.
+
+Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis d'abord
+sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumônier, la
+parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de services
+et un ancien Fit-worari, proche parent de la Waïzoro, furent les seules
+personnes dont je tolérai la présence. La malade étant toujours
+insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire prendre la
+potion. Son parent fit observer que je devrais, selon l'usage, goûter la
+boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas insister. Quelques
+symptômes heureux se manifestèrent, mais se dissipèrent bientôt; des
+frictions énergiques les firent reparaître, et je courus chez le Prince.
+Pendant que je lui faisais mon rapport, nous entendîmes des éclats de
+pleurs, mêlés au début d'une de ces thrénodies qu'on chante aux
+funérailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du regard.
+
+--Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous l'aurais
+pas caché.
+
+J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus
+trouver, pour disperser les thrénodes et affirmer que la princesse
+allait mieux; la cloche de l'église commençait même à sonner le glas,
+mais on étouffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour
+auprès de la malade, je perdais moi-même tout espoir, lorsqu'enfin elle
+ouvrit les yeux. Peu à peu, comme des profondeurs de sa léthargie,
+l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrêta sur moi, en
+disant lentement:
+
+--Tiens! Mikaël!... J'ai donc été bien mal?
+
+Bientôt, elle donna d'une manière plus active et continue les preuves de
+son retour à la vie; elle chercha à rassurer son aumônier et ses
+suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant
+qu'on la remettait sur sa couche:
+
+--Hélas! Mikaël, que nous sommes peu de chose!
+
+Le prêtre pleurait de joie, bénissait sa pénitente, et la bénissait
+encore, les autres se répandaient en actions de grâces. Je dus les
+engager à contenir leurs manifestations, par ménagement pour leur
+maîtresse; j'indiquai quelques soins à donner, et malgré l'opposition
+aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince
+l'heureuse nouvelle que je lui avais déjà envoyé porter par un eunuque.
+
+La nuit était avancée; beaucoup de gens veillaient sur la place,
+accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait déjà parmi
+eux, et je jouis à mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur
+causait, car la Waïzoro était aimée de tous.
+
+Je trouvai le Prince, son chapelet à la main; sa physionomie s'éclaira
+de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de la part
+de sa femme, qui avait complètement repris ses sens, et qui le priait de
+se rassurer sur son compte.
+
+La Waïzoro eut encore quelques évanouissements, mais la semaine n'était
+pas écoulée qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne voulaient plus
+rien faire sans mes avis; le digne aumônier venait à tout propos me
+chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprès d'elle, et comme je
+parlais assez couramment l'amarigna, je pus goûter les charmes de la
+conversation de cette femme, qui eût été remarquable en tout pays.
+
+Les préparatifs de départ furent repris; les notables de la frontière
+chargés d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent
+dire de nous hâter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la
+désertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Médir se comblait
+rapidement, grâce aux volontaires venant de tous les points du Bégamdir.
+Le Prince fit ses adieux à sa femme, et sans avoir publié le ban
+d'usage, il alla camper à quelques milles de Goudara.
+
+Quelque sévères que soient les princes éthiopiens, ils en sont
+ordinairement réduits, pour réunir leurs troupes, à publier plusieurs
+bans; de plus, des bandes entières s'arrangent pour ne rejoindre que la
+veille de la bataille, afin de vivre jusque-là, à leur aise, aux dépens
+de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait
+jeter l'alarme et hâter ainsi la réunion de ses soldats, très-enclins à
+s'attarder et à mal faire, mais trop attachés à sa personne pour le
+laisser courir seul au danger.
+
+La Waïzoro Sahalou avait demandé à son mari de me laisser auprès d'elle,
+et pour tout concilier, j'étais convenu de rejoindre l'armée à sa
+troisième ou quatrième étape; en conséquence, je restai auprès de la
+Waïzoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprécier davantage cette
+femme distinguée. Son expérience des affaires eût été surprenante chez
+une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse imposée aux
+personnes de son rang, si l'on ne savait que même dans cet état, les
+femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de
+leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets,
+s'étaient classés dans sa mémoire avec un ordre merveilleux. Son
+intelligence vive, une diction claire, élégante et un charme particulier
+dans la prononciation rendaient ses récits des plus attrayants. Elle me
+raconta les événements dans lesquels nous étions engagés, la biographie
+des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de
+celle de son mari, et ses appréciations témoignaient d'une sagacité et
+d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se
+jouant, aux intérêts les plus sérieux du pays. Elle passait pour avoir
+reçu une très-bonne éducation, lisait couramment son psautier et les
+évangiles en langue guez, et se plaisait à discuter sur les diverses
+interprétations du texte; elle lisait également la _Vie des Saints_ en
+guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour l'amarigna
+le même avantage que la connaissance du latin et du grec donne à ceux
+qui parlent les langues qui en dérivent. Réduite à communiquer avec tout
+le monde par messages et à traiter de toute sorte d'affaires avec des
+gens de tous les rangs, elle avait au plus haut point l'art de saisir le
+coeur d'une question et de condenser sa pensée dans une forme lucide et
+frappante. Ses jeunes filles de service, habituées à transmettre ses
+messages, acquéraient une distinction de langage et de manières, qui
+valait à la plupart d'entre elles, quoique appartenant à des familles
+pauvres, des mariages avantageux. Sa religion était éclairée, et sa
+charité s'exerçait continuellement. Elle avait parmi les femmes la
+réputation de filer admirablement et d'exceller dans l'art de la
+cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de restaurer,
+par un régime intelligent, les malades ou les gens épuisés par la misère
+ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait son activité
+aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient sa maison, et
+dont quelques-uns seulement avaient le droit de se présenter devant
+elle; elle inspirait à la fois la crainte et l'affection tant dans son
+intérieur qu'au dehors. Vive quelquefois jusqu'à l'emportement, elle
+prévenait les rancunes en reconnaissant ses torts avec une rare
+facilité. L'injustice la révoltait, mais son mari avait eu à lutter
+longtemps pour l'empêcher de s'immiscer plus que de raison dans les
+affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une Espagnole brune,
+le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et de grands yeux
+expressifs; la pureté de ses traits, une certaine ampleur dans les
+formes, la distinction de son langage, de ses manières et sa politesse
+toujours aisée formaient un ensemble parfaitement en rapport avec le
+haut rang qu'elle occupait.
+
+J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne, mais
+la façon dont la Waïzoro l'envisageait me communiqua quelques-unes de
+ses appréhensions.
+
+--L'âme de Conefo, disait-elle, n'a pas été rappelée depuis si
+longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux
+orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que
+nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites
+de cette guerre. Mais on prétend que nous autres femmes nous n'entendons
+rien à la conduite des affaires.
+
+Ayant tenté vainement de dissuader son mari de faire cette campagne,
+elle avait provoqué l'intervention d'anachorètes vénérés: deux d'entre
+eux étaient venus à Goudara, mais le Prince s'était montré
+respectueusement sourd à leurs conseils.
+
+Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à
+l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux
+auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la
+morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et
+accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de
+bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases;
+d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés
+depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le
+monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur
+détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les
+autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même
+leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.
+
+Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il me
+bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une bonne
+mère.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+BATAILLE DE KONZOULA.--BIRRO DEDJAZMATCH.
+
+
+Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le camp
+du Dedjazmatch.
+
+L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre
+équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur
+inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les
+rigueurs de cette entrée en campagne.
+
+Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à nos
+gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec
+seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès
+sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à
+se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du
+Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à
+toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture
+inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que
+quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en
+eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y
+asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à
+gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs
+franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays
+accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi
+font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus
+attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et
+pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des
+résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que
+le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales,
+ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et,
+quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la
+réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces
+avoisinantes.
+
+Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans le
+gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre faveur,
+se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pût en
+fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un nombre
+bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme celle
+que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de temps pour
+préparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.
+
+Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la
+majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans
+la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre
+province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom
+d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue
+complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme
+les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette
+langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit
+peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est
+encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes
+mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en
+étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en
+Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la
+langue hamtonga.
+
+Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On trouve
+parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du
+visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes,
+semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent
+et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance
+constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés
+de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des
+bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du
+Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen.
+Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs
+habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le
+lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par
+leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur
+insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les
+remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au
+gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le
+titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo
+dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint
+leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils.
+Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie
+dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que
+fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents
+sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de
+leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant
+laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au
+commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de
+5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris
+entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent
+envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à
+l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une
+incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient
+un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui
+en Éthiopie.
+
+Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de
+Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait
+contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards
+et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche;
+car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la
+campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit
+corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le
+Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en
+2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous
+précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de
+mètres en avant.
+
+Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La
+nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque
+habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la _Maskal_, ou fête
+de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois de
+_meuskeurreum_, date qui correspond à un jour variable de notre mois de
+septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient doublement
+opportune la grande revue que les chefs importants ont coutume de passer
+à cette époque.
+
+Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs soldats
+sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service militaire. Ils
+mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde et le meilleur
+équipement possible, afin de lui prouver que, loin de thésauriser, ils
+emploient leurs revenus à entretenir des soldats. Souvent ils font
+figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, rappelant ainsi les
+supercheries analogues pratiquées par les barons européens au moyen âge.
+
+Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un
+tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui
+tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi
+formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient
+habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef
+de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses
+trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans
+toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline,
+soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de
+verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de
+tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils
+formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en
+firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la
+droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses
+gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils
+tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche
+ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires,
+seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur
+tour, et chacun ayant répété la même manoeuvre se rangea de façon à
+former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les
+proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le
+feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des
+décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin
+s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins
+et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant
+dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était
+des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient
+trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes
+de l'antiquité.
+
+Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.
+
+Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir dans
+leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un mètre de
+large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain,
+artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient
+au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir
+de distance en distance les plats et les terrines.
+
+Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant d'armes,
+appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître; ses
+commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se rangèrent
+debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les Enjerras
+Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant
+soigneusement lavé les mains[18], s'échelonnèrent des deux côtés de la
+table et se tinrent debout, les coudes au corps et les avants-bras
+ouverts. Les huissiers se postèrent aux issues, et chef d'avant-garde,
+sénéchaux, tous les principaux seigneurs vinrent se placer selon leur
+naissance et leur rang. Une deuxième file de convives s'assirent de
+façon à pouvoir encore atteindre la table en allongeant le bras, et
+derrière, les cavaliers de marque, les fantassins et fusiliers d'élite
+se tassèrent debout, en rangs pressés et si nombreux qu'ils soulevaient
+les parois des tentes. Les trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent
+son arrivée; la portière fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des
+insignes de sa charge, parut sur la place, conduisant les employés de la
+bouche. Des hommes tenant sur la tête des paniers de pains de première
+qualité, recouverts de housses écarlates traînantes jusqu'à terre,
+ouvraient la marche; puis deux files de cuisinières et de femmes de
+service portant des plats et des terrines de ragoûts bien lutées;
+ensuite le premier échanson, suivi d'une longue rangée de servantes
+courbées sous leurs jarres d'hydromel. Pendant ce défilé, les timbaliers
+au dehors battaient la berloque, et hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à
+préparer la viande d'une quinzaine de boeufs qu'on venait d'abattre. Les
+porteuses d'hydromel s'accroupirent au bas-bout de la tente, les
+panetiers vidèrent les paniers devant le Prince et les principaux
+convives, et l'aumônier ayant dit le _Benedicite_, ils rompirent le
+pain, plongèrent leurs mains dans les ragoûts fumants et les ayant fait
+goûter par les cuisinières, les répandirent devant les convives. Le
+Prince et les principaux assistants ayant fait une collation chez eux,
+ne mangèrent que du bout des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant
+répartit dans l'assemblée ses serviteurs chargés de grosses pièces
+crues, et prenant lui-même à deux mains la bosse entière d'un
+boeuf-bison, il la présenta au Prince et après lui, aux convives les
+plus réputés pour leur bravoure. Ce morceau d'honneur achevé, les
+assistants, qui avec un couteau, qui avec son sabre, se taillèrent des
+lopins dans les aloyaux, longes et surlonges, cuissiers, culottes et
+filets palpitants qu'on leur présentait; puis, on servit les
+carbonnades. Quelques retardataires s'acharnaient encore à dépouiller à
+belles dents des côtes de boeuf à demi noircies par le feu, lorsque le
+page présenta le bassin et l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient
+près de lui le voilèrent respectueusement de leurs toges tandis qu'il se
+lavait. Pendant ce temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit
+_burillé_ (carafon) du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta
+la boisson en s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses
+lèvres, lui en versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la
+goutât en sa présence. On offrit également un burilé d'hydromel à
+l'Azzage Fanta; malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage
+se tient debout au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il
+surveille et dirige en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la
+distribution générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son
+rang, reçut des deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé,
+soit un hanap en corne de boeuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps
+étaient hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent
+suffisamment pour laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout
+derrière, et ceux-ci repus firent place à leur tour à plusieurs sections
+successives de soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent
+pas à faire table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de
+l'entassement de tant de monde.
+
+ [18] Les Engerras Assallafis ont seuls le droit de mettre la main au
+ plat et en répartissent le contenu.
+
+Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses,
+leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines
+du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats,
+entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des
+distiques sur les plus braves combattants.
+
+On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient
+arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit
+courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne
+manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères,
+s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires
+du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila
+recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes
+s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.
+
+Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des
+conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les
+huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en
+tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par
+des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table,
+et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre,
+qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son
+cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant,
+heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt
+monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent
+successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou
+accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de
+leurs maîtres.
+
+Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations
+militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la
+veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour
+réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient
+victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter
+quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient
+publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon
+que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel
+utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de
+l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.
+
+Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis tué
+un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de ce
+soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué un
+lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après
+lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un
+lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le
+Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.
+
+De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses
+gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent
+entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après
+avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs
+propres soldats.
+
+Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message sur
+message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager, s'ils
+ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge auprès
+de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province du
+Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques, momentanées
+sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par quel moyen,
+la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes, enivrés par la
+confiance de leurs troupes dans la victoire, ne répondaient que par des
+défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le message suivant:
+
+«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous
+m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur
+protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations
+des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire
+d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas
+les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de
+votre fortune.»
+
+Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre
+d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit
+tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite;
+les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang,
+mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après
+ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent
+au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi
+lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à
+ébranler leur confiance dans nos forces.
+
+Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne
+journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous
+offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos
+chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances
+superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de
+bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les
+conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à
+quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de
+porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé
+Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait
+sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient
+sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.
+
+Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, qui,
+cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la
+picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon
+la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans
+la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs
+escadrons de cavalerie.
+
+Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes de
+peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous trouvions
+dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement partagée par un
+ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son nom du petit
+village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à peu près, et
+profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores, formait pour
+notre camp une défense naturelle dans la direction de l'ennemi;
+circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement. Mais on
+s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les piquets de
+nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et décida avec
+eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à l'extrémité de la
+plaine, où les ondulations du terrain nous promettaient un sol plus
+tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, pouvait être une cause de
+désordre sérieux pour nos multitudes, si elles avaient à l'effectuer le
+lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des ordres en conséquence, et
+Monseigneur partit avec une quarantaine de cavaliers pour choisir le
+nouveau campement.
+
+Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la ventrière,
+nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous reprenions à peine
+notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ soixante cavaliers se
+détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer rapidement sur nous.
+C'étaient des éclaireurs ennemis.
+
+Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule sur
+notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du renfort de
+notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800 mètres: mais
+l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès. Huit des
+nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants; il
+détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride dans
+la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés, que
+tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite. L'apparition
+subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les surprendre
+autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant vu
+l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires, excités
+par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement préoccupés de
+la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne s'aperçurent de
+l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à grand'peine et
+disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé le Dedjazmatch;
+car plus de la moitié de son escorte était composée de chefs âgés,
+déshabitués des coups main depuis leur accession à des postes élevés.
+Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une bonne part à
+nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux blessés.
+
+En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour
+avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait
+également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les
+quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme
+point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et
+nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le
+couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de
+l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.
+
+Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence en
+éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant sur
+nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en instants,
+augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à environ 200
+mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une confusion
+inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq rondeliers, mes
+seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me tins près de
+Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval qui
+bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous ses
+nasaux.
+
+On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les adieux,
+les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre
+s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui
+confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la
+concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages,
+oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.
+
+«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle pour
+avoir choisi un imprudent.»
+
+Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute voix
+saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.
+
+Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon maître,
+mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, protége
+mon corps en lui!»
+
+Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de
+tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et
+paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux
+passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient
+se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer
+et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne
+journée et au revoir!»
+
+Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et là
+en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans quitter
+la selle, courbaient la tête, en disant:
+
+«Père, absolvez-moi!»
+
+Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la
+donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et
+lui cria sous le nez:
+
+«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je
+vais au combat, moi!»
+
+Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au pas
+de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient
+leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient
+pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un
+coryphée chantant un refrain guerrier.
+
+Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son cheval.
+
+«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu l'as
+bridé par la queue.»
+
+Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les pages
+étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et
+tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour
+l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se
+présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la
+toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite
+javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à
+l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce
+ancienne.
+
+Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur
+poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en
+allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour
+s'écrier:
+
+«_Hammarr zorroff!_ Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin l'heure
+des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»
+
+Ou bien:
+
+«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes
+vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»
+
+Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils savouraient
+déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en les voyant,
+comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les Chalaka Beutto, et
+Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou, Beutoul-Andawa,
+Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia, Andawa-Libo,
+Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire Gouolemdatch, tous
+cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets, livides et
+sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant leur thème
+de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet droit;
+quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière de lion;
+d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les chevaux
+dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient ces
+rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de
+tendresse familière:
+
+«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma verve
+s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère,
+ravives-en les sources.»
+
+Ou bien, s'adressant à son cheval:
+
+«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»
+
+Une autre criait:
+
+«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les braves
+et compter les coups!»
+
+Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à
+tournure martiale, elle lui disait:
+
+«Je suis ta soeur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon léopard, tu
+me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un ennemi.»
+
+Un trouvère chantait:
+
+«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme,
+arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez
+pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes
+lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la
+route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à
+travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe.
+Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes
+dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de
+choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»
+
+Quelque soldat lui criait:
+
+«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton oeil, dresse
+ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à coqueriquer
+tes vers tout le reste de tes jours!»
+
+Ou bien:
+
+«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire
+seulement et garde bien les servantes!»
+
+Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la tente;
+il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la
+position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une
+trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux
+suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de
+sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front,
+donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme
+toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le
+prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert
+d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:
+
+--Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens
+Monseigneur.
+
+Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me permis
+de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil, mais il
+me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:
+
+--Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me garder?
+
+Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en disant:
+«Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»
+
+Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le ciel
+sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête du
+printemps.
+
+Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une centaine
+de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée parsemée de
+buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau couronné par
+l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une plaine moitié
+couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche par un petit
+bois qui s'étendait jusqu'au plateau.
+
+Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant d'armes,
+de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de
+bataille.
+
+Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et
+Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient
+à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de
+rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt
+hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se
+tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et
+les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche
+comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait
+du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé
+son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient
+ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant
+qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa
+cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en
+arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de
+l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.
+
+Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à
+environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la
+droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents
+fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier
+Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil.
+L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se
+composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers
+en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de
+façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière
+des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il
+vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche
+ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de
+l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition
+avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile
+droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre
+de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise,
+de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute
+notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le
+centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des
+timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes.
+J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne
+s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous
+devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers;
+quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines
+que les miennes.
+
+Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant de
+brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes d'élite.
+Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était en
+colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se
+plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses
+timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa
+personne.
+
+Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs sur
+toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se détachèrent à
+leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au devant de nous.
+La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ de bataille.
+
+Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile
+gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était
+l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à
+l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «_Dieu!
+pardonnez-nous, Christ!_» prononcés avec un accent très-prolongé sur la
+dernière syllabe des mots qui signifient _Dieu_ et _Christ_. Cette
+supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula une deuxième et une
+troisième fois sur tous les rangs, comme ces sinistres mugissements qui
+précèdent la tempête. Sur un signe du Prince, on battit la charge et
+l'armée partit au pas gymnastique.
+
+Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga,
+nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer;
+elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite
+formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie,
+descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas
+supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque
+entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à
+notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son
+front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant
+l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre
+rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la
+résolution de nos gens parut un instant refroidie.
+
+Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu
+près en ces termes:
+
+--Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de Zaoudé,
+l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi! À moi,
+Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de David,
+Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses
+oeuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, ils
+sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce pour
+moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La fortune
+est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le prodigue, le
+vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut comme les
+précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! Qui
+arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes!
+Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme
+mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles!
+Marchez donc, marchez! marchez!
+
+Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux aussi
+leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et
+l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux.
+Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de
+poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et
+vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus
+imposante qu'on puisse imaginer.
+
+Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous
+abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma
+escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la
+ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti
+de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient
+les deux armées qui s'entrechoquaient.
+
+Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite; le
+Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa vigoureusement
+le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le centre ennemi que
+commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa jeunesse, son bouclier
+rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il avait l'air attéré et
+comme déjà frappé de défaite. Je lui criai: _Aïzo!_ espèce
+d'encouragement et d'aman que les soldats donnent pendant le combat pour
+rassurer un vaincu, et il me regardait avec stupeur, lorsqu'un de nos
+cavaliers lui cria en se précipitant sur lui: «Qu'il se rende! qu'il se
+rende!» Et le jeune prince se découvrit en renversant son bouclier,
+indiquant ainsi qu'il se rendait.
+
+Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les nôtres.
+À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie compacte de
+Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête de ses
+cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile gauche
+rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier environ de
+cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre armée ne
+tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les rangs de
+leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais notre
+victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de regagner les
+hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant, et nos
+cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la mêlée
+n'avait pas duré plus de dix minutes.
+
+Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit
+cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et
+les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant
+à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut,
+il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.
+
+--Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son succès!
+
+À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:
+
+--Amen; c'est par ton Dieu!
+
+Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il lui
+avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa
+bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi
+d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au
+Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter
+jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et
+courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en
+lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la
+maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu
+t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch,
+réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations
+envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé
+espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.
+
+--Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois avoir
+bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de nous
+jusqu'au camp.»
+
+Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant nous,
+en criant:
+
+--Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto! de
+l'isabelle!
+
+Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il paraissait
+harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier pendait à
+l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa ceinture
+également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline blanche,
+toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de Dempto
+couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas son
+allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:
+
+--Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi, Birro, ton
+fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que tant que la
+poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro sera au soleil,
+il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront s'élever contre mon
+père.
+
+Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:
+
+--Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.
+
+--Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.
+
+En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous
+suivait péniblement à distance, lui cria:
+
+--Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!
+
+J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut
+auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de
+Tedjaubasse.
+
+--Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!
+
+Et Birro s'en alla grommelant:
+
+--Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues comme ça!
+
+Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et le
+pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été
+très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.
+
+Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une
+bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du
+plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de
+l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction
+du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un
+champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu
+de cadavres.
+
+C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la poitrine
+et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva avec
+effort sur son coude, et s'écria:
+
+--Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur moi! Je
+suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt: j'ai
+donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur entende ce
+que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!
+
+--Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.
+
+Et il continua son chemin.
+
+Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa
+tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne
+l'entendit plus.
+
+Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, nous
+rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille pour
+s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince, elles
+poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges,
+rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe
+d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou
+enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.
+
+Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du
+Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les
+rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes
+qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient
+insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj
+Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le
+large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien
+ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.
+
+Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient
+rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya
+sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du
+Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.
+
+--Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. Il le
+baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était
+encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:
+
+--C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: tu en
+feras ton ami aussi.
+
+Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une aversion
+manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour revoir mes
+amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes bagages. De
+mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il fallut
+écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent qu'ils
+avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la
+première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie,
+un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus
+ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de
+quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur
+leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en
+grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce
+mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils
+étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les
+encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter
+thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux
+qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant
+aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu
+à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes
+hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais
+Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se
+présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de
+droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en
+rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il
+était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au
+milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents
+prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif
+de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et
+dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui
+déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom.
+Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer
+eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et
+deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver,
+disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir
+comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse
+faite pour dissiper tout nuage entre nous.
+
+Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et
+les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida
+à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où
+Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi
+nous était subitement apparu.
+
+Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs purent-ils
+faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. La pluie
+recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de surveiller
+les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes à la main;
+ceux qui avaient à garder des chefs importants les attachaient au moyen
+de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par sa longe; personne
+n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à jeun depuis la
+veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit pas; la pluie,
+la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies ne purent
+dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres, en
+s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et les
+passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des
+cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on
+les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de
+la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval
+ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient
+leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des
+renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des
+facéties et brocards.
+
+L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux amis
+simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là, quelque
+boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie,
+improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes
+réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des
+bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des
+Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient
+confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la
+pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une
+verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est
+que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement
+sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres
+ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.
+
+Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu, et
+chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les partagèrent
+avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin de
+nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et
+les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de
+corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt
+elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.
+
+Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés, des
+plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain,
+avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et
+formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait
+entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins,
+recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de
+l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs
+en cour supérieure.
+
+De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à juste
+titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues
+étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on
+s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les
+témoignages sont souvent nécessaires.
+
+Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se
+reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive
+quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti;
+mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer
+un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent
+butin et prisonniers. Ces _arracheurs_, comme on les appelle, donnent
+lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre, les
+camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès criminels
+surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception des armes
+à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, qui
+reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la
+confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont
+il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans
+fournir des sujets de litige.
+
+D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre animal,
+tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier sang. Il en
+est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé par
+plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a
+blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de
+façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le
+saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le
+harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la
+blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on
+lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable.
+Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de
+quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de
+timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de
+sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers
+deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de
+les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs
+têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang
+paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les
+prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer
+ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on
+attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de _Nekaïe_,
+_Zorroff_, _Hammar Zorroff_ et autres, indiquant le nombre de javelines
+qu'on a reçues de l'ennemi, font que chacun cherche à rendre
+incontestables ses faits de guerre, et, à cet effet, le témoignage des
+prisonniers devient souvent nécessaire.
+
+Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée. Avant
+même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le droit
+commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action
+criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement,
+l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp
+vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à
+accorder ce patronage.
+
+Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur
+direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il
+lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre.
+S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur,
+qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop
+disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en
+échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les
+personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un
+acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit
+antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur,
+devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à
+s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le
+crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer
+de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente.
+Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le
+ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable
+de tous les méfaits attribués au fugitif.
+
+La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin
+l'emploi même de la torture: mais les moeurs atténuent cette rigueur, au
+point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est lorsque le
+prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. Si parmi les
+prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de marque sont
+condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet coupé, ou à
+payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine du fouet, ou
+bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu d'importance, on
+les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait été accompagnée
+de circonstances particulières. Le chef de l'armée désigne les
+prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans les
+vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte et le
+cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un
+soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un
+prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades.
+La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins.
+Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions,
+et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la
+victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même
+de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un
+parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et
+un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des
+vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec
+sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un
+compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même
+des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans
+toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un
+autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles
+sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent
+brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.
+
+Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la
+permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se
+cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient
+familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins
+d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le
+plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de
+pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque
+forme de l'amour.
+
+Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé chez
+eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de Konzoula,
+avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient imaginé que le
+choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont j'étais l'auteur,
+et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer mes maléfices, ils
+avaient résolu au dernier moment de nous livrer bataille le vendredi. À
+cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula, comptant y laisser leurs
+bagages et nous assaillir avec toutes leurs forces. Enorgueillis du
+reste par leur supériorité numérique et le prestige militaire qu'ils
+exerçaient, ils n'avaient pas douté de la victoire. Leur irritation
+contre nous était telle, qu'ils étaient convenus de ne faire quartier
+qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils avaient mis un signe
+distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se reconnaître plus
+sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous rencontrer à
+Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant l'arrivée de
+leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.
+
+Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement
+extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je
+passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges
+avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les
+Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et
+dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de
+la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais
+arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais
+déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant
+la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes
+manoeuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse
+récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de
+renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un
+centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes
+maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait
+dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à
+revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à
+porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait
+rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres
+allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval
+entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il
+devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer
+honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à
+son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait
+encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en
+compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée
+dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si
+celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement
+acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à
+ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli
+leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il
+fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût
+nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout
+le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure
+de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens;
+en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent
+aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux
+événements quotidiens de la politique du pays et la position que le
+Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus
+exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et
+comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son
+chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont
+j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes
+amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et
+qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait
+manifesté en me voyant.
+
+Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à l'exception
+d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugèrent
+opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par petites troupes
+aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à prendre pour
+rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent eux-mêmes, équipés en
+tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la main et sans autre
+vêtement que leur petite culotte et leur cordon de chrétienté; pour se
+garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de
+feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez nous; d'autres
+restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp,
+en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car
+lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans se réunissent
+en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement
+quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les Éthiopiens
+sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus inoffensifs
+guetteront également les fuyards, souvent même les hébergeront, pour le
+seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.
+
+Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu
+meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on disait
+que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais
+on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal de fuyards.
+
+Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener
+les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:
+
+--C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste situation, et
+qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. N'attribuez donc pas à
+ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude
+passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt pourtant avec votre maison,
+m'ont forcé de recueillir l'héritage de votre père, que vous étiez
+insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous faire comprendre les
+exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais
+vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour vous, les
+instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mêmes raisons
+qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à m'assurer de
+vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous reprendrez une
+position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir,
+vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous êtes comme des
+fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je me suis décidé
+à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû prévoir ce
+moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que
+je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rétablir
+votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en subissez les
+rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez
+néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils de
+Conefo, et vos fers seront légers à porter.
+
+Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il
+tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du
+regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'oeil sec, et le Lidj
+Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur
+fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient
+touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après
+l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule
+habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux
+notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le
+Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre
+leur gaîté habituelle.
+
+En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou
+délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que
+préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout
+citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque
+tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est
+sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont
+trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a
+pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de
+le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement
+dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à
+chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet
+droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien.
+Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire
+le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est
+innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui
+ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire
+vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa
+perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le
+remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à
+dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme
+ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses
+concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun
+s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le
+questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit
+ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile
+d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge
+a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de
+transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la
+pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du
+bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit
+souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se
+retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous
+épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques
+qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à
+tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont
+presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la
+libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux
+dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués
+dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare
+qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants
+en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent
+ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers
+aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains
+des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que,
+même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement
+dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les
+grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves
+et pour les enfants.
+
+Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il
+promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo,
+placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj
+Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre;
+son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel
+il les avait promises. Birro refusa.
+
+--Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand coeur,
+dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque osât les
+faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par
+la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à personne.
+
+Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il ressentit
+vivement cette première désobéissance publique de son fils. Quant au
+Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente;
+il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de Monseigneur,
+qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner en Agaw-Médir.
+
+Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp,
+j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je
+m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un
+nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de
+Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.
+
+Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux
+belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui
+acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet,
+soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj
+Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au
+messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son
+maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des
+carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à
+l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt
+notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche
+en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette
+perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur
+et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui
+pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent
+qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban
+de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit
+demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à
+rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était
+Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à
+trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de
+l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et
+cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le
+meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la
+torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des
+liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles
+douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien
+consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines
+et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier
+rançonné à la suite de Konzoula.
+
+Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les
+habitants de deux districts des environs que les soldats de son père
+iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient
+dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le
+bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer
+devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir
+les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les
+soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils
+les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage;
+mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent
+contre les coupables une action judiciaire.
+
+L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats en
+empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa surveillance
+est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et jusqu'à une
+époque récente même en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir
+la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs
+pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de
+quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter l'effusion du sang,
+ils préviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort
+d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les coupables. La fécondité
+du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans
+incendie, et que la nécessité du ravitaillement leur paraît évidente,
+les cultivateurs sont les premiers à excuser la mesure qui les prive de
+leurs réserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se
+présenteront devant le Polémarque pour lui demander une exemption
+temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils font renaître promptement
+l'abondance.
+
+Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; mais
+les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur gouverneur
+a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa détresse,
+ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.
+
+Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts désignés,
+le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des
+Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans
+les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si
+le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient,
+disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire
+quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays
+en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec
+eux des intelligences propres à conserver sa position.
+
+Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources
+chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et
+quelques autres maladies. Dans un but ostensible de santé, mais au fond
+pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et donner un motif plausible
+à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur jugea à propos de prendre
+les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du woïna-deuga et
+descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales
+situées dans un petit koualla, à environ deux kilomètres, laissant le
+commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expédition des affaires au
+Blata Teumro, son premier sénéchal. Néanmoins il fut assailli de
+messagers des communes les plus éloignées du Dambya et du Kouara, qui
+lui demandaient de les protéger contre les exactions de Birro, lequel,
+par suite de ses rapports équivoques avec le Ras, leur paraissait devoir
+les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opiné contre
+notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiéter son maître sur
+les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.
+
+Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement
+douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux
+ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la
+guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare,
+toujours calme quoique d'une activité incessante, discret,
+très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution
+élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un
+dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés.
+Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et,
+dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles
+pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque
+importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours
+fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du
+conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de
+bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que
+_Hazazel_ (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les notables,
+les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes
+de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du Prince, et
+cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur détresse.
+Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses clients,
+et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la trahison. On
+l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme fort aimable,
+qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner un si charmant
+homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et bien entendue,
+et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils unique le
+chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa grande
+dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles que par
+les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en recueillait
+qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une échauffourée, en
+voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer indûment le droit
+d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la guerre régnait
+alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince fit fouetter un
+page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette
+mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le
+plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne fut
+bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.
+
+Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une des
+périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en Éthiopie. Au
+fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux longues
+culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre mètres de
+large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une
+température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau voisin, en
+traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un
+grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux parties inégales.
+La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, contenait le grand
+bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de fleurs qu'on
+renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu
+de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur les
+anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine et à
+ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours;
+les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de
+service vivaient nuit et jour en plein air.
+
+À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre
+temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement;
+fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux
+cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le
+Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette
+familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot
+indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du
+hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch
+passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans
+distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois
+on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance
+semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il
+n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.
+
+Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient
+chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères
+nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et
+comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé
+pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.
+
+Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait
+garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le
+soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à
+l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit
+entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait
+d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir
+chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre
+plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il,
+son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant
+gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et
+quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à
+notre retour au camp.
+
+Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma et
+me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et, pour
+motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon projet
+d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui dis
+que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque je
+ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient
+froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille
+suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de
+les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour
+avoir été prise au Lidj Ilma.
+
+--Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.
+
+Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se mettrait
+en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon projet ne
+l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y
+opposerait.
+
+Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à son
+père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait désormais
+se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de joie en
+apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de la levée
+du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de mon
+départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure
+avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux
+en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à
+boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me
+servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la
+mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la
+tête de sa toge.
+
+Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans
+témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si
+je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je
+trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me
+firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux,
+la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.
+
+--Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une mauvaise
+nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne pas nous
+connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous pensions
+que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous ne te
+dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. Nous
+venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu vas
+des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh bien!
+nous allons nous ceindre et monter à cheval.
+
+On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le
+Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté
+que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le
+bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire
+rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince
+aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme
+un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de
+son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va
+rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques;
+pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra
+s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher
+d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le
+pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est
+dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes
+devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous
+récompense pour le zèle que vous me montrez.»
+
+En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire leurs
+adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de Monseigneur.
+Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait que par des
+signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer Sahalou, sans
+être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était ceint, armé, un
+petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les épaules comme
+un homme prêt à l'action:
+
+--Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que cela soit
+avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire, Mikaël.
+
+--Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le bien; qu'il
+t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes, et qu'il te
+rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.
+
+À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: _Amen!_ Et voyant que
+j'hésitais à sortir, il me dit vivement:
+
+--Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser pour lui?
+
+Le Prince sourit et me donna l'accolade.
+
+Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils
+m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les
+gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des
+bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la
+conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au
+Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin
+de connaître personnellement tout le monde.
+
+Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon
+l'usage, je dis aux principaux chefs:
+
+--Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, retournez-vous
+en!
+
+--Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.
+
+Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe
+derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant
+des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:
+
+--N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre maître,
+resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié de nous
+affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un seul
+homme?
+
+Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils étaient
+si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que j'étais
+tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou rendit ma
+pensée à haute voix et en langage choisi.
+
+--Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la poitrine; ô
+aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, messeigneurs!
+Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée d'empereurs; de là
+aussi nous est venue notre religion; le même pays nous envoie les
+étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore qu'il nous a
+envoyé la véritable amitié.
+
+Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère,
+continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.
+
+Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé de
+moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant
+nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous
+séparant.
+
+--Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon frère.
+Faites-lui vos adieux.
+
+Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon l'usage:
+
+--Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!
+
+Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de
+l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe
+de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:
+
+--C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces berges
+vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure.
+D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai
+ça un jour.
+
+Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:
+
+--Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira! dit-il.
+
+Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:
+
+--Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le meilleur!
+
+Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent
+des: _Ha! ha! ha!_ cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du jeu
+de cannes.
+
+Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine de
+suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui
+profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.
+
+À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien
+différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant
+d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient
+réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le
+pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de
+terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre
+petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de
+déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj
+Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ
+libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes:
+des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder
+loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes
+arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.
+
+En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en
+plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai
+avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de
+messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point
+tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de
+haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés.
+Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je
+lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître
+maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à
+Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver.
+Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le
+français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me
+refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus
+extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que
+j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à
+mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses
+incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon
+Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de
+s'affubler de la façon la plus misérable.
+
+Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un mamelon
+pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait guère
+avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus
+m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat
+m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger:
+au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la
+filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un
+d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se
+leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était
+très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières
+questions:
+
+--Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.
+
+--Personne.
+
+--Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.
+
+Et se tournant vers quelques seigneurs:
+
+--Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours
+besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à peine
+circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans
+escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!
+
+Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ
+sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement revêtue
+d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et
+étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été complète sans
+quelques torches tenues par des pages.
+
+Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans
+un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, qui
+sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout
+nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les
+mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas
+en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent
+un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce
+surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les boeufs
+au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en
+affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.
+
+Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre,
+un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait par leur
+odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire
+griller ses viandes devant lui pour les soustraire à l'influence de
+l'oeil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on
+les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats,
+toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga dressé en
+face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, amulettes,
+ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en peau de
+mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché
+au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines
+damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre,
+soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures.
+Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de boeuf
+préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et
+une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les
+moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en
+larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la
+hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement
+l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures,
+les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les
+scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un
+charme et une énergie étranges.
+
+En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit
+sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui
+sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout
+vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à
+l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui
+et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes
+les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien
+n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature,
+qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs
+inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se
+perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de
+maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et
+du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur
+est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans
+les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement
+d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes
+éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie
+et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets
+des civilisations antiques.
+
+Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait
+familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir
+vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les
+pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu
+grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de
+ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et
+disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient
+belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare,
+la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement
+enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous
+des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement
+fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était
+d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui,
+joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits,
+lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.
+
+Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle et
+une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran
+supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son
+visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère
+tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard
+ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile
+à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain
+élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une
+mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme
+qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une
+perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il
+s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés,
+toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang.
+Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière
+scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et
+sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une
+réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des
+soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à
+l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux
+que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa
+parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité;
+aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à
+la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un
+champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il
+passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité.
+Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par
+explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus
+secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses
+ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère
+ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et
+défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans
+sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me
+parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie
+entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de
+lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes
+raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et
+il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le
+trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma
+réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.
+
+Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier introduisit
+un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une corbeille à
+pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du panetier, de
+l'échanson et de deux servantes qui portaient avec précaution deux plats
+couverts et fumants.
+
+Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à
+dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies
+d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante
+centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent
+de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui
+n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à
+côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des
+feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille
+devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets
+plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de
+proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et,
+après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de
+campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la
+même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection
+donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près
+d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'oeils et
+flexible comme une crêpe.
+
+Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être servi
+à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul,
+j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout
+enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les
+chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit
+amicalement et me dit:
+
+--Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Méred, un
+de mes meilleurs amis.
+
+Et, s'adressant à son Fit-worari:
+
+--Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.
+
+C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa
+physionomie mobile ne me parut que franche à demi.
+
+--Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a
+renvoyé sans y toucher son déjeuner?
+
+--C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au
+dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce
+matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.
+
+Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre
+mon appétit à sa disposition.
+
+--Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!
+
+Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait
+de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations
+animées.
+
+Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une
+tente à côté de la hutte du Prince.
+
+--Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme
+nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais
+il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors
+en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je
+serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil,
+j'irai me rasséréner à tes côtés.
+
+Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce
+Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour
+m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me
+disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait
+de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou
+de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie,
+chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il
+prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un
+mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un
+page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi
+endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la
+main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses
+prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire
+silence. Son chapelet terminé, il me disait:
+
+--Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être
+commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je
+me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai
+besoin de parler à coeur ouvert. Attristons-nous sur moi.
+
+Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait
+méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main,
+oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais
+quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés
+et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais
+les yeux encore pleins de larmes.
+
+Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires,
+présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des
+messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre,
+le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait
+ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le
+don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une
+supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre
+parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de
+lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à
+cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le
+dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on
+écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de
+Findja.
+
+Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du
+Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son
+église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y
+rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et,
+dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons
+qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches
+amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et
+traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban
+de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie
+en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée,
+ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas
+derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui
+faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval
+_Dempto_, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa
+selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient
+la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de
+combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.
+
+Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la
+porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa
+pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna
+jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où
+stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon
+respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long
+bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises
+et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs
+longues oraisons.
+
+Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées de
+respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses
+allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux
+favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.
+
+L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé en
+son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; mais,
+dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se concilier les
+prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait
+gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le faire
+comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, conformément à
+l'usage, termina en récitant avec tout le monde un _Pater_ et un _Ave_ à
+son intention.
+
+Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants
+échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir,
+Birro réunit ses chefs dans un long festin.
+
+Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait
+prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les
+notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que
+celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que
+brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était
+encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils
+de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser
+désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à
+venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et
+s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la
+vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des
+familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en
+finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait
+en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la
+Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune
+femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec
+usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait
+les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant
+lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa
+prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son
+gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par
+ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son
+beau-frère, le mari d'Oubdar, sa soeur de prédilection.
+
+La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par son
+faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir,
+dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à
+conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se
+mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce
+sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui
+restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.
+
+Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomérées
+et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col qui donnait
+accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit et jour,
+ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas d'une
+irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près de
+Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces
+deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles
+transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en
+ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient
+s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait
+à de nouveaux troubles.
+
+Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et
+vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des
+grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres,
+avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali
+étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se
+présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une
+famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras
+Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit
+remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade
+d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon
+cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère
+commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation
+militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du
+Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop
+lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief,
+auquel était attaché le titre de _Balambaras_ ou chef des écuries
+impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie,
+comme il est d'usage pour ce titulaire.
+
+Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux,
+d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les
+Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait
+une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la
+fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa
+fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu
+des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son
+entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge,
+captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant
+pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître,
+il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.
+
+Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient
+réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait
+l'autorité de Birro.
+
+Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission du
+pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les
+partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant,
+s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur
+ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit
+mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer
+l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.
+
+--Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les assiégés;
+vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!
+
+En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui
+envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques
+jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de
+Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des
+ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes
+chargés de vivres au camp de Kobla.
+
+Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, se
+concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous
+dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente
+du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en
+s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur
+son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp,
+attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable.
+Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des
+soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs
+éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient
+fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de
+nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et,
+encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée;
+Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris
+cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur
+victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une
+poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi,
+qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques
+morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle,
+poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers
+battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir
+le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre
+camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand
+nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes
+une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua
+aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.
+
+Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns des
+prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils
+servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le
+terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus
+loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle
+pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui
+demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le
+Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains
+districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs
+objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs
+terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année
+d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils
+s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens
+sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre
+chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les
+dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes
+prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.
+
+Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le
+moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On
+annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du
+Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se
+justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers
+s'avança devant la tente et dit:
+
+--Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et tu
+annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à tes
+yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo
+aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes
+vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous
+gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant
+tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils
+ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père;
+aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par
+obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur
+nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que
+le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous
+espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu
+apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton
+pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire
+notre arrêt!
+
+--Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des animaux,
+dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils
+en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier doit son
+sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le pied et
+la main!
+
+La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le
+premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les
+Éthiopiens.
+
+Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses
+familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner
+le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à
+gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les
+assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir,
+appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro
+éclata:
+
+--On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande mes
+bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne pourrai
+donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?
+
+Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout
+était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats
+compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro
+l'apprit quelques jours après et dit:
+
+«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»
+
+À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler
+avec sécurité dans toute la province.
+
+Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses
+troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous
+partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après
+environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit
+désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de
+fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre
+pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos
+pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des
+éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro
+se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui
+donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses
+cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous
+cria:
+
+--Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos
+chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de
+lait que dans la soirée.
+
+Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était
+soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre
+désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait
+décampé depuis longtemps.
+
+Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien
+mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout
+des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son
+parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir,
+du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter
+de sa puissance. Conefo, fils de sa propre soeur, qu'il avait dotée et
+mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se
+maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats
+malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après
+l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit
+en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le
+Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de
+son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son
+intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et
+Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa
+maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il
+ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du
+bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques
+jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent
+mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille
+de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants
+étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui
+convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur
+défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans
+pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.
+
+À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de
+s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle
+immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il
+avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara,
+province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos
+soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro
+leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des
+cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il
+m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.
+
+Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les
+habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à
+mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval
+me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi
+de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me
+reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où
+j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.
+
+Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré,
+il hocha tristement la tête en disant:
+
+--Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On
+ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta
+conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à
+acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en
+devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage
+seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de
+justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous
+autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné
+des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus
+recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont
+nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette
+retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le
+costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres
+dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions
+qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.
+
+Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais
+sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à
+demi.
+
+Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour
+remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.
+
+La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un
+périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont
+enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en
+menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une
+énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base
+formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points
+cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à
+la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque
+face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie
+supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de
+bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui
+l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre
+ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et
+il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie
+extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion
+inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en
+roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume,
+très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué
+du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade.
+Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce
+toit, et des oeufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses
+croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et
+scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins
+du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément
+dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le
+cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire
+et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de
+peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux.
+Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et
+primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur
+caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de
+l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands
+arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment
+à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière
+par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre
+brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une
+chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi,
+de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à
+hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe,
+d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques
+chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du
+sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte
+est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a
+pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt
+ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche
+de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le
+droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de
+l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à
+chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les
+règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer
+dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent
+s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans
+le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la
+porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des
+montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du
+sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant
+successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit
+pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que
+durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre;
+il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles
+isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester
+debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs
+prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent
+sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du
+Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une
+spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à
+main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner
+les chants religieux.
+
+Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une
+arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du
+porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au
+côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de
+ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le
+porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se
+réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants
+sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les
+enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les
+voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais
+comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez
+hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.
+
+Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce
+droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il
+déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge;
+dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en
+amarigna: _porte du salut_. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent
+des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle
+curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux
+broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux
+branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés;
+des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats;
+plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec
+anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes
+sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans
+une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer
+leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant
+le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de
+quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin
+toute une population se livrant activement aux occupations et aux
+gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la
+mort.
+
+La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est
+attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle
+est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la
+juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'oeuvre
+d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des
+ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on
+lui donna le nom, resté populaire, de _Maison de soie_. Sa splendeur a
+disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement
+conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes
+de la guerre parricide que Rougoum (_maudit_) Tékla-Haïmanote fit à son
+père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de
+carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce
+parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le
+quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit.
+Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait
+les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre;
+leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient
+les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et
+silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur
+cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses
+dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à
+petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée
+de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière
+un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant
+devant Dieu.
+
+En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable
+à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa
+maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées
+auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait
+quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation:
+et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha
+(_eau d'argent_), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras
+Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de
+Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro,
+assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge
+grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les
+malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me
+rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle
+était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses
+ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.
+
+Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière
+maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques
+autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts
+d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir
+détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro
+menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.
+
+Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp;
+mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une
+compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le
+Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets
+qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon
+inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le
+remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son
+poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore
+trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit
+aaiser.
+
+Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je
+pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux
+avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et
+plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on
+faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber
+rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à
+faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya
+d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.
+
+Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la rançon
+demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des étoffes
+en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis dans
+l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et des
+sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un
+travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de
+quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les
+vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela
+était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint
+de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me
+rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher
+Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.
+
+En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses propres
+soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse provision
+d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire l'avait privé
+de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer Aschebber, et je
+repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka,
+toujours en proie au délire, ses suivants personnels, trop peu nombreux
+pour le bien garder dans ma maison isolée, se réfugièrent avec lui sous
+le porche d'une église.
+
+Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, lorsqu'un
+matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui arrivait
+encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro m'envoya
+prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se reposait. Il me
+dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, de grandes
+dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs séditieux,
+et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se
+rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et,
+suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant
+la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son
+aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.
+
+Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied des
+montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqué
+d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout auprès d'une
+église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à Notre-Dame, sous la
+vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au lieu de refuge
+choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. Quelques
+misérables huttes de paysans groupés autour forment seules aujourd'hui
+la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours
+verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute tour,
+offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.
+
+L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce,
+représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de
+l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans
+son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même
+un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté
+de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La
+mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses
+femmes et qu'on surnomma Mentewab (_Que tu es jolie!_), nom que les
+pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais,
+oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla
+d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus
+penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de
+sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui,
+un flambeau de cire à la main.
+
+Mentewab, devenue Itiégué (_Impératrice_), confirma sa haute position
+par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par
+son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle
+de son fils, qui succéda à son père sous le nom de Yassous. Elle savait
+vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux
+plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante années elle
+exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine,
+suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la
+force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit de ces êtres
+que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et à retourner
+dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les
+faces.
+
+C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation de
+son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un
+vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de
+cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il
+y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me
+proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue,
+quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de
+l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous
+atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les
+factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une
+troupe d'environ deux cents marchands musulmans.
+
+--Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre mes
+soldats.
+
+Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On
+dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais
+présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et
+laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en
+détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se
+dispersèrent sous les arbres.
+
+--Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer
+dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras venir de ton
+pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons de belles
+demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié aura ainsi un
+signe dans l'avenir.
+
+J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un peu
+loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de
+gens.
+
+--C'est juste, c'est juste, dit-il.
+
+Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, pour
+faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il avait
+pour moi.
+
+--Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortuné
+de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à mes aïeux?
+Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jérusalem
+pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré de la
+victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame
+y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, fils de ma
+mère, tu seras à mes côtés.
+
+Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard
+changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à
+l'oreille:
+
+--Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!
+
+Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que
+leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se
+réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux
+burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge,
+ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le
+désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de
+leur offrande.
+
+--Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.
+
+Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le Salamgué
+ou quartier musulman.
+
+J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses
+soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa
+sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à
+son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri
+derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba
+percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie,
+tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de
+son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient
+la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les
+traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ
+pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà
+tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une
+maison.
+
+Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier musulman,
+et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si conforme à la
+fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il aimait à
+inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les intentions
+de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar d'une façon
+spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, traînant
+après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.
+
+--Parle donc, lui dit Birro.
+
+Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en comble
+et d'avoir maltraité sa femme.
+
+--Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.
+
+--Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses
+membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais
+qu'il me rende ce qu'il m'a pris.
+
+Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une
+vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée
+sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro
+lui dit en se remettant en marche:
+
+--Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les
+oreilles à ce mécréant?
+
+Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.
+
+Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj
+Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il
+conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de
+marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je
+représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de
+revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj
+Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
+
+Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin,
+disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié,
+il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau
+sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces
+présents, et il en prit de l'humeur:
+
+--Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de
+retour.
+
+Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon
+voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si
+avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher
+contre le Ras.
+
+--Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement.
+Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par
+serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un
+frère.
+
+Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.
+
+--Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées
+dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe
+vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi,
+par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de
+moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.
+
+Je promis.
+
+--Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se
+tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce
+que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que
+les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que
+tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton
+passage sur la terre, comme dans le coeur de ceux que tu aimes, ne
+laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur
+un rocher nu!
+
+Je répétai ces paroles après lui.
+
+--Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu
+voudras.
+
+Comme je refusais:
+
+--Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se
+déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que
+mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se
+tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval,
+mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi;
+que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme
+dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos
+mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les
+scelle, si tu trahis ton serment.
+
+Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:
+
+--Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!
+
+Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un
+sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes
+après une accolade.
+
+Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu
+satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le
+Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon
+hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il
+ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance
+équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.
+
+--On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et
+échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule
+sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en
+France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je
+suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au
+moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!
+
+Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son
+habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa
+bénédiction.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ--RETOUR À MOUSSAWA--QUERELLE AVEC LE DEDJADJ
+OUBIÉ--RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE
+SABAGADIS--DÉPART POUR ADEN.
+
+
+Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de Gondar,
+je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre
+d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une
+douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre
+marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des
+marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites
+journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues;
+mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un
+village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on
+nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des
+villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de
+peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de
+paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que
+les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation
+dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre
+souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun,
+lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était
+allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait
+violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train
+augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre
+commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient
+avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en
+échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa
+mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en
+dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en
+déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs
+adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des
+flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le
+monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants,
+et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre
+demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques
+anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de
+la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades
+appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la
+marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure
+faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et
+d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant
+gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il
+reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de
+la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à
+profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un
+luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec
+nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent
+discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser
+dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent
+et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs
+habitants nous firent la conduite.
+
+De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en Éthiopie.
+Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les villages
+relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en conséquence; mais
+l'insolence trop fréquente des soldats et la susceptibilité souvent
+querelleuse des habitants provoquent des collisions qui, heureusement,
+amènent rarement mort d'homme, ce qui s'explique par l'usage de l'arme
+blanche seulement, dont on peut modérer l'emploi: soldats et paysans
+s'entre-battent d'une façon mi-courtoise. Après s'être ainsi éprouvé, on
+se sépare, on compte de part et d'autre les horions et les égratignures,
+on fait la balance, on fixe le taux de la composition en faveur des plus
+maltraités, et la bonne amitié s'établit. Quelquefois une blessure
+dangereuse ou mortelle envenime ces combats, qui vont alors se terminer
+en cour de justice.
+
+Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj
+Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris
+deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince
+déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses
+commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier
+passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho
+ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises
+sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa
+partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge,
+irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent
+préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé
+me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était
+l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et
+j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à
+croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec
+le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y
+consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit
+que j'avais un fort beau cheval.
+
+--Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils en
+chevaux?
+
+Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des
+cavaliers dignes de les monter.
+
+--Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.
+
+Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son
+écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur.
+Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de
+fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant
+revenir ses gens, me cria de loin.
+
+--Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une poignée
+d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle
+jeûnera.
+
+Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit de
+voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie du
+Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest de
+Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et à
+des prix très-élevés.
+
+Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai
+l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.
+
+--Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je
+vais y mettre ordre.
+
+Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé son
+vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la coutume du
+pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux mains sur son
+cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je préférais porter
+ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé je cédai et je
+prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement
+dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abbé, le
+palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait raconter
+l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être
+favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à
+Adwa.
+
+À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch
+passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais
+bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le
+bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour
+lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme
+aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales
+annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.
+
+Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé
+d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il
+cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses
+timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou
+quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à
+cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il
+daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier
+répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de
+remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je
+me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me
+dit:--Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de la
+colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.
+
+Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval était
+encore fatigué de son voyage de Gondar.
+
+--Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que
+Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?
+
+Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais sans
+le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.
+
+En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, ainsi
+qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte.
+La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus profond
+silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent debout
+et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition inférieure se
+retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou pour leur âge se
+retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de régler
+sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un huissier
+s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:
+
+--Lève-toi et va t'en.
+
+Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût
+été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon
+compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur
+ce fait à la première occasion.
+
+Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas des
+Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques
+exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors
+avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les
+États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les moeurs, ils avaient
+dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se
+laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient
+pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on
+tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent
+aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous
+avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi
+de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux
+vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens
+tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon,
+quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous
+faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité,
+colères, incapables des grands sentiments du coeur, parlant et agissant
+comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour les
+travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des
+remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs
+inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des
+convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et
+nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir
+monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux
+échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de
+chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les
+prêtres, les pauvres et les vieillards.
+
+Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la
+faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner
+de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur
+maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient
+de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous
+étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule
+en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les
+habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé
+jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était
+le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et
+du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le
+Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je
+leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux,
+conformément à leurs moeurs. Le compatriote pour lequel je venais de
+prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli
+convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour
+le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait
+retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.
+
+Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers le
+Samen.
+
+De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à subir
+en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent
+m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me
+reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et
+moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de
+Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi
+la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer
+dans le droit commun.
+
+Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon
+entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à
+quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la
+puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et
+qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population
+de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant
+ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un
+et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire
+les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite
+d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et
+ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder
+par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais
+avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je
+préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son
+chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (_roi de la
+mer_.)
+
+Ce chef me reçut bien; il fit abattre un boeuf pour notre repas et
+m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de
+gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le
+premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les
+fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit
+donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les
+trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être
+agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies
+par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait,
+avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna
+son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.
+
+Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans le
+Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le
+vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à
+plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient
+que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais
+un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon
+attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de
+l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je
+portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le
+costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à
+visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur
+Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et
+m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis
+de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne
+fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine
+vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux
+costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant
+l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas
+précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de
+mon frère Antoine.
+
+J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres et
+de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi
+longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en
+nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés
+au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en
+février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette
+exactitude l'oeuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent
+longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide
+Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.
+
+Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos aventures,
+nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions à
+Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette capitale
+que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de l'Abbaïe, tandis
+que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui
+tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, m'offrait une
+occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et
+m'initier aux moeurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon
+frère, qui s'était chargé de la partie scientifique du voyage, devait
+selon l'opportunité de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'où, appuyés
+de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays
+Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route
+nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite
+en Europe.
+
+Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu
+ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins
+de confiance dans l'avenir.
+
+Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.
+
+J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj
+Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre
+intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie
+et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.
+
+Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos
+porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les
+expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des
+caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques
+heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.
+
+En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique
+basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en
+Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait
+manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai
+l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant
+trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable
+Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour
+entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie
+qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une
+fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin
+l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je
+lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au
+pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai
+à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et
+s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.
+
+Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique ses
+services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles. J'avais
+acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour savoir
+qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs que
+des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns dont le
+dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des compagnons
+d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean leur
+causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins confiance
+en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les Européens n'ont
+point pénétré, la domesticité existe avec des caractères qui diffèrent
+essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés civilisées. Quelles
+que soient les garanties qui entourent la condition de domestique en
+Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est regardée comme
+un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le contrat entre
+maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de confiance
+mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont point définis.
+La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme d'ordre naturel
+et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans stipulations, soit de
+services à rendre, soit de rémunération, et l'absence même de contrat
+fait naître des obligations qui semblent lier d'autant plus qu'elles
+relèvent surtout de la conscience libre. Il semblerait que les
+stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts contradictoires, en
+les mettant en présence et, en les armant les uns contre les autres,
+invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et aux luttes. De la
+façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens envisagent la
+sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique que civil ou
+domestique, il résulte que chez eux la position du domestique européen
+est moralement fausse. S'il se conforme aux moeurs du pays, en devenant
+comme le compagnon de son maître, il dénature son état, tel qu'il lui
+est fait en Europe; et s'il conserve la manière d'être du domestique
+européen, il donne aux indigènes le spectacle d'une servitude qui leur
+paraît dégradante. C'est ainsi que j'eus lieu de moins regretter le
+départ de Jean. D'ailleurs, à cette époque, j'avais l'espoir de
+retourner un jour dans mon pays et d'y retrouver, par conséquent, en lui
+un serviteur éprouvé.
+
+Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région
+montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides
+et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les
+souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.
+
+Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous
+arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez
+lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il
+était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus
+que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.
+
+Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse et
+obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après son
+déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un compatriote,
+M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer avec le Dedjadj
+Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. Le Dedjazmatch,
+assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à la main, et
+chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout voilaient
+leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes Waïzoros,
+dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en silence,
+accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes à cheveux
+blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui m'avait engagé
+à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune soldat armé, debout
+près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant son amphore penchée
+sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui s'était glissé à ma
+suite toute l'assistance. À terre se trouvait un grand portrait en buste
+du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé français.
+
+Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous
+offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées
+pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel;
+j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch
+me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient
+engagé à l'envoyer par la route du bas pays.
+
+--Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.
+
+Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint
+silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une
+expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence
+qu'Oubié imposait durant ses repas.
+
+Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils
+font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient
+lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de boeuf, une
+fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la
+paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent
+ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens
+passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre
+usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda
+par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit
+signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main
+tendue, lorsque le Prince lui dit:
+
+--Que veux-tu de cet homme?
+
+--Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.
+
+--Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que nous
+déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.
+
+Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure qui, à
+son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas la
+ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon
+compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et
+qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour
+s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du
+Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:
+
+--Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez tous,
+puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela ne
+serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes
+trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre
+roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.
+
+À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.
+
+--Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.
+
+--Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne sort
+jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est fait
+petit pour venir chez nous.
+
+--Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant, debout
+derrière moi:
+
+--À qui appartiens-tu, soldat?
+
+--À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix
+tremblait.
+
+--Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.
+
+--Et s'adressant aux femmes:
+
+--Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à nos
+seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se
+contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs
+marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de
+notre ignorance et capter notre bon vouloir.
+
+J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était grisé
+dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai donc
+selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet éclat,
+faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste
+expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à
+tomber de son alga, me dit:
+
+--J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien servir!
+
+Et comme je répondais, il ajouta:
+
+--Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un pied et une
+main!
+
+Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à son
+âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait
+ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai
+avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais le pistolet
+qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement
+la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit
+tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main sur mon arme.
+
+--Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.
+
+Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu
+empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon
+frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je
+savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles
+menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'oeil du maître,
+sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à faire. Je
+m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.
+
+Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder;
+les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout:
+comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et
+savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption,
+et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin,
+Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants
+s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus
+durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir,
+lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages,
+et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français
+demeura.
+
+Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de
+l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien
+d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et
+chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais
+d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.
+
+Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément du
+camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes
+rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le
+Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes
+États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et
+vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre
+nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce
+soit chez moi que tu le trouves!»
+
+Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que nous,
+mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le
+Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il
+n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.
+
+Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé mon
+cheval et les bagages de mon frère par la route directe et relativement
+facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au serviteur à qui je
+les avais confiés de nous attendre à une étape de cette ville, et nous
+n'avions emmené avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments
+astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu se séparer. Ces gens
+s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de suivre désormais des
+gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes suivants, qui étaient
+des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. Quelques-uns d'entre
+eux sont restés longtemps depuis à mon service, et en rappelant notre
+position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de faire allusion à
+leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à leur merci.
+
+Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé au
+déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous
+porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:
+
+«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira
+mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes États, tu
+auras à pleurer la perte de tes membres.»
+
+Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:
+
+--Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de Monseigneur
+qu'après t'avoir vu t'éloigner.
+
+Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon frère
+n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour recommander ses
+instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi de refuge, et
+nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce que mes gens
+pouvaient commodément porter.
+
+Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi. Nous
+avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute
+position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe
+t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux
+façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit
+aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me
+remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je
+mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En
+conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le
+Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon
+fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour
+s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur
+le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai
+Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa
+cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.
+
+--Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous abandonner dans
+une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison de mon père n'a
+d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié, elle est bien
+mal assise. Allons!
+
+Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité
+qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire
+hommage et sans prendre congé.
+
+Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli de
+terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et permettre
+à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre eux les
+quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu au
+hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de la
+chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une
+grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche,
+humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières
+gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le
+Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays
+kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs
+plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas
+blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons
+tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré,
+et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le
+Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes
+m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à
+une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination
+entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si
+assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi,
+sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa
+sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers
+Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en
+Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle
+messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes,
+nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route,
+et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me
+sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait
+nous conduire au Takkazé.
+
+Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles
+qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous
+arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait
+refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait
+envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous
+jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et
+l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en
+grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous
+repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous
+arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec
+les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma
+disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer
+impunément.
+
+Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras, d'une
+part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce dernier
+avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en Gojam,
+d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras, lequel,
+s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam. Ces
+nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour
+accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son
+père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage
+d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États
+d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être
+bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur
+héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.
+
+Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour
+Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de
+sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point
+me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche
+dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les
+chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous
+quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole
+battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on
+parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour
+de façon à décourager les malveillants.
+
+À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus jouir
+de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.
+
+On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de nous
+accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait dans
+ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette loi
+avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la Propagande.
+Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller chez le
+Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le pays, le
+P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement insisté
+pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux
+missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une
+pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère
+pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement
+après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller
+chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États,
+comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père
+lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans
+faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour
+affronter le martyre, reprenait ainsi l'oeuvre des missions catholiques,
+interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux siècles. En trois
+mois environ, il avait su se faire agréer par les indigènes et il avait
+célébré une première messe. En conséquence, lorsque mon frère était
+retourné en Europe, il lui avait donné pour la Propagande des lettres
+annonçant ces heureux résultats et demandant qu'on lui adjoignît
+d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à Rome, où l'avait
+précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la Propagande avait
+adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la conduite de M. de
+Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le Dedjadj Oubié les
+avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés dans notre voyage,
+nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas tenté en vain, puisque
+nous étions l'humble cause de l'introduction en Éthiopie de prêtres
+catholiques destinés à relever la réputation des Européens dans le pays.
+
+Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère
+jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son
+père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à
+Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon
+compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par
+les gens d'Oubié.
+
+Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant
+remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié
+arrivait.
+
+Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait en
+rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux
+habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et
+lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au
+lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes
+sans encombre le deuxième jour.
+
+Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me
+désignant:
+
+--Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un fils de
+plus que mon attachement vous a acquis.
+
+Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui m'apprenait
+qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet de soldats
+arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la protection du
+Banar Négach me suffisait.
+
+Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux et
+fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et d'énergie, à
+dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances et les
+hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait. Les
+Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs moeurs et leur courage à
+la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne, entre la
+province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent constamment
+quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent des
+interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs querelles
+par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que quelques
+pratiques, suffisantes cependant à les différencier des Musulmans de la
+côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou privé, ils
+consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage, quoique ceux-ci
+refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par deux journées de
+route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste de saisons
+complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est en plein
+été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe, est sis
+au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt en
+chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui borde
+la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont moins
+brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a, domaine non
+contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux dangereux. Des
+bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la frontière chrétienne
+pour y voler des femmes et des enfants qu'ils vendent ensuite à
+Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes de bétail, ou
+surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir à se
+plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en alerte
+continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure approximative
+de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont souvent
+d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le passage des
+sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand nombre. Ils
+élèvent des chèvres, des moutons et des boeufs, qu'ils confient
+annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs troupeaux de
+l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin qu'ils ont des
+services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles des expéditions
+dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec cette supériorité
+que les populations des pays deugas ont souvent sur celles des pays
+kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar Negach un des
+hommes les plus importants de cette frontière, quoique son titre de roi
+de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis que
+l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des églises
+chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer Rouge, et
+que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans l'Arabie où
+sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach était une des
+principales de l'Empire: il était chargé du transport et de l'entretien
+des troupes qui allaient annuellement relever les garnisons que les
+empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes, dit-on, étaient affectés
+à ce service. Le Bahar Negach était, en outre, tenu d'héberger pendant
+quatorze jours l'armée de retour, afin de la remettre des fatigues de la
+mer.
+
+Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour
+considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par
+le spectacle de ce qui est.
+
+La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de
+puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte,
+inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les
+siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux
+aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le
+cours du temps.
+
+Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations
+entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient
+quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les
+erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou
+du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie
+qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le
+coeur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à l'aspect
+austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit dans le
+lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on s'arrête un
+instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays chrétien, on
+n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin, des terres
+vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le matin, un
+immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble émerger des
+eaux et monte à vue d'oeil: c'est le soleil qui se lève, que l'on ne
+pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la journée, va mordre
+ces gorges désolées où souvent des hommes et des animaux meurent
+d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays soit
+admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée en
+Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y dépouiller
+d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui
+l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de
+palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en
+caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de
+moeurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière ou de
+l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les autres
+à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le moyen
+âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et
+lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne
+par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce
+n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les
+premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage.
+Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!
+
+Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps en
+dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix
+rauque:
+
+--Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et
+t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à
+m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce
+que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te
+donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en
+bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou
+va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de
+lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette
+nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et
+le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race
+que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi,
+nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure
+d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand
+il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te
+cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous
+découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de
+nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton
+cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les
+chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.
+
+Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à Gondar,
+pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques effets
+laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse arrivée à
+Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les chaleurs
+étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre auprès de
+moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon frère
+préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges de la
+ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays environnant.
+
+On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres
+environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les
+environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et
+de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le
+Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas
+probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de
+protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et
+il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un
+messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»
+
+Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle
+n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets
+sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à
+Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir
+du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon
+frère à Moussawa.
+
+Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je
+laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat
+de capsule l'avait blessé à l'oeil, et les suites de cet accident
+avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il
+s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut
+trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.
+
+Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin vint
+pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des
+maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.
+
+Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la jeune
+fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme aucun
+de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien, parce
+que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me rendis
+encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le bon Aga
+me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments
+religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna
+des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer
+la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres
+esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude
+contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à
+demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je
+repartis aussitôt.
+
+Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas pays
+en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les
+pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers
+abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en
+énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.
+
+Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous
+surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers,
+en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la
+fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes
+signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide
+Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence,
+cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont
+la voracité était proverbiale, me dit allègrement:
+
+--Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens ne
+doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des
+vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on
+dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je
+verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair
+humaine!
+
+Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et
+brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous
+laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En
+refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés
+étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de
+prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux
+revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile
+pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.
+
+Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu fut
+allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq hommes
+qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre plate et
+proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et versèrent
+du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet d'eau courant
+entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd d'abord, puis
+formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en ramassant nos
+armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ deux mètres
+d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte à côte il
+fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en dressant
+leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette invasion
+irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains culbutant au
+milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent nous permit de
+sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave rachetée. Nous nous
+comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir plus personne à
+réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.
+
+Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre;
+notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de
+ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions
+répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.
+
+J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents,
+mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans
+le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier
+plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à
+quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse
+torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les
+eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans
+quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une
+soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le
+singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans
+le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la
+nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de
+chameaux et de charges d'ivoire.
+
+Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes reprendre
+notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.
+
+Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa
+rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir,
+vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques
+jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir
+une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur
+procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois,
+je leur rendis leur fille.
+
+Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de Maharessate;
+elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de six cents
+hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les porteurs et les
+sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze cents personnes.
+Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient joints à elle. Les
+principaux trafiquants se réunirent et vinrent me faire visite; ils me
+surprirent dans une prairie où je courais une quintaine avec mes hommes.
+Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et un des trafiquants, que je
+connaissais, me présenta cérémonieusement un moine lépreux, couvert de
+haillons, pour lequel tous témoignaient de grandes déférences: il ne
+marchait qu'avec peine; sa figure était peu éprouvée, mais il avait
+perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.
+
+Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît
+silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du
+Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment,
+à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le
+moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa
+bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère
+m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.
+
+--À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu
+puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources
+t'appellent.
+
+Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants
+étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières.
+Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo,
+il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la
+vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste,
+ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du
+service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que
+le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir
+temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me
+permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho.
+Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma
+mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.
+
+--Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te
+veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam contribuera à
+rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui ont conduit sa
+mère à Jérusalem.
+
+Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du
+Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à
+quelle famille il appartenait.
+
+--Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur
+elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et Dieu
+confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme tu
+vois.
+
+Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.
+
+--Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras
+dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre Éthiopie.
+
+Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les
+congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la
+soirée.
+
+Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le
+Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque
+pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de
+plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui
+prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage
+sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me
+pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un
+messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef
+avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.
+
+La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux
+jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa
+bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour
+Moussawa avec la caravane.
+
+Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la province
+de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de sainteté,
+lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller
+attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à Aksoum
+pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. Le
+Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à lui
+faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer de
+son voyage en Terre-Sainte.
+
+--Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le
+religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au
+van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des
+violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner
+les trésors des grands de la terre.
+
+De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en
+Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent
+que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le
+Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le
+digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il
+devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi
+que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs
+de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj
+Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.
+
+J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce chez
+le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince à
+mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et surtout
+par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles explicites ou
+implicites qui régissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi
+que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui
+donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie.
+L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme
+à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le
+commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de
+sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence
+du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur
+l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et
+depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé
+ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le
+Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui
+avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord
+Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre;
+mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis
+restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après,
+à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du
+Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put
+conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le
+reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.
+
+Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au Dedjadj
+Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa qu'après la
+mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, malgré les
+réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents
+subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était arrêtée
+tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par
+l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à
+la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme
+serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté
+par les indigènes dont il avait pris les moeurs et même la religion, il
+n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; mais les
+rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais,
+quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée confuse
+que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.
+
+Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié fut
+reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui comme
+nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. Mais,
+au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa foi,
+dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux des
+dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers et
+de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur
+établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays
+que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique
+parut-elle satisfaite de leur expulsion.
+
+Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. Le
+Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois ou
+quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à
+Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me
+présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si
+contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour
+trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon
+frère entrer dans le pays.
+
+Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de moi
+m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui étaient
+le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires protestants
+que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des agents du
+gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à leur
+expulsion.
+
+Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte
+pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa,
+nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet
+incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à
+rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en
+assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper
+de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du
+Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.
+
+D'après les moeurs féodales du pays, je devenais ainsi le client du
+Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de
+réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de
+Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma
+fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de
+rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata
+Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais
+son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa
+que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas
+d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien
+aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le
+pays.
+
+Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors que
+le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait considérer
+comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le don offert
+à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous fûmes assez
+bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils de rempart
+qui nous restaient, ce qui atténua la première impression fâcheuse qu'à
+notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un court séjour à
+Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp, en lui
+annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance naïve
+de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait consenti à
+notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui avaient faits
+et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les missionnaires
+protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut pays.
+
+Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar
+pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une
+pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les
+notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier
+d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui
+se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de
+mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à
+sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien,
+déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince
+éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.
+
+Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro,
+séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je
+m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne
+me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce
+qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore
+contre moi. Ma connaissance des moeurs du pays était suffisante pour
+apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce prince
+traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée dans un
+sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître était
+moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais trouvée
+auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à ce que me
+dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je
+m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions
+de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre
+maladresse de ma part.
+
+Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait été
+vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir
+dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers
+jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils
+envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le
+Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays
+avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais
+depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
+
+Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo,
+c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le
+Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il
+s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du
+Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise
+humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère
+avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des
+gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement
+arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était
+porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention.
+Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait
+empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec
+des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure,
+nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un
+hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu
+sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque
+toujours de formes courtoises.
+
+En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon religieux,
+qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé fortement
+d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant que les
+événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue vers
+Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce qu'était
+devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du Dedjadj
+Oubié.
+
+Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce
+solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait
+en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le
+désirait, en arrivant à Jérusalem.
+
+La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander, de
+la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une
+affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la
+caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune
+chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour
+la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en
+Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur
+pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition,
+s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter
+l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le
+musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je
+descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur,
+je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche
+trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé
+de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il
+s'en éprit et il en fit sa femme.
+
+De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec
+mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez
+Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne
+se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux
+pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux
+convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive
+par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre,
+je t'attendrai là-haut.»
+
+Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était
+encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me
+retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on
+se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je
+dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la
+part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle
+pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et
+Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés
+dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par
+conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire
+bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien
+d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le
+régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon
+frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son
+nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance
+pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de
+voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son
+conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr.
+Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son
+Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à
+Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut
+remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.
+
+Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai
+quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe
+originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du
+Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet
+Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les
+mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il
+parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient
+professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de
+l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait
+l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle
+hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se
+laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par coeur
+tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; il était
+bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays et les
+racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses
+compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre
+nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ
+trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le
+titre de Saïd.
+
+Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une
+maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh
+tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait
+ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et
+indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il
+aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue
+arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui
+assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort
+intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour
+s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef
+d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les
+péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement
+les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi
+d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à
+son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant
+ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans
+l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses
+anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de
+Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels
+cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait
+environ 80,000 francs par an.
+
+Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été, avec
+le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés
+invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse,
+mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance
+particulière m'avait valu son intimité:
+
+À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un
+botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi
+que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de
+l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200
+talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs
+pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait
+d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.
+
+Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le rappelle,
+quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y débarqua. En
+nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il m'apprit qu'on
+disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un Européen; que le
+vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait promis au consul
+d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux témoins dignes de
+foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère l'avis concordant
+donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le divan. L'Aga, nous
+accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit présenter à chacun
+un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui remît le sien, nous
+échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'oeil interrogateur, car nous
+avions oublié de concerter notre conduite, et Aïdine avait bien plus de
+deux cents talari à gagner à notre mort. D'un seul trait, nous vidâmes
+nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous eussions pu n'en goûter
+que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous avait semblé trop
+honnête pour abriter une trahison.
+
+En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de
+l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent
+chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre
+autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de
+certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des
+indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne
+l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce
+détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur
+et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences
+l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement.
+Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à
+ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire.
+Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.
+
+Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait de
+sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en
+plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:--Je vous
+parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le prophète, je
+vous tiens en grande affection, et les confidences que je vous fais nous
+serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons dans un monde
+meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une montagne de
+lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah sans doute
+permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne disent point
+ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime à garder
+cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon maître
+(qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis.
+Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né
+chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main
+de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on
+puisse recevoir des hommes.
+
+Puis, il nous raconta l'histoire suivante:
+
+Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur
+des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa
+prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des
+serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la
+terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se
+comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants,
+grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha
+de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour
+le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres
+l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient
+le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes
+les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que
+dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des
+sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On
+le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait,
+lorsqu'un serpent parut en criant:
+
+--Protection, protection, au nom d'Allah!
+
+--Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit
+Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?
+
+--Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont arriver.
+Cache-moi.
+
+Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.
+
+--Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé dans
+les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute; les
+voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète, tu
+n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.
+
+Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus en
+plus.
+
+--Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!
+
+Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses
+poursuivants entrèrent en criant:
+
+--Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du Sultan!
+
+Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa maison
+était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils n'avaient
+qu'à la visiter en tous sens.
+
+Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans le
+harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des
+femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant,
+ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui
+demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.
+
+Marzawane dit alors au serpent:
+
+--Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de mon
+coeur.
+
+Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:
+
+--Il me faut une bouchée de ton coeur ou de ton poumon; choisis. Je ne
+sortirai qu'à ce prix.
+
+Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:
+
+--Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature? serpent je
+suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je te donne le
+choix.
+
+--Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. Accorde-moi
+seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les choses de
+façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on ne dise
+point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du
+prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes
+s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir
+l'hospitalité.
+
+Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son tapis
+de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires; puis il
+alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le quitter
+pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, fit ses
+ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant assis à
+l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:
+
+--Fais ce qui doit être.
+
+Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui
+dit:
+
+--Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, détache une
+feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras sauvé.
+
+--Qui es-tu donc? dit Marzawane.
+
+--Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de
+l'hospitalité.
+
+Et le céleste messager disparut.
+
+Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle
+ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et
+calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi
+d'un véritable croyant.
+
+Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers
+moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en
+récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait
+ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé
+calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en
+s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la
+même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du
+monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan
+pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux
+ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon coeur se brisait; mais
+vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant
+soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon
+Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus
+ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.
+
+Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre
+repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière
+de l'_Asr_ (quatre heures environ); à cette heure les affaires
+cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à
+son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les
+soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec
+moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses
+hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux.
+De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous
+passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le
+Kadi à se joindre à nous.
+
+J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de
+bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la
+nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse
+merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement
+parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et
+reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce
+peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une
+habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la
+vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.
+
+Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île, ils
+peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations
+matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de
+l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près,
+en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de
+l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de
+leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de
+l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de
+l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance
+complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe
+Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs
+compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par
+les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les
+travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans
+les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des
+réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes
+légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de
+toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles
+du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses
+classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils
+développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au
+gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart
+des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au
+moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en
+villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires,
+l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent
+à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les
+rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme
+ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les
+méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un
+étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions
+supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera
+son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses
+semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la
+vie réelle n'existent plus.
+
+Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse d'Aïdine
+Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les étoiles dont
+les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À l'immobilité
+atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur d'une brise
+de mer discrète et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le
+bruissement régulier du flot sur la grève; les Arnautes de garde vêtus
+de leur pittoresque costume étaient couchés par terre ça et là, et nous
+nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Saïd
+Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de Bénarès à Damas, de
+Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec
+le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec
+son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez
+aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des conseils:
+
+--Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu es
+chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son coeur.
+
+Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce
+regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:
+
+--Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit à
+petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la mort
+d'un soldat!
+
+Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous
+interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans
+sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd
+faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on
+apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien
+après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos
+demeures par des rues désertes.
+
+Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. Le
+capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se
+disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec
+l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport
+avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne
+pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première
+expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux
+instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je
+venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à
+partir avec eux pour Aden.
+
+L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais
+sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes
+adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné
+tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le coeur serré,
+quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.
+
+Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents
+qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga
+n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et
+pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous
+formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses
+affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son
+harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait
+donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il
+nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla
+comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes
+adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une
+sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis
+le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien
+que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une
+partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur.
+C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses
+semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et
+aux enthousiasmes du coeur; tandis que la religion musulmane, plus
+personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la
+commisération sans doute, mais l'isole dans ses oeuvres comme dans ses
+espérances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'INFLUENCE ANGLAISE.
+
+
+Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du
+S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le
+lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge,
+au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine
+et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom
+des armateurs de notre navire.
+
+Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de
+plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous
+prîmes refuge dans la rade de Moka.
+
+Moka, situé un peu au nord du 13e degré de latitude, doit son
+importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S.
+par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche
+par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée
+par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de
+la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies
+à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les
+pentes qui relient le koualla (_tahama_ en arabe) au deuga (en arabe
+_nedjd_). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi d'Égypte en 1840,
+l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une famille de
+Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se nommait
+Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque
+impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait à Moka
+une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre de la
+Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En
+conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le
+capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre
+brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.
+
+La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me
+décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas
+exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une
+pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire.
+Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au
+débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils
+me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant
+sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin
+d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage
+m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du
+gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé
+l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.
+
+Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les
+façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un
+petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier
+ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je
+lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance
+de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il
+insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur
+l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses
+chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai
+entre autres choses la ceinture qu'il portait.
+
+--Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de
+l'Inde m'en a fait cadeau.
+
+Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:
+
+--Qu'elle soit bénie à tes flancs!
+
+Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.
+
+J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent
+consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et
+je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons
+avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait
+amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les
+exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu
+enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus
+fait part du bon accueil du Schérif.
+
+Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté,
+que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils
+m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le
+Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me
+présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance
+croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai
+une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre
+bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des
+échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui
+une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord
+purent circuler librement dans la ville.
+
+Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le capitaine
+fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons me parurent
+jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son rang. Mais en
+remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des menaces au
+capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture. Les
+marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser ce
+cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.
+
+Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après
+quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.
+
+La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité
+S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de
+l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud,
+se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent
+brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis
+de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à
+l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à
+l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est
+élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications
+imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On
+l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments
+de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé
+Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud,
+qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui
+fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.
+
+Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir mon
+frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me retremper
+au contact des officiers anglais, qui savent si bien accueillir et
+comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes en si grand
+nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me renseigner, je
+me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine indienne et
+gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut d'abord
+surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait l'état
+de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils
+étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon
+frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile
+de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris
+congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de
+mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.
+
+Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la
+ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni
+caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons
+bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs
+boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de
+retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour
+travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons
+habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen
+n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait
+pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le
+plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi,
+nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous
+eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de
+quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes
+n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs
+au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la
+voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars
+étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des
+pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des
+Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques
+Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à
+paraître dans Aden.
+
+Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes au
+bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il me
+sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui
+j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit
+approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les
+échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du
+mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma
+faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa
+cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me
+faire boire avec lui.
+
+--Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela était!...
+
+--Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui voulait
+à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais sur le
+point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider une
+vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la sienne;
+j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une eau
+équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit
+suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et,
+debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je
+lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement
+où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en
+sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de
+l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille
+hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.
+
+Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue
+monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon
+passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre;
+et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp
+établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me
+nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère
+avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant
+le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce
+capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et
+une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas
+l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il
+aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa
+position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la
+colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de
+relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un
+lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des
+nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher
+de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance
+injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du
+lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait
+l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par
+sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il
+insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma
+présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il
+m'installa dans un charmant appartement de son habitation.
+
+J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden,
+s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins
+médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le
+prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement
+français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute
+nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec
+lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller
+m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son
+embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son
+gouvernement.
+
+Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait que,
+comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme
+dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur
+profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon
+lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de
+protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.
+
+J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden
+retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le
+gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques
+indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah,
+après avoir séjourné un mois à Aden.
+
+Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, qui,
+de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant
+du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester
+l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au
+culte de la science.
+
+Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie rade-foraine
+de Berberah.
+
+Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique,
+faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient
+une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume
+de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de
+l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup
+d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages;
+la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la
+dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis,
+qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et
+leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs
+ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour
+l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de
+l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances
+qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des boeufs, des moutons,
+de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, de
+l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et du
+beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde et
+de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les
+Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à
+Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il
+ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les
+Somaulis un _abbane_ ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau en
+argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond de
+sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et
+achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre
+dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer
+plutôt que de le laisser molester.
+
+Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant fait
+craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint comme
+secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la
+coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels
+je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la
+Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me
+regardaient de mauvais oeil, et tous les détails que mon frère me donna
+sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu
+avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine
+Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait
+engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil
+bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il
+n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.
+
+Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume à
+quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous
+fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son
+agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet
+homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu
+qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il
+approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il
+nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous
+chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de
+l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues
+d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis
+qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de
+plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous
+prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le
+jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de
+nous.
+
+Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le
+gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre
+position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et
+tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent
+aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le
+faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur
+répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de
+comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:
+
+Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à
+lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens
+parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants,
+dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations
+étrangères à nos tribus indépendantes.
+
+Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les
+habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout
+chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de
+savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les
+mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à
+Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de
+notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à
+essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.
+
+Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre
+compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui
+l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah.
+On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait
+à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence,
+quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur
+des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par
+Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes
+principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions
+s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions
+fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah
+contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations
+avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.
+
+Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous embarquer,
+vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir, disaient-ils;
+et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant derrière nous
+cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par la
+malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs naturels.
+
+Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le chef
+de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec cette
+urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est presque
+toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de l'Afrique; et
+j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau trois moutons et
+des mets préparés.
+
+Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous glissions
+doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle se trouve
+Toudjourrah.
+
+Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une
+confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation
+du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition,
+on donne le titre de Sultan.
