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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18738-8.txt b/18738-8.txt new file mode 100644 index 0000000..760d773 --- /dev/null +++ b/18738-8.txt @@ -0,0 +1,7644 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Femmes de la Révolution + +Author: Jules Michelet + +Release Date: July 2, 2006 [EBook #18738] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net/) + + + + + + + + + +LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION + +PAR + +J. MICHELET + + * * * * * + +Deuxième édition revue et corrigée + +PARIS + +ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR + +RUE VOLTAIRE, 4-6 + + * * * * * + +1855 + +L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le +traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. + +Paris.--Imp. Simon Raçon et comp., rue d'Erfurth, 1. + + * * * * * + +L'espèce de galerie ou musée biographique que le lecteur va parcourir se +compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a tracés +dans son _Histoire de la Révolution_. + +Quelques-uns étaient incomplets, l'historien n'ayant dû, dans cette +histoire générale, les esquisser que de profil. Il y a suppléé d'après +les meilleures sources biographiques. + +Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont été +refondus ou considérablement développés. + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + + + + +I + + +I. Aux femmes, aux mères, aux filles + +II. Influence des femmes au dix-huitième siècle.--Maternité + +III. Héroïsme de pitié.--Une femme a détruit la Bastille + +IV. L'amour et l'amour de l'idée (89-91) + +V. Les femmes du 6 octobre (89) + +VI. Les femmes de la fédération (1790) + +VII. Les dames jacobines (1790) + +VIII. Le Palais-Royal en 90.--Émancipation des femmes.--La cave des Jacobins + + +II + + +IX. Les salons.--Madame de Staël + +X. Les salons.--Madame de Condorcet + +XI. Suite.--Madame de Condorcet (94) + +XII. Sociétés de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe + +XII. Théroigne de Méricourt (89-93) + +XIV. Les Vendéennes en 90 et 91 + + +III + + +XV. Madame Roland (91-92) + +XVI. Madame Roland (suite) + +XVII. Mademoiselle Kéralio (madame Robert) (17 juillet 91) + +XVIII. Charlotte Corday + +XIX. Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95) + +XX. Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'énerva la Gironde + +XXI. La première Femme de Danton (92-93) + +XXII. La seconde femme de Danton.--L'amour en 93 + + +IV + + +XXIII. La déesse de la Raison (10 novembre 93) + +XXIV. Culte des femmes pour Robespierre + +XXV. Robespierre chez madame Duplay (91-95) + +XXVI. Lucile Desmoulins (avril 94) + +XXVII. Exécutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles être exécutées? + +XXVII. Catherine Théot, Mère de Dieu.--Robespierre messie (juin 94) + +XXIX. Les dames Saint-Amaranthe (juin 94) + +XXX. Indifférence à la vie.--Amours rapides des prisons (93-94) + +XXXI. Chaque parti périt par les femmes + +XXXII. La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution + +CONCLUSION + +FIN DE LA TABLE. + + + + +I + +AUX FEMMES, AUX MÈRES, AUX FILLES. + +(1er mars 1854.) + + +Ce livre paraît le jour où l'on ferme les livres, où les événements +prennent la parole, où recommence la guerre européenne, interrompue +quarante années. + +Et comment liriez-vous? vous regardez là-bas où vont vos fils, vos +frères!--ou plus près, sur la ligne où vos époux peut-être iront demain! +Votre âme est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous +écoutez inquiètes son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour +la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident. + +Grande guerre, en vérité, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour +le temps, et pour le caractère, elle ira grandissant. C'est la guerre de +deux dogmes, ô femmes! de deux symboles et de deux fois, la nôtre et +celle du passé. Ce caractère définitif, obscur encore dans les +tâtonnements, les balbutiements de la politique, se révélera de plus en +plus. + +Oui, quelles que soient les formes équivoques et bâtardes, hésitantes, +sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-né du temps, dont le nom +sonne la mort de tant de cent mille hommes,--la _guerre_,--c'est la +guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale +de l'Occident civilisé. Lui-même, l'ennemi, l'a dit sans détour du +Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch +défendant Jésus. + +Au moment d'apporter notre existence entière, nos fortunes et nos vies à +cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit +serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son âme, dans +sa maison, s'il est sûr d'y trouver l'unité qui fait la victoire. + +Que serait-ce, dans cette guerre extérieure, si l'homme encore avait la +guerre chez lui, une sourde et énervante guerre de larmes ou de muets +soupirs, de douloureux silences? si la foi du passé, assise à son foyer, +l'enveloppant de résistances, de ces pleurs caressants qui brisent le +coeur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux +mains...? + +«Dis-moi donc, femme aimée! puisque nous sommes encore à cette table de +famille où je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel, +quelque part qu'il me mène, seras-tu de coeur avec moi?... Tu t'étonnes, +tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta +discorde intérieure. Que feras-tu dans ces extrémités où la lutte +actuelle nous conduira demain? + +«À cette table où nous sommes deux aujourd'hui et où tu seras seule, +élève et fortifie ton coeur. Mets devant toi l'histoire héroïque de nos +mères, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs dévouements suprêmes, +leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa +l'autel de l'avenir. + +«Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associées, +d'union dans la lutte, de communauté dans la mort!... âge où les coeurs +battirent dans une telle unité d'idée, que l'Amour ne se distingua plus +de la Patrie! + +«Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,--plus +profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-là, +que feras-tu pour moi? Demande à l'histoire de nos mères, à ton coeur, à +la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et +mourir. + +«Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec +moi... La fortune y sera aussi et la félicité, quoi qu'il arrive, si +toi, uniquement aimée, tu me restes entière, et si, unie dans mon effort +et ne faisant qu'un coeur, tu traverses héroïque cette crise suprême +d'où va surgir un monde.» + + + + +II + +INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.--MATERNITÉ. + + +Tout le monde a remarqué la fécondité singulière des années 1768, 1769 +et 1770, si riches en enfants de génie, ces années qui produisent les +Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de +Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les +Bichat, les Ampère, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences. + +Une autre époque, antérieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins +étonnante. C'est celle qui donna la génération héroïque qui féconda de +son sang le premier sillon de la liberté, celle qui, de ce sang fécond, +a fait et doué la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et +les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins; +c'est la génération pure, héroïque et sacrifiée qui forma les armées +invincibles de la République, les Kléber et tant d'autres. + +La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui +surgissent tout à coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul +hasard en ce monde. + +Non, la cause naturelle et très-simple du phénomène, c'est la sève +exubérante dont ce moment déborda. + +La première date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le +commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre +d'_Émile_, la vive émotion des mères qui veulent allaiter et se serrent +au berceau de leur enfant. + +La seconde date est le triomphe des idées du siècle, non-seulement par +la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire prévue de +ses idées dans les lois, par les grands procès de Voltaire, par ses +sublimes défenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se +recueillirent sous ces émotions puissantes, elles couvèrent le salut à +venir. Les enfants à cette heure portent tous un signe au front. + +Puissantes générations sorties des hautes pensées d'un amour agrandi, +conçues de la flamme du ciel, nées du moment sacré, trop court, où la +femme, à travers la passion, entrevit, adora l'Idée. + +Le commencement fut beau. Elles entrèrent dans les pensées nouvelles par +celle de l'éducation, par les espérances, les voeux de la maternité, par +toutes les questions que l'enfant soulève dès sa naissance en un coeur +de femme, que dis-je? dans un coeur de fille, bien longtemps avant +l'enfant: «Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand! +qu'il soit libre!... Sainte liberté antique, qui fis les héros, mon fils +vivra-t-il dans ton ombre?...» Voilà les pensées des femmes, et voilà +pourquoi dans ces places, dans ces jardins où l'enfant joue sous les +yeux de sa mère ou de sa soeur, vous les voyez rêver et lire... Quel est +ce livre que la jeune fille, à votre approche, a si vite caché dans son +sein? Quelque roman? l'_Héloïse?_ Non, plutôt les _Vies_ de Plutarque, +ou _le Contrat social_. + +La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors, +quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles +avaient eu ces moyens au siècle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus +au dix-huitième, et qui les rendit invincibles, fut l'amour +enthousiaste, la rêverie solitaire des grandes idées, et la volonté +d'_être mères_, dans toute l'extension et la gravité de ce mot. + +Les spirituels commérages de madame Geoffrin, les monologues éloquents +de madame de Staël, le charme de la société d'Auteuil, de madame +Helvétius ou de madame Récamier, n'auraient pas changé le monde, encore +moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis. + +Ce qui, dès le milieu du siècle, changea toute la situation, c'est qu'en +ces premières lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au coeur des +femmes, au sein des mères, se rencontrèrent deux étincelles: _humanité, +maternité_. + +Et de ces deux étincelles, ne nous en étonnons pas, sortit un flot +brûlant d'amour et de féconde passion, une maternité surhumaine. + + + + +III + +HÉROÏSME DE PITIÉ.--UNE FEMME A DÉTRUIT LA BASTILLE. + + +La première apparition des femmes dans la carrière de l'héroïsme (hors +de la sphère de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un +élan de pitié. + +Cela se fût vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand siècle +d'humanité, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance +étonnante dans une oeuvre infiniment dangereuse, difficile et +improbable, une humanité intrépide qui brava le péril, surmonta tout +obstacle et dompta le temps. + +Et tout cela, pour un être qui peut-être à d'autres époques n'eût +intéressé personne, qui n'avait guère pour lui que d'être homme et +très-malheureux! + +Nulle légende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus +sublime que celle de sa libératrice, madame Legros. + +Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si +connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'étaient +adoucies, celle-ci s'était endurcie. Chaque année on aggravait, on +bouchait les fenêtres, on ajoutait des grilles. + +Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imbécile avait enfermé +l'homme le plus propre à la dénoncer, un homme ardent et terrible, que +rien ne pouvait dompter, dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit, +l'audace, étaient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait +user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton, +enfin l'horreur de Bicêtre, où tout autre aurait péri. + +Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet +homme, tel quel, échappé deux fois, se livra deux fois lui-même. Une +fois, de sa retraite, il écrit à madame de Pompadour, et elle le fait +reprendre! La seconde fois, il va à Versailles, veut parler au roi, +arrive à son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi! +l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacré!... + +Je suis malheureusement obligé de dire que dans cette société molle, +faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats, +grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien. +Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient à chaudes +larmes. + +Il était sur son fumier à Bicêtre, mangé des poux =à la lettre=, logé sous +terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un mémoire à +je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci +heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle frémit, +elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant. + +Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son +travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, +répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette +terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne +voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'était +pas fou, mais victime d'une nécessité affreuse de ce gouvernement, +obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le +vit, et elle ne fût point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus +complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer, +l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage +de mépriser les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses, pour +écarter, déjouer les calomnies des tyrans. + +Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans +le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté +singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans +nos mauvaises passions. + +Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père +meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de +ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la +maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de +cette ombre, de ce cadavre dévoré par la gale et la vermine! + +La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du Calvaire, ce +sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle +s'use et se sacrifie! + +Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en va de +porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les hôtels, +plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui. + +La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un moment +à l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit. +Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable, +ferme; c'est elle qui le fait trembler. + +Par bonheur, on lui ménage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre +de Mesdames. Elle part pour Versailles, à pied, en plein hiver; elle +était grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court +après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne +pleure beaucoup, mais hélas! que peut-elle faire? Une femme de chambre +contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main +la supplique; un abbé de cour, qui se trouve là, la-lui arrache des +mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut +pas s'en mêler. + +Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on en +avait parlé. Elle avait la larme à l'oeil. On plaisanta. Tout finit. + +Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le roi. On finit par +aller à lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, après tout, +charitable) parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa. +Louis XVI était trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien +lieutenant de police. Il n'était plus en place, mais ce n'était pas une +raison pour le déshonorer, le livrer à ses ennemis. Sartines à part, il +faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire +tort, la perdre de réputation. + +Le roi était très-humain. Il avait supprimé les bas cachots du Châtelet, +supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre les prisonniers pour +dettes les séparer des voleurs. + +Mais la Bastille! la Bastille! c'était un vieux serviteur que ne pouvait +maltraiter à la légère la vieille monarchie. C'était un mystère de +terreur, c'était, comme dit Tacite--_instrumentum regni_. + +Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer _Figaro_, le +lui lurent, il dit seulement, comme objection sans réponse: «il faudrait +donc alors que l'on supprimât la Bastille?» + +Quand la révolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez +insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la +municipalité parisienne avait ordonné la démolition de la Bastille, ce +fut pour lui comme un coup à la poitrine: «Ah! dit-il, voici qui est +fort!» + +Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requête qui compromettait +la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui présentait pour Latude. Des +femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors consciencieusement une +étude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait guère d'autres +que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder la victime en +prison jusqu'à la mort. Il répondit définitivement que c'était un homme +dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la liberté _jamais_. + +Jamais! tout autre en fût resté là. Eh bien, ce qui ne se fait pas par +le roi se fera malgré le roi. Madame Legros persiste. Elle est +accueillie des Condé, toujours mécontents et grondeurs; accueillie du +jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre; +accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrétaire +perpétuel de l'Académie des sciences, de Dupaty, de Villette, +quasi-gendre de Voltaire, etc., etc. + +L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chassé +Sartines; son ami et successeur Lenoir était tombé à son tour... La +persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre, et +madame Legros s'obstine à délivrer Latude. + +L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire +adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à madame +Legros, de la couronner... à la condition singulière qu'on ne motive pas +la couronne. + +Puis, 1784, on arrache à Louis XVI la délivrance de Latude[1]. Et, +quelques semaines après, étrange et bizarre ordonnance qui prescrit aux +intendants de n'enfermer plus personne, à la requête des familles, que +_sur raison bien motivée_, d'indiquer le _temps précis_ de la détention +demandée, etc. C'est-à-dire qu'on dévoilait la profondeur du monstrueux +abîme d'arbitraire où l'on avait tenu la France. Elle en savait déjà +beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne +vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce +n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la détruire. C'est elle qui +saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du +_bon plaisir_ qui avait enfermé tant de martyrs de la foi ou de la +pensée. La faible main d'une pauvre femme isolée brisa, en réalité, la +hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles +de fer, en rasa les tours. + +[Note 1: Les lettres admirables de Latude sont encore inédites, sauf +le peu qu'a cité Delort. Elles ne réfutent que trop la vaine polémique +de 1787.] + + + + +IV + +L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'IDÉE (80-91). + + +Le caractère de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des +religions. Deux religions se posent en face, l'idolâtrie dévote et +royaliste, l'idéalité républicaine. Dans l'une, l'âme, irritée par le +sentiment de la pitié même, rejetée violemment vers le passé qu'on lui +dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux matériels qu'elle +avait presque oubliés. Dans l'autre, l'âme se dresse et s'exalte au +culte de l'idée pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que +l'idéal, la patrie, la liberté. + +Les femmes, moins gâtées que nous par les habitudes sophistiques et +scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux +religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles, +non-seulement les pures, les irréprochables, mais les moins dignes même, +suivre un noble élan vers le beau désintéressé, prendre la patrie pour +amie de coeur, pour amant le droit éternel. + +Les moeurs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers +les plus hautes pensées. La patrie, la liberté, le bonheur du genre +humain, ont envahi les coeurs des femmes. La vertu des temps romains, si +elle n'est dans les moeurs, est dans l'imagination, dans l'âme, dans les +nobles désirs. Elles regardent autour d'elles où sont les héros de +Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour +leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sincères, prenant les +idées au sérieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes. +Toujours elles ont aimé la force. Elles comparent l'homme moderne à +l'idéal de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-être +n'a plus contribué que cette comparaison, cette exigence des femmes, à +précipiter les hommes, à hâter le cours rapide de notre révolution. + +Cette société était ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une +brûlante haleine. + +Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables +sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant, +toutes les fois que je me retire du présent, que je retourne au passé, à +l'histoire de la Révolution, j'y trouve bien plus de chaleur; la +température est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi +depuis ce temps? + +Des hommes de ce temps-là m'avaient dit la différence, et je n'avais pas +compris. À la longue, à mesure que j'entrais dans le détail, n'étudiant +pas seulement la mécanique législative, mais le mouvement des partis, +non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les +biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des +vieillards. + +La différence des deux temps se résume d'un mot: _On aimait_. + +L'intérêt, l'ambition, les passions éternelles de l'homme, étaient en +jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore était celle de +l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'idée, l'amour de +la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aimèrent et le +beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments mêlés +alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe[2]. + +[Note 2: À mesure qu'on entrent dans une analyse plus sérieuse de +l'histoire de ces temps, on découvrira la part souvent secrète, mais +immense, que le coeur a eue dans la destinée des hommes d'alors, quel +que fût leur caractère. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker +jusqu'à Robespierre. Cette génération raisonneuse atteste toujours les +idées, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance] + +Les femmes règnent alors par le sentiment, par la passion, par la +supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant +ni après, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huitième siècle, sous +les encyclopédistes, l'esprit a dominé dans la société; plus tard, ce +sera l'action, l'action meurtrière et terrible. En 91, le sentiment +domine, et, par conséquent, la femme. + +Le coeur de la France bat fort à cette époque. L'émotion, depuis +Rousseau, a été croissant. Sentimentale d'abord, rêveuse, époque +d'attente inquiète, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune +coeur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout coeur +palpite... Puis 90, la Fédération, la fraternité, les larmes... En 91, +la crise, le débat, la discussion passionnée.--Mais partout les femmes, +partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame +privé, le drame social, vont se mêlant, s'enchevêtrant; les deux fils se +tissent ensemble; hélas! bien souvent, tout à l'heure, ensemble ils +seront tranchés! + +Une légende anglaise circulait, qui avait donné à nos Françaises une +grande émulation. Mistress Macaulay, l'éminent historien des Stuarts, +avait inspiré au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son +génie et sa vertu, que, dans une église même, il avait consacré sa +statue de marbre comme déesse de la Liberté. + +Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent d'être la Macaulay de la +France. La déesse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles +dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront +prononcés aux clubs, à l'Assemblée nationale. Elles les suivent, ces +discours, vont les entendre aux tribunes; elles siègent, juges +passionnées, elles soutiennent de leur présence l'orateur faible ou +timide. Qu'il se relève et regarde... N'est-ce pas là le fin sourire de +madame de Genlis, entre ses séduisantes filles, la princesse et Paméla? +Et cet oeil noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Staël? Comment +faiblirait l'éloquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame +Roland? + + + + +V + +LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89). + + +Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes +ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle +même, l'ont mise aux mains de Paris, c'est-à-dire de la Révolution. + +L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre +prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes +allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l'on voyait +dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux +jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche +d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps à perdre, disait-on; si l'on +veut prévenir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon, +ils vont l'enlever. + +Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les +souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille +et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que +son mari n'était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça +les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux +halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna +toutes les femmes du quartier. + +Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le +sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne +Hachette, peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui, +plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari +était soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint à Paris, beaucoup de +femmes étaient armées. Les femmes furent à l'avant-garde de notre +Révolution. Il ne faut pas s'en étonner, elles souffraient davantage. + +Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles, +elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes. +Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ingénient, finissent par +trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent, +pour la plupart, renfermées, assises, elles filent, elles cousent; +elles ne sont guère en état, le jour où tout manque, de chercher leur +vie. Chose douloureuse à penser, la femme, l'être relatif qui ne peut +vivre qu'à deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve +partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien +sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle. +Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui +pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu +remarquée, la plus déchirante peut-être au coeur maternel, c'est que +l'enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence +universelle qui suffit à tout, il s'en prend à elle, durement, +cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute à la douleur +une douleur plus poignante. + +Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes +créatures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses, +n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que +leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y +suppléer: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve +mortes, la voisine s'en aperçoit par hasard. + +Ces infortunées n'ont pas même assez d'énergie pour se plaindre, faire +connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent +et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les +moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu'indigentes. Le plus +souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes +d'un grand coeur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les +autres; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux +maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment très-actif, +très-violent, qui devient parfois héroïque, et les pousse impérieusement +aux actes les plus hardis. + +Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui +n'avaient pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux +brisait les coeurs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait +en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme +courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier +Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante +qui pérorait, elle se fait écouter; c'était une femme de trente-six ans, +bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille à +Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un +soufflet à l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières, +le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus, et +le mena à Versailles, la mèche allumée. + +Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l'ancien régime, se +trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce +genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes +sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien, +s'était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de +Louison; c'était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On +peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à +Versailles. Elle suivit l'entraînement général, son bon coeur et son +courage. Les femmes la mirent à la tête, et la firent leur orateur. + +Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des +marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et +charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre +considérable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais +elles désiraient d'autant plus avoir le roi à Paris. Elles avaient été +le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais à quelle occasion; +elles lui avaient parlé avec beaucoup de coeur, une familiarité qui fit +rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfait de la situation: +«Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon +papa!»--Et plus sérieusement à la reine: «Madame, madame, ouvrez vos +entrailles!... ouvrons-nous!» Ne cachons rien, disons bien franchement +ce que nous avons à dire. + +Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la +misère; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a +moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne, et +la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'échappent pas, +comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit +davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes +grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un coeur +royal, infini de bonté. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du marché +d'Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père de quatre enfants +qu'on allait guillotiner; c'était le moment du sacre de Charles X; elles +laissèrent leur commerce, leur famille, s'en allèrent à Reims, elles +firent pleurer le roi, arrachèrent la grâce, et, au retour, faisant +entre elles une collecte abondante, elles renvoyèrent sauvés, comblés, +le père, la femme et les enfants. + +Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse, et +elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au +corps de garde, et battait la générale. C'était lundi; les halles furent +désertées, toutes partirent: «Nous ramènerons, disent-elles, _le +boulanger, la boulangère_... Et nous aurons l'agrément d'entendre _notre +petite mère_ Mirabeau.» + +Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg +Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles +qu'elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de +leur couper les cheveux. D'abord, elles vont à la Ville. On venait d'y +amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces +de moins. La lanterne était descendue. Quoique l'homme fût coupable, de +son propre aveu, la garde nationale le fit échapper. Elle présenta la +baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D'autre +part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale. +Les femmes ne s'étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie, +l'infanterie, à coups de pierres; on ne put se décider à tirer sur +elles; elles forcèrent l'Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les +bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe +blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement à quoi +servait chaque salle, et priaient les représentants des districts de +bien recevoir celles qu'elles avaient amenées de force, dont plusieurs +étaient enceintes, et malades peut-être de peur. D'autres femmes, +affamées, sauvages, criaient: _Du pain et des armes_! Les hommes étaient +des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c'était que le +courage... Tous les gens de l'Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il +fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le +faire, brûler le bâtiment peut-être... Un homme les arrêta, un homme de +taille très-haute, en habit noir, d'une figure sérieuse et plus triste +que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il était de la +Ville, disant qu'il était un traître... Il répondit qu'il n'était pas +traître, mais huissier de son métier, l'un des vainqueurs de la +Bastille. C'était Stanislas Maillard. + +Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg +Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement +d'Hullin, étaient sur la place en armes; les ouvriers, qui démolissaient +la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard +s'interposa, prévint la collision. À la Ville, il fut assez heureux pour +empêcher l'incendie. Les femmes promettaient même de ne point laisser +entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles armées à la grande +porte. À onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait +sous l'arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de +piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux, +se trouvait un garde française, qui le matin avait voulu sonner le +tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, échappé par +miracle; les modérés, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu +sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'où elles avaient +ôté la corde... Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le +pendre; c'était le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14 +juillet; des femmes ou des hommes déguisés en femmes, le pendirent +effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il +tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas. + +Ni Bailly ni la Fayette n'étaient arrivés. Maillard va trouver +l'aide-major général, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout, +c'est que lui, Maillard, mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera +le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait +écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet +dans la Grève; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien. +Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le +proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours; +sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes armés, +et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la +Bastille. + +Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes +voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le +jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que +c'était la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans +permission, c'était insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse, +et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le +moindre dégât. Le suisse tira l'épée, courut sur Maillard, qui tira la +sienne... Une portière heureusement frappe à propos d'un bâton, le +suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard +l'arrête, désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et +les épées. + +La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à +Sèvres, il était bien difficile d'empêcher les pauvres affamées de voler +des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus à +Sèvres; il n'y avait rien, même à acheter; toutes les portes étaient +fermées, sauf une, celle d'un malade qui était resté; Maillard se fit +donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept +hommes, et les chargea d'amener les boulangers de Sèvres, avec tout ce +qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour +huit mille personnes... On les partagea, et l'on se traîna plus loin. La +fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur +fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l'Assemblée, +les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage +guerrier. Les canons furent mis à la queue, et cachés en quelque sorte. +Le sage huissier voulait un _amener sans scandale_, pour dire comme le +palais. À l'entrée de Versailles, pour bien constater l'intention +pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV. + +Les gens de Versailles étaient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes! +Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette +foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable à la +Révolution, le Genévois Dumont, qui dînait au palais des +Petites-Écuries, et regardait d'une fenêtre, dit lui-même: «Tout ce +peuple ne demandait que du pain.» + +L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le roi, ne voulant +_sanctionner_ ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, +répondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur +ensemble, qu'il y _accédait_ néanmoins, en considération des +circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir +exécutif reprendrait toute sa force. + +«Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de +constitution, aucun droit d'en avoir une.» Duport, Grégoire, d'autres +députés, parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des +gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, +pour leur honneur, qu'on formule la dénonciation, et que les coupables +soient poursuivis. «Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si +l'Assemblée déclare que la personne du roi est _la seule_ inviolable.» +C'était désigner la reine. L'Assemblée entière recula: la motion fut +retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre. + +Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations. +Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix: «Mounier, Paris +marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes +marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château, et donnez-leur +cet avis, il n'y a pas une minute à perdre...--Paris marche? dit +sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh +bien, tant mieux! nous en serons plus tôt république.» + +L'Assemblée décide qu'on enverra vers le roi, pour demander +l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. À trois +heures, Target annonce qu'une foule se présente aux portes sur l'avenue +de Paris. + +Tout le monde savait l'événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était +parti le matin, comme à l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois +de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la générale; les +gardes du corps montaient à cheval, sur la place d'armes, et +s'adossaient à la grille; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur +droite, près de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons; +derrière la grille, les Suisses. + +Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes +voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne +faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant +à leur tête le garde française dont on a parlé, une femme qui au bout +d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque +huissier, en habit noir déchiré, l'épée à la main. Le soldat, avec +pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que le matin, personne ne +trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin, +qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames qui +l'accompagnaient. «Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition +des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons +patriotes; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je +vais avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée.» + +À quoi l'autre ajouta gravement: «Il faudra bien que tout le monde +prenne la cocarde patriotique.» Quelques murmures s'élevèrent. + +«Et pourtant nous sommes tous frères!» dit la sinistre figure. + +Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait +déclaré la veille: Que la cocarde tricolore _ayant été adoptée comme +signe de fraternité_, elle était la seule que dût porter le citoyen. + +Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: «Du pain! du +pain!»--Maillard commença alors à dire l'horrible situation de Paris, +les convois interceptés par les autres villes, ou par les aristocrates. +«Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents +livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par +semaine.»--L'Assemblée: «Nommez! nommez!»--C'était dans l'Assemblée même +que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait; Maillard l'avait +appris en route. + +«Nommez!» Des femmes crièrent au hasard: «C'est l'archevêque de Paris.» + +Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que +l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des +renseignements. + +D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. +Un député du clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à +l'une des femmes. Elle se mit en colère, et dit: «Je ne suis pas faite +pour baiser la patte d'un chien.» Un autre député, militaire, décoré de +la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle +à la constitution était le clergé, s'emporta, et lui dit qu'il devrait +subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter, +répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute +le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en +leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint +Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient, +craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait +péri. Il sortit, et se montra un moment. + +Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du +corps à faire réparation pour l'injure à la cocarde.--Des députés +démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés:--Le président +Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement +que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein +gré... C'était donner prise à Maillard; il s'en saisit, répliqua: «Il +n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il +était, dans cette auguste Assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur, +il devrait en être exclu.» L'Assemblée frémit, applaudit: «Oui, nous +sommes tous citoyens.» + +À l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des +gardes du corps. Les femmes crièrent: «Vive le roi! vivent messieurs les +gardes du corps!» Maillard, qui se contentait plus difficilement, +insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre. + +Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée +n'avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus; qu'on +chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en +paix.--Maillard ne bougeait, disant: «Non, cela ne suffit pas.» + +Un député proposa alors d'aller représenter au roi la position +malheureuse de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant +vivement à cette espérance, sautaient au cou des députés, embrassaient +le président, quoi qu'il fît. «Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles +encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!» + +Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route +avec la députation et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre. +«Nous étions à pied dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous +traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée.» Des +gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop. +Ces gardes, voyant Mounier et les députés, avec l'étrange cortége qu'on +leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de +l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au +travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent +dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec +eux il était sûr d'être respecté! + +Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques +témoins[3]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures à +huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées, +quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des +pierres. + +[Note 3: Si le roi défendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus +tard et trop tard.] + +On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon sans se presser. +Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de +la misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui +attendait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et +autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes +avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la +parole; mais, devant le roi, son émotion fut si forte, qu'elle put à +peine dire: «Du pain!» et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la +fit secourir, et, lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il +l'embrassa comme un père. + +Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient +sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut +beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent; les femmes +lui passaient au cou leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira, +non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du +roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à +l'approvisionnement de Paris. + +Aux demandes du président, le roi avait dit tranquillement: «Revenez +sur les neuf heures.» Mounier n'en était pas moins resté au château, à +la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en +heure, jusqu'à dix du soir. Mais rien ne se décidait. + +Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort +tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, +spontané). Il proposa que la reine partît pour Rambouillet, que le roi +restât, résistât, et, au besoin, combattît; le seul départ de la reine +eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre. M. Necker voulait +que le roi allât à Paris, qu'il se confiât au peuple, c'est-à-dire qu'il +fût franc, sincère, acceptât la révolution. Louis XVI, sans rien +résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine. + +Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un +homme si incertain; le nom du roi était son arme pour commencer la +guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la +Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. «Il +faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera +sans difficulté.» Mais il était impossible de le décider à rien. Il +croyait (et bien à tort) que, lui parti, l'Assemblée ferait roi le duc +d'Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, +répétant de temps en temps: «Un roi fugitif! un roi fugitif!» La reine +cependant insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voitures. +Déjà il n'était plus temps. + +Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgré lui, +pour chef, et qui, exalté par la route, s'était trouvé à Versailles plus +ardent que tous les autres, se hasarda à passer derrière les gardes du +corps; là, voyant la grille fermée, il aboyait après le factionnaire +placé au dedans, et le menaçait de sa baïonnette. Un lieutenant des +gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent à +lui donner la chasse. L'homme fuit à toutes jambes, veut gagner une +baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le +cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne +purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs, +le couche en joue, le tire, et l'arrête net; il avait cassé le bras qui +tenait le sabre levé. + +D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, était au château, +croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait +sur la place, demandait des ordres à la municipalité, qui n'en donnait +pas. Il craignait avec raison que cette foule affamée ne se mît à courir +la ville, ne se nourrît elle-même. Il alla les trouver, demanda ce qu'il +fallait de vivres, sollicita la municipalité, n'en tira qu'un peu de +riz, qui n'était rien pour tant de monde. Alors il fit chercher +partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple. + +En même temps, il s'adressait au régiment de Flandre, demandait aux +officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci étaient déjà pressés +par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'étaient jetées +parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une +d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas +avoir marché dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans +doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'était la jolie +mademoiselle Théroigne de Méricourt, une Liègeoise, vive et emportée, +comme tant de femmes de Liège qui firent les révolutions du quinzième +siècle et combattirent vaillamment contre Charles le Téméraire. +Piquante, originale, étrange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote +rouge, le sabre au côté, parlant à la fois, pêle-mêle, avec éloquence +pourtant, le français et le liégeois... On riait, mais on cédait... +Impétueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle... + +Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la +tête, le gagna, le désarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses +cartouches aux gardes nationaux de Versailles. + +D'Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent; +d'autres répondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne +soient partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit +heures, la soirée fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes +avec des huées. Ils avaient le sabre à la main, ils se font faire place. +Ceux qui étaient à la queue, plus embarrassés que les autres, tirent des +coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touchés, l'un à la joue, +les deux autres reçoivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades +répondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs +mousquetons. + +D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing, +demandaient des munitions. Il fut lui-même étonné de leur élan, de +l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: «Vrais +martyrs de l'enthousiasme,» disait-il plus tard à la reine. + +Un lieutenant de Versailles déclara au garde de l'artillerie que, s'il +ne donnait de la poudre, il lui brûlerait la cervelle. Il en livra un +tonneau qu'on défonça sur la place, et l'on chargea des canons qu'on +braqua vis-à-vis la rampe, de manière à prendre en flanc les troupes qui +couvraient encore le château, et les gardes du corps qui revenaient sur +la place. + +Les gens de Versailles avaient montré la même fermeté de l'autre côté du +château. Cinq voitures se présentaient à la grille pour sortir; c'était +la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la +garde ferme. «Il y aurait danger pour Sa Majesté, dit le commandant, à +s'éloigner du château.» Les voitures rentrèrent sous escorte. Il n'y +avait plus de passage. Le roi était prisonnier. + +Le même commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre +en pièces, pour avoir tiré sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa +l'homme; on se contenta du cheval, qui fut dépecé; on commençait à le +rôtir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mangé +presque cru. + +La pluie tombait. La foule s'abritait où elle pouvait; les uns +enfoncèrent la grille des Grandes-Écuries, où était le régiment de +Flandre, et s'y mirent pêle-mêle avec les soldats. D'autres, environ +quatre mille, étaient restés dans l'Assemblée. Les hommes étaient assez +tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet état +d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait +les faire taire, et il n'en venait à bout qu'en haranguant l'Assemblée. + +Ce qui n'aidait pas à calmer la foule, c'est que des gardes du corps +vinrent trouver les dragons qui étaient aux portes de l'Assemblée, +demander s'ils voudraient les aider à prendre les pièces qui menaçaient +le château. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent +échapper. + +À huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, où, sans +parler de la Déclaration des droits, il promettait vaguement la libre +circulation des grains. Il est probable qu'à ce moment l'idée de fuite +dominait au château. Sans rien répondre à Mounier, qui restait toujours +à la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule +qui attendait. + +Une apparition singulière avait ajouté à l'effroi de la cour. Un jeune +homme du peuple entre, mal mis, tout défait... On s'étonne... C'était le +duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'était mêlé à la foule, à ce +nouveau flot de peuple qui était parti de Paris; il les avait quittés à +moitié chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des +propos horribles, des menaces atroces, à faire dresser les cheveux... En +disant cela, il était si pâle, que tout le monde pâlit... + +Le coeur du roi commençait à faiblir; il sentait la reine en péril. Quoi +qu'il en coûtât à sa conscience de consacrer l'oeuvre législative du +philosophisme, il signa à dix heures du soir la Déclaration des droits. + +Mounier put donc enfin partir. Il avait hâte de reprendre la présidence +avant l'arrivée de cette grande armée de Paris, dont on ne savait pas +les projets. Il rentre, mais plus d'Assemblée; elle avait levé la +séance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demandé +qu'on diminuât le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva à sa +place, dans le siège du président, une grande femme de bonnes manières, +qui tenait la sonnette, et qui descendit à regret. Il donna ordre qu'on +tâchât de réunir les députés; en attendant, il annonça au peuple que le +foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se +serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres +disaient: «Mais, monsieur le président, cela sera-t-il bien avantageux? +cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?»--D'autres: +«Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mangé aujourd'hui.» Mounier dit +qu'on allât chercher du pain chez les boulangers. De tous côtés, les +vivres vinrent. Ils se mirent à manger dans la salle avec grand bruit. + +Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: «Mais, cher +président, pourquoi donc avez-vous défendu ce vilain _veto_?... Prenez +bien garde à la lanterne!» Mounier leur répondit avec fermeté qu'elles +n'étaient pas en état de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il +aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette réponse leur +plut fort; dès lors elles lui témoignèrent beaucoup de respect et +d'amitié. + +Mirabeau seul eût pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en +souciait pas. Certainement il était inquiet. Le soir, au dire de +plusieurs témoins, il s'était promené parmi le peuple avec un grand +sabre, disant à ceux qu'il rencontrait: «Mes enfants, nous sommes pour +vous.» Puis, il s'était allé coucher. Dumont le Genévois alla le +chercher, le ramena à l'Assemblée. Dès qu'il arriva, il dit de sa voix +tonnante: «Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir +troubler nos séances... Monsieur le président, faites respecter +l'Assemblée!» Les femmes crièrent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour +passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles. + +J'étais dans une galerie (dit Dumont), où une poissarde agissait avec +une autorité supérieure, et dirigeait une centaine de femmes, déjeunes +filles surtout, qui, à son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait +familièrement des députés parleur nom, ou bien demandait: «Qui est-ce +qui parle là-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de ça!... il +s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plutôt parler notre petite mère +Mirabeau...» Et toutes les autres criaient: «Notre petite mère +Mirabeau!» Mais il ne voulait point parler. + +M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'à +minuit passé. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le +suivions de midi jusqu'à minuit. + +Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y +rendit, trouva la foule écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le +roi. La garde nationale, soldée et non soldée, l'emplissait la Grève; de +rang en rang, on disait qu'il fallait aller à Versailles. La Fayette eut +beau faire et dire, il fut entraîné. + +Le château attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que la +Fayette faisait semblant d'être forcé, mais qu'il profiterait de la +circonstance. On voulut voir encore à onze heures si, la foule étant +dispersée, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde +nationale de Versailles veillait, et fermait le passage. + +La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec +raison qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle si elle se +séparait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs +étaient députés, s'offrirent à elle, pour la défendre, et lui +demandèrent un ordre pour prendre des chevaux de ses écuries. Elle les +autorisa, pour le cas, disait-elle, où le roi serait en danger. + +La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de +fidélité à la loi et au roi. Il l'avertit de son arrivée, et le roi lui +répondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa +Déclaration des droits. + +La Fayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes et de +tout le monde. Dans l'OEil-de-Boeuf, un homme de cour dit follement: +«Voilà Cromwell. «Et la Fayette très-bien: «Monsieur, Cromwell ne +serait pas entré seul.» + +Le roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les +gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors même ne fut pas +entièrement confié à la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer +dans le parc, la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des +gardes du corps et autres troupes; jusqu'à deux heures du matin, elles +attendaient le roi, au cas qu'il se décidât enfin à la fuite. À deux +heures seulement, tranquillisé par la Fayette, on leur fit dire qu'ils +pouvaient s'en aller à Rambouillet. + +À trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était +dispersé, couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs. +Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, étaient +partis pour Paris, peu après l'arrivée de la Fayette, emportant les +décrets sur les grains et la Déclaration des droits. + +La Fayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux; mouillés, +recrus, ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant +tout tranquille, alla à l'hôtel de Noailles, dormit, comme on dort après +vingt heures d'efforts et d'agitations. + +Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le +soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La +première expédition, où les femmes dominaient; très-spontanée, +très-naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas +coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre +dans le désordre même. Le _crescendo_ naturel qu'on observe toujours +dans de telles agitations ne permettait guère de croire que la seconde +expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les +yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Néanmoins il y +avait là des hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de +furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du +matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus +acharnés), forcèrent les appartements royaux, malgré les gardes du +corps, qui tuèrent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrés. + +La reine courut un vrai péril, et n'échappa qu'en fuyant dans la chambre +du roi. Elle fut sauvée par la Fayette, qui accourut à temps avec les +gardes françaises. + +Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: «Le roi à Paris!» + +La reine fut forcée d'y paraître. La Fayette s'y présenta, et, +s'associant à son péril, lui baisa la main. Le peuple, surpris, +attendri, ne vit plus que la femme et la mère, et il applaudit. + +Chose curieuse! les politiques, les fortes têtes, ceux particulièrement +qui voulaient faire le duc d'Orléans lieutenant général, craignaient +extrêmement la translation du roi à Paris. Ils croyaient que c'était +pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tuée ou +en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient +très-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout +temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et +qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne, +tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la +halle l'appelaient un _bon papa_; c'était toute la pensée du peuple. + +Le roi avait mandé l'Assemblée au château. Il n'y eut pas quarante +députés qui se rendirent à cet appel. La plupart étaient incertains, et +restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur +incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il +poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de +couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit «que la liberté +de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois, +qu'il n'était pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances, +qu'une députation suffisait.» Le jeune Barnave appuya. Le président +Mounier contredit en vain. + +Enfin, l'on apprend que le roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée, +sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle, +elle est inséparable du roi. + +Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter +Versailles... Adieu, vieille monarchie! + +Cent députés entourent le roi, toute une armée, tout un peuple. Il +s'éloigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir. + +Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le roi et +derrière. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en +fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On +rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la +ville affamée. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de +pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles +étaient fort joyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à +l'adresse de la reine. «Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la +boulangère, le petit mitron.» Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais +mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes, +en grande joie de mettre enfin ce _bon papa_ en bonnes mains; il n'avait +pas beaucoup de tête, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa +femme; mais, une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas, +qui le conseilleraient mieux. + +Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois. On +espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. Le temps +malheureusement favorisait peu la fête. Il pleuvait à verse, on marchait +lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en +réjouissance, ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de +fusil. + +La voiture royale, escortée, la Fayette à la portière, avançait comme un +cercueil. La reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle +demanda à la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à +Moreau de Saint-Méry, qui, ayant présidé l'Hôtel de Ville aux fameux +jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il répondit ces mots +significatifs: «Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais, +une fois à l'Hôtel de Ville, elle en reviendra.» + +Voilà le roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au coeur même de +la France. Espérons qu'il en sera digne. + +La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en +fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient +surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont +pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi. + +Le 1er octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles. Le 6, tout +fut réparé par les femmes de Paris. + + + + +VI + +LES FEMMES À LA FÉDÉRATION (1790). + + +«Ainsi finit le meilleur jour de notre vie.» Ce mot, que les fédérés +d'un village écrivent le soir de cette grande fête nationale à la fin de +leur procès-verbal, j'ai été tenté de l'écrire moi-même, lorsqu'on 1847 +j'achevai le récit des fédérations. Rien de semblable ne reviendra pour +moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur +de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes récits, ces grandes +communions du peuple. + +Les fédérations de provinces, de départements, de villes et villages, +eurent soin de consigner elles-mêmes et de narrer leur histoire. Elles +l'écrivaient à leur mère, l'Assemblée nationale, fidèlement, naïvement, +dans une forme bien souvent grossière, enfantine; elles disaient comme +elles pouvaient; qui savait écrire écrivait. On ne trouvait pas toujours +dans les campagnes le scribe habile qui fût digne de consigner ces +choses à la mémoire. La bonne volonté suppléait... Véritables monuments +de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de +la France, vous resterez à jamais pour témoigner du coeur de nos pères, +de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face +trois fois aimée de la patrie. + +J'ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d'hier, au bout de +soixante années, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient +lus. À la première ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une +chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces +récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait +l'Assemblée), ce sont des lettres d'amour. + +Rien d'officiel ni de commandé. Visiblement, le coeur parle. Ce qu'on y +peut trouver d'art, de rhétorique, de déclamation, c'est justement +l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment +exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des +romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en +moment, une parole arrachée du coeur proteste contre cette impuissance +de langage, et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment... Tout +cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment +se satisfaire soi-même?... Le détail matériel les a fort préoccupés; +nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des +somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je +les aperçus d'abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que +dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit à écrire, embellir, parer les +manuscrits de sa _Julie_... Autres ne furent les pensées de nos pères, +leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers, +imparfaits, l'amour s'éleva en eux à cette beauté éternelle! + +Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles +choses connues, tous les signes du passé, les symboles vénérés jadis, ou +pâlissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les cérémonies +du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes nouvelles, on sent que +c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions, où le peuple de +toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un même coeur, une +chose plus sacrée qu'un autel. Aucun culte spécial ne prête de sainteté +à la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu. + +Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu +de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le +Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Liberté +abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beauté, la +grandeur, le charme éternel de ces fêtes: le symbole y est vivant. + +Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention +s'écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu. +Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme +dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves +et touchantes que l'homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la +famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces fêtes +d'un intérêt religieux, pathétique. + +Partout, le vieillard à la tête du peuple, siégeant à la première place, +planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne +de fleurs. Dans toutes ces fêtes, l'aimable bataillon marche en robe +blanche, ceinture _à la nation_ (cela voulait dire tricolore). Ici, +l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront +des héros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en +Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à la main une palme, et +cette inscription: _Au meilleur citoyen_!... Beaucoup revinrent bien +rêveurs. + +Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province qui ouvrit la +Révolution, fit des fédérations nombreuses et de la province entière, et +de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le +vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs +fusils, n'en firent que plus belles fêtes. Bataillon d'enfants armés, +bataillon de femmes armées, autre de filles armées. À Maubec, elles +défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, maniant l'épée nue, +avec cette vivacité gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France. + +J'ai dit ailleurs l'héroïque initiative des femmes et filles d'Angers. +Elles voulaient partir, suivre la jeune armée d'Anjou, de Bretagne, qui +se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de +la liberté, nourrir les combattants, soigner les blessés. Elles juraient +de n'épouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les +vaillants, de n'associer leur vie qu'à ceux qui donnaient la leur à la +France. + +Elles inspiraient ainsi l'élan dès 88. Et maintenant, dans les +fédérations, de juin, de juillet 90, après tant d'obstacles écartés, +dans ces fêtes de la victoire, nul n'était plus ému qu'elles. La +famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection +publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces +grandes réunions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre coeur +était cependant encore bien gros du passé... de l'avenir!... mais elles +ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le +voit dans tous les témoignages écrits, plus d'élan, plus d'ardeur que +les hommes mêmes, plus d'impatience de prêter le serment civique. + +On éloigne les femmes de la vie publique; on oublie trop que vraiment +elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre +que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant... +Elle est bien plus intéressée à s'informer, à prévoir. Dans la vie +solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent +de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des +armées... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Algérie, +elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en +Afrique, elle souffre et combat avec eux. + +Dans je ne sais quel village, les hommes s'étaient réunis seuls dans un +vaste bâtiment, pour faire ensemble une adresse à l'Assemblée nationale. +Elles approchent, elles écoutent, elles entrent les larmes aux yeux, +elles veulent en être aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y +joignent de tout leur coeur. Cette profonde union de la famille et de la +patrie pénétra toutes les âmes d'un sentiment inconnu. + +Personne, dans ces grandes fêtes, n'était simple témoin; tous étaient +acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire +jusqu'au nouveau-né; et celui-ci plus qu'un autre. + +On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère +l'offrait, le déposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le +rôle passif d'une offrande, il était actif aussi, il comptait comme +personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mère, il +réclamait sa dignité d'homme et de Français, il était déjà mis en +possession de la patrie, il entrait dans l'espérance. + +Oui, l'enfant, l'avenir, c'était le principal acteur. La commune +elle-même, dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal +magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci, +que je vois ici, sous l'oeil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins +d'élan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize +ans, ils partent: 92 a sonné; ils suivent leurs aînés à Jemmapes. +Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras paraît si faible, ce sont les +soldats d'Austerlitz... Leur main a porté bonheur; ils ont rempli ce +grand augure, ils ont couronné la France!... Aujourd'hui même, faible et +pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations. + +Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le +premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apportés, bénis à +l'autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées, +héroïques, donnés par elles à la France... ah! quand on naît ainsi, on +ne peut plus jamais mourir... Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage +d'immortalité. Ceux même d'entre vous que l'histoire n'a pas nommés, ils +n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de +la grande pensée commune qu'ils portèrent par toute la terre... + +Je ne crois pas qu'à aucune époque le coeur de l'homme ait été plus +large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de +partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n'y a plus +ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun, +les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu; +les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les +croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques. + +À Saint-Jean-du-Gard, près d'Alais, le curé et le pasteur s'embrassèrent +à l'autel. Les catholiques menèrent les protestants à l'église; le +pasteur siégea à la première place du choeur. Mêmes honneurs rendus par +les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable, +écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de +leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se +tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes... Dieu, +accusé si longtemps, fut enfin justifié... Les coeurs débordèrent; la +prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un +sentiment si profond; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté; le +maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable, +au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son coeur +dans quelques vers pathétiques. + +Ce rôle quasi-pontifical d'une femme, d'une digne mère, ne doit pas nous +étonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et +religion. + +Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale, +tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait brûler l'encens +sur l'autel de la Patrie. + +La Révolution, revenant à la nature, aux heureux et naïfs pressentiments +de l'antiquité, n'hésitait point à confier les fonctions les plus +saintes à celle qui, comme joie suprême du coeur, comme âme de la +famille, comme perpétuité humaine, est elle-même le vivant autel. + + + + +VII + +LES DAMES JACOBINES (1790). + + +Le jour même du 6 octobre 89, où Louis XVI, en quittant Versailles, +signa l'acte capital de la Révolution, la Déclaration des droits, il +avait envoyé au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, dès lors, +l'idée de fuir sur terre autrichienne pour revenir à main armée. Ce +projet, recommandé par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de +Marie-Antoinette, fut reproduit par l'évêque de Pamiers, qui le fit +agréer du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter +avec les puissances étrangères; négociations continuées par M. de +Fersen, un Suédois très-personnellement attaché à la reine depuis +longues années, qu'elle fit revenir exprès de Suède et qui lui fut +très-dévoué. + +De quelque côté qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du +dedans, du dehors, contre la Révolution. Si elle ne trouve une force +énergique d'association, elle périt. Ce ne sont pas les innocentes +fédérations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout +autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance +sur l'autorité et ses agents, sur les menées des prêtres et des nobles. +Ces sociétés se forment d'elles-mêmes par toute la France. + +Je vois dans un acte inédit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis +de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se +réunissent chez une dame veuve, personne riche et considérable de la +ville; ils prêtent dans ses mains le serment civique. On croit voir +Caton et Marcie dans Lucain: + + Junguntur taciti contentique auspice Bruto. + +Ils envoient fièrement l'acte de leur fédération à l'Assemblée +nationale, qui recevait en même temps celui de la grande fédération de +Rouen, où parurent les députés de soixante villes et d'un demi-million +d'hommes. + +Les trois jacobins sont un prêtre, aumônier de la conciergerie, et deux +chirurgiens. L'un d'eux a amené son frère, imprimeur du roi à Rouen. +Ajoutez deux enfants, neveu et nièce de la dame, et deux femmes, +peut-être de sa clientèle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les +mains de cette Cornélie, qui, seule ensuite, fait serment. + +Petite société, mais complète, ce semble. La dame (veuve d'un négociant +ou armateur) représente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur, +c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacités, les talents, +l'expérience; le prêtre, c'est la Révolution même; il ne sera pas +longtemps prêtre: c'est lui qui écrit l'acte, le copie, le notifie à +l'Assemblée nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est +le centre. Par lui, cette société est complète, quoiqu'on n'y voie pas +le personnage qui est la cheville ouvrière de toute société semblable, +l'avocat, le procureur. Prêtre du Palais de Justice, de la Conciergerie, +aumônier de prisonniers, confesseur de suppliciés, hier dépendant du +Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel à l'Assemblée +nationale, pour l'audace et l'activité, celui-ci vaut trois avocats. + +Qu'une dame soit le centre de la petite société, il ne faut pas s'en +étonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes +fort sérieuses, avec toute la ferveur de leurs coeurs de femmes, une +ardeur aveugle, confuse d'affection et d'idées, l'esprit de +prosélytisme, toutes les passions du moyen âge au service de la foi +nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait été sérieusement éprouvée; +c'était une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta +israélite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident +affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Révolution. Riche +et seule, elle a dû être facilement conduite par ses amis, je le +suppose, à donner des gages au nouveau système, à y embarquer sa fortune +par l'acquisition des biens nationaux. + +Pourquoi cette petite société fait-elle sa fédération à part? c'est que +Rouen, en général, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande +fédération des soixante villes qui s'y réunissent, avec ses chefs, MM. +d'Estouteville, d'Herbouville, de Sévrac, etc., cette fédération, mêlée +de noblesse, ne lui paraît pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est +faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacré de la prise de la +Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fièrement isolés chez eux, loin des +profanes et des tièdes, fêtent la sainte journée. Ils ne veulent pas se +confondre; sous des rapports divers, ils sont une élite, comme étaient +la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou +d'argent, ou de talent, d'énergie, en concurrence naturelle avec +l'aristocratie de naissance. + + + + +VIII + +LE PALAIS-ROYAL EN 90--ÉMANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS. + + +Le droit des femmes à l'égalité, leurs titres à l'influence, au pouvoir +politique, furent réclamés en 90 par deux hommes fort différents: l'un, +parleur éloquent, esprit hasardé, romanesque; l'autre, le plus grave et +le plus autorisé de l'époque. Il faut replacer le lecteur dans le grand +foyer de fermentation où tous deux se faisaient entendre. + +Entrons au lieu même d'où la Révolution partit le 12 juillet, au +Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. Écartons +cette foule agitée, ces groupes bruyants, ces nuées de femmes vouées +aux libertés de la nature. Traversons les étroites galeries de bois, +encombrées, étouffées; par ce passage obscur, où nous descendons quinze +marches, nous voici au milieu du Cirque. + +On prêche! