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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18797-8.txt b/18797-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9a41df5 --- /dev/null +++ b/18797-8.txt @@ -0,0 +1,6025 @@ +The Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by +Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La princesse de Clèves + +Author: Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +Release Date: July 9, 2006 [EBook #18797] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES *** + + + + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + +La Princesse de Clèves + +Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +A PARIS + +Chez Claude BARBIN, au Palais +sur le second Perron de la Sainte Chapelle. + +M. DC. LXXXIX. + +AVEC PRIVILEGE DU ROI + + + + +LE LIBRAIRE AU LECTEUR. + + +Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en +a faites, l'Auteur n'a pû se resoudre à se déclarer, il a craint que son +nom ne diminuât le succès de son Livre. Il sait par expérience, que l'on +condamne quelquefois les Ouvrages sur la médiocre opinion qu'on a de +l'Auteur, et il sait aussi que la réputation de l'Auteur donne souvent +du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurité où il est, pour +laisser les jugements plus libres & plus équitables, & il se montrera +néanmoins si cette Histoire est aussi agréable au Public que je +l'espère. + + + + +PREMIERE PARTIE + + +La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant +d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce +prince était galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour +Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus +de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas +des témoignages moins éclatants. + +Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il +en faisait une de ses plus grandes occupations. C'étaient tous les jours +des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, +ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame +de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec +tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa +petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine +autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu'elle eût passé +la première jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les +plaisirs. Le roi l'avait épousée lorsqu'il était encore duc d'Orléans, +et qu'il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa +naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la +place du roi François premier, son père. + +L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à +régner; il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi +pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en témoignait aucune +jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il était +difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait +d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le +roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il +n'était pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine à +l'heure du cercle, où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux +fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais +cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien +faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle +donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus +grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine +d'Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette +incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine +d'Écosse, qui venait d'épouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la +reine Dauphine, était une personne parfaite pour l'esprit et pour le +corps: elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris +toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour +toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les +aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère, +et Madame, soeur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la +musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et +pour les lettres régnait encore en France; et le roi son fils aimant les +exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui +rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de +princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que je +vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et +l'admiration de leur siècle. + +Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur +de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait +dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l'avait +porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre +auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux. +Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d'une valeur si +admirable et avait eu de si heureux succès, qu'il n'y avait point de +grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était +soutenue de toutes les autres grandes qualités: il avait un esprit vaste +et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la +guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était +né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence +admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait +pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui +commençait d'être attaquée. Le chevalier de Guise, que l'on appela +depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien +fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute +l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la +nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait +aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la +vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait +eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. +Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait +le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom; il +était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve +guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette +ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont point +dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et +dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi, +libéral; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes; enfin, +il était seul digne d'être comparé au duc de Nemours, si quelqu'un lui +eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la +nature; ce qu'il avait de moins admirable était d'être l'homme du monde +le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres +était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son +visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il +avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une +adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de +s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être +imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne +pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y +avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le +voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient +vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point +témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait +tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu'il ne pouvait +refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire: ainsi il +avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle +qu'il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la +beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire à +tout le monde, et l'estime particulière qu'elle témoignait à ce prince, +avaient souvent donné lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'à elle. +Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté +leur crédit et leur considération par son mariage; leur ambition les +faisait aspirer à s'égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir +du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus +grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise +et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur +ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir +qu'en se soumettant à la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'eût +plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si +absolu, que l'on peut dire qu'elle était maîtresse de sa personne et de +l'État. + +Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu'il avait commencé +à régner, il l'avait rappelé de l'exil où le roi François premier +l'avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le +connétable, qui était soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti +avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc +d'Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles; le +connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d'avoir +marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de +Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée. Ce +mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de +Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles +d'honneur de la reine; et bien que le roi les eût surmontés avec une +patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore +assez appuyé, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la +séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de +l'inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu'elle avait +pu, le mariage du dauphin avec la reine d'Écosse: la beauté et l'esprit +capable et avancé de cette jeune reine, et l'élévation que ce mariage +donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait +particulièrement le cardinal de Lorraine; il lui avait parlé avec +aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons +avec la reine; de sorte que le connétable la trouva disposée à s'unir +avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle +de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils, +qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le +connétable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur +d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l'esprit de +monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent +cachées, les difficultés n'en furent guère moindres. Monsieur d'Anville +était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu +d'espérance qu'il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à +prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de +Saint-André était le seul dans la cour qui n'eût point pris de parti. Il +était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'à sa personne: le roi +l'avait aimé dès le temps qu'il était dauphin; et depuis, il l'avait +fait maréchal de France, dans un âge où l'on n'a pas encore accoutumé de +prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu'il +soutenait par son mérite et par l'agrément de sa personne, par une +grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus +grande magnificence qu'on eût jamais vue en un particulier. La +libéralité du roi fournissait à cette dépense; ce prince allait jusqu'à +la prodigalité pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes +qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre +et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succès et si on en excepte +la bataille de Saint-Quentin, son règne n'avait été qu'une suite de +victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty; le Piémont +avait été conquis; les Anglais avaient été chassés de France, et +l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville +de Metz, qu'il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de +l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin +avait diminué l'espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune +avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent +insensiblement disposés à la paix. + +La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des +propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait +toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le +pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Le +cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de +Saint-André s'y trouvèrent pour le roi; le duc d'Albe et le prince +d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent +les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame +Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de +Madame soeur du roi, avec monsieur de Savoie. + +Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de +la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan à +Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne; elle le +reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu'il lui était +avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite +des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la +composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du +duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant +d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il +rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que +monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il +ne doutait point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le roi en parla à +ce prince dès le soir même; il lui fit conter par monsieur de Randan +toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter +cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui +parlait pas sérieusement; mais comme il vit le contraire: + +--Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise +chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la +supplie de me garder le secret, jusqu'à ce que le succès me justifie +vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d'une +assez grande vanité, pour prétendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu, +me veuille épouser par amour. + +Le roi lui promit de ne parler qu'au connétable de ce dessein, et il +jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan +conseillait à monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple +prétexte de voyager; mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya +Lignerolles qui était un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les +sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En +attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui +était alors à Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie +d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix; l'assemblée se +rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris. + +Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le +monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle +donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de +belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de +Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était +mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, +sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. +Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans +revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à +l'éducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver +son esprit et sa beauté; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à +la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de +ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en +éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait +souvent à sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il +a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en +apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, +leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où +plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, +quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la +vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la +beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il +était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance +de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire +le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée. + +Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France; +et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé +plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, +ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizième +année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame +alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de +mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur +de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a +jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et +sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. + +Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries +chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était +venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son +trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que +d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut +tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise; et +mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant +l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans +témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la +civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur +de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui +était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien +par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être +d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une +fille; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la +connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la +regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards +l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient +toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il +était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet +elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la +perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était; mais il fut +bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si +touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses +actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une +passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame, +soeur du roi. + +Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit +qu'elle avait sur le roi, son frère; et ce crédit était si grand, que le +roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire +épouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle eût désiré toute sa vie de se +marier, elle n'avait jamais voulu épouser qu'un souverain, et elle avait +refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il était duc de +Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie; elle avait +conservé de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu à Nice, à +l'entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle +avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles +choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines +heures où toute la cour était chez elle. + +Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire; il était si rempli de +l'esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait +parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se +lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne +connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne +comme celle qu'il dépeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle +serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame +d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation, +s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'était sans +doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame +se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le +lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. +Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reçue +des reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, et avec une +telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que +des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne +semblait pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. +Elle alla ensuite chez Madame, soeur du roi. Cette princesse, après +avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à +monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après. + +--Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en +vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette +beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris +l'admiration que vous aviez déjà pour elle. + +Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il +avait trouvée si aimable était d'une qualité proportionnée à sa beauté; +il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le +premier à l'admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle +tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étaient dus. + +Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de +chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans se +contraindre. Ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils +cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils +furent contraints d'en parler les jours suivants, partout où ils se +rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes +les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour +elle une considération extraordinaire; la reine dauphine en fit une de +ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle. +Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour être de tous leurs +divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour, +excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui +donnât de l'ombrage: une trop longue expérience lui avait appris qu'elle +n'avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine +pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par +le mariage d'une de ses filles, et qui s'était attaché à la reine, +qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son +nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié. + +Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de +Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser; mais il craignait que +l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un +homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était +si grande, et le comte d'Eu, qui en était l'aîné, venait d'épouser une +personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité +que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes +de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier +de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son +mérite, et par l'éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince +était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il +l'avait vue; il s'était aperçu de la passion de monsieur de Clèves, +comme monsieur de Clèves s'était aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent +amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas +permis de s'expliquer ensemble; et leur amitié s'était refroidie, sans +qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée +à monsieur de Clèves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres, +lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque +avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le +duc de Nevers son père. Ce duc avait d'étroites liaisons avec la +duchesse de Valentinois: elle était ennemie du vidame, et cette raison +était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son +fils pensât à sa nièce. + +Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la +vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un +lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si +dangereux. L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et +occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant +d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant +de part, que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à +l'amour. Personne n'était tranquille, ni indifférent; on songeait à +s'élever, à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l'ennui, +ni l'oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des +intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la +reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame, +soeur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les +raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur faisaient ces différents +attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui +faisaient profession d'une vertu plus austère étaient attachées à la +reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la +galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre +avait ses favorites; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le +roi son mari: il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de +crédit. Madame, soeur du roi, conservait encore de la beauté, et +attirait plusieurs dames auprès d'elle. La duchesse de Valentinois avait +toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui étaient +agréables; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa +confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en +recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une +cour comme celle de la reine. + +Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les +unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de +la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les +intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces +autres intérêts moins importants, mais qui n'étaient pas moins +sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans désordre dans +cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse +pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne +songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas +comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes +les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se +conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on +était jeune. + +Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les +desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent +ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans +ce qu'il désirait; il savait bien qu'il n'était point un parti qui +convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour +soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frères +n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement +que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes +maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu'il ne se +trompait pas; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour +mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne +lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour +le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt +consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle +de ce vidame; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné, +que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands +soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre, +et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même +conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du +cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause. + +Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa +passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit +cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à +parler à son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien +surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de +Chartres. Il blâma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son +emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla +jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur +de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son +fils; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise +craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut +lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de +ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle +s'arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à +marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme +madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle était aidée du +vidame qui était dans une grande considération, et qu'en effet sa fille +était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de +succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il +semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés. + +Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine +dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette +princesse avait sur lui, pour l'engager à servir mademoiselle de +Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était +ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une +affaire où il s'agissait de l'élévation d'une personne qu'elle aimait +beaucoup; elle le témoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle sût +bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son +oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce +qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les +jours les intérêts de la reine contre les siens propres. + +Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur +donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut +quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de +monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de +lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine. +Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce +gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphiné; mais son mérite et son +esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien +traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la +faveur de la maison de Montmorency l'avait particulièrement attaché à +monsieur d'Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes +sortes d'exercices; il chantait agréablement, il faisait des vers, et +avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur +d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine +dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en +la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse +passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie. + +Monsieur d'Anville ne manqua pas d'être le soir chez la reine; il se +trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une +chose qu'elle désirait, et il lui promit d'obéir exactement à ses +ordres; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce +mariage, l'avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu +le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paraître +qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de +Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la +rupture d'une chose qu'elle avait tant désirée, dont le mauvais succès +donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort +à sa fille. + +La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup +d'amitié, le déplaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile: + +--Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un médiocre pouvoir; je suis si +haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile +que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne +traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant, +ajouta-t-elle, je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire; aussi elles ne me +haïssent qu'à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de +l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il +le fût de madame de Valentinois; et dans les premières années de son +mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimât cette +duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma +mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait déjà +aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur, +s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une +soeur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs +sentiments, et quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois, +comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de +se démarier; mais pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine +ma mère, ils firent son mariage avec le roi d'Écosse, qui était veuf de +madame Magdeleine, soeur du roi, et ils le firent parce qu'il était le +plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu'on avait avec le +roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu même +que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne +pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère; et, quelque +autre princesse française qu'on lui proposât, il disait toujours qu'elle +ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que +la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c'est une chose +remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient +souhaité de l'épouser; son malheur l'a donnée au moindre, et l'a mise +dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui +ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse +destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne +saurais croire que j'en jouisse. + +Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments +étaient si mal fondés, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et +qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux +apparences. + +Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte +de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une +personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut +retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son +père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son +inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé, +il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il +se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui +s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi +assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était +la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de +lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé. + +Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais +comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune +des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de +découvrir qu'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée +qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux +assemblées; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il +en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa +passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire +connaître quels étaient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui +dit que ceux qu'il avait pour elle étaient d'une nature qui le rendrait +éternellement malheureux, si elle n'obéissait que par devoir aux +volontés de madame sa mère. + +Comme mademoiselle de Chartres avait le coeur très noble et très bien +fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du +prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses +paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de +l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'était ce prince: +de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait. + +Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de +Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités +dans monsieur de Clèves, et qu'il faisait paraître tant de sagesse pour +son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y +consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui +remarquait les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouserait même avec +moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination +particulière pour sa personne. + +Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres; elle reçut +la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à +sa fille un mari qu'elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de +Clèves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut +su de tout le monde. + +Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement +content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de +mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la +reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus +obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire +paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de +jours qu'il ne lui en fît ses plaintes. + +--Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en +vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez +pour moi qu'une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni +impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de +ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que +sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre +personne.--Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je +ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me +semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage. + +--Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines +apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-delà; +mais au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous +fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni +votre coeur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble. + +--Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous +voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez +douter aussi que votre vue ne me donne du trouble. + +--Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il; c'est un sentiment +de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que +l'avantage que j'en dois tirer. + +Mademoiselle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions +étaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clèves ne voyait que +trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le +pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les +entendait pas. + +Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces. +Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu +d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y +réussir; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la +femme d'un autre. Cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne +demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré +les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connaître, +à son retour, qu'elle était cause de l'extrême tristesse qui paraissait +sur son visage, et il avait tant de mérite et tant d'agréments, qu'il +était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié. +Aussi ne se pouvait-elle défendre d'en avoir; mais cette pitié ne la +conduisait pas à d'autres sentiments: elle contait à sa mère la peine +que lui donnait l'affection de ce prince. + +Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille, et elle l'admirait +avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si +naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son coeur ne fût point +touché, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne +l'avait pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle +prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire +comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue pour elle, +avant que de la connaître, et à la passion qu'il lui avait témoignée en +la préférant à tous les autres partis, dans un temps où personne n'osait +plus penser à elle. + +Ce mariage s'acheva, la cérémonie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi +et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour, +où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de +Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister à cette +cérémonie; mais il y fut si peu maître de sa tristesse, qu'il était aisé +de la remarquer. + +Monsieur de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé +de sentiment en changeant de nom. La qualité de son mari lui donna de +plus grands privilèges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans +le coeur de sa femme. Cela fit aussi que pour être son mari, il ne +laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à +souhaiter au-delà de sa possession; et, quoiqu'elle vécût parfaitement +bien avec lui, il n'était pas entièrement heureux. Il conservait pour +elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie; la jalousie +n'avait point de part à ce trouble: jamais mari n'a été si loin d'en +prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était +néanmoins exposée au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez +les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et +galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère, +dont la maison était ouverte à tout le monde; mais elle avait un air qui +inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la +galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu +de la faveur du roi, était touché de sa beauté, sans oser le lui faire +paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans +le même état; et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille +une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu'elle achevait de +la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre. + +La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait aussi travaillé +pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec +madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent +résolues pour le mois de février. + +Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement +rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y +envoyait continuellement des courriers: ses espérances augmentaient tous +les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa +présence vînt achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette +nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui +se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était +insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune, et, au lieu +qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir, +les difficultés s'étaient effacées de son imagination, et il ne voyait +plus d'obstacles. + +Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour +faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un +éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, et il se hâta lui-même +de venir à la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine. + +Il arriva la veille des fiançailles; et dès le même soir qu'il fut +arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein, et +recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait à faire. +Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clèves n'y était pas, de +sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle +avait ouï parler de ce prince à tout le monde, comme de ce qu'il y avait +de mieux fait et de plus agréable à la cour; et surtout madame la +dauphine le lui avait dépeint d'une sorte, et lui en avait parlé tant de +fois, qu'elle lui avait donné de la curiosité, et même de l'impatience +de le voir. + +Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se +trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre. +Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença, +et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand +bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à +qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et pendant +qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, +le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un +homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que monsieur de Nemours, qui +passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce +prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas +surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, +où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant +qui était dans sa personne; mais il était difficile aussi de voir madame +de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement. + +Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il +fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher +de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à +danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les +reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent +quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se +connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le +loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas +bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point. + +--Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude; +mais comme madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui +je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que +Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom. + +--Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous +savez le sien. + +--Je vous assure, Madame, reprit madame de Clèves, qui paraissait un peu +embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez. + +--Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine; et il y a même +quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, à ne vouloir pas +avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu. + +La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de +Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une parfaite +beauté, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il +allât en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de +Clèves. + +Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce +qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il prit +comme un présage, que la fortune destinait monsieur de Nemours à être +amoureux de madame de Clèves; et soit qu'en effet il eût paru quelque +trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de +Guise au-delà de la vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue +de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que monsieur de +Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle, par une +aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire. + +Madame de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui +s'était passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la +chambre de sa mère pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur +de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même +pensée qu'avait eue le chevalier de Guise. + +Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le +duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables, qu'elle en fut +encore plus surprise. + +Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit +jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle +l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous +les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous +les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son +esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son +coeur. + +Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une +inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement +qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable +qu'il n'avait accoutumé de l'être; de sorte que, se voyant souvent, et +se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait à la cour, il +était difficile qu'ils ne se plussent infiniment. + +La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le +roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les +commencements de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où +l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé +vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l'attachement que +le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de +marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres: + +--Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que +le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui +était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père, +et qui l'est encore de beaucoup d'autres, à ce que j'ai ouï dire? + +--Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite, ni la fidélité +de madame de Valentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui +l'a conservée, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si +cette femme avait eu de la jeunesse et de la beauté jointes à sa +naissance, qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle +eût aimé le roi avec une fidélité exacte, qu'elle l'eût aimé par rapport +à sa seule personne, sans intérêt de grandeur, ni de fortune, et sans se +servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi +même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer +ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais, +continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de +toutes les femmes de mon âge qu'elles aiment à conter les histoires de +leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi +pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont +même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement. + +--Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les +histoires passées, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas +instruite des présentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers +intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si +entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le +connétable était fort bien avec la reine. + +--Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de +Chartres. La reine hait monsieur le connétable, et si elle a jamais +quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit +plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les +naturels qui lui ressemblassent. + +--Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves, +après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à monsieur le +connétable pendant sa prison, la joie qu'elle a témoignée à son retour, +et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi. + +--Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de +Chartres, vous serez souvent trompée: ce qui paraît n'est presque jamais +la vérité. + +«Mais pour revenir à madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle +Diane de Poitiers; sa maison est très illustre, elle vient des anciens +ducs d'Aquitaine, son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin +il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son père, +se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous +avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit +sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait +déjà plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle +obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait +que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il +n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours après. Sa fille +parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la +prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint +d'Espagne, et que mademoiselle la régente alla au-devant de lui à +Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles était +mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Étampes. Le roi +en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en +beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que +l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ouï dire plusieurs fois +qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée; la +haine le lui faisait dire, et non pas la vérité: car je suis bien +trompée, si la duchesse de Valentinois n'épousa monsieur de Brézé, grand +sénéchal de Normandie, dans le même temps que le roi devint amoureux de +madame d'Étampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été +celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait +pardonner à madame d'Étampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du +roi. Madame d'Étampes avait une jalousie violente contre madame de +Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce +prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses; il y en +avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames +que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour à tour. La +perte du dauphin, son fils, qui mourut à Tournon, et que l'on crut +empoisonné, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même +tendresse, ni le même goût pour son second fils, qui règne présentement; +il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en +plaignit un jour à madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle +voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et +plus agréable. Elle y réussit comme vous le voyez; il y a plus de vingt +ans que cette passion dure, sans qu'elle ait été altérée ni par le +temps, ni par les obstacles. + +«Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il eût encore assez d'amour +pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il fût +poussé par la duchesse d'Étampes, qui était au désespoir que monsieur le +dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette +passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des +marques. Son fils ne craignit ni sa colère, ni sa haine, et rien ne put +l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher; il fallut que le +roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés +l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orléans, son +troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et +d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'être modéré, +mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation, si l'âge eût +mûri son esprit. + +«Le rang d'aîné qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc +d'Orléans, faisaient entre eux une sorte d'émulation, qui allait jusqu'à +la haine. Cette émulation avait commencé dès leur enfance, et s'était +toujours conservée. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une +préférence entière au duc d'Orléans sur monsieur le dauphin, qui la +ressentit si vivement, que, comme cet Empereur était à Chantilly, il +voulut obliger monsieur le connétable à l'arrêter, sans attendre le +commandement du roi. Monsieur le connétable ne le voulut pas, le roi le +blâma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et +lorsqu'il l'éloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part. + +«La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Étampes de +s'appuyer de monsieur le duc d'Orléans, pour la soutenir auprès du roi +contre madame de Valentinois. Elle y réussit: ce prince, sans être +amoureux d'elle, n'entra guère moins dans ses intérêts, que le dauphin +était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la +cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se +bornèrent pas seulement à des démêlés de femmes. + +«L'Empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans, avait +offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les +propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de +lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire épouser sa fille. +Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se +servit de monsieur le connétable, qu'il a toujours aimé, pour faire voir +au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur +un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance +de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le connétable entra +d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il +s'opposait par là à ceux de madame d'Étampes, qui était son ennemie +déclarée, et qui souhaitait ardemment l'élévation de monsieur le duc +d'Orléans. + +«Monsieur le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne et +avait réduit celle de l'Empereur en une telle extrémité, qu'elle eût +péri entièrement, si la duchesse d'Étampes, craignant que de trop grands +avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur +pour monsieur le duc d'Orléans, n'eût fait secrètement avertir les +ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de +vivres. Ils le firent, et sauvèrent par ce moyen toute leur armée. + +«Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succès de sa trahison. Peu +après, monsieur le duc d'Orléans mourut à Farmoutier, d'une espèce de +maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et +en était aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vécu depuis +avec tant de sagesse et qu'elle a même caché avec tant de soin la +passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mérité que l'on conserve +sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son +mari, le même jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orléans; de sorte +qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir +la peine de se contraindre. + +«Le roi ne survécut guère le prince son fils, il mourut deux ans après. +Il recommanda à monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon +et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le connétable, +qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première +chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le +gouvernement des affaires. + +«Madame d'Étampes fut chassée, et reçut tous les mauvais traitements +qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de +Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous +ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit +du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis +douze ans que ce prince règne, elle est maîtresse absolue de toutes +choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le +cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont +voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le +comte de Taix, grand maître de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put +s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de +Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie; néanmoins elle +fit si bien, que le comte de Taix fut disgracié; on lui ôta sa charge; +et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de +Brissac, et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi +augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce +maréchal demeurât à la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente +en tous les autres, est douce et modérée en lui par l'extrême respect +qu'il a pour sa maîtresse; en sorte qu'il n'osa éloigner son rival, que +sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. Il y a passé +plusieurs années; il revint, l'hiver dernier, sur le prétexte de +demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il +commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en +être oublié, avait peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le +reçut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas, +mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se +servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi déclaré, pour +empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il +n'était pas difficile de lui nuire: le roi le haïssait, et sa présence +lui donnait de l'inquiétude; de sorte qu'il fut contraint de s'en +retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir +peut-être rallumé dans le coeur de madame de Valentinois des sentiments +que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de +jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre. + +«Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez +point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en +savoir. + +--Je suis très éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit madame +de Clèves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais +encore plusieurs circonstances que j'ignore. + +La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clèves fut d'abord si +violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les +personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des +commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de +chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la +patience d'écouter leurs plaintes, et de répondre à leurs reproches. +Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez +passionnés, ne put tenir dans son coeur contre madame de Clèves. Son +impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et +il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires +pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que +madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser +imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine. +Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de +manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder +de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de +Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de +caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que +personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de Clèves, que le +chevalier de Guise; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même, +si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention +particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter. + +Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle +pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue à lui parler de +ses autres amants; sans avoir un dessein formé de lui cacher, elle ne +lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi +bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui +donna une douleur sensible; elle jugeait bien le péril où était cette +jeune personne, d'être aimée d'un homme fait comme monsieur de Nemours +pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée +dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui +arriva peu de jours après. + +Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire +voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prétexte de lui montrer sa +maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur +d'y aller souper avec les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de +faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui +allait jusqu'à la profusion. + +Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper, le roi +dauphin, dont la santé était assez mauvaise, s'était trouvé mal, et +n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait passé tout le jour auprès +de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les +personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine dauphine +s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Clèves et quelques autres +dames qui étaient le plus dans sa familiarité. + +Comme il était déjà assez tard, et qu'elle n'était point habillée, elle +n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit +apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du maréchal de +Saint-André, et pour en donner à madame de Clèves, à qui elle en avait +promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé +arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine +dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui +demanda ce que l'on y faisait. + +--L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, répondit-il; et il +défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce +soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de +l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose +fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime. + +--Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas +que sa maîtresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient +souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je +n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment. + +--Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal +est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils +soient aimés, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aimés, +ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a +point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant; +qu'elles en sont entièrement occupées; que ce soin de se parer est pour +tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que +lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les +regardent; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont +une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi +que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa +maîtresse dans une assemblée; que plus elle est admirée du public, plus +on se trouve malheureux de n'en être point aimé; que l'on craint +toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le +sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle +de voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de +n'y être pas. + +Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le +prince de Condé; mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait +aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait monsieur de +Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où +était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal +de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare. + +La reine dauphine riait avec le prince de Condé, et n'approuvait pas +l'opinion de monsieur de Nemours. + +--Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince où monsieur de +Nemours consente que sa maîtresse aille au bal, qu'alors que c'est lui +qui le donne; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à Votre +Majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir, +quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre; que c'est toujours faire une +grâce à un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne; +que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le +voie le maître d'un lieu où est toute la cour, et qu'elle le voie se +bien acquitter d'en faire les honneurs. + +--Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant, +d'approuver que sa maîtresse allât au bal. Il y avait alors un si grand +nombre de femmes à qui il donnait cette qualité, que si elles n'y +fussent point venues, il y aurait eu peu de monde. + +Sitôt que le prince de Condé avait commencé à conter les sentiments de +monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande +envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra +aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on +était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour +faire une chose qui était une faveur pour monsieur de Nemours; elle +emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reine dauphine; mais +le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avait +pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenait tant +de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait +point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au +divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prétexte de +faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être +elle serait embarrassée. + +Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme +la trouvant particulière; mais voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y +rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle fît la malade pour avoir +un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient +ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les +soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques +jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où monsieur de Nemours +ne devait pas être; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle +n'irait pas. + +Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée; +mais comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la +conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire +qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller. + +Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la +dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent, et +s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu +négligée, comme une personne qui s'était trouvée mal; mais son visage ne +répondait pas à son habillement. + +--Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais +croire que vous ayez été malade. Je pense que monsieur le prince de +Condé, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a +persuadée que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller +chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir. + +Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste, +et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait +deviné. + +Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas +voulu aller au bal; et pour empêcher que monsieur de Nemours ne le +jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait +être appuyé sur la vérité. + +--Je vous assure, Madame, dit-elle à madame la dauphine, que Votre +Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était +véritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse empêchée, +elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée +qu'elle était, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu +d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir. + +Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de +Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence; néanmoins la rougeur +de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine +avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves +avait d'abord été fâchée que monsieur de Nemours eût eu lieu de croire +que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de +Saint-André; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin, que sa +mère lui en eût entièrement ôté l'opinion. + +Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la +paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une +telle sorte que, sur la fin de février, on se rassembla à +Câteau-Cambresis. Les mêmes députés y retournèrent; et l'absence du +maréchal de Saint-André défit monsieur de Nemours du rival qui lui était +plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait à observer ceux qui +approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire +auprès d'elle. + +Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle +connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte +sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à +parler de lui; elle lui en dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges +empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir +amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un +attachement sérieux du commerce des femmes. «Ce n'est pas, +ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné d'avoir une grande passion +pour la reine dauphine; je vois même qu'il y va très souvent, et je vous +conseille d'éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout +en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle +fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez +combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit +continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de +ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie.» + +Madame de Clèves n'avait jamais ouï parler de monsieur de Nemours et de +madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et +elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle +avait pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage. +Madame de Chartres s'en aperçut: il vint du monde dans ce moment, madame +de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet. + +L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connaître, par ce +que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à monsieur de +Nemours: elle n'avait encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors +que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que monsieur de +Clèves lui avait tant demandés; elle trouva combien il était honteux de +les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se +sentit blessée et embarrassée de la crainte que monsieur de Nemours ne +la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine, et cette pensée +la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point +encore dit. + +Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle +avait résolu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de +fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait +néanmoins si peu de chose, que madame de Clèves ne laissa pas d'aller +l'après dînée chez madame la dauphine: elle était dans son cabinet avec +deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité. + +--Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la +voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de +Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de +maîtresses, et c'était même un défaut en lui; car il ménageait également +celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas. Depuis +qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres; il n'y a +jamais eu un si grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son +humeur, et qu'il est moins gai que de coutume. + +Madame de Clèves ne répondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle +aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des +marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se +sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher +des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux +la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner +quelque chose; et comme les autres dames s'éloignèrent, elle s'approcha +d'elle, et lui dit tout bas: + +--Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et +voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de +conduite à monsieur de Nemours? + +--Vous êtes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai +rien de caché pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que +d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre +qu'il ne me haïssait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas +même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que +j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien +difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui +est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque +pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement. + +Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clèves, et elle +se trouva, malgré elle, dans un état plus calme et plus doux que celui +où elle était auparavant. + +Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus +mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et, les +jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait +une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction +extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère; monsieur de +Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il +prenait à madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner +à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion +n'était point diminuée. + +Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui, +n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles. +Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de +voir plusieurs fois madame de Clèves, en faisant semblant de chercher +son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait +même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas, et sous le +prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de +Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame +de Clèves y venait souvent, et, pour être affligée, elle n'en paraissait +pas moins belle à monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il +prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si +doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas de +madame la dauphine dont il était amoureux. + +Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir +pourtant du plaisir à le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et +qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le +commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr +par la douleur que lui donnait cette pensée. + +Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à +désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril +où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après +qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame +de Clèves. + +--Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main; +le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, +augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de +l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me +l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour +vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette +inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de +vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop +présentement; vous êtes sur le bord du précipice: il faut de grands +efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous +devez à votre mari; songez ce que vous vous devez à vous-même, et pensez +que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et +que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille, +retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez +point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque +affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les +suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles +de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je +souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler +le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir +tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je +reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin. + +Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle +tenait serrée entre les siennes, et madame de Chartres se sentant +touchée elle-même: + +--Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous +attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de +tout ce que je viens de vous dire. + +Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa +fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter, ni parler davantage. +Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état que l'on peut +s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la +mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus +revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait +attachée. + +Madame de Clèves était dans une affliction extrême; son mari ne la +quittait point, et sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena +à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa +douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la +reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait +qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre monsieur de Nemours, +ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse +d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle était si peu +maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir +quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont +monsieur de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus +fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. +Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle +n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui +semblait qu'à force de s'attacher à lui, il la défendrait contre +monsieur de Nemours. + +Ce prince vint voir monsieur de Clèves à la campagne. Il fit ce qu'il +put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves; mais elle ne le +voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de +le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher +de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle. + +Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme +de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour +d'après. + +--Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clèves, lorsqu'il +arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu, comme +vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle +affliction en l'état où je suis, ce serait la mort de madame de Tournon, +que j'ai apprise ce matin. J'en aurais été touchée quand je ne l'aurais +point connue; c'est toujours une chose digne de pitié, qu'une femme +jeune et belle comme celle-là soit morte en deux jours; mais de plus, +c'était une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui +paraissait avoir autant de sagesse que de mérite. + +--Je fus très fâché de ne pas revenir hier, répondit monsieur de Clèves; +mais j'étais si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il +m'était impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous +conseille pas d'en être affligée, si vous la regrettez comme une femme +pleine de sagesse, et digne de votre estime. + +--Vous m'étonnez, reprit madame de Clèves, et je vous ai ouï dire +plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme à la cour que vous +estimassiez davantage. + +--Il est vrai, répondit-il, mais les femmes sont incompréhensibles, et, +quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je +ne saurais assez admirer mon bonheur. + +--Vous m'estimez plus que je ne vaux, répliqua madame de Clèves en +soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous. +Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a détrompé de madame de +Tournon. + +--Il y a longtemps que je le suis, répliqua-t-il, et que je sais qu'elle +aimait le comte de Sancerre, à qui elle donnait des espérances de +l'épouser. + +--Je ne saurais croire, interrompit madame de Clèves, que madame de +Tournon, après cet éloignement si extraordinaire qu'elle a témoigné pour +le mariage depuis qu'elle est veuve, et après les déclarations publiques +qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donné des espérances à +Sancerre. + +--Si elle n'en eût donné qu'à lui, répliqua monsieur de Clèves, il ne +faudrait pas s'étonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle +en donnait aussi à Estouteville dans le même temps; et je vais vous +apprendre toute cette histoire. + + + + +SECONDE PARTIE + + +«Vous savez l'amitié qu'il y a entre Sancerre et moi; néanmoins il +devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le +cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'à tout le reste du monde. +J'étais bien éloigné de le soupçonner. Madame de Tournon paraissait +encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite +austère. La soeur de Sancerre était quasi la seule personne qu'elle vit, +et c'était chez elle qu'il en était devenu amoureux. + +«Un soir qu'il devait y avoir une comédie au Louvre, et que l'on +n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer, +l'on vint dire qu'elle s'était trouvée mal, et que le roi ne viendrait +pas. On jugea aisément que le mal de cette duchesse était quelque démêlé +avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du maréchal de +Brissac, pendant qu'il avait été à la cour; mais il était retourné en +Piémont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de +cette brouillerie. + +«Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la +salle, et me dit tout bas que le roi était dans une affliction et dans +une colère qui faisaient pitié; qu'en un raccommodement qui s'était fait +entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des +démêlés qu'ils avaient eus pour le maréchal de Brissac, le roi lui avait +donné une bague, et l'avait priée de la porter; que pendant qu'elle +s'habillait pour venir à la comédie, il avait remarqué qu'elle n'avait +point cette bague, et lui en avait demandé la raison; qu'elle avait paru +étonnée de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demandée à ses femmes, +lesquelles par malheur, ou faute d'être bien instruites, avaient répondu +qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue. + +«Ce temps est précisément celui du départ du maréchal de Brissac, +continua monsieur d'Anville; le roi n'a point douté qu'elle ne lui ait +donné la bague en lui disant adieu. Cette pensée a réveillé si vivement +toute cette jalousie, qui n'était pas encore bien éteinte, qu'il s'est +emporté contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de +rentrer chez lui, très affligé; mais je ne sais s'il l'est davantage de +l'opinion que madame de Valentinois a sacrifié sa bague, que de la +crainte de lui avoir déplu par sa colère. + +«Sitôt que monsieur d'Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je +me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un +secret que l'on venait de me confier, et dont je lui défendais d'en +parler. + +«Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-soeur; je +trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas +madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-soeur n'avait +pas sujet de s'en louer. Sancerre avait été chez elle au sortir de la +comédie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse, +et madame de Tournon était venue la conter à ma belle-soeur, sans savoir +ou sans faire réflexion que c'était moi qui l'avait apprise à son amant. + +«Sitôt que je m'approchai de ma belle-soeur, elle dit à madame de +Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et +sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour +mot tout ce que j'avais dit à Sancerre le soir précédent. Vous pouvez +juger comme j'en fus étonné. Je regardai madame de Tournon, elle me +parut embarrassée. Son embarras me donna du soupçon; je n'avais dit la +chose qu'à Sancerre, il m'avait quitté au sortir de la comédie sans m'en +dire la raison; je me souvins de lui avoir ouï extrêmement louer madame +de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de +peine à démêler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait +vue depuis qu'il m'avait quitté. + +«Je fus si piqué de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis +plusieurs choses qui firent connaître à madame de Tournon l'imprudence +qu'elle avait faite; je la remis à son carrosse, et je l'assurai, en la +quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la +brouillerie du roi et de madame de Valentinois. + +«Je m'en allai à l'heure même trouver Sancerre, je lui fis des +reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de +Tournon, sans lui dire comment je l'avais découverte. Il fut contraint +de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il +m'apprit aussi le détail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il fût +cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi bon +parti, que néanmoins elle était résolue de l'épouser. L'on ne peut être +plus surpris que je le fus. Je dis à Sancerre de presser la conclusion +de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dût craindre d'une +femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage +si éloigné de la vérité. Il me répondit qu'elle avait été véritablement +affligée, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait +surmonté cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paraître tout +d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres +raisons pour l'excuser, qui me firent voir à quel point il en était +amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion +qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'était elle-même qui me +l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de +peine, et je fus ensuite très avant dans leur confidence. + +«Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnête et si +agréable à l'égard de son amant; néanmoins j'étais toujours choqué de +son affectation à paraître encore affligée. Sancerre était si amoureux +et si content de la manière dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait +quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crût qu'il +le souhaitait plutôt par intérêt que par une véritable passion. Il lui +en parla toutefois, et elle lui parut résolue à l'épouser; elle commença +même à quitter cette retraite où elle vivait, et à se remettre dans le +monde. Elle venait chez ma belle-soeur à des heures où une partie de la +cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y +étaient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient très +aimable. + +«Peu de temps après qu'elle eut commencé à quitter la solitude, Sancerre +crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour +lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur +ses plaintes; mais à la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur +mariage, elle semblait l'éloigner, je commençai à croire qu'il n'avait +pas de tort d'avoir de l'inquiétude. Je lui répondis que quand la +passion de madame de Tournon diminuerait après avoir duré deux ans, il +ne faudrait pas s'en étonner; que quand même sans être diminuée, elle ne +serait pas assez forte pour l'obliger à l'épouser, qu'il ne devrait pas +s'en plaindre; que ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un +extrême tort, non seulement parce qu'il n'était pas un assez bon parti +pour elle, mais par le préjudice qu'il apporterait à sa réputation; +qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, était qu'elle ne le trompât +point et qu'elle ne lui donnât pas de fausses espérances. Je lui dis +encore que si elle n'avait pas la force de l'épouser, ou qu'elle lui +avouât qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il +s'emportât, ni qu'il se plaignît; mais qu'il devrait conserver pour elle +de l'estime et de la reconnaissance. + +«Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-même; +car la sincérité me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma +maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en +serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant +ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.» + +Ces paroles firent rougir madame de Clèves, et elle y trouva un certain +rapport avec l'état où elle était, qui la surprit, et qui lui donna un +trouble dont elle fut longtemps à se remettre. + +«Sancerre parla à madame de Tournon, continua monsieur de Clèves, il lui +dit tout ce que je lui avais conseillé, mais elle le rassura avec tant +de soin, et parut si offensée de ses soupçons, qu'elle les lui ôta +entièrement. Elle remit néanmoins leur mariage après un voyage qu'il +allait faire, et qui devait être assez long; mais elle se conduisit si +bien jusqu'à son départ, et en parut si affligée, que je crus, aussi +bien que lui, qu'elle l'aimait véritablement. Il partit, il y a environ +trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous +m'avez entièrement occupé, et je savais seulement qu'il devait bientôt +revenir. + +«Avant-hier, en arrivant à Paris, j'appris qu'elle était morte; +j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me +manda qu'il était arrivé de la veille, qui était précisément le jour de +la mort de madame de Tournon. J'allai le voir à l'heure même, me doutant +bien de l'état où je le trouverais; mais son affliction passait de +beaucoup ce que je m'en étais imaginé. + +«Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; dès le moment +qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me +dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en étais pas digne, +mais je la suivrai bientôt. + +«Après cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours: +Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux +larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me +dit qu'il n'avait pas reçu souvent de ses lettres pendant son absence, +mais qu'il ne s'en était pas étonné, parce qu'il la connaissait et qu'il +savait la peine qu'elle avait à hasarder de ses lettres. Il ne doutait +point qu'il ne l'eût épousée à son retour; il la regardait comme la plus +aimable et la plus fidèle personne qui eût jamais été, il s'en croyait +tendrement aimé; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher à +elle pour jamais. Toutes ces pensées le plongeaient dans une affliction +violente, dont il était entièrement accablé; et j'avoue que je ne +pouvais m'empêcher d'en être touché. + +«Je fus néanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui +promis que je reviendrais bientôt. Je revins en effet, et je ne fus +jamais si surpris, que de le trouver tout différent de ce que je l'avais +quitté. Il était debout dans sa chambre, avec un visage furieux, +marchant et s'arrêtant comme s'il eût été hors de lui-même.--Venez, +venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus désespéré; je suis +plus malheureux mille fois que je n'étais tantôt, et ce que je viens +d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort. + +«Je crus que la douleur le troublait entièrement, et je ne pouvais +m'imaginer qu'il y eût quelque chose de pire que la mort d'une maîtresse +que l'on aime, et dont on est aimé. Je lui dis que tant que son +affliction avait eu des bornes, je l'avais approuvée, et que j'y étais +entré; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au +désespoir, et s'il perdait la raison. + +--Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi, +s'écria-t-il: madame de Tournon m'était infidèle, et j'apprends son +infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un +temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de +la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps où son +idée est dans mon coeur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été, +et la plus parfaite à mon égard; je trouve que je suis trompé, et +qu'elle ne mérite pas que je la pleure; cependant j'ai la même affection +de sa mort que si elle m'était fidèle, et je sens son infidélité comme +si elle n'était point morte. Si j'avais appris son changement avant sa +mort, la jalousie, la colère, la rage m'auraient rempli, et m'auraient +endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis +dans un état où je ne puis ni m'en consoler, ni la haïr. + +«Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je +lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta +qu'un moment après que j'étais sorti de sa chambre, Estouteville, qui +est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour +madame de Tournon, l'était venu voir; que d'abord qu'il avait été assis, +il avait commencé à pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait +pardon de lui avoir caché ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait +d'avoir pitié de lui; qu'il venait lui ouvrir son coeur, et qu'il voyait +l'homme du monde le plus affligé de la mort de madame de Tournon. + +«Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon +premier mouvement ait été de lui dire que j'en étais plus affligé que +lui, je n'ai pas eu néanmoins la force de parler. Il a continué, et m'a +dit qu'il était amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours +voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait défendu expressément, et +avec tant d'autorité, qu'il n'avait osé lui désobéir; qu'il lui avait +plu quasi dans le même temps qu'il l'avait aimée; qu'ils avaient caché +leur passion à tout le monde; qu'il n'avait jamais été chez elle +publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son +mari; et qu'enfin il l'allait épouser dans le temps qu'elle était morte; +mais que ce mariage, qui était un effet de passion, aurait paru un effet +de devoir et d'obéissance; qu'elle avait gagné son père pour se faire +commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement +dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier. + +«Tant qu'Estouteville m'a parlé, me dit Sancerre, j'ai ajouté foi a ses +paroles, parce que j'y ai trouvé de la vraisemblance, et que le temps où +il m'a dit qu'il avait commencé à aimer madame de Tournon est +précisément celui où elle m'a paru changée; mais un moment après, je +l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai été prêt à le lui +dire; j'ai passé ensuite à vouloir m'éclaircir, je l'ai questionné, je +lui ai fait paraître des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de +mon malheur, qu'il m'a demandé si je connaissais l'écriture de madame de +Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon +frère est entré dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de +larmes, qu'il a été contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il +m'a dit qu'il reviendrait ce soir requérir ce qu'il me laissait; et moi +je chassai mon frère, sur le prétexte de me trouver mal, par +l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laissées, et espérant +d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce +qu'Estouteville venait de me dire. Mais hélas! que n'y ai-je point +trouvé? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de +l'épouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a écrit de semblables. +Ainsi, ajouta-t-il, j'éprouve à la fois la douleur de la mort et celle +de l'infidélité; ce sont deux maux que l'on a souvent comparés, mais qui +n'ont jamais été sentis en même temps par la même personne. J'avoue, à +ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne +puis la trouver assez coupable pour consentir à sa mort. Si elle vivait, +j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle +en lui faisant connaître son injustice. Mais je ne la verrai plus, +reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les +maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel +souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'étais +heureux hier! s'écriait-il, que j'étais heureux! j'étais l'homme du +monde le plus affligé; mais mon affliction était raisonnable, et je +trouvais quelque douceur à penser que je ne devais jamais me consoler. +Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye à une passion +feinte qu'elle a eue pour moi le même tribut de douleur que je croyais +devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire; +je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se +retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je +ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien +que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir +caché que j'aimais madame de Tournon; s'il l'eût su il ne s'y serait +peut-être pas attaché, elle ne m'aurait pas été infidèle; il est venu me +chercher pour me confier sa douleur; il me fait pitié. Et! c'est avec +raison, s'écriait-il; il aimait madame de Tournon, il en était aimé, et +il ne la verra jamais; je sens bien néanmoins que je ne saurais +m'empêcher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en +sorte que je ne le voie point. + +«Sancerre se remit ensuite à pleurer, à regretter madame de Tournon, à +lui parler, et à lui dire les choses du monde les plus tendres; il +repassa ensuite à la haine, aux plaintes, aux reproches et aux +imprécations contre elle. Comme je le vis dans un état si violent, je +connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider à calmer son +esprit. J'envoyai quérir son frère, que je venais de quitter chez le +roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrât, et je lui +contai l'état où était Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher +qu'il ne vît Estouteville, et nous employâmes une partie de la nuit à +tâcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouvé +plus affligé; son frère est demeuré auprès de lui, et je suis revenu +auprès de vous.» + +--L'on ne peut être plus surprise que je le suis, dit alors madame de +Clèves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de +tromperie. + +--L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clèves, ne peuvent +aller plus loin qu'elle les a portées. Remarquez que quand Sancerre crut +qu'elle était changée pour lui, elle l'était véritablement, et qu'elle +commençait à aimer Estouteville. Elle disait à ce dernier qu'il la +consolait de la mort de son mari, et que c'était lui qui était cause +qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait à Sancerre que +c'était parce que nous avions résolu qu'elle ne témoignerait plus d'être +si affligée. Elle faisait valoir à Estouteville de cacher leur +intelligence, et de paraître obligée à l'épouser par le commandement de +son père, comme un effet du soin qu'elle avait de sa réputation; et +c'était pour abandonner Sancerre, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre. +Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clèves, pour voir ce +malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il +est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre +infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser. + +Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. +Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait +été; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la +douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui +lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés. + +Dès le même soir qu'elle fut arrivée, madame la dauphine la vint voir, +et après lui avoir témoigné la part qu'elle avait prise à son +affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, +elle voulait l'instruire de tout ce qui s'était passé à la cour en son +absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières. + +--Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, +c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnément +amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point +dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne +qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger +ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne. + +Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'était passé sur +l'Angleterre. + +--J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur +d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya quérir, hier au +soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à +revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la +reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle +commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de +parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage. +Le roi lut cette lettre à monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler +sérieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que +rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit +que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller +en Angleterre comme un prétendu mari de la reine, sans être assuré du +succès. «Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon +temps, de faire ce voyage présentement que le roi d'Espagne fait de si +grandes instances pour épouser cette reine. Ce ne serait peut-être pas +un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un +mariage Votre Majesté ne me conseillerait pas de lui disputer quelque +chose.--Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais +vous n'aurez rien à lui disputer; je sais qu'il a d'autres pensées; et +quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouvée du joug +de l'Espagne, pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle +se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.--Si +elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit monsieur de Nemours, il y a +apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le +milord Courtenay, il y a déjà quelques années; il était aussi aimé de la +reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre, +sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Élisabeth +le touchaient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait +que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre +l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la +déterminèrent enfin à épouser le roi d'Espagne. Je crois qu'Élisabeth, +qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord et +qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a +tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.--Je +serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais +j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort à Padoue, où il était +relégué. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours, +qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le +dauphin, et envoyer épouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs. + +«Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui étaient chez le roi avec +monsieur de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il +est occupé, qui le détourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le +voit de plus près que personne, a dit à madame de Martigues que ce +prince est tellement changé qu'il ne le reconnaît plus; et ce qui +l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes +heures particulières où il se dérobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a +point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait +méconnaître monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne +répond point à son amour.» + +Quel poison pour madame de Clèves, que le discours de madame la +dauphine! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on +ne savait point le nom? et le moyen de n'être pas pénétrée de +reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui +pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son coeur, +cachait sa passion à tout le monde, et négligeait pour l'amour d'elle +les espérances d'une couronne. Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle +sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si madame la dauphine +l'eut regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses +qu'elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes; mais comme elle +n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler, sans y +faire de réflexion. + +--Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, +m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a +une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la +seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de +Nemours. + +Ces dernières paroles de madame la dauphine donnèrent une autre sorte +de trouble à madame de Clèves, que celui qu'elle avait eu quelques +moments auparavant. + +--Je serais aisément de l'avis de monsieur d'Anville, répondit-elle; et +il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une +princesse telle que vous, pour faire mépriser la reine d'Angleterre. + +--Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et +je le saurais s'il était véritable. Ces sortes de passions n'échappent +point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les +premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères +complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la +manière dont il a vécu avec moi, à celle dont il y vit présentement, que +je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence +qu'il a pour la couronne d'Angleterre. + +«Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens +pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi +conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer +aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du +prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine à s'y +résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette +nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une +chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du +roi d'Espagne, surtout à elle qui a toute la joie que donne la première +jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendait d'épouser un jeune +prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si +le roi en elle trouvera toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée +de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai +quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien +différente; j'irai me réjouir avec Madame, soeur du roi. Tout est arrêté +pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de +temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si +entière de se marier. La cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne +l'a jamais vue, et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez +nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres +beautés.» + +Après ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clèves, et, le +lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours +suivants, le roi et les reines allèrent voir madame de Clèves. Monsieur +de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrême impatience, et +qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit +pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et +qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il réussit dans son +dessein, et il arriva comme les dernières visites en sortaient. + +Cette princesse était sur son lit; il faisait chaud, et la vue de +monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait +pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette +timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps +sans pouvoir parler. Madame de Clèves n'était pas moins interdite, de +sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de +Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction; +madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce +sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin, +elle dit que, quand le temps aurait diminué la violence de sa douleur, +il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur +en serait changée. + +--Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur +de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne +me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens +ont remarqué ce changement, et même madame la dauphine m'en parlait +encore hier. + +--Il est vrai, repartit madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je +crois lui en avoir ouï dire quelque chose. + +--Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua monsieur de Nemours, qu'elle +s'en soit aperçue; mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en +apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques +de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les +regardent point; et, n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on +voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de +personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, +dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec +indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter +au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la +passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de +leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile +pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne +s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les éviter, par la +peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les +sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un +véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on +était, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été +toute sa vie occupé de l'un et de l'autre. + +Madame de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. +Il lui semblait qu'elle devait y répondre, et ne les pas souffrir. Il +lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner +qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne +devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et +l'offensait quasi également; elle y voyait la confirmation de tout ce +que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque +chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et +de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui +donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus +obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les +déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc +sans répondre, et monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont +il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de +monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite. + +Ce prince venait conter à sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle +n'avait pas une grande curiosité pour la suite de cette aventure. Elle +était si occupée de ce qui se venait de passer, qu'à peine pouvait-elle +cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, +elle connut bien qu'elle s'était trompée, lorsqu'elle avait cru n'avoir +plus que de l'indifférence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait +dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait +entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince +s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute à +cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas +aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. +C'était une entreprise difficile, dont elle connaissait déjà les peines; +elle savait que le seul moyen d'y réussir était d'éviter la présence de +ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'être plus retirée que +de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les +lieux où il la pouvait voir. Elle était dans une tristesse profonde; la +mort de sa mère en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point +d'autre. + +Monsieur de Nemours était désespéré de ne la voir presque plus; et +sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemblée et dans aucun des +divertissements ou était toute la cour, il ne pouvait se résoudre d'y +paraître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait +des parties les mêmes jours qu'il y avait des assemblées chez les +reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour +demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il +savait bien que madame de Clèves ne serait pas. + +Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de +Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se +porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours +qui, sur le prétexte d'être encore faible, y passait la plus grande +partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle +n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y +vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre +à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par +des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait +néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez +elle, qu'il allait à la chasse pour rêver, et qu'il n'allait point aux +assemblées parce qu'elle n'y était pas. + +Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez +son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extrême +violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement +touché. + +Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme: +mais enfin il s'aperçut qu'elle ne voulait pas être dans sa chambre +lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit +qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les +soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour; qu'elle le +suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle +n'avait accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisaient +beaucoup de choses, qu'une femme de son âge ne pouvait soutenir. + +Monsieur de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de +complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui +dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle +fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde, que monsieur de +Nemours était amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le +nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse +raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion +d'elle. Quelques jours après, le roi était chez la reine à l'heure du +cercle; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions +étaient partagées sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y +ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'après tant de choses qui +avaient été prédites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter +qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient +que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient +véritables faisait bien voir que ce n'était qu'un effet du hasard. + +--J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le roi; +mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je +suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a +quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans +l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres, +mais sans lui dire qui j'étais, et je menai monsieur de Guise, et +d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins +s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres. +Peut-être qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me +convenait pas, s'il m'eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel. +Il dit ensuite à monsieur de Guise qu'il serait tué par derrière et à +d'Escars qu'il aurait la tête cassée d'un coup de pied de cheval. +Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût +accusé de devoir fuir. D'Escars ne fut guère satisfait de trouver qu'il +devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortîmes tous +très malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à monsieur +de Guise et à d'Escars; mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué +en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand +nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je +le fisse appeler comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint. + +Après le malheur que le roi conta qu'on lui avait prédit, ceux qui +avaient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent +d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance. + +--Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde +qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Clèves, +auprès de qui il était: On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je +serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais +la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, +Madame, si je dois croire aux prédictions. + +Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit +tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction +qu'on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de +Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de +cette demande. Mais prenant la parole sans hésiter: + +--Je lui disais, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais +élevé à une si haute fortune, que je n'oserais même y prétendre. + +--Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la +dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous +conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des +raisons pour la soutenir. + +Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine; +mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours +voulait parler n'était pas d'être roi d'Angleterre. + +Comme il y avait déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il fallait +qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme +elle avait accoutumé. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la +dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clèves, où il venait souvent +avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire +remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il +s'apercevait aisément. + +Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards, et à lui parler +moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient +d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui +était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût +peut-être pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois, qu'il +était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien +que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que +monsieur de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui +eût démêlé cette vérité; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que +les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur +donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater +néanmoins par aucun démêlé; mais ils étaient opposés en tout. Ils +étaient toujours de différent parti dans les courses de bague, dans les +combats, à la barrière et dans tous les divertissements où le roi +s'occupait; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait +cacher. + +L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de +Clèves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne résisterait point aux +conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine +que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec +impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée +avec soin de l'état de cette affaire, mais le même sentiment qui lui +donnait de la curiosité l'obligeait à la cacher, et elle s'enquérait +seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la reine +Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva +plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher +de dire qu'il était flatté. + +--Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente; +cette princesse a la réputation d'être belle, et d'avoir un esprit fort +au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie +pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de +Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément +dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait +quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune +ressemblance avec les autres beautés anglaises. + +--Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle +était née en France. + +--Ceux qui l'ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je +vais vous conter son histoire en peu de mots. + +«Elle était d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait été +amoureux de sa soeur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle +était sa fille. Elle vint ici avec la soeur de Henri VII, qui épousa le +roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup +de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari; mais +Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se +put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura +fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame +Marguerite soeur du roi, duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre, +dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès +de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna +ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manières +de France qui plaisent à toutes les nations; elle chantait bien, elle +dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon, +et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux. «Le cardinal de +Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au +pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu +dans cette prétention, il résolut de s'en venger, et d'unir le roi, son +maître, à la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage +avec la tante de l'Empereur était nul, et lui proposa d'épouser la +duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui +avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait +conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des +impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser +à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame +d'Alençon. Le cardinal de Wolsey se fit députer en France sur d'autres +prétextes, pour traiter cette affaire; mais son maître ne put se +résoudre à souffrir qu'on en fît seulement la proposition et il lui +envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage. + +«Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reçu avec des honneurs +pareils à ceux que l'on rendait au roi même; jamais favori n'a porté +l'orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre +les deux rois, qui se fit à Boulogne. François premier donna la main à +Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitèrent tour à +tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits +pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens +d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre +étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des +diamants, et la robe de velours blanc brodé d'or. Après avoir été +quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen +était logée chez Henri VIII avec le train d'une reine, et François +premier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que +si elle l'eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henry +l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il +demandait à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations +contre lui avec précipitation et Henri en fut tellement irrité, qu'il se +déclara chef de la religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le +malheureux changement où vous la voyez. + +«Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle +la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon, un jour +qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bague que faisait +le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d'une telle +jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint à Londres, et +laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs +autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique +cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps +qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne +pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit +regarder au roi comme une amitié criminelle; en sorte que ce prince, qui +d'ailleurs était amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'à se défaire +d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à +cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne +Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il répudia, ou qu'il fit +mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort +était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi +punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII +mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse.» + +Toutes les dames, qui étaient présentes au récit de madame la dauphine, +la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre, +et entre autres madame de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire +encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth. + +La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les +belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le +jour qu'on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint +passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y +trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de +Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était +si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne +l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle +pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le +plaisir qu'il avait à la regarder. + +Madame la dauphine demanda à monsieur de Clèves un petit portrait qu'il +avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout +le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clèves +ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui +que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait +de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la +table. + +Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le +portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à monsieur +de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il +croyait tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui +étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un +autre. + +Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de +Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un +des rideaux qui n'était qu'à demi fermé, monsieur de Nemours, le dos +contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner +la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle +n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si +troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas, et +lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se +tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui +étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas +impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire. + +Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle +demandât son portrait; mais en le demandant publiquement, c'était +apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, +et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui +parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui +laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui +pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. Monsieur de +Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause +s'approcha d'elle, et lui dit tout bas: + +--Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me +laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage. + +Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse. + +Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les +dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant +soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il +sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il +aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgré +elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et +d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse. + +Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait +la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été +dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. Monsieur de Clèves +était affligé de cette perte, et, après qu'on eut encore cherché +inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir +qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché, à +qui elle avait donné ce portrait, ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre +qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte. + +Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans +l'esprit de madame de Clèves. Elles lui donnèrent des remords; elle fit +réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers monsieur +de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et +de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne +craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons +sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût +défendre, et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant. +Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait +dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait +le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à monsieur de +Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout +ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils +qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque +difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une +galanterie. Ce que monsieur de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en +parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla +qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de +Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de +l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne +savoir quel parti prendre. + +La paix était signée; madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance, +s'était résolue à obéir au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé +pour venir l'épouser au nom du roi catholique, et il devait bientôt +arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame, +soeur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi +ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il +pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa +tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des +comédies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et +il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où +les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être +spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie +dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise, +et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes +d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du +tournoi. + +L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas +était ouvert au quinzième juin, par Sa Majesté Très Chrétienne, et par +les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc +de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour être tenu contre +tous venants: à commencer le premier combat à cheval en lice, en double +pièce, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxième combat, à +coups d'épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp; +le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d'épée; +que les tenants fourniraient de lances, d'épées et de piques, au choix +des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait +mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre maîtres de camp pour donner +les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le +mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des +juges; que tous les assaillants, tant français qu'étrangers, seraient +tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron au +bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix; que là ils +trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrôler +selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient touchés; que les +assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur +écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le +commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point reçus sans +le congé des tenants. + +On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du +château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui +allait se rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des +échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient +des espèces de galeries qui faisaient un très bel effet à la vue, et qui +pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et +seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur +était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs +chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui eût rapport +aux personnes qu'ils aimaient. + +Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le roi fit une partie de +paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de +Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les +dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut +finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Châtelart s'approcha de la +reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les +mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de monsieur +de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui +regardait ce prince, dit à Châtelart de la lui donner, elle la prit, et +suivit la reine sa belle-mère, qui s'en allait avec le roi voir +travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le roi fit +amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne +fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à +tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se +trouvèrent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un à +l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula +brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant +de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le +crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus +blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une +appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle +s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un +homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi +le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où +était madame de Clèves qu'à celui où était monsieur de Nemours. Le coup +que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il +demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand +il la releva, il vit d'abord madame de Clèves; il connut sur son visage +la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pût lui +faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remerciements +aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de +l'état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller +reposer. + +Madame de Clèves, après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue, +fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier +de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'espérance que personne ne +s'en serait aperçu; il lui donna la main pour la conduire hors de la +lice. + +--Je suis plus à plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il; +pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour +vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que +je viens de voir: c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour +vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un +éloignement éternel, m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre, +puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux +qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi. + +Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme +si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de +Guise. Dans un autre temps elle aurait été offensée qu'il lui eût parlé +des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit +que l'affliction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour +monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si +pénétré de douleur que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser +jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais pour quitter cette +entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en +fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper. Il se mit dans +l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait déjà eu quelque pensée; et +quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le +temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de +son siècle, le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de +n'avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès +infaillible par tous les soins qu'il en avait pris. + +Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit +bien occupé de ce qui s'était passé. Monsieur de Nemours y vint peu de +temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait +pas de l'accident qui lui était arrivé. Il paraissait même plus gai que +de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air +qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il +entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, +excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire +semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était et, le +voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. +Monsieur de Nemours passa auprès de madame de Clèves et lui dit tout +bas: + +--J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce +n'est pas de celles dont je suis le plus digne. + +Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la +sensibilité qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir +qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur, de voir +qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir +laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que +monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas +si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur. + +La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y +avait dans la lettre que Châtelart lui avait donnée, s'approcha de +madame de Clèves: + +--Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à monsieur de +Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui +il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, +gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me +dire si vous en connaissez l'écriture. + +Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la +laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque +temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où +elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en +alla chez elle; quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de +se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses +pensées étaient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et +elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne +connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut +dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle: + +LETTRE + +«Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui +vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté; je veux vous apprendre +que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous +parle de votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, +et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez +raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même, +que j'aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n'a été +pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion +violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans +le temps que je vous la laissais voir tout entière, j'appris que vous me +trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les +apparences, vous me sacrifiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le +jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je +feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le +devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente +agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore +d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne +vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle +sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les +mêmes résolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma +douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus +blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion +s'affaiblissait d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du +sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le +plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. +Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour +jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez, que l'on cessait de +vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je +savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon +désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas +assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une légère +douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je +trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être +point aimé, que j'éprouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose +pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de +vous faire voir que les miens étaient changés; mais de vous le faire +voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la +force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me +fut difficile à prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible +à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par +mes pleurs; l'état où j'étais encore par ma santé me servit à vous +déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le +plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi; +néanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour +vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus tôt que je n'avais +eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments étaient changés. +Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchais de vous +rassurer; mais c'était d'une manière si forcée, que vous en étiez encore +mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que +j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit +revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m'éloignais de vous. +J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru +que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait +voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez +entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi +des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de +moi; mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre +légèreté. Votre coeur a été partagé entre moi et une autre, vous m'avez +trompée; cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous, comme +je croyais mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution +que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris. + +Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans +savoir néanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur +de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé, et qu'il en aimait +d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance +pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui +venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne, et +à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction +n'a été si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait +l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette +journée, et que, si monsieur de Nemours n'eût point eu lieu de croire +qu'elle l'aimait, elle ne se fût pas souciée qu'il en eût aimé une +autre. Mais elle se trompait elle-même; et ce mal qu'elle trouvait si +insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut +être accompagnée. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours +avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait +écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite; elle lui paraissait +digne d'être aimée; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en +trouvait à elle-même, et elle enviait la force qu'elle avait eue de +cacher ses sentiments à monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de +la lettre, que cette personne se croyait aimée; elle pensait que la +discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été +si touchée, n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour +cette autre personne, à qui il craignait de déplaire. Enfin elle +pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son désespoir. +Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! quelles réflexions sur +les conseils que sa mère lui avait donnés! Combien se repentit-elle de +ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré +monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue +de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle +trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle +connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la +laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la +sacrifiait peut-être, et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un +sentiment d'orgueil et de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux +qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait +porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à monsieur de Nemours +qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre. Tout ce qui +la consolait était de penser au moins, qu'après cette connaissance, elle +n'avait plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement +guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince. + +Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de +se trouver à son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver +mal, en sorte que quand monsieur de Clèves revint de chez le roi, on lui +dit qu'elle était endormie; mais elle était bien éloignée de la +tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre +chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains. + +Madame de Clèves n'était pas la seule personne dont cette lettre +troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non +pas monsieur de Nemours, en était dans une extrême inquiétude; il avait +passé tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donné un grand +souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la +cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame +de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles +qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer: il s'en +défendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et +qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait +sa discrétion à bout, que néanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais +qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes +en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette +lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit +la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il +se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec +impatience, pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui +manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de +la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzès avait +cru nécessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la +reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant +qu'il était au jeu de paume; que l'on avait raconté une grande partie de +ce qui était dans la lettre; que la reine avait témoigné beaucoup de +curiosité de la voir; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses +gentilshommes servants, mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée +entre les mains de Châtelart. + +Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au +vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. Il +sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami +intime de Châtelart; il le fit lever, quoique l'heure fût +extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui était +celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Châtelart, qui avait +l'esprit prévenu qu'elle était à monsieur de Nemours, et que ce prince +était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui +qui la faisait redemander. Il répondit avec une maligne joie, qu'il +avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le +gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres. Elle +augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà, et y en joignit encore de +nouvelles; après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire, +il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pût lui aider à +sortir de l'embarras où il était. + +Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne +commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce +qu'il avait vu, le jour précédent, de madame de Clèves, ne lui avait +donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé +par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'était pour se venger +de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son +repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien +que de sérieux au sujet qui l'amenait. + +--Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui +dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque +c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien +aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout +ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint. J'ai +laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une +conséquence extrême, que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle +a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume où elle +tomba hier; vous y étiez aussi et je vous demande en grâce, de vouloir +bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. + +--Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse, reprit +monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition, +et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse +brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres. + +--Je vous prie, dit le vidame, écoutez-moi sérieusement. Si vous avez +une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui +elle est, il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai +les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas auprès +d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques +moments. Mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a +passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; +et d'un autre côté, je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma +fortune, et peut-être quelque chose de plus. + +--Je ne puis entendre tout ce que vous me dites répondit monsieur de +Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de +l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement +faux. + +--Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à +Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me +trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé, pour vous +faire voir tout ce que j'ai à craindre. + +«Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec +beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire +qu'elle avait de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avait rien de +particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentiments pour +elle que ceux du respect. J'étais même fort amoureux de madame de +Thémines; il est aisé de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup +d'amour pour elle quand on en est aimé; et je l'étais. Il y a près de +deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou +trois fois en conversation avec la reine, à des heures où il y avait +très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle +entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit à +parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en +eusse une entière; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en +avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parlé. +La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouvé +personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le +plus embarrassée, parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa +confiance; que c'était une chose nécessaire dans la vie, que d'avoir +quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son +rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la même +conversation; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se +passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon +secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pensée +m'attacha à elle, je fus touché de cette distinction, et je lui fis ma +cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir +que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la +forêt, où elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'était trouvée un +peu mal, je demeurai auprès d'elle; elle descendit au bord de l'étang, +et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. +Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et +m'ordonna de la suivre. «Je veux vous parler, me dit-elle; et vous +verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.» Elle +s'arrêta à ces paroles, et me regardant fixement: «Vous êtes amoureux, +continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, +vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des +personnes intéressées. On vous observe, on sait les lieux où vous voyez +votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle +est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir +des malheurs où vous pouvez tomber.» Voyez, je vous prie, quel piège me +tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle +voulait savoir si j'étais amoureux; et en ne me demandant point de qui +je l'étais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire +plaisir, elle m'ôtait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par +dessein. + +«Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité. +J'étais amoureux de madame de Thémines; mais quoiqu'elle m'aimât, je +n'étais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers à la voir, +et pour craindre d'y être surpris; et ainsi je vis bien que ce ne +pouvait être elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que +j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et +moins sévère que madame de Thémines, et qu'il n'était pas impossible que +l'on eût découvert le lieu où je la voyais; mais comme je m'en souciais +peu, il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls +en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer à la +reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait très longtemps que +j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvais +espérer de l'être, parce que je les trouvais quasi toutes indignes +d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort +au-dessus d'elles qui pût m'engager. «Vous ne me répondez pas +sincèrement, répliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me +dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien +cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne +veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos +attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les +apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais après ce +temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si, +dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le +pardonnerai de ma vie.» + +«La reine me quitta après m'avoir dit ces paroles sans attendre ma +réponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce +qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donnés pour y +penser ne me parurent pas trop longs pour me déterminer. Je voyais +qu'elle voulait savoir si j'étais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas +que je le fusse. Je voyais les suites et les conséquences du parti que +j'allais prendre; ma vanité n'était pas peu flattée d'une liaison +particulière avec une reine, et une reine dont la personne est encore +extrêmement aimable. D'un autre côté, j'aimais madame de Thémines, et +quoique je lui fisse une espèce d'infidélité pour cette autre femme dont +je vous ai parlé, je ne me pouvais résoudre à rompre avec elle. Je +voyais aussi le péril où je m'exposais en trompant la reine, et combien +il était difficile de la tromper; néanmoins, je ne pus me résoudre à +refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que +ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont +on pouvait découvrir le commerce, et j'espérai de cacher celui que +j'avais avec madame de Thémines. + +«Au bout des deux jours que la reine m'avait donnés, comme j'entrais +dans la chambre où toutes les dames étaient au cercle, elle me dit tout +haut, avec un air grave qui me surprit: «Avez-vous pensé à cette affaire +dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?--Oui, Madame, lui +répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.--Venez ce +soir à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de +vous donner mes ordres.» Je fis une profonde révérence sans rien +répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avait +marquée. Je la trouvai dans la galerie où était son secrétaire et +quelqu'une de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi, +et me mena à l'autre bout de la galerie. «Eh bien! me dit-elle, est-ce +après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire? et la manière +dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez +sincèrement?--C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui +répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, +avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour +aucune femme de la cour.