+
+Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage sablonneuse
+et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage, commence à
+s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le lointain les
+proportions de montagnes. La ville est composée d'environ deux cent
+cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles de
+palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de
+chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en
+madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et
+d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin
+donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément
+à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques
+chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut
+plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en
+dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les
+habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent
+qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands
+d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la
+langue afar, leur idiome national.
+
+Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de
+navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute
+de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces
+jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce
+sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception,
+et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit.
+Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier
+très-propre.
+
+Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq ans,
+d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des jambes
+grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture un
+poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage, d'un
+noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche vive
+et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un air
+digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la
+maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz
+fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une
+seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui
+dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une
+caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire
+louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.
+
+Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer dans
+maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par les
+profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre débarquement,
+lorsqu'il me dit:
+
+--Tu as sans doute le papier?
+
+--Quel papier? répondis-je.
+
+--Le permis d'Aden, pour ton débarquement.
+
+J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre
+relevant de Constantinople.
+
+--C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur d'Aden,
+notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.
+
+Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse,
+mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah
+interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me
+contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par
+écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.
+
+Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne à
+remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et
+revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer.
+Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui
+commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu
+disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui
+se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes
+avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la
+mer.
+
+Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon
+compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le
+Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient
+sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon
+homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son
+coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par
+mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il
+était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et
+narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise
+au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses
+cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena
+son voile sur sa figure et disparut.
+
+--Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant prendre
+place à côté de lui.
+
+Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon
+compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient
+originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et
+m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me
+trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.
+
+Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles
+originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur
+origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un
+homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément
+que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être
+la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la
+façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais
+touché juste.
+
+--Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis
+qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici
+que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est naturel après
+tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah nous donne. Que
+le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismaël! Mais toi,
+comment t'appelles-tu?
+
+--Mikaël.
+
+--Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans
+le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné le droit
+d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain et le
+sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se
+présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent
+Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais
+ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger
+d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre
+l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera
+curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des
+Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils
+sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent
+d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le
+gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?
+
+--Sans doute, répondis-je.
+
+--Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y
+reste. Ils seront embarrassés.
+
+Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il
+m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort
+parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à
+l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et
+ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.
+
+Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan,
+devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient
+conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement,
+notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord.
+J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour
+observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent
+successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le
+Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée
+de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le
+Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à
+demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier,
+et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de
+s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes
+explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et
+l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses
+compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité
+nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en
+arabe cette fois, pour que je le comprisse:
+
+--Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne
+serions-nous plus maîtres chez nous?
+
+Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.
+
+--Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en m'avançant.
+Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre abri que le
+ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je sais que vos
+pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs. Si, comme on
+le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la discrétion
+du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face d'Allah, et tous
+ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une résolution prise
+sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi refuseriez-vous d'avouer
+par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas de devenir public? À
+Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie, qui me croirait, si
+je n'apportais une preuve incontestable de l'interdiction inouïe dont
+vous me frappez? Que chacun de vous se mette un instant à ma place et
+juge.
+
+--C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de te
+donner le papier que tu demandes.
+
+--À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous pouvez y
+inscrire vos volontés.
+
+--Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.
+
+--S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je ne le
+porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé leur
+compatriote.
+
+Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec
+véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment
+je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma;
+on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.
+
+Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin de
+toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison
+voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en
+amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et
+quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une
+famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette
+malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de
+seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en
+passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:
+
+--Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu resteras.
+
+Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de boucliers,
+de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques pas de moi.
+L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le Conseil, vint me
+sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je restai assis
+sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe m'entoura.
+
+--Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour partir?
+
+--Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.
+
+Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et l'un
+d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais armé
+aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent,
+s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous
+touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main.
+Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour
+délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se
+dispersèrent.
+
+Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi,
+protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans
+la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant
+le café, il me dit:
+
+--Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant talisman.
+Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul maître
+ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes compagnons
+restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le bonsoir, et
+demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira peut-être par
+s'arranger.
+
+Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude, puisqu'ils
+me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout le jour, et
+que le mieux était de se reposer.
+
+Il me regarda fixement, cligna de l'oeil et se mit à rire.
+
+--Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais! Vous du
+moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je souhaite que tu
+restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!
+
+Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir eu
+la précaution de tirer l'échelle.
+
+Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par deux
+et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il me
+dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le jour
+même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la délibération,
+mais il ne put le déterminer à redescendre à terre. J'allai voir Saber;
+il m'apprit que ma conduite de la veille avait trouvé de chauds
+partisans, mais que mes adversaires avaient encore la majorité.
+J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et Saber se
+chargea de les lui faire remettre.
+
+Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux
+vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une
+batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer
+dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.
+
+Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la
+maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la
+veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la
+séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les
+orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats
+durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée,
+lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la
+baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si
+quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je
+ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la
+veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une
+frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une
+frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est
+trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la
+station française de la mer des Indes.
+
+La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais parlé
+donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un
+bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes,
+expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.
+
+À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de toile
+jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent la
+séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au bord
+de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et venait
+de la maisonnette à la plage.
+
+--Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà
+l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia
+que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un
+bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait
+toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit
+de me donner sur l'heure une maison.
+
+Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire de
+mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout
+ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée
+se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon
+frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure
+et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en
+place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit
+ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré
+qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le
+pavillon était aux couleurs britanniques.
+
+La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:
+
+--Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu'ils
+s'arrangent maintenant!
+
+Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:
+
+--Mais il n'est pas français, son bâtiment!
+
+Et passant près de moi:
+
+--Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.
+
+Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout
+d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine
+Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir
+à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un
+honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les
+principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me
+serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous
+laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.
+
+Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les
+habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à
+Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns
+jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le
+pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en
+Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils
+ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu
+de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales
+jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se
+font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts
+à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes.
+C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en
+argent et en troupeaux de boeufs et de chameaux, dont ils ne profitent
+guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les confier à des
+pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées dans l'intérieur
+et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des produits. Le
+Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien lui-même, son
+autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de nation, et dont
+l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle celle des
+premiers Romains par sa division en curies, décuries et centuries, se
+gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une grande sobriété
+et appartiennent à la vieille école des musulmans par leur abstension de
+toute boisson enivrante. On trouve devant chaque maison un petit espace
+de terrain bordé de grosses pierres et couvert d'un gravier
+scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font leurs prières,
+boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le frais après le
+coucher du soleil.
+
+Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les diverses
+parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des sentiments
+de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les indigènes des
+diverses races: les hommes nous regardent avec défiance, les femmes nous
+fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais l'ignorance et la
+curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers à se rapprocher de
+nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire bien venir d'eux. En
+tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent aux mères, aux
+nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître rentre chez lui,
+les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que le voyageur
+veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit point perdre
+de vue que pour en être accueilli, il doit se les concilier; qu'à cette
+fin il faut qu'il soit animé pour eux de sentiments bienveillants, je
+dirai presque fraternels; et ces sentiments se décèlent bien moins par
+la parole que par une disposition intérieure. Car la parole est
+impersonnelle; chaque homme lui communique quelque chose de lui-même et
+la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de manifestations qui se
+dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce qui s'agite dans son
+être. Il y a aussi certaines façons, certaines contenances qui ont leur
+importance que le tact indique, et qui sont comme des concessions que
+l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand on s'est trouvé seul et
+inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes, de moeurs et de langue
+étrangères, on apprend, comme les dompteurs d'animaux, à éviter ou à
+assumer certains airs, certaines allures, certains gestes même, qui,
+indifférents en apparence, n'en ont pas moins une portée sérieuse; tant
+il faut peu de chose quelquefois pour indisposer ou capter son
+semblable! À Toudjourrah, j'eus à mettre en usage tous mes instincts et
+toute mon expérience, car nous avions débarqué malgré les indigènes, et
+aux nombreuses considérations qui dans leur esprit militaient contre
+nous s'ajoutait encore leur fanatisme musulman. En passant mes journées
+à leur faire des visites, je parvins à les habituer insensiblement à mon
+voisinage: j'étais à demi-rompu aux usages africains, et, au bout de
+quelques semaines, je m'étais concilié plusieurs familles où l'on
+m'attendait pour verser le café du matin ou du soir.
+
+Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intérêts qui
+agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur
+précieux. C'était un original que presque personne ne visitait, et il ne
+sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre à la
+mosquée; mais son âge, son intelligence déliée, son esprit inquiet et
+mordant faisaient de lui une autorité avec laquelle on comptait. Ses
+réflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si
+bien à bavarder avec moi que lorsque durant la journée, j'omettais de
+l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.
+
+Il paraît que Scher Marka, l'agent à Berberah du capitaine Heines,
+s'étant assuré de notre destination, malgré nos soins à la tenir cachée,
+avait averti le capitaine de notre départ pour Toudjourrah, et que
+celui-ci avait envoyé sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous
+devancer à Toudjourrah et encourager les habitants à s'opposer à notre
+débarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma
+manière imprévue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna
+des ordres pour rendre au moins notre séjour infructueux et
+décourageant: il était défendu de nous vendre aucune provision de
+bouche, et les indigènes répétaient que si l'on nous permettait de nous
+joindre à une caravane pour l'intérieur, les croiseurs anglais
+arrêteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient
+tous les esclaves. Quant aux instructions relatives à notre régime,
+elles furent rigoureusement mises à exécution; et nous serions morts de
+faim sans quelques sacs de riz que par précaution nous avions apportés
+de Berberah; pendant tout notre séjour, le secrétaire de mon frère et
+moi, nous n'eûmes pour toute nourriture que du riz cuit à l'eau. Un ami,
+s'étant apitoyé sur l'état de santé de mon frère, nous envoyait pour
+lui, discrètement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, à
+proprement parler, qu'un caravansérail servant de débouché au commerce
+d'esclaves. Son établissement n'annonce aucune de ces précautions
+nécessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise à demeure;
+les habitants y sont campés plutôt qu'établis; ils n'ont presque pas de
+mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants
+et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouillés à sa porte,
+et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsèque est presque nulle,
+il peut, dans le plus bref délai, transporter ailleurs ses pénates. Les
+habitants sont très-sobres; chaque famille se tient en relations avec
+des bédouins de l'intérieur qui lui fournissent du beurre fondu et du
+sorgho; le blé, le riz et quelques autres objets de consommation
+n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils égorgent une chèvre,
+et de loin en loin un boeuf ou un chameau. On ne trouve à Toudjourrah ni
+bazar, ni marché de comestibles. Il était donc facile de nous empêcher
+d'acheter aucune denrée alimentaire.
+
+Deux partis s'étaient formés à notre sujet, et le Sultan oscillait entre
+eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun, l'autre
+nous laisser libres de nous joindre à une caravane qui se formait pour
+le Chawa. Ce dernier parti allait prévaloir, lorsque nos adversaires
+frétèrent expressément un bateau arabe, et allèrent à Aden prévenir le
+capitaine Heines qu'ils ne répondaient plus de pouvoir nous empêcher de
+partir pour le Chawa; et quelques jours après; un brick de guerre
+anglais (_the Euphrates_) vint stationner à Toudjourrah. La semaine
+suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en retourna à
+Aden, et ces deux bâtiments se relayèrent ainsi pendant plusieurs
+semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes nos
+actions. Le Sultan reçut l'ordre de faire suspendre le départ de la
+caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria
+d'autant plus les trafiquants que nous étions au mois de mars, et que
+les chaleurs se faisaient déjà sentir.
+
+Un matin, à mon lever, j'appris qu'un bâtiment arabe venu d'Aden avait
+jeté l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Européen était
+descendu à terre, et qu'on l'avait forcé à coups de bâton à se
+rembarquer et à remettre à la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui
+me confirma cette nouvelle et m'indiqua le bâtiment, qui disparaissait
+déjà à l'entrée de la baie. Je sus plus tard que cet Européen n'était
+autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se
+rendre auprès de Sahala Sillassé, le Polémarque du Chawa. À Aden, le
+capitaine Heines lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, mais sans
+oublier néanmoins de préparer à Toudjourrah la réception déplaisante qui
+lui fut faite.
+
+Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller
+n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettâmes le
+capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur
+des ordres qu'il était chargé de transmettre à notre sujet: il avait été
+désigné à un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers
+anglais ne contribua pas peu, selon Saber, à encourager la malveillance
+de ceux des indigènes qui cherchaient à s'attirer les libéralités du
+gouverneur d'Aden.
+
+Nous avions, mon frère, son secrétaire et moi, l'habitude de nous
+promener chaque soir dans un endroit fréquenté aux alentours de
+Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes
+compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un
+soir, au détour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois
+bédouins à qui je donnai le salut d'usage. J'eus à peine fait quelques
+pas qu'une grosse pierre lancée par derrière vint effleurer mon turban
+et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai
+face à face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les
+deux autres disparurent derrière les ruines d'une mosquée. Une petite
+fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les
+premières maisons, elle avait poussé le cri d'alarme; ce qui avait
+déterminé la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes;
+nous retournâmes au lieu de la scène, mais le bédouin tombé avait
+disparu. Mes amis s'émurent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu
+et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il,
+sur son pays, la vengeance des Français, et, à son défaut, une punition
+divine. À quelques jours de là et en plein midi, le secrétaire de mon
+frère fut insulté et attaqué à coups de pierre par des enfants et
+quelques jeunes hommes.
+
+Durant mon hivernage à Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillassé des
+relations de sa part très-bienveillantes. Nous avions échangé des
+cadeaux, il m'avait pressé de me rendre auprès de lui, et je ne doutais
+pas que, s'il apprenait que j'étais à Toudjourrah, il ne me fît ouvrir
+une route, malgré les résistances du Sultan, car, à cause de leur
+commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dépendaient de
+lui. Aussi, dès notre arrivée, avions-nous cherché à lui faire connaître
+notre situation.
+
+Plusieurs indigènes avaient d'abord consenti à lui porter notre message,
+mais malgré l'appât d'une forte récompense, chacun d'eux, au moment de
+partir, s'était dégagé de sa promesse, en alléguant qu'il craignait de
+mécontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la Compagnie des
+Indes songeait depuis quelque temps à envoyer une ambassade en Chawa. M.
+Harris, capitaine dans l'armée anglaise fut désigné pour cette mission,
+et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au Sultan d'organiser une grande
+caravane pour l'accompagner. Quelques trafiquants plus pressés que les
+autres se préparèrent à partir sur-le-champ, et ils consentirent en
+secret à nous prendre avec eux. Nous regardions donc notre départ comme
+certain, lorsque l'arrivée d'un nouveau bâtiment anglais fit échouer
+cette tentative. Le Sultan avait encore averti le capitaine Heines, qui
+envoya cette fois à Toudjourrah un agent spécial.
+
+Cet agent s'établit dans une maison voisine de la nôtre; il avait plus
+de soixante ans et se nommait Hadjitor; il était Arménien de nation,
+parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et l'arabe, et
+depuis nombre d'années, la Compagnie des Indes le chargeait de missions
+difficiles dans diverses parties de l'Orient.
+
+Cette fois, il venait à Toudjourrah pour combattre ouvertement notre
+influence qui, au dire du Sultan, l'empêchait d'exécuter les ordres du
+gouverneur anglais. Dès le lendemain de son arrivée, il indiqua aux
+notables réunis la meilleure marche à suivre pour nous empêcher de
+partir pour l'intérieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite;
+il nous dit franchement que désormais nous ne pouvions plus lutter
+contre le gouverneur d'Aden; et ayant été informé de la simplicité
+excessive de mon régime, il m'offrit obligeamment par l'intermédiaire du
+secrétaire de mon frère, de me prêter la somme d'argent que je
+désirerais. Peu après, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne
+nous refuserait pas une bonne indemnité, si nous voulions renoncer à
+notre voyage en Chawa.
+
+Les chaleurs devenaient très-fortes; vers le milieu du jour, les
+indigènes évitaient de sortir de leurs maisons; les animaux même se
+réfugiaient à l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les
+collines des gazelles de la petite espèce et d'apporter ainsi un
+changement à mon insipide régime de riz.
+
+M. Hadjitor chercha à détacher de nous le secrétaire de mon frère. Ce
+jeune homme était d'un caractère agréable, mais il n'avait pas, pour
+affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient.
+On lui offrait un emploi dans l'Inde, et dès que mon frère l'apprit, il
+alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant à tirer parti de sa
+position auprès de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre
+jeune compagnon alla s'établir chez M. Hadjitor.
+
+Depuis l'arrivée de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan
+s'accroissait de jour en jour; ils avaient empêché le départ de la
+petite caravane à laquelle nous comptions nous joindre, et ils
+profitaient des moindres occasions pour nous susciter des désagréments
+de nature à faire prévoir que nous en arriverions à un conflit.
+
+L'adresse et la ténacité que nous avions déployées pendant près de
+quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne
+pouvaient nous débusquer de Toudjourrah, mais ils arrêtaient pour
+longtemps notre voyage dans l'intérieur. On s'attendait de jour en jour
+à voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagné de
+son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui
+servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane était prête à
+partir dès l'arrivée de tout ce monde. Comme ressource dernière, nous
+aurions pu tenter de nous attacher à suivre cette caravane; mais c'eût
+été aux dépens de notre dignité. Vis-à-vis des indigènes, il nous était
+permis de nous résoudre à composer avec les habitudes conformes à notre
+éducation, mais en face d'Européens comme nous, et d'Européens hostiles,
+nos susceptibilités nationales se réveillaient plus vives. L'ambassadeur
+anglais, entouré d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers,
+disposant de l'autorité de Toudjourrah, appuyé de vaisseaux de guerre,
+marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et
+l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des
+indigènes une supériorité écrasante sur deux voyageurs isolés dont l'un
+était souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles,
+s'efforçaient de se frayer leur route. En conséquence, nous dûmes nous
+résigner à abandonner une position que nous avions cependant eu tant de
+peine à conquérir.
+
+Quand on songe à la conduite du chef de la colonie d'Aden à notre égard,
+elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la grande
+figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent dans
+leurs établissements lointains les nations européennes, en vue de
+quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foulé aux
+pieds les notions élémentaires d'humanité, de justice et de morale que,
+par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des
+jugements de nations rivales, elles n'eussent osé violer dans notre
+hémisphère; et l'histoire des colonies européennes en Afrique et en
+Amérique offre des exemples d'iniquité bien autrement déplorables que la
+persécution dont nous étions les victimes à Toudjourrah. Aujourd'hui,
+grâce aux communications plus fréquentes des peuples, grâce surtout à ce
+qu'une plus grande publicité éclaire leurs actions, le champ de
+l'arbitraire tend à se rétrécir. Mais il est difficile de se soustraire
+complétement aux effets de précédents mauvais. De même que le bien, le
+mal a son enchaînement; et à l'époque dont je parle, un gouverneur peu
+scrupuleux pouvait encore réveiller contre nous avec impunité des
+traditions politiques aujourd'hui désavouées.
+
+Du reste, dans les établissements anglais de l'Inde, l'opinion publique
+se prononça énergiquement en notre faveur; des journalistes ne
+craignirent pas de prendre notre défense, et lorsque plusieurs années
+après, je me trouvai au Caire, des employés militaires et civils de la
+Compagnie des Indes, de passage en Égypte, sont venus me féliciter de
+mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient désapprouvé les
+mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces témoignages pour
+revenir à la juste appréciation de la loyauté des citoyens anglais; et
+si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour
+attacher le blâme à son nom, que pour donner à comprendre quels
+sentiments pénibles devaient nous oppresser, lorsqu'à Berberah et à
+Toudjourrah, nous songions qu'à quelques lieues de l'autre côté du
+golfe, des hommes élevés dans les mêmes principes que nous, au lieu de
+nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur
+fournissait une position supérieure pour nous empêcher de l'accomplir.
+Nous au moins, nous avions été assez heureux pour user ces persécutions
+par quelques mois de privations et de déboires; mais d'autres Européens,
+comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les
+conséquences malheureuses. Quatre officiers de l'armée indienne,
+désignés par leur mérite, sont partis, en 1855, par ordre de la
+Compagnie des Indes pour pénétrer dans le royaume de Harar; un navire de
+guerre les avait à peine débarqués à Berberah, que les Somaulis en
+tuèrent un et en blessèrent grièvement deux autres, qui, grâce à
+l'obscurité, parvinrent heureusement à regagner leur bâtiment. Les
+Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorités anglaises
+d'Aden, mais dès qu'il a été question d'un voyage dans l'intérieur de
+leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Européens,
+ressuscité les arguments dont le capitaine Heines s'était servi contre
+nous.
+
+Avant de quitter Toudjourrah, nous pensâmes qu'il convenait d'informer
+Sahala Sillassé de nos tentatives pour arriver jusqu'à lui, des causes
+qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrivée prochaine
+dans ses États de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle pouvait
+avoir.
+
+Prévoyant que les agents anglais chercheraient à arrêter ma lettre, mon
+frère en fit cinq copies que nous donnâmes à cinq messagers différents.
+Effectivement, deux de nos messagers se laissèrent séduire par nos
+rivaux, et deux exemplaires tombèrent entre leurs mains; mais les trois
+autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillassé, et l'insuccès
+complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donné satisfaction.
+
+Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me
+témoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empêcher de
+m'avouer qu'il était malheureusement à la solde des Anglais, et que ni
+lui ni ses compatriotes n'étaient plus les maîtres chez eux; et comme il
+ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une
+d'autorité. Le vieux Saber était tout triste.
+
+--Va, mon fils, me dit-il. À choisir, j'aimerais mieux votre position
+que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnête musulman qui
+pense comme moi. J'espère vivre assez pour pouvoir passer la mer et me
+retirer dans le pays de mes pères, où l'hospitalité et le culte des
+aïeux sont encore pratiqués. Va; qu'Allah te guide! Respecte les
+vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes
+pas.
+
+En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut
+s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'éloignai de lui pour
+toujours.
+
+Dès que les effets furent embarqués, les partisans du Sultan
+manifestèrent leur joie; les hommes du parti contraire restèrent dans
+leurs maisons, et je fis parmi eux ma tournée d'adieu. Deux hommes
+seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu'à notre
+barque.
+
+Les plateaux de la haute Éthiopie, dont l'accès se hérissait pour nous
+de difficultés, devinrent à mes yeux comme une terre promise. Le serment
+qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait à de nouveaux efforts; et avec
+l'énergie et l'abnégation que donne l'âge où nous étions, nous décidâmes
+de tout effronter, plutôt que de renoncer à notre entreprise. Je
+proposai cependant à mon frère de rentrer en France pour y rétablir sa
+vue, mais il ne voulut rien entendre, et me répondit que dût-il se faire
+conduire et sonder le terrain avec un bâton, il marcherait devant lui.
+
+Nous mîmes à la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit
+franchir le détroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours après, nous
+abordions à Hodeydah, dans l'Yémen.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTE I.
+
+
+Les érudits se sont appliqués à chercher la raison des épithètes latines
+_togatus_ et _palliatus_, appliquées, celle-ci pour désigner un Grec,
+celle-là un Romain. Ils se sont arrêtés à l'idée que la toge différait
+du pallium, en ce qu'elle était échancrée et ronde comme le manteau
+espagnol, tandis que le pallium était rectangulaire et moins ample
+d'étoffe. Je ne puis le croire, par la raison que les Éthiopiens
+reproduisent habituellement, au moyen de leur toge, toujours
+rectangulaire, presque tous les genres de draperie que représentent les
+bas-reliefs antiques tant Romains que Grecs; quant à la qualité
+d'ampleur, elle me paraît s'appliquer, toujours d'après les bas-reliefs,
+tantôt aux Grecs et tantôt aux Romains, comme aussi dépendre du rang ou
+de l'occupation du personnage représenté. Les Éthiopiens de quelques
+provinces emploient des épithètes analogues aux épithètes latines qui
+nous occupent, pour désigner les habitants de telle ou telle autre
+province, dont la toge est légèrement différente de la leur; et, dans
+leur esprit, ces épithètes impliquent une nuance d'hostilité ou de
+dédain.
+
+Les noms de _toga_, _togula_, _chlamis_ ou manteau des Grecs et des
+empereurs romains; de _sagum_ et de _sagulum_, vêtement des soldats; de
+_tribon_, vêtement des Spartiates et des philosophes stoïciens; de
+_diploïs_ ou pallium de grande dimension et de _semi-diploïs_, _pallium_
+porté en double; de _pallium_ et de _scutulatus_, toges à dessins,
+d'_encomboma_, _caracalla_, ou _lacerna_, et _poenula_ peut-être; de
+_paludamentum_, vêtement des officiers romains; le _peplum_ des Grecs et
+la _palla_ des femmes romaines; le _caliptra_; l'_endromis_, de
+manufacture gauloise, porté surtout après les exercices du stade;
+l'_exomis_, le _limus_, le _flammenna_; les _cyclas_, _suffibulum_,
+_tunico-pallium_, _tunicula_, _epomis_, etc., ainsi que leurs
+représentations plastiques ou picturesques et leurs définitions, me
+paraissent correspondre à de nombreux termes éthiopiens équivalents, et
+servant à désigner tantôt des façons spéciales de se draper, tantôt, des
+pièces d'étoffe toujours rectangulaires, quelquefois de qualités ou de
+dimensions diverses, et comprises toutes sous le nom générique de toge.
+
+L'_exomis_, par exemple, sorte de vêtement porté, nous dit-on, dans
+l'antiquité par ceux dont les occupations demandaient une activité
+continue, tels que paysans, artisans et chasseurs, et que les artistes
+donnent à Vulcain, à Caron et aux amazones, est décrit par les
+antiquaires comme une espèce de tunique romaine d'origine grecque; il se
+retrouve en Éthiopie chez les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et
+les pauvres, qui le forment en un clin d'oeil en fixant autour des reins
+une toge à deux lés ou même à trois par un de ses pans ou par une corde.
+Comme dans les bas-reliefs antiques, l'éthiopien, vêtu de la sorte, a
+l'épaule droite, le bras et la poitrine à découvert; son travail
+terminé, en un tour de main, il défait cet ajustement et se drape dans
+sa toge: il ressemble alors, si sa toge est de petite dimension, aux
+statues de la villa Borghese, drapées dans le _tribon_, qui était porté,
+selon les érudits, par les Spartiates et surtout par les philosophes des
+sectes stoïciennes et cyniques, comme marque de la simplicité et de
+l'austérité de leur vie. Dans quelques oeuvres d'art grec, l'_exomis_
+est représenté comme étant fait en peau: c'est le vêtement ordinaire du
+laboureur éthiopien.
+
+La _chlamide_, regardée comme le manteau national des Grecs et dont la
+forme a tant exercé la sagacité des érudits, se retrouve en Éthiopie sur
+les soldats et le paysan en marche, l'enfant occupé à jouer ou l'homme à
+cheval. Ce vêtement n'est autre qu'un mode de draper la toge de
+dimension moyenne. Les Grecs et les Romains fixaient ce vêtement au
+moyen d'une fibule ou broche; les Éthiopiens s'en passent et n'en
+figurent pas moins les représentations de la chlamide antique. Si, à
+cheval surtout, les pans de leur toge sont trop courts, ils la fixent au
+moyen d'une longue épine en guise de broche. De même que chez les
+anciens, les chasseurs, les voyageurs ou les cavaliers portent leur toge
+en chlamide, comme est représenté l'Apollon du Belvédère.
+
+Le _caracalla_ ou _lacerna_ et le _paludamentum_ des Romains, ainsi que
+l'_amicula_ me paraissent aussi n'être que des pièces rectangulaires
+dont on se drape différemment selon la commodité de leurs dimensions ou
+l'occupation qui se présente.
+
+L'espèce de tunique dite _encomboma_ me paraît, d'après les figures
+antiques, n'avoir été qu'une petite toge que les jeunes filles et les
+esclaves grecques fixaient aux hanches, de façon à dévêtir le haut du
+corps et pour que, selon Varron, leur tunique restât propre. Les
+enfants, les esclaves et les adolescents éthiopiens des deux sexes
+ajustent souvent leur toge de cette façon lorsqu'ils sont en service
+devant leur maître.
+
+Pareillement de la _tunicula_ et de nombreuses appellations de vêtements
+antiques, dont, au moyen de pièces d'étoffe rectangulaires, il est aisé
+de reproduire l'aspect et les formes.
+
+La _toga restricta_ des Romains a une dénomination en éthiopien qui sert
+à désigner une toge très-petite; de même pour la _toga fusa_ ou toge
+ample, celle qui prévalut dans le siècle d'Auguste et sous les
+Empereurs, et qui prévalait à la cour des Empereurs éthiopiens; c'est
+cette espèce de toge que Quintilien qualifie de _rotunda_ et dont les
+amples draperies telles qu'elles sont représentées sur les deux statues
+de la villa Pamphili et de la villa Médicis, sont reproduites exactement
+par la toge des habitants du Chawa et de quelques provinces ilmormas.
+
+À Gondar, les vieillards se rappellent encore une toge ornée de dessins
+de diverses couleurs tissés dans l'étoffe; cette toge me paraît être
+l'équivalent de la _toga picta_ dite aussi _capitolina_ ou _palmata_
+qu'on voit sur les diptyques consulaires des derniers temps de Rome,
+portée primitivement par le consul à son triomphe; en Éthiopie, elle
+était réservée à l'empereur et à quelques-uns de ses plus hauts
+dignitaires. Tombée aujourd'hui en désuétude dans les provinces
+chrétiennes, elle n'est plus en usage que chez les Ilmormas du Sud,
+voisins du royaume de Kaffa, dont les habitants, séparés actuellement de
+leurs anciens souverains, les Empereurs d'Éthiopie, ont conservé ce
+vêtement traditionnel.
+
+Les Ilmormas ont une toge ornée seulement d'une large raie ou bande de
+couleur, courant perpendiculairement le long de la toge, et rappelant le
+_clavus latus_ ou _laticlave_, privilége exclusif des sénateurs romains.
+Les Ilmormas ne revêtent cette espèce de toge que si elle leur a été
+conférée par un de leurs rois. Ils ont aussi une toge ornée de limbes
+horizontaux comme la _trabée_ des consuls et des rois du Latium; ce
+vêtement n'est porté que par les chefs à peu près indépendants.
+
+La toge d'honneur ou de cérémonie, en usage aujourd'hui dans les
+provinces chrétiennes de l'Éthiopie, et dont le liteau en soie est
+tessellé, paraît correspondre au _scutulatus_ antique.
+
+La _poenula_ ou manteau en laine, quelquefois en cuir ou en peau,
+servant, selon les antiquaires, aux Romains en voyage, en remplacement
+de la toge et portée également en ville par les deux sexes contre le
+froid et la pluie, jusqu'à ce que Alexandre Sévère l'eût interdit aux
+femmes des cités, a son analogue en Éthiopie, tant par sa forme et sa
+matière que par la manière dont elle est portée. Les représentations
+plastiques de la _poenula_ me donnent à croire que sous la République ce
+manteau n'était autre que celui qu'on retrouve en Éthiopie, c'est-à-dire
+une pièce d'étoffe rectangulaire facile à disposer comme nous la
+représentent les statues et les bas-reliefs romains; ou bien un
+_stragulum_ ou pièce de cuir ou de peau rectangulaire, que les
+Éthiopiens emploient habituellement comme tapis pour dormir et dont ils
+font souvent un manteau pendant les pluies d'hiver. Lorsque l'étoffe est
+trop restreinte pour que l'on puisse en arrêter la disposition dans la
+forme de la _poenula_, ils y obviennent au moyen d'une épine ou d'un
+lacet volant. Il est très-possible que vers la fin de la république
+romaine, ce vêtement soit devenu un _vestimentum clausum_ ou vêtement de
+forme précise; diverses autres parties du costume romain subissaient
+déjà le régime du ciseau et de l'aiguille. La locution _scindere
+poenulam_, employée par Cicéron et d'autres auteurs, scinder, diviser la
+_poenula_, pour signifier insister auprès d'un voyageur pour qu'il reste
+chez vous, veut dire transformer la poenula en toge, et s'explique par
+cette considération que jusqu'à cette époque, beaucoup d'_amictus_ ou
+vêtements de dessus, consistaient en pièces d'étoffe rectangulaires
+qu'on pliait de différentes façons et qu'on fixait au corps au moyen de
+broches ou d'attaches rudimentaires, ne constituant point des formes
+irrévocables. Le piéton éthiopien en voyage ajustera sa toge
+non-seulement en _poenula_, mais en _chlamis_, en _diploïs_ ou en autre
+forme propre à lui laisser la commodité de ses mouvements. Si les
+dimensions de sa toge rendent telle ou telle disposition peu stable et
+qu'il ait quelque raison d'y tenir, tout en marchant, il la ramènera à
+la disposition voulue, il ne lui viendra pas à l'idée pour maintenir son
+vêtement de le faufiler, soit effet de son habitude de le maîtriser sans
+cela, soit parce que l'étoffe en est telle que les points laisseraient
+leur trace quand il voudrait s'en servir comme de toge. Si sa toge est
+en laine, par la raison que ce tissu est moins adhérent et que la trame
+ne conserve presque pas les traces d'une décousure, comme il n'a point
+de broche, il choisit une épine dans un buisson voisin; il fait deux
+trous dans l'étoffe et y passe un lacet que le soir, en arrivant à sa
+couchée, il retirera pour déployer sa toge et s'en envelopper pour
+dormir.
+
+Les Éthiopiens fabriquent un vêtement grossier en laine bège, d'une
+seule pièce souvent, toujours rectangulaire et moins ample que la toge
+ordinaire. Les cavaliers aisés le mettent par dessus leur toge pendant
+les campagnes d'hiver, rappelant alors le _lacerna_ des chevaliers
+romains; les soldats auxiliaires pauvres le portent au lieu de toge et
+se drapent de façon à représenter exactement le _sagum_ ou sayon du
+licteur romain, ou l'_abolla_ des militaires et des philosophes
+stoïciens; parfois ils le fixent à l'épaule au moyen d'une épine ou d'un
+lacet, tel qu'on le voit sur les épaules des Sarmates de la colonne
+Trajane. Comme dans l'antiquité grecque et romaine, ce vêtement remplace
+la toge pour le paysan, et sert également à tous dans les moments de
+grande affliction, de deuil, de grave désordre civil ou d'invasion à
+main armée. Ce vêtement, un peu plus ample, me paraît être le même que
+la _toga pulla_ fait en laine noire bège, vêtement de deuil des Romains,
+porté par les artisans, les hommes des basses classes, et qui est
+appliqué aux mêmes usages par les Éthiopiens.
+
+Les Éthiopiens rappellent à chaque instant par l'usage qu'ils font de la
+toge les costumes et les moeurs des Étrusques, des Grecs et des Romains;
+souvent même leurs locutions sont semblables aux locutions latines:
+celle de _brachium veste continere_, par exemple, adoptée par les
+traducteurs comme indiquant une certaine façon des orateurs antiques de
+se draper, rend exactement celle qui désigne en Éthiopie la façon dont
+les professeurs se drapent souvent lorsqu'ils enseignent la théologie,
+ou celle des orateurs en présence de leurs pairs. Ceux qui parlent
+devant les supérieurs ou devant les juges ajustent leurs toges d'une
+façon différente, semblable à celle que les antiquaires désignent sous
+le nom de _cinctus gabinus_ et qui est représentée dans le Virgile du
+Vatican. De même des expressions _sinus laxus_, _sinus brevis_,
+_expapillatus_, pour celui dont la mamelle est découverte, et des
+épithètes _cinctus_, _præcinctus_ et _succinctus_, pour indiquer un
+homme actif, éveillé, sur ses gardes ou diligent: les adjectifs
+éthiopiens étant dans les mêmes rapports avec leurs racines que les
+adjectifs latins.
+
+J'ai entendu maintes fois en éthiopien une expression presque identique
+à celle de Macrobe relativement à César: _Ut trahendo laciniam velut
+mollis incederet_, etc.; ainsi qu'à celle-ci: _Cave tibi illum puerum
+male præcinctum_, dont Scylla se servait au sujet de Pompée. L'empereur
+Caïus, dit Suétone, transporté de jalousie par les applaudissements
+qu'on donnait à un gladiateur, sortit du théâtre en si grand'hâte, _ut
+calcata lacinia togæ præceps per gradus iret_; j'ai vu maintes fois des
+Éthiopiens, bouleversés par quelque émotion, se comporter de façon à se
+rendre applicable la description de l'auteur latin. Avant de se
+précipiter sur Tib. Gracchus, Scipion Nasica s'enveloppa le bras gauche
+d'un pan de sa toge, en guise de bouclier; Alcibiade mourut en
+combattant et en se servant, en guise de bouclier, de sa toge enroulée
+sur le bras gauche; l'Éthiopien agit de même lorsqu'il manque de
+bouclier; et comme le rapporte Xénophon pour les hommes de son temps, il
+arrive souvent aux chasseurs éthiopiens d'enrouler leur toge autour de
+l'avant-bras gauche au moment d'attaquer quelque animal sauvage,
+lorsqu'ils ne l'entourent pas autour de leur ceinture, comme la Diane
+chasseresse du Vatican. Selon Plaute, la _lacinia_, ou pan de la toge,
+servait de mouchoir; et soit dit à leur discrédit peut-être, les
+Éthiopiens l'appliquent au même usage. Ils ont aussi une expression
+correspondant exactement, jusque par sa racine, au mot latin:
+_alticinctus_, pour désigner celui qui a disposé sa toge de façon à ce
+qu'elle atteigne à peine le genou; comme à Rome, ce mode de vêtement est
+souvent adopté par les artisans, les paysans et ceux qui font un
+exercice violent. Les Romains appliquaient l'épithète _nudus_ ou nu à
+l'homme sans toge, quoiqu'il fût vêtu de l'_inductus_ ou vêtement de
+dessous; les Éthiopiens disent également d'un homme, dans ces
+circonstances, qu'il est nu. Les Romains indiquaient quelquefois l'homme
+des basses classes par l'épithète de _tunicatus_, par opposition à
+_togatus_, parce que, pour la commodité de ses travaux, le manouvrier se
+bornait à la tunique, tandis que l'homme aisé restait drapé dans sa
+toge; les Éthiopiens désignent quelquefois l'homme affranchi des travaux
+manuels par une épithète correspondant à _togatus_. Les expressions
+latines _in sago esse_ ont leur analogue en éthiopien, et indiquent
+qu'une personne est dans les alarmes ou dans l'affliction.
+
+
+
+
+NOTE II.
+
+
+De même que les hommes ajustent leur toge ou une autre pièce d'étoffe
+rectangulaire de manière à reproduire les divers aspects des vêtements
+étrusques, grecs et romains, dont les dénominations diverses ont donné à
+croire à autant de vêtements différents, les femmes ajustent leur toge
+selon son ampleur, sa finesse ou selon l'occurrence, de façon à
+reproduire tour à tour exactement les formes et jusqu'aux plis du
+_cyclas_, du _caliptra_, du _vica_, du _vicinium_, de l'_épomis_, de
+l'_exomis_, du _chiton_, du _diploïs_, du _semi-diploïs_, de la _palla_,
+etc. Ainsi, l'_épomis_, vêtement attaché au-dessus de chaque épaule à
+l'articulation de la clavicule, arrêté à la taille par une ceinture et
+descendant jusqu'aux deux tiers de la cuisse, a été pris pour une
+tunique. Les jeunes filles éthiopiennes pauvres travaillant aux champs,
+et quelquefois les chasseurs ou les pâtres, reproduisent ce vêtement au
+moyen d'une togule, de façon à imiter exactement celui de la statue de
+Diane de la villa Pamphili. Quant à l'_exomis_, il ne me semble différer
+de l'_épomis_ qu'en ce qu'il n'a d'attache ou d'agrafe que sur une
+épaule, et il me paraît être le même vêtement que le [Grec: schistos
+chitôn] ou chiton dorien qui, au dire de Clément d'Alexandrie,
+atteignait à peine le genou et était fendu sur un côté de façon à
+permettre la liberté des mouvements. Les jeunes paysannes éthiopiennes
+ajustent leur togule de cette façon lorsqu'elles vont au bois ou à
+d'autres travaux exigeant la liberté de leurs membres, imitant ainsi le
+_chiton_ porté par les amazones, selon les antiquaires. Le _diploïs_ et
+le _semi-diploïs_ ont aussi causé de l'embarras aux archéologues; les
+uns ont supposé qu'ils consistaient en un mantelet mis par dessus le
+_chiton_, et en ont fait, par conséquent, un _amictus_; d'autres ont
+avancé que c'était seulement la partie supérieure du vêtement formant le
+_chiton_. Selon moi, ces derniers auraient raison; les femmes
+éthiopiennes des classes inférieures, les jeunes filles de service à
+l'intérieur, reproduisent cette forme de vêtement au moyen de leur toge,
+avec ou sans le secours d'une ceinture.
+
+Selon la façon dont elles disposent leur stole, elles reproduisent les
+formes de la stole traînante de la matrone romaine, mais sans
+l'appendice qu'on attribue à ce vêtement; ou bien une tunique dépassant
+à peine le genou. Quelquefois elles passent un bras et une épaule hors
+de l'encolure et l'autre bras dans la manche et troussant court le corps
+de la tunique, elles la font ressembler à une petite toge adaptée en
+_exomis_. Leur tunique semble être la _tunica talaris_ des colonies
+ioniennes, portée également en Grèce et à Rome. De même que les Romains,
+les Éthiopiens regardent ce vêtement comme indigne d'un homme.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE I.--De Kéneh à Gondar
+
+Départ de Kéneh.--Le père Sapeto s'adjoint à l'expédition.
+Kouçayr.--Issah, agent consulaire de France à Kouçayr.--Querelle avec
+des pèlerins maugrebins.--Djeddah.--Moussawa.--Aïdine Aga,
+gouverneur.--Son autorité.--Le Naïb de Dohono.--Départ pour
+l'intérieur.--Halaïe.--Arrivée à Adwa.--Expulsion des missionnaires
+protestants.--Visite au Dedjadj Oubié.--Permission pour le P. Sapeto de
+rester en Tegraïe et pour mon frère d'entrer dans le pays.--Retour à
+Halaïe.--Les saisons interverties.--Droits de passage.--Réclamation
+injuste de Blata Guébraïe.--Détention à Maïe-Ouraïe.--Évasion
+nocturne--Retour à Adwa.--Camp du Dedjadj Oubié.--Lit de
+justice.--Départ pour Gondar.--Le Lik Atskou.--Renseignements sur les
+sources du fleuve Blanc.--Hivernage à Gondar.--M. Dufey.
+
+CHAPITRE II.--Types et costumes
+
+Portrait physique de l'Éthiopien.--Son origine.--Identité des vêtements
+éthiopiens, grecs et romains.--Différentes façons de draper la
+toge.--Pèlerine.--Mesures éthiopiennes.--Chevelure, coiffure,
+barbe.--Cordon de chrétienté, amulettes, anneaux.--Habillement des
+femmes.--Habillement des enfants.--Costume des ecclésiastiques.
+
+CHAPITRE III.--Aperçu géographique, ethnologique et
+historique.--L'ancien empire
+
+Le Palais impérial.--Visite à l'_Atsé_ ou Empereur Sahala Dinguil et à
+l'Impératrice.--Base géographique de l'ancien empire
+d'Éthiopie.--Étymologie du mot Abyssinie.--Configuration du
+pays.--_Deugas_, _Kouallas_, _Woïna-Deugas_.--Productions.--Différences
+physiques et morales entre les habitants d'altitudes diverses.--La
+famille en Éthiopie.--La Féodalité.--Coutumes et loi écrite.--Lutte
+entre les Empereurs et les communes.--Origine de
+l'Empire.--Ménilek.--Diverses capitales.--Conversion du pays au
+christianisme.--Juifs ou _Fellachas_.--L'Atsé et ses droits.--Les
+_Likaoutes_ et les _Azzages_.--Constitution de la propriété
+foncière.--Organisation judiciaire.--Droits de la femme.
+
+CHAPITRE IV.--Causes de la chute de l'empire.--Démembrement du pouvoir
+impérial.--Gondar
+
+Introduction des Pandectes et des Institutes de Justinien.--Les
+clercs.--Empiètements des Empereurs.--Les Polémarques suivent leur
+exemple.--Affaiblissement de la famille.--Abolition de la loi
+salique.--Désunion de la famille impériale.--Corruption de l'idée de
+propriété.--Invasion de Ahmed Gragne.--Plusieurs provinces
+s'affranchissent.--Guerre civile.--Les soldats.--Le droit
+d'hébergement.--Les religieux.--Gouvernement du Ras Bitwodded.--Le
+Bégamdir et Ali-le-Grand.--Le Ras Gouksa.--Sa politique.--Son ban
+célèbre.--État de la noblesse, des cultivateurs, des polémarques, des
+agnats et des cognats de la famille impériale.--Superstition du peuple
+en faveur de l'Atsé Sahala Dinguil.--Gondar.--Division en
+quartiers.--Autorités diverses.--Population, température, caractère et
+moeurs.
+
+CHAPITRE V.--Le roi du Chawa.--Dabra Tabor.--La Waïzoro Manann.--Le Ras
+Ali
+
+Les envoyés de Sahala Sillassé, Polémarque du Chawa.--Politique de ce
+prince.--Bruits de guerre.--Message du Dedjadj Gabrou, frère du Dedjadj
+Conefo.--Sa maladie; sa mort.--Le Dedjadj Imam, frère du Ras Ali vient à
+Gondar.--Opinion du Lik Atskou sur les gouverneurs de son pays.--La
+Waïzoro Manann et le Dedjadj Oubié.--Politique de la
+Haute-Éthiopie.--Principaux feudataires du Ras.--Les Dedjazmatchs Farès
+Aligaz, Guoscho et Conefo.--Arrivée à Dabra Tabor.--Visite à la Waïzoro
+Manann.--Visite au Ras Ali.--Jeu de mail.--Bruits de guerre contre
+Oubié, Farès Aligaz ou Guoscho.--Retour à Gondar.
+
+CHAPITRE VI.--Le Dedjadj Guoscho.--Adieux au Lik Atskou.--Sources du
+fleuve Bleu.--Arrivée à Dambatcha
+
+Portée politique de la présence du Dedjadj Guoscho en Fouogara.--Camp du
+Dedjadj Guoscho.--Curiosité de ses soldats.--Portrait du Dedjadj
+Guoscho.--Ymer Sahalou et son beau-père le Blata Filfilo.--Physionomie
+de la cour du Gojam.--Rentrée à Gondar.--Le Lik rappelle le voyage de
+Jacques Bruce.--Légende de Pierre Paëz.--Fausses nouvelles politiques;
+alarmes des Gondariens.--Départ avec le Lidj Dori.--Camp du Dedjadj
+Conefo.--Le Dambya.--Petite ville d'Ysmala.--Combat contre Aceni
+Duras.--L'éviration et son origine en Éthiopie.--Le carême.--Nourriture
+en temps de jeûne.--Manière de prendre le miel pour prévenir la
+faim.--Bon augure tiré de la mort d'un oiseau de proie.--Village de
+Kouellèle Kuddus Mikaël.--Les sources de l'Abbaïe.--Entrée d'apparat à
+Dambatcha.--Réception faite par le Dedjadj Guoscho à ses
+troupes.--Analogie avec les moeurs de la Judée, de la Grèce et du
+moyen-âge.--Il est bruit d'une campagne contre les Gallas.
+
+CHAPITRE VII.--Campagne contre les Ilmormas, dits Gallas, du Kouttaïe et
+du Liben
+
+Plan de guerre.--Départ de Dambatcha.--Armement et équipement du
+cavalier.--Armement du rondelier et du fusilier.--Décorations
+honorifiques.--Aspect du camp la nuit.--Le Dedjazmatch en
+marche.--Manifestations des habitants des campagnes.--Les contingents
+grossissent l'armée d'étape en étape.--Ascendant du Dedjadj Guoscho sur
+les Gallas.--Leur fractionnement en petites républiques.--Histoire du
+Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho.--Enfance de Guoscho; ses premières
+armes.--Des Gallas cherchent par des présent à se concilier le
+Dedjazmatch.--L'armée campe sur les bords de l'Abbaïe; aspect du
+pays.--Passage du fleuve.--Rives incultes et malsaines.--Comment les
+Gallas font la guerre.--Première action de guerre.--Le Galla mutilé et
+sa famille.--La loi du lévirat en vigueur chez les Gallas.--Escarmouches
+sur les Woïna-Deugas du Libèn; campement sur le Deuga du Libèn.--Attaque
+de nuit.--Un Galla ennemi fait une allocution au Dedjazmatch.--Aspect du
+pays parcouru depuis l'Abbaïe.--Quelques hommes restent en enfants
+perdus derrière l'armée.--Ils échappent aux Gallas.--Le monolithe de
+Mohamed Gragne.--Manière de combattre des Éthiopiens.--Leur manière
+d'envisager la guerre.--Nous campons à Kouttaïe.--Intérieur d'un notable
+galla.--Un Galla interpelle le Dedjadj Guoscho.--Retour vers
+l'Abbaïe.--Un parti de Gallas fait irruption dans la ligne de marche de
+l'armée.--Respect des Éthiopiens pour les morts.--Panique.--Passage de
+l'Abbaïe.--Les fièvres, les fumigations de soufre, les
+crocodiles.--Rentrée en Gojam.--L'église Saint-Michel.--Mort du Dedjadj
+Conefo.--L'armée se débande.--Le Dedjazmatch arrive à Goudara.--Clôture
+de la campagne.
+
+CHAPITRE VIII.--Maison militaire et civile d'un Dedjazmatch.
+
+Description de Goudara.--Vie à Goudara.--Révision des investitures.--Les
+Polémarchies.--Comment on devient Polémarque.--Composition de la maison
+d'un Dedjazmatch.--Cadre de son armée.--Charges, fonctions, grades et
+titres.--Droits et devoirs qui y sont attachés.--Distribution des
+fiefs.--Bénéfices ecclésiastiques.--Maison de la Waïzoro Sahalou.--Les
+chefs de bandes et le droit d'hébergement.--Droit de justice des
+titulaires de fiefs.--Nature et quotité des impôts.--Caractère militaire
+de la société éthiopienne.--La domesticité se confond avec la famille.
+
+CHAPITRE IX.--Hivernage à Goudara.--Famille du Dedjadj Guoscho.--Birro
+Guoscho.--Complications politiques.--Nouvelle entrée en campagne
+
+Valeur des jugements de Lik Atskou sur ses compatriotes.--Les enfants du
+Dedjadj-Guoscho.--Birro Guoscho.--Son enfance.--Ses rapports avec le Ras
+Ali.--Tixa, Méred et Dempto.--Rupture avec le Ras.--La Waïzoro
+Oubdar.--Complications politiques.--Les fils de Conefo.--L'Azzage Fanta
+est envoyé avec un message auprès du Ras et de la Waïzoro Manann.--Birro
+investi de la succession de Conefo.--Le Dedjadj Guoscho se décide à
+marcher contre les fils de Conefo.--Il est arrêté par la maladie de la
+Waïzoro Sahalou.--Guérison de cette princesse.--Son caractère.--Départ
+du Dedjazmatch.
+
+CHAPITRE X.--Bataille de Konzoula.--Birro Dedjazmatch.
+
+Entrée en campagne.--Les habitants du Metcha.--Leur pays.--Le peuple
+Agaw.--La Maskal ou fête de l'invention de la croix.--Festin et
+parade.--Trouvères, bouffons, thèmes de guerre.--Messages entre le
+Dedjadj Guoscho et les fils de Conefo.--Sacrifice de trois
+taureaux.--Bataille de Konzoula.--Thème de guerre du Dedjadj
+Guoscho.--Ilma est fait prisonnier.--Rentrée au camp.--Désordre et
+gaîté.--Débats judiciaires après la bataille.--Droit de butin; les
+prisonniers de guerre.--Paroles du Dedjadj Guoscho aux fils de
+Conefo.--Ils sont enchaînés.--La détention en Éthiopie.--Birro réclame
+les timbales de Conefo.--Un trafiquant à la torture.--Soldats envoyés en
+ravitaillement.--Je quitte le prince.--Arrivée au camp du Dedjadj
+Birro.--Séjour chez Birro.--Visite à l'église de Findja.--Position
+politique de Birro en Dambya.--Syoum déserte le Ras et vient prendre du
+service chez Birro.--Siége du Mont-Fort de Tchilga.--Cruauté de
+Birro.--Le prétendant Woldé Teklé.--Rentrée à Gondar.--Reproches du Lik
+Atskou.--Description d'une église éthiopienne.--Droit d'asile.--Église
+de Notre-Dame à Gondar.--La Waïzoro Bir-Waha.--Le Balambaras Aschebber
+rendu à la liberté.--Arrivée de Birro à Gondar.--Visite à l'habitation
+de l'Itiégué Mentewab.--Birro tue de sa main deux de ses soldats
+pillards.--Promesses de retour.--Serment de Birro.
+
+CHAPITRE XI.--Visite au Dedjadj Oubié.--Rapport du Gouvernement
+britannique avec la famille de Sabagadis.--Départ pour Aden
+
+Départ de Gondar.--Rixe entre soldats et paysans.--Arrivée à
+Adwa.--Visite au Dedjadj Oubié.--Avanie chez ce prince.--Insolence de
+ses gens.--Départ pour Moussawa.--Halaïe et Digsa.--Le Bahar-Négach
+Za-Guiorguis.--Les augures d'Abdallah.--Arrivée à Moussawa.--Réception
+chez Aïdine Aga.--Plan de voyage.--Retour à Adwa.--Message à Oubié.--La
+domesticité en Éthiopie.--Maïe-Tahalo.--L'envoyé français.--Querelle
+avec Oubié.--Menaces d'Oubié.--Dévouement d'Ezzeraïe.--Retour à
+Adwa.--Départ de mon frère pour Moussawa.--Bruits de guerre entre le Ras
+Ali et les Dedjazmatchs Guoscho et Birro.--Le P. Sapeto et la mission
+catholique.--Retour chez le Bahar-Négach de Digsa.--Les Akala Gouzaïe et
+les Sahos.--Importance de Bahara-Négach.--Installation à
+Maharessate.--Rachat d'une jeune esclave.--Déjeuner prélevé sur une
+caravane.--Les torrents en Éthiopie.--Le moine lépreux.--Son
+intervention auprès d'Oubié et explication du malveillant accueil de ce
+prince.--Rapports du Gouvernement britannique avec la famille de
+Sabagadis, Polémarque de Tegraïe.--Rachat d'une autre esclave.--Message
+du Lik Atskou.--Départ pour Moussawa.--Intimité avec Aïdine Aga et le
+Saïd Mohammed-el-Bassarawi.--La légende du serpent.--Les conteurs
+arabes.--Adieux à Aïdine Aga.--Départ pour Aden.
+
+CHAPITRE XII.--L'influence anglaise
+
+Arrivée au petit port d'Ede.--Débarquement et séjour à Moka.--Le Schérif
+Hussein.--Arrivée à Aden.--Description d'Aden.--Visite au capitaine
+Heines, gouverneur d'Aden.--Motifs du départ antérieur de mon
+frère.--L'hospitalité du lieutenant d'artillerie Ayrton.--Départ pour
+Berberah.--Commerce de Berberah.--Les Somaulis.--Usage pour tout
+étranger de choisir un _abbane_ ou protecteur.--Scher Marka, agent
+indigène du gouverneur d'Aden, réussit à nous fermer la route du royaume
+de Harar.--Départ pour Zeylah.--Arrivée à Toudjourrah.--Le sultan de
+Toudjourrah.--Difficultés de débarquement.--Encouragements donnés par
+Saber.--Le Sultan rassemble son conseil.--Permission de débarquer due à
+l'apparition d'un bâtiment de guerre que l'on croit français.--Le
+capitaine Christofer.--Vie à Toudjourrah.--Le sultan oscille entre deux
+partis.--L'envoyé français est chassé à coups de bâton.--Deux briks
+anglais se relayent pour nous observer--Guet-apens.--L'ambassade du
+capitaine Harris.--M. Hadjitor.--Message à Sahala Sillassé.--Départ pour
+Hodeydah.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
+
+
+Paris, imp. Balitout, Questroy et Cie, 7, rue Baillif.
+
+
+
+[Illustration: CARTE DE LA HAUTE ÉTHIOPIE (ABYSSINIE)
+pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE.]
+
+
+
+
+---------------------
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+Les variantes d'orthographe (beige/bège, Likaoutes/Likaontes,
+évènements/événements, idiome/idiôme, marche-pied/marchepied, etc.)
+ont été conservées conformément à l'original.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Douze ans de séjour dans la
+Haute-Éthiopie, by Arnauld d'Abbadie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Douze ans dans la Haute-Éthiopie, by Arnauld d'Abbadie</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie, by
+Arnauld d'Abbadie
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie
+
+Author: Arnauld d'Abbadie
+
+Release Date: July 12, 2006 [EBook #18812]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+</pre>
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+
+
+<h2>DOUZE ANS</h2>
+
+<h3>DE SÉJOUR</h3>
+
+<h1>DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE</h1>
+
+<p class="c">TOME I<sup>er</sup></p>
+
+
+
+
+<h2>DOUZE ANS</h2>
+
+<h4>DANS LA</h4>
+
+<h1>HAUTE-ÉTHIOPIE</h1>
+
+<h3>(ABYSSINIE)</h3>
+
+<br>
+<p class="c">PAR</p>
+
+<h3>ARNAULD D'ABBADIE</h3>
+
+<p><br></p>
+<h4>TOME PREMIER</h4>
+
+
+
+
+<p class="c">PARIS<br>
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>e</sup><br>
+77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77</p>
+
+<p class="c">1868</p>
+
+<p class="c">Droits de propriété et de traduction réservés</p>
+
+
+
+
+<p><i>Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède si
+rapidement, il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je le
+fais, la relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps après
+que ce voyage a été accompli.</i></p>
+
+<p><i>Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouve
+quelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiques
+plus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, comme
+celui-ci, dans le but d'étudier les m&oelig;urs, le caractère et les
+institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et les
+moins connus jusqu'à ce jour.</i></p>
+
+<p><i>Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en
+1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, et
+après y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements qui
+ont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour en
+France, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pour
+complaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Mais
+pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il ne
+suffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationalisé
+en quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses que
+l'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans son
+milieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement et
+épurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idées
+dont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue ses
+compatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant de
+leur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions si
+différentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donc
+laissé passer un certain temps.</i></p>
+
+<br>
+
+<p><i>Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que les
+nations européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuples
+les plus reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu
+les derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que mon
+travail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et je
+l'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, et
+avec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend de
+produire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger de
+tout un peuple.</i></p>
+
+
+<p class="sig">Paris, 2 juin 1868.</p>
+
+
+
+
+<h2>DOUZE ANS</h2>
+
+<h4>DE SÉJOUR</h4>
+
+<h1>DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE</h1>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch1"></a><a href="#tch1">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+
+<p class="suj">DE KÉNEH À GONDAR.</p>
+
+
+<p>Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter
+la rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main
+une dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le v&oelig;u de
+nous désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous
+éloignâmes de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager
+dans le désert.</p>
+
+<p>Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,
+l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre
+troupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-six
+ans, le plus jeune dix-sept.</p>
+
+<p>L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de
+notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j'avais désiré, pour
+utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me
+renseigner à ce sujet, j'étais allé un soir avec mon frère au couvent
+des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu'il ne savait à
+qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du parloir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui
+entrait, le Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il
+a étudié l'arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire,
+et il pourra peut-être nous donner un bon conseil.</p>
+
+<p>Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa
+faveur; il s'assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt
+dépassé le but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans
+la Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout
+missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois
+avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et
+franciscains<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a
+href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; et comme il regrettait de ne pouvoir
+marcher sur leurs traces, je lui proposai de partir prochainement avec
+nous. Mon frère trouva heureuse l'idée de faire notre voyage, croix et
+bannière en tête; le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous
+nous séparâmes sans nous douter de combien d'événements notre
+conversation fortuite serait l'origine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote1"
+ name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a>
+ Les missionnaires catholiques ont été expulsés d'Éthiopie en
+ 1629.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles
+l'arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les
+vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu
+qu'il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d'obtenir leur
+approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si
+elle devait offrir des chances de succès.</p>
+
+<p>L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de
+volontaire dans la cavalerie de Don Pedro; il s'était distingué par sa
+bravoure, et n'avait quitté son drapeau qu'après la défaite entière du
+parti de Don Miguel. Je l'avais trouvé au Caire, à bout de ressources et
+sur le point de se faire musulman: deux beys s'acharnaient à le
+convertir; lui ne cherchait qu'aventures. Afin de lui épargner une
+apostasie, nous l'engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit
+à nous.</p>
+
+<p>Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l'Académie
+des sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son
+domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la
+mer Rouge.</p>
+
+<p>C'était l'époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi,
+ne trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et
+faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.</p>
+
+<p>Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la
+ville, venait d'être père d'une fille; il demanda à mon frère d'être le
+parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations
+agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur
+de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s'était
+trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les
+Français.</p>
+
+<p>Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les
+pèlerins; la dunette d'un bugalet non ponté, d'environ 50 tonneaux, nous
+offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages
+et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux
+au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en
+tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre
+dunette, et notre compagnon anglais s'efforçait vainement de les en
+empêcher. J'en référai au raïs, ou patron de barque.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le
+chef des Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!</p>
+
+<p>Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo
+reçut une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m'était
+porté. Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit
+chez le gouverneur. Nous descendîmes, l'Anglais et moi, dans un autre
+canot, au milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires.
+Bientôt, nous vîmes l'embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui
+volait vers nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était
+debout, un pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey
+saisit un hauban et d'un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins
+s'ouvrit devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter
+ainsi ces Français?</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?&mdash;répliqua
+le chef des pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un
+murmure de ses compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux
+soufflet, et ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou
+six de ses soldats, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.</p>
+
+<p>Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais
+Heussein Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant
+que donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à
+descendre dans les embarcations.</p>
+
+<p>Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des
+Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de
+Domingo:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela
+m'eût permis de faire un exemple.&mdash;Et se tournant vers son
+chaouche:&mdash;Qu'on donne au drôle cent coups de bâton!</p>
+
+<p>À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie,
+exhiba pour la première fois son passeport français.</p>
+
+<p>L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait
+autoriser la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un
+firman du vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin
+envers ses sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous
+intervînmes aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une
+moitié de la peine.</p>
+
+<p>Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre;
+le Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les
+premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva
+consciencieusement la besogne.</p>
+
+<p>Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en
+entier et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.&mdash;Nous
+suivîmes son conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à
+Djeddah.</p>
+
+<p>Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en
+Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après
+quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant
+M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous
+abordions à l'île de Moussawa.</p>
+
+<p>Les habitants de cette île n'avaient vu qu'un très-petit nombre
+d'Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois
+missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des
+présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays,
+leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques
+eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces
+prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des
+leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de
+son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un
+tailleur grec, et un officier allemand venu d'après les conseils des
+missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l'arrivée
+de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta
+sur le quai pour nous voir débarquer.</p>
+
+<p>L'aspect misérable des maisons de l'île, les soldats turcs
+déguenillés, quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts
+en ruine, et l'aridité des grèves offraient un triste spectacle. À
+l'horizon, du côté de l'ouest, s'élevaient de grandes montagnes d'un
+bleu sombre, que nous avions à franchir pour atteindre le premier
+plateau éthiopien. Ce ne fut point sans un serrement de c&oelig;ur que
+nous prîmes terre.</p>
+
+<p>À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l'île
+Batzé. Les chrétiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac,
+Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est
+le plus généralement employé. La plus grande longueur de l'île est dans
+le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une
+largeur de 260. Le sol est composé d'un corail blanchâtre qui produit
+une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande
+élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s'élève à
+6 mètres, tandis qu'à l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la
+mer, qui n'a que très-peu d'eau de ce côté. En approchant de l'île, on
+aperçoit du côté de l'est, le cap Médir, garni d'un fortin armé de
+quatre pièces de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et stérile,
+où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se
+remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus
+abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord;
+les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de
+Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s'élève une mosquée à double
+dôme, nommée Cheik el Hammal, où l'on reconnaît le droit d'asile à tout
+homme, même chrétien ou païen, qui, en s'y réfugiant, y a allumé une
+bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l'ancienne église dédiée à
+la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux
+Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi
+musulmane, l'église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui
+conservèrent son droit d'asile institué par son fondateur chrétien. La
+moitié de la partie occidentale de l'île est couverte de maisons, ou
+pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes
+nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent
+recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches
+ont de grandes cours, où les trafiquants qu'amènent les caravanes
+viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un
+ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres,
+qui servent de magasins.</p>
+
+<p>Comme en Grèce, dans l'antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée
+dans l'île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron,
+préside à ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux
+ou trois mois dits d'hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse
+sentir, les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage;
+ils vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils
+construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de
+jouir des rares brises de l'été. La marée, qui ne monte pas au delà d'un
+pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations,
+n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme
+n'entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le
+gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et
+couverte d'une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses
+femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque
+toute la journée; elle longe une petite place informe qui s'étend
+jusqu'au débarcadère, situé au nord de l'île et défendu en apparence par
+une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les
+vents du sud par l'île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader,
+a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis-à-vis le débarcadère
+et à l'O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue
+d'une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres
+environ de l'île; c'est par là surtout que Moussawa communique avec le
+continent; c'est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent
+chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes
+éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s'y rendent pour
+respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y être plus à l'aise
+que dans leurs demeures de l'île, où, à cause de la sonorité de
+l'atmosphère et de l'agglomération des maisons, ils ne peuvent presque
+rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la
+pointe du jour, ils reviennent dans l'île pour leurs affaires. Les
+indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l'île; aux
+époques des arrivées des caravanes, cette population s'accroît souvent
+de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend
+si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu
+du jour; les rues sont alors désertes. Comme l'eau des citernes est
+insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins
+2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et
+désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision
+du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue
+indigène ou <i>kacy</i>, l'<i>arabe</i>, l'<i>afar</i>, le <i>bidja</i>,
+l'<i>amarigna</i>, le <i>tigré</i>, le <i>saho</i>, le <i>galligna</i>,
+l'<i>hindoustani</i>, le <i>skipitare</i> et le <i>turc</i>, sans
+compter les langues plus nombreuses encore parlées par les esclaves
+originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre des natifs
+de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur teint foncé
+décèle en tout cas une race mélangée; l'expression astucieuse et vile
+qu'impriment à leurs traits leurs habitudes efféminées et leurs pensées
+toujours tendues vers le lucre, dispose peu en leur faveur. Ils ont le
+corps chétif, épuisé par les chaleurs et l'inconduite. Ils portent des
+turbans blancs, des caftans de couleurs vives et ordinairement en étoffe
+de coton très-légère; leurs pieds sont chaussés d'une espèce de sandale
+particulière à Moussawa; la plupart jouent avec un chapelet musulman
+dont les grains servent à leur arithmétique commerciale beaucoup plus
+qu'à leurs prières; durant l'été, tous agitent un éventail fait de
+feuilles de palmier, en forme de guidon. Les femmes, strictement
+voilées, sont souvent d'une rare beauté et d'une très-grande élégance de
+formes. Alléchée par l'appât du gain, cette population consent à vivre
+sur cette île stérile et brûlante, où elle ne tarderait pas sans doute à
+diminuer si des étrangers, aventuriers du négoce, ne venaient s'y fixer.
+La garnison variait de 50 à 80 soldats; elle comptait dans son sein
+quelques sujets indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de
+l'Hedjaz y envoyaient dans l'espoir que le climat et les maladies les en
+débarrasseraient complétement.</p>
+
+<p>En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le
+plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous
+lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du
+reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait déjà pour nous.</p>
+
+
+<p>Ce gouverneur, dépendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Aïdine; on
+lui donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou
+lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l'île; mais il
+n'en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant)
+investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre
+l'autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les
+basses-terres s'étendant entre la mer et les premiers plateaux du
+Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants
+malheureusement dégénérés d'une famille de colons turcs et belaw établie
+dans ce pays depuis plusieurs siècles. C'était au naïb qu'il fallait
+s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner
+Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la
+mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous
+préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.</p>
+
+<p>Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au
+point de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment
+étendu sur sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap
+rouge, et après le café d'usage, nous nous retirâmes avec une impression
+défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s'employa auprès de
+ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet
+intermédiaire, le naïb se contenta d'une somme minime, car il prétendait
+à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et
+jusqu'alors il s'était servi de ce prétexte pour pratiquer des
+extorsions exorbitantes.</p>
+
+<p>Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis
+quelques jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux
+missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs
+étaient enchaînés, tantôt qu'on allait renouveler à leur égard les
+scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait
+que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre
+d'Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à
+Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais
+en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre
+voyage. Mais le Père Lazariste et l'Anglais insistèrent tellement pour
+m'accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa
+mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides
+sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki,
+petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l'année, les
+indigènes même n'osent affronter de jour. Nous étions disposés,
+l'Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime
+désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père
+Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard,
+quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient
+exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.</p>
+
+<p>Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts,
+nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l'abordâmes
+de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied.
+Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient
+avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous
+les suivions avec peine. Après plus de deux heures d'efforts, nous
+atteignîmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les
+ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d'arbres conifères,
+nous donnaient l'espoir d'avoir à suivre désormais des chemins moins
+pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes
+bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous
+accueillit dans sa maison.</p>
+
+<p>L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était
+accablé de fatigue et paraissait découragé.</p>
+
+<p>Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux
+mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante
+façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère,
+contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous
+nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée
+par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une
+boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la
+portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur
+leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de
+nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant
+qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le
+trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que
+peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il
+s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre.
+Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par
+l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples
+inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer
+facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait
+supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua
+être étonné d'un aussi rude début.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous
+quitterai que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.</p>
+
+<p>Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le
+lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre
+mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où,
+revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de
+Pacha.</p>
+
+<p>Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et
+trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.</p>
+
+<p>En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires
+protestants, abrité sous un large parasol et surveillant la construction
+d'une vaste maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir
+chez lui, et je lui présentai mon compagnon comme missionnaire
+catholique, qualité qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de
+nous voir arriver sans bagages ni présents pour le Prince, sans même
+nous être assurés d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien
+nous indiquer une maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes
+trois jours, seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes
+avec quelques vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous
+apprîmes alors à faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau,
+formait depuis Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela
+de bon qu'il me permit d'apprécier les qualités aimables du Père
+Lazariste.</p>
+
+<p>Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était
+en froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder
+à un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que
+les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement
+sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne
+voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il
+faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il
+nous en instruirait.</p>
+
+<p>Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un
+rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que
+si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès
+d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces
+des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:</p>
+
+
+<p>&mdash;Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous
+massacre tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît
+pas: le tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons
+devenir.</p>
+
+<p>Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre
+démarche. L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en
+larmes. Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu
+que ces messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et
+nous nous retirâmes.</p>
+
+<p>Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous
+firent comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj
+Oubié; mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une
+église d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au
+Père Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple
+voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il
+cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes
+susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile
+élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui
+conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point
+toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.</p>
+
+
+<p>L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du
+marché, au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de
+décider de l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui
+paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père
+Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence
+heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux
+questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son
+compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme Michaël.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Youssef.</p>
+
+<p>&mdash;Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent
+que vous appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en
+ville, et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et
+leurs m&oelig;urs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous
+n'avons affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.</p>
+
+<p>Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes
+réponses ont été acclamées!</p>
+
+<p>Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de
+façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à
+l'imprudence, semble y concourir.</p>
+
+<p>Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses
+furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces
+messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les
+traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble:
+l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les
+détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands,
+leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le
+moment de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner
+durant la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche,
+provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent
+un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de
+départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis
+d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses
+d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des
+vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une
+batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se
+transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il
+n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait
+former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si
+tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des
+porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un
+salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le
+départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.</p>
+
+
+<p>Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en
+Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque
+protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé
+en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant
+adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport
+qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais
+ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre
+hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés
+par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais
+l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la
+supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants
+d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie
+faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par
+l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence;
+mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre
+eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans
+du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent
+qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde,
+qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à
+cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix
+publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait
+reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida
+l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il
+tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il
+fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les
+courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante
+étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors,
+appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses
+reçurent la sanction de tous.</p>
+
+<p>Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon &oelig;il, mais
+j'étais inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes
+démarches aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et
+amarigna, et je me rendis au camp.</p>
+
+<p>Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à
+attendre de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins,
+par l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda
+ce que je venais faire dans son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau
+de vos sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et
+ceux que tu as laissés à Moussawa?</p>
+
+<p>&mdash;Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour
+s'en retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux,
+et les étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous
+nos bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant
+à mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos
+sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour
+annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré
+quelques instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils
+ne tentent pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.</p>
+
+<p>Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire
+protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.</p>
+
+<p>Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince,
+qu'il avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun
+Européen de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le
+naturaliste ne tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le
+pays; à force d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura
+ensuite le protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il
+vit encore dans le pays, où il s'est marié.</p>
+
+<p>Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à
+Halaïe, où je fus rejoint par mon frère.</p>
+
+<p>Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau
+dans le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du
+plateau où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des
+rampes rendant les services du chameau impossibles, on emploie des
+porteurs ou des b&oelig;ufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays
+les transports se font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et
+l'usage du chameau est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en
+relevant la route à la boussole; mon frère se chargeait de ce soin
+durant la matinée, et moi pendant l'après-midi; celui qui faisait ce
+travail suivait la caravane à pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites
+journées, car nos porteurs souffraient de la chaleur: la saison d'hiver
+régnait à Moussawa, mais depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il
+pleut très-rarement à Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus
+du niveau de la mer, si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver
+de France; s'il ne pleut pas en janvier et en février, le temps est
+ordinairement couvert, ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs,
+lors même que le ciel est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à
+cette époque le soleil est plus loin du zénith, et le vent frais du nord
+prédomine sur toute l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain
+s'élève à environ 1,800 mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une
+élévation bien plus grande), l'ordre des saisons est brusquement
+interverti; en d'autres termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de
+l'Éthiopie, les mois de décembre, janvier et février sont les plus
+chauds de l'année, tandis que ceux de juin, juillet et août amènent des
+pluies, qui deviennent plus abondantes et moins incertaines à mesure
+qu'on s'éloigne du littoral de la mer. Entre les tropiques, où il fait
+toujours chaud, on donne le nom d'hiver à la saison des pluies. Il
+résulte de cet antagonisme des saisons, que le voyageur peut quitter
+Moussawa, qu'il laisse en plein hiver, pour atteindre, au besoin, en 24
+heures, le plateau de Halaïe, où il se trouve en plein été; et à mesure
+qu'il suit les vallées qui relient les hautes plaines aux basses terres,
+les plantes et les arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance
+et aussi, par l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le
+passage graduel d'un régime de pluies à un autre.</p>
+
+<p>En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de
+nos gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en
+farine; la ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est
+d'environ, deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait
+son pain: il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et,
+avant de la mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une
+pierre préalablement rougie au feu.</p>
+
+<p>Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et
+nous fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands
+rochers. Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa,
+fils du Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié
+de l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la s&oelig;ur de Kassa,
+mais ces princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui
+devaient les conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel
+du Dedjadj Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais
+nous savions que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous
+faisions des présents ou même une visite à son beau-frère.</p>
+
+<p>Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux
+vassaux du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour
+réclamer de nous un droit de passage sur ses terres.</p>
+
+<p>En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de
+population; le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans
+le Tigraïe surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges,
+perçoivent des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers
+guettent nuit et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils
+ne sont pas trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient
+imposés. Les droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient
+selon l'adresse des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se
+nomment portes. Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et
+surtout les Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun
+d'eux n'eût voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une
+fois connue, les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient
+sur leur route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient
+de l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait
+pas de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me
+guidait sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est
+féodal, la considération s'accorde d'après la classe à laquelle on
+appartient. Les nobles et les hommes de guerre sont placés au premier
+rang, ensuite les hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les
+propriétaires de grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants,
+et, en dernier lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les
+marchands, ceux qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis
+jamais soumis, en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage;
+dans cette circonstance et dans celles du même genre où je me suis
+trouvé depuis, jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager,
+je me suis affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma
+résistance a été de relever la considération due à mes compatriotes.
+Pour arriver à ce but, j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de
+fatigues que si j'eusse consenti à subir ces avanies, et si mes efforts
+et ceux de mon frère ne les ont pas fait disparaître complétement, du
+moins les ont-ils rendues bien plus rares. La notoriété de notre
+résistance a servi de précédent, et a permis à quelques voyageurs
+européens, venus après nous, de suivre notre exemple et d'établir ainsi
+nos droits.</p>
+
+<p>Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes
+nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre
+agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit
+où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain,
+quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à
+les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut
+encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens
+de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les
+paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un
+contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules,
+balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans
+une ceinture d'un volume démesuré.</p>
+
+<p>Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier
+du seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus
+loin.</p>
+
+<p>J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis
+passer un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main
+levée: je le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent
+une quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre
+bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui,
+malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force
+désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre
+les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques
+soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite
+qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa
+voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de
+b&oelig;uf cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel
+d'environ dix litres.</p>
+
+<p>Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils
+devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai
+et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à
+sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement
+au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais
+après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de
+nouveau. L'un d'eux me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous
+avons changé de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous
+retenir jusqu'au moment où notre maître s'entendra avec vous.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans
+cette concession imaginée par de simples paysans et des soldats
+indisciplinés.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à
+notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre,
+avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au
+pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux
+bons fusils.</p>
+
+<p>Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions
+peut-être fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et
+comme des trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions
+d'autant plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout
+droit; qu'au surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce
+qu'il voudrait.</p>
+
+<p>&mdash;À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où
+vous êtes.</p>
+
+<p>Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures
+de marche.</p>
+
+<p>Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette
+avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans
+rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère
+se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout
+jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais
+paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos
+bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs
+me dit ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à
+détruire ne sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger?
+Dieu confie les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les
+anéantir sans profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous
+punisse d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères;
+quelque occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez
+alors d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain,
+nous regretterions de vous avoir laissés faire.</p>
+
+<p>Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein.
+Donnant aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos
+bagages dans notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une
+mèche communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais
+chargé de voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa
+frayeur; on se rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée,
+enlevée comme par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je
+compris enfin que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger
+de parents trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa
+colère contre lui-même.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant
+l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres.
+Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la
+récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme
+très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les
+sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était
+hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et
+amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs
+enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour
+être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de
+labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se
+résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son
+dernier b&oelig;uf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille,
+il sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et
+ce n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son
+champ pour aller louer ses services dans quelque province moins
+éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous
+procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman,
+surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois
+plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant
+finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions
+nous comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à
+l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta
+seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif
+d'Adwa, nommé Samson.</p>
+
+<p>Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des
+éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous
+dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de
+Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne
+qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et
+étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en
+automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du
+village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques
+aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire.
+À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus
+réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la
+porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait
+nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien
+d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes
+dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme
+son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement
+deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il
+partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus
+qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous
+n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même
+l'aventure.</p>
+
+<p>Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils
+faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou
+trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous
+surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais
+gagné le c&oelig;ur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit
+entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les
+hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis
+aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est
+bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre
+les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel
+soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.</p>
+
+<p>Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et
+moi, sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps,
+afin de laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère
+continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors
+avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village
+sans faire aboyer les chiens.</p>
+
+<p>Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur
+se regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont
+il accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur
+et le malheur.</p>
+
+<p>Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel
+la silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à
+plat ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe
+de retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait
+le faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les
+tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime
+qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant
+résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit
+indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils
+disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.</p>
+
+<p>Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord
+et sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de
+large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et
+parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des
+bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de
+hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à
+voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue
+d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés
+formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De
+temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence
+de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante,
+particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après
+quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui
+prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se
+trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la
+montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos
+pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la
+plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de
+rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude
+aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et
+majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière
+lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce
+spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le
+manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en
+mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à
+goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car
+à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie
+semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux
+heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri,
+relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des
+musulmans, trafiquants d'esclaves.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant
+mon court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes
+oreilles s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de
+drogman à Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de
+ceux du Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise,
+je me trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer
+quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette
+espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un
+travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable
+d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les
+plus usuelles.</p>
+
+<p>Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que
+je vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre,
+trois pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une
+écuellée de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu.
+Je fis honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son
+tour. Mon hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme
+malade. À cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen
+médecin, mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays,
+cette croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de
+leurs pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je
+vis seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai
+son mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison.
+Peu de jours après, j'appris qu'elle était morte.</p>
+
+<p>Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné
+réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en
+m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer
+exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule
+lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout
+confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant
+Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.</p>
+
+<p>À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne
+marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous
+trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me
+rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à
+Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.</p>
+
+<p>J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant
+l'arabe et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur,
+l'arabe n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants
+musulmans. Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue
+usuelle. Le Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du
+Takkazé, où l'on ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination
+sur une portion importante du Tigraïe, et c'était une grande cause
+d'irritation pour les Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec
+l'autorité, de se servir de l'amarigna, ou bien de parler par
+interprètes.</p>
+
+<p>Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit
+presque immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre,
+au milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre
+intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait
+beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à
+déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses
+propres mains.</p>
+
+<p>Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée,
+m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le
+prier de faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.</p>
+
+<p>Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne
+nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait
+difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à
+Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.</p>
+
+<p>De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il
+avait fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en
+persistant à réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont
+il prétendait nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler
+l'obéissance qu'on avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en
+faisant naître chez les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa
+lui-même: il leur représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de
+leur suzerain, ils le privaient d'un de nos trois beaux fusils de
+rempart que nous lui destinions. Les paysans, après délibération, le
+laissèrent partir sous bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le
+Dedjadj Kassa fit à mon frère une excellente réception; il manda
+Gabraïe, le réprimanda et lui fit restituer les dix talari; mon frère
+les fit donner immédiatement à l'église du lieu. On servit un repas, et
+tout allait pour le mieux, lorsqu'un des principaux seigneurs de la
+cour, mû par une curiosité indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe
+naissante de mon frère; celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement,
+le Dedjadj Kassa apaisa l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à
+mon frère et lui dit que la privauté dont il s'était offensé était sans
+conséquence; puis, après l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya,
+avec un soldat chargé de l'accompagner et de faire transporter ses
+bagages par corvées, de village en village, jusqu'à la frontière du
+Dedjadj Oubié. Mon frère retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route
+pour Adwa, et je le rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à
+propos qu'il n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la
+difficulté, qui se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans
+de corvée.</p>
+
+<p>Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à
+Adwa se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un
+mois; mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du
+retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous
+avons joui depuis dans nos voyages.</p>
+
+<p>Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse
+arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à
+quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur
+des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons
+pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs
+seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était
+composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des
+huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé
+de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au
+centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les
+gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié.
+Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur
+droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes
+spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et
+d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il
+passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée
+par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une
+seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni
+postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à
+la vie militaire d'Europe.</p>
+
+<p>Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers,
+on sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du
+prince, où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air
+circonspect. Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se
+tenait debout à la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y
+trouvait.</p>
+
+<p>Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant
+à deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il
+alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit
+effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier
+entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont
+j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai
+m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me
+fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me
+suivre et nous fûmes introduits.</p>
+
+<p>Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion
+d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche
+et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa
+javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés
+derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la
+chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et
+respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé
+étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils
+éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le
+prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée
+parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure,
+je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon
+impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre.
+Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient
+par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à
+leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et
+se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit
+argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche
+d'Oubié.</p>
+
+<p>Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître;
+il adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement
+ses regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion
+pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula
+silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je
+restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui
+entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le
+remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont
+j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave;
+il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le
+jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.</p>
+
+<p>À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme
+longtemps oppressé, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des
+yeux, des oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos
+pères l'ont bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère.
+Vous autres, Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu
+m'as faite là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les
+catastrophes? Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous
+faire hacher sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui
+voyage doit savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la
+fin du jour. Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se
+rendre compte de ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu
+n'as pas su comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le
+prince: arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur
+lui la main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et
+l'autre commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre
+de la Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de
+l'accusé, là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main
+coupée. L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux
+bien rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir
+en toi que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs
+que nous tous.</p>
+
+<p>Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les
+meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de
+Bagdad, mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il
+s'était obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait
+l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu
+l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la
+Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute
+l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné
+plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or
+et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une
+jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une
+partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la
+lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un
+orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en
+nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit
+et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il
+ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans
+le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour
+et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le
+pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années,
+il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son
+hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à
+Djiddah, où il projetait un dernier trafic.</p>
+
+<p>Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet
+du fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se
+chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous
+savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la
+permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain
+nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt,
+nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie,
+de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart
+qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le
+Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les
+tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement
+éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les
+balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme
+pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par
+politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais
+le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un
+calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait
+entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se
+répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient
+sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour
+nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs
+reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en
+haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais,
+ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous
+présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions
+pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à
+Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il
+nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna
+même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui
+s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar.
+Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à
+Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens
+envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son
+pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à
+même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes
+le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection
+spéciale.</p>
+
+<p>Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre
+catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait
+semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne
+pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à
+portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir
+des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande
+décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si
+inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de
+chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de
+l'<i>amarigna</i> et du <i>guez</i> ou langue sacrée, tout en
+s'appliquant à se concilier le bon vouloir des habitants. Nous
+partageâmes nos ressources avec cet agréable compagnon, et nous le
+quittâmes à regret; dès lors, notre route se bifurqua pour toujours.
+Quelques mois après, mon frère arrivait à Rome, et la Congrégation des
+Lazaristes, autorisée par la Propagande, adjoignait d'autres
+missionnaires au Père Sapeto, pour continuer la mission en Tigraïe et en
+pays Amhara.</p>
+
+<p>La journée était avancée lorsque nous quittâmes le camp du Prince.
+Ayant reconnu les inconvénients de nombreux bagages, nous les avions
+réduits à ce que nous pensions être le strict nécessaire; nous avions
+fait présent de nos deux tentes, et à l'exception des instruments
+d'astronomie de mon frère, tout était renfermé dans des outres de peau
+de chèvre, plus commodes à transporter et attirant moins l'attention que
+les malles ou les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants
+environ, tant porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubié nous faisait
+héberger chaque soir; à cet effet, il nous précédait de quelques
+centaines de mètres et s'enquérait auprès des paysans occupés aux
+champs, du nom du chef de la localité. Parfois, ceux-ci, devinant ses
+intentions, tiraient du pied; il les poursuivait, atteignait les moins
+lestes, et l'on riait de part et d'autre; mais ces débuts nous
+pronostiquaient ordinairement maigre chère. Nos porteurs déposaient leur
+charge sur le <i>chango</i> ou place du village: c'est le forum
+éthiopien, le lieu où se discutent les intérêts publics et privés;
+villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont le leur. Notre
+soldat parcourait le village, annonçant à haute voix sa mission, puis,
+revenait s'accroupir auprès de nous, et quelquefois nous attendions
+longtemps que les habitants vinssent négocier. En tout pays, le
+laboureur est avare et madré; de plus, celui d'Éthiopie est
+particulièrement loquace. Un à un, ces braves gens s'assemblaient,
+discutaient d'abord avec le soldat d'Oubié, et s'entre-querellaient pour
+la répartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les
+réveillait, on réunissait les bagages dans la maison qui nous était
+destinée, et chacun suivait le paysan chargé de l'héberger pour la nuit.