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette réunion, si +mondaine, mêlée de jolies femmes équivoques?... Au premier coup d'oeil, +on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assemblée est +plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'académiciens: au +pied de la tribune, je vois M. de Condorcet. + +L'orateur, est-ce bien un prêtre? De robe, oui; belle figure de quarante +ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction, +l'air audacieux, un peu chimérique. Prédicateur, poëte ou prophète, +n'importe, c'est l'abbé Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thécla, +l'une qui ne le quitte point, qui, bon gré, mal gré, le suit au club, à +l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de +bon coeur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des +femmes, qui prêche leur émancipation. + +Ces vagues aspirations prenaient forme arrêtée, précise, dans les doctes +dissertations de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences. +Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de +l'_admission des femmes au droit de cité_. À ce titre, l'ami de +Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huitième siècle, peut être +légitimement compté parmi les précurseurs du Socialisme. + +Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut, +du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honoré. La +brillante association des jacobins de cette époque, qui compte une foule +de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'église des +anciens moines, et, sous l'église, dans une sorte de crypte bien +éclairée, donne asile à une société fraternelle d'ouvriers auxquels, à +certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les +questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas +seuls: les femmes inquiètes, les mères de familles, poussées par les +souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec +leurs maris, s'informent de la situation, s'enquièrent des maux, des +remèdes. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent à +cette heure, viennent seules et discutent seules. Première et touchante +origine des sociétés de femmes. + +Qui souffrait plus qu'elles de la Révolution? Qui trouvait plus longs +les mois, les années? Elles étaient, dès cette époque, plus violentes +que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 décembre 90); il se +plaît à mettre en contraste l'énergie de ces femmes du peuple dans leur +souterrain et le bavardage stérile de l'assemblée jacobine qui s'agitait +au-dessus. + + + + +II + + + + +IX + +LES SALONS.--MADAME DE STAËL. + + +Le génie de madame de Staël a été successivement dominé par deux maîtres +et deux idées: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu. + +Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exerçait sur Necker, son père, +qu'elle aimait éperdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une +toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier +genevois ne se fût avancé si loin dans la voie révolutionnaire. Elle +était alors pleine d'élan, de confiance; elle croyait fermement au bon +sens du genre humain. Elle n'était pas encore influencée, amoindrie, par +les amants médiocres qui depuis l'ont entourée. Madame de Staël fut +toujours gouvernée par l'amour. Celui qu'elle avait pour son père +exigeait que Necker fût le premier des hommes; et, en réalité, un +moment, il s'éleva très-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille, +nous n'en faisons aucun doute, il se lança dans l'expérience hardie du +suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un +peuple si peu avancé! mesure toute contraire à son caractère, très-peu +conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis. + +Le père et la fille, bientôt effrayés de leur audace, ne tardèrent pas à +reculer. Et madame de Staël, entourée de Feuillants, d'anglomanes, +admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout, +devint et resta la personne brillante, éloquente, et pourtant, au total, +médiocre, si l'on ose dire, qui a tant occupé la renommée. + +Pour nous, nous n'hésitons pas à l'affirmer, sa grande originalité est +dans sa première époque, sa gloire est dans son amour pour son père, +dans l'audace qu'elle lui donna.--Sa médiocrité fut celle de ses +spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans +son salon, dominés par elle, n'en réagirent pas moins sur elle dans +l'intimité. + +Reprenons, dès les commencements, le père et la fille. + +M. Necker, banquier génevois, avait épousé une demoiselle suisse, +jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fut l'absolue perfection.--La +jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec +sa nature facile, expansive et mobile. Son père, qui la consolait, +l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker, +ayant souvent loué le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'épouser. +Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les +défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la +sensibilité, le pathos. Quand Necker publia son fameux _Compte rendu_, +si diversement jugé, on lui en montra un jour une éloquente apologie, +tout enthousiaste; le coeur y débordait tellement, que le père ne put +s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans. + +Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait +comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle +ne tolérait personne qui ne tînt Necker pour Dieu: folie vertueuse, +naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son +triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville, +entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du +sentiment et s'évanouit de bonheur. + +Elle avait de grands besoins de coeur, en proportion de son talent. +Après la fuite de son père et la perte de ses premières espérances, +retombée de Rousseau à Montesquieu, aux prudentes théories +constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu +aimer un héros. Son époux, l'honnête et froid M. de Staël, ambassadeur +de Suède, n'avait rien qui répondît à son idéal. Ne trouvant point de +héros à aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui +était en elle, et elle entreprit d'en faire un. + +Elle trouva un joli homme, roué, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il +y eût peu ou beaucoup d'étoffe, elle crut qu'elle suffirait, étant +doublée de son coeur. Elle l'aimait surtout pour les dons héroïques +qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car +elle était une femme), pour son audace, sa fatuité. Il était fort mal +avec la cour, mal avec bien des salons. C'était vraiment un grand +seigneur, d'élégance et de bonne grâce, mais mal vu des siens, d'une +consistance équivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on +se disait à l'oreille qu'il était le fruit d'un inceste de Louis XV avec +sa fille. La chose n'était pas invraisemblable. Lorsque le parti jésuite +fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson, +Machault encore, qui parlait trop des biens du clergé), il fallait +trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs. +Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mère, se dévoua, +autre Judith, à l'oeuvre héroïque, sanctifiée par le but. Elle était +extraordinairement violente et passionnée, folle de musique, où la +dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son père, et +le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait résulté, +selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effronté, qui +apporta en naissant une aimable scélératesse à troubler toutes les +femmes. + +Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est +qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez +surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualité +médiocrement attirante. Ses gestes étaient plutôt énergiques que +gracieux; debout, les mains derrière le dos, devant une cheminée, elle +dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui +contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter +un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait que +vingt-cinq ans, elle avait de très-beaux bras, un beau cou à la Junon, +de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient +grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits +plus délicats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui +faisait tout oublier, c'étaient ses yeux, des yeux uniques, noirs et +inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les +passions. Son regard était un monde. On y lisait qu'elle était bonne et +généreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui pût l'entendre un +moment sans dire en sortant, malgré lui: «Oh! la bonne, la noble, +l'excellente femme!» + +Retirons le mot de génie, pourtant; réservons ce mot sacré. Madame de +Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source +était au coeur. La naïveté profonde, et la grande invention, ces deux +traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. Elle +apporta, en naissant, un désaccord primitif d'éléments qui n'allait pas +jusqu'au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une +bonne partie de ses forces, l'empêcha de s'élever et la retint dans +l'emphase. Ces Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C'étaient +des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Staël +avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat. +D'elle à Jean-Jacques, son maître, c'est la différence du fer à l'acier. + +Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa +fortune, son noble entourage, madame de Staël avait la faiblesse +d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet à son +bon et excellent coeur, qui l'aurait mise entièrement du côté du peuple. +Ses jugements, ses opinions, tenaient fort à ce travers. En tout, elle +avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait +éminemment aristocratique, l'Angleterre, révérant la noblesse anglaise, +ignorant qu'elle est très-récente, sachant mal cette histoire dont elle +parlait sans cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel +l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la +noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux. + +Il ne fallait pas moins que le grand rêveur, le grand fascinateur du +monde, l'amour, pour faire accroire à cette femme passionnée qu'on +pouvait mettre le jeune officier, le roué sans consistance, créature +brillante et légère, à la tête d'un si grand mouvement. La gigantesque +épée de la Révolution eût passé, comme gage d'amour, d'une femme à un +jeune fat! Cela était déjà assez ridicule. Ce qui l'était encore plus, +c'est que cette chose hasardée, elle prétendait la faire dans les +limites prudentes d'une politique bâtarde, d'une liberté quasi-anglaise, +d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, à +peu près fini; de sorte que la folie n'avait pas même ce qui fait +réussir la folie parfois, d'être hardiment folle. + +Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et +madame de Staël étaient étroitement liés avec Brissot et la Gironde, et +que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour précipiter la +France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-révolution. + +Tout cela était un roman. Ce qui est prouvé aujourd'hui, c'est qu'au +contraire la Gironde détestait madame de Staël, c'est que la cour +haïssait Narbonne et frémissait de ce projet aventureux de la guerre où +on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au +premier échec, accusée de trahison, elle allait se trouver dans un péril +épouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment, +que la Gironde leur arracherait l'épée, à peine tirée, pour la tourner +contre le roi. + +«Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide, +par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de +l'ambassade de Suède?» C'était supposer que madame de Staël était +véritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Staël et +d'après les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la +voyait si publiquement éperdue d'amour pour Narbonne, impatiente de +l'illustrer. La pauvre Corinne, hélas! avait vingt-cinq ans, elle était +fort imprudente, passionnée, généreuse, à cent lieues de toute idée +d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'âge, et la +passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront +parfaitement cette chose, fâcheuse, à coup sûr, immorale, mais enfin +réelle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle +avait hâte d'illustrer le premier dans la croisade révolutionnaire, et +s'inquiétait médiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste +maître de l'ambassadeur de Suède. + +Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les +frontières, vint rendre compte à l'Assemblée. Vrai compte de courtisan. +Soit précipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre +situation militaire, donna des chiffres énormes de troupes, des +exagérations de toute espèce, qui, plus tard, furent pulvérisées par un +mémoire de Dumouriez. + +La chute de M. de Narbonne, renversé par les Girondins, rendit tout à +coup madame de Staël zélée royaliste. Elle rédigea un plan d'évasion +pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son héros, en +eût l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier à des mains si +légères. Réfugiée en Suisse pendant la Terreur, après Thermidor, +partisan aveugle de la réaction, elle change brusquement en 96, appuie +le Directoire et participe indirectement au coup d'État qui sauva la +République. + +Bonaparte la haïssait, croyant qu'elle avait aidé Necker dans ses +derniers ouvrages, fort contraires à sa politique. Il n'a pas trouvé de +meilleur moyen de la dénigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne +sais quelle déclaration d'amour; chose infiniment peu probable à +l'époque où elle était toute livrée à Benjamin Constant, qu'elle lança +dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les persécutions ridicules +du maître de l'Europe, l'exil de madame de Staël, la saisie de son +_Allemagne_, et les étranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs +fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux +millions, prêtés en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander +d'écrire pour le roi de Rome. + +En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Suède. La terre +lui manquait lorsqu'elle écrivit ses _Dix ans d'exil_. Elle avait +épousé, en 1810, un jeune officier, malade et blessé, M. de Rocca, plus +jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817. + +Au total, femme excellente, d'un bon coeur et d'un grand talent, qui, +peut-être, sans les salons, sans les amitiés médiocres, sans les misères +du monde parleur, du monde scribe, eût eu du génie. + + + + +X + +LES SALONS.--MADAME DE CONDORCET. + + +Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de +Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la +Monnaie. Là fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un +contemporain appelle le foyer de la République. + +Ce salon européen de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences +vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pensée +républicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva +ses formules. Pour l'initiative et l'idée première, elle appartenait, +nous l'avons vu, dès 89, à Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville +et les Cordeliers ont poussé le premier cri. + +Le dernier des philosophes du grand dix-huitième siècle, celui qui +survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des +réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l'Académie des sciences, +le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami +de Turgot. Son salon était le centre naturel de l'Europe pensante. Toute +nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les étrangers +distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en +chercher, en discuter l'application. C'étaient l'Américain Thomas Payne, +l'Anglais Williams, l'Écossais Mackintosh, le Genévois Dumont, +l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un +tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un +coin immuablement était l'ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et +mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond +attachement qu'il avait eu pour Mirabeau. + +Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de +madame de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la +métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer, +s'épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait +moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors +vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'écrire +_ses Lettres sur la Sympathie_, livre d'analyse fine et délicate, où, +sous le voile d'une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la +mélancolie d'un jeune coeur auquel quelque chose a manqué[4]. On a +supposé vainement qu'elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la +cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin +d'un tel caractère. + +[Note 4: Le touchant petit livre écrit avant la Révolution a été +publié après, en 98; il participe des deux époques. Les lettres sont +adressées à Cabanis, le beau-frère de l'aimable auteur, l'ami +inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées +dans ce pâle Élysée d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles +parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles. +Dans une si grande réserve, néanmoins, on ne distingue pas toujours, +parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille +ou des regrets de la veuve. Est-ce à Condorcet, est-ce à Cabanis que +s'adresse ce passage délicat, ému, qui allait être éloquent, mais elle +s'arrête à temps: «Le réparateur et le guide de notre bonheur...»] + +Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant +d'épouser Condorcet elle lui aurait déclaré qu'elle n'avait point le +coeur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu +avec une bonté paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la +même tradition, ils vécurent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au +beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y +avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commença +d'aimer le grand citoyen, l'âme tendre et profonde qui couvait, comme +son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espèce humaine. Elle le +trouva jeune de l'éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau +désir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois après la prise +de la Bastille, en avril 90. + +Condorcet, âgé alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en +effet, de ces grands événements; il commençait une vie nouvelle, la +troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d'Alembert, la vie +critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'océan de la +vie politique. Il avait rêvé le progrès; aujourd'hui il allait le faire, +ou du moins s'y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable +alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi +infinie à l'avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva +injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint +de même indépendant à l'égard de la Gironde. On lit encore avec +admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui +fut celui des Girondins. + +Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa +porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans +un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle +distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais +il n'a rien oublié. Toute personne spéciale qui l'interrogeait le +trouvait plus spécial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes +étaient étonnées, effrayées, de voir qu'il savait jusqu'à l'histoire de +leurs modes, et très-haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il +paraissait très-froid, ne s'épanchait jamais. Ses amis ne savaient son +amitié que par l'extrême ardeur qu'il mettait secrètement à leur rendre +des services. «C'est un volcan sous la neige,» disait d'Alembert. Jeune, +dit-on, il avait aimé, et, n'espérant rien, il fut un moment tout près +du suicide. Âgé alors et bien mûr, mais au fond non moins ardent, il +avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions +profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la +vie même, et qu'on ne peut pas sonder. + +Noble époque! et qu'elles furent dignes d'être aimées, ces femmes, +dignes d'être confondues par l'homme avec l'idéal même, la patrie et la +vertu!... Qui ne se rappelle encore ce déjeuner funèbre, où pour la +dernière fois les amis de Camille Desmoulins le prièrent d'arrêter son +_Vieux Cordelier_, d'ajourner sa demande du _Comité de la clémence_? Sa +Lucile, s'oubliant comme épouse et comme mère, lui jette les bras au +cou: «Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destinée!» + +Ainsi elles ont glorieusement consacré le mariage et l'amour, soulevant +le front fatigué de l'homme en présence de la mort, lui versant la vie +encore, l'introduisant dans l'immortalité... + +Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront +regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes héroïques et +charmantes. Elles restent associées, en nous, aux plus nobles rêves du +coeur, types et regret d'amour éternel! + +Il y avait comme une ombre de cette tragique destinée dans les traits et +l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du +savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose +de triste, de patient, de résigné. Le haut du visage était beau. Les +yeux, nobles et doux, pleins d'une idéalité sérieuse, semblaient +regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste à contenir +toute science semblait un magasin immense, un trésor complet du passé. + +L'homme était, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait à +sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalité, +qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'énervation. +Ajoutez qu'il avait passé sa vie dans le dix-huitième siècle, et qu'il +en portait le poids. Il en avait traversé toutes les disputes, les +grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions. +Neveu d'un évêque tout jésuite, élevé en partie par ses soins, il devait +beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il +était noble, titré, marquis de Condorcet. Naissance, position, +relations, beaucoup de choses le rattachaient à l'ancien régime. Sa +maison, son salon, sa femme, présentaient même contraste. + +Madame de Condorcet, née Grouchy, d'abord chanoinesse, élève +enthousiaste de Rousseau et de la Révolution, sortie de sa position +demi-ecclésiastique pour présider un salon qui était, le centre des +libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie. + +La crise de juin 91 devait décider Condorcet, elle l'appelait à se +prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses précédents +d'une part, et de l'autre ses idées. Quant aux intérêts, ils étaient +nuls avec un tel homme. Le seul peut-être auquel il eût été sensible, +c'est que, la République abaissant toute grandeur de convention et +rehaussant d'autant les supériorités naturelles, sa Sophie se fût +trouvée reine. + +M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne désespérait pas de neutraliser +son républicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon +marché du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille +d'ailleurs avait autrefois protégé. On allait jusqu'à affirmer, répandre +dans le public que Condorcet partageait les idées royalistes de Sieyès. +On le compromettait ainsi, et en même temps on lui offrait comme +tentation la perspective d'être nommé gouverneur du Dauphin. + +Ces bruits le décidèrent probablement à se déclarer plus tôt qu'il +n'aurait fait peut-être. Le 1er juillet, il fit annoncer par la +_Bouche-de-fer_ qu'il parlerait au Cercle social sur la République. Il +attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine réserve. Dans un +discours ingénieux, il réfutait plusieurs des objections banales qu'on +fait à la République, ajoutant toutefois ces paroles, qui étonnèrent +fort: «Si pourtant le peuple se réserve d'appeler une Convention pour +prononcer si l'on conserve le trône, si l'hérédité continue pour un +petit nombre d'années entre deux Conventions, _la royauté, en ce cas, +n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens_...» Il +faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur +du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout à savoir +se passer du trône. + +Cette apparence d'indécision ne plut pas beaucoup aux républicains, et +choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blessés encore, quand on +répandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, écrit d'une main si +grave. Condorcet y fut probablement l'écho et le secrétaire de la jeune +société qui fréquentait son salon. Le pamphlet était une _Lettre d'un +jeune mécanicien_, qui, pour une somme modique, s'engageait à faire un +excellent roi constitutionnel. + +«Ce roi, disait-il, s'acquitterait à merveille des fonctions de la +royauté, marcherait aux cérémonies, siégerait convenablement, irait à la +messe, et même, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du +président de l'Assemblée la liste des ministres que désignerait la +majorité... Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté; et +cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est +encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer +inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité.» + +Chose remarquable. Cet homme mûr et grave, qui s'embarquait par une +plaisanterie sur l'océan de la Révolution, ne se dissimulait nullement +les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de +l'espèce humaine, il en avait moins pour le présent, ne se faisait nulle +illusion sur la situation, en voyait très-bien les dangers. Il les +craignait, non pour lui-même (il donnait volontiers sa vie), mais pour +cette femme adorée, pour ce jeune enfant né à peine du moment sacré de +Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'était secrètement informé du port +par lequel il pourrait, au besoin, faire échapper sa famille, et il +s'était arrêté à celui de Saint-Valery. + +Tout fut ajourné, et, de proche en proche, l'événement arriva. Il arriva +par Condorcet lui-même; cet homme si prudent devint hardi en pleine +Terreur. Rédacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua +violemment la Constitution de 93, et fut obligé de chercher un asile +contre la proscription. + + + + +XI + +SUITE.--MADAME DE CONDORCET (94). + + +«L'amour est fort comme la mort.»--Et ce sont ces temps de mort qui sont +ses triomphes peut-être; car la mort verse à l'amour je ne sais quoi +d'âcre et de brûlant, d'amères et divines saveurs qui ne sont point +d'ici-bas. + +En lisant l'audacieux voyage de Louvet à travers toute la France pour +retrouver ce qu'il aimait, en assistant à ces moments où, réunis par le +sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans +les bras l'un de l'autre, défaillants, anéantis, qui n'a dit cent fois: +«Ô mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer à ce point +les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!» + +L'amour a sauvé Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans +son héroïsme. Il n'a pas été étranger à la mort de Condorcet. + +Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodoïska; +Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie. + +C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver à cette fuite +du proscrit qui lui fit quitter son asile. + +Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour +voir la campagne et séduit par le printemps, c'est une étrange +explication, invraisemblable et peu sérieuse. + +Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille. + +Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, épouse de l'illustre +proscrit, qui eût pu être son père, s'était trouvée, au moment de la +proscription et du séquestre des biens, dans un complet dénûment. Ni +l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa +à deux élèves en médecine, célèbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet +fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, près du +Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la +table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la +maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours, +sans vouloir le reconnaître. Madame de Condorcet logeait à Auteuil, et +chaque jour venait à Paris à pied. Chargée d'une soeur malade, de sa +vieille gouvernante, embarrassée d'un jeune enfant, il lui fallait +pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frère du secrétaire de +Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honoré, n° 352 (à deux pas de +Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus +de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du +moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospéra davantage +sous la Terreur; on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette +vie si peu sûre. L'attrait singulier de pureté, de dignité, qui était en +cette jeune femme, amenait là les violents, les ennemis de son mari. Que +ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est +restée atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois, +quand elle osait, tremblante et le coeur brisé, elle se glissait dans +l'ombre jusqu'à la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cachée sous +les tours de Saint-Sulpice. Frémissant d'être rencontrée, elle montait +d'un pas léger au pauvre réduit du grand homme; l'amour et l'amour +filial donnaient à Condorcet quelques heures de joie, de bonheur. +Inutile de dire ici combien elle cachait les épreuves du jour, les +humiliations, les duretés, les légèretés barbares, ces supplices d'une +âme blessée, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille, +diminuant les haines par sa patience, charmant les colères, peut-être +retenant le fer suspendu. Mais Condorcet était trop pénétrant pour ne +pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce pâle sourire dont elle +déguisait sa mort intérieure. Si mal caché, pouvant à tout moment se +perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait +et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la +Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais haïssait de plus en plus +une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie. + +Qu'avait-il fait pour mériter ce supplice? Nulle des fautes des +Girondins. Loin d'être fédéraliste, il avait, dans un livre ingénieux, +défendu le droit de Paris, démontré l'avantage d'une telle capitale, +comme instrument de centralisation. Le nom de la République, le premier +manifeste républicain, avait été écrit chez lui et lancé par ses amis, +quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hésitaient encore. Il +avait écrit, il est vrai, ce premier projet de constitution, +impraticable, inapplicable, dont on n'eût jamais pu mettre la machine en +mouvement, tant elle est chargée, surchargée, de garanties, de +barrières, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le +mot terrible de Chabot, que la constitution préférée, celle de 93, n'est +qu'un piège, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne +l'avait pas dit, mais il l'avait démontré dans une brochure violente. +Chabot, effrayé de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en +faisant proscrire Condorcet. + +Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai, +savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'était fait donner un poison sûr +par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il +voulait, de son asile, continuer la polémique, le duel de la logique +contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la +Raison. Telle était sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitième siècle, +dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain. + +Une douce puissance l'arrêta, invincible et souveraine, la voix de cette +femme aimée, souffrante fleur, laissée là en otage aux violences du +monde, tellement exposée par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame +de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion, +de son combat engagé, c'est-à-dire celui de son coeur. Elle lui dit de +laisser là ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait +passer, et de s'établir hors du temps, de prendre déjà possession de son +immortalité, de réaliser l'idée qu'il avait nourrie d'écrire un +_Tableau des progrès de l'esprit humain_. + +Grand fut l'effort. Il y paraît à l'absence apparente de passion, à la +froideur austère et triste que l'auteur s'est imposée. Bien des choses +sont élevées, beaucoup sèchement indiquées[5]. Le temps pressait. +Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit +glacé, ne voyant de sa lucarne que le sommet dépouillé des arbres du +Luxembourg, dans l'hiver de 93, précipitait l'âpre travail, les jours +sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire à chaque +feuille, à chaque siècle de son histoire: «Encore un âge du monde +soustrait à la mort.» + +[Note 5: Cette sécheresse n'est qu'extérieure. On le sent bien en +lisant, dans ses dernières paroles à sa fille, la longue et tendre +recommandation qu'il lui fait d'aimer et ménager les animaux, la +tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige à se servir +mutuellement de nourriture.] + +Il avait, à la fin de mars, revécu, sauvé, consacré tous les siècles et +tous les âges; la vitalité des sciences, leur puissance d'éternité, +semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la +science? la lutte contre la mort. La véhémente aspiration d'une grande +âme immortelle pour communiquer l'immortalité emporta alors le sage +jusqu'à élever son voeu à cette forme prophétique: «La science aura +vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.» + +Défi sublime au règne de la mort, dont il était environné. Noble et +touchante vengeance!... Ayant réfugié son âme dans le bonheur à venir du +genre humain, dans ses espérances infinies, sauvé par le salut futur, +Condorcet, le 6 avril, la dernière ligne achevée, enfonça son bonnet de +laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la +bonne madame Vernet. Elle avait deviné son projet, et le surveillait; il +n'échappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fidèle, son +libérateur; dans l'autre, le poëte romain qui a écrit les hymnes +funèbres de la liberté mourante[6]. + +[Note 6: + + Altera jam teritur bellis civilibus ætas; + ... + Justum et tenacem propositi virum + ... + Et euncta terrarum subacta + Præter atrocem animum Catonis. +] + +Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le +charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peuplé de gens de lettres, +beau lieu où lui-même, secrétaire de l'Académie des sciences, associé +pour ainsi dire à la royauté de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et +presque des courtisans; tous en fuite ou écartés. Restait la maison du +_Petit-Ménage_, on nommait ainsi M. et madame Suard. Véritable miniature +de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et +gentille, étaient tous deux gens de lettres, sans faire de livres +pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les +ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame). +Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aimés, +influents et considérés jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur +royal. + +Ils se tenaient tapis là, sous la terre, attendant que passât l'orage et +se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigué, à mine hâve, à barbe +sale, dans son triste déguisement, leur tomba à l'improviste, le joli +petit ménage en fut cruellement dérangé. Que se passa-t-il? on l'ignore. +Ce qui est sûr, c'est que Condorcet ressortit immédiatement par une +porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester +ouverte; il la retrouva fermée. L'égoïsme connu des Suard ne me paraît +pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les +crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne, +ne voulut point les compromettre; il aura demandé, reçu des aliments: +voilà tout. + +Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche +l'épuisait. Un homme, assis depuis un an, tout à coup marchant sans +repos, fût bientôt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe +longue, ses yeux égarés, d'entrer, pauvre famélique, dans un cabaret de +Clamart. Il mangea avidement, et, en même temps, pour soutenir son +coeur, il ouvrit le poëte romain. Cet air, ce livre, ces mains +blanches, tout le dénonçait. Des paysans qui buvaient là (c'était le +comité révolutionnaire de Clamart) virent bientôt tout de suite que +c'était un ennemi de la République. Ils le traînèrent au district. La +difficulté était qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds étaient +déchirés. On le hissa sur une misérable haridelle d'un vigneron qui +passait. Ce fut dans cet équipage que cet illustre représentant du +dix-huitième siècle fut solennellement conduit à la prison de +Bourg-la-Reine. Il épargna à la République la honte du parricide, le +crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point +existé. + + + + +XII + +SOCIÉTÉS DE FEMMES.--OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE. + + +Les Jacobins s'appelant _Amis de la Constitution_, la société qui se +réunissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Société fraternelle +des patriotes des deux sexes _défenseurs de la Constitution_. Elle avait +pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle +proteste contre les décrets de l'Assemblée constituante, elle tire son +appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre, +madame Roland, alors en voyage à Paris. + +Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des sociétés de femmes. +C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les +biographies, etc., qu'on en recueille quelques légères traces. + +Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante +improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega, +dictait une tragédie par jour. Elle était tort illettrée; on a dit même +qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755) +d'une revendeuse à la toilette et d'un père marchand, selon les uns, +selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de +Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d'idées généreuses, fut le +martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des +femmes par un mot juste et sublime: «Elles ont bien le droit de monter à +la tribune, puisqu'elles ont celui de monter à l'échafaud.» + +Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand +elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous +l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui +redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son +inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux +railleurs des duels au pistolet. + +Le parti de Lafayette contribua surtout à la perdre en la mettant à la +tête d'une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus +d'une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses +autres amis lui conseillaient en vain de s'arrêter, toujours elle +allait, comptant sur la pureté de ses intentions; elle les expliqua au +public dans un très-noble pamphlet, la _Fierté de l'innocence_. La pitié +lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention, +républicaine sincère, elle n'offrit pas moins de le défendre. L'offre ne +fut pas acceptée. Mais, dès lors, elle fut perdue. + +Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis, +risquent bien plus que les hommes. C'était un odieux machiavélisme de ce +temps de mettre la main sur celles dont l'héroïsme pouvait exciter +l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la +brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un +groupe, Olympe est prise par la tête; un brutal tient cette tête serrée +sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se déroulent... pauvres +cheveux gris, quoiqu'elle n'eût que trente-huit ans; le talent et la +passion l'avaient consumée. «Qui veut la tête d'Olympe pour quinze +sous?» criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: «Mon ami, +dit-elle, mon ami, j'y mets la pièce de trente.» On rit, et elle +échappa. + +Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle +eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la +force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus +intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes, +elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. +On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du +supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en +pleurant, le triste office, dont on prévoyait l'inutilité. Les matrones +et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour +dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût +la constater. + +Elle reprit tout son courage devant l'échafaud, et mourut en +recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire. + + * * * * * + +Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors +puissamment. Celle des _Femmes révolutionnaires_ a alors pour chef et +meneur une fille éloquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la +réunion générale de l'Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit +la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes. +Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je +crois, de Châlier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la +rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées +communistes. Leclerc, Roux et d'autres, après la mort de Marat, firent +un journal d'une tendance très-peu maratiste: _Ombre de Marat_. + +Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des Jacobins, +rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés +étaient bien reçues. + +D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande +partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en +voulaient aux sociétés de femmes, que, très-injustement, elles en +rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes +(pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles +envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la +mirent en fuite à force de coups. + +D'autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes +négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait, +conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins, +habillées en hommes et armées, elles se promenèrent aux halles et +injurièrent les poissardes. Celles-ci tombèrent sur elles, et, de leurs +robustes mains, leur appliquèrent, au grand amusement des hommes, une +indécente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea, +mais contre les victimes; elle défendit aux femmes de s'assembler. Cette +grande question sociale se trouva ainsi étranglée par hasard. + +Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme +la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité +qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un +suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un +passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque. + +En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant +aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position +lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à +tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle +était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie. + + + + +XIII + +THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95). + + +Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée +Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le +régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août, +parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et +reçut une couronne de la main des vainqueurs.--Malheureusement ce +portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle, +rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le coeur de nos +pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté. + +La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'oeil noir, un peu gros, +un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la +trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,--amour d'un +homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie), +l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution. + +L'oeil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein +d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si +grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le +malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les +cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu, +dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et +virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux +passions des autres, elle-même usa peu de la vie. + +Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le +pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre +ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des +populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au +quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette +population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents +Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer +Charles le Téméraire. (_Histoire de France_, t. VI.) Dans nos guerres +de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai, +le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois +cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le +salut de la France. (_Histoire de la Révolution_.) + +Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la +ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la +Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle +s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli +par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent +dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans +nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos +enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où +la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives +de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville. + +Théroigne était la fille d'un fermier aisé, qui lui avait fait donner +quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d'esprit, beaucoup +d'éloquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi. +Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre +et entourée d'amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un +castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se +faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de +Campinados. En France, ses passions furent de même pour des hommes +étrangers à l'amour. Elle déclarait détester l'immoralité de Mirabeau; +elle n'aimait que le sec et froid Sicyès, ennemi né des femmes. Elle +distinguait, encore un homme austère, l'un de ceux qui fondèrent plus +tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier républicain, le +mathématicien Romme, aussi laid de visage qu'il était pur et grand de +coeur; il le perça, ce coeur, le jour où il crut la République morte. +Romme, en 89, arrivait de Russie; il était gouverneur du jeune prince +Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux +salons de la Liègeoise, fréquentés par des hommes comme Sieyès et +Pétion. C'est dire assez que Théroigne, quelle que fût sa position +douteuse, n'était nullement une fille. + +Les jours entiers, elle les passait, à l'Assemblée, ne perdait pas un +mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des +royalistes qui rédigeaient les _Actes des apôtres_, c'était de marier +Théroigne au député Populus, qui ne la connaissait même pas. + +Quand Théroigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numéro +admirable de Camille Desmoulins sur une séance des Cordeliers. Voici +l'extrait que j'en ai fait ailleurs: + +«L'orateur est interrompu. Un bruit se fait à la porte, un murmure +flatteur, agréable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment! +ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de +Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 +octobre. L'enthousiasme est au comble. «C'est la reine de Saba, s'écrie +Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.» + +«Déjà elle a traversé toute l'Assemblée d'un pas léger de panthère, elle +est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs, +apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat. + +«Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le +prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de +l'Assemblée nationale... Et vous le bâtirez sur la place où fut la +Bastille. + +«Comment! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de +l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir +législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus, +au Manège... comme la colombe de Noé, qui n'a point où poser le pied! + +«Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les +édifices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule, +où réside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un +dieu sans autel. Qui reconnaîtra son culte? + +«Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent +leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Bâtissons le seul +vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fut prononcée la +Déclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera +moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des +tribus, leur Jérusalem!» + +Quand Liège, écrasée par les Autrichiens, fut rendue à son tyran +ecclésiastique, en 1791, Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais elle +fut suivie de Paris à Liège, arrêtée en arrivant, spécialement comme +coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, soeur de +l'empereur Léopold. Menée à Vienne, et relâchée à la longue, faute de +preuves, elle revint exaspérée, surtout contre les agents de la reine +qui l'auraient suivie, livrée. Elle écrivit son aventure; elle voulait +l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins, +lorsque éclata le 10 août. + +Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un +des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait, +non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour +avoir publié, à Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui +écrasèrent la Révolution à Liège, le _Tocsin des rois_. Suleau était +dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses +relations infiniment étendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier +conte que Suleau, dans un danger, lui disait: «J'enverrai, au besoin, +toute ma Picardie à votre secours.» Suleau, prodigieusement actif, se +multipliait; on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 90, dit +qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'hôtel de l'archevêque de +Bordeaux. Déguisé cette fois encore, armé, le matin même du 10 août, au +moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre +d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi, +Suleau, pris, dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse +patrouille de royalistes, armés d'espingoles, qui faisaient une +reconnaissance autour des Tuileries. + +Théroigne se promenait avec un garde-française sur la terrasse des +Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle +du moins qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu'il +avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue +chevaleresque, elle devait le défendre; au point de vue qui dominait +alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait +frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. Un commissaire, monté +sur un tréteau, essayait de calmer la foule; Théroigne le renversa, le +remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale +défendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser +toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule. +Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux +égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on +suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente +énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d'une +vigueur et d'une force décuplées par le désespoir. D'autres disent que +ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le +premier coup. + +Sa participation au 10 août, la couronne que lui décernèrent les +Marseillais vainqueurs, avaient resserré ses liens avec les Girondins +amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha +encore plus à eux par leur horreur commune pour les massacres de +Septembre, qu'elle flétrit énergiquement. Dès avril 92, elle avait +violemment rompu avec Robespierre, disant fièrement dans un café que, +s'il calomniait sans preuves, «elle lui retirait son estime.» La chose, +contée le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta +l'amazone dans un amusant accès de fureur. Elle était dans une tribune, +au milieu des dévotes de Robespierre. Malgré les efforts qu'on faisait +pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrière qui séparait les +tribunes de la salle, perça cette foule ennemie, demanda en vain la +parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ouïr quelque blasphème +contre le dieu du temple; Théroigne fut chassée sans être entendue. + +Elle était encore fort populaire, aimée, admirée de la foule pour son +courage et sa beauté. On imagina un moyen de lui ôter ce prestige, de +l'avilir par une des plus lâches violences qu'un homme puisse exercer +sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des +Tuileries; ils formèrent un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à +coup sur elle, la saisirent, lui levèrent les jupes, et, nue, sous les +risées de la foule, la fouettèrent comme un enfant. Ses prières, ses +cris, ses hurlements de désespoir, ne firent qu'augmenter les rires de +cette foule cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée continua ses +hurlements; tuée par cette injure barbare dans sa dignité et dans son +courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette +longue période de vingt-quatre années (toute une moitié de sa vie!), +elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'était un +spectacle à briser le coeur de voir cette femme héroïque et charmante, +tombée plus bas que la bête, heurtant ses barreaux, se déchirant +elle-même et mangeant ses excréments. Les royalistes se sont complu à +voir là une vengeance de Dieu sur celle dont la beauté fatale enivra la +Révolution dans ses premiers jours. + + + + +XIV + +LES VENDÉENNES EN 90 ET 91. + + +Au moment où les émigrés, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos +frontières de l'Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la +Saint-Barthélémy, éclate dans l'Ouest la guerre de la Vendée. + +Chose étrange! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait +la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait +pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux +_sans indemnité_. + +À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique, +les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège, +Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes +ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple +tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mère, contre le +peuple qui est lui-même! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient: +Mort à la nation! + +Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C'est une guerre de +ténèbres et d'énigmes, une guerre de fantômes, d'insaisissables esprits. +Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les +enquêtes n'apprennent rien. Après quelque fait tragique, les +commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est +paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu +de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le +seigneur? on le trouve à table; il invite les commissaires; ceux-ci se +retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le +lendemain. + +Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile? + +Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une soeur grise +qui trotte humblement et tête basse. + +Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame à +cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fossés, +quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute, +d'être rencontrée. + +Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des oeufs, ou +des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la +ville avant la nuit. + +Mais la soeur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles? +Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont, +toutes les trois, frapper à la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame +a là sa petite fille qu'on élève; la paysanne y vient vendre; la bonne +soeur y demande abri pour une seule nuit. + +Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prêtre? Il +n'y est pas aujourd'hui.--Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il +vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne +les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie à +ces coeurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu'on veut +faire savoir, tel faux bruit qu'on veut répandre, tel signal qu'on veut +faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il +remue toute la contrée. + +Femme et prêtre, c'est là tout, la Vendée, la guerre civile. + +Notez bien que, sans la femme, le prêtre n'aurait rien pu. + +«_Ah! brigandes_, disait un soir un commandant républicain, arrivant +dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre +effroyable avait fait périr tant d'hommes, _ce sont les femmes_, +disait-il, _qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la +République serait déjà établie, et nous serions chez nous +tranquilles_... Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons +demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer.» +(_Mémoires de madame de Sapinaud_.) + +Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de +la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier +républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane; il savait +parfaitement que toute l'oeuvre des ténèbres s'était accomplie par +l'intime et profonde entente de la femme et du prêtre. + +La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'église et le +confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux, +parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente, +l'étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile. + +La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des +habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur +l'oreiller... Le mari dort, fatigué. Mais elle, elle ne dort pas. Elle +se tourne, se retourne; elle parvient à l'éveiller. Chaque fois, +profond soupir, parfois un sanglot. «Mais qu'as-tu donc cette +nuit?--Hélas! le pauvre Roi au Temple!... Hélas! ils l'ont souffleté, +comme Notre-Seigneur Jésus-Christ!»--Et, si l'homme s'endort un moment: +«On dit qu'on va vendre l'église! l'église et le presbytère!... Ah! +malheur, malheur à celui qui achètera!...» + +Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution +avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect, +sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une +parole qui ne fût ou ne parût un éclat du coeur brisé... Force immense, +vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les +résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un +autre: la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la +femme, plus perçant que les poignards. + +Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce: +la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progrès +révolutionnaire, que demandait le mari. + +Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'époque, a été trop peu +remarqué. + +Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus: +un invisible fer tranche le noeud de la famille, met l'homme d'un côté, +la femme de l'autre. + +Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du +passé, force des habitudes, soit faiblesse de coeur et pitié trop +naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et +dépendance des prêtres, la femme devenait l'avocat de la +contre-révolution. + +C'était sur le terrain matériel de l'acquisition des biens nationaux que +se posait généralement la dispute morale entre l'homme et la femme. + +Question _matérielle_? On peut dire oui et non. + +D'abord, c'était la question de vie et de mort pour la Révolution. +L'impôt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente +des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était +désarmée, livrée à l'invasion. Le salut de la révolution morale, la +victoire des principes, tenait à la révolution financière. + +Acheter, c'était un acte civique qui servait très-directement le salut +du pays. Acte de foi et d'espérance. C'était dire qu'on s'embarquait +décidément sur le vaisseau de l'État en péril, qu'avec lui on voulait +aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait +d'acheter. + +Empêcher, d'une part, la rentrée de l'impôt, de l'autre, la vente des +biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de +faim: voilà le plan très-simple, très-bien conçu, du parti +ecclésiastique. + +Le noble amenait l'étranger, et le prêtre empêchait qu'on ne pût se +défendre. L'un poignardait la France, l'autre la désarmait. + +Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution? En la +mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par +elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l'État. + +Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce +sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficulté +contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et +contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur. + +Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait +dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle +que tête basse, courbée d'effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts +qu'enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se +damner. On n'obéissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait +l'impôt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abîme, l'horreur des +tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, étaient pour +l'acquéreur des biens nationaux... Comment eût-elle osé continuer de +manger avec lui? son pain n'était que cendre. Comment coucher avec un +réprouvé? être sa femme, sa moitié, même chair, n'était-ce pas brûler +déjà, entrer vivante dans la damnation? + +Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli, +tourmenté, pour qu'il n'achetât point! Jamais un général habile, un rusé +capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place où il +voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient +rien; c'étaient des biens maudits, on l'avait déjà vu par le sort de tel +acquéreur. Jean, qui a acheté, n'a-t-il pas été grêlé tout d'abord, +Jacques inondé? Pierre, c'est encore pis, il est tombé du toit. Paul, +c'est son enfant qui est mort. M. le curé l'a très-bien dit: «Ainsi +périrent les premiers-nés d'Égypte...» + +Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait +semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi répondre à ce flot de +paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacité du sentiment, par +l'éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne +répondait point, ou ne répondait qu'un mot que nous dirons tout à +l'heure. Il n'était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas +facile de devenir l'ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère, +qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait +homme, le tirait du néant. N'y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne +pas se réjouir de l'affranchissement général? Pouvait-il méconnaître ce +triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette +création immense: tout un monde naissant à la vie! + +--Il résistait donc en lui-même. «Non, disait-il en lui, non, tout ceci +est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y +profite, que je le croirais juste encore.» + +Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le +mari résista, l'homme resta fidèle à la Révolution. + +Dans la Vendée, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la +Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis. + +Tout l'effort de la femme était d'empêcher son mari d'acheter des biens +nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de +lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi +dire, la femme se jetait devant, l'en écartait au nom de Dieu. Et c'eût +été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la +femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui +offrait la Révolution? Il eût déchu certainement dans l'opinion de ses +paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal +où leur coeur prévenu aimait à le placer. + +On a beaucoup parlé de l'influence des prêtres sur les femmes, mais pas +assez de celle des femmes sur les prêtres. + +Notre conviction est qu'elles furent et plus sincèrement et plus +violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes; que leur ardente +sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non, +de la Révolution, l'exaltation où les jeta la tragique légende du roi au +Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot +la profonde réaction de la pitié et de la nature au coeur des femmes, +fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent, +dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs +confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile. + +Le dix-huitième siècle connaissait peu l'âme du prêtre. Il savait bien +que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'après la +vieille tradition des noëls et des fabliaux, d'après les plaisanteries +de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c'était la gouvernante, +celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la darne du +presbytère. En cela, il se trompait. + +Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du coeur, celle qui +influe profondément, le prêtre n'eût reçu, saisi avec bonheur, les +bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant +pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du +nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de +faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en était pas indigne. +Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus +âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et +belle, le coeur du prêtre ne lui resterait pas. Son coeur, qu'on le +sache bien, n'est pas au presbytère; il est au confessionnal[7]. La +gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente +est sa poésie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de coeur, intimes et +profonds. + +[Note 7: Cette religion, née du coeur de la femme (ce fut le charme +de son berceau), va, en sa décadence, s'absorbant dans la femme. Ses +docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe. +Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il +fouillée, approfondie? Une seule, la Conception.--Ne cherchez point le +prêtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il +s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous +les jours cent femmes viennent raconter leur coeur, leur lit, tous leurs +secrets? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de +Dieu, de l'oeil austère de la science, agrandiraient l'esprit, +l'affaiblissent et l'énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour +des confidences sensuelles. L'agitation fiévreuse, les jouissances +commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent +l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et +au médecin). Il peut garder les petites facultés d'intrigue et de +manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l'invention, ne se +développent jamais dans cet état maladif; elles veulent l'état sain, +naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis +que le _Sacré-Coeur_, sous son voile d'équivoques, a rendu si aisé ce +jeu fatal, le prêtre s'y est énervé et n'a plus rien produit; il est +resté eunuque dans les sciences.] + +Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest. + +Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont +et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idéal +de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'épaulette est presque +invincible. + +Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idéal de la femme, de la +paysanne du moins, c'est le prêtre. + +Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de +paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec +elle en rapport de langue et de pensée: il est au-dessus d'elle par la +culture, mais pas trop au-dessus. S'il était plus lettré, plus distingué +qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois, +aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce +curé, elle a joué avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune +frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine +surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage, +combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d'amour. + +Si le mariage est l'union des âmes, le vrai mari c'était le confesseur. +Ce mariage spirituel était très-fort, là surtout où il était pur. Le +prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement, +une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une +extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on +crut à l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que +plusieurs directoires de départements prirent sur eux d'incarcérer des +prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la +Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre +ceux qui refusaient le serment. L'Assemblée autorisa les directoires à +éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait +des troubles religieux. + +Cette mesure fut motivée non-seulement par les violences dont les +prêtres constitutionnels étaient partout l'objet, mais aussi par une +nécessité politique et financière. Le mot d'ordre que tous ces prêtres +avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu'ils suivaient +fidèlement, c'était, nous l'avons dit, d'affamer la Révolution. Ils +rendaient impossible la levée de l'impôt. Elle devenait une chose si +dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les +huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort. +L'Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui +envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur +commune, de leur centre d'activité, du foyer de fanatisme et de +rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la +grande ville, sous l'oeil, sous l'inquiète surveillance des sociétés +patriotiques. + +Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les +femmes percèrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du +prêtre; elle l'avait traité comme un individu isolé, qui peut se +déplacer plus aisément qu'un chef de famille. Le prêtre, l'homme de +l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas +essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? À toutes +ces questions, voilà qu'ils répondaient négativement, ils s'accusaient +eux-mêmes. Au moment où la loi l'enlevait de terre, ce prêtre, on +s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles +saignaient, criaient. + +«Hélas! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt +lieues du village!...» On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrême +lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir +une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'était le +bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on +mettait ordre à sa conscience. + +Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés? Tout le +village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la +bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots?... Telle pleurait +jour et nuit. Si le mari s'en étonnait un peu, ce n'était pas pour +l'exil du curé qu'elle pleurait, c'était pour telle église qu'on allait +vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les +nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente +des églises qui n'étaient pas indispensables au culte, celles des +couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un évêque émigré, datée de +Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et +constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute +l'intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne +négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique; elles +s'attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers +municipaux, forcés eux-mêmes d'obéir à la loi et responsables de son +exécution, n'eussent arraché les grilles de leurs mains. + +De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d'ornements +pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à +s'émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien +rapide! Le paysan, en 88, était en guerre avec l'Église pour la dîme, +toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si +vite réconcilié avec le prêtre? La Révolution elle-même, en abolissant +la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au +prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le +paysan n'eût cédé à sa femme, n'eût pris les armes contre la Révolution. + +Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient +parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la +sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et +entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils +lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l'encouragent à +tenir ferme, à n'avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par +l'obstacle constitutionnel, le _veto_. On lui prêche la résistance sur +tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes +diverses. Tantôt ce sont des lettres d'évêques, écrites en phrases de +Bossuet: «Sire, vous êtes le roi très-chrétien... Rappelez-vous vos +ancêtres... Qu'aurait fait saint Louis?» etc. Tantôt, des lettres +écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes. +Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la +faculté d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi +arrête l'exécution des lois relatives à la vente des biens +ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre +une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront +jamais d'autre. + +Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des +prêtres: «Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous +ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de +la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue; les +sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques... +Le peuple est avec nous.» + +Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l'enhardir, +le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à +Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la +Vendée, elle l'annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et +ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de +paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de +Bernier, un jeune curé d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la +Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition, +l'exploita dans son intérêt. + +[Note 8: Ces lettres (conservées aux _Archives nationales_, armoire +de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une +circonstance atténuante en faveur de l'homme incertain, timoré, dont +elles durent torturer l'esprit.] + +«On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le +contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple? +Votre trône ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de +ruines...--Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un +peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera +capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses +autels.» + +Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le +_va-tout_ du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile. +Il n'hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son +désespoir, à savoir la douleur d'être séparé de celles qu'il dirige: +«_On ose rompre ces communications_ que l'Église non-seulement permet, +mais autorise,» etc. + +Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient +peu de se tromper, en prédisant ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Les +femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les +premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés +citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de +femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un curé qui, la première, +sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le +serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles +envahissaient l'église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à +l'autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses. +Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles, +arrangeaient la guerre des chouans. Les _Filles de la sagesse_, dont la +maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le +feu; ces bonnes soeurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient +la rage. + +«Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance; +laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à +tout cela?...» Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où +le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne +frémissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles +paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce _Dies +iræ_, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prière de +meurtre, un appel aux feux éternels? + +«Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.» Cependant on +voyait déjà s'ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans +s'assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien +ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n'avaient +d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand +le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses +vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents. + +Ce n'était pas par de petits ressorts d'intrigues timidement ménagés, +indirects, qu'on poussait les masses à la guerre civile. On employait +hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les +enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre à pleins +bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tuât. À Apt, +à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu'elle ne voulait +plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires +l'enlevèrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en +Provence; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les +brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des +vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux +différents, et toujours près d'un vieux chêne druidique. Son lieu chéri +était ce Saint-Laurent, d'où les Filles de la sagesse colportaient les +miracles, l'appel au sang. + +Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente +profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du +roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France, +dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet. +Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la +liberté et la royauté, ménager l'ancien culte, se trouvèrent cruellement +démentis par le roi même et le clergé; ils furent brisés, firent place +aux Girondins, qui tuèrent la royauté, aux Montagnards, qui tuèrent le +roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et +dans le coeur des femmes la plus redoutable machine de la +contre-révolution: la légende de Louis XVI. + + + + +III + + + + +XV + +MADAME ROLAND (91-92). + + +Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez +d'un noble coeur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et +quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang, +cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore +qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi. + +Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées, +mais d'habitudes et de moeurs républicaines; avoir en soi la république +intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la +république politique; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même, +sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir... +Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme, +vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fit sortir +d'elle-même, la lançât dans l'action. + +Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi +révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes +principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison +où ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit hôtel +Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez +sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on +sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient +au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes +travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus récemment de Lyon. Le +petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la +chambre à coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait +près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il +semblait le père de sa femme. C'était un homme assez grand et maigre, +l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la +gloire de sa femme[9], était un ardent citoyen qui avait la France dans +le coeur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des +Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans +les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public. +Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les +travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre +industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages, +et divers traités ou mémoires, relatifs à certains métiers. Sa belle et +courageuse femme, sans se rébuter de l'aridité des sujets, copiait, +traduisait, compilait pour lui. L'_Art du tourbier_, l'_Art du fabricant +de laine rase et sèche_, le _Dictionnaire des manufactures_, avaient +occupé la belle main de madame Roland, absorbé ses meilleures années, +sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant +qu'elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari, +elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer +souvent ses aliments elle-même; une préparation toute spéciale était +nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le +travail. + +[Note 9: Avant son mariage avec Roland, mademoiselle Phlipon avait +été obligée, par l'inconduite de son père, de se réfugier dans un +couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes; +petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de +Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans +sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme +toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que +spartiate, et semblant déjà s'exercer aux vertus de la République.] + +Roland rédigeait lui-même, et n'employait nullement la plume de sa femme +à cette époque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras, +de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience +d'écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite, +elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l'éloquence, aussi bien +que la beauté. + +Quand les politiques venaient, madame Roland ne se mêlait pas +d'elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des +lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait +alors avec une vivacité, une propriété d'expressions, une force +gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. «L'amour-propre +aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait; mais il +n'y avait pas moyen; c'était tout simplement une nature trop parfaite.» + +Au premier coup d'oeil, on était tenté, de croire qu'on voyait la Julie +de Rousseau[10]; à tort, ce n'était ni la Julie ni la Sophie, c'était +madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore +peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci +n'était pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon, +c'est son nom de fille (j'en suis fâché pour ceux qui n'aiment pas les +noms plébéiens), eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même +dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple; on le voyait +aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu'on a beaucoup +moins dans les classes élevées; elle avait la main belle, mais non pas +petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille +élégante, d'une cambrure marquée fortement, une richesse de hanches et +de sein que les dames ont rarement. + +[Note 10: Voyez les portraits de Lémontey, Riouffe et tant d'autres; +comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la +première édition des Mémoires (an VIII). Elle est prise peu avant le +temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu +_maman_, si on ose le dire, très-sereine, ferme et résolue, avec une +tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas +seulement à sa polémique révolutionnaire; mais tels sont en général ceux +qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la +passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.] + +Elle différait encore, en un point des héroïnes de Rousseau, c'est +qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement +amollie par l'inaction, la rêverie où languissent les femmes; elle fut +au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le +gardien de la vertu. Une idée sacrée, le _devoir_, plane sur cette belle +vie, de la naissance à la mort; elle se rend ce témoignage au dernier +moment, à l'heure où l'on ne ment plus: «Personne, dit-elle, moins que +moi n'a connu la volupté.»--Et ailleurs: «J'ai commandé à mes sens.» + +Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu +profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de là jusqu'aux +Champs-Élysées;--pure à la table de son sérieux époux, travaillant +infatigablement pour lui;--pure au berceau de son enfant, qu'elle +s'obstine à allaiter, malgré de vives douleurs;--elle ne l'est pas moins +dans les lettres qu'elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui +l'entouraient d'une amitié passionnée[11]; elle les calme et les +console, les élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent +fidèles jusqu'à la mort, comme à la vertu elle-même. + +[Note 11: Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d'elle et +triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris: «Assise +au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la +matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec +l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien +chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, +tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur +leur sort,» etc.--Doux tableaux d'intérieur, sérieux bonheur de la +vertu, montré au jeune homme pour calmer son coeur, l'épurer, +l'élever... Demain pourtant le vent de la tempête aura emporté ce +nid!...] + +L'un d'eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir +d'elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie. +Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que +l'arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées; elles le +sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force +du grand coeur qui les écrivit[12]. + +[Note 12: Ce fut lui aussi, l'honnête et digne Bosc, qui, au dernier +moment, s'élevant au-dessus de lui-même, pour accomplir en elle l'idéal +suprême qu'il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne +point dérober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais +d'accepter l'échafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage +la République et l'humanité. Il la suit à l'immortalité, pour ce conseil +héroïque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son +austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d'aimables, +d'irréprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux, +Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.] + +Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché +inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de +cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice[13], ils ont +imaginé qu'au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le +plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre +apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame +Roland avait le temps, le coeur d'écouter les galanteries et de faire +l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de +l'amant favorisé. + +[Note 13: Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux +passages des Mémoires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du +tout. Elle parle des passions, «dont à peine, avec la vigueur d'un +athlète, elle sauve l'âge mûr.» Que conclurez-vous de là?--Elle parle +des «bonnes raisons» qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il +est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes +raisons ne peuvent être qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.] + +Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame +Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse +absolue de ses volontés, de ses actes. N'eut-elle aucune émotion? cette +âme forte, mais passionnée, n'eut-elle pas son orage?... Cette question +est tout autre, et sans hésiter je répondrai: Oui. + +Qu'on me permette d'insister.--Ce fait, peu remarqué encore, n'est point +un détail indifférent, purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur +madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle +exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne +voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme, +jusque-là calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans +action au dehors. + +Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos +de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend, +avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'émeut et se +gonfle; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce +qu'elle a lu des anciens, imaginé, espéré; voilà qu'elle a une patrie. +La Révolution s'épand sur la France; Lyon s'éveille, et Villefranche, +la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une +moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale, de la +Corse à la Lorraine. Dès le matin, madame Roland était en extase sur +l'admirable quai du Rhône, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette +fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir +la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans +profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé, +fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez +eux, emportèrent, sans le savoir, l'âme de madame Roland. + +Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert, au clos +de la Platière, qui lui parut, plus qu'à l'ordinaire encore, stérile et +aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari, +elle lisait le _Procès-verbal_, si intéressant, _des électeurs de_ 89, +la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut +justement qu'un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux +Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M. +Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à +Clermont, y avait été notaire; il venait de quitter cette position +lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux +recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il +avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur +et de sensibilité, un coeur bon et charitable. Il avait eu une éducation +fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et +politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort +dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu'il +s'essayait à lire en hébreu. + +Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des +Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois, +travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de +Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais +chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur +attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l'image, cela +formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se +convinrent si bien, qu'ils se demandèrent s'ils ne pourraient continuer +de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait; mais +elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les +Roland, en réunissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter à +l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu +plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait +une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens +nationaux, alors à vil prix. + +Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres +où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi +à l'amitié, à la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute +idée: «Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu +notre manière franche et ronde: ce n'est point à mon âge qu'on change, +quand on n'a jamais varié... Nous prêchons le patriotisme, nous élevons +l'âme; le docteur fait son métier; ma femme est l'apothicaire des +malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires,» etc. + +La grande affaire de Roland, c'était de catéchiser les paysans de la +contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré +son âge, parfois, le bâton à la main, il s'en allait jusqu'à Lyon avec +son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le +chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile, +un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des +miracles. Habitué à voir l'assiduité désintéressée du jeune Lanthenas +près de madame Roland, il ne lui venait pas même à l'esprit que Bancal, +plus âgé, plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la +paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondément, il avait un peu +oublié qu'elle fût une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses +travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent, +l'oeil ferme et limpide, madame Roland était la plus rassurante image de +la force et de la vertu. Sa grâce était bien d'une femme, mais son mâle +esprit, son coeur stoïque, étaient d'un homme. On dirait plutôt, à +regarder ses amis, que, près d'elle, ce sont eux qui sont femmes; +Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et +le plus femme de tous par le coeur peut-être, le plus faible, c'est +celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austère Roland, faible d'une +profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l'autre; il n'y +paraîtra que trop à la mort. + +La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats, +d'orages. C'était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c'était +la barque en péril aux rochers de Meillerie. Il n'y eût pas eu naufrage, +croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer. + +C'est ce que madame Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse, +mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement +imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la +pureté de madame Roland, de son inexpérience, de la virginité de coeur +qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'à genoux. + +Rien ne m'a jamais plus surpris, touché... Quoi! ce héros fut donc +vraiment une femme? Voilà donc un moment (l'unique) où ce grand courage +a fléchi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on +voit, le sein blessé de Clorinde. + +Bancal avait écrit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il +disait de cette union projetée: «Elle fera le charme de notre vie, et +nous ne serons pas inutiles à nos semblables.» Roland, alors à Lyon, +envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne; l'été avait +été très-sec, la chaleur était forte, quoiqu'on fût déjà en octobre. Le +tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage +au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution... +De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu +d'événements qui devaient bientôt bouleverser les coeurs et les +destinées; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers +que c'est pour lui que Dieu tonne. + +Madame Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à +sa table sans savoir ce qu'elle écrirait; elle écrivit son trouble même, +ne cacha point qu'elle pleurait. C'était bien plus qu'un aveu tendre. +Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son +espoir, se faisait l'effort d'écrire: «Non, je ne suis point assurée de +votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troublé. Je crois +vous voir l'attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que +je dois interdire.» Tout le reste est un mélange bien touchant de +vertu, de passion, d'inconséquence; de temps à autre, un accent +mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin: «Quand +est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et +que je n'ose résoudre... Mais pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que +la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant +dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer; +nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans +doute: c'est de préparer son bonheur par le sage emploi du +présent...»--Et plus loin: «Il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures +dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient +encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prête à nos campagnes, +elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne +m'inspirerait pas plus d'effroi...» + +Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l'hiver, il passa en +Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps +peut-être que madame Roland ne l'eût voulu elle-même. Telle est +l'inconséquence du coeur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues +attentivement, offrent une fluctuation étrange, elle s'éloigne, elle se +rapproche; par moments elle se défie d'elle-même, et par moments se +rassure. + +Qui dira qu'en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville +de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrète de se +retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir? Mais +c'est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours. +La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des +affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer. +Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle +attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'était trouvée faible +et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au +spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique; +madame Roland se retrouve elle-même et n'aime plus que la France. + +S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauvée +d'elle-même par la Révolution, par la République, par le combat et la +mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation +commune aux événements de l'époque. Ce mariage de travail devint un +mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts héroïques. +Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l'échafaud, à la +gloire. + +Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où +devait s'agiter la question de la République; elle y apportait deux +forces, la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque là dans son +désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse +d'esprit, une fraîcheur d'idées, de sentiments, d'impressions, à +rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las; +elle, elle naissait de ce jour. + +Autre force mystérieuse. Cette personne très-pure, admirablement gardée +par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable, +le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le coeur, longtemps +contenu, s'épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion +inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le +sentiment personnel s'étant vaincu ou éludé, l'âme se tournait tout +entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant +que l'honneur, se lançait à pleines voiles sur ce nouvel océan de la +révolution et de la patrie. + +Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu +près Rousseau, lorsque après sa passion malheureuse pour madame +d'Houdelot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un +foyer immense, cette inextinguible flamme où s'embrasa tout le siècle; +le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur. + +Rien de plus sévère que le premier coup d'oeil de madame Roland sur +Paris. L'Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise +dans les tribunes de l'Assemblée ou des Jacobins, elle perce d'un oeil +pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les +lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les +tergiversations, l'indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage +nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et léger, +ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel «elle voit +bien qu'il y a un prêtre.» À peine fait-elle grâce à Pétion et +Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements, +vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur +demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais, +d'obstacles; elle les somme d'être hommes et d'agir. + +Au triste spectacle de la liberté entrevue, espérée, déjà perdue, selon +elle, elle voudrait retourner à Lyon, «elle verse des larmes de sang... +Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous +sommes perdus pour le bonheur ou la liberté; mais je doute qu'il y ait +assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile même, tout horrible +qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos +moeurs...--Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret.» + +La génération dont madame Roland désespère si aisément avait des dons +admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes, +l'amour ardent du bien public; elle a étonné le monde par la grandeur +des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la +situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces +caractères, formés sous l'ancien régime, ne s'annonçaient pas sous un +aspect mâle et sévère. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du +génie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgré son +gigantesque talent. + +Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément +écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d'événements +entassés! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La +vie des hommes importants de l'Assemblée, de la presse, avait été si +laborieuse, qu'elle nous semble un problème; deux séances de +l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs, +jusqu'à onze heures ou minuit; puis les discours à préparer pour le +lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des +comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier +moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter +tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes; +ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entière +d'esprit ni de force; quelque sincères que fussent ses convictions, elle +n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la +foi. + +Le 22 juin, au milieu de l'hésitation universelle des politiques, +madame Roland n'hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province, +pour qu'à rencontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les +assemblées primaires demandassent une convocation générale: «Pour +délibérer par _oui_ et par _non_ s'il convient de conserver au +gouvernement la forme monarchique.»--Elle prouve très-bien, le 24, «que +toute régence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI,» etc. + +Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils +balançaient les considérations d'intérêts, d'opportunité, s'attendaient +les uns les autres, se comptaient. «Nous n'étions pas douze républicains +en 89,» dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce +au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui +l'étaient sans le savoir; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes. +Ceux-là seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer. +En tête de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le +glaive d'or dans la balance indécise, son courage et l'idée du droit. + + + + +XVI + +MADAME ROLAND (SUITE). + + +Madame Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était +beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en +propres termes: «La chute du trône est arrêtée dans la destinée des +empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle à penser, nous ne +saurions être régénérés que par le sang.» + +Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la +république furent fusillés sur l'autel, lui parut la mort de la liberté. +Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l'on croyait +en péril. Elle alla, à onze heures du soir, rue de Saintonge, au +Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté +chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et madame Roland +allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l'Assemblée. +Buzot refusa; mais Grégoire, qui était présent, s'engagea à le faire. + +Ils étaient venus à Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant +obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude. +Immédiatement (27 septembre 91), madame Roland écrivit à Robespierre une +fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne, +mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et +l'intention politique. Elle était visiblement frappée de l'élasticité +prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'être brisée, se +relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de +l'homme qui se trouvait le centre de la société. J'y remarque les +passages qui suivent: + +«Lors même que j'aurais suivi la marche du Corps législatif dans les +papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux, +fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'énergie n'a +cessé de... etc. J'aurais voué à ces élus l'attachement et la +reconnaissance.--(Suivent des choses très-hautes: Faire le bien comme +Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'âmes élevées qui +seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la +terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir +pour agir de concert...--(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de +la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux, +la sécheresse extraordinaire.--Lyon aristocrate.--À la campagne, on +croit Roland aristocrate; on a crié: À la lanterne! etc.)--Vous avez +beaucoup fait, monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il +est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge +où tant d'autres ne savent point quelle carrière leur est réservée... Si +je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais +abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu +foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres +dont l'âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une +estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont +voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être justes et +le bonheur d'être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué, +attristé...» etc. + +Nous ne voyons pas qu'il ait répondu à ces avances. Du Girondin au +Jacobin, il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée, +différence d'espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame +Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles, +effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir +rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus +vives antipathies: _avoir un même défaut_. Sous l'héroïsme de l'une, +sous la persévérance admirable de l'autre, il y avait un défaut commun, +disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, _ils étaient +nés scribes_. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires, +ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles +crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux +une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle +éminemment littéraire et _bellétriste_, pour dire comme les Allemands, +ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d'un autre âge. Madame +Roland, d'un coeur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables +portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses +fenêtres: «La mort de la femme Roland» Robespierre, la veille du 9 +thermidor, entre la pensée de l'assassinat et celle de l'échafaud, +arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester +bon écrivain. + +Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s'aimaient +peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop +parfaite entente de l'unité de vie nécessaire aux grands travailleurs, +pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de +madame Roland, qu'eût été la vie d'un ami? ou l'obéissance, ou l'orage. + +M. et madame Roland ne revinrent à Paris qu'en 92, lorsque la force des +choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires. +Madame Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l'intérieur, ce +qu'elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait +naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut +souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle +donnât les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les pétitions +de mots sévères qui écartaient les solliciteurs. + +Les deux ministères de Roland appartiennent à l'histoire plus qu'à la +biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi, à propos de +laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa +femme. + +Roland, ministre républicain d'un roi, se sentant chaque jour plus +déplacé aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'à la +condition positive qu'un secrétaire, nommé _ad hoc_ expressément, +écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour +qu'il en restât témoignage, et qu'en cas de perfidie on pût, dans chaque +mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité +qui revenait à chacun. + +La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors +adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est +l'âme d'un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le +_Thermomètre_, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du +conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre +franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au +public, si le roi se moquait de lui. + +Cette lettre n'était point confidentielle; elle ne promettait nullement +le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement à la France +autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait +recouru à ce moyen qu'au défaut du secrétaire et du registre qui eussent +pu témoigner pour lui. + +Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait +jouer contre l'Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante, +où l'on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes +nationaux, que l'appel des vingt mille fédérés des départements était un +outrage à la garde nationale de Paris. + +Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de +la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la +suprême protestation d'une loyauté républicaine, qui pourtant montre +encore au roi la dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de +nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: «Non, la patrie n'est +pas un mot; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on +s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a créé par +de grands efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes et qu'on aime +autant par ce qu'il coûte que par ce qu'on en espère...» Suivent de +graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances +terribles de la résistance, qui forcera la Révolution de s'achever dans +le sang. + +Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l'auteur. Elle le +fit renvoyer. + +Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland, +l'hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l'approche de +l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par +un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle +on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point +accéléré la vente des biens nationaux, d'avoir laissé la France sans +argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le +mériter; mais les administrations girondines de départements restèrent +sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes. + +Dès septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands périls +pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa +les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant, +nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire +saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en était, et sa +femme. Marat tomba sur l'hameçon avec l'âpreté du requin; quand on jette +au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale +indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s'il en fut, avec +de l'esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse; il se dépêcha de +croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour à +examiner elle-même, à se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur +de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable témoin, +produit par Chabot et Marat, était un espion qui probablement +travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta madame Roland, +qui toucha toute l'Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles +pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat, +furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé +par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre +ridicules. + +Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'éloignèrent ou se cachèrent, +les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne +daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni +la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel, +et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas +sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait +lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aux Tuileries, +dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs, +de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d'arracher +à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans +la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu'on +croirait souvent moins écrits d'une plume de femme que du poignard de +Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion +touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que +ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas! +n'en était pas moins tendre. + +Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour +loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes +veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres. +Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le +poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait +honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa +mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu'elle était toujours +belle, pleine de charme, jeune à trente-neuf ans; une jeunesse entière +et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux. +Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans +l'irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'était +amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien, +mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui +ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre. +La nature dépouillée et morne exprimait l'état des coeurs; la Révolution +aussi s'enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les +deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du +soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de +l'échafaud, à la place où est l'obélisque, monta légèrement les degrés, +et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans +reproche: «Ô Liberté! que de crimes commis en ton nom!» + +Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n'avait pas peu +contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans +l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme +antique, enthousiaste et austère, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut +un moment l'idée de s'empoisonner, elle lui écrivit pour s'excuser près +de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland +n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant +plus profond qu'il le contenait. + +Quand on la jugea, elle dit: «Roland se tuera.» On ne put lui cacher sa +mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très-sûres, il se +déroba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'éloigner. Le vieillard, +par cette saison, n'aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise +diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'étaient que fondrières. +Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anéantissement de +toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes; +des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas +plus loin ce qu'il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit +une allée qui tourne pour conduire à un château; il s'arrêta au pied +d'un chêne, tira sa canne à dard et se perça d'outre en outre. On trouva +sur lui son nom, et ce mot: «Respectez les restes d'un homme vertueux.» +L'avenir ne l'a pas démenti. Il a emporté avec lui l'estime de ses +adversaires, spécialement de Robert Lindet[14]. + +[Note 14: Nous ne résistons pas au plaisir de copier le portrait que +Lémontey fait de madame Roland: + +«J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa +taille et sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint +délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de +réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui +trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans +ses Mémoires; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parce +que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je +me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que +je m'étais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourné tant de +têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis, +l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop +bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce +qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'était simplement une +nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, raison +piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents +d'ivoire et des lèvres rosées; force était de s'y résigner. Dans le +cours de la Révolution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland; +c'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait +rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité; son +mari ressemblait à un quaker dont elle eût été la fille, et son enfant +voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'à la +ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplantés +dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des +affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui +inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son coeur restait +doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie +n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des +symptômes d'anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la +combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont +elle m'annonça qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur +l'échafaud; et j'avoue que l'image de cette tête charmante abandonnée au +glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée, car +la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumés à ces +effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de +madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout +était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre; ce ne fut +pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de +notre Révolution; l'histoire ne la dédaignera pas, et d'autres nations +nous l'envieront.»] + + + + +XVII + +MADEMOISELLE KÉRALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91). + + +L'acte primitif de la République, la fameuse pétition du Champ de Mars +pour ne reconnaître _Ni Louis XVI ni aucun autre roi_, cet acte +improvisé au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet +91), existe encore aux archives du département de la Seine. Il fut écrit +par le cordelier Robert. + +Sa femme, madame Robert (mademoiselle Kéralio), le dit le soir à madame +Roland. Et l'acte en témoigne lui-même. Il est visiblement de l'écriture +de Robert, qui l'a signé l'un des premiers. + +Robert était un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de +talent, aucune facilité. Sa femme, au contraire, écrivain connu, +journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut +très-probablement dicter. + +Cette pièce est fort remarquable. Elle fut très-réellement improvisée. +Les Jacobins y étaient contraires. Même le girondin Brissot, qui voulait +la chute du roi, avait rédigé un projet de pétition timide, que les +Cordeliers écartèrent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent +arrêtés le matin, les autres se cachèrent pour ne pas l'être. Il se +trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fréron, Legendre, ne +paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme était Robert, se +trouvèrent là en première ligne, et à même de prendre l'initiative. + +La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fière (c'est le +portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de +traîner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui écrit pour +vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul +doute, et le gros Robert écrivit. + +Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coupé, coupé, comme +d'une personne haletante. Plusieurs négligences heureuses, de petits +élans dardés (comme la colère d'une femme, ou celle du colibri), +dénoncent assez clairement la main féminine. «Mais, messieurs, mais, +représentants d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous,» etc., +etc. + +Madame Roland avait été le matin au Champ de Mars pour pressentir le +tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il +n'y aurait rien à faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des +Jacobins envahie par une foule étrange qu'on croyait, non sans +vraisemblance, payée par les orléanistes, qui voulaient détourner à leur +profit le mouvement républicain. + +Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en tête, qui, +restés au Champ de Mars, au milieu du peuple, écrivant pour lui, eurent +réellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les +Jacobins, devaient bientôt profiter. + +Qu'était-ce que madame Robert (mademoiselle Kéralio)? + +Bretonne par son père, mais née à Paris en 1758, elle avait alors +trente-trois ans. C'était une femme de lettres, on pourrait dire une +savante, élevée par son père, membre de l'Académie des inscriptions. +Guinement de Kéralio, chevalier de Saint-Louis, avait été appelé avec +Condillac à l'éducation du prince de Parme. Professeur de tactique à +l'École militaire, inspecteur d'une école militaire de province, il +avait eu parmi ses élèves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne +suffisant pas à soutenir sa famille, il écrivait au _Mercure_, au +_Journal des savants_, et faisait de plus une foule de traductions. La +petite Kéralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et +compilait. À dix-huit ans, elle fit un roman (_Adélaïde_) dont personne +ne s'aperçut. Alors, elle mit dix ans à faire un ouvrage sérieux, une +longue _Histoire d'Élisabeth_, pleine d'études et de recherches. Par +malheur ce grand ouvrage ne fut achevé qu'en 89; c'était trop tard; on +faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le père et la fille se +tournèrent aux choses du temps. Mademoiselle Kéralio se fit journaliste, +rédigea le _Journal de l'État et du citoyen_. Le vieux Kéralio fut, sous +la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui +ni elle y aient beaucoup profité. Il avait perdu la place qui le faisait +vivre, lorsque sa fille, fort à point, trouva un mari. + +Ce mari, très-opposé au parti de la Fayette, était le Cordelier Robert, +qui, dès la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins, +avait écrit le _Républicanisme adapté à la France_. Mademoiselle +Kéralio, née noble, élevée dans le monde de l'ancien régime, se jeta +avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus +brûlant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour +où les chefs Cordeliers, arrêtés ou en fuite, manquèrent au dangereux +poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main +de son mari, fit l'acte décisif. + +La chose n'était pas sans péril. Quoiqu'on ne prévît pas le massacre +que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ +de Mars avait été témoin, dès le matin, d'une scène fort tragique, d'une +plaisanterie fatale qui aboutit à un acte sanglant. Quelque triste et +honteux que soit le détail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop +à notre sujet. + +Les gentilshommes royalistes étaient rieurs. Dans leurs _Actes des +apôtres_ et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables +gorges chaudes. Ils s'amusèrent spécialement de l'éclipsé des chefs +Cordeliers, des coups de bâton que tels d'entre eux reçurent de la main +des Fayettistes. Les royalistes de bas étage, ex-laquais, portiers, +perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils +l'osaient, des tours aux révolutionnaires. Les perruquiers spécialement, +ruinés par la Révolution, étaient de furieux royalistes. Agents, +messagers de plaisir, sous l'ancien régime, témoins nécessaires du +lever, des plus libres scènes d'alcôve, ils étaient aussi généralement +libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille +du 17 juillet, eut une idée qui ne pouvait guère tomber que dans la tête +d'un libertin désoeuvré; ce fut d'aller s'établir sous les planches de +l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne +portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par +derrière. Les altières républicaines, tribuns en bonnet, orateurs des +clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter là +fièrement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis +d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul +doute, eût été vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y +était très-libre, celui même des plus grandes dames. On voit avec +étonnement, dans les mémoires de Lauzun, ce qu'on osait dire en présence +de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires +auraient sans nul doute reçu avidement ces descriptions effrontées. + +Le perruquier, comme celui du _Lutrin_, pour s'enfermer dans ces +ténèbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat +invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des +vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, lèvent une +planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une +vrille, ils se mettent à percer des trous. Les nuits sont courtes en +juillet, il faisait déjà bien clair, et ils travaillaient encore. +L'attente du grand jour éveillait beaucoup de gens, la misère aussi, +l'espoir de vendre quelque chose à la foule; une marchande de gâteaux ou +de limonade, prenant le devant sur les autres, rôdait, déjà, en +attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied, +elle a peur, elle s'écrie. Il y avait là un apprenti, qui était venu +studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la +garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant à +l'Hôtel de Ville, ramène des hommes, des outils, on ouvre les planches, +on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de +dormir. Leur affaire était mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur +l'autel de la patrie: un officier périt à Brest pour le crime de s'en +être moqué. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine +envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une +rude population de femmes, armées de battoirs, qui ont eu parfois dans +la Révolution leurs jours d'émeutes et de révoltes. Ces dames reçurent +fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule, +d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reçu, pour tenter un +coup, promesse de rentes viagères; le baril d'eau, en passant de bouche +en bouche, devint un baril de poudre; puis, la conséquence: «Ils +voulaient faire sauter le peuple...» La garde ne peut plus les +défendre, on les arrache, on les égorge; puis, pour terrifier les +aristocrates, on coupe les deux têtes, on les porte dans Paris. À huit +heures et demie ou neuf heures, elles étaient au Palais-Royal. + +Un moment après, l'Assemblée, émue, indignée, mais fort habilement +dirigée par les royalistes contre la pétition républicaine qu'on +prévoyait et redoutait, déclara «Que ceux qui, _par écrits_ individuels +ou collectifs, porteraient le peuple à résister, étaient criminels de +lèse-nation.» La pétition se trouvait ainsi identifiée à l'assassinat du +matin et tout rassemblement menacé comme une réunion d'assassins. De +moment en moment, le président Charles de Lameth écrivait à la +municipalité pour qu'elle déployât le drapeau rouge et lançât la garde +nationale contre les pétitionnaires du Champ de Mars. + +Le rassemblement, en réalité, était fort inoffensif. Il comptait plus de +femmes encore que d'hommes, dit un témoin oculaire. Parmi les +signatures, on en voit, en très-grand nombre, de femmes et de filles. +Sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères, +de leurs frères ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont +voulu témoigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont +plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la portée. N'importe, +elles restaient courageuses et fidèles, et plus d'une bientôt a témoigné +aussi de son sang. + +Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles +qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible +que beaucoup ont été perdues. La dernière est cotée 50. Ce prodigieux +empressement du peuple à signer un acte si hostile au roi, si sévère +pour l'Assemblée, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute, +une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette +Assemblée souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le +peuple, qu'elle passait au rang d'accusée. Il fallait dès lors, à tout +prix, dissoudre le rassemblement, déchirer la pétition. + +Telle fut certainement la pensée, je ne dis pas de l'Assemblée entière, +qui se laissait conduire, mais la pensée des meneurs. Ils prétendirent +avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur +l'Assemblée, chose inexacte certainement, et positivement démentie par +tout ce que les témoins oculaires vivants encore racontent de l'attitude +du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer +l'expédition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la +moindre action sur la foule. Elle était devenue immense, mêlée de mille +éléments divers, d'autant moins facile à entraîner, d'autant moins +offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers +événements, s'étaient mis en marche, spécialement la banlieue de +l'ouest, Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils +venaient comme à une fête; mais, une fois au Champ de Mars, ils +n'avaient aucune idée d'aller au delà; ils cherchaient plutôt, dans ce +jour d'extrême chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres +qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de +la patrie. + +Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assemblée arrive, vers +quatre heures, à l'Hôtel de Ville; et en même temps un bruit venu de la +même source se répand à la Grève, dans tout ce qu'il y avait là de garde +soldée: «Une troupe de cinquante mille brigands se sont postés au Champ +de Mars, ils vont marcher sur l'Assemblée.» + +La municipalité ne résista plus. Elle déploya le drapeau rouge. Le maire +Bailly, fort pâle, descendit à la Grève, et marcha à la tête d'une +colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin. + +Voici le récit inédit d'un témoin, très-croyable, qui était garde +national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine. + +«L'aspect que présentait alors cette place immense nous frappa +d'étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en +furie; nous n'y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du +dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée en grande +majorité de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des +marchands de coco, de pain d'épices et de gâteaux de Nanterre, qui +avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n'y avait dans cette foule +personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur +uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes +et n'avaient rien de menaçant ni de suspect. La sécurité était si +grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en +faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d'entre nous +allèrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils +dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une pétition +sur les marches de l'autel de la Patrie. + +«Cet autel était une immense construction, haute de cent pieds; elle +s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste +quadrilatère et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces +massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était +telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De +la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'élevait pyramidalement, +par une multitude de degrés, un terre-plein que couronnait l'autel de la +Patrie, ombragé d'un palmier. + +«Les marches pratiquées sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au +sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue +promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous +arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée, +formée d'êtres humains superposés. Nul de nous ne prévoyait que cet +édifice élevé pour une fête allait être changé en un échafaud sanglant.» + +Ni Bailly, ni Lafayette, n'étaient des hommes sanguinaires. Ils +n'avaient donné qu'un ordre général d'employer la force _en cas de +résistance_. Les événements entraînèrent tout: la garde nationale soldée +(espèce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du côté +du Gros-Caillou) quand _on lui dit_ qu'à l'autre bout on avait tiré sur +le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exaltés, un +coup de feu était parti, qui, derrière le maire, blessa un dragon. + +_On dit_, mais qui était cet _on_? les royalistes, sans nul doute, +peut-être les perruquiers, qui étaient venus en nombre, armés jusqu'aux +dents, pour venger le perruquier tué le matin. + +La garde soldée n'attendit rien, et, sans vérifier cet _on dit_, elle +avança à la course dans le Champ de Mars, et déchargea toutes ses armes +sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa +femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les +Cordeliers, qui, sous le feu, ramassèrent les feuillets épars de la +pétition que nous possédons encore en partie. + +Le soir, ils se réfugièrent chez madame Roland. Il faut lire le récit de +celle-ci, qui, par son aigreur, ne témoigne que trop de l'excessive +timidité de la politique girondine: «En revenant des Jacobins chez moi, +à onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. «Nous venons, me +dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander +un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire à la +franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait +la pétition sur l'autel de la Patrie; j'étais à ses côtés; nous +échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez +des amis connus, où l'on pourrait nous venir chercher.--Je vous sais bon +gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste +circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés; mais vous +serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud); +cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de +Lafayette.--Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons à +notre retraite.» Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de +mes parentes, arrivant à Paris dans ce moment de tumulte, avait laissé +ses bagages à la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la +priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils +furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et madame Robert +coucha dans le lit de mon mari, auprès du mien, dans ma chambre. Le +lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus +pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce +qui s'était passé la veille. M. et madame Robert, que je supposais +devoir être bien actifs, et avoir des correspondances plus étendues, +comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner +que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allèrent +même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un +passant de leur connaissance. + +«Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se +cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec +chaleur des événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au +travers du corps d'un garde national; il parlait très-haut, dans la +pièce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement +que le mien. J'appelai madame Robert: «Je vous ai accueillie, madame, +avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en +danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances: vous +vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle +que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement +des députés, qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer +ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis +hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer.» Madame +Robert appela son mari, je réitérai mes observations avec un accent plus +élevé, parce que le personnage, plus épais, me semblait avoir besoin +d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait +Vachard, qu'il était président d'une société dite des Indigents: on +célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je +gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un +individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise +tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que +c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et +qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure +très-bien avec ses pareils. + +«Il était midi; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout +devait être en désordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils +voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de +bonne heure; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et +s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois +heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et +beaucoup de rouge; le mari s'était revêtu d'un habit de soie, bleu +céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, +tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son +costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens +sont-ils fous? me demandai-je à moi-même? Et je les regardais parler, +pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert +mangeait à merveille, et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent +enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne. + +«De retour à Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux +Jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de +n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me +visiter plusieurs fois, m'inviter, de la manière la plus pressante, à +aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et +où se trouvaient des hommes de mérite de la Législature: je m'y rendis +une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit +homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant +agréablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractère. Je +vis des députés patriotes à la toise, décents comme Chabot; quelques +femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Société +fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait +guère, et dans lequel je ne retournai pas. À quelques mois de là, Roland +fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées +depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: «Ah çà! +voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir +réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien.--Je serais, +madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais +pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt +public, par l'emploi des personnes capables.» Quatre jours se passent; +madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore +peu de jours après, et toujours grande instance sur la nécessité de +placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme. +J'appris à madame Robert que le ministre de l'intérieur n'avait aucune +espèce de place à sa nomination, autres que celles de ses bureaux; +qu'elles étaient toutes remplies; que, malgré l'utilité dont il pouvait +être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent +d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des +renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et +qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son +mari ne voudrait pas d'une place de commis. «Véritablement Robert est +fait pour mieux que cela.--Dans ce cas, le ministre de l'intérieur ne +peut vous servir de rien.--Mais il faut qu'il parle à celui des affaires +étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert.--Je crois +qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de +ne se point mêler du département de ses collègues; mais, comme vous +n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre +mari, je le dirai au mien.» + +«Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et +elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du +premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le +verrais. + +«Il vint dîner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y étaient: +«N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort +pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a priée de vous en +faire souvenir; et son activité est si grande, que je suis bien aise de +pouvoir la calmer à mon égard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle +désirait.--N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussitôt +Brissot.--Justement.--Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le +caractérise, vous devez (en s'adressant à Dumouriez) placer cet +homme-là: c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote; il +n'est point heureux; il faut que le règne de la liberté soit utile à +ceux qui l'aiment.--Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité +que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi +large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me +déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.--Mais, répliqua +Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer, tous +n'ont pas besoin d'une égale capacité.--Eh! connaissez-vous bien Robert? +demanda Dumouriez.--Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme; +homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui +reproche quelques travers; mais je le crois honnête, ayant un excellent +coeur, pénétré d'un vrai civisme, et ayant besoin d'être employé.--Je +n'emploie pas un fou semblable.--Mais vous avez promis à sa femme.--Sans +doute; une place inférieure de mille écus d'appointement, dont il n'a +pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de +Constantinople!--L'ambassade de Constantinople! s'écria Brissot en +riant; cela n'est pas possible.--Cela est ainsi.--Je n'ai plus rien à +dire.--Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau +jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à +sa femme.» + +«Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire +absolument, mais sans éclat; et je ne pouvais employer qu'une manière +conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses +lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas +lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui répandaient de mauvais +bruits sur son compte; que je l'engageais à remonter à la source pour +les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches +des malveillants en employant une personne qu'environnaient des préjugés +défavorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications +que je l'invitais à donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans +son ingénuité, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une +ambassade, et qu'avec de pareilles prétentions l'on devait finir par ne +rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fit une brochure +contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un +faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'était +dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'être +son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au +corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention; paya ses +dettes, fit de la dépense, recevait chez lui, à manger, d'Orléans et +mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et déchire sa +femme: tout cela se conçoit; il fait son métier, et gagne son argent.» + +Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus +grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses, est +matériellement inexact en plus d'un point, en un très-certainement. +Robert _ne se jeta point aux Cordeliers_ à la lin de 92, puisqu'il leur +appartenait dès le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait +avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers à +l'histoire, l'acte originel de la République. + +Robert était un bon homme, d'un coeur chaleureux. Il paraît avoir été +l'un de ceux qui, dans l'été de 93 (en août ou septembre), firent, avec +Garat, quelques tentatives près de Robespierre pour sauver les +Girondins, dès lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait +sauver. + +Un minime accident lui fut très-fatal. La Convention avait porté une loi +très-sévère contre les accaparements. On dénonça Robert comme ayant chez +lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce très-petit baril +était pour sa consommation. On n'en déblatéra pas moins aux Jacobins +contre Robert l'_accapareur_, charmé qu'on était de couler à fond les +vieux Cordeliers. + +Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'étaient +enrichis. La pauvre femme, après la Révolution, vécut de sa plume, comme +auparavant, écrivant pour les libraires force traductions de l'anglais +et de temps en temps des romans: _Amélia et Caroline, ou l'Amour et +l'Amitié_; _Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole_; _Rose et +Albert, ou le Tombeau d'Emma_ (1810). C'est le dernier de ses ouvrages, +et probablement la fin de sa vie. + +Tout cela est oublié, même son _Histoire d'Élisabeth_. Mais ce qui ne le +sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la République le +17 juillet 1791. + + + + +XVIII + +CHARLOTTE CORDAY. + + +Le dimanche 7 juillet, on avait battu la générale et réuni sur l'immense +tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour +Paris, _pour la guerre de Marat_. Il en vint trente. Les belles dames +qui se trouvaient là avec les députés étaient surprises et mal édifiées +de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait +profondément triste: c'était mademoiselle Marie-Charlotte Corday +d'Armont, jeune et belle personne, républicaine, de famille noble et +pauvre, qui vivait à Caen avec sa tante. Pétion, qui l'avait vue +quelquefois, supposa qu'elle avait là sans doute quelque amant dont le +départ l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: «Vous auriez +bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?» + +Le Girondin blasé après tant d'événements ne devinait pas le sentiment +neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune coeur. Il ne +savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche +d'hommes finis, n'étaient que des discours, dans le coeur de +mademoiselle Corday étaient la destinée, la vie, la mort. Sur cette +prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait +que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la _Patrie +abandonnée_. + +Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pensée qu'il fallait la +main d'une femme. + +Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse; la +très-proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et +de la soeur d'Horace. Elle était l'arrière-petite nièce de l'auteur de +_Cinna_. Le sublime en elle était la nature. + +Dans sa dernière lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui +fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle répète sans cesse +«_La paix, la paix!_» + +Sublime et raisonneuse, comme son oncle, à la normande, elle lit ce +raisonnement: La Loi est la Paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin? Marat +surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un +seul sera la vie de tous. + +Telle fut toute sa pensée. Pour sa vie, à elle-même, qu'elle donnait, +elle n'y songea point. + +Pensée étroite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil +d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destinées, nettement, +simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau. +Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui +ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'épargner +qu'elle se décida à frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en +exterminant l'exterminateur. Elle avait un coeur de femme, tendre et +doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de pitié. + +Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa +mort, on sent son extrême douceur. Rien qui soit moins en rapport avec +le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune +demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'éclat doux du pommier +en fleur. Elle paraît beaucoup plus jeune que son âge de vingt-cinq ans. +On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mêmes qu'elle +écrivit à son père, dans l'orthographe qui représente la prononciation +traînante de Normandie: «Pardonnais-moi, mon papa...» + +Dans ce tragique portrait, elle paraît infiniment sensée, raisonnable, +sérieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle légèrement son +sort? point du tout, il n'y a rien là du faux héroïsme. Il faut songer +qu'elle était à une demi-heure de la terrible épreuve. N'a-t-elle pas un +peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on +surprend, sur sa lèvre un léger mouvement, à peine une petite moue... +Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui +va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles. +On est renversé, de la voir si douce; le coeur échappe, les yeux +s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs. + +Le peintre a créé pour les hommes un désespoir, un regret éternel. Nul +qui puisse la voir sans dire en son coeur: «Oh! que je sois né si +tard!... Oh! combien je l'aurais aimée!» + +Elle a les cheveux cendrés du plus doux reflet: bonnet blanc et robe +blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification +visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse. +Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-être... +Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit +souvent, au dernier moment, s'élever d'étranges doutes. + +En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une +chose, qui peut-être explique toute sa destinée: _Elle avait toujours +été seule_. + +Oui, c'est là l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans +cet être charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le _démon +de la solitude_. D'abord, elle n'eut pas de mère. La sienne mourut de +bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut +point dans ses premières années ce doux lait de femme que rien ne +supplée. + +Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne, +tête utopique et romanesque, qui écrivait contre les abus dont la +noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants. + +On peut dire même qu'elle n'eut pas de frère. Du moins, les deux qu'elle +avait étaient, en 92, si parfaitement éloignés des opinions de leur +soeur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée de Condé. + +Admise à treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, où l'on +recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule +encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles +religieux qui sembleraient devoir être les sanctuaires de l'égalité +chrétienne, les riches méprisent les pauvres. Nul lieu, plus que +l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre à conserver les traditions de +l'orgueil. Fondée par Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant, +elle domine la ville, et, dans l'effort de ses voûtes romanes, haussées +et surexhaussées, elle porte encore écrite l'insolence féodale. + +L'âme de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dévotion, +dans les douces amitiés de cloître. Elle aima surtout deux demoiselles, +nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une société +fort mondaine des jeunes gens de la noblesse était admise au parloir du +couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à +fortifier le coeur viril de la jeune fille dans l'éloignement du monde +et le goût de la solitude. + +Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait +les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal pêle-mêle avec +Rousseau. «Sa tête, dit un journaliste, était une furie de lectures de +toutes sortes.» + +Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les +opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la +science du bien et du mal, un don singulier de virginité morale et comme +d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix +presque enfantine, d'un timbre argentin, où l'on sentait parfaitement +que la personne était entière, que rien encore n'avait fléchi. On +pouvait oublier peut-être les traits de mademoiselle Corday, mais sa +voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois à Caen, dans une +occasion sans importance, dix ans après, avait encore dans l'oreille +cette voix unique, et l'eût pu noter. + +Cette prolongation d'enfance fut une singularité de Jeanne d'Arc, qui +resta une petite fille et ne fut jamais une femme. + +Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday très-frappante, +impossible à oublier, c'est que cette voix enfantine était unie à une +beauté sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les +traits. Ce contraste avait l'effet double et de séduire et d'imposer. On +regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose +intimidait qui n'était nullement du temps, mais de l'immortalité. Elle y +allait et la voulait. Elle vivait déjà entre les héros dans l'Élysée de +Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur vie pour vivre éternellement. + +Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous +l'avons vu, avaient cessé d'être eux-mêmes. Elle vit deux fois +Barbaroux[15], comme député de Provence, pour avoir de lui une lettre +et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille provençale. + +[Note 15: Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur +héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a dû être amoureuse. Celle-ci +probablement, disent-ils, l'aura été de Barbaroux. D'autres, sur un mot +d'une vieille servante, ont imaginé un certain Franquelin, jeune homme +sensible et bien tourné, qui aurait eu l'insigne honneur d'être aimé de +mademoiselle Corday et de lui coûter des larmes. C'est peu connaître la +nature humaine. De tels actes supposent l'austère virginité du coeur. Si +la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour +humain n'avait amolli son coeur.