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+The Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by
+Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La princesse de Clèves
+
+Author: Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+Release Date: July 9, 2006 [EBook #18797]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+La Princesse de Clèves
+
+Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+A PARIS
+
+Chez Claude BARBIN, au Palais
+sur le second Perron de la Sainte Chapelle.
+
+M. DC. LXXXIX.
+
+AVEC PRIVILEGE DU ROI
+
+
+
+
+LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
+
+
+Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en
+a faites, l'Auteur n'a pû se resoudre à se déclarer, il a craint que son
+nom ne diminuât le succès de son Livre. Il sait par expérience, que l'on
+condamne quelquefois les Ouvrages sur la médiocre opinion qu'on a de
+l'Auteur, et il sait aussi que la réputation de l'Auteur donne souvent
+du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurité où il est, pour
+laisser les jugements plus libres & plus équitables, & il se montrera
+néanmoins si cette Histoire est aussi agréable au Public que je
+l'espère.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant
+d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce
+prince était galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour
+Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus
+de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas
+des témoignages moins éclatants.
+
+Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il
+en faisait une de ses plus grandes occupations. C'étaient tous les jours
+des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues,
+ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame
+de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec
+tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa
+petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine
+autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu'elle eût passé
+la première jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les
+plaisirs. Le roi l'avait épousée lorsqu'il était encore duc d'Orléans,
+et qu'il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa
+naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la
+place du roi François premier, son père.
+
+L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à
+régner; il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi
+pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en témoignait aucune
+jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il était
+difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait
+d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le
+roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il
+n'était pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine à
+l'heure du cercle, où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux
+fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais
+cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien
+faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle
+donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus
+grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine
+d'Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette
+incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine
+d'Écosse, qui venait d'épouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la
+reine Dauphine, était une personne parfaite pour l'esprit et pour le
+corps: elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris
+toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour
+toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les
+aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère,
+et Madame, soeur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la
+musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et
+pour les lettres régnait encore en France; et le roi son fils aimant les
+exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui
+rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de
+princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que je
+vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et
+l'admiration de leur siècle.
+
+Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur
+de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait
+dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l'avait
+porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre
+auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux.
+Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d'une valeur si
+admirable et avait eu de si heureux succès, qu'il n'y avait point de
+grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était
+soutenue de toutes les autres grandes qualités: il avait un esprit vaste
+et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la
+guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était
+né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence
+admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait
+pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui
+commençait d'être attaquée. Le chevalier de Guise, que l'on appela
+depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien
+fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute
+l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la
+nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait
+aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la
+vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait
+eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour.
+Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait
+le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom; il
+était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve
+guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette
+ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont point
+dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et
+dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi,
+libéral; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes; enfin,
+il était seul digne d'être comparé au duc de Nemours, si quelqu'un lui
+eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la
+nature; ce qu'il avait de moins admirable était d'être l'homme du monde
+le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres
+était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son
+visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il
+avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une
+adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de
+s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être
+imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne
+pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y
+avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le
+voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient
+vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point
+témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait
+tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu'il ne pouvait
+refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire: ainsi il
+avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle
+qu'il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la
+beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire à
+tout le monde, et l'estime particulière qu'elle témoignait à ce prince,
+avaient souvent donné lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'à elle.
+Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté
+leur crédit et leur considération par son mariage; leur ambition les
+faisait aspirer à s'égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir
+du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus
+grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise
+et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur
+ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir
+qu'en se soumettant à la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'eût
+plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si
+absolu, que l'on peut dire qu'elle était maîtresse de sa personne et de
+l'État.
+
+Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu'il avait commencé
+à régner, il l'avait rappelé de l'exil où le roi François premier
+l'avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le
+connétable, qui était soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti
+avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc
+d'Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles; le
+connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d'avoir
+marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de
+Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée. Ce
+mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de
+Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles
+d'honneur de la reine; et bien que le roi les eût surmontés avec une
+patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore
+assez appuyé, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la
+séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de
+l'inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu'elle avait
+pu, le mariage du dauphin avec la reine d'Écosse: la beauté et l'esprit
+capable et avancé de cette jeune reine, et l'élévation que ce mariage
+donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait
+particulièrement le cardinal de Lorraine; il lui avait parlé avec
+aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons
+avec la reine; de sorte que le connétable la trouva disposée à s'unir
+avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle
+de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils,
+qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le
+connétable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur
+d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l'esprit de
+monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent
+cachées, les difficultés n'en furent guère moindres. Monsieur d'Anville
+était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu
+d'espérance qu'il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à
+prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de
+Saint-André était le seul dans la cour qui n'eût point pris de parti. Il
+était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'à sa personne: le roi
+l'avait aimé dès le temps qu'il était dauphin; et depuis, il l'avait
+fait maréchal de France, dans un âge où l'on n'a pas encore accoutumé de
+prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu'il
+soutenait par son mérite et par l'agrément de sa personne, par une
+grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus
+grande magnificence qu'on eût jamais vue en un particulier. La
+libéralité du roi fournissait à cette dépense; ce prince allait jusqu'à
+la prodigalité pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes
+qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre
+et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succès et si on en excepte
+la bataille de Saint-Quentin, son règne n'avait été qu'une suite de
+victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty; le Piémont
+avait été conquis; les Anglais avaient été chassés de France, et
+l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville
+de Metz, qu'il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de
+l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin
+avait diminué l'espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune
+avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent
+insensiblement disposés à la paix.
+
+La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des
+propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait
+toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le
+pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Le
+cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de
+Saint-André s'y trouvèrent pour le roi; le duc d'Albe et le prince
+d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent
+les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame
+Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de
+Madame soeur du roi, avec monsieur de Savoie.
+
+Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de
+la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan à
+Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne; elle le
+reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu'il lui était
+avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite
+des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la
+composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du
+duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant
+d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il
+rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que
+monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il
+ne doutait point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le roi en parla à
+ce prince dès le soir même; il lui fit conter par monsieur de Randan
+toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter
+cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui
+parlait pas sérieusement; mais comme il vit le contraire:
+
+--Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise
+chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la
+supplie de me garder le secret, jusqu'à ce que le succès me justifie
+vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d'une
+assez grande vanité, pour prétendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu,
+me veuille épouser par amour.
+
+Le roi lui promit de ne parler qu'au connétable de ce dessein, et il
+jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan
+conseillait à monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple
+prétexte de voyager; mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya
+Lignerolles qui était un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les
+sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En
+attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui
+était alors à Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie
+d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix; l'assemblée se
+rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris.
+
+Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le
+monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle
+donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de
+belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de
+Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était
+mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres,
+sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires.
+Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans
+revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à
+l'éducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver
+son esprit et sa beauté; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à
+la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de
+ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en
+éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait
+souvent à sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il
+a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en
+apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes,
+leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où
+plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre côté,
+quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la
+vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la
+beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il
+était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance
+de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire
+le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
+
+Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France;
+et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé
+plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse,
+ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizième
+année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame
+alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de
+mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur
+de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a
+jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et
+sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.
+
+Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries
+chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était
+venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son
+trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que
+d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut
+tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise; et
+mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant
+l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans
+témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la
+civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur
+de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui
+était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien
+par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être
+d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une
+fille; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la
+connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la
+regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards
+l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient
+toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il
+était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet
+elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la
+perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était; mais il fut
+bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si
+touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses
+actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une
+passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame,
+soeur du roi.
+
+Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit
+qu'elle avait sur le roi, son frère; et ce crédit était si grand, que le
+roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire
+épouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle eût désiré toute sa vie de se
+marier, elle n'avait jamais voulu épouser qu'un souverain, et elle avait
+refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il était duc de
+Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie; elle avait
+conservé de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu à Nice, à
+l'entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle
+avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles
+choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines
+heures où toute la cour était chez elle.
+
+Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire; il était si rempli de
+l'esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait
+parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se
+lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne
+connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne
+comme celle qu'il dépeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle
+serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame
+d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation,
+s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'était sans
+doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame
+se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le
+lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché.
+Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reçue
+des reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, et avec une
+telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que
+des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne
+semblait pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée.
+Elle alla ensuite chez Madame, soeur du roi. Cette princesse, après
+avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à
+monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après.
+
+--Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en
+vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette
+beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris
+l'admiration que vous aviez déjà pour elle.
+
+Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il
+avait trouvée si aimable était d'une qualité proportionnée à sa beauté;
+il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le
+premier à l'admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle
+tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étaient dus.
+
+Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de
+chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans se
+contraindre. Ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils
+cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils
+furent contraints d'en parler les jours suivants, partout où ils se
+rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes
+les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour
+elle une considération extraordinaire; la reine dauphine en fit une de
+ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle.
+Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour être de tous leurs
+divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour,
+excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui
+donnât de l'ombrage: une trop longue expérience lui avait appris qu'elle
+n'avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine
+pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par
+le mariage d'une de ses filles, et qui s'était attaché à la reine,
+qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son
+nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié.
+
+Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de
+Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser; mais il craignait que
+l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un
+homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était
+si grande, et le comte d'Eu, qui en était l'aîné, venait d'épouser une
+personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité
+que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes
+de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier
+de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son
+mérite, et par l'éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince
+était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il
+l'avait vue; il s'était aperçu de la passion de monsieur de Clèves,
+comme monsieur de Clèves s'était aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent
+amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas
+permis de s'expliquer ensemble; et leur amitié s'était refroidie, sans
+qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée
+à monsieur de Clèves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres,
+lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque
+avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le
+duc de Nevers son père. Ce duc avait d'étroites liaisons avec la
+duchesse de Valentinois: elle était ennemie du vidame, et cette raison
+était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son
+fils pensât à sa nièce.
+
+Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la
+vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un
+lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si
+dangereux. L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et
+occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant
+d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant
+de part, que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à
+l'amour. Personne n'était tranquille, ni indifférent; on songeait à
+s'élever, à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l'ennui,
+ni l'oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des
+intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la
+reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame,
+soeur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les
+raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur faisaient ces différents
+attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui
+faisaient profession d'une vertu plus austère étaient attachées à la
+reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la
+galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre
+avait ses favorites; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le
+roi son mari: il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de
+crédit. Madame, soeur du roi, conservait encore de la beauté, et
+attirait plusieurs dames auprès d'elle. La duchesse de Valentinois avait
+toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui étaient
+agréables; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa
+confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en
+recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une
+cour comme celle de la reine.
+
+Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les
+unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de
+la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les
+intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces
+autres intérêts moins importants, mais qui n'étaient pas moins
+sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans désordre dans
+cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse
+pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne
+songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas
+comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes
+les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se
+conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on
+était jeune.
+
+Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les
+desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent
+ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans
+ce qu'il désirait; il savait bien qu'il n'était point un parti qui
+convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour
+soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frères
+n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement
+que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes
+maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu'il ne se
+trompait pas; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour
+mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne
+lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour
+le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt
+consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle
+de ce vidame; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné,
+que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands
+soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre,
+et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même
+conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du
+cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause.
+
+Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa
+passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit
+cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à
+parler à son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien
+surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de
+Chartres. Il blâma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son
+emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla
+jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur
+de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son
+fils; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise
+craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut
+lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de
+ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle
+s'arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à
+marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme
+madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle était aidée du
+vidame qui était dans une grande considération, et qu'en effet sa fille
+était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de
+succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il
+semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés.
+
+Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine
+dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette
+princesse avait sur lui, pour l'engager à servir mademoiselle de
+Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était
+ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une
+affaire où il s'agissait de l'élévation d'une personne qu'elle aimait
+beaucoup; elle le témoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle sût
+bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son
+oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce
+qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les
+jours les intérêts de la reine contre les siens propres.
+
+Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur
+donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut
+quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de
+monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de
+lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine.
+Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce
+gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphiné; mais son mérite et son
+esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien
+traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la
+faveur de la maison de Montmorency l'avait particulièrement attaché à
+monsieur d'Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes
+sortes d'exercices; il chantait agréablement, il faisait des vers, et
+avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur
+d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine
+dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en
+la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse
+passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie.
+
+Monsieur d'Anville ne manqua pas d'être le soir chez la reine; il se
+trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une
+chose qu'elle désirait, et il lui promit d'obéir exactement à ses
+ordres; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce
+mariage, l'avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu
+le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paraître
+qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de
+Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la
+rupture d'une chose qu'elle avait tant désirée, dont le mauvais succès
+donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort
+à sa fille.
+
+La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup
+d'amitié, le déplaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile:
+
+--Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un médiocre pouvoir; je suis si
+haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile
+que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne
+traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant,
+ajouta-t-elle, je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire; aussi elles ne me
+haïssent qu'à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de
+l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il
+le fût de madame de Valentinois; et dans les premières années de son
+mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimât cette
+duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma
+mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait déjà
+aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur,
+s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une
+soeur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs
+sentiments, et quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois,
+comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de
+se démarier; mais pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine
+ma mère, ils firent son mariage avec le roi d'Écosse, qui était veuf de
+madame Magdeleine, soeur du roi, et ils le firent parce qu'il était le
+plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu'on avait avec le
+roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu même
+que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne
+pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère; et, quelque
+autre princesse française qu'on lui proposât, il disait toujours qu'elle
+ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que
+la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c'est une chose
+remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient
+souhaité de l'épouser; son malheur l'a donnée au moindre, et l'a mise
+dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui
+ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse
+destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne
+saurais croire que j'en jouisse.
+
+Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments
+étaient si mal fondés, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et
+qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux
+apparences.
+
+Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte
+de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une
+personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut
+retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son
+père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son
+inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé,
+il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il
+se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui
+s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi
+assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était
+la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de
+lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.
+
+Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais
+comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune
+des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de
+découvrir qu'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée
+qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux
+assemblées; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il
+en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa
+passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire
+connaître quels étaient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui
+dit que ceux qu'il avait pour elle étaient d'une nature qui le rendrait
+éternellement malheureux, si elle n'obéissait que par devoir aux
+volontés de madame sa mère.
+
+Comme mademoiselle de Chartres avait le coeur très noble et très bien
+fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du
+prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses
+paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de
+l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'était ce prince:
+de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.
+
+Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de
+Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités
+dans monsieur de Clèves, et qu'il faisait paraître tant de sagesse pour
+son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y
+consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui
+remarquait les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouserait même avec
+moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination
+particulière pour sa personne.
+
+Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres; elle reçut
+la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à
+sa fille un mari qu'elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de
+Clèves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut
+su de tout le monde.
+
+Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement
+content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de
+mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la
+reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus
+obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire
+paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de
+jours qu'il ne lui en fît ses plaintes.
+
+--Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en
+vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez
+pour moi qu'une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni
+impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de
+ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que
+sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre
+personne.--Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je
+ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me
+semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage.
+
+--Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines
+apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-delà;
+mais au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous
+fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni
+votre coeur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.
+
+--Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous
+voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez
+douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.
+
+--Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il; c'est un sentiment
+de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que
+l'avantage que j'en dois tirer.
+
+Mademoiselle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions
+étaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clèves ne voyait que
+trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le
+pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les
+entendait pas.
+
+Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces.
+Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu
+d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y
+réussir; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la
+femme d'un autre. Cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne
+demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré
+les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connaître,
+à son retour, qu'elle était cause de l'extrême tristesse qui paraissait
+sur son visage, et il avait tant de mérite et tant d'agréments, qu'il
+était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié.
+Aussi ne se pouvait-elle défendre d'en avoir; mais cette pitié ne la
+conduisait pas à d'autres sentiments: elle contait à sa mère la peine
+que lui donnait l'affection de ce prince.
+
+Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille, et elle l'admirait
+avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si
+naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son coeur ne fût point
+touché, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne
+l'avait pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle
+prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire
+comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue pour elle,
+avant que de la connaître, et à la passion qu'il lui avait témoignée en
+la préférant à tous les autres partis, dans un temps où personne n'osait
+plus penser à elle.
+
+Ce mariage s'acheva, la cérémonie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi
+et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour,
+où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de
+Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister à cette
+cérémonie; mais il y fut si peu maître de sa tristesse, qu'il était aisé
+de la remarquer.
+
+Monsieur de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé
+de sentiment en changeant de nom. La qualité de son mari lui donna de
+plus grands privilèges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans
+le coeur de sa femme. Cela fit aussi que pour être son mari, il ne
+laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à
+souhaiter au-delà de sa possession; et, quoiqu'elle vécût parfaitement
+bien avec lui, il n'était pas entièrement heureux. Il conservait pour
+elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie; la jalousie
+n'avait point de part à ce trouble: jamais mari n'a été si loin d'en
+prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était
+néanmoins exposée au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez
+les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et
+galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère,
+dont la maison était ouverte à tout le monde; mais elle avait un air qui
+inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la
+galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu
+de la faveur du roi, était touché de sa beauté, sans oser le lui faire
+paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans
+le même état; et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille
+une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu'elle achevait de
+la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre.
+
+La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait aussi travaillé
+pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec
+madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent
+résolues pour le mois de février.
+
+Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement
+rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y
+envoyait continuellement des courriers: ses espérances augmentaient tous
+les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa
+présence vînt achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette
+nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui
+se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était
+insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune, et, au lieu
+qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir,
+les difficultés s'étaient effacées de son imagination, et il ne voyait
+plus d'obstacles.
+
+Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour
+faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un
+éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, et il se hâta lui-même
+de venir à la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine.
+
+Il arriva la veille des fiançailles; et dès le même soir qu'il fut
+arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein, et
+recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait à faire.
+Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clèves n'y était pas, de
+sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle
+avait ouï parler de ce prince à tout le monde, comme de ce qu'il y avait
+de mieux fait et de plus agréable à la cour; et surtout madame la
+dauphine le lui avait dépeint d'une sorte, et lui en avait parlé tant de
+fois, qu'elle lui avait donné de la curiosité, et même de l'impatience
+de le voir.
+
+Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se
+trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre.
+Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença,
+et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand
+bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à
+qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et pendant
+qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre,
+le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un
+homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que monsieur de Nemours, qui
+passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce
+prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas
+surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là,
+où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant
+qui était dans sa personne; mais il était difficile aussi de voir madame
+de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement.
+
+Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il
+fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher
+de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à
+danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les
+reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent
+quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se
+connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le
+loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas
+bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point.
+
+--Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude;
+mais comme madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui
+je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que
+Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom.
+
+--Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous
+savez le sien.
+
+--Je vous assure, Madame, reprit madame de Clèves, qui paraissait un peu
+embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez.
+
+--Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine; et il y a même
+quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, à ne vouloir pas
+avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.
+
+La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de
+Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une parfaite
+beauté, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il
+allât en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de
+Clèves.
+
+Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce
+qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il prit
+comme un présage, que la fortune destinait monsieur de Nemours à être
+amoureux de madame de Clèves; et soit qu'en effet il eût paru quelque
+trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de
+Guise au-delà de la vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue
+de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que monsieur de
+Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle, par une
+aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.
+
+Madame de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui
+s'était passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la
+chambre de sa mère pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur
+de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même
+pensée qu'avait eue le chevalier de Guise.
+
+Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le
+duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables, qu'elle en fut
+encore plus surprise.
+
+Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit
+jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle
+l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous
+les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous
+les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son
+esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son
+coeur.
+
+Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une
+inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement
+qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable
+qu'il n'avait accoutumé de l'être; de sorte que, se voyant souvent, et
+se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait à la cour, il
+était difficile qu'ils ne se plussent infiniment.
+
+La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le
+roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les
+commencements de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où
+l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé
+vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l'attachement que
+le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de
+marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres:
+
+--Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que
+le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui
+était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père,
+et qui l'est encore de beaucoup d'autres, à ce que j'ai ouï dire?
+
+--Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite, ni la fidélité
+de madame de Valentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui
+l'a conservée, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si
+cette femme avait eu de la jeunesse et de la beauté jointes à sa
+naissance, qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle
+eût aimé le roi avec une fidélité exacte, qu'elle l'eût aimé par rapport
+à sa seule personne, sans intérêt de grandeur, ni de fortune, et sans se
+servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi
+même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer
+ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais,
+continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de
+toutes les femmes de mon âge qu'elles aiment à conter les histoires de
+leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi
+pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont
+même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement.
+
+--Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les
+histoires passées, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas
+instruite des présentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers
+intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si
+entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le
+connétable était fort bien avec la reine.
+
+--Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de
+Chartres. La reine hait monsieur le connétable, et si elle a jamais
+quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit
+plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les
+naturels qui lui ressemblassent.
+
+--Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves,
+après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à monsieur le
+connétable pendant sa prison, la joie qu'elle a témoignée à son retour,
+et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi.
+
+--Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de
+Chartres, vous serez souvent trompée: ce qui paraît n'est presque jamais
+la vérité.
+
+«Mais pour revenir à madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle
+Diane de Poitiers; sa maison est très illustre, elle vient des anciens
+ducs d'Aquitaine, son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin
+il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son père,
+se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous
+avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit
+sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait
+déjà plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle
+obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait
+que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il
+n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours après. Sa fille
+parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la
+prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint
+d'Espagne, et que mademoiselle la régente alla au-devant de lui à
+Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles était
+mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Étampes. Le roi
+en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en
+beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que
+l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ouï dire plusieurs fois
+qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée; la
+haine le lui faisait dire, et non pas la vérité: car je suis bien
+trompée, si la duchesse de Valentinois n'épousa monsieur de Brézé, grand
+sénéchal de Normandie, dans le même temps que le roi devint amoureux de
+madame d'Étampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été
+celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait
+pardonner à madame d'Étampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du
+roi. Madame d'Étampes avait une jalousie violente contre madame de
+Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce
+prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses; il y en
+avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames
+que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour à tour. La
+perte du dauphin, son fils, qui mourut à Tournon, et que l'on crut
+empoisonné, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même
+tendresse, ni le même goût pour son second fils, qui règne présentement;
+il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en
+plaignit un jour à madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle
+voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et
+plus agréable. Elle y réussit comme vous le voyez; il y a plus de vingt
+ans que cette passion dure, sans qu'elle ait été altérée ni par le
+temps, ni par les obstacles.
+
+«Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il eût encore assez d'amour
+pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il fût
+poussé par la duchesse d'Étampes, qui était au désespoir que monsieur le
+dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette
+passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des
+marques. Son fils ne craignit ni sa colère, ni sa haine, et rien ne put
+l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher; il fallut que le
+roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés
+l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orléans, son
+troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et
+d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'être modéré,
+mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation, si l'âge eût
+mûri son esprit.
+
+«Le rang d'aîné qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc
+d'Orléans, faisaient entre eux une sorte d'émulation, qui allait jusqu'à
+la haine. Cette émulation avait commencé dès leur enfance, et s'était
+toujours conservée. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une
+préférence entière au duc d'Orléans sur monsieur le dauphin, qui la
+ressentit si vivement, que, comme cet Empereur était à Chantilly, il
+voulut obliger monsieur le connétable à l'arrêter, sans attendre le
+commandement du roi. Monsieur le connétable ne le voulut pas, le roi le
+blâma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et
+lorsqu'il l'éloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.
+
+«La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Étampes de
+s'appuyer de monsieur le duc d'Orléans, pour la soutenir auprès du roi
+contre madame de Valentinois. Elle y réussit: ce prince, sans être
+amoureux d'elle, n'entra guère moins dans ses intérêts, que le dauphin
+était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la
+cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se
+bornèrent pas seulement à des démêlés de femmes.
+
+«L'Empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans, avait
+offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les
+propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de
+lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire épouser sa fille.
+Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se
+servit de monsieur le connétable, qu'il a toujours aimé, pour faire voir
+au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur
+un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance
+de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le connétable entra
+d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il
+s'opposait par là à ceux de madame d'Étampes, qui était son ennemie
+déclarée, et qui souhaitait ardemment l'élévation de monsieur le duc
+d'Orléans.
+
+«Monsieur le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne et
+avait réduit celle de l'Empereur en une telle extrémité, qu'elle eût
+péri entièrement, si la duchesse d'Étampes, craignant que de trop grands
+avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur
+pour monsieur le duc d'Orléans, n'eût fait secrètement avertir les
+ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de
+vivres. Ils le firent, et sauvèrent par ce moyen toute leur armée.
+
+«Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succès de sa trahison. Peu
+après, monsieur le duc d'Orléans mourut à Farmoutier, d'une espèce de
+maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et
+en était aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vécu depuis
+avec tant de sagesse et qu'elle a même caché avec tant de soin la
+passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mérité que l'on conserve
+sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son
+mari, le même jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orléans; de sorte
+qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir
+la peine de se contraindre.
+
+«Le roi ne survécut guère le prince son fils, il mourut deux ans après.
+Il recommanda à monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon
+et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le connétable,
+qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première
+chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le
+gouvernement des affaires.
+
+«Madame d'Étampes fut chassée, et reçut tous les mauvais traitements
+qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de
+Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous
+ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit
+du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis
+douze ans que ce prince règne, elle est maîtresse absolue de toutes
+choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le
+cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont
+voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le
+comte de Taix, grand maître de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put
+s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de
+Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie; néanmoins elle
+fit si bien, que le comte de Taix fut disgracié; on lui ôta sa charge;
+et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de
+Brissac, et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi
+augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce
+maréchal demeurât à la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente
+en tous les autres, est douce et modérée en lui par l'extrême respect
+qu'il a pour sa maîtresse; en sorte qu'il n'osa éloigner son rival, que
+sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. Il y a passé
+plusieurs années; il revint, l'hiver dernier, sur le prétexte de
+demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il
+commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en
+être oublié, avait peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le
+reçut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas,
+mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se
+servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi déclaré, pour
+empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il
+n'était pas difficile de lui nuire: le roi le haïssait, et sa présence
+lui donnait de l'inquiétude; de sorte qu'il fut contraint de s'en
+retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir
+peut-être rallumé dans le coeur de madame de Valentinois des sentiments
+que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de
+jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre.
+
+«Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez
+point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en
+savoir.
+
+--Je suis très éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit madame
+de Clèves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais
+encore plusieurs circonstances que j'ignore.
+
+La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clèves fut d'abord si
+violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les
+personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des
+commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de
+chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la
+patience d'écouter leurs plaintes, et de répondre à leurs reproches.
+Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez
+passionnés, ne put tenir dans son coeur contre madame de Clèves. Son
+impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et
+il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires
+pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que
+madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser
+imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine.
+Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de
+manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder
+de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de
+Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de
+caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que
+personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de Clèves, que le
+chevalier de Guise; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même,
+si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention
+particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter.
+
+Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle
+pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue à lui parler de
+ses autres amants; sans avoir un dessein formé de lui cacher, elle ne
+lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi
+bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui
+donna une douleur sensible; elle jugeait bien le péril où était cette
+jeune personne, d'être aimée d'un homme fait comme monsieur de Nemours
+pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée
+dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui
+arriva peu de jours après.
+
+Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire
+voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prétexte de lui montrer sa
+maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur
+d'y aller souper avec les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de
+faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui
+allait jusqu'à la profusion.
+
+Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper, le roi
+dauphin, dont la santé était assez mauvaise, s'était trouvé mal, et
+n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait passé tout le jour auprès
+de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les
+personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine dauphine
+s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Clèves et quelques autres
+dames qui étaient le plus dans sa familiarité.
+
+Comme il était déjà assez tard, et qu'elle n'était point habillée, elle
+n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit
+apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du maréchal de
+Saint-André, et pour en donner à madame de Clèves, à qui elle en avait
+promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé
+arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine
+dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui
+demanda ce que l'on y faisait.
+
+--L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, répondit-il; et il
+défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce
+soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de
+l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose
+fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.
+
+--Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas
+que sa maîtresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient
+souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je
+n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment.
+
+--Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal
+est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils
+soient aimés, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aimés,
+ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a
+point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant;
+qu'elles en sont entièrement occupées; que ce soin de se parer est pour
+tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que
+lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les
+regardent; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont
+une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi
+que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa
+maîtresse dans une assemblée; que plus elle est admirée du public, plus
+on se trouve malheureux de n'en être point aimé; que l'on craint
+toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le
+sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle
+de voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de
+n'y être pas.
+
+Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le
+prince de Condé; mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait
+aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait monsieur de
+Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où
+était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal
+de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.
+
+La reine dauphine riait avec le prince de Condé, et n'approuvait pas
+l'opinion de monsieur de Nemours.
+
+--Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince où monsieur de
+Nemours consente que sa maîtresse aille au bal, qu'alors que c'est lui
+qui le donne; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à Votre
+Majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir,
+quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre; que c'est toujours faire une
+grâce à un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne;
+que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le
+voie le maître d'un lieu où est toute la cour, et qu'elle le voie se
+bien acquitter d'en faire les honneurs.
+
+--Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant,
+d'approuver que sa maîtresse allât au bal. Il y avait alors un si grand
+nombre de femmes à qui il donnait cette qualité, que si elles n'y
+fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.
+
+Sitôt que le prince de Condé avait commencé à conter les sentiments de
+monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande
+envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra
+aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on
+était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour
+faire une chose qui était une faveur pour monsieur de Nemours; elle
+emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reine dauphine; mais
+le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avait
+pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenait tant
+de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait
+point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au
+divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prétexte de
+faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être
+elle serait embarrassée.
+
+Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme
+la trouvant particulière; mais voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y
+rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle fît la malade pour avoir
+un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient
+ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les
+soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques
+jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où monsieur de Nemours
+ne devait pas être; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle
+n'irait pas.
+
+Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée;
+mais comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la
+conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire
+qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller.
+
+Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la
+dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent, et
+s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu
+négligée, comme une personne qui s'était trouvée mal; mais son visage ne
+répondait pas à son habillement.
+
+--Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais
+croire que vous ayez été malade. Je pense que monsieur le prince de
+Condé, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a
+persuadée que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller
+chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir.
+
+Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste,
+et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait
+deviné.
+
+Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas
+voulu aller au bal; et pour empêcher que monsieur de Nemours ne le
+jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait
+être appuyé sur la vérité.
+
+--Je vous assure, Madame, dit-elle à madame la dauphine, que Votre
+Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était
+véritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse empêchée,
+elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée
+qu'elle était, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu
+d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir.
+
+Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de
+Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence; néanmoins la rougeur
+de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine
+avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves
+avait d'abord été fâchée que monsieur de Nemours eût eu lieu de croire
+que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de
+Saint-André; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin, que sa
+mère lui en eût entièrement ôté l'opinion.
+
+Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la
+paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une
+telle sorte que, sur la fin de février, on se rassembla à
+Câteau-Cambresis. Les mêmes députés y retournèrent; et l'absence du
+maréchal de Saint-André défit monsieur de Nemours du rival qui lui était
+plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait à observer ceux qui
+approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire
+auprès d'elle.
+
+Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle
+connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte
+sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à
+parler de lui; elle lui en dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges
+empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir
+amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un
+attachement sérieux du commerce des femmes. «Ce n'est pas,
+ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné d'avoir une grande passion
+pour la reine dauphine; je vois même qu'il y va très souvent, et je vous
+conseille d'éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout
+en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle
+fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez
+combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit
+continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de
+ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie.»
+
+Madame de Clèves n'avait jamais ouï parler de monsieur de Nemours et de
+madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et
+elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle
+avait pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage.
+Madame de Chartres s'en aperçut: il vint du monde dans ce moment, madame
+de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.
+
+L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connaître, par ce
+que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à monsieur de
+Nemours: elle n'avait encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors
+que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que monsieur de
+Clèves lui avait tant demandés; elle trouva combien il était honteux de
+les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se
+sentit blessée et embarrassée de la crainte que monsieur de Nemours ne
+la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine, et cette pensée
+la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point
+encore dit.
+
+Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle
+avait résolu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de
+fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait
+néanmoins si peu de chose, que madame de Clèves ne laissa pas d'aller
+l'après dînée chez madame la dauphine: elle était dans son cabinet avec
+deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité.
+
+--Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la
+voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de
+Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de
+maîtresses, et c'était même un défaut en lui; car il ménageait également
+celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas. Depuis
+qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres; il n'y a
+jamais eu un si grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son
+humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.
+
+Madame de Clèves ne répondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle
+aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des
+marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se
+sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher
+des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux
+la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner
+quelque chose; et comme les autres dames s'éloignèrent, elle s'approcha
+d'elle, et lui dit tout bas:
+
+--Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et
+voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de
+conduite à monsieur de Nemours?
+
+--Vous êtes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai
+rien de caché pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que
+d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre
+qu'il ne me haïssait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas
+même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que
+j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien
+difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui
+est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque
+pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement.
+
+Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clèves, et elle
+se trouva, malgré elle, dans un état plus calme et plus doux que celui
+où elle était auparavant.
+
+Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus
+mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et, les
+jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait
+une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction
+extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère; monsieur de
+Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il
+prenait à madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner
+à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion
+n'était point diminuée.
+
+Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui,
+n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles.
+Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de
+voir plusieurs fois madame de Clèves, en faisant semblant de chercher
+son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait
+même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas, et sous le
+prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de
+Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame
+de Clèves y venait souvent, et, pour être affligée, elle n'en paraissait
+pas moins belle à monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il
+prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si
+doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas de
+madame la dauphine dont il était amoureux.
+
+Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir
+pourtant du plaisir à le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et
+qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le
+commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr
+par la douleur que lui donnait cette pensée.
+
+Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à
+désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril
+où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après
+qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame
+de Clèves.
+
+--Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main;
+le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi,
+augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de
+l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me
+l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour
+vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette
+inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de
+vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop
+présentement; vous êtes sur le bord du précipice: il faut de grands
+efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous
+devez à votre mari; songez ce que vous vous devez à vous-même, et pensez
+que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et
+que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille,
+retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez
+point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque
+affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les
+suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles
+de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je
+souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler
+le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir
+tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je
+reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin.
+
+Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle
+tenait serrée entre les siennes, et madame de Chartres se sentant
+touchée elle-même:
+
+--Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
+attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
+tout ce que je viens de vous dire.
+
+Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa
+fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter, ni parler davantage.
+Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état que l'on peut
+s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la
+mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus
+revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait
+attachée.
+
+Madame de Clèves était dans une affliction extrême; son mari ne la
+quittait point, et sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena
+à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa
+douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la
+reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait
+qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre monsieur de Nemours,
+ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse
+d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle était si peu
+maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir
+quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont
+monsieur de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus
+fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait.
+Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle
+n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui
+semblait qu'à force de s'attacher à lui, il la défendrait contre
+monsieur de Nemours.
+
+Ce prince vint voir monsieur de Clèves à la campagne. Il fit ce qu'il
+put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves; mais elle ne le
+voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de
+le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher
+de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle.
+
+Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme
+de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour
+d'après.
+
+--Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clèves, lorsqu'il
+arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu, comme
+vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle
+affliction en l'état où je suis, ce serait la mort de madame de Tournon,
+que j'ai apprise ce matin. J'en aurais été touchée quand je ne l'aurais
+point connue; c'est toujours une chose digne de pitié, qu'une femme
+jeune et belle comme celle-là soit morte en deux jours; mais de plus,
+c'était une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui
+paraissait avoir autant de sagesse que de mérite.
+
+--Je fus très fâché de ne pas revenir hier, répondit monsieur de Clèves;
+mais j'étais si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il
+m'était impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous
+conseille pas d'en être affligée, si vous la regrettez comme une femme
+pleine de sagesse, et digne de votre estime.
+
+--Vous m'étonnez, reprit madame de Clèves, et je vous ai ouï dire
+plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme à la cour que vous
+estimassiez davantage.
+
+--Il est vrai, répondit-il, mais les femmes sont incompréhensibles, et,
+quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je
+ne saurais assez admirer mon bonheur.
+
+--Vous m'estimez plus que je ne vaux, répliqua madame de Clèves en
+soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous.
+Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a détrompé de madame de
+Tournon.
+
+--Il y a longtemps que je le suis, répliqua-t-il, et que je sais qu'elle
+aimait le comte de Sancerre, à qui elle donnait des espérances de
+l'épouser.
+
+--Je ne saurais croire, interrompit madame de Clèves, que madame de
+Tournon, après cet éloignement si extraordinaire qu'elle a témoigné pour
+le mariage depuis qu'elle est veuve, et après les déclarations publiques
+qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donné des espérances à
+Sancerre.
+
+--Si elle n'en eût donné qu'à lui, répliqua monsieur de Clèves, il ne
+faudrait pas s'étonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle
+en donnait aussi à Estouteville dans le même temps; et je vais vous
+apprendre toute cette histoire.
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+
+«Vous savez l'amitié qu'il y a entre Sancerre et moi; néanmoins il
+devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le
+cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'à tout le reste du monde.
+J'étais bien éloigné de le soupçonner. Madame de Tournon paraissait
+encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite
+austère. La soeur de Sancerre était quasi la seule personne qu'elle vit,
+et c'était chez elle qu'il en était devenu amoureux.
+
+«Un soir qu'il devait y avoir une comédie au Louvre, et que l'on
+n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer,
+l'on vint dire qu'elle s'était trouvée mal, et que le roi ne viendrait
+pas. On jugea aisément que le mal de cette duchesse était quelque démêlé
+avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du maréchal de
+Brissac, pendant qu'il avait été à la cour; mais il était retourné en
+Piémont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de
+cette brouillerie.
+
+«Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la
+salle, et me dit tout bas que le roi était dans une affliction et dans
+une colère qui faisaient pitié; qu'en un raccommodement qui s'était fait
+entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des
+démêlés qu'ils avaient eus pour le maréchal de Brissac, le roi lui avait
+donné une bague, et l'avait priée de la porter; que pendant qu'elle
+s'habillait pour venir à la comédie, il avait remarqué qu'elle n'avait
+point cette bague, et lui en avait demandé la raison; qu'elle avait paru
+étonnée de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demandée à ses femmes,
+lesquelles par malheur, ou faute d'être bien instruites, avaient répondu
+qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue.
+
+«Ce temps est précisément celui du départ du maréchal de Brissac,
+continua monsieur d'Anville; le roi n'a point douté qu'elle ne lui ait
+donné la bague en lui disant adieu. Cette pensée a réveillé si vivement
+toute cette jalousie, qui n'était pas encore bien éteinte, qu'il s'est
+emporté contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de
+rentrer chez lui, très affligé; mais je ne sais s'il l'est davantage de
+l'opinion que madame de Valentinois a sacrifié sa bague, que de la
+crainte de lui avoir déplu par sa colère.
+
+«Sitôt que monsieur d'Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je
+me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un
+secret que l'on venait de me confier, et dont je lui défendais d'en
+parler.
+
+«Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-soeur; je
+trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas
+madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-soeur n'avait
+pas sujet de s'en louer. Sancerre avait été chez elle au sortir de la
+comédie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse,
+et madame de Tournon était venue la conter à ma belle-soeur, sans savoir
+ou sans faire réflexion que c'était moi qui l'avait apprise à son amant.
+
+«Sitôt que je m'approchai de ma belle-soeur, elle dit à madame de
+Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et
+sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour
+mot tout ce que j'avais dit à Sancerre le soir précédent. Vous pouvez
+juger comme j'en fus étonné. Je regardai madame de Tournon, elle me
+parut embarrassée. Son embarras me donna du soupçon; je n'avais dit la
+chose qu'à Sancerre, il m'avait quitté au sortir de la comédie sans m'en
+dire la raison; je me souvins de lui avoir ouï extrêmement louer madame
+de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de
+peine à démêler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait
+vue depuis qu'il m'avait quitté.
+
+«Je fus si piqué de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis
+plusieurs choses qui firent connaître à madame de Tournon l'imprudence
+qu'elle avait faite; je la remis à son carrosse, et je l'assurai, en la
+quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la
+brouillerie du roi et de madame de Valentinois.
+
+«Je m'en allai à l'heure même trouver Sancerre, je lui fis des
+reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de
+Tournon, sans lui dire comment je l'avais découverte. Il fut contraint
+de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il
+m'apprit aussi le détail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il fût
+cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi bon
+parti, que néanmoins elle était résolue de l'épouser. L'on ne peut être
+plus surpris que je le fus. Je dis à Sancerre de presser la conclusion
+de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dût craindre d'une
+femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage
+si éloigné de la vérité. Il me répondit qu'elle avait été véritablement
+affligée, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait
+surmonté cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paraître tout
+d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres
+raisons pour l'excuser, qui me firent voir à quel point il en était
+amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion
+qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'était elle-même qui me
+l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de
+peine, et je fus ensuite très avant dans leur confidence.
+
+«Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnête et si
+agréable à l'égard de son amant; néanmoins j'étais toujours choqué de
+son affectation à paraître encore affligée. Sancerre était si amoureux
+et si content de la manière dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait
+quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crût qu'il
+le souhaitait plutôt par intérêt que par une véritable passion. Il lui
+en parla toutefois, et elle lui parut résolue à l'épouser; elle commença
+même à quitter cette retraite où elle vivait, et à se remettre dans le
+monde. Elle venait chez ma belle-soeur à des heures où une partie de la
+cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y
+étaient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient très
+aimable.
+
+«Peu de temps après qu'elle eut commencé à quitter la solitude, Sancerre
+crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour
+lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur
+ses plaintes; mais à la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur
+mariage, elle semblait l'éloigner, je commençai à croire qu'il n'avait
+pas de tort d'avoir de l'inquiétude. Je lui répondis que quand la
+passion de madame de Tournon diminuerait après avoir duré deux ans, il
+ne faudrait pas s'en étonner; que quand même sans être diminuée, elle ne
+serait pas assez forte pour l'obliger à l'épouser, qu'il ne devrait pas
+s'en plaindre; que ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un
+extrême tort, non seulement parce qu'il n'était pas un assez bon parti
+pour elle, mais par le préjudice qu'il apporterait à sa réputation;
+qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, était qu'elle ne le trompât
+point et qu'elle ne lui donnât pas de fausses espérances. Je lui dis
+encore que si elle n'avait pas la force de l'épouser, ou qu'elle lui
+avouât qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il
+s'emportât, ni qu'il se plaignît; mais qu'il devrait conserver pour elle
+de l'estime et de la reconnaissance.
+
+«Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-même;
+car la sincérité me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma
+maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en
+serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant
+ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.»
+
+Ces paroles firent rougir madame de Clèves, et elle y trouva un certain
+rapport avec l'état où elle était, qui la surprit, et qui lui donna un
+trouble dont elle fut longtemps à se remettre.
+
+«Sancerre parla à madame de Tournon, continua monsieur de Clèves, il lui
+dit tout ce que je lui avais conseillé, mais elle le rassura avec tant
+de soin, et parut si offensée de ses soupçons, qu'elle les lui ôta
+entièrement. Elle remit néanmoins leur mariage après un voyage qu'il
+allait faire, et qui devait être assez long; mais elle se conduisit si
+bien jusqu'à son départ, et en parut si affligée, que je crus, aussi
+bien que lui, qu'elle l'aimait véritablement. Il partit, il y a environ
+trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous
+m'avez entièrement occupé, et je savais seulement qu'il devait bientôt
+revenir.
+
+«Avant-hier, en arrivant à Paris, j'appris qu'elle était morte;
+j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me
+manda qu'il était arrivé de la veille, qui était précisément le jour de
+la mort de madame de Tournon. J'allai le voir à l'heure même, me doutant
+bien de l'état où je le trouverais; mais son affliction passait de
+beaucoup ce que je m'en étais imaginé.
+
+«Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; dès le moment
+qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me
+dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en étais pas digne,
+mais je la suivrai bientôt.
+
+«Après cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours:
+Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux
+larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me
+dit qu'il n'avait pas reçu souvent de ses lettres pendant son absence,
+mais qu'il ne s'en était pas étonné, parce qu'il la connaissait et qu'il
+savait la peine qu'elle avait à hasarder de ses lettres. Il ne doutait
+point qu'il ne l'eût épousée à son retour; il la regardait comme la plus
+aimable et la plus fidèle personne qui eût jamais été, il s'en croyait
+tendrement aimé; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher à
+elle pour jamais. Toutes ces pensées le plongeaient dans une affliction
+violente, dont il était entièrement accablé; et j'avoue que je ne
+pouvais m'empêcher d'en être touché.
+
+«Je fus néanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui
+promis que je reviendrais bientôt. Je revins en effet, et je ne fus
+jamais si surpris, que de le trouver tout différent de ce que je l'avais
+quitté. Il était debout dans sa chambre, avec un visage furieux,
+marchant et s'arrêtant comme s'il eût été hors de lui-même.--Venez,
+venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus désespéré; je suis
+plus malheureux mille fois que je n'étais tantôt, et ce que je viens
+d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort.
+
+«Je crus que la douleur le troublait entièrement, et je ne pouvais
+m'imaginer qu'il y eût quelque chose de pire que la mort d'une maîtresse
+que l'on aime, et dont on est aimé. Je lui dis que tant que son
+affliction avait eu des bornes, je l'avais approuvée, et que j'y étais
+entré; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au
+désespoir, et s'il perdait la raison.
+
+--Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi,
+s'écria-t-il: madame de Tournon m'était infidèle, et j'apprends son
+infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un
+temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de
+la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps où son
+idée est dans mon coeur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été,
+et la plus parfaite à mon égard; je trouve que je suis trompé, et
+qu'elle ne mérite pas que je la pleure; cependant j'ai la même affection
+de sa mort que si elle m'était fidèle, et je sens son infidélité comme
+si elle n'était point morte. Si j'avais appris son changement avant sa
+mort, la jalousie, la colère, la rage m'auraient rempli, et m'auraient
+endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis
+dans un état où je ne puis ni m'en consoler, ni la haïr.
+
+«Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je
+lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta
+qu'un moment après que j'étais sorti de sa chambre, Estouteville, qui
+est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour
+madame de Tournon, l'était venu voir; que d'abord qu'il avait été assis,
+il avait commencé à pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait
+pardon de lui avoir caché ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait
+d'avoir pitié de lui; qu'il venait lui ouvrir son coeur, et qu'il voyait
+l'homme du monde le plus affligé de la mort de madame de Tournon.
+
+«Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon
+premier mouvement ait été de lui dire que j'en étais plus affligé que
+lui, je n'ai pas eu néanmoins la force de parler. Il a continué, et m'a
+dit qu'il était amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours
+voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait défendu expressément, et
+avec tant d'autorité, qu'il n'avait osé lui désobéir; qu'il lui avait
+plu quasi dans le même temps qu'il l'avait aimée; qu'ils avaient caché
+leur passion à tout le monde; qu'il n'avait jamais été chez elle
+publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son
+mari; et qu'enfin il l'allait épouser dans le temps qu'elle était morte;
+mais que ce mariage, qui était un effet de passion, aurait paru un effet
+de devoir et d'obéissance; qu'elle avait gagné son père pour se faire
+commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement
+dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier.
+
+«Tant qu'Estouteville m'a parlé, me dit Sancerre, j'ai ajouté foi a ses
+paroles, parce que j'y ai trouvé de la vraisemblance, et que le temps où
+il m'a dit qu'il avait commencé à aimer madame de Tournon est
+précisément celui où elle m'a paru changée; mais un moment après, je
+l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai été prêt à le lui
+dire; j'ai passé ensuite à vouloir m'éclaircir, je l'ai questionné, je
+lui ai fait paraître des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de
+mon malheur, qu'il m'a demandé si je connaissais l'écriture de madame de
+Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon
+frère est entré dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de
+larmes, qu'il a été contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il
+m'a dit qu'il reviendrait ce soir requérir ce qu'il me laissait; et moi
+je chassai mon frère, sur le prétexte de me trouver mal, par
+l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laissées, et espérant
+d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce
+qu'Estouteville venait de me dire. Mais hélas! que n'y ai-je point
+trouvé? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de
+l'épouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a écrit de semblables.
+Ainsi, ajouta-t-il, j'éprouve à la fois la douleur de la mort et celle
+de l'infidélité; ce sont deux maux que l'on a souvent comparés, mais qui
+n'ont jamais été sentis en même temps par la même personne. J'avoue, à
+ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne
+puis la trouver assez coupable pour consentir à sa mort. Si elle vivait,
+j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle
+en lui faisant connaître son injustice. Mais je ne la verrai plus,
+reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les
+maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel
+souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'étais
+heureux hier! s'écriait-il, que j'étais heureux! j'étais l'homme du
+monde le plus affligé; mais mon affliction était raisonnable, et je
+trouvais quelque douceur à penser que je ne devais jamais me consoler.
+Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye à une passion
+feinte qu'elle a eue pour moi le même tribut de douleur que je croyais
+devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire;
+je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se
+retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je
+ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien
+que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir
+caché que j'aimais madame de Tournon; s'il l'eût su il ne s'y serait
+peut-être pas attaché, elle ne m'aurait pas été infidèle; il est venu me
+chercher pour me confier sa douleur; il me fait pitié. Et! c'est avec
+raison, s'écriait-il; il aimait madame de Tournon, il en était aimé, et
+il ne la verra jamais; je sens bien néanmoins que je ne saurais
+m'empêcher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en
+sorte que je ne le voie point.
+
+«Sancerre se remit ensuite à pleurer, à regretter madame de Tournon, à
+lui parler, et à lui dire les choses du monde les plus tendres; il
+repassa ensuite à la haine, aux plaintes, aux reproches et aux
+imprécations contre elle. Comme je le vis dans un état si violent, je
+connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider à calmer son
+esprit. J'envoyai quérir son frère, que je venais de quitter chez le
+roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrât, et je lui
+contai l'état où était Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher
+qu'il ne vît Estouteville, et nous employâmes une partie de la nuit à
+tâcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouvé
+plus affligé; son frère est demeuré auprès de lui, et je suis revenu
+auprès de vous.»
+
+--L'on ne peut être plus surprise que je le suis, dit alors madame de
+Clèves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de
+tromperie.
+
+--L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clèves, ne peuvent
+aller plus loin qu'elle les a portées. Remarquez que quand Sancerre crut
+qu'elle était changée pour lui, elle l'était véritablement, et qu'elle
+commençait à aimer Estouteville. Elle disait à ce dernier qu'il la
+consolait de la mort de son mari, et que c'était lui qui était cause
+qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait à Sancerre que
+c'était parce que nous avions résolu qu'elle ne témoignerait plus d'être
+si affligée. Elle faisait valoir à Estouteville de cacher leur
+intelligence, et de paraître obligée à l'épouser par le commandement de
+son père, comme un effet du soin qu'elle avait de sa réputation; et
+c'était pour abandonner Sancerre, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre.
+Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clèves, pour voir ce
+malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il
+est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre
+infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser.
+
+Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain.
+Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait
+été; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la
+douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui
+lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés.
+
+Dès le même soir qu'elle fut arrivée, madame la dauphine la vint voir,
+et après lui avoir témoigné la part qu'elle avait prise à son
+affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées,
+elle voulait l'instruire de tout ce qui s'était passé à la cour en son
+absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières.
+
+--Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle,
+c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnément
+amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point
+dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne
+qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger
+ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne.
+
+Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'était passé sur
+l'Angleterre.
+
+--J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur
+d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya quérir, hier au
+soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à
+revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la
+reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle
+commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de
+parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage.
+Le roi lut cette lettre à monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler
+sérieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que
+rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit
+que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller
+en Angleterre comme un prétendu mari de la reine, sans être assuré du
+succès. «Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon
+temps, de faire ce voyage présentement que le roi d'Espagne fait de si
+grandes instances pour épouser cette reine. Ce ne serait peut-être pas
+un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un
+mariage Votre Majesté ne me conseillerait pas de lui disputer quelque
+chose.--Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais
+vous n'aurez rien à lui disputer; je sais qu'il a d'autres pensées; et
+quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouvée du joug
+de l'Espagne, pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle
+se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.--Si
+elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit monsieur de Nemours, il y a
+apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le
+milord Courtenay, il y a déjà quelques années; il était aussi aimé de la
+reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre,
+sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Élisabeth
+le touchaient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait
+que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre
+l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la
+déterminèrent enfin à épouser le roi d'Espagne. Je crois qu'Élisabeth,
+qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord et
+qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a
+tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.--Je
+serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais
+j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort à Padoue, où il était
+relégué. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours,
+qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le
+dauphin, et envoyer épouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs.
+
+«Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui étaient chez le roi avec
+monsieur de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il
+est occupé, qui le détourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le
+voit de plus près que personne, a dit à madame de Martigues que ce
+prince est tellement changé qu'il ne le reconnaît plus; et ce qui
+l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes
+heures particulières où il se dérobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a
+point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait
+méconnaître monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne
+répond point à son amour.»
+
+Quel poison pour madame de Clèves, que le discours de madame la
+dauphine! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on
+ne savait point le nom? et le moyen de n'être pas pénétrée de
+reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui
+pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son coeur,
+cachait sa passion à tout le monde, et négligeait pour l'amour d'elle
+les espérances d'une couronne. Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle
+sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si madame la dauphine
+l'eut regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses
+qu'elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes; mais comme elle
+n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler, sans y
+faire de réflexion.
+
+--Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire,
+m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a
+une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la
+seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de
+Nemours.
+
+Ces dernières paroles de madame la dauphine donnèrent une autre sorte
+de trouble à madame de Clèves, que celui qu'elle avait eu quelques
+moments auparavant.
+
+--Je serais aisément de l'avis de monsieur d'Anville, répondit-elle; et
+il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une
+princesse telle que vous, pour faire mépriser la reine d'Angleterre.
+
+--Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et
+je le saurais s'il était véritable. Ces sortes de passions n'échappent
+point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les
+premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères
+complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la
+manière dont il a vécu avec moi, à celle dont il y vit présentement, que
+je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence
+qu'il a pour la couronne d'Angleterre.
+
+«Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens
+pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi
+conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer
+aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du
+prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine à s'y
+résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette
+nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une
+chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du
+roi d'Espagne, surtout à elle qui a toute la joie que donne la première
+jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendait d'épouser un jeune
+prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si
+le roi en elle trouvera toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée
+de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai
+quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien
+différente; j'irai me réjouir avec Madame, soeur du roi. Tout est arrêté
+pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de
+temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si
+entière de se marier. La cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne
+l'a jamais vue, et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez
+nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres
+beautés.»
+
+Après ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clèves, et, le
+lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours
+suivants, le roi et les reines allèrent voir madame de Clèves. Monsieur
+de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrême impatience, et
+qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit
+pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et
+qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il réussit dans son
+dessein, et il arriva comme les dernières visites en sortaient.
+
+Cette princesse était sur son lit; il faisait chaud, et la vue de
+monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait
+pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette
+timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps
+sans pouvoir parler. Madame de Clèves n'était pas moins interdite, de
+sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de
+Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction;
+madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce
+sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin,
+elle dit que, quand le temps aurait diminué la violence de sa douleur,
+il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur
+en serait changée.
+
+--Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur
+de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne
+me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens
+ont remarqué ce changement, et même madame la dauphine m'en parlait
+encore hier.
+
+--Il est vrai, repartit madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je
+crois lui en avoir ouï dire quelque chose.
+
+--Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua monsieur de Nemours, qu'elle
+s'en soit aperçue; mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en
+apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques
+de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les
+regardent point; et, n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on
+voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de
+personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté,
+dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec
+indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter
+au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la
+passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de
+leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile
+pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne
+s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les éviter, par la
+peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les
+sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un
+véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on
+était, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été
+toute sa vie occupé de l'un et de l'autre.
+
+Madame de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles.
+Il lui semblait qu'elle devait y répondre, et ne les pas souffrir. Il
+lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner
+qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne
+devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et
+l'offensait quasi également; elle y voyait la confirmation de tout ce
+que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque
+chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et
+de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui
+donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus
+obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les
+déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc
+sans répondre, et monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont
+il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de
+monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.
+
+Ce prince venait conter à sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle
+n'avait pas une grande curiosité pour la suite de cette aventure. Elle
+était si occupée de ce qui se venait de passer, qu'à peine pouvait-elle
+cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver,
+elle connut bien qu'elle s'était trompée, lorsqu'elle avait cru n'avoir
+plus que de l'indifférence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait
+dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait
+entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince
+s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute à
+cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas
+aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque.
+C'était une entreprise difficile, dont elle connaissait déjà les peines;
+elle savait que le seul moyen d'y réussir était d'éviter la présence de
+ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'être plus retirée que
+de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les
+lieux où il la pouvait voir. Elle était dans une tristesse profonde; la
+mort de sa mère en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point
+d'autre.
+
+Monsieur de Nemours était désespéré de ne la voir presque plus; et
+sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemblée et dans aucun des
+divertissements ou était toute la cour, il ne pouvait se résoudre d'y
+paraître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait
+des parties les mêmes jours qu'il y avait des assemblées chez les
+reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour
+demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il
+savait bien que madame de Clèves ne serait pas.
+
+Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de
+Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se
+porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours
+qui, sur le prétexte d'être encore faible, y passait la plus grande
+partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle
+n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y
+vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre
+à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par
+des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait
+néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez
+elle, qu'il allait à la chasse pour rêver, et qu'il n'allait point aux
+assemblées parce qu'elle n'y était pas.
+
+Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez
+son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extrême
+violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement
+touché.
+
+Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme:
+mais enfin il s'aperçut qu'elle ne voulait pas être dans sa chambre
+lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit
+qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les
+soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour; qu'elle le
+suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle
+n'avait accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisaient
+beaucoup de choses, qu'une femme de son âge ne pouvait soutenir.
+
+Monsieur de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de
+complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui
+dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle
+fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde, que monsieur de
+Nemours était amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le
+nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse
+raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion
+d'elle. Quelques jours après, le roi était chez la reine à l'heure du
+cercle; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions
+étaient partagées sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y
+ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'après tant de choses qui
+avaient été prédites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter
+qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient
+que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient
+véritables faisait bien voir que ce n'était qu'un effet du hasard.
+
+--J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le roi;
+mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je
+suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a
+quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans
+l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres,
+mais sans lui dire qui j'étais, et je menai monsieur de Guise, et
+d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins
+s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres.
+Peut-être qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me
+convenait pas, s'il m'eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel.
+Il dit ensuite à monsieur de Guise qu'il serait tué par derrière et à
+d'Escars qu'il aurait la tête cassée d'un coup de pied de cheval.
+Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût
+accusé de devoir fuir. D'Escars ne fut guère satisfait de trouver qu'il
+devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortîmes tous
+très malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à monsieur
+de Guise et à d'Escars; mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué
+en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand
+nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je
+le fisse appeler comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint.
+
+Après le malheur que le roi conta qu'on lui avait prédit, ceux qui
+avaient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent
+d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance.
+
+--Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde
+qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Clèves,
+auprès de qui il était: On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je
+serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais
+la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger,
+Madame, si je dois croire aux prédictions.
+
+Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit
+tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction
+qu'on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de
+Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de
+cette demande. Mais prenant la parole sans hésiter:
+
+--Je lui disais, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais
+élevé à une si haute fortune, que je n'oserais même y prétendre.
+
+--Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la
+dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous
+conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des
+raisons pour la soutenir.
+
+Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine;
+mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours
+voulait parler n'était pas d'être roi d'Angleterre.
+
+Comme il y avait déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il fallait
+qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme
+elle avait accoutumé. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la
+dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clèves, où il venait souvent
+avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire
+remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il
+s'apercevait aisément.
+
+Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards, et à lui parler
+moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient
+d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui
+était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût
+peut-être pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois, qu'il
+était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien
+que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que
+monsieur de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui
+eût démêlé cette vérité; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que
+les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur
+donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater
+néanmoins par aucun démêlé; mais ils étaient opposés en tout. Ils
+étaient toujours de différent parti dans les courses de bague, dans les
+combats, à la barrière et dans tous les divertissements où le roi
+s'occupait; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait
+cacher.
+
+L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de
+Clèves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne résisterait point aux
+conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine
+que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec
+impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée
+avec soin de l'état de cette affaire, mais le même sentiment qui lui
+donnait de la curiosité l'obligeait à la cacher, et elle s'enquérait
+seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la reine
+Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva
+plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher
+de dire qu'il était flatté.
+
+--Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente;
+cette princesse a la réputation d'être belle, et d'avoir un esprit fort
+au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie
+pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de
+Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément
+dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait
+quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune
+ressemblance avec les autres beautés anglaises.
+
+--Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle
+était née en France.
+
+--Ceux qui l'ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je
+vais vous conter son histoire en peu de mots.
+
+«Elle était d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait été
+amoureux de sa soeur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle
+était sa fille. Elle vint ici avec la soeur de Henri VII, qui épousa le
+roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup
+de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari; mais
+Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se
+put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura
+fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame
+Marguerite soeur du roi, duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre,
+dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès
+de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna
+ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manières
+de France qui plaisent à toutes les nations; elle chantait bien, elle
+dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon,
+et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux. «Le cardinal de
+Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au
+pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu
+dans cette prétention, il résolut de s'en venger, et d'unir le roi, son
+maître, à la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage
+avec la tante de l'Empereur était nul, et lui proposa d'épouser la
+duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui
+avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait
+conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des
+impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser
+à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame
+d'Alençon. Le cardinal de Wolsey se fit députer en France sur d'autres
+prétextes, pour traiter cette affaire; mais son maître ne put se
+résoudre à souffrir qu'on en fît seulement la proposition et il lui
+envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage.
+
+«Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reçu avec des honneurs
+pareils à ceux que l'on rendait au roi même; jamais favori n'a porté
+l'orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre
+les deux rois, qui se fit à Boulogne. François premier donna la main à
+Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitèrent tour à
+tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits
+pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens
+d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre
+étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des
+diamants, et la robe de velours blanc brodé d'or. Après avoir été
+quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen
+était logée chez Henri VIII avec le train d'une reine, et François
+premier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que
+si elle l'eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henry
+l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il
+demandait à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations
+contre lui avec précipitation et Henri en fut tellement irrité, qu'il se
+déclara chef de la religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le
+malheureux changement où vous la voyez.