+Le Dedjadj Oubié avait recommandé de nous faire donner chaque soir un
+mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain
+qu'en mets préparés; car, en Éthiopie, on mange toujours avec
+quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le
+voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse
+réserver son déjeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule
+fois, les habitants refusèrent de nous recevoir, leur chef s'étant
+offensé d'une expression échappée à notre soldat; il nous fallut presque
+recourir à la violence pour qu'on nous permît d'entrer dans un parc de
+moutons pour nous y abriter contre les hyènes. La coutume est en pareil
+cas, d'intenter une action en dommages et intérêts, qui varient selon
+l'importance du voyageur. Quant à nous, malgré le vif désir de notre
+guide, nous ne voulûmes faire aucune plainte.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Gondar le 28 mai, sept jours après notre départ
+d'Adwa. Jusqu'alors Gondar n'avait été visité que par un très-petit
+nombre d'Européens, et cela à de longs intervalles. Cette ville, voisine
+des parties encore peu explorées de la haute Éthiopie, nous offrait
+plusieurs avantages pour nos investigations; son marché hebdomadaire, le
+plus important de l'Éthiopie, y attire des caravanes de toutes les
+parties de l'intérieur; aussi, avions-nous désiré d'en faire le point
+central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fîmes
+conduire à la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges
+impériaux, nommé Atskou, qui passait pour aimer les étrangers et surtout
+les Européens.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur
+le seuil de sa maison. C'était un homme d'environ soixante-dix ans,
+grand, d'une belle prestance, ayant le teint très-foncé et une
+physionomie douce et intelligente; il insista pour nous défrayer, nous
+et notre monde; et ce fut à grande peine que nous obtînmes le troisième
+jour de vivre désormais du nôtre. Mais il ne voulut jamais consentir à
+nous laisser chercher un logement ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et
+les hommes de notre ville sont si rapaces à regard des étrangers! C'est
+à moi de vous garder tant que vous resterez à Gondar.</p>
+
+<p>Nous chargeâmes le soldat d'Oubié d'un message de remercîment pour
+son maître, et nous le congédiâmes en lui donnant, selon l'usage, une
+mule et quelques talari.</p>
+
+<p>Durant notre séjour forcé dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu
+tout le loisir de réfléchir; l'expérience modifiait déjà nos opinions
+préconçues; la première effervescence commençait à s'apaiser, et notre
+voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa à Gondar, nous
+avions minutieusement relevé le pays à la boussole, mais les attractions
+magnétiques causées par la nature ferrugineuse du sol introduisaient
+dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se
+préoccuper davantage. Mon frère, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance
+de ses instruments, conçut l'idée de jeter les fondements d'une carte
+exacte du pays par la méthode qu'il appelle <i>Géodésie expéditive</i>,
+et il résolut de retourner en France pour se procurer des instruments
+qui n'avaient été jusque-là employés d'une manière continue par aucun
+voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes
+de ces pays sont rédigées tant bien que mal au moyen de journées de
+route, malaisées à bien estimer et corrigées, le plus souvent au hasard,
+par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de
+contrôler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique
+centrale nous ayant assuré qu'en Innarya coulait un fleuve large comme
+le fleuve Bleu et dont les eaux se déversaient dans le bassin de
+l'Égypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frère, j'irais au
+moins jusqu'à Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon
+voyage, je m'exerçai sous sa direction à faire les observations
+d'astronomie nécessaires pour déterminer la position d'un lieu, ainsi
+que les observations météorologiques à continuer jusqu'à son retour.
+Nous étions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies
+hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desséchés des
+ruisseaux, des torrents et des rivières s'emplissent et deviennent
+souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkazé, qui sépare
+le pays de Tigraïe de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa
+crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sénié, correspondant aux
+derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de
+Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de
+septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigraïe et
+l'Amhara ne sont entretenues qu'à de longs intervalles par quelques
+messagers, excellents nageurs, qui malgré leur expérience, sont souvent
+entraînés par les crocodiles ou emportés par les eaux. La dernière
+caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de façon à arriver au
+Takkazé au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques
+jours à jouir de la compagnie de mon frère.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou nous présenta à l'Atsé ou empereur; il nous présenta
+également à l'Itchagué ou chef de tout le clergé régulier de l'ancien
+Empire, ainsi qu'à quelques notables de Gondar.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'étant
+épris de l'idée de conquérir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du
+Sennaar et des provinces environnantes, s'évertuaient à faire des
+expéditions contre les peuplades voisines. Ils ne découvraient pas de
+mines, mais ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de
+prisonniers qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans
+leurs régiments. Une de ces expéditions, dirigée contre la riche
+province de Dambya, voisine de Gondar, fut repoussée par le Dedjadj
+Conefo, gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les Égyptiens, dit-on,
+perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe régulière et un plus
+grand nombre d'irréguliers. Méhémet-Ali comptait venger cet échec, et, à
+l'époque de notre entrée dans le pays, il se formait au Sennaar un
+nouveau corps expéditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les
+princes de l'Éthiopie chrétienne auraient aisément pu repousser
+l'invasion; mais la désunion était parmi eux, et les populations
+achevaient de se décourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de
+leurs engins de guerre dont ou exagérait les effets redoutables. À
+Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce
+qui contribua à donner du retentissement à notre arrivée dans la
+capitale. L'Atsé, l'Itchagué, les notables, apprenant que mon frère
+retournait en France, décidèrent, en assemblée, d'en profiter pour faire
+un appel aux puissances chrétiennes de l'Europe. En conséquence, ils lui
+donnèrent deux lettres écrites au nom de la nation, l'une pour le roi de
+France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplièrent de ne rien
+négliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dépendait,
+disaient-ils, le salut des chrétiens d'Éthiopie.</p>
+
+<p>Avant de nous séparer, nous convînmes, mon frère et moi, de nous
+rejoindre, à un an de là, dans l'île de Moussawa; et il partit pour le
+Tigraïe avec une petite caravane, la dernière de la saison.</p>
+
+<p>Dans mon inexpérience, douze mois me paraissaient plus que suffisants
+pour aller planter un guidon aux couleurs françaises sur un des pics des
+montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux régions où l'on
+place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles
+que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.</p>
+
+<p>Il n'a pas, il est vrai, à affronter ces vastes déserts qui, dans
+d'autres régions de ce continent, forment des barrières si pénibles à
+franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et
+peuplés, mais la diversité des races, des religions, des langues, des
+m&oelig;urs, la multiplicité des rois, des princes et des petits
+despotes, les intérêts, les jalousies, les haines qui divisent les
+populations, les épidémies accidentelles ou périodiques, sont autant
+d'empêchements éventuels. À chaque étape, il peut être contraint de
+faire séjour, ou devenir victime de cette tendance qu'ont les indigènes
+de retenir l'étranger pour toujours; enfin, les races africaines
+habitant loin des côtes, regardent ordinairement le temps comme presque
+sans valeur; elles semblent vivre de forces mortes comme d'autres races
+de forces mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activité
+individuelle risque trop souvent de s'épuiser contre la flaccidité qui
+l'environne. Entre autres faits résultant d'un pareil état de choses, on
+rapporte qu'une caravane de trafiquants a mis deux années pour faire la
+route de Basso en Gojam à Saka en Innarya, route que, dans des
+circonstances favorables, un bon piéton fait en quatre jours, la
+distance en ligne droite n'étant que de 233 kilomètres.</p>
+
+<p>Mon frère parti, je dus aviser à mon hivernage. Le Lik Atskou
+entendait me garder dans sa maison, mais elle ne désemplissait pas de
+visiteurs attirés par l'originalité de son esprit, son érudition célèbre
+dans toute l'Éthiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc
+y vivre assez retiré à mon gré, et je fis construire à la hâte, dans un
+enclos attenant à sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, où
+je m'installai avec ma mule; mes gens réparèrent pour eux-mêmes une
+hutte abandonnée appartenant à mon hôte. Domingo que mon frère avait
+voulu laisser auprès de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une
+servante pour préparer notre nourriture, composaient alors toute ma
+maison.</p>
+
+<p>Dès la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite
+quotidienne au Lik Atskou, une série d'observations météorologiques et
+des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations médicales
+faisaient passer rapidement mes journées. Ce genre de vie confirma les
+habitants dans la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mes lumières:
+malgré ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et médecin savant;
+aussi bien, je possédais quelques drogues et une belle trousse
+d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le départ de
+mon frère aurait dû pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.</p>
+
+
+<p>Un notable de la ville était venu me supplier de secourir un de ses
+parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprès du
+malade; il avait une descente du rectum, et je déclarai l'excision
+indispensable. Les parents effrayés me demandèrent l'emploi de moyens
+plus doux et m'objectèrent que les rebouteurs du pays étaient incapables
+d'une opération si délicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres
+remède, j'offris d'opérer moi-même et j'envoyai quérir mes instruments.
+Mon plan était bien simple: produire un étranglement, trancher d'un coup
+de bistouri, cautériser avec un moxa et laisser la nature faire le
+reste. Ayant désigné mes aides et mis le sujet en posture, je déployai
+ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon
+aisance impitoyable augmentèrent l'émotion causée par les cris du
+patient qui se réclamait déjà de tous les saints. Les parents me
+prièrent de surseoir à l'opération;&mdash;avant d'en arriver là, ils
+essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine à Saint Takla
+Haïmanote.&mdash;Je m'offensai de leur manque de confiance et repliant
+prestement bagage, je sortis, bien aise au fond d'être affranchi d'une
+besogne peu agréable. De retour à notre maison, mon frère, un livre de
+médecine à la main, m'apprit que l'opération eût été mortelle. Cette
+leçon, que j'aurais pu payer d'une mort d'homme, mit un terme à mon
+outrecuidance chirurgicale, et dès-lors, je me bornai à donner de
+simples collyres, quelques remèdes peu dangereux, ou bien à conseiller
+des règles d'hygiène; et j'ai fréquemment vu guérir mes clients. Quant
+au malade qui opéra en moi ce changement de système, j'appris qu'il
+avait guéri tout seul.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou, lui, tirait vanité des cures qu'il m'arrivait de
+faire. Ce brave homme avait reçu chez lui le peu d'Européens venus à
+Gondar depuis le commencement du siècle: quelques Grecs, des Arméniens
+ou des soldats turcs qui, à la suite de méfaits, fuyaient la justice de
+Méhémet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un
+Français, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donné de l'Europe une
+opinion favorable. Lorsque j'arrivai à Gondar, M. Dufey en était parti
+pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au
+printemps; entre autres objets qu'il avait laissés en dépôt chez le Lik
+Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collége de Henri IV,
+son nom et son numéro d'ordre écrits de sa main. Le nom, le numéro et
+jusqu'à l'écriture me firent reconnaître dans ce voyageur un camarade de
+collége perdu de vue dès nos basses classes. J'inscrivis mon nom en
+regard du sien, comptant qu'à son retour il se réjouirait comme moi
+d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir
+Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplorée à Toudjourrah,
+sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Yémen, puis à Djiddah; là,
+il fut repris par une de ces fièvres endémiques si communes dans les
+basses terres de l'Éthiopie. Il errait en délire dans les rues de
+Djiddah, où on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il
+profita du départ d'une petite barque non pontée pour s'embarquer pour
+l'Égypte. En mer, les intempéries de la saison aggravèrent son mal, et,
+après une longue agonie, couché sur des ballots, au milieu des quolibets
+des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre à
+Kouçayr. Issah, notre agent consulaire, réclama ses restes et les fit
+enterrer dans le sable brûlant de cette plage aride.</p>
+
+<p>M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle
+devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'êtres chers ou
+intéressants.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch2"></a><a href="#tch2">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<p class="suj">TYPES ET COSTUMES.</p>
+
+
+<p>En considérant les traits et les allures de la population
+éthiopienne, on est porté à admettre les traditions indigènes et celles
+qu'on trouve éparses encore parmi les Arabes de l'Yémen et de l'Hedjaz.
+Selon ceux-ci, l'Éthiopie aurait reçu des immigrations d'Arabes, de
+Grecs et de peuples venus du côté de l'Inde; les Éthiopiens, eux,
+avouent s'être incorporé quelques colonies grecques ou tout au moins
+venues des bords européens de la Méditerranée, et ils datent leur
+origine nationale de Ménilek, fils de Salomon et de la reine de Saba.
+Ils disent que, lorsque Ménilek quitta la Judée pour aller régner en
+Éthiopie, le roi, son père, prit les fils des lévites, de ses officiers
+et de ses notables pour en composer la maison ecclésiastique, civile et
+militaire de son fils, et qu'il lui adjoignit également un grand nombre
+des fils de ses sujets de toutes les classes. Ménilek, ayant navigué
+heureusement sur la mer Rouge, aurait abordé en Éthiopie et réparti sa
+petite armée dans le pays, lui donnant en sujétion les populations
+autochthones. Aujourd'hui encore, les vieilles familles éthiopiennes
+font remonter leur généalogie à ces colons issus d'Israël; elles se
+trouvent surtout dans les <i>deugas</i> ou hauts pays, en Tegraïe, en
+Samen, en Enderta, en Damote, en Begamdir, en Lasta et dans l'Amara.</p>
+
+
+<p>Je n'aspire point à démontrer exactement les origines de ce peuple,
+non plus qu'à faire son anthropographie; mon but est de relater ses
+faits et ses gestes contemporains, et comme, dans le drame de la vie, il
+existe des corrélations étroites entre le physique de l'acteur et son
+rôle, je crois nécessaire de décrire l'Éthiopien tel qu'il frappe les
+yeux, et même de parler avec quelques détails de ses vêtements et des
+accessoires qu'il joint à sa personne, accessoires auxquels il
+communique quelque chose de sa personnalité et qui, par une réaction
+naturelle, ne sont peut-être pas sans influer à leur tour sur son être
+physique et moral.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens ont en général les traits de ce qu'on appelle
+communément la race caucasienne; souvent ils représentent le type des
+statues des Pharaons, ou bien la physionomie de l'Arabe et quelquefois
+du Cophte; on trouve aussi parmi eux des hommes rappelant par leurs
+types et leurs allures l'Indien de Coromandel et de Malabar, des
+physionomies juives du plus beau modèle, des sujets accusant à divers
+degrés l'immixtion du sang nègre, et enfin, dans les deux provinces
+Agaw, un type étrange, aux yeux relevés vers les tempes.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens sont d'une stature moyenne; leur ossature est plus
+légère que celle de l'Européen, leur carnation plutôt molle; leur angle
+facial est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front développé;
+leurs attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs
+membres inférieurs plutôt grêles. Ils ont en général le mollet placé
+trop haut, les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutôt saillant, le
+pied charnu et plat et les jambes rarement velues; leur denture est
+presque toujours irréprochable et leur musculature moins saillante que
+chez l'Européen ou le nègre. On trouve parmi eux très-peu d'hommes
+contrefaits et peu d'une grande force musculaire; leurs formes se
+rapportent plutôt au type d'Apollon qu'à celui d'Hercule. Ils sont
+adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements; ils ont la démarche
+libre, assurée, le geste sobre, distingué, sont peu aptes aux gros
+travaux, mais résistent admirablement à la faim et aux fatigues de
+longue durée. Leur peau, d'une douceur remarquable, fournit des
+spécimens de toutes les nuances de coloration, depuis le teint pâle ou
+légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole, jusqu'au teint noir du
+Berberin ou du nègre; le teint bronze florentin est celui de la
+majorité. Il n'est pas rare de trouver des hommes d'une très-grande
+pureté de traits et des femmes d'une beauté accomplie. Ils ont plusieurs
+termes pour désigner les nuances de teint si diverses de leurs
+compatriotes et n'admirent que médiocrement le teint européen, qu'ils
+nomment teint rouge; ils prisent bien davantage le teint pâle légèrement
+doré. Du reste, dans leur pays, sous leur ciel inondé de lumière et dans
+leur atmosphère sèche et diaphane, le teint de l'Européen est loin
+d'être préférable: il se hâle et brunit, il est vrai, mais s'injecte
+inégalement et devient rouge par places, tandis que celui de l'indigène
+reflète la lumière d'une façon douce et harmonieuse.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens vont habituellement pieds et jambes nus; ce n'est que
+par exception qu'ils usent de chaussures. Quoique exposés à marcher sur
+les terrains les plus raboteux, les paysans et les soldats surtout
+mettent de l'amour-propre à ne point garantir leurs pieds. Ils regardent
+comme une preuve de santé et de virilité de pouvoir fouler impunément
+depuis le tapis moelleux des prairies, fréquentes dans les
+<i>deugas</i> ou hauts pays, jusqu'au sol calciné et brûlant des
+<i>kouallas</i> ou basses-terres, ordinairement parsemés d'épines et de
+cailloux anguleux; la plante de leurs pieds acquiert une épaisseur et
+une élasticité étonnantes pour ceux qui n'ont pas été à même de faire
+l'essai toujours pénible de marcher de la sorte. Les chefs et les hommes
+riches, allant habituellement à mule ou à cheval, ont les pieds moins
+endurcis que les hommes du commun, et, soit à la chasse, où il est
+presque toujours indispensable d'être pieds nus, soit au combat,
+lorsqu'ils sont forcés de mettre pied à terre en terrain difficile, ils
+éprouvent fatalement quelquefois l'effet de leurs habitudes sédentaires
+ou efféminées. De même que les Arabes, ils croient que la plante des
+pieds résiste en raison de l'état de santé des organes abdominaux et
+surtout de l'estomac; que l'homme chez lequel ces organes s'altèrent
+éprouve à la plante des pieds une impressionnabilité qui disparaît au
+retour de la santé. Les habitants des kouallas, exposés, à cause de la
+grande sécheresse du sol, à voir se fendiller la plante du pied, y
+remédient par des onctions grasses et mettent alors, jusqu'à guérison,
+des sandales ou une sandale seulement. Cette sandale consiste en deux ou
+trois semelles de cuir, brédies ensemble, et en lanières étroites
+formant un &oelig;illet pour recevoir le second doigt du pied et
+s'entrelaçant jusqu'à la hauteur de la cheville. Les trafiquants, les
+moines gyrovagues, les ecclésiastiques et les citadins se munissent
+ordinairement de sandales, lorsqu'ils ont à cheminer hors des villes, et
+souvent ils n'en chaussent qu'une à la fois, comme il est dit dans
+l'Énéïde. Les lépreux en portent presque toujours. Les femmes des
+classes inférieures semblent éprouver, moins encore que les hommes, la
+nécessité de la chaussure; les indigènes prétendent que cela provient de
+ce que la femme marche plus près de terre, d'une façon moins accentuée
+et que son pied s'échauffe moins. Quant aux femmes riches, leurs
+habitudes sédentaires et la réclusion dans laquelle elles vivent font
+que leurs pieds restent délicats; et dans la maison, elles font usage
+d'un véritable soulier en cuir, dont la forme est celle du
+<i>calceus</i> qu'on voit sur les monuments égyptiens et étrusques.
+Comme dans l'antiquité, elles abandonnent cette chaussure lorsqu'elles
+assistent au pleur funéraire d'un parent et lorsqu'elles prennent leurs
+repas. Les princes de la famille impériale, les juges de la cour suprême
+et quelques dignitaires ecclésiastiques portent aussi cette chaussure,
+mais plutôt comme marque de dignité, que par besoin réel; de même que
+les femmes riches, lorsqu'ils ont à faire une marche tant soit peu
+longue, ils montent toujours à mule: un domestique ou un esclave porte à
+la main, devant eux, leurs souliers, qu'ils ne pourraient, du reste,
+conserver à cheval, puisque leur étrier n'est fait que pour admettre
+l'orteil.</p>
+
+<p>Les hommes ont une culotte en étoffe légère de coton blanc, soit
+demi-aisée comme nos culottes du dernier siècle et descendant comme
+elles jusqu'à la naissance du mollet, soit collante et s'arrêtant à
+quatre doigts au-dessus du genou. Dans la province du Chawa, quelques
+parties du Wallo et du Tegraïe et dans plusieurs kouallas, on donne de
+l'ampleur à ce vêtement jusqu'à en supprimer quelquefois la fourche; il
+a alors l'aspect d'un jupon court qui couvre des genoux à la taille où
+il est fixé au moyen d'une coulisse, et présente une ressemblance
+frappante avec le <i>campestre</i>, le <i>cinctus</i> et le
+<i>semicinctium</i>, vêtements des athlètes et des soldats représentés
+sur les anciens bas-reliefs grecs et romains. Ces dénominations me
+paraissent appliquées à des vêtements de même espèce, différant entre
+eux par le volume seulement. Par une corrélation singulière, dans les
+langues amarigna, tigrigna et galligna ou ilmorma, on désigne le
+<i>cinctus</i> par des expressions dont les racines sont analogues à
+celle du mot latin, et, de même que dans l'antiquité, il est surtout
+porté par les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et les artisans
+dont le travail demande de l'activité, et, pendant leurs occupations,
+forme, avec une petite ceinture, leur unique vêtement. Les habitants des
+kouallas lui substituent un pagne ou pièce d'étoffe rectangulaire dont
+ils s'entourent le milieu du corps, reproduisant ainsi le vêtement qu'on
+voit dans les peintures étrusques et égyptiennes. Ils se servent aussi
+d'une pièce d'étoffe, ordinairement une petite ceinture, roulée autour
+de la taille, passée ensuite dans l'entre-jambe et rattachée à la
+ceinture. Ce vêtement paraît être le même que le <i>subligar</i> en
+usage parmi les gymnastes et athlètes de l'antiquité.</p>
+
+<p>Les hommes portent une ceinture d'une étoffe semblable à celle des
+culottes, mais un peu plus forte; elle est large de une à deux coudées,
+c'est-à-dire de 46 à 92 centimètres; quant à sa longueur, elle varie,
+selon la mode, de 10 à 100 coudées, c'est-à-dire de 4 m. 60 à 46 mètres
+environ<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a
+href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Les longues ceintures s'enroulant
+jusqu'à la hauteur du sein, forment un volume à la fois gênant et
+disgracieux, mais la mode éthiopienne est très-variable en ce point.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote2"
+ name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a>
+ Les mesures éthiopiennes sont la coudée, l'empan, le doigt, la
+ semelle, la sommière et la corde.&mdash;Ces deux dernières mesures
+ sont uniquement agraires et d'un usage peu fréquent; le nombre de
+ coudées qui les composent varie de 8 à 24, selon les provinces. Malgré
+ la différence de la taille des hommes, la longueur de la coudée ne
+ varie guère qu'entre 45 et 47 centimètres.</p>
+</blockquote>
+
+<p>La très-grande majorité des Éthiopiens ne porte ni tunique, ni
+chemise: les bras et les jambes restent nus.</p>
+
+<p>La langue éthiopienne a un terme générique correspondant aux termes
+<i>amictus</i> et <span class="grec" title="ephestris">&#949;&#966;&#949;&#963;&#964;&#961;&#953;&#962;</span> désignant, comme chez les anciens
+Romains et Grecs, tout vêtement de dessus, le substantif éthiopien étant
+au verbe qui a la même racine, absolument dans les mêmes rapports que
+les mots <i>amictus</i> et <span class="grec" title="ephestris">&#949;&#966;&#949;&#963;&#964;&#961;&#953;&#962;</span>, aux verbes <i>amicire</i>
+et <span class="grec" title="ephennusthai">&#949;&#966;&#949;&#957;&#957;&#965;&#963;&#952;&#945;&#953;</span>. Ils emploient ce substantif pour désigner la
+pièce la plus importante de leur costume, celle qui le caractérise et
+justifie l'expression de <i>gens togata</i> qu'ils s'appliquent avec
+complaisance. Leur toge, en tissu de coton blanc, comme la toge antique
+à trois <i>plagula</i> décrite par Varron, est formée de trois lés
+cousus ensemble composant un rectangle d'environ 4 m. 80 sur 2 m. 80 de
+large, et orné, aux deux bouts, d'un liteau bleu ou écarlate tissé dans
+l'étoffe sur une largeur de 10 à 20 centimètres, correspondant au limbe
+qu'on voit sur les toges des anciens Grecs des deux sexes. La qualité de
+leurs toges est peu variée; la chaîne est toujours d'un fil plus fin et
+plus tors que celui de la trame qui ne l'est quelquefois que d'une
+manière inappréciable, et le tissu souple et élastique se prête
+admirablement aux draperies. La toge commune a un liteau très-étroit;
+elle est faite d'un coton écru, mal épluché, et dans des dimensions
+moindres en général que celles données plus haut; elle ne se vend qu'un
+talaro, et, dans quelques provinces, sert comme monnaie, et se détaille
+par huitièmes. Celles de qualité supérieure sont d'un coton blanc,
+choisi, à larges liteaux et se rapprochant ou dépassant un peu les
+proportions précitées; leur prix varie entre 2 et 5 talari; les plus
+belles rappellent au toucher le moelleux du châle de cachemire. Il
+y a aussi la toge de cérémonie ou toge d'honneur, ordinairement d'un
+tissu plus léger, plus fin; le liteau est en soie, tissé en losange ou
+en damier. Il y a en outre plusieurs toges différentes entre elles par
+leurs dimensions, depuis la toge ample de la province du Chawa et de
+quelques provinces occupées par les Gallas ou Ilmormas, jusqu'à la toge
+à deux lés faite d'une espèce de madapolam de fabrique américaine ou
+indigène; cette toge, toujours portée en simple, est en usage dans
+plusieurs districts kouallas voisins des frontières; les soldats la
+portent aussi quelquefois aux jours de combat ou de parade.</p>
+
+<p>La toge à trois lés, de fabrique indigène, se porte toujours en
+double, ce qui la réduit à 2 m. 40 de haut sur 2 m. 80 de large; elle
+s'ajuste de beaucoup de façons, mais sans agrafe, broche ni attache, et
+couvre ordinairement depuis le cou jusqu'aux chevilles. Malgré
+l'adhérence et la souplesse de son tissu, elle exige un art ou une
+habitude telle, qu'il est très-rare qu'un étranger parvienne à s'en
+vêtir convenablement, <i>nec fluat nec strangulet</i>, selon
+l'expression de Quintilien, ce qui provoque chez les indigènes un
+sourire de dédain.</p>
+
+<p>L'Européen, en arrivant dans le pays, est frappé de la variété des
+costumes; il sent que les vêtements sont à peu près les mêmes, mais il
+éprouve de l'embarras à discerner ce qui les différencie. Cela provient
+de ce qu'il arrive de pays, où la forme des vêtements plus ou moins
+amples est arrêtée à demeure par l'aiguille et les ciseaux, tandis qu'en
+Éthiopie, à l'exception de la ceinture et de la culotte, les ajustements
+divers sont composés de pièces d'étoffes rectangulaires, différentes de
+dimension seulement et offrant tous les aspects variés que permet la
+draperie. La confusion qui, à première vue, résulte de ces ajustements,
+donnerait peut-être la raison de l'embarras des antiquaires et de leur
+désaccord fréquent, touchant les costumes de l'antiquité grecque et
+romaine. Je ne sais si je m'abuse, mais mon séjour prolongé au milieu de
+peuples dont la manière de se vêtir offre des ressemblances frappantes
+avec celles des Grecs et des Romains, et l'usage que j'ai fait moi-même
+de leurs vêtements, me donnent à croire que beaucoup de leurs noms
+signifiaient, non des vêtements différents, mais différentes façons de
+draper le même vêtement<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a
+href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote3"
+ name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a>
+ Voir la <a href="#n1">note 1</a> à la fin du volume.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au besoin, les Éthiopiens font de leur toge un tapis, une
+courte-pointe, une tenture ou une portière, comme le rapporte, pour les
+Grecs, Athénée; de même qu'Agamemnon, ils s'en servent comme de signal;
+elle leur sert à recueillir l'enfant à sa naissance; ils n'ont d'autre
+couverture durant leur sommeil et un pan de toge leur sert de linceul,
+comme il est dit dans Homère et Xénophon. Pour exprimer l'accueil le
+plus sincère et le plus dévoué, ils ont des expressions qui signifient
+étendre la toge le long du chemin sous les pas de celui qu'ils veulent
+honorer, rappelant ainsi les récits évangéliques de l'entrée du Sauveur
+dans Jérusalem. Veulent-ils courir, ils abandonnent leur toge ou
+l'enroulent autour du corps, comme il est rapporté dans l'Illiade. De
+même que chez les Romains et les Grecs, leur toge sert aux deux sexes;
+la femme de Phocion portait celle de ce grand homme. Les ménages
+éthiopiens, même aisés, en usent de même lorsque les époux sont unis, et
+le refus de Xanthippe de se vêtir de la toge de son immortel époux,
+suffirait seul aux yeux de tout Éthiopien pour donner la mesure de son
+caractère acariâtre et de la désunion qui affligeait le ménage de
+Socrate. Comme les Romains, ils ont soin, aux jours de fête, de revêtir
+une toge fraîchement lavée: et lorsqu'ils ont à répondre à une
+accusation grave, ils comparaissent avec une toge sale et les cheveux en
+désordre. Enfin, la célèbre statue d'Aristide de la collection Farnèse,
+les personnages qu'on voit sur les vases étrusques, les bas-reliefs
+représentant des femmes grecques ou romaines reproduisent exactement
+diverses façons de se draper des Éthiopiens modernes. La statue de
+l'Apollon jouant de la lyre, du Musée du Louvre, rappelle en tout,
+depuis la pose jusqu'aux plis de la toge, quelque trouvère éthiopien
+jouant devant ses maîtres. La statue de Polymnie reproduit également,
+avec une exactitude saisissante, quelque jeune Éthiopienne de bonne
+maison; de même les statues de Thalie, de la Vénus d'Arles et de
+Plotine. La statue d'Adorante, la toge ouverte sur la poitrine,
+ressemble en tout à une Éthiopienne qui aborde un ami. La toge
+éthiopienne à liteaux, celle qui est le plus universellement portée, ne
+serait peut-être que la toge-prétexte des anciens. D'après la tradition
+des Éthiopiens, cette toge n'était permise jadis qu'aux principaux
+magistrats, aux ecclésiastiques, aux hommes de marque et aux enfants de
+maison riche; on sait qu'à Rome, l'usage de la toge-prétexte était à peu
+près le même.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens, comme nous l'avons dit plus haut, quittent leur toge
+pour les travaux qui exigent un grand déploiement d'activité; ils la
+déposent pour combattre ou l'enroulent autour du corps, s'ils prévoient
+qu'ils ne reviendront pas à l'endroit où s'apprête la lutte; et ils
+s'encapuchonnent et s'enveloppent dans ses plis pour la nuit, après
+avoir ôté leurs vêtements de dessous.</p>
+
+<p>Ils ont différentes façons de draper leur toge, selon qu'ils se
+présentent à l'église, devant un tribunal, devant un supérieur ou devant
+un égal, lorsqu'ils demandent justice ou parlent devant telle ou telle
+assemblée, lorsqu'ils se joignent à une réunion de deuil. Ils se
+découvrent la poitrine en partie pour répondre à un salut et
+manifestent, en se drapant de telle ou telle façon, le dédain, l'éveil,
+l'abandon de soi-même et les principaux sentiments qui agitent le
+c&oelig;ur de l'homme. Souvent des accessoires identiques inspireront
+l'homme de la même façon, et sans avoir jamais entendu parler de la fin
+de César, plus d'un Éthiopien s'est couvert le visage d'un pan de sa
+toge, en mourant sous le fer d'assassins.</p>
+
+<p>Je ne m'étendrai pas sur les avantages et les inconvénients d'un
+régime d'habillement si différent de celui qui est adopté en Europe; ils
+se déduisent naturellement de cette considération que l'habillement des
+peuples européens est composé de pièces façonnées par les ciseaux et
+l'aiguille pour des portions déterminées du corps, au lieu que le
+vêtement des Éthiopiens consiste principalement en pièces d'étoffe
+rectangulaires, susceptibles de s'adapter successivement à toutes les
+parties du corps. Ce dernier régime vestimental favorise bien plus que
+l'autre le langage du geste, si naturel à l'homme, langage que les
+anciens avaient soumis à des règles et porté à la hauteur d'un art,
+accroissant ainsi la puissance d'expression de la pensée, que les
+langues humaines sont si souvent insuffisantes à rendre. Je m'arrête au
+seuil d'un sujet si important et si vaste, laissant aux philosophes à y
+porter la lumière; et avant de reprendre mon récit, je prie de
+considérer que, si j'établis des rapprochements entre le vêtement
+éthiopien et celui des Étrusques, des Romains et des Grecs, ce n'est
+point pour faire montre de science et donner lieu à des scolies
+nouvelles, mais seulement pour contribuer à éclairer l'origine du peuple
+qui m'occupe, et en même temps mettre en éveil ceux qui s'adonnent à
+l'étude des usages antiques et qui, faute de les avoir expérimentés,
+comme moi, par eux-mêmes, en sont réduits à commenter les textes souvent
+obscurs et les représentations mortes souvent insuffisantes.</p>
+
+<p>La plupart des Éthiopiens n'ont qu'une toge; à mesure que l'aisance
+leur arrive, ils en ajoutent d'abord une spécialement consacrée à leurs
+visites à l'église, puis une plus grossière pour la nuit et une plus
+épaisse pour l'hiver. À la dimension et aux draperies de la toge, bien
+plus qu'à sa qualité, on distingue de loin l'homme d'armes du paysan,
+l'artisan de l'homme d'étude, l'ecclésiastique du trafiquant, le
+musulman du chrétien, et souvent même l'on reconnaît l'habitant de telle
+ou telle province.</p>
+
+<p>La toge donne une physionomie magistrale aux réunions, à l'orateur, à
+l'homme en prière; elle fait souvent ressembler les hommes endormis à
+des statues renversées, et rehausse singulièrement l'aspect qu'offre le
+cavalier chevauchant sur une belle monture. Elle semble moins inviter à
+l'égoïsme que nos vêtements ajustés formant une part strictement définie
+pour un seul individu. Il arrive journellement que l'Éthiopien étende un
+pan de sa toge sur un homme que son vêtement usé expose à la froidure,
+et il n'est pas rare qu'il en détache un lé pour couvrir la nudité de
+son semblable.</p>
+
+<p>On fait usage en Éthiopie d'une pèlerine en peau préparée avec son
+poil. Ce vêtement de dimension très-variable est quelquefois fait de la
+peau d'un poulain mort-né, d'un chevreau, d'une once, d'un chat civet,
+d'une panthère, d'un lionceau, d'un veau, enfin de tous les animaux
+domestiques ou sauvages, dont le pelage est agréable à l'&oelig;il, à
+l'exception toutefois du chien et de l'hyène. La peau est taillée de
+façon à former cinq ou six bandelettes, qui tombent sur les reins et les
+côtés, et à ce que la peau des deux pattes de devant vienne se croiser
+sur la poitrine, comme dans la statuette de Cupidon-Hercule qu'on voit
+au Louvre. Les plus riches pèlerines sont faites en peau de mouton,
+doublées en soie écarlate et quelquefois rehaussées de bosselures en
+vermeil; elles viennent de la frontière N. O. du Wallo et de la petite
+province adjacente d'Amara, où sont soigneusement élevés des moutons à
+longue laine. Ces moutons fournissent une toison dont les mèches
+atteignent jusqu'à deux coudées et plus de longueur. La toison blanche
+dont les mèches dépassent une coudée est regardée comme la pèlerine la
+plus aristocratique; les toisons noires d'une à deux coudées de long
+sont plus communes et ordinairement soumises à une teinture qui embellit
+et égalise leur couleur. Les hommes de guerre, les cavaliers surtout,
+portent ce vêtement par dessus la toge pour l'assujétir ou pour se
+préserver du froid; les jeunes paysans et les chevriers n'ont souvent
+que ce seul vêtement et le portent en <i>exomis</i>, de façon à figurer
+exactement la <i>mustruca</i> en usage à Carthage. Comme il a été dit
+plus haut, les soldats déposent leur toge pour le combat, et, quand ils
+ont une pèlerine, ils la gardent, mais l'adaptent en <i>exomis</i>,
+c'est-à-dire qu'ils passent en dehors leur épaule droite pour assurer la
+liberté de leur bras droit. En entrant dans l'église ou dans la maison
+d'un supérieur, quand on comparaît devant un tribunal, il est d'usage
+d'ôter la pèlerine et de draper sa toge à la façon respectueuse. Il en
+est de même pour tout vêtement surajouté à la toge, que ce vêtement soit
+en peau ou en tissu de laine, comme ceux que les Éthiopiens mettent
+par-dessus la toge en hiver, et qui correspondent au <i>lacerna</i> ou
+au <i>laena</i> des cavaliers romains. Suétone rapporte que les
+chevaliers avaient l'habitude de se lever et d'enlever leur lacerne
+lorsque l'empereur Claudius entrait au théâtre; les Éthiopiens
+manifestent de la même façon leur respect à l'arrivée d'un haut
+personnage.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils veulent caractériser un peuple étranger, ils usent de
+locutions analogues aux locutions latines, <i>gens togata</i> ou <i>gens
+non togata</i>, et mentionnent en outre, ce qui, à leurs yeux, est une
+caractéristique très-importante, si le peuple en question porte ou ne
+porte pas la chevelure tressée.</p>
+
+<p>Les cheveux des Éthiopiens sont noirs, frisent naturellement, et
+quand ils ne sont pas tressés, forment un crêpé qui dessine les contours
+du visage d'une façon fort gracieuse. Ils ont trois noms pour indiquer
+trois qualités principales de cheveux. Ils déprisent le cheveu fort,
+très crépu et se cassant avant d'atteindre une certaine longueur, et,
+quoique celui qui a de tels cheveux n'ait dans sa personne aucun signe
+qui ramène au type nègre, ils le regardent comme entaché de ce sang. Ils
+déprisent aussi le cheveu plat, et n'admirent que celui qui frise et
+atteint une longueur d'une quarantaine de centimètres. Presque tous les
+hommes de guerre portent les cheveux longs et tressés; leur coiffure
+exige un travail de plusieurs heures, aussi ne la renouvellent-ils guère
+plus de deux fois par mois. Elle consiste tantôt en nattes ou tresses
+coniques, larges comme des côtes de melon, partant du front et des
+tempes pour aboutir à la nuque où elles se terminent en tirebouchons
+tombant sur les épaules; tantôt en tresses fines et plates, suivant la
+même direction, ou bien en une seule tresse décrivant une spirale
+jusqu'au sommet de la tête; quelquefois aussi, elle consiste en boucles
+étagées pareilles au tortillement d'une grosse frange, ou à la vrille de
+la vigne. Ce dernier genre de coiffure, qui est représenté sur la
+colonne trajane, n'est guère adopté que par les paysans,
+francs-tenanciers de quelques frontières; quant aux autres modes de
+coiffures, elles sont représentées sur les bas-reliefs assyriens trouvés
+à Ninive.</p>
+
+<p>Les tresses partent le plus près possible du cuir chevelu, et pour
+atténuer leur soulèvement résultant de la croissance, les coiffeuses
+tendent les cheveux au point de rendre les racines douloureuses et
+d'occasionner des maux de tête qui durent quelquefois un ou deux jours.
+Les nattes d'une coiffure fripée prennent trois ou quatre heures à
+défaire; afin de faire reposer les cheveux, on les attache pour un ou
+deux jours en touffe, soit à la corymbe, soit en tutule, ce qui
+rappelle, et d'une façon des plus gracieuses, certaines coiffures
+grecques et romaines. Pour préserver pendant leur sommeil l'intégrité de
+leur coiffure, ils font encore usage de l'antique oreiller de bois qui a
+la forme d'un croissant monté sur une tige à pied rond; cet oreiller
+figure souvent parmi les emblèmes et hiéroglyphes des monuments
+égyptiens.</p>
+
+<p>Afin d'assurer à leurs enfants une belle chevelure, les mères ont
+grand soin de les raser fréquemment jusqu'à ce qu'ils aient atteint
+l'âge de sept à huit ans. Alors les enfants des notables et des hommes
+d'armes surtout portent une tresse, puis deux, puis trois, laissant une
+espèce de tonsure qui va se rétrécissant à mesure qu'ils avancent en
+âge. Cette coiffure, qui est peut-être celle de la jeune actrice ou
+mesocure antique, est portée par les adolescents des deux sexes jusqu'à
+l'âge de dix-huit ou vingt ans. Ils cessent alors de raser leur tonsure
+qu'ils ont rétrécie successivement jusqu'au diamètre d'une pièce de deux
+francs, et ils ne passeront plus le rasoir sur leur tête, si ce n'est à
+la mort d'un proche parent, d'un ami intime ou de leur maître.</p>
+
+<p>Anciennement, l'homme libre et tenu au service de guerre avait seul
+le privilége de porter la chevelure tressée; chaque ennemi qu'il tuait
+ou faisait prisonnier lui donnait le droit d'ajouter une tresse, et dix
+faits d'armes de ce genre l'autorisaient à faire tresser sa chevelure
+entière. Depuis la chute de l'Empire, cet usage s'est relâché au point
+que quelques hommes des villes et quelques paysans, surtout ceux des
+districts frontières, portent les cheveux tressés. Les esclaves mâles
+observent seuls l'antique interdiction. Les paysans, les
+ecclésiastiques, les artisans, les trafiquants et les citadins portent
+les cheveux ras ou fort peu longs; quelques-uns d'entre eux, d'une
+nature belliqueuse, font tresser leurs cheveux et s'exposent ainsi à des
+querelles avec des hommes d'armes, comme on l'a vu en France lorsqu'à
+certaines époques les militaires voulaient s'arroger le droit exclusif
+de porter la moustache.</p>
+
+<p>La sécheresse du climat rend presque nécessaire pour tous des
+onctions grasses; sans elles, le cuir chevelu devient douloureux, et les
+cheveux se cassent; aussi, les indigènes de toutes les classes, ceux
+mêmes qui se rasent les cheveux, s'oignent-ils la tête de beurre frais
+mêlé quelquefois à des parfums. Ces onctions leur sont indispensables
+pour prévenir ou atténuer les maux de tête, lorsqu'ils sortent des mains
+des coiffeuses. Ils prétendent prévenir également par ce moyen divers
+autres inconvénients, parmi lesquels ils comptent l'affaiblissement de
+l'ouïe et de la vue. Les soldats se beurrent souvent avec une abondance
+telle que le beurre leur coule sur les épaules, et que leurs vêtements
+en sont tout imprégnés.</p>
+
+<p>La barbe des Éthiopiens est noire, naturellement bouclée, et
+n'atteint que très-rarement la longueur de celle de l'Européen.
+Contrairement à leur peu de goût pour la chevelure plate et longue de
+l'Européen, ils apprécient beaucoup la barbe noire, longue et droite,
+et, chose digne de remarque, aux yeux des indigènes observateurs, cette
+barbe est souvent l'indice d'un esprit plus apte aux spéculations de
+l'intelligence qu'aux préoccupations de la vie purement matérielle, et
+qui suit de préférence les voies synthétiques. Ce genre de barbe se
+rencontre plus souvent chez les ecclésiastiques que chez les hommes de
+guerre, ou chez les laboureurs. Les chrétiens laissent pousser leur
+barbe et leur moustache, et la raccourcissent fréquemment au moyen de
+ciseaux; les musulmans sont les seuls qui fassent usage du rasoir.</p>
+
+<p>Tout Éthiopien chrétien porte au cou, comme signe de sa religion, un
+cordon en soie bleue. Cet usage vient de ce que le prêtre, en baptisant
+un enfant, lui passe au cou un cordon tricolore, comme emblème de la
+Trinité. Presque tous enfilent à ce cordon quelque amulette, quelque
+pierre d'abraxas, des margaritini ou quelque autre verroterie; d'autres
+y ajoutent un ou deux colliers formés de périaptes ou petites amulettes
+renfermées dans du maroquin rouge ou vert et consistant soit en
+<i>volumens</i> ou longues bandes de parchemin enroulées sur lesquelles
+sont écrites des formules de dévotion, rappelant les phylactères des
+anciens Grecs et Hébreux, soit en écorces, feuilles, herbes, racines ou
+autres substances magiques. Beaucoup d'Éthiopiens sont
+très-superstitieux; cependant, c'est surtout le désir d'embellir leur
+personne qui les engage à porter ces périaptes, qui sont relevés de
+distance en distance par des rassades de couleur éclatante, des grains
+de corail rouge, de pierre sanguine, d'ambre jaune, par des anneaux
+d'argent ou d'autres colifichets.</p>
+
+<p>Presque tous portent un anneau au doigt: les pauvres en laiton, les
+riches en argent; ces derniers en mettent ordinairement de quatre à huit
+à la première phalange du petit doigt de la main gauche. Les princes
+seuls sont reçus à avoir ces anneaux en or.</p>
+
+<p>L'habillement des femmes consiste en une stole ou tunique en étoffe
+de coton blanc, fort ample, traînante, à manches larges du haut et
+ajustées aux poignets, et en une toge semblable à celle des hommes,
+qu'elles revêtent par dessus et drapent de façon à lui donner tous les
+aspects de la toge ou <i>péplum</i> antique portée en Grèce par les deux
+sexes et souvent sans boucle par les femmes. Comme le dit Homère pour
+les femmes du haut rang dans l'antiquité, les Éthiopiennes riches
+portent leur toge traînante à terre. Les jeunes filles appartenant aux
+familles aisées ne portent en général que la tunique seule ou la toge
+seule, rappelant et justifiant ainsi les épithètes grecques <span class="grec" title="monopeplos">&#956;&#959;&#957;&#959;&#960;&#949;&#960;&#955;&#959;&#962;</span>
+et <span class="grec" title="monochitônes">&#956;&#959;&#957;&#959;&#967;&#953;&#964;&#969;&#957;&#949;&#962;</span> appliquées aux jeunes filles
+Spartiates. Comme à Rome, les femmes mariées qui se respectent ne
+paraissent point en public sans une stole sous leur toge, rappelant
+ainsi l'épithète de <i>stolata</i> indiquant les matrones romaines par
+opposition aux mérétrices. Les Éthiopiennes qui accomplissent
+habituellement les travaux du ménage, mettent une petite ceinture
+au-dessous des seins, à la taille ou sur les hanches, correspondant à la
+position que les antiquaires donnent au <i>cingulum</i>, au <i>zona</i>
+et au <i>cestus</i>: ceintures des femmes antiques; quelquefois même,
+elles mettent deux ceintures, une sous les seins et l'autre sur les
+hanches<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a
+href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Celles des classes riches portent
+des tuniques brodées en soie de diverses couleurs, rappelant aussi la
+<i>tunica picta</i> et la <i>tunica palmata</i> des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote4"
+ name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a>
+ Voir la <a href="#n2">note 2</a>, à la fin du volume.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les femmes montent à mule, à chevauchons, et mettent alors sous la
+stole des pantalons étroits du bas et descendant jusqu'aux talons; le
+bas de ces pantalons est souvent brodé en soie de diverses couleurs.</p>
+
+
+<p>Lorsque les femmes de condition se présentent en public, elles
+s'encapuchonnent et se voilent d'un pan de la toge, de façon à ne
+laisser paraître que les yeux. Quelquefois, au lieu d'un pan de la toge,
+elles enroulent sur la tête une écharpe, de façon à couvrir le front et
+à laisser pendre les bouts par derrière; elles se tiennent alors le bas
+du visage caché dans un pli de la toge.</p>
+
+<p>Les femmes de chefs mettent ordinairement par dessus la toge un petit
+burnous en soie richement brodé et souvent orné de bossettes en vermeil.</p>
+
+
+<p>Les femmes disposent leurs cheveux de la même façon que les hommes
+et, à cet égard, ne sont point soumises comme eux aux restrictions
+qu'entraînent les diverses positions sociales. Les paysannes, les femmes
+d'artisans ou d'ecclésiastiques, les esclaves mêmes font tresser leurs
+cheveux aussi bien que les grandes dames. De même que les hommes, elles
+aiment à mettre dans leurs cheveux une longue épingle en corne de buffle
+ou en bois, à tête sculptée; les riches ont cette épingle en argent ou
+en vermeil, surmontée quelquefois d'une grosse tête en filigrane d'or.
+Elles portent aux mains une quantité de minces anneaux en argent,
+qu'elles disposent, comme les femmes de l'antiquité, à chaque phalange
+et phalangette; pour les faire ressortir davantage, elles les
+entremêlent d'anneaux en corne de buffle. Elles portent des anneaux, des
+boutons ou des pendants d'oreille à l'italienne. Elles mettent aux
+chevilles des périscélides formés d'une quantité de pendeloques en
+argent, de petits grains lenticulaires en argent également ou de menus
+grains de verroterie, et font usage de bracelets aux poignets et à la
+partie charnue du bras. Au beurre frais qu'elles prodiguent sur leur
+chevelure, elles mêlent de grossières essences venues d'Arabie, et elles
+mettent aussi des essences dans leurs amulettes. Les plus expertes en
+thymiatechnie se parfument le corps au moyen de fumigations savantes;
+d'autres remplacent quelquefois un bouton d'oreille par un clou de
+girofles. Beaucoup d'entre elles se peignent le bord des paupières avec
+de l'antimoine.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, le costume des enfants est fort élémentaire.
+Un pan de la toge de la mère leur sert de langes, et lorsqu'ils peuvent
+se tenir debout, on leur met une tunique atteignant aux genoux. Dès
+quatre ou cinq ans, les enfants pauvres remplacent ce vêtement par une
+petite pièce d'étoffe rectangulaire, suffisant à peine quelquefois à
+leur couvrir le tronc, et pour la liberté de leurs jeux ils se drapent
+de préférence en <i>suffibulum</i> ou en <i>chlamide</i>; souvent même,
+comme dans les bas-reliefs antiques, ils vont tout nus, portant leur
+vêtement sur une épaule ou sur le bras comme un manipule. Les enfants
+des riches gardent la tunique plus longtemps et mettent par dessus une
+toge à liteaux, qui serait la toge prétexte s'ils la quittaient
+lorsqu'ils atteignent l'âge d'homme, d'autant plus qu'ils portent au cou
+la bulla en argent, comme les enfants des patriciens romains, et comme
+ceux-ci cessent de la porter lorsqu'ils deviennent pubères, justifiant
+jusqu'à ce jour l'appellation de <i>hæres bullatus</i> que Juvénal
+donnait aux enfants riches. Quelques-uns portent avec la bulle, une
+clochette et un collier formé de pendeloques en argent, au milieu
+desquelles se trouve toujours la bulla. Les enfants des classes
+inférieures portent un ornement du même genre fait en cuir, comme la
+<i>bulla scortea</i> de leurs pareils à Rome.</p>
+
+<p>Le costume des ecclésiastiques consiste en un caleçon flottant,
+arrivant jusqu'à mi-jambe, fixé aux hanches par une ceinture étroite et
+longue seulement de quatre à cinq coudées; en une sorte de tunique
+étroite descendant jusqu'aux chevilles, à manches larges, sans poignets,
+dont le collet très-étroit tombe en deux pointes jusqu'à la ceinture, et
+en une toge dont la qualité varie selon leur état de fortune. Leur
+cordon de chrétienté est sans périaptes et sans amulettes. Ils se rasent
+fréquemment la chevelure et portent un turban volumineux et de forme
+particulière, par dessus une calotte de cotonnade. Les hauts dignitaires
+ecclésiastiques et les titulaires d'abbayes importantes portent par
+dessus la toge une espèce de burnous en drap bleu ou en soie brodée,
+semblable à celui des femmes de haut rang.</p>
+
+<p>Tel est d'une façon générale, le costume du peuple éthiopien; la toge
+en est la pièce principale et fondamentale; quant aux pièces
+accessoires, elles varient selon les provinces et les exigences locales.</p>
+
+
+<p>Il ne faut pas croire que ces vêtements, qui semblent calqués sur
+ceux de la plus haute antiquité, soient immutables et refusent
+satisfaction au goût de changement, grain de folie inné dans l'homme,
+qui fait en partie sa noblesse, son charme et peut-être aussi son
+danger. La mode règne en Éthiopie; ses décrets y sont souverains, ses
+caprices, ses extravagances même y sont accueillies. Les Éthiopiens qui
+ont si longtemps joui de grandes libertés politiques et civiles, ne
+s'astreindraient que difficilement à s'emprisonner dans des formes de
+costume invariables, et, dans cet ordre d'idées, de même qu'en Grèce et
+à Rome, leur costume, sans s'écarter complètement des grandes règles de
+l'esthétique, a l'avantage de se prêter aussi à cette inquiétude, à ces
+tâtonnements incessants de l'esprit humain, toujours à la recherche de
+la perfection.</p>
+
+<p>Plus qu'ailleurs peut-être, en Éthiopie, les habitudes physiques et
+les tendances morales de l'homme se jugent d'après sa manière de porter
+ses vêtements: l'initiative en ce genre laissée à chacun concourt
+puissamment à développer le sentiment des formes et influe sur les
+manières et jusque sur le langage. On est frappé surtout de la dignité
+des assemblées; et, quand on est assez familiarisé avec la langue des
+Éthiopiens pour en apprécier les beautés, on est émerveillé quelquefois
+de l'élévation de leurs vues, de la convenance, de la mesure et des
+habiletés de langage qu'ils déploient naturellement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch3"></a><a href="#tch3">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<p class="suj">APERÇU GÉOGRAPHIQUE, ETHNOLOGIQUE ET HISTORIQUE. L'ANCIEN
+EMPIRE.</p>
+
+
+<p>Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensité; il
+pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journées entières, et
+le tonnerre grondait fréquemment. Un matin, le Lik Atskou vint
+m'annoncer que l'Atsé ou Empereur le faisait prier de m'engager à me
+rendre auprès de lui, pour donner mes soins à sa femme dangereusement
+malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec
+lui au palais.</p>
+
+<p>Ce palais, bâti par des Portugais, il y a environ deux siècles, est
+situé au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomération
+de bâtiments sans symétrie, terminés les uns en plates-formes bordées de
+créneaux, les autres en dômes ou en voûtes; autour, règne une enceinte
+spacieuse et irrégulière formée par une muraille crénelée, à marchepied,
+à meurtrières et tourelée de distance en distance; le bâtiment principal
+a pour façade une grosse et haute tour carrée, qui domine tout cet
+assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste
+plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintrée de la
+haute porte d'entrée se découpe sur le ciel. Les salles de bains, les
+étuves sont défoncées; les chambres des femmes n'abritent plus que les
+oiseaux de nuit; la trésorerie, le garde-meuble, les cuisines, les
+écuries, les appartements où les Empereurs se retiraient, dit-on, avec
+leurs familliers pour se reposer de la rigide étiquette de la cour, tout
+est inhabitable, et personne dans le pays n'était capable même de
+fabriquer la chaux pour réparer les dégâts causés par le temps. Une
+ancienne prison et la grande salle où se tenait le plaid impérial sont
+les seules parties bien conservées. Un vieillard de Gondar disait, en me
+racontant des anecdotes sur les Empereurs:</p>
+
+<p>Dieu veut qu'au milieu de ces débris, la prison et la salle des
+plaids restent debout, pour témoigner contre les violences iniques de
+notre Famille impériale.</p>
+
+<p>Les indigènes, quoique habitués aux aspects grandioses et austères de
+leur pays, s'arrêtent devant cette demeure avec un sentiment de
+mélancolie respectueuse; quant à l'Européen, il est surpris agréablement
+comme par une image de la patrie, mais bientôt, il cède aussi à la
+tristesse, en considérant ce palais mutilé, hautain encore, au milieu
+des humbles maisons de Gondar, comme un vétéran déguenillé, prêt à
+raconter aux enfants les guerres d'autrefois.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou s'arrêta sur le palier d'un large escalier extérieur;
+un enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espèce de
+corps-de-garde, d'où il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste
+pièce rectangulaire et dénudée, à l'extrémité de laquelle était accroupi
+sur un lit à baldaquin l'Atsé ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou
+salua comme s'il se fût présenté devant le plus magnifique des Rois, et
+l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.</p>
+
+<p>Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint
+coloré et presque aussi clair que celui d'un Européen, la chevelure
+crépue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'&oelig;il vif,
+la figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire était
+empreinte d'une jovialité sensuelle. Il trônait en toute sérénité sur un
+bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en
+ivoire et en nacre; un tapis turc, râpé et trop étroit, laissait à
+découvert une partie des fonçailles. Quatre petits pages en haillons, un
+eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux
+baissés de chaque côté du pauvre trône.</p>
+
+<p>On me demanda quelque remède panchymagogue, quelque panacée
+infaillible, pour la femme de Sa Majesté, la mère de son héritier, son
+âme, sa vie, ajouta-t-on; mais on me décrivit la maladie en termes
+tellement discrets et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'après
+avoir vu la malade. Là-dessus, on se consulta d'un air mystérieux, et je
+fus confié à l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem impérial.
+Il est de ces mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins
+de désillusions aussi. Je trouvai, couchée à côté d'un brasier ébréché,
+en terre cuite, une femme d'un âge mur, d'une corpulence formidable et
+d'une figure commune; son genre de maladie était à l'avenant: l'excès de
+nourriture l'avait réduite où elle en était. J'assurai à l'Empereur
+qu'elle guérirait sous peu, à condition d'observer un régime sévère.</p>
+
+
+<p>En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'égaya fort à la description
+de la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait
+jamais été admis à voir. Il me pria néanmoins de ne rien épargner pour
+la guérir; les ancêtres de la Famille impériale avaient toujours été,
+disait-il, généreux et bons envers les étrangers. Je songeai
+qu'effectivement, ils s'étaient montrés tels envers l'écossais Jacques
+Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgré les
+pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rétablissait
+à vue d'&oelig;il. L'Atsé me fit sonder relativement à mes honoraires:
+je refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignité offensée et
+saisit la première occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se
+soumettait qu'imparfaitement au régime prescrit. Un matin, je la trouvai
+plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui déclarai
+que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et
+je ne fus pas rappelé.</p>
+
+<p>Ce dénoûment était fort à ma convenance. Si la malade n'était pas
+radicalement guérie, ma médication expectante avait du moins écarté le
+danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la guérison.
+J'avais d'ailleurs perdu le goût de faire le médicastre. Lorsque je
+devais entrer chez la malade ou la quitter, me présenter devant son
+Empereur ou me retirer, enfin, dès que je paraissais au palais, les
+quelques valets enhaillonnés, qui passaient leur temps à muser aux
+portes, prenaient des airs compassés, solennels, et j'avais à subir
+toutes les simagrées de l'étiquette de l'ancienne cour des Empereurs
+d'Éthiopie. Les premiers jours, cette mise en scène bouffonne m'avait
+fait pitié; mais sa répétition quotidienne m'était devenue désagréable.
+Plus tard, m'étant initié à la langue, aux coutumes et aux traditions,
+je regrettai de ne m'être pas montré plus patient à l'égard de ces
+débris d'une famille de princes tombée, dit-on, d'une hauteur de 28
+siècles. Mais avant de parler de cette famille impériale qui, chaque
+jour, comme une statue renversée de son piédestal, s'enlize davantage
+dans la poussière des temps, il convient de donner une idée de la base
+géographique sur laquelle, debout de générations en générations, elle a
+su, pendant que surgissaient et s'abîmaient tour à tour la plupart des
+dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de
+l'Afrique orientale et de l'Arabie.</p>
+
+<p>On s'est habitué, en Europe, à donner le nom d'Abyssinie à la portion
+indéfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de
+toute antiquité, et même aujourd'hui, plane le nom primitif d'Éthiopie.</p>
+
+
+<p>Les indigènes savent que les musulmans nomment leur pays <i>el
+Habech</i>, mais s'ils tolèrent ce nom dans la bouche des étrangers,
+c'est par courtoisie ou par pitié pour leur ignorance; eux-mêmes, pour
+la plupart, ne connaissent pas l'étymologie du mot <i>Habech</i>, mais
+ils sentent qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, <i>Habech</i>, en
+arabe, s'emploie pour qualifier un ramassis de familles d'origines
+diverses ou bien de généalogie inconnue ou altérée; et parmi les races
+sémitiques, l'injure la plus mortifiante qu'on puisse faire à un homme
+ou à un peuple, est de dire qu'il ignore sa généalogie ou qu'elle est
+entachée de promiscuité, parce que, chez eux, les hommes de tous les
+rangs sont convaincus de l'existence d'une solidarité étroite
+non-seulement entre les vivants, mais surtout entre les vivants et leurs
+ancêtres. Du reste, quand on est initié à leur vie intime, on est
+journellement frappé des effets plus souvent bienfaisants que nuisibles
+de ce sentiment. L'Afrique orientale a servi de lieu d'établissement à
+plusieurs races, mais la grande majorité se rattache à la famille
+sémitique, d'après les caractères fournis par leurs idiômes, leurs
+langues, et, comme il a été dit, d'après leurs traditions. Cette origine
+suffirait seule à expliquer l'objection persistante des indigènes à la
+dénomination de <i>Habechi</i>.</p>
+
+<p>L'adjectif <i>Habechi</i>, déformé par les Portugais, qui ont mis de
+côté la première lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son
+<i>ch</i> par <i>x</i>, est devenu ainsi <i>Abexim</i>, en y joignant la
+finale portugaise; d'où, en usant à leur tour de la licence de
+transcription dont les Portugais leur avaient donné l'exemple, les
+copistes du seizième siècle ont fait le nom <i>Abessinie</i> devenu sans
+effort <i>Abyssinie</i>. Quelques auteurs allemands emploient encore la
+dénomination <i>Habesch</i>; les Anglais écrivent tantôt
+<i>Abyssinia</i> et tantôt <i>Abessinia</i>. Puis donc que les Arabes et
+les Européens, les peuples étrangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la
+manière d'écrire une qualification injurieuse, convertie en désignation
+géographique, il paraît convenable de revenir au nom d'Éthiopie, par
+lequel tous les indigènes désignent leur patrie.</p>
+
+<p>Quand on sait que ce peuple éthiopien rattache à la Judée ses
+origines historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques,
+et qu'il pratique le Christianisme depuis le quatrième siècle; quand on
+songe que depuis cette époque, son pays a servi de lieu de refuge pour
+les m&oelig;urs et les idées chrétiennes; que les peuples d'Europe,
+quoique nombreux et aguerris, n'ont sauvegardées qu'avec tant de peine
+contre la propagande armée des musulmans, on s'apitoie de le voir,
+malgré ses protestations, dépouillé même de son nom, et l'on est peu
+disposé à conniver avec les Musulmans, pour substituer à une antique
+dénomination une désignation injurieuse, qui falsifie l'acte de
+naissance d'un peuple, l'allié le plus constant que nous ayions en
+Afrique pour le maintien de ces idées chrétiennes, qui sont notre
+gloire, la base et l'essence progressive de nos sociétés.</p>
+
+<p>On peut objecter que le nom d'Éthiopie est d'origine grecque, mais
+les contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui paraît dominer
+toute considération, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul
+usité dans le pays.</p>
+
+<p>À défaut d'une définition plus précise de l'Éthiopie, on est tenté de
+suivre l'exemple des Romains, qui avaient divisé la Gaule en <i>Gallia
+togata</i>, <i>Gallia braccata</i>, <i>Gallia comata</i>, et de dire que
+l'Éthiopie comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants
+portent la toge; cette <i>Africa togata</i> aurait du moins l'avantage
+de comprendre presque toutes les contrées africaines jadis soumises à
+l'autorité de l'Atsé ou Empereur, et d'être conforme à une locution
+employée actuellement par les Éthiopiens, sinon pour définir, du moins
+pour caractériser leur pays.</p>
+
+<p>L'érudit géographe Ritter a défini en deux mots le caractère le plus
+saillant, non peut-être de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la
+portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes
+et terres plates. Il serait plus exact de dire contrées hautes et
+contrées basses, et, comme ces deux idées doivent entrer fréquemment
+dans les descriptions du pays, nous emprunterons à la langue amarigna,
+langue la plus généralement parlée en Éthiopie, les termes de relation
+<i>deuga</i> et <i>koualla</i><a id="footnotetag5"
+name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>; celui-ci
+désignant des contrées dont les plus hautes ne dépassent guère 2,000
+mètres au-dessus du niveau de la mer, et dont les plus basses sont
+affaissées au-dessous même de ce niveau; celui-là, des contrées élevées
+à 2,400 mètres au moins au-dessus du niveau de l'Océan. Ces termes deuga
+et koualla correspondent aux termes arabes <i>nedjd</i> et
+<i>tahama</i>, qu'on pourrait à la rigueur exprimer en anglais par les
+mots <i>high-land</i> et <i>low-land</i>. Si la contrée est d'altitude
+mitoyenne, c'est-à-dire de 2,000 à 2,400 mètres environ, les Éthiopiens
+lui donnent le nom de <i>woïna-deuga</i>, ou deuga susceptible de
+produire la vigne; ils donnent le nom de <i>beurha</i> aux kouallas les
+plus bas, et en Gojam, celui de <i>tchoké</i> aux deugas d'une altitude
+de plus de 3,000 mètres; mais on peut dire que les deux désignations
+génériques servant à fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contrée
+sont <i>deuga et koualla</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote5"
+ name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a>
+ Pour ne pas élever une discussion analogue à la mémorable et
+ malheureuse querelle de Ramus, à propos de la prononciation de la
+ lettre <i>u</i> placée après <i>q</i>, et pour ne pas enfreindre
+ l'usage grammatical qui veut qu'en français le <i>q</i> soit toujours
+ suivi d'un <i>u</i> au commencement d'un mot, j'écris <i>koualla</i>,
+ quoique le <i>k</i> français, comme le <i>kh</i> et le <i>c</i> dur,
+ représente une articulation gutturale que nous ignorons, et qu'il me
+ semble que si j'écrivais <i>qoualla</i>, la lettre <i>q</i> se
+ rapprocherait davantage du <i>k</i> claqué que nous n'avons pas et
+ qu'il faudrait pour mieux figurer la prononciation de ce mot.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les Éthiopiens, dépourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un
+lieu, caractérisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs
+productions les plus importantes du règne végétal; le deuga, par l'orge
+et la fève; le koualla, par le maïs, et surtout les nombreuses variétés
+de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton.
+Ils désignent aussi comme deuga, mais d'une façon moins absolue, la
+contrée où les moutons et les chevaux se reproduisent de préférence; et
+comme koualla, celle où les chèvres abondent. Par suite du spectacle
+habituel de contrées hautes et contrées basses, les indigènes sont, en
+général, assez au courant des productions zoologiques et botaniques
+dépendantes de la différence des altitudes; mais celles que je viens de
+nommer sont celles qu'ils emploient le plus fréquemment.</p>
+
+<p>Les deugas sont balayés par des vents qui, en Afrique, bornent leurs
+brises rafraîchissantes aux parties élevées de l'atmosphère; l'air est
+frais, doux et sec; les sources sont fréquentes, et la végétation laisse
+des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'année; les
+arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes,
+le feuillage est touffu, les feuilles sont légères, souples, de tons
+variés et doux à l'&oelig;il; le sol est mou, élastique, et pierreux. On
+voit, dans de vastes pâturages, le poulain folâtrant près des troupeaux
+de moutons et de b&oelig;ufs-bisons aux allures majestueuses et au
+pelage d'une variété inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes
+perdrix rouges; le bouquetin prospère aux flancs des précipices, et le
+sanglier à masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes
+n'y apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont
+rares; leur venin est peu dangereux; l'hyène et le chacal y vivent
+discrètement, et le grand lion à crinière noire n'y est signalé que de
+loin en loin.</p>
+
+<p>Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu'à l'état de brise
+intermittente et à directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y
+meut sous forme de révolin; à cause du voisinage des deugas, il y forme
+fréquemment des tourbillons, et, dans les lits encaissés des rivières,
+le vent y souffle quelquefois avec une furie impérieuse pendant un petit
+nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les
+deugas, car une sécheresse permanente et bien sensible à toutes les
+muqueuses est le caractère le plus saillant du climat éthiopien. Aux
+nuits fraîches et sereines succèdent des journées durant lesquelles le
+sol s'échauffe quelquefois jusqu'à 75 degrés. Les sources sont plus
+rares que dans les hauts pays; la végétation, fougueuse et luxuriante au
+printemps, se dessèche rapidement aux rayons du soleil et n'offre,
+pendant plus de la moitié de l'année, que des tons fauves, relevés de
+distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles
+épaisses, cassantes et d'un vert poussiéreux. Le bois des arbres est
+dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes
+sèment de leurs épines acérées le sol durci, pierreux, et souvent
+profondément crevassé. Des herbes hautes à dissimuler un homme à cheval,
+couvrent de grands espaces; une étincelle suffit pour y allumer de
+vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crépitations, aux
+craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers
+terrifiés fuient, et les reptiles sont dévorés par les flammes. La terre
+est ainsi purgée de quantité d'insectes venimeux et préparée à la
+recrudescence printanière, mais elle attriste le regard par ses tons
+roux, sombres, et ses arbres défeuillés aux troncs noircis.</p>
+
+<p>On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois
+odorants, des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des
+variétés nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu'à un serpent gros
+comme le doigt, long d'une coudée à peine, dont la morsure cause la mort
+la plus rapide. Le b&oelig;uf est de petite taille, grêle, vif, d'un
+pelage fin, court et ordinairement clair. La vache donne très-peu de
+lait; en revanche, les troupeaux de chèvres s'accroissent rapidement,
+malgré les larcins fréquents des panthères, qui pullulent dans les
+anfractuosités des rochers. L'âne est la seule bête de somme; il est
+plus petit que sur les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et
+court est mi-partie gris souris et ventre de biche.</p>
+
+<p>Le cheval ne se reproduit que très-rarement dans les kouallas
+d'altitude mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les
+plus bas et les plus chauds dits <i>beurha</i>. Les hommes riches des
+bas pays l'importent souvent des deugas pour leur usage à la guerre; ils
+le choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent même
+emporté, car son séjour en koualla, fait tomber sa fougue et le guérit
+ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil
+devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparaît; il vit
+moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il
+n'échappe que rarement à une maladie mortelle, ressemblant au farcin,
+mal dont il guérit si on l'envoie dans les pâturages d'un deuga élevé.
+Les indigènes assurent qu'on peut le soustraire à cette maladie, en
+l'empêchant de paître dans les kouallas où poussent une petite herbe
+garnie de longues épines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait
+donner raison à leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas
+dans les kouallas dits <i>beurha</i>, et que les chevaux n'y sont point
+frappés de la maladie en question.</p>
+
+<p>Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes,
+la gazelle et tous ses congénères, abondent. Les sangliers de taille
+moindre que ceux des deugas se multiplient étonnamment, quoique de
+nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hyènes et les
+chacals sont d'une férocité plus grande. Dans les kouallas les plus bas,
+dits <i>beurha</i>, on rencontre le buffle, le rhinocéros, l'éléphant,
+la girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien
+d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent égayés par des
+bandes de grands singes cynocéphales, mis en fuite par la fronde des
+gardiens des plantations; ils s'arrêtent hors portée, s'entre-pillent
+les fruits de leurs larcins, cachés dans leurs joues, et regardant
+malicieusement le champ qu'ils ont dévasté, se réjouissent en cris et en
+gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratéges, ont l'air de
+prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.</p>
+
+<p>Cette distribution de l'Éthiopie en deugas et kouallas, jointe à la
+périodicité de ses pluies, donne au régime de ses eaux un caractère
+spécial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en Éthiopie,
+ils semblent distribués comme d'après un vaste système d'égouttement des
+terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la
+fécondité aux terres de la Nubie et de l'Égypte, qui, sans ces cours
+d'eau, ne seraient qu'un désert aride. L'hiver, les cours d'eau des
+kouallas, augmentés de tous côtés par le regorgement des eaux pluviales
+des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l'été et l'automne, il
+ne reste que des lits quelquefois complètement desséchés; les sources
+sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dépourvus. D'autre
+part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux,
+sont frappés d'insalubrité. Les djins, disent les indigènes, veillent
+sur leurs bords pour frapper de fièvres pernicieuses ou typhoïdes, trop
+souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fraîcheur et l'ombre convient
+à s'y livrer au repos. Les kouallas, même salubres, deviennent malsains
+lorsque les premières pluies de l'hiver humectent les terres altérées,
+et lorsque le soleil du printemps les dessèche de nouveau. Le séjour en
+deuga passe, au contraire, pour être toujours sain.</p>
+
+<p>Du reste, même en Éthiopie, les termes deuga et koualla sont
+relatifs; telle contrée basse est quelquefois nommée deuga par ses
+voisins qui habitent un koualla plus profond encore, comme tel district
+deuga, sis à une altitude de plus de 2,000 mètres, est traité de koualla
+par ses voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.</p>
+
+
+<p>Réduit à sa dernière expression, le deuga est un plateau borné par
+des précipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir
+sur le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait
+la margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dressé abruptement au
+milieu d'un koualla, un deuga de la plus petite échelle, rendu
+inabordable par la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un
+mont-fort, forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la
+forteresse de K&oelig;nigstein, en Saxe, donnera l'idée exacte.
+Quelques-uns de ces mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mètres,
+ont comme la forteresse de K&oelig;nigstein, un sommet assez étendu, des
+sources et des terres arables suffisantes pour nourrir une bonne
+garnison; aussi les rebelles et les ambitieux ne négligent-ils rien pour
+se procurer ces forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les
+troupes éthiopiennes. Après avoir grimpé le long d'un sentier raide,
+étroit et tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde
+pour arriver à la plaine du sommet; les débouchés de ces sentiers sont
+ordinairement garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il
+suffit de couper pour écraser les assaillants. Quelques mont-forts,
+dépourvus de sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de
+retraite passagère. Les principaux mont-forts de l'Éthiopie sont dans
+l'Enderta, le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagadé, le Wolkaïte, le
+Dambya, le Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on
+peut citer celui de Wohéni, près de Gondar, espèce de colonne carrée et
+gigantesque, haute de trois cents mètres; son sommet étroit servait de
+prison pour les membres de la famille impériale que la jalousie
+ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur
+vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents
+de terrain ne forment plus que des obélisques naturels, comme le mont
+Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces
+aiguilles naturelles ait inspiré aux Égyptiens l'idée de leurs
+obélisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le
+dit encore la tradition, que l'Égypte ait été peuplée par des émigrants
+de la Haute-Éthiopie.</p>
+
+<p>Après cet aperçu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant
+les données géographiques recueillies par mon frère, d'en indiquer les
+frontières. Cette tâche est d'autant plus difficile, que les cartes et
+les renseignements à cet égard manquent, et que les traditions sont
+vagues et malaisées à contrôler; aussi, en cherchant à délimiter le
+vieil empire d'Éthiopie, j'ai plutôt l'ambition de provoquer des études
+à faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de
+frontières, avec la précision que demande la science en Europe. Ce qui
+excusera d'ailleurs le vague de la délinéation qui va suivre, c'est
+l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontière
+indéfinie, mobile, élastique. Un des caractères les plus communs à ces
+peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner
+de près avec une nation quelconque, et s'en séparent au moyen de larges
+frontières formées par des hernes ou terres abandonnées, dont le seul
+roi est la force, suivant l'expression des indigènes; si leur puissance
+s'accroît, ils étendent la culture sur la lisière de ces hernes,
+ravagent et dépeuplent la lisière opposée, poussant ainsi, pour
+s'agrandir, le désert devant eux. Les nations voisines usent de
+représailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent
+quelquefois que longtemps après l'extinction des générations qui les ont
+commencées, la ligne frontière proprement dite se déplace
+continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, étant
+endémique sur le continent africain, il en résulte naturellement que les
+frontières des États sont toujours en état d'expansion ou de
+rétrécissement. En Éthiopie, les limites indiquées par la nature sont
+insuffisantes à comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore
+quinze années que les hernes produites par les guerres s'étendaient sur
+l'un et l'autre versant de la chaîne à l'ouest de Moussawa, occupée par
+les Akala-Gonzaï. La rivière Béchelo, et même l'Abbaïe ou fleuve Bleu,
+n'empêchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher à
+s'étendre en faisant le désert au delà de l'un ou de l'autre bord de ces
+rivières. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en Éthiopie, la
+population étant moins dense qu'en Europe, ses déplacements, par suite
+de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus fréquents.
+Le sentiment patriotique de l'Européen tient plus du sol, celui de
+l'Éthiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait
+la patrie à la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus
+vraie, appliquée aux Africains et même aux Asiatiques. En Éthiopie, un
+des désespoirs du voyageur, qui croit connaître le pays, est
+d'apprendre, quelquefois à l'improviste, que telle petite communauté,
+comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou
+même un district, est d'une origine distincte de la population qui les
+entoure. Cette communauté, débris quelquefois d'une race lointaine ou
+disparue, du jour où elle a pris racine aux lieux où on la trouve, s'est
+conformée aux lois et manières d'être de ses nouveaux voisins, en tout
+ce qui est nécessaire pour la relier politiquement et civilement avec
+eux; mais comme pour ne point se dégrader en reniant complètement ses
+pères, elle a depuis des générations conservé précieusement quelques
+traits de leurs m&oelig;urs ou de leurs coutumes, qui témoignent de sa
+descendance. Les Éthiopiens ont une aversion instinctive pour
+l'uniformité civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen
+et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de
+leur territoire, qui offre partout des points de résistance, et le
+manque de grandes routes semblent avoir servi à confirmer et à assurer
+leurs libertés locales, comme à empêcher la concentration permanente de
+la puissance impériale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu'à ce
+jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prépare et facilite
+son asservissement ou sa conquête. Les montagnes, les accidents de
+terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, tempèrent, disent les
+Éthiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi
+injuste et aussi insensé de vouloir assimiler toutes les parties d'un
+empire, que d'exiger des serviteurs d'une même maison qu'ils se
+dépouillent de leur physionomie et de leur caractère personnel, pour
+prendre une physionomie et une manière d'être uniformes; ils prétendent
+que le maître est alors moins bien servi, et ils traitent de renégat la
+communauté ou le serviteur qui se prête à ces assimilations despotiques.</p>
+
+
+<p>Faisant la part des restrictions résultant de cet état de choses,
+suivons le pourtour de l'ancien Empire d'Éthiopie, en partant de la mer
+Rouge et marchant du nord vers les contrées du sud, de Badour ou Hakike,
+petit port au S. de Saouakin, jusqu'à Zoulla, près l'antique Adoulis; la
+côte est peuplée par les Tigrès, qui, sous le nom de Natabs, Hababs,
+Kacys, etc., forment diverses tribus de Sémites, dont la très-grande
+majorité a adopté l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indépendantes au
+fur et à mesure de la décadence de l'Empire, forment entre elles une
+espèce de ligue et ne payent tribut qu'éventuellement aux gouverneurs
+éthiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. À
+l'ouest du Tigré, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus
+Sahos, vivant le plus souvent à l'état nomade à l'est de la crête de
+montagne ou plutôt de deuga qui court parallèlement à la côte;
+quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le
+rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouzaï; ils payent alors tribut à
+la fois aux autorités du Tigré et à celles du Tegraïe. Au sud de ces
+tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante
+tribus, appelées jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont
+aujourd'hui nommées Taltals par les Tegraïens, et Danakils par les
+Arabes, qui, comme beaucoup d'Européens, donnent à la confédération
+entière le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent
+un vaste koualla borné d'un côté par la mer, depuis Makannélé jusqu'aux
+environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans
+les environs de Atsbi-Dara en Tegraïe, s'élève, dit-on, dans le mont
+Doa, jusqu'au delà de la limite des neiges perpétuelles, ce qui, de ce
+côté, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui
+habitent la côte sont musulmans zélés; vers l'intérieur, ils sont plus
+tièdes, et quelques-unes de leurs tribus sont même restées païennes ou
+mi-chrétiennes; aucun Afar n'a adopté, comme les Sahos d'Aliténa, le
+Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants
+d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragué, quoique les uns
+et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les
+profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer
+l'Anazo et d'autres rivières qui disparaissent, dit-on, dans les sables,
+ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'épanouit en lac et perd
+ainsi son caractère de rivière, avant d'atteindre le rivage de l'Océan.
+C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les
+étrangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se
+rattache évidemment à l'idiome afar. Cédant à l'impulsion mystérieuse,
+mais incontestée, qu'un peuple reçoit du mélange d'un sang étranger, les
+Ilmormas se répandirent de tous les côtés, en envahissant les peuplades
+voisines, plus vieilles et par conséquent moins énergiques; ils se sont
+ainsi infiltrés entre les nations voisines qu'ils ont détruites ou
+refoulées. Les Somals seuls paraissent avoir échappé à leur invasion, et
+dans l'absence du tout voyage à l'Est du pays Gouragué, il est difficile
+d'affirmer la position de l'ancienne frontière de ce côté-là. Ce dernier
+peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un
+des deugas les plus étendus de l'Éthiopie. Le Gouragué est le plus beau,
+le plus courageux et peut-être le plus indépendant des Africains
+orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue à
+ces huit ou neuf confédérations, allient bien leur sauvage liberté à
+leur dignité de chrétien. Il est probable que les Gouragués ont été
+jadis sujets des Empereurs, et le caractère de visage des membres de la
+famille impériale rappelle, du reste, le type gouragué. Au delà de ces
+peuplades, on en trouve d'autres qui sont indépendantes, sous le nom de
+Tambaros, réunies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la
+tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obéir
+autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels
+faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte
+probablement et surtout plus étendue que les principautés actuelles, où
+l'on parle un idiome à part, et où les petites principautés paraissent
+s'être divisées par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore
+si les Touftés et les Yemmas et autres tribus dites Djandjéros
+obéissaient, dans leurs localités actuelles, à l'ancien Empire qui nous
+occupe. D'après la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa
+végétation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais
+appartenu à l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontière la
+grande forêt qui s'étend du Kafa jusqu'au deuga du Guéra, la plus haute
+terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes terminées
+d'ailleurs abruptement du côté du koualla qui relie la haute terre du
+Damote à la plaine basse, où coule le grand bras oriental du fleuve
+Blanc. Peut-être est-il plus probable que ces pentes ont toujours été,
+comme aujourd'hui, à l'état de hernes frontières; peut-être faut-il, en
+remontant vers le nord, prendre comme limite la rivière Did-essa, dont
+le vrai cours embarrasse les géographes. Toutefois, ce qui milite contre
+cette opinion, c'est le fait bien constaté que le Sennaar appartenait
+aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient
+leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons
+nommé ces rivières, disons aussi que l'invasion ilmorma paraît avoir
+refoulé dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue
+très-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connaît guère
+que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinités sont
+inconnues, et peut-être les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre
+d'achoppement pour l'ethnographie éthiopienne. Toutes les nations
+ci-dessus mentionnées sont de race rouge; mais sur la rive droite de
+l'Abbaïe, et bornés à l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent
+les Gouinzas, qui sont de véritables nègres. Sur la rive gauche de la
+même rivière, sont les Négayas, qui, bien que nègres aussi, sont
+peut-être complètement distincts de ceux qui viennent d'être nommés. Les
+Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un
+arabe corrompu, étaient autrefois, comme partiellement encore
+aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas éthiopiens. En suivant
+vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivière
+Gouangué ou Atbara, les cours d'eau du Walhaÿt, qui finissent au
+Takkazé, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, nègres pour les uns
+et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms
+qui représentent autant de peuplades indépendantes que de langues. Du
+reste, chacune des peuplades mentionnées dans cette énumération a une
+langue tout-à-fait distincte; il en est de même des Bidjas et Beni-Amer,
+qui ont obéi au roi d'Aksoum jusqu'au jour où le fanatisme musulman fit
+massacrer à Saouakin la grande caravane de chrétiens éthiopiens qui se
+rendait à Jérusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrés, et on
+arrive ainsi au point d'où nous sommes partis. Dans l'intérieur de la
+vaste enceinte qui vient d'être tracée, vivent des restes de nations
+antiques, qui conservent encore des langues et même des religions
+distinctes, car, comme il a été dit plus haut, le travail de fusion qui
+plaît tant en Europe semble n'avoir jamais été du goût des Éthiopiens.
+Ainsi l'on trouve les Asguidés qui parlent encore le guez ou langue
+sacrée, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilènes, identiques
+peut-être avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perpétuent près
+du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla,
+qui n'ont conservé de la langue antique d'autres vestiges que des
+chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et
+Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbaïe. Si
+l'on joint à tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraïens, les
+Amaras et les Ilmormas, l'on aura une idée sommaire de la diversité des
+sujets de l'ancien Empire éthiopien.</p>
+
+<p>Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu,
+malgré tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui
+domine sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue
+ligne de frontières. Là, les hernes n'ont pas été créées tout-à-fait par
+le génie de conquérants stupides: si ces hernes sont désertes, c'est
+qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu
+d'une végétation luxuriante, foulée seulement par la bête féroce ou par
+les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystérieuses
+donnent, pendant dix mois de l'année, la mort aux voyageurs. En
+attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y périr
+eux-mêmes, quel genre de maladie attend l'être humain qui traverse ces
+hernes, même en courant, on se bornera à émettre l'hypothèse que cette
+insalubrité a dû aider les Éthiopiens à résister aux Musulmans des
+kouallas et à garder les trésors sacrés de leurs libertés et de leur foi
+chrétienne.</p>
+
+<p>Comme on doit le pressentir, la configuration de l'Éthiopie, formée
+de contrées d'altitudes si différentes: la température fraîche et
+uniforme de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la
+froidure des contrées dites tchokés; la température brûlante des
+kouallas, dont la végétation luxuriante alterne avec la stérilité et la
+sécheresse la plus extrême; l'atmosphère tiède et voluptueuse qui
+caresse les woïna-deugas, où les villes surgissent de préférence, comme
+pour convier les compatriotes d'altitudes si opposées à s'entrevoir
+commodément; les variétés d'habitudes alimentaires et autres; enfin,
+l'action de climats si opposés, doivent, à la longue, influer de telle
+sorte sur le physique et le moral des habitants, que malgré une
+communauté de race, de religion, de lois et de m&oelig;urs, il s'établit
+entre eux des différences marquées.</p>
+
+<p>L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien
+pris; ses extrémités sont fines et sèches; il devient rarement obèse,
+souvent même il est comme frappé d'émaciation; il est en général plus
+barbu et velu que l'homme des deugas; sa tête est petite, son visage
+court, son teint, selon les indigènes, tend à se foncer, et ses cheveux
+à devenir épais et rudes; sa denture est très-belle, ses yeux grands; il
+a les traits accentués, le front souvent fuyant, le nez ordinairement
+droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et très-rarement aquilin.</p>
+
+
+<p>L'homme des deugas est d'une taille plus élevée, d'une ossature
+relativement forte, ses extrémités sont grandes et charnues, ses muscles
+peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi
+foncé, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus fréquemment les
+femmes au teint clair, mat, légèrement doré, se rapprochant, comme il a
+été dit, du teint européen. Les mauvaises dentures, très-rares en
+Éthiopie, se trouvent plutôt chez le natif du deuga, dont les dents
+sont, en général, moins remarquablement belles; son visage est plus
+souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert;
+les yeux moins grands, le nez plus développé et quelquefois aquilin.</p>
+
+
+<p>La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard
+mobile, ardent; ses gestes et sa démarche trahissent la vivacité de ses
+impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignité de
+maintien résultant de la possession de soi-même. Il est abrupte dans ses
+façons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur;
+il parle haut, son élocution est rapide et figurée; son organe vibrant,
+souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lèvres
+sont plutôt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche
+et remue plutôt peut-être que son compatriote des hauts pays; mais il
+est enclin à corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il
+passe pour être imprévoyant, susceptible, colère, franc, charitable,
+ostentateur, fantasque, actif et indolent par accès, peu soucieux de la
+vie et impétueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la
+danse, la musique, la poésie, et lorsqu'au milieu du silence embrasé du
+midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante,
+c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui
+monte jusqu'à vous.</p>
+
+<p>Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrête, écoute et
+sourit de plaisir, mais aussi de dédain. Il est plus sobre de paroles et
+de gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son âme; sa
+physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutôt
+contemplatif, l'organe lourd, voilé, il parle souvent en fausset; sa
+diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises,
+sentencieuses, corrompt la langue à sa manière, mais parle plus purement
+que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'éloquence, ce
+qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entraîne
+bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la réputation d'être
+patient, mais de ne point oublier l'injure, d'être calculateur, économe,
+défiant, âpre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins
+vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments
+religieux sont moins démonstratifs et il est moins encombré peut-être de
+superstitions. Il aime aussi la poésie et la musique et préfère les airs
+lents, tristes, et les pensées mélancoliques. Il est moins bon
+fantassin, moins bon pour fournir à un effort subit et attaquer une
+position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les
+privations, il est plus apte à faire de longues campagnes, à combattre
+en ligne, et surtout à couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus
+que l'homme des contrées basses, et il vieillit bien moins vite,
+assure-t-on. Les indigènes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune
+d'une famille, native du deuga, après avoir vécu quelques années dans un
+koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe
+blanchies, tandis que ses frères commencent à peine à grisonner.</p>
+
+<p>Les femmes des kouallas passent pour être les plus jolies, les plus
+attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la
+toge; leur éclat est précoce, mais peu durable; leur accortise, la
+beauté de leur regard, la gracieuse souplesse de leur démarche, la
+perfection de leurs formes et la mobilité de leur caractère justifient,
+du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.</p>
+
+<p>Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins
+avenantes, moins gracieuses, moins fécondes, dit-on, mais plus
+laborieuses, plus économes, moins fantasques et plus soumises; belles
+plutôt que jolies, elles passent pour exercer des séductions moins
+entraînantes que les femmes des kouallas, mais elles conquièrent dans la
+famille une prépondérance plus durable.</p>
+
+<p>Comme les libertés communales ont survécu à tous les bouleversements
+politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du
+mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la
+conserver dans cet état; aussi les us et coutumes ont-ils renforcé la
+puissance du père jusqu'au point de lui permettre, comme à Rome, de
+disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indigènes, les familles
+des contrées kouallas, quoique fréquemment les plus nombreuses, se
+perpétuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les
+hauts plateaux. Le père permet à l'enfant de développer sa personnalité
+de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'émancipation a
+lieu bien plus tôt; la mère exerce moins d'empire dans la maison; les
+allures et les m&oelig;urs domestiques ont un caractère indépendant et
+moins respectueux.</p>
+
+<p>En contrée deuga, au contraire, le père et la mère jouissent d'une
+autorité durable; on y remarque plus fréquemment le type de la matrone,
+siégeant depuis longtemps à l'arrière-plan de la vie, ou de l'aïeul
+conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.</p>
+
+<p>On attribue cette différence à la pétulance et au peu de gravité des
+natifs du koualla, dispositions peu favorables à l'obéissance filiale
+comme au prestige de l'autorité paternelle; on l'attribue également, et
+avec plus de raison peut-être, à l'instabilité du foyer domestique. En
+effet, les contrées kouallas sont d'une fécondité prodigieuse; souvent
+elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette à
+des retours désastreux causés par les sécheresses, les sauterelles, les
+épizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalité qui suit la
+recrudescence des fièvres du printemps et de l'automne, et qui arrête
+quelquefois, en quelques semaines, la prospérité d'une maison ou de tout
+un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent réduits
+à l'émigration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement à leurs
+terres est tel, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils les
+abandonnent. Souvent ils vivent dispersés durant plusieurs années:
+quelquefois même leur génération s'éteint à l'étranger, mais leurs
+enfants guettent le moment où ils pourront se rétablir dans le district
+paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent
+possession, la tradition locale est assez vivante et assez précise, pour
+qu'à la première assemblée, la hiérarchie communale soit réinstituée
+d'après les règles qui auraient été suivies si la population n'avait
+jamais quitté le district. La délimitation des propriétés est rétablie
+avec une exactitude qui prévient habituellement les procès; les
+alliances et les démêlés avec les communes voisines sont renouvelés, et,
+si les premières récoltes, l'état de la politique et les conditions
+sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille
+ne répare qu'imparfaitement les atteintes que de telles péripéties ont
+portées à son esprit. Dans les contrées deugas, au contraire, toutes
+salubres, la fertilité est bien moindre, il est vrai, mais elle est
+continue; les sauterelles et les épizooties ne les envahissent qu'à de
+longs intervalles; la richesse s'accroît lentement, mais sa durée
+sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltérée de son
+esprit.</p>
+
+<p>La portion la plus considérable, peut-être, de la nation éthiopienne
+habite ces contrées d'altitude intermédiaire nommées Waïna-Deugas.
+Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que
+les moyennes sont à la fois les causes et le résultat des civilisations?
+Le fait est que presque toutes les villes sont établies sur les
+Waïna-Deugas, et que les populations passent pour y être les plus
+civilisées. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur
+faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants
+de ces dernières contrées ne s'adonnent qu'à l'agriculture, à la guerre,
+à la chasse ou à l'élève des troupeaux. Les natifs des Waïna-Deugas
+s'adonnent de préférence aux métiers, aux industries et au commerce; ils
+sont peu enclins à la vie militaire, et professent du dédain pour la
+condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les
+histrions, les bouffons, les délateurs de profession, les usuriers, les
+professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en général
+natifs des Waïna-Deugas; c'est là que la langue est parlée avec le plus
+de pureté; mais les professeurs d'histoire, de droit et de théologie,
+viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des
+Waïna-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques,
+inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dévoués à leurs
+croyances, à leurs opinions ou à un parti politique, moins respectueux
+envers l'autorité paternelle que les habitants du deuga ou du koualla;
+ils sont efféminés, enclins aux factions, très-rarement rebelles et
+observant plutôt les pratiques extérieures de la religion que ses
+préceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne négligent
+rien pour flatter ces populations intermédiaires, mais comptent peu sur
+leur dévouement; ils regardent le Waïna-Deuga comme la proie la plus
+belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sûre de leur
+puissance. Dans les contrées Waïna-Deugas, la richesse consiste
+principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits
+des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours
+égale, malgré les exactions des hommes de guerre attirés par les
+ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les Éthiopiens sont
+remarquables par leur curiosité, leur esprit critique et leur
+connaissance des lois. Les habitants des Waïna-Deugas, plus curieux et
+plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources
+de la loi et plus enclins à y faire appel. Leur moralité est aussi de
+beaucoup la plus relâchée. Tous sont très-sensibles à la prosodie, au
+beau langage et à la poésie; ils admirent, avant tout, l'homme brave,
+intrépide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sûr moyen de les
+intéresser et de gagner leur c&oelig;ur, est de parler avec esprit et
+élégance. Malgré cette disposition, ils ont compris sous un seul nom
+appellatif les trouvères, les musiciens, les chanteurs, les bouffons,
+les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les
+hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonnés au gai savoir, et ce nom
+est regardé comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au
+poète auteur ou chanteur de poésies religieuses, composées presque
+toujours en guez ou langue sacrée, à celui qui exécute des danses
+religieuses, au soldat coryphée, qui chante exclusivement des chants de
+guerre, et à ceux qui, aux funérailles, chantent ou composent des
+thrénodies. On remarque que les trouvères natifs du Waïna-Deuga font de
+préférence des couplets et distiques gnomiques ou épigrammatiques, des
+priapées, des facéties, des farces et des compliments; ceux des kouallas
+et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste,
+les faits héroïques et les funérailles; les premiers passent pour savoir
+le mieux chanter l'amour, les seconds ont la réputation de savoir aimer
+le mieux et d'être moins ingénieux à le dire.</p>
+
+<p>Les familles des deugas et des kouallas s'allient très-souvent entre
+elles; il leur paraît sage d'appuyer à la fois la prospérité d'une
+maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses
+contrées. Malgré ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette
+tendance qu'ont les hommes à critiquer tout ce qui les différencie,
+l'habitant des deugas a converti en épithète injurieuse le mot désignant
+l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une épithète analogue,
+et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce
+rapport, l'homme du Waïna-Deuga se regarde comme le plus heureusement
+né, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga,
+celui-ci, de ce qu'il est né trop haut, celui-là, de ce qu'il est né
+trop bas. Cependant, quoique sa bouche déprécie ceux qui ne naissent pas
+de plain pied avec lui, il reconnaît au fond leur supériorité; il
+cherche à contracter avec eux des alliances de famille, à se ménager
+chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne
+en ridicule leur naïveté, leur étroitesse d'esprit, traite leurs
+m&oelig;urs d'incivilisées, mais il craint et estime au fond les hommes
+du koualla et redoute ceux du deuga, comme formant la pépinière d'où
+sortent ses maîtres et ses conquérants.</p>
+
+<p>À ces traits distinctifs des populations des contrées deugas,
+waïna-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le
+moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier
+l'être humain, variable à l'infini et échappant d'autant plus à la
+définition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte
+sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme
+de mille façons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent.
+Aussi, ne me serais-je peut-être pas hasardé, d'après mes seules
+observations, à diviser une population entière en trois classes, basées
+non-seulement sur les différences sensibles aux yeux, mais encore sur
+les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'expérience
+d'indigènes réputés sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est
+donc surtout d'après leurs jugements, que j'ai tracé les trois portraits
+typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du
+reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les
+contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que
+l'uniformité ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille
+des inégalités, des aspérités même où se prendre, on pourrait attribuer,
+en partie du moins, à tous ces contrastes dans les hommes et dans les
+choses, l'ardent amour de l'Éthiopien pour sa patrie.</p>
+
+<p>En Éthiopie, le paysage est étrange, grandiose, saisissant;
+l'&oelig;il habitué aux transitions ménagées de nos paysages est surpris
+tout d'abord par les mouvements du terrain, qui procède comme par acoups
+et par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'être
+au repos; là, dans leur immobilité même, on sent gronder l'action, la
+lutte antédiluvienne de la matière contre la matière; l'homme se sent
+rapetissé, mais sa pensée grandit de tout l'élan que lui donne ce
+spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Créateur, aux
+ordres duquel cette matière s'est figée dans son dernier mouvement. Le
+terrain facile et onduleux se dérobe subitement jusqu'à une profondeur
+qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter
+dans le ciel quelque haut plateau aventureux. Là, un culbutis de
+rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crêtes
+désordonnées, de cônes tronqués, de pics, de masses cubiques, quelques
+hameaux accroupis sur des ressants, et, couchée tout au fond, une grande
+vallée blanchissante sous un ciel en feu et dessinée par les précipices.
+Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des
+bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel
+toujours pur et limpide; à l'horizon, des montagnes aux flancs veloutés
+bleuissant comme la mer dans le lointain. Là, le baret des éléphants,
+les rauquements de la panthère, la voix tonnante du lion et les cris de
+l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif,
+l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le
+bêlement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrètes et
+gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre;
+partout l'aisance et la quiétude. Tantôt on voit dans la campagne une
+troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais étincelants, aux allures
+pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons
+et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans
+inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied léger, qui vont
+pêle-mêle comme une traînée de fourmis: les scintillements de leurs
+hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont
+drapées en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure
+longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils
+rient; leur regard avide, audacieux, recèle toutes les violences. Des
+femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: «Ma
+s&oelig;ur,» et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent:
+ils les goguenardent et les dépouillent; ils rencontrent un religieux:
+leur agrée-t-il? Ils l'appellent: «Notre père,» et lui demandent de
+bénir leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le
+gouaillent et le dépouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs
+de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un
+village; natures aventurières avant tout, un mot les excite, une bonne
+parole les concilie. Ailleurs, apparaît à mule, une femme tout
+enveloppée de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux;
+des suivants à pied l'entourent et pressent la marche, tant ils
+craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure
+après, l'on trouve des hommes à cheveux blancs, accroupis en cercle: ce
+sont les Anciens qui délibèrent ou ressassent quelque affaire de la
+commune; ou bien, à l'ombre d'un arbre, une assemblée d'hommes assis,
+écoutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prêtres, vêtus
+de toges et de turbans blancs, à la physionomie calme et prospère; ou
+des laboureurs demi-nus, courbés sur la charrue et excitant leurs
+b&oelig;ufs avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouillées
+sur le sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants à la suite de
+leurs bêtes de somme; ou une troupe de paysans armés et de paysannes se
+rendant à un marché lointain; ou des femmes revenant de la source et
+pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants
+lépreux qui parcourent les provinces, chantant en ch&oelig;ur des
+complaintes, des pièces de poésie satiriques; ou une nombreuse troupe
+clameuse de paysans bien armés, conduisant une nouvelle mariée au
+village de son époux; ou quelque trouvère voyageant, la guzla sur
+l'épaule, le sabre au côté, toujours prêt à bavarder ou à chanter ses
+bouts-rimés; ou quelque chef cheminant avec autorité, environné de ses
+fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.</p>
+
+<p>Avec tout ce monde, on échange des saluts, où se trouve toujours mêlé
+le nom du Créateur.</p>
+
+<p>À en croire leurs annales, les Éthiopiens auraient vécu, dès la plus
+haute antiquité, sous le régime féodal, avec un Atsé ou Empereur pour
+suzerain suprême. Leurs traditions confirment cette donnée, mais elles
+mentionnent des séditions, des bouleversements et des interrègnes amenés
+par les fautes de l'aristocratie, du clergé, quelquefois du peuple, et
+plus souvent par les excès des prétentions impériales. Selon les
+traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essayé d'autres
+formes de gouvernement, mais toujours entées sur leurs formes féodales.
+Ils auraient, tour à tour, érigé des royautés, des oligarchies, et,
+désespérant de le trouver sur la terre, ils auraient été chercher dans
+le ciel le gardien suprême de leurs intérêts ici-bas, en nommant tel
+saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais
+quelles qu'aient été ces tentatives, de quelque côté que ce peuple se
+soit retourné sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais
+abandonné l'ordonnance féodale proprement dite.</p>
+
+<p>Du reste, le mot de féodalité est un de ceux dont la portée a changé
+suivant les temps et les lieux où il a été appliqué. On a cherché à
+préciser le pays où cette forme de gouvernement a surgi la première
+fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conquête? Serait-ce en Perse
+ou dans l'Inde, d'où elle nous aurait été importée? Ou bien, la
+devons-nous à nos premiers ancêtres, les Ariens? En tous cas, en Orient,
+la féodalité a toujours existé en germe dans l'état patriarcal, où elle
+s'est développée diversement, selon le temps, le lieu ou les événements.
+Son éclosion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez
+les peuples agricoles, qui n'ont pas été déformés par le despotisme,
+qu'ils aient à contenir un peuple conquis, ou que les intérêts de leur
+propre défense contre les dangers de l'intérieur ou de l'extérieur leur
+fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles
+indépendantes.</p>
+
+<p>Lorsque des pères ou chefs de famille, ces premiers et légitimes
+dépositaires de l'autorité, se groupent et se réunissent, sous la
+pression d'une nécessité devenue commune, il semble que quelques
+éléments de l'autorité qui est dans chacun d'eux s'en dégagent,
+s'agglomèrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus
+désormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en
+trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses
+concitoyens ne la lui confèrent, la prépondérance, puis l'autorité, et
+pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes
+supérieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant
+simplement de cette propension qu'ont les hommes à se décharger sur
+autrui des soins qui incombent à la vie, surtout de ceux qui résultent
+de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans être
+défini, et se constituer de plus en plus fortement par assises
+successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une première opposition
+partielle le fasse mettre en question: il est discuté; d'implicite qu'il
+était, il devient explicite et, dès qu'il a traversé une pareille
+épreuve, il est avoué, acclamé ou proclamé, et armé enfin ostensiblement
+de son droit.</p>
+
+<p>Mais en déférant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils
+soient ou non conscients du jour précis de l'investiture qu'ils donnent,
+n'entendent pas s'être dépouillés, au profit de leur élu, de toute
+l'autorité dont ils sont naturellement dépositaires, mais bien n'en
+avoir fait qu'une cession, qu'une délégation partielle, utile ou
+nécessaire, car le père de la plus petite famille sent qu'il est roi,
+lui aussi, et cela, d'institution divine; et, à moins de corruption, il
+n'accepterait pas de se découronner de ses propres mains. On comprend,
+d'après ce qui précède, que les Éthiopiens disent qu'il est presque
+toujours aussi imprudent de vouloir préciser le premier moment de
+l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir préciser le moment où
+l'âme entre dans le corps de l'homme.</p>
+
+<p>Ce pouvoir une fois institué, par la force des choses, des familles
+voisines se réunissent aussi en communautés; l'exemple gagne de proche
+en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes,
+ont bientôt à s'entendre et à aliéner à leur tour une partie de leur
+autorité en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour
+la sauvegarde de quelque nouvel intérêt collectif. Cette hiérarchie,
+résultat souvent de l'état de guerre qu'elle tend même à entretenir,
+s'agrandit et se complique au gré des événements, des besoins sociaux,
+et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes unités
+politiques ou nationales. À ce point encore, la forme féodale se confond
+presque avec la forme républicaine, puisque celle-ci se base sur le
+suffrage et celle-là sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le
+régime féodal, solidarité et dépendance hiérarchique de tous les
+citoyens entre eux, fondées sur des besoins et des pactes légitimes, se
+vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des
+foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparaître les
+relations proportionnelles, si importantes à conserver entre le citoyen
+et l'autorité, l'individu se sent effacé par les dimensions croissantes
+de l'édifice social, et il ne tarde pas à se décourager; il se résigne,
+abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs
+achève de passer de la base au sommet. Les chefs, se détournant alors de
+leur origine, vont demander leur sanction à l'autorité supérieure; la
+liberté et la dignité des citoyens étant frappées dans leurs racines, la
+vie sociale languit et s'étiole, et la société n'échappe à l'anarchie
+qu'en recourant à un gouvernement centralisé, refuge qui pourra lui
+procurer encore de longs jours de repos, à la condition que le pouvoir
+suprême y soit contenu par des institutions modératrices, contrepoids
+nécessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa
+forme, ne saurait prolonger sa durée. Car les formes politiques les plus
+naturelles, les plus propres à satisfaire les besoins et à garantir la
+dignité de l'homme, aboutissent bientôt à l'asservissement, pour peu que
+les citoyens négligent de faire respecter les droits primordiaux de la
+famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur
+respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur propre valeur, leur expérience
+des hommes, leur préoccupation de la chose publique, et les sauve de
+cette apathie civique qui développe l'égoïsme et affaiblit le corps de
+la nation par des paralysies locales.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens ignorent l'existence historique des Pères Conscrits de
+Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les
+dénominations diverses relevaient plus ou moins du mot Père, et qui ont
+conduit les destinées de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se
+laisser séduire par les théories vraies ou fausses qui s'appuyent sur
+ces relations de noms. Néanmoins, ils considèrent le pouvoir ou son
+représentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intérêt
+distinct, mais comme le résumé des intérêts de la société et la
+consécration politique la plus haute de la paternité. Tout pouvoir qui
+n'a pas ces caractères est à leurs yeux entaché d'illégitimité et
+inconciliable, par conséquent, avec le bien-être national. Quoique dans
+leur société actuelle, depuis longtemps désordonnée, l'autorité n'ait
+que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire à
+leurs princes, avant ou après quelque réclamation: «Nous venons nous
+plaindre à toi, parce que tu es notre père?»</p>
+
+<p>Les annales éthiopiennes les plus accréditées ont été écrites par les
+annalistes des Empereurs<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a
+href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Aussi, en bons courtisans,
+lorsqu'ils parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils
+indistinctement d'égarés par le démon les adversaires, quels qu'ils
+soient, de leurs maîtres innocents à toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote6"
+ name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a>
+ Grâce à de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire
+ prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est
+ qu'elles rentrent plus spécialement dans le cadre d'études que s'est
+ imposé mon frère, à qui je les ai données.</p>
+</blockquote>
+
+<p>D'après les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres
+auraient été provoquées par les subtilités des légistes et les abus de
+pouvoir des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux
+libertés communales et provinciales. Il est à croire que la nation eût
+péri par la conquête, si elle n'eût été protégée par l'aridité de ses
+frontières, la configuration de son territoire particulièrement
+favorable à la résistance, par son climat et par sa situation
+géographique à l'écart des routes suivies par les peuples conquérants.
+Elle eût également péri par l'anarchie ou par l'énervement qui succède à
+une période de despotisme et de corruption, si elle ne fût constamment
+revenue à ses institutions primordiales, et si son énergie n'eût été
+ravivée par ses guerres civiles mêmes et par les guerres étrangères
+d'autant plus fréquentes qu'elles semblent avoir été provoquées par un
+sentiment national exclusif, d'une susceptibilité d'autant plus continue
+que sa tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme
+ennemis permanents ses voisins, tous païens ou musulmans. Il est des
+nations qui se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un
+remède héroïque ou même une des conditions de leur durée; mais elles ne
+la font pas longtemps pour des idées politiques, toujours un peu
+abstraites; il leur faut des idées d'un ordre concret, accessibles à la
+fois aux intelligences les plus humbles comme les plus élevées. Les
+Éthiopiens ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions à la
+fois domestiques et civiles un motif d'attachement invariable à une
+forme politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le
+mérite, de concert avec les idées religieuses, les seules d'un ordre
+abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de
+tenir leur patriotisme en haleine depuis des siècles et de maintenir à
+peu près du moins leur cohésion nationale.</p>
+
+<p>Dans leur ordonnance sociale, les Éthiopiens semblent avoir eu pour
+préoccupation de restreindre l'autorité dans son étendue et dans son
+intensité, et d'attacher la responsabilité à toutes les fonctions. Plus
+la répartition des pouvoirs est grande, plus leur équilibre est facile,
+et moins la tyrannie a de chance de durée. Comme tous les pays, même
+ceux où les pouvoirs sont les plus répartis, l'Éthiopie a vu s'élever
+des despotes, mais ils n'ont pu étouffer les éclats de la conscience
+publique et briser complètement les résistances locales; quant aux
+petits tyrans, la commune les étreignait dans des limites trop étroites
+pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus
+funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire
+et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter à l'écart
+et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et
+qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent coûté, les sujets s'exagèrent
+encore la puissance qui les frappe et achèvent ainsi de se dépouiller
+eux-mêmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre
+importance. À en croire les traditions, les interrègnes, les guerres
+civiles et les périodes d'anarchie ont été promptement suivis de retours
+à l'ordre. Ces phénomènes seraient surprenants, n'était la considération
+que l'ordre et l'autorité sont surtout vivaces dans les pays régis par
+les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le
+culte des aïeux et dans la conscience publique formée en grande partie
+par les traditions. Le joug des lois décrétées et écrites est d'une
+nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la
+conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie
+sociale, s'adapte aux différentes conjonctures de temps, de lieu, dirige
+à la fois les m&oelig;urs et les lois, tend à maintenir l'harmonie entre
+elles et intéresse à leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en
+sont les gardiens intéressés et responsables. Comme tout ce qui procède
+des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et déplorablement, mais
+aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme
+d'elle-même au gré des progrès qui s'accomplissent, les lois qu'elle
+dicte restant comme soumises à une délibération perpétuelle.</p>
+
+<p>À leur avénement, les Atsés faisaient le serment de respecter les
+libertés de leur peuple et de se conformer aux usages des ancêtres.
+Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cédant aux
+entraînements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs
+sujets qu'ils ont cherché à soumettre à des règles d'obéissance
+uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont
+donné lieu à des luttes sans nombre, à des guerres dont l'histoire est
+oubliée, et si, d'après ce que disent les Éthiopiens, leur famille
+impériale a réellement régné depuis l'époque de Salomon jusqu'au siècle
+dernier, il y a lieu de regretter profondément que l'histoire en soit
+perdue, ne fût-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis
+cette lutte tant de fois séculaire entre l'autorité de la famille et de
+la commune et celle des Césars éthiopiens.</p>
+
+<p>La tradition éthiopienne prétend que, lors de sa visite à la cour de
+Judée, la reine de Saba conçut du roi Salomon un fils auquel elle donna
+le jour à son retour en Éthiopie. Lorsque ce fils, nommé Menilek, fut en
+âge, elle l'envoya auprès de son père. Celui-ci voulant s'assurer de
+l'identité de sa progéniture, descendit de son trône, y fit asseoir un
+de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune
+Éthiopien était chargé par sa mère de remettre à Salomon un anneau
+qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer à le faire reconnaître.
+Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trône, mais
+ne pouvant démêler dans ses traits l'image paternelle que sa mère avait
+gravée dans sa mémoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut
+Salomon malgré son déguisement, et, s'avançant vers lui sans hésitation,
+il lui présenta l'anneau.</p>
+
+<p>Les courtisans furent émerveillés. Salomon remonta sur son trône,
+bénit ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut à le voir
+à sa cour, où il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le
+jeune Éthiopien ressemblait tellement à Salomon, que le peuple de Judée
+s'y trompait. Le roi, redoutant les grandes qualités de son enfant et
+les effets de la popularité qu'il s'attirait chaque jour davantage,
+jugea bon de l'envoyer régner en Éthiopie et de lui donner pour
+compagnons les fils aînés d'un grand nombre de familles de marque de ses
+États, ainsi que des représentants de chacune des douze tribus d'Israël,
+afin de figurer et perpétuer en Éthiopie le royaume de Judée.</p>
+
+<p>Menilek désirant emporter un signe qui lui rappelât le pays de son
+père, s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les
+Tables de la Loi. Un vent impétueux, disent les Éthiopiens, vint en aide
+à ces pieux voleurs, en jetant le désordre et l'effroi parmi les
+habitants de la Judée, et un nuage enveloppa même les ravisseurs
+jusqu'au moment de leur arrivée à un port de la mer Rouge, d'où un flot
+propice les porta rapidement jusqu'en Éthiopie. Les lévites, gardiens du
+tabernacle, réussirent, dit-on, à cacher à leur peuple la soustraction
+des Tables Saintes qu'ils remplacèrent comme ils purent. De même que
+chez les Israélites, les Tables auraient toujours suivi le camp des
+Empereurs éthiopiens jusqu'à l'époque, de date incertaine aujourd'hui,
+où, à l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'Éthiopie
+convinrent de bâtir à Aksoum un temple, pour y déposer le témoignage
+authentique des miracles du Sinaï.</p>
+
+<p>Les empereurs auraient successivement transporté le siége de l'Empire
+sur plusieurs points de leur territoire. Selon les Éthiopiens, leur
+première capitale aurait été dans la contrée qu'occupent aujourd'hui les
+Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'était le temps de la splendeur de la
+ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'Égypte et les pays que
+baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut
+ensuite transférée à Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait professé la
+religion judaïque; c'est à Aksoum, qu'au quatrième siècle de notre ère,
+l'Empereur régnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopté
+le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes restés
+fidèles au Judaïsme soulevèrent plusieurs provinces contre l'Empereur,
+apostat à leurs yeux. Après avoir longtemps désolé le pays, les guerres
+de religion se terminèrent par la réduction finale des partisants du
+culte primitif, qui se réfugièrent, dit-on, dans les montagnes du Samen,
+où ils purent pratiquer leur religion et la transmettre à leurs
+descendants pendant une longue suite de générations. Depuis cette époque
+reculée, il existe en Éthiopie une loi coutumière, qui interdit à tout
+juif de posséder terre ou maison, de séjourner même à l'orient du
+Takkazé. Aujourd'hui encore, les quelques représentants dégénérés de ces
+antiques vaincus, dispersés sous le nom de <i>Fellachas</i>, et qui
+n'ont plus pour religion qu'un judaïsme défiguré, subissent cette loi;
+et malgré l'état désordonné de la propriété dans toutes les provinces
+entre le Takkazé et la mer Rouge, malgré la facilité relative d'y
+acquérir des terres, aucun fellacha ne songerait à s'y établir, comme
+aucune commune n'y consentirait au mépris de cette interdiction antique.</p>
+
+
+<p>À Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route
+commerciale qui, partant de l'Égypte, passait à l'île de Méroé, arrivait
+à Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu'à la Chine. Mais les
+nécessités politiques les portèrent à s'établir successivement au sud de
+leurs États, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les
+basses contrées voisines occupées aujourd'hui par les tribus Afars,
+dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara,
+province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du
+Wallo, dits Gallas; plus tard, au delà de l'Abbaïe, dans le grand Damote
+qu'occupent maintenant les Ilmormas païens; de là, dans le Sennaar, puis
+dans le Metcha, d'où ils transportèrent encore une fois leur cour à
+Idjou, puis sur la frontière du Harnacenn, et successivement dans
+plusieurs autres provinces, jusqu'à l'époque de la grande invasion
+musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizième siècle environ,
+époque à laquelle ils fixèrent leur vagabonde capitale à Gondar, où vint
+expirer leur pouvoir et s'accomplir le dépouillement de leur famille et
+la ruine de l'Empire.</p>
+
+<p>À l'origine, le mot Atsé impliquait les idées de protection et de
+gestion suprême; mais, de même que celui d'Imperator chez les Romains,
+il est devenu, par corruption, synonyme de despote.</p>
+
+<p>Pour devenir Atsé, il fallait être agnat de la famille de Menilek, et
+la primogéniture établissait le droit à la succession au trône; mais ce
+droit n'était pas si impérieux qu'il ne pût être suspendu, lorsque
+l'empereur désignait son successeur, soit de son vivant, soit par
+testament, ou lorsque la nation manifestait spontanément ses v&oelig;ux.</p>
+
+
+<p>L'Atsé était investi d'une sorte de délégation de pouvoirs
+militaires, administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de
+pouvoirs cléricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs.
+D'après les feudistes indigènes, la nation éthiopienne aurait été une
+nation d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'était pas. En
+tout cas, il semblerait que l'on pût dire des princes éthiopiens ce que
+Tacite disait des princes germains: <i>de minoribus rebus principes
+consultant, de majoribus omnes</i>.</p>
+
+<p>Tous les citoyens étaient astreints au service de guerre, et leur
+réunion composait les armées nationales: les habitants des frontières
+gardaient les frontières; les autres suivaient l'Atsé à la guerre.
+L'Atsé était l'organe du commandement suprême dont il puisait la raison
+dans le conseil des grands Polémarques ou Dedjazmatchs dont le nom
+signifie: <i>porte des gens en campagne</i>. Ces Dedjazmatchs, dont les
+pouvoirs expiraient presque complètement à la fin de la campagne,
+étaient désignés par les citoyens à la nomination de l'Atsé, et chacun
+d'eux commandait aux hommes d'armes représentant une province ou quelque
+grande division territoriale. On rassemblait l'armée par bans impériaux
+émanant de l'Atsé assisté de son grand conseil. Certaines provinces, les
+unes privilégiées, les autres désignées par le sort ou par les
+circonstances, se relayaient pour veiller à la sûreté de la personne de
+l'Atsé et contribuer à la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour
+se composait de mille hommes. L'Atsé avait aussi le droit de former,
+pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excéder
+quelques centaines d'hommes.</p>
+
+<p>En sa qualité de gardien de la Justice, l'Atsé cassait ou confirmait
+les arrêts soumis à sa cour, qui était composée de quatre grands juges
+nommés <i>Likaontes</i> (mesureurs, modérateurs) et de quatre assesseurs
+nommés <i>Azzages</i> (ordonnateurs, commandeurs), tous héréditaires,
+mais astreints néanmoins à la confirmation de l'Atsé. Le nombre de ces
+magistrats a été doublé quelquefois, mais il était presque toujours de
+huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de
+l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de
+l'Atsé, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts
+dignitaires ecclésiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux
+Hébreux, celle des Azzages était d'origine éthiopienne. Le costume de
+ces magistrats était celui du clergé. De même que l'Atsé, ils ne
+portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant
+eux pour leur faire honneur; ils devaient résider auprès de l'Atsé et le
+suivre même à la guerre. Les Likaontes, qui exerçaient vis-à-vis de
+l'Atsé un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de
+<i>veto</i> suspensif, faisaient la répartition des impôts et redevances
+dus à l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient à leur
+perception et à la gestion du domaine impérial, composé de terres de peu
+d'étendue, éparses dans les provinces éloignées.</p>
+
+<p>On comprend que ce tribunal suprême, composé à la rigueur de neuf
+juges, pût suffire, même dans un vaste empire, à ses importantes
+attributions. La richesse nationale était agricole, et l'agriculture
+s'appuyait sur la forte constitution de la famille, en dehors de
+laquelle la propriété ne se transmettait que très-rarement. Ce régime
+excluait l'intervention de l'autorité civile dans les questions si
+nombreuses relatives à la propriété.</p>
+
+<p>Chaque citoyen était justiciable, en première instance au moins, de
+sa famille, qui relevait à son tour de la commune. Il pouvait passer en
+appel au tribunal supérieur du district ou de la province, et arriver en
+dernier ressort au tribunal de l'Atsé et de ses Likaontes. Mais les cas
+étaient rares, où il y eût intérêt à épuiser ces juridictions, car la
+famille jouissait d'un ascendant tel, qu'à moins d'injustice évidente,
+c'était affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement
+rendu dans son sein.</p>
+
+<p>La femme ne jouissait pas légalement des mêmes droits que l'homme. La
+terre ne passait en héritage aux femmes qu'à défaut d'héritiers mâles;
+dans certaines provinces, l'héritière au premier degré pouvait être
+déboutée par un héritier mâle du sixième et même du septième degré. De
+plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur était constitué un
+douaire, soit <i>préfix</i>, soit <i>coutumier</i>, ou tout au moins un
+<i>mi-douaire</i>.</p>
+
+<p>Mais le trait caractéristique des constitutions éthiopiennes, ce qui
+contribuait surtout à prévenir l'encombrement des causes devant les
+juridictions intermédiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que
+pour avoir confié la puissance judiciaire à des organes remontant
+hiérarchiquement jusqu'à l'Empereur, la nation ne s'en était pas
+dessaisie. L'accusé ou le défendeur avait le droit de choisir son juge,
+tout Éthiopien étant considéré comme apte à juger en première instance
+une cause civile, quelquefois même criminelle, à condition toutefois
+qu'il trouvât des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait
+se soustraire à l'obligation qu'imposait une désignation pareille.
+Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen
+qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable
+envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intérêts
+auxquels eût été condamné le défendeur, et passible même des peines
+encourues par l'accusé; il a à répondre, en outre, de son fait de déni
+de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un
+jury responsable, portée à sa dernière limite et fondée sur cette idée,
+que la notion de la justice n'est point le privilége exclusif des élus
+de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, inséparable
+de sa conscience, et que c'est porter atteinte à cette conscience que de
+frapper d'interdit sa principale manifestation.</p>
+
+<p>Ce régime judiciaire établit entre les citoyens une solidarité
+continuelle, soumet la justice à leur contrôle permanent, les porte à
+connaître leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours
+par le jugement de leurs pairs véritables, et la loi puise incessamment
+une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience
+publique dont elle suit graduellement les progrès.</p>
+
+<p>Quant à cette obligation de rendre la justice, les Éthiopiens disent
+qu'elle est pour tout citoyen aussi impérieuse que celle de défendre le
+pays en danger, l'injustice étant de tous les ennemis le plus
+redoutable.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch4"></a><a href="#tch4">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<p class="suj">CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.&mdash;DÉMEMBREMENT DU
+POUVOIR IMPÉRIAL.&mdash;GONDAR.</p>
+
+
+<p>En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n'aurait
+rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et
+leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en
+génération, sans autres modifications que celles qu'amène naturellement
+le fonctionnement de toute vie. «Notre pays, disent les traditionnistes,
+vivait paisiblement sous l'&oelig;il de Dieu; il pratiquait la justice,
+et nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre côté de la mer, dans
+la terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l'Inde, de
+la Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur
+les peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils
+s'habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur,
+un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et
+bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme
+naquit; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques
+possessions contre les enfants d'Ismaël, issu lui-même d'une mère
+mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana.
+Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu
+chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires
+des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples
+s'entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les
+Empereurs de Rome.»</p>
+
+<p>S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui
+aurait inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés
+revenus de Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les
+subtilités théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la
+description des splendeurs et de la toute-puissance des Césars
+byzantins, et leur inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles.
+Les Atsés envoyèrent des hommes savants à Alexandrie dont ils
+reconnaissaient la suprématie spirituelle, pour y étudier les lois du
+Bas-Empire. Ces hommes en rapportèrent un recueil composé des
+<i>Pandectes</i>, des <i>Institutes</i> de Justinien et d'une
+<i>Pragmatique Sanction</i> altérée, dit-on, par les Cophtes, en vue de
+justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce recueil, traduit en
+langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une classe d'hommes
+nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se recrutèrent parmi les
+clercs qu'effrayaient les obligations de la vie cléricale proprement
+dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les bénéfices résultant de
+leurs fonctions d'organes de la loi.</p>
+
+<p>Pour mettre en &oelig;uvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent
+d'abord le nombre restreint de troupes personnelles que les us leur
+permettaient d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages,
+ces premiers intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et
+se concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la
+loi nouvelle sortaient de son sein.</p>
+
+<p>Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés
+nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant
+adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous.
+Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais
+il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les
+communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs
+et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de
+son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils
+devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour
+lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.</p>
+
+<p>Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que
+temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à
+la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient
+défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de
+gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme
+à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le
+ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout
+à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la
+puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.</p>
+
+<p>À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands
+Polémarques eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à
+absorber les juridictions, en démontrant, par leurs interprétations
+subtiles et captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé.
+Comme les Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent
+ses désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre
+leurs seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs
+communes, ils arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer
+en leurs mains la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la
+justice devint salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces
+de <i>missi dominici</i> parcouraient les provinces pour la distribuer
+au nom de leur maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent
+vaincues et expropriées en masse de leurs droits.</p>
+
+<p>La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore
+dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant
+avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi
+salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les
+femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres;
+des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont
+dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission,
+leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable
+devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle;
+les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le
+concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation
+et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité
+de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont
+paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est
+devenue une science abstruse, semée d'embûches<a id="footnotetag7"
+name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, et a
+donné naissance à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de
+nous défendre devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos
+communes se sont désagrégées; les soldats de profession nous ont
+envahis; plus de sûreté ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui
+désignait le cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui
+prévaut aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu
+l'Empereur.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote7"
+ name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a>
+ On comprend que dans un pays où la justice se rendait
+ gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue
+ pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou de
+ défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de
+ l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie
+ défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les hommes
+ d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par l'adresse avec
+ laquelle ils aggravent les moindres accusations et égarent leurs
+ adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne craignent pas de se
+ porter comme délateurs ou comme dénonciateurs publics; ils
+ s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être pas durable, et
+ il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous la main de quelque
+ victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou nobles, et les
+ gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider leurs causes
+ eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu, celles de leurs
+ concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur défense. J'en ai vu
+ se préoccuper, au détriment de leurs propres affaires, de la défense
+ d'un accusé devant un tribunal, où le hasard les avait conduits. La
+ qualification d'avocat appliquée à un homme qui ne fait pas métier de
+ plaider est regardée comme une injure qui rend passible de
+ dommages-intérêts.</p>
+</blockquote>
+
+<p>«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La
+famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré
+par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir
+l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous
+les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie
+durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les
+jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté
+se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des
+partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes
+institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent
+le trône en péril.»</p>
+
+<p>Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité
+de la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié
+de leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons
+étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des
+conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que
+le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets
+n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent
+<i>leurs esclaves</i>, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout
+citoyen qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se
+dire l'esclave de l'Empereur.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune
+éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de
+quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en
+ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Sur celle de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre,
+d'où vous puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.</p>
+
+
+<p>«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur
+crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce
+qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les
+oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité
+d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée
+partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une
+nation de mendiants.»</p>
+
+<p>Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au
+silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions
+théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents:
+des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions,
+envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la
+barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se
+faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider
+en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les
+Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux,
+après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue
+annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu
+publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!</p>
+
+<p>Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux
+extrémités de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province
+de Harar, située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était
+donné un roi. Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple
+cavalier du nom d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la
+campagne avec quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il
+accusait d'un passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les
+voyageurs, pilla des hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant
+pour ses méfaits la vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en
+fut rôder sur les frontières de l'Empire. Il surprit et battit en
+plusieurs rencontres les troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa,
+qui, s'étant mis lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les
+troupes d'Ahmed grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa,
+l'Empereur envoya une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de
+sa main le Ras qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une
+signification religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires
+sous son drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le
+titre d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui
+donnèrent le sobriquet de <i>Gragne</i>, qui veut dire gaucher. Il
+dérouta encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui,
+fut battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur,
+qui le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens
+qui refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros
+portugais, envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne
+dans une bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la
+restauration de l'Empire put s'effectuer.</p>
+
+<p>Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea
+l'Empire furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à
+traverser. Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes
+étaient réduites à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée
+s'abattait sur une province, la pillait, l'incendiait et passait au fil
+de l'épée tous les habitants mâles. Partout les églises furent
+dépouillées; quelques-unes renfermaient des richesses considérables: on
+en cite dont la toiture était recouverte de lames d'or. D'autres
+possédaient des bibliothèques précieuses, monuments des siècles les plus
+reculés<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a
+href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, et les plus anciens sanctuaires
+furent jalousement détruits par le feu. Une portion considérable de la
+population se réfugia chez les peuples voisins, où elle vécut pour un
+temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des femmes étrangères et
+donnèrent naissance à des générations, qui ont modifié profondément la
+physionomie originelle de l'antique race chrétienne<a id="footnotetag9"
+name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. De tous
+côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au moins les armes à la
+main, prenaient refuge dans les cavernes et autres lieux-forts
+qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient d'herbes, de
+racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient pour
+harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient comme
+des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur d'autres
+points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et
+s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand
+nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans.
+Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout
+jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il
+paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout
+se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle,
+ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur
+nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série
+d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote8"
+ name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a>
+ Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la
+ communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle, et
+ dont voici un extrait:</p>
+
+ <p>«... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide
+ bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena,
+ Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles V
+ emportait cette despouille, il donna charge à des marchands égyptiens
+ et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût. Lesquels
+ accomplirent une partie de son dessein, car, ils en obtindrent plus de
+ trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les reçeut avec une
+ grande ioye et les envoya incontinent dans la Bibliothèque Royale des
+ Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle d'Alexandrie pour le
+ nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry de Sponde, évesque de
+ Pamiers, <i>en ses Annales sacrez l'an 1535, num. 22...</i> (<i>Du Roy
+ de Tunis, pages 50, 51.</i>)</p>
+
+ <p>... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de
+ Sainte-Croix, au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples.
+ Lesquelles contiennent <i>dix millions cent mille volumes</i> escrits
+ en beau parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande
+ et imcomparable multitude de livres (<i>comme l'on croit</i>) commença
+ d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek, son
+ fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les &oelig;uures y
+ sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des
+ autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine
+ Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape
+ Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent visiter
+ ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en langue
+ Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de remarque que
+ la pratique qui se prit dans le couronnement des Empereurs des
+ Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de cette
+ Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»</p>
+
+ <p>(Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières,
+ qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux
+ parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc,
+ rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du Roy.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote9"
+ name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a>
+ En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont
+ multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières puissent
+ effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger, sans se
+ dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une échelle
+ réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec laquelle
+ elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles avaient à
+ vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de l'autonomie
+ communale.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans
+leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout
+un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec
+ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur
+organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent
+reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes,
+elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la
+lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses
+l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de
+nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les
+partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les
+Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir
+d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.</p>
+
+<p>Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société
+sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe
+toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là
+l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société
+qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop
+souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue
+au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre
+l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes,
+disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente
+invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données
+la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour
+sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses
+conseillers:</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.</p>
+
+
+<p>Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses
+pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les
+constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures:
+il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais
+pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux
+Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre
+et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées
+sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par
+investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les
+liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité
+un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au
+service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites
+de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites
+<i>Ziamet</i>, <i>Timor</i> ou <i>Kilidj</i>, dans la constitution
+territoriale turque, et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et
+selon leur étendue, soit un service militaire personnel, soit un certain
+nombre de fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions
+abritaient la couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus
+nombreuse de l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des
+restitutions incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait
+l'investiture annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des
+biens cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse
+nouvelle, et les grands vassaux par leur amoindrissement.</p>
+
+<p>Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code
+de lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de
+diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les
+nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage
+exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il
+s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la
+coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes
+étaient soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du
+défendeur. Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe
+que toute justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur
+les parties qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se
+rendait gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement
+de la justice impériale.</p>
+
+<p>Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats
+impériaux; ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux
+princes cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte
+d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de
+leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang
+conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le
+mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus;
+l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les
+familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus
+scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et
+finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces
+associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse,
+avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les
+titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent
+à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de
+l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et
+l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la
+revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et
+perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du
+caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité
+servile régna pour tous.</p>
+
+<p>Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés
+s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les
+Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa
+rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour
+faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter
+quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur
+n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait
+le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de
+cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les
+Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à
+des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire
+ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils
+maintenaient aussi auprès de leur personne un <i>Akab-Saat</i>, officier
+chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand
+il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son
+maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un
+repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet
+officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient
+fréquemment par des exécutions.</p>
+
+<p>Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le
+Kafa, le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote,
+le pays des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion
+musulmane, pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se
+constituer en États indépendants. Les Empereurs, trop occupés des
+discordes civiles pour les faire rentrer dans l'obéissance, se
+contentèrent d'exercer vis-à-vis d'elles une suzeraineté qui de nominale
+devint fictive; ils se faisaient donner néanmoins le titre de Rois des
+Rois. D'accord avec leurs Likaontes et leurs clercs-légistes, ils
+promulguaient des rescrits, des ordonnances et des lois, statuaient sur
+les dogmes et discréditaient la religion et le clergé en faisant
+prononcer l'excommunication contre les infractions, même légères, à leur
+autorité. Bientôt ils se livrèrent sans frein aux plus iniques
+extravagances. On raconte que l'un d'eux, rentrant dans son camp et
+voyant l'enceinte où étaient ses tentes, imparfaitement palissadée,
+manda le chef dont les troupes avaient exécuté cette corvée, et, pour
+compléter la clôture, le fit lier avec quelques-uns de ses hommes, pour
+servir de palissade vivante. La nuit, les hyènes les dévorèrent,
+pénétrèrent auprès de la tente impériale et mangèrent quelques gardes et
+le cheval favori de l'Empereur, qui craignit pour lui-même et cria au
+secours. Les traditionnistes ajoutent que le lendemain le monstre déposa
+le sceptre et s'en alla, sous l'habit religieux, mourir dans un koualla
+désert, où, au jour anniversaire de son dernier crime, on entend encore,
+dans la nuit, les hurlements des hyènes, les cris des victimes et un
+tumulte semblable à celui d'un camp bouleversé.</p>
+
+<p>Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes,
+s'en alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un
+mur circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on
+pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir
+le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des
+visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours
+émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs
+années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et
+on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.</p>
+
+<p>Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur
+rébellions. Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et
+n'avaient plus devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait
+plus aucun appui contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de
+l'Empire, des tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières
+au S.-E., prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans
+le grand Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se
+morcelaient au profit de peuplades païennes ou musulmanes.</p>
+
+<p>Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart
+tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances.
+Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur
+palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des
+libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie,
+le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les
+insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à
+Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et
+intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras,
+Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du
+palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.</p>
+
+<p>Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla
+Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion
+parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de
+sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son
+audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une
+prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin
+l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait
+appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les
+indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les
+Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient
+pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les
+hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de
+l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et
+suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils
+interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:&mdash;Ô notre père,
+que Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas,
+car nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera
+avec toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de
+force? Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions
+de vos ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront
+comme une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs,
+ces vautours!</p>
+
+<p>Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.</p>
+
+<p>Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le
+précipita du trône.</p>
+
+<p>Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la
+hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur
+famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur
+dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses
+nécessaires à un bon souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne
+pût douter qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.</p>
+
+<p>Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se
+départir de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés
+victorieux mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit
+coutumier, et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou
+Polémarque du Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une
+nullité notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et
+sans autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme
+honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu
+avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les
+autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs
+gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les
+Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps,
+l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration
+de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés
+et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les
+masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions
+personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les
+provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste
+spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la
+justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis
+ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile
+fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent
+dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges
+journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que
+Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se
+trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions
+étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne
+s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut
+abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines
+contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées,
+s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des
+habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans
+maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus
+offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors,
+dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire,
+l'homme de guerre, le mot <i>Wattoadder</i> qui le désigne aujourd'hui,
+et dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait
+aux cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux
+portes des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les
+moyens; les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société,
+si bas qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au
+milieu de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait
+au mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres
+perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au
+spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire
+les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement,
+à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus
+chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs,
+toujours rares en tous pays.</p>
+
+<p>Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment,
+par ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la
+catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé
+dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine
+transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se
+rangea résolument du côté des opprimés.</p>
+
+<p>L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à
+déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes
+fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises
+jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les
+moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et
+les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et
+d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de
+la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils
+servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et
+au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que
+dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait
+sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et
+couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et
+du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui,
+mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le
+droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province,
+les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes,
+les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu,
+de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la
+juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs
+prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au
+nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces
+ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que
+de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au
+tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le
+Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait
+quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son
+clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de
+son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant
+son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre
+de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un
+mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de
+conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai
+plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens
+d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au
+nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui
+les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants
+adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait
+leur orgueil.</p>
+
+<p>Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier
+s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes,
+rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et
+généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le
+Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient,
+menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir,
+mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des
+provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les
+cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où
+quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un
+Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit,
+et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les
+religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine
+d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout
+chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de
+désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer,
+les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion
+générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent
+la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience
+publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une
+trace bienfaisante.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de
+l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et
+des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce
+qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru
+souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup
+d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des
+soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin
+ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang,
+fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller
+vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages.
+Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que
+leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci,
+frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan
+leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des
+conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe
+publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux
+accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils
+regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent
+quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères
+chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité,
+et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou
+leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil
+qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô
+frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous
+en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous
+amène.»</p>
+
+<p>Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double
+raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit
+de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça
+énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que
+leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces
+l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire,
+du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le
+clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en
+découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.</p>
+
+
+<p>On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques
+Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il
+n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple
+éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois
+sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus
+tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les
+guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son
+enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les
+irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et
+du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire
+pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les m&oelig;urs certaines
+tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent
+aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion
+d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer
+elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme
+l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs
+sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et
+civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité,
+la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se
+groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille
+dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les
+infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux
+traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé
+et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il
+prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer
+l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la
+justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.</p>
+
+<p>Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le
+Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres
+provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du
+moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie
+chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de
+cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait
+été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de
+l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses
+héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple
+des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité
+perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le
+Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une
+base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.</p>
+
+
+<p>Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au
+<i>Ras bitwodded</i> ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses
+dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de
+collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au
+Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le
+Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue
+stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son
+voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie,
+contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de
+la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle
+conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du
+Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded
+par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé
+de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire,
+il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand
+Connétable.</p>
+
+<p>Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de
+l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans
+sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le
+Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et
+Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit
+en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que
+la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en
+conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir,
+mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques
+années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses
+rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son
+peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son
+indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir
+d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa,
+troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses
+sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par
+ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à
+dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut,
+quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son
+habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son
+avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne
+de paix, de sécurité et d'ordre relatif.</p>
+
+<p>Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient
+uni leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes
+s'étaient réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour
+elles, et les paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci
+opposaient quelque résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La
+féodalité reprit de la force de l'union sincère de ses deux éléments
+essentiels.</p>
+
+<p>Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les
+Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens
+inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant
+son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple
+d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et
+une rusticité de m&oelig;urs, qui flattaient le peuple et provoquaient
+les dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des
+impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses
+monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes
+familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire
+leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers
+lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de
+discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse.
+Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder
+ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté
+célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand
+le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les
+ennemis de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être
+qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre
+l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont
+l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers
+de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le
+donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le
+seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la
+dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs,
+présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment
+pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants,
+continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force!
+Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger
+autour de moi!»</p>
+
+<p>On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban,
+en Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les
+populations étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était
+révocable. Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa
+avait eu soin de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de
+propriétaires faisait seule obstacle à la bonne administration de ses
+États et au bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets
+seraient heureux, le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui.
+Cette classe se composait des propriétaires de terres allodiales, nobles
+ou roturières, parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres
+censéables. Ces propriétaires formaient la classe la plus indépendante
+de la nation et la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils
+partageaient les préoccupations et les intérêts, et dont souvent même
+ils épousaient les filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de
+plus en plus fréquente de la femme à l'héritage territorial tendait à
+restreindre leurs héritages, et, par la modicité croissante de leur
+fortune, à les faire rentrer dans la catégorie des paysans, à la
+circonstance près que leurs terres restaient allodiales, quelquefois
+même saliques. Cet état de choses leur donnait sur le paysan une
+influence qui leur permettait de l'entraîner à résister avec eux aux
+exactions des seigneurs de grands fiefs que les empiétements des Atsés
+avaient rendus amovibles, et qui, depuis la chute du trône, tenant leur
+investiture annuelle des Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments
+de leurs maltôtes. D'autre part, ils étaient les meilleurs soldats des
+Dedjazmatchs et Polémarques; la plupart servaient quelques années, ne
+fût-ce que pour acquérir l'expérience des affaires et ce relief que
+confère aux yeux du peuple la qualité d'ancien militaire; beaucoup
+vivaient dans les cours des Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus
+grandes charges. Depuis la chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui
+formait comme le c&oelig;ur de la nation, a fourni un grand nombre de
+chefs de guerre célèbres et de Polémarques. En assimilant leurs terres
+allodiales aux terres de fiefs amovibles, Gouksa augmentait ses revenus
+d'un chiffre considérable et brisait la dernière et la plus redoutable
+résistance que le Bégamdir pût opposer à la domination d'une famille
+impatiemment supportée, surtout à cause de son origine et de ses
+traditions musulmanes.</p>
+
+<p>Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure
+égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers
+défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans,
+les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques
+avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces
+derniers représentants de la véritable noblesse territoriale
+indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur
+propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui
+leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables,
+de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa.
+Une première année, il maintint le <i>statu quo</i>, en confirmant les
+investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte,
+il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait
+ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les
+seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté
+considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé,
+rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et
+concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.</p>
+
+<p>Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les
+Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de
+l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des
+princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie,
+les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de
+la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à
+ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est
+jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de
+liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à
+l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de
+bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les
+Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen
+de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires
+exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs
+fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les
+cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières
+préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À
+la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si
+le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de
+l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la
+servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie
+militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de
+soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que
+les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent
+furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour
+dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est
+elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des
+guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats,
+peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père,
+presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de
+fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son
+héritage.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice
+n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des
+cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les
+dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille,
+la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse
+territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient
+ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique
+vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la
+conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement
+l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour
+accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder
+pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature
+précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point
+jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances
+leur vinrent bientôt en aide.</p>
+
+<p>Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des
+conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun
+pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central
+représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques,
+héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles
+comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner
+ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en
+tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en
+plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant
+toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient
+annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce
+temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le
+texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes
+criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des
+parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les
+Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple
+des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui
+ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans
+les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des
+valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être
+gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux
+dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui
+leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le
+spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le
+droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans
+une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont
+efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite
+parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus
+de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote;
+le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et
+plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie.
+L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs
+domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence
+salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène
+avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations
+dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la
+propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et
+la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien
+planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré,
+l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le
+dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.</p>
+
+<p>Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le
+seul refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps
+renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les
+cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font
+presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et,
+pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes
+perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la
+plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme
+aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il
+faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on
+donne le titre qualificatif de <i>Waïzoro</i>, de même qu'aux agnats
+impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une
+déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient
+vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en
+Europe on l'a fait de <i>Madame</i>.</p>
+
+<p>Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale.
+Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur
+femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur
+régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les
+plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un
+matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les
+murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures,
+les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou
+peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces
+industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les
+fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille
+impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation
+prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres,
+les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation
+auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait
+accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes,
+ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités
+supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir
+étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se
+considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale
+ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils
+reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût
+des évènements politiques et se font comme les clients de quelque
+Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam,
+dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de
+laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à
+Gondar.</p>
+
+<p>Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le
+titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le
+pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras
+Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais,
+chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la
+croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni
+peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au
+pouvoir.</p>
+
+<p>Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé
+Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise.
+Quelques érudits indigènes prétendent que le mot <i>gondar</i> n'est
+autre que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens
+repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans
+l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la
+ville, <i>dar</i> signifie gouvernement et <i>gon</i>, côte. À l'appui
+de cette explication, ils comparent à un os costal le prolongement
+montueux qui, partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant
+la plaine de Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et
+Kaha, lesquels se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du
+lac Tsana. C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est
+assise, avec ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en
+contient quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque
+abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive,
+on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs
+blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des
+maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de
+ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres
+élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les
+alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une
+physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le
+sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux
+habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines,
+aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices
+décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses
+rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais
+cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs
+demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la
+formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée
+fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité;
+de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les
+campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts;
+les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la
+population flottante et de peu d'importance.</p>
+
+<p>Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le
+quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au
+pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve
+une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au
+S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les
+trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place
+irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire
+important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de
+l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la
+ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras
+bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une
+tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la
+lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on
+voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour
+bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère
+d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on
+découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du
+plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres
+sont insignifiants.</p>
+
+<p>Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le
+quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit
+d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est
+surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les
+paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier
+de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires,
+jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est
+absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise
+composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants
+chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le
+Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou
+tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de
+l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire.
+Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins
+salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de
+l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les
+caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous,
+est en quelque sorte comme le c&oelig;ur de la ville. Il doit son
+importance à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le
+Dedjadj Oubié, le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient
+des maisons où ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se
+réfugiaient en temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est
+peuplé de gens de toutes les classes: on y trouve des princes et des
+seigneurs déchus ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts
+personnages venues pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs
+enfants, pendant que leurs maris sont en expédition; des femmes
+divorcées; des matrones célèbres par leurs aventures, leur beauté passée
+ou leur esprit; quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des
+nécessiteux, des soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande
+route et des meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les
+persécutions; quelques artisans et même quelques musulmans, car le
+clergé éthiopien recueille et protége sans distinction dans ses asiles
+les nationaux, les étrangers ou les ennemis de sa foi.</p>
+
+<p>L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait
+abandonné dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des
+plaids, de loin en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce
+à l'empire des us et coutumes, venaient plaider en dernier appel
+quelques procès d'une nature spéciale, devant l'antique tribunal
+suprême, présidé par l'Atsé, et composé comme on sait des quatre
+Likaontes et de leurs quatre Azzages, auxquels s'adjoignaient dans
+certaines occasions quelques prudhommes de la ville.</p>
+
+<p>L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras
+Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des
+abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de
+membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient
+origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction;
+quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en
+cour du Ras.</p>
+
+<p>L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé
+séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les
+habitants de son quartier.</p>
+
+<p>Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au
+civil tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il
+instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait
+également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de
+tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement
+musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une
+ferme en échange de la perception des droits de douane.</p>
+
+<p>La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de
+Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la
+police de toute la ville, de la direction des marchés et de la
+perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe
+dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.</p>
+
+<p>Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également
+un centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend
+nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous
+musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons
+et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers,
+des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de
+diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent
+le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui
+brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que
+portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui
+brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes,
+leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des
+charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines,
+ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des
+ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de
+l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est
+faite par les femmes <i>félachas</i> ou juives, et leurs maris maçonnent
+en bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs
+de la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi
+que celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces
+ouvriers travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque
+le désir de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes
+ou se laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font
+quelquefois le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.</p>
+
+<p>Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de
+grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de
+provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une
+d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus
+nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la
+cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement
+profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres
+et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux
+dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement;
+l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne
+peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la
+reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser,
+à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces
+étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau
+et en c&oelig;ur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée
+pour divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque
+point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les
+églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en
+ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.</p>
+
+<p>La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des
+deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières
+et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son
+droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses
+diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se
+maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de
+terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et
+quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en
+reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La
+population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à
+13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans
+la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un
+terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les
+hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne
+est de 20° centigrades.</p>
+
+<p>En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord
+impressionné par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur
+vivacité, ces sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à
+peu, surtout s'il séjourne et pratique lui-même les m&oelig;urs
+nouvelles; et c'est en fixant et en coordonnant ces premières
+impressions avec les observations qu'il aura faites dans la suite, qu'il
+arrivera à déterminer le mieux la véritable physionomie du peuple qu'il
+étudie. Les allures de la population gondarienne saisissent de prime
+abord par leur caractère biblique; elle apparaît ce qu'elle est en
+réalité: impressionnable, hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère
+parfois, factieuse, pleine d'humour, et presque toujours avenante et
+charitable.</p>
+
+<p>Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque
+église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien
+avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à
+l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil
+levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises,
+surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques
+vénérées de ce saint.</p>
+
+<p>L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et
+aux carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires
+commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en
+route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les
+veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les
+directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores,
+descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à
+l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs
+toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la
+place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens
+se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant
+l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore
+engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes
+de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles,
+brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que
+les temps leur paraissent calmes ou difficiles.</p>
+
+<p>Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la
+grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux
+ou trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux,
+indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne,
+les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de
+l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de
+la journée, que les carillons aient annoncé la communion.</p>
+
+<p>Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte,
+ils divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations
+consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les
+hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos
+au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de
+leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à
+tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent
+jusque peu avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar
+présente sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on
+y voit, au milieu de dés&oelig;uvrés et de chercheurs d'aventures, des
+vieillards, des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs
+méditations, leurs prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres
+du pourtour. Vers huit heures, les habitants se portent aux divers
+plaids de l'Atsé, de l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou
+des prudhommes: les délibérations de quelque importance et les procès
+étant remis de préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que
+très-peu de salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se
+tiennent en plein air; l'été, juges et assistants sont ordinairement
+munis de parasols. Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins,
+vont badauder chez les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques
+nouvellistes, des soldats et des étrangers. Les réunions choisies se
+tiennent chez l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la
+préoccupation de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils
+n'y réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à
+l'ornement de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points
+seulement, dit-il, à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à
+redresser ou quelque brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa
+faucille; si l'on veut seulement lui confier un outil, il le fera
+lui-même. Les ouvriers cèdent à ces instances et perdent ainsi leur
+temps, sans autre bénéfice que l'espoir de s'achalander par ces
+complaisances, tout en égayant leur travail des conversations qui
+s'établissent chez eux. Les hommes les plus considérables ne dédaignent
+pas de se rendre à ces cercles où se répètent les bons mots, les
+anecdotes, les scandales, les récits des derniers évènements; où l'on
+fait la description des modes nouvelles, l'énumération des qualités et
+des défauts de tel cheval, de telle femme; où l'on discute les héros
+d'amour, ceux de guerre et parfois même des points de théologie, pendant
+que les plus affamés s'assoupissent sur place ou vont dormir chez eux en
+attendant l'heure de rompre le jeûne. À mesure que l'ombre s'allonge, on
+entend les voix plaintives des moines, des lépreux et des étudiants,
+mendiant de porte en porte au nom du saint du jour, du Remède du monde
+(Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou de Notre-Dame-de-Miel (la
+Sainte Vierge).</p>
+
+<p>Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc,
+s'empressent vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices
+à tue-tête. Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids,
+les avocats plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir
+encore l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou
+la remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui
+conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval,
+et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de
+petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des
+cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est
+réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier
+morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux
+reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au
+logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche
+de leur géniture.</p>
+
+<p>Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande
+de soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs
+portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à
+la querelle.</p>
+
+<p>Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des
+courtisanes ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou
+l'eau-de-vie; les gens du Kantiba tentent quelquefois de rétablir
+l'ordre, mais lorsque les étrangers sont trop nombreux ou qu'ils
+relèvent de quelque favori du Ras, on les laisse s'arranger avec les
+habitants.</p>
+
+<p>Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les
+étrangers en logement.</p>
+
+<p>Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou
+les coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes
+leur succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que
+leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch5"></a><a href="#tch5">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<p class="suj">LE ROI DU CHAWA.&mdash;DABRA TABOR.&mdash;LA WAÏZORO
+MANANN.&mdash;LE RAS ALI.</p>
+
+
+<p>De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme
+ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu
+dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de m&oelig;urs
+bibliques qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient.
+Leur langue n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il
+me serait inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes
+rapports avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le
+Lik Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait
+à m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se
+dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes
+m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur
+leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant
+à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'&oelig;il; je
+me décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me
+draper dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter,
+je m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes
+domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité
+souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à
+l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la
+puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles
+en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus
+tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton
+pays, l'habitude que tu as contractée de nos m&oelig;urs civilisées te
+fera trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple
+entretient une vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on
+se conforme à eux.</p>
+
+<p>Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la
+garde de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient
+arrivés à Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils
+avaient dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations
+amicales avec leur maître.</p>
+
+<p>Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission
+héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État,
+surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu
+aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour
+était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la
+province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin
+d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences
+et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa.
+Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère
+à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur
+maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en
+temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de
+sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances;
+je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le
+vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir
+pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis
+quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait,
+m'avaient-ils dit.</p>
+
+<p>Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une
+belle mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me
+faisait présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine
+découverte en signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles:</p>
+
+
+<p>«Je te salue, quoique étrangers l'un à l'autre et je te salue encore.
+Tu dois être fils de bonne mère; je ne te louerai donc pas de ta
+libéralité envers mes hommes délaissés par ces Gondariens que j'ai si
+souvent gratifiés; mais je désire que tu me mettes à même de reconnaître
+tes bons procédés. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je
+suis assez puissant pour t'y faire conduire en sûreté. En tout cas,
+puisque tu as quitté ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu
+ne saurais traverser l'Éthiopie sans voir la cour d'un prince comme moi,
+de même qu'il convient que j'y attire un chrétien venu de si loin. J'ai
+fait prévenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te
+protégeront en mon nom. Reçois cette esclave: elle te servira
+fidèlement; quant à la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces
+présents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je
+t'envoie. Viens au plus tôt; je saurai combler tes souhaits. Tu
+trouveras dans mon royaume le meilleur blé de l'Éthiopie, les meilleurs
+chevaux et des hommes de bonne souche, braves à la guerre, sages au
+conseil et disposés à traiter en frère l'ami de leur maître.»</p>
+
+<p>Mon drogman répondit selon l'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu continue le bonheur à votre maître!</p>
+
+<p>Et après un repas copieusement arrosé d'hydromel, ils se retirèrent.</p>
+
+
+<p>Quelques jours après, ils m'annoncèrent que, leurs affaires étant
+terminées, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur
+dis que, pour le moment, mes projets m'entraînaient ailleurs, et que je
+remettais à un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince;
+qu'en ma qualité de voyageur, je devais me restreindre le plus possible;
+qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcroît; que je les leur
+rendais, mais que je gardais précieusement ma reconnaissance pour leur
+maître et que je les priais de lui faire agréer ma réponse, n'ayant rien
+désormais à redouter plus que d'encourir le déplaisir d'un si puissant
+prince.</p>
+
+<p>En me quittant, ils m'assurèrent que Sahala Sillassé finirait bien
+par m'attirer en Chawa.</p>
+
+<p>Cependant, je me lassais de mon inaction forcée. Le printemps
+s'écoulait, et la caravane pour l'Innarya, à laquelle je comptais me
+joindre, remettait indéfiniment son départ, à cause de certaines rumeurs
+inquiétantes: le pays se préoccupait de moins en moins, il est vrai, des
+dangers d'une invasion de troupes égyptiennes, mais quelques princes
+semblaient se préparer à la guerre.</p>
+
+<p>J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frère et chef de
+l'avant-garde du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du
+quartier de l'Itchagué. Il m'envoya un soldat pour me dire de me
+présenter chez lui; le message, fort laconique du reste, finissait par
+ces mots: «Sache, ô Turc, qu'il y a à gagner à me servir, car je suis
+celui qu'on nomme Gabrou.»</p>
+
+<p>Cette forme me parut d'autant plus blessante qu'à Gondar, où l'on ne
+connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait
+pour injurieuse.</p>
+
+<p>Je fis répondre évasivement. Bientôt, je reçus un second message
+moins brutal, puis un troisième; enfin, je vis arriver un homme âgé, à
+manières conciliantes, chargé de m'amener à la volonté de l'impatient
+Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son
+maître, qui s'y était signalé, croyait que tout étranger au teint pâle
+devait appartenir à la nation turque; que d'ailleurs, il était malade,
+jeune, impétueux, et que je devais excuser son inexpérience et l'orgueil
+bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succès militaires.</p>
+
+<p>J'acceptai les explications de ce médiateur et je promis ma visite
+pour le lendemain.</p>
+
+<p>Dès le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans
+l'après-midi, je me présentai et je fus introduit sans attendre. Il
+était à demi couché sur un alga, au fond d'une pièce obscure, pleine de
+ses hommes d'armes, debout ou accroupis à terre, et conversant entre
+eux. Il fit lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au
+pied de son alga (lit sans paneaux), me fit asseoir à leur place et se
+mit à presser mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rusé et
+spirituel musulman, avait le don de se concilier son monde; il intéressa
+le personnage et me donna l'occasion de l'observer à mon aise.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et
+accentués dénotaient une intelligence vive et se prêtaient
+merveilleusement, malgré leur sévérité, à un sourire d'un grand charme;
+son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et
+nerveux, ses membres souples et élégants, la mâle brusquerie de ses
+gestes, tout semblait concorder avec le courage téméraire, la
+prodigalité, la susceptibilité fantasque, la générosité, les habitudes
+indisciplinées et les m&oelig;urs licencieuses qu'on lui attribuait.
+Paysans et citadins regardaient son passage comme un fléau; les hommes
+de marque se garaient de lui; le Ras redoutait sa présence à causes des
+dures vérités que Gabrou lui avait dites; la Waïzoro Manann ne
+l'admettait plus chez elle; il était l'épouvantail des femmes et l'idole
+de la soldatesque. Sa toge défaite laissait à découvert tout le haut de
+son corps; il était couché sur le côté, la tête appuyée sur sa main; un
+jeune et beau soldat, étendu en travers, lui tenait lieu de chevet.</p>
+
+<p>Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus
+d'autorité. Dans la suite, lorsqu'ayant adopté les m&oelig;urs des
+camps, j'eus occasion de me conformer quelquefois à cette coutume, je
+n'y vis que l'effet d'une bienveillance réciproque, qui confond dans une
+mâle et passagère intimité les chefs les plus puissants et leurs plus
+humbles soldats.</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman
+dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange! étonnant! dit Gabrou; quant à moi, je ne recule
+devant quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:</p>
+
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards
+sont mes intimes; on peut tout dire devant eux.</p>
+
+<p>J'eus beau alléguer que je n'étais pas médecin, mes allégations
+passèrent pour pure modestie; il fallut se résigner à diagnostiquer.
+Gabrou me détailla ses souffrances et me demanda quelque remède
+héroïque, si violent qu'il pût être, disait-il. Son cas me parut mortel;
+je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris congé,
+satisfait de la réception qu'il m'avait faite, mais préoccupé de la
+pensée de son triste destin. Il avait fait signe à ses gens de me
+reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en
+me pressant tellement de leur découvrir mon opinion sur l'état de leur
+maître, que je leur dis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez de fidèles serviteurs; le plus sûr est de
+demander à Dieu de vous conserver votre prince.</p>
+
+<p>Ils baissèrent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Nous espérions encore! Cependant, merci de ta franchise,
+dirent-ils, et que Dieu t'épargne la perte de ceux que tu aimes.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les détails de ma
+visite.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! s'écria-t-il; voilà une maladie qui
+consolera les honnêtes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que
+Dieu continue de sarcler de la sorte!</p>
+
+<p>Gabrou voulait absolument des remèdes: il s'adressa à un transfuge
+turc, ancien aide-vétérinaire dans la cavalerie égyptienne, qui s'était
+établi dans le quartier musulman de Gondar, où il tâchait de subsister
+en pratiquant la médecine. Cet homme s'engagea à guérir le Dedjazmatch
+et le suivit à Fandja, où il campait avec le Dedjadj Conefo; là, il le
+médicamenta, lui fit des saignées répétées et l'acheva en moins de
+quinze jours. Accusé d'homicide, tout d'une voix, il eût probablement
+payé de sa vie son insuccès, si la célèbre Waïzoro Walette Taklé, mère
+des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distinguées de l'Éthiopie
+par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'eût couvert de sa
+protection.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop versé de sang durant
+sa courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mère,
+je pardonne à celui qui a peut-être hâté sa mort; personne n'a le droit
+d'être plus inflexible que moi.</p>
+
+<p>La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa à Gondar aucun regret.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou ayant divulgué mes pronostics sur sa maladie, on ne
+tarda pas à assurer que j'avais prédit le lieu, le jour et jusqu'à
+l'heure de sa mort.</p>
+
+<p>Quelques jours après, le Dedjadj Imam, frère utérin du Ras Ali, vint
+loger dans le quartier de l'Itchagué, avec six ou sept cents soldats
+indisciplinés. Il était âgé de seize ans; j'allai le visiter, et il me
+fit un accueil amical, conforme à son âge; mais il s'éprit de mon sabre
+à première vue, et, quand je fus rentré chez moi, il m'envoya dire qu'il
+aurait grand plaisir à ce que je lui en fisse don. Je refusai; il
+insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.</p>
+
+
+<p>Je m'apprêtai au pire. Outrés d'un pareil procédé, le Lik Atskou et
+quelques notables allèrent avertir l'Itchagué, avec qui j'entretenais
+des relations amicales.</p>
+
+<p>Ce dignitaire fit au jeune prince de sévères remontrances et le
+menaça, s'il ne se désistait, d'aller en personne porter sa plainte au
+Ras Ali et à la Waïzoro Manann.</p>
+
+<p>La cupidité de mon jeune tyran fut ainsi réfrénée. Le lendemain, à la
+grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient à
+discrétion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les
+notables de Gondar, qui s'étaient tous émus en ma faveur.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseillé, pour assurer ma
+position dans le pays, de me présenter chez le Ras Ali. Chaque fois que
+mon excellent hôte abordait ce sujet, il en profitait pour médire à fond
+de l'état de son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez
+vous, où les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des
+us, des lois, et en quantité, mais nous soufflons dessus tantôt le chaud
+et tantôt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des
+êtres abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pères; et de
+même que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prévaut,
+le véritable esprit de la législation d'un peuple se dissipe, lorsque la
+violence prend le dessus. Alors, l'autorité se dénature, son utilité
+devient sa justice, et les illégalités lui servent de marche-pied. Tu as
+vu Gabrou: son frère Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce
+louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mère Manann est une louve doublée
+d'hyène. On dit que le Ras est bon: où sont les effets de sa bonté?
+Oubié est un bâtard, un usurpateur des droits de son frère Meurso,
+l'enfant légitime du Dedjadj Haïlo; il en est de même de presque tous
+nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers;
+ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils
+appellent ça gouverner. De temps à autre, j'éclate, je dis à tous leurs
+vérités; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant
+d'après, retournent à leurs sottises de plus belle, en disant: «Comme
+cet Atskou est intéressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui?» Que
+veux-tu, c'est inutile de s'échauffer la bile; il faut subir le ton du
+pays où l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prémunir contre les
+avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux
+pillards. Quant à moi, je suis sans crédit, mon fils; je te serais
+plutôt nuisible, puisque je représente la loi et le droit. Au
+commencement de ton séjour, je pouvais te servir de protecteur; on te
+prenait pour un Turc ou pour quelque Égyptien sans conséquence;
+aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut
+parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.</p>
+
+<p>L'espoir de quitter Gondar avec la caravane pour l'Innarya m'avait
+fait négliger ces sages avis; mes deux dernières aventures me décidèrent
+à les suivre, d'autant plus que, mon séjour se prolongeant, mon
+abstention devenait de plus en plus désobligeante pour le Ras. Le Lik
+Atskou, tout joyeux, résolut de m'accompagner à Dabra-Tabor, où le Ras
+et sa mère tenaient leur cour; depuis quatre ou cinq ans, il s'était
+abstenu de leur faire la visite annuelle que tout fonctionnaire ou
+client doit à son seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, dit-il, je leur dirai que c'est ma visite de
+congé, car je ne peux tarder à être recueilli auprès de mes pères.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, toute la politique de la haute Éthiopie
+reposait principalement sur deux personnages: la Waïzoro Manann et le
+Dedjadj Oubié.</p>
+
+<p>La Waïzoro Manann ayant perdu son mari, le Dedjadj Aloula, pendant la
+première enfance de leur fils Ali, vivait dans un état voisin de la
+gêne, lorsqu'à la mort du Ras Marié, de la famille de Gouksa, tué dans
+une bataille en Tegraïe, Ali, son héritier légitime, fut proclamé Ras
+par les grands feudataires; et comme il n'avait que treize ans, il fut
+soumis à un conseil de régence, sous la direction du Dedjadj Ahmédé,
+Polémarque du Wora-Himano et parent de la Waïzoro; mais cette dernière
+sut, par ses man&oelig;uvres, désunir le conseil et s'arroger l'autorité
+souveraine, au nom de son fils. En quelques circonstances, les membres
+du conseil se concertaient encore; leur opposition prévalait rarement,
+mais servait du moins à tempérer le pouvoir de la vindicative
+usurpatrice. Peu après l'avénement de son fils, elle prit pour époux le
+Dedjadj Sahalou, Polémarque sans importance, mais cité pour la
+distinction de ses manières et son esprit conciliateur; elle en avait eu
+trois enfants et venait de le perdre. Cupide, avare, astucieuse,
+violente, ambitieuse, despote, vaniteuse et coquette, elle passait pour
+ne reculer devant aucun moyen; on l'accusait même d'avoir donné à son
+fils Ali des breuvages magiques, afin de prolonger son enfance
+intellectuelle.</p>
+
+<p>Ali touchait à sa vingt-deuxième année et n'avait encore manifesté de
+goût que pour la chasse, le jeu de mail et le jeu de cannes. Exceller à
+la lutte, au maniement du cheval, au tir à la carabine ou à lancer la
+javeline, tels avaient été jusqu'alors les meilleurs moyens de s'attirer
+sa faveur. On le disait intelligent, réfléchi, discret, timide, d'une
+sobriété, d'une tempérance exceptionnelles, économe, facile à émouvoir à
+la pitié, et d'une simplicité qui contrastait avec l'ostentation
+habituelle de sa mère. On craignait qu'il n'inclinât vers l'Islamisme:
+il comptait plusieurs musulmans dans sa parenté, allait rarement à
+l'église et affectionnait les locutions et les allures des cavaliers du
+Wora-Himano, où prévalaient la religion et les m&oelig;urs musulmanes.
+Cependant on espérait encore en lui. Depuis quelques mois, il tenait en
+personne ses plaids, présidés jusqu'alors par ses officiers, et les
+opprimés, les cultivateurs surtout, le trouvaient accessible à leurs
+plaintes. Tous ses sujets désiraient lui voir prendre en main l'exercice
+du pouvoir; on le savait las de l'impérieuse tutelle de sa mère; mais
+ses serviteurs les plus dévoués craignaient de le seconder dans ses
+tentatives d'émancipation, se rappelant que, dans des circonstances
+analogues, sa vigilante mère l'avait décontenancé et réduit à disgracier
+ses confidents.</p>
+
+<p>Cet état de choses favorisait l'esprit d'indépendance des grands
+vassaux; la régente avait souvent dû les réprimer par les armes; ils
+étaient encore menaçants. La responsabilité de la Waïzoro s'aggravait à
+chaque victoire, et son impopularité augmentait à mesure que son fils
+approchait de l'âge d'homme. Néanmoins, malgré les rébellions, malgré
+les tiraillements, qui énervaient l'autorité, la prépotence acquise par
+la dynastie de Gouksa était telle, que la cour de Dabra-Tabor conservait
+son ascendant sur l'Éthiopie, depuis Moussawa jusqu'à l'Innarya, et
+depuis Wohéni jusqu'à Ankobar, capitale du Chawa.</p>
+
+<p>Comme il a été dit plus haut, pendant les quelques années qui
+précédèrent le démembrement effectif de l'Empire, les Empereurs avaient
+attribué au Ras Bitwodded, ou Grand Connétable, Gouverneur du Bégamdir,
+une sorte de suprématie sur plusieurs Dedjazmatchs, qui devinrent ainsi
+les vavasseurs ou arrière-vassaux de l'Empire. Les successeurs de Tallag
+Ali, s'appuyant sur ce précédent, ont prétendu à l'hommage de tous les
+Gouverneurs de l'ancien Empire, et, selon les circonstances, ils ont
+cherché à faire prévaloir par les armes cette prétention, point de
+départ de toute leur politique. Cette politique consistait à prévenir ou
+à dissoudre les ligues que formaient naturellement les Gouverneurs du
+Tegraïe, du Samen, du Lasta, du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir et du
+Dambya, dont les forces réunies eussent été plus que suffisantes pour
+balayer, sans combat, du Bégamdir, une famille étrangère, entachée, aux
+yeux des indigènes, de son origine musulmane.</p>
+
+<p>Lors de mon arrivée dans le pays, la suzeraineté effective du Ras Ali
+s'étendait sur les plus riches contrées; ses principaux feudataires
+étaient:</p>
+
+<p>Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho, Gouverneur du Damote, du Metcha et de l'Ybaba;</p>
+
+
+<p>Le Fit-worari Birro, fils du Dedjadj Guosche, Gouverneur de la plus
+grande partie du Gojam;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Ahmédé, Gouverneur du Wora-Himano, du Wadla, du Dawonte et
+d'une portion du Wallo;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Farès Aligaz, Gouverneur de l'Idjou et d'une partie du
+Lasta;</p>
+
+<p>Le Wagchoum Wacen, Gouverneur du Wag, du Tcharatch-Agaw et de la
+meilleure partie du Lasta;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Ceddet, Gouverneur de l'Armatcho;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Deureusso, Gouverneur de Erbabe, de Basso et de quelques
+districts du Gojam;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Béchir, Gouverneur du Délanta, des districts voisins du
+Wallo et de l'Amara;</p>
+
+<p>Le Dedjadj Brillé, Gouverneur de l'Amara;</p>
+
+<p>Enfin, quelques Dedjazmatchs répartis dans les gouvernements du
+Bégamdir.</p>
+
+<p>De ces leudes ou vassaux, le moindre en importance était le Dedjadj
+Deureusso, qui se rendait à l'appel de son suzerain à la tête d'un
+contingent de 5 à 6,000 hommes, et le plus important, le Dedjadj Ahmédé,
+qui en conduisait, dit-on, près de 40,000. On estimait qu'en convoquant
+le ban et l'arrière-ban, Ali devait rassembler une armée d'au moins
+140,000 hommes. Mais depuis la régence de la Waïzoro Manann, la fidélité
+des grands vassaux n'était que précaire; les Dedjazmatchs Farès, Guoscho
+et Conefo donnaient le plus à craindre.</p>
+
+<p>Aligaz Farès, parent éloigné du Ras, gouvernait un pays difficile,
+dont les habitants aimaient la guerre, et où il était très-populaire;
+quatre fois vaincu par l'armée d'Ali en bataille rangée, il était tombé
+deux fois aux mains des vainqueurs; mais il avait été réintégré, grâce à
+sa famille toujours unie, grâce aussi à son habileté politique et aux
+séductions de son esprit.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho tenait par sa mère à la famille impériale; son
+père, le Dedjadj Zaoudé, Gouverneur du Gojam, du Damote, de l'Agaw
+Médir, du Metcha et de l'Ybaba, était mort captif du Ras Gouksa, contre
+lequel il avait combattu plusieurs années pour son indépendance. Le
+Dedjadj Guoscho, quoique réduit au gouvernement du Damote, du Metcha et
+de l'Ybaba, était encore redoutable. Princes, gens d'église et
+cultivateurs, tous le tenaient en grande considération, tant à cause de
+sa haute naissance que de la bonté de son caractère.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir, séparé du
+Bégamdir par des frontières indécises au point de vue militaire, eût été
+peu à redouter, malgré ses forces importantes et son esprit indépendant,
+mais il passait pour être ligué secrètement avec le Dedjadj Guoscho,
+pour lequel il professait une amitié dévouée.</p>
+
+<p>Telles étaient à cette époque les conditions générales de la
+puissance de la maison de Gouksa.</p>
+
+<p>Environ huit ans avant l'avénement d'Ali, le Dedjad Oubié usurpa les
+droits de son frère Meurso au gouvernement du Samen, et s'accrut bientôt
+de tout le pays situé entre Gondar et le Takkazé, à l'exception
+toutefois de la petite province d'Armatcho. Afin de mieux assurer son
+indépendance, il avait conclu avec le Dedjadj Sabagadis, Gouverneur de
+tout le Tegraïe, une alliance offensive et défensive; mais sommé par le
+Ras Marié de venir lui faire à Dabra Tabor sa visite de foi et hommage,
+il s'y refusa, fut surpris, battu et fait prisonnier par le Ras Marié,
+qui le réintégra immédiatement dans son gouvernement, à condition qu'il
+marcherait sur-le-champ avec lui, en qualité de vassal, contre son
+ancien allié Sabagadis.</p>
+
+<p>Le Ras Marié envahit le Tegraïe avec toutes ses forces; Oubié
+conduisait l'avant-garde. La bataille eut lieu à Feureusse-Maïe; le Ras
+y périt, léguant la victoire à son armée. Sabagadis fut mis à mort, le
+lendemain, et en retournant vers le Bégamdir, les grands feudataires
+donnèrent à Oubié l'investiture d'une portion du Tegraïe. Le Dedjadj
+Kassa, fils de Sabagadis, restant en possession d'une notable partie du
+gouvernement de son père, Oubié conclut avec ce nouveau rival une
+alliance qu'il transgressa presque aussitôt. Les hommes éminents du
+clergé intervinrent; ils amenèrent les rivaux à une réconciliation, et
+Oubié prit pour femme la s&oelig;ur du Dedjadj Kassa. Mais il ne put
+contenir ses projets de conquête, et, après des alternatives de paix
+armée et d'hostilités sans importance, il venait, pendant mon séjour à
+Gondar, de vaincre dans une bataille le Dedjadj Kassa et de s'emparer de
+sa personne. Oubié se trouvant ainsi maître incontesté du pays, depuis
+Gondar jusqu'à la mer Rouge, pouvait réunir désormais une armée
+inférieure en nombre, disait-on, à celle du Ras, mais redoutable à cause
+de la quantité de ses armes à feu. Il protestait, il est vrai, de son
+obédience au Ras Ali, lui envoyait des présents, mais trouvait des
+prétextes pour se dispenser de faire à Dabra Tabor la visite annuelle de
+rigueur pour tout vassal; il s'attachait à capter par ses soins et ses
+libéralités la Waïzoro Manann et les membres du conseil de régence; il
+entretenait des intelligences avec Ali Farès, le Dedjadj Conefo et
+d'autres feudataires de son Suzerain, et il les excitait à la rébellion
+contre cette maison de Gouksa qui, disait-il, finirait par réduire
+l'Éthiopie à l'Islamisme.</p>
+
+<p>Cependant, l'opinion que le Ras allait prendre en main son pouvoir
+s'accréditait; on présageait que son premier acte serait de sommer le
+Dedjadj Oubié de venir à Dabra Tabor, et, en cas de refus, qu'il
+marcherait contre lui. On parlait aussi de la défection du Dedjadj
+Guoscho, dont le fils Birro, Fit-worari ou général d'avant-garde du Ras,
+faisait déjà ombrage à son Suzerain. Cet état de choses causait une
+inquiétude générale, suspendait les relations de province à province, et
+empêchait les caravanes de trafiquants d'entreprendre des expéditions
+lointaines.</p>
+
+<p>Nous partîmes pour Dabra Tabor. Comme le Lik Atskou, à cause de son
+âge, ne pouvait voyager qu'à petites journées, nous n'y arrivâmes que le
+quatrième jour.</p>
+
+<p>Le village de Dabra Tabor, situé au sud de Gondar, à une distance de
+cette ville de 130 kilomètres environ, en raison des sinuosités de la
+route, prend son nom de la petite montagne du Tabor, sur le flanc de
+laquelle il est assis. Les prédécesseurs d'Ali avaient choisi cette
+localité à cause de sa position centrale et avantageuse au point de vue
+militaire, et à cause de l'abondance de ses pacages, de sa chasse et de
+l'agréable fraîcheur de sa température. En y rentrant, après leurs
+expéditions toujours heureuses, ils congédiaient leurs grands
+feudataires et y tenaient leur cour avec une garde qui variait, selon
+les éventualités, de deux à dix mille hommes. Le Ras Ali affectionnait
+Dabra-Tabor et y séjournait tout le temps qu'il n'était pas en campagne.