--Je le veux croire, repartit la reine, parce +que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je désire que vous +soyez entièrement attaché à moi, et qu'il serait impossible que je fusse +contente de votre amitié si vous étiez amoureux. On ne peut se fier à +ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop +distraits et trop partagés, et leur maîtresse leur fait une première +occupation qui ne s'accorde point avec la manière dont je veux que vous +soyez attaché à moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous +me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour +vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vôtre tout +entière; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me +seront agréables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de +me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la +conduirai avec plus d'application que vous-même, et, quoi que je fasse +pour vous, je m'en tiendrai trop bien récompensée, si je vous trouve +pour moi tel que je l'espère. Je vous choisis pour vous confier tous mes +chagrins, et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne +sont pas médiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine, +l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est +insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me méprise, +tous mes gens sont à elle. La reine, ma belle-fille, fière de sa beauté +et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le connétable de +Montmorency est maître du roi et du royaume; il me hait, et m'a donné +des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le maréchal de +Saint-André est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec +moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous ferait pitié; je n'ai +osé jusqu'ici me fier à personne, je me fie à vous; faites que je ne +m'en repente point, et soyez ma seule consolation.» Les yeux de la reine +rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant +je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignait. Depuis ce +jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien +sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.» + + + + +TROISIEME PARTIE + + +Cependant, quelque rempli et quelque occupé que je fusse de cette +nouvelle liaison avec la reine, je tenais à madame de Thémines par une +inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle +cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse été sage, je me fusse +servi du changement qui paraissait en elle pour aider à me guérir, mon +amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque +connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes +de sa nation, et peut-être que cette princesse a pour moi des sentiments +plus vifs qu'elle ne pense elle-même. Mais enfin le bruit que j'étais +amoureux lui donna de si grandes inquiétudes et de si grands chagrins +que je me crus cent fois perdu auprès d'elle. Je la rassurai enfin à +force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu +la tromper longtemps, si le changement de madame de Thémines ne m'avait +détaché d'elle malgré moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et +j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter +davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle +m'écrivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par là qu'elle avait su +le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parlé, +et que c'était la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien +alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi; mais comme +les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre +incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par +sa volonté, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais +déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle était Villemontais, fille +de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï; la +discrétion que je lui fais paraître, et dont elle ne sait pas toutes les +raisons, lui est agréable. La reine n'a aucun soupçon sur son sujet; +mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme madame de +Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup +plus souvent que de coutume. La reine s'est imaginé que c'est de cette +princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est +égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle, +lui donnent une jalousie qui va jusqu'à la fureur, et une haine contre +sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine, +qui me paraît depuis longtemps aspirer aux bonnes grâces de la reine, et +qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous +prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entré dans les +différends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait démêlé +le véritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend +toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein +de me les rendre. Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous +parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que +mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de +Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l'ai +trompée, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de +Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre; jugez quelle +idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes +paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait +qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que +Châtelart a reconnu l'écriture de cette reine, et que la lettre est +d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie +est peut-être elle-même; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de +penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. +Ajoutez à cela que je suis vivement touché de madame de Martigues; +qu'assurément madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle +croira écrite depuis peu; ainsi je serai également brouillé, et avec la +personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que +je dois le plus craindre. Voyez après cela si je n'ai pas raison de vous +conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander, en +grâce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.» + +--Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut être dans un +plus grand embarras que celui où vous êtes, et il faut avouer que vous +le méritez. On m'a accusé de n'être pas un amant fidèle, et d'avoir +plusieurs galanteries à la fois; mais vous me passez de si loin, que je +n'aurais seulement osé imaginer les choses que vous avez entreprises. +Pouviez-vous prétendre de conserver madame de Thémines en vous engageant +avec la reine? et espériez-vous de vous engager avec la reine et de la +pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par conséquent pleine +de soupçons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plutôt +que votre bonne conduite, vous a ôté des engagements où vous étiez, vous +en avez pris de nouveaux, et vous vous êtes imaginé qu'au milieu de la +cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en +aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ôter la honte +d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente: +votre discrétion vous empêche de me le dire, et la mienne de vous le +demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, et la vérité +est contre vous. + +--Est-ce à vous à m'accabler de réprimandes, interrompit le vidame, et +votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes +fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je +vous conjure, à me tirer de l'abîme où je suis. Il me paraît qu'il +faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitôt qu'elle sera éveillée, +pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue. + +--Je vous ai déjà dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition +que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intérêt +particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais de plus, si +l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficile de +persuader qu'elle soit tombée de la mienne. + +--Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l'on a dit à la +reine dauphine que c'était de la vôtre qu'elle était tombée. + +--Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce +moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvait faire auprès de +madame de Clèves, l'on a dit à la reine dauphine que c'est moi qui ai +laissé tomber cette lettre? + +--Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette +méprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une +des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, et que vos gens et +les miens les ont été quérir. En même temps la lettre est tombée; ces +gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru +qu'elle était à vous, et les autres à moi. Châtelart qui l'a prise et à +qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donnée à la reine +dauphine, comme une lettre qui était à vous; et ceux qui en ont parlé à +la reine ont dit par malheur qu'elle était à moi; ainsi vous pouvez +faire aisément ce que je souhaite, et m'ôter de l'embarras où je suis. + +Monsieur de Nemours avait toujours fort aimé le vidame de Chartres, et +ce qu'il était à madame de Clèves le lui rendait encore plus cher. +Néanmoins il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu'elle entendît +parler de cette lettre, comme d'une chose où il avait intérêt. Il se mit +à rêver profondément, et le vidame se doutant à peu près du sujet de sa +rêverie: + +--Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec +votre maîtresse, et même vous me donneriez lieu de croire que c'est avec +la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur +d'Anville ne m'en ôtait la pensée; mais, quoi qu'il en soit, il est +juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien +vous donner les moyens de faire voir à celle que vous: voilà un billet +de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thémines, et à qui elle +s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet +elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est +sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la +lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous +remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à +votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas +un moment, et d'aller dès ce matin chez madame la dauphine. + +Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet +de madame d'Amboise; néanmoins son dessein n'était pas de voir la reine +dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus pressé à +faire. Il ne doutait pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à madame +de Clèves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si +éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une +autre. + +Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvait être éveillée, et +lui fit dire qu'il ne demanderait pas à avoir l'honneur de la voir à une +heure si extraordinaire, si une affaire de conséquence ne l'y obligeait. +Madame de Clèves était encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes +pensées, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement +surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait; +l'aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu'elle était +malade, et qu'elle ne pouvait lui parler. + +Ce prince ne fut pas blessé de ce refus, une marque de froideur dans un +temps où elle pouvait avoir de la jalousie n'était pas un mauvais +augure. Il alla à l'appartement de monsieur de Clèves, et lui dit qu'il +venait de celui de madame sa femme: qu'il était bien fâché de ne la +pouvoir entretenir, parce qu'il avait à lui parler d'une affaire +importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à +monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et monsieur de +Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût +point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et +son étonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari. +Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, où l'on avait +besoin de son secours pour les intérêts du vidame, qu'elle verrait avec +monsieur de Nemours ce qu'il y avait à faire, et que, pour lui, il s'en +allait chez le roi qui venait de l'envoyer quérir. + +Monsieur de Nemours demeura seul auprès de madame de Clèves, comme il le +pouvait souhaiter. + +--Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne +vous a point parlé d'une lettre que Châtelart lui remit hier entre les +mains. + +--Elle m'en a dit quelque chose, répondit madame de Clèves; mais je ne +vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, +et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé. + +--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas +nommé, néanmoins elle s'adresse à lui, et il lui est très important que +vous la retiriez des mains de madame la dauphine. + +--J'ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoi il lui +importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander +sous son nom. + +--Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit +monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous +apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne +les aurais pas même confiées à monsieur le prince de Clèves, si je +n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir. + +--Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait +inutile, répondit madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut +mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de +détours, vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque +aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous. + +L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de +Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et +balançait son impatience de se justifier. + +--Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à madame la +dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à +monsieur le vidame. + +--Je le crois, répliqua madame de Clèves; mais on a dit le contraire à +la reine dauphine, et il ne lui paraîtra pas vraisemblable que les +lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi à +moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, à cacher la +vérité à la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer. + +--Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas à +moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas +madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune +de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui +sont même dignes de votre curiosité. + +Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle était prête à +l'écouter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il +lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce +fussent des choses propres à donner de l'étonnement, et à être écoutées +avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur si +grande qu'il semblait qu'elle ne les crût pas véritables, ou qu'elles +lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation, +jusqu'à ce que monsieur de Nemours lui parlât du billet de madame +d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui était la preuve +de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clèves savait que +cette femme était amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence +de vérité à ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser +que la lettre ne s'adressait peut être pas à lui. Cette pensée la tira +tout d'un coup et malgré elle, de là froideur qu'elle avait eue +jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisait sa +justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en +pouvait connaître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de +regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et +de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait +était la même qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit +encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et comme on persuade +aisément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu'il +n'avait point de part à cette lettre. + +Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où +était le vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les +moyens de le secourir; elle s'étonna du procédé de la reine, elle avoua +à monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitôt qu'elle le +crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les +mêmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils +convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine, +de peur qu'elle ne la montrât à madame de Martigues, qui connaissait +l'écriture de madame de Thémines et qui aurait aisément deviné par +l'intérêt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait à lui. Ils +trouvèrent aussi qu'il ne fallait pas confier à la reine dauphine tout +ce qui regardait la reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le +prétexte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir à garder tous +les secrets que monsieur de Nemours lui confiait. + +Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du vidame, et la +liberté où il se trouvait de l'entretenir lui eût donné une hardiesse +qu'il n'avait encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à madame de +Clèves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur +de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour +lui dire qu'après l'avoir quitté, il avait pensé qu'il était plus à +propos de s'adresser à madame de Clèves qui était sa nièce, que d'aller +droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire +approuver ce qu'il avait fait et pour en faire espérer un bon succès. + +Cependant madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la +reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit +approcher et lui dit tout bas: + +--Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si +embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La reine a +entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que +c'est le vidame de Chartres qui l'a laissé tomber. Vous savez qu'elle y +prend quelque intérêt: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait +demander à Châtelart; il a dit qu'il me l'avait donnée: on me l'est venu +demander sur le prétexte que c'était une jolie lettre qui donnait de la +curiosité à la reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez, je crus qu'elle +s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains à cause du vidame +votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi. +Il m'a déjà paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vît souvent, de +sorte que j'ai dit que la lettre était dans les habits que j'avais hier, +et que ceux qui en avaient la clef étaient sortis. Donnez-moi +promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et +que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connaîtrai +point l'écriture. + +Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avait +pensé. + +--Je ne sais, Madame comment vous ferez, répondit-elle; car monsieur de +Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à monsieur de Nemours +qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de +Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la +faiblesse de céder aux prières que monsieur de Nemours lui a faites de +la lui rendre. + +--Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, +repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette +lettre à monsieur de Nemours; puisque c'était moi qui vous l'avais +donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que +voulez-vous que je dise à la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? +Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a +quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que +cette lettre soit à monsieur de Nemours. + +--Je suis très affligée, répondit madame de Clèves, de l'embarras que je +vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de +monsieur de Clèves et non pas la mienne. + +--C'est la vôtre, répliqua madame la dauphine, de lui avoir donné la +lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à +son mari de toutes les choses qu'elle sait. + +--Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves; mais songez +à réparer ma faute et non pas à l'examiner. + +--Ne vous souvenez-vous point, à peu près, de ce qui est dans cette +lettre? dit alors la reine dauphine. + +--Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une +fois. + +--Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à +l'heure la faire écrire d'une main inconnue. Je l'enverrai à la reine: +elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je +soutiendrai toujours que c'est celle que Châtelart m'a donnée, et il +n'oserait dire le contraire. + +Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle +pensait qu'elle enverrait quérir monsieur de Nemours pour ravoir la +lettre même, afin de la faire copier mot à mot, et d'en faire à peu près +imiter l'écriture, et elle crut que la reine y serait infailliblement +trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras +de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de +Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Clèves lui dit +tout ce qu'elle avait déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre; +mais monsieur de Nemours répondit qu'il l'avait déjà rendue au vidame de +Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors +du péril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoyée à l'heure même à +l'amie de madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un +nouvel embarras, et enfin après avoir bien consulté, ils résolurent de +faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler; on +donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous +les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence +n'était pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour madame de +Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la +rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le +plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans +mélange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une +liberté et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui +avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point +eu encore de si agréables moments, sa vivacité en était augmentée; et +quand madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à +l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisait que +l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clèves entra +dans le même esprit de gaieté, de sorte qu'il y avait déjà longtemps +qu'ils étaient enfermés, et on était déjà venu deux fois de la part de +la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils +n'avaient pas encore fait la moitié de la lettre. + +Monsieur de Nemours était bien aise de faire durer un temps qui lui +était si agréable, et oubliait les intérêts de son ami. Madame de Clèves +ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intérêts de son oncle. Enfin à +peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, et elle était si +mal, et l'écriture dont on la fit copier ressemblait si peu à celle que +l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la reine n'eût guère +pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Aussi n'y +fut-elle pas trompée, quelque soin que l'on prît de lui persuader que +cette lettre s'adressait à monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue, +non seulement qu'elle était au vidame de Chartres; mais elle crut que la +reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre +eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette +princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta +jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France. + +Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle, et soit que le +cardinal de Lorraine se fût déjà rendu maître de son esprit, ou que +l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle était trompée lui +aidât à démêler les autres tromperies que le vidame lui avait déjà +faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincèrement +avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la +conjuration d'Amboise où il se trouva embarrassé. + +Après qu'on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monsieur de +Clèves et monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura +seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la +présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda +avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le +soir, d'avec celui où elle se trouvait alors; elle se remit devant les +yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paraître à monsieur de +Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thémines +s'adressait à lui; quel calme et quelle douceur avaient succédé à cette +aigreur, sitôt qu'il l'avait persuadée que cette lettre ne le regardait +pas. Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour +précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule +compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui +avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves +certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même. Quand +elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle +connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgré cette +connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en présence même de son +mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regardé si favorablement, +qu'elle était cause que monsieur de Clèves l'avait envoyé quérir, et +qu'ils venaient de passer une après-dînée ensemble en particulier, elle +trouvait qu'elle était d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle +trompait le mari du monde qui méritait le moins d'être trompé, et elle +était honteuse de paraître si peu digne d'estime aux yeux même de son +amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, était +le souvenir de l'état où elle avait passé la nuit, et les cuisantes +douleurs que lui avait causées la pensée que monsieur de Nemours aimait +ailleurs et qu'elle était trompée. + +Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance +et de la jalousie; elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur +de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en +aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre +fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le +hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et +de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir +point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme +monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté +parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle +trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa +passion. «Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je +faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans +une galanterie? Veux-je manquer à monsieur de Clèves? Veux-je me manquer +à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux +mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par +une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont +inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais +aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut +m'arracher de la présence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller à +la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage; et si +monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les +raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui +apprendre.» Elle demeura dan cette résolution, et passa tout le soir +chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui était arrivé +de la fausse lettre du vidame. + +Quand monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller +à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de +prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté +qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua +d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oubliait +que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle +n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même +magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la +firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant +qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était +une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec +soin. Monsieur de Clèves y consentit; elle y alla dans le dessein de +n'en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait +être que peu de jours. + +Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu +madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avait passée avec elle +si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une +impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que +quand le roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur, la +duchesse de Mercoeur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers. +Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette +proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir +madame de Clèves et d'aller chez elle avec le vidame. + +Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les +divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils +étaient à la chasse à courir le cerf, monsieur de Nemours s'égara dans +la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en +retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers. A ce mot de +Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son +dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montrait. Il arriva +dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites +avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva +au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon +accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de +fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le +second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, +et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit venir par +cette allée du parc monsieur et madame de Clèves, accompagnés d'un grand +nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver +monsieur de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier +mouvement le porta à se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur +le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui +était ouverte sur la forêt; mais voyant que madame de Clèves et son mari +s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans +le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où +étaient monsieur et madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de +voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter la +conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de +ses rivaux. + +Il entendit que monsieur de Clèves disait à sa femme: + +--Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut +retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la +solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous +trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez +quelque sujet d'affliction. + +--Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air +embarrassé; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours +un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et +l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos. + +--Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre +âge. Vous êtes chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas +donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien +aise d'être séparée de moi. + +--Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle +avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me +laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, +pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y +avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais. + +--Ah! Madame! s'écria monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me +font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je +ne sais point, et je vous conjure de me les dire. + +Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et +après qu'elle se fût défendue d'une manière qui augmentait toujours la +curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux +baissés; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant: + +--Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je +n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le +dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de +mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la +cour. + +--Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria monsieur de Clèves. Je +n'oserais vous le dire de peur de vous offenser. + +Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer +son mari dans ce qu'il avait pensé: + +--Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe +pas. + +--Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je +vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais +l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il +est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux +éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. +Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas +d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de +la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me +conduire. + +Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec +joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille +pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous +déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, +il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a +jamais eu; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si +vous pouvez. + +Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête +appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire +relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux +sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une +beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la +relevant: + +--Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et +pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente +qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme +le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout +ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le +plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la +passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre +possession n'ont pu l'éteindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous +donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un +autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette +crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire? +Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre coeur? Je m'étais consolé +en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était +incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire. +J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il +est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. +Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me +console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous +avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire +que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en +abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez +malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme +ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est +celui que vous voulez éviter. + +--Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; je suis +résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas +que je vous le nomme. + +--Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clèves, je connais trop +le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que +l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non +pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de +m'apprendre ce que j'ai envie de savoir. + +--Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force +pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai +fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer +cette vérité que pour entreprendre de la cacher. + +Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et +ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de +jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle, qu'il +croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était +véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait +encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame +de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était +pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui +parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût +donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un +remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi +ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à monsieur de Clèves de ne +pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait. + +Monsieur de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir; +et, après qu'il l'en eut pressée inutilement: + +--Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma +sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de +me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance +que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes +sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser. + + +--Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clèves, je ne vous +saurais croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que +votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce +portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous +n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu +vous a jusqu'ici garantie du reste. + +--Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser +qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune +raison ne m'obligeait à vous faire! Fiez-vous à mes paroles; c'est par +un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande. +Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait: il est +vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je +le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne +m'a encore osé dire. + +--Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur +de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données? + +--Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails +qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que +trop persuadée de ma faiblesse. + +--Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi +toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous +offensez pourtant pas si je vous les demande. + +Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les +allées, vinrent avertir monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venait le +chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à +Paris. + +Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à +sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la +conjurait de croire que quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une +tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite. + +Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura seule, +qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée, +qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva +qu'elle s'était ôté elle-même le coeur et l'estime de son mari, et +qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se +demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle +trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. +La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple, +lui en faisait voir tout le péril. + +Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il +fût, était le seul qui la pouvait défendre contre monsieur de Nemours, +elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait +point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de +trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle +trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un +mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié +pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la +manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué. + +Cependant monsieur de Nemours était sorti du lieu où il avait entendu +une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'était enfoncé +dans la forêt. Ce qu'avait dit madame de Clèves de son portrait lui +avait redonné la vie, en lui faisant connaître que c'était lui qu'elle +ne haïssait pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut +pas longue, quand il fit réflexion que la même chose qui lui venait +d'apprendre qu'il avait touché le coeur de madame de Clèves le devait +persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il était +impossible d'engager une personne qui avait recours à un remède si +extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir +réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer +d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se +trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit +dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez +madame de Mercoeur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez +embarrassé de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en démêla le +mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le +vidame. + +Ce prince était si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait +entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de +parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter +ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant il tourna la +conversation sur l'amour, il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une +personne digne d'être aimée. Il parla des effets bizarres de cette +passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui +donnait l'action de madame de Clèves, il la conta au vidame, sans lui +nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais il la +conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame +soupçonna aisément que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa +extrêmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis +longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de +l'injustice de se défier d'un homme qui lui avait confié le secret de sa +vie. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour avouer son amour; il +l'avait toujours caché au vidame, quoique ce fût l'homme de la cour +qu'il aimât le mieux. Il lui répondit qu'un de ses amis lui avait conté +cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et +qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il +n'en parlerait point; néanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui +en avoir tant appris. + +Cependant, monsieur de Clèves était allé trouver le roi, le coeur +pénétré d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si +violente pour sa femme, et ne l'avait tant estimée. Ce qu'il venait +d'apprendre ne lui ôtait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une +espèce différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui +l'occupait le plus était l'envie de deviner celui qui avait su lui +plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce +qu'il y avait de plus aimable à la cour, et le chevalier de Guise et le +maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient pensé à lui +plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il +s'arrêta à croire qu'il fallait que ce fût l'un des trois. Il arriva au +Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait +choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne +s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi +ne ferait tant d'honneur à la France que madame de Clèves. Monsieur de +Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda +même comme une chose qui éloignerait sa femme de la cour, sans qu'il +parût de changement dans sa conduite. Néanmoins le temps de ce départ +était encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se +trouvait. Il écrivit à l'heure même à madame de Clèves, pour lui +apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il +voulait absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il +l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans +une tristesse extraordinaire. + +Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le +plus digne de ce qu'elle avait fait. + +--Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus +de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la +crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir +pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner. + +--Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous +en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles +conversations; réglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est +tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus +d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve +si indigne de moi. + +--Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et +de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous +m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un +nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne +vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher +de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal +de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise. + +--Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous +donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos +soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me +donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de +Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque +maladie, je ne voie personne. + +--Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une +chose supposée; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même: c'est le +chemin que mon coeur me conseille de prendre, et la raison me conseille +aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je +vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en +prescrire. + +Monsieur de Clèves ne se trompait pas: la confiance qu'il témoignait à +sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui +faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte +n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à +son ordinaire; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de +Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il +avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui +ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait +entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance. +La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était +l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour +la cacher: peut-être que des regards et des paroles obligeantes +n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait +cette conduite austère. + +Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine, +quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand +seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de +Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce +serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il +remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la +proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que +pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant +s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où +était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de +sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait +monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne. + +Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous +les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel +trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y +donner d'autres raisons: + +--C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de +ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous +devriez essayer de faire choisir quelque autre. + +--Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous +fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin +que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que +j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue. +Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas +véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne +croyais déjà que trop. + +Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa présence +l'extrême embarras où il voyait sa femme. + +Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'état où +était madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il +n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rêveuse que de +coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant +sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres +pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle: + +--Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos. + +--Hélas! Madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi +pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose même vous +regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré +ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paraître que +j'ai quelque part au chagrin où je vous vois? + +Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à monsieur de +Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa +vie. Elle le quitta, sans lui répondre, et s'en revint chez elle, +l'esprit plus agité qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperçut +aisément de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait +qu'il ne lui parlât de ce qui s'était passé. Il la suivit dans un +cabinet où elle était entrée. + +--Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui +puisse vous déplaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous +ai faite tantôt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur +de Nemours était de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je +vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de +vous-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le +demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout +le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente +que celui que votre coeur lui préfère. + +Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et +eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée et fondant en larmes +elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un +état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien +dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler. + +Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevés. Le duc d'Albe +arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes +les cérémonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi +envoya au-devant de lui le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine et +de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de +Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand +nombre de pages vêtus de leurs livrées. Le roi attendit lui-même le duc +d'Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes +servants, et le connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du +roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en empêcha et le +fit marcher à son côté jusque chez la reine et chez Madame, à qui le duc +d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla +ensuite chez madame Marguerite soeur du roi, lui faire les compliments +de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours. +L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe, +et au prince d'Orange qui l'avait accompagné, les beautés de la cour. + +Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie +qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari qui lui commanda +absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminait encore davantage était +l'absence de monsieur de Nemours. Il était allé au-devant de monsieur de +Savoie et après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir +presque toujours auprès de lui, pour lui aider à toutes les choses qui +regardaient les cérémonies de ses noces. Cela fit que madame de Clèves +ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutumé, et +elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos. + +Le vidame de Chartres n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue +avec monsieur de Nemours. Il lui était demeuré dans l'esprit que +l'aventure que ce prince lui avait contée était la sienne propre, et il +l'observait avec tant de soin, que peut-être aurait-il démêlé la vérité, +sans que l'arrivée du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent +un changement et une occupation dans la cour, qui l'empêcha de voir ce +qui aurait pu l'éclairer. L'envie de s'éclaircir, ou plutôt la +disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait à ce +que l'on aime, fit qu'il redit à madame de Martigues l'action +extraordinaire de cette personne, qui avait avoué à son mari la passion +qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours était +celui qui avait inspiré cette violente passion, et il la conjura de lui +aider à observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise +d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosité qu'elle avait +toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de +Nemours lui donnait encore plus d'envie de pénétrer cette aventure. + +Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la cérémonie du +mariage, la reine dauphine donnait à souper au roi son beau-père et à la +duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui était occupée à +s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle +trouva un gentilhomme qui la venait quérir de la part de madame la +dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria, +de dessus son lit où elle était, qu'elle l'attendait avec une grande +impatience. + +--Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier +de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre +chose que par l'envie de me voir. + +--Vous avez raison, répliqua la reine dauphine; mais néanmoins vous +devez m'en être obligée; car je veux vous apprendre une aventure que je +suis assurée que vous serez bien aise de savoir. + +Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour +elle, elle n'avait pas le jour au visage. + +--Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce +qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours: je crois le +savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument +amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour. + +Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne +croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une +douleur qu'il est aisé de s'imaginer. + +--Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un +homme de l'âge de monsieur de Nemours et fait comme il est. + +--Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit +étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de +Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a +eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a +avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est monsieur de +Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis. + +Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle +n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la +dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir +que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit +pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle +disait qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de +Clèves fut un peu remise: + +--Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, Madame, +répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée. + +--C'est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l'a +apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la +lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même. +Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et +ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame +de Chartres n'en doute point. + +Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du +lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir +qui c'était; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se +récria avec un air de gaieté et de surprise. + +--Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est. + +Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours, comme ce +l'était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec +précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait +bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confiée au +vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller. +Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu'elle était trop prudente, +et se retourna vers monsieur de Nemours. Il était paré pour l'assemblée +du soir, et, prenant la parole avec cette grâce qui lui était si +naturelle: + +--Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans témérité, que +vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me +demander quelque chose, et que madame de Clèves s'y oppose. + +--Il est vrai, répondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour +elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous +si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas +celui qui êtes amoureux, et aimé d'une femme de la cour, qui vous cache +sa passion avec soin et qui l'a avouée à son mari. + +Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce +que l'on peut s'imaginer, et si la mort se fût présentée pour la tirer +de cet état, elle l'aurait trouvée agréable. Mais monsieur de Nemours +était encore plus embarrassé, s'il est possible. Le discours de madame +la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï, en +présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui +elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle, +lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut +impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyait madame +de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnait de +le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. +Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit: + +--Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si +cette aventure n'est pas la sienne. + +Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant +l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un +coup de son esprit et de son visage. + +--J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus +affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de +Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais +confiée. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air +tranquille, qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle +venait d'avoir. Il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre +importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me +faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas +dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité +d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé, +je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner. + +Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine, qui +eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps, +afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle +crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y répondre, elle +continua à lui faire la guerre de son embarras. + +--J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami, +et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une +chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée +qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime. Je sais +seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à +plaindre. + +--Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu'il +est aimé? + +--Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui +aurait une véritable passion, pût la découvrir à son mari? Cette +personne ne connaît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une +légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne +se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il +se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne +changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde. + +--Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la +dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas de vous dont vous +parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis +de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être +véritable. + +--Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit madame de +Clèves qui n'avait point encore parlé; et quand il serait possible +qu'elle le fût, par où l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence +qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, eût la faiblesse de +la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus, ou +ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui. + +Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son +mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'était le plus +redoutable rival qu'il eût à détruire. + +--La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être +davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des +imprudences à un mari. + +Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son +courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire +qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de +Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait +arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de +Nemours s'approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre. + +--Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment; +mais de tout ce que j'aurais d'important à vous dire, rien ne me le +paraît davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque +chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des +raisons qui ne la regardent pas. + +Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours; +elle le quitta sans le regarder et se mit à suivre le roi qui venait +d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa +robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un +lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se +pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle. + +Monsieur de Clèves vint au Louvre et fut étonné de n'y pas trouver sa +femme: on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à +l'heure même pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il +sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps +auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si +excessive qu'il en fut surpris. + +--Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me paraît que vous avez quelque +autre douleur que celle dont vous vous plaignez? + +--J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir, +répondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire +ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne méritais-je pas le +secret, et quand je ne l'aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous +y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je +ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour +tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui +vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi +fâcheuses qu'elles pouvaient l'être. Cette aventure est sue, et on me la +vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt. + +--Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir +conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la +chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le +sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce +que l'on vous a dit de quelque autre. + +--Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre +aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de +la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais +imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que +le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure; +elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de +Nemours. + +--Monsieur de Nemours! s'écria monsieur de Clèves, avec une action qui +marquait du transport et du désespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait +que vous l'aimez, et que je le sais? + +--Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutôt qu'un autre, +répliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos +soupçons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans +cette aventure et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au +vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne +lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de monsieur de +Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de +vous éclaircir. + +--A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, +reprit monsieur de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix +d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à +soi-même? Songez plutôt Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus +vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit +échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous +êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec +quelque confidente qui vous a trahie. + +--N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la +dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en +soupçonner, et puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable +de parler à quelque autre? + +L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande +marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à +personne, que monsieur de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté, +il était assuré de n'avoir rien redit; c'était une chose que l'on ne +pouvait avoir devinée, elle était sue; ainsi il fallait que ce fût par +l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, était de +savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un, et +qu'apparemment il serait bientôt divulgué. + +Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait +également impossible que son mari eût parlé, et qu'il n'eût pas parlé. +Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosité pouvait faire faire +des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à +l'état de monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvait croire que ce fût une +chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminait +à croire que monsieur de Clèves avait abusé de la confiance qu'elle +avait en lui. Ils étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, +qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence, +que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs +fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloignés et plus altérés +qu'ils ne les avaient encore eus. + +Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur +de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir +une femme qu'il adorait, touchée de passion pour un autre. Il ne lui +restait plus de courage; il croyait même n'en devoir pas trouver dans +une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne +savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il +lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même; et +il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, +après une agitation et une incertitude très longues, voyant qu'il devait +bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût +augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il +alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de +démêler entre eux qui avait manqué au secret; mais qu'il s'agissait de +faire voir que l'histoire que l'on avait contée était une fable où elle +n'avait aucune part; qu'il dépendait d'elle de le persuader à monsieur +de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui, avec la +sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui +témoignait de l'amour; que par ce procédé elle lui ôterait aisément +l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait +point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans +la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées +se détruiraient aisément, et que surtout il fallait qu'elle allât au +Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire. + +Après ces paroles, monsieur de Clèves quitta sa femme sans attendre sa +réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et +la colère où elle était contre monsieur de Nemours lui fit croire +qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui +parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y +paraître avec un visage tranquille et un esprit libre; néanmoins comme +elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'était une +chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y +avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en +faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur +elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour +s'abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle +s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se +présentait à elle avec le plus de violence, était d'avoir sujet de se +plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le +justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au +vidame de Chartres; il l'avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi, +par la manière dont il avait parlé, qu'il ne sût que l'aventure la +regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'était devenue +l'extrême discrétion de ce prince dont elle avait été si touchée? + +«Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux; mais +une pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu +s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce +qu'il pouvait dire; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais, il +l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des +certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire +qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est +pourtant pour cet homme, que j'ai cru si différent du reste des hommes, +que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur +ressembler. J'ai perdu le coeur et l'estime d'un mari qui devait faire +ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une +personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne +l'ignore plus; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout +mon repos et même ma vie.» + +Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes; mais +quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle +aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de +monsieur de Nemours. + +Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence, qu'il +avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites +de cette imprudence lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se +représenter, sans être accablé, l'embarras, le trouble et l'affliction +où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit +des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mêmes, +lui paraissaient, dans ce moment, grossières et peu polies, puisqu'elles +avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle +était cette femme qui avait une passion violente et qu'il était celui +pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter, eût été une +conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre +plutôt que de la désirer. + +«Qu'aurais-je à lui dire? s'écriait-il. Irai-je encore lui montrer ce +que je ne lui ai déjà que trop fait connaître? Lui ferai-je voir que je +sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je +l'aimais? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de +lui paraître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser +seulement à l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir +ma vue? Par où pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis +indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi +qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donné par ma faute de meilleurs +moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et +qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence +le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus +estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans +qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, +ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que +je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle.» + +Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes +choses. L'envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans +l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais +enfin, il trouva qu'après la faute qu'il avait faite, et de l'humeur +dont elle était, le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un +profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir +même qu'il n'osait se présenter devant elle, et d'attendre ce que le +temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient +faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au +vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite, de peur de +fortifier ses soupçons. + +Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage +qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que +madame de Clèves et monsieur de Nemours cachèrent aisément au public +leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en +passant à madame de Clèves de la conversation qu'elles avaient eue avec +monsieur de Nemours, et monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à +sa femme de tout ce qui s'était passé: de sorte qu'elle ne se trouva pas +dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé. Les fiançailles se +firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale +alla coucher à l'évêché comme c'était la coutume. Le matin, le duc +d'Albe, qui n'était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de +drap d'or mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de +pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince +d'Orange, habillé aussi magnifiquement avec ses livrées, et tous les +Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de +Villeroi, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour +venir à l'évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église: +le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe +portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine +marchait ensuite, mais sans couronne. Après elle, venait la reine +dauphine, Madame soeur du roi, madame de Lorraine, et la reine de +Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les +princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des +mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues: en sorte que l'on connaissait à +qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur +l'échafaud qui était préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des +mariages. On retourna ensuite dîner à l'évêché et, sur les cinq heures, +on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le +parlement, les cours souveraines et la maison de ville étaient priés +d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur +la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis +auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table +de marbre et à la main droite du roi, était une table pour les +ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de +l'autre côté, une table pour messieurs du parlement. + +Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait le Roi de +grand-maître, monsieur le prince de Condé, de panetier, et le duc de +Nemours, d'échanson. Après que les tables furent levées, le bal +commença: il fut interrompu par des ballets et par des machines +extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, après minuit, le roi et +toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame +de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et +surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il +n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât +plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte +si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable, +quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite +les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le +coeur de madame de Clèves. + +Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les +galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre +tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de +livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru +en France. + +Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il +portait toujours à cause de madame de Valentinois qui était veuve. +Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge; +monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait +d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que +c'étaient celles d'une belle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle +était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire +paraître. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha +inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à le deviner: +elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et +qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre. +Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, +puisque madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner +que ce fût la sienne. + +Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent +paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, +on ne savait à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un +agrément dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur +des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu'elle le +vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire +et à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa +joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière. + +Sur le soir, comme tout était presque fini et que l'on était près de se +retirer, le malheur de l'État fit que le roi voulut encore rompre une +lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, +qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et +allégua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en +colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi +qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il +devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle. +Il répondit que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore, +et entra dans la barrière. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le +prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les +lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui +donna dans l'oeil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses écuyers et +monsieur de Montmorency, qui était un des maréchaux du camp, coururent à +lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé; mais le roi ne s'étonna +point. Il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de +Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un +accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on +eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa +plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se +souvint dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi, +qu'il serait tué dans un combat singulier; et il ne douta point que la +prédiction ne fût accomplie. + +Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet +accident, envoya son médecin, qui était un homme d'une grande +réputation; mais il jugea le roi sans espérance. + +Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas +dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; +néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l'on ne paraissait +occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les +princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre. + +Madame de Clèves, sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y +verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari +l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule +présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes +ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était +trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si +son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la +vérité, mais elle n'était pas fâchée qu'il la connût. Ainsi elle demeura +chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait; et, remplie +de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s'y abandonner. +Tout le monde était chez le roi. Monsieur de Clèves venait à de +certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le +même procédé qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls, +il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne +lui avait point reparlé de tout ce qui s'était passé; et elle n'avait +pas eu la force, et n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette +conversation. + +Monsieur de Nemours, qui s'était attendu à trouver quelques moments à +parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir +pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si +considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il +reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et +d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si +malheureux, qu'il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses +peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de +sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec monsieur de +Savoie, sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse +de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi, et lui +envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la +couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était +mort; et comme on lui eut répondu que non: + +--Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne +peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains. + +Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le +duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère, +le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mère. +Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit +à la reine sa belle-fille, que c'était à elle à passer la première; mais +il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans +ce compliment. + + + + +QUATRIEME PARTIE + + +Le cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la +reine mère; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses +bonnes grâces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour +la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte, autant qu'elle +méritait d'être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie +du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à +la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté; de sorte +que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de +demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les +cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui +ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le +faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble à la grande +élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On +donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au +cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour; +on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et +le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois. +Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même +rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies +des funérailles: lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non +seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce +que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui +donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable, +qui était appuyé des princes du sang. + +Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au +Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui +parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit +devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le +commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu'il aurait besoin +de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de +la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même +des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui +ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. +Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; +ses plaintes furent inutiles, on l'éloigna de la cour sous le prétexte +de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir +au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de +faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses +terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La +reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame +Élisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi +il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la +maison de Guise. + +Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas +conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre par la +grandeur de celui qu'on lui préférait; mais il regrettait moins cet +emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'était une chose +qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de +l'en éloigner. + +Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le +sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait +toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de +trouver bon qu'elle ne suivît point la cour, et qu'elle s'en allât à +Coulommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne +voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait +à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le fît +point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà +résolue: quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il +voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus +longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimait. + +Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas +suivre la cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la +veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le +pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son +intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et +madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles +l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui +ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves, quand on lui dit +que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut +qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop +favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari, +la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se +présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand +embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle +souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur +de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu'elle +venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir +recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce +prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce +qu'elle ne voulait pas qu'il la vît! Il s'en allait le lendemain; il +n'avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis +cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de +croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses +espérances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive +douleur. + +Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait +donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui +avaient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avait fait +une faute, et si elle eût osé ou qu'il eût encore été assez à temps, +elle l'aurait fait rappeler. + +Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent +chez la reine dauphine; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur +demanda d'où elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez +monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l'après-dînée +avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laissé que monsieur de +Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes, ne l'étaient +pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu'il dût bien s'imaginer que monsieur +de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme, +néanmoins la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul et qu'il +lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si +nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur +avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible +de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi +il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de +Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait +rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore: il sentit du +soulagement en voyant qu'il n'y était plus, et il trouva de la douceur à +penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce +n'était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux: +et quoiqu'il n'en doutât point, il cherchait à en douter; mais tant de +choses l'en auraient persuadé, qu'il ne demeurait pas longtemps dans +cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa +femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, +il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle +avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait +point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'était tout +ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de +n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne +l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves +reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction: + +--Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou +l'avez-vous oublié? + +--Je ne l'ai point vu, en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et +j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses. + +--Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de +Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions +pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? +Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous +voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous +vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous +refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs +de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour +lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors +l'indifférence. + +--Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous +ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de +ne l'avoir pas vu. + +--Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien +fondés: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame, +il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion, +elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu +me dire la vérité tout entière; vous m'en avez caché la plus grande +partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué et +vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je +ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes +ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un +autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous +les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'écria-t-il, +que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que +j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il fût possible. + +--Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort +de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien; +mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez +justice? + +--N'en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes +trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que +celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je +conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais +éperdument et que j'étais votre mari? L'un des deux peut porter aux +extrémités: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils +point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et +incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de +vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous +hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai +honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de +raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à +Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine +que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été +sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: +vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me +l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez +rendu le plus malheureux homme du monde. + +Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit +le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine +d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si +touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passée et de celle +qu'elle aurait à l'avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur +la vérité et que c'était en effet ses sentiments, cette lettre fit de +l'impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint +que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il +avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de +Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la +passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié +qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des +impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'idée de monsieur de +Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps; et cette idée revenait +bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant. + +Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son +absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne +s'était point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le +rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus +au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât. + +Elle s'en alla à Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire +porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux +qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet. +Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi +étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et +tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants. +Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui +avait donné envie à madame de Clèves d'avoir ces tableaux. + +Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit +d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine +qu'elles partageaient ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement +l'une de l'autre; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs +sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le +vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves +aimât monsieur de Nemours, ni qu'elle en fût aimée. La qualité de nièce +du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues; et +madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une +passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son +amant. + +Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à +madame de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette +princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, +et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses +domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l'avait +écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. +Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous +le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame +de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes +les beautés qu'elle y trouva et surtout de l'agrément de ce pavillon. +Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se +trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait +pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des +passions violentes dans le coeur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point +de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de +Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le +quittant, elle n'eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle +partit pour aller à Chambord, où la cour était alors. + +Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on +devait passer le reste de l'été dans le château de Chambord, qui était +nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de +Martigues; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui +demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu'elle faisait à la +campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez +cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers +admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement +sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu'avait +madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur +de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait +madame de Martigues, pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir +madame de Clèves, sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à +madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et monsieur de Clèves +qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait +parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les +questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée; en +sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il +ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans +l'esprit de monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer +aux moyens de l'exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au +roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa. + +Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut +de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans +une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que +monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès +aurait ce voyage; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire, +et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures, +il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il +connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il +se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame +de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours, +de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et +s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin. + +Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en +acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de +Nemours jusqu'à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce +prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y +attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il +passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait +que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout +ce qu'il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, +et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le +vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait +personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus +aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore +derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez +difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout +néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à +démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le +cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le +long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion +qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des +fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de +Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable +beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. +Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que +ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec +une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de +rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua +que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit +qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort +extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée +à sa soeur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de +la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu'elle eut +achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son +visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau +et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de +Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se +mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la +passion seule peut donner. + +On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment. +Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne +qu'il adorait; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout +occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle +lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre +amant. + +Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait +immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui +étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait +attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le +pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée +de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la +résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble +n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire +changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir +plein de sévérité et de colère! + +Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de +Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce +qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans +sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à +qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne +devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une +juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient +arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à +prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé +néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que +lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec +tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre, +en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit +qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où +la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le +reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle +entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de +trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se +trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour +donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut +fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que +c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de +Nemours. Elle savait qu'il était à Chambord, elle ne trouvait nulle +apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie +plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le +jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu'elle +le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et +la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva +qu'il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre +le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir +d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et +il était quasi jour quand elle revint au château. + +Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu'il avait vu de +la lumière; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Clèves, +quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'était +sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il +jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son +cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de +Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village, d'où il était +parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour, +afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves +aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à +être vue; quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie +de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un +mouvement si naturel de le fuir. + +La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors +en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau +qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s'éloigna le plus +qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne; il +s'abandonna aux transports de son amour, et son coeur en fut tellement +pressé qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces +larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles +étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans +l'amour. + +Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il +en était amoureux; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours +eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. «Car, enfin, elle m'aime, disait-il; +elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les +plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que +j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si +j'étais haï; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre; je +la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. +Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire; mais je plais, on +m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement +dois-je attendre dans ma destinée? Quoi! je serai aimé de la plus +aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent +les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur +d'être maltraité! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse, +s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les +connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez +pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins +avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon +portrait; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir +fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous +est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement; +vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon +bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il +possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je +sois malheureux? Qu'elle était belle cette nuit! Comment ai-je pu +résister à l'envie de me jeter à ses pieds? Si je l'avais fait, je +l'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l'aurait rassurée; +mais peut-être elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne +dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a +effrayée.» + +Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours; il +attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le +chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s'était +déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il +l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même +jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n'avait pas voulu +hasarder qu'il essayât encore de la voir; toutes les portes étaient +fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait +point de lumières; mais ce fut inutilement. + +Madame de Clèves s'étant doutée que monsieur de Nemours pourrait +revenir, était demeurée dans sa chambre; elle avait appréhendé de +n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se +mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la +conduite qu'elle avait eue jusqu'alors. + +Quoique monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put +se résoudre à sortir si tôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa +la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du +moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était +levé devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être +découvert l'obligea à s'en aller. + +Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves; et il +alla chez madame de Mercoeur, qui était alors dans cette maison qu'elle +avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée +de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable +pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il +l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Clèves. +Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours +dit à sa soeur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en +diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, +dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir +trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves. + +Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde +le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre +trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu +la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de +colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il +avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son +visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses +indifférentes; et néanmoins, il trouva l'art d'y faire paraître tant +d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de +Clèves, qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle +avait eue d'abord. + +Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une +extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla +comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si +particulière, que madame de Mercoeur lui dit qu'il fallait qu'il y eût +été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés. + +--Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de +Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis +peu. + +--Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit monsieur de +Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien +aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu. + +Madame de Mercoeur, qui regardait la beauté des jardins, n'avait point +d'attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et +baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours: + +--Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous +y avez été, c'est sans que je l'aie su. + +--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j'y ai été sans +vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de +ma vie. + +Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais +elle n'y répondit point; elle songea à empêcher madame de Mercoeur +d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y +était, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que +le temps se passa insensiblement, et madame de Mercoeur parla de s'en +retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et +sa soeur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle +allait être exposée; elle se trouva dans le même embarras où elle +s'était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que +cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avait son +mari ne contribua pas peu à la déterminer; et pour éviter que monsieur +de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercoeur +qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la forêt, et elle ordonna que +son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours +cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente +qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il +se trouvait mal; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne +s'en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre +mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans +oser les suivre, et après ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus +retourner avec sa soeur; ainsi, il revint à Paris, et en partit le +lendemain. + +Le gentilhomme de monsieur de Clèves l'avait toujours observé: il revint +aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord, +il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son +voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du +malheur de toute sa vie. + +Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il +n'avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque +temps saisi d'affliction, la tête baissée sans pouvoir parler; enfin, il +lui fit signe de la main de se retirer: + +--Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n'ai pas la +force de l'écouter. + +--Je n'ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on +puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a +entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le +jour d'après à Coulommiers avec madame de Mercoeur. + +--C'est assez, répliqua monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant +encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand +éclaircissement. + +Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son +désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu +d'hommes d'un aussi grand courage et d'un coeur aussi passionné que +monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause +l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme. + +Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La +fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que +dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à +madame de Clèves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était +encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si +glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui +parut même qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait; +mais enfin, elle pensa que c'était peut-être un effet de sa maladie. + +D'abord qu'elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours +ne put s'empêcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle était dans le +même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez +monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce +fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et +avait une douleur violente de l'état où elle le voyait. Monsieur de +Nemours était désespéré qu'elle fût si affligée; il jugeait aisément +combien cette affliction renouvelait l'amitié qu'elle avait pour +monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion +dangereuse à la passion qu'elle avait dans le coeur. Ce sentiment lui +donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal +de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que +madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination, +et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de +plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui +donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par +la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait à perdre ses +espérances. + +Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un +des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse, +il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura +seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait +beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant +son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait +résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre +elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui +paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois +comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des +sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en +lui-même. + +--Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que +vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites +paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, +continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur; +mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il +qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me +parler à Coulommiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer sur la +passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait +pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu'à être bien +aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos +dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement +tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-être, ignoré +toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai, +ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et +qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la +vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la +passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si +cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en +venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la +passion que j'avais pour vous? Elle a été au-delà de ce que vous en +avez vu, Madame; je vous en ai caché la plus grande partie, par la +crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime, +par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais +votre coeur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu +l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous +regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion +véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les +personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la +différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui, +en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous +séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous +pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des +crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, +et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux! + +Madame de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir +des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les +comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son +inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de +son aveuglement: + +--Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est inconnue. La +vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que +j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que +vous eussiez été témoin. + +--Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant +avec dédain, que je l'eusse été des nuits que vous avez passées avec +monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je +parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme? + +--Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez. +Je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours. +Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni +écouté, et j'en ferais tous les serments... + +--N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves; de faux +serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine. + +Madame de Clèves ne pouvait répondre; ses larmes et sa douleur lui +ôtaient la parole; enfin, faisant un effort: + +--Regardez-moi du moins; écoutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que +de mon intérêt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie. +Écoutez-moi, pour l'amour de vous-même: il est impossible qu'avec tant +de vérité, je ne vous persuade mon innocence. + +--Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader! s'écria-t-il; mais que +me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Coulommiers +avec sa soeur? Et n'avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec +vous dans le jardin de la forêt? + +--Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier. +Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques, +et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur +de Nemours vint à Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir +d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avais accoutumé. + +Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce +jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'était monsieur de +Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade +si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de +Clèves fut presque convaincu de son innocence. + +--Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je +me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me +pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce +me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne +de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore +avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, +s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que +vous avez pour un autre. + +Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de +Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il +languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une +constance admirable. + +Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit +quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena +dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisait. Ses belles-soeurs +la ramenèrent à Paris, qu'elle n'était pas encore en état de sentir +distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de +l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle +considéra qu'elle était la cause de sa mort, et que c'était par la +passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en était cause, +l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se +peut représenter. + +Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que +ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de +Clèves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait +désagréable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait +avoir longtemps la même conduite. + +Un écuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de +Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la +perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers +était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de +ce discours; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de +la vérité, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de +madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait +que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne +fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom; et il suivit cette +conduite, quelque pénible qu'elle lui parût. + +Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher néanmoins d'aller à sa +porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la +voyait, et qu'elle avait même défendu qu'on lui rendît compte de ceux +qui l'iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient +donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui. +Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument +privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, +quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui +paraissait si insupportable. + +La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari +mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, +ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce +qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la +passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son +pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le +regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait +dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût +fait s'il avait vécu. + +Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de +Nemours était venu à Coulommiers; elle ne soupçonnait pas ce prince de +l'avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu'il l'eût redit, +tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu'elle avait eue +pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il +était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de +la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle +ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la +perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre. + +Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente +affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de +langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin +pendant le séjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout +ce qui s'y passait; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre +intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la +divertir. + +Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous +les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite. + +--Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont +pris dans son coeur la place de la galanterie; mais il a bien moins de +joie qu'il n'avait accoutumé d'en avoir, il paraît fort retiré du +commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois +même qu'il y est présentement. + +Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir. +Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperçut point de +son trouble. + +Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à +l'état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait +des ouvrages de soie d'une façon particulière; et elle y fut dans le +dessein d'en faire faire de semblables. Après qu'on les lui eut +montrés, elle vit la porte d'une chambre où elle crut qu'il y en avait +encore; elle dit qu'on la lui ouvrît. Le maître répondit qu'il n'en +avait pas la clef, et qu'elle était occupée par un homme qui y venait +quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des +jardins que l'on voyait de ses fenêtres. + +--C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a guère la +mine d'être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient céans, +je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le +vois jamais travailler. + +Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que +lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était +quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien +fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de +Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un +trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers +les fenêtres pour voir où elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient +tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans +sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l'on lui avait +dit que venait cet homme. La pensée que c'était monsieur de Nemours +changea entièrement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus +dans un certain triste repos qu'elle commençait à goûter, elle se sentit +inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle +sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle +pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'était pas +trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se +promena assez longtemps. + +Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée, +dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert +de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle +vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une +rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours. +Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent +quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder +qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place +pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre +allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir +ceux qu'il saluait. + +S'il eût su ce qu'il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur +ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et madame de Clèves le vit +sortir par une porte de derrière où l'attendait son carrosse. Quel effet +produisit cette vue d'un moment dans le coeur de madame de Clèves! +Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle +violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venait de sortir +monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se +présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde, +l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'à sa +douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour, +dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la +refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre +de la rencontrer; enfin un homme digne d'être aimé par son seul +attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle +l'aurait aimé, quand il ne l'aurait pas aimée; mais de plus, un homme +d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de +vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient +levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de +Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui. + +Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la +mort de monsieur de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché +qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les +amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement +rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce même homme, qu'elle regardait +comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son +mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui +avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu +était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins +de crime à épouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer +pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si +contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons +qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce +prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle +était, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devait fuir sa vue +comme une chose entièrement opposée à son devoir. + +Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu, +n'entraînait pas son coeur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours +avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et +qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits +qu'elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d'aller +voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle; elle y +alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se +retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été +reconnu. Il avait souvent désiré de l'être, depuis que sa passion lui +avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves; et lorsqu'il +n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin +où elle l'avait trouvé. + +Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain, il résolut de +tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. «Que veux-je attendre? +disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est +libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer. Pourquoi me réduire à la +voir sans en être vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour +m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu +si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai +dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop +longtemps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a +pour moi.» + +Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour +la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa +passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler, et de lui +dire le dessein qu'il avait pour sa nièce. + +Le vidame était alors à Paris: tout le monde y était venu donner ordre à +son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la +reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui +fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusqu'alors, à la +réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas +paraître instruit. + +Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura +que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que +madame de Clèves était veuve, qu'elle était la seule personne digne de +lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler, +et de savoir quelles étaient ses dispositions. + +Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours +crut qu'elle en serait choquée parce qu'elle ne voyait encore personne. +Ils trouvèrent qu'il fallait que monsieur le vidame la priât de venir +chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par +un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme +ils l'avaient résolu: madame de Clèves vint; le vidame l'alla recevoir, +et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement. +Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût +conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir: elle +rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de +choses différentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre à +donner. Il dit à madame de Clèves qu'il la priait de faire les honneurs +de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment. + +L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de +Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première +fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de +Nemours rompant le silence: + +--Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de +m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous +m'avez toujours si cruellement ôtée? + +--Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où +je suis, et à quoi il expose ma réputation. + +En prononçant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de +Nemours, la retenant: + +--Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis +ici, et aucun hasard n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi; +si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même, +et pour vous délivrer des extravagances où m'emporterait infailliblement +une passion dont je ne suis plus le maître. + +Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait +pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de +douceur et de charmes: + +--Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me +demandez? Vous vous repentirez, peut-être, de l'avoir obtenue, et je me +repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une +destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que +celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la +cherchiez ailleurs! + +--Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il +d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je +ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne +la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera +jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont +inconnues? Et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs? + +--Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit +madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous +trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai +point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi; +peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue +donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous +pouvez souhaiter qu'il m'ait paru. + +--Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que +vous n'en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s'il n'a +fait aucune impression dans votre coeur? + +--Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle; mais je +voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé. + +--Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser +dire, répondit-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous +dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai +souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce +que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez +laissé voir. + +--Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie +avoué quelque chose à monsieur de Clèves? + +--Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, pour me pardonner +la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé +de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu +plus de hardiesse à vous parler. + +Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec +monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé. + +--Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où +vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez +madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous +l'aviez confiée. + +Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était +arrivée. + +--Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai +pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez +appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma +vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient +inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu +d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore +le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de +honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans +crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes +sentiments. + +--Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses +genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport? + +--Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne +saviez déjà que trop. + +--Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet +du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez +bien que je le sache! + +--Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et +que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne +vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous. +Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles +austères que mon devoir m'impose. + +--Vous n'y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours; il n'y a +plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté; et si j'osais, je +vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir +vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi. + +--Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et +moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous +sont inconnues. + +--Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont +point de véritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clèves m'a +cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez +approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans +votre aveu. + +--Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais +soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop +douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable +que vous êtes cause de la mort de monsieur de Clèves; les soupçons que +lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si +vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais +faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même +malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à +l'égard du monde; mais au mien il n'y a aucune différence, puisque je +sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi. + +--Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir +opposez-vous à mon bonheur? Quoi! Madame, une pensée vaine et sans +fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez +pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous; +ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du +monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable +maîtresse; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa +conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme? Car enfin, +Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se +soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous. Tous ceux qui +épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant, +et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles +ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne +trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisagé, dis-je, une si +grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles? +Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes, +ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué: vous vous êtes trompée, et +je me suis flatté. + +--Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les raisons de mon +devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction +dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs +à m'attacher à vous. + +--Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir +que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'après tout ce que +vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si +cruelle raison. + +--Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que +j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre. + +--Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte +trop, après ce que vous venez de me dire? + +--Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà +commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et +toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première +conversation, mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre. + +«Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous +cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils +sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la +liberté de vous les faire paraître; néanmoins je ne saurais vous avouer, +sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le +suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des +raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à +m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et +que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas +sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions +ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans +ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et +puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont +je ferais toute ma félicité? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique +homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma +destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être +aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas +trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre: +je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez +assez trouvé pour vous animer à vaincre; et mes actions involontaires, +ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez +d'espérance pour ne vous pas rebuter. + +--Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le +silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me +faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma +faveur. + +--J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais +elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que +vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes +les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez +déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus +votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour +moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée +de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour +vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si +cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de +Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré +une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux. + +«Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. +Il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me ferait croire +qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais +toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet +état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la +souffrance; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des +reproches à un amant; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui +reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer à +cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir +toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de +vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence +de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle, de +passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans +l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir +jamais. + +--Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria monsieur de Nemours. +Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, +et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que +vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous +aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point +d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et +j'espère que vous les suivrez malgré vous. + +--Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que +j'entreprends, répliqua madame de Clèves; je me défie de mes forces au +milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur +de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon +repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles +de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne +vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter +l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me +priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous +conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune +occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout +ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance +interdit tout commerce entre nous. + +Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les +divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses +paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont +un coeur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas +insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les +larmes: + +--Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la +mort de monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis +que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être +engagée? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si +invincible? + +--Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous +seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que +la vertu et la raison ne vous sauraient imposer. + +--Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui +ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra +faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet +funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. +Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui +n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les +sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront +également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une +conversation qui me fait honte: rendez-en compte à monsieur le vidame; +j'y consens, et je vous en prie. + +Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la +retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche. +Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son +carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui +était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration, +enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de +crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le +vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa +conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans être +amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le +mérite de madame de Clèves, que monsieur de Nemours en avait lui-même. +Ils examinèrent ce que ce prince devait espérer de sa destinée; et, +quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec +monsieur le vidame qu'il était impossible que madame de Clèves demeurât +dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il +fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de +l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne +prît engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par +la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vivant de son mari. + +Monsieur de Nemours se détermina à suivre le roi. C'était un voyage dont +il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans +tenter même de revoir madame de Clèves du lieu où il l'avait vue +quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il +point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de +vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit était passée devant +que monsieur de Nemours songeât à le laisser en repos. + +Madame de Clèves n'était pas en état d'en trouver: ce lui était une +chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'était +imposée, d'avoir souffert, pour la première fois de sa vie, qu'on lui +dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle +aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle +avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses +sentiments étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore +les raisons de son devoir qui s'opposaient à son bonheur; elle sentit de +la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si +bien montrées à monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui +fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle +ne lui avait pas fait la même impression que venait de faire la +conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments où +elle avait de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en +l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal +fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de +l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments, +des choses tout opposées, qui l'emportaient rapidement à la résolution +de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais +c'était une résolution bien violente à établir dans un coeur aussi +touché que le sien, et aussi nouvellement abandonné aux charmes de +l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était +point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des +résolutions; la bienséance lui donnait un temps considérable à se +déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce +avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince +avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire +changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait imposée à monsieur +de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état +où elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile +à exécuter; mais qu'elle espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si +bien voir à quel point elle était touchée de l'opinion que monsieur de +Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée +qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame +craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression. + +Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de +sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit +donner à un homme qui est aimé. + +Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. Monsieur le +vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monsieur de Nemours, +pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit +bientôt la première, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa +main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles +qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidents qui peuvent +arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les +siennes, s'il continuait à lui parler de monsieur de Nemours; et elle +lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer. + +La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette +absence, madame de Clèves demeura à elle-même, et, à mesure qu'elle +était éloignée de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait +faire souvenir, elle rappelait la mémoire de monsieur de Clèves, qu'elle +se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne +point épouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son +devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce +prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un +mariage, lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter; mais +elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de +résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et +dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait +ni la vertu, ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et +l'éloignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en +avait besoin, non seulement pour soutenir la résolution de ne se pas +engager, mais même pour se défendre de voir monsieur de Nemours; et +elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps +que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes +terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus +propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour +revînt; et, en partant, elle écrivit à monsieur le vidame, pour le +conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui +écrire. + +Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l'aurait +été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de +la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible, et surtout +dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir +touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que +s'affliger, mais son affliction augmenta considérablement. Madame de +Clèves, dont l'esprit avait été si agité, tomba dans une maladie +violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la +cour. Monsieur de Nemours était inconsolable; sa douleur allait au +désespoir et à l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à +l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi +à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses +nouvelles. La parenté et l'amitié de monsieur le vidame fut un prétexte +à y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle était hors de cet +extrême péril où elle avait été; mais elle demeura dans une maladie de +langueur, qui ne laissait guère d'espérance de sa vie. + +Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de +Clèves les choses de cette vie de cet oeil si différent dont on les voit +dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyait si proche, +l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie +lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva +néanmoins que monsieur de Nemours n'était pas effacé de son coeur, mais +elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les +raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un +assez grand combat en elle-même. Enfin, elle surmonta les restes de +cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui +avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de +monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima +fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui +parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus +grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement +affaiblie, lui aida à conserver ses sentiments; mais comme elle +connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus +sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir +dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le +prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire +paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour. + +A la première nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids +de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment, +qu'il n'avait plus rien à espérer; la perte de ses espérances ne +l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de +Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l'y fit +aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point +qu'elle eût pris de résolution. Il jugea néanmoins qu'elle ne +reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-même, sur le +prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise +d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite +qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait +de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le +voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devait +conserver; qu'elle voulait bien qu'il sût, qu'ayant trouvé que son +devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui, +les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu'elle y +avait renoncé pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de +l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le désir de le +voir dans les mêmes dispositions où elle était. + +Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui +lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin +de faire en sorte qu'il la vît; mais cette personne lui dit que madame +de Clèves lui avait non seulement défendu de lui aller redire aucune +chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation. +Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le +pouvait être un homme qui perdait toutes sortes d'espérances de revoir +jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus +naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se +rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de +la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées, +le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. +Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle +pût jamais revenir. Elle passait une partie de l'année dans cette maison +religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des +occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et +sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by +Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES *** + +***** This file should be named 18797-8.txt or 18797-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/9/18797/ + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La princesse de Clèves + +Author: Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +Release Date: July 9, 2006 [EBook #18797] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES *** + + + + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>La Princesse de Clèves</h1> + +<h1>Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette</h1> + +<h3>A PARIS</h3> + +<h3>Chez Claude BARBIN, au Palais sur le second Perron de la Sainte Chapelle.</h3> + +<h3>M. DC. LXXXIX.</h3> + +<h2>AVEC PRIVILEGE DU ROI</h2> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<hr style="width: 65%;" /> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIERE PARTIE</b></a><br /> +<a href="#SECONDE_PARTIE"><b>SECONDE PARTIE</b></a><br /> +<a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIEME PARTIE</b></a><br /> +<a href="#QUATRIEME_PARTIE"><b>QUATRIEME PARTIE</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LE LIBRAIRE AU LECTEUR.</h2> + +<p>Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en +a faites, l'Auteur n'a pû se resoudre à se déclarer, il a craint que son +nom ne diminuât le succès de son Livre. Il sait par expérience, que l'on +condamne quelquefois les Ouvrages sur la médiocre opinion qu'on a de +l'Auteur, et il sait aussi que la réputation de l'Auteur donne souvent +du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurité où il est, pour +laisser les jugements plus libres & plus équitables, & il se montrera +néanmoins si cette Histoire est aussi agréable au Public que je +l'espère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a><a href="#table">PREMIERE PARTIE</a></h2> + + +<p>La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant +d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce +prince était galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour +Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus +de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas +des témoignages moins éclatants.