--Le plus absurde de tous, c'est +Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce! +La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repoussèrent ses +propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il +va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pétion, à moitié mort, qui +n'avait plus qu'une idée, ses enfants, sa femme, voulait... +(devinez!...) _brûler Caen_, pour imputer ensuite ce crime à la +Montagne! Tout le reste est de cette force.] + +Elle avait vu aussi Fauchet, l'évoque du Calvados; elle l'aimait peu, +l'estimait peu, comme prêtre, et comme prêtre immoral. Il est inutile de +dire que mademoiselle Corday n'était en rapport avec aucun prêtre, et ne +se confessait jamais. + +À la suppression des couvents, trouvant son père remarié, elle s'était +réfugiée à Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est +là qu'elle prit sa résolution. + +La prit-elle sans hésitation? non; elle fut retenue un moment par la +pensée de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et +qu'en récompense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un +jour, surprit dans ses yeux une larme: «Je pleure, dit-elle, sur la +France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est sûr +de vivre?» + +Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta +avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait +dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et +laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la +nature. + +Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller +saluer son père encore une fois. Elle le vit à Argentan, et reçut sa +bénédiction. De là, elle alla à Paris dans une voiture publique, en +compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui +commencèrent tout d'abord par être amoureux d'elle et lui demander sa +main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un +enfant. + +Elle arriva à Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la +rue des Vieux-Augustins, n°17, à l'hôtel de la Providence. Elle se +coucha à cinq heures du soir, et, fatiguée, dormit jusqu'au lendemain du +sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice était +fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doute. + +Elle était si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de +précipiter l'exécution. Elle s'occupa tranquillement de remplir +préalablement un devoir d'amitié, qui avait été le prétexte de son +voyage à Paris. Elle avait obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour +son collègue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer +du ministère de l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle +Forbin, émigrée. + +Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui était à la Convention. Elle +rentra chez elle, et passa le jour à lire tranquillement les _Vies_ de +Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le député, le +trouva à table, avec sa famille, ses filles inquiètes. Il lui promit +obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'émut en voyant cette +famille qu'elle allait compromettre, et dit à Duperret d'une voix +presque suppliante; «Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain +soir.» La nuit même, et peut-être pendant que Charlotte parlait, +Duperret était déjà proscrit ou du moins bien près de l'être. Il ne lui +tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui +ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux, +ils ne pouvaient guère servir la demoiselle émigrée. + +Elle ne rentra chez elle que pour éconduire Duperret, qui +l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal. +Dans ce jardin plein de soleil, égayé, d'une foule riante, et parmi les +jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante +sous un couteau, frais émoulu, à manche d'ébène, qu'elle cacha sous son +fichu. + +La voilà en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle +eût voulu donner une grande solennité à l'exécution du jugement qu'elle +avait porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen, +qu'elle couva, qu'elle apporta à Paris, eût été d'une mise en scène +saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars, +par-devant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet, +punir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce roi de +l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en vraie nièce de Corneille, +les fameux vers de Cinna: + + Demain, au Capitole, il fait un sacrifice... + Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux + Justice au monde entier, à la face des dieux. + +La fête étant ajournée, elle adoptait une autre idée, celle de punir +Marat au lieu même de son crime, au lieu où, brisant la représentation +nationale, il avait dicté le vote de la Convention, désigné ceux-ci pour +la vie, ceux-là pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la +Montagne. Mais Marat était malade; il n'allait plus à l'Assemblée. + +Il fallait donc aller chez lui, le chercher à son foyer, y pénétrer à +travers la surveillance inquiète de ceux qui l'entouraient; il fallait, +chose pénible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule +chose qui lui ait coûté, qui lui ait laissé un scrupule et un remords. + +Le premier billet qu'elle écrivit à Marat resta sans réponse. Elle en +écrivit alors un second, où se marque une sorte d'impatience, le progrès +de la passion. Elle va jusqu'à dire «qu'elle lui révélera des secrets; +qu'elle est persécutée, qu'elle est malheureuse...,» ne craignant point +d'abuser de la pitié pour tromper celui qu'elle condamnait à mort comme +impitoyable, comme ennemi de l'humanité. + +Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit +point le billet. + +Le soir du 13 juillet, à sept heures, elle sortit de chez elle, prit une +voiture publique à la place des Victoires, et, traversant le pont neuf, +descendit à la porte de Marat, rue des Cordeliers, n° 20 (aujourd'hui +rue de l'École-de-Médecine, n° 18). C'est la grande et triste maison +avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue. + +Marat demeurait à l'étage le plus sombre de cette sombre maison, au +premier étage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun +populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour +l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des épreuves, un +monde d'allants et venants. L'intérieur, l'ameublement, présentaient un +bizarre contraste, fidèle image des dissonances qui caractérisaient +Marat et sa destinée. Les pièces fort obscures qui étaient sur la cour, +garnies de vieux meubles, de tables sales où l'on pliait les journaux, +donnaient l'idée d'un triste logement d'ouvrier. Si vous pénétriez plus +loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meublé en +damas bleu et blanc, couleurs délicates et galantes, avec de beaux +rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de +fleurs. C'était visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne, +attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme voué à ce +mortel travail le lieu du repos. C'était là le mystère de la vie de +Marat, qui fut plus tard dévoilé par sa soeur; il n'était pas chez lui, +il n'avait pas de _chez lui_ en ce monde. «Marat ne faisait point ses +frais (c'est sa soeur Albertine qui parle); une femme divine, touchée de +sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez +elle l'Ami du peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos.» + +On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage à Catherine +Évrard. Déjà il l'avait épousée _devant le soleil, devant la nature_. + +Cette créature infortunée et vieillie avant l'âge se consumait +d'inquiétude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux +portes, elle arrêtait au seuil tout visage suspect. + +Celui de mademoiselle Corday était loin de l'être; sa mise décente de +demoiselle de province prévenait pour elle. Dans ce temps où toute chose +était extrême, où la tenue des femmes était ou négligée ou cynique, la +jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant +point de sa beauté, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe +sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins +triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgré +une chaleur de juillet, son sein était sévèrement recouvert d'un fichu +de soie qui se renouait solidement derrière la taille. Elle avait une +robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les +dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune +pâleur, des joues roses, une voix assurée, nul signe d'émotion. + +Elle franchit d'un pas ferme la première barrière, ne s'arrêtant pas à +la consigne de la portière, qui la rappelait en vain. Elle subit +l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait +entr'ouvert la porte et voulait l'empêcher d'entrer. Ce débat fut +entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine, +arrivèrent à lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au +bain, il ordonna impérieusement qu'on la fît entrer. + +La pièce était petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale +et d'une planche sur laquelle il écrivait, ne laissait passer que la +tête, les épaules et le bras droit. Ses cheveux gras, entourés d'un +mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres grêles, sa +grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet être fût +un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda +pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda, +les noms surtout des députés réfugiés à Caen; elle les nomma, et il +écrivait à mesure. Puis, ayant fini: «C'est bon! dans huit jours ils +iront à la guillotine.» + +Charlotte, ayant dans ces mots trouvé un surcroît de force, une raison +pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier +jusqu'au manche au coeur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et +frappé avec une assurance extraordinaire, passa près de la clavicule, +traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve +de sang. + +«À moi! ma chère amie!» C'est tout ce qu'il put dire; et il expira. + + + + +XIX + +MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93). + + +La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et +comme pétrifiée, près de la fenêtre... L'homme lui lance un coup de +chaise à la tête, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne +bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les +passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort. +Cependant la garde nationale avait empêché qu'on ne mît Charlotte en +pièces; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait guère à s'en +servir. Immobile, elle regardait d'un oeil terne et froid. Un perruquier +du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle +n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'étonner, et qui +(elle l'a dit elle-même) la faisait souffrir, c'étaient les cris de +Catherine Marat. Elle lui donnait la première et pénible idée «qu'après +tout Marat était homme.» Elle avait l'air de se dire: «Quoi donc! il +était aimé!» + +Le commissaire de police arriva bientôt, à sept heures trois quarts, +puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les députés +Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir +le _monstre_. Ils furent bien étonnés de trouver entre les soldats, qui +tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui +répondait à tout avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans +emphase; elle avouait même _qu'elle eût échappé si elle l'eût pu_. +Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux +Français qu'elle avait écrite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle +disait qu'elle _voulait périr_, pour que sa tête, portée dans Paris, +servît de signe de ralliement aux amis des Lois. + +Autre contradiction. Elle dit et écrivit qu'elle espérait _mourir +inconnue_. Et cependant on trouva sur elle son extrait de baptême et son +passe-port, qui devaient la faire reconnaître. + +Les autres objets qu'on lui trouva faisaient connaître parfaitement +toute sa tranquillité d'esprit; c'étaient ceux qu'emporte une femme +soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son +argent, elle avait un dé et du fil, pour réparer dans la prison le +désordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans +ses habits. + +Le trajet n'était pas long jusqu'à l'Abbaye, deux minutes à peine. Mais +il était dangereux. La rue était pleine d'amis de Marat, des Cordeliers +furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livrât l'assassin. +Charlotte avait prévu, accepté d'avance tous les genres de mort, excepté +d'être déchirée. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal. +On atteignit l'Abbaye. + +Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comité de sûreté +générale et par d'autres députés, elle montra non-seulement de la +fermeté, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonflé de son importance, +et se croyant naïvement digne du martyre, lui dit: «N'était-ce pas vous +qui étiez venue hier chez moi en habit de religieuse?--Le citoyen se +trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa +mort importât au salut de la République.» + +Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas... +«J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient voeu de pauvreté.» + +Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrogèrent, c'était de ne +trouver rien, ni sur elle, ni dans ses réponses, qui pût faire croire +qu'elle était envoyée par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire +de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier +caché dans son sein, et, profitant lâchement de ce qu'elle avait les +mains garrottées, il mettait la main sur elle; il eût trouvé sans nul +doute ce qui n'y était pas, le manifeste de la Gironde. Toute liée +qu'elle était, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arrière avec +tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un +moment ce chaste et héroïque sein. Tous furent attendris. On la délia +pour qu'elle pût se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses +manches et de mettre des gants sous ses chaînes. + +Transférée, le 16 au matin, de l'Abbaye à la Conciergerie, elle y +écrivit le soir une longue lettre à Barbaroux, lettre évidemment +calculée pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal) +une parfaite tranquillité d'âme. Dans cette lettre, qui ne pouvait +manquer d'être lue, répandue dans Paris le lendemain, et qui, malgré sa +forme familière, à la portée d'un manifeste, elle fait croire que les +volontaires de Caen étaient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la +déroute de Vernon. + +Ce qui semblerait indiquer qu'elle était moins calme qu'elle n'affectait +de l'être, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et +excuse son acte: la Paix, le désir de la Paix. La lettre est datée: Du +second jour de la préparation de la Paix. Et elle dit vers le milieu: +«Puisse la Paix s'établir aussitôt que je le désire!... Je jouis de la +Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.» + +Elle écrivit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa +vie, et elle lui cita ce vers: + + Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud. + +Elle avait écrit aussi à un jeune député, neveu de l'abbesse de Caen, +Doulcet de Pontécoulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday, +siégeait sur la Montagne. Elle le prenait pour défenseur. Doulcet ne +couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas. + +Si j'en crois une note précieuse, transmise par la famille du peintre +qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet exprès pour +son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle dépensa trente-six +francs dans sa captivité si courte. + +Quel serait le système de l'accusation? les autorités de Paris, dans une +proclamation, attribuaient le crime _aux fédéralistes_, et en même temps +disaient: «Que cette furie était sortie de la maison du ci-devant comte +Dorset.» Fouquier-Tinville écrivait au Comité de sûreté: «_Qu'il venait +d'être informé_ qu'elle était amie de Belzunce, qu'elle avait voulu +venger Belzunce et son parent Biron, récemment dénoncé par Marat, que +Barbaroux l'avait poussé,» etc. Roman absurde, dont il n'osa pas même +parler dans son réquisitoire. + +Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle était +seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son +dévouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la +Conciergerie, le peuple même des rues (sauf les cris du premier moment), +tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration. +«Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son défenseur officieux, +Chauveau-Lagarde, tous, juges, jurés et spectateurs, _ils avaient l'air +de la prendre pour un juge qui les aurait appelés au tribunal +suprême_... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses +paroles; mais nul art n'eût peint sa grande âme, respirant tout entière +dans sa physionomie... l'effet moral des débats et de ces choses qu'on +sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.» + +Il rectifie ensuite ses réponses, habilement défigurées, mutilées, +pâlies dans le _Moniteur_. Il n'y en a pas qui ne soit frappée au coin +des répliques qu'on lit dans les dialogues serrés de Corneille. + +«Qui vous inspira tant de haine?--Je n'avais pas besoin de la haine des +autres, j'avais assez de la mienne.» + +«Cet acte a dû vous être suggéré?--On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu +soi-même.» + +«Que haïssiez-vous en lui?--Ses crimes.» + +«Qu'entendez-vous par là?--Les ravages de la France.» + +«Qu'espériez-vous en le tuant?--Rendre la paix à mon pays.» + +«Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat?--Celui-là mort, les autres +auront peur, peut-être.» + +«Depuis quand aviez-vous formé ce dessein?--Depuis le 31 mai, où l'on +arrêta ici les représentants du peuple.» + +Le président, après une déposition qui la charge: + +«Que répondez-vous à cela?--Rien, sinon que j'ai réussi.» + +Sa véracité ne se démentit qu'en un point. Elle soutint qu'à la revue de +Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur à Paris. + +Plusieurs réponses montrèrent que ce coeur si résolu n'était pourtant +nullement étranger à la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la +déposition que la femme Marat faisait à travers les sanglots; elle se +hâta de dire: «Oui, c'est moi qui l'ai tué.» + +Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle +détourna la vue, et, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix +entrecoupée: «Oui, je le reconnais, je le reconnais...» + +Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frappé d'en haut, pour ne +pas manquer son coup; autrement elle eût pu rencontrer une côte et ne +pas tuer; et il ajouta: «Apparemment, vous vous étiez d'avance bien +exercée?...--Oh! le monstre! s'écria-t-elle. Il me prend pour un +assassin!» + +Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les débats +furent clos. Ils avaient duré en tout une demi-heure. + +Le président Montané aurait voulu la sauver. Il changea la question +qu'il devait poser aux jurés, se contentant de demander: «L'a-t-elle +fait avec préméditation?» et supprimant la seconde moitié de la formule: +«avec dessein criminel et contre-révolutionnaire?» Ce qui lui valut à +lui-même son arrestation quelques jours après. + +Le président pour la sauver, les jurés pour l'humilier, auraient voulu +que le défenseur la présentât comme folle. Il la regarda et lut dans ses +yeux; il la servit comme elle voulait l'être, établissant la _longue +préméditation_, et que pour toute défense elle ne voulait pas être +défendue. Jeune et mis au-dessus de lui-même par l'aspect de ce grand +courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si près l'échafaud): +«Ce calme et cette abnégation, _sublimes_ sous un rapport...» + +Après la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit, +avec beaucoup de grâce, qu'elle le remerciait de cette défense délicate +et généreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. «Ces +messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués; je dois +quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.» + +Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots +qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison qui la +regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa +femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un +prêtre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment: +«Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoyé.» + +Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir +ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée +vers lui. Elle le fit appeler, après le jugement, et lui donna les +derniers moments qui lui restaient avant l'exécution. Le peintre, M. +Hauer, était commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut à +ce titre peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle, +sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec +lui de choses indifférentes, et aussi de l'événement du jour, de la +paix morale qu'elle sentait en elle-même. Elle pria M. Hauer de copier +le portrait en petit, et de l'envoyer à sa famille. + +Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement à une petite porte qui +était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se +retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne +put se défendre d'une légère émotion, et dit involontairement: «Quoi! +déjà!» Elle se remit aussitôt, et, s'adressant à M. Hauer: «Monsieur, +dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris; +je n'ai que ceci à vous offrir, gardez-le en mémoire de moi.» En même +temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs +cheveux blond-cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M. +Hauer. Les gendarmes et le bourreau étaient très-émus. + +Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux +fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse +arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau +rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent +orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle +apparut au pont Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue +Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n'était pas sept heures +du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une +manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux. + +On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur +son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus +terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les coeurs, les +laissait pleins d'étonnement. + +Les observateurs sérieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments, +gens de lettres, médecins, furent frappés d'une chose rare; les +condamnés les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des +chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lançaient à +leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule, +une sérénité grave et simple; elle arriva à la place dans une majesté +singulière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant. + +Un médecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment +pâle, quand, elle aperçut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle +monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment où le +bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrégea, +avançant d'elle-même au devant de la mort. + +Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide +au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la +férocité indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure +parcourut la place. On crut voir la tête rougir. Simple effet d'optique +peut-être: la foule troublée à ce moment avait dans les yeux les rouges +rayons du soleil qui perçait les arbres des Champs-Élysées. + +La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment +public en mettant l'homme en prison. + +Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression +générale avait été violente d'admiration et de douleur. On peut en juger +par l'audace qu'eut la _Chronique de Paris_, dans cette grande servitude +de la presse, d'imprimer un éloge, presque sans restriction, de +Charlotte Corday. + +Beaucoup d'hommes restèrent frappés au coeur, et n'en sont jamais +revenus. On a vu l'émotion du président, son effort pour la sauver, +l'émotion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus +de lui-même. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette +année un portrait de Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint +Charlotte Corday. Mais son nom ne paraît plus dans aucune exposition. Il +semble n'avoir plus peint depuis cette oeuvre fatale. + +L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort. + +Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet +d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupté sombre à la +suivre, à la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam +Lux, envoyé à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, +imprima une brochure où il demande à mourir pour rejoindre Charlotte +Corday. Cet infortuné, venu ici le coeur plein d'enthousiasme, croyant +contempler face à face dans la Révolution française le pur idéal de la +régénération humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de +cet idéal; il ne comprenait pas les trop cruelles épreuves qu'entraîne +un tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui +semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au +tribunal, touchante, admirable d'intrépidité; il la voit majestueuse et +reine sur l'échafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la +mort. + +«Je croyais bien à son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis +toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces +vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait +une âme tendre autant qu'intrépide!... Ô souvenir immortel! émotions +douces et amères que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en +moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont, +par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de +leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!» + +Ame pure et sainte, coeur mystique, il adore Charlotte Corday, et il +n'adore point le meurtre. + +«On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais +tel n'était point Marat.» + +Remarquable douceur d'âme. Elle contraste fortement avec la violence +d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du +peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un +saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une +tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut +d'intéressant que son malheur. + +Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du +poignard. + +André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle: + + Ô vertu! le poignard, seul espoir de la terre, + Est ton arme sacrée! + +Cet hymne, incessamment refait en tout âge et dans tout pays, reparaît +au bout de l'Europe dans l'_Hymne au poignard_, de Puschkine. + +Le vieux patron des meurtres héroïques, Brutus, pâle souvenir d'une +lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité +nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune homme qui rêve un +grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il +maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantôme de Brutus? +non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur +sinistre du manteau rouge, dans l'auréole sanglante du soleil de juillet +et dans la pourpre du soir. + + + + +XX + +LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.--COMMENT S'ÉNERVA LA GIRONDE. + + +Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et +rechutes n'avaient pas seulement brisé le nerf moral; elles avaient +émoussé, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit à +tous les autres, celui de la vie; on l'eût cru très-fort dans ces hommes +qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c'était souvent le contraire. +Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très-peu curieux de vivre, prenaient le +plaisir pour suicide. On avait pu l'observer dès le commencement de la +Révolution. À mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait +malade, tournait à la mort, les hommes qui l'avaient composé ne +songeaient plus qu'à jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier, +Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier +restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux; la brillante coterie ne +fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative +et de la Convention, tant d'hommes précipités au cours de la fatalité, +allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce +Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d'or, +de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d'être heureux, de +vivre, qu'était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort? + +Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron, +les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers, +embusqués au coin des marchands de vin, des petits cafés, vous +offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille, +réalisé sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au +Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au +second. Au comble, on était à sec; tout s'était évaporé. + +Ce n'étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés +furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de +Foy, prêcha la croisade. Ce n'était plus cet âge d'innocence +révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des +_Amis_, et l'association philanthropique du _Cercle de la Vérité_. Les +cafés, les restaurateurs, étaient très-fréquentes, mais sombres. Telles +de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur +Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut +tramée la mort de la Gironde. + +La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir +exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93. + +Il fallait des jeux, et qu'on pût sur une carte se jouer en une fois, +d'un seul coup se perdre. + +Il fallait des filles; non point cette race chétive que nous voyons dans +les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles +qu'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, comme on +choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux, +florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu, +les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d'énormes +bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes. +Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au +Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la +prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie +révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux galeries de +bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les +piquantes oeillades rachetaient peu la maigreur! + +Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les +deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les +neuf étages du passage Radziwil, véritable tour de Sodome, eût trouvé +bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous +ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour +par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison +qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait +l'odorat dès le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant +aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la félicitait, qu'on lui montrait que +le bon temps était tout à fait revenu: «Oui, dit-elle tristement, mais +ce n'est pas là l'odeur de Versailles.» + +Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où +s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires, +les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les +événements, n'ayant plus ni coeur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à +se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps +d'orage. Ils s'enveloppaient là dedans, bien décidés à ne penser plus. +Le peuple mourait de faim et l'armée de froid; que leur importait? +Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient +l'air de lui dire: «Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un +à un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour +faire de nous des hommes, pour réveiller notre coeur, pour nous rendre +généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous +t'en défions.» + +Nous avons plongé ici au plus bas de l'égoïsme, ouvert la sentine, +regardé l'égout... Assez, détournons la tête. + +Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous +nous élevons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons +de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence, +les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons +d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout à côté, ceux de +telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle +où l'élévation n'est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore +était le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin +de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et +pire, celle des croyances et des principes, l'énervation des opinions, +un art fatal pour amollir, détremper les caractères. + +Qu'on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés +dans un monde pareil, où tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et +les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l'enthousiasme et +l'austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence, +non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir, +mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l'emporter +à tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus «cette âcreté dans le sang +qui fait gagner des batailles.» Le plaisir aidant la philosophie, ils se +résignèrent. Dès qu'un homme politique se résigne, il est perdu. + +Ces hommes, la plupart très-jeunes, jusque-là ensevelis dans l'obscurité +des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en +présence d'un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles +flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses, +d'autant plus puissantes qu'elles étaient souvent sincères; on admirait +leur énergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les +femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à +laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus +encore par l'intérêt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs +qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont réellement à se rassurer +près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute +séduction; la beauté n'y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme +qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à +vous?... «Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver.... +Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle +démarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le +sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon coeur!» + +Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de +montrer l'arrière-pensée. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs +salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l'on +vous présentait des Feuillants, des Fayétistes. Et pour quelque temps +encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant +acquis le faible coeur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces +nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les +vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaillé. Heureux, si le +pauvre jeune homme, arrivé très-pur à Paris, ne se trouvait pas à son +insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz. + +La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de +Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se +faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l'asile du royalisme, le +masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à +Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d'argent, de +banque, s'étaient divisés: les uns Girondins, d'autres Jacobins. +Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux +opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde. +Les salons d'artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain +neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les +hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre +présentation, finissaient par se lier. + +Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l'intrigue, +celles du véritable amour, n'en contribuèrent pas moins à briser le nerf +de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement +étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de coeur augmenta +son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait +souvent errer ailleurs. Ce n'était pas sans raison. Cette âme, dans le +temps où la patrie l'eût réclamée tout entière, elle habitait dans une +autre âme. Un coeur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé +ce coeur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle +Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fasciné. Pauvre, il +fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n'y eut point +part, ni les succès de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une +pièce obtenait cent cinquante représentations. + +Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par +son talent, par ses vertus d'intérieur, par sa tendre piété filiale, +avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs; +elle que la foule suivait, elle s'était écartée de tous pour monter à +lui. Vergniaud s'était laissé aimer; il avait enveloppé sa vie dans cet +amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne +pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abîme, où sans doute il +faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'était +donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas! au +public; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient menée sur +le théâtre, exposée aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui +voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre +cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa +beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse! +terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand +l'immolation d'une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel +des partis, un barbare amusement. + +Là était bien vulnérable le grand orateur. Là, craignait celui qui ne +craignait rien. Là, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui +garantît son coeur. + +Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès de Louis +XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la +mort, qu'ils dévoilèrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper. +Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de +l'humanité. Mademoiselle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre, +joua sa propre pièce, la _Belle Fermière_. Elle transporta le public +ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux +et paisible, où l'on avait tout oublié, même le danger de la patrie. + +L'expérience réussit. La _Belle Fermière_ eut un succès immense; les +jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait à tous +l'opium d'amour, les eaux du Léthé. L'impression n'en fut pas moins peu +favorable à la Gironde. La pièce de l'amie de Vergniaud révélait trop +que son parti était celui de l'humanité et de la nature plus encore que +de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait +pas l'inflexible austérité dont le temps avait besoin. + + + + +XXI + +LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93). + + +La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée +aujourd'hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau +plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le +caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s'étonnait +nullement qu'elle eût exercé beaucoup d'empire sur le coeur de son mari, +et laissé tant de regrets. + +Comment en eût-il été autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et +de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au +conseil, avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, était +nourri par son beau-père, le limonadier du coin du pont Neuf, qui, +dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur +le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant +rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s'en allait +pour quelque temps au bois, à Fontenai près Vincennes, où le beau-père +avait une petite maison. + +Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n'avait guère de +vices coûteux. Il n'était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il +est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit +sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque +prise sur lui. Ainsi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la +maîtresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination, +par l'exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant +son besoin d'amour réel et d'attachement le ramenait invariablement +chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse, +au foyer obscur de l'ancien Danton. + +Le malheur de la pauvre femme fut d'être transportée brusquement, en 92, +au ministère de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des +massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari. +Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d'elle +que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible, +humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il était +possible, sur la pente de l'abîme qui allait tout dévorer. + +L'écrasante rapidité d'une telle révolution qui lui jetait sur le coeur +événement sur événement, avait brisé madame Danton. La réputation +terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d'avoir fait +Septembre, l'avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal +hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire +frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du +passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte +entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers; c'est +aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine. + +Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l'homme +ayant accompli par la concentration de ses puissances l'oeuvre +principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort +de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le +coeur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des +choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors, +nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Révolution l'avait tué, +avec bien d'autres choses. + +C'était déjà ce moment pour Danton. Son oeuvre faite, le salut public en +92, il eut, contre la volonté un moment détendue, l'insurrection de la +nature, qui lui reprit le coeur, le fouilla durement, jusqu'à ce que +l'orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent +rugissant à la mort. + +Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance, +qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante, +du sang de leur coeur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se +refasse, ce coeur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais +que par une femme, et très-bonne, comme était madame Danton. Elle était, +si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant +que belle et douce: la tradition d'Arcis, où elle alla souvent, ajoute +qu'elle était pieuse, naturellement mélancolique, d'un caractère timide. + +Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir +courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie +ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi +malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle +s'était associée à cette destinée obscure, flottante, et qu'on pouvait +dire bâtie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de coeur, elle avait +saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à +travers l'abîme, passer le Pont aigu.... Là elle n'eut plus la force, +et glissa dans la main de Dieu. + +«La femme, c'est la Fortune,» a dit l'Orient quelque part. Ce n'était +pas seulement la femme qui échappait à Danton, c'était la fortune et son +bon destin; c'était la jeunesse et la Grâce, cette faveur dont le sort +doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien mérité encore. C'étaient la +confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on eût fait en lui. Une +femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa +première femme: «C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y +croyait.» + +Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait +promettre à son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la +vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux +enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un conçu (on le voit par +les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille; l'autre, +de l'année 91, du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte +livraient l'avenir à Danton, où l'Assemblée nouvelle allait venir et le +nouveau roi de la parole. + +Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de +Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froissé, blessé des choses du +dehors, qu'il laissait à la porte l'armure de l'homme politique et le +masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie +terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être +déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du coeur. Il avait +toujours aimé cette femme excellente; mais sa légèreté, sa fougue, +l'avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu'elle partait, voilà qu'il +s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il +n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'échappait de lui, à mesure que +ses bras contractés serraient davantage. + +Le plus dur, c'est qu'il ne lui était pas même donné de la voir au moins +jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui +fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait +éclater; il lui était impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La +France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procès. +Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait +quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la +masse de la Convention, il lui fallait s'éloigner, fuir de Paris, se +faire envoyer en Belgique, sauf à revenir quand le cours des choses et +la destinée auraient délié ou tranché le noeud. Mais alors cette femme +malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour +assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et +garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait prévoir +ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour +trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si +violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l'âme, +et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la +terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours, +qu'il disputa aux vers d'un frénétique embrassement. + + + + +XXII + +LA SECONDE FEMME DE DANTON.--L'AMOUR EN 95. + + +La chute de la Gironde fut suivie d'un découragement immense. Les +vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba +malade. Vergniaud ne daigna même fuir. Danton chercha dans un second +mariage une sorte d'_alibi_ des affaires politiques. + +L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton. + +Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier +alors désert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que +de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui +resterait-il cet amour d'une brillante femme de théâtre, dans +l'anéantissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-même passait +dans ses âpres lettres, lancées contre la Montagne. La fatalité l'avait +dispensé d'agir, et il ne le regrettait guère, trouvant doux de mourir +ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si aisément, +voulant croire qu'il était aimé. + +Danton, aux mêmes moments, s'arrangeait le même suicide. + +Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au +moment où l'affaire publique devient une affaire privée, une question de +vie et de mort, ils disent: «À demain les affaires.» Ils se renferment +chez eux, se réfugient au foyer, à l'amour, à la nature. La nature est +une bonne mère, elle les reprendra bientôt, les absorbera dans son sein. + +Danton se mariait en deuil. Sa première femme, tant aimée, venait de +mourir le 10 février. Et il l'avait exhumée le 17, pour la voir encore. +Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'éperdu, rugissant +de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du +drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa +fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept +jours!)? Ce qui est sûr, c'est qu'en réalité elle l'emporta avec lui. + +Mourante, elle avait préparé, voulu son second mariage, qui contribua +tant à le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et +voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et +croyait leur donner une mère dans une jeune fille qui n'avait que seize +ans, mais qui était pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton +et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des émotions de +Septembre et de la terrible réputation de son mari, crut sans doute, en +le remariant ainsi, le tirer de la Révolution, préparer sa conversion, +en faire peut-être le secret défenseur de la reine, de l'enfant du +Temple, de tous les persécutés. + +Danton avait connu au Parlement le père de la jeune fille, qui était +huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place à +la marine. Mais, tout obligée que la famille était à Danton, elle ne se +montra point facile à ses vues de mariage. La mère, nullement dominée +par la terreur de son nom, lui reprocha sèchement et Septembre, qu'il +n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il eût voulu sauver. + +Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas +quand on veut gagner son procès, qu'on est amoureux et pressé: il se +repentit. Il avoua, ce qui était vrai, que les excès de l'anarchie lui +étaient chaque jour plus difficiles à supporter, qu'il se sentait déjà +bien las de la Révolution, etc. + +S'il répugnait tant à la mère, il ne plaisait guère à la fille. +Mademoiselle Louise Gély, délicate et jolie personne, élevée dans cette +famille bourgeoise de vieille roche, d'honnêtes gens médiocres, était +toute dans la tradition de l'ancien régime. Elle éprouvait près de +Danton de l'étonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet +étrange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait +incompréhensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes, +elle n'était nullement rassurée devant ce monstre sublime. + +Le monstre était pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand +tournait contre lui. Ce mystère d'énergie sauvage, cette poétique +laideur illuminée d'éclairs, cette force du puissant mâle d'où +jaillissait, un flot vivant d'idées, de paroles éternelles, tout cela +intimidait, peut-être serrait le coeur de l'enfant. + +La famille crut l'arrêter court en lui présentant un obstacle qu'elle +croyait insurmontable, la nécessité de se soumettre aux cérémonies +catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot, +ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la +Nature. + +Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, obéit sans +difficulté. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui présentât, il y +courut, il y jura... Telle était la tyrannie de son aveugle désir. La +nature était complice; elle déployait tout à coup toutes ses énergies +contenues; le printemps, un peu retardé, éclatait en été brûlant; +c'était l'éruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une +si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement +moral, pesait d'autant plus la puissance d'une température ardente, +exigeante, passionnée. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de +grands combats quand on lui dit que c'était d'un prêtre réfractaire +qu'il fallait avoir la bénédiction. Il aurait passé dans la flamme. Ce +prêtre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas +quitte Danton pour un billet acheté. Il fallut, dit-on, qu'il +s'agenouillât, simulât la confession, profanant dans un seul acte deux +religions à la fois: la nôtre et celle du passé. + +Où donc était-il, cet autel consacré par nos Assemblées à la religion de +la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Grâce? Où +était-il, l'autel de la Révolution, où le bon Camille, l'ami de Danton, +avait porté son nouveau-né, donnant le premier l'exemple aux générations +à venir? + +Ceux qui connaissent les portraits de Danton, spécialement les esquisses +qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas +comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au +sanglier, type sombre, abaissé, désolant de sensualité sauvage. + +Voilà une force nouvelle qui va régner toute-puissante dans la +sanguinaire époque que nous devons raconter; force molle, force +terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la Révolution. Sous +l'apparente austérité des moeurs républicaines, parmi la terreur et les +tragédies de l'échafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de +93. + +On y voit des condamnés qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la +rose à la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles mènent l'homme à +la mort, ces roses sanglantes. + +Danton, mené, traîné ainsi, l'avouait avec une naïveté cynique et +douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de +conspirer. «Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse +un homme qui, chaque nuit, s'acharne à l'amour?» + +Dans des chants mélancoliques qu'on répète encore, Fabre d'Églantine et +d'autres ont laissé la Marseillaise des voluptés funèbres, chantée bien +des fois aux prisons, au tribunal même, jusqu'au pied de l'échafaud. +L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le frère de la Mort. + + + + +IV + + + + +XXIII + +LA DÉESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93). + + +J'ai connu en 1816 mademoiselle Dorothée... qui, dans je ne sais quelle +ville, avait représenté la Raison aux fêtes de 95. C'était une femme +sérieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa +grande taille et sa bonne réputation. Elle n'avait jamais été belle, et, +de plus, elle louchait. + +Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement à l'avilir, +recommandent expressément, dans leurs journaux, à ceux qui voudront +faire la fête en d'autres villes, _de choisir pour remplir un rôle si +auguste des personnes dont le caractère rende la beauté respectable, +dont la sévérité de moeurs et de regards repousse la licence et +remplisse les coeurs de sentiments honnêtes et purs._ Ce furent +généralement des demoiselles de familles estimées qui, de gré ou de +force, durent représenter la Raison. + +La Raison fut représentée à Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers +magistrats de Paris, à Notre-Dame par une artiste illustre, aimée et +estimée, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont +obligés (par leur art même) à une vie laborieuse et sérieuse. Ce don +divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des +plaisirs. Le jour où le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes, +comme elles l'eurent dans l'Antiquité, qui s'étonnerait de voir marcher +à la tête des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte +Garcia Viardot? + +Trois jours encore avant la fête, on voulait que le symbole qui +représenterait la Raison fût une statue. On objecta qu'un simulacre fixe +pourrait rappeler la Vierge _et créer une autre idolâtrie_. On préféra +un simulacre mobile, animé et vivant, qui, changé à chaque fête, ne +pourrait devenir un objet de superstition. + +C'était le moment où Chaumette, le célèbre procureur de la Commune, se +mettant en opposition avec son collègue Hébert, avait demandé que la +tyrannie fantasque des petits comités révolutionnaires fût surveillée, +limitée par l'inspection du conseil général. Sous cette bannière de +modération et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la +nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chénier les paroles. On +avait, tant bien que mal, en deux jours, bâti dans le choeur fort étroit +de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des +sages, des pères de la Révolution. Une montagne portait ce temple; sur +un rocher brûlait le flambeau de la Vérité. Les magistrats siégeaient +sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes +filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la fête; elles +étaient en robes blanches, couronnées de chêne, et non, comme on l'a +dit, de roses. + +La Raison, vêtue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la +Philosophie, vient s'asseoir sur un siége de simple verdure. Les jeunes +filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en +jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et +l'on chante encore... On attendait... C'était tout. + +Chaste cérémonie, triste, sèche, ennuyeuse[16]. + +[Note 16: Est-il nécessaire de dire que ce culte n'était nullement +le vrai culte de la Révolution? Elle était déjà vieille et lasse, trop +vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein +brûlant, mais des écoles raisonneuses du temps de l'Encyclopédie.--Non, +cette face négative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle +soit, n'était pas celle que demandaient les coeurs ni la nécessité du +temps. Pour soutenir l'effort des héros et des martyrs, il fallait un +autre Dieu que celui de la géométrie. Le puissant Dieu de la nature, le +Dieu Père et Créateur (méconnu du moyen âge, _voy._ Monuments de Didron) +lui-même n'eût pas suffi; ce n'était pas assez de la révélation de +Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait à l'âme, c'était le Dieu +de Justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé dans l'Europe, +devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis. + +Pour n'être pas nommé encore, pour n'être point adoré dans nos temples, +ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos pères dans leur croisade pour +les libertés du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les +ruines amoncelées, sur le foyer éteint, brisé, lorsque le sol fuit sous +nos pieds, en lui reposent inébranlables notre coeur et notre +espérance.] + +De Notre-Dame, la Raison alla à la Convention. Elle y entra avec son +innocent cortège de petites filles en blanc:--la Raison, l'humanité, +Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice +qu'il avait prise la veille, s'harmonisait entièrement au sentiment de +l'Assemblée. + +Une fraternité très-franche éclata entre la Commune, la Convention et le +peuple. Le président fit asseoir la Raison près de lui, lui donna, au +nom de l'Assemblée, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous +son doux regard, espérèrent de meilleurs jours. + +Un pâle soleil d'après-midi (bien rare en brumaire), pénétrant dans la +salle obscure, en éclaircissait un peu les ombres. Les Dantonistes +demandèrent que l'Assemblée tînt sa parole, qu'elle allât à Notre-Dame, +que, visitée par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un +même élan. + +Le temps était admirable, lumineux, austère et pur, comme sont les beaux +jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur +d'unité qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup +s'associaient de coeur à la fête, croyant de bonne foi y voir la vraie +consommation des temps. + +Leur pensée est formulée d'une manière ingénieuse dans un mot de Clootz: +Le discordant fédéralisme des sectes s'évanouit dans l'_unité, +l'indivisibilité_ de la liaison. + + + + +XXIV + +CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE. + + +Une chose qui peut étonner, c'est qu'un homme aussi austère d'apparence +que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soignée, +exacte, mais uniforme et médiocre, d'une simplicité calculée, ait été +tellement aimé, recherché des femmes. + +À cela, il n'y a qu'une réponse, et c'est tout le secret du culte dont +il fut l'objet: _Il inspirait confiance_. + +Les femmes ne haïssent nullement les apparences sévères et graves. +Victimes si souvent de la légèreté des hommes, elles se rapprochent +volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement +que l'homme austère, en général, est celui qui gardera le mieux son +coeur pour une personne aimée. + +Pour elles, le coeur est tout. C'est à tort qu'on croit, dans le monde, +qu'elles ont besoin d'être amusées. La rhétorique sentimentale de +Robespierre avait beau être parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire: +«Les charmes de la vertu, les douces leçons de l'amour maternel, une +sainte et douce intimité, la sensibilité de mon coeur,» et autres +phrases pareilles, les femmes étaient touchées. Ajoutez que, parmi ces +généralités, il y avait toujours une partie individuelle, plus +sentimentale encore, sur lui-même ordinairement, sur les travaux de sa +pénible carrière, sur ses souffrances personnelles; tout cela, à chaque +discours, et si régulièrement, qu'on attendait ce passage et tenait les +mouchoirs prêts. Puis, l'émotion commencée, arrivait le morceau connu, +sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de +ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs +de la liberté... Mais, arrivé là, c'était trop, le coeur débondait, +elles ne se contenaient plus et s'échappaient en sanglots. + +Robespierre s'aidait fort en cela de sa pâle et triste mine, qui +plaidait pour lui d'avance près des coeurs sensibles. Avec ses lambeaux +du l'_Émile_ ou du _Contrat social_, il avait l'air à la tribune d'un +triste bâtard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient +sans cesse toute l'étendue de la salle, plongeaient aux coins mal +éclairés, fréquemment se relevaient vers les tribunes des femmes. À cet +effet, il manoeuvrait, avec sérieux, dextérité, deux paires de lunettes, +l'une pour voir de près ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme +pour chercher quelque personne. Chacune se disait: «C'est moi.» + +La vive partialité des femmes éclata particulièrement lorsque, vers la +fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il déclara aux Jacobins que, +si les intrigants disparaissaient, lui-même quitterait la vie publique, +fuirait la tribune, ne désirant rien que «de passer ses jours dans les +délices d'une sainte et douce intimité.» De nombreuses voix de femmes +partirent des tribunes: «Nous vous suivrons! nous vous suivrons!» + +Dans cet engouement, il y avait, en écartant les ridicules de la +personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de +coeur celui dont les moeurs étaient les plus dignes, la probité la mieux +constatée, l'idéalité la plus haute, celui qui, avec autant d'habileté +que de courage, se constituant à cette époque le défenseur des idées +religieuses, osa, en décembre 92, remercier la Providence du salut de la +Patrie. + + + + +XXV + +ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95). + + +Un petit portrait, médiocre et fade, de Robespierre à dix-sept ans, le +représente une rose à la main, peut-être pour indiquer qu'il était déjà +membre de l'académie des _Rosati_ d'Arras. Il tient cette rose sur son +coeur. On lit au bas cette douce légende: _Tout pour mon amie_. +(Collection Saint-Albin.) + +Le jeune homme d'Arras, transplanté à Paris, resta-t-il invariablement +fidèle à cette pureté sentimentale? Nous l'ignorons. À la Constituante, +peut-être, l'intime amitié des Lameth et autres jeunes nobles de la +gauche, l'en fit quelque peu dévier. Peut-être, dans les premiers mois +de cette Assemblée, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce +lien par un entraînement calculé, ne fut-il pas étranger à la corruption +du temps[17]. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son +maître Rousseau, le Rousseau des _Confessions_. Mais de bonne heure il +se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans +l'épuration progressive. L'_Émile_, le _Vicaire Savoyard_, le _Contrat +Social_, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment +Robespierre. Comme moeurs, il n'est point descendu. + +Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91), +prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi; +mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard. + +[Note 17: En 90, apparemment, il en était à Héloïse; il avait une +maîtresse (_voy._ notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en +89, j'hésite à raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste +illustre, véridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait +lui-même de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le +vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus, +l'ancien hôtel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant dîné +là avec eux, se préparait à retourner chez lui, rue de Saintonge, au +Marais; il s'aperçut qu'il avait oublié sa bourse, et emprunta un écu de +six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait +s'arrêter chez une fille: «Cela vaut mieux, dit-il, que de séduire les +femmes de ses amis.»--Si l'on veut croire que Lameth n'a pas inventé ce +mot, l'explication la plus probable, à mon sens, c'est que Robespierre, +débarqué récemment à Paris et voulant se faire adopter par le parti le +plus avancé, qui, dans la Constituante, était la jeune noblesse, croyait +utile d'en imiter les moeurs, au moins en paroles. Il y a à parier qu'il +sera retourné tout droit dans son honnête Marais.] + +Au retour de son triomphe d'Arras, après la Constituante, en octobre 91, +il s'était logé avec sa soeur dans un appartement de la rue +Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants +avaient émigré. Charlotte de Robespierre, d'un caractère roide et dur, +avait, dès sa première jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son +attitude et ses goûts étaient ceux de l'aristocratie de province; elle +eût fort aisément tourné à la grande dame. Robespierre, plus fin et plus +féminin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa +tenue sèche, mais soignée, un certain air d'aristocratie parlementaire. +Sa parole était toujours noble, dans la familiarité même, ses +prédilections littéraires pour les écrivains nobles ou tendus, pour +Racine ou pour Rousseau. + +Il n'était point membre de la Législative. Il avait refusé la place +d'accusateur public, parce que, disait-il, s'étant violemment prononcé +contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu récuser comme ennemi +personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine à surmonter +ses répugnances pour la peine de mort. À Arras, elles l'avaient décidé à +quitter sa place de juge d'église. À l'Assemblée constituante, il +s'était déclaré contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute +mesure violente de salut public, qui répugnait trop à son coeur. + +Dans cette année, de septembre 91 à septembre 92, Robespierre, hors des +fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste +et de membre des Jacobins, était moins sur le théâtre. Les Girondins y +étaient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment +national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins +prirent la thèse de la paix, thèse essentiellement impopulaire qui leur +fit grand tort. Nul doute qu'à cette époque la popularité du grand +démocrate n'eût un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir. +Il avait parlé longtemps, infatigablement, trois années, occupé, fatigué +l'attention; il avait eu, à la fin, son triomphe et sa couronne. Il +était à craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile à +blaser, ne crût l'avoir assez payé, et n'arrêtât son regard sur quelque +autre favori. + +La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son +théâtre pouvait changer et sa mise en scène. Il fallait une machine. +Robespierre ne la chercha pas; elle vint à lui, en quelque sorte. Il +l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose +heureuse et providentielle de loger chez un menuisier. + +La mise en scène est pour beaucoup dans la vie révolutionnaire. Marat, +d'instinct, l'avait senti. Il eût pu, très-commodément, rester dans son +premier asile, le grenier du boucher Legendre; il préféra les ténèbres +de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'où ses +brûlantes paroles faisaient chaque matin éruption, comme d'un volcan +inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple. +Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le +jésuite Feller, avait tiré grand parti pour sa popularité d'avoir élu +domicile, à cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille. + +Robespierre n'eût pas imité Feller ni Marat, mais il saisit volontiers +l'occasion d'imiter Rousseau, de réaliser en pratique le livre qu'il +imitait sans cesse en parole, de copier l'_Émile_ d'aussi près qu'il le +pourrait. + +Il était malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses +fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa +soeur, lorsque madame Duplay vint faire à Charlotte une scène +épouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son frère. +Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire +d'assez bonne grâce. Elle l'établit chez elle, malgré l'étroitesse du +logis, dans une mansarde très-propre, où elle mit les meilleurs meubles +de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes +chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, étaient à l'entour, pour poser +les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports, +mémoires, etc., très-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et +Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main +passionnée de madame Duplay avait suspendu partout les images et +portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tournât, +il ne pouvait éviter de se voir lui-même; à droite, à gauche, +Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours. + +La plus habile politique, qui eût bâti la maison spécialement pour cet +usage, n'eût pas si bien réussi que l'avait fait le hasard. Si ce +n'était une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et +sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles +verdâtres attestaient l'humidité, avec le jardinet sans air qu'elle +possédait au delà, était comme étouffée entre les maisons géantes de la +rue Saint-Honoré, quartier mixte, à cette époque, de banque et +d'aristocratie. Plus bas, c'étaient les hôtels princiers du faubourg et +la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents +étouffés du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'étaient les hôtels des +fermiers généraux de la place Vendôme, bâtis de la misère du peuple. + +Quelles étaient les impressions des visiteurs de Robespierre, des +dévots, des pèlerins, quand, dans ce quartier impie où tout leur +blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison prêchait, +parlait. Dès le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar, +le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: «C'est ici +l'_incorruptible_.»--S'ils montaient, la mansarde les faisait se récrier +plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que +les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa +moralité parfaite, ses travaux infatigables, une vie donnée toute au +peuple. Il n'y avait pas là le théâtral, le fantasmagorique du maniaque +Marat, se démenant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici, +nul caprice, tout réglé, tout honnête, tout sérieux. L'attendrissement +venait; on croyait avoir vu, pour la première fois, en ce monde, la +maison de la vertu. + +Notez pourtant avec cela que la maison, bien regardée, n'était pas une +habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit +salon du bas en avertissait assez. C'était un clavecin, instrument rare +alors, même chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner +l'éducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune à son tour, au +couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'était pas +précisément menuisier; il était entrepreneur en menuiserie de bâtiment. +La maison était petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez +lui. + +Tout ceci avait deux aspects; c'était le peuple d'une part, et ce +n'était pas le peuple; c'était, si l'on veut, le peuple industrieux, +laborieux, passé récemment, par ses efforts et son travail, à l'état de +petite bourgeoisie. La transition était visible. Le père, bonhomme +ardent et rude, la mère, d'une volonté forte et violente, tous deux +pleins d'énergie, de cordialité, étaient bien des gens du peuple. La +plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'élan; les autres +s'en écartaient déjà, l'aînée surtout, que les patriotes appelaient avec +une galanterie respectueuse mademoiselle Cornélia. Celle-ci, décidément, +était une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre +faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait à toute chose une +grâce de fierté austère, au ménage comme au clavecin; qu'elle aidât sa +mère au hangar, pour laver ou pour préparer le repas de la famille, +c'était toujours Cornélia. + +Robespierre passa là une année, loin de la tribune, écrivain et +journaliste, préparant tout le jour les articles et les discours qu'il +devait le soir débiter aux Jacobins;--une année, la seule, en réalité, +qu'il ait vécue en ce monde. + +Madame Duplay trouvait très-doux de le tenir là, l'entourait d'une garde +inquiète. On peut en juger par la vivacité avec laquelle elle dit au +Comité du 10 août, qui cherchait chez elle un lieu sûr: «Allez-vous-en: +vous allez compromettre Robespierre.» + +C'était l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'étaient donnés à lui. Le +fils lui servait de secrétaire, copiait, recopiait ses discours tant +raturés. Le père Duplay, le neveu, l'écoutaient insatiablement, +dévoraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme +un frère; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion +de dérider le pâle orateur. Avec une telle hospitalité, nulle maison +n'eût été triste. La petite cour, avivée par la famille et les ouvriers, +ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table +de sapin où il écrivait, s'il levait les yeux entre deux périodes, +voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar à la maison, +mademoiselle Cornélia ou telle de ses aimables soeurs. Combien dut-il +être fortifié, dans sa pensée démocratique, par une si douce image de la +vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarité, moins la misère et les +vices, compagnons de la misère! Cette vie, à la fois populaire et noble, +où les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux +qui s'y livrent! La beauté que prend le ménage, même en ses côtés les +plus humbles, l'excellence du repas préparé par la main aimée!... qui +n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortuné +Robespierre, dans la vie sèche, sombre, artificielle, que les +circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant +senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon. + +Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un dédommagement était +difficile. Un Jacobin dissident fit un jour à Robespierre le reproche +«d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon +nourrit Tartufe,» reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir +la fraternité de l'époque et le bonheur de l'amitié. + +Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay +qu'à la condition de payer pension. Sa délicatesse le voulait ainsi. On +ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-être même fallut-il, pour +le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entraînement +terrible de sa courte destinée, dans l'accablement de chaque jour, il +perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute sûr de +dédommager ses amis d'une autre manière. Il n'avait en réalité que son +traitement de député, qu'il oubliait même souvent de toucher. La pension +payée à sa soeur, avec quelques dépenses en linge ou habits, et quelques +sous donnés sur la route à des petits Savoyards, il ne lui restait +exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouvés sur lui au 9 +thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille +francs de pension à madame Duplay. + + + + +XXVI + +LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94). + + +L'Assemblée constituante avait ordonné qu'en chaque commune, dans la +salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de +naissance et de mort, il y aurait un autel. + +Les trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi +consacrés à l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies +à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la +municipalité eût été le temple. + +Le conseil de Mirabeau eût été suivi: «Vous n'aurez rien fait, si vous +ne _dé_-christianisez la Révolution.» + +Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent qu'ils +ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s'ils n'étaient consacrés à +la Commune par le magistrat. + +Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rite +catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son +fils Horace étant né, il le porta lui-même à l'Hôtel de Ville, réclama +la loi de l'Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême +républicain. + +Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand +écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte +qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua +très-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un +_Comité de clémence_. + +Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le +rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l'attrait +du coeur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile, +jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle +un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du +colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains +est-elle passée? Cette chose appartient à la France. Je prie +l'acquéreur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre. +Qu'elle soit placée au Musée, en attendant le musée révolutionnaire +qu'on formera tôt ou tard. + +Lucile était fille d'un ancien commis des finances, et d'une très-belle +et excellente femme qu'on prétendait avoir été maîtresse du ministre des +finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu +élevée, comme le nom en témoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais +surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage, +ému, orageux, fantasque, a le souffle de la _France libre_ (le beau +pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l'amour d'un +homme de génie[18]. + +[Note 18: Elle l'aima jusqu'à vouloir mourir avec lui.--Et pourtant, +eut-il tout entier, sans réserve, ce coeur si dévoué? Qui l'affirmerait? +Elle était ardemment aimée d'un homme bien inférieur (le trop célèbre +Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est là bien +entamée; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu +as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir +ici dans un noeud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en +détachas par la mort!] + +Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle +cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 10 +août: + +«Le 8 août, je suis revenue de la campagne; déjà tous les esprits +fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais à dîner, nous nous +amusâmes assez. Après le dîner, nous fûmes chez M. Danton. La mère +pleurait, elle était on ne peut plus triste; son petit avait l'air +hébété. Danton était résolu; moi, je riais comme une folle. Ils +craignaient que l'affaire n'eût pas lieu; quoique je n'en fusse pas du +tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais +qu'elle aurait lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait madame Danton. +«Hélas! lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce +soir.»--Il faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y +avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: «Vive +la nation!» Puis des troupes à cheval, enfin des troupes immenses. La +peur me prit. Je dis à madame Danton.«Allons-nous-en.» Elle rit de ma +peur; mais, à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa +mère: «Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin.» Arrivés +chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva +avec un fusil. O Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve; je me cachai avec +mes deux mains, et me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer +tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas +qu'il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui +parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura +en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il +s'était exposé. Fréron avait l'air déterminé à périr. «Je suis las de +la vie, disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» Chaque patrouille qui +venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer +dans le salon, qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces +apprêts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près d'un lit, +accablée, anéantie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais +parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air +fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le +chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des +Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux +sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette +fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de +bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet +était d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que +j'allais m'évanouir. Madame Robert demandait son mari à tout le monde. +«S'il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, +ce point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le +poignarder...» Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon +épaule... Madame Danton semblait se préparer à la mort de son mari. Le +matin, on tira le canon. Elle écoute, pâlit, se laisse aller, et +s'évanouit... + +«Qu'allons-nous devenir, ô mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de +respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des +hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons être libres; ô Dieu! qu'il +en coûte!...» + +Lucile, qui se montre ici si naïvement dans sa faiblesse de femme, fut +un héros à la mort. + +Il faut la voir à ce moment décisif où il fut délibéré, entre Desmoulins +et ses amis, s'il ferait le pas décisif, et probablement mortel, de +réclamer pour les libertés de la presse et de la tribune, étouffées par +l'arrestation de son ami Fabre d'Églantine, s'il oserait se mettre en +travers du torrent de la Terreur! + +Qui ne voyait à ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans +cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Comédie, près la rue +Dauphine). Au premier, demeurait Fréron. Au second, Camille Desmoulins +et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifiés, venaient les prier, les +avertir, les arrêter, leur montrer l'abîme. Un homme, nullement timide, +le général Brune, familier de la maison, était un matin chez eux, et +conseillait la prudence. Camille fit déjeuner Brune, et, sans nier qu'il +eût raison, tenta de le convertir. «_Edamus et bibamus_, dit-il en latin +à Brune, pour n'être entendu de Lucile; _cras enim moriemur_.» Il parla +néanmoins de son dévouement et de sa résolution d'une manière si +touchante, que Lucile courut l'embrasser. «Laissez-le, dit-elle, +laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la +France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.» + +Fréron, l'ami de Camille, l'admirateur passionné de sa femme, venait +d'écrire la part qu'il avait eue à la prise de Toulon, et comment il +avait monté aux batteries l'épée à la main. Je croirais très-volontiers +que Camille désira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il +n'était qu'un grand écrivain. Il voulut être un héros. + +Le septième numéro du _Vieux Cordelier_, si hardi contre les deux +Comités gouvernants, le huitième contre Robespierre (publié en 1836), +perdirent Camille et le firent envelopper dans le procès de Danton. + +La vive émotion qu'excita le procès, la foule incroyable qui entoura le +Palais de Justice dans une disposition favorable aux accusés, faisaient +croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient à sortir, ils +pourraient entraîner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun +n'avait d'armes, et presque aucun de courage. + +Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, éperdue de +douleur, autour de ce Luxembourg. Camille était là, collé aux barreaux, +la suivant des yeux, écrivant les choses les plus navrantes qui jamais +ont percé le coeur de l'homme. Elle aussi s'apercevait, à cet horrible +moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle +avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du général +Dillon, celui de Fréron. Fréron était à Paris, et n'osa rien faire pour +eux. Dillon était au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux +cartes avec le premier venu. + +Camille s'était perdu pour la France et pour Lucile. + +Elle aussi se perdit pour lui. + +Le premier jour, elle s'était adressée au coeur de Robespierre. On avait +cru autrefois que Robespierre l'épouserait. Elle rappelait dans sa +lettre qu'il avait été le témoin de leur mariage, qu'il était leur +premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler à sa gloire, +ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable, +qui sent sa vie précieuse: «Tu vas nous tuer tous deux; le frapper, +c'est me tuer, moi.» + +Nulle réponse. + +Elle écrivit à son admirateur Dillon: «On parle de refaire Septembre... +Serait-il d'un homme de coeur de ne pas au moins défendre ses jours?» + +Les prisonniers rougirent de cette leçon d'une femme, et se résolurent +d'agir. Il paraît toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'après +Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait +ameuté la foule. + +Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes +avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire. +Laflotte l'écouta et le fit parler. Laflotte était républicain; mais là, +enfermé, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tenté. Il ne +dénonça pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, hésitant encore +peut-être. Le matin, il livra son âme, en échange de sa vie, vendit son +honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on égorgea Danton, +Camille Desmoulins, et, quelques jours après, Lucile, et plusieurs +prisonniers du Luxembourg, tous étrangers à l'affaire, et qui ne se +connaissaient même pas. + +Le seul des accusés qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins. +Elle parut intrépide, digne de son glorieux nom. Elle déclara qu'elle +avait dit à Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2 +Septembre, «c'était pour eux un devoir de défendre leur vie.» + +Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il fût, qui n'eût le +coeur arraché de cette mort. Ce n'était pas une femme politique, une +Corday, une Roland; c'était simplement une femme, une jeune fille, à la +voir, une enfant, pour l'apparence. Hélas! qu'avait-elle fait? voulu +sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain. +Elle mourait pour sa vertu, l'intrépide et charmante femme, pour +l'accomplissement du plus saint devoir. + +Sa mère, la belle, la bonne madame Duplessis, épouvantée de cette chose +qu'elle n'eût jamais pu soupçonner, écrivit à Robespierre, qui ne put ou +n'osa y répondre. Il avait aimé Lucile, dit-on, voulu l'épouser. On eût +cru, s'il eût répondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donné une prise +qui l'eût fortement compromis. + +Tout le monde exécra cette prudence. Le sens humain fut soulevé. Chaque +homme souffrit et pâtit. Une voix fut dans tout un peuple, sans +distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): «Oh! ceci, +c'est trop!» + +Qu'avait-on fait en infligeant cette torture à l'âme humaine? on avait +suscité aux idées une cruelle guerre, éveillé contre elles une +redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilité +sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse +des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes[19]. + +[Note 19: «De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du +matin. + +«Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort; +on n'a point le sentiment de sa captivité: le ciel a eu pitié de moi. Il +n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à +tour, toi, Horace et Durousse, qui était à la maison; mais notre petit +avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la +douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon +cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre +tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au +moins pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée +de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de +toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt +j'ai sangloté en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile! ô ma chère +Lucile, où es-tu? (_Ici on remarque la trace d'une larme_.) Hier au soir +j'ai eu un pareil moment, et mon coeur s'est également fendu quand j'ai +aperçu, dans le jardin, ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux +contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle +qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur +(_ici encore une trace de larmes_), à son mouchoir et à son voile +qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, +qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. +Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien +bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais +une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux +branches qui s'attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15: le +marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure, +Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait; que ton +peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop +compassion des autres; qu'il te donne deux séances par jour. Dans +l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et +de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, +envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon coeur. Ma chère +Lucile! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu'un +m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le +citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu: «Eh bien, vous l'avez vue?» +lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je +me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur +toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. +C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je +le verrai, à ce qu'il me paraît, deux fois par jour, le matin et le +soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait +été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans +mon appartement; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai +hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui +souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. «Ô mon Dieu!» +s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé; +et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églantine. «Oui, je +suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre révolution est donc +faite?» Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous +envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, +nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une +chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait +l'être. Mais, chère amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au +secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans +recevoir un seul journal! c'est vivre et être mort tout ensemble; c'est +n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que +l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chère Lucile! ma bien-aimée! +bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un +père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si +durement; mais mes collègues! mais Robespierre qui a signé l'ordre de +mon cachot! mais la République, après tout ce que j'ai fait pour elle! +C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices! En +entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette, +Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi +qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la +République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution, +moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère +Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon coeur, +malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des +hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent +dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la ciguë; +mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il +est plus dur d'être séparé de toi! Le plus grand criminel serait trop +puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne +fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation; +mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que +parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On +m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal +révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette +question: Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision! et +peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort +qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma chère Lolotte, mon bon loup; dis +adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de +l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas. +Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent +toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été +bon mari, bon fils; j'aurais été bon père. J'emporte l'estime et les +regrets de tous les vrais républicains, de tous les nommes, la vertu et +la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c'est un phénomène que +j'aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y +tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma tête avec calme sur +l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même +philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et +libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la +puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de +Syracuse: «La tyrannie est une belle épitaphe.» Mais, console-toi, veuve +désolée! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est +celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile! +j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te +rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques +personnes selon notre coeur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que +tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si +féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans +mes écrits contre les collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le +souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime +de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes +assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos +collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter +l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des +plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à +dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien +emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des +républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du +moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien +plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma +poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle +point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau: vis pour +mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point +entendre. Que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il +y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; +et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le +récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! ô Anette! Sensible comme +je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, +est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon âme, ma +divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a +d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile! adieu, +Horace, Anette! adieu, mon père! Je sens fuir devant moi le rivage de la +vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras croisés te serrent! mes +mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais +mourir!»] + + + + +XXVII + +EXÉCUTIONS DE FEMMES.--LES FEMMES PEUVENT-ELLES ÊTRE EXÉCUTÉES. + + +Ces morts de femmes étaient terribles. La plus simple politique eût dû +supprimer l'échafaud pour les femmes. Cela tuait la République. + +La mort de Charlotte Corday, sublime, intrépide et calme, commença une +religion. + +Celle de la Dubarry, tout horripilée de peur, pauvre vieille fille de +chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes +ses forces, criait et se faisait traîner, réveilla toutes les fibres de +la pitié animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou +gras... Tous, au récit, frissonnèrent. + +Mais le coup le plus terrible fut l'exécution de Lucile. Nulle ne laissa +tant de regret, de fureur, ne fut plus âprement vengée. + +Qu'on sache bien qu'une société qui ne s'occupe point de l'éducation des +femmes et qui n'en est pas maîtresse est une société perdue. La médecine +_préventive_ est ici d'autant plus nécessaire, que la _curative_ est +réellement impossible. _Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen sérieux +de répression_. La simple prison est déjà chose difficile: «Quis +custodiet ipsos custodes?» Elles corrompent tout, brisent tout; point de +clôture assez forte. Mais les montrer à l'échafaud, grand Dieu! Un +gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-même. La nature, +qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perpétuité de +l'espèce, a par cela même mis dans les femmes ce mystère (absurde au +premier coup d'oeil): _Elles sont très-responsables_, et _elles ne sont +pas punissables_. Dans toute la Révolution, je les vois violentes, +intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, dès qu'on +les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles +aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent +la justice, en détruisent toute idée, la font nier et maudire. Jeunes, +on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour, +bonheur, fécondité. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce +qu'elles sont vieilles, c'est-à-dire qu'elles furent mères, qu'elles +sont restées sacrées, et que leurs cheveux gris ressemblent à ceux de +votre mère. Enceintes!... Ah! c'est là que la pauvre justice n'ose plus +dire un seul mot; à elle de se convertir, de s'humilier, de se faire, +s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi +s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle apparaît horrible, +impie, l'ennemie de Dieu! + +Les femmes réclameront peut-être contre tout ceci; peut-être elles +demanderont si ce n'est pas les faire éternellement mineures que leur +refuser l'échafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les +conséquences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre +faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais +infirmes, périodiquement malades, nature autant que personnes, filles du +monde sidéral, donc, par leurs inégalités, écartées de plusieurs +fonctions rigides des sociétés politiques. Elles n'y ont pas moins une +influence énorme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans +nos révolutions. Ce sont généralement les femmes qui les ont fait +avorter; leurs intrigues les ont minées, et leurs morts (souvent +méritées, toujours impolitiques) ont puissamment servi la +contre-révolution. + +Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur tempérament, +qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-être plus +propres que l'homme à l'administration. Leurs habitudes sédentaires et +le soin qu'elles mettent en tout, leur goût naturel de satisfaire, de +plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aperçoit +dès aujourd'hui dans l'administration des postes. La Révolution, qui +renouvelait tout, en lançant l'homme dans les carrières actives, eût +certainement employé la femme dans les carrières sédentaires. Je vois +une femme parmi les employés du Comité de salut public. (_Archives, +Registres manuscrits des procès-verbaux du Comité_, 5 juin 93, p. 79.) + + + + +XXVIII + +CATHERINE THÉOT, MÈRE DE DIEU.--ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94). + + +Le temps était au fanatisme. L'excès des émotions avait brisé, humilié, +découragé la raison. Sans parler de la Vendée, où l'on ne voyait que +miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en +94. Dans le Lyonnais, une prophétesse avait eu de grands succès; cent +mille âmes y prirent, dit-on, le bâton de voyage, s'en allant sans +savoir où. En Allemagne, les sectes innombrables des illuminés +s'étendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes +classes: le roi de Prusse en était. Mais nul homme de l'Europe +n'excitait si vivement l'intérêt de ces mystiques que l'étonnant +Maximilien. Sa vie, son élévation à la suprême puissance par le fait +seul de la parole, n'était-elle pas un miracle, et le plus étonnant de +tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le déclaraient un Messie. Tels +voyaient distinctement au ciel la _constellation Robespierre_. Le 2 août +93, le président des Jacobins désignait, sans le nommer, le _Sauveur qui +allait venir_. Une infinité de personnes avaient ses portraits appendus +chez elles, comme image sainte. Des femmes, des généraux mêmes, +portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la +miniature sacrée. Ce qui est plus étonnant, c'est que ceux qui le +voyaient sans cesse et l'approchaient de plus près, _ses saintes +femmes_, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police), +ne le regardaient pas moins comme un être d'autre nature. Elles +joignaient les mains, disant: «Oui, Robespierre, tu es Dieu.» + +Du petit hôtel (démoli) où se tenait le Comité de sûreté jusqu'aux +Tuileries, où était le Comité de salut public, régnait un corridor +obscur. Là venaient les hommes de la police remettre les paquets +cachetés. De là de petites filles portaient les lettres ou les paquets +chez la grande dévote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, mère +de l'entrepreneur des Jeux. + +Nous avons parlé ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre, +marmottant devant deux plâtres: «Dieu sauve Manuel et Pétion! Dieu +sauve Manuel et Pétion!» Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en +94 elle n'ait tout autant d'heures marmotté pour Robespierre. + +L'amer Cévenol, Rabaut-Saint-Étienne, avait très-bien indiqué que ces +mômeries ridicules, cet entourage de dévotes, cette patience de +Robespierre à les supporter, c'était le point vulnérable, le talon +d'Achille, où l'on percerait le héros. Girey-Dupré, dans un noël piquant +et facétieux, y frappa, mais en passant. N'était-ce pas le sujet de +cette comédie de Fabre d'Églantine qu'on fit disparaître, et pour +laquelle peut-être Fabre disparut? + +Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion +qu'on pût saisir. Robespierre la donna lui-même. + +Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses +ennemis, contre le Comité de sûreté, qu'il voulait briser, il furetait +volontiers dans les cartons de ce Comité. Il y trouva, prit, emporta des +papiers relatifs à la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela +rendit curieux. Le Comité s'en procura des doubles, et vit que cette +affaire, si chère à Robespierre, était une affaire d'illuminisme. + +Quel secret motif avait-il de couvrir les _illuminés_, d'empêcher qu'on +ne donnât suite à leur affaire? + +Ces sectes n'ont jamais été indifférentes aux politiques. Le duc +d'Orléans était fort mêlé aux Francs-Maçons et aux Templiers, dont il +fut, dit-on, grand maître. Les jansénistes, devenus sous la persécution +une société secrète, par l'habileté peu commune avec laquelle ils +organisaient la publicité mystérieuse des Nouvelles ecclésiastiques, +avaient mérité l'attention particulière des Jacobins. Le tableau +ingénieux qui révélait ce mécanisme était le seul ornement de la +bibliothèque des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89 à 91, demeura rue +de Saintonge au Marais, près la rue de Touraine, à la porte même du +sanctuaire où ces énergumènes du jansénisme expirant firent leurs +derniers miracles; le principal miracle était de crucifier des femmes, +qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente +recrudescence du fanatisme, après la Terreur, était facile à prévoir. +Mais qui en profiterait? + +Au château de la duchesse prêchait un adepte, le chartreux dom Gerle, +collègue de Robespierre à la Constituante, celui qui étonna l'Assemblée +en demandant, comme chose simple, qu'elle déclarât le catholicisme +religion d'État. Dom Gerle, à la même époque, voulait aussi que +l'Assemblée proclamât la vérité des prophéties d'une folle, la jeune +Suzanne Labrousse. Dom Gerle était toujours lié avec son ancien +collègue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et, +sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il +avait obtenu de lui un certificat de civisme. + +Bon républicain, le chartreux n'en était pas moins un prophète. Dans un +grenier du pays latin, l'esprit lui était soufflé par une vieille femme, +idiote, qu'on appelait la Mère de Dieu. Catherine Théot (c'était son +nom) était assistée dans ses mystères de deux jeunes et charmantes +femmes, brune et blonde, qu'on appelait la _Chanteuse_ et la _Colombe_. +Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des +magnétiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu'à quel point un +homme aussi grave que Robespierre pouvait-il être mêlé à ces mômeries on +l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils, +blanc, rouge et bleu; elle siégeait sur le premier, son fils dom Gerle +sur le second à gauche; pour qui était l'autre, le fauteuil d'honneur à +la droite de la Mère de Dieu? n'était-ce pas pour un fils aîné, le +_Sauveur qui devait venir_? + +Quelque ridicule que la chose pût être en elle-même, et quelque intérêt +qu'on ait eu à la montrer telle, il y a deux points qui y découvrent +l'essai d'une association grossière entre l'illuminisme chrétien, le +mysticisme révolutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des +prophètes. + +«Le premier sceau de l'Évangile fut l'annonce du Verbe; le second; la +séparation des cultes; le _troisième la Révolution_; le quatrième, _la +mort des rois_; le cinquième, la réunion des peuples; le sixième, le +combat de l'ange exterminateur; le septième, la résurrection des élus de +la Mère de Dieu, et le bonheur général _surveillé par les prophètes_.» + +«Au jour de la résurrection, où sera la Mère de Dieu? Sur son trône, +_entre ses prophètes_, dans le Panthéon.» + +L'espion Sénart, qui se fit initier pour les trahir et les arrêta, +trouva, dit-il, chez la Mère, une lettre écrite en son nom à Robespierre +comme à son premier prophète, au fils de l'Être suprême, au Rédempteur, +au Messie. + +Les deux Gascons, Barrère, Vadier, qui firent ensemble l'oeuvre +malicieuse du rapport que les Comités lançaient dans la Convention, y +mirent (comme ingrédients dans la chaudière du Sabbat) des choses tout à +fait étrangères; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet, +qu'on avait trouvé à Saint-Cloud. Cela donnait un prétexte de parler +dans le rapport du royalisme, de restauration de la royauté. +L'Assemblée, désorientée, ne savait d'abord que croire. Peu à peu, elle +comprit. Sous le débit sombre et morne de Vadier, elle sentit le +puissant comique de la facétie. La plaisanterie dans la bouche d'un +homme qui tient son sérieux emporte souvent le fou rire sans qu'on +puisse résister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la +guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assemblée eût ri de même. +On se tordait sur les bancs. + +On décida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoyé aux +quarante-quatre mille communes de la République, à toutes les +administrations, aux armées. Tirage de cent mille peut-être! + +Rien ne contribua plus directement à la chute de Robespierre. + + + + +XXIX + +LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94). + + +Cette affaire de la Mère de Dieu se compliqua d'une autre accusation, +bien moins méritée, dont Robespierre fut l'objet. + +On supposa gratuitement que l'apôtre des Jacobins avait cherché des +prosélytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames +qui recevaient des joueurs. + +En réalité, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre aîné +et Robespierre jeune, qui fréquentait ces maisons. + +Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de +société, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible +réputation de son frère demandait de ménagements. Dans ses missions, où +son nom lui donnait un rôle très-grand et difficile à jouer, il veillait +trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs même, +une femme très-équivoque. + +Il avait vivement embrassé, par jeunesse et par bon coeur, l'espoir que +son frère pourrait adoucir la Révolution. Il ne cachait point cet +espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des délais qui +ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanité, épargna des +communes girondines. À Paris, il eut le courage de sauver plusieurs +personnes, entre autres le directeur de l'économat du clergé (qui plus +tard fut le beau-père de Geoffroy-Saint-Hilaire). + +Dans la précipitation de son zèle antiterroriste, il lui arriva parfois +de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'étaient avancés +sans réserve pour la Révolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa +royalement silence au représentant Bernard de Saintes. Cette scène, +très-saisissante, donna aux contre-révolutionnaires du Jura une +confiance illimitée. Ils disaient légèrement (un des leurs, Nodier, le +rapporte): «Nous avons la protection de MM. de Robespierre.» + +À Paris, Robespierre jeune fréquentait une maison infiniment suspecte du +Palais-Royal, en face du perron même, au coin de la rue Vivienne, +l'ancien hôtel Helvétius. Le perron était, comme on sait, le centre des +agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des +marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux étaient tout autour, +hantées des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux +partis, à mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir là, entre les +filles et la roulette. Là finirent les Constituants, les Talleyrand, les +Chapelier. Là traînèrent les Orléanistes. Plusieurs de la Gironde y +vinrent. Robespierre jeune, gâté par ses missions princières, aimait +aussi à retrouver là quelques restes de l'ancienne société. + +La maison où il jouait était tenue par deux dames royalistes, fort +jolies, la fille de dix-sept ans, la mère n'en avait pas quarante. +Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve, à ce qu'elle disait, d'un +garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait marié sa fille dans +une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du +ministre de la Pompadour, que Latude a immortalisé. + +Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de mystère, laissait, sous les yeux +des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de +royalisme ne nuisait pas à la maison. Les riches restaient royalistes. +Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La +petite Saint-Amaranthe était fort aimée du Jacobin Desfieux, agent du +Comité de sûreté (quand ce comité était sous Chabot), ami intime de +Proly et logeant dans la même chambre, ami de Junius Frey, ce fameux +banquier patriote qui donna sa soeur à Chabot. Tout cela avait apparu au +procès de Desfieux, noyé avec Proly, dans le procès des Hébertistes. + +Desfieux ayant été exécuté avec Hébert, le 24 mars, Saint-Just transmit +une note contre la maison qu'il fréquentait au Comité de sûreté, qui, le +31, fit arrêter les Saint-Amaranthe et Sartine. (_Archives, Comité de +sûreté, registre 642, 10 germinal_.) + +Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, était ami de cette +maison; c'est ce qui, sans doute, valut à ces dames de rester en prison +assez longtemps sans jugement. Le Comité de sûreté, auquel il dut +s'adresser pour leur obtenir des délais, était instruit de l'affaire. Il +avait là une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La +chose habilement arrangée, Robespierre pouvait apparaître comme patron +des maisons de jeu! + +Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le _jeune_. La chose +eût perdu tout son prix. + +Il fut bientôt averti, sans doute par son frère même, qui fit sa +confession. Il vit l'abîme et frémit. + +Alla-t-il aux comités? ou les comités lui envoyèrent-ils? on ne sait. Ce +qui est sûr, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses +terribles se firent entre lui et eux. + +Il réfléchit que l'affaire était irrémédiable, que l'effet en serait +augmenté par sa résistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des +comités, en retour de cette vaine joie de malignité, un pouvoir nouveau +qui lui servirait peut-être à frapper les comités, en tout cas, à faire +un pas décisif dans sa voie de dictature judiciaire. + +Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: «Nous +faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe,» il fit +quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait. + +Chacun crut Robespierre lié avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute +apparence, il ne connaissait même pas. L'invraisemblance du roman +n'arrêta personne. Que cet homme sombrement austère, si cruellement +agité, acharné à la poursuite de son tragique destin, s'en allât comme +un Barrère, un marquis de la Terreur, s'égayer en une telle maison, chez +des dames ainsi notées, on trouva cela naturel!... La crédulité furieuse +serrait sur ses yeux le bandeau. + +Il était à craindre pourtant que l'équité et le bon sens ne +retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette +chose si simple: Il y a deux Robespierre. + +En juin eut lieu à grand bruit, avec un appareil incroyable, le +supplice solennel des prétendus _assassins de Robespierre_, parmi +lesquels on avait placé les Saint-Amaranthe. + +Le drame de l'exécution, monté avec un soin, un effet extraordinaires, +offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vêtement que la +seule Charlotte Corday avait porté jusque-là, la sinistre chemise rouge +des parricides et de ceux qui assassinaient les pères du peuple, les +représentants. Le cortège mit trois heures pour aller de la Conciergerie +à la place de la Révolution, et l'exécution employa une heure. + +De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entières, le +peuple put regarder, compter, connaître, examiner les _assassins de +Robespierre_, savoir toute leur histoire. + +Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes. +Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis +l'exécution de Louis XVI. «Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un +homme! Et que ferait-on de plus _si Robespierre était roi_?» + +Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'était là +surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne digérait pas;--et, +autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entières, la +Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une +tragédie complète sur chaque voiture, les pleurs et les regrets +mutuels, des appels de l'un à l'autre à crever le coeur. Madame de +Saint-Amaranthe, fière et résolue d'abord, défaillait à tout instant. + +Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'intérêt au +comble. Maîtresse autrefois de Sartine, qui avait épousé la jeune +Saint-Amaranthe, elle lui restait fidèle. Pour lui, elle s'était perdue. +Elles étaient là ensemble, assises dans la même charrette, les deux +infortunées, devenues soeurs dans la mort, et mourant dans un même +amour. + +Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que +Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'était +par jalousie, par rage, qu'il l'avait dénoncée. + +Que Robespierre eût ainsi abandonné les Saint-Amaranthe, qu'on supposait +ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux étonnement. + +Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient réunies +dans cette affaire. Le Comité de sûreté, qui avait arrangé la chose, +dans son drame atroce, mêlé de vrai et de faux, avait dépassé à la fois +la comédie, la tragédie, écrasé tous les grands maîtres. L'immuable et +l'irréprochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique, +montré nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher à la malignité, +qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe +chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au +Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois rôles, +et sous ce blême visage de censeur impitoyable!... Shakspeare était +humilié, Molière vaincu; Talma, Garrick, n'étaient plus rien à côté. + +Mais, quand, en même temps, on réfléchissait au lâche égoïsme qui +lançait en avant les siens et qui les abandonnait! à la prudence infinie +de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-même, laissant ses +apôtres à Judas, avec Marie-Madeleine, pour être en croix à sa place!... +oh! la fureur du mépris débordait de toutes les âmes! + +Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortuné Robespierre aujourd'hui +roulait à l'ignominie. + +Telle fut l'âcre, brûlante et rapide impression de la calomnie sur des +âmes bien préparées. Il avait, toute sa vie, usé d'accusations vagues. +Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de +boue sanglante... + +Les colporteurs, au matin, de clameurs épouvantables, hurlant la _sainte +guillotine_, les _cinquante-quatre en manteaux rouges_, les _assassins +de Robespierre_, aboyaient plus haut encore les _Mystères de la Mère de +Dieu_. Une nuée de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nées +de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs, +maratistes, hébertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient +par des cris infernaux la publicité monstrueuse du rapport déjà imprimé +par décret à près de cent mille. + +On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des +grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre +hardiment les arrêtait. Mais le Comité de sûreté à l'instant les +relâchait. Ils n'en étaient que plus sauvages, plus furieux à crier. De +l'Assemblée aux Jacobins et jusqu'à la maison Duplay, en face de +l'Assomption, toute la rue Saint-Honoré vibrait de leurs cris: les +vitres en tremblaient. La _grande colère du Père Duchesne_ semblait +revenue triomphante dans leurs mille gueules effrénées et dans leurs +bouches tordues. + + + + +XXX + +INDIFFÉRENCE À LA VIE.--AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94). + + +La prodigalité de la peine de mort avait produit son effet ordinaire: +une étonnante indifférence à la vie. + +La Terreur généralement était une loterie. Elle frappait au hasard, +très-souvent frappait à côté. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand +sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines, +étaient en pure perte. On sentait confusément, instinctivement, +l'inutilité de ce qui se faisait. De là un grand découragement, une +rapide et funeste démoralisation, une sorte de choléra moral. + +Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les +uns, décidés à vivre à tout prix, s'établissent en pleine boue. Les +autres, d'ennui, de nausée, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la +fuient plus. + +Cela avait commencé à Lyon; les exécutions trop fréquentes avaient blasé +les spectateurs; un d'eux disait en revenant: «Que ferai-je pour être +guillotiné?» Cinq prisonniers à Paris échappent aux gendarmes; ils +avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au +tribunal: «Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire +où sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.» + +De pareils signes indiquaient trop que décidément la Terreur s'usait. +Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la +toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus +énergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille +formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait +contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent +jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocité de +la loi rendait quasi-légitimes les faiblesses de la grâce. Elles +disaient hardiment, en consolant le prisonnier: «Si je ne suis bonne +aujourd'hui, il sera trop tard demain.» Le matin, on rencontrait de +jolis jeunes imberbes menant le cabriolet à bride abattue, c'étaient +des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour. +De là, aux prisons. La charité les menait loin. Consolatrices du dehors, +ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces +dernières, c'était une chance de vivre. + +Un mot était répété sans cesse, employé à tout: La _nature_! suivre la +nature! Livrez-vous à la nature, etc. Le mot _vie_ succéda en 95: +«Coulons la vie!... Manquer sa vie,» etc. + +On frémissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en +économisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait +dérober. De respect humain, aucun souvenir. La captivité était, en ce +sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes +sérieuses, se livraient aux folles parades, aux dérisions de la mort. +Leur récréation favorite était la répétition préalable du drame suprême, +l'essai de la dernière toilette et les grâces de la guillotine. Ces +lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beauté; on +voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en +croit un royaliste, de grandes dames humanisées, sur des chaises mal +assurées, hasardaient cette gymnastique. Même à la sombre Conciergerie, +où l'on ne venait guère que pour mourir, la grille tragique et sacrée, +témoin des prédications viriles de madame Roland, vit souvent, à +certaines heures, des scènes bien moins sérieuses; la nuit et la mort +gardaient le secret. + +De même que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on hâtait les +transactions, l'homme aussi n'étant pas plus sûr de durer que le papier, +les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une +mobilité extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, était +volatilisée. Plus de solide, tout fluide, et bientôt gaz évanoui. + +Lavoisier venait d'établir et démontrer la grande idée moderne: solide, +fluide et gazeux, trois formes d'une même substance. + +Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifié[20]. + +[Note 20: Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur +la chimie, lettre XXXVI), cette observation si juste, qui, dans cette +extrême mobilité de l'être physique, me garantit la fixité de mon âme et +son indépendance: «L'être immatériel, conscient, pensant et sensible, +qui habite la boîte d'air condensé qu'on appelle homme, est-il un simple +effet de sa structure et de sa disposition intérieure? Beaucoup le +croient ainsi. Mais, si cela était vrai, l'homme devrait être identique +avec le boeuf ou autre animal inférieur dont il ne diffère pas, comme +composition et disposition.» Plus la chimie me prouve que je suis +matériellement semblable à l'animal, plus elle m'oblige de rapporter à +un principe différent mes énergies si variées et tellement supérieures +aux siennes.] + + + + +XXXI + +CHAQUE PARTI PÉRIT PAR LES FEMMES. + + +Si les femmes, dès le commencement, ajoutèrent une flamme nouvelle à +l'enthousiasme révolutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous +l'impulsion d'une sensibilité aveugle, elles contribuèrent de bonne +heure à la réaction, et, lors même que leur influence était la plus +respectable, préparèrent souvent, la mort des partis. + +Lafayette, par le désintéressement de son caractère, l'imitation de +l'Amérique, l'amitié de Jefferson, etc., eût été très-loin. Il fut +arrête surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlacèrent, +par celle même de sa femme, dont l'apparente résignation, la douleur et +la vertu, agirent puissamment sur son coeur. Il avait chez lui en elle +un puissant avocat de la royauté, puissant par ses larmes muettes. Elle +ne se consolait pas de voir son mari se faire le geôlier du Roi. Née +Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des +Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle +finit par s'enfuir en Auvergne, et délaissa son mari, qui devint, peu à +peu, le champion de la royauté. + +Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont été de même gravement +compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons énuméré ailleurs les +courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le génie de +Vergniaud s'endormir et s'énerver aux sons trop doux de la harpe de +mademoiselle Candeille. + +Robespierre, très-faussement accusé pour les légèretés de son frère, le +fut avec raison pour le culte fétichiste dont il se laissa devenir +l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses dévotes. Il +fut vraiment frappé à mort par l'affaire de Catherine Théot. + +Si, des républicains, nous passons aux royalistes, même observation. Les +imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec +l'étranger, contribuèrent, plus qu'aucune autre chose, à précipiter le +destin de la royauté. + +Les Vendéennes, de bonne heure, travaillèrent à préparer, à lancer la +guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur zèle fut aussi l'une des +causes qui la firent échouer. Leur obstination à suivre la grande armée +qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose à la +paralyser. Le plus capable des Vendéens, M. de Bonchamps, avait espéré +dans le désespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitté +son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vendée +courrait la France, dont les forces était aux frontières. Cette course +de sanglier voulait une rapidité, un élan terribles, une décision +vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calculé que dix +ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vendéens et se feraient +emmener. + +Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses +d'ailleurs, du même élan qu'elles avaient commencé la lutte civile, +elles voulurent aussi en courir la suprême chance. Elles jurèrent +qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles +marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes sédentaires, les +autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient +volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et +guerrière. Et pourquoi la Révolution, si mal combattue par les hommes, +n'aurait-elle pas été vaincue par les femmes, si Dieu le voulait? + +On demandait à la tante d'un de mes amis, jusque-là bonne religieuse, ce +qu'elle espérait en suivant cette grande armée confuse où elle courait +bien des hasards. Elle répondit martialement: «Faire peur à la +Convention.» + +Bon nombre de Vendéennes croyaient que les hommes moins passionnés +pourraient bien avoir besoin d'être soutenus, relevés par leur énergie. +Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner +courage à leurs prêtres. Au passage de la Loire, les barques étaient peu +nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps à se confesser. +Les prêtres les écoutaient, assis sur les tertres du rivage. L'opération +fut troublée par quelques volées perdues du canon républicain. Un des +confesseurs fuyait... Sa pénitente le rattrape: «Eh! mon père! +l'absolution!--Ah! ma fille, vous l'avez.»--Mais elle ne le tint pas +quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu. + +Tout intrépides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un +grand embarras pour l'armée. Outre cinquante carrosses où elles +s'étaient entassées, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou à +cheval, à pied, de toutes façons. Beaucoup traînaient des enfants. +Plusieurs étaient grosses. Elles trouvèrent bientôt les hommes autres +qu'ils n'étaient au départ. Les vertus du Vendéen tenaient à ses +habitudes; hors de chez lui, il se trouva démoralisé. Sa confiance en +ses chefs, en ses prêtres, disparut; il soupçonnait les premiers de +vouloir fuir, s'embarquer. Pour les prêtres, leurs disputes, la fourbe +de l'évêque d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs moeurs jusque-là +cachées, tout parut cyniquement. L'armée y perdit sa foi. Point de +milieu; dévots hier, tout à coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne +respectaient plus rien. + +Les Vendéennes payèrent cruellement la part qu'elles avaient eue à la +guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, dès la bataille du +Mans quelques trentaines de femmes furent immédiatement fusillées. +Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauvées par les soldats, qui, +donnant le bras aux dames tremblantes, les tirèrent de la bagarre. On en +cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un +cabriolet à lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens. +Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son libérateur; +elle fut jugée et périt. Quelques-unes épousèrent ceux qui les avaient +sauvées; ces mariages tournèrent mal; l'implacable amertume revenait +bientôt. + +Un jeune employé du Mans, nommé Goubin, trouve, le soir de la bataille, +une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant où aller. +Lui-même, étranger à la ville, ne connaissant nulle maison sûre, il la +retira chez lui. Cette infortunée, grelottante de froid ou de peur, il +la mit dans son propre lit. Petit commis à six cents francs, il avait un +cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il +dormit sur sa chaise. Fatigué alors, devenant malade, il lui demanda, +obtint de coucher près d'elle, habillé. Inutile de dire qu'il fut ce +qu'il devait être. Une heureuse occasion permit à la demoiselle de +retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle était riche, de grande +famille, et (c'est le plus étonnant) qu'elle avait de la mémoire. Elle +fit dire à Goubin qu'elle voulait l'épouser: «Non, mademoiselle; je suis +républicain; les bleus doivent rester bleus!» + + + + +XXXII + +LA RÉACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SIÈCLE QUI SUIT LA RÉVOLUTION. + + +Plusieurs choses précipitèrent la réaction, après le 9 thermidor: + +La tension excessive du gouvernement révolutionnaire, la lassitude d'un +ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au +coeur. Immense fut l'élan de la pitié, aveugle, irrésistible. + +Il ne faut pas s'étonner si les femmes furent les principaux agents de +la réaction. + +La négligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes +populaires, le _débraillé_ de l'époque, ont été flétris du nom de +cynisme. En réalité, l'autorité républicaine, dans sa sévérité +croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme, +l'austérité des moeurs. + +La _censure_ morale était exercée, non-seulement par les magistrats, +mais par les sociétés populaires. Plus d'une fois des procès d'adultère +furent portés à la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres +décident que l'homme immoral _est suspect_. Grave et sinistre +désignation, plus redoutée alors qu'aucune peine! + +Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles +publiques. + +De là les secours aux filles mères, dont on a tant parlé. En réalité, si +les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la +plupart des filles publiques. L'enfant délaissé va aux hôpitaux, +c'est-à-dire qu'il meurt. + +Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution) +avaient à peu près disparu. + +Les salons, où les femmes avaient tant brillé jusqu'en 92, se ferment +avant 93. + +Les femmes se jugeaient annulées. Sous ce gouvernement farouche, elles +n'eussent été qu'épouses et mères. + +La détente se lâche le 9 thermidor. Un débordement inouï, une furieuse +bacchanale commença dès le jour même. + +Dans la longue promenade qu'on fit faire à Robespierre pour le mener à +l'échafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fenêtres, louées à +tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient, +étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait à ces +balcons. À la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique, +leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle +intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge +chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la +rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d'une voix +aigre: «À mort! à la guillotine!» Elles reprirent ce jour-là hardiment +les grandes toilettes, et, le soir, elles _soupèrent_. Personne ne se +contraignait plus. + +De Sade sortit de prison le 10 thermidor. + +Quand le funèbre cortège arriva à l'Assomption, devant la maison Duplay, +les actrices donnèrent une scène. Des furies dansaient en rond. Un +enfant était là à point, avec un seau de sang de boeuf; d'un balai, il +jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux. + +Le soir, ces mêmes bacchantes coururent à Sainte-Pélagie, où était la +mère Duplay, criant qu'elles étaient les veuves des victimes de +Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geôliers +effrayés, étranglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de +ses rideaux. + +Paris redevint très-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest +et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de +joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux +filles publiques. Puis, ouvrirent ces _bals des victimes_, où la luxure +impudente roulait dans l'orgie son faux deuil. + +L'_homme sensible_, en gémissant, spéculait sur l'assignat et les biens +nationaux. La _bande noire_ pleurait à chaudes larmes les parents +qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices +royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs +cachettes, travaillaient, sans s'épargner, à royaliser la Terreur; elles +enlaçaient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur +poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner +la République. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovère, +s'étaient mariés noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme +un boeuf saigné, redevint tout à coup terrible sous l'aiguillon de la +Contat; cette maligne Suzanne du _Figaro_ de Beaumarchais jeta le lacet +au taureau, et le lança, cornes basses, au travers des Jacobins. + +Nous n'avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la +Révolution. Ce sont les commencements de la longue Réaction qui dure +depuis un demi-siècle. + + + + +CONCLUSION + + + * * * * * + +Le défaut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il +ne donne point les _femmes de la Révolution_, mais quelques héroïnes, +quelques femmes plus ou moins célèbres. Il dit telles vertus éclatantes. +Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus méritants que la +gloire ne les soutint pas. + +Ce que les femmes furent en 89, à l'immortelle aurore, ce qu'elles +furent au midi de 90, à l'heure sainte des Fédérations, de quel coeur +elles dressèrent l'autel de l'avenir!--au départ enfin de 92, quand il +fallut se l'arracher, ce coeur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui +pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir +quelque chose, mais combien incomplètement! + +Pendant les dix années que coûta cette oeuvre historique, nous avions +essayé dans notre chaire du Collège de France de reprendre et +d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la +famille. + +En 1848 spécialement, nous indiquions l'initiative que la femme était +appelée à prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions à la +République: Vous ne fonderez pas l'État sans une réforme morale de la +famille. La famille ébranlée ne se raffermira qu'au foyer du nouvel +autel, fondé par la Révolution. + +Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? où est +cet auditoire bienveillant, sympathique?... + +Dois-je dire comme le vieux Villon: _Où sont les neiges de l'autre an?_ + +Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la +puissante voix de Quinet, la voûte où je vis telle parole prophétique de +Mickiewicz se graver en lettres de feu... + +Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est intéressé dans +l'État, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs +publics. + +L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants. + +Qui paye l'impôt du sang? la mère. + +C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus +terrible enjeu. + +Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumières sur +un tel intérêt, de s'initier complètement aux destinées de la Patrie? + + * * * * * + +Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux +anecdotes variées de ces biographies. Regardez sérieusement les +premières pages et les dernières. + +Dans les premières, que voyez-vous? + +La sensibilité, le coeur, la sympathie pour les misères du genre humain, +vous lança en 89 dans la Révolution. Vous eûtes pitié du monde, et vous +vous élevâtes à ce point d'immoler la famille même. + +La fin du livre, quelle est-elle? + +La sensibilité encore, la pitié et l'horreur du sang, l'amour inquiet de +la famille, contribuèrent plus qu'aucune autre chose à vous jeter dans +la réaction. + +L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus +par les assassinats que 93 par les échafauds. + +L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour +leur salut, vous reniâtes la pensée de 92, la délivrance du monde. Vous +cherchâtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque +enfant que je fusse alors, ma mémoire est fidèle: jusqu'en 1815, +n'étiez-vous pas toutes en deuil? + +Le coeur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir +dira non.--Mais, qu'il vous ait trompées dans la réaction de cette +époque, lorsque vous immolâtes le monde à la famille pour voir ensuite +décimer la famille et l'Europe semée des os de vos enfants, rien de plus +sûr: le passé vous l'a dit. + + * * * * * + +Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre. + +Comparez, je vous prie, la vie de vos mères et la vôtre, leur vie pleine +et forte, féconde d'oeuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si +vous le pouvez, le néant et l'ennui, la langueur où coulent vos jours. +Quelle a été votre part, votre rôle, dans ce misérable demi-siècle de la +réaction? + +Voulez-vous que je vous dise franchement d'où vient la différence? + +Elles aimèrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts. + +J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les oeuvres +renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le +vivifient de leur activité, qui voguent avec lui, respirant du grand +souffle dont se gonfle la voile du siècle, et dont le mot est: _En +avant!_ + +Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse à +vingt ans de sa frivolité, l'homme dangereux qui vous mène à quarante +dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses, +d'agitations sans but, d'ennui stérile. + +Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que +le foudroyant génie moderne, dans sa fécondité terrible, multiplie ses +miracles par heure et par minute, vapeur et daguerréotype, chemin de +fer, télégraphe électrique (où sera tout à l'heure la conscience du +globe), tous les arts mécaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs +dons infinis, versés à votre insu sur vous (et jusqu'à la robe que vous +portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de +la vie, vous enfermer dans le sépulcre! + +Vous user à sauver la ruine qu'on ne sauvera pas! + +Si vous aimez le moyen âge, écoulez ce mot prophétique que je traduis +d'un de ses chants, d'une vieille _prose_, comique et sublime: + + Le nouveau emporte le vieux, + L'ombre est chassée par la clarté, + le jour met en fuite la nuit... + ........... + À genoux! et dis: Amen!... + Assez mangé d'herbe et de foin... + Laisse les vieilles choses... Et va!... + + * * * * * + +Filles de la longue paix qui traîne depuis 1815, connaissez bien votre +situation. + +Voyez-vous là-bas tous ces nuages noirs qui commencent à crever? Et, +sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de +volcans souterrains, ces gémissements de la nature?... + +Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de +rêves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'écrasement. +Elle finit... Je connais votre coeur, remerciez-en Dieu qui lève le +pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait. + +Ce bien-être où languissait votre mollesse, il fallait qu'il finît. Pour +ne parler que d'un péril, qui ne voyait venir la barbare rapacité du +Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident +la férocité du Cosaque? + +Oubliez, oubliez que vous fûtes les filles de la paix. Vous voilà tout à +l'heure dans la haute et difficile situation de vos mères aux jours des +grands combats. Comment soutinrent-elles ces épreuves? Il est temps pour +vous de le demander. + +Elles n'acceptèrent pas seulement le sacrifice, elles l'aimèrent, elles +allèrent au-devant. + +La fortune, la nécessité, qui croyaient leur faire peur, et venaient à +elles, les mains pleines de glaives, les trouvèrent fortes et +souriantes, sans plainte molle, sans injure à la mort. + +Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et là +encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crêpes: «La +mort!... mais la mort immortelle!» + +À cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: «Et nous aussi, +nous serions fortes!... Viennent l'épreuve et le péril! Les grandes +crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous.» + +Au danger? oui, peut-être; mais aux privations? au changement prolongé +de situation, d'habitudes? C'est là le difficile, l'écueil même de tel +noble coeur!... + +Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d'accord, +s'il le fallait. Mais se détacher de ce monde d'inutilités élégantes +qui, dans l'état de nos moeurs, semblent faire la poésie de la femme!... +Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutôt mourir! + + * * * * * + +Dans les années dites _heureuses_ qui amenèrent 1848, quand l'horizon +moral s'était rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'étant +point soulevée ni par l'espoir ni par l'épreuve, s'affaissait sur +elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore, +quelle chance pour un renouvellement. + +Entouré de cette foule où plusieurs avaient foi, plus qu'un autre +affecté des signes effrayants d'une caducité de Bas-Empire, je regardais +avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une +brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant +qui fut jamais. Dévoué à l'idée? ah! plus d'un l'a prouvé!... Mais pour +un grand nombre pourtant l'écueil était l'excès de la culture, la +curiosité infinie, la mobilité de l'esprit, des amours passagers pour +tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui +promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant +par cela toute privation inutile, feraient disparaître d'ici la +nécessité du sacrifice et l'occasion du dévouement. + +Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera? + +Telle était la question que je m'adressais tristement. + +«Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge +d'enlever le globe!» + +Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice. + +Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour. + +«Qui aime encore?» C'est la seconde question que le moraliste devait +s'adresser. + +Question déplacée? Nullement, dans le monde de glace, d'intérêt +croissant, d'égoïsme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont +nous nous sentons entourés. + +«Qui aime? (La nature me fit cette réponse.) Qui aime? c'est la femme. + +«D'amour, elle aime un jour. De maternité, pour la vie.» + +Donc, je m'adressai à la femme, à la mère, pour la grande initiative +sociale[21]. + +[Note 21: «Ainsi, diront les sages, délaissant le ferme terrain de +l'idée, vous vous plaçâtes dans les voies mobiles du sentiment.» + +À quoi je répondrais: Peu, très peu d'idées sont nouvelles. Presque +toutes celles qui éclatent en ce siècle, et veulent l'entraîner, ont +paru bien des fois, et toujours inutilement L'avènement d'une idée n'est +pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive +incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle +éclôt fécondée par la force du coeur. + +Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme +telle, elle est aimée, embrassée, comme un cher nouveau-né, que +l'humanité reçoit dans ses bras. + +D'idées et de systèmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera? +Plus d'un le peut. Cela tient à l'heure de la crise et à nos +circonstances, très-diverses selon la diversité des temps et des +nations. + +Le grand, le difficile, c'est que l'idée utile, au moment décisif, +rencontre préparé un foyer de bonne volonté morale, de chaleur héroïque, +de dévouement, de sacrifice.. Où en retrouverai-je l'étincelle +primitive, dans le refroidissement universel? Voilà ce que je me disais. + +Je m'adressai à l'étincelle indestructible, au foyer qui brûlera encore +sur les ruines du monde, à l'immortelle chaleur de l'âme maternelle.] + + * * * * * + +Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois +des coups de lumière, des intuitions vraies. Un jour que, pour +l'embarrasser, nous lui faisions cette question: «Qu'est-ce que la +femme, à votre avis?» il rêva quelque temps. Ses doux yeux de biche +égarée furent plus sauvages encore qu'à l'ordinaire. Enfin, le vieillard +rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: «C'est une +initiation.» + +Mot charmant, mot profond, profondément, délicatement vrai, en cent +nuances et cent manières. + +La femme est l'initiation active, la puissance éminemment douce et +patiente qui sait et peut initier. + +Elle est elle-même l'objet de l'initiation. Elle initie à la beauté qui +est elle-même, à la beauté en ses divers degrés, au degré sublime +surtout.--Et quel? Le sacrifice. + +Le sacrifice pénible et dramatique, souvent, choquant par le combat, +l'effort,--dans la mère, il est harmonique, il entre dans son harmonie +même; c'est sa souveraine beauté. + +Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se déchire. En elle, il +sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour +réalisé, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint +de donner peu encore. + +Elle implore toute chose à suppléer son impuissance, invite tout à +douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de là-haut, une étoile +de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la +rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumière +sur lequel Béatrix fit monter l'âme aimée de monde en monde était +brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui +tremble dans un oeil de mère? + +Celle-ci, qui appelle toute chose à son secours, a bien plus en elle +pour douer son fils. + +Elle a ce qui est elle-même, sa profonde nature de mère, le _sacrifice +illimité_. + +Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent +davantage. + +Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle +embrassera tout. + +Que te demandons-nous, ô femme? Rien que de réaliser pour celui que tu +aimes, de mettre dans sa vérité complète, ta nature propre, qui est le +sacrifice. + +Cela est simple, cela contient beaucoup. + +Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers à ton +grand, ton durable amour. + +Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beauté, à +la souveraine beauté de nature qui est en toi, si tu la cherches, et +dont tu dois créer, agrandir l'âme aimée. + +Le sacrifice enfin (là est l'épreuve, la gloire aussi et le succès) des +molles tendresses qui couvrent l'égoïsme.--Le sacrifice qui dit: «Non +pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit +grand!» + +Là, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est là justement le but +de l'initiation, c'est là ce que le fils doit prendre de sa mère, c'est +par là qu'il doit la représenter: _Aimer et non pour soi, se préférer le +monde_. + +Cette élasticité divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du +coeur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu +du dévouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand dès ce +jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui. + + Nervi, près Gênes, 20 mars 1854. + +FIN. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION *** + +***** This file should be named 18738-8.txt or 18738-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/3/18738/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net/) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18738-8.zip b/18738-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6020e1a --- /dev/null +++ b/18738-8.zip diff --git a/18738-h.zip b/18738-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..76cdab3 --- /dev/null +++ b/18738-h.zip diff --git a/18738-h/18738-h.htm b/18738-h/18738-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d842349 --- /dev/null +++ b/18738-h/18738-h.htm @@ -0,0 +1,7730 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Femmes de la Révolution, by J. Michelet + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: 20%; margin-right: auto;} body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .center {text-align: center;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left: 20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i6 {display: block; margin-left: 6em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Femmes de la Révolution + +Author: Jules Michelet + +Release Date: July 2, 2006 [EBook #18738] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net/) + + + + + + +</pre> + +<h2>LES FEMMES DE LA</h2> +<h1>RÉVOLUTION</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>J. MICHELET</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>Deuxième édition revue et corrigée</h3> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR</h3> + +<h3>RUE VOLTAIRE, 4-6</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>1855</h3> + +<p class="center">L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le +traduire ou de le faire traduire en toutes les langues.</p> + +<p class="center">Paris.—Imp. Simon Raçon et comp., rue d'Erfurth, 1.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<h3>I.</h3> +<table summary="table"> +<tr><td> +</td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#I"><b>I.</b></a></td><td align="left"><a href="#I"><b>Aux femmes, aux mères, aux filles</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#II"><b>II.</b></a></td><td align="left"><a href="#II"><b>Influence des femmes au dix-huitième siècle.--Maternité</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#III"><b>III.</b></a></td><td align="left"><a href="#III"><b>Héroïsme de pitié.--Une femme a détruit la Bastille</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#IV"><b>IV.</b></a></td><td align="left"><a href="#IV"><b>L'amour et l'amour de l'idée (89-91)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#V"><b>V.</b></a></td><td align="left"><a href="#V"><b>Les femmes du 6 octobre (89)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#VI"><b>VI.</b></a></td><td align="left"><a href="#VI"><b>Les femmes de la fédération (1790)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#VII"><b>VII.</b></a></td><td align="left"><a href="#VII"><b>Les dames jacobines (1790)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#VIII"><b>VIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#VIII"><b>Le Palais-Royal en 90.--Émancipation des femmes.--La cave des Jacobins</b></a></td></tr> +</table> +<h3>II.</h3> +<table summary=""> +<tr><td align="right"> +<a href="#IX"><b>IX.</b></a></td><td align="left"><a href="#IX"><b>Les salons.--Madame de Staël</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#X"><b>X.</b></a></td><td align="left"><a href="#X"><b>Les salons.--Madame de Condorcet</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XI"><b>XI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XI"><b>Suite.--Madame de Condorcet (94)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XII"><b>XII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XII"><b>Sociétés de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XIII"><b>XIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIII"><b>Théroigne de Méricourt (89-93)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XIV"><b>XIV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIV"><b>Les Vendéennes en 90 et 91</b></a></td></tr> +</table> + +<h3>III.</h3> + +<table summary=""> +<tr><td align="right"> +<a href="#XV"><b>XV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XV"><b>Madame Roland (91-92)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XVI"><b>XVI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVI"><b>Madame Roland (suite)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XVII"><b>XVII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVII"><b>Mademoiselle Kéralio (madame Robert) (17 juillet 91)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XVIII"><b>XVIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVIII"><b>Charlotte Corday</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XIX"><b>XIX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIX"><b>Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XX"><b>XX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XX"><b>Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'énerva la Gironde</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXI"><b>XXI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXI"><b>La première Femme de Danton (92-93)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXII"><b>XXII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXII"><b>La seconde femme de Danton.--L'amour en 93</b></a></td></tr> +</table> + +<h3>IV.</h3> +<table summary=""> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXIII"><b>XXIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIII"><b>La déesse de la Raison (10 novembre 93)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIV"><b>Culte des femmes pour Robespierre</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXV"><b>XXV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXV"><b>Robespierre chez madame Duplay (91-95)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXVI"><b>XXVI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVI"><b>Lucile Desmoulins (avril 94)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXVII"><b>XXVII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVII"><b>Exécutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles être exécutées?</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVIII"><b>Catherine Théot, Mère de Dieu.--Robespierre messie (juin 94)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXIX"><b>XXIX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIX"><b>Les dames Saint-Amaranthe (juin 94)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXX"><b>XXX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXX"><b>Indifférence à la vie.--Amours rapides des prisons (93-94)</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXXI"><b>XXXI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXXI"><b>Chaque parti périt par les femmes</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#XXXII"><b>XXXII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXXII"><b>La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"> +<a href="#CONCLUSION"></a></td><td><a href="#CONCLUSION"><b>CONCLUSION</b></a></td></tr> +</table> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'espèce de galerie ou musée biographique que le lecteur va parcourir se +compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a tracés +dans son <i>Histoire de la Révolution</i>.</p> + +<p>Quelques-uns étaient incomplets, l'historien n'ayant dû, dans cette +histoire générale, les esquisser que de profil. Il y a suppléé d'après +les meilleures sources biographiques.</p> + +<p>Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont été +refondus ou considérablement développés.</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3>AUX FEMMES, AUX MÈRES, AUX FILLES</h3>. + +<h4>(1<sup>er</sup> mars 1854.)</h4> + + +<p>Ce livre paraît le jour où l'on ferme les livres, où les événements +prennent la parole, où recommence la guerre européenne, interrompue +quarante années.</p> + +<p>Et comment liriez-vous? vous regardez là-bas où vont vos fils, vos +frères!—ou plus près, sur la ligne où vos époux peut-être iront demain! +Votre âme est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous +écoutez inquiètes son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour +la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident.</p> + +<p>Grande guerre, en vérité, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour +le temps, et pour le caractère, elle ira grandissant. C'est la guerre de +deux dogmes, ô femmes! de deux symboles et de deux fois, la nôtre et +celle du passé. Ce caractère définitif, obscur encore dans les +tâtonnements, les balbutiements de la politique, se révélera de plus en +plus.</p> + +<p>Oui, quelles que soient les formes équivoques et bâtardes, hésitantes, +sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-né du temps, dont le nom +sonne la mort de tant de cent mille hommes,—la <i>guerre</i>,—c'est la +guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale +de l'Occident civilisé. Lui-même, l'ennemi, l'a dit sans détour du +Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch +défendant Jésus.</p> + +<p>Au moment d'apporter notre existence entière, nos fortunes et nos vies à +cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit +serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son âme, dans +sa maison, s'il est sûr d'y trouver l'unité qui fait la victoire.</p> + +<p>Que serait-ce, dans cette guerre extérieure, si l'homme encore avait la +guerre chez lui, une sourde et énervante guerre de larmes ou de muets +soupirs, de douloureux silences? si la foi du passé, assise à son foyer, +l'enveloppant de résistances, de ces pleurs caressants qui brisent le +cœur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux +mains...?</p> + +<p>«Dis-moi donc, femme aimée! puisque nous sommes encore à cette table de +famille où je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel, +quelque part qu'il me mène, seras-tu de cœur avec moi?... Tu t'étonnes, +tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta +discorde intérieure. Que feras-tu dans ces extrémités où la lutte +actuelle nous conduira demain?</p> + +<p>«À cette table où nous sommes deux aujourd'hui et où tu seras seule, +élève et fortifie ton cœur. Mets devant toi l'histoire héroïque de nos +mères, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs dévouements suprêmes, +leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa +l'autel de l'avenir.</p> + +<p>«Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associées, +d'union dans la lutte, de communauté dans la mort!... âge où les cœurs +battirent dans une telle unité d'idée, que l'Amour ne se distingua plus +de la Patrie!</p> + +<p>«Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,—plus +profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-là, +que feras-tu pour moi? Demande à l'histoire de nos mères, à ton cœur, à +la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et +mourir.</p> + +<p>«Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec +moi... La fortune y sera aussi et la félicité, quoi qu'il arrive, si +toi, uniquement aimée, tu me restes entière, et si, unie dans mon effort +et ne faisant qu'un cœur, tu traverses héroïque cette crise suprême +d'où va surgir un monde.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3>INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.—MATERNITÉ</h3>. + + +<p>Tout le monde a remarqué la fécondité singulière des années 1768, 1769 +et 1770, si riches en enfants de génie, ces années qui produisent les +Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de +Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les +Bichat, les Ampère, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences.</p> + +<p>Une autre époque, antérieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins +étonnante. C'est celle qui donna la génération héroïque qui féconda de +son sang le premier sillon de la liberté, celle qui, de ce sang fécond, +a fait et doué la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et +les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins; +c'est la génération pure, héroïque et sacrifiée qui forma les armées +invincibles de la République, les Kléber et tant d'autres.</p> + +<p>La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui +surgissent tout à coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul +hasard en ce monde.</p> + +<p>Non, la cause naturelle et très-simple du phénomène, c'est la sève +exubérante dont ce moment déborda.</p> + +<p>La première date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le +commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre +d'<i>Émile</i>, la vive émotion des mères qui veulent allaiter et se serrent +au berceau de leur enfant.</p> + +<p>La seconde date est le triomphe des idées du siècle, non-seulement par +la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire prévue de +ses idées dans les lois, par les grands procès de Voltaire, par ses +sublimes défenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se +recueillirent sous ces émotions puissantes, elles couvèrent le salut à +venir. Les enfants à cette heure portent tous un signe au front.</p> + +<p>Puissantes générations sorties des hautes pensées d'un amour agrandi, +conçues de la flamme du ciel, nées du moment sacré, trop court, où la +femme, à travers la passion, entrevit, adora l'Idée.</p> + +<p>Le commencement fut beau. Elles entrèrent dans les pensées nouvelles par +celle de l'éducation, par les espérances, les vœux de la maternité, par +toutes les questions que l'enfant soulève dès sa naissance en un cœur +de femme, que dis-je? dans un cœur de fille, bien longtemps avant +l'enfant: «Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand! +qu'il soit libre!... Sainte liberté antique, qui fis les héros, mon fils +vivra-t-il dans ton ombre?...» Voilà les pensées des femmes, et voilà +pourquoi dans ces places, dans ces jardins où l'enfant joue sous les +yeux de sa mère ou de sa sœur, vous les voyez rêver et lire... Quel est +ce livre que la jeune fille, à votre approche, a si vite caché dans son +sein? Quelque roman? l'<i>Héloïse?</i> Non, plutôt les <i>Vies</i> de Plutarque, +ou <i>le Contrat social</i>.</p> + +<p>La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors, +quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles +avaient eu ces moyens au siècle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus +au dix-huitième, et qui les rendit invincibles, fut l'amour +enthousiaste, la rêverie solitaire des grandes idées, et la volonté +d'<i>être mères</i>, dans toute l'extension et la gravité de ce mot.</p> + +<p>Les spirituels commérages de madame Geoffrin, les monologues éloquents +de madame de Staël, le charme de la société d'Auteuil, de madame +Helvétius ou de madame Récamier, n'auraient pas changé le monde, encore +moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis.</p> + +<p>Ce qui, dès le milieu du siècle, changea toute la situation, c'est qu'en +ces premières lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au cœur des +femmes, au sein des mères, se rencontrèrent deux étincelles: <i>humanité, +maternité</i>.</p> + +<p>Et de ces deux étincelles, ne nous en étonnons pas, sortit un flot +brûlant d'amour et de féconde passion, une maternité surhumaine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3>HÉROÏSME DE PITIÉ.—UNE FEMME A DÉTRUIT LA BASTILLE</h3>. + + +<p>La première apparition des femmes dans la carrière de l'héroïsme (hors +de la sphère de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un +élan de pitié.</p> + +<p>Cela se fût vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand siècle +d'humanité, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance +étonnante dans une œuvre infiniment dangereuse, difficile et +improbable, une humanité intrépide qui brava le péril, surmonta tout +obstacle et dompta le temps.</p> + +<p>Et tout cela, pour un être qui peut-être à d'autres époques n'eût +intéressé personne, qui n'avait guère pour lui que d'être homme et +très-malheureux!</p> + +<p>Nulle légende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus +sublime que celle de sa libératrice, madame Legros.</p> + +<p>Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si +connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'étaient +adoucies, celle-ci s'était endurcie. Chaque année on aggravait, on +bouchait les fenêtres, on ajoutait des grilles.</p> + +<p>Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imbécile avait enfermé +l'homme le plus propre à la dénoncer, un homme ardent et terrible, que +rien ne pouvait dompter, dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit, +l'audace, étaient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait +user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton, +enfin l'horreur de Bicêtre, où tout autre aurait péri.</p> + +<p>Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet +homme, tel quel, échappé deux fois, se livra deux fois lui-même. Une +fois, de sa retraite, il écrit à madame de Pompadour, et elle le fait +reprendre! La seconde fois, il va à Versailles, veut parler au roi, +arrive à son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi! +l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacré!...</p> + +<p>Je suis malheureusement obligé de dire que dans cette société molle, +faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats, +grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien. +Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient à chaudes +larmes.</p> + +<p>Il était sur son fumier à Bicêtre, mangé des poux <b>à la lettre</b>, logé sous +terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un mémoire à +je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci +heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle frémit, +elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant.</p> + +<p>Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son +travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, +répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette +terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne +voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'était +pas fou, mais victime d'une nécessité affreuse de ce gouvernement, +obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le +vit, et elle ne fût point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus +complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer, +l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage +de mépriser les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses, pour +écarter, déjouer les calomnies des tyrans.</p> + +<p>Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans +le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté +singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans +nos mauvaises passions.</p> + +<p>Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père +meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de +ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la +maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de +cette ombre, de ce cadavre dévoré par la gale et la vermine!</p> + +<p>La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du Calvaire, ce +sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle +s'use et se sacrifie!</p> + +<p>Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en va de +porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les hôtels, +plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.</p> + +<p>La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un moment +à l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit. +Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable, +ferme; c'est elle qui le fait trembler.</p> + +<p>Par bonheur, on lui ménage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre +de Mesdames. Elle part pour Versailles, à pied, en plein hiver; elle +était grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court +après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne +pleure beaucoup, mais hélas! que peut-elle faire? Une femme de chambre +contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main +la supplique; un abbé de cour, qui se trouve là, la-lui arrache des +mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut +pas s'en mêler.</p> + +<p>Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on en +avait parlé. Elle avait la larme à l'œil. On plaisanta. Tout finit.</p> + +<p>Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le roi. On finit par +aller à lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, après tout, +charitable) parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa. +Louis XVI était trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien +lieutenant de police. Il n'était plus en place, mais ce n'était pas une +raison pour le déshonorer, le livrer à ses ennemis. Sartines à part, il +faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire +tort, la perdre de réputation.</p> + +<p>Le roi était très-humain. Il avait supprimé les bas cachots du Châtelet, +supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre les prisonniers pour +dettes les séparer des voleurs.</p> + +<p>Mais la Bastille! la Bastille! c'était un vieux serviteur que ne pouvait +maltraiter à la légère la vieille monarchie. C'était un mystère de +terreur, c'était, comme dit Tacite—<i>instrumentum regni</i>.</p> + +<p>Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer <i>Figaro</i>, le +lui lurent, il dit seulement, comme objection sans réponse: «il faudrait +donc alors que l'on supprimât la Bastille?»</p> + +<p>Quand la révolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez +insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la +municipalité parisienne avait ordonné la démolition de la Bastille, ce +fut pour lui comme un coup à la poitrine: «Ah! dit-il, voici qui est +fort!»</p> + +<p>Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requête qui compromettait +la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui présentait pour Latude. Des +femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors consciencieusement une +étude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait guère d'autres +que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder la victime en +prison jusqu'à la mort. Il répondit définitivement que c'était un homme +dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la liberté <i>jamais</i>.</p> + +<p>Jamais! tout autre en fût resté là. Eh bien, ce qui ne se fait pas par +le roi se fera malgré le roi. Madame Legros persiste. Elle est +accueillie des Condé, toujours mécontents et grondeurs; accueillie du +jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre; +accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrétaire +perpétuel de l'Académie des sciences, de Dupaty, de Villette, +quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.</p> + +<p>L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chassé +Sartines; son ami et successeur Lenoir était tombé à son tour... La +persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre, et +madame Legros s'obstine à délivrer Latude.</p> + +<p>L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire +adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à madame +Legros, de la couronner... à la condition singulière qu'on ne motive pas +la couronne.</p> + +<p>Puis, 1784, on arrache à Louis XVI la délivrance de Latude<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Et, +quelques semaines après, étrange et bizarre ordonnance qui prescrit aux +intendants de n'enfermer plus personne, à la requête des familles, que +<i>sur raison bien motivée</i>, d'indiquer le <i>temps précis</i> de la détention +demandée, etc. C'est-à-dire qu'on dévoilait la profondeur du monstrueux +abîme d'arbitraire où l'on avait tenu la France. Elle en savait déjà +beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne +vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce +n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la détruire. C'est elle qui +saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du +<i>bon plaisir</i> qui avait enfermé tant de martyrs de la foi ou de la +pensée. La faible main d'une pauvre femme isolée brisa, en réalité, la +hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles +de fer, en rasa les tours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3>L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'IDÉE (80-91)</h3>. + +<p>Le caractère de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des +religions. Deux religions se posent en face, l'idolâtrie dévote et +royaliste, l'idéalité républicaine. Dans l'une, l'âme, irritée par le +sentiment de la pitié même, rejetée violemment vers le passé qu'on lui +dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux matériels qu'elle +avait presque oubliés. Dans l'autre, l'âme se dresse et s'exalte au +culte de l'idée pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que +l'idéal, la patrie, la liberté.</p> + +<p>Les femmes, moins gâtées que nous par les habitudes sophistiques et +scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux +religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles, +non-seulement les pures, les irréprochables, mais les moins dignes même, +suivre un noble élan vers le beau désintéressé, prendre la patrie pour +amie de cœur, pour amant le droit éternel.</p> + +<p>Les mœurs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers +les plus hautes pensées. La patrie, la liberté, le bonheur du genre +humain, ont envahi les cœurs des femmes. La vertu des temps romains, si +elle n'est dans les mœurs, est dans l'imagination, dans l'âme, dans les +nobles désirs. Elles regardent autour d'elles où sont les héros de +Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour +leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sincères, prenant les +idées au sérieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes. +Toujours elles ont aimé la force. Elles comparent l'homme moderne à +l'idéal de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-être +n'a plus contribué que cette comparaison, cette exigence des femmes, à +précipiter les hommes, à hâter le cours rapide de notre révolution.</p> + +<p>Cette société était ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une +brûlante haleine.</p> + +<p>Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables +sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant, +toutes les fois que je me retire du présent, que je retourne au passé, à +l'histoire de la Révolution, j'y trouve bien plus de chaleur; la +température est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi +depuis ce temps?</p> + +<p>Des hommes de ce temps-là m'avaient dit la différence, et je n'avais pas +compris. À la longue, à mesure que j'entrais dans le détail, n'étudiant +pas seulement la mécanique législative, mais le mouvement des partis, +non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les +biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des +vieillards.</p> + +<p>La différence des deux temps se résume d'un mot: <i>On aimait</i>.</p> + +<p>L'intérêt, l'ambition, les passions éternelles de l'homme, étaient en +jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore était celle de +l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'idée, l'amour de +la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aimèrent et le +beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments mêlés +alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Les femmes règnent alors par le sentiment, par la passion, par la +supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant +ni après, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huitième siècle, sous +les encyclopédistes, l'esprit a dominé dans la société; plus tard, ce +sera l'action, l'action meurtrière et terrible. En 91, le sentiment +domine, et, par conséquent, la femme.</p> + +<p>Le cœur de la France bat fort à cette époque. L'émotion, depuis +Rousseau, a été croissant. Sentimentale d'abord, rêveuse, époque +d'attente inquiète, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune +cœur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout cœur +palpite... Puis 90, la Fédération, la fraternité, les larmes... En 91, +la crise, le débat, la discussion passionnée.—Mais partout les femmes, +partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame +privé, le drame social, vont se mêlant, s'enchevêtrant; les deux fils se +tissent ensemble; hélas! bien souvent, tout à l'heure, ensemble ils +seront tranchés!</p> + +<p>Une légende anglaise circulait, qui avait donné à nos Françaises une +grande émulation. Mistress Macaulay, l'éminent historien des Stuarts, +avait inspiré au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son +génie et sa vertu, que, dans une église même, il avait consacré sa +statue de marbre comme déesse de la Liberté.</p> + +<p>Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent d'être la Macaulay de la +France. La déesse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles +dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront +prononcés aux clubs, à l'Assemblée nationale. Elles les suivent, ces +discours, vont les entendre aux tribunes; elles siègent, juges +passionnées, elles soutiennent de leur présence l'orateur faible ou +timide. Qu'il se relève et regarde... N'est-ce pas là le fin sourire de +madame de Genlis, entre ses séduisantes filles, la princesse et Paméla? +Et cet œil noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Staël? Comment +faiblirait l'éloquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame +Roland?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3>LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89)</h3>. + + +<p>Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes +ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle +même, l'ont mise aux mains de Paris, c'est-à-dire de la Révolution.</p> + +<p>L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre +prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes +allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l'on voyait +dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux +jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche +d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps à perdre, disait-on; si l'on +veut prévenir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon, +ils vont l'enlever.</p> + +<p>Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les +souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille +et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que +son mari n'était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça +les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux +halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna +toutes les femmes du quartier.</p> + +<p>Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le +sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne +Hachette, peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui, +plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari +était soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint à Paris, beaucoup de +femmes étaient armées. Les femmes furent à l'avant-garde de notre +Révolution. Il ne faut pas s'en étonner, elles souffraient davantage.</p> + +<p>Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles, +elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes. +Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ingénient, finissent par +trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent, +pour la plupart, renfermées, assises, elles filent, elles cousent; +elles ne sont guère en état, le jour où tout manque, de chercher leur +vie. Chose douloureuse à penser, la femme, l'être relatif qui ne peut +vivre qu'à deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve +partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien +sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle. +Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui +pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu +remarquée, la plus déchirante peut-être au cœur maternel, c'est que +l'enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence +universelle qui suffit à tout, il s'en prend à elle, durement, +cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute à la douleur +une douleur plus poignante.</p> + +<p>Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes +créatures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses, +n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que +leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y +suppléer: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve +mortes, la voisine s'en aperçoit par hasard.</p> + +<p>Ces infortunées n'ont pas même assez d'énergie pour se plaindre, faire +connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent +et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les +moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu'indigentes. Le plus +souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes +d'un grand cœur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les +autres; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux +maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment très-actif, +très-violent, qui devient parfois héroïque, et les pousse impérieusement +aux actes les plus hardis.</p> + +<p>Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui +n'avaient pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux +brisait les cœurs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait +en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme +courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier +Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante +qui pérorait, elle se fait écouter; c'était une femme de trente-six ans, +bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille à +Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un +soufflet à l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières, +le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus, et +le mena à Versailles, la mèche allumée.</p> + +<p>Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l'ancien régime, se +trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce +genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes +sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien, +s'était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de +Louison; c'était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On +peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à +Versailles. Elle suivit l'entraînement général, son bon cœur et son +courage. Les femmes la mirent à la tête, et la firent leur orateur.</p> + +<p>Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des +marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et +charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre +considérable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais +elles désiraient d'autant plus avoir le roi à Paris. Elles avaient été +le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais à quelle occasion; +elles lui avaient parlé avec beaucoup de cœur, une familiarité qui fit +rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfait de la situation: +«Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon +papa!»—Et plus sérieusement à la reine: «Madame, madame, ouvrez vos +entrailles!... ouvrons-nous!» Ne cachons rien, disons bien franchement +ce que nous avons à dire.</p> + +<p>Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la +misère; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a +moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne, et +la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'échappent pas, +comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit +davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes +grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un cœur +royal, infini de bonté. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du marché +d'Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père de quatre enfants +qu'on allait guillotiner; c'était le moment du sacre de Charles X; elles +laissèrent leur commerce, leur famille, s'en allèrent à Reims, elles +firent pleurer le roi, arrachèrent la grâce, et, au retour, faisant +entre elles une collecte abondante, elles renvoyèrent sauvés, comblés, +le père, la femme et les enfants.</p> + +<p>Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse, et +elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au +corps de garde, et battait la générale. C'était lundi; les halles furent +désertées, toutes partirent: «Nous ramènerons, disent-elles, <i>le +boulanger, la boulangère</i>... Et nous aurons l'agrément d'entendre <i>notre +petite mère</i> Mirabeau.»</p> + +<p>Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg +Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles +qu'elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de +leur couper les cheveux. D'abord, elles vont à la Ville. On venait d'y +amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces +de moins. La lanterne était descendue. Quoique l'homme fût coupable, de +son propre aveu, la garde nationale le fit échapper. Elle présenta la +baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D'autre +part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale. +Les femmes ne s'étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie, +l'infanterie, à coups de pierres; on ne put se décider à tirer sur +elles; elles forcèrent l'Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les +bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe +blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement à quoi +servait chaque salle, et priaient les représentants des districts de +bien recevoir celles qu'elles avaient amenées de force, dont plusieurs +étaient enceintes, et malades peut-être de peur. D'autres femmes, +affamées, sauvages, criaient: <i>Du pain et des armes</i>! Les hommes étaient +des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c'était que le +courage... Tous les gens de l'Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il +fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le +faire, brûler le bâtiment peut-être... Un homme les arrêta, un homme de +taille très-haute, en habit noir, d'une figure sérieuse et plus triste +que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il était de la +Ville, disant qu'il était un traître... Il répondit qu'il n'était pas +traître, mais huissier de son métier, l'un des vainqueurs de la +Bastille. C'était Stanislas Maillard.</p> + +<p>Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg +Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement +d'Hullin, étaient sur la place en armes; les ouvriers, qui démolissaient +la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard +s'interposa, prévint la collision. À la Ville, il fut assez heureux pour +empêcher l'incendie. Les femmes promettaient même de ne point laisser +entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles armées à la grande +porte. À onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait +sous l'arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de +piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux, +se trouvait un garde française, qui le matin avait voulu sonner le +tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, échappé par +miracle; les modérés, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu +sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'où elles avaient +ôté la corde... Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le +pendre; c'était le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14 +juillet; des femmes ou des hommes déguisés en femmes, le pendirent +effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il +tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.</p> + +<p>Ni Bailly ni la Fayette n'étaient arrivés. Maillard va trouver +l'aide-major général, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout, +c'est que lui, Maillard, mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera +le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait +écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet +dans la Grève; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien. +Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le +proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours; +sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes armés, +et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la +Bastille.</p> + +<p>Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes +voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le +jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que +c'était la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans +permission, c'était insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse, +et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le +moindre dégât. Le suisse tira l'épée, courut sur Maillard, qui tira la +sienne... Une portière heureusement frappe à propos d'un bâton, le +suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard +l'arrête, désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et +les épées.</p> + +<p>La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à +Sèvres, il était bien difficile d'empêcher les pauvres affamées de voler +des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus à +Sèvres; il n'y avait rien, même à acheter; toutes les portes étaient +fermées, sauf une, celle d'un malade qui était resté; Maillard se fit +donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept +hommes, et les chargea d'amener les boulangers de Sèvres, avec tout ce +qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour +huit mille personnes... On les partagea, et l'on se traîna plus loin. La +fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur +fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l'Assemblée, +les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage +guerrier. Les canons furent mis à la queue, et cachés en quelque sorte. +Le sage huissier voulait un <i>amener sans scandale</i>, pour dire comme le +palais. À l'entrée de Versailles, pour bien constater l'intention +pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.</p> + +<p>Les gens de Versailles étaient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes! +Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette +foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable à la +Révolution, le Genévois Dumont, qui dînait au palais des +Petites-Écuries, et regardait d'une fenêtre, dit lui-même: «Tout ce +peuple ne demandait que du pain.»</p> + +<p>L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le roi, ne voulant +<i>sanctionner</i> ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, +répondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur +ensemble, qu'il y <i>accédait</i> néanmoins, en considération des +circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir +exécutif reprendrait toute sa force.</p> + +<p>«Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de +constitution, aucun droit d'en avoir une.» Duport, Grégoire, d'autres +députés, parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des +gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, +pour leur honneur, qu'on formule la dénonciation, et que les coupables +soient poursuivis. «Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si +l'Assemblée déclare que la personne du roi est <i>la seule</i> inviolable.» +C'était désigner la reine. L'Assemblée entière recula: la motion fut +retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre.</p> + +<p>Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations. +Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix: «Mounier, Paris +marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes +marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château, et donnez-leur +cet avis, il n'y a pas une minute à perdre...—Paris marche? dit +sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh +bien, tant mieux! nous en serons plus tôt république.»</p> + +<p>L'Assemblée décide qu'on enverra vers le roi, pour demander +l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. À trois +heures, Target annonce qu'une foule se présente aux portes sur l'avenue +de Paris.</p> + +<p>Tout le monde savait l'événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était +parti le matin, comme à l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois +de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la générale; les +gardes du corps montaient à cheval, sur la place d'armes, et +s'adossaient à la grille; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur +droite, près de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons; +derrière la grille, les Suisses.</p> + +<p>Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes +voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne +faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant +à leur tête le garde française dont on a parlé, une femme qui au bout +d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque +huissier, en habit noir déchiré, l'épée à la main. Le soldat, avec +pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que le matin, personne ne +trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin, +qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames qui +l'accompagnaient. «Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition +des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons +patriotes; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je +vais avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée.»</p> + +<p>À quoi l'autre ajouta gravement: «Il faudra bien que tout le monde +prenne la cocarde patriotique.» Quelques murmures s'élevèrent.</p> + +<p>«Et pourtant nous sommes tous frères!» dit la sinistre figure.</p> + +<p>Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait +déclaré la veille: Que la cocarde tricolore <i>ayant été adoptée comme +signe de fraternité</i>, elle était la seule que dût porter le citoyen.</p> + +<p>Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: «Du pain! du +pain!»—Maillard commença alors à dire l'horrible situation de Paris, +les convois interceptés par les autres villes, ou par les aristocrates. +«Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents +livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par +semaine.»—L'Assemblée: «Nommez! nommez!»—C'était dans l'Assemblée même +que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait; Maillard l'avait +appris en route.</p> + +<p>«Nommez!» Des femmes crièrent au hasard: «C'est l'archevêque de Paris.»</p> + +<p>Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que +l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des +renseignements.</p> + +<p>D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. +Un député du clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à +l'une des femmes. Elle se mit en colère, et dit: «Je ne suis pas faite +pour baiser la patte d'un chien.» Un autre député, militaire, décoré de +la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle +à la constitution était le clergé, s'emporta, et lui dit qu'il devrait +subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter, +répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute +le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en +leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint +Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient, +craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait +péri. Il sortit, et se montra un moment.</p> + +<p>Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du +corps à faire réparation pour l'injure à la cocarde.—Des députés +démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés:—Le président +Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement +que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein +gré... C'était donner prise à Maillard; il s'en saisit, répliqua: «Il +n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il +était, dans cette auguste Assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur, +il devrait en être exclu.» L'Assemblée frémit, applaudit: «Oui, nous +sommes tous citoyens.»</p> + +<p>À l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des +gardes du corps. Les femmes crièrent: «Vive le roi! vivent messieurs les +gardes du corps!» Maillard, qui se contentait plus difficilement, +insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.</p> + +<p>Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée +n'avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus; qu'on +chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en +paix.—Maillard ne bougeait, disant: «Non, cela ne suffit pas.»</p> + +<p>Un député proposa alors d'aller représenter au roi la position +malheureuse de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant +vivement à cette espérance, sautaient au cou des députés, embrassaient +le président, quoi qu'il fît. «Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles +encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!»</p> + +<p>Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route +avec la députation et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre. +«Nous étions à pied dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous +traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée.» Des +gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop. +Ces gardes, voyant Mounier et les députés, avec l'étrange cortége qu'on +leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de +l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au +travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent +dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec +eux il était sûr d'être respecté!</p> + +<p>Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques +témoins<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures à +huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées, +quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des +pierres.</p> + +<p>On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon sans se presser. +Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de +la misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui +attendait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et +autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes +avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la +parole; mais, devant le roi, son émotion fut si forte, qu'elle put à +peine dire: «Du pain!» et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la +fit secourir, et, lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il +l'embrassa comme un père.</p> + +<p>Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient +sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut +beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent; les femmes +lui passaient au cou leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira, +non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du +roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à +l'approvisionnement de Paris.</p> + +<p>Aux demandes du président, le roi avait dit tranquillement: «Revenez +sur les neuf heures.» Mounier n'en était pas moins resté au château, à +la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en +heure, jusqu'à dix du soir. Mais rien ne se décidait.</p> + +<p>Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort +tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, +spontané). Il proposa que la reine partît pour Rambouillet, que le roi +restât, résistât, et, au besoin, combattît; le seul départ de la reine +eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre. M. Necker voulait +que le roi allât à Paris, qu'il se confiât au peuple, c'est-à-dire qu'il +fût franc, sincère, acceptât la révolution. Louis XVI, sans rien +résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.</p> + +<p>Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un +homme si incertain; le nom du roi était son arme pour commencer la +guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la +Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. «Il +faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera +sans difficulté.» Mais il était impossible de le décider à rien. Il +croyait (et bien à tort) que, lui parti, l'Assemblée ferait roi le duc +d'Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, +répétant de temps en temps: «Un roi fugitif! un roi fugitif!» La reine +cependant insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voitures. +Déjà il n'était plus temps.</p> + +<p>Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgré lui, +pour chef, et qui, exalté par la route, s'était trouvé à Versailles plus +ardent que tous les autres, se hasarda à passer derrière les gardes du +corps; là, voyant la grille fermée, il aboyait après le factionnaire +placé au dedans, et le menaçait de sa baïonnette. Un lieutenant des +gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent à +lui donner la chasse. L'homme fuit à toutes jambes, veut gagner une +baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le +cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne +purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs, +le couche en joue, le tire, et l'arrête net; il avait cassé le bras qui +tenait le sabre levé.</p> + +<p>D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, était au château, +croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait +sur la place, demandait des ordres à la municipalité, qui n'en donnait +pas. Il craignait avec raison que cette foule affamée ne se mît à courir +la ville, ne se nourrît elle-même. Il alla les trouver, demanda ce qu'il +fallait de vivres, sollicita la municipalité, n'en tira qu'un peu de +riz, qui n'était rien pour tant de monde. Alors il fit chercher +partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple.</p> + +<p>En même temps, il s'adressait au régiment de Flandre, demandait aux +officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci étaient déjà pressés +par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'étaient jetées +parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une +d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas +avoir marché dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans +doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'était la jolie +mademoiselle Théroigne de Méricourt, une Liègeoise, vive et emportée, +comme tant de femmes de Liège qui firent les révolutions du quinzième +siècle et combattirent vaillamment contre Charles le Téméraire. +Piquante, originale, étrange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote +rouge, le sabre au côté, parlant à la fois, pêle-mêle, avec éloquence +pourtant, le français et le liégeois... On riait, mais on cédait... +Impétueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle...</p> + +<p>Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la +tête, le gagna, le désarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses +cartouches aux gardes nationaux de Versailles.</p> + +<p>D'Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent; +d'autres répondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne +soient partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit +heures, la soirée fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes +avec des huées. Ils avaient le sabre à la main, ils se font faire place. +Ceux qui étaient à la queue, plus embarrassés que les autres, tirent des +coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touchés, l'un à la joue, +les deux autres reçoivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades +répondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs +mousquetons.</p> + +<p>D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing, +demandaient des munitions. Il fut lui-même étonné de leur élan, de +l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: «Vrais +martyrs de l'enthousiasme,» disait-il plus tard à la reine.</p> + +<p>Un lieutenant de Versailles déclara au garde de l'artillerie que, s'il +ne donnait de la poudre, il lui brûlerait la cervelle. Il en livra un +tonneau qu'on défonça sur la place, et l'on chargea des canons qu'on +braqua vis-à-vis la rampe, de manière à prendre en flanc les troupes qui +couvraient encore le château, et les gardes du corps qui revenaient sur +la place.</p> + +<p>Les gens de Versailles avaient montré la même fermeté de l'autre côté du +château. Cinq voitures se présentaient à la grille pour sortir; c'était +la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la +garde ferme. «Il y aurait danger pour Sa Majesté, dit le commandant, à +s'éloigner du château.» Les voitures rentrèrent sous escorte. Il n'y +avait plus de passage. Le roi était prisonnier.</p> + +<p>Le même commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre +en pièces, pour avoir tiré sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa +l'homme; on se contenta du cheval, qui fut dépecé; on commençait à le +rôtir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mangé +presque cru.</p> + +<p>La pluie tombait. La foule s'abritait où elle pouvait; les uns +enfoncèrent la grille des Grandes-Écuries, où était le régiment de +Flandre, et s'y mirent pêle-mêle avec les soldats. D'autres, environ +quatre mille, étaient restés dans l'Assemblée. Les hommes étaient assez +tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet état +d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait +les faire taire, et il n'en venait à bout qu'en haranguant l'Assemblée.</p> + +<p>Ce qui n'aidait pas à calmer la foule, c'est que des gardes du corps +vinrent trouver les dragons qui étaient aux portes de l'Assemblée, +demander s'ils voudraient les aider à prendre les pièces qui menaçaient +le château. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent +échapper.</p> + +<p>À huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, où, sans +parler de la Déclaration des droits, il promettait vaguement la libre +circulation des grains. Il est probable qu'à ce moment l'idée de fuite +dominait au château. Sans rien répondre à Mounier, qui restait toujours +à la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule +qui attendait.</p> + +<p>Une apparition singulière avait ajouté à l'effroi de la cour. Un jeune +homme du peuple entre, mal mis, tout défait... On s'étonne... C'était le +duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'était mêlé à la foule, à ce +nouveau flot de peuple qui était parti de Paris; il les avait quittés à +moitié chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des +propos horribles, des menaces atroces, à faire dresser les cheveux... En +disant cela, il était si pâle, que tout le monde pâlit...</p> + +<p>Le cœur du roi commençait à faiblir; il sentait la reine en péril. Quoi +qu'il en coûtât à sa conscience de consacrer l'œuvre législative du +philosophisme, il signa à dix heures du soir la Déclaration des droits.</p> + +<p>Mounier put donc enfin partir. Il avait hâte de reprendre la présidence +avant l'arrivée de cette grande armée de Paris, dont on ne savait pas +les projets. Il rentre, mais plus d'Assemblée; elle avait levé la +séance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demandé +qu'on diminuât le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva à sa +place, dans le siège du président, une grande femme de bonnes manières, +qui tenait la sonnette, et qui descendit à regret. Il donna ordre qu'on +tâchât de réunir les députés; en attendant, il annonça au peuple que le +foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se +serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres +disaient: «Mais, monsieur le président, cela sera-t-il bien avantageux? +cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?»—D'autres: +«Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mangé aujourd'hui.» Mounier dit +qu'on allât chercher du pain chez les boulangers. De tous côtés, les +vivres vinrent. Ils se mirent à manger dans la salle avec grand bruit.</p> + +<p>Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: «Mais, cher +président, pourquoi donc avez-vous défendu ce vilain <i>veto</i>?... Prenez +bien garde à la lanterne!» Mounier leur répondit avec fermeté qu'elles +n'étaient pas en état de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il +aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette réponse leur +plut fort; dès lors elles lui témoignèrent beaucoup de respect et +d'amitié.</p> + +<p>Mirabeau seul eût pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en +souciait pas. Certainement il était inquiet. Le soir, au dire de +plusieurs témoins, il s'était promené parmi le peuple avec un grand +sabre, disant à ceux qu'il rencontrait: «Mes enfants, nous sommes pour +vous.» Puis, il s'était allé coucher. Dumont le Genévois alla le +chercher, le ramena à l'Assemblée. Dès qu'il arriva, il dit de sa voix +tonnante: «Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir +troubler nos séances... Monsieur le président, faites respecter +l'Assemblée!» Les femmes crièrent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour +passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles.</p> + +<p>J'étais dans une galerie (dit Dumont), où une poissarde agissait avec +une autorité supérieure, et dirigeait une centaine de femmes, déjeunes +filles surtout, qui, à son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait +familièrement des députés parleur nom, ou bien demandait: «Qui est-ce +qui parle là-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de ça!... il +s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plutôt parler notre petite mère +Mirabeau...» Et toutes les autres criaient: «Notre petite mère +Mirabeau!» Mais il ne voulait point parler.</p> + +<p>M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'à +minuit passé. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le +suivions de midi jusqu'à minuit.</p> + +<p>Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y +rendit, trouva la foule écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le +roi. La garde nationale, soldée et non soldée, l'emplissait la Grève; de +rang en rang, on disait qu'il fallait aller à Versailles. La Fayette eut +beau faire et dire, il fut entraîné.</p> + +<p>Le château attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que la +Fayette faisait semblant d'être forcé, mais qu'il profiterait de la +circonstance. On voulut voir encore à onze heures si, la foule étant +dispersée, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde +nationale de Versailles veillait, et fermait le passage.</p> + +<p>La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec +raison qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle si elle se +séparait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs +étaient députés, s'offrirent à elle, pour la défendre, et lui +demandèrent un ordre pour prendre des chevaux de ses écuries. Elle les +autorisa, pour le cas, disait-elle, où le roi serait en danger.</p> + +<p>La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de +fidélité à la loi et au roi. Il l'avertit de son arrivée, et le roi lui +répondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa +Déclaration des droits.</p> + +<p>La Fayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes et de +tout le monde. Dans l'Œil-de-Bœuf, un homme de cour dit follement: +«Voilà Cromwell. «Et la Fayette très-bien: «Monsieur, Cromwell ne +serait pas entré seul.»</p> + +<p>Le roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les +gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors même ne fut pas +entièrement confié à la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer +dans le parc, la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des +gardes du corps et autres troupes; jusqu'à deux heures du matin, elles +attendaient le roi, au cas qu'il se décidât enfin à la fuite. À deux +heures seulement, tranquillisé par la Fayette, on leur fit dire qu'ils +pouvaient s'en aller à Rambouillet.</p> + +<p>À trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était +dispersé, couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs. +Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, étaient +partis pour Paris, peu après l'arrivée de la Fayette, emportant les +décrets sur les grains et la Déclaration des droits.</p> + +<p>La Fayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux; mouillés, +recrus, ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant +tout tranquille, alla à l'hôtel de Noailles, dormit, comme on dort après +vingt heures d'efforts et d'agitations.</p> + +<p>Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le +soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La +première expédition, où les femmes dominaient; très-spontanée, +très-naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas +coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre +dans le désordre même. Le <i>crescendo</i> naturel qu'on observe toujours +dans de telles agitations ne permettait guère de croire que la seconde +expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les +yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Néanmoins il y +avait là des hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de +furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du +matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus +acharnés), forcèrent les appartements royaux, malgré les gardes du +corps, qui tuèrent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrés.</p> + +<p>La reine courut un vrai péril, et n'échappa qu'en fuyant dans la chambre +du roi. Elle fut sauvée par la Fayette, qui accourut à temps avec les +gardes françaises.</p> + +<p>Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: «Le roi à Paris!»</p> + +<p>La reine fut forcée d'y paraître. La Fayette s'y présenta, et, +s'associant à son péril, lui baisa la main. Le peuple, surpris, +attendri, ne vit plus que la femme et la mère, et il applaudit.</p> + +<p>Chose curieuse! les politiques, les fortes têtes, ceux particulièrement +qui voulaient faire le duc d'Orléans lieutenant général, craignaient +extrêmement la translation du roi à Paris. Ils croyaient que c'était +pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tuée ou +en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient +très-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout +temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et +qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne, +tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la +halle l'appelaient un <i>bon papa</i>; c'était toute la pensée du peuple.</p> + +<p>Le roi avait mandé l'Assemblée au château. Il n'y eut pas quarante +députés qui se rendirent à cet appel. La plupart étaient incertains, et +restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur +incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il +poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de +couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit «que la liberté +de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois, +qu'il n'était pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances, +qu'une députation suffisait.» Le jeune Barnave appuya. Le président +Mounier contredit en vain.</p> + +<p>Enfin, l'on apprend que le roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée, +sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle, +elle est inséparable du roi.</p> + +<p>Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter +Versailles... Adieu, vieille monarchie!</p> + +<p>Cent députés entourent le roi, toute une armée, tout un peuple. Il +s'éloigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.</p> + +<p>Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le roi et +derrière. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en +fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On +rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la +ville affamée. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de +pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles +étaient fort joyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à +l'adresse de la reine. «Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la +boulangère, le petit mitron.» Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais +mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes, +en grande joie de mettre enfin ce <i>bon papa</i> en bonnes mains; il n'avait +pas beaucoup de tête, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa +femme; mais, une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas, +qui le conseilleraient mieux.</p> + +<p>Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois. On +espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. Le temps +malheureusement favorisait peu la fête. Il pleuvait à verse, on marchait +lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en +réjouissance, ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de +fusil.</p> + +<p>La voiture royale, escortée, la Fayette à la portière, avançait comme un +cercueil. La reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle +demanda à la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à +Moreau de Saint-Méry, qui, ayant présidé l'Hôtel de Ville aux fameux +jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il répondit ces mots +significatifs: «Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais, +une fois à l'Hôtel de Ville, elle en reviendra.»</p> + +<p>Voilà le roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au cœur même de +la France. Espérons qu'il en sera digne.</p> + +<p>La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en +fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient +surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont +pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles. Le 6, tout +fut réparé par les femmes de Paris.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3>LES FEMMES À LA FÉDÉRATION (1790)</h3>. + + +<p>«Ainsi finit le meilleur jour de notre vie.» Ce mot, que les fédérés +d'un village écrivent le soir de cette grande fête nationale à la fin de +leur procès-verbal, j'ai été tenté de l'écrire moi-même, lorsqu'on 1847 +j'achevai le récit des fédérations. Rien de semblable ne reviendra pour +moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur +de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes récits, ces grandes +communions du peuple.</p> + +<p>Les fédérations de provinces, de départements, de villes et villages, +eurent soin de consigner elles-mêmes et de narrer leur histoire. Elles +l'écrivaient à leur mère, l'Assemblée nationale, fidèlement, naïvement, +dans une forme bien souvent grossière, enfantine; elles disaient comme +elles pouvaient; qui savait écrire écrivait. On ne trouvait pas toujours +dans les campagnes le scribe habile qui fût digne de consigner ces +choses à la mémoire. La bonne volonté suppléait... Véritables monuments +de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de +la France, vous resterez à jamais pour témoigner du cœur de nos pères, +de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face +trois fois aimée de la patrie.</p> + +<p>J'ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d'hier, au bout de +soixante années, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient +lus. À la première ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une +chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces +récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait +l'Assemblée), ce sont des lettres d'amour.</p> + +<p>Rien d'officiel ni de commandé. Visiblement, le cœur parle. Ce qu'on y +peut trouver d'art, de rhétorique, de déclamation, c'est justement +l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment +exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des +romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en +moment, une parole arrachée du cœur proteste contre cette impuissance +de langage, et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment... Tout +cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment +se satisfaire soi-même?... Le détail matériel les a fort préoccupés; +nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des +somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je +les aperçus d'abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que +dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit à écrire, embellir, parer les +manuscrits de sa <i>Julie</i>... Autres ne furent les pensées de nos pères, +leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers, +imparfaits, l'amour s'éleva en eux à cette beauté éternelle!</p> + +<p>Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles +choses connues, tous les signes du passé, les symboles vénérés jadis, ou +pâlissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les cérémonies +du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes nouvelles, on sent que +c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions, où le peuple de +toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un même cœur, une +chose plus sacrée qu'un autel. Aucun culte spécial ne prête de sainteté +à la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu.</p> + +<p>Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu +de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le +Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Liberté +abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beauté, la +grandeur, le charme éternel de ces fêtes: le symbole y est vivant.</p> + +<p>Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention +s'écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu. +Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme +dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves +et touchantes que l'homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la +famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces fêtes +d'un intérêt religieux, pathétique.</p> + +<p>Partout, le vieillard à la tête du peuple, siégeant à la première place, +planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne +de fleurs. Dans toutes ces fêtes, l'aimable bataillon marche en robe +blanche, ceinture <i>à la nation</i> (cela voulait dire tricolore). Ici, +l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront +des héros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en +Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à la main une palme, et +cette inscription: <i>Au meilleur citoyen</i>!... Beaucoup revinrent bien +rêveurs.</p> + +<p>Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province qui ouvrit la +Révolution, fit des fédérations nombreuses et de la province entière, et +de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le +vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs +fusils, n'en firent que plus belles fêtes. Bataillon d'enfants armés, +bataillon de femmes armées, autre de filles armées. À Maubec, elles +défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, maniant l'épée nue, +avec cette vivacité gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs l'héroïque initiative des femmes et filles d'Angers. +Elles voulaient partir, suivre la jeune armée d'Anjou, de Bretagne, qui +se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de +la liberté, nourrir les combattants, soigner les blessés. Elles juraient +de n'épouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les +vaillants, de n'associer leur vie qu'à ceux qui donnaient la leur à la +France.</p> + +<p>Elles inspiraient ainsi l'élan dès 88. Et maintenant, dans les +fédérations, de juin, de juillet 90, après tant d'obstacles écartés, +dans ces fêtes de la victoire, nul n'était plus ému qu'elles. La +famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection +publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces +grandes réunions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre cœur +était cependant encore bien gros du passé... de l'avenir!... mais elles +ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le +voit dans tous les témoignages écrits, plus d'élan, plus d'ardeur que +les hommes mêmes, plus d'impatience de prêter le serment civique.</p> + +<p>On éloigne les femmes de la vie publique; on oublie trop que vraiment +elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre +que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant... +Elle est bien plus intéressée à s'informer, à prévoir. Dans la vie +solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent +de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des +armées... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Algérie, +elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en +Afrique, elle souffre et combat avec eux.</p> + +<p>Dans je ne sais quel village, les hommes s'étaient réunis seuls dans un +vaste bâtiment, pour faire ensemble une adresse à l'Assemblée nationale. +Elles approchent, elles écoutent, elles entrent les larmes aux yeux, +elles veulent en être aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y +joignent de tout leur cœur. Cette profonde union de la famille et de la +patrie pénétra toutes les âmes d'un sentiment inconnu.</p> + +<p>Personne, dans ces grandes fêtes, n'était simple témoin; tous étaient +acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire +jusqu'au nouveau-né; et celui-ci plus qu'un autre.</p> + +<p>On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère +l'offrait, le déposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le +rôle passif d'une offrande, il était actif aussi, il comptait comme +personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mère, il +réclamait sa dignité d'homme et de Français, il était déjà mis en +possession de la patrie, il entrait dans l'espérance.</p> + +<p>Oui, l'enfant, l'avenir, c'était le principal acteur. La commune +elle-même, dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal +magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci, +que je vois ici, sous l'œil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins +d'élan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize +ans, ils partent: 92 a sonné; ils suivent leurs aînés à Jemmapes. +Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras paraît si faible, ce sont les +soldats d'Austerlitz... Leur main a porté bonheur; ils ont rempli ce +grand augure, ils ont couronné la France!... Aujourd'hui même, faible et +pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations.</p> + +<p>Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le +premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apportés, bénis à +l'autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées, +héroïques, donnés par elles à la France... ah! quand on naît ainsi, on +ne peut plus jamais mourir... Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage +d'immortalité. Ceux même d'entre vous que l'histoire n'a pas nommés, ils +n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de +la grande pensée commune qu'ils portèrent par toute la terre...</p> + +<p>Je ne crois pas qu'à aucune époque le cœur de l'homme ait été plus +large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de +partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n'y a plus +ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun, +les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu; +les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les +croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.</p> + +<p>À Saint-Jean-du-Gard, près d'Alais, le curé et le pasteur s'embrassèrent +à l'autel. Les catholiques menèrent les protestants à l'église; le +pasteur siégea à la première place du chœur. Mêmes honneurs rendus par +les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable, +écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de +leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se +tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes... Dieu, +accusé si longtemps, fut enfin justifié... Les cœurs débordèrent; la +prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un +sentiment si profond; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté; le +maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable, +au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son cœur +dans quelques vers pathétiques.</p> + +<p>Ce rôle quasi-pontifical d'une femme, d'une digne mère, ne doit pas nous +étonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et +religion.</p> + +<p>Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale, +tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait brûler l'encens +sur l'autel de la Patrie.</p> + +<p>La Révolution, revenant à la nature, aux heureux et naïfs pressentiments +de l'antiquité, n'hésitait point à confier les fonctions les plus +saintes à celle qui, comme joie suprême du cœur, comme âme de la +famille, comme perpétuité humaine, est elle-même le vivant autel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3>LES DAMES JACOBINES (1790)</h3>. + + +<p>Le jour même du 6 octobre 89, où Louis XVI, en quittant Versailles, +signa l'acte capital de la Révolution, la Déclaration des droits, il +avait envoyé au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, dès lors, +l'idée de fuir sur terre autrichienne pour revenir à main armée. Ce +projet, recommandé par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de +Marie-Antoinette, fut reproduit par l'évêque de Pamiers, qui le fit +agréer du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter +avec les puissances étrangères; négociations continuées par M. de +Fersen, un Suédois très-personnellement attaché à la reine depuis +longues années, qu'elle fit revenir exprès de Suède et qui lui fut +très-dévoué.</p> + +<p>De quelque côté qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du +dedans, du dehors, contre la Révolution. Si elle ne trouve une force +énergique d'association, elle périt. Ce ne sont pas les innocentes +fédérations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout +autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance +sur l'autorité et ses agents, sur les menées des prêtres et des nobles. +Ces sociétés se forment d'elles-mêmes par toute la France.</p> + +<p>Je vois dans un acte inédit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis +de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se +réunissent chez une dame veuve, personne riche et considérable de la +ville; ils prêtent dans ses mains le serment civique. On croit voir +Caton et Marcie dans Lucain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Junguntur taciti contentique auspice Bruto.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils envoient fièrement l'acte de leur fédération à l'Assemblée +nationale, qui recevait en même temps celui de la grande fédération de +Rouen, où parurent les députés de soixante villes et d'un demi-million +d'hommes.</p> + +<p>Les trois jacobins sont un prêtre, aumônier de la conciergerie, et deux +chirurgiens. L'un d'eux a amené son frère, imprimeur du roi à Rouen. +Ajoutez deux enfants, neveu et nièce de la dame, et deux femmes, +peut-être de sa clientèle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les +mains de cette Cornélie, qui, seule ensuite, fait serment.</p> + +<p>Petite société, mais complète, ce semble. La dame (veuve d'un négociant +ou armateur) représente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur, +c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacités, les talents, +l'expérience; le prêtre, c'est la Révolution même; il ne sera pas +longtemps prêtre: c'est lui qui écrit l'acte, le copie, le notifie à +l'Assemblée nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est +le centre. Par lui, cette société est complète, quoiqu'on n'y voie pas +le personnage qui est la cheville ouvrière de toute société semblable, +l'avocat, le procureur. Prêtre du Palais de Justice, de la Conciergerie, +aumônier de prisonniers, confesseur de suppliciés, hier dépendant du +Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel à l'Assemblée +nationale, pour l'audace et l'activité, celui-ci vaut trois avocats.</p> + +<p>Qu'une dame soit le centre de la petite société, il ne faut pas s'en +étonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes +fort sérieuses, avec toute la ferveur de leurs cœurs de femmes, une +ardeur aveugle, confuse d'affection et d'idées, l'esprit de +prosélytisme, toutes les passions du moyen âge au service de la foi +nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait été sérieusement éprouvée; +c'était une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta +israélite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident +affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Révolution. Riche +et seule, elle a dû être facilement conduite par ses amis, je le +suppose, à donner des gages au nouveau système, à y embarquer sa fortune +par l'acquisition des biens nationaux.</p> + +<p>Pourquoi cette petite société fait-elle sa fédération à part? c'est que +Rouen, en général, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande +fédération des soixante villes qui s'y réunissent, avec ses chefs, MM. +d'Estouteville, d'Herbouville, de Sévrac, etc., cette fédération, mêlée +de noblesse, ne lui paraît pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est +faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacré de la prise de la +Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fièrement isolés chez eux, loin des +profanes et des tièdes, fêtent la sainte journée. Ils ne veulent pas se +confondre; sous des rapports divers, ils sont une élite, comme étaient +la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou +d'argent, ou de talent, d'énergie, en concurrence naturelle avec +l'aristocratie de naissance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3>LE PALAIS-ROYAL EN 90—ÉMANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS</h3>. + + +<p>Le droit des femmes à l'égalité, leurs titres à l'influence, au pouvoir +politique, furent réclamés en 90 par deux hommes fort différents: l'un, +parleur éloquent, esprit hasardé, romanesque; l'autre, le plus grave et +le plus autorisé de l'époque. Il faut replacer le lecteur dans le grand +foyer de fermentation où tous deux se faisaient entendre.</p> + +<p>Entrons au lieu même d'où la Révolution partit le 12 juillet, au +Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. Écartons +cette foule agitée, ces groupes bruyants, ces nuées de femmes vouées +aux libertés de la nature. Traversons les étroites galeries de bois, +encombrées, étouffées; par ce passage obscur, où nous descendons quinze +marches, nous voici au milieu du Cirque.</p> + +<p>On prêche! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette réunion, si +mondaine, mêlée de jolies femmes équivoques?... Au premier coup d'œil, +on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assemblée est +plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'académiciens: au +pied de la tribune, je vois M. de Condorcet.</p> + +<p>L'orateur, est-ce bien un prêtre? De robe, oui; belle figure de quarante +ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction, +l'air audacieux, un peu chimérique. Prédicateur, poëte ou prophète, +n'importe, c'est l'abbé Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thécla, +l'une qui ne le quitte point, qui, bon gré, mal gré, le suit au club, à +l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de +bon cœur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des +femmes, qui prêche leur émancipation.</p> + +<p>Ces vagues aspirations prenaient forme arrêtée, précise, dans les doctes +dissertations de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences. +Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de +l'<i>admission des femmes au droit de cité</i>. À ce titre, l'ami de +Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huitième siècle, peut être +légitimement compté parmi les précurseurs du Socialisme.</p> + +<p>Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut, +du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honoré. La +brillante association des jacobins de cette époque, qui compte une foule +de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'église des +anciens moines, et, sous l'église, dans une sorte de crypte bien +éclairée, donne asile à une société fraternelle d'ouvriers auxquels, à +certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les +questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas +seuls: les femmes inquiètes, les mères de familles, poussées par les +souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec +leurs maris, s'informent de la situation, s'enquièrent des maux, des +remèdes. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent à +cette heure, viennent seules et discutent seules. Première et touchante +origine des sociétés de femmes.</p> + +<p>Qui souffrait plus qu'elles de la Révolution? Qui trouvait plus longs +les mois, les années? Elles étaient, dès cette époque, plus violentes +que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 décembre 90); il se +plaît à mettre en contraste l'énergie de ces femmes du peuple dans leur +souterrain et le bavardage stérile de l'assemblée jacobine qui s'agitait +au-dessus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#table">—II—</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3>LES SALONS.—MADAME DE STAËL.</h3> + + +<p>Le génie de madame de Staël a été successivement dominé par deux maîtres +et deux idées: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu.</p> + +<p>Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exerçait sur Necker, son père, +qu'elle aimait éperdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une +toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier +genevois ne se fût avancé si loin dans la voie révolutionnaire. Elle +était alors pleine d'élan, de confiance; elle croyait fermement au bon +sens du genre humain. Elle n'était pas encore influencée, amoindrie, par +les amants médiocres qui depuis l'ont entourée. Madame de Staël fut +toujours gouvernée par l'amour. Celui qu'elle avait pour son père +exigeait que Necker fût le premier des hommes; et, en réalité, un +moment, il s'éleva très-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille, +nous n'en faisons aucun doute, il se lança dans l'expérience hardie du +suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un +peuple si peu avancé! mesure toute contraire à son caractère, très-peu +conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis.</p> + +<p>Le père et la fille, bientôt effrayés de leur audace, ne tardèrent pas à +reculer. Et madame de Staël, entourée de Feuillants, d'anglomanes, +admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout, +devint et resta la personne brillante, éloquente, et pourtant, au total, +médiocre, si l'on ose dire, qui a tant occupé la renommée.</p> + +<p>Pour nous, nous n'hésitons pas à l'affirmer, sa grande originalité est +dans sa première époque, sa gloire est dans son amour pour son père, +dans l'audace qu'elle lui donna.—Sa médiocrité fut celle de ses +spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans +son salon, dominés par elle, n'en réagirent pas moins sur elle dans +l'intimité.</p> + +<p>Reprenons, dès les commencements, le père et la fille.</p> + +<p>M. Necker, banquier génevois, avait épousé une demoiselle suisse, +jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fut l'absolue perfection.—La +jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec +sa nature facile, expansive et mobile. Son père, qui la consolait, +l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker, +ayant souvent loué le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'épouser. +Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les +défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la +sensibilité, le pathos. Quand Necker publia son fameux <i>Compte rendu</i>, +si diversement jugé, on lui en montra un jour une éloquente apologie, +tout enthousiaste; le cœur y débordait tellement, que le père ne put +s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.</p> + +<p>Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait +comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle +ne tolérait personne qui ne tînt Necker pour Dieu: folie vertueuse, +naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son +triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville, +entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du +sentiment et s'évanouit de bonheur.</p> + +<p>Elle avait de grands besoins de cœur, en proportion de son talent. +Après la fuite de son père et la perte de ses premières espérances, +retombée de Rousseau à Montesquieu, aux prudentes théories +constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu +aimer un héros. Son époux, l'honnête et froid M. de Staël, ambassadeur +de Suède, n'avait rien qui répondît à son idéal. Ne trouvant point de +héros à aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui +était en elle, et elle entreprit d'en faire un.</p> + +<p>Elle trouva un joli homme, roué, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il +y eût peu ou beaucoup d'étoffe, elle crut qu'elle suffirait, étant +doublée de son cœur. Elle l'aimait surtout pour les dons héroïques +qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car +elle était une femme), pour son audace, sa fatuité. Il était fort mal +avec la cour, mal avec bien des salons. C'était vraiment un grand +seigneur, d'élégance et de bonne grâce, mais mal vu des siens, d'une +consistance équivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on +se disait à l'oreille qu'il était le fruit d'un inceste de Louis XV avec +sa fille. La chose n'était pas invraisemblable. Lorsque le parti jésuite +fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson, +Machault encore, qui parlait trop des biens du clergé), il fallait +trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs. +Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mère, se dévoua, +autre Judith, à l'œuvre héroïque, sanctifiée par le but. Elle était +extraordinairement violente et passionnée, folle de musique, où la +dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son père, et +le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait résulté, +selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effronté, qui +apporta en naissant une aimable scélératesse à troubler toutes les +femmes.</p> + +<p>Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est +qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez +surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualité +médiocrement attirante. Ses gestes étaient plutôt énergiques que +gracieux; debout, les mains derrière le dos, devant une cheminée, elle +dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui +contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter +un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait que +vingt-cinq ans, elle avait de très-beaux bras, un beau cou à la Junon, +de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient +grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits +plus délicats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui +faisait tout oublier, c'étaient ses yeux, des yeux uniques, noirs et +inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les +passions. Son regard était un monde. On y lisait qu'elle était bonne et +généreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui pût l'entendre un +moment sans dire en sortant, malgré lui: «Oh! la bonne, la noble, +l'excellente femme!»</p> + +<p>Retirons le mot de génie, pourtant; réservons ce mot sacré. Madame de +Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source +était au cœur. La naïveté profonde, et la grande invention, ces deux +traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. Elle +apporta, en naissant, un désaccord primitif d'éléments qui n'allait pas +jusqu'au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une +bonne partie de ses forces, l'empêcha de s'élever et la retint dans +l'emphase. Ces Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C'étaient +des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Staël +avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat. +D'elle à Jean-Jacques, son maître, c'est la différence du fer à l'acier.</p> + +<p>Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa +fortune, son noble entourage, madame de Staël avait la faiblesse +d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet à son +bon et excellent cœur, qui l'aurait mise entièrement du côté du peuple. +Ses jugements, ses opinions, tenaient fort à ce travers. En tout, elle +avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait +éminemment aristocratique, l'Angleterre, révérant la noblesse anglaise, +ignorant qu'elle est très-récente, sachant mal cette histoire dont elle +parlait sans cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel +l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la +noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.</p> + +<p>Il ne fallait pas moins que le grand rêveur, le grand fascinateur du +monde, l'amour, pour faire accroire à cette femme passionnée qu'on +pouvait mettre le jeune officier, le roué sans consistance, créature +brillante et légère, à la tête d'un si grand mouvement. La gigantesque +épée de la Révolution eût passé, comme gage d'amour, d'une femme à un +jeune fat! Cela était déjà assez ridicule. Ce qui l'était encore plus, +c'est que cette chose hasardée, elle prétendait la faire dans les +limites prudentes d'une politique bâtarde, d'une liberté quasi-anglaise, +d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, à +peu près fini; de sorte que la folie n'avait pas même ce qui fait +réussir la folie parfois, d'être hardiment folle.</p> + +<p>Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et +madame de Staël étaient étroitement liés avec Brissot et la Gironde, et +que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour précipiter la +France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-révolution.</p> + +<p>Tout cela était un roman. Ce qui est prouvé aujourd'hui, c'est qu'au +contraire la Gironde détestait madame de Staël, c'est que la cour +haïssait Narbonne et frémissait de ce projet aventureux de la guerre où +on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au +premier échec, accusée de trahison, elle allait se trouver dans un péril +épouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment, +que la Gironde leur arracherait l'épée, à peine tirée, pour la tourner +contre le roi.