+La grande plaine située au pied de la montagne lui servait à jouer au
+mail et au djerid ou jeu de cannes, à essayer ses chevaux et à passer
+ses revues, lorsque, selon l'usage, à la Maskal ou fête de l'Invention
+de la Croix, tous ses vassaux se rendaient auprès de lui. Au nord du
+village, et sur la partie culminante de la montagne, deux grandes
+enceintes concentriques, formées d'un fort clayonnage renfermaient
+plusieurs vastes huttes rondes éparses, où il demeurait avec une partie
+de son service; les huttes construites en clayonnage étaient recouvertes
+de toits coniques en chaume. Il y avait la maison dite des chevaux,
+celle des cuisinières, celle de l'hydromel, celle des orfèvres, celle du
+confesseur et des clercs, tant écrivains que légistes, celle du trésor
+qu'on disait être ordinairement dégarni, et enfin la demeure de la femme
+du Ras et de ses suivantes favorites. En dehors des enceintes, se
+dressaient sans ordre seize à dix-sept cents maisons, huttes, cases de
+toutes dimensions, quelques tentes même, où demeuraient les officiers et
+soldats de service, les compagnies de fusiliers, les courtisans, tous
+ceux enfin qui vivaient habituellement auprès du Ras.</p>
+
+<p>Nous mîmes pied à terre à l'entrée de la première enceinte, au milieu
+d'une foule remuante et clameuse. La façon pittoresque et hardie dont la
+plupart étaient enhaillonnés de leurs toges, les chevelures tressées,
+les poses fières, les gestes mâles, l'absence de têtes grises, tout
+indiquait des hommes de main, apprentis pillards au service des
+seigneurs. C'étaient des pages, des soldats, espèces de menins qui les
+accompagnent partout et toujours, veillant sur eux, partageant leurs
+joies et leurs chagrins, toujours prêts à recevoir leurs confidences ou
+leurs ordres, à l'église, à table, en marche, partout, dormant auprès
+d'eux, incarnés enfin à ces patrons dont ils empruntent les qualités et
+les vices, dont ils connaissent mieux les affaires et prennent les
+intérêts avec plus de vigilance qu'eux-mêmes. En échange de leur
+dévouement, ils reçoivent des investitures et des positions, qui les
+mettent souvent à même de devenir à leur tour les protecteurs ou même
+les patrons de leurs premiers maîtres. Il y avait là des servants
+d'armes ou porteurs du bouclier et de la javeline du maître; d'autres
+portant des estramaçons, sorte d'épée à deux tranchants, à poignée
+cruciale garnie d'argent, qu'on porte à l'épaule dans de longues housses
+écarlates, devant les Dedjazmatchs et certains chefs de haute marque;
+des palefreniers; des fusiliers avec leurs carabines à mèche, leurs
+cartouchières à pulvérin pendant; mules richement enharnachées; chevaux
+de combat piaffant sous leurs housses écarlates; boucliers aux
+brillantes lamelles d'argent, de vermeil ou de cuivre; javelines et
+sabres de toutes formes; dards effilés et tragules, lorillarts,
+esclavines et zagayes, coutelas, bancals, lattes, cimeterres et harpés à
+l'antique. Ici, un groupe de paysans, aux cheveux courts, guettant le
+moment propice pour se plaindre de quelque avanie; là, des bouffons,
+bouffonnant au milieu des rires; des pieds poudreux de tout acabit; des
+chiens en laisse se hargnant; des pages émerillonnés, la toge en loques,
+se glissant partout, se picotant, se bravant entre eux ou chantant
+pouille à quelque passant malencontreux.</p>
+
+<p>À notre apparition, tout ce monde fit silence et m'entoura avec une
+curiosité fort peu respectueuse. Le Lik Atskou échangea quelques paroles
+avec les huissiers, et heureusement ils nous laissèrent pénétrer dans
+l'enceinte; là, le spectacle était tout différent. Environ trois cents
+hommes, quelques-uns debout, d'autres accroupis sur le sol poudreux,
+conversaient par groupes: leurs toges fines et blanches, les couvraient
+de la tête aux pieds; leur maintien annonçait l'aristocratie: c'étaient
+les maîtres de ce monde bruyant laissé au dehors. Tous portèrent les
+yeux sur nous, mais avec une curiosité polie. Nous nous assîmes par
+terre, et le Lik envoya un de ses suivants parlementer avec l'huissier
+de faction à la porte de la deuxième enceinte, afin qu'il fit prévenir
+le Ras de notre arrivée. J'eus tout le temps d'observer: quelques-uns
+des personnages avaient les traits d'une distinction remarquable;
+presque tous, l'allure assurée que donne l'habitude du commandement. On
+me désigna les plus notables: quelques Dedjazmatchs et quelques chefs de
+bandes nombreuses: les huissiers leur témoignaient une déférence
+particulière. Les autres chefs entraient seuls, le sabre au côté; mais
+eux étaient admis avec quelques suivants, un servant d'armes tenant leur
+bouclier et leur javeline, et un page portant à l'épaule leur sabre
+enveloppé d'une housse écarlate. Tous ces chefs, grands et petits,
+étaient occupés à faire leur cour, qui consistait à envoyer par les
+huissiers leurs civilités au Ras. Les plus zélés y passaient la journée:
+les autres s'y présentaient matin et soir, pour lui faire souhaiter
+bonne journée et bonne nuit. Lorsque l'armée était dispersée depuis
+quelque temps, les vassaux directs du Ras se rendaient pour une
+quinzaine de jours à Dabra-Tabor, afin de se retremper à l'air de la
+cour, ou pour hâter la solution de quelque procès ou de toute autre
+affaire pendante.</p>
+
+<p>Cependant, les huissiers ne faisaient aucun cas de nous; une grande
+heure durant nous attendîmes en vain un mot du Ras. Le Lik Atskou prit
+de l'humeur et se leva en me disant tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en, mon fils. Un homme de mon caractère est mal
+venu dans une cour où les soudards tiennent le haut bout. Viens chez la
+Waïzoro Manann.</p>
+
+<p>La demeure de la Waïzoro était à deux cents mètres de là. Sitôt
+arrivés, le Lik fut introduit, et quelques minutes après, un eunuque
+vint me dire d'entrer.</p>
+
+<p>La maison consistait en un vaste toit conique de chaume reposant sur
+un mur circulaire en clayonnage revêtu de bauge, et sur douze
+colonnettes, ou troncs d'arbres, plantées en rond à l'intérieur, à
+environ deux mètres du mur de pourtour. Ce mur formant la cage de la
+maison était de trois mètres de haut, et le diamètre intérieur de dix à
+onze mètres. L'intérieur n'était éclairé que par deux portes sans
+vantaux, et percées à l'opposite l'une de l'autre; la principale était
+garnie extérieurement d'une vieille toge de soldat en guise de portière,
+l'autre, plus étroite et réservée au service, éclairait au fond de la
+maison l'entre-colonnement faisant face à l'entrée, où la Waïzoro se
+tenait derrière un rideau.</p>
+
+<p>Quatre ou cinq jeunes hommes, la toge ajustée selon la plus stricte
+étiquette, étaient debout contre les colonnettes, immobiles comme des
+statues, les pieds enfouis dans l'épaisse jonchée d'herbes vertes qui
+tapissait le sol.</p>
+
+<p>Je saluai; une grosse voix sombrée m'arriva de derrière le rideau:
+c'était la Waïzoro qui me souhaitait la bienvenue. Je pris place à côté
+du Lik, assis à la turque sur une natte par terre; la tête basse et
+l'oreille tendue, il causait avec la même animation que s'il eût été
+face à face avec son interlocutrice. Il était en veine, et, à en juger
+par les rires fréquents de la Waïzoro, elle goûtait fort son entretien.
+Plusieurs fois, je compris qu'il était question de moi; mon drogman
+n'avait pas été admis, mais le Lik n'était point en peine de faire les
+honneurs de ma personne. Je connaissais déjà ces réceptions faites à
+travers un rideau. À Gondar, il était d'usage que l'Itchagué reçût
+ainsi; mais lorsque je l'allais voir, il avait la gracieuseté de lever
+pour moi un coin du voile. La Waïzoro m'ayant offert des
+rafraîchissements que je refusai, me dit de passer auprès d'elle; et une
+jeune naine toute difforme tint le rideau afin que je pusse m'insinuer
+le plus discrètement possible.</p>
+
+<p>Sur un haut alga, garni d'un tapis d'Anatolie, la princesse était
+assise à la turque, entre deux larges coussins recouverts de taies
+écarlates tombant jusqu'à terre. Sa chevelure, crêpée avec soin,
+encadrait avantageusement un front large et haut qu'éclairaient de
+grands et beaux yeux, intelligents et doux; les plis de sa toge lui
+cachaient coquettement le bas du visage, qui perdait une grande partie
+de son charme, lorsqu'en parlant elle découvrait sa bouche disgracieuse.</p>
+
+
+<p>De l'autre côté du rideau, le Lik nous servit d'interprète. La
+Waïzoro s'étonna de ce qu'avec un extérieur si peu fait, selon elle,
+pour les fatigues et les intempéries, j'eusse pu venir de pays si
+lointains.</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, dit-elle, des hommes comme cela doivent fondre au
+soleil.</p>
+
+<p>Le Lik s'échauffa pour prouver la supériorité physique et morale des
+Européens ou hommes rouges, comme ils nous appellent: il prit ses
+preuves dans l'histoire d'Alexandre, et dans l'Histoire Sainte, passa au
+Bas-Empire et aboutit à l'éloge de la valeur française, reconnaissant,
+il est vrai, que la Bible ne mentionne notre nation que d'une façon fort
+obscure; mais, pour confirmer son dire, il offrit de faire venir à Dabra
+Tabor une femme très-âgée, esclave en Égypte à l'époque du débarquement
+du général Bonaparte, femme connue, disait-il, pour son discernement et
+sa véracité. La princesse, quoique peu convaincue, se tint pour
+satisfaite; et le Lik me dit en arabe:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez le feu à une solive, il en sortira une flamme; mais
+prêchez-la, il n'en résultera rien.</p>
+
+<p>La Waïzoro me fit des questions sur les Françaises, mais ne
+s'intéressa que faiblement au récit de nos usages et de nos m&oelig;urs.
+Elle regretta qu'on nous eût refusé la porte du Ras, nous donna une de
+ses suivantes pour nous introduire chez lui, et nous dit de revenir
+auprès d'elle sitôt notre visite faite.</p>
+
+<p>Nous retournâmes chez le Ras. Les huissiers ne voulurent rien
+entendre; la suivante de la Waïzoro entra seule et revint bientôt,
+accompagnée d'un page chargé de m'introduire avec mon drogman seulement.
+Le Lik, me voyant contrarié de son exclusion si formelle, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en préoccupe pas; entre; sois réservé, observe tout, et
+tu comprendras que je ne perds rien à rester dehors.</p>
+
+<p>Je trouvai le Ras assis sur un tapis persan, devant quelques tisons
+qui fumaient au milieu de la pièce parsemée de fanes odorantes; une
+vingtaine de favoris étaient debout autour de lui. Il avait les beaux
+yeux de sa mère, le front étroit, pauvre, les traits agréables
+d'ailleurs, rien qui fît présumer une intelligence ou des passions
+actives, mais une grande bienveillance que semblaient confirmer ses
+manières. Il me considéra avec curiosité et me demanda tout d'abord mon
+âge.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le quatrième Cophte que je vois, dit-il; celui-ci du
+moins pourrait être mon compagnon: nous avons même âge, et il ne me fait
+pas peur comme cet autre avec ses yeux garnis d'un vitrage.</p>
+
+<p>Il me pria si courtoisement d'ôter mon turban, que j'y consentis, et
+il exprima son contentement de ce que je n'avais pas les cheveux roux,
+comme tous mes compatriotes, disait-il. Selon l'usage, je me levai, et,
+prenant des mains de mon drogman une pièce de mousseline pour turban, je
+l'offris au Ras. Ce présent, d'une médiocre valeur pour le pays, fut
+reçu avec la plus grande courtoisie. Je lui dis que si j'étais resté si
+longtemps dans sa ville de Gondar sans venir lui présenter mes hommages,
+c'est que j'avais toujours compté sur le départ de la caravane pour
+l'Innarya, qui selon l'habitude, devait passer non loin de Dabra Tabor.</p>
+
+
+<p>&mdash;Innarya est bien loin, dit-il, et tu auras à traverser des
+contrées bien barbares. Arrête-toi ici; vis avec moi; tu auras des
+chevaux, une femme, des pays à gouverner, des fusiliers pour te précéder
+et de braves cavaliers pour te faire escorte. Reste, et sois un frère
+pour moi.</p>
+
+<p>Je me confondis en remercîments et je promis de revenir après avoir
+exécuté les projets d'exploration arrêtés avec mon frère. Il voulut me
+faire présent d'un cheval, d'une mule, d'une carabine à mèche. La
+proposition de ce dernier objet fit dire à son oncle le Dedjadj Béchir,
+musulman renommé pour ses exploits de guerre et sa grande beauté
+physique:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Seigneur voudrait faire revenir l'eau à la rivière; les
+carabines ne viennent-elles pas du pays de cet étranger?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit le Ras.</p>
+
+<p>Et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis disposé à ne te rien refuser. Penses-y, et demande-moi
+ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Là-dessus, il reprit sa conversation avec ses favoris.</p>
+
+<p>Nous étions dans une maison plus vaste que celle de la Waïzoro, et
+construite sur le même modèle. Quatre chevaux, attachés dans les
+entre-colonnements, la tête tournée vers le centre de la maison,
+jouaient avec l'herbe amoncelée devant eux; je leur tournais le dos;
+l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entrée, finit par
+happer mon turban, et s'ébroua en l'emportant dans ses dents; je
+ressaisis prestement ma coiffure.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les
+chevaux?</p>
+
+<p>Cet incident rétablit la conversation avec moi.</p>
+
+<p>Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il
+s'intéressa à ce que je lui dis de l'équitation et de l'élève des
+chevaux en Europe et en Arabie, et il me congédia enfin, en me
+recommandant de revenir le voir le lendemain.</p>
+
+<p>Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y établit avec nous.
+Dans la soirée, je descendis sur le champ de man&oelig;uvre: le Ras,
+sans toge, et vêtu seulement de haut de chausses et d'une petite
+ceinture, y jouait au mail; un triquet recourbé à la main, il courait
+pieds nus après le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses
+soldats. En raison même de l'élévation de leur pouvoir, les princes
+jeunes et bons sentent le besoin de s'en dépouiller par moments pour se
+rapprocher des autres hommes, l'homme étant, malgré tout, ce qu'il y a
+de plus intéressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait
+à se confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait fréquemment à découvrir
+des injustices commises en son nom; aussi, les opprimés, découragés par
+l'avidité de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent
+parvenaient à lui faire entendre leurs plaintes, malgré les gardiens que
+la Waïzoro Manann postait aux abords du champ de man&oelig;uvre, pour
+empêcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des étrangers.</p>
+
+<p>Le jour suivant, à pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes.
+Environ six cents cavaliers, partagés en deux camps, se chargeaient à
+fond de train, s'évitaient, se poursuivaient, rusant et évoluant de
+toutes manières, tantôt individuellement, tantôt par escouades, tantôt
+en masse, et se lançant, en guise de javelines, de longues verges ou
+même de lourds bâtons. Ils esquivaient ou se dérobaient par voltes,
+virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et
+poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers
+résonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs
+maîtres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgré la fièvre du
+jeu, les accidents étaient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs
+chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans
+grâce; en revanche il lançait la canne à des distances considérables.</p>
+
+
+<p>Il régnait à Dabra Tabor une animation inaccoutumée, causée par
+l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prétextes,
+mais au fond, mus par leur impatience d'être fixés relativement aux
+bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On
+pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubié ou
+contre le turbulent Ali Farès, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj
+Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras
+manifestât sa volonté par la publication d'un ban. Les maisons ne
+suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces
+circonstances procurèrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux
+amis qu'il n'espérait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait
+plus, et il semblait qu'après l'humiliation essuyée publiquement à la
+porte du Ras, il fût bien aise de m'avoir pour témoin des égards
+respectueux dont il était l'objet. Matin et soir, nous étions invités au
+repas de la Waïzoro Manann, toujours éprise de la conversation de mon
+spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un
+ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un également de chez le
+Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passâmes huit jours à
+cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau à
+rester auprès de lui, et, malgré le soin que je pris de lui en témoigner
+ma gratitude, il me parut devenir réservé avec moi. Toutefois, en me
+congédiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'étendue
+de ses États.</p>
+
+<p>Nous reprîmes la route de Gondar. Le deuxième jour, après avoir
+cheminé la matinée, nous nous reposions à l'ombre d'un arbre lorsque le
+Lik, qui saluait et questionnait tous les passants, apprit que le
+Dedjadj Guoscho traversait l'Abbaïe, et que son avant-garde campait déjà
+près de la rivière Goumara, dans le Fouogara, à une petite journée de
+nous. Transporté de joie à cette nouvelle, il me pressa vivement de
+profiter de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi
+puissant, son ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de
+l'Éthiopie. Mais j'étais désireux de regagner Gondar, car il était bruit
+que la caravane pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement;
+d'ailleurs, le Dedjadj Guoscho devait être prévenu contre moi. Environ
+deux mois auparavant, sur le rapport exagéré des cures que j'opérais à
+Gondar, il m'avait fait prier de venir traiter son fils aîné, frappé
+depuis longtemps d'une espèce d'aliénation mentale, et, afin de me
+débarrasser plus tôt des instances de ses messagers, j'avais omis de
+leur offrir l'hospitalité, ce qui était un manque d'égards envers lui.
+J'engageai le Lik à l'aller voir et à me laisser rentrer à Gondar.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma
+vie, sans jamais abandonner un compagnon, pour tenter à moi seul une
+aventure agréable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon
+a maître; puisqu'il te faut aller à Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il
+pas avec la permission de Dieu?</p>
+
+<p>Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialité pour le Lik,
+fut touché de sa résignation, et me fit observer que c'était presque
+malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant
+fête de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espéré obtenir
+de lui quelques secours pécuniaires. Je m'empressai de dire à mon
+indulgent Mentor que s'il lui répugnait tant de me laisser rentrer seul,
+moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutôt que de
+lui causer à la fois un chagrin et un dommage.</p>
+
+<p>Il m'écoutait bouche béante, riait, regardait nos gens, enfin il
+m'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes
+fils, et, quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes désirs comme
+tu t'inclines devant ceux d'un vieillard déchu comme moi! C'est que,
+vois-tu, ce prince est un honnête chrétien, intelligent, généreux.
+Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu'à présent que des bandits; tu
+verras en lui un véritable prince. Cette maison de Gouksa est une
+caverne d'usurpateurs, de renégats; celle de Guoscho-Zaoudé est bâtie
+sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais à ce que tu pusses
+emporter une idée favorable de ce qu'a été notre malheureux pays.</p>
+
+<p>Et se tournant vers mes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, vous autres, comme nous allons être bien reçus.
+Ne craignez rien; c'est ici tout près, un sentier en plaine et des
+sources partout.</p>
+
+<p>Jusqu'à mon drogman, tous nos gens étaient gagnés par sa joie.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'avais refusé à deux reprises de connaître le Dedjadj
+Guoscho; je croyais inutile de me présenter devant lui, et cependant je
+devais partager si longtemps son orageuse destinée!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch6"></a><a href="#tch6">CHAPITRE VI</a></h2>
+
+<p class="suj">LE DEDJADJ GUOSCHO.&mdash;ADIEUX AU LIK
+ATSKOU.&mdash;SOURCES DU FLEUVE BLEU.&mdash;ARRIVÉE À DAMBATCHA.</p>
+
+
+<p>Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le
+centre du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres
+pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous
+aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée
+Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent
+se baigner pendant l'été seulement, car au printemps et en automne, les
+fièvres rendent l'endroit inhabitable.</p>
+
+<p>Nous apprîmes que le Prince s'y arrêterait quelques jours pour
+prendre des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il
+était là avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la
+disposition de son suzerain, il voulait être en mesure d'intimider au
+besoin la Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara
+prenait d'ailleurs une grande portée politique: en confirmant l'autorité
+du Ras, il contraignait le Dedjadj Oubié d'ajourner ses projets
+ambitieux contre le Bégamdir; car, jusqu'alors, ce dernier espérait
+l'avoir pour allié et détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo
+et quelques autres grands feudataires.</p>
+
+<p>On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l'Est à l'Ouest et se
+trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres;
+nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes
+frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des
+soldats, nous convînmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu'à ce
+que le Lik m'envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs
+m'ayant aperçu s'empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les
+issues, s'échappèrent des essaims d'hommes courant de mon côté. Les
+premiers s'arrêtèrent pour me considérer à distance convenable; les
+autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment,
+je me trouvai enveloppé d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du
+vertige de la curiosité; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient,
+se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant
+se rétrécit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai
+assis, la figure dans les mains, m'attendant à être étouffé par cette
+masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me
+cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un
+moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait
+convulsivement; je suffoquais.</p>
+
+<p>Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffées d'air frais qui
+m'arrivèrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du
+Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce
+monde. Celle qui m'avait si énergiquement couvert de son corps,
+haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs;
+puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié
+glorieuse, moitié confuse, elle s'en alla. C'était une jeune et grande
+fille, d'un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés
+et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.</p>
+
+<p>Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sauvages ça fait! s'écria-t-il en s'affaissant sur ses
+talons.</p>
+
+<p>Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il
+m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais
+&oelig;il, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses
+compatriotes, dont l'intense curiosité pouvait, d'après leur croyance,
+me devenir fatale.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront
+avant de le voir, criait-elle, à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande
+tente qu'on referma soigneusement. Le maître de la tente, l'Azzage
+Fanta, espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il était
+heureux de me céder la place d'après l'ordre du Prince; que ma porte
+serait gardée, et qu'il me laissait son page favori, pour veiller à tout
+ce que je pourrais désirer.</p>
+
+<p>Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir
+deux cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre
+d'eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est
+apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l'insécurité du
+pays détourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant même
+la maturité; de plus, les propriétaires seraient l'objet d'exactions
+ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d'Aksoum, on
+voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a
+environ trois siècles; leur culture eût été abandonnée, si les princes,
+qui tiennent à grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie
+à leurs convives, n'eussent pris ces deux localités sous leur protection
+spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent
+bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques églises, mais
+presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs importés de
+l'Arabie.</p>
+
+<p>Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères
+rien qu'à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur
+contenu; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions
+monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de
+lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais
+voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux
+la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.</p>
+
+<p>Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus
+aimables. Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de
+satisfaction; on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous
+soupâmes de compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.</p>
+
+
+<p>Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me
+recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj
+Oubié: une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par
+les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de
+cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les
+autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place
+s'élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons,
+l'une blanche, l'autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on,
+de ceintures prises sur l'ennemi dans une récente campagne au sud du
+Gojam; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les
+chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui
+servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses
+repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se
+retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait être seul ou en petit comité
+avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier,
+soulevant discrètement le rideau, m'introduisit.</p>
+
+<p>Le sol était couvert de joncs frais et d'herbes odorantes; à terre,
+sur une grande peau de b&oelig;uf au pelage blanc moucheté de noir, le
+Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait
+avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils
+pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un
+chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de
+leur maître; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui,
+supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré
+verticalement d'une large bande de la crinière d'un lion, ainsi que son
+sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne à boire; à un autre
+pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux
+étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d'heures ordinaires
+des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la
+verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'éclat
+de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et
+d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour
+attendre l'impression que je produirais sur son hôte, tout formait un
+ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.</p>
+
+
+<p>Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir à côté du
+Lik. On introduisit mon drogman.</p>
+
+<p>&mdash;Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure
+que les hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées
+étrangères; mais quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait
+surpasser celle que nous éprouvons en voyant chez nous pour la première
+fois un enfant de cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a
+touché terre. Aussi, tu excuseras l'impatiente curiosité de mes soldats,
+qui n'a rien de malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as
+refusé de venir en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous
+t'eussions connu comme aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous
+t'accueillons, rendant grâces à Dieu d'avoir changé le cours de tes
+projets.</p>
+
+<p>Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empêché de me
+rendre à sa première invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es
+préoccupé du départ de la caravane pour l'Innarya.</p>
+
+<p>Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences
+durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances
+éclosent, se mesurent et s'échangent.</p>
+
+<p>Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et
+nous passâmes dans la grande tente, où il s'installa sur un alga élevé
+recouvert d'un tapis turc.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho, âgé d'environ cinquante ans, était grand et de
+belle prestance, gros sans obésité; mais la partie inférieure de son
+corps paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les
+attaches fines et la main d'une élégance féminine, le teint brun cuivré,
+la tête volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d'une beauté
+de contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes
+délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands
+yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure; ses
+dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette;
+ses joues plates, larges, dénuées de barbe.</p>
+
+<p>Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement
+dominateurs; son regard réservé laissait deviner une certaine
+complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût
+voilée de cette impassibilité qui convient à l'exercice d'un haut
+pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu'active, de
+la finesse, de l'enjouement, un manque de décision joint à l'entêtement,
+l'esprit d'aventures, l'intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne
+souvent ceux qui ont la responsabilité des événements et des hommes.</p>
+
+
+<p>Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers
+composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en
+vermeil, entremêlés de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare.
+Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux
+engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d'une émeraude; ce
+bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l'Inde. Une longue
+épingle d'or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa
+chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe; en sa qualité
+de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits
+cônes d'or enfilés.</p>
+
+<p>Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer
+les deux personnages mandés.</p>
+
+<p>Le premier s'avança en se découvrant respectueusement la poitrine,
+s'inclina profondément et s'assit sur un tabouret placé pour lui au pied
+de l'alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses
+cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa
+poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur
+persistante; il ressemblait d'une manière frappante à Henri IV. Son
+regard assuré était celui de l'homme éprouvé par les évènements; sa
+parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de
+bien dire.</p>
+
+<p>Le second, homme d'environ quarante ans, très-grand, aux larges
+épaules, aux allures franches et décidées, avait le teint d'un bistre
+foncé, la chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large,
+les traits d'une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants
+d'esprit; il était laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait
+Ymer Sahalou; il était de naissance princière et tenait le rang de
+<i>Fit-Worari</i> ou chef d'avant-garde, première dignité de l'armée,
+toujours confiée à un homme de guerre d'élite. L'autre s'appelait
+Filfilo; il était <i>Blaten-Guéta</i>, ou premier Sénéchal du Prince, et
+beau-père d'Ymer Sahalou.</p>
+
+<p>On s'entretint d'abord avec des formes cérémonieuses; mais bientôt
+l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de
+Jérusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps,
+sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le
+Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons
+mots et les jovialités défrayaient les cours de l'Éthiopie, le Lik
+Atskou enfin, le beau diseur et le savant.</p>
+
+<p>Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas le premier Européen que je vois: étant en Wallo,
+j'en ai hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa.
+J'en ai vu aussi en Bégamdir: des ouvriers en métaux, disait-on, ou des
+vendeurs d'orviétan; et il m'a semblé que je ne pouvais avoir rien de
+commun avec eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous
+sommes gens à nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel
+n'exhale-t-il pas son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais!
+N'importe, peut-être deviendrons-nous frères; en attendant, je t'offre
+mon amitié; donne-moi la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends
+pas pour un compagnon ordinaire; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras
+peut-être que je vais vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme
+au premier venu; tout le monde te dira que le c&oelig;ur et le cheval
+d'Ymer sont toujours prêts à partir de pied ferme.</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori
+me faire ces avances. J'y répondis comme je pus et je me retirai
+enchanté de cette première visite.</p>
+
+<p>Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque
+et leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués
+les péripéties de la vie militaire, tout en eux m'avait frappé au point,
+que je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.</p>
+
+<p>Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses
+principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à
+stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers défendaient ma
+porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les
+curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils
+aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.</p>
+
+<p>Je répondis que je n'étais pas médecin; qu'on attribuait à tort cette
+qualité à tout Européen; que chez nous, comme partout, le véritable
+savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus
+souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir
+équivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-créance; afin
+de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'était fait,
+j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le
+jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.</p>
+
+<p>Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je
+l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions à l'église de Saint
+Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jugeras de son état; tu trouveras peut-être quelque remède,
+et, en tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route
+de si tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en
+Gojam, visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu'elle passera sur
+mes terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est
+venu d'au delà de Jérusalem aux sources de l'Abbaïe. Après avoir scruté
+les feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l'herbe
+jusqu'aux astres, il s'écria, dit-on, que ces sources étaient douées de
+vertus merveilleuses; qu'elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que
+le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement;
+tu dois être curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te
+sera loisible d'y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.</p>
+
+
+<p>Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables présents
+joignirent leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire
+tout ce qui dépendrait d'eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik
+Atskou vint à mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné
+notre congé, nous repartîmes pour Gondar.</p>
+
+<p>Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête
+ininterrompue pour le Lik Atskou, fête d'esprit et fête de bons
+morceaux. Chemin faisant, il en rappelait les moindres détails avec des
+commentaires si intéressants, qu'à l'écouter nos gens oubliaient les
+fatigues de la route; et bien qu'il évitât de faire mention de la
+circonstance la plus sensible pour lui, il tournait autour avec
+complaisance de façon à nous laisser comprendre qu'il emportait
+l'assurance que le Prince lui donnerait, sous peu, les preuves de sa
+libéralité. Aussi ne cessait-il de faire l'éloge du Dedjadj Guoscho et
+des Gojamites, au détriment du Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens
+incivils, disait-il, processifs et sourds aux paroles d'anciens comme
+lui. Reprenant le sujet de l'Européen venu aux sources de l'Abbaïe, il
+m'apprit qu'il s'appelait Yakoub; que les contemporains de son père
+parlaient beaucoup de lui; que sa conduite et ses manières l'avaient
+fait classer dans la noblesse; qu'il était juste, brave, bon cavalier,
+adroit tireur, ami du peuple et homme de bien en tout. Je n'eus pas de
+peine à reconnaître dans ce Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce,
+et je saluai sa mémoire. De même que le titre d'homme de bonne
+compagnie, celui d'homme de bien ne s'acquiert pas en tous pays par les
+mêmes manières d'être; chaque peuple le donne d'après un type variable
+résultant de ses besoins sociaux, de ses passions et de son caprice,
+bien plus souvent que de la raison morale pure. La religion, comme son
+nom l'indique, a cela de bienfaisant, qu'en ramenant à un type moral
+unique, elle relie dans une commune aspiration les races et les sociétés
+qui, livrées à leurs seuls instincts, tendent à diverger, à devenir
+étrangères, puis ennemies. Car plus encore que les individus, les
+nations tendent à l'égoïsme, à l'isolement, aux défiances et aux
+jalousies; et philosophes et législateurs n'ayant rien trouvé dans nos
+horizons qui puisse atténuer la prédominence de ces principes
+destructeurs, c'est au delà de la terre qu'il faut aller chercher, c'est
+en dehors d'elle qu'il faut trouver le point d'appui pour soulever
+l'homme et le faire progresser dans un système moral qui le rapproche de
+l'éternel foyer, afin que les peuples, éclairés de plus en plus,
+reconnaissent le but suprême et la solidarité de leurs destins.</p>
+
+<p>La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes
+religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un
+patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les
+m&oelig;urs autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à
+mépriser ou à craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants
+envers le voyageur, à moins toutefois qu'il ne soit chrétien; en ce cas,
+ils l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu'il
+dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les
+facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui
+reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels
+qu'ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d'arriver à ce
+résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact
+de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il étudie; car c'est
+sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les
+sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits.
+Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s'en retourner au
+plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d'étranges méprises.
+Son ignorance ou son dédain des m&oelig;urs et des usages, ou son zèle
+intempestif à s'y conformer le mettent également dans un jour faux, qui
+l'expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés: il subira
+des situations qu'il n'eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il
+porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même
+que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme
+une empreinte après elle. Quelqu'injuste que cela puisse paraître, ses
+discours, ses actes et jusqu'à son maintien font préjuger de ses
+compatriotes, et la faveur ou le blâme qu'il s'attire s'étend jusqu'à
+eux. À mesure qu'il s'écarte des routes battues, il assume une
+responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie; il lui incombe, sous
+peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et
+s'il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu'il a
+semé la fraternité entre les hommes.</p>
+
+<p>Ces réflexions, que m'inspiraient les derniers échos de la réputation
+en Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma
+reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature
+bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur
+ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses
+successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.</p>
+
+<p>Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en Éthiopie est
+celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent
+au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le
+commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme
+en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave
+dans l'Yemen; il y resta plusieurs années, mettant à profit son
+infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il
+arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l'<i>Amarigna</i> et le
+<i>Guez</i>, deux langues qui découlent de l'Arabe, et étonna par
+l'éloquence de son enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs
+dignitaires, des grands vassaux, l'Empereur lui-même, dit-on, ainsi que
+l'héritier présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d'entraîner
+plus efficacement ses sujets à abjurer le schisme d'Eutychès, manifesta
+en cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome.
+Après la cérémonie, Paëz prit congé de l'Empereur, pour rentrer à son
+couvent de Gorgora, près du lac Tsana; le peuple en grand nombre
+l'accompagna pour lui faire honneur, jusqu'à la sortie de Gondar. Quand
+il se trouva seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa
+mission sur la terre était accomplie, et il entonna le <i>Nunc
+dimittis</i>. Arrivé à Gorgora, il fut pris d'un accès de fièvre, se
+coucha et mourut. Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint
+Paëz, et ils continuèrent son &oelig;uvre; mais un fort parti s'étant
+formé contre eux, ils furent persécutés, expulsés du pays, et le
+catholicisme fut proscrit.</p>
+
+<p>S'il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur
+personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le
+public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les
+Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz,
+dont ils racontent la légende suivante:</p>
+
+<p>Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa
+barbe, d'un rouge ardent, était comme une flamme; il se disait prêtre,
+et par sa conduite il l'était; il parlait le Guez et connaissait tous
+nos livres et la théologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs,
+femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous
+accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége; sa parole
+était comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'Évangile, c'était
+debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l'égard d'un
+messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre étant le
+messager de Dieu, c'était bien le moins d'user envers lui de ces marques
+de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la
+terre. Ce qu'il avançait, il l'affirmait avec autorité. Le clergé ne
+pouvant le confondre s'émut d'envie, provoqua des troubles et le fit
+expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnèrent jusqu'à
+Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons aller avec toi, ô notre Père; et qu'importe que
+ton navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Haïmanote n'a-t-il
+pas étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu'à Jérusalem?
+Nous avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il
+commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.</p>
+
+<p>Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta
+longtemps en extase, et s'étant relevé, il dit à ses disciples:</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela ne doit pas être; je vous laisse ici; sans vous, les
+sillons se refermeraient.</p>
+
+<p>Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ô Dieu, si j'ai enseigné la vérité, rends manifeste
+l'injustice de mes persécuteurs; si ma bouche a propagé le mensonge ou
+l'erreur, que cette mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les
+monstres des abîmes!</p>
+
+<p>Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et
+leur jeta cette parole:</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur
+reçut dans les eaux du Jourdain? Méditez-là-dessus.</p>
+
+<p>Et le navire s'éloigna. C'est à Dieu de savoir, ajoutent les
+Éthiopiens, si nos pères furent blâmables d'expulser ce savant
+théologien: toujours est-il qu'il nous a jeté en s'éloignant cette
+redoutable question d'où sont sortis le doute, la zizanie et les
+controverses sans issue, qui nous divisent encore aujourd'hui<a
+id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a
+href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote10"
+ name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a
+ href="#footnotetag10">(retour)</a> Cette question est célèbre en
+ Éthiopie, non-seulement parmi les ecclésiastiques de tous les ordres,
+ mais encore parmi les laïques, et les diverses solutions qu'on lui a
+ données ont dessiné autant de sectes, ou pour mieux dire, autant de
+ partis, qui s'entrehaïssent. Dans la plus grande partie du Tegraïe, on
+ croit que le Saint-Esprit s'unit et se confondit avec l'humanité de
+ Notre-Seigneur, le mot <i>Towahadeh</i>, qui est ici sacramentel,
+ comporte ces deux significations, et la croyance religieuse du Tegraïe
+ est appelée: <i>Towahadou</i>. Le vulgaire dit aussi <i>Karra</i>, mot
+ qui signifie couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une
+ fente au côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un
+ petit couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en
+ former qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces
+ éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos idées
+ européennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit que
+ recevoir l'onction (<i>tekubba</i>) du Saint-Esprit, d'où ceux-ci sont
+ tous appelés <i>Kenbat</i>. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même
+ dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu'en recevant le
+ Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit dans
+ le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c'est-à-dire du Père
+ dans l'Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on arrive
+ logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois fois; ces
+ derniers sectaires sont donc appelés: <i>Sost ludet</i>, c'est-à-dire:
+ trois naissances; et selon un théologien d'Europe, leurs paroles, si
+ bizarres au premier aspect, ont été d'abord inventées et sont encore
+ aujourd'hui très-souvent employées pour voiler aux yeux de leurs
+ compatriotes le fond de leur religion, qui serait identique avec celle
+ de Rome. Ces trois interprétations ont enfanté des sous-sectes dont le
+ nombre s'élève à près d'une trentaine. Ceux qui se rappellent
+ l'histoire du Bas-Empire et les discussions subtiles qui passionnaient
+ les Grecs de cette époque, comprendront l'acrimonie des discussions
+ analogues en Éthiopie. Beaucoup d'Éthiopiens font par humilité leurs
+ prières à la porte de l'église, dont ils baisent ensuite le seuil,
+ pour témoigner de leur foi respectueuse. On raconte que dans le
+ Tegraïe un passant s'éloignait après s'être conformé à ce pieux usage,
+ quand le curé lui demanda par précaution à quelle foi il
+ appartenait.&mdash;Je suis <i>Kenbat</i>, dit l'étranger.&mdash;Vil
+ hérétique, reprit le curé, tu as profané mon église!&mdash;Et s'armant
+ d'une hache, il enleva soigneusement toute la partie du bois qu'il
+ croyait contaminée par les lèvres du passant.</p>
+</blockquote>
+
+<p>À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au
+Dedjadj Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'était emparé
+traîtreusement de sa personne, au moment où il se présentait à Dabra
+Tabor. Deux jours plus tard on assurait au contraire que le Dedjadj
+Guoscho, parti nuitamment avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor
+et emmené la Waïzoro Manann, prisonnière. On parlait aussi de la
+rébellion du Dedjadj Conefo, et les Gondariens n'osaient plus sortir de
+la ville. Pour dissiper ces alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un
+ban, par lequel il menaçait de sévir contre les propagateurs de fausses
+nouvelles, et annonçait que le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés
+à Dabra Tabor, avait rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.</p>
+
+
+<p>Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l'arrivée du Lidj
+Dori, fils du Dedjadj Guoscho, escorté d'une bande de 1,500 hommes. Ce
+jeune prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l'église de Saint
+Tekla-Haïmanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dressé une belle
+tente pour le recevoir.</p>
+
+<p>Le Lidj Dori, âgé d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande
+pureté, mais son regard atone et l'expression d'imbécillité de sa bouche
+faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui
+l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne
+répondait que rarement. Les notables s'empressèrent d'aller le saluer et
+de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes
+sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et
+quelques amphores d'hydromel, et en ma qualité d'habitant de la ville,
+je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte
+furent hébergés chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement
+du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs,
+relevant du Dedjadj Conefo, lié d'amitié, comme on sait, avec le Dedjadj
+Guoscho.</p>
+
+<p>Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à
+une ablution d'eau froide, consacrée préalablement par des prières, et,
+je crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le
+seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les
+diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le
+miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement,
+le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l'accompagnaient me
+pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m'y décidai
+d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins
+que de remettre à l'automne leur expédition en Innarya.</p>
+
+<p>En faisant mes visites d'adieu à l'Itchagué et aux notables de ma
+connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je
+laissais à Gondar, pour servir mon frère, s'il arrivait avant mon
+retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.</p>
+
+<p>J'étais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de
+la peine à quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'était toujours montré
+si paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison,
+demanda un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour mot. Il
+me donna ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois
+pour rabrouer mes gens qui s'impatientaient.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais
+&oelig;il; en Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de
+préférence, comme tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à
+la cour d'un prince sans pareil en Éthiopie; il est homme de bien, mais
+ne t'étonne pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est
+d'être entourés de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire.
+Peut-être bien cherchera-t-il à t'attacher à sa fortune; reste avec lui,
+si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques
+magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir
+faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu
+jouiras; les flatteries et les piéges t'entoureront; sois discret,
+réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer
+parfois dans ton c&oelig;ur pour t'inspirer des idées de France. Notre
+pays est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d'un pays de
+richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te
+garde!</p>
+
+<p>Je m'éloignais, lorsqu'il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me
+retrouveras plus.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes: le premier jour, nous
+couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar;
+le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas
+voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous
+fit loger à distance du camp, ce qui m'empêcha de saluer ce Dedjazmatch,
+qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire
+sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le
+Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya,
+sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le
+Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois
+cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient
+les villages par leur indiscipline.</p>
+
+<p>En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de
+cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres; sa terre
+noire, profondément crevassée pendant l'été, était littéralement
+couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs
+localités; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont même très-sujets
+à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les
+Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs,
+colères et portés à la guerre; ils vivent dans des hameaux épars çà et
+là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l'abondance.</p>
+
+<p>Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l'église
+jouit d'un droit d'asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le
+principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement à nous héberger
+qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.</p>
+
+<p>J'avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais,
+lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et
+son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats,
+brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs
+thèmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans
+l'assemblée. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions
+probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé
+Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d'annoncer
+qu'Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin
+de traiter plus avantageusement avec son suzerain.</p>
+
+<p>L'idée d'avoir le spectacle d'un combat ne m'étant pas trop
+désagréable, je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais
+quand je rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme.
+On me dit qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de
+laisser le jeune Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du
+combat, et que, pour ne point encourir à mon sujet les reproches du
+Dedjadj Guoscho, il avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste,
+de tenter l'aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté
+de l'importance qu'on attachait à ma conservation, je regrettai d'avoir
+dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le
+chant du coq, et l'on commençait à s'inquiéter sur leur sort.</p>
+
+<p>Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint
+nous annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'était personnellement
+distingué; nos gens avaient peu souffert: après un combat de peu de
+durée, Aceni était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite,
+laissant aux mains des nôtres environ quatre cents prisonniers.</p>
+
+<p>Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille
+criaient famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à
+profusion.</p>
+
+<p>Des cavaliers arrivèrent successivement: leurs javelines tortuées;
+leurs arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers
+attestaient leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de
+leurs chevaux d'affreuses dépouilles humaines.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l'habitude de
+pratiquer l'éviration sur l'ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur
+vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire
+jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'éteindre leur race entière.</p>
+
+
+<p>En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des
+musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout
+contre les chrétiens. Aujourd'hui, que la force est à la chrétienté, ils
+sentent qu'ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du
+droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et,
+lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces
+actes qui font frémir l'Europe, ils s'empressent de les désavouer, et
+l'opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la
+cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus
+civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on
+l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors portée de cette opinion publique de
+l'Europe qui pèse sur lui, l'obsède et en a fait cet être rusé,
+astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de
+nos coreligionnaires, et les leurre de l'espérance de sa transformation,
+on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme
+implacable, et on ne s'étonne plus que, dans cette lutte sans témoins,
+au centre de l'Afrique, il ait osé entreprendre d'effacer le
+christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de
+plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop
+souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s'habituèrent à
+déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites
+depuis. C'est un phénomène étrange et qu'on retrouve en tous pays, que
+la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu'ils réprouvent
+eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et
+tous néanmoins s'en rendaient coupables à l'occasion; mais dès le
+lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces
+de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d'en parler. Mes
+représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l'influence de ces idées
+généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement
+jusqu'aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus
+de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement
+admis qu'un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un
+ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s'opérait plus
+lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre
+d'ennemis qu'ils ont tués, et sont autant de titres à l'avancement.</p>
+
+<p>Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entrée,
+chantant en ch&oelig;ur une espèce d'embatérie. Le Lidj Dori fut placé
+sur un haut alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué
+ou fait des prisonniers, vinrent l'un après l'autre débiter leur thème
+de guerre devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses
+armes, desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes,
+pour raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortége
+obligé, arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des
+civières.</p>
+
+<p>Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire
+la sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s'abstiennent de
+viande, de lait, de beurre, d'&oelig;ufs, et, dans quelques provinces,
+même de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et
+ils s'abstiennent de boire jusqu'à ce moment, excepté le samedi et le
+dimanche, où ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'à
+l'état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée
+<i>nouk</i>, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur
+propre témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent
+aucun fruit et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de
+jeûne, à quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches,
+de fèves ou d'autres grains, et fortement relevées d'épices qui les
+aident à manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime
+en buvant d'une bière épaisse nommée <i>tchifko</i>, faite avec de
+l'orge et d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent
+habituellement que de l'hydromel, font alors usage de cette bière, qu'on
+dit être fort nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à
+table, boivent du miel auquel on n'a ajouté que l'eau strictement
+nécessaire à la déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le
+moindre retard leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le
+miel pris de cette façon fait supporter plus facilement le jeûne du
+lendemain. Les prêtres accordent la dispense ou confirment sans
+difficulté les décisions individuelles prises dans les cas dits
+d'urgence. Néanmoins, on peut dire que la grande majorité des Éthiopiens
+observe le jeûne du carême, celui d'une quinzaine de jours en l'honneur
+de la sainte Vierge, et celui du mercredi et du vendredi de chaque
+semaine. Les gens rigides s'astreignent de plus au jeûne dit des
+Apôtres, qui dure près de deux mois, et à d'autres jeûnes dont
+l'ensemble forme près de la moitié de l'année. Montesquieu attribuait
+aux jeûnes des Éthiopiens leur infériorité dans leurs guerres contre les
+Turcs. Mais ces derniers ont le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon
+compte, j'ai fait campagne avec les Éthiopiens pendant plusieurs années;
+je les ai vus combattre en carême et en d'autres temps, et je n'ai pas
+trouvé que les jours de jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent
+la faim, la soif, les longues marches, avec une facilité telle que, sous
+la conduite d'un chef habile, ils épuiseraient aisément une armée
+turque, sans recourir au combat. Ayant encore moins de besoins que
+l'Arabe, ils ont, comme lui, la faculté de pouvoir passer sans
+transition de la famine aux excès de l'abondance; mais ces qualités, si
+précieuses à la guerre, ne suffisent pas à contrebalancer la grande
+supériorité que les Turcs avaient du temps de Montesquieu, et qu'ils ont
+encore aujourd'hui, par la quantité et la qualité de leurs armes de
+guerre. Sans doute, le courage, comme toutes les vertus, emprunte
+quelque chose à la nourriture; mais heureusement il puise son existence
+à de plus nobles sources.</p>
+
+<p>Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les
+soldats, n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante,
+passèrent une partie de la nuit à boire.</p>
+
+<p>Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine
+quand nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours
+nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans
+l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours
+s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore
+que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la
+couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche
+tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le
+poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait
+engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un
+coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à
+son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les
+oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et
+maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre,
+son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait
+le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser,
+appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant
+nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent
+la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds
+d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes
+attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un
+animal sauvage.</p>
+
+<p>Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la
+guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se
+tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en
+éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la
+moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux
+environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous
+forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent,
+annonçant la présence de l'ennemi.</p>
+
+<p>C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à
+l'approche du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient
+de ce rire particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques;
+plusieurs débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre;
+quelques-uns se recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient
+malgré eux leur incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles
+refrains de chants guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure
+perte. Quoique peu inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous
+attendre, et, profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia
+dans la forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son
+arrière-garde, en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui
+ne blessèrent personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche,
+et, vers le milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle
+Kuddus Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.</p>
+
+<p>Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée
+située entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée
+s'ouvre et s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du
+côté de l'Est, par la réunion des collines.</p>
+
+<p>Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se
+consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait
+m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là.
+Avant le jour, je me mis en marche.</p>
+
+<p>La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une
+végétation pressée, où dominait le gracieux <i>Kerhaa</i> (espèce de
+bambou), et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient
+assez que peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint
+tourbeux, l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands
+étaient revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier
+indiqua l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une
+clairière, et un soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et
+bordés d'une mousse épaisse:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'&OElig;il de l'Abbaïe.</p>
+
+<p>Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins
+bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui
+les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent
+à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me
+démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent
+perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux
+mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long
+intervalle.</p>
+
+<p>&mdash;Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au c&oelig;ur de
+la terre.</p>
+
+<p>Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes
+sauvages. Je me disposais à faire un tour d'horizon à la boussole et à
+observer la latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant
+absolument à tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous
+repartîmes aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de
+Kouellèle Kuddus Mikaël.</p>
+
+<p>Le nom de Guiche Abbaïe, qu'on donne aux sources mêmes, s'étend aussi
+au district qui les renferme, ainsi qu'à la montagne la plus saillante
+parmi celles qui forment cette vallée.</p>
+
+<p>J'étais le troisième Européen qui atteignait l'emplacement de ces
+sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les
+quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du
+fleuve célèbre qui en découle. Après l'avoir côtoyé et enjambé plusieurs
+fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et
+humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes,
+et la facilité avec laquelle s'élève un conflit d'opinions relativement
+à l'élection d'un cours d'eau principal du milieu d'un réseau de
+tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable
+origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder
+comme raison déterminante l'étendue relativement plus grande du bassin
+d'un des affluents? S'en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus
+éloignée de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du
+courant? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif
+des eaux, ou enfin ne se fixer que d'après la dénomination acceptée par
+les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble
+avoir été motivée par des raisons opposées? Mais je laisse ces
+questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître,
+à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre; ce qui
+m'importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l'Abbaïe,
+c'était l'étude des populations qu'il fallait traverser pour les
+atteindre.</p>
+
+<p>En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l'Abbaïe se
+dirige d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer
+dans le lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et
+en contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du
+Metcha. Près de Bahar-Dar, l'Abbaïe débouche du lac sous la forme d'un
+large déversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et
+rétréci, il sépare du Gojam, d'abord le Bégamdir, puis l'Amhara, l'Ahio,
+le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et
+l'Amourou. Plus bas, il sépare l'Agaw-Médir et les nègres qui
+l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche,
+pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak,
+le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc,
+et quelle que soit l'opinion des géographes en amont, ces derniers
+s'accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant
+sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve
+Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote,
+le Metcha et l'Agaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique
+de Gojam, forment au milieu de l'Éthiopie une vaste presqu'île terrestre
+dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos
+compagnons, qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle
+nous avions accompli notre longue marche; ils n'avaient compté,
+dirent-ils, nous revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en
+pays relevant du Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été
+prévenu, je m'en serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants,
+qui accouraient sur notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites
+journées, sans précaution et en marchant à la débandade; en approchant
+de leurs villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous
+fûmes bientôt réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir
+quitté Guiche Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le
+Dedjadj Guoscho, et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous
+masquait la ville.</p>
+
+<p>Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et
+demander la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la
+victoire sur Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville
+qu'un va-et-vient continuel: des amis envoyaient à mes compagnons des
+toges, des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre
+ou des sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des
+chevaux frais, des boucliers relevés d'ornements en cuivre ou en
+vermeil, des selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser
+l'éclat de notre petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'être
+baigné dans un ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches
+rouges, un pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et
+enfin une toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance.
+Les chefs se mirent en selle; les soldats, déposant leurs toges, se
+rangèrent en masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas
+gymnastique, précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.</p>
+
+<p>La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et
+l'arrivée d'un Européen étaient des appâts plus qu'ordinaires pour la
+curiosité des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se
+pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du
+Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle,
+s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire.
+Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et,
+s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra
+seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.</p>
+
+
+<p>La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras,
+était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace
+libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga,
+dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la
+place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de
+l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt
+ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à l'affaire contre Aceni
+paradèrent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant
+leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des
+ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le
+nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui
+leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura
+longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place,
+était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.</p>
+
+<p>Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans
+une jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et
+coquette; une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un
+petit alga garni d'un tapis était au fond; afin de me soustraire aux
+curieux, deux eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la
+Waïzoro Sahalou, femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la
+part de sa maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient
+les mets que je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que
+tout ce qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de
+ses suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le
+Prince, à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui.
+Comme j'achevais à peine, je m'excusai; mais il me fit dire que,
+dussé-je, malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander
+des viandes à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis
+qu'il était mon hôte, qu'en ma compagnie.</p>
+
+<p>On m'attendait pour le <i>Benedicite</i>. Le Prince m'indiqua un
+tabouret à la tête de son alga; je sus plus tard que deux personnages
+jouissaient seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant
+qu'on mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit
+l'hydromel, et se prolongèrent durant une couple d'heures. Les restes de
+la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui,
+debout, avaient assisté au repas; quelques-uns étaient en loques; ils
+reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place.
+Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque
+de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de
+gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même
+table, et de devenir ainsi les compagnons ou <i>comites</i> du Prince,
+dans l'acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit
+les grâces; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs
+amphores vides; on emporta la table, et l'huissier fit évacuer la
+maison, à l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle
+intime. Les pages prennent alors le service; un huissier reste à
+l'intérieur, mais chargé seulement de la porte; une femme de confiance
+tient l'amphore d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du
+maître ou de ceux à qui il accorde nominativement un pareil honneur. La
+conversation devient familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire
+règne la plus franche gaîté.</p>
+
+<p>Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après
+une étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères,
+imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa
+nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous
+aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage
+tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les
+m&oelig;urs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de
+la Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.</p>
+
+<p>Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de
+l'attention. Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de
+justes bornes la curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures.
+La nuit était très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je
+songeais aux incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le
+bruit que faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la
+consigne. C'était un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait
+me tenir compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu
+l'arabe, circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur,
+le Prince ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman
+particulier. Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et
+prétendait, vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les
+m&oelig;urs, la langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre
+autres choses, s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion;
+il me dit qu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs,
+et d'un prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du
+Dedjazmatch qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur,
+et quelques instants après un page m'apporta ce message:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois,
+du moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya
+trois peaux de lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux
+que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hôte dont le premier
+désir a été satisfait.»</p>
+
+<p>Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette
+attention, le page revint avec deux autres peaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu'une pèlerine
+en peau de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus
+intrépides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te
+les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi
+la plus belle.</p>
+
+<p>Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis
+dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en
+apprenant quel usage j'avais fait de son présent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il,
+puisque vous faites litière de ce qui est la décoration de nos plus
+vaillants; mais puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi,
+le mieux est que tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras
+du choix.</p>
+
+<p>Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec
+bienveillance:</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu
+désirais avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel
+m'apprendront les souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits
+me révéleront ceux que tu feras en rêve.</p>
+
+<p>Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels
+il m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier
+était toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise;
+l'autre, joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux
+recherchèrent mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:</p>
+
+<p>&mdash;Que Monseigneur assure à Mikaël<a id="footnotetag11"
+name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> qu'Ymer
+est ici pour lui complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que
+j'ai; qu'il choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour
+moi un nouveau prix!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote11"
+ name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a
+ href="#footnotetag11">(retour)</a> C'était de mes noms celui que
+ j'avais pris, comme étant familier aux Éthiopiens.</p>
+</blockquote>
+
+<p>&mdash;Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que
+tu possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.</p>
+
+
+<p>Et, s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie
+pas à ce gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout
+propos. Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air
+raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre
+Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour,
+chacun s'évertue à te prouver du dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée<a id="footnotetag12"
+name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>!
+reprenait Ymer, est-ce que Monseigneur ne congédiera pas ce
+pronostiqueur? Fâcheux beau-père! Ah! pourquoi sa fille était-elle si
+jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une orpheline; c'est un conseil d'ami
+que je te donne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote12"
+ name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a
+ href="#footnotetag12">(retour)</a> Un cavalier pénétra dans l'asile
+ de Martola Mariam, en Gojam, malgré la défense de l'abbé, et il en
+ sortait après avoir commis quelque acte de violence, lorsque son
+ cheval s'abattit sous lui et lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le
+ relevèrent, qu'au moment de l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle
+ était dédiée l'église de l'asile) lui était apparue dans les nuages
+ avec un visage courroucé. Le peuple y vit un miracle, et l'église est
+ connue aujourd'hui sous la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises;
+c'étaient des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes
+s'aimaient sincèrement.</p>
+
+<p>L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs; il n'avait
+auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec
+leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire
+leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui
+entretenait une grande animation à Dambatcha.</p>
+
+<p>La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour
+s'informer de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez
+elle. Le Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer
+beaucoup de réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je
+voulais, autant que possible, me tenir à l'écart de la vie intime de mes
+hôtes. Le Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus
+pas lieu de m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro,
+qui se préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être.
+Elle disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes s&oelig;urs,
+elle devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu
+de famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence
+aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche,
+dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus
+délicate.</p>
+
+<p>Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je
+l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda
+si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une
+lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne
+montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire
+attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable
+pour lui, le Prince se contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour le moment
+du combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays
+montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.</p>
+
+
+<p>Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne.
+Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu
+tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression
+éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités
+de ma nouvelle monture:</p>
+
+<p>&mdash;Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner
+avec moins de fatigue.</p>
+
+<p>De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais
+de ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois
+il ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait
+servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie
+bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de
+clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le
+cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me
+conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en
+avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes
+honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de
+Polémarques indépendants s'attribuant le droit de les conférer;
+néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un
+semblable harnais.</p>
+
+<p>Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement,
+partageant mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec
+le Prince, Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais
+croître mon affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait
+des notables curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais
+des m&oelig;urs, des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les
+autres nations; je leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres;
+je leur apprenais que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France,
+et que cependant ma qualité de Français me protégeait depuis notre
+territoire jusqu'au Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à
+quel point les forces des puissances chrétiennes de l'Europe étaient
+supérieures à celles de l'Islamisme et de l'Asie entière. Ils me
+répondaient:</p>
+
+<p>&mdash;Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous
+assuraient le contraire; mais il doit en être comme tu dis; les paroles
+du Livre n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le
+monde?</p>
+
+<p>Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez
+eux et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me
+questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente.
+Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me
+regardait; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par
+déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie
+personnelle.</p>
+
+<p>Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon
+voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable,
+et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre
+des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à
+Dambatcha, où, de même qu'à Gondar, ils habitent un quartier séparé de
+la ville; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du
+Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient même
+leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit
+un soir, après souper:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à
+charge.</p>
+
+<p>Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était
+agréable, et qu'à mon retour de l'Innarya j'espérais, s'il le trouvait
+bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il
+consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo,
+Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de
+rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on
+envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin
+un silence qui me pesait.</p>
+
+<p>&mdash;Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux
+auspices, le sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du
+Gojam n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excité leur
+intérêt, et mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai
+hâte de terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour
+causer avec toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude.
+Nous espérions d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment,
+que nous te sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon
+nos moyens, de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à
+l'idée de sa durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous,
+non pour regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens
+grossiers, ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne
+cherche pas, en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est
+plus d'une façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous
+paraît la moins prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue
+fera naître chez ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurité du
+paganisme; on dit même qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice
+humain. Ces trafiquants musulmans auxquels tu veux te joindre te
+trahiront à la première occasion; et quand cela ne serait pas, ta
+manière d'être est inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos
+yeux d'infamie, ne fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es
+venu de si loin, dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de
+notre pays? Tu ne nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos
+sources, et tu ne parles pas encore notre langue, et la tienne nous est
+inconnue. Moi qui serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune
+et trop absorbé par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos
+pays une connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que
+moi, et qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes
+instruits que nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner,
+et des théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages
+connaissant les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays,
+viendront s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les
+choses de notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations,
+nous accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré
+tout, le désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que
+nous poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu
+notre armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance,
+j'ai vécu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conservé des
+relations amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te
+recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans
+les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas
+de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël; tu dois sentir que tu
+as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en
+t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.</p>
+
+<p>Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu'en quittant
+famille et patrie pour voyager, j'avais plus compté sur la protection de
+Dieu que sur celle des hommes, et que j'étais d'autant plus sensible à
+l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insensé de méconnaître
+ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion
+d'une curiosité inexpérimentée; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance
+sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y
+faire introduire par les alliés qu'il y avait conservés.</p>
+
+<p>À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses
+familiers s'entreregardaient. Quand j'eus terminé, le Dedjazmatch
+inclina légèrement la tête; puis se redressant sur son alga, il donna
+l'ordre de faire entrer le monde, et il commença l'expédition des
+affaires avec son calme habituel.</p>
+
+<p>Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro
+Sahalou.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch7"></a><a href="#tch7">CHAPITRE VII</a></h2>
+
+<p class="suj">CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS<a id="footnotetag13"
+name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, DITS
+GALLAS, DU KOUTTAÏE ET DU LIBEN.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote13"
+ name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a
+ href="#footnotetag13">(retour)</a> Ce mot, dont la composition
+ ressemble à celle du mot hidalgo, veut dire fils d'homme. Ilmorma fait
+ Oromo au pluriel; mais pour simplifier l'introduction dans notre
+ langue de ce terme de relation, je formerai le pluriel d'Ilmorma en
+ ajoutant un <i>s</i> au singulier, ce qui du reste ne serait pas
+ inintelligible pour les indigènes.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p>Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire
+une campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour
+j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un
+timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux
+qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch.
+Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en
+Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il
+voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il
+ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou
+Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la
+campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à
+neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à
+quelques milles de la ville.</p>
+
+<p>Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la
+vie militaire éthiopienne.</p>
+
+<p>L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou
+deux javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est
+rond, comme le <i>clypeus</i> romain, et garni d'un umbon ou partie
+proéminente au centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les
+sabres sont de deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de
+la cavalerie légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à
+deux tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres,
+et recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux
+tranchants, rappelant beaucoup le <i>harpé</i> des gladiateurs thraces.
+La poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune
+sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge,
+sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme
+de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1
+mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a
+une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une
+grande variété de formes; on y retrouve l'<i>espafut</i> longue, large,
+à deux tranchants, la <i>framée</i>, la <i>demi-pique</i>, la
+<i>guisarme</i>, la <i>tragule</i>, l'<i>esclavine</i>, le <i>carrel</i>
+et la <i>zagaye</i>. L'extrémité inférieure de la hampe est garnie d'une
+spirale en fer qui sert de contre-poids et de frette.</p>
+
+<p>Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les
+demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils
+très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau
+cheval.</p>
+
+<p>Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou
+semelles, recouvertes de peau de b&oelig;uf verte et rasée. Ces
+planchettes, espacées parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont
+reliées entre elles par un arçon droit à courbet et un troussequin faits
+d'un bois très-léger recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de
+quatre à six pouces. Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme
+l'étrier antique, ne permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de
+mouton garnie de sa laine sert de coussinet et empêche les planchettes
+de blesser le dos du cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en
+basane, fendu au troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et
+tombe de chaque côté du cheval en deux longues pointes. Une croupière,
+une sangle et une poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère
+que nos selles de course. La tête du cheval est garnie d'un licol en
+cuir dont la longe est passée à l'arçon, et d'une têtière sans
+sous-gorge. Une lanière étroite, partant du fronteau à la muserolle,
+soutient quatre ou six petites rondelles en laiton poli, qui ballottent
+sur le chanfrein et miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors,
+semblable à celui des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les
+rênes sont comme celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge.
+Chaque cavalier porte suspendue sous son tapis de selle une bougette
+contenant un tranchet, quelques fines lanières et une alène pour
+raccommoder au besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent
+aussi à l'arçon un faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à
+cheval en fauconnier, c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé
+hors-montoir. Cette habitude provient de ce que, portant le bouclier au
+bras gauche, ils ne pourraient commodément saisir la crinière en se
+présentant par le côté gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens
+portent le sabre au côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le
+manche, d'un pied de long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en
+cuir de b&oelig;uf: il excite aussi son cheval du talon, mais ne porte
+jamais d'éperons. La plupart des chevaux ont un collier de petites
+chaînettes et une sonnaille qui ne les quitte jamais. La taille des
+chevaux ne dépasse guère celle de nos chevaux de dragons; leur ossature
+est un peu plus forte que celle des chevaux du Nedj, au type desquels se
+rapporte évidemment l'ensemble de leurs formes et même de leurs allures.
+Comme eux, ils sont doux, familiers, entrent en fougue à la moindre
+provocation, et reprennent subitement leur calme au gré du cavalier. Les
+éleveurs éthiopiens, bien moins stricts que les Arabes dans le choix des
+producteurs, ont laissé dégénérer leur race chevaline. Le cheval
+éthiopien est rustique, sobre, mais il mange trop d'herbe et pas assez
+d'orge; il ne porte aucune ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon
+cheval pour le combat, quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de
+ses ancêtres asiatiques les premiers chevaux de guerre du monde.</p>
+
+<p>Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou
+deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du
+bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la
+<i>harasse</i> des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et
+le fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est
+motivée par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant
+du côté gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par
+un ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le
+corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement
+d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc
+gauche à blesser le col de sa monture.</p>
+
+<p>Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à
+mèche. Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des
+mèches prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement
+un bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité
+d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ
+un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine,
+lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de
+cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent
+d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en
+est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour
+tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent
+aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez
+bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en
+fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent
+d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme
+de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont
+en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou
+kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir
+remplacent les capucines.</p>
+
+<p>À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est
+constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa
+javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un <i>enkassé</i>
+ou fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par
+une forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus
+pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu
+porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre,
+il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui
+conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et
+tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert
+à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour
+construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter
+les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la
+campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes
+les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux
+Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à
+la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au
+même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et
+une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.</p>
+
+
+<p>De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des
+Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en
+vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et
+diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20
+centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane
+doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix
+hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est
+faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au
+moyen d'une espèce de <i>lemnisque</i> écarlate; elle ne se donnait
+qu'aux cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait
+la peine du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à
+l'ennemi. Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré
+plusieurs fois le premier dans des lignes ennemies, recevait du chef
+d'armée une bande de la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de
+fixer à l'umbon de son bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant
+une retraite, recevait une queue de lion qu'il portait également à son
+bouclier; et celui qui avait tué un lion avait droit d'y accrocher
+également la peau d'une des pattes de devant armée de ses griffes.</p>
+
+<p>Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des
+pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire,
+en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes
+d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en
+argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en
+combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de
+nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un
+combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul
+le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil,
+comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon
+de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui
+remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de
+couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de
+leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille
+de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.</p>
+
+<p>Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la
+plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec
+laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont
+distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en
+argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont
+celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus
+de valeur.</p>
+
+<p>Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang,
+formaient une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre,
+n'ayant qu'une ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de
+l'entrée de la tente du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des
+huttes, toutes tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de
+selle, les sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets,
+formaient comme un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la
+tente du Prince, se trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière,
+trois tentes en bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores
+d'hydromel; les divers services du Prince étaient encore loin, me
+dit-on, d'être au complet. Devant la sellerie, autour d'un énorme feu,
+ses quatre chevaux et ses trois mules mangeaient leur herbe, sous la
+surveillance de palefreniers et d'un piquet de fusiliers; une autre
+troupe de fusiliers et des pages se chauffaient, ou dormaient autour
+d'un grand feu, devant sa tente; celle de la Waïzoro était enveloppée
+d'une obscurité discrète, qui laissait à peine distinguer les eunuques
+de garde. Les hennissements des chevaux et des mules, le tapage qu'ils
+faisaient en s'entrebattant, et les cris et la rumeur qui s'élevaient du
+camp, cessèrent vers le milieu de la nuit, mais le bourdonnement des
+conversations dura jusqu'au point du jour. Les femmes, et il y en avait
+beaucoup, entretinrent cette vie nocturne par leurs travaux et leur
+caquetage; à la lueur des feux, elles s'occupaient de l'émondage des
+grains, de leur mouture ou de celle des condiments qui servent de base à
+leur cuisine, ou bien elles préparaient ces provisions faciles à
+conserver et offrant une ressource durable sous un petit volume. Bon
+nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre avidement des yeux
+ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner le plaisir
+d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les travailleuses.
+Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste, et plusieurs
+fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques bouts-rimés lancés
+à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire qui faisaient
+grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un campement
+entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage de
+préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent
+presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent
+les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le
+plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les
+fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain
+merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes.
+Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait
+paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait
+avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens
+semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une
+aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le
+signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux
+premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe
+foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.</p>
+
+<p>Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une
+animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la
+réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée
+d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne
+faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents
+de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse
+en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et
+les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les
+chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et
+autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du
+maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière
+lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également.
+À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs
+chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets;
+le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages,
+valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions
+prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les
+cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche.
+De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le
+son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de
+quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et
+droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde
+qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque
+de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des
+chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course,
+chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers,
+javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du
+fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant,
+le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait
+la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant,
+réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques
+images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes
+sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie;
+des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles;
+les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses
+entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un
+moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel;
+une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été
+d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits.
+D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies
+qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers
+demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec
+sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et
+d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder
+passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du
+Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses
+compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à
+Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté
+de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et
+impérieux, usité par ceux qui réclament justice.</p>
+
+<p>Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un
+soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin
+aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.</p>
+
+
+<p>Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le
+long de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup
+de petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin
+que le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui
+amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une
+faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le
+plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée
+de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les
+hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et
+l'on entendait dans le lointain un ch&oelig;ur militaire qui grandissait
+en se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le
+brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit
+cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses
+hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche
+également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir
+rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et
+le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers
+étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique
+et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et,
+en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de
+vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et
+s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour
+le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit
+selon l'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.</p>
+
+<p>Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules
+du Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.</p>
+
+
+<p>Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute
+apparence de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant
+étrangers que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une
+expédition contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du
+Gojam, affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que
+la crue prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur
+côté, les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la
+résistance. Afin de leur donner le change sur le point où nous
+traverserions l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires,
+tantôt dans la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben;
+ensuite, revenant sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans
+le centre du Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre
+les Gallas n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence
+entre le Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de
+défendre nos frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas
+ajoutèrent foi à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits,
+et députèrent auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission,
+lui promettre des tributs et se le concilier par des présents consistant
+en chevaux, bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel
+et de beurre. Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage
+à tous ces envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour
+que nous avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées,
+je lui fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus
+d'ennemis contre qui faire campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins
+que tu ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais
+heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux.
+Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de
+m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux,
+tous se ligueront contre nous.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la
+chute de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas
+établis au Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de
+la décadence de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale
+pour la première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est
+et Sud de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord
+et Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à
+l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle,
+il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au
+Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en
+s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont
+fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de
+conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors
+en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un
+retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de
+traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et
+fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont
+répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus
+souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas
+d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que
+d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes
+auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui
+désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en
+Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent
+quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les
+résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs
+ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent,
+par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un
+nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi
+repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque
+désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et
+s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils
+reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières.
+Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec
+leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi
+les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on
+comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans
+le Damote.</p>
+
+<p>Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans
+les guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à
+l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses
+largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce,
+et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il
+finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa,
+originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de
+restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le
+Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître
+Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne
+occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de
+la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda
+pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à
+l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture.
+Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant
+lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la
+même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe,
+et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras
+Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment,
+il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il
+se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse
+que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de
+quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à
+l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite
+pendant qu'il en était encore temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans
+l'avoir combattu.</p>
+
+<p>Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de
+soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit
+dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un
+messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de
+l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa
+prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième
+baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en
+trouvant un dont elle égalait la taille:</p>
+
+<p>&mdash;Que fait ton père? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il travaille aux champs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, père d'Ipsa<a id="footnotetag14"
+name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>! Ce
+fils de paysan est déjà sous le harnais militaire, et mon fils, à moi,
+vit inutile dans le pays d'autrui! Va, dit-il au messager, dis à Guoscho
+qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse en terre chrétienne, et qu'avec
+l'aide de Dieu et du sang que je lui ai donné, il est de taille à
+conduire des combats et à faire parler de lui. Dis-lui que ma chaîne me
+pèse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote14"
+ name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a
+ href="#footnotetag14">(retour)</a> Ipsa était le nom du cheval de
+ guerre de Zaoudé et signifie <i>lumière</i> en langue ilmorma ou
+ galla.</p>
+
+ <p>Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race
+ ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom,
+ qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert à
+ le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas surtout,
+ il est messéant d'appeler un homme par son nom patronymique; on
+ l'appelle en le désignant comme le <i>père</i> de son fils aîné ou de
+ son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler de Zaoudé ou
+ l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de Guoscho, ou bien
+ père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre, chaque guerrier se
+ désignera lui-même d'après cet usage, ou si son père a eu quelque
+ notoriété militaire, il se désignera encore au moyen du nom qu'on
+ pourrait appeler chevaleresque de son père, comme dans cette
+ exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père d'Ipsa!»</p>
+
+ <p>Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne
+ séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent de
+ <i>père</i> l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent
+ <i>ses fils</i>. De plus, le mot <i>père</i> exprime pour eux l'idée
+ de propriété, et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle
+ toge, ils demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge.
+ <i>Père d'Ipsa</i> veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est
+ une conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit
+ ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute
+ société: l'autorité, la paternité et la propriété.</p>
+</blockquote>
+
+<p>À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en
+Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père,
+redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects
+traditionnels que l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il
+appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse
+qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu
+après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à
+fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit
+complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se
+réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de
+maladie, la neuvième année de sa captivité.</p>
+
+<p>Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient
+voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une
+chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs
+m&oelig;urs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au
+pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui,
+grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république.
+Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs
+reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser
+leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant
+mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui
+et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les
+frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous
+nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché
+d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas
+flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles
+enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait
+l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.</p>
+
+
+<p>Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il
+recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses
+troupes, il faisait essayer devant sa tente.</p>
+
+<p>&mdash;En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout
+homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas
+que tu en sois dépourvu.</p>
+
+<p>Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion
+européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse
+désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les
+montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un
+jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait
+avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître,
+il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau
+cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par
+saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et
+entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était
+conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux
+animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de
+ses formes.</p>
+
+<p>Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le
+Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les
+chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas
+encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente,
+un huissier vint de sa part me rendre ce message:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec
+toi? Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées
+sans intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma
+confiance. Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur
+tes gardes?</p>
+
+<p>Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la parole de Monseigneur:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai.
+Tu as vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as
+feint l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon
+écurie et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander.
+Je te l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais
+fixer tes prédilections sur moi.</p>
+
+<p>Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un
+écuyer me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce
+harnais, fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre
+armée. Je sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des
+feux, il me sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne
+fut pas sans appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le
+monter.</p>
+
+<p>Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il
+est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en
+comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de
+ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus
+affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité
+de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une
+dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont
+ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs
+yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social;
+c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais
+déjà contracté, selon les m&oelig;urs du pays, comme un premier
+engagement moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je
+devenais aux yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à
+le suivre, à participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou
+à sa bonne fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée
+jusque-là, j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport
+social avec eux; j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs
+droits; je cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et
+hostile de ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.</p>
+
+<p>La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour
+Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous
+allions décidément envahir le Liben.</p>
+
+<p>Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs
+heures les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes.
+En face de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement,
+à pic en plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben;
+derrière nous se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée
+semblait comme perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi
+à l'écoulement des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont
+arides, brûlées, poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de
+broussailles et d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une
+dentelle d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques
+brises ne s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il
+devient presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils
+brûlent la plante des pieds.</p>
+
+<p>Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage
+de l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort
+nombreux dans le fleuve.</p>
+
+<p>Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam
+et le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son
+lit, encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux
+pluviales et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses
+rives, il ne féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui
+que des maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il
+semble recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours
+dans des profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et
+de l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui
+coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des
+torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont
+infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition
+divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la
+fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le
+surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées
+dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance
+proverbiale depuis l'origine des siècles.</p>
+
+<p>Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde,
+partit avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil
+levant, l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre
+heures des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un
+grand nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et
+richement cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben.
+Là nous attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui,
+dans l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes
+affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant
+derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux
+seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des
+bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la
+marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique;
+prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut
+foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs
+s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les
+fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens
+sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs
+troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus
+rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint,
+et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale
+richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de
+contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous
+les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer
+des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât
+une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du
+terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative
+l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos
+combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes,
+impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.</p>
+
+<p>Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte
+près d'un magnifique <i>warka</i>. Lorsque les trompettes de notre
+arrière-garde nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au
+pillage, et à cette batterie impatiemment attendue, les soldats
+s'élancèrent en poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent,
+se disséminèrent par bandes et disparurent derrière les plis du terrain;
+nous entendions encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà
+plus. Le silence et la solitude où nous restâmes étaient saisissants;
+notre armée s'était dissipée comme par enchantement, laissant derrière
+elle le squelette d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les
+hommes sans armes voués aux bas services, quelques chefs et le
+Dedjazmatch, qui se retira sous sa tente plantée à l'ombre du warka.</p>
+
+
+<p>Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays
+deuga, et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des
+dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les
+troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse
+et spacieuse.</p>
+
+<p>Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que
+l'&oelig;uvre de destruction commençait.</p>
+
+<p>Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions,
+trois cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever
+aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à
+regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous
+perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua
+la façon dont il conduisait la guerre.</p>
+
+<p>Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre
+d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les
+ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants
+n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à
+six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond
+comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de
+meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement
+courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60
+centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer
+large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils
+excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers
+envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie,
+une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une
+portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue
+de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à
+fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et
+surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un
+retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les
+accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des
+Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de
+diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration
+du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que
+ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque
+dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs
+que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une
+surprise de cette nature.</p>
+
+<p>L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le
+souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des
+plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et
+sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus
+chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont
+elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.</p>
+
+<p>Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant
+leurs thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines
+appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins
+et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux
+des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces
+tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui,
+quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du
+soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le
+lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous
+faisons te paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer
+les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils
+éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent
+pas compte; je viens les combattre, ils n'acceptent pas la bataille;
+nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de
+se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats,
+surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une
+part, ce sont des représailles; de l'autre, tu dois savoir que des
+soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que
+lorsqu'ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par
+bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques
+belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre
+eux; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne
+pouvons les atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces
+circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis
+sûr.</p>
+
+<p>Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai
+contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage,
+devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à
+l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu,
+qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le
+malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson
+composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit
+d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par
+interprète le récit suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu,
+et j'ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin,
+je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé
+par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos
+hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont
+incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de
+proie qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma
+famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me
+suis réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a
+conduit, puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit
+entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta
+tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as
+commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les
+voie en mourant.</p>
+
+<p>Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous
+firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru
+le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère
+et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre
+de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute
+la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces
+infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais,
+afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire
+escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre
+leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon
+fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce v&oelig;u
+d'un moribond, que je m'y rendis.</p>
+
+<p>L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples
+qui les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle
+qui adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par
+serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les
+circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez
+les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue
+du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses,
+des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets
+les plus salutaires.</p>
+
+<p>En partant, le blessé me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux
+quelque chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils
+d'hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as
+fait rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants,
+ton frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du
+Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être
+viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des
+bêtes grasses, du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins
+t'accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront
+ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de <i>la toge qui ne s'use
+pas</i> (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive,
+que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie!</p>
+
+<p>La femme, qui était jolie, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon
+mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en
+désignant son beau-frère.</p>
+
+<p>J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du
+Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du
+blessé était désormais considérée comme veuve.</p>
+
+<p>Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les
+woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous
+les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du
+camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources
+dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin.
+Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales
+annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal,
+l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp;
+cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge,
+porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route;
+l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se
+présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu
+d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde
+n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces
+passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre
+déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du
+Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur
+les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient
+vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient
+quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes
+d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes
+sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine
+d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.</p>
+
+<p>Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des
+plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils
+attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré
+les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous
+assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et
+tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou
+des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous
+tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et
+nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se
+voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut
+Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla
+s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être
+écouté:</p>
+
+<p>&mdash;Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue,
+dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi
+aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes
+carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi.
+Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur
+nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour
+promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays,
+entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au
+désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous
+détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu
+écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait
+prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a
+que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos
+enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous
+nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour
+choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux
+vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui
+n'a de valeur que pour ses enfants!</p>
+
+<p>C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en
+armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant
+attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria
+d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se
+présenta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.</p>
+
+<p>Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le
+harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un
+ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il
+froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:</p>
+
+<p>&mdash;Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune,
+n'est-ce pas? Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais
+il ne vous servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à
+javeline.</p>
+
+<p>Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue
+des Gallas:</p>
+
+<p>&mdash;Assurance! voici le prisonnier.</p>
+
+<p>Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des
+projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent
+blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince,
+qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.</p>
+
+<p>Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du
+camp pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés.
+L'ennemi nous cria:</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.</p>
+
+<p>Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais
+ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.</p>
+
+<p>La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas
+éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur
+faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et
+leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers
+habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les
+nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante.
+Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère
+escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos
+nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers
+l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous
+devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des
+troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses
+avantages.</p>
+
+<p>L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort
+beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec
+prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant
+eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où
+ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au
+lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont
+éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et
+ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient
+recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre,
+ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations
+qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les
+arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la
+verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage
+une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le
+climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des
+habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises,
+font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on
+voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en
+glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le
+site:</p>
+
+<p>&mdash;Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas
+chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!</p>
+
+<p>Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant
+que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs
+compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain
+avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le
+Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de
+la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un
+immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et
+la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à
+l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de
+se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.</p>
+
+<p>Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui
+nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le
+désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le
+Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita
+du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et
+pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le
+camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec
+quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant
+qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma
+javeline; mon drogman, un peu à contre-c&oelig;ur, faisait le quatrième.
+Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de
+l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les
+oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle,
+s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique
+nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent
+servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain
+devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla:
+<i>Hallelle! hallelle!</i> signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois
+hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze
+Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à
+leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les
+Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les
+uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop
+d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en
+bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la
+berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des
+injures.</p>
+
+<p>Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef
+de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait
+voulu, courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me
+reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.</p>
+
+<p>Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé
+au mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième
+avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait
+lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance,
+jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un
+quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement
+mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux
+blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position
+s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre
+sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée;
+ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et
+pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux,
+favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement
+ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:</p>
+
+<p>&mdash;Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici;
+en moi vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous
+jusqu'au camp!</p>
+
+<p>Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que
+d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite,
+de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis
+on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur
+un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.</p>
+
+<p>Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine
+et celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules
+armes à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet
+que produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers,
+ferma la marche.</p>
+
+<p>Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur
+notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de
+vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond
+pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus
+d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous
+décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux
+roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur
+échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait
+de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un
+télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de
+rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa
+mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans
+le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un b&oelig;uf égorgé,
+dont la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit,
+ils s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient
+autour du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine
+de l'un d'eux, fit détaler les trois autres.</p>
+
+<p>Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où
+l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans
+des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts,
+se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis
+nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.</p>
+
+<p>Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces
+gladiateurs des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à
+mêler les applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À
+l'assaut d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui
+avait brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était.
+Un des nôtres le mit sur son cheval.</p>
+
+<p>Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument
+et marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous
+les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes
+l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute
+commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils
+eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria
+de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de
+l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus
+loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers,
+coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de
+notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent
+l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des
+fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.</p>
+
+<p>À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la
+bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part
+était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je
+t'eusse donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher
+d'ennemis ta promenade.</p>
+
+<p>Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander.
+Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la
+coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener
+au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée.
+Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les
+trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du
+soir.</p>
+
+<p>J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce
+qu'on me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre
+campagne tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru
+pouvoir sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du
+Prince, pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage
+étroit n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son
+étape bien plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés
+de rejoindre l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous
+eussions accéléré le pas. Les m&oelig;urs militaires indigènes tolèrent
+des escapades de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit
+d'aventure qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur
+paraissent peu compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le
+Chalaka Beutto, un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un
+avenir brillant, crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière
+folie de jeunesse. Ce qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre
+heureuse chance d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par
+l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué
+était dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour
+venir en aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on
+retira de l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large
+cicatrice, et mes gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu
+cette blessure:</p>
+
+<p>&mdash;En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes
+sauveurs, et je désire le remercier cette fois.</p>
+
+<p>En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il
+devait d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.</p>
+
+
+<p>L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi
+que nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous
+remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous
+ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à
+notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier
+éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.</p>
+
+<p>Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la
+vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions
+gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes,
+Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays
+alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait
+incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer
+le <i>kibleh</i> ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta
+comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin,
+c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était
+tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas
+en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à
+lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de
+graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on,
+des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de
+détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs
+flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant
+l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à
+la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après
+environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.</p>
+
+<p>Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet
+d'une petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à
+supposer qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe
+était celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de
+beurre, des péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie
+supérieure; des fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base,
+où l'on voyait l'usure produite par les armes que les Gallas y
+aiguisaient afin de les rendre victorieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques
+broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle
+disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força
+notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais
+lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son
+intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un
+tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs
+reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les
+superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux,
+en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On
+poussa des hourras.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je
+venir camper ici, il faut que je la détruise.</p>
+
+<p>Au moyen de forts <i>enkassés</i>, espèce d'épieux, on la déchaussa à
+grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse;
+on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de
+combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un
+immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la
+brisa; et, jaloux de compléter l'&oelig;uvre de destruction, on combla
+sa large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument
+d'idolâtrie.</p>
+
+<p>Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées
+d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant
+dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous
+venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient
+fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur
+cavalerie pour intercepter notre retour.</p>
+
+<p>Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos
+neuf cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre,
+mais nos gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le
+Dedjazmatch ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait
+ordinairement que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir
+d'avoir à se signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls
+les mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux
+de combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par
+leurs palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en
+cette circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et
+croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous
+nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre
+cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.</p>
+
+<p>On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais
+en véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les
+chefs se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire
+du bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et
+joué comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit
+subitement. Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit,
+s'assura de ses armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux
+cents cavaliers environ en avant-garde, les piétons, nos trente
+fusiliers et les hommes à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde;
+chaque corps étant à environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins
+prirent le pas gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on
+estima à plus de deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus
+frappé de l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés,
+répondirent à cette man&oelig;uvre. Nos trois corps serrèrent les
+distances; éclaireurs, flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se
+détachèrent simultanément et prirent l'offensive sur tous les points.
+Les Gallas essayèrent d'arrêter l'avant-garde, et la décision qu'ils
+mirent à la charger nous donna lieu un instant d'appréhender que la
+mêlée ne s'engageât. Mais des contre-attaques habilement faites par nos
+flanqueurs maintinrent le combat d'escarmouches; et sans dévier de notre
+route, nous continuâmes à avancer rapidement, combattant toujours de
+façon à refuser le combat sur place. Le Prince, sachant combien les
+Gallas redoutent les armes à feu, mais s'enhardissent après une décharge
+inefficace, défendit aux fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à
+croire que la présence de ces fusiliers préserva notre centre, car les
+ennemis l'ayant chargé en force une fois dans l'intention de nous
+couper, s'en détournèrent à portée de traits et ne s'attaquèrent plus
+qu'à l'avant ou à l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils
+nous précédaient à droite et à gauche et nous attendaient plus loin.
+Nous fîmes ainsi retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de
+feintes, de ruses et de surprises réciproques, chaque accident de
+terrain donnant lieu à des man&oelig;uvres d'une physionomie nouvelle.
+Après des tentatives infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya
+d'entamer l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à
+la fois. Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à
+cheval, quitta sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains
+avec une trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les
+points les plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues
+suffisaient à faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces
+combats qui tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient
+fixes, sa lèvre frissonnante souriait de ce sourire particulier à
+l'homme énergique qui s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois
+fois, passant à côté de nos fantassins, il leur cria:</p>
+
+<p>&mdash;Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.</p>
+
+<p>Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute
+prise sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas
+s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des
+nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle,
+fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre
+parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous,
+étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti
+échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des
+hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de
+fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la
+plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se
+disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses
+que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des
+boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les
+injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les
+crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant
+résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur
+du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si
+désordonnés en apparence.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert
+pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les
+devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent
+résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur
+première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se
+dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une
+halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu
+après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement
+coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une
+pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre;
+mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que
+lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un
+groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute,
+d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener
+le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de
+notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés
+encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des
+cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous
+rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup
+une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener
+tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de
+2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si
+les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous
+probablement n'eût rejoint l'armée.</p>
+
+<p>Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les
+conditions défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est
+grâce au manque de décision de nos adversaires que nous avons pu
+exécuter notre retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans
+presque toute l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées
+d'Asie, prévaut le principe instinctif, que toute impulsion violente
+s'usant d'elle-même, il faut attendre, pour la combattre, que sa force
+initiale soit affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite
+des affaires, qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise
+trop souvent au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en
+grande majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils
+répondent à une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le
+combat débute, en général, par un échange plus ou moins répété
+d'attaques, de retraites et de retours offensifs; et ces préliminaires
+amènent le combat de pied ferme ou la mêlée, selon les conditions de
+terrain ou les causes morales qui jaillissent du conflit même. Il peut
+arriver que ces évolutions préliminaires ayant causé des pertes
+sensibles, les partis se séparent sans en venir à une mêlée; comme
+encore la victoire peut dès ce moment se décider si l'un des deux
+décèle, par un flottement ou d'autres signes, la perte de son assurance.
+En ce cas, il ne tardera pas à être rompu et morcelé, à moins que ses
+champions d'élite ne lui redonnent l'ascendant par quelque initiative
+énergique. Ces moments de crise sont ceux qui fournissent le plus à la
+verve des trouvères, et c'est à en profiter que vise l'ambition des plus
+intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas de commandements, attaques et
+retraites se font avec ensemble, au pas de course et sur une ou
+plusieurs lignes de profondeur; elles sont inspirées par le désir de
+prendre ou de refuser tel ou tel avantage de terrain, de position, par
+celui de couvrir un blessé, de relever un cadavre ou par d'autres motifs
+analogues. Le combat singulier débute de la même façon, seulement, comme
+les adversaires n'ont à se préoccuper que de leur propre personne, leurs
+évolutions se succèdent plus rapidement et donnent lieu à une escrime,
+où l'agilité, l'adresse et surtout la puissance des poumons ont souvent
+plus de part que le courage. Deux troupes de fantassins rondeliers
+s'avancent l'une vers l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres,
+moyenne du jet efficace de la javeline pour les fantassins, elles
+commencent à darder quelques traits; les plus hardis, tenant la javeline
+par le talon, s'abordent, s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois
+avant même qu'un seul homme tombe, une des troupes bat en retraite
+devant l'ennemi, qui la poursuit de près, saisissant les occasions de
+frapper; puis soudain elle fait volte-face et prend l'offensive; et les
+rôles s'échangent ainsi successivement, jusqu'à ce que la mêlée
+s'engage, soit par l'effet de l'entraînement de ceux qui poursuivent,
+soit, ce qui est plus fréquent, parce que ceux qui cèdent le terrain,
+espérant désordonner leurs adversaires, font volte-face subitement et de
+façon à la rendre inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus
+habiles que les Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause
+de la vivacité plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les
+natifs des kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est,
+comme on le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces;
+aussi, personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite
+de l'Horace vainqueur.</p>
+
+<p>La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus
+accentuée, les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ
+plus étendu. Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à
+corps soient plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se
+disjoindre presque aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains,
+avant d'être à portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres,
+moyenne du jet pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le
+terrain, en accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils
+fuient, le regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur
+la croupe du cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les
+bons cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à
+l'instant opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à
+pied. Le moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où
+il faut volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce
+mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande
+surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses
+chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et
+diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval
+dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers
+éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible,
+d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval
+de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un
+cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.</p>
+
+<p>En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le
+fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier,
+partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et
+un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se
+laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de
+cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre
+l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en
+désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les
+batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour
+tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à
+une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de
+cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement
+une action générale; ils prennent position et combattent par
+détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente
+mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur
+cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant
+rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant
+plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille.