</p> + +<p>Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il +en faisait une de ses plus grandes occupations. C'étaient tous les jours +des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, +ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame +de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec +tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa +petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine +autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu'elle eût passé +la première jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les +plaisirs. Le roi l'avait épousée lorsqu'il était encore duc d'Orléans, +et qu'il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa +naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la +place du roi François premier, son père.</p> + +<p>L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à +régner; il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi +pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en témoignait aucune +jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il était +difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait +d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le +roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il +n'était pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine à +l'heure du cercle, où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux +fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais +cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien +faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle +donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus +grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine +d'Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette +incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine +d'Écosse, qui venait d'épouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la +reine Dauphine, était une personne parfaite pour l'esprit et pour le +corps: elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris +toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour +toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les +aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère, +et Madame, sœur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la +musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et +pour les lettres régnait encore en France; et le roi son fils aimant les +exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui +rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de +princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que je +vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et +l'admiration de leur siècle.</p> + +<p>Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur +de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait +dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l'avait +porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre +auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux. +Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d'une valeur si +admirable et avait eu de si heureux succès, qu'il n'y avait point de +grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était +soutenue de toutes les autres grandes qualités: il avait un esprit vaste +et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la +guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était +né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence +admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait +pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui +commençait d'être attaquée. Le chevalier de Guise, que l'on appela +depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien +fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute +l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la +nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait +aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la +vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait +eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. +Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait +le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom; il +était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve +guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette +ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont point +dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et +dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi, +libéral; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes; enfin, +il était seul digne d'être comparé au duc de Nemours, si quelqu'un lui +eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'œuvre de la +nature; ce qu'il avait de moins admirable était d'être l'homme du monde +le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres +était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son +visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il +avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une +adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de +s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être +imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne +pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y +avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le +voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient +vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point +témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait +tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu'il ne pouvait +refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire: ainsi il +avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle +qu'il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la +beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire à +tout le monde, et l'estime particulière qu'elle témoignait à ce prince, +avaient souvent donné lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'à elle. +Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté +leur crédit et leur considération par son mariage; leur ambition les +faisait aspirer à s'égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir +du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus +grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise +et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur +ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir +qu'en se soumettant à la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'eût +plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si +absolu, que l'on peut dire qu'elle était maîtresse de sa personne et de +l'État.</p> + +<p>Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu'il avait commencé +à régner, il l'avait rappelé de l'exil où le roi François premier +l'avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le +connétable, qui était soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti +avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc +d'Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles; le +connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d'avoir +marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de +Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée. Ce +mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de +Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles +d'honneur de la reine; et bien que le roi les eût surmontés avec une +patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore +assez appuyé, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la +séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de +l'inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu'elle avait +pu, le mariage du dauphin avec la reine d'Écosse: la beauté et l'esprit +capable et avancé de cette jeune reine, et l'élévation que ce mariage +donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait +particulièrement le cardinal de Lorraine; il lui avait parlé avec +aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons +avec la reine; de sorte que le connétable la trouva disposée à s'unir +avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle +de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils, +qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le +connétable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur +d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l'esprit de +monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent +cachées, les difficultés n'en furent guère moindres. Monsieur d'Anville +était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu +d'espérance qu'il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à +prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de +Saint-André était le seul dans la cour qui n'eût point pris de parti. Il +était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'à sa personne: le roi +l'avait aimé dès le temps qu'il était dauphin; et depuis, il l'avait +fait maréchal de France, dans un âge où l'on n'a pas encore accoutumé de +prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu'il +soutenait par son mérite et par l'agrément de sa personne, par une +grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus +grande magnificence qu'on eût jamais vue en un particulier. La +libéralité du roi fournissait à cette dépense; ce prince allait jusqu'à +la prodigalité pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes +qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre +et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succès et si on en excepte +la bataille de Saint-Quentin, son règne n'avait été qu'une suite de +victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty; le Piémont +avait été conquis; les Anglais avaient été chassés de France, et +l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville +de Metz, qu'il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de +l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin +avait diminué l'espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune +avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent +insensiblement disposés à la paix.</p> + +<p>La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des +propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait +toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le +pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Le +cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de +Saint-André s'y trouvèrent pour le roi; le duc d'Albe et le prince +d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent +les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame +Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de +Madame sœur du roi, avec monsieur de Savoie.</p> + +<p>Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de +la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan à +Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne; elle le +reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu'il lui était +avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite +des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la +composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du +duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant +d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il +rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que +monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il +ne doutait point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le roi en parla à +ce prince dès le soir même; il lui fit conter par monsieur de Randan +toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter +cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui +parlait pas sérieusement; mais comme il vit le contraire:</p> + +<p>—Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise +chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la +supplie de me garder le secret, jusqu'à ce que le succès me justifie +vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d'une +assez grande vanité, pour prétendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu, +me veuille épouser par amour.</p> + +<p>Le roi lui promit de ne parler qu'au connétable de ce dessein, et il +jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan +conseillait à monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple +prétexte de voyager; mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya +Lignerolles qui était un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les +sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En +attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui +était alors à Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie +d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix; l'assemblée se +rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris.</p> + +<p>Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le +monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle +donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de +belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de +Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était +mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, +sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. +Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans +revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à +l'éducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver +son esprit et sa beauté; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à +la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de +ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en +éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait +souvent à sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il +a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en +apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, +leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où +plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, +quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la +vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la +beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il +était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance +de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire +le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.</p> + +<p>Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France; +et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé +plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, +ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizième +année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame +alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de +mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur +de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a +jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et +sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.</p> + +<p>Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries +chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était +venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son +trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que +d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut +tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise; et +mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant +l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans +témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la +civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur +de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui +était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien +par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être +d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une +fille; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la +connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la +regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards +l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient +toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il +était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet +elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la +perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était; mais il fut +bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si +touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses +actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une +passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame, +sœur du roi.</p> + +<p>Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit +qu'elle avait sur le roi, son frère; et ce crédit était si grand, que le +roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire +épouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle eût désiré toute sa vie de se +marier, elle n'avait jamais voulu épouser qu'un souverain, et elle avait +refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il était duc de +Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie; elle avait +conservé de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu à Nice, à +l'entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle +avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles +choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines +heures où toute la cour était chez elle.</p> + +<p>Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire; il était si rempli de +l'esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait +parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se +lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne +connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne +comme celle qu'il dépeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle +serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame +d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation, +s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'était sans +doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame +se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le +lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. +Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reçue +des reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, et avec une +telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que +des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne +semblait pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. +Elle alla ensuite chez Madame, sœur du roi. Cette princesse, après +avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à +monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après.</p> + +<p>—Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en +vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette +beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris +l'admiration que vous aviez déjà pour elle.</p> + +<p>Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il +avait trouvée si aimable était d'une qualité proportionnée à sa beauté; +il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le +premier à l'admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle +tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étaient dus.</p> + +<p>Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de +chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans se +contraindre. Ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils +cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils +furent contraints d'en parler les jours suivants, partout où ils se +rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes +les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour +elle une considération extraordinaire; la reine dauphine en fit une de +ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle. +Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour être de tous leurs +divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour, +excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui +donnât de l'ombrage: une trop longue expérience lui avait appris qu'elle +n'avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine +pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par +le mariage d'une de ses filles, et qui s'était attaché à la reine, +qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son +nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié.</p> + +<p>Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de +Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser; mais il craignait que +l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un +homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était +si grande, et le comte d'Eu, qui en était l'aîné, venait d'épouser une +personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité +que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes +de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier +de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son +mérite, et par l'éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince +était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il +l'avait vue; il s'était aperçu de la passion de monsieur de Clèves, +comme monsieur de Clèves s'était aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent +amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas +permis de s'expliquer ensemble; et leur amitié s'était refroidie, sans +qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée +à monsieur de Clèves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres, +lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque +avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le +duc de Nevers son père. Ce duc avait d'étroites liaisons avec la +duchesse de Valentinois: elle était ennemie du vidame, et cette raison +était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son +fils pensât à sa nièce.</p> + +<p>Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la +vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un +lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si +dangereux. L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et +occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant +d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant +de part, que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à +l'amour. Personne n'était tranquille, ni indifférent; on songeait à +s'élever, à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l'ennui, +ni l'oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des +intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la +reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame, +sœur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les +raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur faisaient ces différents +attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui +faisaient profession d'une vertu plus austère étaient attachées à la +reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la +galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre +avait ses favorites; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le +roi son mari: il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de +crédit. Madame, sœur du roi, conservait encore de la beauté, et +attirait plusieurs dames auprès d'elle. La duchesse de Valentinois avait +toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui étaient +agréables; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa +confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en +recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une +cour comme celle de la reine.</p> + +<p>Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les +unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de +la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les +intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces +autres intérêts moins importants, mais qui n'étaient pas moins +sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans désordre dans +cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse +pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne +songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas +comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes +les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se +conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on +était jeune.</p> + +<p>Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les +desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent +ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans +ce qu'il désirait; il savait bien qu'il n'était point un parti qui +convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour +soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frères +n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement +que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes +maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu'il ne se +trompait pas; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour +mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne +lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour +le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt +consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle +de ce vidame; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné, +que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands +soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre, +et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même +conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du +cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause.</p> + +<p>Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa +passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit +cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à +parler à son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien +surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de +Chartres. Il blâma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son +emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla +jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur +de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son +fils; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise +craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut +lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de +ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle +s'arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à +marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme +madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle était aidée du +vidame qui était dans une grande considération, et qu'en effet sa fille +était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de +succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il +semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés.</p> + +<p>Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine +dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette +princesse avait sur lui, pour l'engager à servir mademoiselle de +Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était +ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une +affaire où il s'agissait de l'élévation d'une personne qu'elle aimait +beaucoup; elle le témoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle sût +bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son +oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce +qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les +jours les intérêts de la reine contre les siens propres.</p> + +<p>Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur +donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut +quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de +monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de +lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine. +Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce +gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphiné; mais son mérite et son +esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien +traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la +faveur de la maison de Montmorency l'avait particulièrement attaché à +monsieur d'Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes +sortes d'exercices; il chantait agréablement, il faisait des vers, et +avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur +d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine +dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en +la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse +passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie.</p> + +<p>Monsieur d'Anville ne manqua pas d'être le soir chez la reine; il se +trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une +chose qu'elle désirait, et il lui promit d'obéir exactement à ses +ordres; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce +mariage, l'avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu +le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paraître +qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de +Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la +rupture d'une chose qu'elle avait tant désirée, dont le mauvais succès +donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort +à sa fille.</p> + +<p>La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup +d'amitié, le déplaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile:</p> + +<p>—Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un médiocre pouvoir; je suis si +haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile +que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne +traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant, +ajouta-t-elle, je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire; aussi elles ne me +haïssent qu'à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de +l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il +le fût de madame de Valentinois; et dans les premières années de son +mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimât cette +duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma +mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait déjà +aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur, +s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une +sœur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs +sentiments, et quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois, +comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de +se démarier; mais pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine +ma mère, ils firent son mariage avec le roi d'Écosse, qui était veuf de +madame Magdeleine, sœur du roi, et ils le firent parce qu'il était le +plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu'on avait avec le +roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu même +que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne +pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère; et, quelque +autre princesse française qu'on lui proposât, il disait toujours qu'elle +ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que +la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c'est une chose +remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient +souhaité de l'épouser; son malheur l'a donnée au moindre, et l'a mise +dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui +ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse +destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne +saurais croire que j'en jouisse.</p> + +<p>Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments +étaient si mal fondés, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et +qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux +apparences.</p> + +<p>Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte +de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une +personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut +retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son +père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son +inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé, +il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il +se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui +s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi +assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était +la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de +lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.</p> + +<p>Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais +comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune +des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de +découvrir qu'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée +qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux +assemblées; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il +en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa +passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire +connaître quels étaient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui +dit que ceux qu'il avait pour elle étaient d'une nature qui le rendrait +éternellement malheureux, si elle n'obéissait que par devoir aux +volontés de madame sa mère.</p> + +<p>Comme mademoiselle de Chartres avait le cœur très noble et très bien +fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du +prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses +paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de +l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'était ce prince: +de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.</p> + +<p>Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de +Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités +dans monsieur de Clèves, et qu'il faisait paraître tant de sagesse pour +son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y +consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui +remarquait les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouserait même avec +moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination +particulière pour sa personne.</p> + +<p>Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres; elle reçut +la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à +sa fille un mari qu'elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de +Clèves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut +su de tout le monde.</p> + +<p>Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement +content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de +mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la +reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus +obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire +paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de +jours qu'il ne lui en fît ses plaintes.</p> + +<p>—Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en +vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez +pour moi qu'une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni +impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de +ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que +sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre +personne.—Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je +ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me +semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage.</p> + +<p>—Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines +apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-delà; +mais au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous +fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni +votre cœur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.</p> + +<p>—Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous +voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez +douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.</p> + +<p>—Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il; c'est un sentiment +de modestie, et non pas un mouvement de votre cœur, et je n'en tire que +l'avantage que j'en dois tirer.</p> + +<p>Mademoiselle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions +étaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clèves ne voyait que +trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le +pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les +entendait pas.</p> + +<p>Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces. +Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu +d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y +réussir; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la +femme d'un autre. Cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne +demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré +les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connaître, +à son retour, qu'elle était cause de l'extrême tristesse qui paraissait +sur son visage, et il avait tant de mérite et tant d'agréments, qu'il +était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié. +Aussi ne se pouvait-elle défendre d'en avoir; mais cette pitié ne la +conduisait pas à d'autres sentiments: elle contait à sa mère la peine +que lui donnait l'affection de ce prince.</p> + +<p>Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille, et elle l'admirait +avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si +naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son cœur ne fût point +touché, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne +l'avait pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle +prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire +comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue pour elle, +avant que de la connaître, et à la passion qu'il lui avait témoignée en +la préférant à tous les autres partis, dans un temps où personne n'osait +plus penser à elle.</p> + +<p>Ce mariage s'acheva, la cérémonie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi +et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour, +où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de +Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister à cette +cérémonie; mais il y fut si peu maître de sa tristesse, qu'il était aisé +de la remarquer.</p> + +<p>Monsieur de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé +de sentiment en changeant de nom. La qualité de son mari lui donna de +plus grands privilèges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans +le cœur de sa femme. Cela fit aussi que pour être son mari, il ne +laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à +souhaiter au-delà de sa possession; et, quoiqu'elle vécût parfaitement +bien avec lui, il n'était pas entièrement heureux. Il conservait pour +elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie; la jalousie +n'avait point de part à ce trouble: jamais mari n'a été si loin d'en +prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était +néanmoins exposée au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez +les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et +galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère, +dont la maison était ouverte à tout le monde; mais elle avait un air qui +inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la +galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu +de la faveur du roi, était touché de sa beauté, sans oser le lui faire +paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans +le même état; et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille +une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu'elle achevait de +la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre.</p> + +<p>La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait aussi travaillé +pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec +madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent +résolues pour le mois de février.</p> + +<p>Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement +rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y +envoyait continuellement des courriers: ses espérances augmentaient tous +les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa +présence vînt achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette +nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui +se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était +insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune, et, au lieu +qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir, +les difficultés s'étaient effacées de son imagination, et il ne voyait +plus d'obstacles.</p> + +<p>Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour +faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un +éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, et il se hâta lui-même +de venir à la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine.</p> + +<p>Il arriva la veille des fiançailles; et dès le même soir qu'il fut +arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein, et +recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait à faire. +Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clèves n'y était pas, de +sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle +avait ouï parler de ce prince à tout le monde, comme de ce qu'il y avait +de mieux fait et de plus agréable à la cour; et surtout madame la +dauphine le lui avait dépeint d'une sorte, et lui en avait parlé tant de +fois, qu'elle lui avait donné de la curiosité, et même de l'impatience +de le voir.</p> + +<p>Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se +trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre. +Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença, +et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand +bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à +qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et pendant +qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, +le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un +homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que monsieur de Nemours, qui +passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce +prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas +surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, +où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant +qui était dans sa personne; mais il était difficile aussi de voir madame +de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement.</p> + +<p>Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il +fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher +de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à +danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les +reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent +quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se +connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le +loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas +bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point.</p> + +<p>—Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude; +mais comme madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui +je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que +Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom.</p> + +<p>—Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous +savez le sien.</p> + +<p>—Je vous assure, Madame, reprit madame de Clèves, qui paraissait un peu +embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez.</p> + +<p>—Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine; et il y a même +quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, à ne vouloir pas +avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.</p> + +<p>La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de +Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une parfaite +beauté, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il +allât en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de +Clèves.</p> + +<p>Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce +qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il prit +comme un présage, que la fortune destinait monsieur de Nemours à être +amoureux de madame de Clèves; et soit qu'en effet il eût paru quelque +trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de +Guise au-delà de la vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue +de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que monsieur de +Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle, par une +aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.</p> + +<p>Madame de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui +s'était passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la +chambre de sa mère pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur +de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même +pensée qu'avait eue le chevalier de Guise.</p> + +<p>Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le +duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables, qu'elle en fut +encore plus surprise.</p> + +<p>Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit +jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle +l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous +les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous +les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son +esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son +cœur.</p> + +<p>Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une +inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement +qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable +qu'il n'avait accoutumé de l'être; de sorte que, se voyant souvent, et +se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait à la cour, il +était difficile qu'ils ne se plussent infiniment.</p> + +<p>La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le +roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les +commencements de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où +l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé +vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l'attachement que +le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de +marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres:</p> + +<p>—Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que +le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui +était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père, +et qui l'est encore de beaucoup d'autres, à ce que j'ai ouï dire?</p> + +<p>—Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite, ni la fidélité +de madame de Valentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui +l'a conservée, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si +cette femme avait eu de la jeunesse et de la beauté jointes à sa +naissance, qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle +eût aimé le roi avec une fidélité exacte, qu'elle l'eût aimé par rapport +à sa seule personne, sans intérêt de grandeur, ni de fortune, et sans se +servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi +même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer +ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais, +continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de +toutes les femmes de mon âge qu'elles aiment à conter les histoires de +leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi +pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont +même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement.</p> + +<p>—Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les +histoires passées, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas +instruite des présentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers +intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si +entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le +connétable était fort bien avec la reine.</p> + +<p>—Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de +Chartres. La reine hait monsieur le connétable, et si elle a jamais +quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit +plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les +naturels qui lui ressemblassent.</p> + +<p>—Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves, +après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à monsieur le +connétable pendant sa prison, la joie qu'elle a témoignée à son retour, +et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi.</p> + +<p>—Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de +Chartres, vous serez souvent trompée: ce qui paraît n'est presque jamais +la vérité.</p> + +<p>«Mais pour revenir à madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle +Diane de Poitiers; sa maison est très illustre, elle vient des anciens +ducs d'Aquitaine, son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin +il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son père, +se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous +avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit +sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait +déjà plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle +obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait +que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il +n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours après. Sa fille +parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la +prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint +d'Espagne, et que mademoiselle la régente alla au-devant de lui à +Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles était +mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Étampes. Le roi +en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en +beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que +l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ouï dire plusieurs fois +qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée; la +haine le lui faisait dire, et non pas la vérité: car je suis bien +trompée, si la duchesse de Valentinois n'épousa monsieur de Brézé, grand +sénéchal de Normandie, dans le même temps que le roi devint amoureux de +madame d'Étampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été +celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait +pardonner à madame d'Étampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du +roi. Madame d'Étampes avait une jalousie violente contre madame de +Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce +prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses; il y en +avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames +que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour à tour. La +perte du dauphin, son fils, qui mourut à Tournon, et que l'on crut +empoisonné, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même +tendresse, ni le même goût pour son second fils, qui règne présentement; +il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en +plaignit un jour à madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle +voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et +plus agréable. Elle y réussit comme vous le voyez; il y a plus de vingt +ans que cette passion dure, sans qu'elle ait été altérée ni par le +temps, ni par les obstacles.</p> + +<p>«Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il eût encore assez d'amour +pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il fût +poussé par la duchesse d'Étampes, qui était au désespoir que monsieur le +dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette +passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des +marques. Son fils ne craignit ni sa colère, ni sa haine, et rien ne put +l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher; il fallut que le +roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés +l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orléans, son +troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et +d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'être modéré, +mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation, si l'âge eût +mûri son esprit.</p> + +<p>«Le rang d'aîné qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc +d'Orléans, faisaient entre eux une sorte d'émulation, qui allait jusqu'à +la haine. Cette émulation avait commencé dès leur enfance, et s'était +toujours conservée. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une +préférence entière au duc d'Orléans sur monsieur le dauphin, qui la +ressentit si vivement, que, comme cet Empereur était à Chantilly, il +voulut obliger monsieur le connétable à l'arrêter, sans attendre le +commandement du roi. Monsieur le connétable ne le voulut pas, le roi le +blâma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et +lorsqu'il l'éloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.</p> + +<p>«La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Étampes de +s'appuyer de monsieur le duc d'Orléans, pour la soutenir auprès du roi +contre madame de Valentinois. Elle y réussit: ce prince, sans être +amoureux d'elle, n'entra guère moins dans ses intérêts, que le dauphin +était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la +cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se +bornèrent pas seulement à des démêlés de femmes.</p> + +<p>«L'Empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans, avait +offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les +propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de +lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire épouser sa fille. +Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se +servit de monsieur le connétable, qu'il a toujours aimé, pour faire voir +au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur +un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance +de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le connétable entra +d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il +s'opposait par là à ceux de madame d'Étampes, qui était son ennemie +déclarée, et qui souhaitait ardemment l'élévation de monsieur le duc +d'Orléans.</p> + +<p>«Monsieur le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne et +avait réduit celle de l'Empereur en une telle extrémité, qu'elle eût +péri entièrement, si la duchesse d'Étampes, craignant que de trop grands +avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur +pour monsieur le duc d'Orléans, n'eût fait secrètement avertir les +ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de +vivres. Ils le firent, et sauvèrent par ce moyen toute leur armée.</p> + +<p>«Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succès de sa trahison. Peu +après, monsieur le duc d'Orléans mourut à Farmoutier, d'une espèce de +maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et +en était aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vécu depuis +avec tant de sagesse et qu'elle a même caché avec tant de soin la +passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mérité que l'on conserve +sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son +mari, le même jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orléans; de sorte +qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir +la peine de se contraindre.</p> + +<p>«Le roi ne survécut guère le prince son fils, il mourut deux ans après. +Il recommanda à monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon +et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le connétable, +qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première +chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le +gouvernement des affaires.</p> + +<p>«Madame d'Étampes fut chassée, et reçut tous les mauvais traitements +qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de +Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous +ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit +du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis +douze ans que ce prince règne, elle est maîtresse absolue de toutes +choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le +cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont +voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le +comte de Taix, grand maître de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put +s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de +Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie; néanmoins elle +fit si bien, que le comte de Taix fut disgracié; on lui ôta sa charge; +et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de +Brissac, et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi +augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce +maréchal demeurât à la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente +en tous les autres, est douce et modérée en lui par l'extrême respect +qu'il a pour sa maîtresse; en sorte qu'il n'osa éloigner son rival, que +sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. Il y a passé +plusieurs années; il revint, l'hiver dernier, sur le prétexte de +demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il +commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en +être oublié, avait peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le +reçut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas, +mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se +servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi déclaré, pour +empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il +n'était pas difficile de lui nuire: le roi le haïssait, et sa présence +lui donnait de l'inquiétude; de sorte qu'il fut contraint de s'en +retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir +peut-être rallumé dans le cœur de madame de Valentinois des sentiments +que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de +jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre.</p> + +<p>«Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez +point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en +savoir.</p> + +<p>—Je suis très éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit madame +de Clèves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais +encore plusieurs circonstances que j'ignore.</p> + +<p>La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clèves fut d'abord si +violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les +personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des +commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de +chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la +patience d'écouter leurs plaintes, et de répondre à leurs reproches. +Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez +passionnés, ne put tenir dans son cœur contre madame de Clèves. Son +impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et +il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires +pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que +madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser +imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine. +Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de +manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder +de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de +Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de +caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que +personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de Clèves, que le +chevalier de Guise; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même, +si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention +particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter.</p> + +<p>Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle +pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue à lui parler de +ses autres amants; sans avoir un dessein formé de lui cacher, elle ne +lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi +bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui +donna une douleur sensible; elle jugeait bien le péril où était cette +jeune personne, d'être aimée d'un homme fait comme monsieur de Nemours +pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée +dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui +arriva peu de jours après.</p> + +<p>Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire +voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prétexte de lui montrer sa +maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur +d'y aller souper avec les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de +faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui +allait jusqu'à la profusion.</p> + +<p>Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper, le roi +dauphin, dont la santé était assez mauvaise, s'était trouvé mal, et +n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait passé tout le jour auprès +de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les +personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine dauphine +s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Clèves et quelques autres +dames qui étaient le plus dans sa familiarité.</p> + +<p>Comme il était déjà assez tard, et qu'elle n'était point habillée, elle +n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit +apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du maréchal de +Saint-André, et pour en donner à madame de Clèves, à qui elle en avait +promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé +arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine +dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui +demanda ce que l'on y faisait.</p> + +<p>—L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, répondit-il; et il +défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce +soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de +l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose +fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.</p> + +<p>—Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas +que sa maîtresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient +souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je +n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment.</p> + +<p>—Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal +est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils +soient aimés, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aimés, +ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a +point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant; +qu'elles en sont entièrement occupées; que ce soin de se parer est pour +tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que +lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les +regardent; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont +une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi +que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa +maîtresse dans une assemblée; que plus elle est admirée du public, plus +on se trouve malheureux de n'en être point aimé; que l'on craint +toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le +sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle +de voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de +n'y être pas.</p> + +<p>Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le +prince de Condé; mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait +aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait monsieur de +Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où +était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal +de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.</p> + +<p>La reine dauphine riait avec le prince de Condé, et n'approuvait pas +l'opinion de monsieur de Nemours.</p> + +<p>—Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince où monsieur de +Nemours consente que sa maîtresse aille au bal, qu'alors que c'est lui +qui le donne; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à Votre +Majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir, +quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre; que c'est toujours faire une +grâce à un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne; +que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le +voie le maître d'un lieu où est toute la cour, et qu'elle le voie se +bien acquitter d'en faire les honneurs.</p> + +<p>—Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant, +d'approuver que sa maîtresse allât au bal. Il y avait alors un si grand +nombre de femmes à qui il donnait cette qualité, que si elles n'y +fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.</p> + +<p>Sitôt que le prince de Condé avait commencé à conter les sentiments de +monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande +envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra +aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on +était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour +faire une chose qui était une faveur pour monsieur de Nemours; elle +emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reine dauphine; mais +le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avait +pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenait tant +de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait +point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au +divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prétexte de +faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être +elle serait embarrassée.</p> + +<p>Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme +la trouvant particulière; mais voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y +rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle fît la malade pour avoir +un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient +ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les +soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques +jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où monsieur de Nemours +ne devait pas être; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle +n'irait pas.</p> + +<p>Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée; +mais comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la +conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire +qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller.</p> + +<p>Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la +dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent, et +s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu +négligée, comme une personne qui s'était trouvée mal; mais son visage ne +répondait pas à son habillement.</p> + +<p>—Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais +croire que vous ayez été malade. Je pense que monsieur le prince de +Condé, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a +persuadée que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller +chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir.</p> + +<p>Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste, +et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait +deviné.</p> + +<p>Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas +voulu aller au bal; et pour empêcher que monsieur de Nemours ne le +jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait +être appuyé sur la vérité.</p> + +<p>—Je vous assure, Madame, dit-elle à madame la dauphine, que Votre +Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était +véritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse empêchée, +elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée +qu'elle était, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu +d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir.</p> + +<p>Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de +Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence; néanmoins la rougeur +de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine +avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves +avait d'abord été fâchée que monsieur de Nemours eût eu lieu de croire +que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de +Saint-André; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin, que sa +mère lui en eût entièrement ôté l'opinion.</p> + +<p>Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la +paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une +telle sorte que, sur la fin de février, on se rassembla à +Câteau-Cambresis. Les mêmes députés y retournèrent; et l'absence du +maréchal de Saint-André défit monsieur de Nemours du rival qui lui était +plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait à observer ceux qui +approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire +auprès d'elle.</p> + +<p>Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle +connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte +sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à +parler de lui; elle lui en dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges +empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir +amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un +attachement sérieux du commerce des femmes. «Ce n'est pas, +ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné d'avoir une grande passion +pour la reine dauphine; je vois même qu'il y va très souvent, et je vous +conseille d'éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout +en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle +fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez +combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit +continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de +ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie.»</p> + +<p>Madame de Clèves n'avait jamais ouï parler de monsieur de Nemours et de +madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et +elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle +avait pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage. +Madame de Chartres s'en aperçut: il vint du monde dans ce moment, madame +de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.</p> + +<p>L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connaître, par ce +que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à monsieur de +Nemours: elle n'avait encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors +que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que monsieur de +Clèves lui avait tant demandés; elle trouva combien il était honteux de +les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se +sentit blessée et embarrassée de la crainte que monsieur de Nemours ne +la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine, et cette pensée +la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point +encore dit.</p> + +<p>Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle +avait résolu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de +fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait +néanmoins si peu de chose, que madame de Clèves ne laissa pas d'aller +l'après dînée chez madame la dauphine: elle était dans son cabinet avec +deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité.</p> + +<p>—Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la +voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de +Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de +maîtresses, et c'était même un défaut en lui; car il ménageait également +celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas. Depuis +qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres; il n'y a +jamais eu un si grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son +humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.</p> + +<p>Madame de Clèves ne répondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle +aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des +marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se +sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher +des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux +la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner +quelque chose; et comme les autres dames s'éloignèrent, elle s'approcha +d'elle, et lui dit tout bas:</p> + +<p>—Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et +voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de +conduite à monsieur de Nemours?</p> + +<p>—Vous êtes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai +rien de caché pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que +d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre +qu'il ne me haïssait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas +même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que +j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien +difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui +est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque +pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement.</p> + +<p>Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clèves, et elle +se trouva, malgré elle, dans un état plus calme et plus doux que celui +où elle était auparavant.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus +mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et, les +jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait +une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction +extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère; monsieur de +Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il +prenait à madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner +à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion +n'était point diminuée.</p> + +<p>Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui, +n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles. +Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de +voir plusieurs fois madame de Clèves, en faisant semblant de chercher +son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait +même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas, et sous le +prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de +Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame +de Clèves y venait souvent, et, pour être affligée, elle n'en paraissait +pas moins belle à monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il +prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si +doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas de +madame la dauphine dont il était amoureux.</p> + +<p>Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir +pourtant du plaisir à le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et +qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le +commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr +par la douleur que lui donnait cette pensée.</p> + +<p>Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à +désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril +où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après +qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame +de Clèves.</p> + +<p>—Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main; +le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, +augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de +l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me +l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour +vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette +inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de +vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop +présentement; vous êtes sur le bord du précipice: il faut de grands +efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous +devez à votre mari; songez ce que vous vous devez à vous-même, et pensez +que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et +que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille, +retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez +point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque +affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les +suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles +de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je +souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler +le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir +tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je +reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin.</p> + +<p>Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle +tenait serrée entre les siennes, et madame de Chartres se sentant +touchée elle-même:</p> + +<p>—Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous +attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de +tout ce que je viens de vous dire.</p> + +<p>Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa +fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter, ni parler davantage. +Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état que l'on peut +s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la +mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus +revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait +attachée.</p> + +<p>Madame de Clèves était dans une affliction extrême; son mari ne la +quittait point, et sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena +à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa +douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la +reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait +qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre monsieur de Nemours, +ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse +d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle était si peu +maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir +quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont +monsieur de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus +fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. +Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle +n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui +semblait qu'à force de s'attacher à lui, il la défendrait contre +monsieur de Nemours.</p> + +<p>Ce prince vint voir monsieur de Clèves à la campagne. Il fit ce qu'il +put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves; mais elle ne le +voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de +le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher +de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle.</p> + +<p>Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme +de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour +d'après.</p> + +<p>—Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clèves, lorsqu'il +arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu, comme +vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle +affliction en l'état où je suis, ce serait la mort de madame de Tournon, +que j'ai apprise ce matin. J'en aurais été touchée quand je ne l'aurais +point connue; c'est toujours une chose digne de pitié, qu'une femme +jeune et belle comme celle-là soit morte en deux jours; mais de plus, +c'était une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui +paraissait avoir autant de sagesse que de mérite.</p> + +<p>—Je fus très fâché de ne pas revenir hier, répondit monsieur de Clèves; +mais j'étais si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il +m'était impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous +conseille pas d'en être affligée, si vous la regrettez comme une femme +pleine de sagesse, et digne de votre estime.