+
+«Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle
+la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon, un jour
+qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bague que faisait
+le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d'une telle
+jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint à Londres, et
+laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs
+autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique
+cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps
+qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne
+pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit
+regarder au roi comme une amitié criminelle; en sorte que ce prince, qui
+d'ailleurs était amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'à se défaire
+d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à
+cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne
+Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il répudia, ou qu'il fit
+mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort
+était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi
+punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII
+mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse.»
+
+Toutes les dames, qui étaient présentes au récit de madame la dauphine,
+la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre,
+et entre autres madame de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire
+encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth.
+
+La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les
+belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le
+jour qu'on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint
+passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y
+trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de
+Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était
+si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne
+l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle
+pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le
+plaisir qu'il avait à la regarder.
+
+Madame la dauphine demanda à monsieur de Clèves un petit portrait qu'il
+avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout
+le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clèves
+ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui
+que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait
+de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la
+table.
+
+Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le
+portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à monsieur
+de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il
+croyait tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui
+étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un
+autre.
+
+Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de
+Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un
+des rideaux qui n'était qu'à demi fermé, monsieur de Nemours, le dos
+contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner
+la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle
+n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si
+troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas, et
+lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se
+tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui
+étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas
+impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire.
+
+Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle
+demandât son portrait; mais en le demandant publiquement, c'était
+apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle,
+et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui
+parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui
+laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui
+pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. Monsieur de
+Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause
+s'approcha d'elle, et lui dit tout bas:
+
+--Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me
+laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage.
+
+Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse.
+
+Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les
+dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant
+soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il
+sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il
+aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgré
+elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et
+d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
+
+Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait
+la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été
+dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. Monsieur de Clèves
+était affligé de cette perte, et, après qu'on eut encore cherché
+inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir
+qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché, à
+qui elle avait donné ce portrait, ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre
+qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte.
+
+Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans
+l'esprit de madame de Clèves. Elles lui donnèrent des remords; elle fit
+réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers monsieur
+de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et
+de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne
+craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons
+sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût
+défendre, et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant.
+Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait
+dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait
+le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à monsieur de
+Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout
+ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils
+qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque
+difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une
+galanterie. Ce que monsieur de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en
+parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla
+qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de
+Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de
+l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne
+savoir quel parti prendre.
+
+La paix était signée; madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance,
+s'était résolue à obéir au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé
+pour venir l'épouser au nom du roi catholique, et il devait bientôt
+arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame,
+soeur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi
+ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il
+pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa
+tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des
+comédies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et
+il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où
+les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être
+spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie
+dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise,
+et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes
+d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du
+tournoi.
+
+L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas
+était ouvert au quinzième juin, par Sa Majesté Très Chrétienne, et par
+les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc
+de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour être tenu contre
+tous venants: à commencer le premier combat à cheval en lice, en double
+pièce, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxième combat, à
+coups d'épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp;
+le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d'épée;
+que les tenants fourniraient de lances, d'épées et de piques, au choix
+des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait
+mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre maîtres de camp pour donner
+les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le
+mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des
+juges; que tous les assaillants, tant français qu'étrangers, seraient
+tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron au
+bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix; que là ils
+trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrôler
+selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient touchés; que les
+assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur
+écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le
+commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point reçus sans
+le congé des tenants.
+
+On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du
+château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui
+allait se rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des
+échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient
+des espèces de galeries qui faisaient un très bel effet à la vue, et qui
+pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et
+seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur
+était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs
+chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui eût rapport
+aux personnes qu'ils aimaient.
+
+Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le roi fit une partie de
+paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de
+Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les
+dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut
+finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Châtelart s'approcha de la
+reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les
+mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de monsieur
+de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui
+regardait ce prince, dit à Châtelart de la lui donner, elle la prit, et
+suivit la reine sa belle-mère, qui s'en allait avec le roi voir
+travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le roi fit
+amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne
+fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à
+tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se
+trouvèrent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un à
+l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula
+brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant
+de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le
+crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus
+blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une
+appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle
+s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un
+homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi
+le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où
+était madame de Clèves qu'à celui où était monsieur de Nemours. Le coup
+que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il
+demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand
+il la releva, il vit d'abord madame de Clèves; il connut sur son visage
+la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pût lui
+faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remerciements
+aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de
+l'état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller
+reposer.
+
+Madame de Clèves, après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue,
+fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier
+de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'espérance que personne ne
+s'en serait aperçu; il lui donna la main pour la conduire hors de la
+lice.
+
+--Je suis plus à plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il;
+pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour
+vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que
+je viens de voir: c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour
+vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un
+éloignement éternel, m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre,
+puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux
+qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.
+
+Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme
+si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de
+Guise. Dans un autre temps elle aurait été offensée qu'il lui eût parlé
+des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit
+que l'affliction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour
+monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si
+pénétré de douleur que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser
+jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais pour quitter cette
+entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en
+fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper. Il se mit dans
+l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait déjà eu quelque pensée; et
+quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le
+temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de
+son siècle, le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de
+n'avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès
+infaillible par tous les soins qu'il en avait pris.
+
+Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit
+bien occupé de ce qui s'était passé. Monsieur de Nemours y vint peu de
+temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait
+pas de l'accident qui lui était arrivé. Il paraissait même plus gai que
+de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air
+qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il
+entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles,
+excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire
+semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était et, le
+voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure.
+Monsieur de Nemours passa auprès de madame de Clèves et lui dit tout
+bas:
+
+--J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce
+n'est pas de celles dont je suis le plus digne.
+
+Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la
+sensibilité qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir
+qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur, de voir
+qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir
+laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que
+monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas
+si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur.
+
+La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y
+avait dans la lettre que Châtelart lui avait donnée, s'approcha de
+madame de Clèves:
+
+--Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à monsieur de
+Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui
+il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement,
+gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me
+dire si vous en connaissez l'écriture.
+
+Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la
+laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque
+temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où
+elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en
+alla chez elle; quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de
+se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses
+pensées étaient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et
+elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne
+connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut
+dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle:
+
+LETTRE
+
+«Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui
+vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté; je veux vous apprendre
+que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous
+parle de votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse,
+et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez
+raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même,
+que j'aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n'a été
+pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion
+violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans
+le temps que je vous la laissais voir tout entière, j'appris que vous me
+trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les
+apparences, vous me sacrifiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le
+jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je
+feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le
+devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente
+agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore
+d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne
+vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle
+sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les
+mêmes résolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma
+douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus
+blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion
+s'affaiblissait d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du
+sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le
+plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable.
+Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour
+jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez, que l'on cessait de
+vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je
+savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon
+désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas
+assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une légère
+douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je
+trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être
+point aimé, que j'éprouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose
+pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de
+vous faire voir que les miens étaient changés; mais de vous le faire
+voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la
+force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me
+fut difficile à prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible
+à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par
+mes pleurs; l'état où j'étais encore par ma santé me servit à vous
+déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le
+plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi;
+néanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour
+vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus tôt que je n'avais
+eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments étaient changés.
+Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchais de vous
+rassurer; mais c'était d'une manière si forcée, que vous en étiez encore
+mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que
+j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit
+revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m'éloignais de vous.
+J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru
+que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait
+voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez
+entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi
+des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de
+moi; mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre
+légèreté. Votre coeur a été partagé entre moi et une autre, vous m'avez
+trompée; cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous, comme
+je croyais mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution
+que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris.
+
+Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans
+savoir néanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur
+de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé, et qu'il en aimait
+d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance
+pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui
+venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne, et
+à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction
+n'a été si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait
+l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette
+journée, et que, si monsieur de Nemours n'eût point eu lieu de croire
+qu'elle l'aimait, elle ne se fût pas souciée qu'il en eût aimé une
+autre. Mais elle se trompait elle-même; et ce mal qu'elle trouvait si
+insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut
+être accompagnée. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours
+avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait
+écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite; elle lui paraissait
+digne d'être aimée; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en
+trouvait à elle-même, et elle enviait la force qu'elle avait eue de
+cacher ses sentiments à monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de
+la lettre, que cette personne se croyait aimée; elle pensait que la
+discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été
+si touchée, n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour
+cette autre personne, à qui il craignait de déplaire. Enfin elle
+pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son désespoir.
+Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! quelles réflexions sur
+les conseils que sa mère lui avait donnés! Combien se repentit-elle de
+ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré
+monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue
+de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle
+trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle
+connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la
+laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la
+sacrifiait peut-être, et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un
+sentiment d'orgueil et de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux
+qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait
+porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à monsieur de Nemours
+qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre. Tout ce qui
+la consolait était de penser au moins, qu'après cette connaissance, elle
+n'avait plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement
+guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.
+
+Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de
+se trouver à son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver
+mal, en sorte que quand monsieur de Clèves revint de chez le roi, on lui
+dit qu'elle était endormie; mais elle était bien éloignée de la
+tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre
+chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.
+
+Madame de Clèves n'était pas la seule personne dont cette lettre
+troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non
+pas monsieur de Nemours, en était dans une extrême inquiétude; il avait
+passé tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donné un grand
+souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la
+cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame
+de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles
+qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer: il s'en
+défendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et
+qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait
+sa discrétion à bout, que néanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais
+qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes
+en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette
+lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit
+la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il
+se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec
+impatience, pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui
+manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de
+la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzès avait
+cru nécessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la
+reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant
+qu'il était au jeu de paume; que l'on avait raconté une grande partie de
+ce qui était dans la lettre; que la reine avait témoigné beaucoup de
+curiosité de la voir; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses
+gentilshommes servants, mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée
+entre les mains de Châtelart.
+
+Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au
+vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. Il
+sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami
+intime de Châtelart; il le fit lever, quoique l'heure fût
+extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui était
+celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Châtelart, qui avait
+l'esprit prévenu qu'elle était à monsieur de Nemours, et que ce prince
+était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui
+qui la faisait redemander. Il répondit avec une maligne joie, qu'il
+avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le
+gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres. Elle
+augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà, et y en joignit encore de
+nouvelles; après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire,
+il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pût lui aider à
+sortir de l'embarras où il était.
+
+Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne
+commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce
+qu'il avait vu, le jour précédent, de madame de Clèves, ne lui avait
+donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé
+par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'était pour se venger
+de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son
+repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien
+que de sérieux au sujet qui l'amenait.
+
+--Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui
+dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque
+c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien
+aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout
+ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint. J'ai
+laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une
+conséquence extrême, que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle
+a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume où elle
+tomba hier; vous y étiez aussi et je vous demande en grâce, de vouloir
+bien dire que c'est vous qui l'avez perdue.
+
+--Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse, reprit
+monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition,
+et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse
+brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres.
+
+--Je vous prie, dit le vidame, écoutez-moi sérieusement. Si vous avez
+une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui
+elle est, il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai
+les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas auprès
+d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques
+moments. Mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a
+passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde;
+et d'un autre côté, je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma
+fortune, et peut-être quelque chose de plus.
+
+--Je ne puis entendre tout ce que vous me dites répondit monsieur de
+Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de
+l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement
+faux.
+
+--Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à
+Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me
+trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé, pour vous
+faire voir tout ce que j'ai à craindre.
+
+«Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec
+beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire
+qu'elle avait de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avait rien de
+particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentiments pour
+elle que ceux du respect. J'étais même fort amoureux de madame de
+Thémines; il est aisé de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup
+d'amour pour elle quand on en est aimé; et je l'étais. Il y a près de
+deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou
+trois fois en conversation avec la reine, à des heures où il y avait
+très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle
+entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit à
+parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en
+eusse une entière; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en
+avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parlé.
+La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouvé
+personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le
+plus embarrassée, parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa
+confiance; que c'était une chose nécessaire dans la vie, que d'avoir
+quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son
+rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la même
+conversation; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se
+passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon
+secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pensée
+m'attacha à elle, je fus touché de cette distinction, et je lui fis ma
+cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir
+que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la
+forêt, où elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'était trouvée un
+peu mal, je demeurai auprès d'elle; elle descendit au bord de l'étang,
+et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté.
+Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et
+m'ordonna de la suivre. «Je veux vous parler, me dit-elle; et vous
+verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.» Elle
+s'arrêta à ces paroles, et me regardant fixement: «Vous êtes amoureux,
+continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-être à personne,
+vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des
+personnes intéressées. On vous observe, on sait les lieux où vous voyez
+votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle
+est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir
+des malheurs où vous pouvez tomber.» Voyez, je vous prie, quel piège me
+tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle
+voulait savoir si j'étais amoureux; et en ne me demandant point de qui
+je l'étais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire
+plaisir, elle m'ôtait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par
+dessein.
+
+«Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité.
+J'étais amoureux de madame de Thémines; mais quoiqu'elle m'aimât, je
+n'étais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers à la voir,
+et pour craindre d'y être surpris; et ainsi je vis bien que ce ne
+pouvait être elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que
+j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et
+moins sévère que madame de Thémines, et qu'il n'était pas impossible que
+l'on eût découvert le lieu où je la voyais; mais comme je m'en souciais
+peu, il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls
+en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer à la
+reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait très longtemps que
+j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvais
+espérer de l'être, parce que je les trouvais quasi toutes indignes
+d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort
+au-dessus d'elles qui pût m'engager. «Vous ne me répondez pas
+sincèrement, répliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me
+dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien
+cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne
+veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos
+attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les
+apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais après ce
+temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si,
+dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le
+pardonnerai de ma vie.»
+
+«La reine me quitta après m'avoir dit ces paroles sans attendre ma
+réponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce
+qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donnés pour y
+penser ne me parurent pas trop longs pour me déterminer. Je voyais
+qu'elle voulait savoir si j'étais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas
+que je le fusse. Je voyais les suites et les conséquences du parti que
+j'allais prendre; ma vanité n'était pas peu flattée d'une liaison
+particulière avec une reine, et une reine dont la personne est encore
+extrêmement aimable. D'un autre côté, j'aimais madame de Thémines, et
+quoique je lui fisse une espèce d'infidélité pour cette autre femme dont
+je vous ai parlé, je ne me pouvais résoudre à rompre avec elle. Je
+voyais aussi le péril où je m'exposais en trompant la reine, et combien
+il était difficile de la tromper; néanmoins, je ne pus me résoudre à
+refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que
+ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont
+on pouvait découvrir le commerce, et j'espérai de cacher celui que
+j'avais avec madame de Thémines.
+
+«Au bout des deux jours que la reine m'avait donnés, comme j'entrais
+dans la chambre où toutes les dames étaient au cercle, elle me dit tout
+haut, avec un air grave qui me surprit: «Avez-vous pensé à cette affaire
+dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?--Oui, Madame, lui
+répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.--Venez ce
+soir à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de
+vous donner mes ordres.» Je fis une profonde révérence sans rien
+répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avait
+marquée. Je la trouvai dans la galerie où était son secrétaire et
+quelqu'une de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi,
+et me mena à l'autre bout de la galerie. «Eh bien! me dit-elle, est-ce
+après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire? et la manière
+dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez
+sincèrement?--C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui
+répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté,
+avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour
+aucune femme de la cour.--Je le veux croire, repartit la reine, parce
+que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je désire que vous
+soyez entièrement attaché à moi, et qu'il serait impossible que je fusse
+contente de votre amitié si vous étiez amoureux. On ne peut se fier à
+ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop
+distraits et trop partagés, et leur maîtresse leur fait une première
+occupation qui ne s'accorde point avec la manière dont je veux que vous
+soyez attaché à moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous
+me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour
+vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vôtre tout
+entière; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me
+seront agréables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de
+me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la
+conduirai avec plus d'application que vous-même, et, quoi que je fasse
+pour vous, je m'en tiendrai trop bien récompensée, si je vous trouve
+pour moi tel que je l'espère. Je vous choisis pour vous confier tous mes
+chagrins, et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne
+sont pas médiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine,
+l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est
+insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me méprise,
+tous mes gens sont à elle. La reine, ma belle-fille, fière de sa beauté
+et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le connétable de
+Montmorency est maître du roi et du royaume; il me hait, et m'a donné
+des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le maréchal de
+Saint-André est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec
+moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous ferait pitié; je n'ai
+osé jusqu'ici me fier à personne, je me fie à vous; faites que je ne
+m'en repente point, et soyez ma seule consolation.» Les yeux de la reine
+rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant
+je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignait. Depuis ce
+jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien
+sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.»
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+Cependant, quelque rempli et quelque occupé que je fusse de cette
+nouvelle liaison avec la reine, je tenais à madame de Thémines par une
+inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle
+cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse été sage, je me fusse
+servi du changement qui paraissait en elle pour aider à me guérir, mon
+amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque
+connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes
+de sa nation, et peut-être que cette princesse a pour moi des sentiments
+plus vifs qu'elle ne pense elle-même. Mais enfin le bruit que j'étais
+amoureux lui donna de si grandes inquiétudes et de si grands chagrins
+que je me crus cent fois perdu auprès d'elle. Je la rassurai enfin à
+force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu
+la tromper longtemps, si le changement de madame de Thémines ne m'avait
+détaché d'elle malgré moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et
+j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter
+davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle
+m'écrivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par là qu'elle avait su
+le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parlé,
+et que c'était la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien
+alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi; mais comme
+les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre
+incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par
+sa volonté, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais
+déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle était Villemontais, fille
+de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï; la
+discrétion que je lui fais paraître, et dont elle ne sait pas toutes les
+raisons, lui est agréable. La reine n'a aucun soupçon sur son sujet;
+mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme madame de
+Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup
+plus souvent que de coutume. La reine s'est imaginé que c'est de cette
+princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est
+égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle,
+lui donnent une jalousie qui va jusqu'à la fureur, et une haine contre
+sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine,
+qui me paraît depuis longtemps aspirer aux bonnes grâces de la reine, et
+qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous
+prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entré dans les
+différends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait démêlé
+le véritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend
+toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein
+de me les rendre. Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous
+parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que
+mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de
+Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l'ai
+trompée, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de
+Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre; jugez quelle
+idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes
+paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait
+qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que
+Châtelart a reconnu l'écriture de cette reine, et que la lettre est
+d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie
+est peut-être elle-même; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de
+penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées.
+Ajoutez à cela que je suis vivement touché de madame de Martigues;
+qu'assurément madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle
+croira écrite depuis peu; ainsi je serai également brouillé, et avec la
+personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que
+je dois le plus craindre. Voyez après cela si je n'ai pas raison de vous
+conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander, en
+grâce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.»
+
+--Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut être dans un
+plus grand embarras que celui où vous êtes, et il faut avouer que vous
+le méritez. On m'a accusé de n'être pas un amant fidèle, et d'avoir
+plusieurs galanteries à la fois; mais vous me passez de si loin, que je
+n'aurais seulement osé imaginer les choses que vous avez entreprises.
+Pouviez-vous prétendre de conserver madame de Thémines en vous engageant
+avec la reine? et espériez-vous de vous engager avec la reine et de la
+pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par conséquent pleine
+de soupçons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plutôt
+que votre bonne conduite, vous a ôté des engagements où vous étiez, vous
+en avez pris de nouveaux, et vous vous êtes imaginé qu'au milieu de la
+cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en
+aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ôter la honte
+d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente:
+votre discrétion vous empêche de me le dire, et la mienne de vous le
+demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, et la vérité
+est contre vous.
+
+--Est-ce à vous à m'accabler de réprimandes, interrompit le vidame, et
+votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes
+fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je
+vous conjure, à me tirer de l'abîme où je suis. Il me paraît qu'il
+faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitôt qu'elle sera éveillée,
+pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue.
+
+--Je vous ai déjà dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition
+que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intérêt
+particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais de plus, si
+l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficile de
+persuader qu'elle soit tombée de la mienne.
+
+--Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l'on a dit à la
+reine dauphine que c'était de la vôtre qu'elle était tombée.
+
+--Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce
+moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvait faire auprès de
+madame de Clèves, l'on a dit à la reine dauphine que c'est moi qui ai
+laissé tomber cette lettre?
+
+--Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette
+méprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une
+des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, et que vos gens et
+les miens les ont été quérir. En même temps la lettre est tombée; ces
+gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru
+qu'elle était à vous, et les autres à moi. Châtelart qui l'a prise et à
+qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donnée à la reine
+dauphine, comme une lettre qui était à vous; et ceux qui en ont parlé à
+la reine ont dit par malheur qu'elle était à moi; ainsi vous pouvez
+faire aisément ce que je souhaite, et m'ôter de l'embarras où je suis.
+
+Monsieur de Nemours avait toujours fort aimé le vidame de Chartres, et
+ce qu'il était à madame de Clèves le lui rendait encore plus cher.
+Néanmoins il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu'elle entendît
+parler de cette lettre, comme d'une chose où il avait intérêt. Il se mit
+à rêver profondément, et le vidame se doutant à peu près du sujet de sa
+rêverie:
+
+--Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec
+votre maîtresse, et même vous me donneriez lieu de croire que c'est avec
+la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur
+d'Anville ne m'en ôtait la pensée; mais, quoi qu'il en soit, il est
+juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien
+vous donner les moyens de faire voir à celle que vous: voilà un billet
+de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thémines, et à qui elle
+s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet
+elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est
+sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la
+lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous
+remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à
+votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas
+un moment, et d'aller dès ce matin chez madame la dauphine.
+
+Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet
+de madame d'Amboise; néanmoins son dessein n'était pas de voir la reine
+dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus pressé à
+faire. Il ne doutait pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à madame
+de Clèves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si
+éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une
+autre.
+
+Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvait être éveillée, et
+lui fit dire qu'il ne demanderait pas à avoir l'honneur de la voir à une
+heure si extraordinaire, si une affaire de conséquence ne l'y obligeait.
+Madame de Clèves était encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes
+pensées, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement
+surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait;
+l'aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu'elle était
+malade, et qu'elle ne pouvait lui parler.
+
+Ce prince ne fut pas blessé de ce refus, une marque de froideur dans un
+temps où elle pouvait avoir de la jalousie n'était pas un mauvais
+augure. Il alla à l'appartement de monsieur de Clèves, et lui dit qu'il
+venait de celui de madame sa femme: qu'il était bien fâché de ne la
+pouvoir entretenir, parce qu'il avait à lui parler d'une affaire
+importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à
+monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et monsieur de
+Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût
+point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et
+son étonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari.
+Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, où l'on avait
+besoin de son secours pour les intérêts du vidame, qu'elle verrait avec
+monsieur de Nemours ce qu'il y avait à faire, et que, pour lui, il s'en
+allait chez le roi qui venait de l'envoyer quérir.
+
+Monsieur de Nemours demeura seul auprès de madame de Clèves, comme il le
+pouvait souhaiter.
+
+--Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne
+vous a point parlé d'une lettre que Châtelart lui remit hier entre les
+mains.
+
+--Elle m'en a dit quelque chose, répondit madame de Clèves; mais je ne
+vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle,
+et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé.
+
+--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas
+nommé, néanmoins elle s'adresse à lui, et il lui est très important que
+vous la retiriez des mains de madame la dauphine.
+
+--J'ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoi il lui
+importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander
+sous son nom.
+
+--Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit
+monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous
+apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne
+les aurais pas même confiées à monsieur le prince de Clèves, si je
+n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir.
+
+--Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait
+inutile, répondit madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut
+mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de
+détours, vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque
+aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous.
+
+L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de
+Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et
+balançait son impatience de se justifier.
+
+--Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à madame la
+dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à
+monsieur le vidame.
+
+--Je le crois, répliqua madame de Clèves; mais on a dit le contraire à
+la reine dauphine, et il ne lui paraîtra pas vraisemblable que les
+lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi à
+moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, à cacher la
+vérité à la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer.
+
+--Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas à
+moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas
+madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune
+de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui
+sont même dignes de votre curiosité.
+
+Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle était prête à
+l'écouter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il
+lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce
+fussent des choses propres à donner de l'étonnement, et à être écoutées
+avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur si
+grande qu'il semblait qu'elle ne les crût pas véritables, ou qu'elles
+lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation,
+jusqu'à ce que monsieur de Nemours lui parlât du billet de madame
+d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui était la preuve
+de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clèves savait que
+cette femme était amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence
+de vérité à ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser
+que la lettre ne s'adressait peut être pas à lui. Cette pensée la tira
+tout d'un coup et malgré elle, de là froideur qu'elle avait eue
+jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisait sa
+justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en
+pouvait connaître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de
+regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et
+de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait
+était la même qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit
+encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et comme on persuade
+aisément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu'il
+n'avait point de part à cette lettre.
+
+Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où
+était le vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les
+moyens de le secourir; elle s'étonna du procédé de la reine, elle avoua
+à monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitôt qu'elle le
+crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les
+mêmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils
+convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine,
+de peur qu'elle ne la montrât à madame de Martigues, qui connaissait
+l'écriture de madame de Thémines et qui aurait aisément deviné par
+l'intérêt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait à lui. Ils
+trouvèrent aussi qu'il ne fallait pas confier à la reine dauphine tout
+ce qui regardait la reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le
+prétexte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir à garder tous
+les secrets que monsieur de Nemours lui confiait.
+
+Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du vidame, et la
+liberté où il se trouvait de l'entretenir lui eût donné une hardiesse
+qu'il n'avait encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à madame de
+Clèves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur
+de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour
+lui dire qu'après l'avoir quitté, il avait pensé qu'il était plus à
+propos de s'adresser à madame de Clèves qui était sa nièce, que d'aller
+droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire
+approuver ce qu'il avait fait et pour en faire espérer un bon succès.
+
+Cependant madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la
+reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit
+approcher et lui dit tout bas:
+
+--Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si
+embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La reine a
+entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que
+c'est le vidame de Chartres qui l'a laissé tomber. Vous savez qu'elle y
+prend quelque intérêt: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait
+demander à Châtelart; il a dit qu'il me l'avait donnée: on me l'est venu
+demander sur le prétexte que c'était une jolie lettre qui donnait de la
+curiosité à la reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez, je crus qu'elle
+s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains à cause du vidame
+votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi.
+Il m'a déjà paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vît souvent, de
+sorte que j'ai dit que la lettre était dans les habits que j'avais hier,
+et que ceux qui en avaient la clef étaient sortis. Donnez-moi
+promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et
+que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connaîtrai
+point l'écriture.
+
+Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avait
+pensé.
+
+--Je ne sais, Madame comment vous ferez, répondit-elle; car monsieur de
+Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à monsieur de Nemours
+qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de
+Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la
+faiblesse de céder aux prières que monsieur de Nemours lui a faites de
+la lui rendre.
+
+--Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être,
+repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette
+lettre à monsieur de Nemours; puisque c'était moi qui vous l'avais
+donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que
+voulez-vous que je dise à la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer?
+Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a
+quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que
+cette lettre soit à monsieur de Nemours.
+
+--Je suis très affligée, répondit madame de Clèves, de l'embarras que je
+vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de
+monsieur de Clèves et non pas la mienne.
+
+--C'est la vôtre, répliqua madame la dauphine, de lui avoir donné la
+lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à
+son mari de toutes les choses qu'elle sait.
+
+--Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves; mais songez
+à réparer ma faute et non pas à l'examiner.
+
+--Ne vous souvenez-vous point, à peu près, de ce qui est dans cette
+lettre? dit alors la reine dauphine.
+
+--Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une
+fois.
+
+--Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à
+l'heure la faire écrire d'une main inconnue. Je l'enverrai à la reine:
+elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je
+soutiendrai toujours que c'est celle que Châtelart m'a donnée, et il
+n'oserait dire le contraire.
+
+Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle
+pensait qu'elle enverrait quérir monsieur de Nemours pour ravoir la
+lettre même, afin de la faire copier mot à mot, et d'en faire à peu près
+imiter l'écriture, et elle crut que la reine y serait infailliblement
+trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras
+de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de
+Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Clèves lui dit
+tout ce qu'elle avait déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre;
+mais monsieur de Nemours répondit qu'il l'avait déjà rendue au vidame de
+Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors
+du péril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoyée à l'heure même à
+l'amie de madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un
+nouvel embarras, et enfin après avoir bien consulté, ils résolurent de
+faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler; on
+donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous
+les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence
+n'était pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour madame de
+Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la
+rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le
+plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans
+mélange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une
+liberté et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui
+avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point
+eu encore de si agréables moments, sa vivacité en était augmentée; et
+quand madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à
+l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisait que
+l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clèves entra
+dans le même esprit de gaieté, de sorte qu'il y avait déjà longtemps
+qu'ils étaient enfermés, et on était déjà venu deux fois de la part de
+la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils
+n'avaient pas encore fait la moitié de la lettre.
+
+Monsieur de Nemours était bien aise de faire durer un temps qui lui
+était si agréable, et oubliait les intérêts de son ami. Madame de Clèves
+ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intérêts de son oncle. Enfin à
+peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, et elle était si
+mal, et l'écriture dont on la fit copier ressemblait si peu à celle que
+l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la reine n'eût guère
+pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Aussi n'y
+fut-elle pas trompée, quelque soin que l'on prît de lui persuader que
+cette lettre s'adressait à monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue,
+non seulement qu'elle était au vidame de Chartres; mais elle crut que la
+reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre
+eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette
+princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta
+jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France.
+
+Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle, et soit que le
+cardinal de Lorraine se fût déjà rendu maître de son esprit, ou que
+l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle était trompée lui
+aidât à démêler les autres tromperies que le vidame lui avait déjà
+faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincèrement
+avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la
+conjuration d'Amboise où il se trouva embarrassé.
+
+Après qu'on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monsieur de
+Clèves et monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura
+seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la
+présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda
+avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le
+soir, d'avec celui où elle se trouvait alors; elle se remit devant les
+yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paraître à monsieur de
+Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thémines
+s'adressait à lui; quel calme et quelle douceur avaient succédé à cette
+aigreur, sitôt qu'il l'avait persuadée que cette lettre ne le regardait
+pas. Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour
+précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule
+compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui
+avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves
+certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même. Quand
+elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle
+connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgré cette
+connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en présence même de son
+mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regardé si favorablement,
+qu'elle était cause que monsieur de Clèves l'avait envoyé quérir, et
+qu'ils venaient de passer une après-dînée ensemble en particulier, elle
+trouvait qu'elle était d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle
+trompait le mari du monde qui méritait le moins d'être trompé, et elle
+était honteuse de paraître si peu digne d'estime aux yeux même de son
+amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, était
+le souvenir de l'état où elle avait passé la nuit, et les cuisantes
+douleurs que lui avait causées la pensée que monsieur de Nemours aimait
+ailleurs et qu'elle était trompée.
+
+Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance
+et de la jalousie; elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur
+de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en
+aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre
+fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le
+hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et
+de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir
+point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme
+monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté
+parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle
+trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa
+passion. «Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je
+faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans
+une galanterie? Veux-je manquer à monsieur de Clèves? Veux-je me manquer
+à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux
+mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par
+une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont
+inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais
+aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut
+m'arracher de la présence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller à
+la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage; et si
+monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les
+raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui
+apprendre.» Elle demeura dan cette résolution, et passa tout le soir
+chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui était arrivé
+de la fausse lettre du vidame.
+
+Quand monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller
+à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de
+prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté
+qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua
+d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oubliait
+que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle
+n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même
+magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la
+firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant
+qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était
+une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec
+soin. Monsieur de Clèves y consentit; elle y alla dans le dessein de
+n'en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait
+être que peu de jours.
+
+Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu
+madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avait passée avec elle
+si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une
+impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que
+quand le roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur, la
+duchesse de Mercoeur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers.
+Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette
+proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir
+madame de Clèves et d'aller chez elle avec le vidame.
+
+Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les
+divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils
+étaient à la chasse à courir le cerf, monsieur de Nemours s'égara dans
+la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en
+retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers. A ce mot de
+Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son
+dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montrait. Il arriva
+dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites
+avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva
+au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon
+accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de
+fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le
+second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon,
+et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit venir par
+cette allée du parc monsieur et madame de Clèves, accompagnés d'un grand
+nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver
+monsieur de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier
+mouvement le porta à se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur
+le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui
+était ouverte sur la forêt; mais voyant que madame de Clèves et son mari
+s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans
+le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où
+étaient monsieur et madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de
+voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter la
+conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de
+ses rivaux.
+
+Il entendit que monsieur de Clèves disait à sa femme:
+
+--Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut
+retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la
+solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous
+trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez
+quelque sujet d'affliction.
+
+--Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air
+embarrassé; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours
+un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et
+l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos.
+
+--Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre
+âge. Vous êtes chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas
+donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien
+aise d'être séparée de moi.
+
+--Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle
+avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me
+laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie,
+pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y
+avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.
+
+--Ah! Madame! s'écria monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me
+font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je
+ne sais point, et je vous conjure de me les dire.
+
+Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et
+après qu'elle se fût défendue d'une manière qui augmentait toujours la
+curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux
+baissés; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant:
+
+--Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je
+n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le
+dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de
+mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la
+cour.
+
+--Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria monsieur de Clèves. Je
+n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.
+
+Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer
+son mari dans ce qu'il avait pensé:
+
+--Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe
+pas.
+
+--Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je
+vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais
+l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il
+est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux
+éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge.
+Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas
+d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de
+la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me
+conduire.
+
+Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
+joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille
+pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous
+déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais,
+il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a
+jamais eu; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si
+vous pouvez.
+
+Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête
+appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire
+relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux
+sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une
+beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la
+relevant:
+
+--Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et
+pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente
+qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme
+le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout
+ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le
+plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la
+passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre
+possession n'ont pu l'éteindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous
+donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un
+autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette
+crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire?
+Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre coeur? Je m'étais consolé
+en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était
+incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire.
+J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il
+est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre.
+Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me
+console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous
+avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire
+que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en
+abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez
+malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme
+ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est
+celui que vous voulez éviter.
+
+--Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; je suis
+résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas
+que je vous le nomme.
+
+--Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clèves, je connais trop
+le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que
+l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non
+pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de
+m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.
+
+--Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force
+pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai
+fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer
+cette vérité que pour entreprendre de la cacher.
+
+Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et
+ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de
+jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle, qu'il
+croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était
+véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait
+encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame
+de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était
+pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui
+parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût
+donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un
+remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi
+ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à monsieur de Clèves de ne
+pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.
+
+Monsieur de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir;
+et, après qu'il l'en eut pressée inutilement:
+
+--Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma
+sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de
+me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance
+que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes
+sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.
+
+
+--Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clèves, je ne vous
+saurais croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que
+votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce
+portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous
+n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu
+vous a jusqu'ici garantie du reste.
+
+--Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser
+qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune
+raison ne m'obligeait à vous faire! Fiez-vous à mes paroles; c'est par
+un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande.
+Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait: il est
+vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je
+le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne
+m'a encore osé dire.
+
+--Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur
+de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données?
+
+--Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails
+qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que
+trop persuadée de ma faiblesse.
+
+--Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi
+toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous
+offensez pourtant pas si je vous les demande.
+
+Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les
+allées, vinrent avertir monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venait le
+chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à
+Paris.
+
+Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à
+sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la
+conjurait de croire que quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une
+tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite.
+
+Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura seule,
+qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée,
+qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva
+qu'elle s'était ôté elle-même le coeur et l'estime de son mari, et
+qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se
+demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle
+trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein.
+La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple,
+lui en faisait voir tout le péril.
+
+Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il
+fût, était le seul qui la pouvait défendre contre monsieur de Nemours,
+elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait
+point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de
+trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle
+trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un
+mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié
+pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la
+manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué.
+
+Cependant monsieur de Nemours était sorti du lieu où il avait entendu
+une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'était enfoncé
+dans la forêt. Ce qu'avait dit madame de Clèves de son portrait lui
+avait redonné la vie, en lui faisant connaître que c'était lui qu'elle
+ne haïssait pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut
+pas longue, quand il fit réflexion que la même chose qui lui venait
+d'apprendre qu'il avait touché le coeur de madame de Clèves le devait
+persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il était
+impossible d'engager une personne qui avait recours à un remède si
+extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir
+réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer
+d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se
+trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit
+dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez
+madame de Mercoeur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez
+embarrassé de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en démêla le
+mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le
+vidame.
+
+Ce prince était si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait
+entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de
+parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter
+ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant il tourna la
+conversation sur l'amour, il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une
+personne digne d'être aimée. Il parla des effets bizarres de cette
+passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui
+donnait l'action de madame de Clèves, il la conta au vidame, sans lui
+nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais il la
+conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame
+soupçonna aisément que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa
+extrêmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis
+longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de
+l'injustice de se défier d'un homme qui lui avait confié le secret de sa
+vie. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour avouer son amour; il
+l'avait toujours caché au vidame, quoique ce fût l'homme de la cour
+qu'il aimât le mieux. Il lui répondit qu'un de ses amis lui avait conté
+cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et
+qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il
+n'en parlerait point; néanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui
+en avoir tant appris.
+
+Cependant, monsieur de Clèves était allé trouver le roi, le coeur
+pénétré d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si
+violente pour sa femme, et ne l'avait tant estimée. Ce qu'il venait
+d'apprendre ne lui ôtait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une
+espèce différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui
+l'occupait le plus était l'envie de deviner celui qui avait su lui
+plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce
+qu'il y avait de plus aimable à la cour, et le chevalier de Guise et le
+maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient pensé à lui
+plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il
+s'arrêta à croire qu'il fallait que ce fût l'un des trois. Il arriva au
+Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait
+choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne
+s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi
+ne ferait tant d'honneur à la France que madame de Clèves. Monsieur de
+Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda
+même comme une chose qui éloignerait sa femme de la cour, sans qu'il
+parût de changement dans sa conduite. Néanmoins le temps de ce départ
+était encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se
+trouvait. Il écrivit à l'heure même à madame de Clèves, pour lui
+apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il
+voulait absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il
+l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans
+une tristesse extraordinaire.
+
+Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le
+plus digne de ce qu'elle avait fait.
+
+--Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus
+de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la
+crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir
+pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.
+
+--Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous
+en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles
+conversations; réglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est
+tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus
+d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve
+si indigne de moi.
+
+--Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et
+de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous
+m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un
+nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne
+vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher
+de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal
+de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.
+
+--Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous
+donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos
+soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me
+donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de
+Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque
+maladie, je ne voie personne.
+
+--Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une
+chose supposée; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même: c'est le
+chemin que mon coeur me conseille de prendre, et la raison me conseille
+aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je
+vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en
+prescrire.
+
+Monsieur de Clèves ne se trompait pas: la confiance qu'il témoignait à
+sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui
+faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte
+n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à
+son ordinaire; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de
+Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il
+avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui
+ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait
+entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance.
+La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était
+l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour
+la cacher: peut-être que des regards et des paroles obligeantes
+n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait
+cette conduite austère.
+
+Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine,
+quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand
+seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de
+Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce
+serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il
+remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la
+proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que
+pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant
+s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où
+était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de
+sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait
+monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.
+
+Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous
+les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel
+trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y
+donner d'autres raisons:
+
+--C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de
+ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous
+devriez essayer de faire choisir quelque autre.
+
+--Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous
+fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin
+que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que
+j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue.
+Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas
+véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne
+croyais déjà que trop.
+
+Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa présence
+l'extrême embarras où il voyait sa femme.
+
+Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'état où
+était madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il
+n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rêveuse que de
+coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant
+sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres
+pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle:
+
+--Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos.
+
+--Hélas! Madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi
+pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose même vous
+regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré
+ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paraître que
+j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?
+
+Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à monsieur de
+Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa
+vie. Elle le quitta, sans lui répondre, et s'en revint chez elle,
+l'esprit plus agité qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperçut
+aisément de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait
+qu'il ne lui parlât de ce qui s'était passé. Il la suivit dans un
+cabinet où elle était entrée.
+
+--Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui
+puisse vous déplaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous
+ai faite tantôt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur
+de Nemours était de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je
+vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de
+vous-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le
+demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout
+le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente
+que celui que votre coeur lui préfère.
+
+Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et
+eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée et fondant en larmes
+elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un
+état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien
+dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.
+
+Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevés. Le duc d'Albe
+arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes
+les cérémonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi
+envoya au-devant de lui le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine et
+de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de
+Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand
+nombre de pages vêtus de leurs livrées. Le roi attendit lui-même le duc
+d'Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes
+servants, et le connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du
+roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en empêcha et le
+fit marcher à son côté jusque chez la reine et chez Madame, à qui le duc
+d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla
+ensuite chez madame Marguerite soeur du roi, lui faire les compliments
+de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours.
+L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe,
+et au prince d'Orange qui l'avait accompagné, les beautés de la cour.
+
+Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie
+qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari qui lui commanda
+absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminait encore davantage était
+l'absence de monsieur de Nemours. Il était allé au-devant de monsieur de
+Savoie et après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir
+presque toujours auprès de lui, pour lui aider à toutes les choses qui
+regardaient les cérémonies de ses noces. Cela fit que madame de Clèves
+ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutumé, et
+elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos.
+
+Le vidame de Chartres n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue
+avec monsieur de Nemours. Il lui était demeuré dans l'esprit que
+l'aventure que ce prince lui avait contée était la sienne propre, et il
+l'observait avec tant de soin, que peut-être aurait-il démêlé la vérité,
+sans que l'arrivée du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent
+un changement et une occupation dans la cour, qui l'empêcha de voir ce
+qui aurait pu l'éclairer. L'envie de s'éclaircir, ou plutôt la
+disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait à ce
+que l'on aime, fit qu'il redit à madame de Martigues l'action
+extraordinaire de cette personne, qui avait avoué à son mari la passion
+qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours était
+celui qui avait inspiré cette violente passion, et il la conjura de lui
+aider à observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise
+d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosité qu'elle avait
+toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de
+Nemours lui donnait encore plus d'envie de pénétrer cette aventure.
+
+Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la cérémonie du
+mariage, la reine dauphine donnait à souper au roi son beau-père et à la
+duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui était occupée à
+s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle
+trouva un gentilhomme qui la venait quérir de la part de madame la
+dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria,
+de dessus son lit où elle était, qu'elle l'attendait avec une grande
+impatience.
+
+--Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier
+de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre
+chose que par l'envie de me voir.
+
+--Vous avez raison, répliqua la reine dauphine; mais néanmoins vous
+devez m'en être obligée; car je veux vous apprendre une aventure que je
+suis assurée que vous serez bien aise de savoir.
+
+Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour
+elle, elle n'avait pas le jour au visage.
+
+--Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce
+qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours: je crois le
+savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument
+amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour.
+
+Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne
+croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une
+douleur qu'il est aisé de s'imaginer.
+
+--Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un
+homme de l'âge de monsieur de Nemours et fait comme il est.
+
+--Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit
+étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de
+Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a
+eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a
+avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est monsieur de
+Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis.
+
+Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle
+n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la
+dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir
+que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit
+pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle
+disait qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de
+Clèves fut un peu remise:
+
+--Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, Madame,
+répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée.
+
+--C'est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l'a
+apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la
+lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même.
+Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et
+ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame
+de Chartres n'en doute point.
+
+Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du
+lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir
+qui c'était; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se
+récria avec un air de gaieté et de surprise.
+
+--Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est.
+
+Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours, comme ce
+l'était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec
+précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait
+bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confiée au
+vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller.
+Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu'elle était trop prudente,
+et se retourna vers monsieur de Nemours. Il était paré pour l'assemblée
+du soir, et, prenant la parole avec cette grâce qui lui était si
+naturelle:
+
+--Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans témérité, que
+vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me
+demander quelque chose, et que madame de Clèves s'y oppose.
+
+--Il est vrai, répondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour
+elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous
+si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas
+celui qui êtes amoureux, et aimé d'une femme de la cour, qui vous cache
+sa passion avec soin et qui l'a avouée à son mari.
+
+Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce
+que l'on peut s'imaginer, et si la mort se fût présentée pour la tirer
+de cet état, elle l'aurait trouvée agréable. Mais monsieur de Nemours
+était encore plus embarrassé, s'il est possible. Le discours de madame
+la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï, en
+présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui
+elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle,
+lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut
+impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyait madame
+de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnait de
+le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre.
+Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit:
+
+--Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si
+cette aventure n'est pas la sienne.
+
+Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant
+l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un
+coup de son esprit et de son visage.
+
+--J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus
+affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de
+Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais
+confiée. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air
+tranquille, qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle
+venait d'avoir. Il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre
+importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me
+faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas
+dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité
+d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé,
+je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner.
+
+Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine, qui
+eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps,
+afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle
+crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y répondre, elle
+continua à lui faire la guerre de son embarras.
+
+--J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami,
+et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une
+chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée
+qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime. Je sais
+seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à
+plaindre.
+
+--Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu'il
+est aimé?
+
+--Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui
+aurait une véritable passion, pût la découvrir à son mari? Cette
+personne ne connaît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une
+légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne
+se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il
+se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne
+changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde.
+
+--Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la
+dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas de vous dont vous
+parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis
+de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être
+véritable.
+
+--Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit madame de
+Clèves qui n'avait point encore parlé; et quand il serait possible
+qu'elle le fût, par où l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence
+qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, eût la faiblesse de
+la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus, ou
+ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui.
+
+Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son
+mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'était le plus
+redoutable rival qu'il eût à détruire.
+
+--La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être
+davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des
+imprudences à un mari.
+
+Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son
+courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire
+qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de
+Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait
+arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de
+Nemours s'approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre.
+
+--Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment;
+mais de tout ce que j'aurais d'important à vous dire, rien ne me le
+paraît davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque
+chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des
+raisons qui ne la regardent pas.
+
+Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours;
+elle le quitta sans le regarder et se mit à suivre le roi qui venait
+d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa
+robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un
+lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se
+pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.
+
+Monsieur de Clèves vint au Louvre et fut étonné de n'y pas trouver sa
+femme: on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à
+l'heure même pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il
+sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps
+auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si
+excessive qu'il en fut surpris.
+
+--Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me paraît que vous avez quelque
+autre douleur que celle dont vous vous plaignez?
+
+--J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir,
+répondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire
+ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne méritais-je pas le
+secret, et quand je ne l'aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous
+y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je
+ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour
+tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui
+vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi
+fâcheuses qu'elles pouvaient l'être. Cette aventure est sue, et on me la
+vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt.
+
+--Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir
+conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la
+chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le
+sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce
+que l'on vous a dit de quelque autre.
+
+--Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre
+aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de
+la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais
+imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que
+le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure;
+elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de
+Nemours.
+
+--Monsieur de Nemours! s'écria monsieur de Clèves, avec une action qui
+marquait du transport et du désespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait
+que vous l'aimez, et que je le sais?
+
+--Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutôt qu'un autre,
+répliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos
+soupçons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans
+cette aventure et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au
+vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne
+lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de monsieur de
+Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de
+vous éclaircir.
+
+--A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence,
+reprit monsieur de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix
+d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à
+soi-même? Songez plutôt Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus
+vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit
+échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous
+êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec
+quelque confidente qui vous a trahie.
+
+--N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la
+dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en
+soupçonner, et puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable
+de parler à quelque autre?
+
+L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande
+marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à
+personne, que monsieur de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté,
+il était assuré de n'avoir rien redit; c'était une chose que l'on ne
+pouvait avoir devinée, elle était sue; ainsi il fallait que ce fût par
+l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, était de
+savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un, et
+qu'apparemment il serait bientôt divulgué.
+
+Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait
+également impossible que son mari eût parlé, et qu'il n'eût pas parlé.
+Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosité pouvait faire faire
+des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à
+l'état de monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvait croire que ce fût une
+chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminait
+à croire que monsieur de Clèves avait abusé de la confiance qu'elle
+avait en lui. Ils étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées,
+qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence,
+que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs
+fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloignés et plus altérés
+qu'ils ne les avaient encore eus.
+
+Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur
+de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir
+une femme qu'il adorait, touchée de passion pour un autre. Il ne lui
+restait plus de courage; il croyait même n'en devoir pas trouver dans
+une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne
+savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il
+lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même; et
+il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin,
+après une agitation et une incertitude très longues, voyant qu'il devait
+bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût
+augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il
+alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de
+démêler entre eux qui avait manqué au secret; mais qu'il s'agissait de
+faire voir que l'histoire que l'on avait contée était une fable où elle
+n'avait aucune part; qu'il dépendait d'elle de le persuader à monsieur
+de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui, avec la
+sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui
+témoignait de l'amour; que par ce procédé elle lui ôterait aisément
+l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait
+point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans
+la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées
+se détruiraient aisément, et que surtout il fallait qu'elle allât au
+Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.
+
+Après ces paroles, monsieur de Clèves quitta sa femme sans attendre sa
+réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et
+la colère où elle était contre monsieur de Nemours lui fit croire
+qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui
+parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y
+paraître avec un visage tranquille et un esprit libre; néanmoins comme
+elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'était une
+chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y
+avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en
+faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur
+elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour
+s'abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle
+s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se
+présentait à elle avec le plus de violence, était d'avoir sujet de se
+plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le
+justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au
+vidame de Chartres; il l'avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi,
+par la manière dont il avait parlé, qu'il ne sût que l'aventure la
+regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'était devenue
+l'extrême discrétion de ce prince dont elle avait été si touchée?
+
+«Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux; mais
+une pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu
+s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce
+qu'il pouvait dire; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais, il
+l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des
+certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire
+qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est
+pourtant pour cet homme, que j'ai cru si différent du reste des hommes,
+que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur
+ressembler. J'ai perdu le coeur et l'estime d'un mari qui devait faire
+ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une
+personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne
+l'ignore plus; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout
+mon repos et même ma vie.»
+
+Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes; mais
+quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle
+aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de
+monsieur de Nemours.
+
+Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence, qu'il
+avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites
+de cette imprudence lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se
+représenter, sans être accablé, l'embarras, le trouble et l'affliction
+où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit
+des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mêmes,
+lui paraissaient, dans ce moment, grossières et peu polies, puisqu'elles
+avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle
+était cette femme qui avait une passion violente et qu'il était celui
+pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter, eût été une
+conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre
+plutôt que de la désirer.
+
+«Qu'aurais-je à lui dire? s'écriait-il. Irai-je encore lui montrer ce
+que je ne lui ai déjà que trop fait connaître? Lui ferai-je voir que je
+sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je
+l'aimais? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de
+lui paraître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser
+seulement à l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir
+ma vue? Par où pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis
+indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi
+qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donné par ma faute de meilleurs
+moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et
+qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence
+le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus
+estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans
+qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle,
+ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que
+je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle.»
+
+Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes
+choses. L'envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans
+l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais
+enfin, il trouva qu'après la faute qu'il avait faite, et de l'humeur
+dont elle était, le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un
+profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir
+même qu'il n'osait se présenter devant elle, et d'attendre ce que le
+temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient
+faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au
+vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite, de peur de
+fortifier ses soupçons.
+
+Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage
+qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que
+madame de Clèves et monsieur de Nemours cachèrent aisément au public
+leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en
+passant à madame de Clèves de la conversation qu'elles avaient eue avec
+monsieur de Nemours, et monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à
+sa femme de tout ce qui s'était passé: de sorte qu'elle ne se trouva pas
+dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé. Les fiançailles se
+firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale
+alla coucher à l'évêché comme c'était la coutume. Le matin, le duc
+d'Albe, qui n'était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de
+drap d'or mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de
+pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince
+d'Orange, habillé aussi magnifiquement avec ses livrées, et tous les
+Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de
+Villeroi, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour
+venir à l'évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église:
+le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe
+portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine
+marchait ensuite, mais sans couronne. Après elle, venait la reine
+dauphine, Madame soeur du roi, madame de Lorraine, et la reine de
+Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les
+princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des
+mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues: en sorte que l'on connaissait à
+qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur
+l'échafaud qui était préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des
+mariages. On retourna ensuite dîner à l'évêché et, sur les cinq heures,
+on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le
+parlement, les cours souveraines et la maison de ville étaient priés
+d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur
+la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis
+auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table
+de marbre et à la main droite du roi, était une table pour les
+ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de
+l'autre côté, une table pour messieurs du parlement.
+
+Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait le Roi de
+grand-maître, monsieur le prince de Condé, de panetier, et le duc de
+Nemours, d'échanson. Après que les tables furent levées, le bal
+commença: il fut interrompu par des ballets et par des machines
+extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, après minuit, le roi et
+toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame
+de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et
+surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il
+n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât
+plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte
+si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable,
+quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite
+les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le
+coeur de madame de Clèves.
+
+Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les
+galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre
+tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de
+livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru
+en France.
+
+Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il
+portait toujours à cause de madame de Valentinois qui était veuve.
+Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge;
+monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait
+d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que
+c'étaient celles d'une belle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle
+était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire
+paraître. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha
+inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à le deviner:
+elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et
+qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre.
+Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion,
+puisque madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner
+que ce fût la sienne.
+
+Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent
+paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume,
+on ne savait à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un
+agrément dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur
+des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu'elle le
+vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire
+et à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa
+joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière.
+
+Sur le soir, comme tout était presque fini et que l'on était près de se
+retirer, le malheur de l'État fit que le roi voulut encore rompre une
+lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit,
+qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et
+allégua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en
+colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi
+qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il
+devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle.
+Il répondit que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore,
+et entra dans la barrière. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le
+prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les
+lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui
+donna dans l'oeil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses écuyers et
+monsieur de Montmorency, qui était un des maréchaux du camp, coururent à
+lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé; mais le roi ne s'étonna
+point. Il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de
+Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un
+accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on
+eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa
+plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se
+souvint dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi,
+qu'il serait tué dans un combat singulier; et il ne douta point que la
+prédiction ne fût accomplie.
+
+Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet
+accident, envoya son médecin, qui était un homme d'une grande
+réputation; mais il jugea le roi sans espérance.
+
+Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas
+dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement;
+néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l'on ne paraissait
+occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les
+princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.
+
+Madame de Clèves, sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y
+verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari
+l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule
+présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes
+ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était
+trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si
+son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la
+vérité, mais elle n'était pas fâchée qu'il la connût. Ainsi elle demeura
+chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait; et, remplie
+de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s'y abandonner.
+Tout le monde était chez le roi. Monsieur de Clèves venait à de
+certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le
+même procédé qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls,
+il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne
+lui avait point reparlé de tout ce qui s'était passé; et elle n'avait
+pas eu la force, et n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette
+conversation.
+
+Monsieur de Nemours, qui s'était attendu à trouver quelques moments à
+parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir
+pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si
+considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il
+reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et
+d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si
+malheureux, qu'il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses
+peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de
+sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec monsieur de
+Savoie, sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse
+de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi, et lui
+envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la
+couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était
+mort; et comme on lui eut répondu que non:
+
+--Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne
+peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains.
+
+Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le
+duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère,
+le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mère.
+Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit
+à la reine sa belle-fille, que c'était à elle à passer la première; mais
+il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans
+ce compliment.
+
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE
+
+
+Le cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la
+reine mère; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses
+bonnes grâces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour
+la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte, autant qu'elle
+méritait d'être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie
+du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à
+la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté; de sorte
+que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de
+demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les
+cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui
+ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le
+faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble à la grande
+élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On
+donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au
+cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour;
+on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et
+le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois.
+Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même
+rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies
+des funérailles: lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non
+seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce
+que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui
+donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable,
+qui était appuyé des princes du sang.
+
+Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au
+Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui
+parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit
+devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le
+commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu'il aurait besoin
+de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de
+la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même
+des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui
+ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu.
+Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement;
+ses plaintes furent inutiles, on l'éloigna de la cour sous le prétexte
+de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir
+au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de
+faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses
+terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La
+reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame
+Élisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi
+il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la
+maison de Guise.
+
+Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas
+conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre par la
+grandeur de celui qu'on lui préférait; mais il regrettait moins cet
+emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'était une chose
+qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de
+l'en éloigner.
+
+Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le
+sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait
+toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de
+trouver bon qu'elle ne suivît point la cour, et qu'elle s'en allât à
+Coulommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne
+voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait
+à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le fît
+point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà
+résolue: quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il
+voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus
+longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimait.
+
+Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas
+suivre la cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la
+veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le
+pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son
+intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et
+madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles
+l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui
+ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves, quand on lui dit
+que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut
+qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop
+favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari,
+la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se
+présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand
+embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle
+souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur
+de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu'elle
+venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir
+recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce
+prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce
+qu'elle ne voulait pas qu'il la vît! Il s'en allait le lendemain; il
+n'avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis
+cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de
+croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses
+espérances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive
+douleur.
+
+Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait
+donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui
+avaient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avait fait
+une faute, et si elle eût osé ou qu'il eût encore été assez à temps,
+elle l'aurait fait rappeler.
+
+Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent
+chez la reine dauphine; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur
+demanda d'où elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez
+monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l'après-dînée
+avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laissé que monsieur de
+Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes, ne l'étaient
+pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu'il dût bien s'imaginer que monsieur
+de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme,
+néanmoins la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul et qu'il
+lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si
+nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur
+avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible
+de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi
+il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de
+Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait
+rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore: il sentit du
+soulagement en voyant qu'il n'y était plus, et il trouva de la douceur à
+penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce
+n'était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux:
+et quoiqu'il n'en doutât point, il cherchait à en douter; mais tant de
+choses l'en auraient persuadé, qu'il ne demeurait pas longtemps dans
+cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa
+femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes,
+il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle
+avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait
+point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'était tout
+ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de
+n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne
+l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves
+reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:
+
+--Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou
+l'avez-vous oublié?
+
+--Je ne l'ai point vu, en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et
+j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses.
+
+--Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de
+Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions
+pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre?
+Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous
+voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous
+vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous
+refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs
+de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour
+lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors
+l'indifférence.
+
+--Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous
+ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de
+ne l'avoir pas vu.
+
+--Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien
+fondés: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame,
+il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion,
+elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu
+me dire la vérité tout entière; vous m'en avez caché la plus grande
+partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué et
+vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je
+ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes
+ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un
+autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous
+les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'écria-t-il,
+que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que
+j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il fût possible.
+
+--Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort
+de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien;
+mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez
+justice?
+
+--N'en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes
+trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que
+celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je
+conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais
+éperdument et que j'étais votre mari? L'un des deux peut porter aux
+extrémités: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils
+point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et
+incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de
+vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous
+hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai
+honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de
+raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à
+Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine
+que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été
+sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet:
+vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me
+l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez
+rendu le plus malheureux homme du monde.
+
+Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit
+le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine
+d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si
+touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passée et de celle
+qu'elle aurait à l'avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur
+la vérité et que c'était en effet ses sentiments, cette lettre fit de
+l'impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint
+que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il
+avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de
+Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la
+passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié
+qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des
+impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'idée de monsieur de
+Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps; et cette idée revenait
+bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.
+
+Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son
+absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne
+s'était point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le
+rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus
+au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.
+
+Elle s'en alla à Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire
+porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux
+qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet.
+Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi
+étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et
+tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants.
+Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui
+avait donné envie à madame de Clèves d'avoir ces tableaux.
+
+Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit
+d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine
+qu'elles partageaient ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement
+l'une de l'autre; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs
+sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le
+vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves
+aimât monsieur de Nemours, ni qu'elle en fût aimée. La qualité de nièce
+du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues; et
+madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une
+passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son
+amant.
+
+Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à
+madame de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette
+princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière,
+et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses
+domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l'avait
+écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin.
+Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous
+le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame
+de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes
+les beautés qu'elle y trouva et surtout de l'agrément de ce pavillon.
+Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se
+trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait
+pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des
+passions violentes dans le coeur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point
+de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de
+Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le
+quittant, elle n'eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle
+partit pour aller à Chambord, où la cour était alors.
+
+Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on
+devait passer le reste de l'été dans le château de Chambord, qui était
+nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de
+Martigues; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui
+demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu'elle faisait à la
+campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez
+cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers
+admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement
+sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu'avait
+madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur
+de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait
+madame de Martigues, pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir
+madame de Clèves, sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à
+madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et monsieur de Clèves
+qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait
+parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les
+questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée; en
+sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il
+ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans
+l'esprit de monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer
+aux moyens de l'exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au
+roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.
+
+Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut
+de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans
+une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que
+monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès
+aurait ce voyage; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire,
+et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures,
+il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il
+connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il
+se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame
+de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours,
+de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et
+s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.
+
+Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en
+acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de
+Nemours jusqu'à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce
+prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y
+attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il
+passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait
+que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout
+ce qu'il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher,
+et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le
+vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait
+personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus
+aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore
+derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez
+difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout
+néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à
+démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le
+cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le
+long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion
+qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des
+fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de
+Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable
+beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue.
+Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que
+ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec
+une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de
+rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua
+que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit
+qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort
+extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée
+à sa soeur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de
+la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu'elle eut
+achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son
+visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau
+et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de
+Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se
+mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la
+passion seule peut donner.
+
+On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment.
+Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne
+qu'il adorait; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout
+occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle
+lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre
+amant.
+
+Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait
+immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui
+étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait
+attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le
+pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée
+de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la
+résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble
+n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire
+changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir
+plein de sévérité et de colère!
+
+Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de
+Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce
+qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans
+sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à
+qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne
+devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une
+juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient
+arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à
+prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé
+néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que
+lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec
+tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre,
+en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit
+qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où
+la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le
+reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle
+entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de
+trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se
+trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour
+donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut
+fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que
+c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de
+Nemours. Elle savait qu'il était à Chambord, elle ne trouvait nulle
+apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie
+plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le
+jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu'elle
+le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et
+la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva
+qu'il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre
+le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir
+d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et
+il était quasi jour quand elle revint au château.