+Les chefs ignorant l'art de man&oelig;uvrer les masses, c'est en dernier
+ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui
+résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la
+préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins,
+mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.</p>
+
+<p>Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et
+protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine,
+on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection
+de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme,
+et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection
+contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne
+de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller
+attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée.
+Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un
+accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée
+des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces
+points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.</p>
+
+<p>Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles
+comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta
+et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de
+tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet
+ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation
+féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de
+cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces
+modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité
+martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté
+et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les
+ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la
+configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et
+kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense,
+accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et
+entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à
+se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort
+de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de
+réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant
+plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à
+présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation
+politique et de leurs m&oelig;urs plus républicaines et patriarcales que
+féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de
+forces de quelque durée.</p>
+
+<p>Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés
+et leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire
+plus avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la
+castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées,
+dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service
+qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par
+des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du
+pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de
+fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles
+les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve
+dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette
+d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires,
+et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien
+entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour
+eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des
+bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces
+unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires
+aux man&oelig;uvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux
+évolutions que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est
+ordinairement instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté
+par l'ennemi; de concert avec ses principaux officiers, il arrête le
+sien en conséquence, et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes
+par des décisions qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La
+disposition la plus commune consiste à mettre en première ligne les
+fusiliers et les escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de
+cavalerie; ces troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la
+fois, des masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et
+disposées en trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de
+tourner l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière
+ses timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le
+principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement
+des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent.
+Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer
+sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction
+décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux
+d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des
+différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement
+de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes.
+Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste
+qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une man&oelig;uvre
+improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une
+ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en
+péril sa sûreté.</p>
+
+<p>La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent
+complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour
+leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs,
+les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent
+plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les
+paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions
+chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon
+imprévue.</p>
+
+<p>Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une
+mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins
+longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux
+combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres.
+Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163
+hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une
+question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il
+n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il
+n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le
+centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier
+survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté
+d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique
+inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés,
+puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en
+relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier
+adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement
+du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère
+en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes,
+aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa
+d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la
+veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des
+dernières strophes qu'il leur chanta:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2">«Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère,</p>
+<p class="i0">»N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies!</p>
+<p class="i2">»Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant!</p>
+<p class="i0">»Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»</p>
+</div></div>
+
+<p>À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à
+une appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se
+contentent des termes <i>peu</i> et <i>beaucoup</i>.</p>
+
+<p>Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se
+dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la
+cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses.
+Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que
+les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse
+les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui
+font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de
+rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille,
+mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude
+de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir
+aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une
+défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de
+la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se
+dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il
+arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs
+capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer
+à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes
+chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur
+le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels
+malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à
+des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les
+soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est
+consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer
+l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font
+avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur
+fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations
+verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un
+mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le
+sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du
+jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus
+fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant
+aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à
+peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.</p>
+
+<p>Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne
+rarement l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de
+guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par
+trahison ou par coups de mains; elles sont défendues principalement par
+des fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire
+rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.</p>
+
+<p>Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque
+de discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens
+et les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar
+et Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon
+languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à
+l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des
+chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest
+du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées
+les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié.
+Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on
+estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en
+avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen,
+que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas
+pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses
+rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus
+nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à
+trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers<a id="footnotetag15"
+name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, et ses
+rondeliers à plus de quatre-vingt mille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote15"
+ name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a
+ href="#footnotetag15">(retour)</a> Ces chiffres ne représentent que
+ des appréciations; on sait déjà que les indigènes ne tiennent pas un
+ compte exact du nombre de leurs troupes, lorsqu'elles dépassent
+ certaines proportions. Je n'ai point vu ces deux armées réunies, mais
+ j'ai parcouru les terrains occupés par leurs campements; j'ai pris les
+ évaluations, admises par tous, du nombre de troupes que chacun des
+ grands vassaux conduisait ordinairement au secours de son suzerain;
+ enfin j'ai pris celles des chefs les plus à même de juger de la
+ vérité, et je me suis arrêté à des chiffres bien inférieurs à tous
+ ceux qui m'étaient ainsi fournis. J'ai tenu compte également de cette
+ circonstance que tel grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre
+ en ligne 14 ou 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au
+ secours de son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est
+ impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou
+ funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance.
+ Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que
+ toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu
+ près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée au
+ moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il n'en
+ était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et ses
+ grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à des
+ refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De plus, le
+ Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point compris dans
+ l'évaluation de son armée, qui, d'après les renseignements toujours
+ vagues, n'aurait guère dû être inférieure à 140,000 hommes, si ses
+ vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à son ban.</p>
+</blockquote>
+
+<p>On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé
+le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un
+accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse,
+par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire
+man&oelig;uvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en
+venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se
+sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons
+politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à
+se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du
+reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les
+dévastations qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements
+d'autorité qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent
+réciproquement par des faits de guerre proprement dits.</p>
+
+<p>Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où
+les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son
+importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux
+d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où
+les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à
+cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les
+fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité
+d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits
+militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de
+noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen
+d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction
+de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à
+celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs,
+très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier
+aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des
+Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués
+par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à
+l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la
+fuite.</p>
+
+<p>Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un
+Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se
+trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque
+circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers
+s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en
+leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de
+cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent
+à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête,
+il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur
+plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement
+interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant
+tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier
+l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou
+peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet
+emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu
+de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand
+galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se
+disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans
+un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un
+cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses
+adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur
+échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux
+applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables
+s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles,
+avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à
+s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après
+quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat
+par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques
+ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les
+Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien
+moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats
+politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le
+sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo
+passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux
+cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se
+colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre
+l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient
+des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures,
+sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers;
+et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres
+sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait
+éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne
+leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.</p>
+
+<p>Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite
+un moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils
+admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle
+contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien
+davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait
+ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses
+moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage
+le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle
+porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le
+centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion,
+bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses
+victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en
+hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant;
+l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que
+ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.</p>
+
+<p>Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est
+malheureusement loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités,
+comme le prouve la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut
+point conclure de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui
+l'ont adoptée. Les Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez
+d'humanité, surtout si on les compare à leurs voisins musulmans, les
+Gallas du Wollo, les Adals, les Taltals et les Chaawis, et même aux
+Gallas païens et aux Changallas ou nègres, qui passent pour être moins
+cruels que ceux-ci.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel
+degré ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent
+chacune en particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort,
+il en est heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette
+supériorité, comme, heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse
+avec justice en revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les
+plus braves, selon les temps, les lieux ou les mobiles!</p>
+
+<p>Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la
+personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de
+son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors,
+et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante
+souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature.
+Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient
+partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par
+leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs
+aptitudes et jusqu'à leurs m&oelig;urs nationales.</p>
+
+<p>On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres,
+surtout si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte
+organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres
+monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger
+les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont
+rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à
+la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une
+sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme,
+enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une
+obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie,
+accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir
+toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment
+religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières.
+Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en
+comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que
+leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre
+tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient
+répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de
+victimes dans leurs guerres.</p>
+
+<p>&mdash;Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui
+doivent servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel
+s'attache de préférence à pervertir la volonté des forts.</p>
+
+<p>L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être
+une utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de
+regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme,
+après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de
+vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les
+effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent
+peut-être d'être rapportés.</p>
+
+<p>On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la
+condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les
+rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en
+théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée
+par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement
+trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la
+produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion.
+Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des
+engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les
+rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre,
+disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et
+sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il
+dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils,
+d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses
+semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à
+en verser.»</p>
+
+<p>Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale,
+fait que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire.
+Ils prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de
+guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et
+détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de
+soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de
+l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur
+les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un
+service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les
+premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de
+crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges.
+Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est
+dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à
+autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient
+un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.</p>
+
+<p>Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même
+ecclésiastiques, était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont
+les fonctions impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs
+mains, devaient s'en abstenir, mais leur présence était regardée par
+leurs concitoyens comme une sorte de justification de la guerre.
+Aujourd'hui, on voit encore dans les armées des hommes qui de leur vie
+n'ont brandi le sabre ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions,
+soit à cause de leur nature pacifique; la plupart repousseraient comme
+un déni de leurs droits l'interdiction de faire campagne. Un jour,
+quelques indigènes, après avoir écouté attentivement le récit des
+merveilles accomplies par nos armes sous Napoléon I<sup>er</sup>, me dirent qu'on
+se bat partout et que partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient
+de ce que leur nation n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations
+européennes, un métier et une science, cela ne donnait point lieu chez
+eux à cette distinction, qui existe chez nous, entre les initiés au
+métier des armes et les profanes. Chaque citoyen étant soldat reste
+investi du soin de sa propre défense, comme de celui de concourir à la
+défense de ses frères, et cette double investiture, unissant intimement
+la vie civile et la vie militaire, épargne au soldat comme au citoyen
+l'humiliation de son insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur
+double, l'idée morale que les Éthiopiens se font de cette double face de
+la vie de l'homme. Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient
+l'éviration sur le champ de bataille; mais que nous autres, en Europe,
+nous pratiquions une éviration morale plus désastreuse encore, en
+dégradant le citoyen dont nous faisons un soldat irresponsable, et en
+dégradant le soldat auquel nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils
+avaient de la peine à comprendre qu'il pût exister simultanément chez
+nous un code de lois militaire et un code de lois civil.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes
+nécessaires pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la
+défendre; ces deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que
+l'autre. Pourquoi couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser
+aux autres? C'est dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées
+peut avoir du bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du
+reste, il faut croire que le monde entier marche à sa perte, car nous
+sommes en train de vous imiter avec nos bandes de <i>wottoadders</i>,
+gens sans feu ni lieu, qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur
+passé pour vivre de hasards et de rapines.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en
+principautés rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes,
+qui, faisant métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont
+chercher fortune au service des Polémarques, et mettent une espèce
+d'amour-propre à guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie.
+Quelques-uns reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur
+province natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever
+d'impôts leurs terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez
+eux; quelques-uns finissent par entrer en religion; d'autres se marient
+au loin et se fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand
+nombre périt par les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent
+à une haute fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette
+classe, de laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré
+ses prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans
+les camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes
+sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes
+vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs
+plus précieux attributs.</p>
+
+<p>Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour
+acquitter le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires
+et pour une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier
+l'influence que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du
+militaire. D'après eux, les volontaires sont les plus turbulents, les
+plus gais; ils résistent moins aux privations et se démoralisent plus
+facilement; ils font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins
+implacables que les autres soldats; ils sont les meilleurs
+escarmoucheurs, mais ils désertent plus volontiers; on les entraîne plus
+facilement au combat, mais ils y persistent moins et passent sans
+transition de l'obéissance à la licence. Leur courage a plus d'éclat,
+mais moins de fond. Néanmoins, comme la plupart des guerres en Éthiopie
+sont injustes, les chefs préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent
+avec plus d'entrain à toutes leurs entreprises.</p>
+
+<p>Comme on vient de le voir, les man&oelig;uvres sur le champ de
+bataille sont tout à fait élémentaires; elles sont produites par la
+coordination spontanée des volontés individuelles, et cette espèce
+d'opinion publique, expression électrique du jugement des combattants,
+s'est développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que
+ce développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à
+coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les
+tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat,
+et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi,
+disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques
+campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent
+aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si
+jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs
+nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs
+impersonnels, tels que les m&oelig;urs ou l'opinion publique, et même
+les caprices de la mode.</p>
+
+<p>Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait,
+dans sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les
+troupes d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux
+évolutions qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé
+de l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien
+inférieure à celle de ses propres soldats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de
+courage, ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous
+l'avons vu. Ils font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force
+collective, réglée comme la leur, je préfère le désordre et
+l'individualité hardie de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de
+bataille, peuvent se relever dans la vie civile; ceux-là, même
+vainqueurs, sont faits pour croupir dans la servitude.</p>
+
+<p>Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les
+armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la
+hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se
+manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il
+n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné,
+l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les
+préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans
+doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires,
+mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside
+à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la
+discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action
+de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique
+la plus universellement admirée.</p>
+
+<p>L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues,
+excellent piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins,
+d'une sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire
+par ses qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les
+entraves, et autant il redoute la compression inexorable des grands
+entassements de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa
+vie dans les combats moins en disproportion avec son individualité.</p>
+
+<p>Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y
+développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou
+d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de
+leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier
+et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement
+sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau
+d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent
+et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des
+évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous
+quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour
+venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui
+illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des
+charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer
+subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des
+pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les
+injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des
+trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et
+lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les
+collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les
+deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut
+d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui
+quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voilà ce que je sais faire!</p>
+
+<p>Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers
+effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de
+considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons
+occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il
+en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on
+estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des
+nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés
+d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs
+de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je
+m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole
+toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler
+fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du
+soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt
+et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au
+monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me
+contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit
+rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture
+et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de
+l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole,
+chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon
+inclination pour la vie militaire.</p>
+
+<p>Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les
+matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne,
+et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de
+camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers
+d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu,
+dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants
+vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du
+beurre, du miel et des poules.</p>
+
+<p>Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui
+demandai à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre
+parler; tout ce que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours
+que nous avions à rester dans le pays, pour m'installer chez un notable
+du district que nous occupions.</p>
+
+<p>Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies
+pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le
+visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de
+l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie.
+La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance
+d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de
+visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence
+du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve
+quelque charme théurgique.</p>
+
+<p>Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on
+m'attribuait, le Prince me dit:</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu
+pour eux nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.</p>
+
+<p>L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le
+lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de
+l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de
+l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre,
+il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment,
+un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de
+l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait
+bien des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos
+troupeaux, dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes;
+mais le Père du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne
+nous reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te
+donner de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y
+voient clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton
+pays. Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui
+dirai deux mots pour toi.</p>
+
+<p>Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre
+oreilles à la fois.</p>
+
+<p>Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.</p>
+
+<p>Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra
+notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine
+prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En
+arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat
+musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.</p>
+
+
+<p>Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier,
+gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux
+blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune
+fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme.
+L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard,
+l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de
+voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et
+reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts
+de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment
+de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de
+l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun
+dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée
+d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu
+fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître
+ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce
+pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle
+la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à
+l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un
+naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux
+retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au
+dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme
+tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine,
+paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux
+qui se croient garantis contre les vicissitudes.</p>
+
+<p>En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au
+commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous
+trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le
+passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de
+l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de
+l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence
+subite, pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée,
+entassée entre le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en
+amont, et se perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où
+tout sembla s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des
+hommes abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés
+dans le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant
+entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se
+battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en
+se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient
+s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de
+l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble,
+criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride,
+l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire
+avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au
+milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules
+et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant,
+s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on
+en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas
+comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque
+horrible cauchemar<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a
+href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les chefs s'égosillaient pour
+tâcher d'apaiser cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la
+garde essayaient à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer
+dans son bon sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux.
+Après avoir régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque
+aussi subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle,
+une gaîté bruyante lui succéda.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote16"
+ name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a
+ href="#footnotetag16">(retour)</a> Ceux qui se sont trouvés dans ces
+ paniques sont d'accord pour dire que les femmes, tout en faisant le
+ plus de bruit, ramassent ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants
+ et se serrent contre les hommes, mais n'en suivent pas moins les
+ détails du drame, avec une clairvoyance bien supérieure à celle
+ dénotée par les hommes. Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la
+ propriété et la faculté d'observation, et sont surtout enclins à fuir
+ ou à s'entre-battre. On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté
+ et sont bien moins accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules,
+ les b&oelig;ufs, les chiens ou les moutons.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En
+causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de
+réduire les pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens
+construiraient un pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi,
+durant l'hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.</p>
+
+<p>Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour
+réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans
+l'obstacle que l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux
+communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à
+quelques chefs. Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille
+mission, objectèrent qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille
+hommes qui voulussent accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la
+perspective d'être privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre
+chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il
+s'était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère
+entreprenant de leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire
+qu'il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de
+trouver l'Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers
+du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée
+à grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir
+prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier,
+les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et
+l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la
+multitude.</p>
+
+<p>En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde
+déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la
+fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où
+les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de
+l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des
+Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette
+maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du
+soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur
+explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens,
+de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui
+succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient
+une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner
+sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par
+celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit
+le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au
+menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs
+chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages.
+Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient
+par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres,
+ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de
+nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À
+mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs
+attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils
+s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de
+leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des
+hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.</p>
+
+<p>Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le
+Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et
+entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée
+poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins.
+L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le
+fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel
+d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine
+d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles;
+nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes
+aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques
+chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les
+feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes
+endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe
+s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude
+générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les
+sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment
+ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent
+jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les
+roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu
+peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la
+difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de
+notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations
+ou le fer de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur
+les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier
+hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à
+saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de
+l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux
+abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu
+à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes
+surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois
+touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point
+aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des
+poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil
+d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies
+de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition
+accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la
+bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.</p>
+
+<p>Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de
+l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et
+gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement
+eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient
+négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que
+de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque
+abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne
+purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens
+de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on
+s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de
+messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements
+survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma
+tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je
+doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du
+gobelet est encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans
+quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec
+moi; nous causerons pour chasser la faim et le froid.</p>
+
+<p>Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté
+pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le
+Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que
+j'allasse lui donner quelque remède.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas
+Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi,
+chaudement et bien repu.</p>
+
+<p>Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant
+une grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le
+gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le
+mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant
+trempée de pluie; on approcha un large brasier bien ardent, puis une
+table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité
+par un collyre, qui heureusement fut efficace; moi, je me considérai son
+débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de
+nous obliger.</p>
+
+<p>Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait
+d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo,
+Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ,
+était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du
+Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les
+chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les
+événements en Dambya.</p>
+
+<p>Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et
+d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour
+désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers,
+haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous
+les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent
+avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance
+d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers
+et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et
+rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu
+du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon
+à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions
+chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt
+qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient
+ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent
+certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment.
+Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches
+trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en
+retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs
+ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui
+grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour
+complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les
+pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur
+notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en
+guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules
+découvertes; des ch&oelig;urs de jeunes filles, coryphées en tête,
+chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en
+cadence; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif
+particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles
+des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées
+commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs
+plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le
+<i>Misil-Énié</i> ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde
+du Damote, vint au devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit
+cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.</p>
+
+<p>Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant
+à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du
+lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer
+les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la
+place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à
+tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de b&oelig;ufs; les
+hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour
+les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le
+dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens
+faméliques. On se poussait aux portes, sur la place; partout on
+s'ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme
+un dais tournoyant, planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons,
+buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts
+saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives
+furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de
+distance en distance de distributeurs debout, et que les divers
+serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et
+comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps,
+cratères, gamelles, calebasses et tout l'attirail hétérogène de la
+boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d'hydromel,
+grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent
+entendre la batterie d'usage; une soixantaine de cuisinières défilant,
+majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et
+alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et
+qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch8"></a><a href="#tch8">CHAPITRE VIII</a></h2>
+
+<p class="suj">MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.</p>
+
+
+<p>Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes
+huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon
+couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes
+aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles
+gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel
+s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église
+entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par
+un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se
+trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa
+femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le
+reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes
+de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en
+face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de
+rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient
+les cases des officiers, des soldats et du personnel en service
+permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes,
+cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en
+subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.</p>
+
+<p>Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un
+ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses
+rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de
+la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la
+rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque
+fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait
+roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs,
+afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance
+invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce
+qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des
+personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en
+invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et
+les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu
+de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses
+empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses
+qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où
+il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures
+d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires
+éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de
+leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire
+comme le géant traditionnel de leur histoire.</p>
+
+<p>Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile;
+on découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe,
+et les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux
+et nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés
+d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement
+les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef
+rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux
+nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout
+voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums,
+ainsi que des moutons et des b&oelig;ufs à la chair savoureuse; les
+récoltes avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les
+conditions matérielles enfin nous garantissaient le repos et le
+bien-être.</p>
+
+<p>Je fus logé dans une grande case située entre la maison du
+Dedjazmatch et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait
+été construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de
+lieu de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit,
+à mon égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait
+prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir
+besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le
+Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience
+aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il
+expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à
+ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il
+tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer
+d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus
+fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses
+veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture
+et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je
+souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je
+le tenais.</p>
+
+<p>Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour
+bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois
+politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit,
+il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la
+transformation des constitutions éthiopiennes.</p>
+
+<p>Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des
+Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national,
+qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait,
+et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec
+eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte
+partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la
+dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient
+dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et
+fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de
+philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin,
+comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot
+les Polémarques, expression de l'élément militaire.</p>
+
+<p>C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée
+d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa
+vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y
+puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au
+petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et
+qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.</p>
+
+<p>Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les
+équivoques, pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports
+des droits et des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils
+relâchèrent le dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt
+tend trop souvent à désunir.</p>
+
+<p>Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la
+société et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne
+pouvant détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à
+la commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme
+fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains,
+dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du
+Polémarque, quoique mobile, prit le nom de <i>Kattama</i>, qui veut dire
+cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse.
+Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne
+il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres,
+humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne
+constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les
+devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.</p>
+
+
+<p>Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes
+vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais
+il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares
+traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de
+cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus
+importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence.
+Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des
+vaincus, et il a converti en injure le mot de <i>Debtera</i> qui
+signifie clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit,
+subtil, mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.</p>
+
+<p>Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie
+des soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique
+mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province
+soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre
+gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus
+l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à
+courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient
+qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils
+soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les
+fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille
+ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe
+quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du
+foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique.
+Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents,
+leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en
+passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les
+Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont
+l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des
+Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque
+année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux;
+tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon
+de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et
+réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le
+gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.</p>
+
+<p>Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques,
+il n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle
+qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les
+industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le
+pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et
+foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir
+aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs,
+turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du
+droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement
+que leur autorité est révocable et passagère.</p>
+
+<p>L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur
+étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un
+titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que
+ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui,
+sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants.
+Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à
+l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de
+ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les
+titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs
+prédécesseurs régulièrement investis.</p>
+
+<p>Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie
+par un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou
+bien il faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les
+m&oelig;urs militaires veulent que, dans le cas où un homme qui n'est
+pas encore Polémarque s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le
+titre qu'après s'être rendu maître des timbales de son rival ou de
+celles d'un autre Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres
+Polémarques sont à la fois des dignités et des grades; ils sont
+personnels, indélébiles, et ne peuvent se transmettre sans la terre qui
+les confère. Dans la confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de
+Polémarque s'acquiert le plus souvent par des moyens violents, et les
+provinces de l'ancien Empire constituent aujourd'hui de petits États
+dont les uns sont indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel
+Dedjazmatch a commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut
+dire cependant que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités
+appartiennent à des familles de notables et souvent de princes. Tout
+Polémarque vassal d'un autre relève de l'investiture annuelle de son
+suzerain. Les Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.</p>
+
+<p>Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch,
+les deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers
+comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le
+budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre,
+vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le
+recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs
+et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le
+nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la
+nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses
+les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour
+les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des
+brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et
+des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont
+l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs
+déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer
+en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les
+habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en
+apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur
+de les avoir pour vassaux.</p>
+
+<p>Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution
+générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence,
+le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués.
+Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et
+ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les
+mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux
+fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec
+adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des
+serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous
+ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins
+à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les
+rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile
+qu'ils ont à accomplir.</p>
+
+<p>Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj
+Guoscho avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de
+sa conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages
+seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son
+père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait
+sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun
+n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme,
+que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient
+volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand
+Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires
+d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas.
+Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au
+milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il
+nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page
+porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi
+celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains
+avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de
+s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus
+grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière
+de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait
+ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho
+transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les
+noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait
+immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de
+leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs
+fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les
+nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince
+rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les
+nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur
+poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie
+leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au
+contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers
+et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des
+divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir
+incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des
+esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu
+de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui
+apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs
+faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes,
+et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au
+conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.</p>
+
+<p>La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des
+fonctionnaires suivants:</p>
+
+<p>Le <i>Fit-worari</i> (<i>envahisseur en avant</i>), ou chef
+d'avant-garde. Cet officier, le plus important en temps de guerre,
+devance l'armée avec ses propres troupes; il établit son camp à une
+certaine distance en avant de celui de son suzerain, dont il a le soin
+de choisir et de désigner d'abord l'emplacement; il a droit de dresser
+pour lui-même et pour ses principaux chefs des tentes blanches. Le jour
+d'une bataille, il est souvent chargé d'engager l'action, sinon,
+réunissant ses soldats à ceux de son maître, il a de droit le
+commandement d'une des ailes; il commande aussi les expéditions
+importantes que le Prince ne conduit pas en personne. Il a place au
+conseil, et il propose à l'agrément du Prince les noms de ceux qui,
+adjoints aux conseillers ordinaires, composent le grand conseil de
+guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du Grand Sénéchal,
+auquel pourtant il cède le premier siége. En pays ennemi, il jouit de
+certains priviléges de maraude et droits de prise; il a droit aussi à
+une part des tributs en pays nouvellement conquis. Lui seul, après le
+Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès de l'ennemi; pour
+tout enfin, il communique directement avec le Polémarque sans
+l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade entraîne l'investiture
+de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses vassaux; il prélève en
+outre diverses perceptions qu'amoindrit ou multiplie la volonté du
+Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du Damote devait être suivi
+d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues personnelles, et un nombre
+égal de vassaux directs du Dedjazmatch était mis sous ses ordres.</p>
+
+<p>Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est
+chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en
+personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est
+composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du
+Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef
+d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses
+libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage
+comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le
+Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique
+par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur
+armure.</p>
+
+<p>Le <i>Blaten-Guéta</i> (<i>seigneur des errements</i>), ou Grand
+Sénéchal, espèce de <i>procurator regius</i>, grand maître de la maison.
+La nomination à cet office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un
+fief très-important et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi
+que des droits de perception considérables sur les impôts, les
+nominations aux offices, les frais et amendes judiciaires, et enfin,
+comme l'indiquent les assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les
+recettes de la maison de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir
+dans toutes les ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit
+pour cet office un homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et
+habile administrateur. La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il
+est chargé de l'expédition de la plupart des affaires journalières;
+aussi sa demeure est-elle constamment assiégée par des postulants. Il
+jouit de ses grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui
+permettent que rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont
+et viennent continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa
+charge, la plus lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il
+enrôle pour son compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe
+sous une tente blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il
+est aussi revêtu d'une cotte-d'armes en soie.</p>
+
+<p>Le <i>Tekakin Blaten-Guéta</i> (<i>Blaten-Guéta des choses
+secondaires</i>), ou Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses
+profits et droits de perception sont plus limités que ceux de son
+supérieur; il a une place au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand
+fief, et, à sa nomination, il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en
+soie. Il jouit des grandes et des petites entrées, et il voit le
+Polémarque bien plus fréquemment que ne le fait son supérieur, auprès
+duquel il campe sous une tente blanche. En Damote, le fief de ce
+fonctionnaire lui permettait d'entretenir de deux cent cinquante à
+quatre cents soldats, dont environ un quart de cavaliers, et une dizaine
+de francs-tireurs.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-Bet-Azzage</i> (<i>ordonnateur de toute la maison</i>),
+ou Biarque, intendant général des vivres. Les panetiers, les
+boutilliers, les écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs
+et les porteuses de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la
+pourvoirie, les cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les
+servantes de la cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui
+délayent le miel pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de
+vannerie, les fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement
+dite reçoit directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux
+sénéchaux pour distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire
+a été fixé par le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de
+bouche et à l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la
+boucherie. Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de
+tous les gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et
+perçoit le tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des
+procès entre leurs habitants.</p>
+
+<p>Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une
+cotte-d'armes en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice,
+où il siége à côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que
+lui concède le Polémarque, il cumule une quantité de petits profits
+sous-entendus. Aux jours de festin, une longue verge à la main, et
+revêtu de sa cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous
+les officiers de bouche et de leurs valets portant sur la tête les
+corbeilles de pain, des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une
+file de femmes chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les
+timbaliers battent à la ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il
+dirige l'ordonnance jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger;
+alors il donne le signal à l'échanson en chef de faire verser
+l'hydromel, et il s'assied ensuite au fond de la salle, d'où il
+surveille tout le service. La plupart des gens de la domesticité campent
+autour de sa tente blanche, dont la place est fixée derrière les
+timbaliers, qui s'établissent toujours en face de la tente du
+Dedjazmatch. L'Azzage du Damote entretenait pour son propre compte de
+trois cents à huit cents combattants. Il s'entend avec son maître pour
+la nomination de plusieurs contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui
+ne jouissent, du reste, que d'une très-petite considération. Il a ses
+grandes et petites entrées, et la faculté de prélever une quantité de
+petits profits qui rendent sa charge presque aussi lucrative que celle
+du Grand Sénéchal. Cet officier a un lieutenant nommé par le
+Dedjazmatch, lequel lieutenant peut n'être pas investi d'un fief, et en
+ce cas son entretien et sa paye consistent en certaines dîmes sur les
+approvisionnements.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-Bet-Beudjeround</i>, ou Trésorier général et Maître de
+la garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles,
+de l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes
+personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du
+vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs
+désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il
+prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes
+dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration
+honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième
+de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant
+sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince
+et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres
+droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un
+désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le
+clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même
+coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le
+Beudjeround commande le corps des <i>Eka-Bet</i> ou gardes du trésor,
+dont il nomme le Chalaka (<i>chef de millier</i>), espèce de Chiliarque.
+Les selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers
+en fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont
+sous sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les
+pages. Il est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet
+officier est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est
+point la coutume.</p>
+
+<p>Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et
+en tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la
+juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il
+perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions
+le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite
+pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui
+lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement
+admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au
+milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son
+propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente
+blanche.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-bet Aggafari</i> (<i>garde de toute la maison</i>). Cet
+officier remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il
+parcourt souvent les domaines de son Seigneur pour y distribuer la
+justice, au nom de son maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté
+publique. Il est chargé de l'arrestation et de la garde des prisonniers;
+il fournit les hommes chargés de garder les plaideurs sans caution et
+perçoit un tant pour leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il
+opère. Il jouit aussi de la perception d'un droit, dit <i>droit de
+verge</i>, par chaque procès qui se vide en cour du Dedjazmatch; il est
+chargé aussi de la publication des bans. Il remet aux parents de la
+victime la personne du meurtrier condamné à mort, et il assiste comme
+témoin à l'exécution que les parents en font eux-mêmes. Il commande aux
+huissiers; dans les grandes réunions, une verge blanche à la main, il se
+tient debout à la porte de son Seigneur. Aidé de son lieutenant et
+entouré de nombreux huissiers, il préside à la police, expulse les
+intrus, fait introduire les invités, réprime la licence des festins, où
+les rancunes et les rivalités réveillées par l'hydromel suscitent trop
+souvent des orages. Il modère aussi les effervescences guerrières, qui
+donnent lieu aux récits des thèmes de guerre; car dans ces occasions,
+les seigneurs se pressent, suivis de leurs bandes en tenue de combat, et
+des centaines d'hommes surexcités se trouvent en présence les armes à la
+main. Aussi il est d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes,
+un homme d'action, d'une énergie reconnue, et tout dévoué au
+Dedjazmatch. Cette charge correspond en beaucoup de points à celle de
+nos Rois des ribauds au moyen âge. Des fiefs importants lui sont
+assignés, et il siége au Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie,
+ce dignitaire est revêtu de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur
+n'est point coutumier en Damote. Il commande, au nom de son maître, à
+environ six cents cavaliers et à mille hommes de pied, entretenus par
+des alleux en dehors de ses propres fiefs; de plus, selon sa réputation
+de générosité et sa popularité parmi les soldats, il peut enrôler
+environ six cents combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un
+corps spécial, on lui donne souvent à commander le régiment des gardes
+de l'Alga. Il campe à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une
+tente blanche.</p>
+
+<p>L'<i>Elfigne-Askeulkaïe</i> (<i>huissier de l'intérieur</i>). Il sert
+comme lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du
+Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les
+fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le
+seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes,
+ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si
+l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de
+justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats,
+prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le
+premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à
+émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont
+il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des
+moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans
+les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir
+debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit
+sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi
+ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une
+assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de
+lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances
+de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs
+investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte
+de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de
+confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une
+élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une
+tente noire.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-Bet-Tékouatari</i> (<i>comptable de toute la
+maison</i>), contrôleur général des recettes. Sa surveillance s'étend
+sur tous les départements, y compris ceux attribués aux sénéchaux; il
+jouit de perceptions sur tous les objets de son contrôle, et de
+l'investiture d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son compte au
+moins une centaine d'hommes. Il campe sous une tente noire, à côté du
+campement du premier sénéchal.</p>
+
+<p>L'<i>Afa-Negousse</i> (<i>bouche du roi</i>). Cet officier est
+l'organe du Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur
+chacune desquelles il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le
+jour, à la porte du Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre
+pour l'avertir qu'on demande justice; il prévient ensuite son
+subordonné, le <i>Tchohaï-Tabbaki</i> (<i>gardien des crieurs</i>), que
+le Dedjazmatch est disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant,
+sur l'invitation du Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à
+distance de la maison ou de la tente l'objet de son recours. Le
+Dedjazmatch émet sa décision, et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la
+transmet au dehors de façon à être entendu de tous. On choisit, pour
+remplir cet office, un homme doué d'un organe sonore, expert feudiste et
+arrêtiste, habile à formuler un dispositif, versé dans la procédure et
+ayant une élocution correcte et choisie, car au milieu du silence où
+habituellement il fait entendre sa voix, le dernier goujat de l'armée ne
+manquerait pas de relever publiquement une expression impropre ou une
+faute de langage. Cet officier siége au nombre des assesseurs du
+Dedjazmatch, quand ce dernier tient son plaid: il est investi d'un fief
+important, et il est fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées
+matinales auprès du Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable.
+Tous les possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il
+peut dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui
+viennent en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de
+concilier leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à
+part, derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré
+des huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et
+quatre cents, selon l'importance de son fief.</p>
+
+<p>Le <i>Tchohaï-Tabbaki</i> (<i>gardien des crieurs</i>), ou gardien
+des appelants en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte,
+qui, à défaut d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit,
+devant la demeure du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec
+ses subordonnés à la venue successive des postulants, et il assigne à
+chacun d'eux son tour pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque
+cause et sur chaque soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa
+volonté aux vassaux qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est
+rarement pourvu d'un fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un
+certain nombre de rations pour lui et ses quelques suivants, et il
+trouve encore moyen de se maintenir dans l'aisance, par les exactions
+qu'il exerce sur les plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des
+seigneurs. Son office est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès
+des timbaliers.</p>
+
+<p>Le <i>Feureusse-Balderasse</i> (<i>maître de l'école du cheval</i>),
+ou écuyer et chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est
+responsable de leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un
+droit de réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui
+regarde la sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch
+monte à cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon,
+pendant qu'un palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au
+camp, est immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues
+particulières et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent
+autour de sa petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la
+troupe, composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats
+pour veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que
+les sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de
+la perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert
+au besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir
+mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de
+b&oelig;uf crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux
+palefreniers, qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages
+de l'écurie; il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du
+destrier pour les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui
+revient de droit. Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au
+Dedjazmatch, sur les étoffes servant à faire des culottes et sur les
+chevaux reçus comme impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de
+combat du Dedjazmatch n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier
+donne un cheval à un vassal important, cet écuyer perçoit sur le
+donataire un droit de bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont
+nourris à l'écurie de son maître. À l'époque annuelle du renouvellement
+des investitures, la plupart des fonctionnaires résignent leurs offices,
+le chef des gardes et le gardien de l'intimité déposent leurs verges,
+l'écuyer remplit alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau
+gardien de l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits
+qui en découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le
+bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le
+Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le
+service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il
+présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la
+desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque
+b&oelig;uf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se
+tient debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à
+discrétion, et de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se
+consomme, l'échanson doit lui réserver une certaine mesure qui lui est
+remise après le festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit
+souvent de son intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet
+d'enrôler pour son compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire
+qu'il doit être écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies
+des chevaux. Il a la police et la conduite des palefreniers et des
+coupeurs d'herbe, et pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa
+présentation, un <i>Alaka</i>, ou mesureur, un <i>Tekouatari</i>, ou
+comptable, et un <i>Aggafari</i>, ou gardien.</p>
+
+<p>Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze
+cordelles, ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une
+charge d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils
+remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les
+chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et
+les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par
+le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de
+boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de
+viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève
+quelquefois à une trentaine.</p>
+
+<p>Le <i>Siga Melkégna</i> (<i>maître de la viande</i>), ou écuyer
+tranchant. Il a la direction et la comptabilité du parc des b&oelig;ufs,
+des moutons et des chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il
+prélève pour son compte un dixième. Conjointement avec l'Elfigne
+Askeulkaïe, il commande aux bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée
+est en marche, de conduire les troupeaux, de porter les paniers à pains,
+la braizière du Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire
+les vaches, de faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les
+animaux et de les dépecer, de griller les viandes et de préparer les
+outres provenant des chèvres tuées. Il nomme parmi eux un
+<i>Aggafari</i> et un <i>Alaka</i>. En outre de leur habillement, de
+leurs rations et d'une paye minime, ces bûcherons perçoivent les deux
+tiers des peaux de b&oelig;ufs et de moutons abattus, et une certaine
+quantité de viande. Celui d'entre eux qui a porté la table perçoit, de
+plus, un pain à chaque fois qu'on fait un repas. L'écuyer tranchant
+perçoit pour son compte, par chaque animal abattu, un morceau de viande,
+ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque repas, il doit présenter au
+Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue ou de carbonade; ses
+subordonnés remplissent le même office auprès des convives. Pendant les
+grands festins, il préside aux distributions de viande et il doit rester
+debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier doit alors lui présenter à
+boire. Comme les b&oelig;ufs sont abattus sur la place, devant la
+demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est responsable des
+dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux qu'il manque à
+maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est investi d'un
+petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il enrôle pour son
+compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une tente noire
+auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour contrôler son
+service.</p>
+
+<p>Le <i>Tedj-Assallafi</i> (<i>qui passe l'hydromel</i>), ou échanson.
+On choisit, généralement pour cet office un cavalier brave et avenant.
+Comme l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent
+surtout de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de
+l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de
+mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire
+sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions
+secrètes. À chaque fois qu'il présente un <i>burilé</i> (carafon en
+verre) d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le
+creux de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de
+service à tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau
+spécial de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use
+librement de l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en
+présence de son maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il
+consomme sur place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part.
+Il prélève une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief
+qui lui permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait
+partie du campement du Biarque, son supérieur direct.</p>
+
+<p>En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les
+gardes du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à
+la fonction de <i>Gueuddavi</i>, tient une écuelle au-dessous du hanap
+ou du burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car
+chaque coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment
+ses profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction
+très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une
+action d'éclat.</p>
+
+<p>C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait
+enlever avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore
+d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans
+quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un
+fonctionnaire qu'on appelle <i>Tedj-Tchari</i> (<i>griffeur de
+l'hydromel</i>) a le privilége de frapper ou de gratter le blanchet,
+avec le bord d'un hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel.
+L'hydromel qui tombe dans son hanap constitue son bénéfice. Si
+l'échanson trouve qu'il prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap,
+il a le droit de lui faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre
+desséchée d'oiseau de proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et
+on la donne ordinairement à un fusilier d'élite.</p>
+
+<p>Les <i>Fellakis</i> (<i>retrancheurs</i>) tiennent la coupe sous
+l'orifice de l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en
+retranchent à leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans
+une écuelle. Cette fonction, également fort recherchée, est souvent
+enlevée aux gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite.
+Sur la présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois
+offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées
+par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller
+à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.</p>
+
+<p>Le <i>Tedj-Melkégna</i> (<i>maître de l'hydromel</i>), ou boutillier,
+ordonnateur de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la
+fixation, la recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit
+d'une perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande
+lui est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes
+opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la
+qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre
+consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la
+jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux
+sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le
+fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il
+lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui
+de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque.
+Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.</p>
+
+
+<p>Le <i>Enjerra Assallafi</i> (<i>qui passe le pain</i>), ou panetier.
+Le Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier,
+qui doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès
+de la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef,
+puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de
+haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le
+Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa
+prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul
+met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première
+qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de
+plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première
+qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table
+pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier
+a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de
+l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête
+abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit
+patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par
+des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le
+repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement
+du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs
+aides, pour les jours de grand festin.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-Bet-Wouzifiadj</i>, ou suppléant général. Il est muni
+d'un petit fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats;
+il campe sous une tente noire, dans le cercle du campement du
+Dedjazmatch et remplace temporairement, en cas d'absence ou de
+suspension, les dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels
+qu'ils soient. Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur
+charge. Il est toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de
+ses entrées. Il a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque
+plusieurs vacances se présentent simultanément.</p>
+
+<p>Le <i>Zoufan-Bet-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes de
+l'alga</i>). En marche, il est chargé de faire porter par ses hommes
+l'alga du Dedjazmatch, la housse et les coussins, les tapis et certains
+objets du mobilier. Durant les festins et les lits de justice, il est
+chargé de la garde de l'intérieur et partage certains services avec le
+chef des gardes. Il est investi d'un fief et il campe sous une tente
+blanche à la droite du campement du Prince; ses hommes se huttent autour
+de lui; leur nombre varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou
+moins populaire.</p>
+
+<p>Le <i>Feureusse-Zébégna-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes du
+destrier</i>). Il est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de
+nuit. Dès l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux
+abords de la demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la
+garde de ses chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas
+du soir. Ce Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le
+Dedjazmatch, en laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer.
+À l'exception de quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement
+du Dedjazmatch, et sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les
+invitations aux festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le
+Chalaka précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son
+savoir-faire.</p>
+
+<p>L'<i>Eka-Bet-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes du Trésor</i>). Il
+est sous les ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le
+Dedjazmatch. En marche, sa troupe est chargée de porter tous les objets
+du Trésor et ceux de la garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande
+que le Dedjazmatch choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou
+aux Polémarques des provinces éloignées. Comme ce service exige de
+l'intelligence, de la mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce
+corps de gardes du Trésor jouit ordinairement de beaucoup de
+prérogatives, qui varient du reste selon le degré de faveur de son
+Chalaka, lequel est le plus souvent chargé de préférence d'exécuter les
+volontés directes de son Suzerain. Au camp, cette troupe s'établit
+toujours et sans intermédiaire à la gauche de la tente du Dedjazmatch.</p>
+
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe,
+dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y
+était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs
+soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient
+tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le
+Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.</p>
+
+<p>Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi
+d'un fief.</p>
+
+<p>Le <i>Sef-Djagri-Chalaka</i> (<i>chiliarque des porte-glaives</i>).
+Les grands feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter
+devant eux des épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de
+deux pouces environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées,
+recouvertes de housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur
+l'épaule devant les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un
+vieux feudiste, le nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs
+qui suivaient sa bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche,
+fait partie, avec sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement
+investi d'un fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une
+troupe d'environ 1,400 hommes.</p>
+
+<p>Le <i>Moulla-Bet-Bacha</i> (<i>bacha de toute la maison</i>), ou
+commandant en chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet
+officier est revêtu à sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais,
+par suite de l'idée de défaveur attachée au combattant à l'arme à feu,
+malgré l'importance reconnue de son concours, cette distinction
+n'entraîne pas pour le Bacha la considération attribuée aux autres
+dignitaires pareillement revêtus. Il n'est appelé au conseil qu'à la
+veille d'une bataille; il doit avoir grandi au milieu des
+francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile à conduire ces
+soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le commandement
+proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche entre le
+campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les Chalakas dont il
+vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il doit soumettre à la
+sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des Chalakas commandant
+sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs. Ces Chalakas,
+revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:</p>
+
+<p>Le Chalaka des <i>Abate-Neftegna</i> (<i>chiliarque des fusiliers
+vétérans</i>), qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi
+lesquels beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye
+élevée.</p>
+
+<p>Le Chalaka des <i>Zébégna-Neftegna</i> (chiliarque des gardes
+fusiliers), qui commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment
+avec les gardes du corps, les postes de la garde de nuit des abords de
+la tente du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.</p>
+
+<p>Et enfin le Chalaka des <i>Achkeur-Neftegna</i> (<i>fusiliers
+adolescents</i>), qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers,
+laquelle est adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au
+combat garnit son front de bataille.</p>
+
+<p>La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première
+ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches,
+soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux
+combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers,
+gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés,
+ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils
+désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de
+laisser la carabine qui leur a été confiée.</p>
+
+<p>Le <i>Meuzeuzo Chalaka</i> (<i>chiliarque des dégaîneurs</i>),
+Chiliarque des cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos
+anciens fiefs à haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande
+comprend aussi les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais
+grevées du service militaire à peu près comme les anciens spahis de
+l'Empire ottoman, et les cavaliers étrangers entretenus provisoirement
+par des allocations en argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont
+compris sous le nom générique de <i>Meuzeuzos</i>, en opposition aux
+seigneurs de fiefs importants qu'on nomme <i>Mokouannens</i>. Ces
+derniers correspondent à nos chevaliers à bannière; ils ont
+ordinairement le droit de se faire précéder de trompettes et d'un
+tambourin, ou bien de flûtes, et ils relèvent sans intermédiaire de la
+suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka est l'intermédiaire des cavaliers
+meuzeuzos pour tous leurs rapports avec le Dedjazmatch, et, lorsque
+l'armée est réunie, il juge en premier ressort des procès civils et
+correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il veille à la disposition et à
+l'ordonnance générale du camp, et décide de tous les différends relatifs
+à l'emplacement des divers corps. La veille d'un festin, il reçoit avis
+du chef des gardes de l'alga du nombre de places réservées aux hommes de
+son corps, et c'est lui qui répartit les invitations nominatives. Debout
+durant les festins, il se tient au bas bout de la table pour faire
+introduire ceux qu'il a invités, maintenir l'ordre parmi eux, et user
+éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son droit de représentation au
+sujet de la mauvaise distribution de l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il
+a ses grandes et petites entrées chez le Dedjazmatch, et souvent une
+place au Conseil. Il jouit des profits d'un patronage étendu et reçoit
+l'investiture d'un fief, ce qui lui permet d'enrôler pour son compte de
+100 à 300 combattants. Parmi les cavaliers dont le Dedjazmatch lui
+confie le commandement, il se trouve ordinairement des guerriers de
+marque, hautains, ardents, susceptibles et ambitieux; aussi est-il
+nécessaire qu'il soit d'une bravoure incontestée, qu'il ait du tact et
+de l'entregent, qu'il soit bon feudiste, expert à décider des cas
+militaires, juge éclairé des prérogatives, des us et de l'étiquette des
+camps. Cette charge est fort considérée et conduit le plus souvent aux
+hautes dignités. Il campe sous une tente blanche, dans un cercle formé
+par ses Meuzeuzos, de façon à former le front du campement général. Il
+doit consulter le Dedjazmatch pour la nomination des officiers sous ses
+ordres. Ce corps de Meuzeuzos, chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près
+de 3,000 cavaliers.</p>
+
+<p>La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le
+voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier,
+soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous
+liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de
+suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées
+par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de
+fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une
+simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération
+moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka,
+comme tous les Chalakas, nomme un <i>End-ras-i</i> (<i>semblable à ma
+tête</i>), ou premier lieutenant, un <i>Tekouatari</i>
+(<i>comptable</i>), un <i>Aggafari</i> (<i>gardien</i>), un
+<i>Wouzifiadj</i>, ou suppléant, et des <i>Alakas</i>, espèce de
+centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à
+200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un
+Tekouatari, un Aggafari, des <i>Keunates</i> (<i>cinquanteniers</i>).
+Ceux-ci, enfin, nomment des dizainiers.</p>
+
+<p>Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie,
+d'unité pour les man&oelig;uvres; les mouvements de ces bandes
+s'exécutent au moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas
+d'entendre la voix du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques
+irrégulières; elle est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du
+vêtement. Chaque homme se charge ordinairement d'acheter le sien au
+marché. Son cheval ou sa mule et ses armes, à l'exception des carabines,
+sont sa propriété; ses profits licites et ses exactions subviennent
+amplement à leur renouvellement, et lui permettent même d'amasser un
+pécule. Il reçoit du grain, dont une partie lui sert à échanger contre
+les quelques autres substances alimentaires qui composent sa nourriture,
+quand la bande n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le
+Chalaka, et quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de
+petits fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est
+considérable; quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais
+ils ne réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté
+pour le soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du
+produit du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied,
+quelquefois du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses
+sortes, pour la mouture et la panification desquels les femmes sont
+presque indispensables.</p>
+
+<p>Le <i>Négarit-Metch Alaka</i> (<i>Alaka des frappeurs de
+timbales</i>), ou chef des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de
+vingt-deux, mais la plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des
+serviteurs ou doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les
+fonctions de bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à
+l'abattage, au dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette
+portion tous les droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la
+peau d'une timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la
+première bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la
+timbale. Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule,
+et il chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule
+vient à mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un
+des timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue
+hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et
+pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de
+l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge
+dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix
+de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau,
+l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour
+symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes,
+et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est
+considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps
+entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à
+son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire
+l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le
+condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et
+surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du
+supplicié. Tout b&oelig;uf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et
+ayant la queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.</p>
+
+<p>C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de
+l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou
+gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger
+droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres
+droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses
+timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit
+fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande,
+mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de
+ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il
+laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire
+tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à
+la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour
+timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale
+prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces
+instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province
+qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il
+en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye
+relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur
+grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en
+proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux
+trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris
+ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye,
+varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux
+pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent
+chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts
+russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux
+notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes
+jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les
+trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et
+d'autres bas officiers.</p>
+
+<p>Le <i>Gacha-Djagri</i> (<i>porteur de bouclier</i>), ou servant
+d'armes. Cet office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin
+cependant de procurer à son titulaire la considération qu'on accordait
+en Europe aux écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le
+javelot et le hanap de son maître; il remplace de droit l'échanson pour
+le service de toute amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au
+Dedjazmatch, ailleurs que dans une maison ou une tente; il perçoit un
+droit sur les moutons et sur certains objets offerts en cadeaux à son
+maître, quand ce dernier est en selle. On choisit pour ce poste un
+soldat brave, vigoureux, adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands
+fiefs allouent ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou
+un cheval, et ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux
+pages, il entre librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et
+avoir de la tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux
+de son maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête
+abattue. Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs
+Gacha-Djagris.</p>
+
+<p>Le <i>Neft-Yadj</i> (<i>porte-fusil</i>). Celui qui porte la carabine
+du Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui
+remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois
+carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse,
+ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À
+l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur
+les animaux tués en chasse.</p>
+
+<p>Le <i>Woust-Achker Alaka</i> (<i>chef des adolescents de
+l'intérieur</i>), ou chef des pages. Le nombre de ces pages, choisis
+ordinairement dans de bonnes familles, varie de douze à cinquante. Ils
+dorment dans le même appartement que le Dedjazmatch, et remplissent
+auprès de sa personne tous les soins de la domesticité personnelle.
+Excepté durant le Conseil, quelques-uns d'entre eux doivent toujours
+être debout auprès de son alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et
+même des Dedjazmatchs, ont commencé par être pages. Si le Dedjazmatch
+aime la chasse, il établit une section de pages, chargés de mener les
+chiens en laisse, et de leur donner la nourriture, et il nomme, pour les
+surveiller, un Alaka choisi parmi eux. À l'exception des perdrix et des
+pintades, qui sont réservées pour la table du maître, presque toutes les
+viandes provenant de la chasse sont partagées entre les pages et les
+chiens. Le Dedjazmatch nomme parmi eux un focanier, qui est chargé
+d'entretenir le feu, de l'attiser, et qui perçoit une amende de
+quiconque y touche, fût-ce un des Sénéchaux. Il nomme aussi le page
+porte-couteau, qui a la responsabilité des couteaux qu'il donne et
+reprend aux convives, dont il perçoit en même temps un lopin de
+desserte. Il nomme aussi le page porte-aiguière dont nous avons parlé,
+et le munit d'un bassin et d'une aiguière en cuivre. Ce page doit
+toujours avoir de l'eau fraîche et parfumée pour la boisson de son
+maître; il en fournit également pour ses ablutions manuelles, ainsi que
+pour celles du panetier et des convives qui composent la première
+tablée.</p>
+
+<p>Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même
+temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous
+les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de
+piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits
+objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois
+à un page le droit de <i>Tchari</i> (gratteur); muni de la serre
+desséchée d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte
+inopinément le dos d'un convive et accompagne cette liberté
+d'espiégleries, quelquefois spirituelles, qui lui valent alors le verre
+d'hydromel que tient en main celui qu'il a provoqué. Ce petit
+fonctionnaire doit être hardi, malin et prompt à la répartie, car s'il
+commet quelque balourdise, il est hué et mis à la porte, souvent sans
+souper. Les pages sont, du reste, l'objet des avances et des caresses de
+tout le monde et jouissent de plusieurs petits profits domestiques. La
+discrétion est la première qualité qu'on exige d'eux.</p>
+
+<p>Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:</p>
+
+<p>La <i>Wouette-Bet</i> Alaka, maîtresse des cuisinières;</p>
+
+<p>La <i>Netch-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des boulangères qui font le
+pain blanc;</p>
+
+<p>La <i>Tokour-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des boulangères qui font le
+pain bis;</p>
+
+<p>La <i>Tedj-Abbeza</i> Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de
+la fabrication de l'hydromel;</p>
+
+<p>La <i>Talla-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des brasseuses de
+<i>bouza</i> ou bière;</p>
+
+<p>La <i>Gonbegna</i> Alaka, maîtresse des porteuses des amphores
+d'hydromel.</p>
+
+<p>Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant
+et d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse,
+directrice, assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les
+cuisinières une femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il
+descend de cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à
+pied. Il choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure.
+Les femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied
+et portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des
+apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement
+une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des
+fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les
+soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions,
+elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue;
+les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci
+doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier
+de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des
+grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi
+à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée
+n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui
+sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour
+la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les
+boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur
+pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers;
+de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une
+section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les
+fagots.</p>
+
+<p>En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux
+à trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides
+les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays
+chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée
+musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme
+esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup
+d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des
+rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.</p>
+
+<p>Le <i>Dawoulla-Bet Tabbaki</i> Alaka, ou chef des gardiens de la
+pourvoirie. Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les
+provisions des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les
+timbaliers et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de
+construire de bonnes huttes imperméables pour y loger les provisions;
+ils reçoivent leur soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent
+des bas morceaux de viande sur chaque b&oelig;uf de boucherie.</p>
+
+<p>Le <i>Tchagne</i> Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs
+chargent, conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont
+ils ont la responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs
+charges aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du
+Dedjazmatch, les abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui
+de toutes les provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui
+doivent redresser et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit,
+les sommiers sont chargés de ce soin, comme aussi de celui de
+transporter et de verser les grandes jarres de vin, d'hydromel ou de
+bière, dont on se sert les jours de festin; ils en perçoivent alors
+l'écume, un peu de la liqueur de dessus, ainsi que les effondrilles. Ils
+ont droit aussi aux curures des outres à miel, et, à chaque bête
+abattue, il leur est attribué un morceau spécial de viande. Ils sont
+chargés en temps ordinaire d'aller chercher et de transporter les impôts
+en grains, en miel, en beurre et autres que fournissent les terres
+domaniales ou des alleux imposés au profit du Dedjazmatch. Ils jouissent
+d'une paye relativement élevée et reçoivent des rations. Ils sont au
+dernier rang dans la considération de l'armée, sont très-nombreux, bien
+nourris, insolents, brutaux et querelleurs, et n'ont pour armes que des
+bâtons. Ils campent auprès des gardiens de la pourvoirie.</p>
+
+<p>Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi
+que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de
+la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux
+jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin.
+Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une
+paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.</p>
+
+
+<p>On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq
+clercs, qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de
+lecteurs.</p>
+
+<p>On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor,
+des <i>Gueuddaffis</i> (<i>supporteurs</i>), qui, les jours de grande
+parade, marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch,
+l'autre le parasol au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs
+entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger
+de se tenir auprès de leur maître.</p>
+
+<p>Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le
+Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à
+bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder
+par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon
+leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents
+combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne
+comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui
+du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de
+Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du
+temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces
+grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année,
+constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant
+de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune
+prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et
+malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire
+que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces
+possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au
+milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun
+occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il
+a la tenure.</p>
+
+<p>Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel,
+parce que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de
+cette liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en
+toile blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes
+noires faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque
+nouveau campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte
+recouverte de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.</p>
+
+<p>Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch
+répartit, entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il
+arrive graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins
+considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.</p>
+
+
+<p>Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses
+provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose
+ensuite le <i>Sihil-bet</i> (maison à images) ou chapelle particulière,
+consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de
+clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du
+Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui
+sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour
+chanter les offices.</p>
+
+<p>À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une
+pierre d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas
+la messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers
+quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce
+cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se
+trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et
+capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient
+à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice;
+les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes
+émoluments.</p>
+
+<p>Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on
+appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des
+commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux
+disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du
+service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le
+Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent
+provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en
+partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur.
+D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir
+l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les
+parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la
+puissance.</p>
+
+<p>La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à
+son mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses
+camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste,
+elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle
+et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à
+l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout
+semblable à celle du Dedjadj Guoscho.</p>
+
+<p>Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont
+élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un
+simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le
+champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef
+d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.</p>
+
+<p>Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans
+ses diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers
+commandés par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant
+formée de troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel
+Chalaka, par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les
+hommes, portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de
+son successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes
+sans entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes
+qui faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu
+ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants,
+et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions
+l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme
+Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste,
+sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En
+campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps
+de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province
+par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les
+communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur
+abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur
+désastreux droit de gîte.</p>
+
+<p>La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux
+quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi
+un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante
+prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne
+thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en
+acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est
+contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de
+guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas
+soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine
+de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant
+quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de
+chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans
+les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif,
+si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en
+passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé,
+chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.</p>
+
+<p>Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à
+former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du
+Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de
+désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des
+cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes
+pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu
+députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient
+déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui
+demander justice.</p>
+
+<p>Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du
+Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye
+minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne
+sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits
+<i>yé-guébétas</i> (terres domaniales du Polémarque). Elles exercent
+aussi un droit de logement et d'hébergement sur presque toutes les
+terres de la mouvance du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs,
+ces soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année
+suivante, l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible
+aux soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une
+campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs
+héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la
+campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec
+leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété
+personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines
+à leur maître.</p>
+
+<p>Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au
+commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs
+armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en
+face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du
+pied.</p>
+
+<p>Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les
+possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre
+d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du
+Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province
+à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment
+le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont
+il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même,
+entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de
+cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une
+durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces <i>comites</i>,
+ou compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement
+consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge;
+heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention
+du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes
+choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent
+preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.</p>
+
+<p>Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse
+justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs
+jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait
+aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après
+une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du
+Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est
+responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits
+commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette
+responsabilité que par une décision judiciaire.</p>
+
+<p>Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de
+fiefs ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans
+certaines localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle
+somme en reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là,
+une mule; ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain
+nombre de mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un
+nombre fixé de soldats du Prince.</p>
+
+<p>La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient
+selon les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le
+fivatier et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la
+violence, quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le
+chassent de la commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du
+Dedjazmatch. Du reste, la vivace organisation communale et la dépendance
+réciproque des gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à
+réfréner les empiètements et les exactions des seigneurs.</p>
+
+<p>Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des
+Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums,
+Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux
+de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de
+l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur,
+d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes,
+un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des
+pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent
+avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas
+jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et
+grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet
+appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes
+d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les
+familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on
+fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux
+premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance
+intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir
+sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.</p>
+
+<p>Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en
+apparence, sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa
+valeur au rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont
+fondés sur les hommes bien plus que sur les choses et les idées
+abstraites, et ils se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce
+humaine et aux variétés de l'individu. Lorsque je cherchais à faire
+comprendre aux Éthiopiens le régime immuable de nos codes: «Loin de
+nous, disaient-ils, un pareil régime! On y doit vivre à l'étroit comme
+dans vos vêtements. À vos lois et à votre costume, nous préférons nos
+coutumes et le vêtement ample et peu adhérent que forme notre toge.»</p>
+
+
+<p>On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux
+qui ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné.
+Les abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents
+cependant qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre
+dans des sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation
+et des réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à
+l'arbitraire.</p>
+
+<p>Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et
+avec un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à
+délimiter l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi
+que les droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les
+abus de pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité
+comme par un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises
+et détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit.
+Les Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de
+sécurité qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire,
+qui fait de la raison publique le véritable tuteur de leur société.
+Aujourd'hui que la violence prévaut dans leur malheureux pays, la
+garantie qu'offre la puissance judiciaire ainsi constituée n'est que
+trop souvent illusoire. Il y a lieu de croire cependant que c'est en
+grande partie à cette constitution particulière qu'il faut attribuer ce
+fait remarquable d'une société à laquelle il a suffi, malgré la
+mutabilité des choses, et après des catastrophes sans nombre, de revenir
+à ses institutions pour revivre chaque fois et maintenir pendant tant de
+siècles sa forme nationale.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire,
+ce qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement
+restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi
+pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une
+telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié
+par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité
+générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur
+ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme
+sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du
+respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa
+dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de
+l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui
+le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi
+étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu
+il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la
+domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se
+trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons,
+selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns
+sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans
+l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas
+partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi
+même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens
+proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus
+humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer
+de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers
+même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef
+d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par
+l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa
+valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu
+en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne.
+L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit
+dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de
+prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera
+à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il
+croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service
+des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à
+égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le
+serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour
+remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur,
+ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il
+se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il
+croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses
+premières occupations.</p>
+
+<p>Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu
+contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai
+cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la
+reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous
+donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de
+leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un
+homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements
+habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne
+sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop
+souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale
+mutilée et corrompue.</p>
+
+<p>Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du
+pays, c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de
+lois, coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce
+qui rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces
+seigneurs turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes,
+c'est de sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion
+publique, faillible sans doute comme tous les souverains de la terre,
+mais vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu
+supplée ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le
+moins.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch9"></a><a href="#tch9">CHAPITRE IX</a></h2>
+
+<p class="suj">HIVERNAGE À GOUDARA.&mdash;FAMILLE DU DEDJADJ
+GUOSCHO.&mdash;BIRRO GUOSCHO.&mdash;COMPLICATIONS
+POLITIQUES.&mdash;NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.</p>
+
+
+<p>Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les
+premiers mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à
+Gondar. Là, un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours
+d'eau prenant sa source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il
+avait été convenu avec mon frère que je me dirigerais de ce côté,
+pendant qu'il irait en Europe chercher des instruments mieux appropriés
+à ses travaux géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait
+été, tout en continuant ses observations climatologiques et
+astronomiques, de gagner au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une
+partie de l'été s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une
+caravane, et, quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais
+regardé cette ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir
+qu'un médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt
+éthographique. J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne
+devait m'être d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre
+celle des Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les
+Gallas, qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de
+leur pays pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du
+fleuve Blanc, et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de
+ce peuple de façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux
+hommes de son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me
+les montrer tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils
+n'étaient pas.</p>
+
+<p>Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin
+de me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes.
+J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel
+personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les
+provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat
+représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par
+mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les
+événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses
+pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant
+et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines,
+il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il
+l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent
+compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux
+qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais
+moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins
+patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé
+ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:</p>
+
+
+<p>&mdash;Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens?
+Lorsque, la nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous
+entendez un hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau
+nocturne qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous
+ramenez sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je
+suis comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre
+grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est
+moi qui rêve.</p>
+
+<p>Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi
+comme une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais
+quoi d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait
+désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et
+la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de
+me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre
+à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du
+Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait
+aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de
+l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais,
+depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter
+notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et
+qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les
+travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant
+notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je
+devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je
+continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins
+périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les
+Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans
+la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former
+le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi
+de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas
+intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans
+réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.</p>
+
+<p>À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de
+l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de
+ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le
+Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait
+toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun
+intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ
+d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait
+encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de
+m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit
+et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a
+grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des
+choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours
+trompeurs.</p>
+
+<p>En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations
+du voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs
+serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger;
+des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce
+que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la
+plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent
+que des renseignements inexacts ou même dénaturés.</p>
+
+<p>Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la
+partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs
+défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la
+charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte
+l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les
+impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet
+organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu,
+afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action
+variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands
+traits de la physionomie d'un peuple.</p>
+
+<p>J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu
+initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort
+inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la
+politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho
+crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et
+de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban
+l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui
+restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et
+jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans
+leurs fiefs ou cantonnements.</p>
+
+<p>Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du
+Dedjazmatch. Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les
+rapports apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de
+serviteur à maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe,
+au moyen âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte
+sur tous ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon
+serviteur, en maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils
+aîné de la famille.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux
+fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme
+beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre
+mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre
+filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux
+à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait
+volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même
+à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la
+paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la
+dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de
+marque.</p>
+
+<p>Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant
+d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se
+présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise
+que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites
+corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font
+porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme
+<i>baldéraba</i> de la solliciteuse. Ce baldéraba (<i>maître de
+parole</i>) est une espèce de patron introducteur, servant
+d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son maître et les solliciteurs,
+même de son entourage, lorsqu'ils ne sont pas admis dans une intimité
+qui les autorise à rappeler directement leurs demandes. Ymer transmit à
+son maître les confidences de sa nouvelle protégée, d'où résultait pour
+le Dedjazmatch la paternité d'un fils de plus. Le père n'avait aucun
+souvenir de la mère, mais le zélé baldéraba fit ressortir quelques
+petites concordances entre le récit de cette femme et des circonstances
+antérieures de la vie du Prince, et il le pressa si bien, que, grâce
+aussi à la facilité avec laquelle les Éthiopiens se rendent en pareille
+occasion, le Dedjazmatch accepta ce nouvel enfant, qui allait entrer
+dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj Birro. On l'envoya à l'école; il
+grandit comme il put, et au bout de quelques années il fut admis à
+suivre son père à l'armée, mais sans que rien annonçât que sa qualité de
+Lidj fût prise au sérieux et dût contribuer à sa fortune.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de
+l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali,
+qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités
+commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il
+y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de
+les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour
+s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était
+glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un
+mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar
+(<i>limite de beauté</i>), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue
+entre le Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au
+Lidj Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les
+droits d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse
+d'esprit, et quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but
+ostensible de conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au
+fond pour conclure l'union projetée.</p>
+
+<p>Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa
+maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre,
+se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et
+les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à
+s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le
+Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se
+changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa
+vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine
+par une alliance avec un descendant de la famille impériale.</p>
+
+<p>Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez
+la Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une
+brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant,
+pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du
+rideau tendu devant son alga.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au
+Dedjazmatch.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui descend de la mule noire.</p>
+
+<p>&mdash;Notre Dame de miséricorde! s'écria-t-elle; mais c'est un
+garçonnet!</p>
+
+<p>En effet, Tessemma, quoiqu'en âge de se marier, avait l'air d'un
+adolescent; il était bon cavalier et représentait à cheval; mais, à
+pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion.
+Il reçut néanmoins bon accueil: la Waïzoro fit circuler l'hydromel, mais
+sans plus s'occuper de lui; la collation terminée, elle congédia tout le
+monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.</p>
+
+<p>&mdash;Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince;
+mais n'en avez-vous pas un plus âgé à marier?</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, dès qu'ils sont bien les vôtres; présentez-les
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont restés à Gojam, excepté un garçon qui se trouvait ici
+tout-à-l'heure parmi mes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-là a-t-il une position?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bon cavalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui certes, et il a tué son premier homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons-le, fit la Waïzoro.</p>
+
+<p>Le Lidj Birro, car c'était de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec
+les gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme
+il me l'a raconté, l'heureux Tessemma qui, assiégé de courtisans,
+attendait, lui aussi, la sortie de son père. Une suivante l'appela, et
+il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait quérir pour quelque
+service de page; mais la Waïzoro, le considérant attentivement, lui dit:</p>
+
+
+<p>&mdash;Quel est ton nom, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Birro, répondit-il en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas été présenté?</p>
+
+<p>Et, s'adressant au Prince:</p>
+
+<p>&mdash;On peut, seigneur, présenter un pareil fils.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Birro:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.</p>
+
+<p>Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'était point,
+disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille;
+Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au
+Dedjazmatch son désir d'allier leurs maisons, elle consentait à prendre
+Birro pour gendre, à condition que sa naissance fût solennellement
+légitimée, et que le droit d'aînesse lui fût conféré.</p>
+
+<p>Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, représenta le rang de la
+mère, et l'injure qu'il leur ferait à tous deux; mais ce fut en vain.</p>
+
+
+<p>Rentré chez lui, il réunit ses conseillers, qui décidèrent qu'un
+refus serait d'autant plus imprudent qu'ils étaient pour le moment à la
+merci du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mère, accepta cette
+substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes
+en soie, afin qu'il relevât également de lui et du Dedjazmatch. On prit
+jour, et en présence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du
+Bégamdir et du Gojam, d'ecclésiastiques, d'hommes de loi et de clercs,
+tous réunis chez la Waïzoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment
+Birro pour fils, lui conféra le droit d'aînesse, demanda pour lui la
+main de la Waïzoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avançant au nom
+du Ras et de la Waïzoro Manann, prononça les formules qui constituent
+les accordailles. Les apports mutuels furent énumérés: le Ras donna à sa
+s&oelig;ur la seigneurie de quelques villages dans le Bégamdir; le
+Dedjadj Guoscho donna à son fils un nombre égal de villages en Gojam.</p>
+
+
+<p>Le Ras, en regagnant sa maison, s'égaya avec ses familiers sur le
+compte de son nouveau beau-frère; il le traita de nicodème, de dadais,
+et dans la suite ne le désigna même plus autrement.</p>
+
+<p>La Waïzoro Manann, tout entière à son &oelig;uvre, garda le fiancé
+auprès d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune
+épouse, et, malgré ses autres préoccupations de toute nature, elle se
+complut pendant quelques semaines à combler de soins le jeune ménage, et
+s'attacha de plus en plus à son gendre, dont les déférences
+contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda
+pas à obtenir pour lui l'investiture de l'Enneussé et de l'Enneufsé,
+districts du Gojam, dont la seigneurie entraînait le grade de Fit-worari
+de l'armée du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilége
+de marcher précédé de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze
+timbaliers. Après être resté encore deux mois auprès de sa belle-mère,
+le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.</p>
+
+<p>Malgré cette transition si brusque de la position la plus dépendante
+à l'exercice d'une autorité si étendue, Birro administra ses vassaux
+avec une fermeté telle, qu'il fit de ses districts, réputés pour leur
+insécurité, le pays le plus sûr de l'Éthiopie. Selon le dicton indigène,
+une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main
+une écuelle pleine de pépites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de
+guerre, qu'il rassembla en nombre tout à fait disproportionné avec
+l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impôts, et ses
+sujets se rendirent plusieurs fois à Dabra Tabor, pour réclamer auprès
+du Ras; la vigilante Waïzoro Manann les faisait éconduire brutalement.</p>
+
+
+<p>Bientôt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de
+l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'étant déclaré en rébellion, le Ras
+convoqua par ban son armée à Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son
+entrée à la tête de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire
+qui éveilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta
+l'orgueil de sa belle-mère; dans ce dernier but, il avait amené la
+Waïzoro Oubdar en campagne. Il la faisait précéder par ses timbaliers,
+son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives,
+contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque à former son escorte,
+et ses bandes de rondeliers d'élite à la suivre, centeniers et joueurs
+de flûte en tête. Le Ras lui-même ne marchait pas avec tant d'apparat.
+Quant à lui, accompagné seulement de quelques cavaliers, il allait se
+confondre dans l'escorte de sa belle-mère, afin, disait-il, d'être plus
+à portée de ses ordres. Si épris qu'il pût être de la Waïzoro Oubdar,
+les sentiments qu'il affichait étaient tellement ridicules par leur
+exagération, que ses beaux-frères, les seigneurs et même les soldats en
+faisaient des gorges chaudes; seule, la Waïzoro Manann, insensible aux
+quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle
+affectionnait d'autant plus et défendait en toute occasion. Fort de cet
+appui, il était d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux.
+L'un d'eux, le Dedjadj Wollé, proche parent du Ras, ayant fait une
+allusion railleuse à sa naissance équivoque, il en résulta une
+altercation des plus vives. Les soldats épousèrent naturellement la
+querelle de leurs maîtres, et deux bandes se rencontrant un jour de
+marche, passèrent bientôt des injures aux coups de sabre; le vertige se
+communiqua comme par une traînée de poudre, et 12 à 14,000 hommes des
+deux partis se trouvèrent aux prises le long de la ligne de marche. Le
+Ras envoya des bandes pour étouffer le combat: elles furent culbutées et
+en partie dépouillées; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit.
+Birro Aligaz, prévenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais
+un peu trop tard pour profiter de ce désordre qui eût pu occasionner la
+perte du Ras. Le nombre de morts et de blessés était considérable. Le
+Dedjadj Wollé, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient
+été le plus maltraités, intentèrent une action en cour du Ras. La
+Waïzoro Manann trouva moyen de les faire débouter, et, comme pour
+justifier sa partialité, quelques jours après, son gendre, détaché avec
+d'autres chefs, à la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grâce à la
+témérité de ses soldats, à s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de
+le remettre aux mains du Ras.</p>
+
+<p>L'heureux Fit-worari récompensa avec prodigalité et ostentation ceux
+de ses soldats qui s'étaient distingués dans ce combat, et, du même
+coup, ceux qui s'étaient signalés contre les gens du Dedjadj Wollé, ce
+qui ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son
+seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal
+servi par ses grands vassaux. Sévère et hautain envers ces derniers, il
+se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les
+familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs médisances;
+seul, le Ras paraissait faire bon marché de lui et l'appelait toujours
+le dadais. Birro, du reste, affectait des incohérences de caractère et
+de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de
+son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de
+gaieté, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantôt il se
+présentait attiffé et les vêtements parfumés comme une femme, tantôt,
+culotté inégalement, il se balançait en marchant, laissait traîner un
+pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter
+gauchement son sabre à son flanc.</p>
+
+<p>La campagne terminée, on rentra à Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda
+son congé, mais le Ras l'ajournant sous divers prétextes, il se vit
+obligé de renvoyer en Enneufsé la meilleure partie de ses troupes qu'il
+ne pouvait nourrir à Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre
+d'hommes d'élite qu'il avait détachés secrètement du service de
+plusieurs seigneurs du Ras.</p>
+
+<p>Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de
+certitude: certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait
+heureux que l'opinion publique vînt le contraindre à disgracier le
+favori de sa mère. En conséquence, ils attirèrent secrètement à Dabra
+Tabor plusieurs de ses vassaux qui avaient des plaintes à porter contre
+lui, ainsi que les chefs de plusieurs villages que ses troupes
+indisciplinées avaient maltraités en retournant à Enneufsé.</p>
+
+<p>La Waïzoro et son gendre furent instruits de ces menées, et Birro,
+bien moins rassuré que sa belle-mère, attendait avec anxiété qu'elles
+éclatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position,
+contribua, pour le moment du moins, à le tirer d'embarras.</p>
+
+<p>Ses deux beaux-frères, les Dedjadjs Imam et Haïlo, l'ayant invité à
+les joindre sur le mail, où, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se
+livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les
+cavaliers du Gojam n'étaient pas, comme ils le prétendaient, inférieurs
+à ceux du Bégamdir: il ordonna à ses gens de se munir de bambous longs
+et forts au lieu des légères cannes d'usage, et il parut bientôt à la
+tête d'environ 300 chevaux.</p>
+
+<p>Le Ras passionné pour ces exercices, apprenant qu'un jeu animé était
+engagé et que les Gojamites malmenaient fort ses frères, se rendit
+également sur le terrain avec un escadron d'élite, et après avoir feint
+de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses
+frères. Birro, déjà piqué de ce procédé, lança ses trois meilleurs
+cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargèrent leurs adversaires et
+tournèrent bride, entraînant après eux 80 cavaliers du Ras qui
+s'efforçaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers était un
+nommé Teumro Haïlou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de
+mes plus chers amis. Il était fils de Dedjazmatch, parent éloigné du Ras
+Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il était l'écuyer. En fuyant,
+son cheval s'abattit, il roula à terre, et deux des poursuivants,
+contrairement à toute courtoisie, lui lancèrent leurs cannes en plein
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'aime me suive! s'écria Birro.</p>
+
+<p>Ses cavaliers se précipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci
+accourt à la rescousse avec tout son monde; des charges animées
+s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro à bonne portée, lui lance sa
+canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;À vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi
+Birro, le fils de Guoscho, je ne vous lâcherai pas!</p>
+
+<p>Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tête de son bouclier
+pour la mettre au moins à l'abri, et il ne chercha plus qu'à surexciter
+le galop de son cheval renommé pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur
+lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le
+Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de ménagement, qu'il en
+fit sauter les ornements. La stupéfaction fut générale.</p>
+
+<p>Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader
+son cheval et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ô moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien
+n'arrête, voilà comment je relève mon écuyer!</p>
+
+<p>Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu'à son
+logement, laissant là son suzerain.</p>
+
+<p>L'usage voulait impérieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit
+le Ras jusqu'à sa porte, le bouclier au bras en signe d'allégeance; il
+avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son
+seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:</p>
+
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que
+désordonner le jeu.</p>
+
+<p>La Waïzoro Manann, instruite sur le champ de l'événement, gronda
+vertement son gendre par message.</p>
+
+<p>Le soir, ayant soupé comme d'habitude en compagnie de ses commensaux
+et soldats favoris, il fit évacuer sa grande hutte et resta seul avec
+son conseiller intime Tiksa Méred, et son cheval Dempto. La pièce
+n'était éclairée que par une braisière qui flambait au milieu; dans le
+fond, Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa
+sonnaille, et Birro, accroupi sur un tapis à terre, tisonnait en
+délibérant à voix basse avec Tiksa Méred, accroupi aussi en face de lui,
+sur les suites probables de son emportement du matin.</p>
+
+<p>Les circonstances de cette soirée m'ont été racontées si souvent
+qu'elles sont restées dans ma mémoire, comme si j'en avais été le
+témoin.</p>
+
+<p>Tiksa Méred, natif de l'Enneussé et âgé seulement d'une trentaine
+d'années, jouissait déjà d'une réputation de bravoure exceptionnelle
+acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite
+armée, et bientôt après son conseiller le plus intime. Méred, petit de
+taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Européen, la
+figure maigre, expressive, intelligente, les manières distinguées,
+l'élocution facile. Affable, subtil, résolu, fécond en expédients et
+habile à se commander, il réunissait tout ce qu'il fallait pour plaire à
+son maître, dont il renforçait du reste l'autorité, en lui prêtant
+l'appui de sa popularité et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de
+lui le notable le plus important de l'Enneussé.</p>
+
+<p>Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tiré de l'obscurité à la
+même époque et aussi brusquement que son maître. Sa taille était
+moyenne, sa robe isabelle, ses crins noirs; bien croupé, goussant,
+membru, court-jointé, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col
+long, le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il
+bégayait, s'entablait et dépassait les meilleurs coureurs. Il était
+cheval de somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge,
+devina ses qualités, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et
+fut contraint de le revendre à un riche seigneur. Celui-ci en fit don,
+comme d'une merveille, à un ancien polémarque du Gojam qui attendait
+dans la ville d'asile de Mota en Enneussé que sa fortune se relevât.
+Birro Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneussé
+entendit parler de ce cheval, et le propriétaire ayant refusé de le lui
+vendre, Birro fit naître un prétexte et se l'appropria. Le clergé de
+l'asile prit fait et cause pour le réfugié et expédia des messagers à
+Dabra Tabor pour réclamer auprès du Ras. Birro les fit intercepter et
+battre; d'autres leur succédèrent; le Ras ordonna la restitution, mais
+en vain. Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succès, et le moment
+d'entrer en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son
+cheval qu'il nomma Dempto (<i>retentissant</i>).</p>
+
+<p>Si je me suis étendu sur des particularités au sujet de ces deux
+serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien
+assorti avec son maître, devait justifier le nom ambitieux qu'il en
+avait reçu, et que Tiksa Méred, à cette époque, le principal ouvrier de
+la fortune de Birro Guoscho, devait en être une des plus éclatantes
+victimes.</p>
+
+<p>Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colères, lorsque le
+soldat qui gardait extérieurement la porte, annonça discrètement un
+envoyé du Ras. Birro perdit contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, dit Méred, que Monseigneur se couche sur son alga
+et fasse le malade!</p>
+
+<p>En même temps, il poussait la braisière auprès de l'alga, et quand
+son maître fut convenablement étendu, le visage tourné du côté de la
+muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler
+bas. Le message était ainsi conçu: «Comment as-tu passé la soirée? J'ai
+envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient
+vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu
+regrettes encore ton cheval, je verrai à te le rendre.»</p>
+
+<p>Birro, s'attendant à cette demande, avait résolu de s'exposer à tout
+plutôt que de céder Dempto.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur,
+répondit-il à Méred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espère
+pouvoir aller demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez,
+mes frères, et dites-lui l'état où vous me voyez.</p>
+
+<p>Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Méred lui
+représenta si vivement l'indisposition de son maître, la satisfaction
+qu'il éprouverait à lui offrir son présent en personne, et il le cajola
+enfin si bien, qu'il obtint le délai demandé et le laissa même de belle
+humeur.</p>
+
+<p>Craignant l'indiscrétion des gens de sa maison, parmi lesquels il
+pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade
+toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens à déjeuner, parla
+de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui
+donner, et, dans l'après-midi, il se présenta, vêtu d'une toge de
+cérémonie, à la porte du Ras, avec la pensée de gagner du temps, pendant
+qu'il ferait agir sa belle-mère.</p>
+
+<p>Quel que soit le rang qu'on occupe, à moins de jouir des petites
+entrées, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous
+introduise. Birro voulut pénétrer tout d'abord; les huissiers, agacés
+par son arrogance ou pressentant peut-être sa disgrâce d'après des
+bruits de l'intérieur, le repoussèrent de la main, et, d'une façon ou
+d'autre, sa toge se trouva déchirée. Birro se retira dans un état
+d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassemblés
+dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa déconvenue. Il envoya
+prévenir sa belle-mère de l'affront public qu'il venait de subir, et
+celle-ci, pour couvrir cet échec et montrer qu'elle improuvait la
+conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les
+honneurs. De son côté, le Ras Ali affecta de réunir pour une collation
+des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soirée se passa
+ainsi. Vers minuit, Birro fit discrètement rassembler ses cavaliers à
+une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son
+gouvernement. Ce départ furtif constituait une rébellion. Le Ras se
+plaignit ouvertement de la partialité de sa mère et la rendit
+responsable du mépris de son autorité, quoiqu'elle eût, pour dissimuler
+sa complicité, refusé à Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras
+fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prévenir au moins sa
+fuite.</p>
+
+<p>Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre
+campagne contre les Gallas.</p>
+
+<p>Il envoya en présent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha à pallier
+la brusquerie de son départ en faisant représenter à son suzerain
+combien il avait été découragé par la brutalité inouïe dont il avait été
+publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que,
+en toute occurrence, sa vive affection pour la Waïzoro Oubdar ferait
+toujours de lui le plus dévoué de ses vassaux. En même temps, il
+suppliait sa belle-mère d'obtenir que sa femme lui fût envoyée, et il
+mandait à celle-ci de manifester énergiquement la douleur qu'elle
+ressentait de leur séparation.</p>
+
+<p>La Waïzoro Oubdar obéit sincèrement; elle passa quelques jours dans
+les larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la
+négligence de leur costume et le désordre de leur coiffure, et comme le
+Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui
+envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: «Puisque tu tiens tant à ce
+mari, que tu as enivré de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du
+moins le temps de reprendre sa raison.»</p>
+
+<p>Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paraître ignorer la nature
+des rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonçant à
+celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons
+chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra très-satisfait de ce présent
+et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans même mentionner
+le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa s&oelig;ur,
+la façon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa
+mère, ses conférences répétées avec ses principaux vassaux musulmans,
+connus pour le pousser à amoindrir la position de la Waïzoro Manann,
+afin de prendre eux-mêmes en mains la direction des affaires, tout
+faisait craindre que le parti musulman à Dabra Tabor ne reprît le
+dessus, ce qui ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le
+Dedjadj Guoscho, en qui se personnifiait le parti chrétien.</p>
+
+<p>Le Ras était alors sous le coup de graves complications politiques.
+Loin de pouvoir exercer sa suzeraineté sur le Dedjadj Oubié, il en était
+réduit à compter avec lui de puissance à puissance. Le Dedjazmatch qu'il
+avait nommé en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas
+à se faire accepter par le pays, qui était attaché à son ancien
+gouverneur. Son fidèle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de
+mourir, laissant une armée nombreuse dévouée à la fortune de ses fils
+dont la fidélité lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj
+Oubié et le Dedjadj Guoscho l'engageaient à les confirmer dans le
+pouvoir de leur père. L'Éthiopie était privée depuis plusieurs années de
+l'Aboune ou Primat, espèce de Légat envoyé par le siége de Saint-Marc
+d'Alexandrie, chef de tout le clergé, et qui seul a puissance pour
+conférer les ordres. D'après l'antique usage, à la mort de l'Aboune, qui
+une fois sur le sol éthiopien ne le quitte plus, les Empereurs
+envoyaient une ambassade auprès du Patriarche d'Alexandrie pour en
+ramener le successeur. À l'instigation du parti musulman, le Ras Ali,
+qui prétendait remplacer l'Atsé, différait d'année en année de réunir
+les sommes nécessaires pour défrayer l'ambassade et la venue de ce grand
+dignitaire ecclésiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants
+défunts n'étaient plus remplacés; le peuple s'en plaignait avec
+amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des
+Dedjazmatchs chrétiens pour chasser du Bégamdir le Ras, chrétien tiède,
+musulman d'origine, et prêt, disait-on, à adopter l'islamisme.</p>
+
+<p>Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants à
+l'héritage de Conefo, mais aucun n'était assez fort pour le recueillir
+sans aide, et il lui répugnait, disait-il, de réunir son armée pour
+aller en personne dépouiller les fils d'un vassal à qui il devait de la
+reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reçus.