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, reprit madame de Clèves, et je vous ai ouï dire +plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme à la cour que vous +estimassiez davantage.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit-il, mais les femmes sont incompréhensibles, et, +quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je +ne saurais assez admirer mon bonheur.</p> + +<p>—Vous m'estimez plus que je ne vaux, répliqua madame de Clèves en +soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous. +Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a détrompé de madame de +Tournon.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je le suis, répliqua-t-il, et que je sais qu'elle +aimait le comte de Sancerre, à qui elle donnait des espérances de +l'épouser.</p> + +<p>—Je ne saurais croire, interrompit madame de Clèves, que madame de +Tournon, après cet éloignement si extraordinaire qu'elle a témoigné pour +le mariage depuis qu'elle est veuve, et après les déclarations publiques +qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donné des espérances à +Sancerre.</p> + +<p>—Si elle n'en eût donné qu'à lui, répliqua monsieur de Clèves, il ne +faudrait pas s'étonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle +en donnait aussi à Estouteville dans le même temps; et je vais vous +apprendre toute cette histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SECONDE_PARTIE" id="SECONDE_PARTIE"></a><a href="#table">SECONDE PARTIE</a></h2> + + +<p>«Vous savez l'amitié qu'il y a entre Sancerre et moi; néanmoins il +devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le +cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'à tout le reste du monde. +J'étais bien éloigné de le soupçonner. Madame de Tournon paraissait +encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite +austère. La sœur de Sancerre était quasi la seule personne qu'elle vit, +et c'était chez elle qu'il en était devenu amoureux.</p> + +<p>«Un soir qu'il devait y avoir une comédie au Louvre, et que l'on +n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer, +l'on vint dire qu'elle s'était trouvée mal, et que le roi ne viendrait +pas. On jugea aisément que le mal de cette duchesse était quelque démêlé +avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du maréchal de +Brissac, pendant qu'il avait été à la cour; mais il était retourné en +Piémont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de +cette brouillerie.</p> + +<p>«Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la +salle, et me dit tout bas que le roi était dans une affliction et dans +une colère qui faisaient pitié; qu'en un raccommodement qui s'était fait +entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des +démêlés qu'ils avaient eus pour le maréchal de Brissac, le roi lui avait +donné une bague, et l'avait priée de la porter; que pendant qu'elle +s'habillait pour venir à la comédie, il avait remarqué qu'elle n'avait +point cette bague, et lui en avait demandé la raison; qu'elle avait paru +étonnée de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demandée à ses femmes, +lesquelles par malheur, ou faute d'être bien instruites, avaient répondu +qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue.</p> + +<p>«Ce temps est précisément celui du départ du maréchal de Brissac, +continua monsieur d'Anville; le roi n'a point douté qu'elle ne lui ait +donné la bague en lui disant adieu. Cette pensée a réveillé si vivement +toute cette jalousie, qui n'était pas encore bien éteinte, qu'il s'est +emporté contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de +rentrer chez lui, très affligé; mais je ne sais s'il l'est davantage de +l'opinion que madame de Valentinois a sacrifié sa bague, que de la +crainte de lui avoir déplu par sa colère.</p> + +<p>«Sitôt que monsieur d'Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je +me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un +secret que l'on venait de me confier, et dont je lui défendais d'en +parler.</p> + +<p>«Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-sœur; je +trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas +madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-sœur n'avait +pas sujet de s'en louer. Sancerre avait été chez elle au sortir de la +comédie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse, +et madame de Tournon était venue la conter à ma belle-sœur, sans savoir +ou sans faire réflexion que c'était moi qui l'avait apprise à son amant.</p> + +<p>«Sitôt que je m'approchai de ma belle-sœur, elle dit à madame de +Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et +sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour +mot tout ce que j'avais dit à Sancerre le soir précédent. Vous pouvez +juger comme j'en fus étonné. Je regardai madame de Tournon, elle me +parut embarrassée. Son embarras me donna du soupçon; je n'avais dit la +chose qu'à Sancerre, il m'avait quitté au sortir de la comédie sans m'en +dire la raison; je me souvins de lui avoir ouï extrêmement louer madame +de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de +peine à démêler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait +vue depuis qu'il m'avait quitté.</p> + +<p>«Je fus si piqué de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis +plusieurs choses qui firent connaître à madame de Tournon l'imprudence +qu'elle avait faite; je la remis à son carrosse, et je l'assurai, en la +quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la +brouillerie du roi et de madame de Valentinois.</p> + +<p>«Je m'en allai à l'heure même trouver Sancerre, je lui fis des +reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de +Tournon, sans lui dire comment je l'avais découverte. Il fut contraint +de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il +m'apprit aussi le détail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il fût +cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi bon +parti, que néanmoins elle était résolue de l'épouser. L'on ne peut être +plus surpris que je le fus. Je dis à Sancerre de presser la conclusion +de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dût craindre d'une +femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage +si éloigné de la vérité. Il me répondit qu'elle avait été véritablement +affligée, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait +surmonté cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paraître tout +d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres +raisons pour l'excuser, qui me firent voir à quel point il en était +amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion +qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'était elle-même qui me +l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de +peine, et je fus ensuite très avant dans leur confidence.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnête et si +agréable à l'égard de son amant; néanmoins j'étais toujours choqué de +son affectation à paraître encore affligée. Sancerre était si amoureux +et si content de la manière dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait +quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crût qu'il +le souhaitait plutôt par intérêt que par une véritable passion. Il lui +en parla toutefois, et elle lui parut résolue à l'épouser; elle commença +même à quitter cette retraite où elle vivait, et à se remettre dans le +monde. Elle venait chez ma belle-sœur à des heures où une partie de la +cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y +étaient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient très +aimable.</p> + +<p>«Peu de temps après qu'elle eut commencé à quitter la solitude, Sancerre +crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour +lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur +ses plaintes; mais à la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur +mariage, elle semblait l'éloigner, je commençai à croire qu'il n'avait +pas de tort d'avoir de l'inquiétude. Je lui répondis que quand la +passion de madame de Tournon diminuerait après avoir duré deux ans, il +ne faudrait pas s'en étonner; que quand même sans être diminuée, elle ne +serait pas assez forte pour l'obliger à l'épouser, qu'il ne devrait pas +s'en plaindre; que ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un +extrême tort, non seulement parce qu'il n'était pas un assez bon parti +pour elle, mais par le préjudice qu'il apporterait à sa réputation; +qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, était qu'elle ne le trompât +point et qu'elle ne lui donnât pas de fausses espérances. Je lui dis +encore que si elle n'avait pas la force de l'épouser, ou qu'elle lui +avouât qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il +s'emportât, ni qu'il se plaignît; mais qu'il devrait conserver pour elle +de l'estime et de la reconnaissance.</p> + +<p>«Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-même; +car la sincérité me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma +maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en +serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant +ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.»</p> + +<p>Ces paroles firent rougir madame de Clèves, et elle y trouva un certain +rapport avec l'état où elle était, qui la surprit, et qui lui donna un +trouble dont elle fut longtemps à se remettre.</p> + +<p>«Sancerre parla à madame de Tournon, continua monsieur de Clèves, il lui +dit tout ce que je lui avais conseillé, mais elle le rassura avec tant +de soin, et parut si offensée de ses soupçons, qu'elle les lui ôta +entièrement. Elle remit néanmoins leur mariage après un voyage qu'il +allait faire, et qui devait être assez long; mais elle se conduisit si +bien jusqu'à son départ, et en parut si affligée, que je crus, aussi +bien que lui, qu'elle l'aimait véritablement. Il partit, il y a environ +trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous +m'avez entièrement occupé, et je savais seulement qu'il devait bientôt +revenir.</p> + +<p>«Avant-hier, en arrivant à Paris, j'appris qu'elle était morte; +j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me +manda qu'il était arrivé de la veille, qui était précisément le jour de +la mort de madame de Tournon. J'allai le voir à l'heure même, me doutant +bien de l'état où je le trouverais; mais son affliction passait de +beaucoup ce que je m'en étais imaginé.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; dès le moment +qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me +dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en étais pas digne, +mais je la suivrai bientôt.</p> + +<p>«Après cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours: +Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux +larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me +dit qu'il n'avait pas reçu souvent de ses lettres pendant son absence, +mais qu'il ne s'en était pas étonné, parce qu'il la connaissait et qu'il +savait la peine qu'elle avait à hasarder de ses lettres. Il ne doutait +point qu'il ne l'eût épousée à son retour; il la regardait comme la plus +aimable et la plus fidèle personne qui eût jamais été, il s'en croyait +tendrement aimé; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher à +elle pour jamais. Toutes ces pensées le plongeaient dans une affliction +violente, dont il était entièrement accablé; et j'avoue que je ne +pouvais m'empêcher d'en être touché.</p> + +<p>«Je fus néanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui +promis que je reviendrais bientôt. Je revins en effet, et je ne fus +jamais si surpris, que de le trouver tout différent de ce que je l'avais +quitté. Il était debout dans sa chambre, avec un visage furieux, +marchant et s'arrêtant comme s'il eût été hors de lui-même.—Venez, +venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus désespéré; je suis +plus malheureux mille fois que je n'étais tantôt, et ce que je viens +d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort.</p> + +<p>«Je crus que la douleur le troublait entièrement, et je ne pouvais +m'imaginer qu'il y eût quelque chose de pire que la mort d'une maîtresse +que l'on aime, et dont on est aimé. Je lui dis que tant que son +affliction avait eu des bornes, je l'avais approuvée, et que j'y étais +entré; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au +désespoir, et s'il perdait la raison.</p> + +<p>—Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi, +s'écria-t-il: madame de Tournon m'était infidèle, et j'apprends son +infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un +temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de +la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps où son +idée est dans mon cœur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été, +et la plus parfaite à mon égard; je trouve que je suis trompé, et +qu'elle ne mérite pas que je la pleure; cependant j'ai la même affection +de sa mort que si elle m'était fidèle, et je sens son infidélité comme +si elle n'était point morte. Si j'avais appris son changement avant sa +mort, la jalousie, la colère, la rage m'auraient rempli, et m'auraient +endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis +dans un état où je ne puis ni m'en consoler, ni la haïr.</p> + +<p>«Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je +lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta +qu'un moment après que j'étais sorti de sa chambre, Estouteville, qui +est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour +madame de Tournon, l'était venu voir; que d'abord qu'il avait été assis, +il avait commencé à pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait +pardon de lui avoir caché ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait +d'avoir pitié de lui; qu'il venait lui ouvrir son cœur, et qu'il voyait +l'homme du monde le plus affligé de la mort de madame de Tournon.</p> + +<p>«Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon +premier mouvement ait été de lui dire que j'en étais plus affligé que +lui, je n'ai pas eu néanmoins la force de parler. Il a continué, et m'a +dit qu'il était amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours +voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait défendu expressément, et +avec tant d'autorité, qu'il n'avait osé lui désobéir; qu'il lui avait +plu quasi dans le même temps qu'il l'avait aimée; qu'ils avaient caché +leur passion à tout le monde; qu'il n'avait jamais été chez elle +publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son +mari; et qu'enfin il l'allait épouser dans le temps qu'elle était morte; +mais que ce mariage, qui était un effet de passion, aurait paru un effet +de devoir et d'obéissance; qu'elle avait gagné son père pour se faire +commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement +dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier.</p> + +<p>«Tant qu'Estouteville m'a parlé, me dit Sancerre, j'ai ajouté foi a ses +paroles, parce que j'y ai trouvé de la vraisemblance, et que le temps où +il m'a dit qu'il avait commencé à aimer madame de Tournon est +précisément celui où elle m'a paru changée; mais un moment après, je +l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai été prêt à le lui +dire; j'ai passé ensuite à vouloir m'éclaircir, je l'ai questionné, je +lui ai fait paraître des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de +mon malheur, qu'il m'a demandé si je connaissais l'écriture de madame de +Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon +frère est entré dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de +larmes, qu'il a été contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il +m'a dit qu'il reviendrait ce soir requérir ce qu'il me laissait; et moi +je chassai mon frère, sur le prétexte de me trouver mal, par +l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laissées, et espérant +d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce +qu'Estouteville venait de me dire. Mais hélas! que n'y ai-je point +trouvé? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de +l'épouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a écrit de semblables. +Ainsi, ajouta-t-il, j'éprouve à la fois la douleur de la mort et celle +de l'infidélité; ce sont deux maux que l'on a souvent comparés, mais qui +n'ont jamais été sentis en même temps par la même personne. J'avoue, à +ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne +puis la trouver assez coupable pour consentir à sa mort. Si elle vivait, +j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle +en lui faisant connaître son injustice. Mais je ne la verrai plus, +reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les +maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel +souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'étais +heureux hier! s'écriait-il, que j'étais heureux! j'étais l'homme du +monde le plus affligé; mais mon affliction était raisonnable, et je +trouvais quelque douceur à penser que je ne devais jamais me consoler. +Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye à une passion +feinte qu'elle a eue pour moi le même tribut de douleur que je croyais +devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire; +je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se +retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je +ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien +que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir +caché que j'aimais madame de Tournon; s'il l'eût su il ne s'y serait +peut-être pas attaché, elle ne m'aurait pas été infidèle; il est venu me +chercher pour me confier sa douleur; il me fait pitié. Et! c'est avec +raison, s'écriait-il; il aimait madame de Tournon, il en était aimé, et +il ne la verra jamais; je sens bien néanmoins que je ne saurais +m'empêcher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en +sorte que je ne le voie point.</p> + +<p>«Sancerre se remit ensuite à pleurer, à regretter madame de Tournon, à +lui parler, et à lui dire les choses du monde les plus tendres; il +repassa ensuite à la haine, aux plaintes, aux reproches et aux +imprécations contre elle. Comme je le vis dans un état si violent, je +connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider à calmer son +esprit. J'envoyai quérir son frère, que je venais de quitter chez le +roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrât, et je lui +contai l'état où était Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher +qu'il ne vît Estouteville, et nous employâmes une partie de la nuit à +tâcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouvé +plus affligé; son frère est demeuré auprès de lui, et je suis revenu +auprès de vous.»</p> + +<p>—L'on ne peut être plus surprise que je le suis, dit alors madame de +Clèves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de +tromperie.</p> + +<p>—L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clèves, ne peuvent +aller plus loin qu'elle les a portées. Remarquez que quand Sancerre crut +qu'elle était changée pour lui, elle l'était véritablement, et qu'elle +commençait à aimer Estouteville. Elle disait à ce dernier qu'il la +consolait de la mort de son mari, et que c'était lui qui était cause +qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait à Sancerre que +c'était parce que nous avions résolu qu'elle ne témoignerait plus d'être +si affligée. Elle faisait valoir à Estouteville de cacher leur +intelligence, et de paraître obligée à l'épouser par le commandement de +son père, comme un effet du soin qu'elle avait de sa réputation; et +c'était pour abandonner Sancerre, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre. +Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clèves, pour voir ce +malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il +est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre +infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser.</p> + +<p>Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. +Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait +été; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la +douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui +lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés.</p> + +<p>Dès le même soir qu'elle fut arrivée, madame la dauphine la vint voir, +et après lui avoir témoigné la part qu'elle avait prise à son +affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, +elle voulait l'instruire de tout ce qui s'était passé à la cour en son +absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières.</p> + +<p>—Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, +c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnément +amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point +dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne +qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger +ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne.</p> + +<p>Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'était passé sur +l'Angleterre.</p> + +<p>—J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur +d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya quérir, hier au +soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à +revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la +reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle +commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de +parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage. +Le roi lut cette lettre à monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler +sérieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que +rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit +que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller +en Angleterre comme un prétendu mari de la reine, sans être assuré du +succès. «Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon +temps, de faire ce voyage présentement que le roi d'Espagne fait de si +grandes instances pour épouser cette reine. Ce ne serait peut-être pas +un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un +mariage Votre Majesté ne me conseillerait pas de lui disputer quelque +chose.—Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais +vous n'aurez rien à lui disputer; je sais qu'il a d'autres pensées; et +quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouvée du joug +de l'Espagne, pour croire que sa sœur le veuille reprendre, et qu'elle +se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.—Si +elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit monsieur de Nemours, il y a +apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le +milord Courtenay, il y a déjà quelques années; il était aussi aimé de la +reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre, +sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa sœur Élisabeth +le touchaient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait +que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre +l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la +déterminèrent enfin à épouser le roi d'Espagne. Je crois qu'Élisabeth, +qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord et +qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a +tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.—Je +serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais +j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort à Padoue, où il était +relégué. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours, +qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le +dauphin, et envoyer épouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs.</p> + +<p>«Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui étaient chez le roi avec +monsieur de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il +est occupé, qui le détourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le +voit de plus près que personne, a dit à madame de Martigues que ce +prince est tellement changé qu'il ne le reconnaît plus; et ce qui +l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes +heures particulières où il se dérobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a +point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait +méconnaître monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne +répond point à son amour.»</p> + +<p>Quel poison pour madame de Clèves, que le discours de madame la +dauphine! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on +ne savait point le nom? et le moyen de n'être pas pénétrée de +reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui +pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son cœur, +cachait sa passion à tout le monde, et négligeait pour l'amour d'elle +les espérances d'une couronne. Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle +sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si madame la dauphine +l'eut regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses +qu'elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes; mais comme elle +n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler, sans y +faire de réflexion.</p> + +<p>—Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, +m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a +une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la +seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de +Nemours.</p> + +<p>Ces dernières paroles de madame la dauphine donnèrent une autre sorte +de trouble à madame de Clèves, que celui qu'elle avait eu quelques +moments auparavant.</p> + +<p>—Je serais aisément de l'avis de monsieur d'Anville, répondit-elle; et +il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une +princesse telle que vous, pour faire mépriser la reine d'Angleterre.</p> + +<p>—Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et +je le saurais s'il était véritable. Ces sortes de passions n'échappent +point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les +premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères +complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la +manière dont il a vécu avec moi, à celle dont il y vit présentement, que +je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence +qu'il a pour la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>«Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens +pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi +conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer +aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du +prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine à s'y +résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette +nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une +chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du +roi d'Espagne, surtout à elle qui a toute la joie que donne la première +jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendait d'épouser un jeune +prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si +le roi en elle trouvera toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée +de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai +quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien +différente; j'irai me réjouir avec Madame, sœur du roi. Tout est arrêté +pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de +temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si +entière de se marier. La cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne +l'a jamais vue, et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez +nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres +beautés.»</p> + +<p>Après ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clèves, et, le +lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours +suivants, le roi et les reines allèrent voir madame de Clèves. Monsieur +de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrême impatience, et +qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit +pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et +qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il réussit dans son +dessein, et il arriva comme les dernières visites en sortaient.</p> + +<p>Cette princesse était sur son lit; il faisait chaud, et la vue de +monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait +pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette +timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps +sans pouvoir parler. Madame de Clèves n'était pas moins interdite, de +sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de +Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction; +madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce +sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin, +elle dit que, quand le temps aurait diminué la violence de sa douleur, +il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur +en serait changée.</p> + +<p>—Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur +de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne +me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens +ont remarqué ce changement, et même madame la dauphine m'en parlait +encore hier.</p> + +<p>—Il est vrai, repartit madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je +crois lui en avoir ouï dire quelque chose.</p> + +<p>—Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua monsieur de Nemours, qu'elle +s'en soit aperçue; mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en +apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques +de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les +regardent point; et, n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on +voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de +personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, +dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec +indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter +au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la +passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de +leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile +pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne +s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les éviter, par la +peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les +sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un +véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on +était, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été +toute sa vie occupé de l'un et de l'autre.</p> + +<p>Madame de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. +Il lui semblait qu'elle devait y répondre, et ne les pas souffrir. Il +lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner +qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne +devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et +l'offensait quasi également; elle y voyait la confirmation de tout ce +que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque +chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et +de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui +donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus +obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les +déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc +sans répondre, et monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont +il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de +monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.</p> + +<p>Ce prince venait conter à sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle +n'avait pas une grande curiosité pour la suite de cette aventure. Elle +était si occupée de ce qui se venait de passer, qu'à peine pouvait-elle +cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, +elle connut bien qu'elle s'était trompée, lorsqu'elle avait cru n'avoir +plus que de l'indifférence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait +dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait +entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince +s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute à +cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas +aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. +C'était une entreprise difficile, dont elle connaissait déjà les peines; +elle savait que le seul moyen d'y réussir était d'éviter la présence de +ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'être plus retirée que +de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les +lieux où il la pouvait voir. Elle était dans une tristesse profonde; la +mort de sa mère en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point +d'autre.</p> + +<p>Monsieur de Nemours était désespéré de ne la voir presque plus; et +sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemblée et dans aucun des +divertissements ou était toute la cour, il ne pouvait se résoudre d'y +paraître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait +des parties les mêmes jours qu'il y avait des assemblées chez les +reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour +demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il +savait bien que madame de Clèves ne serait pas.</p> + +<p>Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de +Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se +porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours +qui, sur le prétexte d'être encore faible, y passait la plus grande +partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle +n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y +vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre +à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par +des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait +néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez +elle, qu'il allait à la chasse pour rêver, et qu'il n'allait point aux +assemblées parce qu'elle n'y était pas.</p> + +<p>Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez +son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extrême +violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement +touché.</p> + +<p>Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme: +mais enfin il s'aperçut qu'elle ne voulait pas être dans sa chambre +lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit +qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les +soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour; qu'elle le +suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle +n'avait accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisaient +beaucoup de choses, qu'une femme de son âge ne pouvait soutenir.</p> + +<p>Monsieur de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de +complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui +dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle +fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde, que monsieur de +Nemours était amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le +nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse +raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion +d'elle. Quelques jours après, le roi était chez la reine à l'heure du +cercle; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions +étaient partagées sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y +ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'après tant de choses qui +avaient été prédites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter +qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient +que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient +véritables faisait bien voir que ce n'était qu'un effet du hasard.</p> + +<p>—J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le roi; +mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je +suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a +quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans +l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres, +mais sans lui dire qui j'étais, et je menai monsieur de Guise, et +d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins +s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres. +Peut-être qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me +convenait pas, s'il m'eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel. +Il dit ensuite à monsieur de Guise qu'il serait tué par derrière et à +d'Escars qu'il aurait la tête cassée d'un coup de pied de cheval. +Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût +accusé de devoir fuir. D'Escars ne fut guère satisfait de trouver qu'il +devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortîmes tous +très malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à monsieur +de Guise et à d'Escars; mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué +en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand +nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je +le fisse appeler comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint.</p> + +<p>Après le malheur que le roi conta qu'on lui avait prédit, ceux qui +avaient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent +d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance.</p> + +<p>—Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde +qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Clèves, +auprès de qui il était: On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je +serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais +la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, +Madame, si je dois croire aux prédictions.</p> + +<p>Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit +tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction +qu'on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de +Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de +cette demande. Mais prenant la parole sans hésiter:</p> + +<p>—Je lui disais, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais +élevé à une si haute fortune, que je n'oserais même y prétendre.</p> + +<p>—Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la +dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous +conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des +raisons pour la soutenir.</p> + +<p>Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine; +mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours +voulait parler n'était pas d'être roi d'Angleterre.</p> + +<p>Comme il y avait déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il fallait +qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme +elle avait accoutumé. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la +dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clèves, où il venait souvent +avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire +remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il +s'apercevait aisément.</p> + +<p>Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards, et à lui parler +moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient +d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui +était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût +peut-être pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois, qu'il +était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien +que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que +monsieur de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui +eût démêlé cette vérité; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que +les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur +donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater +néanmoins par aucun démêlé; mais ils étaient opposés en tout. Ils +étaient toujours de différent parti dans les courses de bague, dans les +combats, à la barrière et dans tous les divertissements où le roi +s'occupait; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait +cacher.</p> + +<p>L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de +Clèves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne résisterait point aux +conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine +que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec +impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée +avec soin de l'état de cette affaire, mais le même sentiment qui lui +donnait de la curiosité l'obligeait à la cacher, et elle s'enquérait +seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la reine +Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva +plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher +de dire qu'il était flatté.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente; +cette princesse a la réputation d'être belle, et d'avoir un esprit fort +au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie +pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de +Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément +dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait +quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune +ressemblance avec les autres beautés anglaises.</p> + +<p>—Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle +était née en France.</p> + +<p>—Ceux qui l'ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je +vais vous conter son histoire en peu de mots.</p> + +<p>«Elle était d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait été +amoureux de sa sœur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle +était sa fille. Elle vint ici avec la sœur de Henri VII, qui épousa le +roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup +de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari; mais +Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se +put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura +fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame +Marguerite sœur du roi, duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre, +dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès +de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna +ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manières +de France qui plaisent à toutes les nations; elle chantait bien, elle +dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon, +et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux. «Le cardinal de +Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au +pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu +dans cette prétention, il résolut de s'en venger, et d'unir le roi, son +maître, à la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage +avec la tante de l'Empereur était nul, et lui proposa d'épouser la +duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui +avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait +conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des +impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser +à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame +d'Alençon. Le cardinal de Wolsey se fit députer en France sur d'autres +prétextes, pour traiter cette affaire; mais son maître ne put se +résoudre à souffrir qu'on en fît seulement la proposition et il lui +envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage.</p> + +<p>«Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reçu avec des honneurs +pareils à ceux que l'on rendait au roi même; jamais favori n'a porté +l'orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre +les deux rois, qui se fit à Boulogne. François premier donna la main à +Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitèrent tour à +tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits +pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens +d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre +étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des +diamants, et la robe de velours blanc brodé d'or. Après avoir été +quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen +était logée chez Henri VIII avec le train d'une reine, et François +premier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que +si elle l'eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henry +l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il +demandait à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations +contre lui avec précipitation et Henri en fut tellement irrité, qu'il se +déclara chef de la religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le +malheureux changement où vous la voyez.</p> + +<p>«Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle +la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon, un jour +qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bague que faisait +le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d'une telle +jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint à Londres, et +laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs +autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique +cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps +qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne +pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit +regarder au roi comme une amitié criminelle; en sorte que ce prince, qui +d'ailleurs était amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'à se défaire +d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à +cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne +Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il répudia, ou qu'il fit +mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort +était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi +punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII +mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse.»</p> + +<p>Toutes les dames, qui étaient présentes au récit de madame la dauphine, +la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre, +et entre autres madame de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire +encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth.</p> + +<p>La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les +belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le +jour qu'on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint +passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y +trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de +Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était +si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne +l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle +pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le +plaisir qu'il avait à la regarder.</p> + +<p>Madame la dauphine demanda à monsieur de Clèves un petit portrait qu'il +avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout +le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clèves +ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui +que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait +de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la +table.</p> + +<p>Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le +portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à monsieur +de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il +croyait tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui +étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un +autre.</p> + +<p>Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de +Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un +des rideaux qui n'était qu'à demi fermé, monsieur de Nemours, le dos +contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner +la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle +n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si +troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas, et +lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se +tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui +étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas +impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire.</p> + +<p>Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle +demandât son portrait; mais en le demandant publiquement, c'était +apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, +et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui +parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui +laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui +pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. Monsieur de +Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause +s'approcha d'elle, et lui dit tout bas:</p> + +<p>—Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me +laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage.</p> + +<p>Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse.</p> + +<p>Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les +dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant +soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il +sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il +aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgré +elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et +d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.</p> + +<p>Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait +la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été +dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. Monsieur de Clèves +était affligé de cette perte, et, après qu'on eut encore cherché +inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir +qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché, à +qui elle avait donné ce portrait, ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre +qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte.</p> + +<p>Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans +l'esprit de madame de Clèves. Elles lui donnèrent des remords; elle fit +réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers monsieur +de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et +de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne +craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons +sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût +défendre, et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant. +Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait +dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait +le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à monsieur de +Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout +ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils +qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque +difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une +galanterie. Ce que monsieur de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en +parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla +qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de +Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de +l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne +savoir quel parti prendre.</p> + +<p>La paix était signée; madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance, +s'était résolue à obéir au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé +pour venir l'épouser au nom du roi catholique, et il devait bientôt +arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame, +sœur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi +ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il +pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa +tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des +comédies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et +il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où +les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être +spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie +dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise, +et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes +d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du +tournoi.</p> + +<p>L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas +était ouvert au quinzième juin, par Sa Majesté Très Chrétienne, et par +les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc +de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour être tenu contre +tous venants: à commencer le premier combat à cheval en lice, en double +pièce, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxième combat, à +coups d'épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp; +le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d'épée; +que les tenants fourniraient de lances, d'épées et de piques, au choix +des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait +mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre maîtres de camp pour donner +les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le +mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des +juges; que tous les assaillants, tant français qu'étrangers, seraient +tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron au +bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix; que là ils +trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrôler +selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient touchés; que les +assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur +écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le +commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point reçus sans +le congé des tenants.</p> + +<p>On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du +château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui +allait se rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des +échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient +des espèces de galeries qui faisaient un très bel effet à la vue, et qui +pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et +seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur +était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs +chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui eût rapport +aux personnes qu'ils aimaient.</p> + +<p>Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le roi fit une partie de +paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de +Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les +dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut +finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Châtelart s'approcha de la +reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les +mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de monsieur +de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui +regardait ce prince, dit à Châtelart de la lui donner, elle la prit, et +suivit la reine sa belle-mère, qui s'en allait avec le roi voir +travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le roi fit +amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne +fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à +tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se +trouvèrent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un à +l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula +brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant +de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le +crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus +blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une +appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle +s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un +homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi +le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où +était madame de Clèves qu'à celui où était monsieur de Nemours. Le coup +que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il +demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand +il la releva, il vit d'abord madame de Clèves; il connut sur son visage +la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pût lui +faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remerciements +aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de +l'état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller +reposer.</p> + +<p>Madame de Clèves, après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue, +fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier +de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'espérance que personne ne +s'en serait aperçu; il lui donna la main pour la conduire hors de la +lice.</p> + +<p>—Je suis plus à plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il; +pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour +vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que +je viens de voir: c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour +vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un +éloignement éternel, m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre, +puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux +qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.</p> + +<p>Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme +si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de +Guise. Dans un autre temps elle aurait été offensée qu'il lui eût parlé +des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit +que l'affliction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour +monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si +pénétré de douleur que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser +jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais pour quitter cette +entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en +fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper. Il se mit dans +l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait déjà eu quelque pensée; et +quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le +temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de +son siècle, le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de +n'avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès +infaillible par tous les soins qu'il en avait pris.</p> + +<p>Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit +bien occupé de ce qui s'était passé. Monsieur de Nemours y vint peu de +temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait +pas de l'accident qui lui était arrivé. Il paraissait même plus gai que +de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air +qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il +entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, +excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire +semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était et, le +voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. +Monsieur de Nemours passa auprès de madame de Clèves et lui dit tout +bas:</p> + +<p>—J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce +n'est pas de celles dont je suis le plus digne.</p> + +<p>Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la +sensibilité qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir +qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur, de voir +qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir +laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que +monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas +si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur.</p> + +<p>La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y +avait dans la lettre que Châtelart lui avait donnée, s'approcha de +madame de Clèves:</p> + +<p>—Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à monsieur de +Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui +il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, +gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me +dire si vous en connaissez l'écriture.</p> + +<p>Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la +laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque +temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où +elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en +alla chez elle; quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de +se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses +pensées étaient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et +elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne +connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut +dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle:</p> + +<p>LETTRE</p> + +<p>«Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui +vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté; je veux vous apprendre +que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous +parle de votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, +et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez +raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même, +que j'aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n'a été +pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion +violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans +le temps que je vous la laissais voir tout entière, j'appris que vous me +trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les +apparences, vous me sacrifiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le +jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je +feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le +devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente +agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore +d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne +vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle +sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les +mêmes résolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma +douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus +blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion +s'affaiblissait d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du +sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le +plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. +Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour +jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez, que l'on cessait de +vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je +savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon +désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas +assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une légère +douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je +trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être +point aimé, que j'éprouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose +pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de +vous faire voir que les miens étaient changés; mais de vous le faire +voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la +force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me +fut difficile à prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible +à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par +mes pleurs; l'état où j'étais encore par ma santé me servit à vous +déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le +plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi; +néanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour +vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus tôt que je n'avais +eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments étaient changés. +Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchais de vous +rassurer; mais c'était d'une manière si forcée, que vous en étiez encore +mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que +j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre cœur vous fit +revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m'éloignais de vous. +J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru +que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait +voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez +entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi +des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de +moi; mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre +légèreté. Votre cœur a été partagé entre moi et une autre, vous m'avez +trompée; cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous, comme +je croyais mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution +que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris.</p> + +<p>Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans +savoir néanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur +de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé, et qu'il en aimait +d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance +pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui +venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne, et +à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction +n'a été si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait +l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette +journée, et que, si monsieur de Nemours n'eût point eu lieu de croire +qu'elle l'aimait, elle ne se fût pas souciée qu'il en eût aimé une +autre. Mais elle se trompait elle-même; et ce mal qu'elle trouvait si +insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut +être accompagnée. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours +avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait +écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite; elle lui paraissait +digne d'être aimée; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en +trouvait à elle-même, et elle enviait la force qu'elle avait eue de +cacher ses sentiments à monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de +la lettre, que cette personne se croyait aimée; elle pensait que la +discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été +si touchée, n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour +cette autre personne, à qui il craignait de déplaire. Enfin elle +pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son désespoir. +Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! quelles réflexions sur +les conseils que sa mère lui avait donnés! Combien se repentit-elle de +ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré +monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue +de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle +trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle +connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la +laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la +sacrifiait peut-être, et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un +sentiment d'orgueil et de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux +qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait +porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à monsieur de Nemours +qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre. Tout ce qui +la consolait était de penser au moins, qu'après cette connaissance, elle +n'avait plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement +guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.</p> + +<p>Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de +se trouver à son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver +mal, en sorte que quand monsieur de Clèves revint de chez le roi, on lui +dit qu'elle était endormie; mais elle était bien éloignée de la +tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre +chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.</p> + +<p>Madame de Clèves n'était pas la seule personne dont cette lettre +troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non +pas monsieur de Nemours, en était dans une extrême inquiétude; il avait +passé tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donné un grand +souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la +cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame +de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles +qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer: il s'en +défendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et +qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait +sa discrétion à bout, que néanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais +qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes +en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette +lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit +la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il +se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec +impatience, pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui +manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de +la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzès avait +cru nécessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la +reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant +qu'il était au jeu de paume; que l'on avait raconté une grande partie de +ce qui était dans la lettre; que la reine avait témoigné beaucoup de +curiosité de la voir; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses +gentilshommes servants, mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée +entre les mains de Châtelart.</p> + +<p>Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au +vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. Il +sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami +intime de Châtelart; il le fit lever, quoique l'heure fût +extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui était +celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Châtelart, qui avait +l'esprit prévenu qu'elle était à monsieur de Nemours, et que ce prince +était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui +qui la faisait redemander. Il répondit avec une maligne joie, qu'il +avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le +gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres. Elle +augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà, et y en joignit encore de +nouvelles; après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire, +il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pût lui aider à +sortir de l'embarras où il était.</p> + +<p>Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne +commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce +qu'il avait vu, le jour précédent, de madame de Clèves, ne lui avait +donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé +par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'était pour se venger +de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son +repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien +que de sérieux au sujet qui l'amenait.</p> + +<p>—Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui +dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque +c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien +aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout +ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint. J'ai +laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une +conséquence extrême, que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle +a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume où elle +tomba hier; vous y étiez aussi et je vous demande en grâce, de vouloir +bien dire que c'est vous qui l'avez perdue.</p> + +<p>—Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse, reprit +monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition, +et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse +brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres.</p> + +<p>—Je vous prie, dit le vidame, écoutez-moi sérieusement. Si vous avez +une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui +elle est, il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai +les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas auprès +d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques +moments. Mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a +passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; +et d'un autre côté, je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma +fortune, et peut-être quelque chose de plus.</p> + +<p>—Je ne puis entendre tout ce que vous me dites répondit monsieur de +Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de +l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement +faux.</p> + +<p>—Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à +Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me +trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé, pour vous +faire voir tout ce que j'ai à craindre.</p> + +<p>«Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec +beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire +qu'elle avait de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avait rien de +particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentiments pour +elle que ceux du respect. J'étais même fort amoureux de madame de +Thémines; il est aisé de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup +d'amour pour elle quand on en est aimé; et je l'étais. Il y a près de +deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou +trois fois en conversation avec la reine, à des heures où il y avait +très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle +entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit à +parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en +eusse une entière; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en +avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parlé. +La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouvé +personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le +plus embarrassée, parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa +confiance; que c'était une chose nécessaire dans la vie, que d'avoir +quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son +rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la même +conversation; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se +passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon +secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pensée +m'attacha à elle, je fus touché de cette distinction, et je lui fis ma +cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir +que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la +forêt, où elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'était trouvée un +peu mal, je demeurai auprès d'elle; elle descendit au bord de l'étang, +et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. +Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et +m'ordonna de la suivre. «Je veux vous parler, me dit-elle; et vous +verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.» Elle +s'arrêta à ces paroles, et me regardant fixement: «Vous êtes amoureux, +continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, +vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des +personnes intéressées. On vous observe, on sait les lieux où vous voyez +votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle +est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir +des malheurs où vous pouvez tomber.» Voyez, je vous prie, quel piège me +tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle +voulait savoir si j'étais amoureux; et en ne me demandant point de qui +je l'étais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire +plaisir, elle m'ôtait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par +dessein.</p> + +<p>«Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité. +J'étais amoureux de madame de Thémines; mais quoiqu'elle m'aimât, je +n'étais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers à la voir, +et pour craindre d'y être surpris; et ainsi je vis bien que ce ne +pouvait être elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que +j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et +moins sévère que madame de Thémines, et qu'il n'était pas impossible que +l'on eût découvert le lieu où je la voyais; mais comme je m'en souciais +peu, il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls +en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer à la +reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait très longtemps que +j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvais +espérer de l'être, parce que je les trouvais quasi toutes indignes +d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort +au-dessus d'elles qui pût m'engager. «Vous ne me répondez pas +sincèrement, répliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me +dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien +cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne +veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos +attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les +apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais après ce +temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si, +dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le +pardonnerai de ma vie.»</p> + +<p>«La reine me quitta après m'avoir dit ces paroles sans attendre ma +réponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce +qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donnés pour y +penser ne me parurent pas trop longs pour me déterminer. Je voyais +qu'elle voulait savoir si j'étais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas +que je le fusse. Je voyais les suites et les conséquences du parti que +j'allais prendre; ma vanité n'était pas peu flattée d'une liaison +particulière avec une reine, et une reine dont la personne est encore +extrêmement aimable. D'un autre côté, j'aimais madame de Thémines, et +quoique je lui fisse une espèce d'infidélité pour cette autre femme dont +je vous ai parlé, je ne me pouvais résoudre à rompre avec elle. Je +voyais aussi le péril où je m'exposais en trompant la reine, et combien +il était difficile de la tromper; néanmoins, je ne pus me résoudre à +refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que +ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont +on pouvait découvrir le commerce, et j'espérai de cacher celui que +j'avais avec madame de Thémines.</p> + +<p>«Au bout des deux jours que la reine m'avait donnés, comme j'entrais +dans la chambre où toutes les dames étaient au cercle, elle me dit tout +haut, avec un air grave qui me surprit: «Avez-vous pensé à cette affaire +dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?—Oui, Madame, lui +répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.—Venez ce +soir à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de +vous donner mes ordres.» Je fis une profonde révérence sans rien +répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avait +marquée. Je la trouvai dans la galerie où était son secrétaire et +quelqu'une de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi, et me +mena à l'autre bout de la galerie. «Eh bien! me dit-elle, est-ce +après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire? et la manière +dont j'en +use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez +sincèrement?—C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui +répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, +avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour +aucune femme de la cour.