+
+Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu'il avait vu de
+la lumière; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Clèves,
+quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'était
+sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il
+jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son
+cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de
+Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village, d'où il était
+parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour,
+afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves
+aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à
+être vue; quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie
+de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un
+mouvement si naturel de le fuir.
+
+La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors
+en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau
+qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s'éloigna le plus
+qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne; il
+s'abandonna aux transports de son amour, et son coeur en fut tellement
+pressé qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces
+larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles
+étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans
+l'amour.
+
+Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il
+en était amoureux; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours
+eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. «Car, enfin, elle m'aime, disait-il;
+elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les
+plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que
+j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si
+j'étais haï; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre; je
+la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même.
+Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire; mais je plais, on
+m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement
+dois-je attendre dans ma destinée? Quoi! je serai aimé de la plus
+aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent
+les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur
+d'être maltraité! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse,
+s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les
+connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez
+pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins
+avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon
+portrait; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir
+fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous
+est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement;
+vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon
+bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il
+possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je
+sois malheureux? Qu'elle était belle cette nuit! Comment ai-je pu
+résister à l'envie de me jeter à ses pieds? Si je l'avais fait, je
+l'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l'aurait rassurée;
+mais peut-être elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne
+dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a
+effrayée.»
+
+Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours; il
+attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le
+chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s'était
+déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il
+l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même
+jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n'avait pas voulu
+hasarder qu'il essayât encore de la voir; toutes les portes étaient
+fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait
+point de lumières; mais ce fut inutilement.
+
+Madame de Clèves s'étant doutée que monsieur de Nemours pourrait
+revenir, était demeurée dans sa chambre; elle avait appréhendé de
+n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se
+mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la
+conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.
+
+Quoique monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put
+se résoudre à sortir si tôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa
+la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du
+moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était
+levé devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être
+découvert l'obligea à s'en aller.
+
+Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves; et il
+alla chez madame de Mercoeur, qui était alors dans cette maison qu'elle
+avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée
+de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable
+pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il
+l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Clèves.
+Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours
+dit à sa soeur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en
+diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers,
+dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir
+trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.
+
+Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde
+le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre
+trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu
+la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de
+colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il
+avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son
+visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses
+indifférentes; et néanmoins, il trouva l'art d'y faire paraître tant
+d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de
+Clèves, qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle
+avait eue d'abord.
+
+Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une
+extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla
+comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si
+particulière, que madame de Mercoeur lui dit qu'il fallait qu'il y eût
+été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés.
+
+--Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de
+Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis
+peu.
+
+--Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit monsieur de
+Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien
+aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu.
+
+Madame de Mercoeur, qui regardait la beauté des jardins, n'avait point
+d'attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et
+baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:
+
+--Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous
+y avez été, c'est sans que je l'aie su.
+
+--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j'y ai été sans
+vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de
+ma vie.
+
+Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais
+elle n'y répondit point; elle songea à empêcher madame de Mercoeur
+d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y
+était, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que
+le temps se passa insensiblement, et madame de Mercoeur parla de s'en
+retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et
+sa soeur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle
+allait être exposée; elle se trouva dans le même embarras où elle
+s'était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que
+cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avait son
+mari ne contribua pas peu à la déterminer; et pour éviter que monsieur
+de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercoeur
+qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la forêt, et elle ordonna que
+son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours
+cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente
+qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il
+se trouvait mal; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne
+s'en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre
+mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans
+oser les suivre, et après ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus
+retourner avec sa soeur; ainsi, il revint à Paris, et en partit le
+lendemain.
+
+Le gentilhomme de monsieur de Clèves l'avait toujours observé: il revint
+aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord,
+il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son
+voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du
+malheur de toute sa vie.
+
+Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il
+n'avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque
+temps saisi d'affliction, la tête baissée sans pouvoir parler; enfin, il
+lui fit signe de la main de se retirer:
+
+--Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n'ai pas la
+force de l'écouter.
+
+--Je n'ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on
+puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a
+entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le
+jour d'après à Coulommiers avec madame de Mercoeur.
+
+--C'est assez, répliqua monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant
+encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand
+éclaircissement.
+
+Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son
+désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu
+d'hommes d'un aussi grand courage et d'un coeur aussi passionné que
+monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause
+l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme.
+
+Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La
+fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que
+dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à
+madame de Clèves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était
+encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si
+glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui
+parut même qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait;
+mais enfin, elle pensa que c'était peut-être un effet de sa maladie.
+
+D'abord qu'elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours
+ne put s'empêcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle était dans le
+même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez
+monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce
+fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et
+avait une douleur violente de l'état où elle le voyait. Monsieur de
+Nemours était désespéré qu'elle fût si affligée; il jugeait aisément
+combien cette affliction renouvelait l'amitié qu'elle avait pour
+monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion
+dangereuse à la passion qu'elle avait dans le coeur. Ce sentiment lui
+donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal
+de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que
+madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination,
+et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de
+plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui
+donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par
+la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait à perdre ses
+espérances.
+
+Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un
+des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse,
+il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura
+seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait
+beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant
+son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait
+résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre
+elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui
+paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois
+comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des
+sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en
+lui-même.
+
+--Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que
+vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites
+paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches,
+continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur;
+mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il
+qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me
+parler à Coulommiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer sur la
+passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait
+pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu'à être bien
+aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos
+dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement
+tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-être, ignoré
+toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai,
+ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et
+qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la
+vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la
+passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si
+cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en
+venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la
+passion que j'avais pour vous? Elle a été au-delà de ce que vous en
+avez vu, Madame; je vous en ai caché la plus grande partie, par la
+crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime,
+par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais
+votre coeur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu
+l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous
+regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion
+véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les
+personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la
+différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui,
+en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous
+séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous
+pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des
+crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus,
+et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux!
+
+Madame de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir
+des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les
+comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son
+inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de
+son aveuglement:
+
+--Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est inconnue. La
+vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que
+j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que
+vous eussiez été témoin.
+
+--Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant
+avec dédain, que je l'eusse été des nuits que vous avez passées avec
+monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je
+parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme?
+
+--Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez.
+Je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours.
+Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni
+écouté, et j'en ferais tous les serments...
+
+--N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves; de faux
+serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine.
+
+Madame de Clèves ne pouvait répondre; ses larmes et sa douleur lui
+ôtaient la parole; enfin, faisant un effort:
+
+--Regardez-moi du moins; écoutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que
+de mon intérêt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie.
+Écoutez-moi, pour l'amour de vous-même: il est impossible qu'avec tant
+de vérité, je ne vous persuade mon innocence.
+
+--Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader! s'écria-t-il; mais que
+me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Coulommiers
+avec sa soeur? Et n'avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec
+vous dans le jardin de la forêt?
+
+--Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier.
+Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques,
+et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur
+de Nemours vint à Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir
+d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avais accoutumé.
+
+Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce
+jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'était monsieur de
+Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade
+si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de
+Clèves fut presque convaincu de son innocence.
+
+--Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je
+me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me
+pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce
+me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne
+de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore
+avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que,
+s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que
+vous avez pour un autre.
+
+Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de
+Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il
+languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une
+constance admirable.
+
+Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit
+quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena
+dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisait. Ses belles-soeurs
+la ramenèrent à Paris, qu'elle n'était pas encore en état de sentir
+distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de
+l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle
+considéra qu'elle était la cause de sa mort, et que c'était par la
+passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en était cause,
+l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se
+peut représenter.
+
+Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que
+ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de
+Clèves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait
+désagréable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait
+avoir longtemps la même conduite.
+
+Un écuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de
+Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la
+perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers
+était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de
+ce discours; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de
+la vérité, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de
+madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait
+que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne
+fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom; et il suivit cette
+conduite, quelque pénible qu'elle lui parût.
+
+Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher néanmoins d'aller à sa
+porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la
+voyait, et qu'elle avait même défendu qu'on lui rendît compte de ceux
+qui l'iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient
+donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui.
+Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument
+privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens,
+quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui
+paraissait si insupportable.
+
+La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari
+mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle,
+ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce
+qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la
+passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son
+pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le
+regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait
+dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût
+fait s'il avait vécu.
+
+Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de
+Nemours était venu à Coulommiers; elle ne soupçonnait pas ce prince de
+l'avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu'il l'eût redit,
+tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu'elle avait eue
+pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il
+était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de
+la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle
+ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la
+perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre.
+
+Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente
+affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de
+langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin
+pendant le séjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout
+ce qui s'y passait; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre
+intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la
+divertir.
+
+Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous
+les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite.
+
+--Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont
+pris dans son coeur la place de la galanterie; mais il a bien moins de
+joie qu'il n'avait accoutumé d'en avoir, il paraît fort retiré du
+commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois
+même qu'il y est présentement.
+
+Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir.
+Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperçut point de
+son trouble.
+
+Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à
+l'état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait
+des ouvrages de soie d'une façon particulière; et elle y fut dans le
+dessein d'en faire faire de semblables. Après qu'on les lui eut
+montrés, elle vit la porte d'une chambre où elle crut qu'il y en avait
+encore; elle dit qu'on la lui ouvrît. Le maître répondit qu'il n'en
+avait pas la clef, et qu'elle était occupée par un homme qui y venait
+quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des
+jardins que l'on voyait de ses fenêtres.
+
+--C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a guère la
+mine d'être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient céans,
+je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le
+vois jamais travailler.
+
+Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que
+lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était
+quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien
+fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de
+Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un
+trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers
+les fenêtres pour voir où elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient
+tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans
+sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l'on lui avait
+dit que venait cet homme. La pensée que c'était monsieur de Nemours
+changea entièrement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus
+dans un certain triste repos qu'elle commençait à goûter, elle se sentit
+inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle
+sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle
+pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'était pas
+trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se
+promena assez longtemps.
+
+Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée,
+dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert
+de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle
+vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une
+rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours.
+Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent
+quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder
+qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place
+pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre
+allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir
+ceux qu'il saluait.
+
+S'il eût su ce qu'il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur
+ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et madame de Clèves le vit
+sortir par une porte de derrière où l'attendait son carrosse. Quel effet
+produisit cette vue d'un moment dans le coeur de madame de Clèves!
+Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle
+violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venait de sortir
+monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se
+présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde,
+l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'à sa
+douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour,
+dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la
+refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre
+de la rencontrer; enfin un homme digne d'être aimé par son seul
+attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle
+l'aurait aimé, quand il ne l'aurait pas aimée; mais de plus, un homme
+d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de
+vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient
+levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de
+Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui.
+
+Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la
+mort de monsieur de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché
+qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les
+amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement
+rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce même homme, qu'elle regardait
+comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son
+mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui
+avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu
+était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins
+de crime à épouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer
+pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si
+contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons
+qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce
+prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle
+était, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devait fuir sa vue
+comme une chose entièrement opposée à son devoir.
+
+Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu,
+n'entraînait pas son coeur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours
+avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et
+qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits
+qu'elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d'aller
+voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle; elle y
+alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se
+retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été
+reconnu. Il avait souvent désiré de l'être, depuis que sa passion lui
+avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves; et lorsqu'il
+n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin
+où elle l'avait trouvé.
+
+Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain, il résolut de
+tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. «Que veux-je attendre?
+disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est
+libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer. Pourquoi me réduire à la
+voir sans en être vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour
+m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu
+si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai
+dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop
+longtemps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a
+pour moi.»
+
+Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour
+la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa
+passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler, et de lui
+dire le dessein qu'il avait pour sa nièce.
+
+Le vidame était alors à Paris: tout le monde y était venu donner ordre à
+son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la
+reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui
+fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusqu'alors, à la
+réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas
+paraître instruit.
+
+Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura
+que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que
+madame de Clèves était veuve, qu'elle était la seule personne digne de
+lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler,
+et de savoir quelles étaient ses dispositions.
+
+Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours
+crut qu'elle en serait choquée parce qu'elle ne voyait encore personne.
+Ils trouvèrent qu'il fallait que monsieur le vidame la priât de venir
+chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par
+un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme
+ils l'avaient résolu: madame de Clèves vint; le vidame l'alla recevoir,
+et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement.
+Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût
+conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir: elle
+rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de
+choses différentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre à
+donner. Il dit à madame de Clèves qu'il la priait de faire les honneurs
+de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment.
+
+L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de
+Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première
+fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de
+Nemours rompant le silence:
+
+--Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de
+m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous
+m'avez toujours si cruellement ôtée?
+
+--Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où
+je suis, et à quoi il expose ma réputation.
+
+En prononçant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de
+Nemours, la retenant:
+
+--Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis
+ici, et aucun hasard n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi;
+si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même,
+et pour vous délivrer des extravagances où m'emporterait infailliblement
+une passion dont je ne suis plus le maître.
+
+Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait
+pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de
+douceur et de charmes:
+
+--Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me
+demandez? Vous vous repentirez, peut-être, de l'avoir obtenue, et je me
+repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une
+destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que
+celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la
+cherchiez ailleurs!
+
+--Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il
+d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je
+ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne
+la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera
+jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont
+inconnues? Et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs?
+
+--Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit
+madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous
+trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai
+point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi;
+peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue
+donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous
+pouvez souhaiter qu'il m'ait paru.
+
+--Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que
+vous n'en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s'il n'a
+fait aucune impression dans votre coeur?
+
+--Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle; mais je
+voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé.
+
+--Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser
+dire, répondit-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous
+dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai
+souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce
+que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez
+laissé voir.
+
+--Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie
+avoué quelque chose à monsieur de Clèves?
+
+--Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, pour me pardonner
+la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé
+de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu
+plus de hardiesse à vous parler.
+
+Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec
+monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé.
+
+--Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où
+vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez
+madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous
+l'aviez confiée.
+
+Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était
+arrivée.
+
+--Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai
+pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez
+appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma
+vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient
+inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu
+d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore
+le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de
+honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans
+crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes
+sentiments.
+
+--Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses
+genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport?
+
+--Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne
+saviez déjà que trop.
+
+--Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet
+du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez
+bien que je le sache!
+
+--Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et
+que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne
+vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous.
+Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles
+austères que mon devoir m'impose.
+
+--Vous n'y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours; il n'y a
+plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté; et si j'osais, je
+vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir
+vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi.
+
+--Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et
+moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous
+sont inconnues.
+
+--Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont
+point de véritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clèves m'a
+cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez
+approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans
+votre aveu.
+
+--Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais
+soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop
+douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable
+que vous êtes cause de la mort de monsieur de Clèves; les soupçons que
+lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si
+vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais
+faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même
+malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à
+l'égard du monde; mais au mien il n'y a aucune différence, puisque je
+sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi.
+
+--Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir
+opposez-vous à mon bonheur? Quoi! Madame, une pensée vaine et sans
+fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez
+pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous;
+ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du
+monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable
+maîtresse; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa
+conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme? Car enfin,
+Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se
+soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous. Tous ceux qui
+épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant,
+et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles
+ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne
+trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisagé, dis-je, une si
+grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles?
+Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes,
+ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué: vous vous êtes trompée, et
+je me suis flatté.
+
+--Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les raisons de mon
+devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction
+dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs
+à m'attacher à vous.
+
+--Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir
+que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'après tout ce que
+vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si
+cruelle raison.
+
+--Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que
+j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre.
+
+--Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte
+trop, après ce que vous venez de me dire?
+
+--Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà
+commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et
+toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première
+conversation, mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre.
+
+«Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous
+cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils
+sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la
+liberté de vous les faire paraître; néanmoins je ne saurais vous avouer,
+sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le
+suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des
+raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à
+m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et
+que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas
+sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions
+ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans
+ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et
+puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont
+je ferais toute ma félicité? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique
+homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma
+destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être
+aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas
+trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre:
+je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez
+assez trouvé pour vous animer à vaincre; et mes actions involontaires,
+ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez
+d'espérance pour ne vous pas rebuter.
+
+--Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le
+silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me
+faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma
+faveur.
+
+--J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais
+elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que
+vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes
+les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez
+déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus
+votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour
+moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée
+de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour
+vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si
+cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de
+Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré
+une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.
+
+«Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher.
+Il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me ferait croire
+qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais
+toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet
+état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la
+souffrance; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des
+reproches à un amant; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui
+reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer à
+cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir
+toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de
+vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence
+de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle, de
+passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans
+l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir
+jamais.
+
+--Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria monsieur de Nemours.
+Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore,
+et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que
+vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous
+aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point
+d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et
+j'espère que vous les suivrez malgré vous.
+
+--Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que
+j'entreprends, répliqua madame de Clèves; je me défie de mes forces au
+milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur
+de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon
+repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles
+de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne
+vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter
+l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me
+priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous
+conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune
+occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout
+ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance
+interdit tout commerce entre nous.
+
+Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les
+divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses
+paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont
+un coeur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas
+insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les
+larmes:
+
+--Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la
+mort de monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis
+que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être
+engagée? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si
+invincible?
+
+--Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous
+seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que
+la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
+
+--Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui
+ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra
+faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet
+funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes.
+Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui
+n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les
+sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront
+également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une
+conversation qui me fait honte: rendez-en compte à monsieur le vidame;
+j'y consens, et je vous en prie.
+
+Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la
+retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche.
+Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son
+carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui
+était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration,
+enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de
+crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le
+vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa
+conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans être
+amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le
+mérite de madame de Clèves, que monsieur de Nemours en avait lui-même.
+Ils examinèrent ce que ce prince devait espérer de sa destinée; et,
+quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec
+monsieur le vidame qu'il était impossible que madame de Clèves demeurât
+dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il
+fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de
+l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne
+prît engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par
+la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vivant de son mari.
+
+Monsieur de Nemours se détermina à suivre le roi. C'était un voyage dont
+il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans
+tenter même de revoir madame de Clèves du lieu où il l'avait vue
+quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il
+point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de
+vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit était passée devant
+que monsieur de Nemours songeât à le laisser en repos.
+
+Madame de Clèves n'était pas en état d'en trouver: ce lui était une
+chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'était
+imposée, d'avoir souffert, pour la première fois de sa vie, qu'on lui
+dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle
+aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle
+avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses
+sentiments étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore
+les raisons de son devoir qui s'opposaient à son bonheur; elle sentit de
+la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si
+bien montrées à monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui
+fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle
+ne lui avait pas fait la même impression que venait de faire la
+conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments où
+elle avait de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en
+l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal
+fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de
+l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments,
+des choses tout opposées, qui l'emportaient rapidement à la résolution
+de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais
+c'était une résolution bien violente à établir dans un coeur aussi
+touché que le sien, et aussi nouvellement abandonné aux charmes de
+l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était
+point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des
+résolutions; la bienséance lui donnait un temps considérable à se
+déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce
+avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince
+avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire
+changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait imposée à monsieur
+de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état
+où elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile
+à exécuter; mais qu'elle espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si
+bien voir à quel point elle était touchée de l'opinion que monsieur de
+Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée
+qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame
+craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression.
+
+Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de
+sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit
+donner à un homme qui est aimé.
+
+Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. Monsieur le
+vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monsieur de Nemours,
+pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit
+bientôt la première, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa
+main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles
+qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidents qui peuvent
+arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les
+siennes, s'il continuait à lui parler de monsieur de Nemours; et elle
+lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer.
+
+La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette
+absence, madame de Clèves demeura à elle-même, et, à mesure qu'elle
+était éloignée de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait
+faire souvenir, elle rappelait la mémoire de monsieur de Clèves, qu'elle
+se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne
+point épouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son
+devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce
+prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un
+mariage, lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter; mais
+elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de
+résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et
+dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait
+ni la vertu, ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et
+l'éloignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en
+avait besoin, non seulement pour soutenir la résolution de ne se pas
+engager, mais même pour se défendre de voir monsieur de Nemours; et
+elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps
+que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes
+terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus
+propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour
+revînt; et, en partant, elle écrivit à monsieur le vidame, pour le
+conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui
+écrire.
+
+Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l'aurait
+été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de
+la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible, et surtout
+dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir
+touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que
+s'affliger, mais son affliction augmenta considérablement. Madame de
+Clèves, dont l'esprit avait été si agité, tomba dans une maladie
+violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la
+cour. Monsieur de Nemours était inconsolable; sa douleur allait au
+désespoir et à l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à
+l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi
+à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses
+nouvelles. La parenté et l'amitié de monsieur le vidame fut un prétexte
+à y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle était hors de cet
+extrême péril où elle avait été; mais elle demeura dans une maladie de
+langueur, qui ne laissait guère d'espérance de sa vie.
+
+Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de
+Clèves les choses de cette vie de cet oeil si différent dont on les voit
+dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyait si proche,
+l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie
+lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva
+néanmoins que monsieur de Nemours n'était pas effacé de son coeur, mais
+elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les
+raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un
+assez grand combat en elle-même. Enfin, elle surmonta les restes de
+cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui
+avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de
+monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima
+fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui
+parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus
+grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement
+affaiblie, lui aida à conserver ses sentiments; mais comme elle
+connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus
+sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir
+dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le
+prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire
+paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour.
+
+A la première nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids
+de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment,
+qu'il n'avait plus rien à espérer; la perte de ses espérances ne
+l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de
+Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l'y fit
+aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point
+qu'elle eût pris de résolution. Il jugea néanmoins qu'elle ne
+reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-même, sur le
+prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise
+d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite
+qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait
+de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le
+voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devait
+conserver; qu'elle voulait bien qu'il sût, qu'ayant trouvé que son
+devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui,
+les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu'elle y
+avait renoncé pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de
+l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le désir de le
+voir dans les mêmes dispositions où elle était.
+
+Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui
+lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin
+de faire en sorte qu'il la vît; mais cette personne lui dit que madame
+de Clèves lui avait non seulement défendu de lui aller redire aucune
+chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation.
+Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le
+pouvait être un homme qui perdait toutes sortes d'espérances de revoir
+jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus
+naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se
+rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de
+la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées,
+le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion.
+Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle
+pût jamais revenir. Elle passait une partie de l'année dans cette maison
+religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des
+occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et
+sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by
+Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES ***
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ License. You must require such a user to return or
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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diff --git a/18797-h.zip b/18797-h.zip
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--- /dev/null
+++ b/18797-h.zip
Binary files differ
diff --git a/18797-h/18797-h.htm b/18797-h/18797-h.htm
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@@ -0,0 +1,6098 @@
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+
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+
+The Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by
+Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La princesse de Clèves
+
+Author: Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+Release Date: July 9, 2006 [EBook #18797]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
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+</pre>
+
+
+
+<h1>La Princesse de Cl&egrave;ves</h1>
+
+<h1>Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette</h1>
+
+<h3>A PARIS</h3>
+
+<h3>Chez Claude BARBIN, au Palais sur le second Perron de la Sainte Chapelle.</h3>
+
+<h3>M. DC. LXXXIX.</h3>
+
+<h2>AVEC PRIVILEGE DU ROI</h2>
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIERE PARTIE</b></a><br />
+<a href="#SECONDE_PARTIE"><b>SECONDE PARTIE</b></a><br />
+<a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIEME PARTIE</b></a><br />
+<a href="#QUATRIEME_PARTIE"><b>QUATRIEME PARTIE</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LE LIBRAIRE AU LECTEUR.</h2>
+
+<p>Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en
+a faites, l'Auteur n'a p&ucirc; se resoudre &agrave; se d&eacute;clarer, il a craint que son
+nom ne diminu&acirc;t le succ&egrave;s de son Livre. Il sait par exp&eacute;rience, que l'on
+condamne quelquefois les Ouvrages sur la m&eacute;diocre opinion qu'on a de
+l'Auteur, et il sait aussi que la r&eacute;putation de l'Auteur donne souvent
+du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurit&eacute; o&ugrave; il est, pour
+laisser les jugements plus libres &amp; plus &eacute;quitables, &amp; il se montrera
+n&eacute;anmoins si cette Histoire est aussi agr&eacute;able au Public que je
+l'esp&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a><a href="#table">PREMIERE PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant
+d'&eacute;clat que dans les derni&egrave;res ann&eacute;es du r&egrave;gne de Henri second. Ce
+prince &eacute;tait galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour
+Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, e&ucirc;t commenc&eacute; il y avait plus
+de vingt ans, elle n'en &eacute;tait pas moins violente, et il n'en donnait pas
+des t&eacute;moignages moins &eacute;clatants.</p>
+
+<p>Comme il r&eacute;ussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il
+en faisait une de ses plus grandes occupations. C'&eacute;taient tous les jours
+des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues,
+ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame
+de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-m&ecirc;me avec
+tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa
+petite-fille, qui &eacute;tait alors &agrave; marier. La pr&eacute;sence de la reine
+autorisait la sienne. Cette princesse &eacute;tait belle, quoiqu'elle e&ucirc;t pass&eacute;
+la premi&egrave;re jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les
+plaisirs. Le roi l'avait &eacute;pous&eacute;e lorsqu'il &eacute;tait encore duc d'Orl&eacute;ans,
+et qu'il avait pour a&icirc;n&eacute; le dauphin, qui mourut &agrave; Tournon, prince que sa
+naissance et ses grandes qualit&eacute;s destinaient &agrave; remplir dignement la
+place du roi Fran&ccedil;ois premier, son p&egrave;re.</p>
+
+<p>L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur &agrave;
+r&eacute;gner; il semblait qu'elle souffr&icirc;t sans peine l'attachement du roi
+pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en t&eacute;moignait aucune
+jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il &eacute;tait
+difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait
+d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le
+roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, m&ecirc;me de celles dont il
+n'&eacute;tait pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine &agrave;
+l'heure du cercle, o&ugrave; tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux
+fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais
+cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien
+faits; et il semblait que la nature e&ucirc;t pris plaisir &agrave; placer ce qu'elle
+donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus
+grands princes. Madame &Eacute;lisabeth de France, qui fut depuis reine
+d'Espagne, commen&ccedil;ait &agrave; faire para&icirc;tre un esprit surprenant et cette
+incomparable beaut&eacute; qui lui a &eacute;t&eacute; si funeste. Marie Stuart, reine
+d'&Eacute;cosse, qui venait d'&eacute;pouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la
+reine Dauphine, &eacute;tait une personne parfaite pour l'esprit et pour le
+corps: elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e &agrave; la cour de France, elle en avait pris
+toute la politesse, et elle &eacute;tait n&eacute;e avec tant de dispositions pour
+toutes les belles choses, que, malgr&eacute; sa grande jeunesse, elle les
+aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-m&egrave;re,
+et Madame, s&oelig;ur du roi, aimaient aussi les vers, la com&eacute;die et la
+musique. Le go&ucirc;t que le roi Fran&ccedil;ois premier avait eu pour la po&eacute;sie et
+pour les lettres r&eacute;gnait encore en France; et le roi son fils aimant les
+exercices du corps, tous les plaisirs &eacute;taient &agrave; la cour. Mais ce qui
+rendait cette cour belle et majestueuse &eacute;tait le nombre infini de
+princes et de grands seigneurs d'un m&eacute;rite extraordinaire. Ceux que je
+vais nommer &eacute;taient, en des mani&egrave;res diff&eacute;rentes, l'ornement et
+l'admiration de leur si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur
+de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait
+dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une &eacute;mulation qui l'avait
+port&eacute; plusieurs fois &agrave; quitter sa place de g&eacute;n&eacute;ral, pour aller combattre
+aupr&egrave;s de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus p&eacute;rilleux.
+Il est vrai aussi que ce duc avait donn&eacute; des marques d'une valeur si
+admirable et avait eu de si heureux succ&egrave;s, qu'il n'y avait point de
+grand capitaine qui ne d&ucirc;t le regarder avec envie. Sa valeur &eacute;tait
+soutenue de toutes les autres grandes qualit&eacute;s: il avait un esprit vaste
+et profond, une &acirc;me noble et &eacute;lev&eacute;e, et une &eacute;gale capacit&eacute; pour la
+guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son fr&egrave;re, &eacute;tait
+n&eacute; avec une ambition d&eacute;mesur&eacute;e, avec un esprit vif et une &eacute;loquence
+admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait
+pour se rendre consid&eacute;rable en d&eacute;fendant la religion catholique qui
+commen&ccedil;ait d'&ecirc;tre attaqu&eacute;e. Le chevalier de Guise, que l'on appela
+depuis le grand prieur, &eacute;tait un prince aim&eacute; de tout le monde, bien
+fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur c&eacute;l&egrave;bre par toute
+l'Europe. Le prince de Cond&eacute;, dans un petit corps peu favoris&eacute; de la
+nature, avait une &acirc;me grande et hautaine, et un esprit qui le rendait
+aimable aux yeux m&ecirc;me des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la
+vie &eacute;tait glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait
+eus, quoique dans un &acirc;ge un peu avanc&eacute;, faisait les d&eacute;lices de la cour.
+Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait
+le prince de Cl&egrave;ves, &eacute;tait digne de soutenir la gloire de son nom; il
+&eacute;tait brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve
+gu&egrave;re avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette
+ancienne maison de Vend&ocirc;me, dont les princes du sang n'ont point
+d&eacute;daign&eacute; de porter le nom, &eacute;tait &eacute;galement distingu&eacute; dans la guerre et
+dans la galanterie. Il &eacute;tait beau, de bonne mine, vaillant, hardi,
+lib&eacute;ral; toutes ces bonnes qualit&eacute;s &eacute;taient vives et &eacute;clatantes; enfin,
+il &eacute;tait seul digne d'&ecirc;tre compar&eacute; au duc de Nemours, si quelqu'un lui
+e&ucirc;t pu &ecirc;tre comparable. Mais ce prince &eacute;tait un chef-d'&oelig;uvre de la
+nature; ce qu'il avait de moins admirable &eacute;tait d'&ecirc;tre l'homme du monde
+le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres
+&eacute;tait une valeur incomparable, et un agr&eacute;ment dans son esprit, dans son
+visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'&agrave; lui seul; il
+avait un enjouement qui plaisait &eacute;galement aux hommes et aux femmes, une
+adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une mani&egrave;re de
+s'habiller qui &eacute;tait toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir &ecirc;tre
+imit&eacute;e, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne
+pouvait regarder que lui dans tous les lieux o&ugrave; il paraissait. Il n'y
+avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; flatt&eacute;e de le
+voir attach&eacute; &agrave; elle; peu de celles &agrave; qui il s'&eacute;tait attach&eacute; se pouvaient
+vanter de lui avoir r&eacute;sist&eacute;, et m&ecirc;me plusieurs &agrave; qui il n'avait point
+t&eacute;moign&eacute; de passion n'avaient pas laiss&eacute; d'en avoir pour lui. Il avait
+tant de douceur et tant de disposition &agrave; la galanterie, qu'il ne pouvait
+refuser quelques soins &agrave; celles qui t&acirc;chaient de lui plaire: ainsi il
+avait plusieurs ma&icirc;tresses, mais il &eacute;tait difficile de deviner celle
+qu'il aimait v&eacute;ritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la
+beaut&eacute; de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire &agrave;
+tout le monde, et l'estime particuli&egrave;re qu'elle t&eacute;moignait &agrave; ce prince,
+avaient souvent donn&eacute; lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'&agrave; elle.
+Messieurs de Guise, dont elle &eacute;tait ni&egrave;ce, avaient beaucoup augment&eacute;
+leur cr&eacute;dit et leur consid&eacute;ration par son mariage; leur ambition les
+faisait aspirer &agrave; s'&eacute;galer aux princes du sang, et &agrave; partager le pouvoir
+du conn&eacute;table de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus
+grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise
+et le mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute; comme ses favoris. Mais ceux que la faveur
+ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir
+qu'en se soumettant &agrave; la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'e&ucirc;t
+plus de jeunesse ni de beaut&eacute;, elle le gouvernait avec un empire si
+absolu, que l'on peut dire qu'elle &eacute;tait ma&icirc;tresse de sa personne et de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Le roi avait toujours aim&eacute; le conn&eacute;table, et sit&ocirc;t qu'il avait commenc&eacute;
+&agrave; r&eacute;gner, il l'avait rappel&eacute; de l'exil o&ugrave; le roi Fran&ccedil;ois premier
+l'avait envoy&eacute;. La cour &eacute;tait partag&eacute;e entre messieurs de Guise et le
+conn&eacute;table, qui &eacute;tait soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti
+avait toujours song&eacute; &agrave; gagner la duchesse de Valentinois. Le duc
+d'Aumale, fr&egrave;re du duc de Guise, avait &eacute;pous&eacute; une de ses filles; le
+conn&eacute;table aspirait &agrave; la m&ecirc;me alliance. Il ne se contentait pas d'avoir
+mari&eacute; son fils a&icirc;n&eacute; avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de
+Pi&eacute;mont, qui se fit religieuse aussit&ocirc;t qu'elle fut accouch&eacute;e. Ce
+mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de
+Montmorency avait faites &agrave; mademoiselle de Piennes, une des filles
+d'honneur de la reine; et bien que le roi les e&ucirc;t surmont&eacute;s avec une
+patience et une bont&eacute; extr&ecirc;me, ce conn&eacute;table ne se trouvait pas encore
+assez appuy&eacute;, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la
+s&eacute;parait de messieurs de Guise, dont la grandeur commen&ccedil;ait &agrave; donner de
+l'inqui&eacute;tude &agrave; cette duchesse. Elle avait retard&eacute;, autant qu'elle avait
+pu, le mariage du dauphin avec la reine d'&Eacute;cosse: la beaut&eacute; et l'esprit
+capable et avanc&eacute; de cette jeune reine, et l'&eacute;l&eacute;vation que ce mariage
+donnait &agrave; messieurs de Guise, lui &eacute;taient insupportables. Elle ha&iuml;ssait
+particuli&egrave;rement le cardinal de Lorraine; il lui avait parl&eacute; avec
+aigreur, et m&ecirc;me avec m&eacute;pris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons
+avec la reine; de sorte que le conn&eacute;table la trouva dispos&eacute;e &agrave; s'unir
+avec lui, et &agrave; entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle
+de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils,
+qui succ&eacute;da depuis &agrave; sa charge sous le r&egrave;gne de Charles IX. Le
+conn&eacute;table ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur
+d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouv&eacute; dans l'esprit de
+monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent
+cach&eacute;es, les difficult&eacute;s n'en furent gu&egrave;re moindres. Monsieur d'Anville
+&eacute;tait &eacute;perdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu
+d'esp&eacute;rance qu'il e&ucirc;t dans cette passion, il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave;
+prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le mar&eacute;chal de
+Saint-Andr&eacute; &eacute;tait le seul dans la cour qui n'e&ucirc;t point pris de parti. Il
+&eacute;tait un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'&agrave; sa personne: le roi
+l'avait aim&eacute; d&egrave;s le temps qu'il &eacute;tait dauphin; et depuis, il l'avait
+fait mar&eacute;chal de France, dans un &acirc;ge o&ugrave; l'on n'a pas encore accoutum&eacute; de
+pr&eacute;tendre aux moindres dignit&eacute;s. Sa faveur lui donnait un &eacute;clat qu'il
+soutenait par son m&eacute;rite et par l'agr&eacute;ment de sa personne, par une
+grande d&eacute;licatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus
+grande magnificence qu'on e&ucirc;t jamais vue en un particulier. La
+lib&eacute;ralit&eacute; du roi fournissait &agrave; cette d&eacute;pense; ce prince allait jusqu'&agrave;
+la prodigalit&eacute; pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes
+qualit&eacute;s, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre
+et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succ&egrave;s et si on en excepte
+la bataille de Saint-Quentin, son r&egrave;gne n'avait &eacute;t&eacute; qu'une suite de
+victoires. Il avait gagn&eacute; en personne la bataille de Renty; le Pi&eacute;mont
+avait &eacute;t&eacute; conquis; les Anglais avaient &eacute;t&eacute; chass&eacute;s de France, et
+l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville
+de Metz, qu'il avait assi&eacute;g&eacute;e inutilement avec toutes les forces de
+l'Empire et de l'Espagne. N&eacute;anmoins, comme le malheur de Saint-Quentin
+avait diminu&eacute; l'esp&eacute;rance de nos conqu&ecirc;tes, et que, depuis, la fortune
+avait sembl&eacute; se partager entre les deux rois, ils se trouv&egrave;rent
+insensiblement dispos&eacute;s &agrave; la paix.</p>
+
+<p>La duchesse douairi&egrave;re de Lorraine avait commenc&eacute; &agrave; en faire des
+propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait
+toujours eu depuis quelque n&eacute;gociation secr&egrave;te. Enfin, Cercamp, dans le
+pays d'Artois, fut choisi pour le lieu o&ugrave; l'on devait s'assembler. Le
+cardinal de Lorraine, le conn&eacute;table de Montmorency et le mar&eacute;chal de
+Saint-Andr&eacute; s'y trouv&egrave;rent pour le roi; le duc d'Albe et le prince
+d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent
+les m&eacute;diateurs. Les principaux articles &eacute;taient le mariage de madame
+&Eacute;lisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de
+Madame s&oelig;ur du roi, avec monsieur de Savoie.</p>
+
+<p>Le roi demeura cependant sur la fronti&egrave;re, et il y re&ccedil;ut la nouvelle de
+la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan &agrave;
+&Eacute;lisabeth, pour la complimenter sur son av&egrave;nement &agrave; la couronne; elle le
+re&ccedil;ut avec joie. Ses droits &eacute;taient si mal &eacute;tablis, qu'il lui &eacute;tait
+avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite
+des int&eacute;r&ecirc;ts de la cour de France, et du m&eacute;rite de ceux qui la
+composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la r&eacute;putation du
+duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant
+d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il
+rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que
+monsieur de Nemours ne p&ucirc;t pr&eacute;tendre aupr&egrave;s de cette princesse, et qu'il
+ne doutait point qu'elle ne f&ucirc;t capable de l'&eacute;pouser. Le roi en parla &agrave;
+ce prince d&egrave;s le soir m&ecirc;me; il lui fit conter par monsieur de Randan
+toutes ses conversations avec &Eacute;lisabeth, et lui conseilla de tenter
+cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui
+parlait pas s&eacute;rieusement; mais comme il vit le contraire:</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise
+chim&eacute;rique, par le conseil et pour le service de Votre Majest&eacute;, je la
+supplie de me garder le secret, jusqu'&agrave; ce que le succ&egrave;s me justifie
+vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire para&icirc;tre rempli d'une
+assez grande vanit&eacute;, pour pr&eacute;tendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu,
+me veuille &eacute;pouser par amour.</p>
+
+<p>Le roi lui promit de ne parler qu'au conn&eacute;table de ce dessein, et il
+jugea m&ecirc;me le secret n&eacute;cessaire pour le succ&egrave;s. Monsieur de Randan
+conseillait &agrave; monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple
+pr&eacute;texte de voyager; mais ce prince ne put s'y r&eacute;soudre. Il envoya
+Lignerolles qui &eacute;tait un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les
+sentiments de la reine, et pour t&acirc;cher de commencer quelque liaison. En
+attendant l'&eacute;v&eacute;nement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui
+&eacute;tait alors &agrave; Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie
+d'Angleterre apporta de grands obstacles &agrave; la paix; l'assembl&eacute;e se
+rompit &agrave; la fin de novembre, et le roi revint &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il parut alors une beaut&eacute; &agrave; la cour, qui attira les yeux de tout le
+monde, et l'on doit croire que c'&eacute;tait une beaut&eacute; parfaite, puisqu'elle
+donna de l'admiration dans un lieu o&ugrave; l'on &eacute;tait si accoutum&eacute; &agrave; voir de
+belles personnes. Elle &eacute;tait de la m&ecirc;me maison que le vidame de
+Chartres, et une des plus grandes h&eacute;riti&egrave;res de France. Son p&egrave;re &eacute;tait
+mort jeune, et l'avait laiss&eacute;e sous la conduite de madame de Chartres,
+sa femme, dont le bien, la vertu et le m&eacute;rite &eacute;taient extraordinaires.
+Apr&egrave;s avoir perdu son mari, elle avait pass&eacute; plusieurs ann&eacute;es sans
+revenir &agrave; la cour. Pendant cette absence, elle avait donn&eacute; ses soins &agrave;
+l'&eacute;ducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement &agrave; cultiver
+son esprit et sa beaut&eacute;; elle songea aussi &agrave; lui donner de la vertu et &agrave;
+la lui rendre aimable. La plupart des m&egrave;res s'imaginent qu'il suffit de
+ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en
+&eacute;loigner. Madame de Chartres avait une opinion oppos&eacute;e; elle faisait
+souvent &agrave; sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il
+a d'agr&eacute;able pour la persuader plus ais&eacute;ment sur ce qu'elle lui en
+apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sinc&eacute;rit&eacute; des hommes,
+leurs tromperies et leur infid&eacute;lit&eacute;, les malheurs domestiques o&ugrave;
+plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+quelle tranquillit&eacute; suivait la vie d'une honn&ecirc;te femme, et combien la
+vertu donnait d'&eacute;clat et d'&eacute;l&eacute;vation &agrave; une personne qui avait de la
+beaut&eacute; et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il
+&eacute;tait difficile de conserver cette vertu, que par une extr&ecirc;me d&eacute;fiance
+de soi-m&ecirc;me, et par un grand soin de s'attacher &agrave; ce qui seul peut faire
+le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en &ecirc;tre aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette h&eacute;riti&egrave;re &eacute;tait alors un des grands partis qu'il y e&ucirc;t en France;
+et quoiqu'elle f&ucirc;t dans une extr&ecirc;me jeunesse, l'on avait d&eacute;j&agrave; propos&eacute;
+plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui &eacute;tait extr&ecirc;mement glorieuse,
+ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizi&egrave;me
+ann&eacute;e, elle voulut la mener &agrave; la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame
+alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beaut&eacute; de
+mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur
+de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un &eacute;clat que l'on n'a
+jamais vu qu'&agrave; elle; tous ses traits &eacute;taient r&eacute;guliers, et son visage et
+sa personne &eacute;taient pleins de gr&acirc;ce et de charmes.</p>
+
+<p>Le lendemain qu'elle fut arriv&eacute;e, elle alla pour assortir des pierreries
+chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme &eacute;tait
+venu de Florence avec la reine, et s'&eacute;tait tellement enrichi dans son
+trafic, que sa maison paraissait plut&ocirc;t celle d'un grand seigneur que
+d'un marchand. Comme elle y &eacute;tait, le prince de Cl&egrave;ves y arriva. Il fut
+tellement surpris de sa beaut&eacute;, qu'il ne put cacher sa surprise; et
+mademoiselle de Chartres ne put s'emp&ecirc;cher de rougir en voyant
+l'&eacute;tonnement qu'elle lui avait donn&eacute;. Elle se remit n&eacute;anmoins, sans
+t&eacute;moigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la
+civilit&eacute; lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur
+de Cl&egrave;ves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui
+&eacute;tait cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien
+par son air, et par tout ce qui &eacute;tait &agrave; sa suite, qu'elle devait &ecirc;tre
+d'une grande qualit&eacute;. Sa jeunesse lui faisait croire que c'&eacute;tait une
+fille; mais ne lui voyant point de m&egrave;re, et l'Italien qui ne la
+connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la
+regardait toujours avec &eacute;tonnement. Il s'aper&ccedil;ut que ses regards
+l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient
+toujours avec plaisir l'effet de leur beaut&eacute;; il lui parut m&ecirc;me qu'il
+&eacute;tait cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet
+elle sortit assez promptement. Monsieur de Cl&egrave;ves se consola de la
+perdre de vue, dans l'esp&eacute;rance de savoir qui elle &eacute;tait; mais il fut
+bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si
+touch&eacute; de sa beaut&eacute;, et de l'air modeste qu'il avait remarqu&eacute; dans ses
+actions, qu'on peut dire qu'il con&ccedil;ut pour elle d&egrave;s ce moment une
+passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame,
+s&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>Cette princesse &eacute;tait dans une grande consid&eacute;ration, par le cr&eacute;dit
+qu'elle avait sur le roi, son fr&egrave;re; et ce cr&eacute;dit &eacute;tait si grand, que le
+roi, en faisant la paix, consentait &agrave; rendre le Pi&eacute;mont, pour lui faire
+&eacute;pouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle e&ucirc;t d&eacute;sir&eacute; toute sa vie de se
+marier, elle n'avait jamais voulu &eacute;pouser qu'un souverain, et elle avait
+refus&eacute; pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il &eacute;tait duc de
+Vend&ocirc;me, et avait toujours souhait&eacute; monsieur de Savoie; elle avait
+conserv&eacute; de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu &agrave; Nice, &agrave;
+l'entrevue du roi Fran&ccedil;ois premier et du pape Paul troisi&egrave;me. Comme elle
+avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles
+choses, elle attirait tous les honn&ecirc;tes gens, et il y avait de certaines
+heures o&ugrave; toute la cour &eacute;tait chez elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves y vint &agrave; son ordinaire; il &eacute;tait si rempli de
+l'esprit et de la beaut&eacute; de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait
+parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se
+lasser de donner des louanges &agrave; cette personne qu'il avait vue, qu'il ne
+connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne
+comme celle qu'il d&eacute;peignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle
+serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui &eacute;tait sa dame
+d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation,
+s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'&eacute;tait sans
+doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Cl&egrave;ves avait vue. Madame
+se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le
+lendemain, elle lui ferait voir cette beaut&eacute; dont il &eacute;tait si touch&eacute;.
+Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut re&ccedil;ue
+des reines avec tous les agr&eacute;ments qu'on peut s'imaginer, et avec une
+telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que
+des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne
+semblait pas qu'elle les entend&icirc;t, ou du moins qu'elle en f&ucirc;t touch&eacute;e.
+Elle alla ensuite chez Madame, s&oelig;ur du roi. Cette princesse, apr&egrave;s
+avoir lou&eacute; sa beaut&eacute;, lui conta l'&eacute;tonnement qu'elle avait donn&eacute; &agrave;
+monsieur de Cl&egrave;ves. Ce prince entra un moment apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en
+vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette
+beaut&eacute; que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris
+l'admiration que vous aviez d&eacute;j&agrave; pour elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il
+avait trouv&eacute;e si aimable &eacute;tait d'une qualit&eacute; proportionn&eacute;e &agrave; sa beaut&eacute;;
+il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait &eacute;t&eacute; le
+premier &agrave; l'admirer, et que, sans la conna&icirc;tre, il avait eu pour elle
+tous les sentiments de respect et d'estime qui lui &eacute;taient dus.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise et lui, qui &eacute;taient amis, sortirent ensemble de
+chez Madame. Ils lou&egrave;rent d'abord mademoiselle de Chartres sans se
+contraindre. Ils trouv&egrave;rent enfin qu'ils la louaient trop, et ils
+cess&egrave;rent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils
+furent contraints d'en parler les jours suivants, partout o&ugrave; ils se
+rencontr&egrave;rent. Cette nouvelle beaut&eacute; fut longtemps le sujet de toutes
+les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour
+elle une consid&eacute;ration extraordinaire; la reine dauphine en fit une de
+ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle.
+Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour &ecirc;tre de tous leurs
+divertissements. Enfin, elle &eacute;tait aim&eacute;e et admir&eacute;e de toute la cour,
+except&eacute; de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beaut&eacute; lui
+donn&acirc;t de l'ombrage: une trop longue exp&eacute;rience lui avait appris qu'elle
+n'avait rien &agrave; craindre aupr&egrave;s du roi; mais elle avait tant de haine
+pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhait&eacute; d'attacher &agrave; elle par
+le mariage d'une de ses filles, et qui s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; la reine,
+qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son
+nom, et pour qui il faisait para&icirc;tre une grande amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince de Cl&egrave;ves devint passionn&eacute;ment amoureux de mademoiselle de
+Chartres, et souhaitait ardemment de l'&eacute;pouser; mais il craignait que
+l'orgueil de madame de Chartres ne f&ucirc;t bless&eacute; de donner sa fille &agrave; un
+homme qui n'&eacute;tait pas l'a&icirc;n&eacute; de sa maison. Cependant cette maison &eacute;tait
+si grande, et le comte d'Eu, qui en &eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;, venait d'&eacute;pouser une
+personne si proche de la maison royale, que c'&eacute;tait plut&ocirc;t la timidit&eacute;
+que donne l'amour, que de v&eacute;ritables raisons, qui causaient les craintes
+de monsieur de Cl&egrave;ves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier
+de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son
+m&eacute;rite, et par l'&eacute;clat que la faveur donnait &agrave; sa maison. Ce prince
+&eacute;tait devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il
+l'avait vue; il s'&eacute;tait aper&ccedil;u de la passion de monsieur de Cl&egrave;ves,
+comme monsieur de Cl&egrave;ves s'&eacute;tait aper&ccedil;u de la sienne. Quoiqu'ils fussent
+amis, l'&eacute;loignement que donnent les m&ecirc;mes pr&eacute;tentions ne leur avait pas
+permis de s'expliquer ensemble; et leur amiti&eacute; s'&eacute;tait refroidie, sans
+qu'ils eussent eu la force de s'&eacute;claircir. L'aventure qui &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; monsieur de Cl&egrave;ves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres,
+lui paraissait un heureux pr&eacute;sage, et semblait lui donner quelque
+avantage sur ses rivaux; mais il pr&eacute;voyait de grands obstacles par le
+duc de Nevers son p&egrave;re. Ce duc avait d'&eacute;troites liaisons avec la
+duchesse de Valentinois: elle &eacute;tait ennemie du vidame, et cette raison
+&eacute;tait suffisante pour emp&ecirc;cher le duc de Nevers de consentir que son
+fils pens&acirc;t &agrave; sa ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la
+vertu &agrave; sa fille, ne discontinua pas de prendre les m&ecirc;mes soins dans un
+lieu o&ugrave; ils &eacute;taient si n&eacute;cessaires, et o&ugrave; il y avait tant d'exemples si
+dangereux. L'ambition et la galanterie &eacute;taient l'&acirc;me de cette cour, et
+occupaient &eacute;galement les hommes et les femmes. Il y avait tant
+d'int&eacute;r&ecirc;ts et tant de cabales diff&eacute;rentes, et les dames y avaient tant
+de part, que l'amour &eacute;tait toujours m&ecirc;l&eacute; aux affaires, et les affaires &agrave;
+l'amour. Personne n'&eacute;tait tranquille, ni indiff&eacute;rent; on songeait &agrave;
+s'&eacute;lever, &agrave; plaire, &agrave; servir ou &agrave; nuire; on ne connaissait ni l'ennui,
+ni l'oisivet&eacute;, et on &eacute;tait toujours occup&eacute; des plaisirs ou des
+intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la
+reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame,
+s&oelig;ur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les
+raisons de biens&eacute;ance, ou le rapport d'humeur faisaient ces diff&eacute;rents
+attachements. Celles qui avaient pass&eacute; la premi&egrave;re jeunesse et qui
+faisaient profession d'une vertu plus aust&egrave;re &eacute;taient attach&eacute;es &agrave; la
+reine. Celles qui &eacute;taient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la
+galanterie faisaient leur cour &agrave; la reine dauphine. La reine de Navarre
+avait ses favorites; elle &eacute;tait jeune et elle avait du pouvoir sur le
+roi son mari: il &eacute;tait joint au conn&eacute;table, et avait par l&agrave; beaucoup de
+cr&eacute;dit. Madame, s&oelig;ur du roi, conservait encore de la beaut&eacute;, et
+attirait plusieurs dames aupr&egrave;s d'elle. La duchesse de Valentinois avait
+toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui &eacute;taient
+agr&eacute;ables; et except&eacute; quelques-unes qui avaient sa familiarit&eacute; et sa
+confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en
+recevait chez elle que les jours o&ugrave; elle prenait plaisir &agrave; avoir une
+cour comme celle de la reine.</p>
+
+<p>Toutes ces diff&eacute;rentes cabales avaient de l'&eacute;mulation et de l'envie les
+unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de
+la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les
+int&eacute;r&ecirc;ts de grandeur et d'&eacute;l&eacute;vation se trouvaient souvent joints &agrave; ces
+autres int&eacute;r&ecirc;ts moins importants, mais qui n'&eacute;taient pas moins
+sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans d&eacute;sordre dans
+cette cour, qui la rendait tr&egrave;s agr&eacute;able, mais aussi tr&egrave;s dangereuse
+pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce p&eacute;ril, et ne
+songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas
+comme sa m&egrave;re, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes
+les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider &agrave; se
+conduire dans des choses o&ugrave; l'on &eacute;tait souvent embarrass&eacute;e quand on
+&eacute;tait jeune.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise fit tellement para&icirc;tre les sentiments et les
+desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent
+ignor&eacute;s de personne. Il ne voyait n&eacute;anmoins que de l'impossibilit&eacute; dans
+ce qu'il d&eacute;sirait; il savait bien qu'il n'&eacute;tait point un parti qui
+conv&icirc;nt &agrave; mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour
+soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses fr&egrave;res
+n'approuveraient pas qu'il se mari&acirc;t, par la crainte de l'abaissement
+que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes
+maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bient&ocirc;t voir qu'il ne se
+trompait pas; il condamna l'attachement qu'il t&eacute;moignait pour
+mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne
+lui en dit pas les v&eacute;ritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour
+le vidame, qui &eacute;tait secr&egrave;te alors, et qui &eacute;clata depuis. Il e&ucirc;t plut&ocirc;t
+consenti &agrave; voir son fr&egrave;re entrer dans tout autre alliance que dans celle
+de ce vidame; et il d&eacute;clara si publiquement combien il en &eacute;tait &eacute;loign&eacute;,
+que madame de Chartres en fut sensiblement offens&eacute;e. Elle prit de grands
+soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien &agrave; craindre,
+et qu'elle ne songeait pas &agrave; ce mariage. Le vidame prit la m&ecirc;me
+conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du
+cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause.</p>
+
+<p>Le prince de Cl&egrave;ves n'avait pas donn&eacute; des marques moins publiques de sa
+passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit
+cet attachement avec chagrin. Il crut n&eacute;anmoins qu'il n'avait qu'&agrave;
+parler &agrave; son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien
+surpris de trouver en lui le dessein form&eacute; d'&eacute;pouser mademoiselle de
+Chartres. Il bl&acirc;ma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son
+emportement, que le sujet s'en r&eacute;pandit bient&ocirc;t &agrave; la cour, et alla
+jusqu'&agrave; madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur
+de Nevers ne regard&acirc;t le mariage de sa fille comme un avantage pour son
+fils; elle fut bien &eacute;tonn&eacute;e que la maison de Cl&egrave;ves et celle de Guise
+craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le d&eacute;pit qu'elle eut
+lui fit penser &agrave; trouver un parti pour sa fille, qui la m&icirc;t au-dessus de
+ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Apr&egrave;s avoir tout examin&eacute;, elle
+s'arr&ecirc;ta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il &eacute;tait lors &agrave;
+marier, et c'&eacute;tait ce qu'il y avait de plus grand &agrave; la cour. Comme
+madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle &eacute;tait aid&eacute;e du
+vidame qui &eacute;tait dans une grande consid&eacute;ration, et qu'en effet sa fille
+&eacute;tait un parti consid&eacute;rable, elle agit avec tant d'adresse et tant de
+succ&egrave;s, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il
+semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficult&eacute;s.</p>
+
+<p>Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine
+dauphine, crut n&eacute;anmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette
+princesse avait sur lui, pour l'engager &agrave; servir mademoiselle de
+Chartres aupr&egrave;s du roi et aupr&egrave;s du prince de Montpensier, dont il &eacute;tait
+ami intime. Il en parla &agrave; cette reine, et elle entra avec joie dans une
+affaire o&ugrave; il s'agissait de l'&eacute;l&eacute;vation d'une personne qu'elle aimait
+beaucoup; elle le t&eacute;moigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle s&ucirc;t
+bien qu'elle ferait une chose d&eacute;sagr&eacute;able au cardinal de Lorraine, son
+oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette consid&eacute;ration, parce
+qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les
+jours les int&eacute;r&ecirc;ts de la reine contre les siens propres.</p>
+
+<p>Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un pr&eacute;texte leur
+donne lieu de parler &agrave; ceux qui les aiment. Sit&ocirc;t que le vidame eut
+quitt&eacute; madame la dauphine, elle ordonna &agrave; Ch&acirc;telart, qui &eacute;tait favori de
+monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de
+lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine.
+Ch&acirc;telart re&ccedil;ut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce
+gentilhomme &eacute;tait d'une bonne maison de Dauphin&eacute;; mais son m&eacute;rite et son
+esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il &eacute;tait re&ccedil;u et bien
+trait&eacute; de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs &agrave; la cour, et la
+faveur de la maison de Montmorency l'avait particuli&egrave;rement attach&eacute; &agrave;
+monsieur d'Anville. Il &eacute;tait bien fait de sa personne, adroit &agrave; toutes
+sortes d'exercices; il chantait agr&eacute;ablement, il faisait des vers, et
+avait un esprit galant et passionn&eacute; qui plut si fort &agrave; monsieur
+d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine
+dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en
+la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse
+passion qui lui &ocirc;ta la raison, et qui lui co&ucirc;ta enfin la vie.</p>
+
+<p>Monsieur d'Anville ne manqua pas d'&ecirc;tre le soir chez la reine; il se
+trouva heureux que madame la dauphine l'e&ucirc;t choisi pour travailler &agrave; une
+chose qu'elle d&eacute;sirait, et il lui promit d'ob&eacute;ir exactement &agrave; ses
+ordres; mais madame de Valentinois, ayant &eacute;t&eacute; avertie du dessein de ce
+mariage, l'avait travers&eacute; avec tant de soin, et avait tellement pr&eacute;venu
+le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit para&icirc;tre
+qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna m&ecirc;me de le dire au prince de
+Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la
+rupture d'une chose qu'elle avait tant d&eacute;sir&eacute;e, dont le mauvais succ&egrave;s
+donnait un si grand avantage &agrave; ses ennemis, et faisait un si grand tort
+&agrave; sa fille.</p>
+
+<p>La reine dauphine t&eacute;moigna &agrave; mademoiselle de Chartres, avec beaucoup
+d'amiti&eacute;, le d&eacute;plaisir qu'elle avait de lui avoir &eacute;t&eacute; inutile:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un m&eacute;diocre pouvoir; je suis si
+ha&iuml;e de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile
+que par elles, ou par ceux qui sont dans leur d&eacute;pendance, elles ne
+traversent toujours toutes les choses que je d&eacute;sire. Cependant,
+ajouta-t-elle, je n'ai jamais pens&eacute; qu'&agrave; leur plaire; aussi elles ne me
+ha&iuml;ssent qu'&agrave; cause de la reine ma m&egrave;re, qui leur a donn&eacute; autrefois de
+l'inqui&eacute;tude et de la jalousie. Le roi en avait &eacute;t&eacute; amoureux avant qu'il
+le f&ucirc;t de madame de Valentinois; et dans les premi&egrave;res ann&eacute;es de son
+mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aim&acirc;t cette
+duchesse, il parut quasi r&eacute;solu de se d&eacute;marier pour &eacute;pouser la reine ma
+m&egrave;re. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+aim&eacute;e, et dont la beaut&eacute; et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur,
+s'unit au conn&eacute;table, qui ne souhaitait pas aussi que le roi &eacute;pous&acirc;t une
+s&oelig;ur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs
+sentiments, et quoiqu'il ha&iuml;t mortellement la duchesse de Valentinois,
+comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour emp&ecirc;cher le roi de
+se d&eacute;marier; mais pour lui &ocirc;ter absolument la pens&eacute;e d'&eacute;pouser la reine
+ma m&egrave;re, ils firent son mariage avec le roi d'&Eacute;cosse, qui &eacute;tait veuf de
+madame Magdeleine, s&oelig;ur du roi, et ils le firent parce qu'il &eacute;tait le
+plus pr&ecirc;t &agrave; conclure, et manqu&egrave;rent aux engagements qu'on avait avec le
+roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu m&ecirc;me
+que ce manquement ne f&icirc;t une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne
+pouvait se consoler de n'avoir pas &eacute;pous&eacute; la reine ma m&egrave;re; et, quelque
+autre princesse fran&ccedil;aise qu'on lui propos&acirc;t, il disait toujours qu'elle
+ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait &ocirc;t&eacute;e. Il est vrai aussi que
+la reine ma m&egrave;re &eacute;tait une parfaite beaut&eacute;, et que c'est une chose
+remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient
+souhait&eacute; de l'&eacute;pouser; son malheur l'a donn&eacute;e au moindre, et l'a mise
+dans un royaume o&ugrave; elle ne trouve que des peines. On dit que je lui
+ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse
+destin&eacute;e, et, quelque bonheur qui semble se pr&eacute;parer pour moi, je ne
+saurais croire que j'en jouisse.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Chartres dit &agrave; la reine que ces tristes pressentiments
+&eacute;taient si mal fond&eacute;s, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et
+qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne r&eacute;pond&icirc;t aux
+apparences.</p>
+
+<p>Personne n'osait plus penser &agrave; mademoiselle de Chartres, par la crainte
+de d&eacute;plaire au roi, ou par la pens&eacute;e de ne pas r&eacute;ussir aupr&egrave;s d'une
+personne qui avait esp&eacute;r&eacute; un prince du sang. Monsieur de Cl&egrave;ves ne fut
+retenu par aucune de ces consid&eacute;rations. La mort du duc de Nevers, son
+p&egrave;re, qui arriva alors, le mit dans une enti&egrave;re libert&eacute; de suivre son
+inclination, et, sit&ocirc;t que le temps de la biens&eacute;ance du deuil fut pass&eacute;,
+il ne songea plus qu'aux moyens d'&eacute;pouser mademoiselle de Chartres. Il
+se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps o&ugrave; ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; avait &eacute;loign&eacute; les autres partis, et o&ugrave; il &eacute;tait quasi
+assur&eacute; qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, &eacute;tait
+la crainte de ne lui &ecirc;tre pas agr&eacute;able, et il e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le bonheur de
+lui plaire &agrave; la certitude de l'&eacute;pouser sans en &ecirc;tre aim&eacute;.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise lui avait donn&eacute; quelque sorte de jalousie; mais
+comme elle &eacute;tait plut&ocirc;t fond&eacute;e sur le m&eacute;rite de ce prince que sur aucune
+des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement &agrave; t&acirc;cher de
+d&eacute;couvrir qu'il &eacute;tait assez heureux pour qu'elle approuv&acirc;t la pens&eacute;e
+qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux
+assembl&eacute;es; il &eacute;tait difficile d'avoir une conversation particuli&egrave;re. Il
+en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa
+passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire
+conna&icirc;tre quels &eacute;taient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui
+dit que ceux qu'il avait pour elle &eacute;taient d'une nature qui le rendrait
+&eacute;ternellement malheureux, si elle n'ob&eacute;issait que par devoir aux
+volont&eacute;s de madame sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme mademoiselle de Chartres avait le c&oelig;ur tr&egrave;s noble et tr&egrave;s bien
+fait, elle fut v&eacute;ritablement touch&eacute;e de reconnaissance du proc&eacute;d&eacute; du
+prince de Cl&egrave;ves. Cette reconnaissance donna &agrave; ses r&eacute;ponses et &agrave; ses
+paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de
+l'esp&eacute;rance &agrave; un homme aussi &eacute;perdument amoureux que l'&eacute;tait ce prince:
+de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.</p>
+
+<p>Elle rendit compte &agrave; sa m&egrave;re de cette conversation, et madame de
+Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualit&eacute;s
+dans monsieur de Cl&egrave;ves, et qu'il faisait para&icirc;tre tant de sagesse pour
+son &acirc;ge, que, si elle sentait son inclination port&eacute;e &agrave; l'&eacute;pouser, elle y
+consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres r&eacute;pondit qu'elle lui
+remarquait les m&ecirc;mes bonnes qualit&eacute;s, qu'elle l'&eacute;pouserait m&ecirc;me avec
+moins de r&eacute;pugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination
+particuli&egrave;re pour sa personne.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, ce prince fit parler &agrave; madame de Chartres; elle re&ccedil;ut
+la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner &agrave;
+sa fille un mari qu'elle ne p&ucirc;t aimer, en lui donnant le prince de
+Cl&egrave;ves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut
+su de tout le monde.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves se trouvait heureux, sans &ecirc;tre n&eacute;anmoins enti&egrave;rement
+content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de
+mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la
+reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cach&acirc;t de plus
+obligeants, puisque l'&eacute;tat o&ugrave; ils &eacute;taient lui permettait de les faire
+para&icirc;tre sans choquer son extr&ecirc;me modestie. Il ne se passait gu&egrave;re de
+jours qu'il ne lui en f&icirc;t ses plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'&ecirc;tre pas heureux en
+vous &eacute;pousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez
+pour moi qu'une sorte de bont&eacute; qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni
+impatience, ni inqui&eacute;tude, ni chagrin; vous n'&ecirc;tes pas plus touch&eacute;e de
+ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fond&eacute; que
+sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre
+personne.&mdash;Il y a de l'injustice &agrave; vous plaindre, lui r&eacute;pondit-elle; je
+ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-del&agrave; de ce que je fais, et il me
+semble que la biens&eacute;ance ne permet pas que j'en fasse davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, lui r&eacute;pliqua-t-il, que vous me donnez de certaines
+apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-del&agrave;;
+mais au lieu que la biens&eacute;ance vous retienne, c'est elle seule qui vous
+fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni
+votre c&oelig;ur, et ma pr&eacute;sence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous
+voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez
+douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas &agrave; votre rougeur, r&eacute;pondit-il; c'est un sentiment
+de modestie, et non pas un mouvement de votre c&oelig;ur, et je n'en tire que
+l'avantage que j'en dois tirer.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Chartres ne savait que r&eacute;pondre, et ces distinctions
+&eacute;taient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Cl&egrave;ves ne voyait que
+trop combien elle &eacute;tait &eacute;loign&eacute;e d'avoir pour lui des sentiments qui le
+pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait m&ecirc;me qu'elle ne les
+entendait pas.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces.
+Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu
+d'&eacute;pouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y
+r&eacute;ussir; et n&eacute;anmoins il fut sensiblement afflig&eacute; de la voir devenir la
+femme d'un autre. Cette douleur n'&eacute;teignit pas sa passion, et il ne
+demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignor&eacute;
+les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit conna&icirc;tre,
+&agrave; son retour, qu'elle &eacute;tait cause de l'extr&ecirc;me tristesse qui paraissait
+sur son visage, et il avait tant de m&eacute;rite et tant d'agr&eacute;ments, qu'il
+&eacute;tait difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque piti&eacute;.
+Aussi ne se pouvait-elle d&eacute;fendre d'en avoir; mais cette piti&eacute; ne la
+conduisait pas &agrave; d'autres sentiments: elle contait &agrave; sa m&egrave;re la peine
+que lui donnait l'affection de ce prince.</p>
+
+<p>Madame de Chartres admirait la sinc&eacute;rit&eacute; de sa fille, et elle l'admirait
+avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si
+naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son c&oelig;ur ne f&ucirc;t point
+touch&eacute;, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Cl&egrave;ves ne
+l'avait pas touch&eacute;e, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle
+prit de grands soins de l'attacher &agrave; son mari, et de lui faire
+comprendre ce qu'elle devait &agrave; l'inclination qu'il avait eue pour elle,
+avant que de la conna&icirc;tre, et &agrave; la passion qu'il lui avait t&eacute;moign&eacute;e en
+la pr&eacute;f&eacute;rant &agrave; tous les autres partis, dans un temps o&ugrave; personne n'osait
+plus penser &agrave; elle.</p>
+
+<p>Ce mariage s'acheva, la c&eacute;r&eacute;monie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi
+et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour,
+o&ugrave; ils furent re&ccedil;us avec une magnificence admirable. Le chevalier de
+Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister &agrave; cette
+c&eacute;r&eacute;monie; mais il y fut si peu ma&icirc;tre de sa tristesse, qu'il &eacute;tait ais&eacute;
+de la remarquer.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres e&ucirc;t chang&eacute;
+de sentiment en changeant de nom. La qualit&eacute; de son mari lui donna de
+plus grands privil&egrave;ges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans
+le c&oelig;ur de sa femme. Cela fit aussi que pour &ecirc;tre son mari, il ne
+laissa pas d'&ecirc;tre son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose &agrave;
+souhaiter au-del&agrave; de sa possession; et, quoiqu'elle v&eacute;c&ucirc;t parfaitement
+bien avec lui, il n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement heureux. Il conservait pour
+elle une passion violente et inqui&egrave;te qui troublait sa joie; la jalousie
+n'avait point de part &agrave; ce trouble: jamais mari n'a &eacute;t&eacute; si loin d'en
+prendre, et jamais femme n'a &eacute;t&eacute; si loin d'en donner. Elle &eacute;tait
+n&eacute;anmoins expos&eacute;e au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez
+les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et
+galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-fr&egrave;re,
+dont la maison &eacute;tait ouverte &agrave; tout le monde; mais elle avait un air qui
+inspirait un si grand respect, et qui paraissait si &eacute;loign&eacute; de la
+galanterie, que le mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute;, quoique audacieux et soutenu
+de la faveur du roi, &eacute;tait touch&eacute; de sa beaut&eacute;, sans oser le lui faire
+para&icirc;tre que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres &eacute;taient dans
+le m&ecirc;me &eacute;tat; et madame de Chartres joignait &agrave; la sagesse de sa fille
+une conduite si exacte pour toutes les biens&eacute;ances, qu'elle achevait de
+la faire para&icirc;tre une personne o&ugrave; l'on ne pouvait atteindre.</p>
+
+<p>La duchesse de Lorraine, en travaillant &agrave; la paix, avait aussi travaill&eacute;
+pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait &eacute;t&eacute; conclu avec
+madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent
+r&eacute;solues pour le mois de f&eacute;vrier.</p>
+
+<p>Cependant le duc de Nemours &eacute;tait demeur&eacute; &agrave; Bruxelles, enti&egrave;rement
+rempli et occup&eacute; de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y
+envoyait continuellement des courriers: ses esp&eacute;rances augmentaient tous
+les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il &eacute;tait temps que sa
+pr&eacute;sence v&icirc;nt achever ce qui &eacute;tait si bien commenc&eacute;. Il re&ccedil;ut cette
+nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui
+se voit port&eacute; au tr&ocirc;ne par sa seule r&eacute;putation. Son esprit s'&eacute;tait
+insensiblement accoutum&eacute; &agrave; la grandeur de cette fortune, et, au lieu
+qu'il l'avait rejet&eacute;e d'abord comme une chose o&ugrave; il ne pouvait parvenir,
+les difficult&eacute;s s'&eacute;taient effac&eacute;es de son imagination, et il ne voyait
+plus d'obstacles.</p>
+
+<p>Il envoya en diligence &agrave; Paris donner tous les ordres n&eacute;cessaires pour
+faire un &eacute;quipage magnifique, afin de para&icirc;tre en Angleterre avec un
+&eacute;clat proportionn&eacute; au dessein qui l'y conduisait, et il se h&acirc;ta lui-m&ecirc;me
+de venir &agrave; la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine.</p>
+
+<p>Il arriva la veille des fian&ccedil;ailles; et d&egrave;s le m&ecirc;me soir qu'il fut
+arriv&eacute;, il alla rendre compte au roi de l'&eacute;tat de son dessein, et
+recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait &agrave; faire.
+Il alla ensuite chez les reines. Madame de Cl&egrave;ves n'y &eacute;tait pas, de
+sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas m&ecirc;me qu'il f&ucirc;t arriv&eacute;. Elle
+avait ou&iuml; parler de ce prince &agrave; tout le monde, comme de ce qu'il y avait
+de mieux fait et de plus agr&eacute;able &agrave; la cour; et surtout madame la
+dauphine le lui avait d&eacute;peint d'une sorte, et lui en avait parl&eacute; tant de
+fois, qu'elle lui avait donn&eacute; de la curiosit&eacute;, et m&ecirc;me de l'impatience
+de le voir.</p>
+
+<p>Elle passa tout le jour des fian&ccedil;ailles chez elle &agrave; se parer, pour se
+trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre.
+Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beaut&eacute; et sa parure; le bal commen&ccedil;a,
+et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand
+bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et &agrave;
+qui on faisait place. Madame de Cl&egrave;ves acheva de danser et pendant
+qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre,
+le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un
+homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir &ecirc;tre que monsieur de Nemours, qui
+passait par-dessus quelques si&egrave;ges pour arriver o&ugrave; l'on dansait. Ce
+prince &eacute;tait fait d'une sorte, qu'il &eacute;tait difficile de n'&ecirc;tre pas
+surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-l&agrave;,
+o&ugrave; le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant
+qui &eacute;tait dans sa personne; mais il &eacute;tait difficile aussi de voir madame
+de Cl&egrave;ves pour la premi&egrave;re fois, sans avoir un grand &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beaut&eacute;, que, lorsqu'il
+fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la r&eacute;v&eacute;rence, il ne put s'emp&ecirc;cher
+de donner des marques de son admiration. Quand ils commenc&egrave;rent &agrave;
+danser, il s'&eacute;leva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les
+reines se souvinrent qu'ils ne s'&eacute;taient jamais vus, et trouv&egrave;rent
+quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se
+conna&icirc;tre. Ils les appel&egrave;rent quand ils eurent fini, sans leur donner le
+loisir de parler &agrave; personne, et leur demand&egrave;rent s'ils n'avaient pas
+bien envie de savoir qui ils &eacute;taient, et s'ils ne s'en doutaient point.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude;
+mais comme madame de Cl&egrave;ves n'a pas les m&ecirc;mes raisons pour deviner qui
+je suis que celles que j'ai pour la reconna&icirc;tre, je voudrais bien que
+Votre Majest&eacute; e&ucirc;t la bont&eacute; de lui apprendre mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous
+savez le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Madame, reprit madame de Cl&egrave;ves, qui paraissait un peu
+embarrass&eacute;e, que je ne devine pas si bien que vous pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez fort bien, r&eacute;pondit madame la dauphine; et il y a m&ecirc;me
+quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, &agrave; ne vouloir pas
+avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.</p>
+
+<p>La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de
+Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse &eacute;tait d'une parfaite
+beaut&eacute;, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il
+all&acirc;t en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de
+Cl&egrave;ves.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, &eacute;tait &agrave; ses pieds, et ce
+qui se venait de passer lui avait donn&eacute; une douleur sensible. Il prit
+comme un pr&eacute;sage, que la fortune destinait monsieur de Nemours &agrave; &ecirc;tre
+amoureux de madame de Cl&egrave;ves; et soit qu'en effet il e&ucirc;t paru quelque
+trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de
+Guise au-del&agrave; de la v&eacute;rit&eacute;, il crut qu'elle avait &eacute;t&eacute; touch&eacute;e de la vue
+de ce prince, et il ne put s'emp&ecirc;cher de lui dire que monsieur de
+Nemours &eacute;tait bien heureux de commencer &agrave; &ecirc;tre connu d'elle, par une
+aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; au bal, que, quoiqu'il f&ucirc;t fort tard, elle alla dans la
+chambre de sa m&egrave;re pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur
+de Nemours avec un certain air qui donna &agrave; madame de Chartres la m&ecirc;me
+pens&eacute;e qu'avait eue le chevalier de Guise.</p>
+
+<p>Le lendemain, la c&eacute;r&eacute;monie des noces se fit. Madame de Cl&egrave;ves y vit le
+duc de Nemours avec une mine et une gr&acirc;ce si admirables, qu'elle en fut
+encore plus surprise.</p>
+
+<p>Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit
+jouer &agrave; la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle
+l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous
+les autres, et se rendre tellement ma&icirc;tre de la conversation dans tous
+les lieux o&ugrave; il &eacute;tait, par l'air de sa personne et par l'agr&eacute;ment de son
+esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une
+inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement
+qu'inspirent les premiers d&eacute;sirs de plaire, il &eacute;tait encore plus aimable
+qu'il n'avait accoutum&eacute; de l'&ecirc;tre; de sorte que, se voyant souvent, et
+se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait &agrave; la cour, il
+&eacute;tait difficile qu'ils ne se plussent infiniment.</p>
+
+<p>La duchesse de Valentinois &eacute;tait de toutes les parties de plaisir, et le
+roi avait pour elle la m&ecirc;me vivacit&eacute; et les m&ecirc;mes soins que dans les
+commencements de sa passion. Madame de Cl&egrave;ves, qui &eacute;tait dans cet &acirc;ge o&ugrave;
+l'on ne croit pas qu'une femme puisse &ecirc;tre aim&eacute;e quand elle a pass&eacute;
+vingt-cinq ans, regardait avec un extr&ecirc;me &eacute;tonnement l'attachement que
+le roi avait pour cette duchesse, qui &eacute;tait grand-m&egrave;re, et qui venait de
+marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent &agrave; madame de Chartres:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que
+le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher &agrave; une personne qui
+&eacute;tait beaucoup plus &acirc;g&eacute;e que lui, qui avait &eacute;t&eacute; ma&icirc;tresse de son p&egrave;re,
+et qui l'est encore de beaucoup d'autres, &agrave; ce que j'ai ou&iuml; dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pondit-elle, que ce n'est ni le m&eacute;rite, ni la fid&eacute;lit&eacute;
+de madame de Valentinois, qui a fait na&icirc;tre la passion du roi, ni qui
+l'a conserv&eacute;e, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si
+cette femme avait eu de la jeunesse et de la beaut&eacute; jointes &agrave; sa
+naissance, qu'elle e&ucirc;t eu le m&eacute;rite de n'avoir jamais rien aim&eacute;, qu'elle
+e&ucirc;t aim&eacute; le roi avec une fid&eacute;lit&eacute; exacte, qu'elle l'e&ucirc;t aim&eacute; par rapport
+&agrave; sa seule personne, sans int&eacute;r&ecirc;t de grandeur, ni de fortune, et sans se
+servir de son pouvoir que pour des choses honn&ecirc;tes ou agr&eacute;ables au roi
+m&ecirc;me, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine &agrave; s'emp&ecirc;cher de louer
+ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais,
+continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de
+toutes les femmes de mon &acirc;ge qu'elles aiment &agrave; conter les histoires de
+leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi
+pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont
+m&ecirc;me beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore pr&eacute;sentement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien loin de vous accuser, reprit madame de Cl&egrave;ves, de redire les
+histoires pass&eacute;es, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas
+instruite des pr&eacute;sentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers
+int&eacute;r&ecirc;ts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si
+enti&egrave;rement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le
+conn&eacute;table &eacute;tait fort bien avec la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez une opinion bien oppos&eacute;e &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pondit madame de
+Chartres. La reine hait monsieur le conn&eacute;table, et si elle a jamais
+quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit
+plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les
+naturels qui lui ressemblassent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'eusse jamais soup&ccedil;onn&eacute; cette haine, interrompit madame de Cl&egrave;ves,
+apr&egrave;s avoir vu le soin que la reine avait d'&eacute;crire &agrave; monsieur le
+conn&eacute;table pendant sa prison, la joie qu'elle a t&eacute;moign&eacute;e &agrave; son retour,
+et comme elle l'appelle toujours mon comp&egrave;re, aussi bien que le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, r&eacute;pondit madame de
+Chartres, vous serez souvent tromp&eacute;e: ce qui para&icirc;t n'est presque jamais
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pour revenir &agrave; madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle
+Diane de Poitiers; sa maison est tr&egrave;s illustre, elle vient des anciens
+ducs d'Aquitaine, son a&iuml;eule &eacute;tait fille naturelle de Louis XI, et enfin
+il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son p&egrave;re,
+se trouva embarrass&eacute; dans l'affaire du conn&eacute;table de Bourbon, dont vous
+avez ou&iuml; parler. Il fut condamn&eacute; &agrave; avoir la t&ecirc;te tranch&eacute;e, et conduit
+sur l'&eacute;chafaud. Sa fille, dont la beaut&eacute; &eacute;tait admirable, et qui avait
+d&eacute;j&agrave; plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle
+obtint la vie de son p&egrave;re. On lui porta sa gr&acirc;ce, comme il n'attendait
+que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il
+n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours apr&egrave;s. Sa fille
+parut &agrave; la cour comme la ma&icirc;tresse du roi. Le voyage d'Italie et la
+prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint
+d'Espagne, et que mademoiselle la r&eacute;gente alla au-devant de lui &agrave;
+Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles &eacute;tait
+mademoiselle de Pisseleu, qui a &eacute;t&eacute; depuis la duchesse d'&Eacute;tampes. Le roi
+en devint amoureux. Elle &eacute;tait inf&eacute;rieure en naissance, en esprit et en
+beaut&eacute; &agrave; madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que
+l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ou&iuml; dire plusieurs fois
+qu'elle &eacute;tait n&eacute;e le jour que Diane de Poitiers avait &eacute;t&eacute; mari&eacute;e; la
+haine le lui faisait dire, et non pas la v&eacute;rit&eacute;: car je suis bien
+tromp&eacute;e, si la duchesse de Valentinois n'&eacute;pousa monsieur de Br&eacute;z&eacute;, grand
+s&eacute;n&eacute;chal de Normandie, dans le m&ecirc;me temps que le roi devint amoureux de
+madame d'&Eacute;tampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a &eacute;t&eacute;
+celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait
+pardonner &agrave; madame d'&Eacute;tampes de lui avoir &ocirc;t&eacute; le titre de ma&icirc;tresse du
+roi. Madame d'&Eacute;tampes avait une jalousie violente contre madame de
+Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce
+prince n'avait pas une fid&eacute;lit&eacute; exacte pour ses ma&icirc;tresses; il y en
+avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames
+que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour &agrave; tour. La
+perte du dauphin, son fils, qui mourut &agrave; Tournon, et que l'on crut
+empoisonn&eacute;, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la m&ecirc;me
+tendresse, ni le m&ecirc;me go&ucirc;t pour son second fils, qui r&egrave;gne pr&eacute;sentement;
+il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacit&eacute;. Il s'en
+plaignit un jour &agrave; madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle
+voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et
+plus agr&eacute;able. Elle y r&eacute;ussit comme vous le voyez; il y a plus de vingt
+ans que cette passion dure, sans qu'elle ait &eacute;t&eacute; alt&eacute;r&eacute;e ni par le
+temps, ni par les obstacles.</p>
+
+<p>&laquo;Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il e&ucirc;t encore assez d'amour
+pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il f&ucirc;t
+pouss&eacute; par la duchesse d'&Eacute;tampes, qui &eacute;tait au d&eacute;sespoir que monsieur le
+dauphin f&ucirc;t attach&eacute; &agrave; son ennemie, il est certain qu'il vit cette
+passion avec une col&egrave;re et un chagrin dont il donnait tous les jours des
+marques. Son fils ne craignit ni sa col&egrave;re, ni sa haine, et rien ne put
+l'obliger &agrave; diminuer son attachement, ni &agrave; le cacher; il fallut que le
+roi s'accoutum&acirc;t &agrave; le souffrir. Aussi cette opposition &agrave; ses volont&eacute;s
+l'&eacute;loigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orl&eacute;ans, son
+troisi&egrave;me fils. C'&eacute;tait un prince bien fait, beau, plein de feu et
+d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'&ecirc;tre mod&eacute;r&eacute;,
+mais qui e&ucirc;t fait aussi un prince d'une grande &eacute;l&eacute;vation, si l'&acirc;ge e&ucirc;t
+m&ucirc;ri son esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Le rang d'a&icirc;n&eacute; qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc
+d'Orl&eacute;ans, faisaient entre eux une sorte d'&eacute;mulation, qui allait jusqu'&agrave;
+la haine. Cette &eacute;mulation avait commenc&eacute; d&egrave;s leur enfance, et s'&eacute;tait
+toujours conserv&eacute;e. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une
+pr&eacute;f&eacute;rence enti&egrave;re au duc d'Orl&eacute;ans sur monsieur le dauphin, qui la
+ressentit si vivement, que, comme cet Empereur &eacute;tait &agrave; Chantilly, il
+voulut obliger monsieur le conn&eacute;table &agrave; l'arr&ecirc;ter, sans attendre le
+commandement du roi. Monsieur le conn&eacute;table ne le voulut pas, le roi le
+bl&acirc;ma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et
+lorsqu'il l'&eacute;loigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.</p>
+
+<p>&laquo;La division des deux fr&egrave;res donna la pens&eacute;e &agrave; la duchesse d'&Eacute;tampes de
+s'appuyer de monsieur le duc d'Orl&eacute;ans, pour la soutenir aupr&egrave;s du roi
+contre madame de Valentinois. Elle y r&eacute;ussit: ce prince, sans &ecirc;tre
+amoureux d'elle, n'entra gu&egrave;re moins dans ses int&eacute;r&ecirc;ts, que le dauphin
+&eacute;tait dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la
+cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se
+born&egrave;rent pas seulement &agrave; des d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s de femmes.</p>
+
+<p>&laquo;L'Empereur, qui avait conserv&eacute; de l'amiti&eacute; pour le duc d'Orl&eacute;ans, avait
+offert plusieurs fois de lui remettre le duch&eacute; de Milan. Dans les
+propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait esp&eacute;rer de
+lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire &eacute;pouser sa fille.
+Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se
+servit de monsieur le conn&eacute;table, qu'il a toujours aim&eacute;, pour faire voir
+au roi de quelle importance il &eacute;tait de ne pas donner &agrave; son successeur
+un fr&egrave;re aussi puissant que le serait un duc d'Orl&eacute;ans, avec l'alliance
+de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le conn&eacute;table entra
+d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il
+s'opposait par l&agrave; &agrave; ceux de madame d'&Eacute;tampes, qui &eacute;tait son ennemie
+d&eacute;clar&eacute;e, et qui souhaitait ardemment l'&eacute;l&eacute;vation de monsieur le duc
+d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le dauphin commandait alors l'arm&eacute;e du roi en Champagne et
+avait r&eacute;duit celle de l'Empereur en une telle extr&eacute;mit&eacute;, qu'elle e&ucirc;t
+p&eacute;ri enti&egrave;rement, si la duchesse d'&Eacute;tampes, craignant que de trop grands
+avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur
+pour monsieur le duc d'Orl&eacute;ans, n'e&ucirc;t fait secr&egrave;tement avertir les
+ennemis de surprendre &Eacute;pernay et Ch&acirc;teau-Thierry, qui &eacute;taient pleins de
+vivres. Ils le firent, et sauv&egrave;rent par ce moyen toute leur arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succ&egrave;s de sa trahison. Peu
+apr&egrave;s, monsieur le duc d'Orl&eacute;ans mourut &agrave; Farmoutier, d'une esp&egrave;ce de
+maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et
+en &eacute;tait aim&eacute;. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a v&eacute;cu depuis
+avec tant de sagesse et qu'elle a m&ecirc;me cach&eacute; avec tant de soin la
+passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a m&eacute;rit&eacute; que l'on conserve
+sa r&eacute;putation. Le hasard fit qu'elle re&ccedil;ut la nouvelle de la mort de son
+mari, le m&ecirc;me jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orl&eacute;ans; de sorte
+qu'elle eut ce pr&eacute;texte pour cacher sa v&eacute;ritable affliction, sans avoir
+la peine de se contraindre.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi ne surv&eacute;cut gu&egrave;re le prince son fils, il mourut deux ans apr&egrave;s.
+Il recommanda &agrave; monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon
+et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le conn&eacute;table,
+qui &eacute;tait pour lors rel&eacute;gu&eacute; &agrave; Chantilly. Ce fut n&eacute;anmoins la premi&egrave;re
+chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le
+gouvernement des affaires.</p>
+
+<p>&laquo;Madame d'&Eacute;tampes fut chass&eacute;e, et re&ccedil;ut tous les mauvais traitements
+qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de
+Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous
+ceux qui lui avaient d&eacute;plu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit
+du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il &eacute;tait dauphin. Depuis
+douze ans que ce prince r&egrave;gne, elle est ma&icirc;tresse absolue de toutes
+choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le
+cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont
+voulu &eacute;clairer le roi sur sa conduite ont p&eacute;ri dans cette entreprise. Le
+comte de Taix, grand ma&icirc;tre de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put
+s'emp&ecirc;cher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de
+Brissac, dont le roi avait d&eacute;j&agrave; eu beaucoup de jalousie; n&eacute;anmoins elle
+fit si bien, que le comte de Taix fut disgraci&eacute;; on lui &ocirc;ta sa charge;
+et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de
+Brissac, et l'a fait ensuite mar&eacute;chal de France. La jalousie du roi
+augmenta n&eacute;anmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce
+mar&eacute;chal demeur&acirc;t &agrave; la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente
+en tous les autres, est douce et mod&eacute;r&eacute;e en lui par l'extr&ecirc;me respect
+qu'il a pour sa ma&icirc;tresse; en sorte qu'il n'osa &eacute;loigner son rival, que
+sur le pr&eacute;texte de lui donner le gouvernement de Pi&eacute;mont. Il y a pass&eacute;
+plusieurs ann&eacute;es; il revint, l'hiver dernier, sur le pr&eacute;texte de
+demander des troupes et d'autres choses n&eacute;cessaires pour l'arm&eacute;e qu'il
+commande. Le d&eacute;sir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en
+&ecirc;tre oubli&eacute;, avait peut-&ecirc;tre beaucoup de part &agrave; ce voyage. Le roi le
+re&ccedil;ut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas,
+mais qui n'osent le t&eacute;moigner &agrave; cause de madame de Valentinois, se
+servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi d&eacute;clar&eacute;, pour
+emp&ecirc;cher qu'il n'obt&icirc;nt aucune des choses qu'il &eacute;tait venu demander. Il
+n'&eacute;tait pas difficile de lui nuire: le roi le ha&iuml;ssait, et sa pr&eacute;sence
+lui donnait de l'inqui&eacute;tude; de sorte qu'il fut contraint de s'en
+retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir
+peut-&ecirc;tre rallum&eacute; dans le c&oelig;ur de madame de Valentinois des sentiments
+que l'absence commen&ccedil;ait d'&eacute;teindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de
+jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a os&eacute; s'en plaindre.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez
+point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;e, Madame, de faire cette plainte, r&eacute;pondit madame
+de Cl&egrave;ves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais
+encore plusieurs circonstances que j'ignore.</p>
+
+<p>La passion de monsieur de Nemours pour madame de Cl&egrave;ves fut d'abord si
+violente, qu'elle lui &ocirc;ta le go&ucirc;t et m&ecirc;me le souvenir de toutes les
+personnes qu'il avait aim&eacute;es, et avec qui il avait conserv&eacute; des
+commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de
+chercher des pr&eacute;textes pour rompre avec elles; il ne put se donner la
+patience d'&eacute;couter leurs plaintes, et de r&eacute;pondre &agrave; leurs reproches.
+Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez
+passionn&eacute;s, ne put tenir dans son c&oelig;ur contre madame de Cl&egrave;ves. Son
+impatience pour le voyage d'Angleterre commen&ccedil;a m&ecirc;me &agrave; se ralentir, et
+il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui &eacute;taient n&eacute;cessaires
+pour son d&eacute;part. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que
+madame de Cl&egrave;ves y allait souvent, et il n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute; de laisser
+imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine.
+Madame de Cl&egrave;ves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se r&eacute;solut de
+manquer plut&ocirc;t &agrave; lui donner des marques de sa passion, que de hasarder
+de la faire conna&icirc;tre au public. Il n'en parla pas m&ecirc;me au vidame de
+Chartres, qui &eacute;tait son ami intime, et pour qui il n'avait rien de
+cach&eacute;. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que
+personne ne le soup&ccedil;onna d'&ecirc;tre amoureux de madame de Cl&egrave;ves, que le
+chevalier de Guise; et elle aurait eu peine &agrave; s'en apercevoir elle-m&ecirc;me,
+si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui e&ucirc;t donn&eacute; une attention
+particuli&egrave;re pour ses actions, qui ne lui perm&icirc;t pas d'en douter.</p>
+
+<p>Elle ne se trouva pas la m&ecirc;me disposition &agrave; dire &agrave; sa m&egrave;re ce qu'elle
+pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue &agrave; lui parler de
+ses autres amants; sans avoir un dessein form&eacute; de lui cacher, elle ne
+lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi
+bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui
+donna une douleur sensible; elle jugeait bien le p&eacute;ril o&ugrave; &eacute;tait cette
+jeune personne, d'&ecirc;tre aim&eacute;e d'un homme fait comme monsieur de Nemours
+pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut enti&egrave;rement confirm&eacute;e
+dans les soup&ccedil;ons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui
+arriva peu de jours apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute;, qui cherchait toutes les occasions de faire
+voir sa magnificence, supplia le roi, sur le pr&eacute;texte de lui montrer sa
+maison, qui ne venait que d'&ecirc;tre achev&eacute;e, de lui vouloir faire l'honneur
+d'y aller souper avec les reines. Ce mar&eacute;chal &eacute;tait bien aise aussi de
+faire para&icirc;tre aux yeux de madame de Cl&egrave;ves cette d&eacute;pense &eacute;clatante qui
+allait jusqu'&agrave; la profusion.</p>
+
+<p>Quelques jours avant celui qui avait &eacute;t&eacute; choisi pour ce souper, le roi
+dauphin, dont la sant&eacute; &eacute;tait assez mauvaise, s'&eacute;tait trouv&eacute; mal, et
+n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait pass&eacute; tout le jour aupr&egrave;s
+de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les
+personnes de qualit&eacute; qui &eacute;taient dans son antichambre. La reine dauphine
+s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Cl&egrave;ves et quelques autres
+dames qui &eacute;taient le plus dans sa familiarit&eacute;.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez tard, et qu'elle n'&eacute;tait point habill&eacute;e, elle
+n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit
+apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du mar&eacute;chal de
+Saint-Andr&eacute;, et pour en donner &agrave; madame de Cl&egrave;ves, &agrave; qui elle en avait
+promis. Comme elles &eacute;taient dans cette occupation, le prince de Cond&eacute;
+arriva. Sa qualit&eacute; lui rendait toutes les entr&eacute;es libres. La reine
+dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui
+demanda ce que l'on y faisait.</p>
+
+<p>&mdash;L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, r&eacute;pondit-il; et il
+d&eacute;fend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce
+soit la sienne. Je crois qu'il a quelque ma&icirc;tresse qui lui donne de
+l'inqui&eacute;tude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose
+f&acirc;cheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas
+que sa ma&icirc;tresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient
+souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je
+n'avais jamais pens&eacute; qu'ils pussent &ecirc;tre de ce sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nemours trouve, r&eacute;pliqua le prince de Cond&eacute;, que le bal
+est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils
+soient aim&eacute;s, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aim&eacute;s,
+ils ont le chagrin de l'&ecirc;tre moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a
+point de femme que le soin de sa parure n'emp&ecirc;che de songer &agrave; son amant;
+qu'elles en sont enti&egrave;rement occup&eacute;es; que ce soin de se parer est pour
+tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que
+lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire &agrave; tous ceux qui les
+regardent; que, quand elles sont contentes de leur beaut&eacute;, elles en ont
+une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi
+que, quand on n'est point aim&eacute;, on souffre encore davantage de voir sa
+ma&icirc;tresse dans une assembl&eacute;e; que plus elle est admir&eacute;e du public, plus
+on se trouve malheureux de n'en &ecirc;tre point aim&eacute;; que l'on craint
+toujours que sa beaut&eacute; ne fasse na&icirc;tre quelque amour plus heureux que le
+sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille &agrave; celle
+de voir sa ma&icirc;tresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de
+n'y &ecirc;tre pas.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le
+prince de Cond&eacute;; mais elle l'&eacute;coutait avec attention. Elle jugeait
+ais&eacute;ment quelle part elle avait &agrave; l'opinion que soutenait monsieur de
+Nemours, et surtout &agrave; ce qu'il disait du chagrin de n'&ecirc;tre pas au bal o&ugrave;
+&eacute;tait sa ma&icirc;tresse, parce qu'il ne devait pas &ecirc;tre &agrave; celui du mar&eacute;chal
+de Saint-Andr&eacute;, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.</p>
+
+<p>La reine dauphine riait avec le prince de Cond&eacute;, et n'approuvait pas
+l'opinion de monsieur de Nemours.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince o&ugrave; monsieur de
+Nemours consente que sa ma&icirc;tresse aille au bal, qu'alors que c'est lui
+qui le donne; et il dit que l'ann&eacute;e pass&eacute;e qu'il en donna un &agrave; Votre
+Majest&eacute;, il trouva que sa ma&icirc;tresse lui faisait une faveur d'y venir,
+quoiqu'elle ne sembl&acirc;t que vous y suivre; que c'est toujours faire une
+gr&acirc;ce &agrave; un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne;
+que c'est aussi une chose agr&eacute;able pour l'amant, que sa ma&icirc;tresse le
+voie le ma&icirc;tre d'un lieu o&ugrave; est toute la cour, et qu'elle le voie se
+bien acquitter d'en faire les honneurs.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant,
+d'approuver que sa ma&icirc;tresse all&acirc;t au bal. Il y avait alors un si grand
+nombre de femmes &agrave; qui il donnait cette qualit&eacute;, que si elles n'y
+fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que le prince de Cond&eacute; avait commenc&eacute; &agrave; conter les sentiments de
+monsieur de Nemours sur le bal, madame de Cl&egrave;ves avait senti une grande
+envie de ne point aller &agrave; celui du mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute;. Elle entra
+ais&eacute;ment dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on
+&eacute;tait aim&eacute;e, et elle fut bien aise d'avoir une raison de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; pour
+faire une chose qui &eacute;tait une faveur pour monsieur de Nemours; elle
+emporta n&eacute;anmoins la parure que lui avait donn&eacute;e la reine dauphine; mais
+le soir, lorsqu'elle la montra &agrave; sa m&egrave;re, elle lui dit qu'elle n'avait
+pas dessein de s'en servir; que le mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute; prenait tant
+de soin de faire voir qu'il &eacute;tait attach&eacute; &agrave; elle, qu'elle ne doutait
+point qu'il ne voul&ucirc;t aussi faire croire qu'elle aurait part au
+divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous pr&eacute;texte de
+faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-&ecirc;tre
+elle serait embarrass&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme
+la trouvant particuli&egrave;re; mais voyant qu'elle s'y opini&acirc;trait, elle s'y
+rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle f&icirc;t la malade pour avoir
+un pr&eacute;texte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en emp&ecirc;chaient
+ne seraient pas approuv&eacute;es, et qu'il fallait m&ecirc;me emp&ecirc;cher qu'on ne les
+soup&ccedil;onn&acirc;t. Madame de Cl&egrave;ves consentit volontiers &agrave; passer quelques
+jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu o&ugrave; monsieur de Nemours
+ne devait pas &ecirc;tre; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle
+n'irait pas.</p>
+
+<p>Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y &eacute;tait pas trouv&eacute;e;
+mais comme il ne savait pas que l'on e&ucirc;t redit devant elle la
+conversation de chez le roi dauphin, il &eacute;tait bien &eacute;loign&eacute; de croire
+qu'il f&ucirc;t assez heureux pour l'avoir emp&ecirc;ch&eacute;e d'y aller.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme il &eacute;tait chez la reine, et qu'il parlait &agrave; madame la
+dauphine, madame de Chartres et madame de Cl&egrave;ves y vinrent, et
+s'approch&egrave;rent de cette princesse. Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait un peu
+n&eacute;glig&eacute;e, comme une personne qui s'&eacute;tait trouv&eacute;e mal; mais son visage ne
+r&eacute;pondait pas &agrave; son habillement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais
+croire que vous ayez &eacute;t&eacute; malade. Je pense que monsieur le prince de
+Cond&eacute;, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a
+persuad&eacute;e que vous feriez une faveur au mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute; d'aller
+chez lui, et que c'est ce qui vous a emp&ecirc;ch&eacute;e d'y venir.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste,
+et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait
+devin&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas
+voulu aller au bal; et pour emp&ecirc;cher que monsieur de Nemours ne le
+juge&acirc;t aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait
+&ecirc;tre appuy&eacute; sur la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Madame, dit-elle &agrave; madame la dauphine, que Votre
+Majest&eacute; fait plus d'honneur &agrave; ma fille qu'elle n'en m&eacute;rite. Elle &eacute;tait
+v&eacute;ritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse emp&ecirc;ch&eacute;e,
+elle n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; de vous suivre et de se montrer aussi chang&eacute;e
+qu'elle &eacute;tait, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu
+d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir.</p>
+
+<p>Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de
+Nemours fut bien f&acirc;ch&eacute; d'y trouver de l'apparence; n&eacute;anmoins la rougeur
+de madame de Cl&egrave;ves lui fit soup&ccedil;onner que ce que madame la dauphine
+avait dit n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement &eacute;loign&eacute; de la v&eacute;rit&eacute;. Madame de Cl&egrave;ves
+avait d'abord &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute;e que monsieur de Nemours e&ucirc;t eu lieu de croire
+que c'&eacute;tait lui qui l'avait emp&ecirc;ch&eacute;e d'aller chez le mar&eacute;chal de
+Saint-Andr&eacute;; mais ensuite elle sentit quelque esp&egrave;ce de chagrin, que sa
+m&egrave;re lui en e&ucirc;t enti&egrave;rement &ocirc;t&eacute; l'opinion.</p>
+
+<p>Quoique l'assembl&eacute;e de Cercamp e&ucirc;t &eacute;t&eacute; rompue, les n&eacute;gociations pour la
+paix avaient toujours continu&eacute;, et les choses s'y dispos&egrave;rent d'une
+telle sorte que, sur la fin de f&eacute;vrier, on se rassembla &agrave;
+C&acirc;teau-Cambresis. Les m&ecirc;mes d&eacute;put&eacute;s y retourn&egrave;rent; et l'absence du
+mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute; d&eacute;fit monsieur de Nemours du rival qui lui &eacute;tait
+plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait &agrave; observer ceux qui
+approchaient madame de Cl&egrave;ves, que par le progr&egrave;s qu'il pouvait faire
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir &agrave; sa fille qu'elle
+connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte
+sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour &agrave;
+parler de lui; elle lui en dit du bien, et y m&ecirc;la beaucoup de louanges
+empoisonn&eacute;es sur la sagesse qu'il avait d'&ecirc;tre incapable de devenir
+amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un
+attachement s&eacute;rieux du commerce des femmes. &laquo;Ce n'est pas,
+ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soup&ccedil;onn&eacute; d'avoir une grande passion
+pour la reine dauphine; je vois m&ecirc;me qu'il y va tr&egrave;s souvent, et je vous
+conseille d'&eacute;viter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout
+en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle
+fait, on dirait bient&ocirc;t que vous &ecirc;tes leur confidente, et vous savez
+combien cette r&eacute;putation est d&eacute;sagr&eacute;able. Je suis d'avis, si ce bruit
+continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de
+ne vous pas trouver m&ecirc;l&eacute;e dans des aventures de galanterie.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves n'avait jamais ou&iuml; parler de monsieur de Nemours et de
+madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa m&egrave;re, et
+elle crut si bien voir combien elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e dans tout ce qu'elle
+avait pens&eacute; des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage.
+Madame de Chartres s'en aper&ccedil;ut: il vint du monde dans ce moment, madame
+de Cl&egrave;ves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.</p>
+
+<p>L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de conna&icirc;tre, par ce
+que lui venait de dire sa m&egrave;re, l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle prenait &agrave; monsieur de
+Nemours: elle n'avait encore os&eacute; se l'avouer &agrave; elle-m&ecirc;me. Elle vit alors
+que les sentiments qu'elle avait pour lui &eacute;taient ceux que monsieur de
+Cl&egrave;ves lui avait tant demand&eacute;s; elle trouva combien il &eacute;tait honteux de
+les avoir pour un autre que pour un mari qui les m&eacute;ritait. Elle se
+sentit bless&eacute;e et embarrass&eacute;e de la crainte que monsieur de Nemours ne
+la voul&ucirc;t faire servir de pr&eacute;texte &agrave; madame la dauphine, et cette pens&eacute;e
+la d&eacute;termina &agrave; conter &agrave; madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point
+encore dit.</p>
+
+<p>Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour ex&eacute;cuter ce qu'elle
+avait r&eacute;solu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de
+fi&egrave;vre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait
+n&eacute;anmoins si peu de chose, que madame de Cl&egrave;ves ne laissa pas d'aller
+l'apr&egrave;s d&icirc;n&eacute;e chez madame la dauphine: elle &eacute;tait dans son cabinet avec
+deux ou trois dames qui &eacute;taient le plus avant dans sa familiarit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la
+voyant, et nous admirions combien il est chang&eacute; depuis son retour de
+Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de
+ma&icirc;tresses, et c'&eacute;tait m&ecirc;me un d&eacute;faut en lui; car il m&eacute;nageait &eacute;galement
+celles qui avaient du m&eacute;rite et celles qui n'en avaient pas. Depuis
+qu'il est revenu, il ne conna&icirc;t ni les unes ni les autres; il n'y a
+jamais eu un si grand changement; je trouve m&ecirc;me qu'il y en a dans son
+humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne r&eacute;pondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle
+aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des
+marques de sa passion, si elle n'avait point &eacute;t&eacute; d&eacute;tromp&eacute;e. Elle se
+sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher
+des raisons et s'&eacute;tonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux
+la v&eacute;rit&eacute; que personne. Elle ne put s'emp&ecirc;cher de lui en t&eacute;moigner
+quelque chose; et comme les autres dames s'&eacute;loign&egrave;rent, elle s'approcha
+d'elle, et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et
+voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de
+conduite &agrave; monsieur de Nemours?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai
+rien de cach&eacute; pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que
+d'aller &agrave; Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre
+qu'il ne me ha&iuml;ssait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas
+m&ecirc;me paru qu'il se souv&icirc;nt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que
+j'ai de la curiosit&eacute; de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien
+difficile que je ne le d&eacute;m&ecirc;le, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui
+est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque
+pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement.</p>
+
+<p>Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Cl&egrave;ves, et elle
+se trouva, malgr&eacute; elle, dans un &eacute;tat plus calme et plus doux que celui
+o&ugrave; elle &eacute;tait auparavant.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint chez sa m&egrave;re, elle sut qu'elle &eacute;tait beaucoup plus
+mal qu'elle ne l'avait laiss&eacute;e. La fi&egrave;vre lui avait redoubl&eacute;, et, les
+jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait
+une maladie consid&eacute;rable. Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait dans une affliction
+extr&ecirc;me, elle ne sortait point de la chambre de sa m&egrave;re; monsieur de
+Cl&egrave;ves y passait aussi presque tous les jours, et par l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il
+prenait &agrave; madame de Chartres, et pour emp&ecirc;cher sa femme de s'abandonner
+&agrave; la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion
+n'&eacute;tait point diminu&eacute;e.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amiti&eacute; pour lui,
+n'avait pas cess&eacute; de lui en t&eacute;moigner depuis son retour de Bruxelles.
+Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de
+voir plusieurs fois madame de Cl&egrave;ves, en faisant semblant de chercher
+son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait
+m&ecirc;me &agrave; des heures o&ugrave; il savait bien qu'il n'y &eacute;tait pas, et sous le
+pr&eacute;texte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de
+Chartres, o&ugrave; il y avait toujours plusieurs personnes de qualit&eacute;. Madame
+de Cl&egrave;ves y venait souvent, et, pour &ecirc;tre afflig&eacute;e, elle n'en paraissait
+pas moins belle &agrave; monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il
+prenait d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son affliction, et il lui en parlait avec un air si
+doux et si soumis, qu'il la persuadait ais&eacute;ment que ce n'&eacute;tait pas de
+madame la dauphine dont il &eacute;tait amoureux.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre troubl&eacute;e de sa vue, et d'avoir
+pourtant du plaisir &agrave; le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et
+qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue &eacute;tait le
+commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne cr&ucirc;t le ha&iuml;r
+par la douleur que lui donnait cette pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Chartres empira si consid&eacute;rablement, que l'on commen&ccedil;a &agrave;
+d&eacute;sesp&eacute;rer de sa vie; elle re&ccedil;ut ce que les m&eacute;decins lui dirent du p&eacute;ril
+o&ugrave; elle &eacute;tait, avec un courage digne de sa vertu et de sa pi&eacute;t&eacute;. Apr&egrave;s
+qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame
+de Cl&egrave;ves.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main;
+le p&eacute;ril o&ugrave; je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi,
+augmentent le d&eacute;plaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de
+l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me
+l'avouer: je ne suis plus en &eacute;tat de me servir de votre sinc&eacute;rit&eacute; pour
+vous conduire. Il y a d&eacute;j&agrave; longtemps que je me suis aper&ccedil;ue de cette
+inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de
+vous en faire apercevoir vous-m&ecirc;me. Vous ne la connaissez que trop
+pr&eacute;sentement; vous &ecirc;tes sur le bord du pr&eacute;cipice: il faut de grands
+efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous
+devez &agrave; votre mari; songez ce que vous vous devez &agrave; vous-m&ecirc;me, et pensez
+que vous allez perdre cette r&eacute;putation que vous vous &ecirc;tes acquise, et
+que je vous ai tant souhait&eacute;e. Ayez de la force et du courage, ma fille,
+retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez
+point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque
+affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les
+suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles
+de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger &agrave; ce que je
+souhaite, je vous dirais que, si quelque chose &eacute;tait capable de troubler
+le bonheur que j'esp&egrave;re en sortant de ce monde, ce serait de vous voir
+tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je
+re&ccedil;ois la mort avec joie, pour n'en &ecirc;tre pas le t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves fondait en larmes sur la main de sa m&egrave;re, qu'elle
+tenait serr&eacute;e entre les siennes, et madame de Chartres se sentant
+touch&eacute;e elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
+attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
+tout ce que je viens de vous dire.</p>
+
+<p>Elle se tourna de l'autre c&ocirc;t&eacute; en achevant ces paroles, et commanda &agrave; sa
+fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'&eacute;couter, ni parler davantage.
+Madame de Cl&egrave;ves sortit de la chambre de sa m&egrave;re en l'&eacute;tat que l'on peut
+s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'&agrave; se pr&eacute;parer &agrave; la
+mort. Elle v&eacute;cut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus
+revoir sa fille, qui &eacute;tait la seule chose &agrave; quoi elle se sentait
+attach&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait dans une affliction extr&ecirc;me; son mari ne la
+quittait point, et sit&ocirc;t que madame de Chartres fut expir&eacute;e, il l'emmena
+&agrave; la campagne, pour l'&eacute;loigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa
+douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la
+reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait
+qu'elle avait de sa m&egrave;re, pour se d&eacute;fendre contre monsieur de Nemours,
+ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse
+d'&ecirc;tre abandonn&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, dans un temps o&ugrave; elle &eacute;tait si peu
+ma&icirc;tresse de ses sentiments, et o&ugrave; elle e&ucirc;t tant souhait&eacute; d'avoir
+quelqu'un qui p&ucirc;t la plaindre et lui donner de la force. La mani&egrave;re dont
+monsieur de Cl&egrave;ves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus
+fortement que jamais, de ne manquer &agrave; rien de ce qu'elle lui devait.
+Elle lui t&eacute;moignait aussi plus d'amiti&eacute; et plus de tendresse qu'elle
+n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quitt&acirc;t, et il lui
+semblait qu'&agrave; force de s'attacher &agrave; lui, il la d&eacute;fendrait contre
+monsieur de Nemours.</p>
+
+<p>Ce prince vint voir monsieur de Cl&egrave;ves &agrave; la campagne. Il fit ce qu'il
+put pour rendre aussi une visite &agrave; madame de Cl&egrave;ves; mais elle ne le
+voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+le trouver aimable, elle avait fait une forte r&eacute;solution de s'emp&ecirc;cher
+de le voir, et d'en &eacute;viter toutes les occasions qui d&eacute;pendraient d'elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves vint &agrave; Paris pour faire sa cour, et promit &agrave; sa femme
+de s'en retourner le lendemain; il ne revint n&eacute;anmoins que le jour
+d'apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Cl&egrave;ves, lorsqu'il
+arriva; et je vous dois faire des reproches de n'&ecirc;tre pas venu, comme
+vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle
+affliction en l'&eacute;tat o&ugrave; je suis, ce serait la mort de madame de Tournon,
+que j'ai apprise ce matin. J'en aurais &eacute;t&eacute; touch&eacute;e quand je ne l'aurais
+point connue; c'est toujours une chose digne de piti&eacute;, qu'une femme
+jeune et belle comme celle-l&agrave; soit morte en deux jours; mais de plus,
+c'&eacute;tait une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui
+paraissait avoir autant de sagesse que de m&eacute;rite.</p>
+
+<p>&mdash;Je fus tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute; de ne pas revenir hier, r&eacute;pondit monsieur de Cl&egrave;ves;
+mais j'&eacute;tais si n&eacute;cessaire &agrave; la consolation d'un malheureux, qu'il
+m'&eacute;tait impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous
+conseille pas d'en &ecirc;tre afflig&eacute;e, si vous la regrettez comme une femme
+pleine de sagesse, et digne de votre estime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tonnez, reprit madame de Cl&egrave;ves, et je vous ai ou&iuml; dire
+plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme &agrave; la cour que vous
+estimassiez davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pondit-il, mais les femmes sont incompr&eacute;hensibles, et,
+quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je
+ne saurais assez admirer mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'estimez plus que je ne vaux, r&eacute;pliqua madame de Cl&egrave;ves en
+soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous.
+Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a d&eacute;tromp&eacute; de madame de
+Tournon.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je le suis, r&eacute;pliqua-t-il, et que je sais qu'elle
+aimait le comte de Sancerre, &agrave; qui elle donnait des esp&eacute;rances de
+l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais croire, interrompit madame de Cl&egrave;ves, que madame de
+Tournon, apr&egrave;s cet &eacute;loignement si extraordinaire qu'elle a t&eacute;moign&eacute; pour
+le mariage depuis qu'elle est veuve, et apr&egrave;s les d&eacute;clarations publiques
+qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donn&eacute; des esp&eacute;rances &agrave;
+Sancerre.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'en e&ucirc;t donn&eacute; qu'&agrave; lui, r&eacute;pliqua monsieur de Cl&egrave;ves, il ne
+faudrait pas s'&eacute;tonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle
+en donnait aussi &agrave; Estouteville dans le m&ecirc;me temps; et je vais vous
+apprendre toute cette histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SECONDE_PARTIE" id="SECONDE_PARTIE"></a><a href="#table">SECONDE PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Vous savez l'amiti&eacute; qu'il y a entre Sancerre et moi; n&eacute;anmoins il
+devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le
+cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'&agrave; tout le reste du monde.
+J'&eacute;tais bien &eacute;loign&eacute; de le soup&ccedil;onner. Madame de Tournon paraissait
+encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite
+aust&egrave;re. La s&oelig;ur de Sancerre &eacute;tait quasi la seule personne qu'elle vit,
+et c'&eacute;tait chez elle qu'il en &eacute;tait devenu amoureux.</p>
+
+<p>&laquo;Un soir qu'il devait y avoir une com&eacute;die au Louvre, et que l'on
+n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer,
+l'on vint dire qu'elle s'&eacute;tait trouv&eacute;e mal, et que le roi ne viendrait
+pas. On jugea ais&eacute;ment que le mal de cette duchesse &eacute;tait quelque d&eacute;m&ecirc;l&eacute;
+avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du mar&eacute;chal de
+Brissac, pendant qu'il avait &eacute;t&eacute; &agrave; la cour; mais il &eacute;tait retourn&eacute; en
+Pi&eacute;mont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de
+cette brouillerie.</p>
+
+<p>&laquo;Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la
+salle, et me dit tout bas que le roi &eacute;tait dans une affliction et dans
+une col&egrave;re qui faisaient piti&eacute;; qu'en un raccommodement qui s'&eacute;tait fait
+entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des
+d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s qu'ils avaient eus pour le mar&eacute;chal de Brissac, le roi lui avait
+donn&eacute; une bague, et l'avait pri&eacute;e de la porter; que pendant qu'elle
+s'habillait pour venir &agrave; la com&eacute;die, il avait remarqu&eacute; qu'elle n'avait
+point cette bague, et lui en avait demand&eacute; la raison; qu'elle avait paru
+&eacute;tonn&eacute;e de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demand&eacute;e &agrave; ses femmes,
+lesquelles par malheur, ou faute d'&ecirc;tre bien instruites, avaient r&eacute;pondu
+qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue.</p>
+
+<p>&laquo;Ce temps est pr&eacute;cis&eacute;ment celui du d&eacute;part du mar&eacute;chal de Brissac,
+continua monsieur d'Anville; le roi n'a point dout&eacute; qu'elle ne lui ait
+donn&eacute; la bague en lui disant adieu. Cette pens&eacute;e a r&eacute;veill&eacute; si vivement
+toute cette jalousie, qui n'&eacute;tait pas encore bien &eacute;teinte, qu'il s'est
+emport&eacute; contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de
+rentrer chez lui, tr&egrave;s afflig&eacute;; mais je ne sais s'il l'est davantage de
+l'opinion que madame de Valentinois a sacrifi&eacute; sa bague, que de la
+crainte de lui avoir d&eacute;plu par sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Sit&ocirc;t que monsieur d'Anville eut achev&eacute; de me conter cette nouvelle, je
+me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un
+secret que l'on venait de me confier, et dont je lui d&eacute;fendais d'en
+parler.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-s&oelig;ur; je
+trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas
+madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-s&oelig;ur n'avait
+pas sujet de s'en louer. Sancerre avait &eacute;t&eacute; chez elle au sortir de la
+com&eacute;die. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse,
+et madame de Tournon &eacute;tait venue la conter &agrave; ma belle-s&oelig;ur, sans savoir
+ou sans faire r&eacute;flexion que c'&eacute;tait moi qui l'avait apprise &agrave; son amant.</p>
+
+<p>&laquo;Sit&ocirc;t que je m'approchai de ma belle-s&oelig;ur, elle dit &agrave; madame de
+Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et
+sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour
+mot tout ce que j'avais dit &agrave; Sancerre le soir pr&eacute;c&eacute;dent. Vous pouvez
+juger comme j'en fus &eacute;tonn&eacute;. Je regardai madame de Tournon, elle me
+parut embarrass&eacute;e. Son embarras me donna du soup&ccedil;on; je n'avais dit la
+chose qu'&agrave; Sancerre, il m'avait quitt&eacute; au sortir de la com&eacute;die sans m'en
+dire la raison; je me souvins de lui avoir ou&iuml; extr&ecirc;mement louer madame
+de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de
+peine &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait
+vue depuis qu'il m'avait quitt&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus si piqu&eacute; de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis
+plusieurs choses qui firent conna&icirc;tre &agrave; madame de Tournon l'imprudence
+qu'elle avait faite; je la remis &agrave; son carrosse, et je l'assurai, en la
+quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la
+brouillerie du roi et de madame de Valentinois.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en allai &agrave; l'heure m&ecirc;me trouver Sancerre, je lui fis des
+reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de
+Tournon, sans lui dire comment je l'avais d&eacute;couverte. Il fut contraint
+de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il
+m'apprit aussi le d&eacute;tail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il f&ucirc;t
+cadet de sa maison, et tr&egrave;s &eacute;loign&eacute; de pouvoir pr&eacute;tendre un aussi bon
+parti, que n&eacute;anmoins elle &eacute;tait r&eacute;solue de l'&eacute;pouser. L'on ne peut &ecirc;tre
+plus surpris que je le fus. Je dis &agrave; Sancerre de presser la conclusion
+de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne d&ucirc;t craindre d'une
+femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage
+si &eacute;loign&eacute; de la v&eacute;rit&eacute;. Il me r&eacute;pondit qu'elle avait &eacute;t&eacute; v&eacute;ritablement
+afflig&eacute;e, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait
+surmont&eacute; cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser para&icirc;tre tout
+d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres
+raisons pour l'excuser, qui me firent voir &agrave; quel point il en &eacute;tait
+amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion
+qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'&eacute;tait elle-m&ecirc;me qui me
+l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de
+peine, et je fus ensuite tr&egrave;s avant dans leur confidence.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honn&ecirc;te et si
+agr&eacute;able &agrave; l'&eacute;gard de son amant; n&eacute;anmoins j'&eacute;tais toujours choqu&eacute; de
+son affectation &agrave; para&icirc;tre encore afflig&eacute;e. Sancerre &eacute;tait si amoureux
+et si content de la mani&egrave;re dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait
+quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne cr&ucirc;t qu'il
+le souhaitait plut&ocirc;t par int&eacute;r&ecirc;t que par une v&eacute;ritable passion. Il lui
+en parla toutefois, et elle lui parut r&eacute;solue &agrave; l'&eacute;pouser; elle commen&ccedil;a
+m&ecirc;me &agrave; quitter cette retraite o&ugrave; elle vivait, et &agrave; se remettre dans le
+monde. Elle venait chez ma belle-s&oelig;ur &agrave; des heures o&ugrave; une partie de la
+cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y
+&eacute;taient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient tr&egrave;s
+aimable.</p>
+
+<p>&laquo;Peu de temps apr&egrave;s qu'elle eut commenc&eacute; &agrave; quitter la solitude, Sancerre
+crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour
+lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur
+ses plaintes; mais &agrave; la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur
+mariage, elle semblait l'&eacute;loigner, je commen&ccedil;ai &agrave; croire qu'il n'avait
+pas de tort d'avoir de l'inqui&eacute;tude. Je lui r&eacute;pondis que quand la
+passion de madame de Tournon diminuerait apr&egrave;s avoir dur&eacute; deux ans, il
+ne faudrait pas s'en &eacute;tonner; que quand m&ecirc;me sans &ecirc;tre diminu&eacute;e, elle ne
+serait pas assez forte pour l'obliger &agrave; l'&eacute;pouser, qu'il ne devrait pas
+s'en plaindre; que ce mariage, &agrave; l'&eacute;gard du public, lui ferait un
+extr&ecirc;me tort, non seulement parce qu'il n'&eacute;tait pas un assez bon parti
+pour elle, mais par le pr&eacute;judice qu'il apporterait &agrave; sa r&eacute;putation;
+qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, &eacute;tait qu'elle ne le tromp&acirc;t
+point et qu'elle ne lui donn&acirc;t pas de fausses esp&eacute;rances. Je lui dis
+encore que si elle n'avait pas la force de l'&eacute;pouser, ou qu'elle lui
+avou&acirc;t qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il
+s'emport&acirc;t, ni qu'il se plaign&icirc;t; mais qu'il devrait conserver pour elle
+de l'estime et de la reconnaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-m&ecirc;me;
+car la sinc&eacute;rit&eacute; me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma
+ma&icirc;tresse, et m&ecirc;me ma femme, m'avouait que quelqu'un lui pl&ucirc;t, j'en
+serais afflig&eacute; sans en &ecirc;tre aigri. Je quitterais le personnage d'amant
+ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles firent rougir madame de Cl&egrave;ves, et elle y trouva un certain
+rapport avec l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait, qui la surprit, et qui lui donna un
+trouble dont elle fut longtemps &agrave; se remettre.</p>
+
+<p>&laquo;Sancerre parla &agrave; madame de Tournon, continua monsieur de Cl&egrave;ves, il lui
+dit tout ce que je lui avais conseill&eacute;, mais elle le rassura avec tant
+de soin, et parut si offens&eacute;e de ses soup&ccedil;ons, qu'elle les lui &ocirc;ta
+enti&egrave;rement. Elle remit n&eacute;anmoins leur mariage apr&egrave;s un voyage qu'il
+allait faire, et qui devait &ecirc;tre assez long; mais elle se conduisit si
+bien jusqu'&agrave; son d&eacute;part, et en parut si afflig&eacute;e, que je crus, aussi
+bien que lui, qu'elle l'aimait v&eacute;ritablement. Il partit, il y a environ
+trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous
+m'avez enti&egrave;rement occup&eacute;, et je savais seulement qu'il devait bient&ocirc;t
+revenir.</p>
+
+<p>&laquo;Avant-hier, en arrivant &agrave; Paris, j'appris qu'elle &eacute;tait morte;
+j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me
+manda qu'il &eacute;tait arriv&eacute; de la veille, qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le jour de
+la mort de madame de Tournon. J'allai le voir &agrave; l'heure m&ecirc;me, me doutant
+bien de l'&eacute;tat o&ugrave; je le trouverais; mais son affliction passait de
+beaucoup ce que je m'en &eacute;tais imagin&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; d&egrave;s le moment
+qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me
+dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en &eacute;tais pas digne,
+mais je la suivrai bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours:
+Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux
+larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me
+dit qu'il n'avait pas re&ccedil;u souvent de ses lettres pendant son absence,
+mais qu'il ne s'en &eacute;tait pas &eacute;tonn&eacute;, parce qu'il la connaissait et qu'il
+savait la peine qu'elle avait &agrave; hasarder de ses lettres. Il ne doutait
+point qu'il ne l'e&ucirc;t &eacute;pous&eacute;e &agrave; son retour; il la regardait comme la plus
+aimable et la plus fid&egrave;le personne qui e&ucirc;t jamais &eacute;t&eacute;, il s'en croyait
+tendrement aim&eacute;; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher &agrave;
+elle pour jamais. Toutes ces pens&eacute;es le plongeaient dans une affliction
+violente, dont il &eacute;tait enti&egrave;rement accabl&eacute;; et j'avoue que je ne
+pouvais m'emp&ecirc;cher d'en &ecirc;tre touch&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus n&eacute;anmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui
+promis que je reviendrais bient&ocirc;t. Je revins en effet, et je ne fus
+jamais si surpris, que de le trouver tout diff&eacute;rent de ce que je l'avais
+quitt&eacute;. Il &eacute;tait debout dans sa chambre, avec un visage furieux,
+marchant et s'arr&ecirc;tant comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; hors de lui-m&ecirc;me.&mdash;Venez,
+venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; je suis
+plus malheureux mille fois que je n'&eacute;tais tant&ocirc;t, et ce que je viens
+d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort.</p>
+
+<p>&laquo;Je crus que la douleur le troublait enti&egrave;rement, et je ne pouvais
+m'imaginer qu'il y e&ucirc;t quelque chose de pire que la mort d'une ma&icirc;tresse
+que l'on aime, et dont on est aim&eacute;. Je lui dis que tant que son
+affliction avait eu des bornes, je l'avais approuv&eacute;e, et que j'y &eacute;tais
+entr&eacute;; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au
+d&eacute;sespoir, et s'il perdait la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi,
+s'&eacute;cria-t-il: madame de Tournon m'&eacute;tait infid&egrave;le, et j'apprends son
+infid&eacute;lit&eacute; et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un
+temps o&ugrave; mon &acirc;me est remplie et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de la plus vive douleur et de
+la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps o&ugrave; son
+id&eacute;e est dans mon c&oelig;ur comme la plus parfaite chose qui ait jamais &eacute;t&eacute;,
+et la plus parfaite &agrave; mon &eacute;gard; je trouve que je suis tromp&eacute;, et
+qu'elle ne m&eacute;rite pas que je la pleure; cependant j'ai la m&ecirc;me affection
+de sa mort que si elle m'&eacute;tait fid&egrave;le, et je sens son infid&eacute;lit&eacute; comme
+si elle n'&eacute;tait point morte. Si j'avais appris son changement avant sa
+mort, la jalousie, la col&egrave;re, la rage m'auraient rempli, et m'auraient
+endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis
+dans un &eacute;tat o&ugrave; je ne puis ni m'en consoler, ni la ha&iuml;r.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je
+lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta
+qu'un moment apr&egrave;s que j'&eacute;tais sorti de sa chambre, Estouteville, qui
+est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour
+madame de Tournon, l'&eacute;tait venu voir; que d'abord qu'il avait &eacute;t&eacute; assis,
+il avait commenc&eacute; &agrave; pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait
+pardon de lui avoir cach&eacute; ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait
+d'avoir piti&eacute; de lui; qu'il venait lui ouvrir son c&oelig;ur, et qu'il voyait
+l'homme du monde le plus afflig&eacute; de la mort de madame de Tournon.</p>
+
+<p>&laquo;Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon
+premier mouvement ait &eacute;t&eacute; de lui dire que j'en &eacute;tais plus afflig&eacute; que
+lui, je n'ai pas eu n&eacute;anmoins la force de parler. Il a continu&eacute;, et m'a
+dit qu'il &eacute;tait amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours
+voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait d&eacute;fendu express&eacute;ment, et
+avec tant d'autorit&eacute;, qu'il n'avait os&eacute; lui d&eacute;sob&eacute;ir; qu'il lui avait
+plu quasi dans le m&ecirc;me temps qu'il l'avait aim&eacute;e; qu'ils avaient cach&eacute;
+leur passion &agrave; tout le monde; qu'il n'avait jamais &eacute;t&eacute; chez elle
+publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son
+mari; et qu'enfin il l'allait &eacute;pouser dans le temps qu'elle &eacute;tait morte;
+mais que ce mariage, qui &eacute;tait un effet de passion, aurait paru un effet
+de devoir et d'ob&eacute;issance; qu'elle avait gagn&eacute; son p&egrave;re pour se faire
+commander de l'&eacute;pouser, afin qu'il n'y e&ucirc;t pas un trop grand changement
+dans sa conduite, qui avait &eacute;t&eacute; si &eacute;loign&eacute;e de se remarier.</p>
+
+<p>&laquo;Tant qu'Estouteville m'a parl&eacute;, me dit Sancerre, j'ai ajout&eacute; foi a ses
+paroles, parce que j'y ai trouv&eacute; de la vraisemblance, et que le temps o&ugrave;
+il m'a dit qu'il avait commenc&eacute; &agrave; aimer madame de Tournon est
+pr&eacute;cis&eacute;ment celui o&ugrave; elle m'a paru chang&eacute;e; mais un moment apr&egrave;s, je
+l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t &agrave; le lui
+dire; j'ai pass&eacute; ensuite &agrave; vouloir m'&eacute;claircir, je l'ai questionn&eacute;, je
+lui ai fait para&icirc;tre des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de
+mon malheur, qu'il m'a demand&eacute; si je connaissais l'&eacute;criture de madame de
+Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon
+fr&egrave;re est entr&eacute; dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de
+larmes, qu'il a &eacute;t&eacute; contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il
+m'a dit qu'il reviendrait ce soir requ&eacute;rir ce qu'il me laissait; et moi
+je chassai mon fr&egrave;re, sur le pr&eacute;texte de me trouver mal, par
+l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laiss&eacute;es, et esp&eacute;rant
+d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce
+qu'Estouteville venait de me dire. Mais h&eacute;las! que n'y ai-je point
+trouv&eacute;? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de
+l'&eacute;pouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a &eacute;crit de semblables.