+D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre
+de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubié,
+disposé à les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho, à qui leur
+père les avait recommandés en mourant. Enfin, le Ras, impatient de
+s'affranchir de l'ascendant de sa mère, n'osait cependant s'abandonner
+au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti,
+composé de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du
+Wollo, était compacte et dévoué à sa maison, mais il regardait le
+Bégamdir comme pays conquis, et tous les chrétiens comme d'équivoques
+serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrétiens de cette province, de
+la part desquels le Ras craignait quelque résolution désespérée. Ces
+derniers l'engageaient à faire venir un Aboune, à monter à cheval et à
+marcher à leur tête contre le Dedjadj Oubié, le Dedjadj Guoscho ou tout
+autre qui refuserait de reconnaître sa suzeraineté; mais il n'osait s'en
+remettre à eux, de peur de s'aliéner ses parents musulmans. Sa mère lui
+causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti
+des chrétiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti
+contraire, rappelant à ceux-ci que son père et sa mère étaient morts
+musulmans, et à ceux-là les services qu'elle n'avait cessé de leur
+rendre.</p>
+
+<p>À la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la
+famille de ce Polémarque ayant fait asseoir sur son alga l'aîné de ses
+deux fils, le Lidj Ilma, âgé de dix-huit à dix-neuf ans, avaient envoyé
+immédiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille
+du défunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement
+paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de déport<a
+id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a
+href="#footnote17"><sup>17</sup></a> pour lui, son frère, le Lidj
+Moukouennen et leurs s&oelig;urs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote17"
+ name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a
+ href="#footnotetag17">(retour)</a> Ce droit consiste pour les enfants
+ d'un fivatier à exercer durant un an l'autorité de leur père défunt. À
+ tous les degrés de la hiérarchie, il est d'usage d'accorder ce droit
+ aux héritiers d'un serviteur, tant pour reconnaître ses bons services,
+ que pour mettre à l'épreuve les capacités de ses héritiers à lui
+ succéder dans sa charge, et leur permettre en tous cas de faire des
+ provisions pour l'avenir; car il est rare que les seigneurs même
+ laissent un héritage en rapport avec leur position, à cause de leur
+ habitude de tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a même
+ pas laissé de quoi subvenir aux frais de son festin funéraire.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le Ras Ali avait gardé le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un
+autre à ses fils. Il leur avait adressé des promesses et des
+encouragements; mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le
+droit de déport, et ces deux jeunes gens, entourés de l'armée de leur
+père, attendaient dans une attitude hostile. Ces événements tenaient en
+suspens presque toute l'Éthiopie, et plus particulièrement le Dambya,
+l'Agaw-Médir, le Damote et le Gojam, c'est-à-dire, après le Bégamdir les
+pays les plus étendus de la mouvance du Ras.</p>
+
+<p>En présence de ces graves préoccupations, la mésintelligence entre le
+Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Néanmoins, la
+Waïzoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dépérissait de jour en
+jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en médiateur entre le
+Ras et Birro. Le Ras accepta cette médiation, et, de concert avec sa
+mère, il invita le Dedjadj Guoscho à venir sur-le-champ à Dabra Tabor,
+afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite à
+tenir dans les circonstances importantes où le pays se trouvait. Birro
+supplia son père de ne point commettre sa personne chez leur suzerain
+qui méditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrâce; et
+en même temps qu'il le poussait à se déclarer indépendant, il activait
+pour son compte ses préparatifs de rébellion. Quoiqu'il fût le moins
+important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait
+surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal
+acteur dans les événements qui allaient suivre. La manière imprévue dont
+il avait été en quelque sorte imposé à son père, au Ras et même à la
+Waïzoro Manann, ses succès si rapides remportés en dehors des règles
+ordinaires de la prudence, l'impunité avec laquelle il avait pu agir,
+comme on l'a vu, au milieu de l'armée du Ras et à sa cour, la façon dont
+il semblait peser en toute circonstance et son peu de ménagement envers
+les puissants, tout concourait à surprendre; et les Éthiopiens, habitués
+à rapporter à Dieu ce qui leur paraît incompréhensible, disaient que
+Birro, sans appui parmi les hommes, devait être quelque instrument de la
+volonté divine.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immédiatement à l'invitation de
+son suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes à s'y
+opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme
+envoyé auprès d'Ali et de sa mère, pour leur représenter que le voyage
+du Dedjazmatch à Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prêterait aux
+événements une importance exagérée, et, loin de rassurer le pays,
+l'inquiéterait; que le Dedjazmatch répondait de la conduite et des actes
+de Birro jusqu'au printemps, époque à laquelle il irait s'entendre avec
+eux, et que, jusque là, il convenait, selon lui, de ne pas tenir séparé
+Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier à l'Azzage Fanta, et
+que lui-même veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.</p>
+
+<p>Le but de sa mission était de démêler les intentions secrètes du Ras
+à l'égard du Dedjadj Guoscho, comme aussi à l'égard des fils de Conefo,
+et si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le
+mariage de sa s&oelig;ur avec Birro. Il devait, à tout prix, obtenir que
+la jeune femme fût renvoyée à son mari. Il devait en outre s'assurer de
+la sincérité des encouragements que la Waïzoro Manann faisait tenir
+secrètement à Birro.</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch prévint le Ras Ali et sa mère, par un messager
+spécial, qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes
+conseillers, pour leur expliquer toute sa pensée et pour le suppléer en
+tout auprès d'eux. Deux jours après, Fanta partit.</p>
+
+<p>Cet envoyé commençait alors une fortune qu'il devait tourner plus
+tard contre son maître. D'une belle prestance et doué d'une parole
+facile, souple, réservé, prudent, plein de ressources dans le conseil,
+cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre, à la fois grave et
+spirituel, administrateur excellent, cupide, mais généreux à propos,
+habile à enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta était le
+meilleur négociateur qu'on pût choisir.</p>
+
+<p>Le Ras se montra prêt à oublier les torts de Birro, mais il allégua
+ne pouvoir exposer sa s&oelig;ur aux intempéries d'un voyage que la
+saison où l'on était rendait pénible même pour un homme; il la
+renverrait au printemps, et, jusque-là, pour prouver au Dedjadj Guoscho
+son désir de rester uni avec lui, il investissait Birro des districts
+importants de l'Ibaba et du Metcha, situés sur les frontières du Damote,
+où il serait davantage sous le contrôle paternel. Le Dedjadj Guoscho
+accueillit cette faveur avec une défiance que l'Azzage Fanta confirma
+pleinement à son retour. Néanmoins, Birro se rendit dans son nouveau
+gouvernement, après être venu passer deux jours à Goudara pour
+s'entendre avec son père.</p>
+
+<p>Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les défiances, en
+conférant inopinément à Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.</p>
+
+
+<p>Les motifs qu'il donnait ne déguisaient qu'imparfaitement sa
+perfidie. Il ne pouvait se résoudre, disait-il, à marcher contre les
+fils de son vassal regretté, aveuglés par les conseils de notables
+ambitieux et d'une armée turbulente; et comme leur père, en mourant, les
+avait recommandés au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne
+missent bas les armes devant la volonté d'un si bon tuteur, pour céder
+la place à Birro, qui, de son côté, ne pouvait manquer d'agir envers eux
+comme un frère. Si son choix s'était détourné de tant d'illustres
+candidats pour confier à Birro un gouvernement si important, c'est qu'il
+se sentait assez généreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de
+Conefo, qu'il oubliait les torts des fils en considération de son
+affection pour les pères. Il comptait, du reste, que son beau-frère
+surtout s'efforcerait, par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui
+s'était élevé entre eux.</p>
+
+<p>La répugnance du Ras à marcher contre le Lidj Ilma provenait bien
+moins de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de
+l'humiliation qu'il éprouvait à montrer que, malgré ses prétentions à la
+suzeraineté sur toute l'Éthiopie, il en était réduit à prendre lui-même
+les armes pour valider l'investiture d'une province contiguë à son
+domaine personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro
+avait offensés par ses dédains durant la campagne en Idjou, voulaient
+profiter de la rancune assez légitime que le Ras nourrissait contre lui
+pour le perdre, et pour perdre du même coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj
+Ilma, et amoindrir enfin l'ascendant de la Waïzoro Manann et du parti
+chrétien en Bégamdir. Ils représentaient au Ras, qui tenait encore au
+Dedjadj Guoscho, que le moyen d'éprouver la fidélité de ce prince était
+de donner le Dambya à Birro. Ils espéraient ainsi déterminer le
+Dedjazmatch à se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel
+cas le Ras serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en
+engageant son amour-propre paternel, ils espéraient le pousser à livrer
+bataille à une armée nombreuse qui les gênait. Si le Dedjadj Guoscho
+était vaincu, ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il était
+vainqueur, il se serait affaibli par sa victoire même, puisqu'il aurait
+dispersé l'armée du Conefo, qui ne demandait qu'à faire cause commune
+avec lui. De plus, Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout à
+atteindre, en prenant possession du gouvernement du Dambya, province
+ouverte et contiguë au Bégamdir, se trouverait ainsi à la discrétion du
+Ras. Ils cherchaient fort justement, à leur point de vue, à précipiter
+ces événements, afin d'empêcher une coalition présumable entre le
+Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma et le Dedjadj Oubié, que son indécision
+seule empêchait de se joindre à la ligue chrétienne, dont les forces
+réunies pouvaient presque sans combat balayer du Bégamdir la puissance
+du Ras, qui ne devait sa durée qu'à la division du parti chrétien.</p>
+
+<p>Sitôt que le Lidj Ilma fut informé de la publication à Dabra Tabor du
+ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Médir,
+il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher
+incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en
+l'attaquant à l'improviste.</p>
+
+<p>La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgré le ban
+publié à Dabra Tabor, Birro était impuissant à prendre sans aide
+possession de son investiture que l'armée de Conefo ne céderait pas sans
+combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il
+froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se réduisait à
+marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas où le sort des armes leur
+serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubié ne manquerait pas l'occasion
+de l'attaquer avec son armée déjà prête, sans lui laisser le temps de
+réunir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises.
+D'autre part, s'il battait l'armée d'Ilma, il détruisait une force
+imposante, prête à servir ses propres desseins, et dont la connivence
+éventuelle réduisait actuellement le Ras à compter avec lui. D'ailleurs
+Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de
+séjourner loin de lui en Dambya, où il serait en butte à l'hostilité de
+vassaux mécontents du dépouillement de leur bien-aimé Conefo, et à la
+discrétion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre
+à l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il échouait devant l'armée
+d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de
+l'Éthiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le
+débarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire à la
+dépossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre
+lesquels le Ras marcherait le lendemain.</p>
+
+<p>Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en première ligne
+l'intérêt de sa gloire, voulaient que plutôt que d'encourir les
+reproches d'orphelins qui lui étaient confiés, il affrontât les
+péripéties d'une lutte inégale contre le Ras; mais la majorité du
+conseil soutenait spécieusement l'opportunité d'une conduite opposée.
+Les fils de Conefo pouvaient céder à la première sommation du Prince:
+dans ce cas, il les abriterait chez lui, en attendant des circonstances
+meilleures; si au contraire il était réduit à les dompter par les armes,
+il les recueillerait de même, car s'il refusait de les déposséder en
+faveur de Birro, le Ras marcherait lui-même peut-être contre eux, et il
+était préférable que le Dedjadj Guoscho se chargeât de ce soin, afin
+d'éviter au moins à ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains.
+Pour ce qui était de s'en faire des alliés contre le Ras, leur
+inexpérience, leur ambition et l'instabilité de leur conseil les
+rendaient trop accessibles à l'offre, que le Ras ne manquerait pas de
+leur faire, de les confirmer dans l'investiture de leur père, à
+condition qu'ils déserteraient leur tuteur. Enfin, cette considération
+que l'opinion publique s'était prononcée en faveur des fils du Dedjadj
+Conefo, ne devait pas arrêter cette fois: quelque respectable que fût
+l'opinion publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent,
+que les affaires étaient presque toujours dirigées par des minorités, et
+qu'en cette circonstance du reste, l'expérience, la raison et une
+conscience éclairée ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.</p>
+
+
+<p>Le Prince balança quelques jours entre les deux partis à prendre. De
+tous côtés lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote
+et le Gojam s'étaient passionnés sur cette question; de plus, les chefs
+de l'Agaw-Médir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se
+rallier à lui, lui transmettaient également leurs avis. De son côté,
+Birro lui expédiait messager sur messager pour le prémunir contre les
+donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle,
+disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hésitât à accepter la nouvelle
+investiture, ne fût-ce que pour empêcher les malveillants d'insinuer que
+la crainte de l'armée de Conefo influait sur leur décision; il y allait
+de la gloire de son père, de la réputation de leur maison; il lui
+demandait de lui confier seulement la moitié de son armée, et il ferait
+obéir Ilma de gré ou de force. Ali nous tend des piéges, ajoutait-il, à
+nous d'avancer et de les rompre. Quant à moi, je me garderai si bien en
+Dambya que toutes ses perfidies tourneront à sa confusion.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Guoscho se décida à annoncer aux fils de Conefo la
+nécessité où il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs
+provinces, et il leur fit en même temps les propositions les plus
+caressantes. Leur conseil et leur armée répondirent par un seul cri de
+défi, et il se décida à prendre immédiatement la campagne.</p>
+
+<p>Le même soir, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons probablement avoir une grosse bataille à livrer
+près de Gondar.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous y vienne en aide! lui répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'isoles-tu dans un v&oelig;u pareil? Compterais-tu
+rester en arrière?</p>
+
+<p>Je lui demandai en riant si j'étais son lige, pour mettre mon corps
+dans toutes ses entreprises.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est
+fait entre nous, et si j'en croyais le désir que j'ai de te complaire,
+c'est toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine, à
+me quitter un jour de combat?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, Monseigneur, lui répondis-je.</p>
+
+<p>En effet, mes sympathies pour ce Prince s'étaient confirmées de plus
+en plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour
+me conformer aux usages, je l'appelais <i>Monseigneur</i>; je m'aperçus
+bientôt que ce titre n'était pas un mot vain dans ma bouche et qu'il
+signifiait en réalité que j'étais arrivé insensiblement à l'aimer assez
+pour désirer me lier à sa fortune. Sans avoir renoncé à mon pays, je
+jugeais que la rude vie que je m'essayais à mener me donnerait quelques
+résultats utiles, et que ma présence auprès d'un Prince d'un esprit
+élevé et désireux de connaître les progrès de l'Europe, pouvait produire
+quelque bien. Comme je n'avais aucun intérêt matériel à cette cour et
+que je passais pour être en crédit, les mécontents et les victimes
+s'adressaient à moi déjà pour faire aboutir leurs plaintes; j'étais bien
+jeune, et, comme ceux de mon âge, l'idée de bannir l'injustice me
+séduisait. D'ailleurs, pour étudier ce pays si curieux, nulle position
+ne pouvait être meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout
+concourait à m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien à
+mon foyer de France, mais je laissais aux événements et à Dieu le soin
+de m'y ramener.</p>
+
+<p>Nos préparatifs de départ se faisaient en toute hâte; mais l'état de
+santé de la Waïzoro Sahalou les suspendit tout à coup. Quoique demeurant
+à côté d'elle, j'ignorais qu'elle fût malade, ses messages journaliers
+n'ayant point été interrompus; aussi, fus-je très-surpris quand une
+matrone d'un rang élevé, accompagnée de plusieurs dames, vint
+m'apprendre qu'elle était à la mort et me demander si je n'avais pas
+quelque remède pour elle. Le Prince avait autorisé cette démarche; je me
+rendis auprès de lui et je lui répétai, comme au sujet du Lidj Dori, que
+je n'étais rien moins que médecin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras
+ton avis.</p>
+
+<p>J'entrai donc chez la Waïzoro. Une soixantaine de femmes et de filles
+de notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcôve. On me fit
+place, et je passai derrière le rideau. Sur un alga encombré de toges
+blanches, gisait la Waïzoro Sahalou, inanimée, les yeux fermés, la tête
+sur un oreiller d'ébène. À son chevet, dans la ruelle, son aumônier,
+vieux prêtre à barbe blanche, était debout, une petite croix à la main,
+et une jeune femme d'une éclatante beauté, parente préférée de la
+Waïzoro, agenouillée par terre et accoudée sur la couche, lui tenait la
+main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une
+naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles
+de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre
+de leur maîtresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la
+respiration faible et crépitante, la décoloration des lèvres, le pouls
+rare et intercadent, tout m'impressionna péniblement, car j'aimais cette
+princesse, parce qu'elle était la femme de Monseigneur, parce qu'elle
+faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu
+pour moi les attentions les plus délicates.</p>
+
+<p>M'étant renseigné de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui
+proposai d'employer un remède énergique, mais qui offrait quelque danger
+à cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.</p>
+
+<p>Et comme il s'en remettait à mon jugement, je lui fis remarquer que
+si un malheur arrivait, j'en serais accusé.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on empêcher les fous de médire? reprit-il. Une pareille
+inquiétude m'étonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme,
+pour toi, ne s'agit-il pas d'une véritable mère? Va, hâte-toi d'agir, et
+que Dieu nous aide!</p>
+
+<p>Je fis immédiatement fabriquer sous mes yeux des balances par
+l'orfèvre du Prince: un mince fil de cuivre servit de fléau; deux
+petites rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie,
+complétèrent l'instrument, et le remède, minutieusement pesé, je le
+délayai dans un peu d'eau.</p>
+
+<p>Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis
+d'abord sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumônier,
+la parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de
+services et un ancien Fit-worari, proche parent de la Waïzoro, furent
+les seules personnes dont je tolérai la présence. La malade étant
+toujours insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire
+prendre la potion. Son parent fit observer que je devrais, selon
+l'usage, goûter la boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas
+insister. Quelques symptômes heureux se manifestèrent, mais se
+dissipèrent bientôt; des frictions énergiques les firent reparaître, et
+je courus chez le Prince. Pendant que je lui faisais mon rapport, nous
+entendîmes des éclats de pleurs, mêlés au début d'une de ces thrénodies
+qu'on chante aux funérailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous
+l'aurais pas caché.</p>
+
+<p>J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus
+trouver, pour disperser les thrénodes et affirmer que la princesse
+allait mieux; la cloche de l'église commençait même à sonner le glas,
+mais on étouffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour
+auprès de la malade, je perdais moi-même tout espoir, lorsqu'enfin elle
+ouvrit les yeux. Peu à peu, comme des profondeurs de sa léthargie,
+l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrêta sur moi, en
+disant lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Mikaël!... J'ai donc été bien mal?</p>
+
+<p>Bientôt, elle donna d'une manière plus active et continue les preuves
+de son retour à la vie; elle chercha à rassurer son aumônier et ses
+suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant
+qu'on la remettait sur sa couche:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Mikaël, que nous sommes peu de chose!</p>
+
+<p>Le prêtre pleurait de joie, bénissait sa pénitente, et la bénissait
+encore, les autres se répandaient en actions de grâces. Je dus les
+engager à contenir leurs manifestations, par ménagement pour leur
+maîtresse; j'indiquai quelques soins à donner, et malgré l'opposition
+aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince
+l'heureuse nouvelle que je lui avais déjà envoyé porter par un eunuque.</p>
+
+
+<p>La nuit était avancée; beaucoup de gens veillaient sur la place,
+accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait déjà parmi
+eux, et je jouis à mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur
+causait, car la Waïzoro était aimée de tous.</p>
+
+<p>Je trouvai le Prince, son chapelet à la main; sa physionomie
+s'éclaira de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de
+la part de sa femme, qui avait complètement repris ses sens, et qui le
+priait de se rassurer sur son compte.</p>
+
+<p>La Waïzoro eut encore quelques évanouissements, mais la semaine
+n'était pas écoulée qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne
+voulaient plus rien faire sans mes avis; le digne aumônier venait à tout
+propos me chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprès d'elle,
+et comme je parlais assez couramment l'amarigna, je pus goûter les
+charmes de la conversation de cette femme, qui eût été remarquable en
+tout pays.</p>
+
+<p>Les préparatifs de départ furent repris; les notables de la frontière
+chargés d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent
+dire de nous hâter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la
+désertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Médir se comblait
+rapidement, grâce aux volontaires venant de tous les points du Bégamdir.
+Le Prince fit ses adieux à sa femme, et sans avoir publié le ban
+d'usage, il alla camper à quelques milles de Goudara.</p>
+
+<p>Quelque sévères que soient les princes éthiopiens, ils en sont
+ordinairement réduits, pour réunir leurs troupes, à publier plusieurs
+bans; de plus, des bandes entières s'arrangent pour ne rejoindre que la
+veille de la bataille, afin de vivre jusque-là, à leur aise, aux dépens
+de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait
+jeter l'alarme et hâter ainsi la réunion de ses soldats, très-enclins à
+s'attarder et à mal faire, mais trop attachés à sa personne pour le
+laisser courir seul au danger.</p>
+
+<p>La Waïzoro Sahalou avait demandé à son mari de me laisser auprès
+d'elle, et pour tout concilier, j'étais convenu de rejoindre l'armée à
+sa troisième ou quatrième étape; en conséquence, je restai auprès de la
+Waïzoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprécier davantage cette
+femme distinguée. Son expérience des affaires eût été surprenante chez
+une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse imposée aux
+personnes de son rang, si l'on ne savait que même dans cet état, les
+femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de
+leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets,
+s'étaient classés dans sa mémoire avec un ordre merveilleux. Son
+intelligence vive, une diction claire, élégante et un charme particulier
+dans la prononciation rendaient ses récits des plus attrayants. Elle me
+raconta les événements dans lesquels nous étions engagés, la biographie
+des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de
+celle de son mari, et ses appréciations témoignaient d'une sagacité et
+d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se
+jouant, aux intérêts les plus sérieux du pays. Elle passait pour avoir
+reçu une très-bonne éducation, lisait couramment son psautier et les
+évangiles en langue guez, et se plaisait à discuter sur les diverses
+interprétations du texte; elle lisait également la <i>Vie des Saints</i>
+en guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour
+l'amarigna le même avantage que la connaissance du latin et du grec
+donne à ceux qui parlent les langues qui en dérivent. Réduite à
+communiquer avec tout le monde par messages et à traiter de toute sorte
+d'affaires avec des gens de tous les rangs, elle avait au plus haut
+point l'art de saisir le c&oelig;ur d'une question et de condenser sa
+pensée dans une forme lucide et frappante. Ses jeunes filles de service,
+habituées à transmettre ses messages, acquéraient une distinction de
+langage et de manières, qui valait à la plupart d'entre elles, quoique
+appartenant à des familles pauvres, des mariages avantageux. Sa religion
+était éclairée, et sa charité s'exerçait continuellement. Elle avait
+parmi les femmes la réputation de filer admirablement et d'exceller dans
+l'art de la cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de
+restaurer, par un régime intelligent, les malades ou les gens épuisés
+par la misère ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait
+son activité aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient
+sa maison, et dont quelques-uns seulement avaient le droit de se
+présenter devant elle; elle inspirait à la fois la crainte et
+l'affection tant dans son intérieur qu'au dehors. Vive quelquefois
+jusqu'à l'emportement, elle prévenait les rancunes en reconnaissant ses
+torts avec une rare facilité. L'injustice la révoltait, mais son mari
+avait eu à lutter longtemps pour l'empêcher de s'immiscer plus que de
+raison dans les affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une
+Espagnole brune, le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et
+de grands yeux expressifs; la pureté de ses traits, une certaine ampleur
+dans les formes, la distinction de son langage, de ses manières et sa
+politesse toujours aisée formaient un ensemble parfaitement en rapport
+avec le haut rang qu'elle occupait.</p>
+
+<p>J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne,
+mais la façon dont la Waïzoro l'envisageait me communiqua quelques-unes
+de ses appréhensions.</p>
+
+<p>&mdash;L'âme de Conefo, disait-elle, n'a pas été rappelée depuis si
+longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux
+orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que
+nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites
+de cette guerre. Mais on prétend que nous autres femmes nous n'entendons
+rien à la conduite des affaires.</p>
+
+<p>Ayant tenté vainement de dissuader son mari de faire cette campagne,
+elle avait provoqué l'intervention d'anachorètes vénérés: deux d'entre
+eux étaient venus à Goudara, mais le Prince s'était montré
+respectueusement sourd à leurs conseils.</p>
+
+<p>Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à
+l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux
+auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la
+morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et
+accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de
+bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases;
+d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés
+depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le
+monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur
+détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les
+autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même
+leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.</p>
+
+<p>Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il
+me bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une
+bonne mère.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch10"></a><a href="#tch10">CHAPITRE X</a></h2>
+
+<p class="suj">BATAILLE DE KONZOULA.&mdash;BIRRO DEDJAZMATCH.</p>
+
+
+<p>Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le
+camp du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre
+équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur
+inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les
+rigueurs de cette entrée en campagne.</p>
+
+<p>Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à
+nos gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec
+seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès
+sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à
+se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du
+Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à
+toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture
+inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que
+quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en
+eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y
+asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à
+gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs
+franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays
+accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi
+font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus
+attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et
+pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des
+résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que
+le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales,
+ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et,
+quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la
+réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces
+avoisinantes.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans
+le gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre
+faveur, se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays
+pût en fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un
+nombre bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme
+celle que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de
+temps pour préparer ses compatriotes au brusque changement de leur
+politique.</p>
+
+<p>Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la
+majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans
+la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre
+province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom
+d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue
+complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme
+les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette
+langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit
+peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est
+encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes
+mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en
+étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en
+Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la
+langue hamtonga.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On
+trouve parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du
+visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes,
+semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent
+et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance
+constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés
+de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des
+bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du
+Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen.
+Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs
+habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le
+lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par
+leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur
+insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les
+remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au
+gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le
+titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo
+dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint
+leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils.
+Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie
+dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que
+fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents
+sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de
+leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant
+laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au
+commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de
+5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris
+entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent
+envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à
+l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une
+incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient
+un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui
+en Éthiopie.</p>
+
+<p>Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de
+Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait
+contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards
+et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche;
+car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la
+campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit
+corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le
+Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en
+2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous
+précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de
+mètres en avant.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La
+nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque
+habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la <i>Maskal</i>, ou
+fête de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois
+de <i>meuskeurreum</i>, date qui correspond à un jour variable de notre
+mois de septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient
+doublement opportune la grande revue que les chefs importants ont
+coutume de passer à cette époque.</p>
+
+<p>Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs
+soldats sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service
+militaire. Ils mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde
+et le meilleur équipement possible, afin de lui prouver que, loin de
+thésauriser, ils emploient leurs revenus à entretenir des soldats.
+Souvent ils font figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt,
+rappelant ainsi les supercheries analogues pratiquées par les barons
+européens au moyen âge.</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un
+tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui
+tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi
+formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient
+habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef
+de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses
+trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans
+toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline,
+soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de
+verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de
+tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils
+formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en
+firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la
+droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses
+gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils
+tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche
+ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires,
+seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur
+tour, et chacun ayant répété la même man&oelig;uvre se rangea de façon à
+former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les
+proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le
+feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des
+décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin
+s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins
+et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant
+dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était
+des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient
+trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes
+de l'antiquité.</p>
+
+<p>Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.</p>
+
+<p>Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir
+dans leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un
+mètre de large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain,
+artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient
+au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir
+de distance en distance les plats et les terrines.</p>
+
+<p>Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant
+d'armes, appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître;
+ses commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se
+rangèrent debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les
+Enjerras Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant
+soigneusement lavé les mains<a id="footnotetag18"
+name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>,
+s'échelonnèrent des deux côtés de la table et se tinrent debout, les
+coudes au corps et les avants-bras ouverts. Les huissiers se postèrent
+aux issues, et chef d'avant-garde, sénéchaux, tous les principaux
+seigneurs vinrent se placer selon leur naissance et leur rang. Une
+deuxième file de convives s'assirent de façon à pouvoir encore atteindre
+la table en allongeant le bras, et derrière, les cavaliers de marque,
+les fantassins et fusiliers d'élite se tassèrent debout, en rangs
+pressés et si nombreux qu'ils soulevaient les parois des tentes. Les
+trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent son arrivée; la portière
+fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des insignes de sa charge, parut
+sur la place, conduisant les employés de la bouche. Des hommes tenant
+sur la tête des paniers de pains de première qualité, recouverts de
+housses écarlates traînantes jusqu'à terre, ouvraient la marche; puis
+deux files de cuisinières et de femmes de service portant des plats et
+des terrines de ragoûts bien lutées; ensuite le premier échanson, suivi
+d'une longue rangée de servantes courbées sous leurs jarres d'hydromel.
+Pendant ce défilé, les timbaliers au dehors battaient la berloque, et
+hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à préparer la viande d'une quinzaine
+de b&oelig;ufs qu'on venait d'abattre. Les porteuses d'hydromel
+s'accroupirent au bas-bout de la tente, les panetiers vidèrent les
+paniers devant le Prince et les principaux convives, et l'aumônier ayant
+dit le <i>Benedicite</i>, ils rompirent le pain, plongèrent leurs mains
+dans les ragoûts fumants et les ayant fait goûter par les cuisinières,
+les répandirent devant les convives. Le Prince et les principaux
+assistants ayant fait une collation chez eux, ne mangèrent que du bout
+des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant répartit dans l'assemblée
+ses serviteurs chargés de grosses pièces crues, et prenant lui-même à
+deux mains la bosse entière d'un b&oelig;uf-bison, il la présenta au
+Prince et après lui, aux convives les plus réputés pour leur bravoure.
+Ce morceau d'honneur achevé, les assistants, qui avec un couteau, qui
+avec son sabre, se taillèrent des lopins dans les aloyaux, longes et
+surlonges, cuissiers, culottes et filets palpitants qu'on leur
+présentait; puis, on servit les carbonnades. Quelques retardataires
+s'acharnaient encore à dépouiller à belles dents des côtes de b&oelig;uf
+à demi noircies par le feu, lorsque le page présenta le bassin et
+l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient près de lui le voilèrent
+respectueusement de leurs toges tandis qu'il se lavait. Pendant ce
+temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit <i>burillé</i> (carafon)
+du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta la boisson en
+s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses lèvres, lui en
+versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la goutât en sa
+présence. On offrit également un burilé d'hydromel à l'Azzage Fanta;
+malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage se tient debout
+au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il surveille et dirige
+en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la distribution
+générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son rang, reçut des
+deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé, soit un hanap en
+corne de b&oelig;uf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps étaient
+hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent suffisamment pour
+laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout derrière, et ceux-ci
+repus firent place à leur tour à plusieurs sections successives de
+soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent pas à faire
+table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de l'entassement
+de tant de monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote18"
+ name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a
+ href="#footnotetag18">(retour)</a> Les Engerras Assallafis ont seuls
+ le droit de mettre la main au plat et en répartissent le contenu.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses,
+leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines
+du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats,
+entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des
+distiques sur les plus braves combattants.</p>
+
+<p>On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient
+arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit
+courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne
+manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères,
+s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires
+du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila
+recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes
+s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.</p>
+
+<p>Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des
+conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les
+huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en
+tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par
+des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table,
+et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre,
+qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son
+cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant,
+heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt
+monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent
+successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou
+accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations
+militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la
+veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour
+réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient
+victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter
+quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient
+publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon
+que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel
+utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de
+l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.</p>
+
+
+<p>Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis
+tué un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de
+ce soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué
+un lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après
+lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un
+lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le
+Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.</p>
+
+
+<p>De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses
+gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent
+entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après
+avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs
+propres soldats.</p>
+
+<p>Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message
+sur message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager,
+s'ils ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge
+auprès de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province
+du Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques,
+momentanées sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par
+quel moyen, la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes,
+enivrés par la confiance de leurs troupes dans la victoire, ne
+répondaient que par des défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le
+message suivant:</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous
+m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur
+protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations
+des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire
+d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas
+les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de
+votre fortune.»</p>
+
+<p>Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre
+d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit
+tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite;
+les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang,
+mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après
+ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent
+au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi
+lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à
+ébranler leur confiance dans nos forces.</p>
+
+<p>Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne
+journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous
+offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos
+chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances
+superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de
+bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les
+conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à
+quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de
+porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé
+Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait
+sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient
+sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum,
+qui, cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la
+picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon
+la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans
+la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs
+escadrons de cavalerie.</p>
+
+<p>Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes
+de peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous
+trouvions dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement
+partagée par un ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son
+nom du petit village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à
+peu près, et profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores,
+formait pour notre camp une défense naturelle dans la direction de
+l'ennemi; circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement.
+Mais on s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les
+piquets de nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et
+décida avec eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à
+l'extrémité de la plaine, où les ondulations du terrain nous
+promettaient un sol plus tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau,
+pouvait être une cause de désordre sérieux pour nos multitudes, si elles
+avaient à l'effectuer le lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des
+ordres en conséquence, et Monseigneur partit avec une quarantaine de
+cavaliers pour choisir le nouveau campement.</p>
+
+<p>Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la
+ventrière, nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous
+reprenions à peine notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ
+soixante cavaliers se détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer
+rapidement sur nous. C'étaient des éclaireurs ennemis.</p>
+
+<p>Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule
+sur notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du
+renfort de notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800
+mètres: mais l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès.
+Huit des nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants;
+il détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride
+dans la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés,
+que tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite.
+L'apparition subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les
+surprendre autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant
+vu l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires,
+excités par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement
+préoccupés de la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne
+s'aperçurent de l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à
+grand'peine et disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé
+le Dedjazmatch; car plus de la moitié de son escorte était composée de
+chefs âgés, déshabitués des coups main depuis leur accession à des
+postes élevés. Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une
+bonne part à nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux
+blessés.</p>
+
+<p>En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour
+avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait
+également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les
+quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme
+point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et
+nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le
+couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de
+l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.</p>
+
+<p>Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence
+en éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant
+sur nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en
+instants, augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à
+environ 200 mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une
+confusion inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq
+rondeliers, mes seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me
+tins près de Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval
+qui bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous
+ses nasaux.</p>
+
+<p>On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les
+adieux, les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre
+s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui
+confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la
+concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages,
+oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.</p>
+
+<p>«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle
+pour avoir choisi un imprudent.»</p>
+
+<p>Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute
+voix saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.</p>
+
+<p>Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon
+maître, mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame,
+protége mon corps en lui!»</p>
+
+<p>Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de
+tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et
+paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux
+passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient
+se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer
+et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne
+journée et au revoir!»</p>
+
+<p>Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et
+là en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans
+quitter la selle, courbaient la tête, en disant:</p>
+
+<p>«Père, absolvez-moi!»</p>
+
+<p>Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la
+donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et
+lui cria sous le nez:</p>
+
+<p>«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je
+vais au combat, moi!»</p>
+
+<p>Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au
+pas de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient
+leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient
+pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un
+coryphée chantant un refrain guerrier.</p>
+
+<p>Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son
+cheval.</p>
+
+<p>«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu
+l'as bridé par la queue.»</p>
+
+<p>Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les
+pages étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et
+tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour
+l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se
+présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la
+toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite
+javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à
+l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce
+ancienne.</p>
+
+<p>Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur
+poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en
+allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour
+s'écrier:</p>
+
+<p>«<i>Hammarr zorroff!</i> Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin
+l'heure des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes
+vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»</p>
+
+
+<p>Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils
+savouraient déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en
+les voyant, comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les
+Chalaka Beutto, et Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou,
+Beutoul-Andawa, Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia,
+Andawa-Libo, Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire
+Gouolemdatch, tous cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets,
+livides et sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant
+leur thème de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet
+droit; quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière
+de lion; d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les
+chevaux dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient
+ces rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de
+tendresse familière:</p>
+
+<p>«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma
+verve s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère,
+ravives-en les sources.»</p>
+
+<p>Ou bien, s'adressant à son cheval:</p>
+
+<p>«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»</p>
+
+<p>Une autre criait:</p>
+
+<p>«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les
+braves et compter les coups!»</p>
+
+<p>Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à
+tournure martiale, elle lui disait:</p>
+
+<p>«Je suis ta s&oelig;ur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon
+léopard, tu me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un
+ennemi.»</p>
+
+<p>Un trouvère chantait:</p>
+
+<p>«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme,
+arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez
+pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes
+lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la
+route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à
+travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe.
+Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes
+dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de
+choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»</p>
+
+<p>Quelque soldat lui criait:</p>
+
+<p>«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton &oelig;il,
+dresse ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à
+coqueriquer tes vers tout le reste de tes jours!»</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire
+seulement et garde bien les servantes!»</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la
+tente; il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la
+position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une
+trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux
+suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de
+sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front,
+donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme
+toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le
+prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert
+d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens
+Monseigneur.</p>
+
+<p>Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me
+permis de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil,
+mais il me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:</p>
+
+
+<p>&mdash;Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me
+garder?</p>
+
+<p>Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en
+disant: «Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»</p>
+
+<p>Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le
+ciel sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête
+du printemps.</p>
+
+<p>Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une
+centaine de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée
+parsemée de buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau
+couronné par l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une
+plaine moitié couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche
+par un petit bois qui s'étendait jusqu'au plateau.</p>
+
+<p>Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant
+d'armes, de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de
+bataille.</p>
+
+<p>Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et
+Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient
+à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de
+rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt
+hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se
+tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et
+les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche
+comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait
+du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé
+son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient
+ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant
+qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa
+cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en
+arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de
+l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.</p>
+
+<p>Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à
+environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la
+droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents
+fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier
+Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil.
+L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se
+composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers
+en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de
+façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière
+des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il
+vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche
+ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de
+l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition
+avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile
+droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre
+de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise,
+de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute
+notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le
+centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des
+timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes.
+J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne
+s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous
+devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers;
+quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines
+que les miennes.</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant
+de brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes
+d'élite. Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était
+en colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se
+plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses
+timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa
+personne.</p>
+
+<p>Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs
+sur toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se
+détachèrent à leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au
+devant de nous. La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ
+de bataille.</p>
+
+<p>Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile
+gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était
+l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à
+l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «<i>Dieu!
+pardonnez-nous, Christ!</i>» prononcés avec un accent très-prolongé sur
+la dernière syllabe des mots qui signifient <i>Dieu</i> et
+<i>Christ</i>. Cette supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula
+une deuxième et une troisième fois sur tous les rangs, comme ces
+sinistres mugissements qui précèdent la tempête. Sur un signe du Prince,
+on battit la charge et l'armée partit au pas gymnastique.</p>
+
+<p>Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga,
+nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer;
+elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite
+formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie,
+descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas
+supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque
+entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à
+notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son
+front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant
+l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre
+rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la
+résolution de nos gens parut un instant refroidie.</p>
+
+<p>Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu
+près en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de
+Zaoudé, l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi!
+À moi, Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de
+David, Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses
+&oelig;uvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent,
+ils sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce
+pour moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La
+fortune est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le
+prodigue, le vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut
+comme les précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout!
+Qui arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes!
+Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme
+mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles!
+Marchez donc, marchez! marchez!</p>
+
+<p>Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux
+aussi leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et
+l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux.
+Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de
+poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et
+vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus
+imposante qu'on puisse imaginer.</p>
+
+<p>Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous
+abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma
+escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la
+ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti
+de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient
+les deux armées qui s'entrechoquaient.</p>
+
+<p>Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite;
+le Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa
+vigoureusement le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le
+centre ennemi que commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa
+jeunesse, son bouclier rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il
+avait l'air attéré et comme déjà frappé de défaite. Je lui criai:
+<i>Aïzo!</i> espèce d'encouragement et d'aman que les soldats donnent
+pendant le combat pour rassurer un vaincu, et il me regardait avec
+stupeur, lorsqu'un de nos cavaliers lui cria en se précipitant sur lui:
+«Qu'il se rende! qu'il se rende!» Et le jeune prince se découvrit en
+renversant son bouclier, indiquant ainsi qu'il se rendait.</p>
+
+<p>Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les
+nôtres. À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie
+compacte de Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête
+de ses cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile
+gauche rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier
+environ de cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre
+armée ne tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les
+rangs de leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais
+notre victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de
+regagner les hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant,
+et nos cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la
+mêlée n'avait pas duré plus de dix minutes.</p>
+
+<p>Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit
+cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et
+les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant
+à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut,
+il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.</p>
+
+
+<p>&mdash;Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son
+succès!</p>
+
+<p>À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Amen; c'est par ton Dieu!</p>
+
+<p>Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il
+lui avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa
+bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi
+d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au
+Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter
+jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et
+courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en
+lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la
+maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu
+t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch,
+réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations
+envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé
+espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois
+avoir bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de
+nous jusqu'au camp.»</p>
+
+<p>Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant
+nous, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto!
+de l'isabelle!</p>
+
+<p>Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il
+paraissait harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier
+pendait à l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa
+ceinture également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline
+blanche, toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de
+Dempto couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas
+son allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:</p>
+
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi,
+Birro, ton fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que
+tant que la poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro
+sera au soleil, il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront
+s'élever contre mon père.</p>
+
+<p>Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.</p>
+
+<p>En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous
+suivait péniblement à distance, lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!</p>
+
+<p>J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut
+auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de
+Tedjaubasse.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!</p>
+
+<p>Et Birro s'en alla grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues
+comme ça!</p>
+
+<p>Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et
+le pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été
+très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.</p>
+
+<p>Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une
+bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du
+plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de
+l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction
+du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un
+champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu
+de cadavres.</p>
+
+<p>C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la
+poitrine et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva
+avec effort sur son coude, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur
+moi! Je suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt:
+j'ai donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur
+entende ce que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!</p>
+
+
+<p>&mdash;Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.</p>
+
+<p>Et il continua son chemin.</p>
+
+<p>Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa
+tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne
+l'entendit plus.</p>
+
+<p>Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp,
+nous rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille
+pour s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince,
+elles poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges,
+rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe
+d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou
+enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.</p>
+
+<p>Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du
+Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les
+rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes
+qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient
+insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj
+Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le
+large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien
+ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.</p>
+
+<p>Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient
+rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya
+sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du
+Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch.
+Il le baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était
+encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:</p>
+
+
+<p>&mdash;C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami:
+tu en feras ton ami aussi.</p>
+
+<p>Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une
+aversion manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour
+revoir mes amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes
+bagages. De mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il
+fallut écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent
+qu'ils avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la
+première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie,
+un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus
+ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de
+quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur
+leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en
+grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce
+mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils
+étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les
+encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter
+thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux
+qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant
+aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu
+à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes
+hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais
+Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se
+présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de
+droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en
+rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il
+était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au
+milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents
+prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif
+de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et
+dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui
+déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom.
+Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer
+eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et
+deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver,
+disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir
+comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse
+faite pour dissiper tout nuage entre nous.</p>
+
+<p>Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et
+les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida
+à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où
+Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi
+nous était subitement apparu.</p>
+
+<p>Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs
+purent-ils faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter.
+La pluie recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de
+surveiller les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes
+à la main; ceux qui avaient à garder des chefs importants les
+attachaient au moyen de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par
+sa longe; personne n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à
+jeun depuis la veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit
+pas; la pluie, la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies
+ne purent dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres,
+en s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et
+les passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des
+cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on
+les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de
+la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval
+ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient
+leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des
+renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des
+facéties et brocards.</p>
+
+<p>L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux
+amis simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là,
+quelque boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie,
+improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes
+réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des
+bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des
+Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient
+confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la
+pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une
+verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est
+que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement
+sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres
+ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.</p>
+
+
+<p>Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu,
+et chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les
+partagèrent avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin
+de nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et
+les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de
+corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt
+elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.</p>
+
+
+<p>Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés,
+des plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain,
+avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et
+formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait
+entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins,
+recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de
+l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs
+en cour supérieure.</p>
+
+<p>De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à
+juste titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues
+étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on
+s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les
+témoignages sont souvent nécessaires.</p>
+
+<p>Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se
+reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive
+quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti;
+mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer
+un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent
+butin et prisonniers. Ces <i>arracheurs</i>, comme on les appelle,
+donnent lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre,
+les camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès
+criminels surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception
+des armes à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi,
+qui reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la
+confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont
+il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans
+fournir des sujets de litige.</p>
+
+<p>D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre
+animal, tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier
+sang. Il en est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé
+par plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a
+blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de
+façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le
+saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le
+harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la
+blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on
+lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable.
+Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de
+quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de
+timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de
+sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers
+deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de
+les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs
+têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang
+paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les
+prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer
+ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on
+attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de
+<i>Nekaïe</i>, <i>Zorroff</i>, <i>Hammar Zorroff</i> et autres,
+indiquant le nombre de javelines qu'on a reçues de l'ennemi, font que
+chacun cherche à rendre incontestables ses faits de guerre, et, à cet
+effet, le témoignage des prisonniers devient souvent nécessaire.</p>
+
+<p>Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée.
+Avant même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le
+droit commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action
+criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement,
+l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp
+vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à
+accorder ce patronage.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur
+direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il
+lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre.
+S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur,
+qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop
+disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en
+échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les
+personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un
+acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit
+antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur,
+devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à
+s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le
+crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer
+de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente.
+Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le
+ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable
+de tous les méfaits attribués au fugitif.</p>
+
+<p>La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin
+l'emploi même de la torture: mais les m&oelig;urs atténuent cette
+rigueur, au point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est
+lorsque le prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant.
+Si parmi les prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de
+marque sont condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet
+coupé, ou à payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine
+du fouet, ou bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu
+d'importance, on les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait
+été accompagnée de circonstances particulières. Le chef de l'armée
+désigne les prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans
+les vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte
+et le cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un
+soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un
+prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades.
+La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins.
+Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions,
+et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la
+victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même
+de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un
+parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et
+un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des
+vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec
+sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un
+compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même
+des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans
+toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un
+autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles
+sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent
+brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.</p>
+
+<p>Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la
+permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se
+cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient
+familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins
+d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le
+plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de
+pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque
+forme de l'amour.</p>
+
+<p>Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé
+chez eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de
+Konzoula, avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient
+imaginé que le choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont
+j'étais l'auteur, et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer
+mes maléfices, ils avaient résolu au dernier moment de nous livrer
+bataille le vendredi. À cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula,
+comptant y laisser leurs bagages et nous assaillir avec toutes leurs
+forces. Enorgueillis du reste par leur supériorité numérique et le
+prestige militaire qu'ils exerçaient, ils n'avaient pas douté de la
+victoire. Leur irritation contre nous était telle, qu'ils étaient
+convenus de ne faire quartier qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils
+avaient mis un signe distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se
+reconnaître plus sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous
+rencontrer à Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant
+l'arrivée de leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.</p>
+
+<p>Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement
+extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je
+passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges
+avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les
+Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et
+dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de
+la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais
+arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais
+déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant
+la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes
+man&oelig;uvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse
+récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de
+renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un
+centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes
+maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait
+dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à
+revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à
+porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait
+rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres
+allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval
+entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il
+devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer
+honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à
+son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait
+encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en
+compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée
+dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si
+celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement
+acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à
+ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli
+leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il
+fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût
+nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout
+le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure
+de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens;
+en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent
+aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux
+événements quotidiens de la politique du pays et la position que le
+Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus
+exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et
+comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son
+chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont
+j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes
+amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et
+qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait
+manifesté en me voyant.</p>
+
+<p>Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à
+l'exception d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son
+fils jugèrent opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par
+petites troupes aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à
+prendre pour rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent
+eux-mêmes, équipés en tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la
+main et sans autre vêtement que leur petite culotte et leur cordon de
+chrétienté; pour se garantir du soleil et des mouches, plusieurs se
+couvraient de feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez
+nous; d'autres restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient
+dans notre camp, en attendant un jour plus propice pour regagner leurs
+quartiers; car lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans
+se réunissent en armes pour garder les passages, et ils se vengent
+cruellement quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les
+Éthiopiens sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus
+inoffensifs guetteront également les fuyards, souvent même les
+hébergeront, pour le seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.</p>
+
+
+<p>Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles
+peu meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on
+disait que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de
+bataille, mais on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal
+de fuyards.</p>
+
+<p>Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit
+amener les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste
+situation, et qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument.
+N'attribuez donc pas à ma rigueur le sort que vous subissez. La
+politique du Ras, l'attitude passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt
+pourtant avec votre maison, m'ont forcé de recueillir l'héritage de
+votre père, que vous étiez insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous
+faire comprendre les exigences de nos positions et le meilleur moyen de
+les concilier; mais vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour
+vous, les instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les
+mêmes raisons qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à
+m'assurer de vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous
+reprendrez une position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de
+vous pourvoir, vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous
+êtes comme des fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je
+me suis décidé à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû
+prévoir ce moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous
+dire que je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de
+rétablir votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en
+subissez les rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir;
+montrez néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils
+de Conefo, et vos fers seront légers à porter.</p>
+
+<p>Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il
+tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du
+regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'&oelig;il sec, et le
+Lidj Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on
+leur fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient
+touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après
+l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule
+habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux
+notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le
+Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre
+leur gaîté habituelle.</p>
+
+<p>En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou
+délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que
+préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout
+citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque
+tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est
+sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont
+trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a
+pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de
+le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement
+dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à
+chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet
+droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien.
+Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire
+le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est
+innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui
+ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire
+vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa
+perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le
+remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à
+dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme
+ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses
+concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun
+s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le
+questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit
+ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile
+d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge
+a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de
+transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la
+pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du
+bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit
+souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se
+retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous
+épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques
+qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à
+tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont
+presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la
+libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux
+dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués
+dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare
+qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants
+en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent
+ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers
+aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains
+des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que,
+même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement
+dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les
+grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves
+et pour les enfants.</p>
+
+<p>Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il
+promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo,
+placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj
+Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre;
+son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel
+il les avait promises. Birro refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand
+c&oelig;ur, dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque
+osât les faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto,
+et par la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à
+personne.</p>
+
+<p>Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il
+ressentit vivement cette première désobéissance publique de son fils.
+Quant au Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans
+sa tente; il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de
+Monseigneur, qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner
+en Agaw-Médir.</p>
+
+<p>Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp,
+j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je
+m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un
+nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de
+Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.</p>
+
+
+<p>Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait
+deux belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui
+acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet,
+soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj
+Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au
+messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son
+maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des
+carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à
+l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt
+notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche
+en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette
+perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur
+et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui
+pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent
+qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban
+de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit
+demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à
+rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était
+Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à
+trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de
+l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et
+cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le
+meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la
+torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des
+liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles
+douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien
+consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines
+et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier
+rançonné à la suite de Konzoula.</p>
+
+<p>Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les
+habitants de deux districts des environs que les soldats de son père
+iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient
+dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le
+bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer
+devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir
+les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les
+soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils
+les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage;
+mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent
+contre les coupables une action judiciaire.</p>
+
+<p>L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats
+en empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa
+surveillance est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et
+jusqu'à une époque récente même en Europe, il est admis que la guerre
+doit nourrir la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des
+Dedjazmatchs pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou
+par suite de quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter
+l'effusion du sang, ils préviennent les habitants, et, dans le cas de
+blessure, de mort d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les
+coupables. La fécondité du sol est telle que lorsque le pillage
+s'effectue sans combat ou sans incendie, et que la nécessité du
+ravitaillement leur paraît évidente, les cultivateurs sont les premiers
+à excuser la mesure qui les prive de leurs réserves alimentaires. Deux
+ou trois mois plus tard, ils se présenteront devant le Polémarque pour
+lui demander une exemption temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils
+font renaître promptement l'abondance.</p>
+
+<p>Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces;
+mais les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur
+gouverneur a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa
+détresse, ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.</p>
+
+
+<p>Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts
+désignés, le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des
+Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans
+les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si
+le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient,
+disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire
+quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays
+en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec
+eux des intelligences propres à conserver sa position.</p>
+
+<p>Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des
+sources chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs
+rhumatismales et quelques autres maladies. Dans un but ostensible de
+santé, mais au fond pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et
+donner un motif plausible à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur
+jugea à propos de prendre les eaux. Il porta notre camp sur le bord du
+plateau du woïna-deuga et descendit, avec ses plus intimes familiers,
+aux sources thermales situées dans un petit koualla, à environ deux
+kilomètres, laissant le commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et
+l'expédition des affaires au Blata Teumro, son premier sénéchal.
+Néanmoins il fut assailli de messagers des communes les plus éloignées
+du Dambya et du Kouara, qui lui demandaient de les protéger contre les
+exactions de Birro, lequel, par suite de ses rapports équivoques avec le
+Ras, leur paraissait devoir les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata
+Teumro, ayant opiné contre notre campagne, se donnait le malin plaisir
+d'inquiéter son maître sur les suites de notre victoire en lui adressant
+tous ces messagers.</p>
+
+<p>Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement
+douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux
+ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la
+guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare,
+toujours calme quoique d'une activité incessante, discret,
+très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution
+élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un
+dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés.
+Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et,
+dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles
+pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque
+importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours
+fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du
+conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de
+bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que
+<i>Hazazel</i> (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les
+notables, les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative
+des actes de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du
+Prince, et cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur
+détresse. Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses
+clients, et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la
+trahison. On l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme
+fort aimable, qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner
+un si charmant homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et
+bien entendue, et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils
+unique le chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa
+grande dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles
+que par les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en
+recueillait qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une
+échauffourée, en voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer
+indûment le droit d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la
+guerre régnait alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince
+fit fouetter un page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on
+faisait sur cette mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond
+tous le plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne
+fut bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.</p>
+
+<p>Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une
+des périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en
+Éthiopie. Au fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux
+longues culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre
+mètres de large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des
+eaux d'une température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau
+voisin, en traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient
+construit un grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux
+parties inégales. La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais,
+contenait le grand bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de
+fleurs qu'on renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et
+notre lieu de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur
+les anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine
+et à ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux
+jours; les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les
+rondeliers de service vivaient nuit et jour en plein air.</p>
+
+<p>À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre
+temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement;
+fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux
+cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le
+Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette
+familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot
+indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du
+hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch
+passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans
+distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois
+on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance
+semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il
+n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.</p>
+
+<p>Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient
+chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères
+nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et
+comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé
+pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.</p>
+
+<p>Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait
+garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le
+soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à
+l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit
+entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait
+d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir
+chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre
+plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il,
+son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant
+gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et
+quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à
+notre retour au camp.</p>
+
+<p>Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma
+et me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et,
+pour motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon
+projet d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui
+dis que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque
+je ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient
+froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille
+suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de
+les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour
+avoir été prise au Lidj Ilma.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.</p>
+
+<p>Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se
+mettrait en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon
+projet ne l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y
+opposerait.</p>
+
+<p>Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à
+son père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait
+désormais se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de
+joie en apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de
+la levée du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de
+mon départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure
+avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux
+en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à
+boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me
+servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la
+mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la
+tête de sa toge.</p>
+
+<p>Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans
+témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si
+je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je
+trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me
+firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux,
+la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une
+mauvaise nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne
+pas nous connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous
+pensions que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous
+ne te dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit.
+Nous venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu
+vas des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh
+bien! nous allons nous ceindre et monter à cheval.</p>
+
+<p>On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le
+Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté
+que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le
+bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire
+rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince
+aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme
+un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de
+son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va
+rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques;
+pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra
+s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher
+d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le
+pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est
+dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes
+devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous
+récompense pour le zèle que vous me montrez.»</p>
+
+<p>En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire
+leurs adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de
+Monseigneur. Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait
+que par des signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer
+Sahalou, sans être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était
+ceint, armé, un petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les
+épaules comme un homme prêt à l'action:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que
+cela soit avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire,
+Mikaël.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le
+bien; qu'il t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes,
+et qu'il te rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.</p>
+
+<p>À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: <i>Amen!</i> Et voyant que
+j'hésitais à sortir, il me dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser
+pour lui?</p>
+
+<p>Le Prince sourit et me donna l'accolade.</p>
+
+<p>Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils
+m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les
+gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des
+bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la
+conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au
+Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin
+de connaître personnellement tout le monde.</p>
+
+<p>Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon
+l'usage, je dis aux principaux chefs:</p>
+
+<p>&mdash;Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho,
+retournez-vous en!</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.</p>
+
+
+<p>Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe
+derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant
+des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre
+maître, resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié
+de nous affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un
+seul homme?</p>
+
+<p>Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils
+étaient si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que
+j'étais tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou
+rendit ma pensée à haute voix et en langage choisi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la
+poitrine; ô aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc,
+messeigneurs! Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée
+d'empereurs; de là aussi nous est venue notre religion; le même pays
+nous envoie les étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore
+qu'il nous a envoyé la véritable amitié.</p>
+
+<p>Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère,
+continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.</p>
+
+<p>Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé
+de moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant
+nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous
+séparant.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon
+frère. Faites-lui vos adieux.</p>
+
+<p>Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon
+l'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!</p>
+
+<p>Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de
+l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe
+de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces
+berges vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure.
+D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai
+ça un jour.</p>
+
+<p>Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:</p>
+
+<p>&mdash;Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira!
+dit-il.</p>
+
+<p>Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:</p>
+
+<p>&mdash;Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le
+meilleur!</p>
+
+<p>Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent
+des: <i>Ha! ha! ha!</i> cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du
+jeu de cannes.</p>
+
+<p>Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine
+de suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui
+profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.</p>
+
+<p>À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien
+différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant
+d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient
+réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le
+pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de
+terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre
+petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de
+déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj
+Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ
+libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes:
+des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder
+loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes
+arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.</p>
+
+<p>En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en
+plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai
+avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de
+messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point
+tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de
+haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés.
+Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je
+lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître
+maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à
+Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver.
+Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le
+français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me
+refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus
+extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que
+j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à
+mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses
+incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon
+Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de
+s'affubler de la façon la plus misérable.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un
+mamelon pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait
+guère avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus
+m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat
+m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger:
+au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la
+filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un
+d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se
+leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était
+très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.</p>
+
+<p>Et se tournant vers quelques seigneurs:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a
+toujours besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à
+peine circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans
+escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!</p>
+
+
+<p>Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde,
+d'environ sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement
+revêtue d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte
+basse et étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été
+complète sans quelques torches tenues par des pages.</p>
+
+<p>Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours
+dans un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente,
+qui sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout
+nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les
+mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas
+en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent
+un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce
+surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les
+b&oelig;ufs au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de
+s'en affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.</p>
+
+<p>Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au
+centre, un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait
+par leur odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude
+de faire griller ses viandes devant lui pour les soustraire à
+l'influence de l'&oelig;il malin qui ne manquait pas, disait-il, de les
+frapper lorsqu'on les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez
+des soldats, toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga
+dressé en face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban,
+amulettes, ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en
+peau de mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché
+au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines
+damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre,
+soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures.
+Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de b&oelig;uf
+préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et
+une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les
+moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en
+larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la
+hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement
+l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures,
+les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les
+scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un
+charme et une énergie étranges.</p>
+
+<p>En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit
+sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui
+sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout
+vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à
+l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui
+et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes
+les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien
+n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature,
+qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs
+inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se
+perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de
+maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et
+du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur
+est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans
+les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement
+d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes
+éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie
+et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets
+des civilisations antiques.</p>
+
+<p>Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait
+familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir
+vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les
+pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu
+grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de
+ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et
+disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient
+belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare,
+la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement
+enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous
+des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement
+fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était
+d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui,
+joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits,
+lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.</p>
+
+<p>Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle
+et une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran
+supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son
+visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère
+tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard
+ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile
+à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain
+élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une
+mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme
+qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une
+perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il
+s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés,
+toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang.
+Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière
+scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et
+sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une
+réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des
+soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à
+l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux
+que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa
+parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité;
+aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à
+la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un
+champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il
+passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité.
+Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par
+explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus
+secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses
+ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère
+ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et
+défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans
+sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me
+parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie
+entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de
+lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes
+raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et
+il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le
+trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma
+réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.</p>
+
+<p>Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier
+introduisit un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une
+corbeille à pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du
+panetier, de l'échanson et de deux servantes qui portaient avec
+précaution deux plats couverts et fumants.</p>
+
+<p>Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à
+dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies
+d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante
+centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent
+de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui
+n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à
+côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des
+feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille
+devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets
+plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de
+proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et,
+après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de
+campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la
+même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection
+donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près
+d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'&oelig;ils et
+flexible comme une crêpe.</p>
+
+<p>Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être
+servi à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul,
+j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout
+enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les
+chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit
+amicalement et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est
+Tiksa-Méred, un de mes meilleurs amis.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à son Fit-worari:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.</p>
+
+<p>C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa
+physionomie mobile ne me parut que franche à demi.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur,
+qu'il a renvoyé sans y toucher son déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai
+jusqu'au dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai
+pris ce matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.</p>
+
+<p>Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre
+mon appétit à sa disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!</p>
+
+<p>Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui
+restait de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de
+conversations animées.</p>
+
+<p>Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une
+tente à côté de la hutte du Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir
+comme nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras,
+mais il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu
+dors en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère,
+je serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil,
+j'irai me rasséréner à tes côtés.</p>
+
+<p>Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce
+Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour
+m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me
+disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait
+de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou
+de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie,
+chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il
+prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un
+mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un
+page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi
+endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la
+main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses
+prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire
+silence. Son chapelet terminé, il me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas
+être commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis,
+vois-tu, je me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long
+semblant; j'ai besoin de parler à c&oelig;ur ouvert. Attristons-nous sur
+moi.</p>
+
+<p>Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait
+méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main,
+oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais
+quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés
+et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais
+les yeux encore pleins de larmes.</p>
+
+<p>Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires,
+présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des
+messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre,
+le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait
+ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le
+don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une
+supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre
+parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de
+lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à
+cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le
+dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on
+écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de
+Findja.</p>
+
+<p>Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques
+du Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi
+son église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro
+s'y rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et,
+dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons
+qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches
+amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et
+traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban
+de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie
+en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée,
+ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas
+derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui
+faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval
+<i>Dempto</i>, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate
+de sa selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés,
+battaient la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en
+tenue de combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers
+d'élite.</p>
+
+<p>Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À
+la porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa
+pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna
+jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où
+stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon
+respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long
+bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises
+et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs
+longues oraisons.</p>
+
+<p>Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées
+de respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses
+allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux
+favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.</p>
+
+<p>L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé
+en son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient;
+mais, dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se
+concilier les prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne
+voulait gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le
+faire comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et,
+conformément à l'usage, termina en récitant avec tout le monde un
+<i>Pater</i> et un <i>Ave</i> à son intention.</p>
+
+<p>Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants
+échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir,
+Birro réunit ses chefs dans un long festin.</p>
+
+<p>Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait
+prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les
+notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que
+celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que
+brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était
+encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils
+de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser
+désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à
+venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et
+s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la
+vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des
+familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en
+finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait
+en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la
+Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune
+femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec
+usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait
+les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant
+lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa
+prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son
+gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par
+ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son
+beau-frère, le mari d'Oubdar, sa s&oelig;ur de prédilection.</p>
+
+<p>La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par
+son faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir,
+dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à
+conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se
+mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce
+sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui
+restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.</p>
+
+<p>Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes
+agglomérées et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col
+qui donnait accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit
+et jour, ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas
+d'une irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près
+de Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces
+deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles
+transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en
+ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient
+s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait
+à de nouveaux troubles.</p>
+
+<p>Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et
+vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des
+grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres,
+avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali
+étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se
+présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une
+famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras
+Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit
+remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade
+d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon
+cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère
+commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation
+militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du
+Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop
+lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief,
+auquel était attaché le titre de <i>Balambaras</i> ou chef des écuries
+impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie,
+comme il est d'usage pour ce titulaire.</p>
+
+<p>Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux,
+d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les
+Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait
+une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la
+fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa
+fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu
+des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son
+entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge,
+captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant
+pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître,
+il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.</p>
+
+<p>Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient
+réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait
+l'autorité de Birro.</p>
+
+<p>Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission
+du pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les
+partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant,
+s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur
+ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit
+mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer
+l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les
+assiégés; vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!</p>
+
+<p>En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui
+envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques
+jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de
+Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des
+ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes
+chargés de vivres au camp de Kobla.</p>
+
+<p>Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne,
+se concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous
+dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente
+du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en
+s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur
+son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp,
+attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable.
+Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des
+soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs
+éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient
+fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de
+nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et,
+encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée;
+Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris
+cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur
+victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une
+poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi,
+qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques
+morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle,
+poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers
+battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir
+le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre
+camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand
+nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes
+une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua
+aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.</p>
+
+<p>Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns
+des prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils
+servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le
+terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus
+loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle
+pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui
+demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le
+Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains
+districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs
+objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs
+terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année
+d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils
+s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens
+sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre
+chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les
+dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes
+prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.</p>
+
+<p>Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le
+moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On
+annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du
+Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se
+justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers
+s'avança devant la tente et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et
+tu annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à
+tes yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo
+aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes
+vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous
+gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant
+tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils
+ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père;
+aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par
+obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur
+nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que
+le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous
+espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu
+apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton
+pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire
+notre arrêt!</p>
+
+<p>&mdash;Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des
+animaux, dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux
+armes, ils en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier
+doit son sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le
+pied et la main!</p>
+
+<p>La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le
+premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les
+Éthiopiens.</p>
+
+<p>Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses
+familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner
+le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à
+gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les
+assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir,
+appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro
+éclata:</p>
+
+<p>&mdash;On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande
+mes bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne
+pourrai donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?</p>
+
+
+<p>Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que
+tout était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats
+compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro
+l'apprit quelques jours après et dit:</p>
+
+<p>«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»</p>
+
+<p>À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler
+avec sécurité dans toute la province.</p>
+
+<p>Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de
+ses troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions,
+nous partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre.
+Après environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit
+désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de
+fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre
+pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos
+pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des
+éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro
+se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui
+donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses
+cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler
+nos chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne
+redonnent de lait que dans la soirée.</p>
+
+<p>Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était
+soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre
+désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait
+décampé depuis longtemps.</p>
+
+<p>Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien
+mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout
+des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son
+parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir,
+du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter
+de sa puissance. Conefo, fils de sa propre s&oelig;ur, qu'il avait dotée
+et mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se
+maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats
+malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après
+l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit
+en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le
+Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de
+son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son
+intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et
+Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa
+maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il
+ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du
+bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques
+jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent
+mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille
+de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants
+étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui
+convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur
+défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans
+pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.</p>
+
+<p>À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de
+s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle
+immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il
+avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara,
+province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos
+soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro
+leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des
+cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il
+m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.</p>
+
+<p>Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les
+habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à
+mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval
+me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi
+de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me
+reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où
+j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.</p>
+
+<p>Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir
+considéré, il hocha tristement la tête en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as
+quitté. On ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux
+conséquences de ta conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres
+une lourde dette à acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu
+pas craint d'en devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre
+pays et de passage seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie,
+terre de vérité, de justice et de science. Un fait futile en apparence
+se présente à nous autres, vieillards, avec toutes ses conséquences;
+aussi suis-je peiné des changements que je vois dans ton costume: ta
+poitrine n'est plus recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre
+toge, tes jambes sont nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans
+le vêtement cette retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour
+le nôtre le costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien
+d'autres dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des
+traditions qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.</p>
+
+
+<p>Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller;
+mais sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser
+qu'à demi.</p>
+
+<p>Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour
+remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.</p>
+
+<p>La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un
+périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont
+enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en
+menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une
+énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base
+formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points
+cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à
+la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque
+face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie
+supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de
+bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui
+l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre
+ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et
+il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie
+extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion
+inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en
+roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume,
+très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué
+du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade.
+Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce
+toit, et des &oelig;ufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses
+croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et
+scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins
+du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément
+dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le
+cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire
+et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de
+peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux.
+Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et
+primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur
+caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de
+l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands
+arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment
+à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière
+par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre
+brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une
+chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi,
+de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à
+hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe,
+d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques
+chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du
+sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte
+est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a
+pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt
+ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche
+de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le
+droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de
+l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à
+chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les
+règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer
+dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent
+s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans
+le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la
+porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des
+montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du
+sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant
+successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit
+pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que
+durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre;
+il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles
+isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester
+debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs
+prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent
+sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du
+Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une
+spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à
+main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner
+les chants religieux.</p>
+
+<p>Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une
+arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du
+porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au
+côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de
+ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le
+porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se
+réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants
+sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les
+enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les
+voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais
+comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez
+hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.</p>
+
+<p>Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce
+droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il
+déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge;
+dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en
+amarigna: <i>porte du salut</i>. Si les réfugiés sont nombreux, ils
+dressent des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un
+spectacle curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les
+chevaux broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus
+aux branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous
+côtés; des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des
+soldats; plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge,
+causant avec anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur
+des herbes sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons
+absorbés dans une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs
+armes, à réparer leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous
+côtés, provoquant le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les
+imprécations de quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des
+provisions; enfin toute une population se livrant activement aux
+occupations et aux gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population
+endormie dans la mort.</p>
+
+<p>La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est
+attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle
+est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la
+juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'&oelig;uvre
+d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des
+ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on
+lui donna le nom, resté populaire, de <i>Maison de soie</i>. Sa
+splendeur a disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore,
+parfaitement conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous
+les épisodes de la guerre parricide que Rougoum (<i>maudit</i>)
+Tékla-Haïmanote fit à son père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un
+de ses oncles d'un coup de carabine, dans une île du lac Tsana, on y
+voit aussi la mort de ce parricide, assassiné à la chasse peu après être
+monté sur le trône. Le quartier voisin composant la paroisse est presque
+entièrement détruit. Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe
+vivace qui dissimulait les tertres effondrés des tombes, attirait des
+oiseaux en grand nombre; leur gazouillement incessant et le roucoulement
+des tourterelles étaient les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais
+délabré, vide et silencieux, debout au milieu de ses cours désertes,
+semblait étendre sur cette église son ombre mélancolique; aussi la foule
+portait-elle ses dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices
+s'y célébraient à petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles,
+la figure émaciée de quelque timide anachorète de passage, ou bien à
+demi caché derrière un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose
+affaissée, s'humiliant devant Dieu.</p>
+
+<p>En sortant de cette église, je fus accosté par une femme
+reconnaissable à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me
+dit que sa maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais
+mes entrées auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me
+demandait quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa
+situation: et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la
+Waïzoro Bir-Waha (<i>eau d'argent</i>), fille du Dedjadj Conefo et femme
+du Balambaras Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la
+bataille de Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra
+la Waïzoro, assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une
+toge grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis
+les malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me
+rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle
+était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses
+ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.</p>
+
+<p>Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière
+maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques
+autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts
+d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir
+détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro
+menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.</p>
+
+<p>Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le
+camp; mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et
+une compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le
+Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets
+qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon
+inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le
+remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son
+poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore
+trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit
+aaiser.</p>
+
+<p>Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je
+pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux
+avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et
+plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on
+faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber
+rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à
+faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya
+d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.</p>
+
+
+<p>Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la
+rançon demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des
+étoffes en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis
+dans l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et
+des sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et
+d'un travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute
+de quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les
+vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela
+était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint
+de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me
+rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher
+Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.</p>
+
+<p>En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses
+propres soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse
+provision d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire
+l'avait privé de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer
+Aschebber, et je repartis pour le camp avec les soldats de la garde.
+Quant au Chalaka, toujours en proie au délire, ses suivants personnels,
+trop peu nombreux pour le bien garder dans ma maison isolée, se
+réfugièrent avec lui sous le porche d'une église.</p>
+
+<p>Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar,
+lorsqu'un matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui
+arrivait encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro
+m'envoya prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se
+reposait. Il me dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands,
+de grandes dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs
+séditieux, et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se
+rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et,
+suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant
+la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son
+aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.</p>
+
+<p>Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied
+des montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon
+flanqué d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout
+auprès d'une église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à
+Notre-Dame, sous la vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au
+lieu de refuge choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte.
+Quelques misérables huttes de paysans groupés autour forment seules
+aujourd'hui la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres
+toujours verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute
+tour, offrent un des points les plus pittoresques des environs de la
+ville.</p>
+
+<p>L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce,
+représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de
+l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans
+son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même
+un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté
+de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La
+mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses
+femmes et qu'on surnomma Mentewab (<i>Que tu es jolie!</i>), nom que les
+pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais,
+oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla
+d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus
+penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de
+sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui,
+un flambeau de cire à la main.</p>
+
+<p>Mentewab, devenue Itiégué (<i>Impératrice</i>), confirma sa haute
+position par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de
+protester par son exemple au moins contre les vices de la cour de son
+mari et de celle de son fils, qui succéda à son père sous le nom de
+Yassous. Elle savait vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle
+se soumettait aux plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante
+années elle exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance
+souveraine, suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre
+manifestes la force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit
+de ces êtres que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et
+à retourner dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller
+toutes les faces.</p>
+
+<p>C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation
+de son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un
+vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de
+cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il
+y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me
+proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue,
+quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de
+l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous
+atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les
+factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une
+troupe d'environ deux cents marchands musulmans.</p>
+
+<p>&mdash;Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre
+mes soldats.</p>
+
+<p>Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On
+dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais
+présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et
+laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en
+détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se
+dispersèrent sous les arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour
+rentrer dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras
+venir de ton pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons
+de belles demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié
+aura ainsi un signe dans l'avenir.</p>
+
+<p>J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un
+peu loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant
+tant de gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, c'est juste, dit-il.</p>
+
+<p>Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour,
+pour faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il
+avait pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme
+fortuné de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à
+mes aïeux? Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens
+de Jérusalem pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré
+de la victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais
+Notre-Dame y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi,
+fils de ma mère, tu seras à mes côtés.</p>
+
+<p>Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard
+changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!</p>
+
+<p>Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire
+que leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se
+réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux
+burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge,
+ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le
+désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de
+leur offrande.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.</p>
+
+<p>Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le
+Salamgué ou quartier musulman.</p>
+
+<p>J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses
+soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa
+sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à
+son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri
+derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba
+percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie,
+tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de
+son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient
+la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les
+traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ
+pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà
+tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une
+maison.</p>
+
+<p>Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier
+musulman, et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si
+conforme à la fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il
+aimait à inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les
+intentions de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar
+d'une façon spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman,
+traînant après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, lui dit Birro.</p>
+
+<p>Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en
+comble et d'avoir maltraité sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.</p>
+
+<p>&mdash;Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de
+ses membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais
+qu'il me rende ce qu'il m'a pris.</p>
+
+<p>Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une
+vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée
+sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro
+lui dit en se remettant en marche:</p>
+
+<p>&mdash;Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les
+oreilles à ce mécréant?</p>
+
+<p>Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.</p>
+
+<p>Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj
+Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il
+conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de
+marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je
+représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de
+revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj
+Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.</p>
+
+<p>Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin,
+disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié,
+il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau
+sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces
+présents, et il en prit de l'humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans
+pensée de retour.</p>
+
+<p>Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire
+mon voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée
+d'Oubié, si avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui
+pour marcher contre le Ras.</p>
+
+<p>&mdash;Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous
+grandement. Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions,
+par serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme
+un frère.</p>
+
+<p>Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.</p>
+
+
+<p>&mdash;Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment
+usitées dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le
+principe vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et
+engage-toi, par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à
+revenir auprès de moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.</p>
+
+
+<p>Je promis.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le
+pain se tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que
+tout ce que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif;
+dis que les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les
+désirs que tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux;
+dis que ton passage sur la terre, comme dans le c&oelig;ur de ceux que
+tu aimes, ne laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit
+qui rampe sur un rocher nu!</p>
+
+<p>Je répétai ces paroles après lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu
+voudras.</p>
+
+<p>Comme je refusais:</p>
+
+<p>&mdash;Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs
+se déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que
+mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se
+tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval,
+mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi;
+que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme
+dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos
+mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les
+scelle, si tu trahis ton serment.</p>
+
+<p>Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!</p>
+
+<p>Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un
+sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes
+après une accolade.</p>
+
+<p>Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut
+peu satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le
+Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon
+hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il
+ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance
+équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.</p>
+
+<p>&mdash;On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il,
+et échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela
+croule sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il,
+c'est en France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec
+toi; mais je suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu
+pourras au moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!</p>
+
+<p>Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon
+son habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa
+bénédiction.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch11"></a><a href="#tch11">CHAPITRE XI</a></h2>
+
+<p class="suj">VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ&mdash;RETOUR À
+MOUSSAWA&mdash;QUERELLE AVEC LE DEDJADJ OUBIÉ&mdash;RAPPORTS DU
+GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE SABAGADIS&mdash;DÉPART POUR
+ADEN.</p>
+
+
+<p>Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de
+Gondar, je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre
+d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une
+douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre
+marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des
+marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites
+journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues;
+mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un
+village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on
+nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des
+villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de
+peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de
+paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que
+les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation
+dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre
+souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun,
+lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était
+allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait
+violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train
+augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre
+commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient
+avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en
+échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa
+mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en
+dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en
+déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs
+adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des
+flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le
+monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants,
+et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre
+demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques
+anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de
+la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades
+appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la
+marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure
+faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et
+d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant
+gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il
+reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de
+la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à
+profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un
+luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec
+nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent
+discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser
+dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent
+et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs
+habitants nous firent la conduite.</p>
+
+<p>De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en
+Éthiopie. Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les
+villages relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en
+conséquence; mais l'insolence trop fréquente des soldats et la
+susceptibilité souvent querelleuse des habitants provoquent des
+collisions qui, heureusement, amènent rarement mort d'homme, ce qui
+s'explique par l'usage de l'arme blanche seulement, dont on peut modérer
+l'emploi: soldats et paysans s'entre-battent d'une façon mi-courtoise.
+Après s'être ainsi éprouvé, on se sépare, on compte de part et d'autre
+les horions et les égratignures, on fait la balance, on fixe le taux de
+la composition en faveur des plus maltraités, et la bonne amitié
+s'établit. Quelquefois une blessure dangereuse ou mortelle envenime ces
+combats, qui vont alors se terminer en cour de justice.</p>
+
+<p>Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj
+Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris
+deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince
+déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses
+commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier
+passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho
+ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises
+sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa
+partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge,
+irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent
+préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé
+me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était
+l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et
+j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à
+croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec
+le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y
+consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit
+que j'avais un fort beau cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils
+en chevaux?</p>
+
+<p>Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des
+cavaliers dignes de les monter.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.</p>
+
+<p>Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son
+écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur.
+Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de
+fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant
+revenir ses gens, me cria de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une
+poignée d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle
+jeûnera.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit
+de voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie
+du Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest
+de Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et
+à des prix très-élevés.</p>
+
+<p>Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai
+l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il,
+mais je vais y mettre ordre.</p>
+
+<p>Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé
+son vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la
+coutume du pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux
+mains sur son cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je
+préférais porter ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé
+je cédai et je prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut
+amplement dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de
+l'abbé, le palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait
+raconter l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être
+favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à
+Adwa.</p>
+
+<p>À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch
+passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais
+bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le
+bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour
+lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme
+aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales
+annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé
+d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il
+cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses
+timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou
+quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à
+cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il
+daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier
+répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de
+remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je
+me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me
+dit:&mdash;Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de
+la colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.</p>
+
+<p>Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval
+était encore fatigué de son voyage de Gondar.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que
+Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?</p>
+
+<p>Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais
+sans le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.</p>
+
+<p>En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas,
+ainsi qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire
+escorte. La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus
+profond silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent
+debout et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition
+inférieure se retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou
+pour leur âge se retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun
+le soin de régler sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un
+huissier s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi et va t'en.</p>
+
+<p>Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût
+été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon
+compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur
+ce fait à la première occasion.</p>
+
+<p>Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas
+des Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques
+exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors
+avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les
+États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les m&oelig;urs, ils
+avaient dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se
+laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient
+pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on
+tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent
+aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous
+avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi
+de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux
+vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens
+tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon,
+quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous
+faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité,
+colères, incapables des grands sentiments du c&oelig;ur, parlant et
+agissant comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour
+les travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des
+remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs
+inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des
+convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et
+nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir
+monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux
+échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de
+chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les
+prêtres, les pauvres et les vieillards.</p>
+
+<p>Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la
+faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner
+de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur
+maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient
+de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous
+étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule
+en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les
+habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé
+jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était
+le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et
+du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le
+Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je
+leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux,
+conformément à leurs m&oelig;urs. Le compatriote pour lequel je venais
+de prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli
+convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour
+le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait
+retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.</p>
+
+<p>Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers
+le Samen.</p>
+
+<p>De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à
+subir en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent
+m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me
+reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et
+moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de
+Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi
+la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer
+dans le droit commun.</p>
+
+<p>Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon
+entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à
+quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la
+puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et
+qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population
+de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant
+ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un
+et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire
+les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite
+d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et
+ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder
+par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais
+avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je
+préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son
+chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (<i>roi de la
+mer</i>.)</p>
+
+<p>Ce chef me reçut bien; il fit abattre un b&oelig;uf pour notre repas
+et m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de
+gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le
+premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les
+fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit
+donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les
+trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être
+agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies
+par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait,
+avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna
+son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.</p>
+
+<p>Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans
+le Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et
+le vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à
+plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient
+que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais
+un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon
+attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de
+l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je
+portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le
+costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à
+visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur
+Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et
+m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis
+de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne
+fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine
+vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux
+costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant
+l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas
+précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de
+mon frère Antoine.</p>
+
+<p>J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres
+et de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi
+longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en
+nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés
+au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en
+février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette
+exactitude l'&oelig;uvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent
+longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide
+Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.</p>
+
+
+<p>Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos
+aventures, nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous
+irions à Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette
+capitale que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de
+l'Abbaïe, tandis que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le
+Dedjadj Guoscho, qui tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie,
+m'offrait une occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la
+langue Amarigna et m'initier aux m&oelig;urs, aux affaires, aux us et
+coutumes du pays. Mon frère, qui s'était chargé de la partie
+scientifique du voyage, devait selon l'opportunité de ses travaux me
+rejoindre en Gojam, d'où, appuyés de la protection du Dedjadj Guoscho,
+nous comptions passer en pays Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos
+pas ou nous ouvrir une route nouvelle vers un point plus central de
+l'Afrique, pour rentrer ensuite en Europe.</p>
+
+<p>Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu
+ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins
+de confiance dans l'avenir.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.</p>
+
+<p>J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj
+Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre
+intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie
+et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.</p>
+
+<p>Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos
+porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les
+expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des
+caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques
+heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.</p>
+
+<p>En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique
+basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en
+Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait
+manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai
+l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant
+trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable
+Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour
+entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie
+qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une
+fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin
+l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je
+lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au
+pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai
+à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et
+s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.</p>
+
+<p>Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique
+ses services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles.
+J'avais acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour
+savoir qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs
+que des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns
+dont le dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des
+compagnons d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean
+leur causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins
+confiance en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les
+Européens n'ont point pénétré, la domesticité existe avec des caractères
+qui diffèrent essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés
+civilisées. Quelles que soient les garanties qui entourent la condition
+de domestique en Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est
+regardée comme un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le
+contrat entre maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de
+confiance mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont
+point définis. La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme
+d'ordre naturel et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans
+stipulations, soit de services à rendre, soit de rémunération, et
+l'absence même de contrat fait naître des obligations qui semblent lier
+d'autant plus qu'elles relèvent surtout de la conscience libre. Il
+semblerait que les stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts
+contradictoires, en les mettant en présence et, en les armant les uns
+contre les autres, invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et
+aux luttes. De la façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens
+envisagent la sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique
+que civil ou domestique, il résulte que chez eux la position du
+domestique européen est moralement fausse. S'il se conforme aux
+m&oelig;urs du pays, en devenant comme le compagnon de son maître, il
+dénature son état, tel qu'il lui est fait en Europe; et s'il conserve la
+manière d'être du domestique européen, il donne aux indigènes le
+spectacle d'une servitude qui leur paraît dégradante. C'est ainsi que
+j'eus lieu de moins regretter le départ de Jean. D'ailleurs, à cette
+époque, j'avais l'espoir de retourner un jour dans mon pays et d'y
+retrouver, par conséquent, en lui un serviteur éprouvé.</p>
+
+<p>Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région
+montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides
+et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les
+souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.</p>
+
+<p>Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous
+arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez
+lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il
+était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus
+que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse
+et obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après
+son déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un
+compatriote, M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer
+avec le Dedjadj Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas.
+Le Dedjazmatch, assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à
+la main, et chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout
+voilaient leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes
+Waïzoros, dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en
+silence, accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes
+à cheveux blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui
+m'avait engagé à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune
+soldat armé, debout près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant
+son amphore penchée sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui
+s'était glissé à ma suite toute l'assistance. À terre se trouvait un
+grand portrait en buste du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé
+français.</p>
+
+<p>Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous
+offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées
+pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel;
+j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch
+me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient
+engagé à l'envoyer par la route du bas pays.</p>
+
+<p>&mdash;Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.</p>
+
+<p>Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint
+silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une
+expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence
+qu'Oubié imposait durant ses repas.</p>
+
+<p>Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils
+font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient
+lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de b&oelig;uf, une
+fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la
+paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent
+ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens
+passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre
+usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda
+par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit
+signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main
+tendue, lorsque le Prince lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.</p>
+
+
+<p>&mdash;Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que
+nous déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.</p>
+
+<p>Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure
+qui, à son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas
+la ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon
+compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et
+qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour
+s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du
+Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez
+tous, puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela
+ne serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes
+trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre
+roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.</p>
+
+<p>À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne
+sort jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est
+fait petit pour venir chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant,
+debout derrière moi:</p>
+
+<p>&mdash;À qui appartiens-tu, soldat?</p>
+
+<p>&mdash;À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix
+tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'adressant aux femmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à
+nos seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se
+contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs
+marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de
+notre ignorance et capter notre bon vouloir.</p>
+
+<p>J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était
+grisé dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai
+donc selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet
+éclat, faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste
+expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à
+tomber de son alga, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien
+servir!</p>
+
+<p>Et comme je répondais, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un
+pied et une main!</p>
+
+<p>Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à
+son âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte
+supporterait ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse.
+Je songeai avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais
+le pistolet qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant
+machinalement la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce
+mouvement fit tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main
+sur mon arme.</p>
+
+<p>&mdash;Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.</p>
+
+<p>Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu
+empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon
+frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je
+savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles
+menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'&oelig;il du
+maître, sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à
+faire. Je m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.</p>
+
+<p>Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder;
+les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout:
+comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et
+savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption,
+et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin,
+Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants
+s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus
+durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir,
+lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages,
+et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français
+demeura.</p>
+
+<p>Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de
+l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien
+d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et
+chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais
+d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.</p>
+
+<p>Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément
+du camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes
+rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le
+Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes
+États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et
+vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre
+nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce
+soit chez moi que tu le trouves!»</p>
+
+<p>Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que
+nous, mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le
+Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il
+n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé
+mon cheval et les bagages de mon frère par la route directe et
+relativement facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au
+serviteur à qui je les avais confiés de nous attendre à une étape de
+cette ville, et nous n'avions emmené avec nous que quelques hommes,
+porteurs des instruments astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu
+se séparer. Ces gens s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de
+suivre désormais des gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes
+suivants, qui étaient des soldats, furent les seuls à ne pas déserter.
+Quelques-uns d'entre eux sont restés longtemps depuis à mon service, et
+en rappelant notre position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de
+faire allusion à leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à
+leur merci.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé
+au déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous
+porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:</p>
+
+<p>«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en
+ira mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes
+États, tu auras à pleurer la perte de tes membres.»</p>
+
+<p>Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de
+Monseigneur qu'après t'avoir vu t'éloigner.</p>
+
+<p>Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon
+frère n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour
+recommander ses instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi
+de refuge, et nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce
+que mes gens pouvaient commodément porter.</p>
+
+<p>Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi.
+Nous avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute
+position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe
+t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux
+façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit
+aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me
+remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je
+mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En
+conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le
+Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon
+fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour
+s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur
+le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai
+Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa
+cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous
+abandonner dans une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison
+de mon père n'a d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié,
+elle est bien mal assise. Allons!</p>
+
+<p>Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité
+qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire
+hommage et sans prendre congé.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli
+de terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et
+permettre à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre
+eux les quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu
+au hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de
+la chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une
+grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche,
+humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières
+gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le
+Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays
+kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs
+plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas
+blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons
+tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré,
+et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le
+Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes
+m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à
+une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination
+entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si
+assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi,
+sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa
+sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers
+Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en
+Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle
+messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes,
+nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route,
+et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me
+sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait
+nous conduire au Takkazé.</p>
+
+<p>Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles
+qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous
+arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait
+refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait
+envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous
+jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et
+l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en
+grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous
+repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous
+arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec
+les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma
+disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer
+impunément.</p>
+
+<p>Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras,
+d'une part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce
+dernier avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en
+Gojam, d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras,
+lequel, s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam.