</p> + +<p>«Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide, +par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de +l'ambassade de Suède?» C'était supposer que madame de Staël était +véritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Staël et +d'après les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la +voyait si publiquement éperdue d'amour pour Narbonne, impatiente de +l'illustrer. La pauvre Corinne, hélas! avait vingt-cinq ans, elle était +fort imprudente, passionnée, généreuse, à cent lieues de toute idée +d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'âge, et la +passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront +parfaitement cette chose, fâcheuse, à coup sûr, immorale, mais enfin +réelle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle +avait hâte d'illustrer le premier dans la croisade révolutionnaire, et +s'inquiétait médiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste +maître de l'ambassadeur de Suède.</p> + +<p>Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les +frontières, vint rendre compte à l'Assemblée. Vrai compte de courtisan. +Soit précipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre +situation militaire, donna des chiffres énormes de troupes, des +exagérations de toute espèce, qui, plus tard, furent pulvérisées par un +mémoire de Dumouriez.</p> + +<p>La chute de M. de Narbonne, renversé par les Girondins, rendit tout à +coup madame de Staël zélée royaliste. Elle rédigea un plan d'évasion +pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son héros, en +eût l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier à des mains si +légères. Réfugiée en Suisse pendant la Terreur, après Thermidor, +partisan aveugle de la réaction, elle change brusquement en 96, appuie +le Directoire et participe indirectement au coup d'État qui sauva la +République.</p> + +<p>Bonaparte la haïssait, croyant qu'elle avait aidé Necker dans ses +derniers ouvrages, fort contraires à sa politique. Il n'a pas trouvé de +meilleur moyen de la dénigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne +sais quelle déclaration d'amour; chose infiniment peu probable à +l'époque où elle était toute livrée à Benjamin Constant, qu'elle lança +dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les persécutions ridicules +du maître de l'Europe, l'exil de madame de Staël, la saisie de son +<i>Allemagne</i>, et les étranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs +fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux +millions, prêtés en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander +d'écrire pour le roi de Rome.</p> + +<p>En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Suède. La terre +lui manquait lorsqu'elle écrivit ses <i>Dix ans d'exil</i>. Elle avait +épousé, en 1810, un jeune officier, malade et blessé, M. de Rocca, plus +jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817.</p> + +<p>Au total, femme excellente, d'un bon cœur et d'un grand talent, qui, +peut-être, sans les salons, sans les amitiés médiocres, sans les misères +du monde parleur, du monde scribe, eût eu du génie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3>LES SALONS.—MADAME DE CONDORCET.</h3> + + +<p>Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de +Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la +Monnaie. Là fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un +contemporain appelle le foyer de la République.</p> + +<p>Ce salon européen de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences +vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pensée +républicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva +ses formules. Pour l'initiative et l'idée première, elle appartenait, +nous l'avons vu, dès 89, à Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville +et les Cordeliers ont poussé le premier cri.</p> + +<p>Le dernier des philosophes du grand dix-huitième siècle, celui qui +survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des +réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l'Académie des sciences, +le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami +de Turgot. Son salon était le centre naturel de l'Europe pensante. Toute +nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les étrangers +distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en +chercher, en discuter l'application. C'étaient l'Américain Thomas Payne, +l'Anglais Williams, l'Écossais Mackintosh, le Genévois Dumont, +l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un +tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un +coin immuablement était l'ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et +mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond +attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.</p> + +<p>Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de +madame de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la +métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer, +s'épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait +moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors +vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'écrire +<i>ses Lettres sur la Sympathie</i>, livre d'analyse fine et délicate, où, +sous le voile d'une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la +mélancolie d'un jeune cœur auquel quelque chose a manqué<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. On a +supposé vainement qu'elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la +cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin +d'un tel caractère.</p> + +<p>Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant +d'épouser Condorcet elle lui aurait déclaré qu'elle n'avait point le +cœur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu +avec une bonté paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la +même tradition, ils vécurent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au +beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y +avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commença +d'aimer le grand citoyen, l'âme tendre et profonde qui couvait, comme +son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espèce humaine. Elle le +trouva jeune de l'éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau +désir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois après la prise +de la Bastille, en avril 90.</p> + +<p>Condorcet, âgé alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en +effet, de ces grands événements; il commençait une vie nouvelle, la +troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d'Alembert, la vie +critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'océan de la +vie politique. Il avait rêvé le progrès; aujourd'hui il allait le faire, +ou du moins s'y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable +alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi +infinie à l'avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva +injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint +de même indépendant à l'égard de la Gironde. On lit encore avec +admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui +fut celui des Girondins.</p> + +<p>Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa +porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans +un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle +distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais +il n'a rien oublié. Toute personne spéciale qui l'interrogeait le +trouvait plus spécial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes +étaient étonnées, effrayées, de voir qu'il savait jusqu'à l'histoire de +leurs modes, et très-haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il +paraissait très-froid, ne s'épanchait jamais. Ses amis ne savaient son +amitié que par l'extrême ardeur qu'il mettait secrètement à leur rendre +des services. «C'est un volcan sous la neige,» disait d'Alembert. Jeune, +dit-on, il avait aimé, et, n'espérant rien, il fut un moment tout près +du suicide. Âgé alors et bien mûr, mais au fond non moins ardent, il +avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions +profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la +vie même, et qu'on ne peut pas sonder.</p> + +<p>Noble époque! et qu'elles furent dignes d'être aimées, ces femmes, +dignes d'être confondues par l'homme avec l'idéal même, la patrie et la +vertu!... Qui ne se rappelle encore ce déjeuner funèbre, où pour la +dernière fois les amis de Camille Desmoulins le prièrent d'arrêter son +<i>Vieux Cordelier</i>, d'ajourner sa demande du <i>Comité de la clémence</i>? Sa +Lucile, s'oubliant comme épouse et comme mère, lui jette les bras au +cou: «Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destinée!»</p> + +<p>Ainsi elles ont glorieusement consacré le mariage et l'amour, soulevant +le front fatigué de l'homme en présence de la mort, lui versant la vie +encore, l'introduisant dans l'immortalité...</p> + +<p>Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront +regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes héroïques et +charmantes. Elles restent associées, en nous, aux plus nobles rêves du +cœur, types et regret d'amour éternel!</p> + +<p>Il y avait comme une ombre de cette tragique destinée dans les traits et +l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du +savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose +de triste, de patient, de résigné. Le haut du visage était beau. Les +yeux, nobles et doux, pleins d'une idéalité sérieuse, semblaient +regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste à contenir +toute science semblait un magasin immense, un trésor complet du passé.</p> + +<p>L'homme était, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait à +sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalité, +qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'énervation. +Ajoutez qu'il avait passé sa vie dans le dix-huitième siècle, et qu'il +en portait le poids. Il en avait traversé toutes les disputes, les +grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions. +Neveu d'un évêque tout jésuite, élevé en partie par ses soins, il devait +beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il +était noble, titré, marquis de Condorcet. Naissance, position, +relations, beaucoup de choses le rattachaient à l'ancien régime. Sa +maison, son salon, sa femme, présentaient même contraste.</p> + +<p>Madame de Condorcet, née Grouchy, d'abord chanoinesse, élève +enthousiaste de Rousseau et de la Révolution, sortie de sa position +demi-ecclésiastique pour présider un salon qui était, le centre des +libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.</p> + +<p>La crise de juin 91 devait décider Condorcet, elle l'appelait à se +prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses précédents +d'une part, et de l'autre ses idées. Quant aux intérêts, ils étaient +nuls avec un tel homme. Le seul peut-être auquel il eût été sensible, +c'est que, la République abaissant toute grandeur de convention et +rehaussant d'autant les supériorités naturelles, sa Sophie se fût +trouvée reine.</p> + +<p>M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne désespérait pas de neutraliser +son républicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon +marché du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille +d'ailleurs avait autrefois protégé. On allait jusqu'à affirmer, répandre +dans le public que Condorcet partageait les idées royalistes de Sieyès. +On le compromettait ainsi, et en même temps on lui offrait comme +tentation la perspective d'être nommé gouverneur du Dauphin.</p> + +<p>Ces bruits le décidèrent probablement à se déclarer plus tôt qu'il +n'aurait fait peut-être. Le 1<sup>er</sup> juillet, il fit annoncer par la +<i>Bouche-de-fer</i> qu'il parlerait au Cercle social sur la République. Il +attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine réserve. Dans un +discours ingénieux, il réfutait plusieurs des objections banales qu'on +fait à la République, ajoutant toutefois ces paroles, qui étonnèrent +fort: «Si pourtant le peuple se réserve d'appeler une Convention pour +prononcer si l'on conserve le trône, si l'hérédité continue pour un +petit nombre d'années entre deux Conventions, <i>la royauté, en ce cas, +n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens</i>...» Il +faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur +du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout à savoir +se passer du trône.</p> + +<p>Cette apparence d'indécision ne plut pas beaucoup aux républicains, et +choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blessés encore, quand on +répandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, écrit d'une main si +grave. Condorcet y fut probablement l'écho et le secrétaire de la jeune +société qui fréquentait son salon. Le pamphlet était une <i>Lettre d'un +jeune mécanicien</i>, qui, pour une somme modique, s'engageait à faire un +excellent roi constitutionnel.</p> + +<p>«Ce roi, disait-il, s'acquitterait à merveille des fonctions de la +royauté, marcherait aux cérémonies, siégerait convenablement, irait à la +messe, et même, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du +président de l'Assemblée la liste des ministres que désignerait la +majorité... Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté; et +cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est +encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer +inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité.»</p> + +<p>Chose remarquable. Cet homme mûr et grave, qui s'embarquait par une +plaisanterie sur l'océan de la Révolution, ne se dissimulait nullement +les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de +l'espèce humaine, il en avait moins pour le présent, ne se faisait nulle +illusion sur la situation, en voyait très-bien les dangers. Il les +craignait, non pour lui-même (il donnait volontiers sa vie), mais pour +cette femme adorée, pour ce jeune enfant né à peine du moment sacré de +Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'était secrètement informé du port +par lequel il pourrait, au besoin, faire échapper sa famille, et il +s'était arrêté à celui de Saint-Valery.</p> + +<p>Tout fut ajourné, et, de proche en proche, l'événement arriva. Il arriva +par Condorcet lui-même; cet homme si prudent devint hardi en pleine +Terreur. Rédacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua +violemment la Constitution de 93, et fut obligé de chercher un asile +contre la proscription.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3>SUITE.—MADAME DE CONDORCET (94).</h3> + + +<p>«L'amour est fort comme la mort.»—Et ce sont ces temps de mort qui sont +ses triomphes peut-être; car la mort verse à l'amour je ne sais quoi +d'âcre et de brûlant, d'amères et divines saveurs qui ne sont point +d'ici-bas.</p> + +<p>En lisant l'audacieux voyage de Louvet à travers toute la France pour +retrouver ce qu'il aimait, en assistant à ces moments où, réunis par le +sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans +les bras l'un de l'autre, défaillants, anéantis, qui n'a dit cent fois: +«Ô mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer à ce point +les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!»</p> + +<p>L'amour a sauvé Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans +son héroïsme. Il n'a pas été étranger à la mort de Condorcet.</p> + +<p>Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodoïska; +Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie.</p> + +<p>C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver à cette fuite +du proscrit qui lui fit quitter son asile.</p> + +<p>Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour +voir la campagne et séduit par le printemps, c'est une étrange +explication, invraisemblable et peu sérieuse.</p> + +<p>Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille.</p> + +<p>Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, épouse de l'illustre +proscrit, qui eût pu être son père, s'était trouvée, au moment de la +proscription et du séquestre des biens, dans un complet dénûment. Ni +l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa +à deux élèves en médecine, célèbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet +fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, près du +Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la +table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la +maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours, +sans vouloir le reconnaître. Madame de Condorcet logeait à Auteuil, et +chaque jour venait à Paris à pied. Chargée d'une sœur malade, de sa +vieille gouvernante, embarrassée d'un jeune enfant, il lui fallait +pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frère du secrétaire de +Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honoré, n° 352 (à deux pas de +Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus +de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du +moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospéra davantage +sous la Terreur; on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette +vie si peu sûre. L'attrait singulier de pureté, de dignité, qui était en +cette jeune femme, amenait là les violents, les ennemis de son mari. Que +ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est +restée atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois, +quand elle osait, tremblante et le cœur brisé, elle se glissait dans +l'ombre jusqu'à la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cachée sous +les tours de Saint-Sulpice. Frémissant d'être rencontrée, elle montait +d'un pas léger au pauvre réduit du grand homme; l'amour et l'amour +filial donnaient à Condorcet quelques heures de joie, de bonheur. +Inutile de dire ici combien elle cachait les épreuves du jour, les +humiliations, les duretés, les légèretés barbares, ces supplices d'une +âme blessée, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille, +diminuant les haines par sa patience, charmant les colères, peut-être +retenant le fer suspendu. Mais Condorcet était trop pénétrant pour ne +pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce pâle sourire dont elle +déguisait sa mort intérieure. Si mal caché, pouvant à tout moment se +perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait +et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la +Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais haïssait de plus en plus +une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.</p> + +<p>Qu'avait-il fait pour mériter ce supplice? Nulle des fautes des +Girondins. Loin d'être fédéraliste, il avait, dans un livre ingénieux, +défendu le droit de Paris, démontré l'avantage d'une telle capitale, +comme instrument de centralisation. Le nom de la République, le premier +manifeste républicain, avait été écrit chez lui et lancé par ses amis, +quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hésitaient encore. Il +avait écrit, il est vrai, ce premier projet de constitution, +impraticable, inapplicable, dont on n'eût jamais pu mettre la machine en +mouvement, tant elle est chargée, surchargée, de garanties, de +barrières, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le +mot terrible de Chabot, que la constitution préférée, celle de 93, n'est +qu'un piège, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne +l'avait pas dit, mais il l'avait démontré dans une brochure violente. +Chabot, effrayé de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en +faisant proscrire Condorcet.</p> + +<p>Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai, +savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'était fait donner un poison sûr +par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il +voulait, de son asile, continuer la polémique, le duel de la logique +contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la +Raison. Telle était sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitième siècle, +dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.</p> + +<p>Une douce puissance l'arrêta, invincible et souveraine, la voix de cette +femme aimée, souffrante fleur, laissée là en otage aux violences du +monde, tellement exposée par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame +de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion, +de son combat engagé, c'est-à-dire celui de son cœur. Elle lui dit de +laisser là ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait +passer, et de s'établir hors du temps, de prendre déjà possession de son +immortalité, de réaliser l'idée qu'il avait nourrie d'écrire un +<i>Tableau des progrès de l'esprit humain</i>.</p> + +<p>Grand fut l'effort. Il y paraît à l'absence apparente de passion, à la +froideur austère et triste que l'auteur s'est imposée. Bien des choses +sont élevées, beaucoup sèchement indiquées<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le temps pressait. +Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit +glacé, ne voyant de sa lucarne que le sommet dépouillé des arbres du +Luxembourg, dans l'hiver de 93, précipitait l'âpre travail, les jours +sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire à chaque +feuille, à chaque siècle de son histoire: «Encore un âge du monde +soustrait à la mort.»</p> + +<p>Il avait, à la fin de mars, revécu, sauvé, consacré tous les siècles et +tous les âges; la vitalité des sciences, leur puissance d'éternité, +semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la +science? la lutte contre la mort. La véhémente aspiration d'une grande +âme immortelle pour communiquer l'immortalité emporta alors le sage +jusqu'à élever son vœu à cette forme prophétique: «La science aura +vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.»</p> + +<p>Défi sublime au règne de la mort, dont il était environné. Noble et +touchante vengeance!... Ayant réfugié son âme dans le bonheur à venir du +genre humain, dans ses espérances infinies, sauvé par le salut futur, +Condorcet, le 6 avril, la dernière ligne achevée, enfonça son bonnet de +laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la +bonne madame Vernet. Elle avait deviné son projet, et le surveillait; il +n'échappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fidèle, son +libérateur; dans l'autre, le poëte romain qui a écrit les hymnes +funèbres de la liberté mourante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le +charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peuplé de gens de lettres, +beau lieu où lui-même, secrétaire de l'Académie des sciences, associé +pour ainsi dire à la royauté de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et +presque des courtisans; tous en fuite ou écartés. Restait la maison du +<i>Petit-Ménage</i>, on nommait ainsi M. et madame Suard. Véritable miniature +de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et +gentille, étaient tous deux gens de lettres, sans faire de livres +pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les +ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame). +Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aimés, +influents et considérés jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur +royal.</p> + +<p>Ils se tenaient tapis là, sous la terre, attendant que passât l'orage et +se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigué, à mine hâve, à barbe +sale, dans son triste déguisement, leur tomba à l'improviste, le joli +petit ménage en fut cruellement dérangé. Que se passa-t-il? on l'ignore. +Ce qui est sûr, c'est que Condorcet ressortit immédiatement par une +porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester +ouverte; il la retrouva fermée. L'égoïsme connu des Suard ne me paraît +pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les +crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne, +ne voulut point les compromettre; il aura demandé, reçu des aliments: +voilà tout.</p> + +<p>Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche +l'épuisait. Un homme, assis depuis un an, tout à coup marchant sans +repos, fût bientôt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe +longue, ses yeux égarés, d'entrer, pauvre famélique, dans un cabaret de +Clamart. Il mangea avidement, et, en même temps, pour soutenir son +cœur, il ouvrit le poëte romain. Cet air, ce livre, ces mains +blanches, tout le dénonçait. Des paysans qui buvaient là (c'était le +comité révolutionnaire de Clamart) virent bientôt tout de suite que +c'était un ennemi de la République. Ils le traînèrent au district. La +difficulté était qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds étaient +déchirés. On le hissa sur une misérable haridelle d'un vigneron qui +passait. Ce fut dans cet équipage que cet illustre représentant du +dix-huitième siècle fut solennellement conduit à la prison de +Bourg-la-Reine. Il épargna à la République la honte du parricide, le +crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point +existé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3>SOCIÉTÉS DE FEMMES.—OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.</h3> + + +<p>Les Jacobins s'appelant <i>Amis de la Constitution</i>, la société qui se +réunissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Société fraternelle +des patriotes des deux sexes <i>défenseurs de la Constitution</i>. Elle avait +pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle +proteste contre les décrets de l'Assemblée constituante, elle tire son +appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre, +madame Roland, alors en voyage à Paris.</p> + +<p>Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des sociétés de femmes. +C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les +biographies, etc., qu'on en recueille quelques légères traces.</p> + +<p>Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante +improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega, +dictait une tragédie par jour. Elle était tort illettrée; on a dit même +qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755) +d'une revendeuse à la toilette et d'un père marchand, selon les uns, +selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de +Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d'idées généreuses, fut le +martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des +femmes par un mot juste et sublime: «Elles ont bien le droit de monter à +la tribune, puisqu'elles ont celui de monter à l'échafaud.»</p> + +<p>Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand +elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous +l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui +redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son +inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux +railleurs des duels au pistolet.</p> + +<p>Le parti de Lafayette contribua surtout à la perdre en la mettant à la +tête d'une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus +d'une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses +autres amis lui conseillaient en vain de s'arrêter, toujours elle +allait, comptant sur la pureté de ses intentions; elle les expliqua au +public dans un très-noble pamphlet, la <i>Fierté de l'innocence</i>. La pitié +lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention, +républicaine sincère, elle n'offrit pas moins de le défendre. L'offre ne +fut pas acceptée. Mais, dès lors, elle fut perdue.</p> + +<p>Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis, +risquent bien plus que les hommes. C'était un odieux machiavélisme de ce +temps de mettre la main sur celles dont l'héroïsme pouvait exciter +l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la +brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un +groupe, Olympe est prise par la tête; un brutal tient cette tête serrée +sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se déroulent... pauvres +cheveux gris, quoiqu'elle n'eût que trente-huit ans; le talent et la +passion l'avaient consumée. «Qui veut la tête d'Olympe pour quinze +sous?» criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: «Mon ami, +dit-elle, mon ami, j'y mets la pièce de trente.» On rit, et elle +échappa.</p> + +<p>Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle +eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la +force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus +intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes, +elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. +On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du +supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en +pleurant, le triste office, dont on prévoyait l'inutilité. Les matrones +et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour +dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût +la constater.</p> + +<p>Elle reprit tout son courage devant l'échafaud, et mourut en +recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors +puissamment. Celle des <i>Femmes révolutionnaires</i> a alors pour chef et +meneur une fille éloquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la +réunion générale de l'Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit +la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes. +Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je +crois, de Châlier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la +rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées +communistes. Leclerc, Roux et d'autres, après la mort de Marat, firent +un journal d'une tendance très-peu maratiste: <i>Ombre de Marat</i>.</p> + +<p>Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des Jacobins, +rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés +étaient bien reçues.</p> + +<p>D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande +partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en +voulaient aux sociétés de femmes, que, très-injustement, elles en +rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes +(pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles +envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la +mirent en fuite à force de coups.</p> + +<p>D'autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes +négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait, +conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins, +habillées en hommes et armées, elles se promenèrent aux halles et +injurièrent les poissardes. Celles-ci tombèrent sur elles, et, de leurs +robustes mains, leur appliquèrent, au grand amusement des hommes, une +indécente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea, +mais contre les victimes; elle défendit aux femmes de s'assembler. Cette +grande question sociale se trouva ainsi étranglée par hasard.</p> + +<p>Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme +la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité +qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un +suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un +passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque.</p> + +<p>En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant +aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position +lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à +tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle +était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3>THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95).</h3> + + +<p>Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée +Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le +régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août, +parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et +reçut une couronne de la main des vainqueurs.—Malheureusement ce +portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle, +rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le cœur de nos +pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté.</p> + +<p>La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'œil noir, un peu gros, +un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la +trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,—amour d'un +homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie), +l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution.</p> + +<p>L'œil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein +d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si +grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le +malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les +cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu, +dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et +virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux +passions des autres, elle-même usa peu de la vie.</p> + +<p>Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le +pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre +ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des +populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au +quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette +population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents +Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer +Charles le Téméraire. (<i>Histoire de France</i>, t. VI.) Dans nos guerres +de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai, +le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois +cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le +salut de la France. (<i>Histoire de la Révolution</i>.)</p> + +<p>Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la +ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la +Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle +s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli +par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent +dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans +nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos +enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où +la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives +de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville.</p> + +<p>Théroigne était la fille d'un fermier aisé, qui lui avait fait donner +quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d'esprit, beaucoup +d'éloquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi. +Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre +et entourée d'amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un +castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se +faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de +Campinados. En France, ses passions furent de même pour des hommes +étrangers à l'amour. Elle déclarait détester l'immoralité de Mirabeau; +elle n'aimait que le sec et froid Sicyès, ennemi né des femmes. Elle +distinguait, encore un homme austère, l'un de ceux qui fondèrent plus +tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier républicain, le +mathématicien Romme, aussi laid de visage qu'il était pur et grand de +cœur; il le perça, ce cœur, le jour où il crut la République morte. +Romme, en 89, arrivait de Russie; il était gouverneur du jeune prince +Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux +salons de la Liègeoise, fréquentés par des hommes comme Sieyès et +Pétion. C'est dire assez que Théroigne, quelle que fût sa position +douteuse, n'était nullement une fille.</p> + +<p>Les jours entiers, elle les passait, à l'Assemblée, ne perdait pas un +mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des +royalistes qui rédigeaient les <i>Actes des apôtres</i>, c'était de marier +Théroigne au député Populus, qui ne la connaissait même pas.</p> + +<p>Quand Théroigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numéro +admirable de Camille Desmoulins sur une séance des Cordeliers. Voici +l'extrait que j'en ai fait ailleurs:</p> + +<p>«L'orateur est interrompu. Un bruit se fait à la porte, un murmure +flatteur, agréable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment! +ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de +Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 +octobre. L'enthousiasme est au comble. «C'est la reine de Saba, s'écrie +Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.»</p> + +<p>«Déjà elle a traversé toute l'Assemblée d'un pas léger de panthère, elle +est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs, +apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.</p> + +<p>«Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le +prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de +l'Assemblée nationale... Et vous le bâtirez sur la place où fut la +Bastille.</p> + +<p>«Comment! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de +l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir +législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus, +au Manège... comme la colombe de Noé, qui n'a point où poser le pied!</p> + +<p>«Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les +édifices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule, +où réside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un +dieu sans autel. Qui reconnaîtra son culte?</p> + +<p>«Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent +leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Bâtissons le seul +vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fut prononcée la +Déclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera +moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des +tribus, leur Jérusalem!»</p> + +<p>Quand Liège, écrasée par les Autrichiens, fut rendue à son tyran +ecclésiastique, en 1791, Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais elle +fut suivie de Paris à Liège, arrêtée en arrivant, spécialement comme +coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, sœur de +l'empereur Léopold. Menée à Vienne, et relâchée à la longue, faute de +preuves, elle revint exaspérée, surtout contre les agents de la reine +qui l'auraient suivie, livrée. Elle écrivit son aventure; elle voulait +l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins, +lorsque éclata le 10 août.</p> + +<p>Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un +des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait, +non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour +avoir publié, à Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui +écrasèrent la Révolution à Liège, le <i>Tocsin des rois</i>. Suleau était +dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses +relations infiniment étendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier +conte que Suleau, dans un danger, lui disait: «J'enverrai, au besoin, +toute ma Picardie à votre secours.» Suleau, prodigieusement actif, se +multipliait; on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 90, dit +qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'hôtel de l'archevêque de +Bordeaux. Déguisé cette fois encore, armé, le matin même du 10 août, au +moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre +d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi, +Suleau, pris, dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse +patrouille de royalistes, armés d'espingoles, qui faisaient une +reconnaissance autour des Tuileries.</p> + +<p>Théroigne se promenait avec un garde-française sur la terrasse des +Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle +du moins qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu'il +avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue +chevaleresque, elle devait le défendre; au point de vue qui dominait +alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait +frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. Un commissaire, monté +sur un tréteau, essayait de calmer la foule; Théroigne le renversa, le +remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale +défendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser +toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule. +Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux +égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on +suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente +énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d'une +vigueur et d'une force décuplées par le désespoir. D'autres disent que +ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le +premier coup.</p> + +<p>Sa participation au 10 août, la couronne que lui décernèrent les +Marseillais vainqueurs, avaient resserré ses liens avec les Girondins +amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha +encore plus à eux par leur horreur commune pour les massacres de +Septembre, qu'elle flétrit énergiquement. Dès avril 92, elle avait +violemment rompu avec Robespierre, disant fièrement dans un café que, +s'il calomniait sans preuves, «elle lui retirait son estime.» La chose, +contée le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta +l'amazone dans un amusant accès de fureur. Elle était dans une tribune, +au milieu des dévotes de Robespierre. Malgré les efforts qu'on faisait +pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrière qui séparait les +tribunes de la salle, perça cette foule ennemie, demanda en vain la +parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ouïr quelque blasphème +contre le dieu du temple; Théroigne fut chassée sans être entendue.</p> + +<p>Elle était encore fort populaire, aimée, admirée de la foule pour son +courage et sa beauté. On imagina un moyen de lui ôter ce prestige, de +l'avilir par une des plus lâches violences qu'un homme puisse exercer +sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des +Tuileries; ils formèrent un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à +coup sur elle, la saisirent, lui levèrent les jupes, et, nue, sous les +risées de la foule, la fouettèrent comme un enfant. Ses prières, ses +cris, ses hurlements de désespoir, ne firent qu'augmenter les rires de +cette foule cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée continua ses +hurlements; tuée par cette injure barbare dans sa dignité et dans son +courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette +longue période de vingt-quatre années (toute une moitié de sa vie!), +elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'était un +spectacle à briser le cœur de voir cette femme héroïque et charmante, +tombée plus bas que la bête, heurtant ses barreaux, se déchirant +elle-même et mangeant ses excréments. Les royalistes se sont complu à +voir là une vengeance de Dieu sur celle dont la beauté fatale enivra la +Révolution dans ses premiers jours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3>LES VENDÉENNES EN 90 ET 91.</h3> + + +<p>Au moment où les émigrés, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos +frontières de l'Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la +Saint-Barthélémy, éclate dans l'Ouest la guerre de la Vendée.</p> + +<p>Chose étrange! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait +la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait +pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux +<i>sans indemnité</i>.</p> + +<p>À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique, +les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège, +Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes +ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple +tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mère, contre le +peuple qui est lui-même! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient: +Mort à la nation!</p> + +<p>Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C'est une guerre de +ténèbres et d'énigmes, une guerre de fantômes, d'insaisissables esprits. +Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les +enquêtes n'apprennent rien. Après quelque fait tragique, les +commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est +paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu +de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le +seigneur? on le trouve à table; il invite les commissaires; ceux-ci se +retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le +lendemain.</p> + +<p>Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile?</p> + +<p>Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une sœur grise +qui trotte humblement et tête basse.</p> + +<p>Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame à +cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fossés, +quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute, +d'être rencontrée.</p> + +<p>Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des œufs, ou +des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la +ville avant la nuit.</p> + +<p>Mais la sœur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles? +Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont, +toutes les trois, frapper à la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame +a là sa petite fille qu'on élève; la paysanne y vient vendre; la bonne +sœur y demande abri pour une seule nuit.</p> + +<p>Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prêtre? Il +n'y est pas aujourd'hui.—Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il +vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne +les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie à +ces cœurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu'on veut +faire savoir, tel faux bruit qu'on veut répandre, tel signal qu'on veut +faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il +remue toute la contrée.</p> + +<p>Femme et prêtre, c'est là tout, la Vendée, la guerre civile.</p> + +<p>Notez bien que, sans la femme, le prêtre n'aurait rien pu.</p> + +<p>«<i>Ah! brigandes</i>, disait un soir un commandant républicain, arrivant +dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre +effroyable avait fait périr tant d'hommes, <i>ce sont les femmes</i>, +disait-il, <i>qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la +République serait déjà établie, et nous serions chez nous +tranquilles</i>... Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons +demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer.» +(<i>Mémoires de madame de Sapinaud</i>.)</p> + +<p>Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de +la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier +républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane; il savait +parfaitement que toute l'œuvre des ténèbres s'était accomplie par +l'intime et profonde entente de la femme et du prêtre.</p> + +<p>La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'église et le +confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux, +parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente, +l'étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.</p> + +<p>La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des +habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur +l'oreiller... Le mari dort, fatigué. Mais elle, elle ne dort pas. Elle +se tourne, se retourne; elle parvient à l'éveiller. Chaque fois, +profond soupir, parfois un sanglot. «Mais qu'as-tu donc cette +nuit?—Hélas! le pauvre Roi au Temple!... Hélas! ils l'ont souffleté, +comme Notre-Seigneur Jésus-Christ!»—Et, si l'homme s'endort un moment: +«On dit qu'on va vendre l'église! l'église et le presbytère!... Ah! +malheur, malheur à celui qui achètera!...»</p> + +<p>Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution +avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect, +sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une +parole qui ne fût ou ne parût un éclat du cœur brisé... Force immense, +vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les +résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un +autre: la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la +femme, plus perçant que les poignards.</p> + +<p>Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce: +la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progrès +révolutionnaire, que demandait le mari.</p> + +<p>Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'époque, a été trop peu +remarqué.</p> + +<p>Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus: +un invisible fer tranche le nœud de la famille, met l'homme d'un côté, +la femme de l'autre.</p> + +<p>Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du +passé, force des habitudes, soit faiblesse de cœur et pitié trop +naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et +dépendance des prêtres, la femme devenait l'avocat de la +contre-révolution.</p> + +<p>C'était sur le terrain matériel de l'acquisition des biens nationaux que +se posait généralement la dispute morale entre l'homme et la femme.</p> + +<p>Question <i>matérielle</i>? On peut dire oui et non.</p> + +<p>D'abord, c'était la question de vie et de mort pour la Révolution. +L'impôt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente +des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était +désarmée, livrée à l'invasion. Le salut de la révolution morale, la +victoire des principes, tenait à la révolution financière.</p> + +<p>Acheter, c'était un acte civique qui servait très-directement le salut +du pays. Acte de foi et d'espérance. C'était dire qu'on s'embarquait +décidément sur le vaisseau de l'État en péril, qu'avec lui on voulait +aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait +d'acheter.</p> + +<p>Empêcher, d'une part, la rentrée de l'impôt, de l'autre, la vente des +biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de +faim: voilà le plan très-simple, très-bien conçu, du parti +ecclésiastique.</p> + +<p>Le noble amenait l'étranger, et le prêtre empêchait qu'on ne pût se +défendre. L'un poignardait la France, l'autre la désarmait.</p> + +<p>Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution? En la +mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par +elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l'État.</p> + +<p>Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce +sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficulté +contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et +contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.</p> + +<p>Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait +dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle +que tête basse, courbée d'effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts +qu'enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se +damner. On n'obéissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait +l'impôt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abîme, l'horreur des +tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, étaient pour +l'acquéreur des biens nationaux... Comment eût-elle osé continuer de +manger avec lui? son pain n'était que cendre. Comment coucher avec un +réprouvé? être sa femme, sa moitié, même chair, n'était-ce pas brûler +déjà, entrer vivante dans la damnation?</p> + +<p>Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli, +tourmenté, pour qu'il n'achetât point! Jamais un général habile, un rusé +capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place où il +voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient +rien; c'étaient des biens maudits, on l'avait déjà vu par le sort de tel +acquéreur. Jean, qui a acheté, n'a-t-il pas été grêlé tout d'abord, +Jacques inondé? Pierre, c'est encore pis, il est tombé du toit. Paul, +c'est son enfant qui est mort. M. le curé l'a très-bien dit: «Ainsi +périrent les premiers-nés d'Égypte...»</p> + +<p>Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait +semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi répondre à ce flot de +paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacité du sentiment, par +l'éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne +répondait point, ou ne répondait qu'un mot que nous dirons tout à +l'heure. Il n'était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas +facile de devenir l'ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère, +qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait +homme, le tirait du néant. N'y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne +pas se réjouir de l'affranchissement général? Pouvait-il méconnaître ce +triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette +création immense: tout un monde naissant à la vie!</p> + +<p>—Il résistait donc en lui-même. «Non, disait-il en lui, non, tout ceci +est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y +profite, que je le croirais juste encore.»</p> + +<p>Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le +mari résista, l'homme resta fidèle à la Révolution.</p> + +<p>Dans la Vendée, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la +Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.</p> + +<p>Tout l'effort de la femme était d'empêcher son mari d'acheter des biens +nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de +lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi +dire, la femme se jetait devant, l'en écartait au nom de Dieu. Et c'eût +été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la +femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui +offrait la Révolution? Il eût déchu certainement dans l'opinion de ses +paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal +où leur cœur prévenu aimait à le placer.</p> + +<p>On a beaucoup parlé de l'influence des prêtres sur les femmes, mais pas +assez de celle des femmes sur les prêtres.</p> + +<p>Notre conviction est qu'elles furent et plus sincèrement et plus +violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes; que leur ardente +sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non, +de la Révolution, l'exaltation où les jeta la tragique légende du roi au +Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot +la profonde réaction de la pitié et de la nature au cœur des femmes, +fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent, +dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs +confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.</p> + +<p>Le dix-huitième siècle connaissait peu l'âme du prêtre. Il savait bien +que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'après la +vieille tradition des noëls et des fabliaux, d'après les plaisanteries +de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c'était la gouvernante, +celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la darne du +presbytère. En cela, il se trompait.</p> + +<p>Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du cœur, celle qui +influe profondément, le prêtre n'eût reçu, saisi avec bonheur, les +bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant +pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du +nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de +faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en était pas indigne. +Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus +âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et +belle, le cœur du prêtre ne lui resterait pas. Son cœur, qu'on le +sache bien, n'est pas au presbytère; il est au confessionnal<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. La +gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente +est sa poésie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de cœur, intimes et +profonds.</p> + +<p>Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.</p> + +<p>Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont +et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idéal +de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'épaulette est presque +invincible.</p> + +<p>Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idéal de la femme, de la +paysanne du moins, c'est le prêtre.</p> + +<p>Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de +paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec +elle en rapport de langue et de pensée: il est au-dessus d'elle par la +culture, mais pas trop au-dessus. S'il était plus lettré, plus distingué +qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois, +aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce +curé, elle a joué avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune +frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine +surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage, +combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d'amour.</p> + +<p>Si le mariage est l'union des âmes, le vrai mari c'était le confesseur. +Ce mariage spirituel était très-fort, là surtout où il était pur. Le +prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement, +une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une +extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on +crut à l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que +plusieurs directoires de départements prirent sur eux d'incarcérer des +prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la +Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre +ceux qui refusaient le serment. L'Assemblée autorisa les directoires à +éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait +des troubles religieux.</p> + +<p>Cette mesure fut motivée non-seulement par les violences dont les +prêtres constitutionnels étaient partout l'objet, mais aussi par une +nécessité politique et financière. Le mot d'ordre que tous ces prêtres +avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu'ils suivaient +fidèlement, c'était, nous l'avons dit, d'affamer la Révolution. Ils +rendaient impossible la levée de l'impôt. Elle devenait une chose si +dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les +huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort. +L'Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui +envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur +commune, de leur centre d'activité, du foyer de fanatisme et de +rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la +grande ville, sous l'œil, sous l'inquiète surveillance des sociétés +patriotiques.</p> + +<p>Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les +femmes percèrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du +prêtre; elle l'avait traité comme un individu isolé, qui peut se +déplacer plus aisément qu'un chef de famille. Le prêtre, l'homme de +l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas +essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? À toutes +ces questions, voilà qu'ils répondaient négativement, ils s'accusaient +eux-mêmes. Au moment où la loi l'enlevait de terre, ce prêtre, on +s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles +saignaient, criaient.</p> + +<p>«Hélas! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt +lieues du village!...» On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrême +lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir +une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'était le +bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on +mettait ordre à sa conscience.</p> + +<p>Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés? Tout le +village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la +bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots?... Telle pleurait +jour et nuit. Si le mari s'en étonnait un peu, ce n'était pas pour +l'exil du curé qu'elle pleurait, c'était pour telle église qu'on allait +vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les +nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente +des églises qui n'étaient pas indispensables au culte, celles des +couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un évêque émigré, datée de +Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et +constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute +l'intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne +négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique; elles +s'attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers +municipaux, forcés eux-mêmes d'obéir à la loi et responsables de son +exécution, n'eussent arraché les grilles de leurs mains.</p> + +<p>De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d'ornements +pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à +s'émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien +rapide! Le paysan, en 88, était en guerre avec l'Église pour la dîme, +toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si +vite réconcilié avec le prêtre? La Révolution elle-même, en abolissant +la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au +prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le +paysan n'eût cédé à sa femme, n'eût pris les armes contre la Révolution.</p> + +<p>Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient +parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la +sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et +entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils +lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l'encouragent à +tenir ferme, à n'avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par +l'obstacle constitutionnel, le <i>veto</i>. On lui prêche la résistance sur +tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes +diverses. Tantôt ce sont des lettres d'évêques, écrites en phrases de +Bossuet: «Sire, vous êtes le roi très-chrétien... Rappelez-vous vos +ancêtres... Qu'aurait fait saint Louis?» etc. Tantôt, des lettres +écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes. +Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la +faculté d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi +arrête l'exécution des lois relatives à la vente des biens +ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre +une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront +jamais d'autre.</p> + +<p>Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des +prêtres: «Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous +ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de +la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue; les +sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques... +Le peuple est avec nous.»</p> + +<p>Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, l'enhardir, +le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à +Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la +Vendée, elle l'annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et +ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de +paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de +Bernier, un jeune curé d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la +Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition, +l'exploita dans son intérêt.</p> + +<p>«On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le +contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple? +Votre trône ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de +ruines...—Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un +peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera +capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses +autels.»</p> + +<p>Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le +<i>va-tout</i> du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile. +Il n'hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son +désespoir, à savoir la douleur d'être séparé de celles qu'il dirige: +«<i>On ose rompre ces communications</i> que l'Église non-seulement permet, +mais autorise,» etc.</p> + +<p>Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient +peu de se tromper, en prédisant ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Les +femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les +premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés +citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de +femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un curé qui, la première, +sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le +serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles +envahissaient l'église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à +l'autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses. +Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles, +arrangeaient la guerre des chouans. Les <i>Filles de la sagesse</i>, dont la +maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le +feu; ces bonnes sœurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient +la rage.</p> + +<p>«Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance; +laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à +tout cela?...» Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où +le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne +frémissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles +paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce <i>Dies +iræ</i>, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prière de +meurtre, un appel aux feux éternels?</p> + +<p>«Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.» Cependant on +voyait déjà s'ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans +s'assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien +ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n'avaient +d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand +le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses +vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.</p> + +<p>Ce n'était pas par de petits ressorts d'intrigues timidement ménagés, +indirects, qu'on poussait les masses à la guerre civile. On employait +hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les +enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre à pleins +bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tuât. À Apt, +à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu'elle ne voulait +plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires +l'enlevèrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en +Provence; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les +brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des +vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux +différents, et toujours près d'un vieux chêne druidique. Son lieu chéri +était ce Saint-Laurent, d'où les Filles de la sagesse colportaient les +miracles, l'appel au sang.</p> + +<p>Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente +profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du +roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France, +dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet. +Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la +liberté et la royauté, ménager l'ancien culte, se trouvèrent cruellement +démentis par le roi même et le clergé; ils furent brisés, firent place +aux Girondins, qui tuèrent la royauté, aux Montagnards, qui tuèrent le +roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et +dans le cœur des femmes la plus redoutable machine de la +contre-révolution: la légende de Louis XVI.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#table">—III—</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3>MADAME ROLAND (91-92).</h3> + + +<p>Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez +d'un noble cœur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et +quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang, +cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore +qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi.</p> + +<p>Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées, +mais d'habitudes et de mœurs républicaines; avoir en soi la république +intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la +république politique; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même, +sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir... +Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme, +vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fit sortir +d'elle-même, la lançât dans l'action.</p> + +<p>Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi +révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes +principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison +où ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit hôtel +Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez +sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on +sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient +au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes +travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus récemment de Lyon. Le +petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la +chambre à coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait +près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il +semblait le père de sa femme. C'était un homme assez grand et maigre, +l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la +gloire de sa femme<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, était un ardent citoyen qui avait la France dans +le cœur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des +Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans +les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public. +Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les +travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre +industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages, +et divers traités ou mémoires, relatifs à certains métiers. Sa belle et +courageuse femme, sans se rébuter de l'aridité des sujets, copiait, +traduisait, compilait pour lui. L'<i>Art du tourbier</i>, l'<i>Art du fabricant +de laine rase et sèche</i>, le <i>Dictionnaire des manufactures</i>, avaient +occupé la belle main de madame Roland, absorbé ses meilleures années, +sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant +qu'elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari, +elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer +souvent ses aliments elle-même; une préparation toute spéciale était +nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le +travail.</p> + +<p>Roland rédigeait lui-même, et n'employait nullement la plume de sa femme +à cette époque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras, +de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience +d'écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite, +elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l'éloquence, aussi bien +que la beauté.</p> + +<p>Quand les politiques venaient, madame Roland ne se mêlait pas +d'elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des +lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait +alors avec une vivacité, une propriété d'expressions, une force +gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. «L'amour-propre +aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait; mais il +n'y avait pas moyen; c'était tout simplement une nature trop parfaite.»</p> + +<p>Au premier coup d'œil, on était tenté, de croire qu'on voyait la Julie +de Rousseau<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; à tort, ce n'était ni la Julie ni la Sophie, c'était +madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore +peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci +n'était pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon, +c'est son nom de fille (j'en suis fâché pour ceux qui n'aiment pas les +noms plébéiens), eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même +dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple; on le voyait +aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu'on a beaucoup +moins dans les classes élevées; elle avait la main belle, mais non pas +petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille +élégante, d'une cambrure marquée fortement, une richesse de hanches et +de sein que les dames ont rarement.</p> + +<p>Elle différait encore, en un point des héroïnes de Rousseau, c'est +qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement +amollie par l'inaction, la rêverie où languissent les femmes; elle fut +au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le +gardien de la vertu. Une idée sacrée, le <i>devoir</i>, plane sur cette belle +vie, de la naissance à la mort; elle se rend ce témoignage au dernier +moment, à l'heure où l'on ne ment plus: «Personne, dit-elle, moins que +moi n'a connu la volupté.»—Et ailleurs: «J'ai commandé à mes sens.»</p> + +<p>Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu +profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de là jusqu'aux +Champs-Élysées;—pure à la table de son sérieux époux, travaillant +infatigablement pour lui;—pure au berceau de son enfant, qu'elle +s'obstine à allaiter, malgré de vives douleurs;—elle ne l'est pas moins +dans les lettres qu'elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui +l'entouraient d'une amitié passionnée<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; elle les calme et les +console, les élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent +fidèles jusqu'à la mort, comme à la vertu elle-même.</p> + +<p>L'un d'eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir +d'elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie. +Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que +l'arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées; elles le +sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force +du grand cœur qui les écrivit<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché +inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de +cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, ils ont +imaginé qu'au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le +plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre +apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame +Roland avait le temps, le cœur d'écouter les galanteries et de faire +l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de +l'amant favorisé.</p> + +<p>Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame +Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse +absolue de ses volontés, de ses actes. N'eut-elle aucune émotion? cette +âme forte, mais passionnée, n'eut-elle pas son orage?... Cette question +est tout autre, et sans hésiter je répondrai: Oui.</p> + +<p>Qu'on me permette d'insister.—Ce fait, peu remarqué encore, n'est point +un détail indifférent, purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur +madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle +exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne +voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme, +jusque-là calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans +action au dehors.</p> + +<p>Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos +de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend, +avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'émeut et se +gonfle; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce +qu'elle a lu des anciens, imaginé, espéré; voilà qu'elle a une patrie. +La Révolution s'épand sur la France; Lyon s'éveille, et Villefranche, +la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une +moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale, de la +Corse à la Lorraine. Dès le matin, madame Roland était en extase sur +l'admirable quai du Rhône, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette +fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir +la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans +profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé, +fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez +eux, emportèrent, sans le savoir, l'âme de madame Roland.</p> + +<p>Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert, au clos +de la Platière, qui lui parut, plus qu'à l'ordinaire encore, stérile et +aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari, +elle lisait le <i>Procès-verbal</i>, si intéressant, <i>des électeurs de</i> 89, +la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut +justement qu'un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux +Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M. +Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à +Clermont, y avait été notaire; il venait de quitter cette position +lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux +recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il +avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur +et de sensibilité, un cœur bon et charitable. Il avait eu une éducation +fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et +politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort +dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu'il +s'essayait à lire en hébreu.</p> + +<p>Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des +Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois, +travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de +Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais +chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur +attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l'image, cela +formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se +convinrent si bien, qu'ils se demandèrent s'ils ne pourraient continuer +de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait; mais +elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les +Roland, en réunissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter à +l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu +plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait +une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens +nationaux, alors à vil prix.</p> + +<p>Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres +où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi +à l'amitié, à la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute +idée: «Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu +notre manière franche et ronde: ce n'est point à mon âge qu'on change, +quand on n'a jamais varié... Nous prêchons le patriotisme, nous élevons +l'âme; le docteur fait son métier; ma femme est l'apothicaire des +malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires,» etc.</p> + +<p>La grande affaire de Roland, c'était de catéchiser les paysans de la +contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré +son âge, parfois, le bâton à la main, il s'en allait jusqu'à Lyon avec +son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le +chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile, +un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des +miracles. Habitué à voir l'assiduité désintéressée du jeune Lanthenas +près de madame Roland, il ne lui venait pas même à l'esprit que Bancal, +plus âgé, plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la +paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondément, il avait un peu +oublié qu'elle fût une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses +travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent, +l'œil ferme et limpide, madame Roland était la plus rassurante image de +la force et de la vertu. Sa grâce était bien d'une femme, mais son mâle +esprit, son cœur stoïque, étaient d'un homme. On dirait plutôt, à +regarder ses amis, que, près d'elle, ce sont eux qui sont femmes; +Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et +le plus femme de tous par le cœur peut-être, le plus faible, c'est +celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austère Roland, faible d'une +profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l'autre; il n'y +paraîtra que trop à la mort.</p> + +<p>La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats, +d'orages. C'était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c'était +la barque en péril aux rochers de Meillerie. Il n'y eût pas eu naufrage, +croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.</p> + +<p>C'est ce que madame Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse, +mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement +imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la +pureté de madame Roland, de son inexpérience, de la virginité de cœur +qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'à genoux.</p> + +<p>Rien ne m'a jamais plus surpris, touché... Quoi! ce héros fut donc +vraiment une femme? Voilà donc un moment (l'unique) où ce grand courage +a fléchi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on +voit, le sein blessé de Clorinde.</p> + +<p>Bancal avait écrit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il +disait de cette union projetée: «Elle fera le charme de notre vie, et +nous ne serons pas inutiles à nos semblables.» Roland, alors à Lyon, +envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne; l'été avait +été très-sec, la chaleur était forte, quoiqu'on fût déjà en octobre. Le +tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage +au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution... +De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu +d'événements qui devaient bientôt bouleverser les cœurs et les +destinées; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers +que c'est pour lui que Dieu tonne.</p> + +<p>Madame Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à +sa table sans savoir ce qu'elle écrirait; elle écrivit son trouble même, +ne cacha point qu'elle pleurait. C'était bien plus qu'un aveu tendre. +Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son +espoir, se faisait l'effort d'écrire: «Non, je ne suis point assurée de +votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troublé. Je crois +vous voir l'attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que +je dois interdire.» Tout le reste est un mélange bien touchant de +vertu, de passion, d'inconséquence; de temps à autre, un accent +mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin: «Quand +est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et +que je n'ose résoudre... Mais pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que +la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant +dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer; +nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans +doute: c'est de préparer son bonheur par le sage emploi du +présent...»