+Ainsi, ajouta-t-il, j'&eacute;prouve &agrave; la fois la douleur de la mort et celle
+de l'infid&eacute;lit&eacute;; ce sont deux maux que l'on a souvent compar&eacute;s, mais qui
+n'ont jamais &eacute;t&eacute; sentis en m&ecirc;me temps par la m&ecirc;me personne. J'avoue, &agrave;
+ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne
+puis la trouver assez coupable pour consentir &agrave; sa mort. Si elle vivait,
+j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle
+en lui faisant conna&icirc;tre son injustice. Mais je ne la verrai plus,
+reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les
+maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux d&eacute;pens de la mienne. Quel
+souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'&eacute;tais
+heureux hier! s'&eacute;criait-il, que j'&eacute;tais heureux! j'&eacute;tais l'homme du
+monde le plus afflig&eacute;; mais mon affliction &eacute;tait raisonnable, et je
+trouvais quelque douceur &agrave; penser que je ne devais jamais me consoler.
+Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye &agrave; une passion
+feinte qu'elle a eue pour moi le m&ecirc;me tribut de douleur que je croyais
+devoir &agrave; une passion v&eacute;ritable. Je ne puis ni ha&iuml;r, ni aimer sa m&eacute;moire;
+je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se
+retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je
+ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien
+que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir
+cach&eacute; que j'aimais madame de Tournon; s'il l'e&ucirc;t su il ne s'y serait
+peut-&ecirc;tre pas attach&eacute;, elle ne m'aurait pas &eacute;t&eacute; infid&egrave;le; il est venu me
+chercher pour me confier sa douleur; il me fait piti&eacute;. Et! c'est avec
+raison, s'&eacute;criait-il; il aimait madame de Tournon, il en &eacute;tait aim&eacute;, et
+il ne la verra jamais; je sens bien n&eacute;anmoins que je ne saurais
+m'emp&ecirc;cher de le ha&iuml;r. Et encore une fois, je vous conjure de faire en
+sorte que je ne le voie point.</p>
+
+<p>&laquo;Sancerre se remit ensuite &agrave; pleurer, &agrave; regretter madame de Tournon, &agrave;
+lui parler, et &agrave; lui dire les choses du monde les plus tendres; il
+repassa ensuite &agrave; la haine, aux plaintes, aux reproches et aux
+impr&eacute;cations contre elle. Comme je le vis dans un &eacute;tat si violent, je
+connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider &agrave; calmer son
+esprit. J'envoyai qu&eacute;rir son fr&egrave;re, que je venais de quitter chez le
+roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entr&acirc;t, et je lui
+contai l'&eacute;tat o&ugrave; &eacute;tait Sancerre. Nous donn&acirc;mes des ordres pour emp&ecirc;cher
+qu'il ne v&icirc;t Estouteville, et nous employ&acirc;mes une partie de la nuit &agrave;
+t&acirc;cher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouv&eacute;
+plus afflig&eacute;; son fr&egrave;re est demeur&eacute; aupr&egrave;s de lui, et je suis revenu
+aupr&egrave;s de vous.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;L'on ne peut &ecirc;tre plus surprise que je le suis, dit alors madame de
+Cl&egrave;ves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de
+tromperie.</p>
+
+<p>&mdash;L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Cl&egrave;ves, ne peuvent
+aller plus loin qu'elle les a port&eacute;es. Remarquez que quand Sancerre crut
+qu'elle &eacute;tait chang&eacute;e pour lui, elle l'&eacute;tait v&eacute;ritablement, et qu'elle
+commen&ccedil;ait &agrave; aimer Estouteville. Elle disait &agrave; ce dernier qu'il la
+consolait de la mort de son mari, et que c'&eacute;tait lui qui &eacute;tait cause
+qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait &agrave; Sancerre que
+c'&eacute;tait parce que nous avions r&eacute;solu qu'elle ne t&eacute;moignerait plus d'&ecirc;tre
+si afflig&eacute;e. Elle faisait valoir &agrave; Estouteville de cacher leur
+intelligence, et de para&icirc;tre oblig&eacute;e &agrave; l'&eacute;pouser par le commandement de
+son p&egrave;re, comme un effet du soin qu'elle avait de sa r&eacute;putation; et
+c'&eacute;tait pour abandonner Sancerre, sans qu'il e&ucirc;t sujet de s'en plaindre.
+Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Cl&egrave;ves, pour voir ce
+malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi &agrave; Paris. Il
+est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre
+infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves consentit &agrave; son retour, et elle revint le lendemain.
+Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait
+&eacute;t&eacute;; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la
+douleur de sa mort, avaient fait une suspension &agrave; ses sentiments, qui
+lui faisait croire qu'ils &eacute;taient enti&egrave;rement effac&eacute;s.</p>
+
+<p>D&egrave;s le m&ecirc;me soir qu'elle fut arriv&eacute;e, madame la dauphine la vint voir,
+et apr&egrave;s lui avoir t&eacute;moign&eacute; la part qu'elle avait prise &agrave; son
+affliction, elle lui dit que, pour la d&eacute;tourner de ces tristes pens&eacute;es,
+elle voulait l'instruire de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; la cour en son
+absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle,
+c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionn&eacute;ment
+amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point
+dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne
+qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire n&eacute;gliger
+ou abandonner, pour mieux dire, les esp&eacute;rances d'une couronne.</p>
+
+<p>Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; sur
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur
+d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya qu&eacute;rir, hier au
+soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande &agrave;
+revenir, et qui &eacute;crit au roi qu'il ne peut plus soutenir aupr&egrave;s de la
+reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle
+commence &agrave; s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'e&ucirc;t point donn&eacute; de
+parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage.
+Le roi lut cette lettre &agrave; monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler
+s&eacute;rieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que
+rire, que badiner, et se moquer des esp&eacute;rances de Lignerolles. Il dit
+que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller
+en Angleterre comme un pr&eacute;tendu mari de la reine, sans &ecirc;tre assur&eacute; du
+succ&egrave;s. &laquo;Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon
+temps, de faire ce voyage pr&eacute;sentement que le roi d'Espagne fait de si
+grandes instances pour &eacute;pouser cette reine. Ce ne serait peut-&ecirc;tre pas
+un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un
+mariage Votre Majest&eacute; ne me conseillerait pas de lui disputer quelque
+chose.&mdash;Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais
+vous n'aurez rien &agrave; lui disputer; je sais qu'il a d'autres pens&eacute;es; et
+quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouv&eacute;e du joug
+de l'Espagne, pour croire que sa s&oelig;ur le veuille reprendre, et qu'elle
+se laisse &eacute;blouir &agrave; l'&eacute;clat de tant de couronnes jointes ensemble.&mdash;Si
+elle ne s'en laisse pas &eacute;blouir, repartit monsieur de Nemours, il y a
+apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aim&eacute; le
+milord Courtenay, il y a d&eacute;j&agrave; quelques ann&eacute;es; il &eacute;tait aussi aim&eacute; de la
+reine Marie, qui l'aurait &eacute;pous&eacute; du consentement de toute l'Angleterre,
+sans qu'elle conn&ucirc;t que la jeunesse et la beaut&eacute; de sa s&oelig;ur &Eacute;lisabeth
+le touchaient davantage que l'esp&eacute;rance de r&eacute;gner. Votre Majest&eacute; sait
+que les violentes jalousies qu'elle en eut la port&egrave;rent &agrave; les mettre
+l'un et l'autre en prison, &agrave; exiler ensuite le milord Courtenay, et la
+d&eacute;termin&egrave;rent enfin &agrave; &eacute;pouser le roi d'Espagne. Je crois qu'&Eacute;lisabeth,
+qui est pr&eacute;sentement sur le tr&ocirc;ne, rappellera bient&ocirc;t ce milord et
+qu'elle choisira un homme qu'elle a aim&eacute;, qui est fort aimable, qui a
+tant souffert pour elle, plut&ocirc;t qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.&mdash;Je
+serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais
+j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort &agrave; Padoue, o&ugrave; il &eacute;tait
+rel&eacute;gu&eacute;. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours,
+qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le
+dauphin, et envoyer &eacute;pouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui &eacute;taient chez le roi avec
+monsieur de Nemours, sont persuad&eacute;s que c'est cette m&ecirc;me passion dont il
+est occup&eacute;, qui le d&eacute;tourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le
+voit de plus pr&egrave;s que personne, a dit &agrave; madame de Martigues que ce
+prince est tellement chang&eacute; qu'il ne le reconna&icirc;t plus; et ce qui
+l'&eacute;tonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes
+heures particuli&egrave;res o&ugrave; il se d&eacute;robe, en sorte qu'il croit qu'il n'a
+point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait
+m&eacute;conna&icirc;tre monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne
+r&eacute;pond point &agrave; son amour.&raquo;</p>
+
+<p>Quel poison pour madame de Cl&egrave;ves, que le discours de madame la
+dauphine! Le moyen de ne se pas reconna&icirc;tre pour cette personne dont on
+ne savait point le nom? et le moyen de n'&ecirc;tre pas p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de
+reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui
+pouvait &ecirc;tre suspecte, que ce prince, qui touchait d&eacute;j&agrave; son c&oelig;ur,
+cachait sa passion &agrave; tout le monde, et n&eacute;gligeait pour l'amour d'elle
+les esp&eacute;rances d'une couronne. Aussi ne peut-on repr&eacute;senter ce qu'elle
+sentit, et le trouble qui s'&eacute;leva dans son &acirc;me. Si madame la dauphine
+l'eut regard&eacute;e avec attention, elle e&ucirc;t ais&eacute;ment remarqu&eacute; que les choses
+qu'elle venait de dire ne lui &eacute;taient pas indiff&eacute;rentes; mais comme elle
+n'avait aucun soup&ccedil;on de la v&eacute;rit&eacute;, elle continua de parler, sans y
+faire de r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire,
+m'a appris tout ce d&eacute;tail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a
+une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuad&eacute; que je suis la
+seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de
+Nemours.</p>
+
+<p>Ces derni&egrave;res paroles de madame la dauphine donn&egrave;rent une autre sorte
+de trouble &agrave; madame de Cl&egrave;ves, que celui qu'elle avait eu quelques
+moments auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais ais&eacute;ment de l'avis de monsieur d'Anville, r&eacute;pondit-elle; et
+il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une
+princesse telle que vous, pour faire m&eacute;priser la reine d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et
+je le saurais s'il &eacute;tait v&eacute;ritable. Ces sortes de passions n'&eacute;chappent
+point &agrave; la vue de celles qui les causent; elles s'en aper&ccedil;oivent les
+premi&egrave;res. Monsieur de Nemours ne m'a jamais t&eacute;moign&eacute; que de l&eacute;g&egrave;res
+complaisances; mais il y a n&eacute;anmoins une si grande diff&eacute;rence de la
+mani&egrave;re dont il a v&eacute;cu avec moi, &agrave; celle dont il y vit pr&eacute;sentement, que
+je puis vous r&eacute;pondre que je ne suis pas la cause de l'indiff&eacute;rence
+qu'il a pour la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens
+pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi
+conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer
+aucun article qu'&agrave; condition d'&eacute;pouser cette princesse, au lieu du
+prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine &agrave; s'y
+r&eacute;soudre; enfin il y a consenti, et il est all&eacute; tant&ocirc;t annoncer cette
+nouvelle &agrave; Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une
+chose qui puisse plaire d'&eacute;pouser un homme de l'&acirc;ge et de l'humeur du
+roi d'Espagne, surtout &agrave; elle qui a toute la joie que donne la premi&egrave;re
+jeunesse jointe &agrave; la beaut&eacute;, et qui s'attendait d'&eacute;pouser un jeune
+prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si
+le roi en elle trouvera toute l'ob&eacute;issance qu'il d&eacute;sire; il m'a charg&eacute;e
+de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai
+quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien
+diff&eacute;rente; j'irai me r&eacute;jouir avec Madame, s&oelig;ur du roi. Tout est arr&ecirc;t&eacute;
+pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de
+temps. Jamais personne de l'&acirc;ge de cette princesse n'a eu une joie si
+enti&egrave;re de se marier. La cour va &ecirc;tre plus belle et plus grosse qu'on ne
+l'a jamais vue, et, malgr&eacute; votre affliction, il faut que vous veniez
+nous aider &agrave; faire voir aux &eacute;trangers que nous n'avons pas de m&eacute;diocres
+beaut&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Cl&egrave;ves, et, le
+lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours
+suivants, le roi et les reines all&egrave;rent voir madame de Cl&egrave;ves. Monsieur
+de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extr&ecirc;me impatience, et
+qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans t&eacute;moins, attendit
+pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et
+qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il r&eacute;ussit dans son
+dessein, et il arriva comme les derni&egrave;res visites en sortaient.</p>
+
+<p>Cette princesse &eacute;tait sur son lit; il faisait chaud, et la vue de
+monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait
+pas sa beaut&eacute;. Il s'assit vis-&agrave;-vis d'elle, avec cette crainte et cette
+timidit&eacute; que donnent les v&eacute;ritables passions. Il demeura quelque temps
+sans pouvoir parler. Madame de Cl&egrave;ves n'&eacute;tait pas moins interdite, de
+sorte qu'ils gard&egrave;rent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de
+Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction;
+madame de Cl&egrave;ves, &eacute;tant bien aise de continuer la conversation sur ce
+sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin,
+elle dit que, quand le temps aurait diminu&eacute; la violence de sa douleur,
+il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur
+en serait chang&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur
+de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne
+me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens
+ont remarqu&eacute; ce changement, et m&ecirc;me madame la dauphine m'en parlait
+encore hier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, repartit madame de Cl&egrave;ves, qu'elle l'a remarqu&eacute;, et je
+crois lui en avoir ou&iuml; dire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas f&acirc;ch&eacute;, Madame, r&eacute;pliqua monsieur de Nemours, qu'elle
+s'en soit aper&ccedil;ue; mais je voudrais qu'elle ne f&ucirc;t pas seule &agrave; s'en
+apercevoir. Il y a des personnes &agrave; qui on n'ose donner d'autres marques
+de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les
+regardent point; et, n'osant leur faire para&icirc;tre qu'on les aime, on
+voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut &ecirc;tre aim&eacute; de
+personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beaut&eacute;,
+dans quelque rang qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre, que l'on ne regard&acirc;t avec
+indiff&eacute;rence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voul&ucirc;t acheter
+au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la
+passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de
+leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile
+pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne
+s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les &eacute;viter, par la
+peur de laisser para&icirc;tre au public, et quasi &agrave; elles-m&ecirc;mes, les
+sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un
+v&eacute;ritable attachement, c'est de devenir enti&egrave;rement oppos&eacute; &agrave; ce que l'on
+&eacute;tait, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+toute sa vie occup&eacute; de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves entendait ais&eacute;ment la part qu'elle avait &agrave; ces paroles.
+Il lui semblait qu'elle devait y r&eacute;pondre, et ne les pas souffrir. Il
+lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni t&eacute;moigner
+qu'elle les pr&icirc;t pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne
+devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et
+l'offensait quasi &eacute;galement; elle y voyait la confirmation de tout ce
+que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque
+chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et
+de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui
+donnait un trouble dont elle n'&eacute;tait pas ma&icirc;tresse. Les paroles les plus
+obscures d'un homme qui pla&icirc;t donnent plus d'agitation que les
+d&eacute;clarations ouvertes d'un homme qui ne pla&icirc;t pas. Elle demeurait donc
+sans r&eacute;pondre, et monsieur de Nemours se f&ucirc;t aper&ccedil;u de son silence, dont
+il n'aurait peut-&ecirc;tre pas tir&eacute; de mauvais pr&eacute;sages, si l'arriv&eacute;e de
+monsieur de Cl&egrave;ves n'e&ucirc;t fini la conversation et sa visite.</p>
+
+<p>Ce prince venait conter &agrave; sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle
+n'avait pas une grande curiosit&eacute; pour la suite de cette aventure. Elle
+&eacute;tait si occup&eacute;e de ce qui se venait de passer, qu'&agrave; peine pouvait-elle
+cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en libert&eacute; de r&ecirc;ver,
+elle connut bien qu'elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e, lorsqu'elle avait cru n'avoir
+plus que de l'indiff&eacute;rence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait
+dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait
+enti&egrave;rement persuad&eacute;e de sa passion. Les actions de ce prince
+s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute &agrave;
+cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'esp&eacute;rance de ne le pas
+aimer; elle songea seulement &agrave; ne lui en donner jamais aucune marque.
+C'&eacute;tait une entreprise difficile, dont elle connaissait d&eacute;j&agrave; les peines;
+elle savait que le seul moyen d'y r&eacute;ussir &eacute;tait d'&eacute;viter la pr&eacute;sence de
+ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'&ecirc;tre plus retir&eacute;e que
+de coutume, elle se servit de ce pr&eacute;texte pour n'aller plus dans les
+lieux o&ugrave; il la pouvait voir. Elle &eacute;tait dans une tristesse profonde; la
+mort de sa m&egrave;re en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point
+d'autre.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ne la voir presque plus; et
+sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assembl&eacute;e et dans aucun des
+divertissements ou &eacute;tait toute la cour, il ne pouvait se r&eacute;soudre d'y
+para&icirc;tre; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait
+des parties les m&ecirc;mes jours qu'il y avait des assembl&eacute;es chez les
+reines. Une l&eacute;g&egrave;re maladie lui servit longtemps de pr&eacute;texte pour
+demeurer chez lui, et pour &eacute;viter d'aller dans tous les lieux o&ugrave; il
+savait bien que madame de Cl&egrave;ves ne serait pas.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves fut malade &agrave; peu pr&egrave;s dans le m&ecirc;me temps. Madame de
+Cl&egrave;ves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se
+porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours
+qui, sur le pr&eacute;texte d'&ecirc;tre encore faible, y passait la plus grande
+partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle
+n'eut pas n&eacute;anmoins la force d'en sortir les premi&egrave;res fois qu'il y
+vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se r&eacute;soudre
+&agrave; ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par
+des discours qui ne semblaient que g&eacute;n&eacute;raux, mais qu'elle entendait
+n&eacute;anmoins parce qu'ils avaient du rapport &agrave; ce qu'il lui avait dit chez
+elle, qu'il allait &agrave; la chasse pour r&ecirc;ver, et qu'il n'allait point aux
+assembl&eacute;es parce qu'elle n'y &eacute;tait pas.</p>
+
+<p>Elle ex&eacute;cuta enfin la r&eacute;solution qu'elle avait prise de sortir de chez
+son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extr&ecirc;me
+violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement
+touch&eacute;.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves ne prit pas garde d'abord &agrave; la conduite de sa femme:
+mais enfin il s'aper&ccedil;ut qu'elle ne voulait pas &ecirc;tre dans sa chambre
+lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui r&eacute;pondit
+qu'elle ne croyait pas que la biens&eacute;ance voul&ucirc;t qu'elle f&ucirc;t tous les
+soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune &agrave; la cour; qu'elle le
+suppliait de trouver bon qu'elle f&icirc;t une vie plus retir&eacute;e qu'elle
+n'avait accoutum&eacute;; que la vertu et la pr&eacute;sence de sa m&egrave;re autorisaient
+beaucoup de choses, qu'une femme de son &acirc;ge ne pouvait soutenir.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de
+complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui
+dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle change&acirc;t de conduite. Elle
+fut pr&ecirc;te de lui dire que le bruit &eacute;tait dans le monde, que monsieur de
+Nemours &eacute;tait amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le
+nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse
+raison, et de d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute; &agrave; un homme qui avait si bonne opinion
+d'elle. Quelques jours apr&egrave;s, le roi &eacute;tait chez la reine &agrave; l'heure du
+cercle; l'on parla des horoscopes et des pr&eacute;dictions. Les opinions
+&eacute;taient partag&eacute;es sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y
+ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'apr&egrave;s tant de choses qui
+avaient &eacute;t&eacute; pr&eacute;dites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter
+qu'il n'y e&ucirc;t quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient
+que, parmi ce nombre infini de pr&eacute;dictions, le peu qui se trouvaient
+v&eacute;ritables faisait bien voir que ce n'&eacute;tait qu'un effet du hasard.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu autrefois beaucoup de curiosit&eacute; pour l'avenir, dit le roi;
+mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je
+suis demeur&eacute; convaincu que l'on ne peut rien savoir de v&eacute;ritable. Il y a
+quelques ann&eacute;es qu'il vint ici un homme d'une grande r&eacute;putation dans
+l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres,
+mais sans lui dire qui j'&eacute;tais, et je menai monsieur de Guise, et
+d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue n&eacute;anmoins
+s'adressa d'abord &agrave; moi, comme s'il m'e&ucirc;t jug&eacute; le ma&icirc;tre des autres.
+Peut-&ecirc;tre qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me
+convenait pas, s'il m'e&ucirc;t connu. Il me pr&eacute;dit que je serais tu&eacute; en duel.
+Il dit ensuite &agrave; monsieur de Guise qu'il serait tu&eacute; par derri&egrave;re et &agrave;
+d'Escars qu'il aurait la t&ecirc;te cass&eacute;e d'un coup de pied de cheval.
+Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette pr&eacute;diction, comme si on l'e&ucirc;t
+accus&eacute; de devoir fuir. D'Escars ne fut gu&egrave;re satisfait de trouver qu'il
+devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sort&icirc;mes tous
+tr&egrave;s malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera &agrave; monsieur
+de Guise et &agrave; d'Escars; mais il n'y a gu&egrave;re d'apparence que je sois tu&eacute;
+en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand
+nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je
+le fisse appeler comme le roi mon p&egrave;re fit appeler Charles-Quint.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le malheur que le roi conta qu'on lui avait pr&eacute;dit, ceux qui
+avaient soutenu l'astrologie en abandonn&egrave;rent le parti, et tomb&egrave;rent
+d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde
+qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Cl&egrave;ves,
+aupr&egrave;s de qui il &eacute;tait: On m'a pr&eacute;dit, lui dit-il tout bas, que je
+serais heureux par les bont&eacute;s de la personne du monde pour qui j'aurais
+la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger,
+Madame, si je dois croire aux pr&eacute;dictions.</p>
+
+<p>Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit
+tout haut, que ce qu'il disait tout bas &eacute;tait quelque fausse pr&eacute;diction
+qu'on lui avait faite, demanda &agrave; ce prince ce qu'il disait &agrave; madame de
+Cl&egrave;ves. S'il e&ucirc;t eu moins de pr&eacute;sence d'esprit, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; surpris de
+cette demande. Mais prenant la parole sans h&eacute;siter:</p>
+
+<p>&mdash;Je lui disais, Madame, r&eacute;pondit-il, que l'on m'a pr&eacute;dit que je serais
+&eacute;lev&eacute; &agrave; une si haute fortune, que je n'oserais m&ecirc;me y pr&eacute;tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on ne vous a fait que cette pr&eacute;diction, repartit madame la
+dauphine en souriant, et pensant &agrave; l'affaire d'Angleterre, je ne vous
+conseille pas de d&eacute;crier l'astrologie, et vous pourriez trouver des
+raisons pour la soutenir.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine;
+mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours
+voulait parler n'&eacute;tait pas d'&ecirc;tre roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Comme il y avait d&eacute;j&agrave; assez longtemps de la mort de sa m&egrave;re, il fallait
+qu'elle commen&ccedil;&acirc;t &agrave; para&icirc;tre dans le monde, et &agrave; faire sa cour comme
+elle avait accoutum&eacute;. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la
+dauphine, elle le voyait chez monsieur de Cl&egrave;ves, o&ugrave; il venait souvent
+avec d'autres personnes de qualit&eacute; de son &acirc;ge, afin de ne se pas faire
+remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il
+s'apercevait ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>Quelque application qu'elle e&ucirc;t &agrave; &eacute;viter ses regards, et &agrave; lui parler
+moins qu'&agrave; un autre, il lui &eacute;chappait de certaines choses qui partaient
+d'un premier mouvement, qui faisaient juger &agrave; ce prince qu'il ne lui
+&eacute;tait pas indiff&eacute;rent. Un homme moins p&eacute;n&eacute;trant que lui ne s'en f&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre pas aper&ccedil;u; mais il avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; aim&eacute; tant de fois, qu'il
+&eacute;tait difficile qu'il ne conn&ucirc;t pas quand on l'aimait. Il voyait bien
+que le chevalier de Guise &eacute;tait son rival, et ce prince connaissait que
+monsieur de Nemours &eacute;tait le sien. Il &eacute;tait le seul homme de la cour qui
+e&ucirc;t d&eacute;m&ecirc;l&eacute; cette v&eacute;rit&eacute;; son int&eacute;r&ecirc;t l'avait rendu plus clairvoyant que
+les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur
+donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans &eacute;clater
+n&eacute;anmoins par aucun d&eacute;m&ecirc;l&eacute;; mais ils &eacute;taient oppos&eacute;s en tout. Ils
+&eacute;taient toujours de diff&eacute;rent parti dans les courses de bague, dans les
+combats, &agrave; la barri&egrave;re et dans tous les divertissements o&ugrave; le roi
+s'occupait; et leur &eacute;mulation &eacute;tait si grande, qu'elle ne se pouvait
+cacher.</p>
+
+<p>L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de
+Cl&egrave;ves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne r&eacute;sisterait point aux
+conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine
+que ce dernier n'&eacute;tait point encore de retour, et elle l'attendait avec
+impatience. Si elle e&ucirc;t suivi ses mouvements, elle se serait inform&eacute;e
+avec soin de l'&eacute;tat de cette affaire, mais le m&ecirc;me sentiment qui lui
+donnait de la curiosit&eacute; l'obligeait &agrave; la cacher, et elle s'enqu&eacute;rait
+seulement de la beaut&eacute;, de l'esprit et de l'humeur de la reine
+&Eacute;lisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva
+plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'emp&ecirc;cher
+de dire qu'il &eacute;tait flatt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui &eacute;tait pr&eacute;sente;
+cette princesse a la r&eacute;putation d'&ecirc;tre belle, et d'avoir un esprit fort
+au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a propos&eacute;e toute ma vie
+pour exemple. Elle doit &ecirc;tre aimable, si elle ressemble &agrave; Anne de
+Boulen, sa m&egrave;re. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agr&eacute;ment
+dans sa personne et dans son humeur. J'ai ou&iuml; dire que son visage avait
+quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune
+ressemblance avec les autres beaut&eacute;s anglaises.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble aussi, reprit madame de Cl&egrave;ves, que l'on dit qu'elle
+&eacute;tait n&eacute;e en France.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui l'ont cru se sont tromp&eacute;s, r&eacute;pondit madame la dauphine, et je
+vais vous conter son histoire en peu de mots.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait &eacute;t&eacute;
+amoureux de sa s&oelig;ur et de sa m&egrave;re, et l'on a m&ecirc;me soup&ccedil;onn&eacute; qu'elle
+&eacute;tait sa fille. Elle vint ici avec la s&oelig;ur de Henri VII, qui &eacute;pousa le
+roi Louis XII. Cette princesse, qui &eacute;tait jeune et galante, eut beaucoup
+de peine &agrave; quitter la cour de France apr&egrave;s la mort de son mari; mais
+Anne de Boulen, qui avait les m&ecirc;mes inclinations que sa ma&icirc;tresse, ne se
+put r&eacute;soudre &agrave; en partir. Le feu roi en &eacute;tait amoureux, et elle demeura
+fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame
+Marguerite s&oelig;ur du roi, duchesse d'Alen&ccedil;on, et depuis reine de Navarre,
+dont vous avez vu les contes, la prit aupr&egrave;s d'elle, et elle prit aupr&egrave;s
+de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna
+ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les mani&egrave;res
+de France qui plaisent &agrave; toutes les nations; elle chantait bien, elle
+dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon,
+et le roi Henri VIII en devint &eacute;perdument amoureux. &laquo;Le cardinal de
+Wolsey, son favori et son premier ministre, avait pr&eacute;tendu au
+pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu
+dans cette pr&eacute;tention, il r&eacute;solut de s'en venger, et d'unir le roi, son
+ma&icirc;tre, &agrave; la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage
+avec la tante de l'Empereur &eacute;tait nul, et lui proposa d'&eacute;pouser la
+duchesse d'Alen&ccedil;on, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui
+avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait
+conduire au tr&ocirc;ne. Elle commen&ccedil;a &agrave; donner au roi d'Angleterre des
+impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi &agrave; favoriser
+&agrave; Rome le divorce de Henri, sur l'esp&eacute;rance du mariage de madame
+d'Alen&ccedil;on. Le cardinal de Wolsey se fit d&eacute;puter en France sur d'autres
+pr&eacute;textes, pour traiter cette affaire; mais son ma&icirc;tre ne put se
+r&eacute;soudre &agrave; souffrir qu'on en f&icirc;t seulement la proposition et il lui
+envoya un ordre &agrave; Calais, de ne point parler de ce mariage.</p>
+
+<p>&laquo;Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut re&ccedil;u avec des honneurs
+pareils &agrave; ceux que l'on rendait au roi m&ecirc;me; jamais favori n'a port&eacute;
+l'orgueil et la vanit&eacute; &agrave; un si haut point. Il m&eacute;nagea une entrevue entre
+les deux rois, qui se fit &agrave; Boulogne. Fran&ccedil;ois premier donna la main &agrave;
+Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se trait&egrave;rent tour &agrave;
+tour avec une magnificence extraordinaire, et se donn&egrave;rent des habits
+pareils &agrave; ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-m&ecirc;mes. Je me souviens
+d'avoir ou&iuml; dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre
+&eacute;taient de satin cramoisi, chamarr&eacute; en triangle, avec des perles et des
+diamants, et la robe de velours blanc brod&eacute; d'or. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+quelques jours &agrave; Boulogne, ils all&egrave;rent encore &agrave; Calais. Anne de Boulen
+&eacute;tait log&eacute;e chez Henri VIII avec le train d'une reine, et Fran&ccedil;ois
+premier lui fit les m&ecirc;mes pr&eacute;sents et lui rendit les m&ecirc;mes honneurs que
+si elle l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;. Enfin, apr&egrave;s une passion de neuf ann&eacute;es, Henry
+l'&eacute;pousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il
+demandait &agrave; Rome depuis longtemps. Le pape pronon&ccedil;a les fulminations
+contre lui avec pr&eacute;cipitation et Henri en fut tellement irrit&eacute;, qu'il se
+d&eacute;clara chef de la religion, et entra&icirc;na toute l'Angleterre dans le
+malheureux changement o&ugrave; vous la voyez.</p>
+
+<p>&laquo;Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle
+la croyait plus assur&eacute;e par la mort de Catherine d'Aragon, un jour
+qu'elle assistait avec toute la cour &agrave; des courses de bague que faisait
+le vicomte de Rochefort, son fr&egrave;re, le roi en fut frapp&eacute; d'une telle
+jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint &agrave; Londres, et
+laissa ordre d'arr&ecirc;ter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs
+autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique
+cette jalousie par&ucirc;t n&eacute;e dans ce moment, il y avait d&eacute;j&agrave; quelque temps
+qu'elle lui avait &eacute;t&eacute; inspir&eacute;e par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne
+pouvant souffrir la liaison &eacute;troite de son mari avec la reine, la fit
+regarder au roi comme une amiti&eacute; criminelle; en sorte que ce prince, qui
+d'ailleurs &eacute;tait amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'&agrave; se d&eacute;faire
+d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le proc&egrave;s &agrave;
+cette reine et &agrave; son fr&egrave;re, leur fit couper la t&ecirc;te, et &eacute;pousa Jeanne
+Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il r&eacute;pudia, ou qu'il fit
+mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort
+&eacute;tait confidente, et qui eut la t&ecirc;te coup&eacute;e avec elle. Elle fut ainsi
+punie des crimes qu'elle avait suppos&eacute;s &agrave; Anne de Boulen, et Henri VIII
+mourut &eacute;tant devenu d'une grosseur prodigieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes les dames, qui &eacute;taient pr&eacute;sentes au r&eacute;cit de madame la dauphine,
+la remerci&egrave;rent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre,
+et entre autres madame de Cl&egrave;ves, qui ne put s'emp&ecirc;cher de lui faire
+encore plusieurs questions sur la reine &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les
+belles personnes de la cour, pour les envoyer &agrave; la reine sa m&egrave;re. Le
+jour qu'on achevait celui de madame de Cl&egrave;ves, madame la dauphine vint
+passer l'apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y
+trouver; il ne laissait &eacute;chapper aucune occasion de voir madame de
+Cl&egrave;ves, sans laisser para&icirc;tre n&eacute;anmoins qu'il les cherch&acirc;t. Elle &eacute;tait
+si belle, ce jour-l&agrave;, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne
+l'aurait pas &eacute;t&eacute;. Il n'osait pourtant avoir les yeux attach&eacute;s sur elle
+pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le
+plaisir qu'il avait &agrave; la regarder.</p>
+
+<p>Madame la dauphine demanda &agrave; monsieur de Cl&egrave;ves un petit portrait qu'il
+avait de sa femme, pour le voir aupr&egrave;s de celui que l'on achevait; tout
+le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Cl&egrave;ves
+ordonna au peintre de raccommoder quelque chose &agrave; la coiffure de celui
+que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui ob&eacute;ir, &ocirc;ta le portrait
+de la bo&icirc;te o&ugrave; il &eacute;tait, et, apr&egrave;s y avoir travaill&eacute;, il le remit sur la
+table.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le
+portrait de madame de Cl&egrave;ves. Lorsqu'il vit celui qui &eacute;tait &agrave; monsieur
+de Cl&egrave;ves, il ne put r&eacute;sister &agrave; l'envie de le d&eacute;rober &agrave; un mari qu'il
+croyait tendrement aim&eacute;; et il pensa que, parmi tant de personnes qui
+&eacute;taient dans ce m&ecirc;me lieu, il ne serait pas soup&ccedil;onn&eacute; plut&ocirc;t qu'un
+autre.</p>
+
+<p>Madame la dauphine &eacute;tait assise sur le lit, et parlait bas &agrave; madame de
+Cl&egrave;ves, qui &eacute;tait debout devant elle. Madame de Cl&egrave;ves aper&ccedil;ut, par un
+des rideaux qui n'&eacute;tait qu'&agrave; demi ferm&eacute;, monsieur de Nemours, le dos
+contre la table, qui &eacute;tait au pied du lit, et elle vit que, sans tourner
+la t&ecirc;te, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle
+n'eut pas de peine &agrave; deviner que c'&eacute;tait son portrait, et elle en fut si
+troubl&eacute;e, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'&eacute;coutait pas, et
+lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se
+tourna &agrave; ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Cl&egrave;ves, qui
+&eacute;taient encore attach&eacute;s sur lui, et il pensa qu'il n'&eacute;tait pas
+impossible qu'elle e&ucirc;t vu ce qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves n'&eacute;tait pas peu embarrass&eacute;e. La raison voulait qu'elle
+demand&acirc;t son portrait; mais en le demandant publiquement, c'&eacute;tait
+apprendre &agrave; tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle,
+et en le lui demandant en particulier, c'&eacute;tait quasi l'engager &agrave; lui
+parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui
+laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui
+pouvait faire, sans qu'il s&ucirc;t m&ecirc;me qu'elle la lui faisait. Monsieur de
+Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause
+s'approcha d'elle, et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez vu ce que j'ai os&eacute; faire, ayez la bont&eacute;, Madame, de me
+laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage.</p>
+
+<p>Et il se retira apr&egrave;s ces paroles, et n'attendit point sa r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les
+dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant
+soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Cl&egrave;ves. Il
+sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agr&eacute;able; il
+aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgr&eacute;
+elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et
+d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la premi&egrave;re jeunesse.</p>
+
+<p>Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait
+la bo&icirc;te o&ugrave; il devait &ecirc;tre, l'on ne soup&ccedil;onna point qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+d&eacute;rob&eacute;, et l'on crut qu'il &eacute;tait tomb&eacute; par hasard. Monsieur de Cl&egrave;ves
+&eacute;tait afflig&eacute; de cette perte, et, apr&egrave;s qu'on eut encore cherch&eacute;
+inutilement, il dit &agrave; sa femme, mais d'une mani&egrave;re qui faisait voir
+qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant cach&eacute;, &agrave;
+qui elle avait donn&eacute; ce portrait, ou qui l'avait d&eacute;rob&eacute;, et qu'un autre
+qu'un amant ne se serait pas content&eacute; de la peinture sans la bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans
+l'esprit de madame de Cl&egrave;ves. Elles lui donn&egrave;rent des remords; elle fit
+r&eacute;flexion &agrave; la violence de l'inclination qui l'entra&icirc;nait vers monsieur
+de Nemours; elle trouva qu'elle n'&eacute;tait plus ma&icirc;tresse de ses paroles et
+de son visage; elle pensa que Lignerolles &eacute;tait revenu; qu'elle ne
+craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soup&ccedil;ons
+sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la p&ucirc;t
+d&eacute;fendre, et qu'il n'y avait de s&ucirc;ret&eacute; pour elle qu'en s'&eacute;loignant.
+Mais comme elle n'&eacute;tait pas ma&icirc;tresse de s'&eacute;loigner, elle se trouvait
+dans une grande extr&eacute;mit&eacute; et pr&ecirc;te &agrave; tomber dans ce qui lui paraissait
+le plus grand des malheurs, qui &eacute;tait de laisser voir &agrave; monsieur de
+Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout
+ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils
+qu'elle lui avait donn&eacute;s de prendre toutes sortes de partis, quelque
+difficiles qu'ils pussent &ecirc;tre, plut&ocirc;t que de s'embarquer dans une
+galanterie. Ce que monsieur de Cl&egrave;ves lui avait dit sur la sinc&eacute;rit&eacute;, en
+parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla
+qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de
+Nemours. Cette pens&eacute;e l'occupa longtemps; ensuite elle fut &eacute;tonn&eacute;e de
+l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne
+savoir quel parti prendre.</p>
+
+<p>La paix &eacute;tait sign&eacute;e; madame &Eacute;lisabeth, apr&egrave;s beaucoup de r&eacute;pugnance,
+s'&eacute;tait r&eacute;solue &agrave; ob&eacute;ir au roi son p&egrave;re. Le duc d'Albe avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute;
+pour venir l'&eacute;pouser au nom du roi catholique, et il devait bient&ocirc;t
+arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait &eacute;pouser Madame,
+s&oelig;ur du roi, et dont les noces se devaient faire en m&ecirc;me temps. Le roi
+ne songeait qu'&agrave; rendre ces noces c&eacute;l&egrave;bres par des divertissements o&ugrave; il
+p&ucirc;t faire para&icirc;tre l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa
+tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des
+com&eacute;dies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et
+il en voulut d'un plus grand &eacute;clat. Il r&eacute;solut de faire un tournoi, o&ugrave;
+les &eacute;trangers seraient re&ccedil;us, et dont le peuple pourrait &ecirc;tre
+spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entr&egrave;rent avec joie
+dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise,
+et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes
+d'exercices. Le roi les choisit pour &ecirc;tre avec lui les quatre tenants du
+tournoi.</p>
+
+<p>L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas
+&eacute;tait ouvert au quinzi&egrave;me juin, par Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s Chr&eacute;tienne, et par
+les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, Fran&ccedil;ois de Lorraine, duc
+de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour &ecirc;tre tenu contre
+tous venants: &agrave; commencer le premier combat &agrave; cheval en lice, en double
+pi&egrave;ce, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxi&egrave;me combat, &agrave;
+coups d'&eacute;p&eacute;e, un &agrave; un, ou deux &agrave; deux, &agrave; la volont&eacute; des ma&icirc;tres du camp;
+le troisi&egrave;me combat &agrave; pied, trois coups de pique et six coups d'&eacute;p&eacute;e;
+que les tenants fourniraient de lances, d'&eacute;p&eacute;es et de piques, au choix
+des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait
+mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre ma&icirc;tres de camp pour donner
+les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le
+mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait &agrave; la discr&eacute;tion des
+juges; que tous les assaillants, tant fran&ccedil;ais qu'&eacute;trangers, seraient
+tenus de venir toucher &agrave; l'un des &eacute;cus qui seraient pendus au perron au
+bout de la lice, ou &agrave; plusieurs, selon leur choix; que l&agrave; ils
+trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enr&ocirc;ler
+selon leur rang et selon les &eacute;cus qu'ils auraient touch&eacute;s; que les
+assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur
+&eacute;cu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le
+commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point re&ccedil;us sans
+le cong&eacute; des tenants.</p>
+
+<p>On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du
+ch&acirc;teau des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui
+allait se rendre aux &eacute;curies royales. Il y avait des deux c&ocirc;t&eacute;s des
+&eacute;chafauds et des amphith&eacute;&acirc;tres, avec des loges couvertes, qui formaient
+des esp&egrave;ces de galeries qui faisaient un tr&egrave;s bel effet &agrave; la vue, et qui
+pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et
+seigneurs ne furent plus occup&eacute;s que du soin d'ordonner ce qui leur
+&eacute;tait n&eacute;cessaire pour para&icirc;tre avec &eacute;clat, et pour m&ecirc;ler dans leurs
+chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui e&ucirc;t rapport
+aux personnes qu'ils aimaient.</p>
+
+<p>Peu de jours avant l'arriv&eacute;e du duc d'Albe, le roi fit une partie de
+paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de
+Chartres. Les reines les all&egrave;rent voir jouer, suivies de toutes les
+dames, et entre autres de madame de Cl&egrave;ves. Apr&egrave;s que la partie fut
+finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Ch&acirc;telart s'approcha de la
+reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les
+mains une lettre de galanterie qui &eacute;tait tomb&eacute;e de la poche de monsieur
+de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosit&eacute; pour ce qui
+regardait ce prince, dit &agrave; Ch&acirc;telart de la lui donner, elle la prit, et
+suivit la reine sa belle-m&egrave;re, qui s'en allait avec le roi voir
+travailler &agrave; la lice. Apr&egrave;s que l'on y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; quelque temps, le roi fit
+amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne
+fussent pas encore dress&eacute;s, il les voulut monter, et en fit donner &agrave;
+tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se
+trouv&egrave;rent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un &agrave;
+l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula
+brusquement, et porta son cheval contre un pilier du man&egrave;ge, avec tant
+de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut &agrave; lui, et on le
+crut consid&eacute;rablement bless&eacute;. Madame de Cl&egrave;ves le crut encore plus
+bless&eacute; que les autres. L'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle y prenait lui donna une
+appr&eacute;hension et un trouble qu'elle ne songea pas &agrave; cacher; elle
+s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si chang&eacute;, qu'un
+homme moins int&eacute;ress&eacute; que le chevalier de Guise s'en f&ucirc;t aper&ccedil;u: aussi
+le remarqua-t-il ais&eacute;ment, et il eut bien plus d'attention &agrave; l'&eacute;tat o&ugrave;
+&eacute;tait madame de Cl&egrave;ves qu'&agrave; celui o&ugrave; &eacute;tait monsieur de Nemours. Le coup
+que ce prince s'&eacute;tait donn&eacute; lui causa un si grand &eacute;blouissement, qu'il
+demeura quelque temps la t&ecirc;te pench&eacute;e sur ceux qui le soutenaient. Quand
+il la releva, il vit d'abord madame de Cl&egrave;ves; il connut sur son visage
+la piti&eacute; qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui p&ucirc;t lui
+faire juger combien il en &eacute;tait touch&eacute;. Il fit ensuite des remerciements
+aux reines de la bont&eacute; qu'elles lui t&eacute;moignaient, et des excuses de
+l'&eacute;tat o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller
+reposer.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves, apr&egrave;s s'&ecirc;tre remise de la frayeur qu'elle avait eue,
+fit bient&ocirc;t r&eacute;flexion aux marques qu'elle en avait donn&eacute;es. Le chevalier
+de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'esp&eacute;rance que personne ne
+s'en serait aper&ccedil;u; il lui donna la main pour la conduire hors de la
+lice.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis plus &agrave; plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il;
+pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour
+vous, et si je vous fais para&icirc;tre la vive douleur que je sens de ce que
+je viens de voir: c'est la premi&egrave;re fois que j'ai &eacute;t&eacute; assez hardi pour
+vous parler, et ce sera aussi la derni&egrave;re. La mort, ou du moins un
+&eacute;loignement &eacute;ternel, m'&ocirc;teront d'un lieu o&ugrave; je ne puis plus vivre,
+puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux
+qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne r&eacute;pondit que quelques paroles mal arrang&eacute;es, comme
+si elle n'e&ucirc;t pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de
+Guise. Dans un autre temps elle aurait &eacute;t&eacute; offens&eacute;e qu'il lui e&ucirc;t parl&eacute;
+des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit
+que l'affliction de voir qu'il s'&eacute;tait aper&ccedil;u de ceux qu'elle avait pour
+monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douleur que, d&egrave;s ce jour, il prit la r&eacute;solution de ne penser
+jamais &agrave; &ecirc;tre aim&eacute; de madame de Cl&egrave;ves. Mais pour quitter cette
+entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en
+fallait quelque autre dont la grandeur p&ucirc;t l'occuper. Il se mit dans
+l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait d&eacute;j&agrave; eu quelque pens&eacute;e; et
+quand la mort l'&ocirc;ta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le
+temps qu'il avait acquis la r&eacute;putation d'un des plus grands princes de
+son si&egrave;cle, le seul regret qu'il t&eacute;moigna de quitter la vie fut de
+n'avoir pu ex&eacute;cuter une si belle r&eacute;solution, dont il croyait le succ&egrave;s
+infaillible par tous les soins qu'il en avait pris.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit
+bien occup&eacute; de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Monsieur de Nemours y vint peu de
+temps apr&egrave;s, habill&eacute; magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait
+pas de l'accident qui lui &eacute;tait arriv&eacute;. Il paraissait m&ecirc;me plus gai que
+de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air
+qui augmentait encore son agr&eacute;ment. Tout le monde fut surpris lorsqu'il
+entra, et il n'y eut personne qui ne lui demand&acirc;t de ses nouvelles,
+except&eacute; madame de Cl&egrave;ves, qui demeura aupr&egrave;s de la chemin&eacute;e sans faire
+semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet o&ugrave; il &eacute;tait et, le
+voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure.
+Monsieur de Nemours passa aupr&egrave;s de madame de Cl&egrave;ves et lui dit tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u aujourd'hui des marques de votre piti&eacute;, Madame; mais ce
+n'est pas de celles dont je suis le plus digne.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves s'&eacute;tait bien dout&eacute;e que ce prince s'&eacute;tait aper&ccedil;u de la
+sensibilit&eacute; qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir
+qu'elle ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e. Ce lui &eacute;tait une grande douleur, de voir
+qu'elle n'&eacute;tait plus ma&icirc;tresse de cacher ses sentiments, et de les avoir
+laiss&eacute; para&icirc;tre au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que
+monsieur de Nemours les conn&ucirc;t; mais cette derni&egrave;re douleur n'&eacute;tait pas
+si enti&egrave;re, et elle &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e de quelque sorte de douceur.</p>
+
+<p>La reine dauphine, qui avait une extr&ecirc;me impatience de savoir ce qu'il y
+avait dans la lettre que Ch&acirc;telart lui avait donn&eacute;e, s'approcha de
+madame de Cl&egrave;ves:</p>
+
+<p>&mdash;Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse &agrave; monsieur de
+Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette ma&icirc;tresse pour qui
+il a quitt&eacute; toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire pr&eacute;sentement,
+gardez-la; venez ce soir &agrave; mon coucher pour me la rendre, et pour me
+dire si vous en connaissez l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>Madame la dauphine quitta madame de Cl&egrave;ves apr&egrave;s ces paroles, et la
+laissa si &eacute;tonn&eacute;e et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque
+temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble o&ugrave;
+elle &eacute;tait ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en
+alla chez elle; quoiqu'il ne f&ucirc;t pas l'heure o&ugrave; elle avait accoutum&eacute; de
+se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses
+pens&eacute;es &eacute;taient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et
+elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne
+connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sit&ocirc;t qu'elle fut
+dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle:</p>
+
+<p>LETTRE</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai trop aim&eacute; pour vous laisser croire que le changement qui
+vous para&icirc;t en moi soit un effet de ma l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; je veux vous apprendre
+que votre infid&eacute;lit&eacute; en est la cause. Vous &ecirc;tes bien surpris que je vous
+parle de votre infid&eacute;lit&eacute;; vous me l'aviez cach&eacute;e avec tant d'adresse,
+et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez
+raison d'&ecirc;tre &eacute;tonn&eacute; qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-m&ecirc;me,
+que j'aie pu ne vous en rien faire para&icirc;tre. Jamais douleur n'a &eacute;t&eacute;
+pareille &agrave; la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion
+violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans
+le temps que je vous la laissais voir tout enti&egrave;re, j'appris que vous me
+trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les
+apparences, vous me sacrifiez &agrave; cette nouvelle ma&icirc;tresse. Je le sus le
+jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je
+feignis d'&ecirc;tre malade pour cacher le d&eacute;sordre de mon esprit; mais je le
+devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente
+agitation. Quand je commen&ccedil;ai &agrave; me porter mieux, je feignis encore
+d'&ecirc;tre fort mal, afin d'avoir un pr&eacute;texte de ne vous point voir et de ne
+vous point &eacute;crire. Je voulus avoir du temps pour r&eacute;soudre de quelle
+sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les
+m&ecirc;mes r&eacute;solutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma
+douleur, et je r&eacute;solus de ne vous la point faire para&icirc;tre. Je voulus
+blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion
+s'affaiblissait d'elle-m&ecirc;me. Je crus diminuer par l&agrave; le prix du
+sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le
+plaisir de montrer combien je vous aimais pour en para&icirc;tre plus aimable.
+Je r&eacute;solus de vous &eacute;crire des lettres ti&egrave;des et languissantes, pour
+jeter dans l'esprit de celle &agrave; qui vous les donniez, que l'on cessait de
+vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je
+savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon
+d&eacute;sespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas
+assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une l&eacute;g&egrave;re
+douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je
+trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'&ecirc;tre
+point aim&eacute;, que j'&eacute;prouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose
+pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'&eacute;tait de
+vous faire voir que les miens &eacute;taient chang&eacute;s; mais de vous le faire
+voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la
+force de vous l'avouer. Je m'arr&ecirc;tai &agrave; cette r&eacute;solution; mais qu'elle me
+fut difficile &agrave; prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible
+&agrave; ex&eacute;cuter! Je fus pr&ecirc;te cent fois &agrave; &eacute;clater par mes reproches et par
+mes pleurs; l'&eacute;tat o&ugrave; j'&eacute;tais encore par ma sant&eacute; me servit &agrave; vous
+d&eacute;guiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le
+plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi;
+n&eacute;anmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour
+vous &eacute;crire que je vous aimais, que vous v&icirc;tes plus t&ocirc;t que je n'avais
+eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments &eacute;taient chang&eacute;s.
+Vous en f&ucirc;tes bless&eacute;; vous vous en plaign&icirc;tes. Je t&acirc;chais de vous
+rassurer; mais c'&eacute;tait d'une mani&egrave;re si forc&eacute;e, que vous en &eacute;tiez encore
+mieux persuad&eacute; que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que
+j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre c&oelig;ur vous fit
+revenir vers moi, &agrave; mesure que vous voyiez que je m'&eacute;loignais de vous.
+J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru
+que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait
+voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez
+enti&egrave;rement abandonn&eacute; celle pour qui vous m'aviez quitt&eacute;e. J'ai eu aussi
+des raisons pour &ecirc;tre persuad&eacute;e que vous ne lui aviez jamais parl&eacute; de
+moi; mais votre retour et votre discr&eacute;tion n'ont pu r&eacute;parer votre
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Votre c&oelig;ur a &eacute;t&eacute; partag&eacute; entre moi et une autre, vous m'avez
+tromp&eacute;e; cela suffit pour m'&ocirc;ter le plaisir d'&ecirc;tre aim&eacute;e de vous, comme
+je croyais m&eacute;riter de l'&ecirc;tre, et pour me laisser dans cette r&eacute;solution
+que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous &ecirc;tes si surpris.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans
+savoir n&eacute;anmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur
+de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pens&eacute;, et qu'il en aimait
+d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance
+pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui
+venait d'en donner des marques &agrave; un homme qu'elle en jugeait indigne, et
+&agrave; un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction
+n'a &eacute;t&eacute; si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait
+l'aigreur de cette affliction &eacute;tait ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; dans cette
+journ&eacute;e, et que, si monsieur de Nemours n'e&ucirc;t point eu lieu de croire
+qu'elle l'aimait, elle ne se f&ucirc;t pas souci&eacute;e qu'il en e&ucirc;t aim&eacute; une
+autre. Mais elle se trompait elle-m&ecirc;me; et ce mal qu'elle trouvait si
+insupportable &eacute;tait la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut
+&ecirc;tre accompagn&eacute;e. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours
+avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait
+&eacute;crit la lettre avait de l'esprit et du m&eacute;rite; elle lui paraissait
+digne d'&ecirc;tre aim&eacute;e; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en
+trouvait &agrave; elle-m&ecirc;me, et elle enviait la force qu'elle avait eue de
+cacher ses sentiments &agrave; monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de
+la lettre, que cette personne se croyait aim&eacute;e; elle pensait que la
+discr&eacute;tion que ce prince lui avait fait para&icirc;tre, et dont elle avait &eacute;t&eacute;
+si touch&eacute;e, n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre que l'effet de la passion qu'il avait pour
+cette autre personne, &agrave; qui il craignait de d&eacute;plaire. Enfin elle
+pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son d&eacute;sespoir.