+Ces nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour
+accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son
+père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage
+d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États
+d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être
+bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur
+héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.</p>
+
+<p>Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour
+Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de
+sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point
+me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche
+dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les
+chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous
+quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole
+battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on
+parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour
+de façon à décourager les malveillants.</p>
+
+<p>À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus
+jouir de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.</p>
+
+
+<p>On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de
+nous accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait
+dans ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette
+loi avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la
+Propagande. Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller
+chez le Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le
+pays, le P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement
+insisté pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux
+missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une
+pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère
+pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement
+après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller
+chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États,
+comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père
+lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans
+faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour
+affronter le martyre, reprenait ainsi l'&oelig;uvre des missions
+catholiques, interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux
+siècles. En trois mois environ, il avait su se faire agréer par les
+indigènes et il avait célébré une première messe. En conséquence,
+lorsque mon frère était retourné en Europe, il lui avait donné pour la
+Propagande des lettres annonçant ces heureux résultats et demandant
+qu'on lui adjoignît d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à
+Rome, où l'avait précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la
+Propagande avait adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la
+conduite de M. de Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le
+Dedjadj Oubié les avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés
+dans notre voyage, nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas
+tenté en vain, puisque nous étions l'humble cause de l'introduction en
+Éthiopie de prêtres catholiques destinés à relever la réputation des
+Européens dans le pays.</p>
+
+<p>Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère
+jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son
+père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à
+Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon
+compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par
+les gens d'Oubié.</p>
+
+<p>Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant
+remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié
+arrivait.</p>
+
+<p>Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait
+en rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux
+habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et
+lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au
+lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes
+sans encombre le deuxième jour.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me
+désignant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un
+fils de plus que mon attachement vous a acquis.</p>
+
+<p>Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui
+m'apprenait qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet
+de soldats arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la
+protection du Banar Négach me suffisait.</p>
+
+<p>Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux
+et fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et
+d'énergie, à dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances
+et les hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait.
+Les Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs m&oelig;urs et leur
+courage à la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne,
+entre la province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent
+constamment quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent
+des interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs
+querelles par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que
+quelques pratiques, suffisantes cependant à les différencier des
+Musulmans de la côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou
+privé, ils consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage,
+quoique ceux-ci refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par
+deux journées de route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste
+de saisons complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est
+en plein été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe,
+est sis au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt
+en chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui
+borde la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont
+moins brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a,
+domaine non contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux
+dangereux. Des bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la
+frontière chrétienne pour y voler des femmes et des enfants qu'ils
+vendent ensuite à Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes
+de bétail, ou surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir
+à se plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en
+alerte continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure
+approximative de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont
+souvent d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le
+passage des sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand
+nombre. Ils élèvent des chèvres, des moutons et des b&oelig;ufs, qu'ils
+confient annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs
+troupeaux de l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin
+qu'ils ont des services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles
+des expéditions dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec
+cette supériorité que les populations des pays deugas ont souvent sur
+celles des pays kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar
+Negach un des hommes les plus importants de cette frontière, quoique son
+titre de roi de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis
+que l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des
+églises chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer
+Rouge, et que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans
+l'Arabie où sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach
+était une des principales de l'Empire: il était chargé du transport et
+de l'entretien des troupes qui allaient annuellement relever les
+garnisons que les empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes,
+dit-on, étaient affectés à ce service. Le Bahar Negach était, en outre,
+tenu d'héberger pendant quatorze jours l'armée de retour, afin de la
+remettre des fatigues de la mer.</p>
+
+<p>Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour
+considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par
+le spectacle de ce qui est.</p>
+
+<p>La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de
+puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte,
+inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les
+siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux
+aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le
+cours du temps.</p>
+
+<p>Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations
+entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient
+quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les
+erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou
+du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie
+qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le
+c&oelig;ur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à
+l'aspect austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit
+dans le lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on
+s'arrête un instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays
+chrétien, on n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin,
+des terres vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le
+matin, un immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble
+émerger des eaux et monte à vue d'&oelig;il: c'est le soleil qui se
+lève, que l'on ne pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la
+journée, va mordre ces gorges désolées où souvent des hommes et des
+animaux meurent d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays
+soit admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée
+en Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y
+dépouiller d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui
+l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de
+palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en
+caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de
+m&oelig;urs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière
+ou de l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les
+autres à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le
+moyen âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et
+lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne
+par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce
+n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les
+premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage.
+Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!</p>
+
+<p>Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps
+en dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix
+rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et
+t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à
+m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce
+que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te
+donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en
+bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou
+va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de
+lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette
+nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et
+le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race
+que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi,
+nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure
+d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand
+il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te
+cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous
+découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de
+nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton
+cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les
+chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.</p>
+
+<p>Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à
+Gondar, pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques
+effets laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse
+arrivée à Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les
+chaleurs étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre
+auprès de moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon
+frère préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges
+de la ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays
+environnant.</p>
+
+<p>On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres
+environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les
+environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et
+de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le
+Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas
+probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de
+protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et
+il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un
+messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»</p>
+
+<p>Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle
+n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets
+sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à
+Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir
+du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon
+frère à Moussawa.</p>
+
+<p>Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je
+laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat
+de capsule l'avait blessé à l'&oelig;il, et les suites de cet accident
+avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il
+s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut
+trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.</p>
+
+<p>Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin
+vint pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des
+maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.</p>
+
+<p>Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la
+jeune fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme
+aucun de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien,
+parce que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me
+rendis encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le
+bon Aga me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments
+religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna
+des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer
+la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres
+esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude
+contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à
+demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je
+repartis aussitôt.</p>
+
+<p>Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas
+pays en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les
+pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers
+abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en
+énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.</p>
+
+<p>Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous
+surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers,
+en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la
+fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes
+signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide
+Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence,
+cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont
+la voracité était proverbiale, me dit allègrement:</p>
+
+<p>&mdash;Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens
+ne doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des
+vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on
+dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je
+verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair
+humaine!</p>
+
+<p>Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et
+brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous
+laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En
+refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés
+étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de
+prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux
+revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile
+pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.</p>
+
+<p>Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu
+fut allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq
+hommes qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre
+plate et proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et
+versèrent du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet
+d'eau courant entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd
+d'abord, puis formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en
+ramassant nos armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ
+deux mètres d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte
+à côte il fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en
+dressant leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette
+invasion irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains
+culbutant au milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent
+nous permit de sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave
+rachetée. Nous nous comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir
+plus personne à réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.</p>
+
+<p>Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre;
+notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de
+ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions
+répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.</p>
+
+<p>J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents,
+mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans
+le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier
+plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à
+quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse
+torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les
+eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans
+quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une
+soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le
+singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans
+le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la
+nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de
+chameaux et de charges d'ivoire.</p>
+
+<p>Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes
+reprendre notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.</p>
+
+<p>Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa
+rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir,
+vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques
+jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir
+une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur
+procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois,
+je leur rendis leur fille.</p>
+
+<p>Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de
+Maharessate; elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de
+six cents hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les
+porteurs et les sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze
+cents personnes. Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient
+joints à elle. Les principaux trafiquants se réunirent et vinrent me
+faire visite; ils me surprirent dans une prairie où je courais une
+quintaine avec mes hommes. Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et
+un des trafiquants, que je connaissais, me présenta cérémonieusement un
+moine lépreux, couvert de haillons, pour lequel tous témoignaient de
+grandes déférences: il ne marchait qu'avec peine; sa figure était peu
+éprouvée, mais il avait perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.</p>
+
+
+<p>Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît
+silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du
+Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment,
+à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le
+moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa
+bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère
+m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.</p>
+
+<p>&mdash;À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et
+que tu puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources
+t'appellent.</p>
+
+<p>Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants
+étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières.
+Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo,
+il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la
+vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste,
+ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du
+service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que
+le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir
+temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me
+permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho.
+Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma
+mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et
+ils te veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam
+contribuera à rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui
+ont conduit sa mère à Jérusalem.</p>
+
+<p>Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du
+Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à
+quelle famille il appartenait.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je
+veille sur elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et
+Dieu confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme
+tu vois.</p>
+
+<p>Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu
+rentreras dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre
+Éthiopie.</p>
+
+<p>Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les
+congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la
+soirée.</p>
+
+<p>Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le
+Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque
+pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de
+plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui
+prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage
+sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me
+pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un
+messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef
+avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.</p>
+
+<p>La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux
+jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa
+bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour
+Moussawa avec la caravane.</p>
+
+<p>Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la
+province de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de
+sainteté, lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre
+d'aller attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à
+Aksoum pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer.
+Le Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à
+lui faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer
+de son voyage en Terre-Sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le
+religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au
+van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des
+violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner
+les trésors des grands de la terre.</p>
+
+<p>De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en
+Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent
+que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le
+Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le
+digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il
+devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi
+que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs
+de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj
+Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.</p>
+
+<p>J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce
+chez le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince
+à mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et
+surtout par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles
+explicites ou implicites qui régissent les rapports de ses membres entre
+eux, ainsi que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers,
+qui donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie.
+L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme
+à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le
+commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de
+sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence
+du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur
+l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et
+depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé
+ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le
+Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui
+avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord
+Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre;
+mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis
+restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après,
+à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du
+Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put
+conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le
+reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.</p>
+
+
+<p>Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au
+Dedjadj Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa
+qu'après la mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays,
+malgré les réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de
+ses agents subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était
+arrêtée tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par
+l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à
+la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme
+serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté
+par les indigènes dont il avait pris les m&oelig;urs et même la
+religion, il n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre;
+mais les rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement
+anglais, quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée
+confuse que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.</p>
+
+<p>Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié
+fut reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui
+comme nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa.
+Mais, au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa
+foi, dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux
+des dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers
+et de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur
+établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays
+que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique
+parut-elle satisfaite de leur expulsion.</p>
+
+<p>Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa.
+Le Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois
+ou quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à
+Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me
+présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si
+contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour
+trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon
+frère entrer dans le pays.</p>
+
+<p>Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de
+moi m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui
+étaient le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires
+protestants que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des
+agents du gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à
+leur expulsion.</p>
+
+<p>Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte
+pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa,
+nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet
+incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à
+rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en
+assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper
+de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du
+Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.</p>
+
+<p>D'après les m&oelig;urs féodales du pays, je devenais ainsi le client
+du Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de
+réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de
+Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma
+fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de
+rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata
+Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais
+son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa
+que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas
+d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien
+aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le
+pays.</p>
+
+<p>Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors
+que le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait
+considérer comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le
+don offert à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous
+fûmes assez bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils
+de rempart qui nous restaient, ce qui atténua la première impression
+fâcheuse qu'à notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un
+court séjour à Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp,
+en lui annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance
+naïve de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait
+consenti à notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui
+avaient faits et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les
+missionnaires protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut
+pays.</p>
+
+<p>Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar
+pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une
+pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les
+notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier
+d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui
+se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de
+mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à
+sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien,
+déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince
+éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.</p>
+
+<p>Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro,
+séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je
+m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne
+me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce
+qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore
+contre moi. Ma connaissance des m&oelig;urs du pays était suffisante
+pour apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce
+prince traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée
+dans un sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître
+était moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais
+trouvée auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à
+ce que me dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je
+m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions
+de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre
+maladresse de ma part.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait
+été vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir
+dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers
+jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils
+envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le
+Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays
+avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais
+depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.</p>
+
+<p>Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo,
+c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le
+Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il
+s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du
+Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise
+humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère
+avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des
+gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement
+arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était
+porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention.
+Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait
+empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec
+des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure,
+nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un
+hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu
+sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque
+toujours de formes courtoises.</p>
+
+<p>En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon
+religieux, qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé
+fortement d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant
+que les événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue
+vers Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce
+qu'était devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du
+Dedjadj Oubié.</p>
+
+<p>Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce
+solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait
+en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le
+désirait, en arrivant à Jérusalem.</p>
+
+<p>La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander,
+de la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une
+affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la
+caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune
+chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour
+la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en
+Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur
+pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition,
+s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter
+l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le
+musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je
+descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur,
+je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche
+trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé
+de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il
+s'en éprit et il en fit sa femme.</p>
+
+<p>De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec
+mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez
+Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne
+se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux
+pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux
+convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive
+par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre,
+je t'attendrai là-haut.»</p>
+
+<p>Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était
+encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me
+retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on
+se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je
+dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la
+part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle
+pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et
+Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés
+dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par
+conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire
+bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien
+d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le
+régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon
+frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son
+nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance
+pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de
+voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son
+conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr.
+Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son
+Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à
+Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut
+remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.</p>
+
+<p>Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai
+quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe
+originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du
+Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet
+Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les
+mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il
+parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient
+professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de
+l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait
+l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle
+hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se
+laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par
+c&oelig;ur tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes;
+il était bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays
+et les racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses
+compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre
+nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ
+trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le
+titre de Saïd.</p>
+
+<p>Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une
+maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh
+tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait
+ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et
+indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il
+aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue
+arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui
+assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort
+intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour
+s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef
+d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les
+péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement
+les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi
+d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à
+son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant
+ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans
+l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses
+anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de
+Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels
+cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait
+environ 80,000 francs par an.</p>
+
+<p>Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été,
+avec le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés
+invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse,
+mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance
+particulière m'avait valu son intimité:</p>
+
+<p>À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un
+botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi
+que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de
+l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200
+talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs
+pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait
+d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.</p>
+
+
+<p>Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le
+rappelle, quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y
+débarqua. En nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il
+m'apprit qu'on disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un
+Européen; que le vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait
+promis au consul d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux
+témoins dignes de foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère
+l'avis concordant donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le
+divan. L'Aga, nous accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit
+présenter à chacun un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui
+remît le sien, nous échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'&oelig;il
+interrogateur, car nous avions oublié de concerter notre conduite, et
+Aïdine avait bien plus de deux cents talari à gagner à notre mort. D'un
+seul trait, nous vidâmes nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous
+eussions pu n'en goûter que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous
+avait semblé trop honnête pour abriter une trahison.</p>
+
+<p>En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de
+l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent
+chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre
+autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de
+certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des
+indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne
+l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce
+détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur
+et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences
+l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement.
+Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à
+ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire.
+Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.</p>
+
+<p>Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait
+de sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en
+plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:&mdash;Je
+vous parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le
+prophète, je vous tiens en grande affection, et les confidences que je
+vous fais nous serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons
+dans un monde meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une
+montagne de lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah
+sans doute permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne
+disent point ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime
+à garder cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon
+maître (qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis.
+Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né
+chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main
+de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on
+puisse recevoir des hommes.</p>
+
+<p>Puis, il nous raconta l'histoire suivante:</p>
+
+<p>Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur
+des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa
+prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des
+serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la
+terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se
+comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants,
+grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha
+de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour
+le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres
+l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient
+le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes
+les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que
+dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des
+sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On
+le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait,
+lorsqu'un serpent parut en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Protection, protection, au nom d'Allah!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit
+Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont
+arriver. Cache-moi.</p>
+
+<p>Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.</p>
+
+
+<p>&mdash;Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé
+dans les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute;
+les voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète,
+tu n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.</p>
+
+
+<p>Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus
+en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!</p>
+
+
+<p>Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses
+poursuivants entrèrent en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du
+Sultan!</p>
+
+<p>Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa
+maison était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils
+n'avaient qu'à la visiter en tous sens.</p>
+
+<p>Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans
+le harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des
+femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant,
+ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui
+demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.</p>
+
+<p>Marzawane dit alors au serpent:</p>
+
+<p>&mdash;Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de
+mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut une bouchée de ton c&oelig;ur ou de ton poumon;
+choisis. Je ne sortirai qu'à ce prix.</p>
+
+<p>Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:</p>
+
+<p>&mdash;Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature?
+serpent je suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je
+te donne le choix.</p>
+
+<p>&mdash;Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair.
+Accorde-moi seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les
+choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on
+ne dise point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du
+prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes
+s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir
+l'hospitalité.</p>
+
+<p>Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son
+tapis de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires;
+puis il alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le
+quitter pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs,
+fit ses ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant
+assis à l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce qui doit être.</p>
+
+<p>Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah,
+détache une feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras
+sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu donc? dit Marzawane.</p>
+
+<p>&mdash;Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de
+l'hospitalité.</p>
+
+<p>Et le céleste messager disparut.</p>
+
+<p>Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle
+ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et
+calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi
+d'un véritable croyant.</p>
+
+<p>Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers
+moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en
+récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait
+ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé
+calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en
+s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la
+même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du
+monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan
+pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux
+ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon c&oelig;ur se brisait;
+mais vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant
+soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon
+Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus
+ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.</p>
+
+<p>Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre
+repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière
+de l'<i>Asr</i> (quatre heures environ); à cette heure les affaires
+cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à
+son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les
+soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec
+moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses
+hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux.
+De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous
+passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le
+Kadi à se joindre à nous.</p>
+
+<p>J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de
+bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la
+nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse
+merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement
+parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et
+reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce
+peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une
+habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la
+vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.</p>
+
+<p>Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île,
+ils peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations
+matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de
+l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près,
+en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de
+l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de
+leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de
+l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de
+l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance
+complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe
+Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs
+compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par
+les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les
+travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans
+les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des
+réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes
+légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de
+toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles
+du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses
+classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils
+développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au
+gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart
+des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au
+moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en
+villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires,
+l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent
+à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les
+rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme
+ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les
+méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un
+étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions
+supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera
+son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses
+semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la
+vie réelle n'existent plus.</p>
+
+<p>Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse
+d'Aïdine Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les
+étoiles dont les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À
+l'immobilité atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur
+d'une brise de mer discrète et caressante; la ville dormait; on
+n'entendait que le bruissement régulier du flot sur la grève; les
+Arnautes de garde vêtus de leur pittoresque costume étaient couchés par
+terre ça et là, et nous nous laissions bercer par la parole lente et
+harmonieuse du Saïd Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de
+Bénarès à Damas, de Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa
+fin prochaine avec le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le
+voir encore, avec son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux
+bleus, son nez aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des
+conseils:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu
+es chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce
+regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:</p>
+
+<p>&mdash;Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi
+petit à petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la
+mort d'un soldat!</p>
+
+<p>Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous
+interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans
+sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd
+faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on
+apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien
+après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos
+demeures par des rues désertes.</p>
+
+<p>Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa.
+Le capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux,
+se disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec
+l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport
+avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne
+pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première
+expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux
+instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je
+venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à
+partir avec eux pour Aden.</p>
+
+<p>L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais
+sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes
+adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné
+tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le c&oelig;ur serré,
+quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.</p>
+
+<p>Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents
+qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga
+n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et
+pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous
+formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses
+affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son
+harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait
+donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il
+nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla
+comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes
+adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une
+sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis
+le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien
+que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une
+partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur.
+C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses
+semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et
+aux enthousiasmes du c&oelig;ur; tandis que la religion musulmane, plus
+personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la
+commisération sans doute, mais l'isole dans ses &oelig;uvres comme dans
+ses espérances.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch12"></a><a href="#tch12">CHAPITRE XII</a></h2>
+
+<p class="suj">L'INFLUENCE ANGLAISE.</p>
+
+
+<p>Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du
+S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le
+lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge,
+au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine
+et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom
+des armateurs de notre navire.</p>
+
+<p>Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de
+plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous
+prîmes refuge dans la rade de Moka.</p>
+
+<p>Moka, situé un peu au nord du 13<sup>e</sup> degré de latitude, doit son
+importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S.
+par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche
+par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée
+par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de
+la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies
+à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les
+pentes qui relient le koualla (<i>tahama</i> en arabe) au deuga (en
+arabe <i>nedjd</i>). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi
+d'Égypte en 1840, l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une
+famille de Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se
+nommait Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce
+presque impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait
+à Moka une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre
+de la Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En
+conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le
+capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre
+brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.</p>
+
+<p>La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me
+décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas
+exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une
+pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire.
+Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au
+débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils
+me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant
+sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin
+d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage
+m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du
+gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé
+l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.</p>
+
+<p>Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les
+façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un
+petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier
+ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je
+lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance
+de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il
+insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur
+l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses
+chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai
+entre autres choses la ceinture qu'il portait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu
+de l'Inde m'en a fait cadeau.</p>
+
+<p>Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle soit bénie à tes flancs!</p>
+
+<p>Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.</p>
+
+<p>J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent
+consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et
+je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons
+avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait
+amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les
+exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu
+enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus
+fait part du bon accueil du Schérif.</p>
+
+<p>Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté,
+que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils
+m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le
+Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me
+présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance
+croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai
+une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre
+bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des
+échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui
+une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord
+purent circuler librement dans la ville.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le
+capitaine fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons
+me parurent jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son
+rang. Mais en remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des
+menaces au capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture.
+Les marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser
+ce cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.</p>
+
+<p>Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après
+quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.</p>
+
+<p>La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité
+S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de
+l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud,
+se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent
+brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis
+de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à
+l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à
+l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est
+élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications
+imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On
+l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments
+de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé
+Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud,
+qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui
+fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.</p>
+
+<p>Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir
+mon frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me
+retremper au contact des officiers anglais, qui savent si bien
+accueillir et comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes
+en si grand nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me
+renseigner, je me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine
+indienne et gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut
+d'abord surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait
+l'état de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils
+étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon
+frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile
+de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris
+congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de
+mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.</p>
+
+<p>Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la
+ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni
+caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons
+bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs
+boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de
+retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour
+travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons
+habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen
+n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait
+pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le
+plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi,
+nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous
+eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de
+quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes
+n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs
+au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la
+voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars
+étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des
+pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des
+Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques
+Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à
+paraître dans Aden.</p>
+
+<p>Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes
+au bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il
+me sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui
+j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit
+approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les
+échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du
+mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma
+faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa
+cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me
+faire boire avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela
+était!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui
+voulait à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais
+sur le point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider
+une vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la
+sienne; j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une
+eau équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit
+suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et,
+debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je
+lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement
+où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en
+sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de
+l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille
+hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.</p>
+
+<p>Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue
+monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon
+passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre;
+et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp
+établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me
+nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère
+avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant
+le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce
+capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et
+une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas
+l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il
+aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa
+position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la
+colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de
+relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un
+lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des
+nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher
+de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance
+injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du
+lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait
+l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par
+sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il
+insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma
+présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il
+m'installa dans un charmant appartement de son habitation.</p>
+
+<p>J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden,
+s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins
+médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le
+prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement
+français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute
+nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec
+lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller
+m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son
+embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son
+gouvernement.</p>
+
+<p>Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait
+que, comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme
+dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur
+profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon
+lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de
+protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.</p>
+
+
+<p>J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden
+retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le
+gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques
+indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah,
+après avoir séjourné un mois à Aden.</p>
+
+<p>Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton,
+qui, de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un
+instant du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester
+l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au
+culte de la science.</p>
+
+<p>Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie
+rade-foraine de Berberah.</p>
+
+<p>Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique,
+faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient
+une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume
+de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de
+l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup
+d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages;
+la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la
+dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis,
+qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et
+leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs
+ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour
+l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de
+l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances
+qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des b&oelig;ufs, des
+moutons, de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet,
+de l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et
+du beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde
+et de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les
+Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à
+Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il
+ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les
+Somaulis un <i>abbane</i> ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau
+en argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond
+de sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et
+achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre
+dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer
+plutôt que de le laisser molester.</p>
+
+<p>Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant
+fait craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint
+comme secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la
+coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels
+je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la
+Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me
+regardaient de mauvais &oelig;il, et tous les détails que mon frère me
+donna sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que
+peu avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine
+Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait
+engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil
+bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il
+n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.</p>
+
+<p>Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume
+à quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous
+fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son
+agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet
+homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu
+qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il
+approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il
+nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous
+chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de
+l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues
+d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis
+qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de
+plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous
+prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le
+jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de
+nous.</p>
+
+<p>Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient
+le gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre
+position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et
+tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent
+aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le
+faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur
+répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de
+comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:</p>
+
+<p>Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à
+lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens
+parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants,
+dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations
+étrangères à nos tribus indépendantes.</p>
+
+<p>Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les
+habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout
+chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de
+savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les
+mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à
+Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de
+notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à
+essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.</p>
+
+<p>Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre
+compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui
+l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah.
+On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait
+à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence,
+quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur
+des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par
+Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes
+principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions
+s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions
+fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah
+contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations
+avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.</p>
+
+
+<p>Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous
+embarquer, vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir,
+disaient-ils; et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant
+derrière nous cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par
+la malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs
+naturels.</p>
+
+<p>Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le
+chef de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec
+cette urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est
+presque toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de
+l'Afrique; et j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau
+trois moutons et des mets préparés.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous
+glissions doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle
+se trouve Toudjourrah.</p>
+
+<p>Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une
+confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation
+du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition,
+on donne le titre de Sultan.</p>
+
+<p>Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage
+sablonneuse et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage,
+commence à s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le
+lointain les proportions de montagnes. La ville est composée d'environ
+deux cent cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles
+de palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de
+chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en
+madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et
+d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin
+donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément
+à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques
+chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut
+plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en
+dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les
+habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent
+qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands
+d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la
+langue afar, leur idiome national.</p>
+
+<p>Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de
+navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute
+de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces
+jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce
+sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception,
+et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit.
+Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier
+très-propre.</p>
+
+<p>Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq
+ans, d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des
+jambes grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture
+un poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage,
+d'un noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche
+vive et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un
+air digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la
+maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz
+fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une
+seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui
+dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une
+caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire
+louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.</p>
+
+<p>Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer
+dans maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par
+les profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre
+débarquement, lorsqu'il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as sans doute le papier?</p>
+
+<p>&mdash;Quel papier? répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le permis d'Aden, pour ton débarquement.</p>
+
+<p>J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre
+relevant de Constantinople.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur
+d'Aden, notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.</p>
+
+
+<p>Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse,
+mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah
+interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me
+contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par
+écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.</p>
+
+<p>Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne
+à remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et
+revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer.
+Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui
+commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu
+disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui
+se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes
+avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la
+mer.</p>
+
+<p>Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon
+compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le
+Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient
+sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon
+homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son
+coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par
+mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il
+était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et
+narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise
+au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses
+cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena
+son voile sur sa figure et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant
+prendre place à côté de lui.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon
+compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient
+originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et
+m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me
+trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.</p>
+
+<p>Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles
+originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur
+origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un
+homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément
+que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être
+la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la
+façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais
+touché juste.</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je
+ne suis qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers,
+et voici que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est
+naturel après tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah
+nous donne. Que le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang
+d'Ismaël! Mais toi, comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mikaël.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour
+aller dans le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné
+le droit d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain
+et le sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah,
+ils se présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent
+Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais
+ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger
+d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre
+l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera
+curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des
+Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils
+sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent
+d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le
+gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici
+et j'y reste. Ils seront embarrassés.</p>
+
+<p>Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il
+m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort
+parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à
+l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et
+ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.</p>
+
+<p>Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan,
+devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient
+conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement,
+notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord.
+J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour
+observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent
+successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le
+Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée
+de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le
+Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à
+demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier,
+et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de
+s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes
+explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et
+l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses
+compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité
+nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en
+arabe cette fois, pour que je le comprisse:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des
+gens? Ne serions-nous plus maîtres chez nous?</p>
+
+<p>Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en
+m'avançant. Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre
+abri que le ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je
+sais que vos pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs.
+Si, comme on le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la
+discrétion du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face
+d'Allah, et tous ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une
+résolution prise sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi
+refuseriez-vous d'avouer par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas
+de devenir public? À Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie,
+qui me croirait, si je n'apportais une preuve incontestable de
+l'interdiction inouïe dont vous me frappez? Que chacun de vous se mette
+un instant à ma place et juge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de
+te donner le papier que tu demandes.</p>
+
+<p>&mdash;À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous
+pouvez y inscrire vos volontés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je
+ne le porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé
+leur compatriote.</p>
+
+<p>Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec
+véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment
+je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma;
+on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.</p>
+
+<p>Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin
+de toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison
+voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en
+amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et
+quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une
+famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette
+malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de
+seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en
+passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu
+resteras.</p>
+
+<p>Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de
+boucliers, de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques
+pas de moi. L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le
+Conseil, vint me sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je
+restai assis sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe
+m'entoura.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour
+partir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.</p>
+
+
+<p>Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et
+l'un d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais
+armé aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent,
+s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous
+touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main.
+Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour
+délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se
+dispersèrent.</p>
+
+<p>Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi,
+protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans
+la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant
+le café, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant
+talisman. Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul
+maître ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes
+compagnons restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le
+bonsoir, et demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira
+peut-être par s'arranger.</p>
+
+<p>Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude,
+puisqu'ils me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout
+le jour, et que le mieux était de se reposer.</p>
+
+<p>Il me regarda fixement, cligna de l'&oelig;il et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais!
+Vous du moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je
+souhaite que tu restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!</p>
+
+
+<p>Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir
+eu la précaution de tirer l'échelle.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par
+deux et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il
+me dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le
+jour même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la
+délibération, mais il ne put le déterminer à redescendre à terre.
+J'allai voir Saber; il m'apprit que ma conduite de la veille avait
+trouvé de chauds partisans, mais que mes adversaires avaient encore la
+majorité. J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et
+Saber se chargea de les lui faire remettre.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux
+vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une
+batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer
+dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.</p>
+
+
+<p>Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la
+maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la
+veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la
+séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les
+orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats
+durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée,
+lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la
+baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si
+quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je
+ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la
+veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une
+frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une
+frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est
+trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la
+station française de la mer des Indes.</p>
+
+<p>La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais
+parlé donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un
+bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes,
+expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.</p>
+
+<p>À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de
+toile jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent
+la séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au
+bord de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et
+venait de la maisonnette à la plage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà
+l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia
+que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un
+bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait
+toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit
+de me donner sur l'heure une maison.</p>
+
+<p>Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire
+de mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout
+ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée
+se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon
+frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure
+et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en
+place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit
+ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré
+qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le
+pavillon était aux couleurs britanniques.</p>
+
+<p>La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs,
+qu'ils s'arrangent maintenant!</p>
+
+<p>Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas français, son bâtiment!</p>
+
+<p>Et passant près de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.</p>
+
+
+<p>Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout
+d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine
+Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir
+à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un
+honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les
+principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me
+serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous
+laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.</p>
+
+<p>Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les
+habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à
+Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns
+jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le
+pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en
+Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils
+ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu
+de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales
+jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se
+font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts
+à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes.
+C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en
+argent et en troupeaux de b&oelig;ufs et de chameaux, dont ils ne
+profitent guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les
+confier à des pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées
+dans l'intérieur et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des
+produits. Le Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien
+lui-même, son autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de
+nation, et dont l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle
+celle des premiers Romains par sa division en curies, décuries et
+centuries, se gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une
+grande sobriété et appartiennent à la vieille école des musulmans par
+leur abstension de toute boisson enivrante. On trouve devant chaque
+maison un petit espace de terrain bordé de grosses pierres et couvert
+d'un gravier scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font
+leurs prières, boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le
+frais après le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les
+diverses parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des
+sentiments de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les
+indigènes des diverses races: les hommes nous regardent avec défiance,
+les femmes nous fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais
+l'ignorance et la curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers
+à se rapprocher de nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire
+bien venir d'eux. En tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent
+aux mères, aux nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître
+rentre chez lui, les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que
+le voyageur veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit
+point perdre de vue que pour en être accueilli, il doit se les
+concilier; qu'à cette fin il faut qu'il soit animé pour eux de
+sentiments bienveillants, je dirai presque fraternels; et ces sentiments
+se décèlent bien moins par la parole que par une disposition intérieure.
+Car la parole est impersonnelle; chaque homme lui communique quelque
+chose de lui-même et la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de
+manifestations qui se dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce
+qui s'agite dans son être. Il y a aussi certaines façons, certaines
+contenances qui ont leur importance que le tact indique, et qui sont
+comme des concessions que l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand
+on s'est trouvé seul et inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes,
+de m&oelig;urs et de langue étrangères, on apprend, comme les dompteurs
+d'animaux, à éviter ou à assumer certains airs, certaines allures,
+certains gestes même, qui, indifférents en apparence, n'en ont pas moins
+une portée sérieuse; tant il faut peu de chose quelquefois pour
+indisposer ou capter son semblable! À Toudjourrah, j'eus à mettre en
+usage tous mes instincts et toute mon expérience, car nous avions
+débarqué malgré les indigènes, et aux nombreuses considérations qui dans
+leur esprit militaient contre nous s'ajoutait encore leur fanatisme
+musulman. En passant mes journées à leur faire des visites, je parvins à
+les habituer insensiblement à mon voisinage: j'étais à demi-rompu aux
+usages africains, et, au bout de quelques semaines, je m'étais concilié
+plusieurs familles où l'on m'attendait pour verser le café du matin ou
+du soir.</p>
+
+<p>Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intérêts qui
+agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur
+précieux. C'était un original que presque personne ne visitait, et il ne
+sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre à la
+mosquée; mais son âge, son intelligence déliée, son esprit inquiet et
+mordant faisaient de lui une autorité avec laquelle on comptait. Ses
+réflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si
+bien à bavarder avec moi que lorsque durant la journée, j'omettais de
+l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.</p>
+
+<p>Il paraît que Scher Marka, l'agent à Berberah du capitaine Heines,
+s'étant assuré de notre destination, malgré nos soins à la tenir cachée,
+avait averti le capitaine de notre départ pour Toudjourrah, et que
+celui-ci avait envoyé sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous
+devancer à Toudjourrah et encourager les habitants à s'opposer à notre
+débarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma
+manière imprévue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna
+des ordres pour rendre au moins notre séjour infructueux et
+décourageant: il était défendu de nous vendre aucune provision de
+bouche, et les indigènes répétaient que si l'on nous permettait de nous
+joindre à une caravane pour l'intérieur, les croiseurs anglais
+arrêteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient
+tous les esclaves. Quant aux instructions relatives à notre régime,
+elles furent rigoureusement mises à exécution; et nous serions morts de
+faim sans quelques sacs de riz que par précaution nous avions apportés
+de Berberah; pendant tout notre séjour, le secrétaire de mon frère et
+moi, nous n'eûmes pour toute nourriture que du riz cuit à l'eau. Un ami,
+s'étant apitoyé sur l'état de santé de mon frère, nous envoyait pour
+lui, discrètement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, à
+proprement parler, qu'un caravansérail servant de débouché au commerce
+d'esclaves. Son établissement n'annonce aucune de ces précautions
+nécessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise à demeure;
+les habitants y sont campés plutôt qu'établis; ils n'ont presque pas de
+mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants
+et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouillés à sa porte,
+et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsèque est presque nulle,
+il peut, dans le plus bref délai, transporter ailleurs ses pénates. Les
+habitants sont très-sobres; chaque famille se tient en relations avec
+des bédouins de l'intérieur qui lui fournissent du beurre fondu et du
+sorgho; le blé, le riz et quelques autres objets de consommation
+n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils égorgent une chèvre,
+et de loin en loin un b&oelig;uf ou un chameau. On ne trouve à
+Toudjourrah ni bazar, ni marché de comestibles. Il était donc facile de
+nous empêcher d'acheter aucune denrée alimentaire.</p>
+
+<p>Deux partis s'étaient formés à notre sujet, et le Sultan oscillait
+entre eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun,
+l'autre nous laisser libres de nous joindre à une caravane qui se
+formait pour le Chawa. Ce dernier parti allait prévaloir, lorsque nos
+adversaires frétèrent expressément un bateau arabe, et allèrent à Aden
+prévenir le capitaine Heines qu'ils ne répondaient plus de pouvoir nous
+empêcher de partir pour le Chawa; et quelques jours après; un brick de
+guerre anglais (<i>the Euphrates</i>) vint stationner à Toudjourrah. La
+semaine suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en
+retourna à Aden, et ces deux bâtiments se relayèrent ainsi pendant
+plusieurs semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes
+nos actions. Le Sultan reçut l'ordre de faire suspendre le départ de la
+caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria
+d'autant plus les trafiquants que nous étions au mois de mars, et que
+les chaleurs se faisaient déjà sentir.</p>
+
+<p>Un matin, à mon lever, j'appris qu'un bâtiment arabe venu d'Aden
+avait jeté l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Européen était
+descendu à terre, et qu'on l'avait forcé à coups de bâton à se
+rembarquer et à remettre à la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui
+me confirma cette nouvelle et m'indiqua le bâtiment, qui disparaissait
+déjà à l'entrée de la baie. Je sus plus tard que cet Européen n'était
+autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se
+rendre auprès de Sahala Sillassé, le Polémarque du Chawa. À Aden, le
+capitaine Heines lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, mais sans
+oublier néanmoins de préparer à Toudjourrah la réception déplaisante qui
+lui fut faite.</p>
+
+<p>Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller
+n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettâmes le
+capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur
+des ordres qu'il était chargé de transmettre à notre sujet: il avait été
+désigné à un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers
+anglais ne contribua pas peu, selon Saber, à encourager la malveillance
+de ceux des indigènes qui cherchaient à s'attirer les libéralités du
+gouverneur d'Aden.</p>
+
+<p>Nous avions, mon frère, son secrétaire et moi, l'habitude de nous
+promener chaque soir dans un endroit fréquenté aux alentours de
+Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes
+compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un
+soir, au détour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois
+bédouins à qui je donnai le salut d'usage. J'eus à peine fait quelques
+pas qu'une grosse pierre lancée par derrière vint effleurer mon turban
+et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai
+face à face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les
+deux autres disparurent derrière les ruines d'une mosquée. Une petite
+fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les
+premières maisons, elle avait poussé le cri d'alarme; ce qui avait
+déterminé la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes;
+nous retournâmes au lieu de la scène, mais le bédouin tombé avait
+disparu. Mes amis s'émurent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu
+et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il,
+sur son pays, la vengeance des Français, et, à son défaut, une punition
+divine. À quelques jours de là et en plein midi, le secrétaire de mon
+frère fut insulté et attaqué à coups de pierre par des enfants et
+quelques jeunes hommes.</p>
+
+<p>Durant mon hivernage à Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillassé des
+relations de sa part très-bienveillantes. Nous avions échangé des
+cadeaux, il m'avait pressé de me rendre auprès de lui, et je ne doutais
+pas que, s'il apprenait que j'étais à Toudjourrah, il ne me fît ouvrir
+une route, malgré les résistances du Sultan, car, à cause de leur
+commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dépendaient de
+lui. Aussi, dès notre arrivée, avions-nous cherché à lui faire connaître
+notre situation.</p>
+
+<p>Plusieurs indigènes avaient d'abord consenti à lui porter notre
+message, mais malgré l'appât d'une forte récompense, chacun d'eux, au
+moment de partir, s'était dégagé de sa promesse, en alléguant qu'il
+craignait de mécontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la
+Compagnie des Indes songeait depuis quelque temps à envoyer une
+ambassade en Chawa. M. Harris, capitaine dans l'armée anglaise fut
+désigné pour cette mission, et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au
+Sultan d'organiser une grande caravane pour l'accompagner. Quelques
+trafiquants plus pressés que les autres se préparèrent à partir
+sur-le-champ, et ils consentirent en secret à nous prendre avec eux.
+Nous regardions donc notre départ comme certain, lorsque l'arrivée d'un
+nouveau bâtiment anglais fit échouer cette tentative. Le Sultan avait
+encore averti le capitaine Heines, qui envoya cette fois à Toudjourrah
+un agent spécial.</p>
+
+<p>Cet agent s'établit dans une maison voisine de la nôtre; il avait
+plus de soixante ans et se nommait Hadjitor; il était Arménien de
+nation, parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et
+l'arabe, et depuis nombre d'années, la Compagnie des Indes le chargeait
+de missions difficiles dans diverses parties de l'Orient.</p>
+
+<p>Cette fois, il venait à Toudjourrah pour combattre ouvertement notre
+influence qui, au dire du Sultan, l'empêchait d'exécuter les ordres du
+gouverneur anglais. Dès le lendemain de son arrivée, il indiqua aux
+notables réunis la meilleure marche à suivre pour nous empêcher de
+partir pour l'intérieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite;
+il nous dit franchement que désormais nous ne pouvions plus lutter
+contre le gouverneur d'Aden; et ayant été informé de la simplicité
+excessive de mon régime, il m'offrit obligeamment par l'intermédiaire du
+secrétaire de mon frère, de me prêter la somme d'argent que je
+désirerais. Peu après, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne
+nous refuserait pas une bonne indemnité, si nous voulions renoncer à
+notre voyage en Chawa.</p>
+
+<p>Les chaleurs devenaient très-fortes; vers le milieu du jour, les
+indigènes évitaient de sortir de leurs maisons; les animaux même se
+réfugiaient à l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les
+collines des gazelles de la petite espèce et d'apporter ainsi un
+changement à mon insipide régime de riz.</p>
+
+<p>M. Hadjitor chercha à détacher de nous le secrétaire de mon frère. Ce
+jeune homme était d'un caractère agréable, mais il n'avait pas, pour
+affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient.
+On lui offrait un emploi dans l'Inde, et dès que mon frère l'apprit, il
+alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant à tirer parti de sa
+position auprès de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre
+jeune compagnon alla s'établir chez M. Hadjitor.</p>
+
+<p>Depuis l'arrivée de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan
+s'accroissait de jour en jour; ils avaient empêché le départ de la
+petite caravane à laquelle nous comptions nous joindre, et ils
+profitaient des moindres occasions pour nous susciter des désagréments
+de nature à faire prévoir que nous en arriverions à un conflit.</p>
+
+<p>L'adresse et la ténacité que nous avions déployées pendant près de
+quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne
+pouvaient nous débusquer de Toudjourrah, mais ils arrêtaient pour
+longtemps notre voyage dans l'intérieur. On s'attendait de jour en jour
+à voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagné de
+son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui
+servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane était prête à
+partir dès l'arrivée de tout ce monde. Comme ressource dernière, nous
+aurions pu tenter de nous attacher à suivre cette caravane; mais c'eût
+été aux dépens de notre dignité. Vis-à-vis des indigènes, il nous était
+permis de nous résoudre à composer avec les habitudes conformes à notre
+éducation, mais en face d'Européens comme nous, et d'Européens hostiles,
+nos susceptibilités nationales se réveillaient plus vives. L'ambassadeur
+anglais, entouré d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers,
+disposant de l'autorité de Toudjourrah, appuyé de vaisseaux de guerre,
+marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et
+l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des
+indigènes une supériorité écrasante sur deux voyageurs isolés dont l'un
+était souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles,
+s'efforçaient de se frayer leur route. En conséquence, nous dûmes nous
+résigner à abandonner une position que nous avions cependant eu tant de
+peine à conquérir.</p>
+
+<p>Quand on songe à la conduite du chef de la colonie d'Aden à notre
+égard, elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la
+grande figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent
+dans leurs établissements lointains les nations européennes, en vue de
+quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foulé aux
+pieds les notions élémentaires d'humanité, de justice et de morale que,
+par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des
+jugements de nations rivales, elles n'eussent osé violer dans notre
+hémisphère; et l'histoire des colonies européennes en Afrique et en
+Amérique offre des exemples d'iniquité bien autrement déplorables que la
+persécution dont nous étions les victimes à Toudjourrah. Aujourd'hui,
+grâce aux communications plus fréquentes des peuples, grâce surtout à ce
+qu'une plus grande publicité éclaire leurs actions, le champ de
+l'arbitraire tend à se rétrécir. Mais il est difficile de se soustraire
+complétement aux effets de précédents mauvais. De même que le bien, le
+mal a son enchaînement; et à l'époque dont je parle, un gouverneur peu
+scrupuleux pouvait encore réveiller contre nous avec impunité des
+traditions politiques aujourd'hui désavouées.</p>
+
+<p>Du reste, dans les établissements anglais de l'Inde, l'opinion
+publique se prononça énergiquement en notre faveur; des journalistes ne
+craignirent pas de prendre notre défense, et lorsque plusieurs années
+après, je me trouvai au Caire, des employés militaires et civils de la
+Compagnie des Indes, de passage en Égypte, sont venus me féliciter de
+mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient désapprouvé les
+mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces témoignages pour
+revenir à la juste appréciation de la loyauté des citoyens anglais; et
+si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour
+attacher le blâme à son nom, que pour donner à comprendre quels
+sentiments pénibles devaient nous oppresser, lorsqu'à Berberah et à
+Toudjourrah, nous songions qu'à quelques lieues de l'autre côté du
+golfe, des hommes élevés dans les mêmes principes que nous, au lieu de
+nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur
+fournissait une position supérieure pour nous empêcher de l'accomplir.
+Nous au moins, nous avions été assez heureux pour user ces persécutions
+par quelques mois de privations et de déboires; mais d'autres Européens,
+comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les
+conséquences malheureuses. Quatre officiers de l'armée indienne,
+désignés par leur mérite, sont partis, en 1855, par ordre de la
+Compagnie des Indes pour pénétrer dans le royaume de Harar; un navire de
+guerre les avait à peine débarqués à Berberah, que les Somaulis en
+tuèrent un et en blessèrent grièvement deux autres, qui, grâce à
+l'obscurité, parvinrent heureusement à regagner leur bâtiment. Les
+Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorités anglaises
+d'Aden, mais dès qu'il a été question d'un voyage dans l'intérieur de
+leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Européens,
+ressuscité les arguments dont le capitaine Heines s'était servi contre
+nous.</p>
+
+<p>Avant de quitter Toudjourrah, nous pensâmes qu'il convenait
+d'informer Sahala Sillassé de nos tentatives pour arriver jusqu'à lui,
+des causes qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrivée
+prochaine dans ses États de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle
+pouvait avoir.</p>
+
+<p>Prévoyant que les agents anglais chercheraient à arrêter ma lettre,
+mon frère en fit cinq copies que nous donnâmes à cinq messagers
+différents. Effectivement, deux de nos messagers se laissèrent séduire
+par nos rivaux, et deux exemplaires tombèrent entre leurs mains; mais
+les trois autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillassé, et
+l'insuccès complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donné
+satisfaction.</p>
+
+<p>Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me
+témoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empêcher de
+m'avouer qu'il était malheureusement à la solde des Anglais, et que ni
+lui ni ses compatriotes n'étaient plus les maîtres chez eux; et comme il
+ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une
+d'autorité. Le vieux Saber était tout triste.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon fils, me dit-il. À choisir, j'aimerais mieux votre
+position que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnête
+musulman qui pense comme moi. J'espère vivre assez pour pouvoir passer
+la mer et me retirer dans le pays de mes pères, où l'hospitalité et le
+culte des aïeux sont encore pratiqués. Va; qu'Allah te guide! Respecte
+les vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes
+pas.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut
+s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'éloignai de lui pour
+toujours.</p>
+
+<p>Dès que les effets furent embarqués, les partisans du Sultan
+manifestèrent leur joie; les hommes du parti contraire restèrent dans
+leurs maisons, et je fis parmi eux ma tournée d'adieu. Deux hommes
+seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu'à notre
+barque.</p>
+
+<p>Les plateaux de la haute Éthiopie, dont l'accès se hérissait pour
+nous de difficultés, devinrent à mes yeux comme une terre promise. Le
+serment qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait à de nouveaux efforts;
+et avec l'énergie et l'abnégation que donne l'âge où nous étions, nous
+décidâmes de tout effronter, plutôt que de renoncer à notre entreprise.
+Je proposai cependant à mon frère de rentrer en France pour y rétablir
+sa vue, mais il ne voulut rien entendre, et me répondit que dût-il se
+faire conduire et sonder le terrain avec un bâton, il marcherait devant
+lui.</p>
+
+<p>Nous mîmes à la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit
+franchir le détroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours après, nous
+abordions à Hodeydah, dans l'Yémen.</p>
+
+
+<p class="c">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="n1"></a>NOTE I.</h2>
+
+
+<p>Les érudits se sont appliqués à chercher la raison des épithètes
+latines <i>togatus</i> et <i>palliatus</i>, appliquées, celle-ci pour
+désigner un Grec, celle-là un Romain. Ils se sont arrêtés à l'idée que
+la toge différait du pallium, en ce qu'elle était échancrée et ronde
+comme le manteau espagnol, tandis que le pallium était rectangulaire et
+moins ample d'étoffe. Je ne puis le croire, par la raison que les
+Éthiopiens reproduisent habituellement, au moyen de leur toge, toujours
+rectangulaire, presque tous les genres de draperie que représentent les
+bas-reliefs antiques tant Romains que Grecs; quant à la qualité
+d'ampleur, elle me paraît s'appliquer, toujours d'après les bas-reliefs,
+tantôt aux Grecs et tantôt aux Romains, comme aussi dépendre du rang ou
+de l'occupation du personnage représenté. Les Éthiopiens de quelques
+provinces emploient des épithètes analogues aux épithètes latines qui
+nous occupent, pour désigner les habitants de telle ou telle autre
+province, dont la toge est légèrement différente de la leur; et, dans
+leur esprit, ces épithètes impliquent une nuance d'hostilité ou de
+dédain.</p>
+
+<p>Les noms de <i>toga</i>, <i>togula</i>, <i>chlamis</i> ou manteau des
+Grecs et des empereurs romains; de <i>sagum</i> et de <i>sagulum</i>,
+vêtement des soldats; de <i>tribon</i>, vêtement des Spartiates et des
+philosophes stoïciens; de <i>diploïs</i> ou pallium de grande dimension
+et de <i>semi-diploïs</i>, <i>pallium</i> porté en double; de
+<i>pallium</i> et de <i>scutulatus</i>, toges à dessins,
+d'<i>encomboma</i>, <i>caracalla</i>, ou <i>lacerna</i>, et
+<i>p&oelig;nula</i> peut-être; de <i>paludamentum</i>, vêtement des
+officiers romains; le <i>peplum</i> des Grecs et la <i>palla</i> des
+femmes romaines; le <i>caliptra</i>; l'<i>endromis</i>, de manufacture
+gauloise, porté surtout après les exercices du stade; l'<i>exomis</i>,
+le <i>limus</i>, le <i>flammenna</i>; les <i>cyclas</i>,
+<i>suffibulum</i>, <i>tunico-pallium</i>, <i>tunicula</i>,
+<i>epomis</i>, etc., ainsi que leurs représentations plastiques ou
+picturesques et leurs définitions, me paraissent correspondre à de
+nombreux termes éthiopiens équivalents, et servant à désigner tantôt des
+façons spéciales de se draper, tantôt, des pièces d'étoffe toujours
+rectangulaires, quelquefois de qualités ou de dimensions diverses, et
+comprises toutes sous le nom générique de toge.</p>
+
+<p>L'<i>exomis</i>, par exemple, sorte de vêtement porté, nous dit-on,
+dans l'antiquité par ceux dont les occupations demandaient une activité
+continue, tels que paysans, artisans et chasseurs, et que les artistes
+donnent à Vulcain, à Caron et aux amazones, est décrit par les
+antiquaires comme une espèce de tunique romaine d'origine grecque; il se
+retrouve en Éthiopie chez les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et
+les pauvres, qui le forment en un clin d'&oelig;il en fixant autour des
+reins une toge à deux lés ou même à trois par un de ses pans ou par une
+corde. Comme dans les bas-reliefs antiques, l'éthiopien, vêtu de la
+sorte, a l'épaule droite, le bras et la poitrine à découvert; son
+travail terminé, en un tour de main, il défait cet ajustement et se
+drape dans sa toge: il ressemble alors, si sa toge est de petite
+dimension, aux statues de la villa Borghese, drapées dans le
+<i>tribon</i>, qui était porté, selon les érudits, par les Spartiates et
+surtout par les philosophes des sectes stoïciennes et cyniques, comme
+marque de la simplicité et de l'austérité de leur vie. Dans quelques
+&oelig;uvres d'art grec, l'<i>exomis</i> est représenté comme étant fait
+en peau: c'est le vêtement ordinaire du laboureur éthiopien.</p>
+
+<p>La <i>chlamide</i>, regardée comme le manteau national des Grecs et
+dont la forme a tant exercé la sagacité des érudits, se retrouve en
+Éthiopie sur les soldats et le paysan en marche, l'enfant occupé à jouer
+ou l'homme à cheval. Ce vêtement n'est autre qu'un mode de draper la
+toge de dimension moyenne. Les Grecs et les Romains fixaient ce vêtement
+au moyen d'une fibule ou broche; les Éthiopiens s'en passent et n'en
+figurent pas moins les représentations de la chlamide antique. Si, à
+cheval surtout, les pans de leur toge sont trop courts, ils la fixent au
+moyen d'une longue épine en guise de broche. De même que chez les
+anciens, les chasseurs, les voyageurs ou les cavaliers portent leur toge
+en chlamide, comme est représenté l'Apollon du Belvédère.</p>
+
+<p>Le <i>caracalla</i> ou <i>lacerna</i> et le <i>paludamentum</i> des
+Romains, ainsi que l'<i>amicula</i> me paraissent aussi n'être que des
+pièces rectangulaires dont on se drape différemment selon la commodité
+de leurs dimensions ou l'occupation qui se présente.</p>
+
+<p>L'espèce de tunique dite <i>encomboma</i> me paraît, d'après les
+figures antiques, n'avoir été qu'une petite toge que les jeunes filles
+et les esclaves grecques fixaient aux hanches, de façon à dévêtir le
+haut du corps et pour que, selon Varron, leur tunique restât propre. Les
+enfants, les esclaves et les adolescents éthiopiens des deux sexes
+ajustent souvent leur toge de cette façon lorsqu'ils sont en service
+devant leur maître.</p>
+
+<p>Pareillement de la <i>tunicula</i> et de nombreuses appellations de
+vêtements antiques, dont, au moyen de pièces d'étoffe rectangulaires, il
+est aisé de reproduire l'aspect et les formes.</p>
+
+<p>La <i>toga restricta</i> des Romains a une dénomination en éthiopien
+qui sert à désigner une toge très-petite; de même pour la <i>toga
+fusa</i> ou toge ample, celle qui prévalut dans le siècle d'Auguste et
+sous les Empereurs, et qui prévalait à la cour des Empereurs éthiopiens;
+c'est cette espèce de toge que Quintilien qualifie de <i>rotunda</i> et
+dont les amples draperies telles qu'elles sont représentées sur les deux
+statues de la villa Pamphili et de la villa Médicis, sont reproduites
+exactement par la toge des habitants du Chawa et de quelques provinces
+ilmormas.</p>
+
+<p>À Gondar, les vieillards se rappellent encore une toge ornée de
+dessins de diverses couleurs tissés dans l'étoffe; cette toge me paraît
+être l'équivalent de la <i>toga picta</i> dite aussi <i>capitolina</i>
+ou <i>palmata</i> qu'on voit sur les diptyques consulaires des derniers
+temps de Rome, portée primitivement par le consul à son triomphe; en
+Éthiopie, elle était réservée à l'empereur et à quelques-uns de ses plus
+hauts dignitaires. Tombée aujourd'hui en désuétude dans les provinces
+chrétiennes, elle n'est plus en usage que chez les Ilmormas du Sud,
+voisins du royaume de Kaffa, dont les habitants, séparés actuellement de
+leurs anciens souverains, les Empereurs d'Éthiopie, ont conservé ce
+vêtement traditionnel.</p>
+
+<p>Les Ilmormas ont une toge ornée seulement d'une large raie ou bande
+de couleur, courant perpendiculairement le long de la toge, et rappelant
+le <i>clavus latus</i> ou <i>laticlave</i>, privilége exclusif des
+sénateurs romains. Les Ilmormas ne revêtent cette espèce de toge que si
+elle leur a été conférée par un de leurs rois. Ils ont aussi une toge
+ornée de limbes horizontaux comme la <i>trabée</i> des consuls et des
+rois du Latium; ce vêtement n'est porté que par les chefs à peu près
+indépendants.</p>
+
+<p>La toge d'honneur ou de cérémonie, en usage aujourd'hui dans les
+provinces chrétiennes de l'Éthiopie, et dont le liteau en soie est
+tessellé, paraît correspondre au <i>scutulatus</i> antique.</p>
+
+<p>La <i>p&oelig;nula</i> ou manteau en laine, quelquefois en cuir ou en
+peau, servant, selon les antiquaires, aux Romains en voyage, en
+remplacement de la toge et portée également en ville par les deux sexes
+contre le froid et la pluie, jusqu'à ce que Alexandre Sévère l'eût
+interdit aux femmes des cités, a son analogue en Éthiopie, tant par sa
+forme et sa matière que par la manière dont elle est portée. Les
+représentations plastiques de la <i>p&oelig;nula</i> me donnent à croire
+que sous la République ce manteau n'était autre que celui qu'on retrouve
+en Éthiopie, c'est-à-dire une pièce d'étoffe rectangulaire facile à
+disposer comme nous la représentent les statues et les bas-reliefs
+romains; ou bien un <i>stragulum</i> ou pièce de cuir ou de peau
+rectangulaire, que les Éthiopiens emploient habituellement comme tapis
+pour dormir et dont ils font souvent un manteau pendant les pluies
+d'hiver. Lorsque l'étoffe est trop restreinte pour que l'on puisse en
+arrêter la disposition dans la forme de la <i>p&oelig;nula</i>, ils y
+obviennent au moyen d'une épine ou d'un lacet volant. Il est
+très-possible que vers la fin de la république romaine, ce vêtement soit
+devenu un <i>vestimentum clausum</i> ou vêtement de forme précise;
+diverses autres parties du costume romain subissaient déjà le régime du
+ciseau et de l'aiguille. La locution <i>scindere p&oelig;nulam</i>,
+employée par Cicéron et d'autres auteurs, scinder, diviser la
+<i>p&oelig;nula</i>, pour signifier insister auprès d'un voyageur pour
+qu'il reste chez vous, veut dire transformer la p&oelig;nula en toge, et
+s'explique par cette considération que jusqu'à cette époque, beaucoup
+d'<i>amictus</i> ou vêtements de dessus, consistaient en pièces d'étoffe
+rectangulaires qu'on pliait de différentes façons et qu'on fixait au
+corps au moyen de broches ou d'attaches rudimentaires, ne constituant
+point des formes irrévocables. Le piéton éthiopien en voyage ajustera sa
+toge non-seulement en <i>p&oelig;nula</i>, mais en <i>chlamis</i>, en
+<i>diploïs</i> ou en autre forme propre à lui laisser la commodité de
+ses mouvements. Si les dimensions de sa toge rendent telle ou telle
+disposition peu stable et qu'il ait quelque raison d'y tenir, tout en
+marchant, il la ramènera à la disposition voulue, il ne lui viendra pas
+à l'idée pour maintenir son vêtement de le faufiler, soit effet de son
+habitude de le maîtriser sans cela, soit parce que l'étoffe en est telle
+que les points laisseraient leur trace quand il voudrait s'en servir
+comme de toge. Si sa toge est en laine, par la raison que ce tissu est
+moins adhérent et que la trame ne conserve presque pas les traces d'une
+décousure, comme il n'a point de broche, il choisit une épine dans un
+buisson voisin; il fait deux trous dans l'étoffe et y passe un lacet que
+le soir, en arrivant à sa couchée, il retirera pour déployer sa toge et
+s'en envelopper pour dormir.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens fabriquent un vêtement grossier en laine bège, d'une
+seule pièce souvent, toujours rectangulaire et moins ample que la toge
+ordinaire. Les cavaliers aisés le mettent par dessus leur toge pendant
+les campagnes d'hiver, rappelant alors le <i>lacerna</i> des chevaliers
+romains; les soldats auxiliaires pauvres le portent au lieu de toge et
+se drapent de façon à représenter exactement le <i>sagum</i> ou sayon du
+licteur romain, ou l'<i>abolla</i> des militaires et des philosophes
+stoïciens; parfois ils le fixent à l'épaule au moyen d'une épine ou d'un
+lacet, tel qu'on le voit sur les épaules des Sarmates de la colonne
+Trajane. Comme dans l'antiquité grecque et romaine, ce vêtement remplace
+la toge pour le paysan, et sert également à tous dans les moments de
+grande affliction, de deuil, de grave désordre civil ou d'invasion à
+main armée. Ce vêtement, un peu plus ample, me paraît être le même que
+la <i>toga pulla</i> fait en laine noire bège, vêtement de deuil des
+Romains, porté par les artisans, les hommes des basses classes, et qui
+est appliqué aux mêmes usages par les Éthiopiens.</p>
+
+<p>Les Éthiopiens rappellent à chaque instant par l'usage qu'ils font de
+la toge les costumes et les m&oelig;urs des Étrusques, des Grecs et des
+Romains; souvent même leurs locutions sont semblables aux locutions
+latines: celle de <i>brachium veste continere</i>, par exemple, adoptée
+par les traducteurs comme indiquant une certaine façon des orateurs
+antiques de se draper, rend exactement celle qui désigne en Éthiopie la
+façon dont les professeurs se drapent souvent lorsqu'ils enseignent la
+théologie, ou celle des orateurs en présence de leurs pairs. Ceux qui
+parlent devant les supérieurs ou devant les juges ajustent leurs toges
+d'une façon différente, semblable à celle que les antiquaires désignent
+sous le nom de <i>cinctus gabinus</i> et qui est représentée dans le
+Virgile du Vatican. De même des expressions <i>sinus laxus</i>, <i>sinus
+brevis</i>, <i>expapillatus</i>, pour celui dont la mamelle est
+découverte, et des épithètes <i>cinctus</i>, <i>præcinctus</i> et
+<i>succinctus</i>, pour indiquer un homme actif, éveillé, sur ses gardes
+ou diligent: les adjectifs éthiopiens étant dans les mêmes rapports avec
+leurs racines que les adjectifs latins.</p>
+
+<p>J'ai entendu maintes fois en éthiopien une expression presque
+identique à celle de Macrobe relativement à César: <i>Ut trahendo
+laciniam velut mollis incederet</i>, etc.; ainsi qu'à celle-ci: <i>Cave
+tibi illum puerum male præcinctum</i>, dont Scylla se servait au sujet
+de Pompée. L'empereur Caïus, dit Suétone, transporté de jalousie par les
+applaudissements qu'on donnait à un gladiateur, sortit du théâtre en si
+grand'hâte, <i>ut calcata lacinia togæ præceps per gradus iret</i>; j'ai
+vu maintes fois des Éthiopiens, bouleversés par quelque émotion, se
+comporter de façon à se rendre applicable la description de l'auteur
+latin. Avant de se précipiter sur Tib. Gracchus, Scipion Nasica
+s'enveloppa le bras gauche d'un pan de sa toge, en guise de bouclier;
+Alcibiade mourut en combattant et en se servant, en guise de bouclier,
+de sa toge enroulée sur le bras gauche; l'Éthiopien agit de même
+lorsqu'il manque de bouclier; et comme le rapporte Xénophon pour les
+hommes de son temps, il arrive souvent aux chasseurs éthiopiens
+d'enrouler leur toge autour de l'avant-bras gauche au moment d'attaquer
+quelque animal sauvage, lorsqu'ils ne l'entourent pas autour de leur
+ceinture, comme la Diane chasseresse du Vatican. Selon Plaute, la
+<i>lacinia</i>, ou pan de la toge, servait de mouchoir; et soit dit à
+leur discrédit peut-être, les Éthiopiens l'appliquent au même usage. Ils
+ont aussi une expression correspondant exactement, jusque par sa racine,
+au mot latin: <i>alticinctus</i>, pour désigner celui qui a disposé sa
+toge de façon à ce qu'elle atteigne à peine le genou; comme à Rome, ce
+mode de vêtement est souvent adopté par les artisans, les paysans et
+ceux qui font un exercice violent. Les Romains appliquaient l'épithète
+<i>nudus</i> ou nu à l'homme sans toge, quoiqu'il fût vêtu de
+l'<i>inductus</i> ou vêtement de dessous; les Éthiopiens disent
+également d'un homme, dans ces circonstances, qu'il est nu. Les Romains
+indiquaient quelquefois l'homme des basses classes par l'épithète de
+<i>tunicatus</i>, par opposition à <i>togatus</i>, parce que, pour la
+commodité de ses travaux, le manouvrier se bornait à la tunique, tandis
+que l'homme aisé restait drapé dans sa toge; les Éthiopiens désignent
+quelquefois l'homme affranchi des travaux manuels par une épithète
+correspondant à <i>togatus</i>. Les expressions latines <i>in sago
+esse</i> ont leur analogue en éthiopien, et indiquent qu'une personne
+est dans les alarmes ou dans l'affliction.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="n2"></a>NOTE II.</h2>
+
+
+<p>De même que les hommes ajustent leur toge ou une autre pièce d'étoffe
+rectangulaire de manière à reproduire les divers aspects des vêtements
+étrusques, grecs et romains, dont les dénominations diverses ont donné à
+croire à autant de vêtements différents, les femmes ajustent leur toge
+selon son ampleur, sa finesse ou selon l'occurrence, de façon à
+reproduire tour à tour exactement les formes et jusqu'aux plis du
+<i>cyclas</i>, du <i>caliptra</i>, du <i>vica</i>, du <i>vicinium</i>,
+de l'<i>épomis</i>, de l'<i>exomis</i>, du <i>chiton</i>, du
+<i>diploïs</i>, du <i>semi-diploïs</i>, de la <i>palla</i>, etc. Ainsi,
+l'<i>épomis</i>, vêtement attaché au-dessus de chaque épaule à
+l'articulation de la clavicule, arrêté à la taille par une ceinture et
+descendant jusqu'aux deux tiers de la cuisse, a été pris pour une
+tunique. Les jeunes filles éthiopiennes pauvres travaillant aux champs,
+et quelquefois les chasseurs ou les pâtres, reproduisent ce vêtement au
+moyen d'une togule, de façon à imiter exactement celui de la statue de
+Diane de la villa Pamphili. Quant à l'<i>exomis</i>, il ne me semble
+différer de l'<i>épomis</i> qu'en ce qu'il n'a d'attache ou d'agrafe que
+sur une épaule, et il me paraît être le même vêtement que le <span class="grec" title="schistos chitôn">&#963;&#967;&#953;&#963;&#964;&#959;&#962; &#967;&#953;&#964;&#969;&#957;</span>
+ou chiton dorien qui, au dire de Clément d'Alexandrie,
+atteignait à peine le genou et était fendu sur un côté de façon à
+permettre la liberté des mouvements. Les jeunes paysannes éthiopiennes
+ajustent leur togule de cette façon lorsqu'elles vont au bois ou à
+d'autres travaux exigeant la liberté de leurs membres, imitant ainsi le
+<i>chiton</i> porté par les amazones, selon les antiquaires. Le
+<i>diploïs</i> et le <i>semi-diploïs</i> ont aussi causé de l'embarras
+aux archéologues; les uns ont supposé qu'ils consistaient en un mantelet
+mis par dessus le <i>chiton</i>, et en ont fait, par conséquent, un
+<i>amictus</i>; d'autres ont avancé que c'était seulement la partie
+supérieure du vêtement formant le <i>chiton</i>. Selon moi, ces derniers
+auraient raison; les femmes éthiopiennes des classes inférieures, les
+jeunes filles de service à l'intérieur, reproduisent cette forme de
+vêtement au moyen de leur toge, avec ou sans le secours d'une ceinture.</p>
+
+<p>Selon la façon dont elles disposent leur stole, elles reproduisent
+les formes de la stole traînante de la matrone romaine, mais sans
+l'appendice qu'on attribue à ce vêtement; ou bien une tunique dépassant
+à peine le genou. Quelquefois elles passent un bras et une épaule hors
+de l'encolure et l'autre bras dans la manche et troussant court le corps
+de la tunique, elles la font ressembler à une petite toge adaptée en
+<i>exomis</i>. Leur tunique semble être la <i>tunica talaris</i> des
+colonies ioniennes, portée également en Grèce et à Rome. De même que les
+Romains, les Éthiopiens regardent ce vêtement comme indigne d'un homme.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+
+<p><a name="tch1"></a><a href="#ch1"><span class="sc">Chapitre</span> I.</a>&mdash;De Kéneh à Gondar</p>
+
+
+<p class="t">Départ de Kéneh.&mdash;Le père Sapeto s'adjoint à l'expédition.
+Kouçayr.&mdash;Issah, agent consulaire de France à
+Kouçayr.&mdash;Querelle avec des pèlerins
+maugrebins.&mdash;Djeddah.&mdash;Moussawa.&mdash;Aïdine Aga,
+gouverneur.&mdash;Son autorité.&mdash;Le Naïb de Dohono.&mdash;Départ
+pour l'intérieur.&mdash;Halaïe.&mdash;Arrivée à Adwa.&mdash;Expulsion
+des missionnaires protestants.&mdash;Visite au Dedjadj
+Oubié.&mdash;Permission pour le P. Sapeto de rester en Tegraïe et pour
+mon frère d'entrer dans le pays.&mdash;Retour à Halaïe.&mdash;Les
+saisons interverties.&mdash;Droits de passage.&mdash;Réclamation injuste
+de Blata Guébraïe.&mdash;Détention à Maïe-Ouraïe.&mdash;Évasion
+nocturne&mdash;Retour à Adwa.&mdash;Camp du Dedjadj Oubié.&mdash;Lit de
+justice.&mdash;Départ pour Gondar.&mdash;Le Lik
+Atskou.&mdash;Renseignements sur les sources du fleuve
+Blanc.&mdash;Hivernage à Gondar.&mdash;M. Dufey.</p>
+
+<p><a name="tch2"></a><a href="#ch2"><span class="sc">Chapitre</span> II.</a>&mdash;Types et costumes</p>
+
+
+<p class="t">Portrait physique de l'Éthiopien.&mdash;Son origine.&mdash;Identité
+des vêtements éthiopiens, grecs et romains.&mdash;Différentes façons de
+draper la toge.&mdash;Pèlerine.&mdash;Mesures
+éthiopiennes.&mdash;Chevelure, coiffure, barbe.&mdash;Cordon de
+chrétienté, amulettes, anneaux.&mdash;Habillement des
+femmes.&mdash;Habillement des enfants.&mdash;Costume des
+ecclésiastiques.</p>
+
+<p><a name="tch3"></a><a href="#ch3"><span class="sc">Chapitre</span> III.</a>&mdash;Aperçu géographique,
+ethnologique et historique.&mdash;L'ancien empire</p>
+
+<p class="t">Le Palais impérial.&mdash;Visite à l'<i>Atsé</i> ou Empereur Sahala
+Dinguil et à l'Impératrice.&mdash;Base géographique de l'ancien empire
+d'Éthiopie.&mdash;Étymologie du mot Abyssinie.&mdash;Configuration du
+pays.&mdash;<i>Deugas</i>, <i>Kouallas</i>,
+<i>Woïna-Deugas</i>.&mdash;Productions.&mdash;Différences physiques et
+morales entre les habitants d'altitudes diverses.&mdash;La famille en
+Éthiopie.&mdash;La Féodalité.&mdash;Coutumes et loi écrite.&mdash;Lutte
+entre les Empereurs et les communes.&mdash;Origine de
+l'Empire.&mdash;Ménilek.&mdash;Diverses capitales.&mdash;Conversion du
+pays au christianisme.&mdash;Juifs ou <i>Fellachas</i>.&mdash;L'Atsé et
+ses droits.&mdash;Les <i>Likaoutes</i> et les
+<i>Azzages</i>.&mdash;Constitution de la propriété
+foncière.&mdash;Organisation judiciaire.&mdash;Droits de la femme.</p>
+
+<p><a name="tch4"></a><a href="#ch4"><span class="sc">Chapitre</span> IV.</a>&mdash;Causes de la chute de
+l'empire.&mdash;Démembrement du pouvoir impérial.&mdash;Gondar</p>
+
+<p class="t">Introduction des Pandectes et des Institutes de Justinien.&mdash;Les
+clercs.&mdash;Empiètements des Empereurs.&mdash;Les Polémarques suivent
+leur exemple.&mdash;Affaiblissement de la famille.&mdash;Abolition de la
+loi salique.&mdash;Désunion de la famille impériale.&mdash;Corruption de
+l'idée de propriété.&mdash;Invasion de Ahmed Gragne.&mdash;Plusieurs
+provinces s'affranchissent.&mdash;Guerre civile.&mdash;Les
+soldats.&mdash;Le droit d'hébergement.&mdash;Les
+religieux.&mdash;Gouvernement du Ras Bitwodded.&mdash;Le Bégamdir et
+Ali-le-Grand.&mdash;Le Ras Gouksa.&mdash;Sa politique.&mdash;Son ban
+célèbre.&mdash;État de la noblesse, des cultivateurs, des polémarques,
+des agnats et des cognats de la famille impériale.&mdash;Superstition du
+peuple en faveur de l'Atsé Sahala Dinguil.&mdash;Gondar.&mdash;Division
+en quartiers.&mdash;Autorités diverses.&mdash;Population, température,
+caractère et m&oelig;urs.</p>
+
+<p><a name="tch5"></a><a href="#ch5"><span class="sc">Chapitre</span> V.</a>&mdash;Le roi du
+Chawa.&mdash;Dabra Tabor.&mdash;La Waïzoro Manann.&mdash;Le Ras Ali</p>
+
+<p class="t">Les envoyés de Sahala Sillassé, Polémarque du Chawa.&mdash;Politique
+de ce prince.&mdash;Bruits de guerre.&mdash;Message du Dedjadj Gabrou,
+frère du Dedjadj Conefo.&mdash;Sa maladie; sa mort.&mdash;Le Dedjadj
+Imam, frère du Ras Ali vient à Gondar.&mdash;Opinion du Lik Atskou sur
+les gouverneurs de son pays.&mdash;La Waïzoro Manann et le Dedjadj
+Oubié.&mdash;Politique de la Haute-Éthiopie.&mdash;Principaux
+feudataires du Ras.&mdash;Les Dedjazmatchs Farès Aligaz, Guoscho et
+Conefo.&mdash;Arrivée à Dabra Tabor.&mdash;Visite à la Waïzoro
+Manann.&mdash;Visite au Ras Ali.&mdash;Jeu de mail.&mdash;Bruits de
+guerre contre Oubié, Farès Aligaz ou Guoscho.&mdash;Retour à Gondar.</p>
+
+
+<p><a name="tch6"></a><a href="#ch6"><span class="sc">Chapitre</span> VI.</a>&mdash;Le Dedjadj
+Guoscho.&mdash;Adieux au Lik Atskou.&mdash;Sources du fleuve
+Bleu.&mdash;Arrivée à Dambatcha</p>
+
+<p class="t">Portée politique de la présence du Dedjadj Guoscho en
+Fouogara.&mdash;Camp du Dedjadj Guoscho.&mdash;Curiosité de ses
+soldats.&mdash;Portrait du Dedjadj Guoscho.&mdash;Ymer Sahalou et son
+beau-père le Blata Filfilo.&mdash;Physionomie de la cour du
+Gojam.&mdash;Rentrée à Gondar.&mdash;Le Lik rappelle le voyage de
+Jacques Bruce.&mdash;Légende de Pierre Paëz.&mdash;Fausses nouvelles
+politiques; alarmes des Gondariens.&mdash;Départ avec le Lidj
+Dori.&mdash;Camp du Dedjadj Conefo.&mdash;Le Dambya.&mdash;Petite ville
+d'Ysmala.&mdash;Combat contre Aceni Duras.&mdash;L'éviration et son
+origine en Éthiopie.&mdash;Le carême.&mdash;Nourriture en temps de
+jeûne.&mdash;Manière de prendre le miel pour prévenir la faim.&mdash;Bon
+augure tiré de la mort d'un oiseau de proie.&mdash;Village de Kouellèle
+Kuddus Mikaël.&mdash;Les sources de l'Abbaïe.&mdash;Entrée d'apparat à
+Dambatcha.&mdash;Réception faite par le Dedjadj Guoscho à ses
+troupes.&mdash;Analogie avec les m&oelig;urs de la Judée, de la Grèce et
+du moyen-âge.&mdash;Il est bruit d'une campagne contre les Gallas.</p>
+
+<p><a name="tch7"></a><a href="#ch7"><span class="sc">Chapitre</span> VII.</a>&mdash;Campagne contre les
+Ilmormas, dits Gallas, du Kouttaïe et du Liben</p>
+
+<p class="t">Plan de guerre.&mdash;Départ de Dambatcha.&mdash;Armement et
+équipement du cavalier.&mdash;Armement du rondelier et du
+fusilier.&mdash;Décorations honorifiques.&mdash;Aspect du camp la
+nuit.&mdash;Le Dedjazmatch en marche.&mdash;Manifestations des habitants
+des campagnes.&mdash;Les contingents grossissent l'armée d'étape en
+étape.&mdash;Ascendant du Dedjadj Guoscho sur les Gallas.&mdash;Leur
+fractionnement en petites républiques.&mdash;Histoire du Zaoudé, père du
+Dedjadj Guoscho.&mdash;Enfance de Guoscho; ses premières
+armes.&mdash;Des Gallas cherchent par des présent à se concilier le
+Dedjazmatch.&mdash;L'armée campe sur les bords de l'Abbaïe; aspect du
+pays.&mdash;Passage du fleuve.&mdash;Rives incultes et
+malsaines.&mdash;Comment les Gallas font la guerre.&mdash;Première
+action de guerre.&mdash;Le Galla mutilé et sa famille.&mdash;La loi du
+lévirat en vigueur chez les Gallas.&mdash;Escarmouches sur les
+Woïna-Deugas du Libèn; campement sur le Deuga du Libèn.&mdash;Attaque de
+nuit.&mdash;Un Galla ennemi fait une allocution au
+Dedjazmatch.&mdash;Aspect du pays parcouru depuis
+l'Abbaïe.&mdash;Quelques hommes restent en enfants perdus derrière
+l'armée.&mdash;Ils échappent aux Gallas.&mdash;Le monolithe de Mohamed
+Gragne.&mdash;Manière de combattre des Éthiopiens.&mdash;Leur manière
+d'envisager la guerre.&mdash;Nous campons à Kouttaïe.&mdash;Intérieur
+d'un notable galla.&mdash;Un Galla interpelle le Dedjadj
+Guoscho.&mdash;Retour vers l'Abbaïe.&mdash;Un parti de Gallas fait
+irruption dans la ligne de marche de l'armée.&mdash;Respect des
+Éthiopiens pour les morts.&mdash;Panique.&mdash;Passage de
+l'Abbaïe.&mdash;Les fièvres, les fumigations de soufre, les
+crocodiles.&mdash;Rentrée en Gojam.&mdash;L'église
+Saint-Michel.&mdash;Mort du Dedjadj Conefo.&mdash;L'armée se
+débande.&mdash;Le Dedjazmatch arrive à Goudara.&mdash;Clôture de la
+campagne.</p>
+
+
+<p><a name="tch8"></a><a href="#ch8"><span class="sc">Chapitre</span> VIII.</a>&mdash;Maison militaire et
+civile d'un Dedjazmatch</p>
+
+<p class="t">Description de Goudara.&mdash;Vie à Goudara.&mdash;Révision des
+investitures.&mdash;Les Polémarchies.&mdash;Comment on devient
+Polémarque.&mdash;Composition de la maison d'un Dedjazmatch.&mdash;Cadre
+de son armée.&mdash;Charges, fonctions, grades et titres.&mdash;Droits
+et devoirs qui y sont attachés.&mdash;Distribution des
+fiefs.&mdash;Bénéfices ecclésiastiques.&mdash;Maison de la Waïzoro
+Sahalou.&mdash;Les chefs de bandes et le droit
+d'hébergement.&mdash;Droit de justice des titulaires de
+fiefs.&mdash;Nature et quotité des impôts.&mdash;Caractère militaire de
+la société éthiopienne.&mdash;La domesticité se confond avec la famille.</p>
+
+<p><a name="tch9"></a><a href="#ch9"><span class="sc">Chapitre</span> IX.</a>&mdash;Hivernage à
+Goudara.&mdash;Famille du Dedjadj Guoscho.&mdash;Birro
+Guoscho.&mdash;Complications politiques.&mdash;Nouvelle entrée en
+campagne</p>
+
+<p class="t">Valeur des jugements de Lik Atskou sur ses compatriotes.&mdash;Les
+enfants du Dedjadj-Guoscho.&mdash;Birro Guoscho.&mdash;Son
+enfance.&mdash;Ses rapports avec le Ras Ali.&mdash;Tixa, Méred et
+Dempto.&mdash;Rupture avec le Ras.&mdash;La Waïzoro
+Oubdar.&mdash;Complications politiques.&mdash;Les fils de
+Conefo.&mdash;L'Azzage Fanta est envoyé avec un message auprès du Ras et
+de la Waïzoro Manann.&mdash;Birro investi de la succession de
+Conefo.&mdash;Le Dedjadj Guoscho se décide à marcher contre les fils de
+Conefo.&mdash;Il est arrêté par la maladie de la Waïzoro
+Sahalou.&mdash;Guérison de cette princesse.&mdash;Son
+caractère.&mdash;Départ du Dedjazmatch.</p>
+
+<p><a name="tch10"></a><a href="#ch10"><span class="sc">Chapitre</span> X.</a>&mdash;Bataille de
+Konzoula.&mdash;Birro Dedjazmatch.</p>
+
+<p class="t">Entrée en campagne.&mdash;Les habitants du Metcha.&mdash;Leur
+pays.&mdash;Le peuple Agaw.&mdash;La Maskal ou fête de l'invention de la
+croix.&mdash;Festin et parade.&mdash;Trouvères, bouffons, thèmes de
+guerre.&mdash;Messages entre le Dedjadj Guoscho et les fils de
+Conefo.&mdash;Sacrifice de trois taureaux.&mdash;Bataille de
+Konzoula.&mdash;Thème de guerre du Dedjadj Guoscho.&mdash;Ilma est fait
+prisonnier.&mdash;Rentrée au camp.&mdash;Désordre et gaîté.&mdash;Débats
+judiciaires après la bataille.&mdash;Droit de butin; les prisonniers de
+guerre.&mdash;Paroles du Dedjadj Guoscho aux fils de Conefo.&mdash;Ils
+sont enchaînés.&mdash;La détention en Éthiopie.&mdash;Birro réclame les
+timbales de Conefo.&mdash;Un trafiquant à la torture.&mdash;Soldats
+envoyés en ravitaillement.&mdash;Je quitte le prince.&mdash;Arrivée au
+camp du Dedjadj Birro.&mdash;Séjour chez Birro.&mdash;Visite à l'église
+de Findja.&mdash;Position politique de Birro en Dambya.&mdash;Syoum
+déserte le Ras et vient prendre du service chez Birro.&mdash;Siége du
+Mont-Fort de Tchilga.&mdash;Cruauté de Birro.&mdash;Le prétendant Woldé
+Teklé.&mdash;Rentrée à Gondar.&mdash;Reproches du Lik
+Atskou.&mdash;Description d'une église éthiopienne.&mdash;Droit
+d'asile.&mdash;Église de Notre-Dame à Gondar.&mdash;La Waïzoro
+Bir-Waha.&mdash;Le Balambaras Aschebber rendu à la
+liberté.&mdash;Arrivée de Birro à Gondar.&mdash;Visite à l'habitation de
+l'Itiégué Mentewab.&mdash;Birro tue de sa main deux de ses soldats
+pillards.&mdash;Promesses de retour.&mdash;Serment de Birro.</p>
+
+<p><a name="tch11"></a><a href="#ch11"><span class="sc">Chapitre</span> XI.</a>&mdash;Visite au Dedjadj
+Oubié.&mdash;Rapport du Gouvernement britannique avec la famille de
+Sabagadis.&mdash;Départ pour Aden</p>
+
+<p class="t">Départ de Gondar.&mdash;Rixe entre soldats et paysans.&mdash;Arrivée
+à Adwa.&mdash;Visite au Dedjadj Oubié.&mdash;Avanie chez ce
+prince.&mdash;Insolence de ses gens.&mdash;Départ pour
+Moussawa.&mdash;Halaïe et Digsa.&mdash;Le Bahar-Négach
+Za-Guiorguis.&mdash;Les augures d'Abdallah.&mdash;Arrivée à
+Moussawa.&mdash;Réception chez Aïdine Aga.&mdash;Plan de
+voyage.&mdash;Retour à Adwa.&mdash;Message à Oubié.&mdash;La domesticité
+en Éthiopie.&mdash;Maïe-Tahalo.&mdash;L'envoyé français.&mdash;Querelle
+avec Oubié.&mdash;Menaces d'Oubié.&mdash;Dévouement
+d'Ezzeraïe.&mdash;Retour à Adwa.&mdash;Départ de mon frère pour
+Moussawa.&mdash;Bruits de guerre entre le Ras Ali et les Dedjazmatchs
+Guoscho et Birro.&mdash;Le P. Sapeto et la mission
+catholique.&mdash;Retour chez le Bahar-Négach de Digsa.&mdash;Les Akala
+Gouzaïe et les Sahos.&mdash;Importance de
+Bahara-Négach.&mdash;Installation à Maharessate.&mdash;Rachat d'une
+jeune esclave.&mdash;Déjeuner prélevé sur une caravane.&mdash;Les
+torrents en Éthiopie.&mdash;Le moine lépreux.&mdash;Son intervention
+auprès d'Oubié et explication du malveillant accueil de ce
+prince.&mdash;Rapports du Gouvernement britannique avec la famille de
+Sabagadis, Polémarque de Tegraïe.&mdash;Rachat d'une autre
+esclave.&mdash;Message du Lik Atskou.&mdash;Départ pour
+Moussawa.&mdash;Intimité avec Aïdine Aga et le Saïd
+Mohammed-el-Bassarawi.&mdash;La légende du serpent.&mdash;Les conteurs
+arabes.&mdash;Adieux à Aïdine Aga.&mdash;Départ pour Aden.</p>
+
+<p><a name="tch12"></a><a href="#ch12"><span class="sc">Chapitre</span> XII.</a>&mdash;L'influence anglaise</p>
+
+<p class="t">Arrivée au petit port d'Ede.&mdash;Débarquement et séjour à
+Moka.&mdash;Le Schérif Hussein.&mdash;Arrivée à Aden.&mdash;Description
+d'Aden.&mdash;Visite au capitaine Heines, gouverneur
+d'Aden.&mdash;Motifs du départ antérieur de mon
+frère.&mdash;L'hospitalité du lieutenant d'artillerie
+Ayrton.&mdash;Départ pour Berberah.&mdash;Commerce de
+Berberah.&mdash;Les Somaulis.&mdash;Usage pour tout étranger de choisir
+un <i>abbane</i> ou protecteur.&mdash;Scher Marka, agent indigène du
+gouverneur d'Aden, réussit à nous fermer la route du royaume de
+Harar.&mdash;Départ pour Zeylah.&mdash;Arrivée à Toudjourrah.&mdash;Le
+sultan de Toudjourrah.&mdash;Difficultés de
+débarquement.&mdash;Encouragements donnés par Saber.&mdash;Le Sultan
+rassemble son conseil.&mdash;Permission de débarquer due à l'apparition
+d'un bâtiment de guerre que l'on croit français.&mdash;Le capitaine
+Christofer.&mdash;Vie à Toudjourrah.&mdash;Le sultan oscille entre deux
+partis.&mdash;L'envoyé français est chassé à coups de bâton.&mdash;Deux
+briks anglais se relayent pour nous
+observer&mdash;Guet-apens.&mdash;L'ambassade du capitaine
+Harris.&mdash;M. Hadjitor.&mdash;Message à Sahala Sillassé.&mdash;Départ
+pour Hodeydah.</p>
+
+
+<p class="c">FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="c">Paris, imp. Balitout, Questroy et C<sup>e</sup>, 7, rue Baillif.</p>
+
+<hr>
+
+<br>
+<div class="c"><a href="images/carte.png">
+<img src="images/carte-petit.png"
+title="CARTE DE LA HAUTE ÉTHIOPIE (ABYSSINIE) pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE."
+alt="CARTE DE LA HAUTE ÉTHIOPIE (ABYSSINIE) pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE."></a>
+
+<p class="c"><a href="images/carte.png"><span class="sm">CARTE</span><br>
+DE LA HAUTE ÉTHIOPIE<br>
+<span class="sm">(ABYSSINIE)<br>
+<br>
+pour servir aux voyages<br>
+de<br>ARNAULD D'ABBADIE.</span></a></p></div>
+
+<br>
+<br>
+
+<div class="trnote"><h5>NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h5>
+
+<p>Les variantes d'orthographe (beige/bège, Likaoutes/Likaontes, évènements/événements, idiome/idiôme, marche-pied/marchepied, etc.) ont
+été conservées conformément à l'original.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Douze ans de séjour dans la
+Haute-Éthiopie, by Arnauld d'Abbadie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA ***
+
+***** This file should be named 18812-h.htm or 18812-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/8/1/18812/
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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