—Je le veux croire, repartit la reine, parce +que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je désire que vous +soyez entièrement attaché à moi, et qu'il serait impossible que je fusse +contente de votre amitié si vous étiez amoureux. On ne peut se fier à +ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop +distraits et trop partagés, et leur maîtresse leur fait une première +occupation qui ne s'accorde point avec la manière dont je veux que vous +soyez attaché à moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous +me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour +vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vôtre tout +entière; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me +seront agréables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de +me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la +conduirai avec plus d'application que vous-même, et, quoi que je fasse +pour vous, je m'en tiendrai trop bien récompensée, si je vous trouve +pour moi tel que je l'espère. Je vous choisis pour vous confier tous mes +chagrins, et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne +sont pas médiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine, +l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est +insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me méprise, +tous mes gens sont à elle. La reine, ma belle-fille, fière de sa beauté +et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le connétable de +Montmorency est maître du roi et du royaume; il me hait, et m'a donné +des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le maréchal de +Saint-André est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec +moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous ferait pitié; je n'ai +osé jusqu'ici me fier à personne, je me fie à vous; faites que je ne +m'en repente point, et soyez ma seule consolation.» Les yeux de la reine +rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant +je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignait. Depuis ce +jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien +sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a><a href="#table">TROISIEME PARTIE</a></h2> + + +<p>Cependant, quelque rempli et quelque occupé que je fusse de cette +nouvelle liaison avec la reine, je tenais à madame de Thémines par une +inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle +cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse été sage, je me fusse +servi du changement qui paraissait en elle pour aider à me guérir, mon +amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque +connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes +de sa nation, et peut-être que cette princesse a pour moi des sentiments +plus vifs qu'elle ne pense elle-même. Mais enfin le bruit que j'étais +amoureux lui donna de si grandes inquiétudes et de si grands chagrins +que je me crus cent fois perdu auprès d'elle. Je la rassurai enfin à +force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu +la tromper longtemps, si le changement de madame de Thémines ne m'avait +détaché d'elle malgré moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et +j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter +davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle +m'écrivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par là qu'elle avait su +le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parlé, +et que c'était la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien +alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi; mais comme +les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre +incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par +sa volonté, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais +déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle était Villemontais, fille +de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï; la +discrétion que je lui fais paraître, et dont elle ne sait pas toutes les +raisons, lui est agréable. La reine n'a aucun soupçon sur son sujet; +mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme madame de +Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup +plus souvent que de coutume. La reine s'est imaginé que c'est de cette +princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est +égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle, +lui donnent une jalousie qui va jusqu'à la fureur, et une haine contre +sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine, +qui me paraît depuis longtemps aspirer aux bonnes grâces de la reine, et +qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous +prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entré dans les +différends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait démêlé +le véritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend +toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein +de me les rendre. Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous +parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que +mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de +Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l'ai +trompée, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de +Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre; jugez quelle +idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes +paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait +qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que +Châtelart a reconnu l'écriture de cette reine, et que la lettre est +d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie +est peut-être elle-même; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de +penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. +Ajoutez à cela que je suis vivement touché de madame de Martigues; +qu'assurément madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle +croira écrite depuis peu; ainsi je serai également brouillé, et avec la +personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que +je dois le plus craindre. Voyez après cela si je n'ai pas raison de vous +conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander, en +grâce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.»</p> + +<p>—Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut être dans un +plus grand embarras que celui où vous êtes, et il faut avouer que vous +le méritez. On m'a accusé de n'être pas un amant fidèle, et d'avoir +plusieurs galanteries à la fois; mais vous me passez de si loin, que je +n'aurais seulement osé imaginer les choses que vous avez entreprises. +Pouviez-vous prétendre de conserver madame de Thémines en vous engageant +avec la reine? et espériez-vous de vous engager avec la reine et de la +pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par conséquent pleine +de soupçons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plutôt +que votre bonne conduite, vous a ôté des engagements où vous étiez, vous +en avez pris de nouveaux, et vous vous êtes imaginé qu'au milieu de la +cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en +aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ôter la honte +d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente: +votre discrétion vous empêche de me le dire, et la mienne de vous le +demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, et la vérité +est contre vous.</p> + +<p>—Est-ce à vous à m'accabler de réprimandes, interrompit le vidame, et +votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes +fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je +vous conjure, à me tirer de l'abîme où je suis. Il me paraît qu'il +faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitôt qu'elle sera éveillée, +pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue.</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition +que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intérêt +particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais de plus, si +l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficile de +persuader qu'elle soit tombée de la mienne.</p> + +<p>—Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l'on a dit à la +reine dauphine que c'était de la vôtre qu'elle était tombée.</p> + +<p>—Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce +moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvait faire auprès de +madame de Clèves, l'on a dit à la reine dauphine que c'est moi qui ai +laissé tomber cette lettre?</p> + +<p>—Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette +méprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une +des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, et que vos gens et +les miens les ont été quérir. En même temps la lettre est tombée; ces +gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru +qu'elle était à vous, et les autres à moi. Châtelart qui l'a prise et à +qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donnée à la reine +dauphine, comme une lettre qui était à vous; et ceux qui en ont parlé à +la reine ont dit par malheur qu'elle était à moi; ainsi vous pouvez +faire aisément ce que je souhaite, et m'ôter de l'embarras où je suis.</p> + +<p>Monsieur de Nemours avait toujours fort aimé le vidame de Chartres, et +ce qu'il était à madame de Clèves le lui rendait encore plus cher. +Néanmoins il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu'elle entendît +parler de cette lettre, comme d'une chose où il avait intérêt. Il se mit +à rêver profondément, et le vidame se doutant à peu près du sujet de sa +rêverie:</p> + +<p>—Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec +votre maîtresse, et même vous me donneriez lieu de croire que c'est avec +la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur +d'Anville ne m'en ôtait la pensée; mais, quoi qu'il en soit, il est +juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien +vous donner les moyens de faire voir à celle que vous: voilà un billet +de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thémines, et à qui elle +s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet +elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est +sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la +lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous +remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à +votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas +un moment, et d'aller dès ce matin chez madame la dauphine.</p> + +<p>Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet +de madame d'Amboise; néanmoins son dessein n'était pas de voir la reine +dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus pressé à +faire. Il ne doutait pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à madame +de Clèves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si +éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une +autre.</p> + +<p>Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvait être éveillée, et +lui fit dire qu'il ne demanderait pas à avoir l'honneur de la voir à une +heure si extraordinaire, si une affaire de conséquence ne l'y obligeait. +Madame de Clèves était encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes +pensées, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement +surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait; +l'aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu'elle était +malade, et qu'elle ne pouvait lui parler.</p> + +<p>Ce prince ne fut pas blessé de ce refus, une marque de froideur dans un +temps où elle pouvait avoir de la jalousie n'était pas un mauvais +augure. Il alla à l'appartement de monsieur de Clèves, et lui dit qu'il +venait de celui de madame sa femme: qu'il était bien fâché de ne la +pouvoir entretenir, parce qu'il avait à lui parler d'une affaire +importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à +monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et monsieur de +Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût +point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et +son étonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari. +Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, où l'on avait +besoin de son secours pour les intérêts du vidame, qu'elle verrait avec +monsieur de Nemours ce qu'il y avait à faire, et que, pour lui, il s'en +allait chez le roi qui venait de l'envoyer quérir.</p> + +<p>Monsieur de Nemours demeura seul auprès de madame de Clèves, comme il le +pouvait souhaiter.</p> + +<p>—Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne +vous a point parlé d'une lettre que Châtelart lui remit hier entre les +mains.</p> + +<p>—Elle m'en a dit quelque chose, répondit madame de Clèves; mais je ne +vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, +et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé.</p> + +<p>—Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas +nommé, néanmoins elle s'adresse à lui, et il lui est très important que +vous la retiriez des mains de madame la dauphine.</p> + +<p>—J'ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoi il lui +importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander +sous son nom.</p> + +<p>—Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit +monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous +apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne +les aurais pas même confiées à monsieur le prince de Clèves, si je +n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir.</p> + +<p>—Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait +inutile, répondit madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut +mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de +détours, vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque +aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous.</p> + +<p>L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de +Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et +balançait son impatience de se justifier.</p> + +<p>—Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à madame la +dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à +monsieur le vidame.</p> + +<p>—Je le crois, répliqua madame de Clèves; mais on a dit le contraire à +la reine dauphine, et il ne lui paraîtra pas vraisemblable que les +lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi à +moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, à cacher la +vérité à la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer.</p> + +<p>—Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas à +moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas +madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune +de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui +sont même dignes de votre curiosité.</p> + +<p>Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle était prête à +l'écouter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il +lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce +fussent des choses propres à donner de l'étonnement, et à être écoutées +avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur si +grande qu'il semblait qu'elle ne les crût pas véritables, ou qu'elles +lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation, +jusqu'à ce que monsieur de Nemours lui parlât du billet de madame +d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui était la preuve +de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clèves savait que +cette femme était amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence +de vérité à ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser +que la lettre ne s'adressait peut être pas à lui. Cette pensée la tira +tout d'un coup et malgré elle, de là froideur qu'elle avait eue +jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisait sa +justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en +pouvait connaître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de +regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et +de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait +était la même qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit +encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et comme on persuade +aisément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu'il +n'avait point de part à cette lettre.</p> + +<p>Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où +était le vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les +moyens de le secourir; elle s'étonna du procédé de la reine, elle avoua +à monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitôt qu'elle le +crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les +mêmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils +convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine, +de peur qu'elle ne la montrât à madame de Martigues, qui connaissait +l'écriture de madame de Thémines et qui aurait aisément deviné par +l'intérêt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait à lui. Ils +trouvèrent aussi qu'il ne fallait pas confier à la reine dauphine tout +ce qui regardait la reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le +prétexte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir à garder tous +les secrets que monsieur de Nemours lui confiait.</p> + +<p>Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du vidame, et la +liberté où il se trouvait de l'entretenir lui eût donné une hardiesse +qu'il n'avait encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à madame de +Clèves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur +de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour +lui dire qu'après l'avoir quitté, il avait pensé qu'il était plus à +propos de s'adresser à madame de Clèves qui était sa nièce, que d'aller +droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire +approuver ce qu'il avait fait et pour en faire espérer un bon succès.</p> + +<p>Cependant madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la +reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit +approcher et lui dit tout bas:</p> + +<p>—Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si +embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La reine a +entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que +c'est le vidame de Chartres qui l'a laissé tomber. Vous savez qu'elle y +prend quelque intérêt: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait +demander à Châtelart; il a dit qu'il me l'avait donnée: on me l'est venu +demander sur le prétexte que c'était une jolie lettre qui donnait de la +curiosité à la reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez, je crus qu'elle +s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains à cause du vidame +votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi. +Il m'a déjà paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vît souvent, de +sorte que j'ai dit que la lettre était dans les habits que j'avais hier, +et que ceux qui en avaient la clef étaient sortis. Donnez-moi +promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et +que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connaîtrai +point l'écriture.</p> + +<p>Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avait +pensé.</p> + +<p>—Je ne sais, Madame comment vous ferez, répondit-elle; car monsieur de +Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à monsieur de Nemours +qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de +Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la +faiblesse de céder aux prières que monsieur de Nemours lui a faites de +la lui rendre.</p> + +<p>—Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, +repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette +lettre à monsieur de Nemours; puisque c'était moi qui vous l'avais +donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que +voulez-vous que je dise à la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? +Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a +quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que +cette lettre soit à monsieur de Nemours.</p> + +<p>—Je suis très affligée, répondit madame de Clèves, de l'embarras que je +vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de +monsieur de Clèves et non pas la mienne.</p> + +<p>—C'est la vôtre, répliqua madame la dauphine, de lui avoir donné la +lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à +son mari de toutes les choses qu'elle sait.</p> + +<p>—Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves; mais songez +à réparer ma faute et non pas à l'examiner.</p> + +<p>—Ne vous souvenez-vous point, à peu près, de ce qui est dans cette +lettre? dit alors la reine dauphine.</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une +fois.</p> + +<p>—Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à +l'heure la faire écrire d'une main inconnue. Je l'enverrai à la reine: +elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je +soutiendrai toujours que c'est celle que Châtelart m'a donnée, et il +n'oserait dire le contraire.</p> + +<p>Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle +pensait qu'elle enverrait quérir monsieur de Nemours pour ravoir la +lettre même, afin de la faire copier mot à mot, et d'en faire à peu près +imiter l'écriture, et elle crut que la reine y serait infailliblement +trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras +de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de +Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Clèves lui dit +tout ce qu'elle avait déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre; +mais monsieur de Nemours répondit qu'il l'avait déjà rendue au vidame de +Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors +du péril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoyée à l'heure même à +l'amie de madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un +nouvel embarras, et enfin après avoir bien consulté, ils résolurent de +faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler; on +donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous +les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence +n'était pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour madame de +Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la +rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le +plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans +mélange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une +liberté et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui +avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point +eu encore de si agréables moments, sa vivacité en était augmentée; et +quand madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à +l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisait que +l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clèves entra +dans le même esprit de gaieté, de sorte qu'il y avait déjà longtemps +qu'ils étaient enfermés, et on était déjà venu deux fois de la part de +la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils +n'avaient pas encore fait la moitié de la lettre.</p> + +<p>Monsieur de Nemours était bien aise de faire durer un temps qui lui +était si agréable, et oubliait les intérêts de son ami. Madame de Clèves +ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intérêts de son oncle. Enfin à +peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, et elle était si +mal, et l'écriture dont on la fit copier ressemblait si peu à celle que +l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la reine n'eût guère +pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Aussi n'y +fut-elle pas trompée, quelque soin que l'on prît de lui persuader que +cette lettre s'adressait à monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue, +non seulement qu'elle était au vidame de Chartres; mais elle crut que la +reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre +eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette +princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta +jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France.</p> + +<p>Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle, et soit que le +cardinal de Lorraine se fût déjà rendu maître de son esprit, ou que +l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle était trompée lui +aidât à démêler les autres tromperies que le vidame lui avait déjà +faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincèrement +avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la +conjuration d'Amboise où il se trouva embarrassé.</p> + +<p>Après qu'on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monsieur de +Clèves et monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura +seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la +présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda +avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le +soir, d'avec celui où elle se trouvait alors; elle se remit devant les +yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paraître à monsieur de +Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thémines +s'adressait à lui; quel calme et quelle douceur avaient succédé à cette +aigreur, sitôt qu'il l'avait persuadée que cette lettre ne le regardait +pas. Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour +précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule +compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui +avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves +certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même. Quand +elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle +connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgré cette +connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en présence même de son +mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regardé si favorablement, +qu'elle était cause que monsieur de Clèves l'avait envoyé quérir, et +qu'ils venaient de passer une après-dînée ensemble en particulier, elle +trouvait qu'elle était d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle +trompait le mari du monde qui méritait le moins d'être trompé, et elle +était honteuse de paraître si peu digne d'estime aux yeux même de son +amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, était +le souvenir de l'état où elle avait passé la nuit, et les cuisantes +douleurs que lui avait causées la pensée que monsieur de Nemours aimait +ailleurs et qu'elle était trompée.</p> + +<p>Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance +et de la jalousie; elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur +de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en +aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre +fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le +hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et +de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir +point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme +monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté +parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle +trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa +passion. «Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je +faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans +une galanterie? Veux-je manquer à monsieur de Clèves? Veux-je me manquer +à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux +mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par +une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont +inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais +aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut +m'arracher de la présence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller à +la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage; et si +monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les +raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui +apprendre.» Elle demeura dan cette résolution, et passa tout le soir +chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui était arrivé +de la fausse lettre du vidame.</p> + +<p>Quand monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller +à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de +prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté +qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua +d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oubliait +que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle +n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même +magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la +firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant +qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était +une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec +soin. Monsieur de Clèves y consentit; elle y alla dans le dessein de +n'en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait +être que peu de jours.</p> + +<p>Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu +madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avait passée avec elle +si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une +impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que +quand le roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa sœur, la +duchesse de Mercœur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers. +Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette +proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir +madame de Clèves et d'aller chez elle avec le vidame.</p> + +<p>Madame de Mercœur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les +divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils +étaient à la chasse à courir le cerf, monsieur de Nemours s'égara dans +la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en +retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers. A ce mot de +Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son +dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montrait. Il arriva +dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites +avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva +au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon +accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de +fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le +second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, +et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit venir par +cette allée du parc monsieur et madame de Clèves, accompagnés d'un grand +nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver +monsieur de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier +mouvement le porta à se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur +le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui +était ouverte sur la forêt; mais voyant que madame de Clèves et son mari +s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans +le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où +étaient monsieur et madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de +voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter la +conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de +ses rivaux.</p> + +<p>Il entendit que monsieur de Clèves disait à sa femme:</p> + +<p>—Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut +retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la +solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous +trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez +quelque sujet d'affliction.</p> + +<p>—Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air +embarrassé; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours +un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et +l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos.</p> + +<p>—Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre +âge. Vous êtes chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas +donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien +aise d'être séparée de moi.</p> + +<p>—Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle +avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me +laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, +pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y +avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.</p> + +<p>—Ah! Madame! s'écria monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me +font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je +ne sais point, et je vous conjure de me les dire.</p> + +<p>Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et +après qu'elle se fût défendue d'une manière qui augmentait toujours la +curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux +baissés; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant:</p> + +<p>—Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je +n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le +dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de +mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la +cour.</p> + +<p>—Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria monsieur de Clèves. Je +n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.</p> + +<p>Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer +son mari dans ce qu'il avait pensé:</p> + +<p>—Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe +pas.</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je +vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais +l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il +est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux +éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. +Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas +d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de +la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me +conduire.</p> + +<p>Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec +joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille +pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous +déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, +il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a +jamais eu; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si +vous pouvez.</p> + +<p>Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête +appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire +relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux +sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une +beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la +relevant:</p> + +<p>—Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et +pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente +qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme +le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout +ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le +plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la +passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre +possession n'ont pu l'éteindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous +donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un +autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette +crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire? +Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur? Je m'étais consolé +en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était +incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire. +J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il +est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. +Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me +console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous +avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire +que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en +abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez +malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme +ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est +celui que vous voulez éviter.</p> + +<p>—Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; je suis +résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas +que je vous le nomme.</p> + +<p>—Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clèves, je connais trop +le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que +l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non +pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de +m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.</p> + +<p>—Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force +pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai +fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer +cette vérité que pour entreprendre de la cacher.</p> + +<p>Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et +ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de +jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle, qu'il +croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était +véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait +encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame +de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était +pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui +parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût +donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un +remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi +ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à monsieur de Clèves de ne +pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.</p> + +<p>Monsieur de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir; +et, après qu'il l'en eut pressée inutilement:</p> + +<p>—Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma +sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de +me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance +que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes +sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.</p> + + +<p>—Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clèves, je ne vous +saurais croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que +votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce +portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous +n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu +vous a jusqu'ici garantie du reste.</p> + +<p>—Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser +qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune +raison ne m'obligeait à vous faire! Fiez-vous à mes paroles; c'est par +un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande. +Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait: il est +vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je +le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne +m'a encore osé dire.</p> + +<p>—Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur +de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données?</p> + +<p>—Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails +qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que +trop persuadée de ma faiblesse.</p> + +<p>—Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi +toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous +offensez pourtant pas si je vous les demande.</p> + +<p>Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les +allées, vinrent avertir monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venait le +chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à +Paris.</p> + +<p>Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à +sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la +conjurait de croire que quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une +tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite.</p> + +<p>Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura seule, +qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée, +qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva +qu'elle s'était ôté elle-même le cœur et l'estime de son mari, et +qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se +demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle +trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. +La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple, +lui en faisait voir tout le péril.</p> + +<p>Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il +fût, était le seul qui la pouvait défendre contre monsieur de Nemours, +elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait +point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de +trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle +trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un +mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié +pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la +manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué.</p> + +<p>Cependant monsieur de Nemours était sorti du lieu où il avait entendu +une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'était enfoncé +dans la forêt. Ce qu'avait dit madame de Clèves de son portrait lui +avait redonné la vie, en lui faisant connaître que c'était lui qu'elle +ne haïssait pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut +pas longue, quand il fit réflexion que la même chose qui lui venait +d'apprendre qu'il avait touché le cœur de madame de Clèves le devait +persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il était +impossible d'engager une personne qui avait recours à un remède si +extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir +réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer +d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se +trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit +dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez +madame de Mercœur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez +embarrassé de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en démêla le +mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le +vidame.</p> + +<p>Ce prince était si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait +entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de +parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter +ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant il tourna la +conversation sur l'amour, il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une +personne digne d'être aimée. Il parla des effets bizarres de cette +passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui +donnait l'action de madame de Clèves, il la conta au vidame, sans lui +nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais il la +conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame +soupçonna aisément que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa +extrêmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis +longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de +l'injustice de se défier d'un homme qui lui avait confié le secret de sa +vie. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour avouer son amour; il +l'avait toujours caché au vidame, quoique ce fût l'homme de la cour +qu'il aimât le mieux. Il lui répondit qu'un de ses amis lui avait conté +cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et +qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il +n'en parlerait point; néanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui +en avoir tant appris.</p> + +<p>Cependant, monsieur de Clèves était allé trouver le roi, le cœur +pénétré d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si +violente pour sa femme, et ne l'avait tant estimée. Ce qu'il venait +d'apprendre ne lui ôtait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une +espèce différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui +l'occupait le plus était l'envie de deviner celui qui avait su lui +plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce +qu'il y avait de plus aimable à la cour, et le chevalier de Guise et le +maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient pensé à lui +plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il +s'arrêta à croire qu'il fallait que ce fût l'un des trois. Il arriva au +Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait +choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne +s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi +ne ferait tant d'honneur à la France que madame de Clèves. Monsieur de +Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda +même comme une chose qui éloignerait sa femme de la cour, sans qu'il +parût de changement dans sa conduite. Néanmoins le temps de ce départ +était encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se +trouvait. Il écrivit à l'heure même à madame de Clèves, pour lui +apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il +voulait absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il +l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans +une tristesse extraordinaire.</p> + +<p>Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le +plus digne de ce qu'elle avait fait.</p> + +<p>—Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus +de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la +crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir +pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.</p> + +<p>—Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous +en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles +conversations; réglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est +tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus +d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve +si indigne de moi.</p> + +<p>—Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et +de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous +m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un +nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne +vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher +de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal +de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.</p> + +<p>—Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous +donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos +soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me +donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de +Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque +maladie, je ne voie personne.</p> + +<p>—Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une +chose supposée; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même: c'est le +chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me conseille +aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je +vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en +prescrire.</p> + +<p>Monsieur de Clèves ne se trompait pas: la confiance qu'il témoignait à +sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui +faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte +n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à +son ordinaire; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de +Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il +avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui +ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait +entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance. +La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était +l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour +la cacher: peut-être que des regards et des paroles obligeantes +n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait +cette conduite austère.</p> + +<p>Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine, +quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand +seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de +Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce +serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il +remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la +proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que +pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant +s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où +était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de +sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait +monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.</p> + +<p>Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous +les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel +trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y +donner d'autres raisons:</p> + +<p>—C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de +ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous +devriez essayer de faire choisir quelque autre.</p> + +<p>—Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous +fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin +que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que +j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue. +Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas +véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne +croyais déjà que trop.</p> + +<p>Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa présence +l'extrême embarras où il voyait sa femme.</p> + +<p>Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'état où +était madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il +n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rêveuse que de +coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant +sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres +pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle:</p> + +<p>—Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos.</p> + +<p>—Hélas! Madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi +pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose même vous +regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré +ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paraître que +j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?</p> + +<p>Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à monsieur de +Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa +vie. Elle le quitta, sans lui répondre, et s'en revint chez elle, +l'esprit plus agité qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperçut +aisément de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait +qu'il ne lui parlât de ce qui s'était passé. Il la suivit dans un +cabinet où elle était entrée.</p> + +<p>—Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui +puisse vous déplaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous +ai faite tantôt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur +de Nemours était de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je +vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de +vous-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le +demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout +le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente +que celui que votre cœur lui préfère.</p> + +<p>Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et +eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée et fondant en larmes +elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un +état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien +dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.</p> + +<p>Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevés. Le duc d'Albe +arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes +les cérémonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi +envoya au-devant de lui le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine et +de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de +Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand +nombre de pages vêtus de leurs livrées. Le roi attendit lui-même le duc +d'Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes +servants, et le connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du +roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en empêcha et le +fit marcher à son côté jusque chez la reine et chez Madame, à qui le duc +d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla +ensuite chez madame Marguerite sœur du roi, lui faire les compliments +de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours. +L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe, +et au prince d'Orange qui l'avait accompagné, les beautés de la cour.</p> + +<p>Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie +qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari qui lui commanda +absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminait encore davantage était +l'absence de monsieur de Nemours. Il était allé au-devant de monsieur de +Savoie et après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir +presque toujours auprès de lui, pour lui aider à toutes les choses qui +regardaient les cérémonies de ses noces. Cela fit que madame de Clèves +ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutumé, et +elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos.</p> + +<p>Le vidame de Chartres n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue +avec monsieur de Nemours. Il lui était demeuré dans l'esprit que +l'aventure que ce prince lui avait contée était la sienne propre, et il +l'observait avec tant de soin, que peut-être aurait-il démêlé la vérité, +sans que l'arrivée du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent +un changement et une occupation dans la cour, qui l'empêcha de voir ce +qui aurait pu l'éclairer. L'envie de s'éclaircir, ou plutôt la +disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait à ce +que l'on aime, fit qu'il redit à madame de Martigues l'action +extraordinaire de cette personne, qui avait avoué à son mari la passion +qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours était +celui qui avait inspiré cette violente passion, et il la conjura de lui +aider à observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise +d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosité qu'elle avait +toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de +Nemours lui donnait encore plus d'envie de pénétrer cette aventure.</p> + +<p>Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la cérémonie du +mariage, la reine dauphine donnait à souper au roi son beau-père et à la +duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui était occupée à +s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle +trouva un gentilhomme qui la venait quérir de la part de madame la +dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria, +de dessus son lit où elle était, qu'elle l'attendait avec une grande +impatience.</p> + +<p>—Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier +de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre +chose que par l'envie de me voir.</p> + +<p>—Vous avez raison, répliqua la reine dauphine; mais néanmoins vous +devez m'en être obligée; car je veux vous apprendre une aventure que je +suis assurée que vous serez bien aise de savoir.</p> + +<p>Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour +elle, elle n'avait pas le jour au visage.</p> + +<p>—Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce +qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours: je crois le +savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument +amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour.</p> + +<p>Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne +croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une +douleur qu'il est aisé de s'imaginer.</p> + +<p>—Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un +homme de l'âge de monsieur de Nemours et fait comme il est.</p> + +<p>—Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit +étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de +Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a +eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a +avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est monsieur de +Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis.</p> + +<p>Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle +n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la +dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir +que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit +pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle +disait qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de +Clèves fut un peu remise:</p> + +<p>—Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, Madame, +répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée.</p> + +<p>—C'est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l'a +apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la +lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même. +Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et +ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame +de Chartres n'en doute point.</p> + +<p>Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du +lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir +qui c'était; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se +récria avec un air de gaieté et de surprise.</p> + +<p>—Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est.</p> + +<p>Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours, comme ce +l'était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec +précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait +bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confiée au +vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller. +Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu'elle était trop prudente, +et se retourna vers monsieur de Nemours. Il était paré pour l'assemblée +du soir, et, prenant la parole avec cette grâce qui lui était si +naturelle:</p> + +<p>—Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans témérité, que +vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me +demander quelque chose, et que madame de Clèves s'y oppose.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour +elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous +si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas +celui qui êtes amoureux, et aimé d'une femme de la cour, qui vous cache +sa passion avec soin et qui l'a avouée à son mari.</p> + +<p>Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce +que l'on peut s'imaginer, et si la mort se fût présentée pour la tirer +de cet état, elle l'aurait trouvée agréable. Mais monsieur de Nemours +était encore plus embarrassé, s'il est possible. Le discours de madame +la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï, en +présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui +elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle, +lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut +impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyait madame +de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnait de +le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. +Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit:</p> + +<p>—Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si +cette aventure n'est pas la sienne.</p> + +<p>Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant +l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un +coup de son esprit et de son visage.</p> + +<p>—J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus +affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de +Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais +confiée. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air +tranquille, qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle +venait d'avoir. Il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre +importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me +faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas +dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité +d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé, +je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner.</p> + +<p>Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine, qui +eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps, +afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle +crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y répondre, elle +continua à lui faire la guerre de son embarras.</p> + +<p>—J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami, +et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une +chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée +qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime. Je sais +seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à +plaindre.</p> + +<p>—Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu'il +est aimé?</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui +aurait une véritable passion, pût la découvrir à son mari? Cette +personne ne connaît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une +légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne +se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il +se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne +changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde.</p> + +<p>—Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la +dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas de vous dont vous +parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis +de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être +véritable.</p> + +<p>—Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit madame de +Clèves qui n'avait point encore parlé; et quand il serait possible +qu'elle le fût, par où l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence +qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, eût la faiblesse de +la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus, ou +ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui.</p> + +<p>Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son +mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'était le plus +redoutable rival qu'il eût à détruire.</p> + +<p>—La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être +davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des +imprudences à un mari.</p> + +<p>Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son +courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire +qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de +Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait +arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de +Nemours s'approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre.</p> + +<p>—Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment; +mais de tout ce que j'aurais d'important à vous dire, rien ne me le +paraît davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque +chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des +raisons qui ne la regardent pas.</p> + +<p>Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours; +elle le quitta sans le regarder et se mit à suivre le roi qui venait +d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa +robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un +lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se +pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.</p> + +<p>Monsieur de Clèves vint au Louvre et fut étonné de n'y pas trouver sa +femme: on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à +l'heure même pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il +sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps +auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si +excessive qu'il en fut surpris.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me paraît que vous avez quelque +autre douleur que celle dont vous vous plaignez?</p> + +<p>—J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir, +répondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire +ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne méritais-je pas le +secret, et quand je ne l'aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous +y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je +ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour +tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui +vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi +fâcheuses qu'elles pouvaient l'être. Cette aventure est sue, et on me la +vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt.</p> + +<p>—Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir +conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la +chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le +sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce +que l'on vous a dit de quelque autre.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre +aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de +la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais +imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que +le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure; +elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de +Nemours.</p> + +<p>—Monsieur de Nemours! s'écria monsieur de Clèves, avec une action qui +marquait du transport et du désespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait +que vous l'aimez, et que je le sais?</p> + +<p>—Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutôt qu'un autre, +répliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos +soupçons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans +cette aventure et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au +vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne +lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de monsieur de +Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de +vous éclaircir.</p> + +<p>—A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, +reprit monsieur de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix +d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à +soi-même? Songez plutôt Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus +vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit +échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous +êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec +quelque confidente qui vous a trahie.</p> + +<p>—N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la +dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en +soupçonner, et puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable +de parler à quelque autre?</p> + +<p>L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande +marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à +personne, que monsieur de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté, +il était assuré de n'avoir rien redit; c'était une chose que l'on ne +pouvait avoir devinée, elle était sue; ainsi il fallait que ce fût par +l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, était de +savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un, et +qu'apparemment il serait bientôt divulgué.</p> + +<p>Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait +également impossible que son mari eût parlé, et qu'il n'eût pas parlé. +Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosité pouvait faire faire +des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à +l'état de monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvait croire que ce fût une +chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminait +à croire que monsieur de Clèves avait abusé de la confiance qu'elle +avait en lui. Ils étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, +qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence, +que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs +fois, et demeurèrent le cœur et l'esprit plus éloignés et plus altérés +qu'ils ne les avaient encore eus.</p> + +<p>Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur +de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir +une femme qu'il adorait, touchée de passion pour un autre. Il ne lui +restait plus de courage; il croyait même n'en devoir pas trouver dans +une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne +savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il +lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même; et +il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, +après une agitation et une incertitude très longues, voyant qu'il devait +bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût +augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il +alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de +démêler entre eux qui avait manqué au secret; mais qu'il s'agissait de +faire voir que l'histoire que l'on avait contée était une fable où elle +n'avait aucune part; qu'il dépendait d'elle de le persuader à monsieur +de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui, avec la +sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui +témoignait de l'amour; que par ce procédé elle lui ôterait aisément +l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait +point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans +la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées +se détruiraient aisément, et que surtout il fallait qu'elle allât au +Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Après ces paroles, monsieur de Clèves quitta sa femme sans attendre sa +réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et +la colère où elle était contre monsieur de Nemours lui fit croire +qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui +parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y +paraître avec un visage tranquille et un esprit libre; néanmoins comme +elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'était une +chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y +avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en +faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur +elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour +s'abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle +s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se +présentait à elle avec le plus de violence, était d'avoir sujet de se +plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le +justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au +vidame de Chartres; il l'avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi, +par la manière dont il avait parlé, qu'il ne sût que l'aventure la +regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'était devenue +l'extrême discrétion de ce prince dont elle avait été si touchée?</p> + +<p>«Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux; mais +une pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu +s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce +qu'il pouvait dire; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais, il +l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des +certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire +qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est +pourtant pour cet homme, que j'ai cru si différent du reste des hommes, +que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur +ressembler. J'ai perdu le cœur et l'estime d'un mari qui devait faire +ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une +personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne +l'ignore plus; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout +mon repos et même ma vie.»</p> + +<p>Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes; mais +quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle +aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de +monsieur de Nemours.</p> + +<p>Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence, qu'il +avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites +de cette imprudence lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se +représenter, sans être accablé, l'embarras, le trouble et l'affliction +où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit +des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mêmes, +lui paraissaient, dans ce moment, grossières et peu polies, puisqu'elles +avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle +était cette femme qui avait une passion violente et qu'il était celui +pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter, eût été une +conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre +plutôt que de la désirer.</p> + +<p>«Qu'aurais-je à lui dire? s'écriait-il. Irai-je encore lui montrer ce +que je ne lui ai déjà que trop fait connaître? Lui ferai-je voir que je +sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je +l'aimais? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de +lui paraître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser +seulement à l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir +ma vue? Par où pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis +indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi +qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donné par ma faute de meilleurs +moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et +qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence +le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus +estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans +qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, +ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que +je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle.»</p> + +<p>Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes +choses. L'envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans +l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais +enfin, il trouva qu'après la faute qu'il avait faite, et de l'humeur +dont elle était, le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un +profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir +même qu'il n'osait se présenter devant elle, et d'attendre ce que le +temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient +faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au +vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite, de peur de +fortifier ses soupçons.</p> + +<p>Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage +qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que +madame de Clèves et monsieur de Nemours cachèrent aisément au public +leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en +passant à madame de Clèves de la conversation qu'elles avaient eue avec +monsieur de Nemours, et monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à +sa femme de tout ce qui s'était passé: de sorte qu'elle ne se trouva pas +dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé. Les fiançailles se +firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale +alla coucher à l'évêché comme c'était la coutume. Le matin, le duc +d'Albe, qui n'était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de +drap d'or mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de +pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince +d'Orange, habillé aussi magnifiquement avec ses livrées, et tous les +Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de +Villeroi, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour +venir à l'évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église: +le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe +portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine +marchait ensuite, mais sans couronne. Après elle, venait la reine +dauphine, Madame sœur du roi, madame de Lorraine, et la reine de +Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les +princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des +mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues: en sorte que l'on connaissait à +qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur +l'échafaud qui était préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des +mariages. On retourna ensuite dîner à l'évêché et, sur les cinq heures, +on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le +parlement, les cours souveraines et la maison de ville étaient priés +d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur +la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis +auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table +de marbre et à la main droite du roi, était une table pour les +ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de +l'autre côté, une table pour messieurs du parlement.</p> + +<p>Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait le Roi de +grand-maître, monsieur le prince de Condé, de panetier, et le duc de +Nemours, d'échanson. Après que les tables furent levées, le bal +commença: il fut interrompu par des ballets et par des machines +extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, après minuit, le roi et +toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame +de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et +surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il +n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât +plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte +si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable, +quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite +les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le +cœur de madame de Clèves.</p> + +<p>Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les +galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre +tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de +livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru +en France.</p> + +<p>Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il +portait toujours à cause de madame de Valentinois qui était veuve. +Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge; +monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait +d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que +c'étaient celles d'une belle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle +était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire +paraître. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha +inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à le deviner: +elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et +qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre. +Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, +puisque madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner +que ce fût la sienne.</p> + +<p>Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent +paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, +on ne savait à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un +agrément dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur +des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu'elle le +vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire +et à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa +joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière.</p> + +<p>Sur le soir, comme tout était presque fini et que l'on était près de se +retirer, le malheur de l'État fit que le roi voulut encore rompre une +lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, +qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et +allégua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en +colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi +qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il +devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle. +Il répondit que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore, +et entra dans la barrière. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le +prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les +lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui +donna dans l'œil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses écuyers et +monsieur de Montmorency, qui était un des maréchaux du camp, coururent à +lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé; mais le roi ne s'étonna +point. Il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de +Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un +accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on +eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa +plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se +souvint dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi, +qu'il serait tué dans un combat singulier; et il ne douta point que la +prédiction ne fût accomplie.</p> + +<p>Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet +accident, envoya son médecin, qui était un homme d'une grande +réputation; mais il jugea le roi sans espérance.</p> + +<p>Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas +dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; +néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l'on ne paraissait +occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les +princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.</p> + +<p>Madame de Clèves, sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y +verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari +l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule +présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes +ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était +trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si +son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la +vérité, mais elle n'était pas fâchée qu'il la connût. Ainsi elle demeura +chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait; et, remplie +de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s'y abandonner. +Tout le monde était chez le roi. Monsieur de Clèves venait à de +certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le +même procédé qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls, +il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne +lui avait point reparlé de tout ce qui s'était passé; et elle n'avait +pas eu la force, et n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette +conversation.</p> + +<p>Monsieur de Nemours, qui s'était attendu à trouver quelques moments à +parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir +pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si +considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il +reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et +d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si +malheureux, qu'il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses +peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de +sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa sœur, avec monsieur de +Savoie, sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse +de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi, et lui +envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la +couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était +mort; et comme on lui eut répondu que non:</p> + +<p>—Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne +peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains.</p> + +<p>Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le +duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère, +le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mère. +Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit +à la reine sa belle-fille, que c'était à elle à passer la première; mais +il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans +ce compliment.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a><a href="#table">QUATRIEME PARTIE</a></h2> + + +<p>Le cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la +reine mère; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses +bonnes grâces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour +la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte, autant qu'elle +méritait d'être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie +du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à +la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté; de sorte +que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de +demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les +cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui +ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le +faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble à la grande +élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On +donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au +cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour; +on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et +le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois. +Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même +rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies +des funérailles: lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non +seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce +que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui +donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable, +qui était appuyé des princes du sang.</p> + +<p>Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au +Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui +parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit +devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le +commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu'il aurait besoin +de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de +la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même +des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui +ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. +Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; +ses plaintes furent inutiles, on l'éloigna de la cour sous le prétexte +de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir +au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de +faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses +terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La +reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame +Élisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi +il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la +maison de Guise.</p> + +<p>Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas +conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre par la +grandeur de celui qu'on lui préférait; mais il regrettait moins cet +emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'était une chose +qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de +l'en éloigner.</p> + +<p>Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le +sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait +toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de +trouver bon qu'elle ne suivît point la cour, et qu'elle s'en allât à +Coulommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne +voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait +à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le fît +point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà +résolue: quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il +voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus +longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimait.</p> + +<p>Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas +suivre la cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la +veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le +pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son +intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et +madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles +l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui +ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves, quand on lui dit +que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut +qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop +favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari, +la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se +présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand +embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle +souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur +de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu'elle +venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir +recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce +prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce +qu'elle ne voulait pas qu'il la vît! Il s'en allait le lendemain; il +n'avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis +cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de +croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses +espérances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive +douleur.</p> + +<p>Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait +donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui +avaient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avait fait +une faute, et si elle eût osé ou qu'il eût encore été assez à temps, +elle l'aurait fait rappeler.</p> + +<p>Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent +chez la reine dauphine; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur +demanda d'où elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez +monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l'après-dînée +avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laissé que monsieur de +Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes, ne l'étaient +pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu'il dût bien s'imaginer que monsieur +de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme, +néanmoins la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul et qu'il +lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si +nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son cœur +avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible +de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi +il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de +Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait +rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore: il sentit du +soulagement en voyant qu'il n'y était plus, et il trouva de la douceur à +penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce +n'était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux: +et quoiqu'il n'en doutât point, il cherchait à en douter; mais tant de +choses l'en auraient persuadé, qu'il ne demeurait pas longtemps dans +cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa +femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, +il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle +avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait +point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'était tout +ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de +n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne +l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves +reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:</p> + +<p>—Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou +l'avez-vous oublié?</p> + +<p>—Je ne l'ai point vu, en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et +j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses.</p> + +<p>—Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de +Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions +pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? +Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous +voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous +vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous +refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs +de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour +lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors +l'indifférence.</p> + +<p>—Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous +ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de +ne l'avoir pas vu.</p> + +<p>—Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien +fondés: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame, +il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion, +elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu +me dire la vérité tout entière; vous m'en avez caché la plus grande +partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué et +vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je +ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes +ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un +autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous +les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'écria-t-il, +que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que +j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il fût possible.</p> + +<p>—Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort +de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien; +mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez +justice?</p> + +<p>—N'en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes +trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que +celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je +conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais +éperdument et que j'étais votre mari? L'un des deux peut porter aux +extrémités: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils +point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et +incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de +vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous +hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai +honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de +raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à +Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine +que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été +sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: +vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me +l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez +rendu le plus malheureux homme du monde.</p> + +<p>Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit +le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine +d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si +touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passée et de celle +qu'elle aurait à l'avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur +la vérité et que c'était en effet ses sentiments, cette lettre fit de +l'impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint +que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il +avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de +Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la +passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié +qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des +impressions dans son cœur qui affaiblissaient l'idée de monsieur de +Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps; et cette idée revenait +bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.</p> + +<p>Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son +absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne +s'était point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le +rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus +au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.</p> + +<p>Elle s'en alla à Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire +porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux +qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet. +Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi +étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et +tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants. +Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui +avait donné envie à madame de Clèves d'avoir ces tableaux.</p> + +<p>Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit +d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine +qu'elles partageaient ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement +l'une de l'autre; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs +sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le +vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves +aimât monsieur de Nemours, ni qu'elle en fût aimée. La qualité de nièce +du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues; et +madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une +passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son +amant.</p> + +<p>Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à +madame de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette +princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, +et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses +domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l'avait +écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. +Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous +le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame +de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes +les beautés qu'elle y trouva et surtout de l'agrément de ce pavillon. +Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se +trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait +pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des +passions violentes dans le cœur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point +de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de +Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le +quittant, elle n'eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle +partit pour aller à Chambord, où la cour était alors.</p> + +<p>Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on +devait passer le reste de l'été dans le château de Chambord, qui était +nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de +Martigues; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui +demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu'elle faisait à la +campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez +cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers +admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement +sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu'avait +madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur +de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait +madame de Martigues, pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir +madame de Clèves, sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à +madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et monsieur de Clèves +qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait +parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les +questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée; en +sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il +ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans +l'esprit de monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer +aux moyens de l'exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au +roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.</p> + +<p>Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut +de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans +une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que +monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès +aurait ce voyage; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire, +et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures, +il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il +connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il +se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame +de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours, +de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et +s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.</p> + +<p>Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en +acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de +Nemours jusqu'à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce +prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y +attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il +passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait +que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout +ce qu'il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, +et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le +vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait +personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus +aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore +derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez +difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout +néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à +démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le +cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le +long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion +qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des +fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de +Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable +beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. +Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que +ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec +une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de +rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua +que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit +qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort +extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée +à sa sœur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de +la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu'elle eut +achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son +visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau +et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de +Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se +mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la +passion seule peut donner.</p> + +<p>On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment. +Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne +qu'il adorait; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout +occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle +lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre +amant.</p> + +<p>Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait +immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui +étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait +attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le +pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée +de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la +résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble +n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire +changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir +plein de sévérité et de colère!</p> + +<p>Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de +Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce +qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans +sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à +qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne +devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une +juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient +arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à +prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé +néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que +lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec +tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre, +en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit +qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où +la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le +reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle +entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de +trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se +trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour +donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut +fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que +c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de +Nemours. Elle savait qu'il était à Chambord, elle ne trouvait nulle +apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie +plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le +jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu'elle +le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et +la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva +qu'il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre +le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir +d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et +il était quasi jour quand elle revint au château.</p> + +<p>Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu'il avait vu de +la lumière; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Clèves, +quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'était +sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il +jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son +cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de +Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village, d'où il était +parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour, +afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves +aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à +être vue; quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie +de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un +mouvement si naturel de le fuir.</p> + +<p>La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors +en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau +qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s'éloigna le plus +qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne; il +s'abandonna aux transports de son amour, et son cœur en fut tellement +pressé qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces +larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles +étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans +l'amour.</p> + +<p>Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il +en était amoureux; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours +eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. «Car, enfin, elle m'aime, disait-il; +elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les +plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que +j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si +j'étais haï; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre; je +la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. +Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire; mais je plais, on +m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement +dois-je attendre dans ma destinée? Quoi! je serai aimé de la plus +aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent +les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur +d'être maltraité! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse, +s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les +connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez +pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins +avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon +portrait; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir +fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous +est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement; +vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon +bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il +possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je +sois malheureux? Qu'elle était belle cette nuit! Comment ai-je pu +résister à l'envie de me jeter à ses pieds? Si je l'avais fait, je +l'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l'aurait rassurée; +mais peut-être elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne +dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a +effrayée.»</p> + +<p>Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours; il +attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le +chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s'était +déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il +l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même +jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n'avait pas voulu +hasarder qu'il essayât encore de la voir; toutes les portes étaient +fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait +point de lumières; mais ce fut inutilement.</p> + +<p>Madame de Clèves s'étant doutée que monsieur de Nemours pourrait +revenir, était demeurée dans sa chambre; elle avait appréhendé de +n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se +mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la +conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.</p> + +<p>Quoique monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put +se résoudre à sortir si tôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa +la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du +moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était +levé devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être +découvert l'obligea à s'en aller.</p> + +<p>Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves; et il +alla chez madame de Mercœur, qui était alors dans cette maison qu'elle +avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée +de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable +pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il +l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Clèves. +Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours +dit à sa sœur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en +diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, +dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir +trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.</p> + +<p>Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde +le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre +trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu +la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de +colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il +avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son +visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses +indifférentes; et néanmoins, il trouva l'art d'y faire paraître tant +d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de +Clèves, qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle +avait eue d'abord.</p> + +<p>Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une +extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla +comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si +particulière, que madame de Mercœur lui dit qu'il fallait qu'il y eût +été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés.</p> + +<p>—Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de +Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis +peu.</p> + +<p>—Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit monsieur de +Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien +aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu.</p> + +<p>Madame de Mercœur, qui regardait la beauté des jardins, n'avait point +d'attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et +baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:</p> + +<p>—Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous +y avez été, c'est sans que je l'aie su.</p> + +<p>—Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j'y ai été sans +vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de +ma vie.</p> + +<p>Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais +elle n'y répondit point; elle songea à empêcher madame de Mercœur +d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y +était, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que +le temps se passa insensiblement, et madame de Mercœur parla de s'en +retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et +sa sœur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle +allait être exposée; elle se trouva dans le même embarras où elle +s'était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que +cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avait son +mari ne contribua pas peu à la déterminer; et pour éviter que monsieur +de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercœur +qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la forêt, et elle ordonna que +son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours +cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente +qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercœur lui demanda s'il +se trouvait mal; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne +s'en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre +mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans +oser les suivre, et après ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus +retourner avec sa sœur; ainsi, il revint à Paris, et en partit le +lendemain.</p> + +<p>Le gentilhomme de monsieur de Clèves l'avait toujours observé: il revint +aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord, +il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son +voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du +malheur de toute sa vie.</p> + +<p>Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il +n'avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque +temps saisi d'affliction, la tête baissée sans pouvoir parler; enfin, il +lui fit signe de la main de se retirer:</p> + +<p>—Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n'ai pas la +force de l'écouter.</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on +puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a +entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le +jour d'après à Coulommiers avec madame de Mercœur.</p> + +<p>—C'est assez, répliqua monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant +encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand +éclaircissement.</p> + +<p>Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son +désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu +d'hommes d'un aussi grand courage et d'un cœur aussi passionné que +monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause +l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme.</p> + +<p>Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La +fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que +dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à +madame de Clèves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était +encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si +glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui +parut même qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait; +mais enfin, elle pensa que c'était peut-être un effet de sa maladie.</p> + +<p>D'abord qu'elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours +ne put s'empêcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle était dans le +même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez +monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce +fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et +avait une douleur violente de l'état où elle le voyait. Monsieur de +Nemours était désespéré qu'elle fût si affligée; il jugeait aisément +combien cette affliction renouvelait l'amitié qu'elle avait pour +monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion +dangereuse à la passion qu'elle avait dans le cœur. Ce sentiment lui +donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal +de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que +madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination, +et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de +plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui +donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par +la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait à perdre ses +espérances.</p> + +<p>Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un +des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse, +il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura +seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait +beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant +son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait +résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre +elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui +paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois +comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des +sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en +lui-même.</p> + +<p>—Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que +vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites +paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, +continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur; +mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il +qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me +parler à Coulommiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer sur la +passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait +pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu'à être bien +aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos +dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement +tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-être, ignoré +toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai, +ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et +qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la +vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la +passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si +cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en +venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la +passion que j'avais pour vous? Elle a été au-delà de ce que vous en +avez vu, Madame; je vous en ai caché la plus grande partie, par la +crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime, +par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais +votre cœur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu +l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous +regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion +véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les +personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la +différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui, +en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous +séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous +pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des +crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, +et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux!</p> + +<p>Madame de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir +des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les +comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son +inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de +son aveuglement:</p> + +<p>—Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est inconnue. La +vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que +j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que +vous eussiez été témoin.</p> + +<p>—Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant +avec dédain, que je l'eusse été des nuits que vous avez passées avec +monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je +parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme?</p> + +<p>—Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez. +Je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours. +Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni +écouté, et j'en ferais tous les serments...</p> + +<p>—N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves; de faux +serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine.</p> + +<p>Madame de Clèves ne pouvait répondre; ses larmes et sa douleur lui +ôtaient la parole; enfin, faisant un effort:</p> + +<p>—Regardez-moi du moins; écoutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que +de mon intérêt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie. +Écoutez-moi, pour l'amour de vous-même: il est impossible qu'avec tant +de vérité, je ne vous persuade mon innocence.</p> + +<p>—Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader! s'écria-t-il; mais que +me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Coulommiers +avec sa sœur? Et n'avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec +vous dans le jardin de la forêt?</p> + +<p>—Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier. +Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques, +et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur +de Nemours vint à Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir +d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avais accoutumé.</p> + +<p>Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce +jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'était monsieur de +Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade +si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de +Clèves fut presque convaincu de son innocence.</p> + +<p>—Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je +me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me +pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce +me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne +de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore +avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, +s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que +vous avez pour un autre.</p> + +<p>Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de +Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il +languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une +constance admirable.</p> + +<p>Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit +quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena +dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisait. Ses belles-sœurs +la ramenèrent à Paris, qu'elle n'était pas encore en état de sentir +distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de +l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle +considéra qu'elle était la cause de sa mort, et que c'était par la +passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en était cause, +l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se +peut représenter.</p> + +<p>Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que +ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de +Clèves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait +désagréable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait +avoir longtemps la même conduite.</p> + +<p>Un écuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de +Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la +perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers +était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de +ce discours; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de +la vérité, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de +madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait +que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne +fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom; et il suivit cette +conduite, quelque pénible qu'elle lui parût.</p> + +<p>Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher néanmoins d'aller à sa +porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la +voyait, et qu'elle avait même défendu qu'on lui rendît compte de ceux +qui l'iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient +donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui. +Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument +privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, +quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui +paraissait si insupportable.</p> + +<p>La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari +mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, +ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce +qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la +passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son +pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le +regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait +dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût +fait s'il avait vécu.</p> + +<p>Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de +Nemours était venu à Coulommiers; elle ne soupçonnait pas ce prince de +l'avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu'il l'eût redit, +tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu'elle avait eue +pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il +était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de +la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle +ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la +perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre.</p> + +<p>Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente +affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de +langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin +pendant le séjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout +ce qui s'y passait; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre +intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la +divertir.</p> + +<p>Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous +les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite.</p> + +<p>—Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont +pris dans son cœur la place de la galanterie; mais il a bien moins de +joie qu'il n'avait accoutumé d'en avoir, il paraît fort retiré du +commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois +même qu'il y est présentement.</p> + +<p>Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir. +Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperçut point de +son trouble.</p> + +<p>Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à +l'état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait +des ouvrages de soie d'une façon particulière; et elle y fut dans le +dessein d'en faire faire de semblables. Après qu'on les lui eut +montrés, elle vit la porte d'une chambre où elle crut qu'il y en avait +encore; elle dit qu'on la lui ouvrît. Le maître répondit qu'il n'en +avait pas la clef, et qu'elle était occupée par un homme qui y venait +quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des +jardins que l'on voyait de ses fenêtres.</p> + +<p>—C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a guère la +mine d'être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient céans, +je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le +vois jamais travailler.</p> + +<p>Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que +lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était +quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien +fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de +Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un +trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers +les fenêtres pour voir où elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient +tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans +sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l'on lui avait +dit que venait cet homme. La pensée que c'était monsieur de Nemours +changea entièrement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus +dans un certain triste repos qu'elle commençait à goûter, elle se sentit +inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle +sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle +pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'était pas +trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se +promena assez longtemps.</p> + +<p>Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée, +dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert +de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle +vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une +rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours. +Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent +quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder +qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place +pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre +allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir +ceux qu'il saluait.</p> + +<p>S'il eût su ce qu'il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur +ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et madame de Clèves le vit +sortir par une porte de derrière où l'attendait son carrosse. Quel effet +produisit cette vue d'un moment dans le cœur de madame de Clèves! +Quelle passion endormie se ralluma dans son cœur, et avec quelle +violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venait de sortir +monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se +présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde, +l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'à sa +douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour, +dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la +refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre +de la rencontrer; enfin un homme digne d'être aimé par son seul +attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle +l'aurait aimé, quand il ne l'aurait pas aimée; mais de plus, un homme +d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de +vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient +levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de +Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui.</p> + +<p>Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la +mort de monsieur de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché +qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les +amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement +rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce même homme, qu'elle regardait +comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son +mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui +avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu +était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins +de crime à épouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer +pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si +contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons +qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce +prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle +était, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devait fuir sa vue +comme une chose entièrement opposée à son devoir.</p> + +<p>Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu, +n'entraînait pas son cœur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours +avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et +qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits +qu'elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d'aller +voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle; elle y +alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se +retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été +reconnu. Il avait souvent désiré de l'être, depuis que sa passion lui +avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves; et lorsqu'il +n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin +où elle l'avait trouvé.</p> + +<p>Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain, il résolut de +tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. «Que veux-je attendre? +disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est +libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer. Pourquoi me réduire à la +voir sans en être vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour +m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu +si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai +dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop +longtemps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a +pour moi.»</p> + +<p>Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour +la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa +passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler, et de lui +dire le dessein qu'il avait pour sa nièce.</p> + +<p>Le vidame était alors à Paris: tout le monde y était venu donner ordre à +son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la +reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui +fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusqu'alors, à la +réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas +paraître instruit.</p> + +<p>Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura +que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que +madame de Clèves était veuve, qu'elle était la seule personne digne de +lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler, +et de savoir quelles étaient ses dispositions.</p> + +<p>Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours +crut qu'elle en serait choquée parce qu'elle ne voyait encore personne. +Ils trouvèrent qu'il fallait que monsieur le vidame la priât de venir +chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par +un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme +ils l'avaient résolu: madame de Clèves vint; le vidame l'alla recevoir, +et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement. +Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût +conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir: elle +rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de +choses différentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre à +donner. Il dit à madame de Clèves qu'il la priait de faire les honneurs +de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment.</p> + +<p>L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de +Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première +fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de +Nemours rompant le silence:</p> + +<p>—Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de +m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous +m'avez toujours si cruellement ôtée?</p> + +<p>—Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où +je suis, et à quoi il expose ma réputation.</p> + +<p>En prononçant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de +Nemours, la retenant:</p> + +<p>—Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis +ici, et aucun hasard n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi; +si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même, +et pour vous délivrer des extravagances où m'emporterait infailliblement +une passion dont je ne suis plus le maître.</p> + +<p>Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait +pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de +douceur et de charmes:</p> + +<p>—Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me +demandez? Vous vous repentirez, peut-être, de l'avoir obtenue, et je me +repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une +destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que +celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la +cherchiez ailleurs!</p> + +<p>—Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il +d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je +ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne +la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera +jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont +inconnues? Et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs?</p> + +<p>—Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit +madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous +trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai +point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi; +peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue +donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous +pouvez souhaiter qu'il m'ait paru.</p> + +<p>—Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que +vous n'en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s'il n'a +fait aucune impression dans votre cœur?</p> + +<p>—Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle; mais je +voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé.</p> + +<p>—Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser +dire, répondit-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous +dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai +souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce +que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez +laissé voir.</p> + +<p>—Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie +avoué quelque chose à monsieur de Clèves?</p> + +<p>—Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, pour me pardonner +la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé +de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu +plus de hardiesse à vous parler.</p> + +<p>Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec +monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé.</p> + +<p>—Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où +vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez +madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous +l'aviez confiée.</p> + +<p>Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était +arrivée.</p> + +<p>—Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai +pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez +appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma +vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient +inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu +d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore +le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de +honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans +crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes +sentiments.</p> + +<p>—Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses +genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport?</p> + +<p>—Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne +saviez déjà que trop.</p> + +<p>—Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet +du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez +bien que je le sache!</p> + +<p>—Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et +que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne +vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous. +Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles +austères que mon devoir m'impose.</p> + +<p>—Vous n'y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours; il n'y a +plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté; et si j'osais, je +vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir +vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi.</p> + +<p>—Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et +moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous +sont inconnues.</p> + +<p>—Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont +point de véritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clèves m'a +cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez +approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans +votre aveu.</p> + +<p>—Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais +soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop +douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable +que vous êtes cause de la mort de monsieur de Clèves; les soupçons que +lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si +vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais +faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même +malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à +l'égard du monde; mais au mien il n'y a aucune différence, puisque je +sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi.</p> + +<p>—Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir +opposez-vous à mon bonheur? Quoi! Madame, une pensée vaine et sans +fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez +pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous; +ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du +monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable +maîtresse; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa +conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme? Car enfin, +Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se +soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous. Tous ceux qui +épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant, +et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles +ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne +trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisagé, dis-je, une si +grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles? +Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes, +ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué: vous vous êtes trompée, et +je me suis flatté.</p> + +<p>—Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les raisons de mon +devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction +dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs +à m'attacher à vous.</p> + +<p>—Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir +que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'après tout ce que +vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si +cruelle raison.</p> + +<p>—Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que +j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre.</p> + +<p>—Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte +trop, après ce que vous venez de me dire?</p> + +<p>—Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà +commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et +toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première +conversation, mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre.</p> + +<p>«Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous +cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils +sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la +liberté de vous les faire paraître; néanmoins je ne saurais vous avouer, +sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le +suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des +raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à +m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et +que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas +sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions +ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans +ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et +puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont +je ferais toute ma félicité? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique +homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma +destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être +aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas +trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre: +je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez +assez trouvé pour vous animer à vaincre; et mes actions involontaires, +ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez +d'espérance pour ne vous pas rebuter.</p> + +<p>—Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le +silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me +faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma +faveur.</p> + +<p>—J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais +elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que +vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes +les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez +déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus +votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour +moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée +de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour +vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si +cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de +Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré +une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.</p> + +<p>«Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. +Il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me ferait croire +qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais +toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet +état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la +souffrance; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des +reproches à un amant; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui +reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer à +cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir +toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de +vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence +de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle, de +passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans +l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir +jamais.</p> + +<p>—Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria monsieur de Nemours. +Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, +et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que +vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous +aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point +d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et +j'espère que vous les suivrez malgré vous.</p> + +<p>—Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que +j'entreprends, répliqua madame de Clèves; je me défie de mes forces au +milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur +de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon +repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles +de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne +vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter +l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me +priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous +conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune +occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout +ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance +interdit tout commerce entre nous.</p> + +<p>Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les +divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses +paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont +un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas +insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les +larmes:</p> + +<p>—Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la +mort de monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis +que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être +engagée? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si +invincible?</p> + +<p>—Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous +seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que +la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.</p> + +<p>—Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui +ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra +faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet +funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. +Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui +n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les +sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront +également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une +conversation qui me fait honte: rendez-en compte à monsieur le vidame; +j'y consens, et je vous en prie.</p> + +<p>Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la +retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche. +Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son +carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui +était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration, +enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de +crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le +vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa +conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans être +amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le +mérite de madame de Clèves, que monsieur de Nemours en avait lui-même. +Ils examinèrent ce que ce prince devait espérer de sa destinée; et, +quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec +monsieur le vidame qu'il était impossible que madame de Clèves demeurât +dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il +fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de +l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne +prît engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par +la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vivant de son mari.</p> + +<p>Monsieur de Nemours se détermina à suivre le roi. C'était un voyage dont +il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans +tenter même de revoir madame de Clèves du lieu où il l'avait vue +quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il +point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de +vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit était passée devant +que monsieur de Nemours songeât à le laisser en repos.</p> + +<p>Madame de Clèves n'était pas en état d'en trouver: ce lui était une +chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'était +imposée, d'avoir souffert, pour la première fois de sa vie, qu'on lui +dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle +aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle +avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses +sentiments étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore +les raisons de son devoir qui s'opposaient à son bonheur; elle sentit de +la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si +bien montrées à monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui +fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle +ne lui avait pas fait la même impression que venait de faire la +conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments où +elle avait de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en +l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal +fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de +l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments, +des choses tout opposées, qui l'emportaient rapidement à la résolution +de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais +c'était une résolution bien violente à établir dans un cœur aussi +touché que le sien, et aussi nouvellement abandonné aux charmes de +l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était +point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des +résolutions; la bienséance lui donnait un temps considérable à se +déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce +avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince +avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire +changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait imposée à monsieur +de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état +où elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile +à exécuter; mais qu'elle espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si +bien voir à quel point elle était touchée de l'opinion que monsieur de +Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée +qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame +craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression.</p> + +<p>Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de +sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit +donner à un homme qui est aimé.</p> + +<p>Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. Monsieur le +vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monsieur de Nemours, +pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit +bientôt la première, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa +main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles +qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidents qui peuvent +arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les +siennes, s'il continuait à lui parler de monsieur de Nemours; et elle +lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer.</p> + +<p>La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette +absence, madame de Clèves demeura à elle-même, et, à mesure qu'elle +était éloignée de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait +faire souvenir, elle rappelait la mémoire de monsieur de Clèves, qu'elle +se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne +point épouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son +devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce +prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un +mariage, lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter; mais +elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de +résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et +dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait +ni la vertu, ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et +l'éloignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en +avait besoin, non seulement pour soutenir la résolution de ne se pas +engager, mais même pour se défendre de voir monsieur de Nemours; et +elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps +que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes +terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus +propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour +revînt; et, en partant, elle écrivit à monsieur le vidame, pour le +conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui +écrire.</p> + +<p>Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l'aurait +été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de +la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible, et surtout +dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir +touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que +s'affliger, mais son affliction augmenta considérablement. Madame de +Clèves, dont l'esprit avait été si agité, tomba dans une maladie +violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la +cour. Monsieur de Nemours était inconsolable; sa douleur allait au +désespoir et à l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à +l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi +à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses +nouvelles. La parenté et l'amitié de monsieur le vidame fut un prétexte +à y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle était hors de cet +extrême péril où elle avait été; mais elle demeura dans une maladie de +langueur, qui ne laissait guère d'espérance de sa vie.</p> + +<p>Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de +Clèves les choses de cette vie de cet œil si différent dont on les voit +dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyait si proche, +l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie +lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva +néanmoins que monsieur de Nemours n'était pas effacé de son cœur, mais +elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les +raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un +assez grand combat en elle-même. Enfin, elle surmonta les restes de +cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui +avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de +monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima +fortement dans son cœur. Les passions et les engagements du monde lui +parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus +grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement +affaiblie, lui aida à conserver ses sentiments; mais comme elle +connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus +sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir +dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le +prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire +paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour.</p> + +<p>A la première nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids +de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment, +qu'il n'avait plus rien à espérer; la perte de ses espérances ne +l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de +Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l'y fit +aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point +qu'elle eût pris de résolution. Il jugea néanmoins qu'elle ne +reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-même, sur le +prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise +d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite +qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait +de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le +voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devait +conserver; qu'elle voulait bien qu'il sût, qu'ayant trouvé que son +devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui, +les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu'elle y +avait renoncé pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de +l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le désir de le +voir dans les mêmes dispositions où elle était.</p> + +<p>Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui +lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin +de faire en sorte qu'il la vît; mais cette personne lui dit que madame +de Clèves lui avait non seulement défendu de lui aller redire aucune +chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation. +Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le +pouvait être un homme qui perdait toutes sortes d'espérances de revoir +jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus +naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se +rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de +la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées, +le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. +Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle +pût jamais revenir. Elle passait une partie de l'année dans cette maison +religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des +occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et +sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La princesse de Clèves, by +Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PRINCESSE DE CLÈVES *** + +***** This file should be named 18797-h.htm or 18797-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/9/18797/ + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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