+Quels retours ne fit-elle point sur elle-m&ecirc;me! quelles r&eacute;flexions sur
+les conseils que sa m&egrave;re lui avait donn&eacute;s! Combien se repentit-elle de
+ne s'&ecirc;tre pas opini&acirc;tr&eacute;e &agrave; se s&eacute;parer du commerce du monde, malgr&eacute;
+monsieur de Cl&egrave;ves, ou de n'avoir pas suivi la pens&eacute;e qu'elle avait eue
+de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle
+trouvait qu'elle aurait mieux fait de la d&eacute;couvrir &agrave; un mari dont elle
+connaissait la bont&eacute;, et qui aurait eu int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la cacher, que de la
+laisser voir &agrave; un homme qui en &eacute;tait indigne, qui la trompait, qui la
+sacrifiait peut-&ecirc;tre, et qui ne pensait &agrave; &ecirc;tre aim&eacute; d'elle que par un
+sentiment d'orgueil et de vanit&eacute;. Enfin, elle trouva que tous les maux
+qui lui pouvaient arriver, et toutes les extr&eacute;mit&eacute;s o&ugrave; elle se pouvait
+porter, &eacute;taient moindres que d'avoir laiss&eacute; voir &agrave; monsieur de Nemours
+qu'elle l'aimait, et de conna&icirc;tre qu'il en aimait une autre. Tout ce qui
+la consolait &eacute;tait de penser au moins, qu'apr&egrave;s cette connaissance, elle
+n'avait plus rien &agrave; craindre d'elle-m&ecirc;me, et qu'elle serait enti&egrave;rement
+gu&eacute;rie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.</p>
+
+<p>Elle ne pensa gu&egrave;re &agrave; l'ordre que madame la dauphine lui avait donn&eacute; de
+se trouver &agrave; son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver
+mal, en sorte que quand monsieur de Cl&egrave;ves revint de chez le roi, on lui
+dit qu'elle &eacute;tait endormie; mais elle &eacute;tait bien &eacute;loign&eacute;e de la
+tranquillit&eacute; qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre
+chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves n'&eacute;tait pas la seule personne dont cette lettre
+troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non
+pas monsieur de Nemours, en &eacute;tait dans une extr&ecirc;me inqui&eacute;tude; il avait
+pass&eacute; tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donn&eacute; un grand
+souper au duc de Ferrare, son beau-fr&egrave;re, et &agrave; toute la jeunesse de la
+cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame
+de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles
+qui avaient jamais &eacute;t&eacute; &eacute;crites. On le pressa de la montrer: il s'en
+d&eacute;fendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et
+qu'il ne parlait que par vanit&eacute;. Le vidame lui r&eacute;pondit qu'il poussait
+sa discr&eacute;tion &agrave; bout, que n&eacute;anmoins il ne montrerait pas la lettre; mais
+qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes
+en recevaient de pareilles. En m&ecirc;me temps, il voulut prendre cette
+lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit
+la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il
+se retira plus t&ocirc;t que les autres, et s'en alla chez lui avec
+impatience, pour voir s'il n'y avait point laiss&eacute; la lettre qui lui
+manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de
+la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uz&egrave;s avait
+cru n&eacute;cessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la
+reine qu'il &eacute;tait tomb&eacute; une lettre de galanterie de sa poche pendant
+qu'il &eacute;tait au jeu de paume; que l'on avait racont&eacute; une grande partie de
+ce qui &eacute;tait dans la lettre; que la reine avait t&eacute;moign&eacute; beaucoup de
+curiosit&eacute; de la voir; qu'elle l'avait envoy&eacute; demander &agrave; un de ses
+gentilshommes servants, mais qu'il avait r&eacute;pondu qu'il l'avait laiss&eacute;e
+entre les mains de Ch&acirc;telart.</p>
+
+<p>Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au
+vidame de Chartres, qui achev&egrave;rent de lui donner un grand trouble. Il
+sortit &agrave; l'heure m&ecirc;me pour aller chez un gentilhomme qui &eacute;tait ami
+intime de Ch&acirc;telart; il le fit lever, quoique l'heure f&ucirc;t
+extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui &eacute;tait
+celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Ch&acirc;telart, qui avait
+l'esprit pr&eacute;venu qu'elle &eacute;tait &agrave; monsieur de Nemours, et que ce prince
+&eacute;tait amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne f&ucirc;t lui
+qui la faisait redemander. Il r&eacute;pondit avec une maligne joie, qu'il
+avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le
+gentilhomme vint faire cette r&eacute;ponse au vidame de Chartres. Elle
+augmenta l'inqui&eacute;tude qu'il avait d&eacute;j&agrave;, et y en joignit encore de
+nouvelles; apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; longtemps irr&eacute;solu sur ce qu'il devait faire,
+il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui p&ucirc;t lui aider &agrave;
+sortir de l'embarras o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne
+commen&ccedil;ait qu'&agrave; para&icirc;tre. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce
+qu'il avait vu, le jour pr&eacute;c&eacute;dent, de madame de Cl&egrave;ves, ne lui avait
+donn&eacute; que des id&eacute;es agr&eacute;ables. Il fut bien surpris de se voir &eacute;veill&eacute;
+par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'&eacute;tait pour se venger
+de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son
+repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien
+que de s&eacute;rieux au sujet qui l'amenait.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui
+dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas &ecirc;tre oblig&eacute;, puisque
+c'est dans un temps o&ugrave; j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien
+aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout
+ce que je vais vous dire, sans que la n&eacute;cessit&eacute; m'y e&ucirc;t contraint. J'ai
+laiss&eacute; tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une
+cons&eacute;quence extr&ecirc;me, que personne ne sache qu'elle s'adresse &agrave; moi. Elle
+a &eacute;t&eacute; vue de beaucoup de gens qui &eacute;taient dans le jeu de paume o&ugrave; elle
+tomba hier; vous y &eacute;tiez aussi et je vous demande en gr&acirc;ce, de vouloir
+bien dire que c'est vous qui l'avez perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous croyiez que je n'ai point de ma&icirc;tresse, reprit
+monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition,
+et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse
+brouiller en laissant croire que je re&ccedil;ois de pareilles lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, dit le vidame, &eacute;coutez-moi s&eacute;rieusement. Si vous avez
+une ma&icirc;tresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui
+elle est, il vous sera ais&eacute; de vous justifier, et je vous en donnerai
+les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas aupr&egrave;s
+d'elle, il ne vous en peut co&ucirc;ter que d'&ecirc;tre brouill&eacute; pour quelques
+moments. Mais moi, par cette aventure, je d&eacute;shonore une personne qui m'a
+passionn&eacute;ment aim&eacute;, et qui est une des plus estimables femmes du monde;
+et d'un autre c&ocirc;t&eacute;, je m'attire une haine implacable, qui me co&ucirc;tera ma
+fortune, et peut-&ecirc;tre quelque chose de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis entendre tout ce que vous me dites r&eacute;pondit monsieur de
+Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de
+l'int&eacute;r&ecirc;t qu'une grande princesse prenait &agrave; vous ne sont pas enti&egrave;rement
+faux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et pl&ucirc;t &agrave;
+Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras o&ugrave; je me
+trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est pass&eacute;, pour vous
+faire voir tout ce que j'ai &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis que je suis &agrave; la cour, la reine m'a toujours trait&eacute; avec
+beaucoup de distinction et d'agr&eacute;ment, et j'avais eu lieu de croire
+qu'elle avait de la bont&eacute; pour moi; n&eacute;anmoins, il n'y avait rien de
+particulier, et je n'avais jamais song&eacute; &agrave; avoir d'autres sentiments pour
+elle que ceux du respect. J'&eacute;tais m&ecirc;me fort amoureux de madame de
+Th&eacute;mines; il est ais&eacute; de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup
+d'amour pour elle quand on en est aim&eacute;; et je l'&eacute;tais. Il y a pr&egrave;s de
+deux ans que, comme la cour &eacute;tait &agrave; Fontainebleau, je me trouvai deux ou
+trois fois en conversation avec la reine, &agrave; des heures o&ugrave; il y avait
+tr&egrave;s peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle
+entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit &agrave;
+parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en
+eusse une enti&egrave;re; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en
+avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parl&eacute;.
+La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouv&eacute;
+personne en France qui e&ucirc;t du secret, et que c'&eacute;tait ce qui l'avait le
+plus embarrass&eacute;e, parce que cela lui avait &ocirc;t&eacute; le plaisir de donner sa
+confiance; que c'&eacute;tait une chose n&eacute;cessaire dans la vie, que d'avoir
+quelqu'un &agrave; qui on p&ucirc;t parler, et surtout pour les personnes de son
+rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la m&ecirc;me
+conversation; elle m'apprit m&ecirc;me des choses assez particuli&egrave;res qui se
+passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon
+secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pens&eacute;e
+m'attacha &agrave; elle, je fus touch&eacute; de cette distinction, et je lui fis ma
+cour avec beaucoup plus d'assiduit&eacute; que je n'avais accoutum&eacute;. Un soir
+que le roi et toutes les dames s'&eacute;taient all&eacute;s promener &agrave; cheval dans la
+for&ecirc;t, o&ugrave; elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'&eacute;tait trouv&eacute;e un
+peu mal, je demeurai aupr&egrave;s d'elle; elle descendit au bord de l'&eacute;tang,
+et quitta la main de ses &eacute;cuyers pour marcher avec plus de libert&eacute;.
+Apr&egrave;s qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et
+m'ordonna de la suivre. &laquo;Je veux vous parler, me dit-elle; et vous
+verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.&raquo; Elle
+s'arr&ecirc;ta &agrave; ces paroles, et me regardant fixement: &laquo;Vous &ecirc;tes amoureux,
+continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-&ecirc;tre &agrave; personne,
+vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et m&ecirc;me des
+personnes int&eacute;ress&eacute;es. On vous observe, on sait les lieux o&ugrave; vous voyez
+votre ma&icirc;tresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle
+est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir
+des malheurs o&ugrave; vous pouvez tomber.&raquo; Voyez, je vous prie, quel pi&egrave;ge me
+tendait la reine, et combien il &eacute;tait difficile de n'y pas tomber. Elle
+voulait savoir si j'&eacute;tais amoureux; et en ne me demandant point de qui
+je l'&eacute;tais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire
+plaisir, elle m'&ocirc;tait la pens&eacute;e qu'elle me parl&acirc;t par curiosit&eacute; ou par
+dessein.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je d&eacute;m&ecirc;lai la v&eacute;rit&eacute;.
+J'&eacute;tais amoureux de madame de Th&eacute;mines; mais quoiqu'elle m'aim&acirc;t, je
+n'&eacute;tais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers &agrave; la voir,
+et pour craindre d'y &ecirc;tre surpris; et ainsi je vis bien que ce ne
+pouvait &ecirc;tre elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que
+j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et
+moins s&eacute;v&egrave;re que madame de Th&eacute;mines, et qu'il n'&eacute;tait pas impossible que
+l'on e&ucirc;t d&eacute;couvert le lieu o&ugrave; je la voyais; mais comme je m'en souciais
+peu, il m'&eacute;tait ais&eacute; de me mettre &agrave; couvert de toutes sortes de p&eacute;rils
+en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer &agrave; la
+reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait tr&egrave;s longtemps que
+j'avais abandonn&eacute; le d&eacute;sir de me faire aimer des femmes dont je pouvais
+esp&eacute;rer de l'&ecirc;tre, parce que je les trouvais quasi toutes indignes
+d'attacher un honn&ecirc;te homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort
+au-dessus d'elles qui p&ucirc;t m'engager. &laquo;Vous ne me r&eacute;pondez pas
+sinc&egrave;rement, r&eacute;pliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me
+dites. La mani&egrave;re dont je vous parle vous doit obliger &agrave; ne me rien
+cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne
+veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos
+attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les
+apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais apr&egrave;s ce
+temps-l&agrave;, songez bien &agrave; ce que vous me direz, et souvenez-vous que si,
+dans la suite, je trouve que vous m'ayez tromp&eacute;e, je ne vous le
+pardonnerai de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La reine me quitta apr&egrave;s m'avoir dit ces paroles sans attendre ma
+r&eacute;ponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce
+qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donn&eacute;s pour y
+penser ne me parurent pas trop longs pour me d&eacute;terminer. Je voyais
+qu'elle voulait savoir si j'&eacute;tais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas
+que je le fusse. Je voyais les suites et les cons&eacute;quences du parti que
+j'allais prendre; ma vanit&eacute; n'&eacute;tait pas peu flatt&eacute;e d'une liaison
+particuli&egrave;re avec une reine, et une reine dont la personne est encore
+extr&ecirc;mement aimable. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, j'aimais madame de Th&eacute;mines, et
+quoique je lui fisse une esp&egrave;ce d'infid&eacute;lit&eacute; pour cette autre femme dont
+je vous ai parl&eacute;, je ne me pouvais r&eacute;soudre &agrave; rompre avec elle. Je
+voyais aussi le p&eacute;ril o&ugrave; je m'exposais en trompant la reine, et combien
+il &eacute;tait difficile de la tromper; n&eacute;anmoins, je ne pus me r&eacute;soudre &agrave;
+refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que
+ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont
+on pouvait d&eacute;couvrir le commerce, et j'esp&eacute;rai de cacher celui que
+j'avais avec madame de Th&eacute;mines.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout des deux jours que la reine m'avait donn&eacute;s, comme j'entrais
+dans la chambre o&ugrave; toutes les dames &eacute;taient au cercle, elle me dit tout
+haut, avec un air grave qui me surprit: &laquo;Avez-vous pens&eacute; &agrave; cette affaire
+dont je vous ai charg&eacute;, et en savez-vous la v&eacute;rit&eacute;?&mdash;Oui, Madame, lui
+r&eacute;pondis-je, et elle est comme je l'ai dite &agrave; Votre Majest&eacute;.&mdash;Venez ce
+soir &agrave; l'heure que je dois &eacute;crire, r&eacute;pliqua-t-elle, et j'ach&egrave;verai de
+vous donner mes ordres.&raquo; Je fis une profonde r&eacute;v&eacute;rence sans rien
+r&eacute;pondre, et ne manquai pas de me trouver &agrave; l'heure qu'elle m'avait
+marqu&eacute;e. Je la trouvai dans la galerie o&ugrave; &eacute;tait son secr&eacute;taire et
+quelqu'une de ses femmes. Sit&ocirc;t qu'elle me vit, elle vint &agrave; moi, et me
+mena &agrave; l'autre bout de la galerie. &laquo;Eh bien! me dit-elle, est-ce
+apr&egrave;s y avoir bien pens&eacute; que vous n'avez rien &agrave; me dire? et la mani&egrave;re
+dont j'en
+use avec vous ne m&eacute;rite-t-elle pas que vous me parliez
+sinc&egrave;rement?&mdash;C'est parce que je vous parle sinc&egrave;rement, Madame, lui
+r&eacute;pondis-je, que je n'ai rien &agrave; vous dire; et je jure &agrave; Votre Majest&eacute;,
+avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour
+aucune femme de la cour.&mdash;Je le veux croire, repartit la reine, parce
+que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je d&eacute;sire que vous
+soyez enti&egrave;rement attach&eacute; &agrave; moi, et qu'il serait impossible que je fusse
+contente de votre amiti&eacute; si vous &eacute;tiez amoureux. On ne peut se fier &agrave;
+ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop
+distraits et trop partag&eacute;s, et leur ma&icirc;tresse leur fait une premi&egrave;re
+occupation qui ne s'accorde point avec la mani&egrave;re dont je veux que vous
+soyez attach&eacute; &agrave; moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous
+me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour
+vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la v&ocirc;tre tout
+enti&egrave;re; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me
+seront agr&eacute;ables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de
+me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la
+conduirai avec plus d'application que vous-m&ecirc;me, et, quoi que je fasse
+pour vous, je m'en tiendrai trop bien r&eacute;compens&eacute;e, si je vous trouve
+pour moi tel que je l'esp&egrave;re. Je vous choisis pour vous confier tous mes
+chagrins, et pour m'aider &agrave; les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne
+sont pas m&eacute;diocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine,
+l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est
+insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me m&eacute;prise,
+tous mes gens sont &agrave; elle. La reine, ma belle-fille, fi&egrave;re de sa beaut&eacute;
+et du cr&eacute;dit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le conn&eacute;table de
+Montmorency est ma&icirc;tre du roi et du royaume; il me hait, et m'a donn&eacute;
+des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le mar&eacute;chal de
+Saint-Andr&eacute; est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec
+moi que les autres. Le d&eacute;tail de mes malheurs vous ferait piti&eacute;; je n'ai
+os&eacute; jusqu'ici me fier &agrave; personne, je me fie &agrave; vous; faites que je ne
+m'en repente point, et soyez ma seule consolation.&raquo; Les yeux de la reine
+rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter &agrave; ses pieds, tant
+je fus v&eacute;ritablement touch&eacute; de la bont&eacute; qu'elle me t&eacute;moignait. Depuis ce
+jour-l&agrave;, elle eut en moi une enti&egrave;re confiance, elle ne fit plus rien
+sans m'en parler, et j'ai conserv&eacute; une liaison qui dure encore.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a><a href="#table">TROISIEME PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>Cependant, quelque rempli et quelque occup&eacute; que je fusse de cette
+nouvelle liaison avec la reine, je tenais &agrave; madame de Th&eacute;mines par une
+inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle
+cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse &eacute;t&eacute; sage, je me fusse
+servi du changement qui paraissait en elle pour aider &agrave; me gu&eacute;rir, mon
+amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque
+connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes
+de sa nation, et peut-&ecirc;tre que cette princesse a pour moi des sentiments
+plus vifs qu'elle ne pense elle-m&ecirc;me. Mais enfin le bruit que j'&eacute;tais
+amoureux lui donna de si grandes inqui&eacute;tudes et de si grands chagrins
+que je me crus cent fois perdu aupr&egrave;s d'elle. Je la rassurai enfin &agrave;
+force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu
+la tromper longtemps, si le changement de madame de Th&eacute;mines ne m'avait
+d&eacute;tach&eacute; d'elle malgr&eacute; moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et
+j'en fus si persuad&eacute;, que je fus contraint de ne la pas tourmenter
+davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps apr&egrave;s, elle
+m'&eacute;crivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par l&agrave; qu'elle avait su
+le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parl&eacute;,
+et que c'&eacute;tait la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien
+alors qui me partage&acirc;t, la reine &eacute;tait assez contente de moi; mais comme
+les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature &agrave; me rendre
+incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par
+sa volont&eacute;, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais
+d&eacute;j&agrave; eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle &eacute;tait Villemontais, fille
+de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas ha&iuml;; la
+discr&eacute;tion que je lui fais para&icirc;tre, et dont elle ne sait pas toutes les
+raisons, lui est agr&eacute;able. La reine n'a aucun soup&ccedil;on sur son sujet;
+mais elle en a un autre qui n'est gu&egrave;re moins f&acirc;cheux. Comme madame de
+Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup
+plus souvent que de coutume. La reine s'est imagin&eacute; que c'est de cette
+princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est
+&eacute;gal au sien, et la beaut&eacute; et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle,
+lui donnent une jalousie qui va jusqu'&agrave; la fureur, et une haine contre
+sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine,
+qui me para&icirc;t depuis longtemps aspirer aux bonnes gr&acirc;ces de la reine, et
+qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous
+pr&eacute;texte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entr&eacute; dans les
+diff&eacute;rends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait d&eacute;m&ecirc;l&eacute;
+le v&eacute;ritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend
+toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein
+de me les rendre. Voil&agrave; l'&eacute;tat o&ugrave; sont les choses &agrave; l'heure que je vous
+parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que
+mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre &agrave; madame de
+Th&eacute;mines. Si la reine voit cette lettre, elle conna&icirc;tra que je l'ai
+tromp&eacute;e, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de
+Th&eacute;mines, je trompais madame de Th&eacute;mines pour une autre; jugez quelle
+id&eacute;e cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier &agrave; mes
+paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait
+qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que
+Ch&acirc;telart a reconnu l'&eacute;criture de cette reine, et que la lettre est
+d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on t&eacute;moigne de la jalousie
+est peut-&ecirc;tre elle-m&ecirc;me; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de
+penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pens&eacute;es.
+Ajoutez &agrave; cela que je suis vivement touch&eacute; de madame de Martigues;
+qu'assur&eacute;ment madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle
+croira &eacute;crite depuis peu; ainsi je serai &eacute;galement brouill&eacute;, et avec la
+personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que
+je dois le plus craindre. Voyez apr&egrave;s cela si je n'ai pas raison de vous
+conjurer de dire que la lettre est &agrave; vous, et de vous demander, en
+gr&acirc;ce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut &ecirc;tre dans un
+plus grand embarras que celui o&ugrave; vous &ecirc;tes, et il faut avouer que vous
+le m&eacute;ritez. On m'a accus&eacute; de n'&ecirc;tre pas un amant fid&egrave;le, et d'avoir
+plusieurs galanteries &agrave; la fois; mais vous me passez de si loin, que je
+n'aurais seulement os&eacute; imaginer les choses que vous avez entreprises.
+Pouviez-vous pr&eacute;tendre de conserver madame de Th&eacute;mines en vous engageant
+avec la reine? et esp&eacute;riez-vous de vous engager avec la reine et de la
+pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par cons&eacute;quent pleine
+de soup&ccedil;ons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plut&ocirc;t
+que votre bonne conduite, vous a &ocirc;t&eacute; des engagements o&ugrave; vous &eacute;tiez, vous
+en avez pris de nouveaux, et vous vous &ecirc;tes imagin&eacute; qu'au milieu de la
+cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui &ocirc;ter la honte
+d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente:
+votre discr&eacute;tion vous emp&ecirc;che de me le dire, et la mienne de vous le
+demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la d&eacute;fiance, et la v&eacute;rit&eacute;
+est contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; vous &agrave; m'accabler de r&eacute;primandes, interrompit le vidame, et
+votre exp&eacute;rience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes
+fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je
+vous conjure, &agrave; me tirer de l'ab&icirc;me o&ugrave; je suis. Il me para&icirc;t qu'il
+faudrait que vous vissiez la reine dauphine sit&ocirc;t qu'elle sera &eacute;veill&eacute;e,
+pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai d&eacute;j&agrave; dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition
+que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon int&eacute;r&ecirc;t
+particulier m'y peut faire trouver des difficult&eacute;s; mais de plus, si
+l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me para&icirc;t difficile de
+persuader qu'elle soit tomb&eacute;e de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous avoir appris, r&eacute;pondit le vidame, que l'on a dit &agrave; la
+reine dauphine que c'&eacute;tait de la v&ocirc;tre qu'elle &eacute;tait tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce
+moment les mauvais offices que cette m&eacute;prise lui pouvait faire aupr&egrave;s de
+madame de Cl&egrave;ves, l'on a dit &agrave; la reine dauphine que c'est moi qui ai
+laiss&eacute; tomber cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette
+m&eacute;prise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une
+des chambres du jeu de paume o&ugrave; &eacute;taient nos habits, et que vos gens et
+les miens les ont &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir. En m&ecirc;me temps la lettre est tomb&eacute;e; ces
+gentilshommes l'ont ramass&eacute;e et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru
+qu'elle &eacute;tait &agrave; vous, et les autres &agrave; moi. Ch&acirc;telart qui l'a prise et &agrave;
+qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donn&eacute;e &agrave; la reine
+dauphine, comme une lettre qui &eacute;tait &agrave; vous; et ceux qui en ont parl&eacute; &agrave;
+la reine ont dit par malheur qu'elle &eacute;tait &agrave; moi; ainsi vous pouvez
+faire ais&eacute;ment ce que je souhaite, et m'&ocirc;ter de l'embarras o&ugrave; je suis.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours avait toujours fort aim&eacute; le vidame de Chartres, et
+ce qu'il &eacute;tait &agrave; madame de Cl&egrave;ves le lui rendait encore plus cher.
+N&eacute;anmoins il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; prendre le hasard qu'elle entend&icirc;t
+parler de cette lettre, comme d'une chose o&ugrave; il avait int&eacute;r&ecirc;t. Il se mit
+&agrave; r&ecirc;ver profond&eacute;ment, et le vidame se doutant &agrave; peu pr&egrave;s du sujet de sa
+r&ecirc;verie:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec
+votre ma&icirc;tresse, et m&ecirc;me vous me donneriez lieu de croire que c'est avec
+la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur
+d'Anville ne m'en &ocirc;tait la pens&eacute;e; mais, quoi qu'il en soit, il est
+juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien
+vous donner les moyens de faire voir &agrave; celle que vous: voil&agrave; un billet
+de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Th&eacute;mines, et &agrave; qui elle
+s'est fi&eacute;e de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet
+elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est
+sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la
+lettre que l'on me redemande est la m&ecirc;me que l'on a trouv&eacute;e. Je vous
+remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez &agrave;
+votre ma&icirc;tresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas
+un moment, et d'aller d&egrave;s ce matin chez madame la dauphine.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet
+de madame d'Amboise; n&eacute;anmoins son dessein n'&eacute;tait pas de voir la reine
+dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus press&eacute; &agrave;
+faire. Il ne doutait pas qu'elle n'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de la lettre &agrave; madame
+de Cl&egrave;ves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si
+&eacute;perdument e&ucirc;t lieu de croire qu'il e&ucirc;t quelque attachement pour une
+autre.</p>
+
+<p>Il alla chez elle &agrave; l'heure qu'il crut qu'elle pouvait &ecirc;tre &eacute;veill&eacute;e, et
+lui fit dire qu'il ne demanderait pas &agrave; avoir l'honneur de la voir &agrave; une
+heure si extraordinaire, si une affaire de cons&eacute;quence ne l'y obligeait.
+Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait encore au lit, l'esprit aigri et agit&eacute; de tristes
+pens&eacute;es, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extr&ecirc;mement
+surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait;
+l'aigreur o&ugrave; elle &eacute;tait ne la fit pas balancer &agrave; r&eacute;pondre qu'elle &eacute;tait
+malade, et qu'elle ne pouvait lui parler.</p>
+
+<p>Ce prince ne fut pas bless&eacute; de ce refus, une marque de froideur dans un
+temps o&ugrave; elle pouvait avoir de la jalousie n'&eacute;tait pas un mauvais
+augure. Il alla &agrave; l'appartement de monsieur de Cl&egrave;ves, et lui dit qu'il
+venait de celui de madame sa femme: qu'il &eacute;tait bien f&acirc;ch&eacute; de ne la
+pouvoir entretenir, parce qu'il avait &agrave; lui parler d'une affaire
+importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots &agrave;
+monsieur de Cl&egrave;ves la cons&eacute;quence de cette affaire, et monsieur de
+Cl&egrave;ves le mena &agrave; l'heure m&ecirc;me dans la chambre de sa femme. Si elle n'e&ucirc;t
+point &eacute;t&eacute; dans l'obscurit&eacute;, elle e&ucirc;t eu peine &agrave; cacher son trouble et
+son &eacute;tonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari.
+Monsieur de Cl&egrave;ves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, o&ugrave; l'on avait
+besoin de son secours pour les int&eacute;r&ecirc;ts du vidame, qu'elle verrait avec
+monsieur de Nemours ce qu'il y avait &agrave; faire, et que, pour lui, il s'en
+allait chez le roi qui venait de l'envoyer qu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours demeura seul aupr&egrave;s de madame de Cl&egrave;ves, comme il le
+pouvait souhaiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne
+vous a point parl&eacute; d'une lettre que Ch&acirc;telart lui remit hier entre les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'en a dit quelque chose, r&eacute;pondit madame de Cl&egrave;ves; mais je ne
+vois pas ce que cette lettre a de commun avec les int&eacute;r&ecirc;ts de mon oncle,
+et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nomm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, Madame, r&eacute;pliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas
+nomm&eacute;, n&eacute;anmoins elle s'adresse &agrave; lui, et il lui est tr&egrave;s important que
+vous la retiriez des mains de madame la dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peine &agrave; comprendre, reprit madame de Cl&egrave;ves, pourquoi il lui
+importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander
+sous son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez vous donner le loisir de m'&eacute;couter, Madame, dit
+monsieur de Nemours, je vous ferai bient&ocirc;t voir la v&eacute;rit&eacute;, et vous
+apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne
+les aurais pas m&ecirc;me confi&eacute;es &agrave; monsieur le prince de Cl&egrave;ves, si je
+n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait
+inutile, r&eacute;pondit madame de Cl&egrave;ves avec un air assez sec, et il vaut
+mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de
+d&eacute;tours, vous lui disiez l'int&eacute;r&ecirc;t que vous avez &agrave; cette lettre, puisque
+aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous.</p>
+
+<p>L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de
+Cl&egrave;ves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il e&ucirc;t jamais eu, et
+balan&ccedil;ait son impatience de se justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit &agrave; madame la
+dauphine; mais je n'ai aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; cette lettre, et elle s'adresse &agrave;
+monsieur le vidame.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, r&eacute;pliqua madame de Cl&egrave;ves; mais on a dit le contraire &agrave;
+la reine dauphine, et il ne lui para&icirc;tra pas vraisemblable que les
+lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi &agrave;
+moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, &agrave; cacher la
+v&eacute;rit&eacute; &agrave; la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas &agrave;
+moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas
+madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune
+de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui
+sont m&ecirc;me dignes de votre curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves t&eacute;moigna par son silence qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave;
+l'&eacute;couter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il
+lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce
+fussent des choses propres &agrave; donner de l'&eacute;tonnement, et &agrave; &ecirc;tre &eacute;cout&eacute;es
+avec attention, madame de Cl&egrave;ves les entendit avec une froideur si
+grande qu'il semblait qu'elle ne les cr&ucirc;t pas v&eacute;ritables, ou qu'elles
+lui fussent indiff&eacute;rentes. Son esprit demeura dans cette situation,
+jusqu'&agrave; ce que monsieur de Nemours lui parl&acirc;t du billet de madame
+d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui &eacute;tait la preuve
+de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Cl&egrave;ves savait que
+cette femme &eacute;tait amie de madame de Th&eacute;mines, elle trouva une apparence
+de v&eacute;rit&eacute; &agrave; ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser
+que la lettre ne s'adressait peut &ecirc;tre pas &agrave; lui. Cette pens&eacute;e la tira
+tout d'un coup et malgr&eacute; elle, de l&agrave; froideur qu'elle avait eue
+jusqu'alors. Ce prince, apr&egrave;s lui avoir lu ce billet qui faisait sa
+justification, le lui pr&eacute;senta pour le lire et lui dit qu'elle en
+pouvait conna&icirc;tre l'&eacute;criture; elle ne put s'emp&ecirc;cher de le prendre, de
+regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et
+de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait
+&eacute;tait la m&ecirc;me qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit
+encore tout ce qu'il crut propre &agrave; la persuader; et comme on persuade
+ais&eacute;ment une v&eacute;rit&eacute; agr&eacute;able, il convainquit madame de Cl&egrave;ves qu'il
+n'avait point de part &agrave; cette lettre.</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;a alors &agrave; raisonner avec lui sur l'embarras et le p&eacute;ril o&ugrave;
+&eacute;tait le vidame, &agrave; le bl&acirc;mer de sa m&eacute;chante conduite, &agrave; chercher les
+moyens de le secourir; elle s'&eacute;tonna du proc&eacute;d&eacute; de la reine, elle avoua
+&agrave; monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sit&ocirc;t qu'elle le
+crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les
+m&ecirc;mes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils
+convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre &agrave; la reine dauphine,
+de peur qu'elle ne la montr&acirc;t &agrave; madame de Martigues, qui connaissait
+l'&eacute;criture de madame de Th&eacute;mines et qui aurait ais&eacute;ment devin&eacute; par
+l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait &agrave; lui. Ils
+trouv&egrave;rent aussi qu'il ne fallait pas confier &agrave; la reine dauphine tout
+ce qui regardait la reine, sa belle-m&egrave;re. Madame de Cl&egrave;ves, sous le
+pr&eacute;texte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir &agrave; garder tous
+les secrets que monsieur de Nemours lui confiait.</p>
+
+<p>Ce prince ne lui e&ucirc;t pas toujours parl&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts du vidame, et la
+libert&eacute; o&ugrave; il se trouvait de l'entretenir lui e&ucirc;t donn&eacute; une hardiesse
+qu'il n'avait encore os&eacute; prendre, si l'on ne f&ucirc;t venu dire &agrave; madame de
+Cl&egrave;ves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur
+de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour
+lui dire qu'apr&egrave;s l'avoir quitt&eacute;, il avait pens&eacute; qu'il &eacute;tait plus &agrave;
+propos de s'adresser &agrave; madame de Cl&egrave;ves qui &eacute;tait sa ni&egrave;ce, que d'aller
+droit &agrave; madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire
+approuver ce qu'il avait fait et pour en faire esp&eacute;rer un bon succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Cependant madame de Cl&egrave;ves s'habilla en diligence pour aller chez la
+reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit
+approcher et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai &eacute;t&eacute; si
+embarrass&eacute;e &agrave; d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute; que je l'ai &eacute;t&eacute; ce matin. La reine a
+entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que
+c'est le vidame de Chartres qui l'a laiss&eacute; tomber. Vous savez qu'elle y
+prend quelque int&eacute;r&ecirc;t: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait
+demander &agrave; Ch&acirc;telart; il a dit qu'il me l'avait donn&eacute;e: on me l'est venu
+demander sur le pr&eacute;texte que c'&eacute;tait une jolie lettre qui donnait de la
+curiosit&eacute; &agrave; la reine. Je n'ai os&eacute; dire que vous l'aviez, je crus qu'elle
+s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains &agrave; cause du vidame
+votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi.
+Il m'a d&eacute;j&agrave; paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me v&icirc;t souvent, de
+sorte que j'ai dit que la lettre &eacute;tait dans les habits que j'avais hier,
+et que ceux qui en avaient la clef &eacute;taient sortis. Donnez-moi
+promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et
+que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en conna&icirc;trai
+point l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves se trouva encore plus embarrass&eacute;e qu'elle n'avait
+pens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, Madame comment vous ferez, r&eacute;pondit-elle; car monsieur de
+Cl&egrave;ves, &agrave; qui je l'avais donn&eacute;e &agrave; lire, l'a rendue &agrave; monsieur de Nemours
+qui est venu d&egrave;s ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de
+Cl&egrave;ves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la
+faiblesse de c&eacute;der aux pri&egrave;res que monsieur de Nemours lui a faites de
+la lui rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me mettez dans le plus grand embarras o&ugrave; je puisse jamais &ecirc;tre,
+repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette
+lettre &agrave; monsieur de Nemours; puisque c'&eacute;tait moi qui vous l'avais
+donn&eacute;e, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que
+voulez-vous que je dise &agrave; la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer?
+Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a
+quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que
+cette lettre soit &agrave; monsieur de Nemours.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s afflig&eacute;e, r&eacute;pondit madame de Cl&egrave;ves, de l'embarras que je
+vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de
+monsieur de Cl&egrave;ves et non pas la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&ocirc;tre, r&eacute;pliqua madame la dauphine, de lui avoir donn&eacute; la
+lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence &agrave;
+son mari de toutes les choses qu'elle sait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai tort, Madame, r&eacute;pliqua madame de Cl&egrave;ves; mais songez
+&agrave; r&eacute;parer ma faute et non pas &agrave; l'examiner.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous souvenez-vous point, &agrave; peu pr&egrave;s, de ce qui est dans cette
+lettre? dit alors la reine dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, r&eacute;pondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout &agrave;
+l'heure la faire &eacute;crire d'une main inconnue. Je l'enverrai &agrave; la reine:
+elle ne la montrera pas &agrave; ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je
+soutiendrai toujours que c'est celle que Ch&acirc;telart m'a donn&eacute;e, et il
+n'oserait dire le contraire.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves entra dans cet exp&eacute;dient, et d'autant plus qu'elle
+pensait qu'elle enverrait qu&eacute;rir monsieur de Nemours pour ravoir la
+lettre m&ecirc;me, afin de la faire copier mot &agrave; mot, et d'en faire &agrave; peu pr&egrave;s
+imiter l'&eacute;criture, et elle crut que la reine y serait infailliblement
+tromp&eacute;e. Sit&ocirc;t qu'elle fut chez elle, elle conta &agrave; son mari l'embarras
+de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de
+Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Cl&egrave;ves lui dit
+tout ce qu'elle avait d&eacute;j&agrave; appris &agrave; son mari, et lui demanda la lettre;
+mais monsieur de Nemours r&eacute;pondit qu'il l'avait d&eacute;j&agrave; rendue au vidame de
+Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors
+du p&eacute;ril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoy&eacute;e &agrave; l'heure m&ecirc;me &agrave;
+l'amie de madame de Th&eacute;mines. Madame de Cl&egrave;ves se retrouva dans un
+nouvel embarras, et enfin apr&egrave;s avoir bien consult&eacute;, ils r&eacute;solurent de
+faire la lettre de m&eacute;moire. Ils s'enferm&egrave;rent pour y travailler; on
+donna ordre &agrave; la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous
+les gens de monsieur de Nemours. Cet air de myst&egrave;re et de confidence
+n'&eacute;tait pas d'un m&eacute;diocre charme pour ce prince, et m&ecirc;me pour madame de
+Cl&egrave;ves. La pr&eacute;sence de son mari et les int&eacute;r&ecirc;ts du vidame de Chartres la
+rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le
+plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans
+m&eacute;lange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une
+libert&eacute; et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui
+avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point
+eu encore de si agr&eacute;ables moments, sa vivacit&eacute; en &eacute;tait augment&eacute;e; et
+quand madame de Cl&egrave;ves voulut commencer &agrave; se souvenir de la lettre et &agrave;
+l'&eacute;crire, ce prince, au lieu de lui aider s&eacute;rieusement, ne faisait que
+l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Cl&egrave;ves entra
+dans le m&ecirc;me esprit de gaiet&eacute;, de sorte qu'il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps
+qu'ils &eacute;taient enferm&eacute;s, et on &eacute;tait d&eacute;j&agrave; venu deux fois de la part de
+la reine dauphine pour dire &agrave; madame de Cl&egrave;ves de se d&eacute;p&ecirc;cher, qu'ils
+n'avaient pas encore fait la moiti&eacute; de la lettre.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours &eacute;tait bien aise de faire durer un temps qui lui
+&eacute;tait si agr&eacute;able, et oubliait les int&eacute;r&ecirc;ts de son ami. Madame de Cl&egrave;ves
+ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les int&eacute;r&ecirc;ts de son oncle. Enfin &agrave;
+peine, &agrave; quatre heures, la lettre &eacute;tait-elle achev&eacute;e, et elle &eacute;tait si
+mal, et l'&eacute;criture dont on la fit copier ressemblait si peu &agrave; celle que
+l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il e&ucirc;t fallu que la reine n'e&ucirc;t gu&egrave;re
+pris de soin d'&eacute;claircir la v&eacute;rit&eacute; pour ne la pas conna&icirc;tre. Aussi n'y
+fut-elle pas tromp&eacute;e, quelque soin que l'on pr&icirc;t de lui persuader que
+cette lettre s'adressait &agrave; monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue,
+non seulement qu'elle &eacute;tait au vidame de Chartres; mais elle crut que la
+reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre
+eux. Cette pens&eacute;e augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette
+princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la pers&eacute;cuta
+jusqu'&agrave; ce qu'elle l'e&ucirc;t fait sortir de France.</p>
+
+<p>Pour le vidame de Chartres, il fut ruin&eacute; aupr&egrave;s d'elle, et soit que le
+cardinal de Lorraine se f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; rendu ma&icirc;tre de son esprit, ou que
+l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle &eacute;tait tromp&eacute;e lui
+aid&acirc;t &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler les autres tromperies que le vidame lui avait d&eacute;j&agrave;
+faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sinc&egrave;rement
+avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite &agrave; la
+conjuration d'Amboise o&ugrave; il se trouva embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s qu'on eut envoy&eacute; la lettre &agrave; madame la dauphine, monsieur de
+Cl&egrave;ves et monsieur de Nemours s'en all&egrave;rent. Madame de Cl&egrave;ves demeura
+seule, et sit&ocirc;t qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la
+pr&eacute;sence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda
+avec &eacute;tonnement la prodigieuse diff&eacute;rence de l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait le
+soir, d'avec celui o&ugrave; elle se trouvait alors; elle se remit devant les
+yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait para&icirc;tre &agrave; monsieur de
+Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Th&eacute;mines
+s'adressait &agrave; lui; quel calme et quelle douceur avaient succ&eacute;d&eacute; &agrave; cette
+aigreur, sit&ocirc;t qu'il l'avait persuad&eacute;e que cette lettre ne le regardait
+pas. Quand elle pensait qu'elle s'&eacute;tait reproch&eacute; comme un crime, le jour
+pr&eacute;c&eacute;dent, de lui avoir donn&eacute; des marques de sensibilit&eacute; que la seule
+compassion pouvait avoir fait na&icirc;tre et que, par son aigreur, elle lui
+avait fait para&icirc;tre des sentiments de jalousie qui &eacute;taient des preuves
+certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-m&ecirc;me. Quand
+elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle
+connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgr&eacute; cette
+connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en pr&eacute;sence m&ecirc;me de son
+mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regard&eacute; si favorablement,
+qu'elle &eacute;tait cause que monsieur de Cl&egrave;ves l'avait envoy&eacute; qu&eacute;rir, et
+qu'ils venaient de passer une apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e ensemble en particulier, elle
+trouvait qu'elle &eacute;tait d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle
+trompait le mari du monde qui m&eacute;ritait le moins d'&ecirc;tre tromp&eacute;, et elle
+&eacute;tait honteuse de para&icirc;tre si peu digne d'estime aux yeux m&ecirc;me de son
+amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, &eacute;tait
+le souvenir de l'&eacute;tat o&ugrave; elle avait pass&eacute; la nuit, et les cuisantes
+douleurs que lui avait caus&eacute;es la pens&eacute;e que monsieur de Nemours aimait
+ailleurs et qu'elle &eacute;tait tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle avait ignor&eacute; jusqu'alors les inqui&eacute;tudes mortelles de la d&eacute;fiance
+et de la jalousie; elle n'avait pens&eacute; qu'&agrave; se d&eacute;fendre d'aimer monsieur
+de Nemours, et elle n'avait point encore commenc&eacute; &agrave; craindre qu'il en
+aim&acirc;t une autre. Quoique les soup&ccedil;ons que lui avait donn&eacute;s cette lettre
+fussent effac&eacute;s, ils ne laiss&egrave;rent pas de lui ouvrir les yeux sur le
+hasard d'&ecirc;tre tromp&eacute;e, et de lui donner des impressions de d&eacute;fiance et
+de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut &eacute;tonn&eacute;e de n'avoir
+point encore pens&eacute; combien il &eacute;tait peu vraisemblable qu'un homme comme
+monsieur de Nemours, qui avait toujours fait para&icirc;tre tant de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+parmi les femmes, f&ucirc;t capable d'un attachement sinc&egrave;re et durable. Elle
+trouva qu'il &eacute;tait presque impossible qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre contente de sa
+passion. &laquo;Mais quand je le pourrais &ecirc;tre, disait-elle, qu'en veux-je
+faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y r&eacute;pondre? Veux-je m'engager dans
+une galanterie? Veux-je manquer &agrave; monsieur de Cl&egrave;ves? Veux-je me manquer
+&agrave; moi-m&ecirc;me? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux
+mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmont&eacute;e par
+une inclination qui m'entra&icirc;ne malgr&eacute; moi. Toutes mes r&eacute;solutions sont
+inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais
+aujourd'hui tout le contraire de ce que je r&eacute;solus hier. Il faut
+m'arracher de la pr&eacute;sence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller &agrave;
+la campagne, quelque bizarre que puisse para&icirc;tre mon voyage; et si
+monsieur de Cl&egrave;ves s'opini&acirc;tre &agrave; l'emp&ecirc;cher ou &agrave; en vouloir savoir les
+raisons, peut-&ecirc;tre lui ferai-je le mal, et &agrave; moi-m&ecirc;me aussi, de les lui
+apprendre.&raquo; Elle demeura dan cette r&eacute;solution, et passa tout le soir
+chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui &eacute;tait arriv&eacute;
+de la fausse lettre du vidame.</p>
+
+<p>Quand monsieur de Cl&egrave;ves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller
+&agrave; la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de
+prendre l'air. Monsieur de Cl&egrave;ves, &agrave; qui elle paraissait d'une beaut&eacute;
+qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent consid&eacute;rables, se moqua
+d'abord de la proposition de ce voyage, et lui r&eacute;pondit qu'elle oubliait
+que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle
+n'avait pas trop de temps pour se pr&eacute;parer &agrave; y para&icirc;tre avec la m&ecirc;me
+magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la
+firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant
+qu'il irait &agrave; Compi&egrave;gne avec le roi, elle all&acirc;t &agrave; Coulommiers, qui &eacute;tait
+une belle maison &agrave; une journ&eacute;e de Paris, qu'ils faisaient b&acirc;tir avec
+soin. Monsieur de Cl&egrave;ves y consentit; elle y alla dans le dessein de
+n'en pas revenir sit&ocirc;t, et le roi partit pour Compi&egrave;gne, o&ugrave; il ne devait
+&ecirc;tre que peu de jours.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu
+madame de Cl&egrave;ves depuis cette apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e qu'il avait pass&eacute;e avec elle
+si agr&eacute;ablement et qui avait augment&eacute; ses esp&eacute;rances. Il avait une
+impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que
+quand le roi revint &agrave; Paris, il r&eacute;solut d'aller chez sa s&oelig;ur, la
+duchesse de Merc&oelig;ur, qui &eacute;tait &agrave; la campagne assez pr&egrave;s de Coulommiers.
+Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta ais&eacute;ment cette
+proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'esp&eacute;rance de voir
+madame de Cl&egrave;ves et d'aller chez elle avec le vidame.</p>
+
+<p>Madame de Merc&oelig;ur les re&ccedil;ut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'&agrave; les
+divertir et &agrave; leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils
+&eacute;taient &agrave; la chasse &agrave; courir le cerf, monsieur de Nemours s'&eacute;gara dans
+la for&ecirc;t. En s'enqu&eacute;rant du chemin qu'il devait tenir pour s'en
+retourner, il sut qu'il &eacute;tait proche de Coulommiers. A ce mot de
+Coulommiers, sans faire aucune r&eacute;flexion et sans savoir quel &eacute;tait son
+dessein, il alla &agrave; toute bride du c&ocirc;t&eacute; qu'on le lui montrait. Il arriva
+dans la for&ecirc;t, et se laissa conduire au hasard par des routes faites
+avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le ch&acirc;teau. Il trouva
+au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous &eacute;tait un grand salon
+accompagn&eacute; de deux cabinets, dont l'un &eacute;tait ouvert sur un jardin de
+fleurs, qui n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de la for&ecirc;t que par des palissades, et le
+second donnait sur une grande all&eacute;e du parc. Il entra dans le pavillon,
+et il se serait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; en regarder la beaut&eacute;, sans qu'il vit venir par
+cette all&eacute;e du parc monsieur et madame de Cl&egrave;ves, accompagn&eacute;s d'un grand
+nombre de domestiques. Comme il ne s'&eacute;tait pas attendu &agrave; trouver
+monsieur de Cl&egrave;ves, qu'il avait laiss&eacute; aupr&egrave;s du roi, son premier
+mouvement le porta &agrave; se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur
+le jardin de fleurs, dans la pens&eacute;e d'en ressortir par une porte qui
+&eacute;tait ouverte sur la for&ecirc;t; mais voyant que madame de Cl&egrave;ves et son mari
+s'&eacute;taient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans
+le parc, et qu'ils ne pouvaient venir &agrave; lui sans passer dans le lieu o&ugrave;
+&eacute;taient monsieur et madame de Cl&egrave;ves, il ne put se refuser le plaisir de
+voir cette princesse, ni r&eacute;sister &agrave; la curiosit&eacute; d'&eacute;couter la
+conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de
+ses rivaux.</p>
+
+<p>Il entendit que monsieur de Cl&egrave;ves disait &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir &agrave; Paris? Qui vous peut
+retenir &agrave; la campagne? Vous avez depuis quelque temps un go&ucirc;t pour la
+solitude qui m'&eacute;tonne et qui m'afflige parce qu'il nous s&eacute;pare. Je vous
+trouve m&ecirc;me plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez
+quelque sujet d'affliction.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien de f&acirc;cheux dans l'esprit, r&eacute;pondit-elle avec un air
+embarrass&eacute;; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours
+un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et
+l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos.</p>
+
+<p>&mdash;Le repos, r&eacute;pliqua-t-il, n'est gu&egrave;re propre pour une personne de votre
+&acirc;ge. Vous &ecirc;tes chez vous et dans la cour, d'une sorte &agrave; ne vous pas
+donner de lassitude, et je craindrais plut&ocirc;t que vous ne fussiez bien
+aise d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pens&eacute;e, reprit-elle
+avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me
+laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie,
+pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y
+avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame! s'&eacute;cria monsieur de Cl&egrave;ves, votre air et vos paroles me
+font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'&ecirc;tre seule, que je
+ne sais point, et je vous conjure de me les dire.</p>
+
+<p>Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et
+apr&egrave;s qu'elle se f&ucirc;t d&eacute;fendue d'une mani&egrave;re qui augmentait toujours la
+curiosit&eacute; de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux
+baiss&eacute;s; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me contraignez point, lui dit-elle, &agrave; vous avouer une chose que je
+n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le
+dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de
+mon &acirc;ge, et ma&icirc;tresse de sa conduite, demeure expos&eacute;e au milieu de la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Que me faites-vous envisager, Madame! s'&eacute;cria monsieur de Cl&egrave;ves. Je
+n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne r&eacute;pondit point; et son silence achevant de confirmer
+son mari dans ce qu'il avait pens&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, lui r&eacute;pondit-elle en se jetant &agrave; ses genoux, je
+vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait &agrave; son mari, mais
+l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il
+est vrai que j'ai des raisons de m'&eacute;loigner de la cour, et que je veux
+&eacute;viter les p&eacute;rils o&ugrave; se trouvent quelquefois les personnes de mon &acirc;ge.
+Je n'ai jamais donn&eacute; nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas
+d'en laisser para&icirc;tre, si vous me laissiez la libert&eacute; de me retirer de
+la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider &agrave; me
+conduire.</p>
+
+<p>Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
+joie pour me conserver digne d'&ecirc;tre &agrave; vous. Je vous demande mille
+pardons, si j'ai des sentiments qui vous d&eacute;plaisent, du moins je ne vous
+d&eacute;plairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais,
+il faut avoir plus d'amiti&eacute; et plus d'estime pour un mari que l'on en a
+jamais eu; conduisez-moi, ayez piti&eacute; de moi, et aimez-moi encore, si
+vous pouvez.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves &eacute;tait demeur&eacute; pendant tout ce discours, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur ses mains, hors de lui-m&ecirc;me, et il n'avait pas song&eacute; &agrave; faire
+relever sa femme. Quand elle eut cess&eacute; de parler, qu'il jeta les yeux
+sur elle qu'il la vit &agrave; ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une
+beaut&eacute; si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la
+relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez piti&eacute; de moi, vous-m&ecirc;me, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et
+pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente
+qu'est la mienne, je ne r&eacute;ponds pas, comme je dois, &agrave; un proc&eacute;d&eacute; comme
+le v&ocirc;tre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout
+ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le
+plus malheureux homme qui ait jamais &eacute;t&eacute;. Vous m'avez donn&eacute; de la
+passion d&egrave;s le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre
+possession n'ont pu l'&eacute;teindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous
+donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un
+autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette
+crainte? Depuis quand vous pla&icirc;t-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire?
+Quel chemin a-t-il trouv&eacute; pour aller &agrave; votre c&oelig;ur? Je m'&eacute;tais consol&eacute;
+en quelque sorte de ne l'avoir pas touch&eacute; par la pens&eacute;e qu'il &eacute;tait
+incapable de l'&ecirc;tre. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire.
+J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il
+est impossible d'avoir celle d'un mari apr&egrave;s un proc&eacute;d&eacute; comme le v&ocirc;tre.
+Il est trop noble pour ne me pas donner une s&ucirc;ret&eacute; enti&egrave;re; il me
+console m&ecirc;me comme votre amant. La confiance et la sinc&eacute;rit&eacute; que vous
+avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire
+que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en
+abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez
+malheureux par la plus grande marque de fid&eacute;lit&eacute; que jamais une femme
+ait donn&eacute;e &agrave; son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est
+celui que vous voulez &eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous supplie de ne me le point demander, r&eacute;pondit-elle; je suis
+r&eacute;solue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas
+que je vous le nomme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Cl&egrave;ves, je connais trop
+le monde pour ignorer que la consid&eacute;ration d'un mari n'emp&ecirc;che pas que
+l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit ha&iuml;r ceux qui le sont, et non
+pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de
+m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en presseriez inutilement, r&eacute;pliqua-t-elle; j'ai de la force
+pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai
+fait n'a pas &eacute;t&eacute; par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer
+cette v&eacute;rit&eacute; que pour entreprendre de la cacher.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et
+ce que venait de dire madame de Cl&egrave;ves ne lui donnait gu&egrave;re moins de
+jalousie qu'&agrave; son mari. Il &eacute;tait si &eacute;perdument amoureux d'elle, qu'il
+croyait que tout le monde avait les m&ecirc;mes sentiments. Il &eacute;tait
+v&eacute;ritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait
+encore davantage, et son esprit s'&eacute;garait &agrave; chercher celui dont madame
+de Cl&egrave;ves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui &eacute;tait
+pas d&eacute;sagr&eacute;able, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui
+parurent si l&eacute;g&egrave;res dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il e&ucirc;t
+donn&eacute; une passion qui devait &ecirc;tre bien violente pour avoir recours &agrave; un
+rem&egrave;de si extraordinaire. Il &eacute;tait si transport&eacute; qu'il ne savait quasi
+ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner &agrave; monsieur de Cl&egrave;ves de ne
+pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves faisait n&eacute;anmoins tous ses efforts pour le savoir;
+et, apr&egrave;s qu'il l'en eut press&eacute;e inutilement:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, r&eacute;pondit-elle, que vous devez &ecirc;tre content de ma
+sinc&eacute;rit&eacute;; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de
+me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance
+que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait para&icirc;tre mes
+sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.</p>
+
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Cl&egrave;ves, je ne vous
+saurais croire. Je me souviens de l'embarras o&ugrave; vous f&ucirc;tes le jour que
+votre portrait se perdit. Vous avez donn&eacute;, Madame, vous avez donn&eacute; ce
+portrait qui m'&eacute;tait si cher et qui m'appartenait si l&eacute;gitimement. Vous
+n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu
+vous a jusqu'ici garantie du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, s'&eacute;cria cette princesse, que vous puissiez penser
+qu'il y ait quelque d&eacute;guisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune
+raison ne m'obligeait &agrave; vous faire! Fiez-vous &agrave; mes paroles; c'est par
+un assez grand prix que j'ach&egrave;te la confiance que je vous demande.
+Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donn&eacute; mon portrait: il est
+vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire para&icirc;tre que je
+le voyais, de peur de m'exposer &agrave; me faire dire des choses que l'on ne
+m'a encore os&eacute; dire.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave; vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur
+de Cl&egrave;ves, et quelles marques de passion vous a-t-on donn&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pargnez-moi la peine, r&eacute;pliqua-t-elle, de vous redire des d&eacute;tails
+qui me font honte &agrave; moi-m&ecirc;me de les avoir remarqu&eacute;s, et qui ne m'ont que
+trop persuad&eacute;e de ma faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi
+toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous
+offensez pourtant pas si je vous les demande.</p>
+
+<p>Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui &eacute;taient demeur&eacute;s dans les
+all&eacute;es, vinrent avertir monsieur de Cl&egrave;ves qu'un gentilhomme venait le
+chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir &agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire &agrave;
+sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la
+conjurait de croire que quoiqu'il f&ucirc;t afflig&eacute;, il avait pour elle une
+tendresse et une estime dont elle devait &ecirc;tre satisfaite.</p>
+
+<p>Lorsque ce prince fut parti, que madame de Cl&egrave;ves demeura seule,
+qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si &eacute;pouvant&eacute;e,
+qu'&agrave; peine put-elle s'imaginer que ce f&ucirc;t une v&eacute;rit&eacute;. Elle trouva
+qu'elle s'&eacute;tait &ocirc;t&eacute; elle-m&ecirc;me le c&oelig;ur et l'estime de son mari, et
+qu'elle s'&eacute;tait creus&eacute; un ab&icirc;me dont elle ne sortirait jamais. Elle se
+demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle
+trouvait qu'elle s'y &eacute;tait engag&eacute;e sans en avoir presque eu le dessein.
+La singularit&eacute; d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple,
+lui en faisait voir tout le p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Mais quand elle venait &agrave; penser que ce rem&egrave;de, quelque violent qu'il
+f&ucirc;t, &eacute;tait le seul qui la pouvait d&eacute;fendre contre monsieur de Nemours,
+elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait
+point trop hasard&eacute;. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de
+trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle
+trouva m&ecirc;me de la douceur &agrave; avoir donn&eacute; ce t&eacute;moignage de fid&eacute;lit&eacute; &agrave; un
+mari qui le m&eacute;ritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amiti&eacute;
+pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la
+mani&egrave;re dont il avait re&ccedil;u ce qu'elle lui avait avou&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant monsieur de Nemours &eacute;tait sorti du lieu o&ugrave; il avait entendu
+une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'&eacute;tait enfonc&eacute;
+dans la for&ecirc;t. Ce qu'avait dit madame de Cl&egrave;ves de son portrait lui
+avait redonn&eacute; la vie, en lui faisant conna&icirc;tre que c'&eacute;tait lui qu'elle
+ne ha&iuml;ssait pas. Il s'abandonna d'abord &agrave; cette joie; mais elle ne fut
+pas longue, quand il fit r&eacute;flexion que la m&ecirc;me chose qui lui venait
+d'apprendre qu'il avait touch&eacute; le c&oelig;ur de madame de Cl&egrave;ves le devait
+persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il &eacute;tait
+impossible d'engager une personne qui avait recours &agrave; un rem&egrave;de si
+extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir
+r&eacute;duite &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute;. Il trouva de la gloire &agrave; s'&ecirc;tre fait aimer
+d'une femme si diff&eacute;rente de toutes celles de son sexe; enfin, il se
+trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit
+dans la for&ecirc;t, et il eut beaucoup de peine &agrave; retrouver le chemin de chez
+madame de Merc&oelig;ur. Il y arriva &agrave; la pointe du jour. Il fut assez
+embarrass&eacute; de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en d&eacute;m&ecirc;la le
+mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour m&ecirc;me &agrave; Paris avec le
+vidame.</p>
+
+<p>Ce prince &eacute;tait si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait
+entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de
+parler en termes g&eacute;n&eacute;raux de ses sentiments particuliers, et de conter
+ses propres aventures sous des noms emprunt&eacute;s. En revenant il tourna la
+conversation sur l'amour, il exag&eacute;ra le plaisir d'&ecirc;tre amoureux d'une
+personne digne d'&ecirc;tre aim&eacute;e. Il parla des effets bizarres de cette
+passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-m&ecirc;me l'&eacute;tonnement que lui
+donnait l'action de madame de Cl&egrave;ves, il la conta au vidame, sans lui
+nommer la personne, et sans lui dire qu'il y e&ucirc;t aucune part; mais il la
+conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame
+soup&ccedil;onna ais&eacute;ment que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa
+extr&ecirc;mement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis
+longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de
+l'injustice de se d&eacute;fier d'un homme qui lui avait confi&eacute; le secret de sa
+vie. Monsieur de Nemours &eacute;tait trop amoureux pour avouer son amour; il
+l'avait toujours cach&eacute; au vidame, quoique ce f&ucirc;t l'homme de la cour
+qu'il aim&acirc;t le mieux. Il lui r&eacute;pondit qu'un de ses amis lui avait cont&eacute;
+cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et
+qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il
+n'en parlerait point; n&eacute;anmoins monsieur de Nemours se repentit de lui
+en avoir tant appris.</p>
+
+<p>Cependant, monsieur de Cl&egrave;ves &eacute;tait all&eacute; trouver le roi, le c&oelig;ur
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si
+violente pour sa femme, et ne l'avait tant estim&eacute;e. Ce qu'il venait
+d'apprendre ne lui &ocirc;tait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une
+esp&egrave;ce diff&eacute;rente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui
+l'occupait le plus &eacute;tait l'envie de deviner celui qui avait su lui
+plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce
+qu'il y avait de plus aimable &agrave; la cour, et le chevalier de Guise et le
+mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute;, comme deux hommes qui avaient pens&eacute; &agrave; lui
+plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il
+s'arr&ecirc;ta &agrave; croire qu'il fallait que ce f&ucirc;t l'un des trois. Il arriva au
+Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait
+choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne
+s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi
+ne ferait tant d'honneur &agrave; la France que madame de Cl&egrave;ves. Monsieur de
+Cl&egrave;ves re&ccedil;ut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda
+m&ecirc;me comme une chose qui &eacute;loignerait sa femme de la cour, sans qu'il
+par&ucirc;t de changement dans sa conduite. N&eacute;anmoins le temps de ce d&eacute;part
+&eacute;tait encore trop &eacute;loign&eacute; pour &ecirc;tre un rem&egrave;de &agrave; l'embarras o&ugrave; il se
+trouvait. Il &eacute;crivit &agrave; l'heure m&ecirc;me &agrave; madame de Cl&egrave;ves, pour lui
+apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il
+voulait absolument qu'elle rev&icirc;nt &agrave; Paris. Elle y revint comme il
+l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouv&egrave;rent tous deux dans
+une tristesse extraordinaire.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves lui parla comme le plus honn&ecirc;te homme du monde, et le
+plus digne de ce qu'elle avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nulle inqui&eacute;tude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus
+de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la
+crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis afflig&eacute; que de vous voir
+pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que vous r&eacute;pondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous
+en parlant. &Eacute;pargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles
+conversations; r&eacute;glez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est
+tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus
+d'une chose qui me fait para&icirc;tre si peu digne de vous, et que je trouve
+si indigne de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Madame, r&eacute;pliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et
+de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'&eacute;tat o&ugrave; vous
+m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un
+nom qui me donne une curiosit&eacute; avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne
+vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'emp&ecirc;cher
+de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le mar&eacute;chal
+de Saint-Andr&eacute;, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous r&eacute;pondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous
+donnerai aucun lieu, par mes r&eacute;ponses, de diminuer ni de fortifier vos
+soup&ccedil;ons. Mais si vous essayez de les &eacute;claircir en m'observant, vous me
+donnerez un embarras qui para&icirc;tra aux yeux de tout le monde Au nom de
+Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le pr&eacute;texte de quelque
+maladie, je ne voie personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, r&eacute;pliqua-t-il, on d&eacute;m&ecirc;lerait bient&ocirc;t que ce serait une
+chose suppos&eacute;e; et de plus, je ne me veux fier qu'&agrave; vous-m&ecirc;me: c'est le
+chemin que mon c&oelig;ur me conseille de prendre, et la raison me conseille
+aussi. De l'humeur dont vous &ecirc;tes, en vous laissant votre libert&eacute;, je
+vous donne des bornes plus &eacute;troites que je ne pourrais vous en
+prescrire.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves ne se trompait pas: la confiance qu'il t&eacute;moignait &agrave;
+sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui
+faisait prendre des r&eacute;solutions plus aust&egrave;res qu'aucune contrainte
+n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine &agrave;
+son ordinaire; mais elle &eacute;vitait la pr&eacute;sence et les yeux de monsieur de
+Nemours avec tant de soin, qu'elle lui &ocirc;ta quasi toute la joie qu'il
+avait de se croire aim&eacute; d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui
+ne lui persuad&acirc;t le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait
+entendu n'&eacute;tait point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance.
+La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; &eacute;tait
+l'extr&ecirc;me tristesse de madame de Cl&egrave;ves, quelque effort qu'elle f&icirc;t pour
+la cacher: peut-&ecirc;tre que des regards et des paroles obligeantes
+n'eussent pas tant augment&eacute; l'amour de monsieur de Nemours que faisait
+cette conduite aust&egrave;re.</p>
+
+<p>Un soir que monsieur et madame de Cl&egrave;ves &eacute;taient chez la reine,
+quelqu'un dit que le bruit courait que le roi m&egrave;nerait encore un grand
+seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de
+Cl&egrave;ves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce
+serait peut-&ecirc;tre le chevalier de Guise ou le mar&eacute;chal de Saint-Andr&eacute;. Il
+remarqua qu'elle n'avait point &eacute;t&eacute; &eacute;mue de ces deux noms, ni de la
+proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que
+pas un des deux n'&eacute;tait celui dont elle craignait la pr&eacute;sence et voulant
+s'&eacute;claircir de ses soup&ccedil;ons, il entra dans le cabinet de la reine, o&ugrave;
+&eacute;tait le roi. Apr&egrave;s y avoir demeur&eacute; quelque temps, il revint aupr&egrave;s de
+sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait
+monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.</p>
+
+<p>Le nom de monsieur de Nemours et la pens&eacute;e d'&ecirc;tre expos&eacute;e &agrave; le voir tous
+les jours pendant un long voyage en pr&eacute;sence de son mari, donna un tel
+trouble &agrave; madame de Cl&egrave;ves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y
+donner d'autres raisons:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un choix bien d&eacute;sagr&eacute;able pour vous, r&eacute;pondit-elle, que celui de
+ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous
+devriez essayer de faire choisir quelque autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Cl&egrave;ves, qui vous
+fait appr&eacute;hender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin
+que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que
+j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue.
+Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas
+v&eacute;ritable, et je l'ai invent&eacute; pour m'assurer d'une chose que je ne
+croyais d&eacute;j&agrave; que trop.</p>
+
+<p>Il sortit apr&egrave;s ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa pr&eacute;sence
+l'extr&ecirc;me embarras o&ugrave; il voyait sa femme.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'&eacute;tat o&ugrave;
+&eacute;tait madame de Cl&egrave;ves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il
+n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus r&ecirc;veuse que de
+coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant
+sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres
+pens&eacute;es et de la crainte que son mari ne le v&icirc;t aupr&egrave;s d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Madame, r&eacute;pondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi
+pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose m&ecirc;me vous
+regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par o&ugrave; me suis-je attir&eacute;
+ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous para&icirc;tre que
+j'ai quelque part au chagrin o&ugrave; je vous vois?</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves fut bien f&acirc;ch&eacute;e d'avoir donn&eacute; lieu &agrave; monsieur de
+Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa
+vie. Elle le quitta, sans lui r&eacute;pondre, et s'en revint chez elle,
+l'esprit plus agit&eacute; qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aper&ccedil;ut
+ais&eacute;ment de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait
+qu'il ne lui parl&acirc;t de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Il la suivit dans un
+cabinet o&ugrave; elle &eacute;tait entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'&eacute;vitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui
+puisse vous d&eacute;plaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous
+ai faite tant&ocirc;t. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur
+de Nemours &eacute;tait de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je
+vois le p&eacute;ril o&ugrave; vous &ecirc;tes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de
+vous-m&ecirc;me, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le
+demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout
+le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente
+que celui que votre c&oelig;ur lui pr&eacute;f&egrave;re.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves s'attendrit en pronon&ccedil;ant ces derni&egrave;res paroles, et
+eut peine &agrave; les achever. Sa femme en fut p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e et fondant en larmes
+elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un
+&eacute;tat peu diff&eacute;rent du sien. Ils demeur&egrave;rent quelque temps sans se rien
+dire, et se s&eacute;par&egrave;rent sans avoir la force de se parler.</p>
+
+<p>Les pr&eacute;paratifs pour le mariage de Madame &eacute;taient achev&eacute;s. Le duc d'Albe
+arriva pour l'&eacute;pouser. Il fut re&ccedil;u avec toute la magnificence et toutes
+les c&eacute;r&eacute;monies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi
+envoya au-devant de lui le prince de Cond&eacute;, les cardinaux de Lorraine et
+de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de
+Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand
+nombre de pages v&ecirc;tus de leurs livr&eacute;es. Le roi attendit lui-m&ecirc;me le duc
+d'Albe &agrave; la premi&egrave;re porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes
+servants, et le conn&eacute;table &agrave; leur t&ecirc;te. Lorsque ce duc fut proche du
+roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en emp&ecirc;cha et le
+fit marcher &agrave; son c&ocirc;t&eacute; jusque chez la reine et chez Madame, &agrave; qui le duc
+d'Albe apporta un pr&eacute;sent magnifique de la part de son ma&icirc;tre. Il alla
+ensuite chez madame Marguerite s&oelig;ur du roi, lui faire les compliments
+de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours.
+L'on fit de grandes assembl&eacute;es au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe,
+et au prince d'Orange qui l'avait accompagn&eacute;, les beaut&eacute;s de la cour.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie
+qu'elle en e&ucirc;t, par la crainte de d&eacute;plaire &agrave; son mari qui lui commanda
+absolument d'y aller. Ce qui l'y d&eacute;terminait encore davantage &eacute;tait
+l'absence de monsieur de Nemours. Il &eacute;tait all&eacute; au-devant de monsieur de
+Savoie et apr&egrave;s que ce prince fut arriv&eacute;, il fut oblig&eacute; de se tenir
+presque toujours aupr&egrave;s de lui, pour lui aider &agrave; toutes les choses qui
+regardaient les c&eacute;r&eacute;monies de ses noces. Cela fit que madame de Cl&egrave;ves
+ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutum&eacute;, et
+elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos.</p>
+
+<p>Le vidame de Chartres n'avait pas oubli&eacute; la conversation qu'il avait eue
+avec monsieur de Nemours. Il lui &eacute;tait demeur&eacute; dans l'esprit que
+l'aventure que ce prince lui avait cont&eacute;e &eacute;tait la sienne propre, et il
+l'observait avec tant de soin, que peut-&ecirc;tre aurait-il d&eacute;m&ecirc;l&eacute; la v&eacute;rit&eacute;,
+sans que l'arriv&eacute;e du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent
+un changement et une occupation dans la cour, qui l'emp&ecirc;cha de voir ce
+qui aurait pu l'&eacute;clairer. L'envie de s'&eacute;claircir, ou plut&ocirc;t la
+disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait &agrave; ce
+que l'on aime, fit qu'il redit &agrave; madame de Martigues l'action
+extraordinaire de cette personne, qui avait avou&eacute; &agrave; son mari la passion
+qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours &eacute;tait
+celui qui avait inspir&eacute; cette violente passion, et il la conjura de lui
+aider &agrave; observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise
+d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosit&eacute; qu'elle avait
+toujours vue &agrave; madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de
+Nemours lui donnait encore plus d'envie de p&eacute;n&eacute;trer cette aventure.</p>
+
+<p>Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la c&eacute;r&eacute;monie du
+mariage, la reine dauphine donnait &agrave; souper au roi son beau-p&egrave;re et &agrave; la
+duchesse de Valentinois. Madame de Cl&egrave;ves, qui &eacute;tait occup&eacute;e &agrave;
+s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle
+trouva un gentilhomme qui la venait qu&eacute;rir de la part de madame la
+dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria,
+de dessus son lit o&ugrave; elle &eacute;tait, qu'elle l'attendait avec une grande
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Madame, lui r&eacute;pondit-elle, que je ne dois pas vous remercier
+de cette impatience, et qu'elle est sans doute caus&eacute;e par quelque autre
+chose que par l'envie de me voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, r&eacute;pliqua la reine dauphine; mais n&eacute;anmoins vous
+devez m'en &ecirc;tre oblig&eacute;e; car je veux vous apprendre une aventure que je
+suis assur&eacute;e que vous serez bien aise de savoir.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves se mit &agrave; genoux devant son lit, et par bonheur pour
+elle, elle n'avait pas le jour au visage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce
+qui causait le changement qui para&icirc;t au duc de Nemours: je crois le
+savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est &eacute;perdument
+amoureux et fort aim&eacute; d'une des plus belles personnes de la cour.</p>
+
+<p>Ces paroles, que madame de Cl&egrave;ves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne
+croyait pas que personne s&ucirc;t qu'elle aimait ce prince, lui caus&egrave;rent une
+douleur qu'il est ais&eacute; de s'imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois rien en cela, r&eacute;pondit-elle, qui doive surprendre d'un
+homme de l'&acirc;ge de monsieur de Nemours et fait comme il est.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit
+&eacute;tonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de
+Nemours ne lui en a jamais donn&eacute; aucune marque, et que la peur qu'elle a
+eue de n'&ecirc;tre pas toujours ma&icirc;tresse de sa passion a fait qu'elle l'a
+avou&eacute;e &agrave; son mari, afin qu'il l'&ocirc;t&acirc;t de la cour. Et c'est monsieur de
+Nemours lui-m&ecirc;me qui a cont&eacute; ce que je vous dis.</p>
+
+<p>Si madame de Cl&egrave;ves avait eu d'abord de la douleur par la pens&eacute;e qu'elle
+n'avait aucune part &agrave; cette aventure, les derni&egrave;res paroles de madame la
+dauphine lui donn&egrave;rent du d&eacute;sespoir, par la certitude de n'y en avoir
+que trop. Elle ne put r&eacute;pondre, et demeura la t&ecirc;te pench&eacute;e sur le lit
+pendant que la reine continuait de parler, si occup&eacute;e de ce qu'elle
+disait qu'elle ne prenait pas garde &agrave; cet embarras. Lorsque madame de
+Cl&egrave;ves fut un peu remise:</p>
+
+<p>&mdash;Cette histoire ne me para&icirc;t gu&egrave;re vraisemblable, Madame,
+r&eacute;pondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a cont&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est madame de Martigues, r&eacute;pliqua madame la dauphine, qui l'a
+apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la
+lui a confi&eacute;e comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-m&ecirc;me.
+Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et
+ne lui a pas m&ecirc;me avou&eacute; que ce f&ucirc;t lui qui en f&ucirc;t aim&eacute;; mais le vidame
+de Chartres n'en doute point.</p>
+
+<p>Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du
+lit. Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait tourn&eacute;e d'une sorte qui l'emp&ecirc;chait de voir
+qui c'&eacute;tait; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se
+r&eacute;cria avec un air de gaiet&eacute; et de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave; lui-m&ecirc;me, et je veux lui demander ce qui en est.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves connut bien que c'&eacute;tait le duc de Nemours, comme ce
+l'&eacute;tait en effet. Sans se tourner de son c&ocirc;t&eacute;, elle s'avan&ccedil;a avec
+pr&eacute;cipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait
+bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confi&eacute;e au
+vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller.
+Madame la dauphine lui r&eacute;pondit, en riant, qu'elle &eacute;tait trop prudente,
+et se retourna vers monsieur de Nemours. Il &eacute;tait par&eacute; pour l'assembl&eacute;e
+du soir, et, prenant la parole avec cette gr&acirc;ce qui lui &eacute;tait si
+naturelle:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, que
+vous parliez de moi quand je suis entr&eacute;, que vous aviez dessein de me
+demander quelque chose, et que madame de Cl&egrave;ves s'y oppose.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour
+elle la complaisance que j'ai accoutum&eacute; d'avoir. Je veux savoir de vous
+si une histoire que l'on m'a cont&eacute;e est v&eacute;ritable, et si vous n'&ecirc;tes pas
+celui qui &ecirc;tes amoureux, et aim&eacute; d'une femme de la cour, qui vous cache
+sa passion avec soin et qui l'a avou&eacute;e &agrave; son mari.</p>
+
+<p>Le trouble et l'embarras de madame de Cl&egrave;ves &eacute;taient au-del&agrave; de tout ce
+que l'on peut s'imaginer, et si la mort se f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute;e pour la tirer
+de cet &eacute;tat, elle l'aurait trouv&eacute;e agr&eacute;able. Mais monsieur de Nemours
+&eacute;tait encore plus embarrass&eacute;, s'il est possible. Le discours de madame
+la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'&eacute;tait pas ha&iuml;, en
+pr&eacute;sence de madame de Cl&egrave;ves, qui &eacute;tait la personne de la cour en qui
+elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle,
+lui donnait une si grande confusion de pens&eacute;es bizarres, qu'il lui fut
+impossible d'&ecirc;tre ma&icirc;tre de son visage. L'embarras o&ugrave; il voyait madame
+de Cl&egrave;ves par sa faute, et la pens&eacute;e du juste sujet qu'il lui donnait de
+le ha&iuml;r, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de r&eacute;pondre.
+Madame la dauphine voyant &agrave; quel point il &eacute;tait interdit:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-le, regardez-le, dit-elle &agrave; madame de Cl&egrave;ves, et jugez si
+cette aventure n'est pas la sienne.</p>
+
+<p>Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant
+l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit ma&icirc;tre tout d'un
+coup de son esprit et de son visage.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut &ecirc;tre plus surpris et plus
+afflig&eacute; que je le suis de l'infid&eacute;lit&eacute; que m'a faite le vidame de
+Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais
+confi&eacute;e. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air
+tranquille, qui &ocirc;ta quasi &agrave; madame la dauphine les soup&ccedil;ons qu'elle
+venait d'avoir. Il m'a confi&eacute; des choses qui ne sont pas d'une m&eacute;diocre
+importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me
+faites l'honneur de me m&ecirc;ler &agrave; cette aventure. Le vidame ne peut pas
+dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualit&eacute;
+d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aim&eacute;,
+je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner.</p>
+
+<p>Ce prince fut bien aise de dire quelque chose &agrave; madame la dauphine, qui
+e&ucirc;t du rapport &agrave; ce qu'il lui avait fait para&icirc;tre en d'autres temps,
+afin de lui d&eacute;tourner l'esprit des pens&eacute;es qu'elle avait pu avoir. Elle
+crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y r&eacute;pondre, elle
+continua &agrave; lui faire la guerre de son embarras.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; troubl&eacute;, Madame, lui r&eacute;pondit-il, pour l'int&eacute;r&ecirc;t de mon ami,
+et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une
+chose qui lui est plus ch&egrave;re que la vie. Il ne me l'a n&eacute;anmoins confi&eacute;e
+qu'&agrave; demi, et il ne m'a pas nomm&eacute; la personne qu'il aime. Je sais
+seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus &agrave;
+plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Le trouvez-vous si &agrave; plaindre, r&eacute;pliqua madame la dauphine, puisqu'il
+est aim&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui
+aurait une v&eacute;ritable passion, p&ucirc;t la d&eacute;couvrir &agrave; son mari? Cette
+personne ne conna&icirc;t pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une
+l&eacute;g&egrave;re reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne
+se peut flatter d'aucune esp&eacute;rance; mais, tout malheureux qu'il est, il
+se trouve heureux d'avoir du moins donn&eacute; la peur de l'aimer, et il ne
+changerait pas son &eacute;tat contre celui du plus heureux amant du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami a une passion bien ais&eacute;e &agrave; satisfaire, dit madame la
+dauphine, et je commence &agrave; croire que ce n'est pas de vous dont vous
+parlez. Il ne s'en faut gu&egrave;re, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis
+de madame de Cl&egrave;ves, qui soutient que cette aventure ne peut &ecirc;tre
+v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse &ecirc;tre, reprit madame de
+Cl&egrave;ves qui n'avait point encore parl&eacute;; et quand il serait possible
+qu'elle le f&ucirc;t, par o&ugrave; l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence
+qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, e&ucirc;t la faiblesse de
+la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas racont&eacute;e non plus, ou
+ce serait un mari bien indigne du proc&eacute;d&eacute; que l'on aurait eu avec lui.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours, qui vit les soup&ccedil;ons de madame de Cl&egrave;ves sur son
+mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'&eacute;tait le plus
+redoutable rival qu'il e&ucirc;t &agrave; d&eacute;truire.</p>
+
+<p>&mdash;La jalousie, r&eacute;pondit-il, et la curiosit&eacute; d'en savoir peut-&ecirc;tre
+davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des
+imprudences &agrave; un mari.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait &agrave; la derni&egrave;re &eacute;preuve de sa force et de son
+courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire
+qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de
+Valentinois entra, qui dit &agrave; madame la dauphine que le roi allait
+arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de
+Nemours s'approcha de madame de Cl&egrave;ves, comme elle la voulait suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment;
+mais de tout ce que j'aurais d'important &agrave; vous dire, rien ne me le
+para&icirc;t davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque
+chose o&ugrave; madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des
+raisons qui ne la regardent pas.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours;
+elle le quitta sans le regarder et se mit &agrave; suivre le roi qui venait
+d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa
+robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce pr&eacute;texte pour sortir d'un
+lieu o&ugrave; elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se
+pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves vint au Louvre et fut &eacute;tonn&eacute; de n'y pas trouver sa
+femme: on lui dit l'accident qui lui &eacute;tait arriv&eacute;. Il s'en retourna &agrave;
+l'heure m&ecirc;me pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il
+sut que son mal n'&eacute;tait pas consid&eacute;rable. Quand il eut &eacute;t&eacute; quelque temps
+aupr&egrave;s d'elle, il s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait dans une tristesse si
+excessive qu'il en fut surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me para&icirc;t que vous avez quelque
+autre douleur que celle dont vous vous plaignez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir,
+r&eacute;pondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire
+ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne m&eacute;ritais-je pas le
+secret, et quand je ne l'aurais pas m&eacute;rit&eacute;, votre propre int&eacute;r&ecirc;t ne vous
+y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosit&eacute; de savoir un nom que je
+ne dois pas vous dire vous oblige&acirc;t &agrave; vous confier &agrave; quelqu'un pour
+t&acirc;cher de le d&eacute;couvrir? Ce ne peut &ecirc;tre que cette seule curiosit&eacute; qui
+vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi
+f&acirc;cheuses qu'elles pouvaient l'&ecirc;tre. Cette aventure est sue, et on me la
+vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous, Madame? lui r&eacute;pondit-il. Vous m'accusez d'avoir
+cont&eacute; ce qui s'est pass&eacute; entre vous et moi, et vous m'apprenez que la
+chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le
+sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce
+que l'on vous a dit de quelque autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre
+aventure pareille &agrave; la mienne; il n'y a point une autre femme capable de
+la m&ecirc;me chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais
+imagin&eacute;e, et cette pens&eacute;e n'est jamais tomb&eacute;e dans un autre esprit que
+le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure;
+elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de
+Nemours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nemours! s'&eacute;cria monsieur de Cl&egrave;ves, avec une action qui
+marquait du transport et du d&eacute;sespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait
+que vous l'aimez, et que je le sais?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plut&ocirc;t qu'un autre,
+r&eacute;pliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous r&eacute;pondrai jamais sur vos
+soup&ccedil;ons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans
+cette aventure et celle que vous lui avez donn&eacute;e; mais il l'a cont&eacute;e au
+vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne
+lui avait pas nomm&eacute; la personne. Il faut que cet ami de monsieur de
+Nemours soit des v&ocirc;tres, et que vous vous soyez fi&eacute; &agrave; lui pour t&acirc;cher de
+vous &eacute;claircir.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on un ami au monde &agrave; qui on voul&ucirc;t faire une telle confidence,
+reprit monsieur de Cl&egrave;ves, et voudrait-on &eacute;claircir ses soup&ccedil;ons au prix
+d'apprendre &agrave; quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher &agrave;
+soi-m&ecirc;me? Songez plut&ocirc;t Madame, &agrave; qui vous avez parl&eacute;. Il est plus
+vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit
+&eacute;chapp&eacute;. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras o&ugrave; vous vous
+&ecirc;tes trouv&eacute;e, et vous avez cherch&eacute; le soulagement de vous plaindre avec
+quelque confidente qui vous a trahie.</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez point de m'accabler, s'&eacute;cria-t-elle, et n'ayez point la
+duret&eacute; de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en
+soup&ccedil;onner, et puisque j'ai &eacute;t&eacute; capable de vous parler, suis-je capable
+de parler &agrave; quelque autre?</p>
+
+<p>L'aveu que madame de Cl&egrave;ves avait fait &agrave; son mari &eacute;tait une si grande
+marque de sa sinc&eacute;rit&eacute;, et elle niait si fortement de s'&ecirc;tre confi&eacute;e &agrave;
+personne, que monsieur de Cl&egrave;ves ne savait que penser. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+il &eacute;tait assur&eacute; de n'avoir rien redit; c'&eacute;tait une chose que l'on ne
+pouvait avoir devin&eacute;e, elle &eacute;tait sue; ainsi il fallait que ce f&ucirc;t par
+l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, &eacute;tait de
+savoir que ce secret &eacute;tait entre les mains de quelqu'un, et
+qu'apparemment il serait bient&ocirc;t divulgu&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves pensait &agrave; peu pr&egrave;s les m&ecirc;mes choses, elle trouvait
+&eacute;galement impossible que son mari e&ucirc;t parl&eacute;, et qu'il n'e&ucirc;t pas parl&eacute;.
+Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosit&eacute; pouvait faire faire
+des imprudences &agrave; un mari, lui paraissait se rapporter si juste &agrave;
+l'&eacute;tat de monsieur de Cl&egrave;ves, qu'elle ne pouvait croire que ce f&ucirc;t une
+chose que le hasard e&ucirc;t fait dire; et cette vraisemblance la d&eacute;terminait
+&agrave; croire que monsieur de Cl&egrave;ves avait abus&eacute; de la confiance qu'elle
+avait en lui. Ils &eacute;taient si occup&eacute;s l'un et l'autre de leurs pens&eacute;es,
+qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence,
+que pour redire les m&ecirc;mes choses qu'ils avaient d&eacute;j&agrave; dites plusieurs
+fois, et demeur&egrave;rent le c&oelig;ur et l'esprit plus &eacute;loign&eacute;s et plus alt&eacute;r&eacute;s
+qu'ils ne les avaient encore eus.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de s'imaginer en quel &eacute;tat ils pass&egrave;rent la nuit. Monsieur
+de Cl&egrave;ves avait &eacute;puis&eacute; toute sa constance &agrave; soutenir le malheur de voir
+une femme qu'il adorait, touch&eacute;e de passion pour un autre. Il ne lui
+restait plus de courage; il croyait m&ecirc;me n'en devoir pas trouver dans
+une chose o&ugrave; sa gloire et son honneur &eacute;taient si vivement bless&eacute;s. Il ne
+savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il
+lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-m&ecirc;me; et
+il ne trouvait de tous c&ocirc;t&eacute;s que des pr&eacute;cipices et des ab&icirc;mes. Enfin,
+apr&egrave;s une agitation et une incertitude tr&egrave;s longues, voyant qu'il devait
+bient&ocirc;t s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui p&ucirc;t
+augmenter les soup&ccedil;ons ou la connaissance de son malheureux &eacute;tat. Il
+alla trouver madame de Cl&egrave;ves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de
+d&eacute;m&ecirc;ler entre eux qui avait manqu&eacute; au secret; mais qu'il s'agissait de
+faire voir que l'histoire que l'on avait cont&eacute;e &eacute;tait une fable o&ugrave; elle
+n'avait aucune part; qu'il d&eacute;pendait d'elle de le persuader &agrave; monsieur
+de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu'&agrave; agir avec lui, avec la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui
+t&eacute;moignait de l'amour; que par ce proc&eacute;d&eacute; elle lui &ocirc;terait ais&eacute;ment
+l'opinion qu'elle e&ucirc;t de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait
+point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans
+la suite elle ne faisait para&icirc;tre aucune faiblesse, toutes ses pens&eacute;es
+se d&eacute;truiraient ais&eacute;ment, et que surtout il fallait qu'elle all&acirc;t au
+Louvre et aux assembl&eacute;es comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces paroles, monsieur de Cl&egrave;ves quitta sa femme sans attendre sa
+r&eacute;ponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et
+la col&egrave;re o&ugrave; elle &eacute;tait contre monsieur de Nemours lui fit croire
+qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilit&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cuter; mais il lui
+parut difficile de se trouver &agrave; toutes les c&eacute;r&eacute;monies du mariage, et d'y
+para&icirc;tre avec un visage tranquille et un esprit libre; n&eacute;anmoins comme
+elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'&eacute;tait une
+chose o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e &agrave; plusieurs autres princesses, il n'y
+avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en
+faire chercher des raisons. Elle se r&eacute;solut donc de faire un effort sur
+elle-m&ecirc;me; mais elle prit le reste du jour pour s'y pr&eacute;parer, et pour
+s'abandonner &agrave; tous les sentiments dont elle &eacute;tait agit&eacute;e. Elle
+s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se
+pr&eacute;sentait &agrave; elle avec le plus de violence, &eacute;tait d'avoir sujet de se
+plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le
+justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'e&ucirc;t cont&eacute; cette aventure au
+vidame de Chartres; il l'avait avou&eacute;, et elle ne pouvait douter aussi,
+par la mani&egrave;re dont il avait parl&eacute;, qu'il ne s&ucirc;t que l'aventure la
+regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'&eacute;tait devenue
+l'extr&ecirc;me discr&eacute;tion de ce prince dont elle avait &eacute;t&eacute; si touch&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Il a &eacute;t&eacute; discret, disait-elle, tant qu'il a cru &ecirc;tre malheureux; mais
+une pens&eacute;e d'un bonheur, m&ecirc;me incertain, a fini sa discr&eacute;tion. Il n'a pu
+s'imaginer qu'il &eacute;tait aim&eacute;, sans vouloir qu'on le s&ucirc;t. Il a dit tout ce
+qu'il pouvait dire; je n'ai pas avou&eacute; que c'&eacute;tait lui que j'aimais, il
+l'a soup&ccedil;onn&eacute;, et il a laiss&eacute; voir ses soup&ccedil;ons. S'il e&ucirc;t eu des
+certitudes, il en aurait us&eacute; de la m&ecirc;me sorte. J'ai eu tort de croire
+qu'il y e&ucirc;t un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est
+pourtant pour cet homme, que j'ai cru si diff&eacute;rent du reste des hommes,
+que je me trouve comme les autres femmes, &eacute;tant si &eacute;loign&eacute;e de leur
+ressembler. J'ai perdu le c&oelig;ur et l'estime d'un mari qui devait faire
+ma f&eacute;licit&eacute;. Je serai bient&ocirc;t regard&eacute;e de tout le monde comme une
+personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne
+l'ignore plus; et c'est pour &eacute;viter ces malheurs que j'ai hasard&eacute; tout
+mon repos et m&ecirc;me ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>Ces tristes r&eacute;flexions &eacute;taient suivies d'un torrent de larmes; mais
+quelque douleur dont elle se trouv&acirc;t accabl&eacute;e, elle sentait bien qu'elle
+aurait eu la force de les supporter, si elle avait &eacute;t&eacute; satisfaite de
+monsieur de Nemours.</p>
+
+<p>Ce prince n'&eacute;tait pas dans un &eacute;tat plus tranquille. L'imprudence, qu'il
+avait faite d'avoir parl&eacute; au vidame de Chartres, et les cruelles suites
+de cette imprudence lui donnaient un d&eacute;plaisir mortel. Il ne pouvait se
+repr&eacute;senter, sans &ecirc;tre accabl&eacute;, l'embarras, le trouble et l'affliction
+o&ugrave; il avait vu madame de Cl&egrave;ves. Il &eacute;tait inconsolable de lui avoir dit
+des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-m&ecirc;mes,
+lui paraissaient, dans ce moment, grossi&egrave;res et peu polies, puisqu'elles
+avaient fait entendre &agrave; madame de Cl&egrave;ves qu'il n'ignorait pas qu'elle
+&eacute;tait cette femme qui avait une passion violente et qu'il &eacute;tait celui
+pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il e&ucirc;t pu souhaiter, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une
+conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre
+plut&ocirc;t que de la d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'aurais-je &agrave; lui dire? s'&eacute;criait-il. Irai-je encore lui montrer ce
+que je ne lui ai d&eacute;j&agrave; que trop fait conna&icirc;tre? Lui ferai-je voir que je
+sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement os&eacute; lui dire que je
+l'aimais? Commencerai-je &agrave; lui parler ouvertement de ma passion, afin de
+lui para&icirc;tre un homme devenu hardi par des esp&eacute;rances? Puis-je penser
+seulement &agrave; l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir
+ma vue? Par o&ugrave; pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis
+indigne d'&ecirc;tre regard&eacute; de madame de Cl&egrave;ves, et je n'esp&egrave;re pas aussi
+qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donn&eacute; par ma faute de meilleurs
+moyens pour se d&eacute;fendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et
+qu'elle e&ucirc;t peut-&ecirc;tre cherch&eacute;s inutilement. Je perds par mon imprudence
+le bonheur et la gloire d'&ecirc;tre aim&eacute; de la plus aimable et de la plus
+estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans
+qu'elle en e&ucirc;t souffert, et sans lui avoir donn&eacute; une douleur mortelle,
+ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que
+je lui ai fait que celui que je me suis fait aupr&egrave;s d'elle.&raquo;</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours fut longtemps &agrave; s'affliger et &agrave; penser les m&ecirc;mes
+choses. L'envie de parler &agrave; madame de Cl&egrave;ves lui venait toujours dans
+l'esprit. Il songea &agrave; en trouver les moyens, il pensa &agrave; lui &eacute;crire; mais
+enfin, il trouva qu'apr&egrave;s la faute qu'il avait faite, et de l'humeur
+dont elle &eacute;tait, le mieux qu'il p&ucirc;t faire &eacute;tait de lui t&eacute;moigner un
+profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir
+m&ecirc;me qu'il n'osait se pr&eacute;senter devant elle, et d'attendre ce que le
+temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient
+faire en sa faveur. Il r&eacute;solut aussi de ne point faire de reproches au
+vidame de Chartres de l'infid&eacute;lit&eacute; qu'il lui avait faite, de peur de
+fortifier ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Les fian&ccedil;ailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage
+qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que
+madame de Cl&egrave;ves et monsieur de Nemours cach&egrave;rent ais&eacute;ment au public
+leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla m&ecirc;me qu'en
+passant &agrave; madame de Cl&egrave;ves de la conversation qu'elles avaient eue avec
+monsieur de Nemours, et monsieur de Cl&egrave;ves affecta de ne plus parler &agrave;
+sa femme de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: de sorte qu'elle ne se trouva pas
+dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imagin&eacute;. Les fian&ccedil;ailles se
+firent au Louvre, et, apr&egrave;s le festin et le bal, toute la maison royale
+alla coucher &agrave; l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; comme c'&eacute;tait la coutume. Le matin, le duc
+d'Albe, qui n'&eacute;tait jamais v&ecirc;tu que fort simplement, mit un habit de
+drap d'or m&ecirc;l&eacute; de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de
+pierreries, et il avait une couronne ferm&eacute;e sur la t&ecirc;te. Le prince
+d'Orange, habill&eacute; aussi magnifiquement avec ses livr&eacute;es, et tous les
+Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Villeroi, o&ugrave; il &eacute;tait log&eacute;, et partirent, marchant quatre &agrave; quatre, pour
+venir &agrave; l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Sit&ocirc;t qu'il fut arriv&eacute;, on alla par ordre &agrave; l'&eacute;glise:
+le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne ferm&eacute;e, et sa robe
+port&eacute;e par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine
+marchait ensuite, mais sans couronne. Apr&egrave;s elle, venait la reine
+dauphine, Madame s&oelig;ur du roi, madame de Lorraine, et la reine de
+Navarre, leurs robes port&eacute;es par des princesses. Les reines et les
+princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habill&eacute;es des
+m&ecirc;mes couleurs qu'elles &eacute;taient v&ecirc;tues: en sorte que l'on connaissait &agrave;
+qui &eacute;taient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur
+l'&eacute;chafaud qui &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; dans l'&eacute;glise, et l'on fit la c&eacute;r&eacute;monie des
+mariages. On retourna ensuite d&icirc;ner &agrave; l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; et, sur les cinq heures,
+on en partit pour aller au palais, o&ugrave; se faisait le festin, et o&ugrave; le
+parlement, les cours souveraines et la maison de ville &eacute;taient pri&eacute;s
+d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mang&egrave;rent sur
+la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis
+aupr&egrave;s de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degr&eacute;s de la table
+de marbre et &agrave; la main droite du roi, &eacute;tait une table pour les
+ambassadeurs, les archev&ecirc;ques et les chevaliers de l'ordre, et de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, une table pour messieurs du parlement.</p>
+
+<p>Le duc de Guise, v&ecirc;tu d'une robe de drap d'or fris&eacute;, servait le Roi de
+grand-ma&icirc;tre, monsieur le prince de Cond&eacute;, de panetier, et le duc de
+Nemours, d'&eacute;chanson. Apr&egrave;s que les tables furent lev&eacute;es, le bal
+commen&ccedil;a: il fut interrompu par des ballets et par des machines
+extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, apr&egrave;s minuit, le roi et
+toute la cour s'en retourn&egrave;rent au Louvre. Quelque triste que f&ucirc;t madame
+de Cl&egrave;ves, elle ne laissa pas de para&icirc;tre aux yeux de tout le monde, et
+surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beaut&eacute; incomparable. Il
+n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette c&eacute;r&eacute;monie lui en donn&acirc;t
+plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte
+si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable,
+quoiqu'il ne lui e&ucirc;t rien dit pour se justifier. Il eut la m&ecirc;me conduite
+les jours suivants, et cette conduite fit aussi le m&ecirc;me effet sur le
+c&oelig;ur de madame de Cl&egrave;ves.</p>
+
+<p>Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les
+galeries et sur les &eacute;chafauds qui leur avaient &eacute;t&eacute; destin&eacute;s. Les quatre
+tenants parurent au bout de la lice, avec une quantit&eacute; de chevaux et de
+livr&eacute;es qui faisaient le plus magnifique spectacle qui e&ucirc;t jamais paru
+en France.</p>
+
+<p>Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il
+portait toujours &agrave; cause de madame de Valentinois qui &eacute;tait veuve.
+Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge;
+monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait
+d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que
+c'&eacute;taient celles d'une belle personne qu'il avait aim&eacute;e pendant qu'elle
+&eacute;tait fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'os&acirc;t plus le lui faire
+para&icirc;tre. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha
+inutilement la raison. Madame de Cl&egrave;ves n'eut pas de peine &agrave; le deviner:
+elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et
+qu'elle &eacute;tait f&acirc;ch&eacute;e d'&ecirc;tre blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre.
+Ce prince crut pouvoir para&icirc;tre avec cette couleur, sans indiscr&eacute;tion,
+puisque madame de Cl&egrave;ves n'en mettant point, on ne pouvait soup&ccedil;onner
+que ce f&ucirc;t la sienne.</p>
+
+<p>Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent
+para&icirc;tre. Quoique le roi f&ucirc;t le meilleur homme de cheval de son royaume,
+on ne savait &agrave; qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un
+agr&eacute;ment dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur
+des personnes moins int&eacute;ress&eacute;es que madame de Cl&egrave;ves. Sit&ocirc;t qu'elle le
+vit para&icirc;tre au bout de la lice, elle sentit une &eacute;motion extraordinaire
+et &agrave; toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine &agrave; cacher sa
+joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carri&egrave;re.</p>
+
+<p>Sur le soir, comme tout &eacute;tait presque fini et que l'on &eacute;tait pr&egrave;s de se
+retirer, le malheur de l'&Eacute;tat fit que le roi voulut encore rompre une
+lance. Il manda au comte de Montgomery qui &eacute;tait extr&ecirc;mement adroit,
+qu'il se m&icirc;t sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et
+all&eacute;gua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en
+col&egrave;re, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi
+qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il
+devait &ecirc;tre content, et qu'elle le suppliait de revenir aupr&egrave;s d'elle.
+Il r&eacute;pondit que c'&eacute;tait pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore,
+et entra dans la barri&egrave;re. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le
+prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les
+lances se bris&egrave;rent, et un &eacute;clat de celle du comte de Montgomery lui
+donna dans l'&oelig;il et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses &eacute;cuyers et
+monsieur de Montmorency, qui &eacute;tait un des mar&eacute;chaux du camp, coururent &agrave;
+lui. Ils furent &eacute;tonn&eacute;s de le voir si bless&eacute;; mais le roi ne s'&eacute;tonna
+point. Il dit que c'&eacute;tait peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de
+Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un
+accident si funeste dans une journ&eacute;e destin&eacute;e &agrave; la joie. Sit&ocirc;t que l'on
+eut port&eacute; le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visit&eacute; sa
+plaie, ils la trouv&egrave;rent tr&egrave;s consid&eacute;rable. Monsieur le conn&eacute;table se
+souvint dans ce moment, de la pr&eacute;diction que l'on avait faite au roi,
+qu'il serait tu&eacute; dans un combat singulier; et il ne douta point que la
+pr&eacute;diction ne f&ucirc;t accomplie.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne, qui &eacute;tait alors &agrave; Bruxelles, &eacute;tant averti de cet
+accident, envoya son m&eacute;decin, qui &eacute;tait un homme d'une grande
+r&eacute;putation; mais il jugea le roi sans esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Une cour aussi partag&eacute;e et aussi remplie d'int&eacute;r&ecirc;ts oppos&eacute;s n'&eacute;tait pas
+dans une m&eacute;diocre agitation &agrave; la veille d'un si grand &eacute;v&eacute;nement;
+n&eacute;anmoins, tous les mouvements &eacute;taient cach&eacute;s, et l'on ne paraissait
+occup&eacute; que de l'unique inqui&eacute;tude de la sant&eacute; du roi. Les reines, les
+princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves, sachant qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e d'y &ecirc;tre, qu'elle y
+verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher &agrave; son mari
+l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule
+pr&eacute;sence de ce prince le justifiait &agrave; ses yeux, et d&eacute;truisait toutes
+ses r&eacute;solutions, prit le parti de feindre d'&ecirc;tre malade. La cour &eacute;tait
+trop occup&eacute;e pour avoir de l'attention &agrave; sa conduite, et pour d&eacute;m&ecirc;ler si
+son mal &eacute;tait faux ou v&eacute;ritable. Son mari seul pouvait en conna&icirc;tre la
+v&eacute;rit&eacute;, mais elle n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute;e qu'il la conn&ucirc;t. Ainsi elle demeura
+chez elle, peu occup&eacute;e du grand changement qui se pr&eacute;parait; et, remplie
+de ses propres pens&eacute;es, elle avait toute la libert&eacute; de s'y abandonner.
+Tout le monde &eacute;tait chez le roi. Monsieur de Cl&egrave;ves venait &agrave; de
+certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le
+m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils &eacute;taient seuls,
+il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne
+lui avait point reparl&eacute; de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;; et elle n'avait
+pas eu la force, et n'avait pas m&ecirc;me jug&eacute; &agrave; propos de reprendre cette
+conversation.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours, qui s'&eacute;tait attendu &agrave; trouver quelques moments &agrave;
+parler &agrave; madame de Cl&egrave;ves, fut bien surpris et bien afflig&eacute; de n'avoir
+pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si
+consid&eacute;rable, que le septi&egrave;me jour il fut d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; des m&eacute;decins. Il
+re&ccedil;ut la certitude de sa mort avec une fermet&eacute; extraordinaire, et
+d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si
+malheureux, qu'il mourait &agrave; la fleur de son &acirc;ge, heureux, ador&eacute; de ses
+peuples, et aim&eacute; d'une ma&icirc;tresse qu'il aimait &eacute;perdument. La veille de
+sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa s&oelig;ur, avec monsieur de
+Savoie, sans c&eacute;r&eacute;monie. L'on peut juger en quel &eacute;tat &eacute;tait la duchesse
+de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle v&icirc;t le roi, et lui
+envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la
+couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi &eacute;tait
+mort; et comme on lui eut r&eacute;pondu que non:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai donc point encore de ma&icirc;tre, r&eacute;pondit-elle, et personne ne
+peut m'obliger &agrave; rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t qu'il fut expir&eacute; au ch&acirc;teau des Tournelles, le duc de Ferrare, le
+duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine m&egrave;re,
+le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine m&egrave;re.
+Comme ils commen&ccedil;aient &agrave; marcher, elle se recula de quelques pas, et dit
+&agrave; la reine sa belle-fille, que c'&eacute;tait &agrave; elle &agrave; passer la premi&egrave;re; mais
+il fut ais&eacute; de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de biens&eacute;ance dans
+ce compliment.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a><a href="#table">QUATRIEME PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>Le cardinal de Lorraine s'&eacute;tait rendu ma&icirc;tre absolu de l'esprit de la
+reine m&egrave;re; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses
+bonnes gr&acirc;ces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour
+la libert&eacute; l'avait m&ecirc;me emp&ecirc;ch&eacute; de sentir cette perte, autant qu'elle
+m&eacute;ritait d'&ecirc;tre sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie
+du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre &agrave;
+la reine des r&eacute;solutions conformes &agrave; ce qu'il avait projet&eacute;; de sorte
+que sit&ocirc;t que le roi fut mort, la reine ordonna au conn&eacute;table de
+demeurer aux Tournelles aupr&egrave;s du corps du feu roi, pour faire les
+c&eacute;r&eacute;monies ordinaires. Cette commission l'&eacute;loignait de tout, et lui
+&ocirc;tait la libert&eacute; d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le
+faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble &agrave; la grande
+&eacute;l&eacute;vation o&ugrave; il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On
+donna le commandement des arm&eacute;es au duc de Guise, et les finances au
+cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chass&eacute;e de la cour;
+on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi d&eacute;clar&eacute; du conn&eacute;table, et
+le chancelier Olivier, ennemi d&eacute;clar&eacute; de la duchesse de Valentinois.
+Enfin, la cour changea enti&egrave;rement de face. Le duc de Guise prit le m&ecirc;me
+rang que les princes du sang &agrave; porter le manteau du roi aux c&eacute;r&eacute;monies
+des fun&eacute;railles: lui et ses fr&egrave;res furent enti&egrave;rement les ma&icirc;tres, non
+seulement par le cr&eacute;dit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce
+que cette princesse crut qu'elle pourrait les &eacute;loigner, s'ils lui
+donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait &eacute;loigner le conn&eacute;table,
+qui &eacute;tait appuy&eacute; des princes du sang.</p>
+
+<p>Lorsque les c&eacute;r&eacute;monies du deuil furent achev&eacute;es, le conn&eacute;table vint au
+Louvre et fut re&ccedil;u du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui
+parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit
+devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le
+commandement des arm&eacute;es &eacute;taient donn&eacute;s, et que lorsqu'il aurait besoin
+de ses conseils, il l'appellerait aupr&egrave;s de sa personne. Il fut re&ccedil;u de
+la reine m&egrave;re encore plus froidement que du roi, et elle lui fit m&ecirc;me
+des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui
+ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux re&ccedil;u.
+Le prince de Cond&eacute;, moins endurant que son fr&egrave;re, se plaignit hautement;
+ses plaintes furent inutiles, on l'&eacute;loigna de la cour sous le pr&eacute;texte
+de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir
+au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de
+faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses
+terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en B&eacute;arn. La
+reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame
+&Eacute;lisabeth, et l'obligea m&ecirc;me &agrave; partir devant cette princesse; et ainsi
+il ne demeura personne &agrave; la cour qui p&ucirc;t balancer le pouvoir de la
+maison de Guise.</p>
+
+<p>Quoique ce f&ucirc;t une chose f&acirc;cheuse pour monsieur de Cl&egrave;ves de ne pas
+conduire madame &Eacute;lisabeth, n&eacute;anmoins il ne put s'en plaindre par la
+grandeur de celui qu'on lui pr&eacute;f&eacute;rait; mais il regrettait moins cet
+emploi par l'honneur qu'il en e&ucirc;t re&ccedil;u, que parce que c'&eacute;tait une chose
+qui &eacute;loignait sa femme de la cour, sans qu'il par&ucirc;t qu'il e&ucirc;t dessein de
+l'en &eacute;loigner.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s la mort du roi, on r&eacute;solut d'aller &agrave; Reims pour le
+sacre. Sit&ocirc;t qu'on parla de ce voyage, madame de Cl&egrave;ves, qui avait
+toujours demeur&eacute; chez elle, feignant d'&ecirc;tre malade, pria son mari de
+trouver bon qu'elle ne suiv&icirc;t point la cour, et qu'elle s'en all&acirc;t &agrave;
+Coulommiers prendre l'air et songer &agrave; sa sant&eacute;. Il lui r&eacute;pondit qu'il ne
+voulait point p&eacute;n&eacute;trer si c'&eacute;tait la raison de sa sant&eacute; qui l'obligeait
+&agrave; ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le f&icirc;t
+point. Il n'eut pas de peine &agrave; consentir &agrave; une chose qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;solue: quelque bonne opinion qu'il e&ucirc;t de la vertu de sa femme, il
+voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'expos&acirc;t plus
+longtemps &agrave; la vue d'un homme qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours sut bient&ocirc;t que madame de Cl&egrave;ves ne devait pas
+suivre la cour; il ne put se r&eacute;soudre &agrave; partir sans la voir, et la
+veille du d&eacute;part, il alla chez elle aussi tard que la biens&eacute;ance le
+pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son
+intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et
+madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles
+l'avaient laiss&eacute;e seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui
+ne se peut comparer qu'&agrave; celui qu'eut madame de Cl&egrave;ves, quand on lui dit
+que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut
+qu'il ne lui parl&acirc;t de sa passion, l'appr&eacute;hension de lui r&eacute;pondre trop
+favorablement, l'inqui&eacute;tude que cette visite pouvait donner &agrave; son mari,
+la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se
+pr&eacute;sent&egrave;rent en un moment &agrave; son esprit, et lui firent un Si grand
+embarras, qu'elle prit la r&eacute;solution d'&eacute;viter la chose du monde qu'elle
+souhaitait peut-&ecirc;tre le plus. Elle envoya une de ses femmes &agrave; monsieur
+de Nemours, qui &eacute;tait dans son antichambre, pour lui dire qu'elle
+venait de se trouver mal, et qu'elle &eacute;tait bien f&acirc;ch&eacute;e de ne pouvoir
+recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce
+prince de ne pas voir madame de Cl&egrave;ves, et de ne la pas voir parce
+qu'elle ne voulait pas qu'il la v&icirc;t! Il s'en allait le lendemain; il
+n'avait plus rien &agrave; esp&eacute;rer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis
+cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de
+croire que la faute d'avoir parl&eacute; au vidame avait d&eacute;truit toutes ses
+esp&eacute;rances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive
+douleur.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que madame de Cl&egrave;ves fut un peu remise du trouble que lui avait
+donn&eacute; la pens&eacute;e de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui
+avaient fait refuser disparurent; elle trouva m&ecirc;me qu'elle avait fait
+une faute, et si elle e&ucirc;t os&eacute; ou qu'il e&ucirc;t encore &eacute;t&eacute; assez &agrave; temps,
+elle l'aurait fait rappeler.</p>
+
+<p>Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, all&egrave;rent
+chez la reine dauphine; monsieur de Cl&egrave;ves y &eacute;tait. Cette princesse leur
+demanda d'o&ugrave; elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez
+monsieur de Cl&egrave;ves, o&ugrave; elles avaient pass&eacute; une partie de l'apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e
+avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laiss&eacute; que monsieur de
+Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indiff&eacute;rentes, ne l'&eacute;taient
+pas pour monsieur de Cl&egrave;ves. Quoiqu'il d&ucirc;t bien s'imaginer que monsieur
+de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler &agrave; sa femme,
+n&eacute;anmoins la pens&eacute;e qu'il &eacute;tait chez elle, qu'il y &eacute;tait seul et qu'il
+lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si
+nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son c&oelig;ur
+avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible
+de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas m&ecirc;me pourquoi
+il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de
+Nemours. Sit&ocirc;t qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait
+rien qui lui p&ucirc;t faire juger si ce prince y &eacute;tait encore: il sentit du
+soulagement en voyant qu'il n'y &eacute;tait plus, et il trouva de la douceur &agrave;
+penser qu'il ne pouvait y avoir demeur&eacute; longtemps. Il s'imagina que ce
+n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas monsieur de Nemours, dont il devait &ecirc;tre jaloux:
+et quoiqu'il n'en dout&acirc;t point, il cherchait &agrave; en douter; mais tant de
+choses l'en auraient persuad&eacute;, qu'il ne demeurait pas longtemps dans
+cette incertitude qu'il d&eacute;sirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa
+femme, et apr&egrave;s lui avoir parl&eacute; quelque temps de choses indiff&eacute;rentes,
+il ne put s'emp&ecirc;cher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle
+avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait
+point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'&eacute;tait tout
+ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de
+n'avoir pas la douleur qu'elle lui en f&icirc;t une finesse. Comme elle ne
+l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Cl&egrave;ves
+reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou
+l'avez-vous oubli&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point vu, en effet, r&eacute;pondit-elle; je me trouvais mal, et
+j'ai envoy&eacute; une de mes femmes lui faire des excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de
+Cl&egrave;ves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions
+pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre?
+Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous
+voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous conna&icirc;tre que vous
+vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous
+refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs
+de l'incivilit&eacute;? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour
+lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors
+l'indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas, reprit madame de Cl&egrave;ves, quelque soup&ccedil;on que vous
+ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de
+ne l'avoir pas vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais pourtant, Madame, r&eacute;pliqua-t-il, et ils sont bien
+fond&eacute;s: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame,
+il vous a parl&eacute;; si son silence seul vous avait t&eacute;moign&eacute; sa passion,
+elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu
+me dire la v&eacute;rit&eacute; tout enti&egrave;re; vous m'en avez cach&eacute; la plus grande
+partie; vous vous &ecirc;tes repentie m&ecirc;me du peu que vous m'avez avou&eacute; et
+vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je
+ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous &ecirc;tes
+ma femme, je vous aime comme ma ma&icirc;tresse, et je vous en vois aimer un
+autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous
+les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'&eacute;cria-t-il,
+que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que
+j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il f&ucirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, reprit tristement madame de Cl&egrave;ves, si vous avez eu tort
+de juger favorablement d'un proc&eacute;d&eacute; aussi extraordinaire que le mien;
+mais je ne sais si je ne me suis tromp&eacute;e d'avoir cru que vous me feriez
+justice?</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, Madame, r&eacute;pliqua monsieur de Cl&egrave;ves, vous vous &ecirc;tes
+tromp&eacute;e; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que
+celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous esp&eacute;rer que je
+conservasse de la raison? Vous aviez donc oubli&eacute; que je vous aimais
+&eacute;perdument et que j'&eacute;tais votre mari? L'un des deux peut porter aux
+extr&eacute;mit&eacute;s: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils
+point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et
+incertains dont je ne suis pas le ma&icirc;tre. Je ne me trouve plus digne de
+vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous
+hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai
+honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de
+raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parl&acirc;tes &agrave;
+Coulommiers, et depuis le jour que vous appr&icirc;tes de madame la dauphine
+que l'on savait votre aventure. Je ne saurais d&eacute;m&ecirc;ler par o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute;
+sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet:
+vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me
+l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez
+rendu le plus malheureux homme du monde.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves sortit de chez sa femme apr&egrave;s ces paroles et partit
+le lendemain sans la voir; mais il lui &eacute;crivit une lettre pleine
+d'affliction, d'honn&ecirc;tet&eacute; et de douceur. Elle y fit une r&eacute;ponse si
+touchante et si remplie d'assurances de sa conduite pass&eacute;e et de celle
+qu'elle aurait &agrave; l'avenir, que, comme ses assurances &eacute;taient fond&eacute;es sur
+la v&eacute;rit&eacute; et que c'&eacute;tait en effet ses sentiments, cette lettre fit de
+l'impression sur monsieur de Cl&egrave;ves, et lui donna quelque calme; joint
+que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il
+avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au m&ecirc;me lieu que madame de
+Cl&egrave;ves. Toutes les fois que cette princesse parlait &agrave; son mari, la
+passion qu'il lui t&eacute;moignait, l'honn&ecirc;tet&eacute; de son proc&eacute;d&eacute;, l'amiti&eacute;
+qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des
+impressions dans son c&oelig;ur qui affaiblissaient l'id&eacute;e de monsieur de
+Nemours; mais ce n'&eacute;tait que pour quelque temps; et cette id&eacute;e revenait
+bient&ocirc;t plus vive et plus pr&eacute;sente qu'auparavant.</p>
+
+<p>Les premiers jours du d&eacute;part de ce prince, elle ne sentit quasi pas son
+absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne
+s'&eacute;tait point pass&eacute; de jour qu'elle n'e&ucirc;t craint ou esp&eacute;r&eacute; de le
+rencontrer et elle trouva une grande peine &agrave; penser qu'il n'&eacute;tait plus
+au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontr&acirc;t.</p>
+
+<p>Elle s'en alla &agrave; Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire
+porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux
+qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet.
+Toutes les actions remarquables qui s'&eacute;taient pass&eacute;es du r&egrave;gne du roi
+&eacute;taient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le si&egrave;ge de Metz, et
+tous ceux qui s'y &eacute;taient distingu&eacute;s &eacute;taient peints fort ressemblants.
+Monsieur de Nemours &eacute;tait de ce nombre, et c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre ce qui
+avait donn&eacute; envie &agrave; madame de Cl&egrave;ves d'avoir ces tableaux.</p>
+
+<p>Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit
+d'aller passer quelques jours &agrave; Coulommiers. La faveur de la reine
+qu'elles partageaient ne leur avait point donn&eacute; d'envie ni d'&eacute;loignement
+l'une de l'autre; elles &eacute;taient amies, sans n&eacute;anmoins se confier leurs
+sentiments. Madame de Cl&egrave;ves savait que madame de Martigues aimait le
+vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Cl&egrave;ves
+aim&acirc;t monsieur de Nemours, ni qu'elle en f&ucirc;t aim&eacute;e. La qualit&eacute; de ni&egrave;ce
+du vidame rendait madame de Cl&egrave;ves plus ch&egrave;re &agrave; madame de Martigues; et
+madame de Cl&egrave;ves l'aimait aussi comme une personne qui avait une
+passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son
+amant.</p>
+
+<p>Madame de Martigues vint &agrave; Coulommiers, comme elle l'avait promis &agrave;
+madame de Cl&egrave;ves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette
+princesse avait m&ecirc;me cherch&eacute; le moyen d'&ecirc;tre dans une solitude enti&egrave;re,
+et de passer les soirs dans les jardins, sans &ecirc;tre accompagn&eacute;e de ses
+domestiques. Elle venait dans ce pavillon o&ugrave; monsieur de Nemours l'avait
+&eacute;cout&eacute;e; elle entrait dans le cabinet qui &eacute;tait ouvert sur le jardin.
+Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous
+le pavillon, et ne venaient point &agrave; elle qu'elle ne les appel&acirc;t. Madame
+de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes
+les beaut&eacute;s qu'elle y trouva et surtout de l'agr&eacute;ment de ce pavillon.
+Madame de Cl&egrave;ves et elle y passaient tous les soirs. La libert&eacute; de se
+trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait
+pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des
+passions violentes dans le c&oelig;ur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point
+de confidence, elles trouvaient un grand plaisir &agrave; se parler. Madame de
+Martigues aurait eu de la peine &agrave; quitter Coulommiers, si, en le
+quittant, elle n'e&ucirc;t d&ucirc; aller dans un lieu o&ugrave; &eacute;tait le vidame. Elle
+partit pour aller &agrave; Chambord, o&ugrave; la cour &eacute;tait alors.</p>
+
+<p>Le sacre avait &eacute;t&eacute; fait &agrave; Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on
+devait passer le reste de l'&eacute;t&eacute; dans le ch&acirc;teau de Chambord, qui &eacute;tait
+nouvellement b&acirc;ti. La reine t&eacute;moigna une grande joie de revoir madame de
+Martigues; et apr&egrave;s lui en avoir donn&eacute; plusieurs marques, elle lui
+demanda des nouvelles de madame de Cl&egrave;ves, et de ce qu'elle faisait &agrave; la
+campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Cl&egrave;ves &eacute;taient alors chez
+cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouv&eacute; Coulommiers
+admirable, en conta toutes les beaut&eacute;s, et elle s'&eacute;tendit extr&ecirc;mement
+sur la description de ce pavillon de la for&ecirc;t et sur le plaisir qu'avait
+madame de Cl&egrave;ves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur
+de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait
+madame de Martigues, pensa qu'il n'&eacute;tait pas impossible qu'il y p&ucirc;t voir
+madame de Cl&egrave;ves, sans &ecirc;tre vu que d'elle. Il fit quelques questions &agrave;
+madame de Martigues pour s'en &eacute;claircir encore; et monsieur de Cl&egrave;ves
+qui l'avait toujours regard&eacute; pendant que madame de Martigues avait
+parl&eacute;, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les
+questions que fit ce prince le confirm&egrave;rent encore dans cette pens&eacute;e; en
+sorte qu'il ne douta point qu'il n'e&ucirc;t dessein d'aller voir sa femme. Il
+ne se trompait pas dans ses soup&ccedil;ons. Ce dessein entra si fortement dans
+l'esprit de monsieur de Nemours, qu'apr&egrave;s avoir pass&eacute; la nuit &agrave; songer
+aux moyens de l'ex&eacute;cuter, d&egrave;s le lendemain matin, il demanda cong&eacute; au
+roi pour aller &agrave; Paris, sur quelque pr&eacute;texte qu'il inventa.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il r&eacute;solut
+de s'&eacute;claircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans
+une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en m&ecirc;me temps que
+monsieur de Nemours, et de venir lui-m&ecirc;me cach&eacute; d&eacute;couvrir quel succ&egrave;s
+aurait ce voyage; mais craignant que son d&eacute;part ne par&ucirc;t extraordinaire,
+et que monsieur de Nemours, en &eacute;tant averti, ne pr&icirc;t d'autres mesures,
+il r&eacute;solut de se fier &agrave; un gentilhomme qui &eacute;tait &agrave; lui, dont il
+connaissait la fid&eacute;lit&eacute; et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il
+se trouvait. Il lui dit quelle avait &eacute;t&eacute; jusqu'alors la vertu de madame
+de Cl&egrave;ves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours,
+de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point &agrave; Coulommiers, et
+s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.</p>
+
+<p>Le gentilhomme qui &eacute;tait tr&egrave;s capable d'une telle commission, s'en
+acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de
+Nemours jusqu'&agrave; un village, &agrave; une demi-lieue de Coulommiers, o&ugrave; ce
+prince s'arr&ecirc;ta, et le gentilhomme devina ais&eacute;ment que c'&eacute;tait pour y
+attendre la nuit. Il ne crut pas &agrave; propos de l'y attendre aussi; il
+passa le village et alla dans la for&ecirc;t, &agrave; l'endroit par o&ugrave; il jugeait
+que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout
+ce qu'il avait pens&eacute;. Sit&ocirc;t que la nuit fut venue, il entendit marcher,
+et quoiqu'il f&icirc;t obscur, il reconnut ais&eacute;ment monsieur de Nemours. Il le
+vit faire le tour du jardin, comme pour &eacute;couter s'il n'y entendrait
+personne, et pour choisir le lieu par o&ugrave; il pourrait passer le plus
+ais&eacute;ment. Les palissades &eacute;taient fort hautes, et il y en avait encore
+derri&egrave;re, pour emp&ecirc;cher qu'on ne p&ucirc;t entrer; en sorte qu'il &eacute;tait assez
+difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint &agrave; bout
+n&eacute;anmoins; sit&ocirc;t qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler o&ugrave; &eacute;tait madame de Cl&egrave;ves. Il vit beaucoup de lumi&egrave;res dans le
+cabinet, toutes les fen&ecirc;tres en &eacute;taient ouvertes; et, en se glissant le
+long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une &eacute;motion
+qu'il est ais&eacute; de se repr&eacute;senter. Il se rangea derri&egrave;re une des
+fen&ecirc;tres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de
+Cl&egrave;ves. Il vit qu'elle &eacute;tait seule; mais il la vit d'une si admirable
+beaut&eacute;, qu'&agrave; peine fut-il ma&icirc;tre du transport que lui donna cette vue.
+Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa t&ecirc;te et sur sa gorge, que
+ses cheveux confus&eacute;ment rattach&eacute;s. Elle &eacute;tait sur un lit de repos, avec
+une table devant elle, o&ugrave; il y avait plusieurs corbeilles pleines de
+rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua
+que c'&eacute;taient des m&ecirc;mes couleurs qu'il avait port&eacute;es au tournoi. Il vit
+qu'elle en faisait des n&oelig;uds &agrave; une canne des Indes, fort
+extraordinaire, qu'il avait port&eacute;e quelque temps, et qu'il avait donn&eacute;e
+&agrave; sa s&oelig;ur, &agrave; qui madame de Cl&egrave;ves l'avait prise sans faire semblant de
+la reconna&icirc;tre pour avoir &eacute;t&eacute; &agrave; monsieur de Nemours. Apr&egrave;s qu'elle eut
+achev&eacute; son ouvrage avec une gr&acirc;ce et une douceur que r&eacute;pandaient sur son
+visage les sentiments qu'elle avait dans le c&oelig;ur, elle prit un flambeau
+et s'en alla proche d'une grande table, vis-&agrave;-vis du tableau du si&egrave;ge de
+Metz, o&ugrave; &eacute;tait le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se
+mit &agrave; regarder ce portrait avec une attention et une r&ecirc;verie que la
+passion seule peut donner.</p>
+
+<p>On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment.
+Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne
+qu'il adorait; la voir sans qu'elle s&ucirc;t qu'il la voyait, et la voir tout
+occup&eacute;e de choses qui avaient du rapport &agrave; lui et &agrave; la passion qu'elle
+lui cachait, c'est ce qui n'a jamais &eacute;t&eacute; go&ucirc;t&eacute; ni imagin&eacute; par nul autre
+amant.</p>
+
+<p>Ce prince &eacute;tait aussi tellement hors de lui-m&ecirc;me, qu'il demeurait
+immobile &agrave; regarder madame de Cl&egrave;ves, sans songer que les moments lui
+&eacute;taient pr&eacute;cieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait
+attendre &agrave; lui parler qu'elle all&acirc;t dans le jardin; il crut qu'il le
+pourrait faire avec plus de s&ucirc;ret&eacute;, parce qu'elle serait plus &eacute;loign&eacute;e
+de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la
+r&eacute;solution d'y entrer. Quand il voulut l'ex&eacute;cuter, quel trouble
+n'eut-il point! Quelle crainte de lui d&eacute;plaire! Quelle peur de faire
+changer ce visage o&ugrave; il y avait tant de douceur, et de le voir devenir
+plein de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et de col&egrave;re!</p>
+
+<p>Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas &agrave; venir voir madame de
+Cl&egrave;ves sans &ecirc;tre vu, mais &agrave; penser de s'en faire voir; il vit tout ce
+qu'il n'avait point encore envisag&eacute;. Il lui parut de l'extravagance dans
+sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne &agrave;
+qui il n'avait encore jamais parl&eacute; de son amour. Il pensa qu'il ne
+devait pas pr&eacute;tendre qu'elle le voul&ucirc;t &eacute;couter, et qu'elle aurait une
+juste col&egrave;re du p&eacute;ril o&ugrave; il l'exposait, par les accidents qui pouvaient
+arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut pr&ecirc;t plusieurs fois &agrave;
+prendre la r&eacute;solution de s'en retourner sans se faire voir. Pouss&eacute;
+n&eacute;anmoins par le d&eacute;sir de lui parler, et rassur&eacute; par les esp&eacute;rances que
+lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avan&ccedil;a quelques pas, mais avec
+tant de trouble qu'une &eacute;charpe qu'il avait s'embarrassa dans la fen&ecirc;tre,
+en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Cl&egrave;ves tourna la t&ecirc;te, et, soit
+qu'elle e&ucirc;t l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il f&ucirc;t dans un lieu o&ugrave;
+la lumi&egrave;re donnait assez pour qu'elle le p&ucirc;t distinguer, elle crut le
+reconna&icirc;tre et sans balancer ni se retourner du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il &eacute;tait, elle
+entra dans le lieu o&ugrave; &eacute;taient ses femmes. Elle y entra avec tant de
+trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se
+trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour
+donner le temps &agrave; monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut
+fait quelque r&eacute;flexion, elle pensa qu'elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e, et que
+c'&eacute;tait un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de
+Nemours. Elle savait qu'il &eacute;tait &agrave; Chambord, elle ne trouvait nulle
+apparence qu'il e&ucirc;t entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie
+plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le
+jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-&ecirc;tre souhaitait-elle, autant qu'elle
+le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et
+la prudence l'emport&egrave;rent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva
+qu'il valait mieux demeurer dans le doute o&ugrave; elle &eacute;tait, que de prendre
+le hasard de s'en &eacute;claircir. Elle fut longtemps &agrave; se r&eacute;soudre &agrave; sortir
+d'un lieu dont elle pensait que ce prince &eacute;tait peut-&ecirc;tre si proche, et
+il &eacute;tait quasi jour quand elle revint au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours &eacute;tait demeur&eacute; dans le jardin, tant qu'il avait vu de
+la lumi&egrave;re; il n'avait pu perdre l'esp&eacute;rance de revoir madame de Cl&egrave;ves,
+quoiqu'il f&ucirc;t persuad&eacute; qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'&eacute;tait
+sortie que pour l'&eacute;viter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il
+jugea bien qu'il n'avait plus rien &agrave; esp&eacute;rer. Il vint reprendre son
+cheval tout proche du lieu o&ugrave; attendait le gentilhomme de monsieur de
+Cl&egrave;ves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au m&ecirc;me village, d'o&ugrave; il &eacute;tait
+parti le soir. Monsieur de Nemours se r&eacute;solut d'y passer tout le jour,
+afin de retourner la nuit &agrave; Coulommiers, pour voir si madame de Cl&egrave;ves
+aurait encore la cruaut&eacute; de le fuir, ou celle de ne se pas exposer &agrave;
+&ecirc;tre vue; quoiqu'il e&ucirc;t une joie sensible de l'avoir trouv&eacute;e si remplie
+de son id&eacute;e, il &eacute;tait n&eacute;anmoins tr&egrave;s afflig&eacute; de lui avoir vu un
+mouvement si naturel de le fuir.</p>
+
+<p>La passion n'a jamais &eacute;t&eacute; si tendre et si violente qu'elle l'&eacute;tait alors
+en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau
+qui coulait derri&egrave;re la maison o&ugrave; il &eacute;tait cach&eacute;. Il s'&eacute;loigna le plus
+qu'il lui fut possible, pour n'&ecirc;tre vu ni entendu de personne; il
+s'abandonna aux transports de son amour, et son c&oelig;ur en fut tellement
+press&eacute; qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces
+larmes n'&eacute;taient pas de celles que la douleur seule fait r&eacute;pandre, elles
+&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;es de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans
+l'amour.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; repasser toutes les actions de madame de Cl&egrave;ves depuis qu'il
+en &eacute;tait amoureux; quelle rigueur honn&ecirc;te et modeste elle avait toujours
+eue pour lui, quoiqu'elle l'aim&acirc;t. &laquo;Car, enfin, elle m'aime, disait-il;
+elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les
+plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assur&eacute;es que celles que
+j'en ai eues. Cependant je suis trait&eacute; avec la m&ecirc;me rigueur que si
+j'&eacute;tais ha&iuml;; j'ai esp&eacute;r&eacute; au temps, je n'en dois plus rien attendre; je
+la vois toujours se d&eacute;fendre &eacute;galement contre moi et contre elle-m&ecirc;me.
+Si je n'&eacute;tais point aim&eacute;, je songerais &agrave; plaire; mais je plais, on
+m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc esp&eacute;rer, et quel changement
+dois-je attendre dans ma destin&eacute;e? Quoi! je serai aim&eacute; de la plus
+aimable personne du monde, et je n'aurai cet exc&egrave;s d'amour que donnent
+les premi&egrave;res certitudes d'&ecirc;tre aim&eacute;, que pour mieux sentir la douleur
+d'&ecirc;tre maltrait&eacute;! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse,
+s'&eacute;cria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les
+connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez
+pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins
+avec ces m&ecirc;mes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon
+portrait; pouvez-vous l'avoir regard&eacute; avec tant de douceur, et m'avoir
+fui moi-m&ecirc;me si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous
+est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement;
+vous-m&ecirc;me m'en avez donn&eacute; des marques involontaires. Je sais mon
+bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il
+possible, reprenait-il, que je sois aim&eacute; de madame de Cl&egrave;ves, et que je
+sois malheureux? Qu'elle &eacute;tait belle cette nuit! Comment ai-je pu
+r&eacute;sister &agrave; l'envie de me jeter &agrave; ses pieds? Si je l'avais fait, je
+l'aurais peut-&ecirc;tre emp&ecirc;ch&eacute;e de me fuir, mon respect l'aurait rassur&eacute;e;
+mais peut-&ecirc;tre elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne
+dois, et la vue d'un homme, &agrave; une heure si extraordinaire, l'a
+effray&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Ces m&ecirc;mes pens&eacute;es occup&egrave;rent tout le jour monsieur de Nemours; il
+attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le
+chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Cl&egrave;ves, qui s'&eacute;tait
+d&eacute;guis&eacute; afin d'&ecirc;tre moins remarqu&eacute;, le suivit jusqu'au lieu o&ugrave; il
+l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le m&ecirc;me
+jardin. Ce prince connut bient&ocirc;t que madame de Cl&egrave;ves n'avait pas voulu
+hasarder qu'il essay&acirc;t encore de la voir; toutes les portes &eacute;taient
+ferm&eacute;es. Il tourna de tous les c&ocirc;t&eacute;s pour d&eacute;couvrir s'il ne verrait
+point de lumi&egrave;res; mais ce fut inutilement.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves s'&eacute;tant dout&eacute;e que monsieur de Nemours pourrait
+revenir, &eacute;tait demeur&eacute;e dans sa chambre; elle avait appr&eacute;hend&eacute; de
+n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se
+mettre au hasard de lui parler d'une mani&egrave;re si peu conforme &agrave; la
+conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.</p>
+
+<p>Quoique monsieur de Nemours n'e&ucirc;t aucune esp&eacute;rance de la voir, il ne put
+se r&eacute;soudre &agrave; sortir si t&ocirc;t d'un lieu o&ugrave; elle &eacute;tait si souvent. Il passa
+la nuit enti&egrave;re dans le jardin, et trouva quelque consolation &agrave; voir du
+moins les m&ecirc;mes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil &eacute;tait
+lev&eacute; devant qu'il pens&acirc;t &agrave; se retirer; mais enfin la crainte d'&ecirc;tre
+d&eacute;couvert l'obligea &agrave; s'en aller.</p>
+
+<p>Il lui fut impossible de s'&eacute;loigner sans voir madame de Cl&egrave;ves; et il
+alla chez madame de Merc&oelig;ur, qui &eacute;tait alors dans cette maison qu'elle
+avait proche de Coulommiers. Elle fut extr&ecirc;mement surprise de l'arriv&eacute;e
+de son fr&egrave;re. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable
+pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il
+l'obligea &agrave; lui proposer d'elle-m&ecirc;me d'aller chez madame de Cl&egrave;ves.
+Cette proposition fut ex&eacute;cut&eacute;e d&egrave;s le m&ecirc;me jour, et monsieur de Nemours
+dit &agrave; sa s&oelig;ur qu'il la quitterait &agrave; Coulommiers, pour s'en retourner en
+diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter &agrave; Coulommiers,
+dans la pens&eacute;e de l'en laisser partir la premi&egrave;re; et il crut avoir
+trouv&eacute; un moyen infaillible de parler &agrave; madame de Cl&egrave;ves.</p>
+
+<p>Comme ils arriv&egrave;rent, elle se promenait dans une grande all&eacute;e qui borde
+le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un m&eacute;diocre
+trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne f&ucirc;t lui qu'elle avait vu
+la nuit pr&eacute;c&eacute;dente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de
+col&egrave;re, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il
+avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son
+visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses
+indiff&eacute;rentes; et n&eacute;anmoins, il trouva l'art d'y faire para&icirc;tre tant
+d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de
+Cl&egrave;ves, qu'il dissipa malgr&eacute; elle une partie de la froideur qu'elle
+avait eue d'abord.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se sentit rassur&eacute; de sa premi&egrave;re crainte, il t&eacute;moigna une
+extr&ecirc;me curiosit&eacute; d'aller voir le pavillon de la for&ecirc;t. Il en parla
+comme du plus agr&eacute;able lieu du monde et en fit m&ecirc;me une description si
+particuli&egrave;re, que madame de Merc&oelig;ur lui dit qu'il fallait qu'il y e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plusieurs fois pour en conna&icirc;tre si bien toutes les beaut&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Cl&egrave;ves, que monsieur de
+Nemours y ait jamais entr&eacute;; c'est un lieu qui n'est achev&eacute; que depuis
+peu.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai &eacute;t&eacute;, reprit monsieur de
+Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point &ecirc;tre bien
+aise que vous ayez oubli&eacute; de m'y avoir vu.</p>
+
+<p>Madame de Merc&oelig;ur, qui regardait la beaut&eacute; des jardins, n'avait point
+d'attention &agrave; ce que disait son fr&egrave;re. Madame de Cl&egrave;ves rougit, et
+baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous
+y avez &eacute;t&eacute;, c'est sans que je l'aie su.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, Madame, r&eacute;pliqua monsieur de Nemours, que j'y ai &eacute;t&eacute; sans
+vos ordres, et j'y ai pass&eacute; les plus doux et les plus cruels moments de
+ma vie.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais
+elle n'y r&eacute;pondit point; elle songea &agrave; emp&ecirc;cher madame de Merc&oelig;ur
+d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y
+&eacute;tait, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y v&icirc;t. Elle fit si bien que
+le temps se passa insensiblement, et madame de Merc&oelig;ur parla de s'en
+retourner. Mais quand madame de Cl&egrave;ves vit que monsieur de Nemours et
+sa s&oelig;ur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien &agrave; quoi elle
+allait &ecirc;tre expos&eacute;e; elle se trouva dans le m&ecirc;me embarras o&ugrave; elle
+s'&eacute;tait trouv&eacute;e &agrave; Paris et elle prit aussi le m&ecirc;me parti. La crainte que
+cette visite ne f&ucirc;t encore une confirmation des soup&ccedil;ons qu'avait son
+mari ne contribua pas peu &agrave; la d&eacute;terminer; et pour &eacute;viter que monsieur
+de Nemours ne demeur&acirc;t seul avec elle, elle dit &agrave; madame de Merc&oelig;ur
+qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la for&ecirc;t, et elle ordonna que
+son carrosse la suiv&icirc;t. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours
+cette m&ecirc;me continuation des rigueurs en madame de Cl&egrave;ves fut si violente
+qu'il en p&acirc;lit dans le m&ecirc;me moment. Madame de Merc&oelig;ur lui demanda s'il
+se trouvait mal; mais il regarda madame de Cl&egrave;ves, sans que personne
+s'en aper&ccedil;&ucirc;t, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre
+mal que son d&eacute;sespoir. Cependant il fallut qu'il les laiss&acirc;t partir sans
+oser les suivre, et apr&egrave;s ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus
+retourner avec sa s&oelig;ur; ainsi, il revint &agrave; Paris, et en partit le
+lendemain.</p>
+
+<p>Le gentilhomme de monsieur de Cl&egrave;ves l'avait toujours observ&eacute;: il revint
+aussi &agrave; Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord,
+il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son
+voyage. Son ma&icirc;tre attendait son retour, comme ce qui allait d&eacute;cider du
+malheur de toute sa vie.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il
+n'avait que des choses f&acirc;cheuses &agrave; lui apprendre. Il demeura quelque
+temps saisi d'affliction, la t&ecirc;te baiss&eacute;e sans pouvoir parler; enfin, il
+lui fit signe de la main de se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit-il, je vois ce que vous avez &agrave; me dire; mais je n'ai pas la
+force de l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; vous apprendre, r&eacute;pondit le gentilhomme, sur quoi on
+puisse faire de jugement assur&eacute;. Il est vrai que monsieur de Nemours a
+entr&eacute; deux nuits de suite dans le jardin de la for&ecirc;t, et qu'il a &eacute;t&eacute; le
+jour d'apr&egrave;s &agrave; Coulommiers avec madame de Merc&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, r&eacute;pliqua monsieur de Cl&egrave;ves, c'est assez, en lui faisant
+encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand
+&eacute;claircissement.</p>
+
+<p>Le gentilhomme fut contraint de laisser son ma&icirc;tre abandonn&eacute; &agrave; son
+d&eacute;sespoir. Il n'y en a peut-&ecirc;tre jamais eu un plus violent, et peu
+d'hommes d'un aussi grand courage et d'un c&oelig;ur aussi passionn&eacute; que
+monsieur de Cl&egrave;ves ont ressenti en m&ecirc;me temps la douleur que cause
+l'infid&eacute;lit&eacute; d'une ma&icirc;tresse et la honte d'&ecirc;tre tromp&eacute; par une femme.</p>
+
+<p>Monsieur de Cl&egrave;ves ne put r&eacute;sister &agrave; l'accablement o&ugrave; il se trouva. La
+fi&egrave;vre lui prit d&egrave;s la nuit m&ecirc;me, et avec de si grands accidents, que
+d&egrave;s ce moment sa maladie parut tr&egrave;s dangereuse. On en donna avis &agrave;
+madame de Cl&egrave;ves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il &eacute;tait
+encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si
+glac&eacute; pour elle, qu'elle en fut extr&ecirc;mement surprise et afflig&eacute;e. Il lui
+parut m&ecirc;me qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait;
+mais enfin, elle pensa que c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre un effet de sa maladie.</p>
+
+<p>D'abord qu'elle fut &agrave; Blois, o&ugrave; la cour &eacute;tait alors, monsieur de Nemours
+ne put s'emp&ecirc;cher d'avoir de la joie de savoir qu'elle &eacute;tait dans le
+m&ecirc;me lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez
+monsieur de Cl&egrave;ves, sur le pr&eacute;texte de savoir de ses nouvelles; mais ce
+fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et
+avait une douleur violente de l'&eacute;tat o&ugrave; elle le voyait. Monsieur de
+Nemours &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qu'elle f&ucirc;t si afflig&eacute;e; il jugeait ais&eacute;ment
+combien cette affliction renouvelait l'amiti&eacute; qu'elle avait pour
+monsieur de Cl&egrave;ves, et combien cette amiti&eacute; faisait une diversion
+dangereuse &agrave; la passion qu'elle avait dans le c&oelig;ur. Ce sentiment lui
+donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extr&eacute;mit&eacute; du mal
+de monsieur de Cl&egrave;ves lui ouvrit de nouvelles esp&eacute;rances. Il vit que
+madame de Cl&egrave;ves serait peut-&ecirc;tre en libert&eacute; de suivre son inclination,
+et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de
+plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pens&eacute;e, tant elle lui
+donnait de trouble et de transports, et il en &eacute;loignait son esprit par
+la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait &agrave; perdre ses
+esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Cependant monsieur de Cl&egrave;ves &eacute;tait presque abandonn&eacute; des m&eacute;decins. Un
+des derniers jours de son mal, apr&egrave;s avoir pass&eacute; une nuit tr&egrave;s f&acirc;cheuse,
+il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Cl&egrave;ves demeura
+seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait
+beaucoup d'inqui&eacute;tude. Elle s'approcha et se vint mettre &agrave; genoux devant
+son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Cl&egrave;ves avait
+r&eacute;solu de ne lui point t&eacute;moigner le violent chagrin qu'il avait contre
+elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui
+paraissait quelquefois v&eacute;ritable, et qu'il regardait aussi quelquefois
+comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des
+sentiments si oppos&eacute;s et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que
+vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites
+para&icirc;tre. Je ne suis plus en &eacute;tat de vous faire des reproches,
+continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur;
+mais je meurs du cruel d&eacute;plaisir que vous m'avez donn&eacute;. Fallait-il
+qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me
+parler &agrave; Coulommiers e&ucirc;t si peu de suite? Pourquoi m'&eacute;clairer sur la
+passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait
+pas plus d'&eacute;tendue pour y r&eacute;sister? Je vous aimais jusqu'&agrave; &ecirc;tre bien
+aise d'&ecirc;tre tromp&eacute;, je l'avoue &agrave; ma honte; j'ai regrett&eacute; ce faux repos
+dont vous m'avez tir&eacute;. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement
+tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-&ecirc;tre, ignor&eacute;
+toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai,
+ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agr&eacute;able, et
+qu'apr&egrave;s m'avoir &ocirc;t&eacute; l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la
+vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la
+passer avec une personne que j'ai tant aim&eacute;e, et dont j'ai &eacute;t&eacute; si
+cruellement tromp&eacute;, ou pour vivre s&eacute;par&eacute; de cette m&ecirc;me personne, et en
+venir &agrave; un &eacute;clat et &agrave; des violences si oppos&eacute;es &agrave; mon humeur et &agrave; la
+passion que j'avais pour vous? Elle a &eacute;t&eacute; au-del&agrave; de ce que vous en
+avez vu, Madame; je vous en ai cach&eacute; la plus grande partie, par la
+crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime,
+par des mani&egrave;res qui ne convenaient pas &agrave; un mari. Enfin je m&eacute;ritais
+votre c&oelig;ur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu
+l'avoir, et que je ne puis plus le d&eacute;sirer. Adieu, Madame, vous
+regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion
+v&eacute;ritable et l&eacute;gitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les
+personnes raisonnables dans ces engagements, et vous conna&icirc;trez la
+diff&eacute;rence d'&ecirc;tre aim&eacute;e comme je vous aimais, &agrave; l'&ecirc;tre par des gens qui,
+en vous t&eacute;moignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous
+s&eacute;duire. Mais ma mort vous laissera en libert&eacute;, ajouta-t-il, et vous
+pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en co&ucirc;te des
+crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus,
+et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux!</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait si &eacute;loign&eacute;e de s'imaginer que son mari p&ucirc;t avoir
+des soup&ccedil;ons contre elle, qu'elle &eacute;couta toutes ces paroles sans les
+comprendre, et sans avoir d'autre id&eacute;e, sinon qu'il lui reprochait son
+inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de
+son aveuglement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, des crimes! s'&eacute;cria-t-elle; la pens&eacute;e m&ecirc;me m'en est inconnue. La
+vertu la plus aust&egrave;re ne peut inspirer d'autre conduite que celle que
+j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhait&eacute; que
+vous eussiez &eacute;t&eacute; t&eacute;moin.</p>
+
+<p>&mdash;Eussiez-vous souhait&eacute;, r&eacute;pliqua monsieur de Cl&egrave;ves, en la regardant
+avec d&eacute;dain, que je l'eusse &eacute;t&eacute; des nuits que vous avez pass&eacute;es avec
+monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je
+parle d'une femme qui a pass&eacute; des nuits avec un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez.
+Je n'ai jamais pass&eacute; ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours.
+Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni
+&eacute;cout&eacute;, et j'en ferais tous les serments...</p>
+
+<p>&mdash;N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Cl&egrave;ves; de faux
+serments ou un aveu me feraient peut-&ecirc;tre une &eacute;gale peine.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves ne pouvait r&eacute;pondre; ses larmes et sa douleur lui
+&ocirc;taient la parole; enfin, faisant un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi du moins; &eacute;coutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que
+de mon int&eacute;r&ecirc;t, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie.
+&Eacute;coutez-moi, pour l'amour de vous-m&ecirc;me: il est impossible qu'avec tant
+de v&eacute;rit&eacute;, je ne vous persuade mon innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que vous me la puissiez persuader! s'&eacute;cria-t-il; mais que
+me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas &eacute;t&eacute; &agrave; Coulommiers
+avec sa s&oelig;ur? Et n'avait-il pas pass&eacute; les deux nuits pr&eacute;c&eacute;dentes avec
+vous dans le jardin de la for&ecirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est l&agrave; mon crime, r&eacute;pliqua-t-elle, il m'est ais&eacute; de me justifier.
+Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques,
+et sachez si j'allai dans le jardin de la for&ecirc;t la veille que monsieur
+de Nemours vint &agrave; Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir
+d'auparavant deux heures plus t&ocirc;t que je n'avais accoutum&eacute;.</p>
+
+<p>Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce
+jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'&eacute;tait monsieur de
+Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la v&eacute;rit&eacute; se persuade
+si ais&eacute;ment lors m&ecirc;me qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de
+Cl&egrave;ves fut presque convaincu de son innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller &agrave; vous croire. Je
+me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me
+pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez &eacute;clairci trop tard; mais ce
+me sera toujours un soulagement d'emporter la pens&eacute;e que vous &ecirc;tes digne
+de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore
+avoir la consolation de croire que ma m&eacute;moire vous sera ch&egrave;re, et que,
+s'il e&ucirc;t d&eacute;pendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que
+vous avez pour un autre.</p>
+
+<p>Il voulut continuer; mais une faiblesse lui &ocirc;ta la parole. Madame de
+Cl&egrave;ves fit venir les m&eacute;decins; ils le trouv&egrave;rent presque sans vie. Il
+languit n&eacute;anmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une
+constance admirable.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit
+quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena
+dans un couvent, sans qu'elle s&ucirc;t o&ugrave; on la conduisait. Ses belles-s&oelig;urs
+la ramen&egrave;rent &agrave; Paris, qu'elle n'&eacute;tait pas encore en &eacute;tat de sentir
+distinctement sa douleur. Quand elle commen&ccedil;a d'avoir la force de
+l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle
+consid&eacute;ra qu'elle &eacute;tait la cause de sa mort, et que c'&eacute;tait par la
+passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en &eacute;tait cause,
+l'horreur qu'elle eut pour elle-m&ecirc;me et pour monsieur de Nemours ne se
+peut repr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que
+ceux que lui ordonnait la biens&eacute;ance. Il connaissait assez madame de
+Cl&egrave;ves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait
+d&eacute;sagr&eacute;able; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait
+avoir longtemps la m&ecirc;me conduite.</p>
+
+<p>Un &eacute;cuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de
+Cl&egrave;ves, qui &eacute;tait son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la
+perte de son ma&icirc;tre, que le voyage de monsieur de Nemours &agrave; Coulommiers
+&eacute;tait cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extr&ecirc;mement surpris de
+ce discours; mais apr&egrave;s y avoir fait r&eacute;flexion, il devina une partie de
+la v&eacute;rit&eacute;, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de
+madame de Cl&egrave;ves et quel &eacute;loignement elle aurait de lui, si elle croyait
+que le mal de son mari e&ucirc;t &eacute;t&eacute; caus&eacute; par la jalousie. Il crut qu'il ne
+fallait pas m&ecirc;me la faire sit&ocirc;t souvenir de son nom; et il suivit cette
+conduite, quelque p&eacute;nible qu'elle lui par&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il fit un voyage &agrave; Paris, et ne put s'emp&ecirc;cher n&eacute;anmoins d'aller &agrave; sa
+porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la
+voyait, et qu'elle avait m&ecirc;me d&eacute;fendu qu'on lui rend&icirc;t compte de ceux
+qui l'iraient chercher. Peut-&ecirc;tre que ces ordres si exacts &eacute;taient
+donn&eacute;s en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui.
+Monsieur de Nemours &eacute;tait trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument
+priv&eacute; de la vue de madame de Cl&egrave;ves. Il r&eacute;solut de trouver des moyens,
+quelque difficiles qu'ils pussent &ecirc;tre, de sortir d'un &eacute;tat qui lui
+paraissait si insupportable.</p>
+
+<p>La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari
+mourant, et mourant &agrave; cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle,
+ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce
+qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la
+passion pour lui, comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une chose qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en son
+pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'&agrave; penser qu'elle le
+regrettait autant qu'il m&eacute;ritait d'&ecirc;tre regrett&eacute;, et qu'elle ne ferait
+dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait &eacute;t&eacute; bien aise qu'elle e&ucirc;t
+fait s'il avait v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Elle avait pens&eacute; plusieurs fois comment il avait su que monsieur de
+Nemours &eacute;tait venu &agrave; Coulommiers; elle ne soup&ccedil;onnait pas ce prince de
+l'avoir cont&eacute;, et il lui paraissait m&ecirc;me indiff&eacute;rent qu'il l'e&ucirc;t redit,
+tant elle se croyait gu&eacute;rie et &eacute;loign&eacute;e de la passion qu'elle avait eue
+pour lui. Elle sentait n&eacute;anmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il
+&eacute;tait cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de
+la crainte que monsieur de Cl&egrave;ves lui avait t&eacute;moign&eacute;e en mourant qu'elle
+ne l'&eacute;pous&acirc;t; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la
+perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que plusieurs mois furent pass&eacute;s, elle sortit de cette violente
+affliction o&ugrave; elle &eacute;tait, et passa dans un &eacute;tat de tristesse et de
+langueur. Madame de Martigues fit un voyage &agrave; Paris, et la vit avec soin
+pendant le s&eacute;jour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout
+ce qui s'y passait; et quoique madame de Cl&egrave;ves ne par&ucirc;t pas y prendre
+int&eacute;r&ecirc;t, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la
+divertir.</p>
+
+<p>Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous
+les autres qui &eacute;taient distingu&eacute;s par leur personne ou par leur m&eacute;rite.</p>
+
+<p>&mdash;Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont
+pris dans son c&oelig;ur la place de la galanterie; mais il a bien moins de
+joie qu'il n'avait accoutum&eacute; d'en avoir, il para&icirc;t fort retir&eacute; du
+commerce des femmes. Il fait souvent des voyages &agrave; Paris, et je crois
+m&ecirc;me qu'il y est pr&eacute;sentement.</p>
+
+<p>Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Cl&egrave;ves et la fit rougir.
+Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aper&ccedil;ut point de
+son trouble.</p>
+
+<p>Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes &agrave;
+l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait
+des ouvrages de soie d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re; et elle y fut dans le
+dessein d'en faire faire de semblables. Apr&egrave;s qu'on les lui eut
+montr&eacute;s, elle vit la porte d'une chambre o&ugrave; elle crut qu'il y en avait
+encore; elle dit qu'on la lui ouvr&icirc;t. Le ma&icirc;tre r&eacute;pondit qu'il n'en
+avait pas la clef, et qu'elle &eacute;tait occup&eacute;e par un homme qui y venait
+quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des
+jardins que l'on voyait de ses fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a gu&egrave;re la
+mine d'&ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient c&eacute;ans,
+je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le
+vois jamais travailler.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves &eacute;coutait ce discours avec une grande attention. Ce que
+lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours &eacute;tait
+quelquefois &agrave; Paris, se joignit dans son imagination &agrave; cet homme bien
+fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une id&eacute;e de monsieur de
+Nemours, et de monsieur de Nemours appliqu&eacute; &agrave; la voir, qui lui donna un
+trouble confus, dont elle ne savait pas m&ecirc;me la cause. Elle alla vers
+les fen&ecirc;tres pour voir o&ugrave; elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient
+tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans
+sa chambre, elle remarqua ais&eacute;ment cette m&ecirc;me fen&ecirc;tre o&ugrave; l'on lui avait
+dit que venait cet homme. La pens&eacute;e que c'&eacute;tait monsieur de Nemours
+changea enti&egrave;rement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus
+dans un certain triste repos qu'elle commen&ccedil;ait &agrave; go&ucirc;ter, elle se sentit
+inqui&egrave;te et agit&eacute;e. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-m&ecirc;me, elle
+sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, o&ugrave; elle
+pensait &ecirc;tre seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'&eacute;tait pas
+tromp&eacute;e; elle ne vit aucune apparence qu'il y e&ucirc;t quelqu'un, et elle se
+promena assez longtemps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; un petit bois, elle aper&ccedil;ut, au bout d'une all&eacute;e,
+dans l'endroit le plus recul&eacute; du jardin, une mani&egrave;re de cabinet ouvert
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, o&ugrave; elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle
+vit un homme couch&eacute; sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une
+r&ecirc;verie profonde, et elle reconnut que c'&eacute;tait monsieur de Nemours.
+Cette vue l'arr&ecirc;ta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent
+quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa r&ecirc;verie. Sans regarder
+qui avait caus&eacute; le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place
+pour &eacute;viter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre
+all&eacute;e, en faisant une r&eacute;v&eacute;rence fort basse, qui l'emp&ecirc;cha m&ecirc;me de voir
+ceux qu'il saluait.</p>
+
+<p>S'il e&ucirc;t su ce qu'il &eacute;vitait, avec quelle ardeur serait-il retourn&eacute; sur
+ses pas! Mais il continua &agrave; suivre l'all&eacute;e, et madame de Cl&egrave;ves le vit
+sortir par une porte de derri&egrave;re o&ugrave; l'attendait son carrosse. Quel effet
+produisit cette vue d'un moment dans le c&oelig;ur de madame de Cl&egrave;ves!
+Quelle passion endormie se ralluma dans son c&oelig;ur, et avec quelle
+violence! Elle s'alla asseoir dans le m&ecirc;me endroit d'o&ugrave; venait de sortir
+monsieur de Nemours; elle y demeura comme accabl&eacute;e. Ce prince se
+pr&eacute;senta &agrave; son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui &eacute;tait au monde,
+l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'&agrave; sa
+douleur, songeant &agrave; la voir sans songer &agrave; en &ecirc;tre vu, quittant la cour,
+dont il faisait les d&eacute;lices, pour aller regarder les murailles qui la
+refermaient, pour venir r&ecirc;ver dans des lieux o&ugrave; il ne pouvait pr&eacute;tendre
+de la rencontrer; enfin un homme digne d'&ecirc;tre aim&eacute; par son seul
+attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle
+l'aurait aim&eacute;, quand il ne l'aurait pas aim&eacute;e; mais de plus, un homme
+d'une qualit&eacute; &eacute;lev&eacute;e et convenable &agrave; la sienne. Plus de devoir, plus de
+vertu qui s'opposassent &agrave; ses sentiments; tous les obstacles &eacute;taient
+lev&eacute;s, et il ne restait de leur &eacute;tat pass&eacute; que la passion de monsieur de
+Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui.</p>
+
+<p>Toutes ces id&eacute;es furent nouvelles &agrave; cette princesse. L'affliction de la
+mort de monsieur de Cl&egrave;ves l'avait assez occup&eacute;e, pour avoir emp&ecirc;ch&eacute;
+qu'elle n'y e&ucirc;t jet&eacute; les yeux. La pr&eacute;sence de monsieur de Nemours les
+amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut &eacute;t&eacute; pleinement
+rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce m&ecirc;me homme, qu'elle regardait
+comme pouvant l'&eacute;pouser, &eacute;tait celui qu'elle avait aim&eacute; du vivant de son
+mari, et qui &eacute;tait la cause de sa mort, que m&ecirc;me en mourant, il lui
+avait t&eacute;moign&eacute; de la crainte qu'elle ne l'&eacute;pous&acirc;t, son aust&egrave;re vertu
+&eacute;tait si bless&eacute;e de cette imagination, qu'elle ne trouvait gu&egrave;re moins
+de crime &agrave; &eacute;pouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouv&eacute; &agrave; l'aimer
+pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna &agrave; ces r&eacute;flexions si
+contraires &agrave; son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons
+qui regardaient son repos et les maux qu'elle pr&eacute;voyait en &eacute;pousant ce
+prince. Enfin, apr&egrave;s avoir demeur&eacute; deux heures dans le lieu o&ugrave; elle
+&eacute;tait, elle s'en revint chez elle, persuad&eacute;e qu'elle devait fuir sa vue
+comme une chose enti&egrave;rement oppos&eacute;e &agrave; son devoir.</p>
+
+<p>Mais cette persuasion, qui &eacute;tait un effet de sa raison et de sa vertu,
+n'entra&icirc;nait pas son c&oelig;ur. Il demeurait attach&eacute; &agrave; monsieur de Nemours
+avec une violence qui la mettait dans un &eacute;tat digne de compassion, et
+qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits
+qu'elle e&ucirc;t jamais pass&eacute;es. Le matin, son premier mouvement fut d'aller
+voir s'il n'y aurait personne &agrave; la fen&ecirc;tre qui donnait chez elle; elle y
+alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se
+retira avec une promptitude qui fit juger &agrave; ce prince qu'il avait &eacute;t&eacute;
+reconnu. Il avait souvent d&eacute;sir&eacute; de l'&ecirc;tre, depuis que sa passion lui
+avait fait trouver ces moyens de voir madame de Cl&egrave;ves; et lorsqu'il
+n'esp&eacute;rait pas d'avoir ce plaisir, il allait r&ecirc;ver dans le m&ecirc;me jardin
+o&ugrave; elle l'avait trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Lass&eacute; enfin d'un &eacute;tat si malheureux et si incertain, il r&eacute;solut de
+tenter quelque voie d'&eacute;claircir sa destin&eacute;e. &laquo;Que veux-je attendre?
+disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aim&eacute;; elle est
+libre, elle n'a plus de devoir &agrave; m'opposer. Pourquoi me r&eacute;duire &agrave; la
+voir sans en &ecirc;tre vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour
+m'ait si absolument &ocirc;t&eacute; la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu
+si diff&eacute;rent de ce que j'ai &eacute;t&eacute; dans les autres passions de ma vie? J'ai
+d&ucirc; respecter la douleur de madame de Cl&egrave;ves; mais je la respecte trop
+longtemps, et je lui donne le loisir d'&eacute;teindre l'inclination qu'elle a
+pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces r&eacute;flexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour
+la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'oblige&acirc;t &agrave; cacher sa
+passion au vidame de Chartres; il r&eacute;solut de lui en parler, et de lui
+dire le dessein qu'il avait pour sa ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>Le vidame &eacute;tait alors &agrave; Paris: tout le monde y &eacute;tait venu donner ordre &agrave;
+son &eacute;quipage et &agrave; ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la
+reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui
+fit un aveu sinc&egrave;re de tout ce qu'il lui avait cach&eacute; jusqu'alors, &agrave; la
+r&eacute;serve des sentiments de madame de Cl&egrave;ves dont il ne voulut pas
+para&icirc;tre instruit.</p>
+
+<p>Le vidame re&ccedil;ut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura
+que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pens&eacute;, depuis que
+madame de Cl&egrave;ves &eacute;tait veuve, qu'elle &eacute;tait la seule personne digne de
+lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler,
+et de savoir quelles &eacute;taient ses dispositions.</p>
+
+<p>Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours
+crut qu'elle en serait choqu&eacute;e parce qu'elle ne voyait encore personne.
+Ils trouv&egrave;rent qu'il fallait que monsieur le vidame la pri&acirc;t de venir
+chez lui, sur quelque pr&eacute;texte, et que monsieur de Nemours y v&icirc;nt par
+un escalier d&eacute;rob&eacute;, afin de n'&ecirc;tre vu de personne. Cela s'ex&eacute;cuta comme
+ils l'avaient r&eacute;solu: madame de Cl&egrave;ves vint; le vidame l'alla recevoir,
+et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement.
+Quelque temps apr&egrave;s, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'e&ucirc;t
+conduit. Madame de Cl&egrave;ves fut extr&ecirc;mement surprise de le voir: elle
+rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de
+choses diff&eacute;rentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre &agrave;
+donner. Il dit &agrave; madame de Cl&egrave;ves qu'il la priait de faire les honneurs
+de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment.</p>
+
+<p>L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de
+Cl&egrave;ves, de se trouver seuls et en &eacute;tat de se parler pour la premi&egrave;re
+fois. Ils demeur&egrave;rent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de
+Nemours rompant le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez-vous &agrave; monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de
+m'avoir donn&eacute; l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous
+m'avez toujours si cruellement &ocirc;t&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui dois pas pardonner, r&eacute;pondit-elle, d'avoir oubli&eacute; l'&eacute;tat o&ugrave;
+je suis, et &agrave; quoi il expose ma r&eacute;putation.</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de
+Nemours, la retenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, Madame, r&eacute;pliqua-t-il, personne ne sait que je suis
+ici, et aucun hasard n'est &agrave; craindre. &Eacute;coutez-moi, Madame, &eacute;coutez-moi;
+si ce n'est par bont&eacute;, que ce soit du moins pour l'amour de vous-m&ecirc;me,
+et pour vous d&eacute;livrer des extravagances o&ugrave; m'emporterait infailliblement
+une passion dont je ne suis plus le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves c&eacute;da pour la premi&egrave;re fois au penchant qu'elle avait
+pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de
+douceur et de charmes:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'esp&eacute;rez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me
+demandez? Vous vous repentirez, peut-&ecirc;tre, de l'avoir obtenue, et je me
+repentirai infailliblement de vous l'avoir accord&eacute;e. Vous m&eacute;ritez une
+destin&eacute;e plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que
+celle que vous pouvez trouver &agrave; l'avenir, &agrave; moins que vous ne la
+cherchiez ailleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il
+d'autre que d'&ecirc;tre aim&eacute; de vous? Quoique je ne vous aie jamais parl&eacute;, je
+ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne
+la connaissiez pour la plus v&eacute;ritable et la plus violente qui sera
+jamais. A quelle &eacute;preuve a-t-elle &eacute;t&eacute; par des choses qui vous sont
+inconnues? Et &agrave; quelle &eacute;preuve l'avez-vous mise par vos rigueurs?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y r&eacute;sous, r&eacute;pondit
+madame de Cl&egrave;ves en s'asseyant, je le ferai avec une sinc&eacute;rit&eacute; que vous
+trouverez malais&eacute;ment dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai
+point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi;
+peut-&ecirc;tre ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue
+donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous
+pouvez souhaiter qu'il m'ait paru.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que
+vous n'en ayez point &eacute;t&eacute; touch&eacute;e? Et oserais-je vous demander s'il n'a
+fait aucune impression dans votre c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez d&ucirc; juger par ma conduite, lui r&eacute;pliqua-t-elle; mais je
+voudrais bien savoir ce que vous en avez pens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait que je fusse dans un &eacute;tat plus heureux pour vous l'oser
+dire, r&eacute;pondit-il; et ma destin&eacute;e a trop peu de rapport &agrave; ce que je vous
+dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai
+souhait&eacute; ardemment que vous n'eussiez pas avou&eacute; &agrave; monsieur de Cl&egrave;ves ce
+que vous me cachiez, et que vous lui eussiez cach&eacute; ce que vous m'eussiez
+laiss&eacute; voir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu d&eacute;couvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie
+avou&eacute; quelque chose &agrave; monsieur de Cl&egrave;ves?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai su par vous-m&ecirc;me, Madame, r&eacute;pondit-il; mais, pour me pardonner
+la hardiesse que j'ai eue de vous &eacute;couter, souvenez-vous si j'ai abus&eacute;
+de ce que j'ai entendu, si mes esp&eacute;rances en ont augment&eacute;, et si j'ai eu
+plus de hardiesse &agrave; vous parler.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a &agrave; lui conter comme il avait entendu sa conversation avec
+monsieur de Cl&egrave;ves; mais elle l'interrompit avant qu'il e&ucirc;t achev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois pr&eacute;sentement par o&ugrave;
+vous avez &eacute;t&eacute; si bien instruit. Vous ne me le par&ucirc;tes d&eacute;j&agrave; que trop chez
+madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux &agrave; qui vous
+l'aviez confi&eacute;e.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose &eacute;tait
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai
+pardonn&eacute;, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez
+appris par moi-m&ecirc;me ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma
+vie, je vous avoue que vous m'avez inspir&eacute; des sentiments qui m'&eacute;taient
+inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais m&ecirc;me si peu
+d'id&eacute;e, qu'ils me donn&egrave;rent d'abord une surprise qui augmentait encore
+le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de
+honte, parce que je le fais dans un temps o&ugrave; je le puis faire sans
+crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;e par mes
+sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant &agrave; ses
+genoux, que je n'expire pas &agrave; vos pieds de joie et de transport?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous apprends, lui r&eacute;pondit-elle en souriant, que ce que vous ne
+saviez d&eacute;j&agrave; que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, r&eacute;pliqua-t-il, quelle diff&eacute;rence de le savoir par un effet
+du hasard, ou de l'apprendre par vous-m&ecirc;me, et de voir que vous voulez
+bien que je le sache!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et
+que je trouve de la douceur &agrave; vous le dire. Je ne sais m&ecirc;me si je ne
+vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous.
+Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les r&egrave;gles
+aust&egrave;res que mon devoir m'impose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas, Madame, r&eacute;pondit monsieur de Nemours; il n'y a
+plus de devoir qui vous lie, vous &ecirc;tes en libert&eacute;; et si j'osais, je
+vous dirais m&ecirc;me qu'il d&eacute;pend de vous de faire en sorte que votre devoir
+vous oblige un jour &agrave; conserver les sentiments que vous avez pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir, r&eacute;pliqua-t-elle, me d&eacute;fend de penser jamais &agrave; personne, et
+moins &agrave; vous qu'&agrave; qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous
+sont inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne me le sont peut-&ecirc;tre pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont
+point de v&eacute;ritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Cl&egrave;ves m'a
+cru plus heureux que je n'&eacute;tais, et qu'il s'est imagin&eacute; que vous aviez
+approuv&eacute; des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans
+votre aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais
+soutenir la pens&eacute;e; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop
+douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop v&eacute;ritable
+que vous &ecirc;tes cause de la mort de monsieur de Cl&egrave;ves; les soup&ccedil;ons que
+lui a donn&eacute;s votre conduite inconsid&eacute;r&eacute;e lui ont co&ucirc;t&eacute; la vie, comme si
+vous la lui aviez &ocirc;t&eacute;e de vos propres mains. Voyez ce que je devrais
+faire, si vous en &eacute;tiez venus ensemble &agrave; ces extr&eacute;mit&eacute;s, et que le m&ecirc;me
+malheur en f&ucirc;t arriv&eacute;. Je sais bien que ce n'est pas la m&ecirc;me chose &agrave;
+l'&eacute;gard du monde; mais au mien il n'y a aucune diff&eacute;rence, puisque je
+sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est &agrave; cause de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fant&ocirc;me de devoir
+opposez-vous &agrave; mon bonheur? Quoi! Madame, une pens&eacute;e vaine et sans
+fondement vous emp&ecirc;chera de rendre heureux un homme que vous ne ha&iuml;ssez
+pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'esp&eacute;rance de passer ma vie avec vous;
+ma destin&eacute;e m'aurait conduit &agrave; aimer la plus estimable personne du
+monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable
+ma&icirc;tresse; elle ne m'aurait pas ha&iuml;, et je n'aurais trouv&eacute; dans sa
+conduite que tout ce qui peut &ecirc;tre &agrave; d&eacute;sirer dans une femme? Car enfin,
+Madame, vous &ecirc;tes peut-&ecirc;tre la seule personne en qui ces deux choses se
+soient jamais trouv&eacute;es au degr&eacute; qu'elles sont en vous. Tous ceux qui
+&eacute;pousent des ma&icirc;tresses dont ils sont aim&eacute;s, tremblent en les &eacute;pousant,
+et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles
+ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est &agrave; craindre, et on ne
+trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisag&eacute;, dis-je, une si
+grande f&eacute;licit&eacute;, que pour vous y voir apporter vous-m&ecirc;me des obstacles?
+Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingu&eacute; du reste des hommes,
+ou plut&ocirc;t vous ne m'en avez jamais distingu&eacute;: vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;e, et
+je me suis flatt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous &ecirc;tes point flatt&eacute;, lui r&eacute;pondit-elle; les raisons de mon
+devoir ne me para&icirc;traient peut-&ecirc;tre pas si fortes sans cette distinction
+dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs
+&agrave; m'attacher &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; r&eacute;pondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir
+que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'apr&egrave;s tout ce que
+vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas &agrave; trouver une si
+cruelle raison.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Cl&egrave;ves, que
+j'ai m&ecirc;me beaucoup de peine &agrave; vous l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Madame, r&eacute;pliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte
+trop, apr&egrave;s ce que vous venez de me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous parler encore avec la m&ecirc;me sinc&eacute;rit&eacute; que j'ai d&eacute;j&agrave;
+commenc&eacute;, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et
+toutes les d&eacute;licatesses que je devrais avoir dans une premi&egrave;re
+conversation, mais je vous conjure de m'&eacute;couter sans m'interrompre.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois devoir &agrave; votre attachement la faible r&eacute;compense de ne vous
+cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils
+sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la
+libert&eacute; de vous les faire para&icirc;tre; n&eacute;anmoins je ne saurais vous avouer,
+sans honte, que la certitude de n'&ecirc;tre plus aim&eacute;e de vous, comme je le
+suis, me para&icirc;t un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des
+raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me r&eacute;soudre &agrave;
+m'exposer &agrave; ce malheur. Je sais que vous &ecirc;tes libre, que je le suis, et
+que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-&ecirc;tre pas
+sujet de vous bl&acirc;mer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions
+ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans
+ces engagements &eacute;ternels? Dois-je esp&eacute;rer un miracle en ma faveur et
+puis-je me mettre en &eacute;tat de voir certainement finir cette passion dont
+je ferais toute ma f&eacute;licit&eacute;? Monsieur de Cl&egrave;ves &eacute;tait peut-&ecirc;tre l'unique
+homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma
+destin&eacute;e n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-&ecirc;tre
+aussi que sa passion n'avait subsist&eacute; que parce qu'il n'en aurait pas
+trouv&eacute; en moi. Mais je n'aurais pas le m&ecirc;me moyen de conserver la v&ocirc;tre:
+je crois m&ecirc;me que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez
+assez trouv&eacute; pour vous animer &agrave; vaincre; et mes actions involontaires,
+ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donn&eacute; assez
+d'esp&eacute;rance pour ne vous pas rebuter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le
+silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me
+faites trop voir combien vous &ecirc;tes &eacute;loign&eacute;e d'&ecirc;tre pr&eacute;venue en ma
+faveur.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, r&eacute;pondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais
+elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut emp&ecirc;cher de conna&icirc;tre que
+vous &ecirc;tes n&eacute; avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes
+les qualit&eacute;s qui sont propres &agrave; y donner des succ&egrave;s heureux. Vous avez
+d&eacute;j&agrave; eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus
+votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez &eacute;t&eacute; pour
+moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas m&ecirc;me assur&eacute;e
+de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour
+vous cacher que vous me l'avez fait conna&icirc;tre, et que je souffris de si
+cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de
+Th&eacute;mines, que l'on disait qui s'adressait &agrave; vous, qu'il m'en est demeur&eacute;
+une id&eacute;e qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.</p>
+
+<p>&laquo;Par vanit&eacute; ou par go&ucirc;t, toutes les femmes souhaitent de vous attacher.
+Il y en a peu &agrave; qui vous ne plaisiez; mon exp&eacute;rience me ferait croire
+qu'il n'y en a point &agrave; qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais
+toujours amoureux et aim&eacute;, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet
+&eacute;tat n&eacute;anmoins, je n'aurais d'autre parti &agrave; prendre que celui de la
+souffrance; je ne sais m&ecirc;me si j'oserais me plaindre. On fait des
+reproches &agrave; un amant; mais en fait-on &agrave; un mari, quand on n'a &agrave; lui
+reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer &agrave;
+cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer &agrave; celui de croire voir
+toujours monsieur de Cl&egrave;ves vous accuser de sa mort, me reprocher de
+vous avoir aim&eacute;, de vous avoir &eacute;pous&eacute; et me faire sentir la diff&eacute;rence
+de son attachement au v&ocirc;tre? Il est impossible, continua-t-elle, de
+passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; je suis, et dans les r&eacute;solution que j'ai prises de n'en sortir
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'&eacute;cria monsieur de Nemours.
+Pensez-vous que vos r&eacute;solutions tiennent contre un homme qui vous adore,
+et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que
+vous ne pensez, Madame, de r&eacute;sister &agrave; ce qui nous pla&icirc;t et &agrave; ce qui nous
+aime. Vous l'avez fait par une vertu aust&egrave;re, qui n'a presque point
+d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus &agrave; vos sentiments, et
+j'esp&egrave;re que vous les suivrez malgr&eacute; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que
+j'entreprends, r&eacute;pliqua madame de Cl&egrave;ves; je me d&eacute;fie de mes forces au
+milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir &agrave; la m&eacute;moire de monsieur
+de Cl&egrave;ves serait faible, s'il n'&eacute;tait soutenu par l'int&eacute;r&ecirc;t de mon
+repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'&ecirc;tre soutenues de celles
+de mon devoir. Mais quoique je me d&eacute;fie de moi-m&ecirc;me, je crois que je ne
+vaincrai jamais mes scrupules, et je n'esp&egrave;re pas aussi de surmonter
+l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me
+priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en co&ucirc;te. Je vous
+conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune
+occasion de me voir. Je suis dans un &eacute;tat qui me fait des crimes de tout
+ce qui pourrait &ecirc;tre permis dans un autre temps, et la seule biens&eacute;ance
+interdit tout commerce entre nous.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours se jeta &agrave; ses pieds, et s'abandonna &agrave; tous les
+divers mouvements dont il &eacute;tait agit&eacute;. Il lui fit voir, et par ses
+paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont
+un c&oelig;ur ait jamais &eacute;t&eacute; touch&eacute;. Celui de madame de Cl&egrave;ves n'&eacute;tait pas
+insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les
+larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faut-il, s'&eacute;cria-t-elle, que je vous puisse accuser de la
+mort de monsieur de Cl&egrave;ves? Que n'ai-je commenc&eacute; &agrave; vous conna&icirc;tre depuis
+que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'&ecirc;tre
+engag&eacute;e? Pourquoi la destin&eacute;e nous s&eacute;pare-t-elle par un obstacle si
+invincible?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous
+seule vous opposez &agrave; mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que
+la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup &agrave; un devoir qui
+ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra
+faire. Monsieur de Cl&egrave;ves ne fait encore que d'expirer, et cet objet
+funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes.
+Ayez cependant le plaisir de vous &ecirc;tre fait aimer d'une personne qui
+n'aurait rien aim&eacute;, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les
+sentiments que j'ai pour vous seront &eacute;ternels, et qu'ils subsisteront
+&eacute;galement, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une
+conversation qui me fait honte: rendez-en compte &agrave; monsieur le vidame;
+j'y consens, et je vous en prie.</p>
+
+<p>Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours p&ucirc;t la
+retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche.
+Il la vit si troubl&eacute;e qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son
+carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui
+&eacute;tait si plein de joie, de tristesse, d'&eacute;tonnement et d'admiration,
+enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de
+crainte et d'esp&eacute;rance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le
+vidame fut longtemps &agrave; obtenir qu'il lui rendit compte de sa
+conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans &ecirc;tre
+amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le
+m&eacute;rite de madame de Cl&egrave;ves, que monsieur de Nemours en avait lui-m&ecirc;me.
+Ils examin&egrave;rent ce que ce prince devait esp&eacute;rer de sa destin&eacute;e; et,
+quelques craintes que son amour lui p&ucirc;t donner, il demeura d'accord avec
+monsieur le vidame qu'il &eacute;tait impossible que madame de Cl&egrave;ves demeur&acirc;t
+dans les r&eacute;solutions o&ugrave; elle &eacute;tait. Ils convinrent n&eacute;anmoins qu'il
+fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de
+l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des d&eacute;clarations et ne
+pr&icirc;t engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par
+la peur qu'on ne cr&ucirc;t qu'elle l'e&ucirc;t aim&eacute; du vivant de son mari.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours se d&eacute;termina &agrave; suivre le roi. C'&eacute;tait un voyage dont
+il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il r&eacute;solut &agrave; s'en aller, sans
+tenter m&ecirc;me de revoir madame de Cl&egrave;ves du lieu o&ugrave; il l'avait vue
+quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il
+point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de
+vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit &eacute;tait pass&eacute;e devant
+que monsieur de Nemours songe&acirc;t &agrave; le laisser en repos.</p>
+
+<p>Madame de Cl&egrave;ves n'&eacute;tait pas en &eacute;tat d'en trouver: ce lui &eacute;tait une
+chose si nouvelle d'&ecirc;tre sortie de cette contrainte qu'elle s'&eacute;tait
+impos&eacute;e, d'avoir souffert, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, qu'on lui
+d&icirc;t qu'on &eacute;tait amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-m&ecirc;me qu'elle
+aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut &eacute;tonn&eacute;e de ce qu'elle
+avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses
+sentiments &eacute;taient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore
+les raisons de son devoir qui s'opposaient &agrave; son bonheur; elle sentit de
+la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si
+bien montr&eacute;es &agrave; monsieur de Nemours. Quoique la pens&eacute;e de l'&eacute;pouser lui
+f&ucirc;t venue dans l'esprit sit&ocirc;t qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle
+ne lui avait pas fait la m&ecirc;me impression que venait de faire la
+conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments o&ugrave;
+elle avait de la peine &agrave; comprendre qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre malheureuse en
+l'&eacute;pousant. Elle e&ucirc;t bien voulu se pouvoir dire qu'elle &eacute;tait mal
+fond&eacute;e, et dans ses scrupules du pass&eacute;, et dans ses craintes de
+l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments,
+des choses tout oppos&eacute;es, qui l'emportaient rapidement &agrave; la r&eacute;solution
+de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais
+c'&eacute;tait une r&eacute;solution bien violente &agrave; &eacute;tablir dans un c&oelig;ur aussi
+touch&eacute; que le sien, et aussi nouvellement abandonn&eacute; aux charmes de
+l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'&eacute;tait
+point encore n&eacute;cessaire qu'elle se f&icirc;t la violence de prendre des
+r&eacute;solutions; la biens&eacute;ance lui donnait un temps consid&eacute;rable &agrave; se
+d&eacute;terminer; mais elle r&eacute;solut de demeurer ferme &agrave; n'avoir aucun commerce
+avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince
+avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire
+changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait impos&eacute;e &agrave; monsieur
+de Nemours. Elle lui dit que son dessein &eacute;tait de demeurer dans l'&eacute;tat
+o&ugrave; elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein &eacute;tait difficile
+&agrave; ex&eacute;cuter; mais qu'elle esp&eacute;rait d'en avoir la force. Elle lui fit si
+bien voir &agrave; quel point elle &eacute;tait touch&eacute;e de l'opinion que monsieur de
+Nemours avait caus&eacute; la mort &agrave; son mari, et combien elle &eacute;tait persuad&eacute;e
+qu'elle ferait une action contre son devoir en l'&eacute;pousant, que le vidame
+craignit qu'il ne f&ucirc;t malais&eacute; de lui &ocirc;ter cette impression.</p>
+
+<p>Il ne dit pas &agrave; ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de
+sa conversation, il lui laissa toute l'esp&eacute;rance que la raison doit
+donner &agrave; un homme qui est aim&eacute;.</p>
+
+<p>Ils partirent le lendemain, et all&egrave;rent joindre le roi. Monsieur le
+vidame &eacute;crivit &agrave; madame de Cl&egrave;ves, &agrave; la pri&egrave;re de monsieur de Nemours,
+pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit
+bient&ocirc;t la premi&egrave;re, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa
+main. Mais madame de Cl&egrave;ves, qui ne voulait pas sortir des r&egrave;gles
+qu'elle s'&eacute;tait impos&eacute;es, et qui craignait les accidents qui peuvent
+arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les
+siennes, s'il continuait &agrave; lui parler de monsieur de Nemours; et elle
+lui manda si fortement, que ce prince le pria m&ecirc;me de ne le plus nommer.</p>
+
+<p>La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette
+absence, madame de Cl&egrave;ves demeura &agrave; elle-m&ecirc;me, et, &agrave; mesure qu'elle
+&eacute;tait &eacute;loign&eacute;e de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait
+faire souvenir, elle rappelait la m&eacute;moire de monsieur de Cl&egrave;ves, qu'elle
+se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne
+point &eacute;pouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du c&ocirc;t&eacute; de son
+devoir, et insurmontables du c&ocirc;t&eacute; de son repos. La fin de l'amour de ce
+prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un
+mariage, lui montraient un malheur certain o&ugrave; elle s'allait jeter; mais
+elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de
+r&eacute;sister en pr&eacute;sence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et
+dont elle &eacute;tait aim&eacute;e, et de lui r&eacute;sister sur une chose qui ne choquait
+ni la vertu, ni la biens&eacute;ance. Elle jugea que l'absence seule et
+l'&eacute;loignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en
+avait besoin, non seulement pour soutenir la r&eacute;solution de ne se pas
+engager, mais m&ecirc;me pour se d&eacute;fendre de voir monsieur de Nemours; et
+elle r&eacute;solut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps
+que la biens&eacute;ance l'obligeait &agrave; vivre dans la retraite. De grandes
+terres qu'elle avait vers les Pyr&eacute;n&eacute;es lui parurent le lieu le plus
+propre qu'elle p&ucirc;t choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour
+rev&icirc;nt; et, en partant, elle &eacute;crivit &agrave; monsieur le vidame, pour le
+conjurer que l'on ne songe&acirc;t point &agrave; avoir de ses nouvelles, ni &agrave; lui
+&eacute;crire.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours fut afflig&eacute; de ce voyage, comme un autre l'aurait
+&eacute;t&eacute; de la mort de sa ma&icirc;tresse. La pens&eacute;e d'&ecirc;tre priv&eacute; pour longtemps de
+la vue de madame de Cl&egrave;ves lui &eacute;tait une douleur sensible, et surtout
+dans un temps o&ugrave; il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir
+touch&eacute;e de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que
+s'affliger, mais son affliction augmenta consid&eacute;rablement. Madame de
+Cl&egrave;ves, dont l'esprit avait &eacute;t&eacute; si agit&eacute;, tomba dans une maladie
+violente sit&ocirc;t qu'elle fut arriv&eacute;e chez elle; cette nouvelle vint &agrave; la
+cour. Monsieur de Nemours &eacute;tait inconsolable; sa douleur allait au
+d&eacute;sespoir et &agrave; l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine &agrave;
+l'emp&ecirc;cher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi
+&agrave; le retenir, et &agrave; lui &ocirc;ter le dessein d'aller lui-m&ecirc;me apprendre de ses
+nouvelles. La parent&eacute; et l'amiti&eacute; de monsieur le vidame fut un pr&eacute;texte
+&agrave; y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle &eacute;tait hors de cet
+extr&ecirc;me p&eacute;ril o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute;; mais elle demeura dans une maladie de
+langueur, qui ne laissait gu&egrave;re d'esp&eacute;rance de sa vie.</p>
+
+<p>Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit para&icirc;tre &agrave; madame de
+Cl&egrave;ves les choses de cette vie de cet &oelig;il si diff&eacute;rent dont on les voit
+dans la sant&eacute;. La n&eacute;cessit&eacute; de mourir, dont elle se voyait si proche,
+l'accoutuma &agrave; se d&eacute;tacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie
+lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet &eacute;tat, elle trouva
+n&eacute;anmoins que monsieur de Nemours n'&eacute;tait pas effac&eacute; de son c&oelig;ur, mais
+elle appela &agrave; son secours, pour se d&eacute;fendre contre lui, toutes les
+raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'&eacute;pouser jamais. Il se passa un
+assez grand combat en elle-m&ecirc;me. Enfin, elle surmonta les restes de
+cette passion qui &eacute;tait affaiblie par les sentiments que sa maladie lui
+avait donn&eacute;s. Les pens&eacute;es de la mort lui avaient reproch&eacute; la m&eacute;moire de
+monsieur de Cl&egrave;ves. Ce souvenir, qui s'accordait &agrave; son devoir, s'imprima
+fortement dans son c&oelig;ur. Les passions et les engagements du monde lui
+parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus
+grandes et plus &eacute;loign&eacute;es. Sa sant&eacute;, qui demeura consid&eacute;rablement
+affaiblie, lui aida &agrave; conserver ses sentiments; mais comme elle
+connaissait ce que peuvent les occasions sur les r&eacute;solutions les plus
+sages, elle ne voulut pas s'exposer &agrave; d&eacute;truire les siennes, ni revenir
+dans les lieux o&ugrave; &eacute;tait ce qu'elle avait aim&eacute;. Elle se retira, sur le
+pr&eacute;texte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire
+para&icirc;tre un dessein arr&ecirc;t&eacute; de renoncer &agrave; la cour.</p>
+
+<p>A la premi&egrave;re nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids
+de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment,
+qu'il n'avait plus rien &agrave; esp&eacute;rer; la perte de ses esp&eacute;rances ne
+l'emp&ecirc;cha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de
+Cl&egrave;ves. Il fit &eacute;crire la reine, il fit &eacute;crire le vidame, il l'y fit
+aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point
+qu'elle e&ucirc;t pris de r&eacute;solution. Il jugea n&eacute;anmoins qu'elle ne
+reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-m&ecirc;me, sur le
+pr&eacute;texte d'aller &agrave; des bains. Elle fut extr&ecirc;mement troubl&eacute;e et surprise
+d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de m&eacute;rite
+qu'elle aimait et qu'elle avait alors aupr&egrave;s d'elle, qu'elle le priait
+de ne pas trouver &eacute;trange si elle ne s'exposait point au p&eacute;ril de le
+voir, et de d&eacute;truire par sa pr&eacute;sence des sentiments qu'elle devait
+conserver; qu'elle voulait bien qu'il s&ucirc;t, qu'ayant trouv&eacute; que son
+devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'&ecirc;tre &agrave; lui,
+les autres choses du monde lui avaient paru si indiff&eacute;rentes qu'elle y
+avait renonc&eacute; pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'&agrave; celles de
+l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le d&eacute;sir de le
+voir dans les m&ecirc;mes dispositions o&ugrave; elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en pr&eacute;sence de celle qui
+lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner &agrave; madame de Cl&egrave;ves, afin
+de faire en sorte qu'il la v&icirc;t; mais cette personne lui dit que madame
+de Cl&egrave;ves lui avait non seulement d&eacute;fendu de lui aller redire aucune
+chose de sa part, mais m&ecirc;me de lui rendre compte de leur conversation.
+Il fallut enfin que ce prince repart&icirc;t, aussi accabl&eacute; de douleur que le
+pouvait &ecirc;tre un homme qui perdait toutes sortes d'esp&eacute;rances de revoir
+jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus
+naturelle et la mieux fond&eacute;e qui ait jamais &eacute;t&eacute;. N&eacute;anmoins il ne se
+rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de
+la faire changer de dessein. Enfin, des ann&eacute;es enti&egrave;res s'&eacute;tant pass&eacute;es,
+le temps et l'absence ralentirent sa douleur et &eacute;teignirent sa passion.
+Madame de Cl&egrave;ves v&eacute;cut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle
+p&ucirc;t jamais revenir. Elle passait une partie de l'ann&eacute;e dans cette maison
+religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des
+occupations plus saintes que celles des couvents les plus aust&egrave;res; et
+sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by
+Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES ***
+
+***** This file should be named 18797-h.htm or 18797-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/7/9/18797/
+
+Produced by Chuck Greif (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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