—Et plus loin: «Il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures +dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient +encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prête à nos campagnes, +elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne +m'inspirerait pas plus d'effroi...»</p> + +<p>Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l'hiver, il passa en +Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps +peut-être que madame Roland ne l'eût voulu elle-même. Telle est +l'inconséquence du cœur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues +attentivement, offrent une fluctuation étrange, elle s'éloigne, elle se +rapproche; par moments elle se défie d'elle-même, et par moments se +rassure.</p> + +<p>Qui dira qu'en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville +de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrète de se +retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir? Mais +c'est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours. +La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des +affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer. +Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle +attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'était trouvée faible +et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au +spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique; +madame Roland se retrouve elle-même et n'aime plus que la France.</p> + +<p>S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauvée +d'elle-même par la Révolution, par la République, par le combat et la +mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation +commune aux événements de l'époque. Ce mariage de travail devint un +mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts héroïques. +Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l'échafaud, à la +gloire.</p> + +<p>Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où +devait s'agiter la question de la République; elle y apportait deux +forces, la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque là dans son +désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse +d'esprit, une fraîcheur d'idées, de sentiments, d'impressions, à +rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las; +elle, elle naissait de ce jour.</p> + +<p>Autre force mystérieuse. Cette personne très-pure, admirablement gardée +par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable, +le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le cœur, longtemps +contenu, s'épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion +inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le +sentiment personnel s'étant vaincu ou éludé, l'âme se tournait tout +entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant +que l'honneur, se lançait à pleines voiles sur ce nouvel océan de la +révolution et de la patrie.</p> + +<p>Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu +près Rousseau, lorsque après sa passion malheureuse pour madame +d'Houdelot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un +foyer immense, cette inextinguible flamme où s'embrasa tout le siècle; +le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur.</p> + +<p>Rien de plus sévère que le premier coup d'œil de madame Roland sur +Paris. L'Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise +dans les tribunes de l'Assemblée ou des Jacobins, elle perce d'un œil +pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les +lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les +tergiversations, l'indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage +nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et léger, +ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel «elle voit +bien qu'il y a un prêtre.» À peine fait-elle grâce à Pétion et +Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements, +vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur +demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais, +d'obstacles; elle les somme d'être hommes et d'agir.</p> + +<p>Au triste spectacle de la liberté entrevue, espérée, déjà perdue, selon +elle, elle voudrait retourner à Lyon, «elle verse des larmes de sang... +Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous +sommes perdus pour le bonheur ou la liberté; mais je doute qu'il y ait +assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile même, tout horrible +qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos +mœurs...—Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret.»</p> + +<p>La génération dont madame Roland désespère si aisément avait des dons +admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes, +l'amour ardent du bien public; elle a étonné le monde par la grandeur +des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la +situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces +caractères, formés sous l'ancien régime, ne s'annonçaient pas sous un +aspect mâle et sévère. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du +génie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgré son +gigantesque talent.</p> + +<p>Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément +écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d'événements +entassés! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La +vie des hommes importants de l'Assemblée, de la presse, avait été si +laborieuse, qu'elle nous semble un problème; deux séances de +l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs, +jusqu'à onze heures ou minuit; puis les discours à préparer pour le +lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des +comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier +moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter +tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes; +ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entière +d'esprit ni de force; quelque sincères que fussent ses convictions, elle +n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la +foi.</p> + +<p>Le 22 juin, au milieu de l'hésitation universelle des politiques, +madame Roland n'hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province, +pour qu'à rencontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les +assemblées primaires demandassent une convocation générale: «Pour +délibérer par <i>oui</i> et par <i>non</i> s'il convient de conserver au +gouvernement la forme monarchique.»—Elle prouve très-bien, le 24, «que +toute régence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI,» etc.</p> + +<p>Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils +balançaient les considérations d'intérêts, d'opportunité, s'attendaient +les uns les autres, se comptaient. «Nous n'étions pas douze républicains +en 89,» dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce +au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui +l'étaient sans le savoir; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes. +Ceux-là seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer. +En tête de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le +glaive d'or dans la balance indécise, son courage et l'idée du droit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3>MADAME ROLAND (SUITE).</h3> + + +<p>Madame Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était +beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en +propres termes: «La chute du trône est arrêtée dans la destinée des +empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle à penser, nous ne +saurions être régénérés que par le sang.»</p> + +<p>Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la +république furent fusillés sur l'autel, lui parut la mort de la liberté. +Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l'on croyait +en péril. Elle alla, à onze heures du soir, rue de Saintonge, au +Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté +chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et madame Roland +allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l'Assemblée. +Buzot refusa; mais Grégoire, qui était présent, s'engagea à le faire.</p> + +<p>Ils étaient venus à Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant +obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude. +Immédiatement (27 septembre 91), madame Roland écrivit à Robespierre une +fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne, +mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et +l'intention politique. Elle était visiblement frappée de l'élasticité +prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'être brisée, se +relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de +l'homme qui se trouvait le centre de la société. J'y remarque les +passages qui suivent:</p> + +<p>«Lors même que j'aurais suivi la marche du Corps législatif dans les +papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux, +fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'énergie n'a +cessé de... etc. J'aurais voué à ces élus l'attachement et la +reconnaissance.—(Suivent des choses très-hautes: Faire le bien comme +Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'âmes élevées qui +seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la +terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir +pour agir de concert...—(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de +la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux, +la sécheresse extraordinaire.—Lyon aristocrate.—À la campagne, on +croit Roland aristocrate; on a crié: À la lanterne! etc.)—Vous avez +beaucoup fait, monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il +est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge +où tant d'autres ne savent point quelle carrière leur est réservée... Si +je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais +abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu +foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres +dont l'âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une +estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont +voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être justes et +le bonheur d'être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué, +attristé...» etc.</p> + +<p>Nous ne voyons pas qu'il ait répondu à ces avances. Du Girondin au +Jacobin, il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée, +différence d'espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame +Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles, +effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir +rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus +vives antipathies: <i>avoir un même défaut</i>. Sous l'héroïsme de l'une, +sous la persévérance admirable de l'autre, il y avait un défaut commun, +disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, <i>ils étaient +nés scribes</i>. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires, +ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles +crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux +une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle +éminemment littéraire et <i>bellétriste</i>, pour dire comme les Allemands, +ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d'un autre âge. Madame +Roland, d'un cœur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables +portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses +fenêtres: «La mort de la femme Roland» Robespierre, la veille du 9 +thermidor, entre la pensée de l'assassinat et celle de l'échafaud, +arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester +bon écrivain.</p> + +<p>Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s'aimaient +peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop +parfaite entente de l'unité de vie nécessaire aux grands travailleurs, +pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de +madame Roland, qu'eût été la vie d'un ami? ou l'obéissance, ou l'orage.</p> + +<p>M. et madame Roland ne revinrent à Paris qu'en 92, lorsque la force des +choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires. +Madame Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l'intérieur, ce +qu'elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait +naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut +souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle +donnât les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les pétitions +de mots sévères qui écartaient les solliciteurs.</p> + +<p>Les deux ministères de Roland appartiennent à l'histoire plus qu'à la +biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi, à propos de +laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa +femme.</p> + +<p>Roland, ministre républicain d'un roi, se sentant chaque jour plus +déplacé aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'à la +condition positive qu'un secrétaire, nommé <i>ad hoc</i> expressément, +écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour +qu'il en restât témoignage, et qu'en cas de perfidie on pût, dans chaque +mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité +qui revenait à chacun.</p> + +<p>La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors +adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est +l'âme d'un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le +<i>Thermomètre</i>, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du +conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre +franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au +public, si le roi se moquait de lui.</p> + +<p>Cette lettre n'était point confidentielle; elle ne promettait nullement +le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement à la France +autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait +recouru à ce moyen qu'au défaut du secrétaire et du registre qui eussent +pu témoigner pour lui.</p> + +<p>Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait +jouer contre l'Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante, +où l'on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes +nationaux, que l'appel des vingt mille fédérés des départements était un +outrage à la garde nationale de Paris.</p> + +<p>Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de +la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la +suprême protestation d'une loyauté républicaine, qui pourtant montre +encore au roi la dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de +nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: «Non, la patrie n'est +pas un mot; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on +s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a créé par +de grands efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes et qu'on aime +autant par ce qu'il coûte que par ce qu'on en espère...» Suivent de +graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances +terribles de la résistance, qui forcera la Révolution de s'achever dans +le sang.</p> + +<p>Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l'auteur. Elle le +fit renvoyer.</p> + +<p>Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland, +l'hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l'approche de +l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par +un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle +on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point +accéléré la vente des biens nationaux, d'avoir laissé la France sans +argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le +mériter; mais les administrations girondines de départements restèrent +sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.</p> + +<p>Dès septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands périls +pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa +les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant, +nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire +saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en était, et sa +femme. Marat tomba sur l'hameçon avec l'âpreté du requin; quand on jette +au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale +indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s'il en fut, avec +de l'esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse; il se dépêcha de +croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour à +examiner elle-même, à se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur +de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable témoin, +produit par Chabot et Marat, était un espion qui probablement +travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta madame Roland, +qui toucha toute l'Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles +pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat, +furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé +par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre +ridicules.</p> + +<p>Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'éloignèrent ou se cachèrent, +les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne +daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni +la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel, +et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas +sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait +lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aux Tuileries, +dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs, +de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d'arracher +à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans +la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu'on +croirait souvent moins écrits d'une plume de femme que du poignard de +Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion +touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que +ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas! +n'en était pas moins tendre.</p> + +<p>Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour +loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes +veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres. +Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le +poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait +honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa +mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu'elle était toujours +belle, pleine de charme, jeune à trente-neuf ans; une jeunesse entière +et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux. +Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans +l'irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'était +amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien, +mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui +ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre. +La nature dépouillée et morne exprimait l'état des cœurs; la Révolution +aussi s'enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les +deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du +soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de +l'échafaud, à la place où est l'obélisque, monta légèrement les degrés, +et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans +reproche: «Ô Liberté! que de crimes commis en ton nom!»</p> + +<p>Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n'avait pas peu +contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans +l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme +antique, enthousiaste et austère, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut +un moment l'idée de s'empoisonner, elle lui écrivit pour s'excuser près +de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland +n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant +plus profond qu'il le contenait.</p> + +<p>Quand on la jugea, elle dit: «Roland se tuera.» On ne put lui cacher sa +mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très-sûres, il se +déroba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'éloigner. Le vieillard, +par cette saison, n'aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise +diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'étaient que fondrières. +Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anéantissement de +toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes; +des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas +plus loin ce qu'il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit +une allée qui tourne pour conduire à un château; il s'arrêta au pied +d'un chêne, tira sa canne à dard et se perça d'outre en outre. On trouva +sur lui son nom, et ce mot: «Respectez les restes d'un homme vertueux.» +L'avenir ne l'a pas démenti. Il a emporté avec lui l'estime de ses +adversaires, spécialement de Robert Lindet<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + +<h3>MADEMOISELLE KÉRALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91).</h3> + + +<p>L'acte primitif de la République, la fameuse pétition du Champ de Mars +pour ne reconnaître <i>Ni Louis XVI ni aucun autre roi</i>, cet acte +improvisé au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet +91), existe encore aux archives du département de la Seine. Il fut écrit +par le cordelier Robert.</p> + +<p>Sa femme, madame Robert (mademoiselle Kéralio), le dit le soir à madame +Roland. Et l'acte en témoigne lui-même. Il est visiblement de l'écriture +de Robert, qui l'a signé l'un des premiers.</p> + +<p>Robert était un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de +talent, aucune facilité. Sa femme, au contraire, écrivain connu, +journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut +très-probablement dicter.</p> + +<p>Cette pièce est fort remarquable. Elle fut très-réellement improvisée. +Les Jacobins y étaient contraires. Même le girondin Brissot, qui voulait +la chute du roi, avait rédigé un projet de pétition timide, que les +Cordeliers écartèrent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent +arrêtés le matin, les autres se cachèrent pour ne pas l'être. Il se +trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fréron, Legendre, ne +paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme était Robert, se +trouvèrent là en première ligne, et à même de prendre l'initiative.</p> + +<p>La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fière (c'est le +portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de +traîner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui écrit pour +vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul +doute, et le gros Robert écrivit.</p> + +<p>Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coupé, coupé, comme +d'une personne haletante. Plusieurs négligences heureuses, de petits +élans dardés (comme la colère d'une femme, ou celle du colibri), +dénoncent assez clairement la main féminine. «Mais, messieurs, mais, +représentants d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous,» etc., +etc.</p> + +<p>Madame Roland avait été le matin au Champ de Mars pour pressentir le +tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il +n'y aurait rien à faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des +Jacobins envahie par une foule étrange qu'on croyait, non sans +vraisemblance, payée par les orléanistes, qui voulaient détourner à leur +profit le mouvement républicain.</p> + +<p>Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en tête, qui, +restés au Champ de Mars, au milieu du peuple, écrivant pour lui, eurent +réellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les +Jacobins, devaient bientôt profiter.</p> + +<p>Qu'était-ce que madame Robert (mademoiselle Kéralio)?</p> + +<p>Bretonne par son père, mais née à Paris en 1758, elle avait alors +trente-trois ans. C'était une femme de lettres, on pourrait dire une +savante, élevée par son père, membre de l'Académie des inscriptions. +Guinement de Kéralio, chevalier de Saint-Louis, avait été appelé avec +Condillac à l'éducation du prince de Parme. Professeur de tactique à +l'École militaire, inspecteur d'une école militaire de province, il +avait eu parmi ses élèves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne +suffisant pas à soutenir sa famille, il écrivait au <i>Mercure</i>, au +<i>Journal des savants</i>, et faisait de plus une foule de traductions. La +petite Kéralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et +compilait. À dix-huit ans, elle fit un roman (<i>Adélaïde</i>) dont personne +ne s'aperçut. Alors, elle mit dix ans à faire un ouvrage sérieux, une +longue <i>Histoire d'Élisabeth</i>, pleine d'études et de recherches. Par +malheur ce grand ouvrage ne fut achevé qu'en 89; c'était trop tard; on +faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le père et la fille se +tournèrent aux choses du temps. Mademoiselle Kéralio se fit journaliste, +rédigea le <i>Journal de l'État et du citoyen</i>. Le vieux Kéralio fut, sous +la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui +ni elle y aient beaucoup profité. Il avait perdu la place qui le faisait +vivre, lorsque sa fille, fort à point, trouva un mari.</p> + +<p>Ce mari, très-opposé au parti de la Fayette, était le Cordelier Robert, +qui, dès la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins, +avait écrit le <i>Républicanisme adapté à la France</i>. Mademoiselle +Kéralio, née noble, élevée dans le monde de l'ancien régime, se jeta +avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus +brûlant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour +où les chefs Cordeliers, arrêtés ou en fuite, manquèrent au dangereux +poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main +de son mari, fit l'acte décisif.</p> + +<p>La chose n'était pas sans péril. Quoiqu'on ne prévît pas le massacre +que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ +de Mars avait été témoin, dès le matin, d'une scène fort tragique, d'une +plaisanterie fatale qui aboutit à un acte sanglant. Quelque triste et +honteux que soit le détail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop +à notre sujet.</p> + +<p>Les gentilshommes royalistes étaient rieurs. Dans leurs <i>Actes des +apôtres</i> et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables +gorges chaudes. Ils s'amusèrent spécialement de l'éclipsé des chefs +Cordeliers, des coups de bâton que tels d'entre eux reçurent de la main +des Fayettistes. Les royalistes de bas étage, ex-laquais, portiers, +perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils +l'osaient, des tours aux révolutionnaires. Les perruquiers spécialement, +ruinés par la Révolution, étaient de furieux royalistes. Agents, +messagers de plaisir, sous l'ancien régime, témoins nécessaires du +lever, des plus libres scènes d'alcôve, ils étaient aussi généralement +libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille +du 17 juillet, eut une idée qui ne pouvait guère tomber que dans la tête +d'un libertin désœuvré; ce fut d'aller s'établir sous les planches de +l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne +portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par +derrière. Les altières républicaines, tribuns en bonnet, orateurs des +clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter là +fièrement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis +d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul +doute, eût été vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y +était très-libre, celui même des plus grandes dames. On voit avec +étonnement, dans les mémoires de Lauzun, ce qu'on osait dire en présence +de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires +auraient sans nul doute reçu avidement ces descriptions effrontées.</p> + +<p>Le perruquier, comme celui du <i>Lutrin</i>, pour s'enfermer dans ces +ténèbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat +invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des +vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, lèvent une +planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une +vrille, ils se mettent à percer des trous. Les nuits sont courtes en +juillet, il faisait déjà bien clair, et ils travaillaient encore. +L'attente du grand jour éveillait beaucoup de gens, la misère aussi, +l'espoir de vendre quelque chose à la foule; une marchande de gâteaux ou +de limonade, prenant le devant sur les autres, rôdait, déjà, en +attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied, +elle a peur, elle s'écrie. Il y avait là un apprenti, qui était venu +studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la +garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant à +l'Hôtel de Ville, ramène des hommes, des outils, on ouvre les planches, +on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de +dormir. Leur affaire était mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur +l'autel de la patrie: un officier périt à Brest pour le crime de s'en +être moqué. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine +envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une +rude population de femmes, armées de battoirs, qui ont eu parfois dans +la Révolution leurs jours d'émeutes et de révoltes. Ces dames reçurent +fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule, +d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reçu, pour tenter un +coup, promesse de rentes viagères; le baril d'eau, en passant de bouche +en bouche, devint un baril de poudre; puis, la conséquence: «Ils +voulaient faire sauter le peuple...» La garde ne peut plus les +défendre, on les arrache, on les égorge; puis, pour terrifier les +aristocrates, on coupe les deux têtes, on les porte dans Paris. À huit +heures et demie ou neuf heures, elles étaient au Palais-Royal.</p> + +<p>Un moment après, l'Assemblée, émue, indignée, mais fort habilement +dirigée par les royalistes contre la pétition républicaine qu'on +prévoyait et redoutait, déclara «Que ceux qui, <i>par écrits</i> individuels +ou collectifs, porteraient le peuple à résister, étaient criminels de +lèse-nation.» La pétition se trouvait ainsi identifiée à l'assassinat du +matin et tout rassemblement menacé comme une réunion d'assassins. De +moment en moment, le président Charles de Lameth écrivait à la +municipalité pour qu'elle déployât le drapeau rouge et lançât la garde +nationale contre les pétitionnaires du Champ de Mars.</p> + +<p>Le rassemblement, en réalité, était fort inoffensif. Il comptait plus de +femmes encore que d'hommes, dit un témoin oculaire. Parmi les +signatures, on en voit, en très-grand nombre, de femmes et de filles. +Sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères, +de leurs frères ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont +voulu témoigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont +plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la portée. N'importe, +elles restaient courageuses et fidèles, et plus d'une bientôt a témoigné +aussi de son sang.</p> + +<p>Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles +qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible +que beaucoup ont été perdues. La dernière est cotée 50. Ce prodigieux +empressement du peuple à signer un acte si hostile au roi, si sévère +pour l'Assemblée, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute, +une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette +Assemblée souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le +peuple, qu'elle passait au rang d'accusée. Il fallait dès lors, à tout +prix, dissoudre le rassemblement, déchirer la pétition.</p> + +<p>Telle fut certainement la pensée, je ne dis pas de l'Assemblée entière, +qui se laissait conduire, mais la pensée des meneurs. Ils prétendirent +avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur +l'Assemblée, chose inexacte certainement, et positivement démentie par +tout ce que les témoins oculaires vivants encore racontent de l'attitude +du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer +l'expédition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la +moindre action sur la foule. Elle était devenue immense, mêlée de mille +éléments divers, d'autant moins facile à entraîner, d'autant moins +offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers +événements, s'étaient mis en marche, spécialement la banlieue de +l'ouest, Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils +venaient comme à une fête; mais, une fois au Champ de Mars, ils +n'avaient aucune idée d'aller au delà; ils cherchaient plutôt, dans ce +jour d'extrême chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres +qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de +la patrie.</p> + +<p>Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assemblée arrive, vers +quatre heures, à l'Hôtel de Ville; et en même temps un bruit venu de la +même source se répand à la Grève, dans tout ce qu'il y avait là de garde +soldée: «Une troupe de cinquante mille brigands se sont postés au Champ +de Mars, ils vont marcher sur l'Assemblée.»</p> + +<p>La municipalité ne résista plus. Elle déploya le drapeau rouge. Le maire +Bailly, fort pâle, descendit à la Grève, et marcha à la tête d'une +colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin.</p> + +<p>Voici le récit inédit d'un témoin, très-croyable, qui était garde +national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>«L'aspect que présentait alors cette place immense nous frappa +d'étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en +furie; nous n'y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du +dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée en grande +majorité de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des +marchands de coco, de pain d'épices et de gâteaux de Nanterre, qui +avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n'y avait dans cette foule +personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur +uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes +et n'avaient rien de menaçant ni de suspect. La sécurité était si +grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en +faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d'entre nous +allèrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils +dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une pétition +sur les marches de l'autel de la Patrie.</p> + +<p>«Cet autel était une immense construction, haute de cent pieds; elle +s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste +quadrilatère et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces +massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était +telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De +la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'élevait pyramidalement, +par une multitude de degrés, un terre-plein que couronnait l'autel de la +Patrie, ombragé d'un palmier.</p> + +<p>«Les marches pratiquées sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au +sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue +promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous +arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée, +formée d'êtres humains superposés. Nul de nous ne prévoyait que cet +édifice élevé pour une fête allait être changé en un échafaud sanglant.»</p> + +<p>Ni Bailly, ni Lafayette, n'étaient des hommes sanguinaires. Ils +n'avaient donné qu'un ordre général d'employer la force <i>en cas de +résistance</i>. Les événements entraînèrent tout: la garde nationale soldée +(espèce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du côté +du Gros-Caillou) quand <i>on lui dit</i> qu'à l'autre bout on avait tiré sur +le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exaltés, un +coup de feu était parti, qui, derrière le maire, blessa un dragon.</p> + +<p><i>On dit</i>, mais qui était cet <i>on</i>? les royalistes, sans nul doute, +peut-être les perruquiers, qui étaient venus en nombre, armés jusqu'aux +dents, pour venger le perruquier tué le matin.</p> + +<p>La garde soldée n'attendit rien, et, sans vérifier cet <i>on dit</i>, elle +avança à la course dans le Champ de Mars, et déchargea toutes ses armes +sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa +femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les +Cordeliers, qui, sous le feu, ramassèrent les feuillets épars de la +pétition que nous possédons encore en partie.</p> + +<p>Le soir, ils se réfugièrent chez madame Roland. Il faut lire le récit de +celle-ci, qui, par son aigreur, ne témoigne que trop de l'excessive +timidité de la politique girondine: «En revenant des Jacobins chez moi, +à onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. «Nous venons, me +dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander +un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire à la +franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait +la pétition sur l'autel de la Patrie; j'étais à ses côtés; nous +échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez +des amis connus, où l'on pourrait nous venir chercher.—Je vous sais bon +gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste +circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés; mais vous +serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud); +cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de +Lafayette.—Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons à +notre retraite.» Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de +mes parentes, arrivant à Paris dans ce moment de tumulte, avait laissé +ses bagages à la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la +priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils +furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et madame Robert +coucha dans le lit de mon mari, auprès du mien, dans ma chambre. Le +lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus +pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce +qui s'était passé la veille. M. et madame Robert, que je supposais +devoir être bien actifs, et avoir des correspondances plus étendues, +comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner +que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allèrent +même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un +passant de leur connaissance.</p> + +<p>«Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se +cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec +chaleur des événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au +travers du corps d'un garde national; il parlait très-haut, dans la +pièce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement +que le mien. J'appelai madame Robert: «Je vous ai accueillie, madame, +avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en +danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances: vous +vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle +que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement +des députés, qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer +ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis +hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer.» Madame +Robert appela son mari, je réitérai mes observations avec un accent plus +élevé, parce que le personnage, plus épais, me semblait avoir besoin +d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait +Vachard, qu'il était président d'une société dite des Indigents: on +célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je +gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un +individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise +tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que +c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et +qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure +très-bien avec ses pareils.</p> + +<p>«Il était midi; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout +devait être en désordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils +voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de +bonne heure; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et +s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois +heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et +beaucoup de rouge; le mari s'était revêtu d'un habit de soie, bleu +céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, +tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son +costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens +sont-ils fous? me demandai-je à moi-même? Et je les regardais parler, +pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert +mangeait à merveille, et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent +enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.</p> + +<p>«De retour à Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux +Jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de +n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me +visiter plusieurs fois, m'inviter, de la manière la plus pressante, à +aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et +où se trouvaient des hommes de mérite de la Législature: je m'y rendis +une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit +homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant +agréablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractère. Je +vis des députés patriotes à la toise, décents comme Chabot; quelques +femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Société +fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait +guère, et dans lequel je ne retournai pas. À quelques mois de là, Roland +fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées +depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: «Ah çà! +voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir +réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien.—Je serais, +madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais +pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt +public, par l'emploi des personnes capables.» Quatre jours se passent; +madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore +peu de jours après, et toujours grande instance sur la nécessité de +placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme. +J'appris à madame Robert que le ministre de l'intérieur n'avait aucune +espèce de place à sa nomination, autres que celles de ses bureaux; +qu'elles étaient toutes remplies; que, malgré l'utilité dont il pouvait +être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent +d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des +renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et +qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son +mari ne voudrait pas d'une place de commis. «Véritablement Robert est +fait pour mieux que cela.—Dans ce cas, le ministre de l'intérieur ne +peut vous servir de rien.—Mais il faut qu'il parle à celui des affaires +étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert.—Je crois +qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de +ne se point mêler du département de ses collègues; mais, comme vous +n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre +mari, je le dirai au mien.»</p> + +<p>«Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et +elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du +premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le +verrais.</p> + +<p>«Il vint dîner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y étaient: +«N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort +pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a priée de vous en +faire souvenir; et son activité est si grande, que je suis bien aise de +pouvoir la calmer à mon égard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle +désirait.—N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussitôt +Brissot.—Justement.—Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le +caractérise, vous devez (en s'adressant à Dumouriez) placer cet +homme-là: c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote; il +n'est point heureux; il faut que le règne de la liberté soit utile à +ceux qui l'aiment.—Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité +que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi +large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me +déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.—Mais, répliqua +Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer, tous +n'ont pas besoin d'une égale capacité.—Eh! connaissez-vous bien Robert? +demanda Dumouriez.—Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme; +homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui +reproche quelques travers; mais je le crois honnête, ayant un excellent +cœur, pénétré d'un vrai civisme, et ayant besoin d'être employé.—Je +n'emploie pas un fou semblable.—Mais vous avez promis à sa femme.—Sans +doute; une place inférieure de mille écus d'appointement, dont il n'a +pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de +Constantinople!—L'ambassade de Constantinople! s'écria Brissot en +riant; cela n'est pas possible.—Cela est ainsi.—Je n'ai plus rien à +dire.—Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau +jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à +sa femme.»</p> + +<p>«Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire +absolument, mais sans éclat; et je ne pouvais employer qu'une manière +conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses +lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas +lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui répandaient de mauvais +bruits sur son compte; que je l'engageais à remonter à la source pour +les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches +des malveillants en employant une personne qu'environnaient des préjugés +défavorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications +que je l'invitais à donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans +son ingénuité, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une +ambassade, et qu'avec de pareilles prétentions l'on devait finir par ne +rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fit une brochure +contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un +faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'était +dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'être +son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au +corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention; paya ses +dettes, fit de la dépense, recevait chez lui, à manger, d'Orléans et +mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et déchire sa +femme: tout cela se conçoit; il fait son métier, et gagne son argent.»</p> + +<p>Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus +grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses, est +matériellement inexact en plus d'un point, en un très-certainement. +Robert <i>ne se jeta point aux Cordeliers</i> à la lin de 92, puisqu'il leur +appartenait dès le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait +avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers à +l'histoire, l'acte originel de la République.</p> + +<p>Robert était un bon homme, d'un cœur chaleureux. Il paraît avoir été +l'un de ceux qui, dans l'été de 93 (en août ou septembre), firent, avec +Garat, quelques tentatives près de Robespierre pour sauver les +Girondins, dès lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait +sauver.</p> + +<p>Un minime accident lui fut très-fatal. La Convention avait porté une loi +très-sévère contre les accaparements. On dénonça Robert comme ayant chez +lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce très-petit baril +était pour sa consommation. On n'en déblatéra pas moins aux Jacobins +contre Robert l'<i>accapareur</i>, charmé qu'on était de couler à fond les +vieux Cordeliers.</p> + +<p>Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'étaient +enrichis. La pauvre femme, après la Révolution, vécut de sa plume, comme +auparavant, écrivant pour les libraires force traductions de l'anglais +et de temps en temps des romans: <i>Amélia et Caroline, ou l'Amour et +l'Amitié</i>; <i>Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole</i>; <i>Rose et +Albert, ou le Tombeau d'Emma</i> (1810). C'est le dernier de ses ouvrages, +et probablement la fin de sa vie.</p> + +<p>Tout cela est oublié, même son <i>Histoire d'Élisabeth</i>. Mais ce qui ne le +sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la République le +17 juillet 1791.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + +<h3>CHARLOTTE CORDAY.</h3> + + +<p>Le dimanche 7 juillet, on avait battu la générale et réuni sur l'immense +tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour +Paris, <i>pour la guerre de Marat</i>. Il en vint trente. Les belles dames +qui se trouvaient là avec les députés étaient surprises et mal édifiées +de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait +profondément triste: c'était mademoiselle Marie-Charlotte Corday +d'Armont, jeune et belle personne, républicaine, de famille noble et +pauvre, qui vivait à Caen avec sa tante. Pétion, qui l'avait vue +quelquefois, supposa qu'elle avait là sans doute quelque amant dont le +départ l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: «Vous auriez +bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?»</p> + +<p>Le Girondin blasé après tant d'événements ne devinait pas le sentiment +neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune cœur. Il ne +savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche +d'hommes finis, n'étaient que des discours, dans le cœur de +mademoiselle Corday étaient la destinée, la vie, la mort. Sur cette +prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait +que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la <i>Patrie +abandonnée</i>.</p> + +<p>Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pensée qu'il fallait la +main d'une femme.</p> + +<p>Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse; la +très-proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et +de la sœur d'Horace. Elle était l'arrière-petite nièce de l'auteur de +<i>Cinna</i>. Le sublime en elle était la nature.</p> + +<p>Dans sa dernière lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui +fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle répète sans cesse +«<i>La paix, la paix!</i>»</p> + +<p>Sublime et raisonneuse, comme son oncle, à la normande, elle lit ce +raisonnement: La Loi est la Paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin? Marat +surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un +seul sera la vie de tous.</p> + +<p>Telle fut toute sa pensée. Pour sa vie, à elle-même, qu'elle donnait, +elle n'y songea point.</p> + +<p>Pensée étroite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil +d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destinées, nettement, +simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau. +Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui +ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'épargner +qu'elle se décida à frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en +exterminant l'exterminateur. Elle avait un cœur de femme, tendre et +doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.</p> + +<p>Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa +mort, on sent son extrême douceur. Rien qui soit moins en rapport avec +le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune +demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'éclat doux du pommier +en fleur. Elle paraît beaucoup plus jeune que son âge de vingt-cinq ans. +On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mêmes qu'elle +écrivit à son père, dans l'orthographe qui représente la prononciation +traînante de Normandie: «Pardonnais-moi, mon papa...»</p> + +<p>Dans ce tragique portrait, elle paraît infiniment sensée, raisonnable, +sérieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle légèrement son +sort? point du tout, il n'y a rien là du faux héroïsme. Il faut songer +qu'elle était à une demi-heure de la terrible épreuve. N'a-t-elle pas un +peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on +surprend, sur sa lèvre un léger mouvement, à peine une petite moue... +Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui +va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles. +On est renversé, de la voir si douce; le cœur échappe, les yeux +s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs.</p> + +<p>Le peintre a créé pour les hommes un désespoir, un regret éternel. Nul +qui puisse la voir sans dire en son cœur: «Oh! que je sois né si +tard!... Oh! combien je l'aurais aimée!»</p> + +<p>Elle a les cheveux cendrés du plus doux reflet: bonnet blanc et robe +blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification +visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse. +Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-être... +Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit +souvent, au dernier moment, s'élever d'étranges doutes.</p> + +<p>En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une +chose, qui peut-être explique toute sa destinée: <i>Elle avait toujours +été seule</i>.</p> + +<p>Oui, c'est là l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans +cet être charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le <i>démon +de la solitude</i>. D'abord, elle n'eut pas de mère. La sienne mourut de +bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut +point dans ses premières années ce doux lait de femme que rien ne +supplée.</p> + +<p>Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne, +tête utopique et romanesque, qui écrivait contre les abus dont la +noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants.</p> + +<p>On peut dire même qu'elle n'eut pas de frère. Du moins, les deux qu'elle +avait étaient, en 92, si parfaitement éloignés des opinions de leur +sœur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée de Condé.</p> + +<p>Admise à treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, où l'on +recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule +encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles +religieux qui sembleraient devoir être les sanctuaires de l'égalité +chrétienne, les riches méprisent les pauvres. Nul lieu, plus que +l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre à conserver les traditions de +l'orgueil. Fondée par Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant, +elle domine la ville, et, dans l'effort de ses voûtes romanes, haussées +et surexhaussées, elle porte encore écrite l'insolence féodale.</p> + +<p>L'âme de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dévotion, +dans les douces amitiés de cloître. Elle aima surtout deux demoiselles, +nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une société +fort mondaine des jeunes gens de la noblesse était admise au parloir du +couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à +fortifier le cœur viril de la jeune fille dans l'éloignement du monde +et le goût de la solitude.</p> + +<p>Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait +les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal pêle-mêle avec +Rousseau. «Sa tête, dit un journaliste, était une furie de lectures de +toutes sortes.»</p> + +<p>Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les +opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la +science du bien et du mal, un don singulier de virginité morale et comme +d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix +presque enfantine, d'un timbre argentin, où l'on sentait parfaitement +que la personne était entière, que rien encore n'avait fléchi. On +pouvait oublier peut-être les traits de mademoiselle Corday, mais sa +voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois à Caen, dans une +occasion sans importance, dix ans après, avait encore dans l'oreille +cette voix unique, et l'eût pu noter.</p> + +<p>Cette prolongation d'enfance fut une singularité de Jeanne d'Arc, qui +resta une petite fille et ne fut jamais une femme.</p> + +<p>Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday très-frappante, +impossible à oublier, c'est que cette voix enfantine était unie à une +beauté sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les +traits. Ce contraste avait l'effet double et de séduire et d'imposer. On +regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose +intimidait qui n'était nullement du temps, mais de l'immortalité. Elle y +allait et la voulait. Elle vivait déjà entre les héros dans l'Élysée de +Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur vie pour vivre éternellement.</p> + +<p>Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous +l'avons vu, avaient cessé d'être eux-mêmes. Elle vit deux fois +Barbaroux<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, comme député de Provence, pour avoir de lui une lettre +et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille provençale.</p> + +<p>Elle avait vu aussi Fauchet, l'évoque du Calvados; elle l'aimait peu, +l'estimait peu, comme prêtre, et comme prêtre immoral. Il est inutile de +dire que mademoiselle Corday n'était en rapport avec aucun prêtre, et ne +se confessait jamais.</p> + +<p>À la suppression des couvents, trouvant son père remarié, elle s'était +réfugiée à Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est +là qu'elle prit sa résolution.</p> + +<p>La prit-elle sans hésitation? non; elle fut retenue un moment par la +pensée de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et +qu'en récompense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un +jour, surprit dans ses yeux une larme: «Je pleure, dit-elle, sur la +France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est sûr +de vivre?»</p> + +<p>Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta +avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait +dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et +laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la +nature.</p> + +<p>Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller +saluer son père encore une fois. Elle le vit à Argentan, et reçut sa +bénédiction. De là, elle alla à Paris dans une voiture publique, en +compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui +commencèrent tout d'abord par être amoureux d'elle et lui demander sa +main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un +enfant.</p> + +<p>Elle arriva à Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la +rue des Vieux-Augustins, n°17, à l'hôtel de la Providence. Elle se +coucha à cinq heures du soir, et, fatiguée, dormit jusqu'au lendemain du +sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice était +fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doute.</p> + +<p>Elle était si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de +précipiter l'exécution. Elle s'occupa tranquillement de remplir +préalablement un devoir d'amitié, qui avait été le prétexte de son +voyage à Paris. Elle avait obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour +son collègue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer +du ministère de l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle +Forbin, émigrée.</p> + +<p>Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui était à la Convention. Elle +rentra chez elle, et passa le jour à lire tranquillement les <i>Vies</i> de +Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le député, le +trouva à table, avec sa famille, ses filles inquiètes. Il lui promit +obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'émut en voyant cette +famille qu'elle allait compromettre, et dit à Duperret d'une voix +presque suppliante; «Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain +soir.» La nuit même, et peut-être pendant que Charlotte parlait, +Duperret était déjà proscrit ou du moins bien près de l'être. Il ne lui +tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui +ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux, +ils ne pouvaient guère servir la demoiselle émigrée.</p> + +<p>Elle ne rentra chez elle que pour éconduire Duperret, qui +l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal. +Dans ce jardin plein de soleil, égayé, d'une foule riante, et parmi les +jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante +sous un couteau, frais émoulu, à manche d'ébène, qu'elle cacha sous son +fichu.</p> + +<p>La voilà en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle +eût voulu donner une grande solennité à l'exécution du jugement qu'elle +avait porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen, +qu'elle couva, qu'elle apporta à Paris, eût été d'une mise en scène +saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars, +par-devant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet, +punir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce roi de +l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en vraie nièce de Corneille, +les fameux vers de Cinna:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Demain, au Capitole, il fait un sacrifice...<br /></span> +<span class="i0">Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux<br /></span> +<span class="i0">Justice au monde entier, à la face des dieux.<br /></span> +</div></div> + +<p>La fête étant ajournée, elle adoptait une autre idée, celle de punir +Marat au lieu même de son crime, au lieu où, brisant la représentation +nationale, il avait dicté le vote de la Convention, désigné ceux-ci pour +la vie, ceux-là pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la +Montagne. Mais Marat était malade; il n'allait plus à l'Assemblée.</p> + +<p>Il fallait donc aller chez lui, le chercher à son foyer, y pénétrer à +travers la surveillance inquiète de ceux qui l'entouraient; il fallait, +chose pénible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule +chose qui lui ait coûté, qui lui ait laissé un scrupule et un remords.</p> + +<p>Le premier billet qu'elle écrivit à Marat resta sans réponse. Elle en +écrivit alors un second, où se marque une sorte d'impatience, le progrès +de la passion. Elle va jusqu'à dire «qu'elle lui révélera des secrets; +qu'elle est persécutée, qu'elle est malheureuse...,» ne craignant point +d'abuser de la pitié pour tromper celui qu'elle condamnait à mort comme +impitoyable, comme ennemi de l'humanité.</p> + +<p>Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit +point le billet.</p> + +<p>Le soir du 13 juillet, à sept heures, elle sortit de chez elle, prit une +voiture publique à la place des Victoires, et, traversant le pont neuf, +descendit à la porte de Marat, rue des Cordeliers, n° 20 (aujourd'hui +rue de l'École-de-Médecine, n° 18). C'est la grande et triste maison +avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue.</p> + +<p>Marat demeurait à l'étage le plus sombre de cette sombre maison, au +premier étage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun +populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour +l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des épreuves, un +monde d'allants et venants. L'intérieur, l'ameublement, présentaient un +bizarre contraste, fidèle image des dissonances qui caractérisaient +Marat et sa destinée. Les pièces fort obscures qui étaient sur la cour, +garnies de vieux meubles, de tables sales où l'on pliait les journaux, +donnaient l'idée d'un triste logement d'ouvrier. Si vous pénétriez plus +loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meublé en +damas bleu et blanc, couleurs délicates et galantes, avec de beaux +rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de +fleurs. C'était visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne, +attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme voué à ce +mortel travail le lieu du repos. C'était là le mystère de la vie de +Marat, qui fut plus tard dévoilé par sa sœur; il n'était pas chez lui, +il n'avait pas de <i>chez lui</i> en ce monde. «Marat ne faisait point ses +frais (c'est sa sœur Albertine qui parle); une femme divine, touchée de +sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez +elle l'Ami du peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos.»</p> + +<p>On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage à Catherine +Évrard. Déjà il l'avait épousée <i>devant le soleil, devant la nature</i>.</p> + +<p>Cette créature infortunée et vieillie avant l'âge se consumait +d'inquiétude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux +portes, elle arrêtait au seuil tout visage suspect.</p> + +<p>Celui de mademoiselle Corday était loin de l'être; sa mise décente de +demoiselle de province prévenait pour elle. Dans ce temps où toute chose +était extrême, où la tenue des femmes était ou négligée ou cynique, la +jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant +point de sa beauté, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe +sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins +triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgré +une chaleur de juillet, son sein était sévèrement recouvert d'un fichu +de soie qui se renouait solidement derrière la taille. Elle avait une +robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les +dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune +pâleur, des joues roses, une voix assurée, nul signe d'émotion.</p> + +<p>Elle franchit d'un pas ferme la première barrière, ne s'arrêtant pas à +la consigne de la portière, qui la rappelait en vain. Elle subit +l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait +entr'ouvert la porte et voulait l'empêcher d'entrer. Ce débat fut +entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine, +arrivèrent à lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au +bain, il ordonna impérieusement qu'on la fît entrer.</p> + +<p>La pièce était petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale +et d'une planche sur laquelle il écrivait, ne laissait passer que la +tête, les épaules et le bras droit. Ses cheveux gras, entourés d'un +mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres grêles, sa +grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet être fût +un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda +pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda, +les noms surtout des députés réfugiés à Caen; elle les nomma, et il +écrivait à mesure. Puis, ayant fini: «C'est bon! dans huit jours ils +iront à la guillotine.»</p> + +<p>Charlotte, ayant dans ces mots trouvé un surcroît de force, une raison +pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier +jusqu'au manche au cœur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et +frappé avec une assurance extraordinaire, passa près de la clavicule, +traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve +de sang.</p> + +<p>«À moi! ma chère amie!» C'est tout ce qu'il put dire; et il expira.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + +<h3>MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93).</h3> + + +<p>La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et +comme pétrifiée, près de la fenêtre... L'homme lui lance un coup de +chaise à la tête, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne +bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les +passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort. +Cependant la garde nationale avait empêché qu'on ne mît Charlotte en +pièces; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait guère à s'en +servir. Immobile, elle regardait d'un œil terne et froid. Un perruquier +du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle +n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'étonner, et qui +(elle l'a dit elle-même) la faisait souffrir, c'étaient les cris de +Catherine Marat. Elle lui donnait la première et pénible idée «qu'après +tout Marat était homme.» Elle avait l'air de se dire: «Quoi donc! il +était aimé!»</p> + +<p>Le commissaire de police arriva bientôt, à sept heures trois quarts, +puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les députés +Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir +le <i>monstre</i>. Ils furent bien étonnés de trouver entre les soldats, qui +tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui +répondait à tout avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans +emphase; elle avouait même <i>qu'elle eût échappé si elle l'eût pu</i>. +Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux +Français qu'elle avait écrite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle +disait qu'elle <i>voulait périr</i>, pour que sa tête, portée dans Paris, +servît de signe de ralliement aux amis des Lois.</p> + +<p>Autre contradiction. Elle dit et écrivit qu'elle espérait <i>mourir +inconnue</i>. Et cependant on trouva sur elle son extrait de baptême et son +passe-port, qui devaient la faire reconnaître.</p> + +<p>Les autres objets qu'on lui trouva faisaient connaître parfaitement +toute sa tranquillité d'esprit; c'étaient ceux qu'emporte une femme +soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son +argent, elle avait un dé et du fil, pour réparer dans la prison le +désordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans +ses habits.</p> + +<p>Le trajet n'était pas long jusqu'à l'Abbaye, deux minutes à peine. Mais +il était dangereux. La rue était pleine d'amis de Marat, des Cordeliers +furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livrât l'assassin. +Charlotte avait prévu, accepté d'avance tous les genres de mort, excepté +d'être déchirée. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal. +On atteignit l'Abbaye.</p> + +<p>Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comité de sûreté +générale et par d'autres députés, elle montra non-seulement de la +fermeté, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonflé de son importance, +et se croyant naïvement digne du martyre, lui dit: «N'était-ce pas vous +qui étiez venue hier chez moi en habit de religieuse?—Le citoyen se +trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa +mort importât au salut de la République.»</p> + +<p>Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas... +«J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient vœu de pauvreté.»</p> + +<p>Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrogèrent, c'était de ne +trouver rien, ni sur elle, ni dans ses réponses, qui pût faire croire +qu'elle était envoyée par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire +de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier +caché dans son sein, et, profitant lâchement de ce qu'elle avait les +mains garrottées, il mettait la main sur elle; il eût trouvé sans nul +doute ce qui n'y était pas, le manifeste de la Gironde. Toute liée +qu'elle était, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arrière avec +tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un +moment ce chaste et héroïque sein. Tous furent attendris. On la délia +pour qu'elle pût se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses +manches et de mettre des gants sous ses chaînes.</p> + +<p>Transférée, le 16 au matin, de l'Abbaye à la Conciergerie, elle y +écrivit le soir une longue lettre à Barbaroux, lettre évidemment +calculée pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal) +une parfaite tranquillité d'âme. Dans cette lettre, qui ne pouvait +manquer d'être lue, répandue dans Paris le lendemain, et qui, malgré sa +forme familière, à la portée d'un manifeste, elle fait croire que les +volontaires de Caen étaient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la +déroute de Vernon.</p> + +<p>Ce qui semblerait indiquer qu'elle était moins calme qu'elle n'affectait +de l'être, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et +excuse son acte: la Paix, le désir de la Paix. La lettre est datée: Du +second jour de la préparation de la Paix. Et elle dit vers le milieu: +«Puisse la Paix s'établir aussitôt que je le désire!... Je jouis de la +Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.»</p> + +<p>Elle écrivit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa +vie, et elle lui cita ce vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle avait écrit aussi à un jeune député, neveu de l'abbesse de Caen, +Doulcet de Pontécoulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday, +siégeait sur la Montagne. Elle le prenait pour défenseur. Doulcet ne +couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas.</p> + +<p>Si j'en crois une note précieuse, transmise par la famille du peintre +qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet exprès pour +son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle dépensa trente-six +francs dans sa captivité si courte.</p> + +<p>Quel serait le système de l'accusation? les autorités de Paris, dans une +proclamation, attribuaient le crime <i>aux fédéralistes</i>, et en même temps +disaient: «Que cette furie était sortie de la maison du ci-devant comte +Dorset.» Fouquier-Tinville écrivait au Comité de sûreté: «<i>Qu'il venait +d'être informé</i> qu'elle était amie de Belzunce, qu'elle avait voulu +venger Belzunce et son parent Biron, récemment dénoncé par Marat, que +Barbaroux l'avait poussé,» etc. Roman absurde, dont il n'osa pas même +parler dans son réquisitoire.</p> + +<p>Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle était +seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son +dévouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la +Conciergerie, le peuple même des rues (sauf les cris du premier moment), +tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration. +«Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son défenseur officieux, +Chauveau-Lagarde, tous, juges, jurés et spectateurs, <i>ils avaient l'air +de la prendre pour un juge qui les aurait appelés au tribunal +suprême</i>... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses +paroles; mais nul art n'eût peint sa grande âme, respirant tout entière +dans sa physionomie... l'effet moral des débats et de ces choses qu'on +sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.»</p> + +<p>Il rectifie ensuite ses réponses, habilement défigurées, mutilées, +pâlies dans le <i>Moniteur</i>. Il n'y en a pas qui ne soit frappée au coin +des répliques qu'on lit dans les dialogues serrés de Corneille.</p> + +<p>«Qui vous inspira tant de haine?—Je n'avais pas besoin de la haine des +autres, j'avais assez de la mienne.»</p> + +<p>«Cet acte a dû vous être suggéré?—On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu +soi-même.»</p> + +<p>«Que haïssiez-vous en lui?—Ses crimes.»</p> + +<p>«Qu'entendez-vous par là?—Les ravages de la France.»</p> + +<p>«Qu'espériez-vous en le tuant?—Rendre la paix à mon pays.»</p> + +<p>«Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat?—Celui-là mort, les autres +auront peur, peut-être.»</p> + +<p>«Depuis quand aviez-vous formé ce dessein?—Depuis le 31 mai, où l'on +arrêta ici les représentants du peuple.»</p> + +<p>Le président, après une déposition qui la charge:</p> + +<p>«Que répondez-vous à cela?—Rien, sinon que j'ai réussi.»</p> + +<p>Sa véracité ne se démentit qu'en un point. Elle soutint qu'à la revue de +Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur à Paris.</p> + +<p>Plusieurs réponses montrèrent que ce cœur si résolu n'était pourtant +nullement étranger à la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la +déposition que la femme Marat faisait à travers les sanglots; elle se +hâta de dire: «Oui, c'est moi qui l'ai tué.»</p> + +<p>Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle +détourna la vue, et, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix +entrecoupée: «Oui, je le reconnais, je le reconnais...»</p> + +<p>Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frappé d'en haut, pour ne +pas manquer son coup; autrement elle eût pu rencontrer une côte et ne +pas tuer; et il ajouta: «Apparemment, vous vous étiez d'avance bien +exercée?...—Oh! le monstre! s'écria-t-elle. Il me prend pour un +assassin!»</p> + +<p>Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les débats +furent clos. Ils avaient duré en tout une demi-heure.</p> + +<p>Le président Montané aurait voulu la sauver. Il changea la question +qu'il devait poser aux jurés, se contentant de demander: «L'a-t-elle +fait avec préméditation?» et supprimant la seconde moitié de la formule: +«avec dessein criminel et contre-révolutionnaire?» Ce qui lui valut à +lui-même son arrestation quelques jours après.</p> + +<p>Le président pour la sauver, les jurés pour l'humilier, auraient voulu +que le défenseur la présentât comme folle. Il la regarda et lut dans ses +yeux; il la servit comme elle voulait l'être, établissant la <i>longue +préméditation</i>, et que pour toute défense elle ne voulait pas être +défendue. Jeune et mis au-dessus de lui-même par l'aspect de ce grand +courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si près l'échafaud): +«Ce calme et cette abnégation, <i>sublimes</i> sous un rapport...»</p> + +<p>Après la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit, +avec beaucoup de grâce, qu'elle le remerciait de cette défense délicate +et généreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. «Ces +messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués; je dois +quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.»</p> + +<p>Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots +qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison qui la +regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa +femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un +prêtre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment: +«Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoyé.»</p> + +<p>Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir +ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée +vers lui. Elle le fit appeler, après le jugement, et lui donna les +derniers moments qui lui restaient avant l'exécution. Le peintre, M. +Hauer, était commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut à +ce titre peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle, +sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec +lui de choses indifférentes, et aussi de l'événement du jour, de la +paix morale qu'elle sentait en elle-même. Elle pria M. Hauer de copier +le portrait en petit, et de l'envoyer à sa famille.</p> + +<p>Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement à une petite porte qui +était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se +retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne +put se défendre d'une légère émotion, et dit involontairement: «Quoi! +déjà!» Elle se remit aussitôt, et, s'adressant à M. Hauer: «Monsieur, +dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris; +je n'ai que ceci à vous offrir, gardez-le en mémoire de moi.» En même +temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs +cheveux blond-cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M. +Hauer. Les gendarmes et le bourreau étaient très-émus.</p> + +<p>Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux +fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse +arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau +rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent +orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle +apparut au pont Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue +Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n'était pas sept heures +du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une +manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.</p> + +<p>On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur +son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus +terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les cœurs, les +laissait pleins d'étonnement.</p> + +<p>Les observateurs sérieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments, +gens de lettres, médecins, furent frappés d'une chose rare; les +condamnés les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des +chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lançaient à +leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule, +une sérénité grave et simple; elle arriva à la place dans une majesté +singulière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.</p> + +<p>Un médecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment +pâle, quand, elle aperçut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle +monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment où le +bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrégea, +avançant d'elle-même au devant de la mort.</p> + +<p>Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide +au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la +férocité indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure +parcourut la place. On crut voir la tête rougir. Simple effet d'optique +peut-être: la foule troublée à ce moment avait dans les yeux les rouges +rayons du soleil qui perçait les arbres des Champs-Élysées.</p> + +<p>La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment +public en mettant l'homme en prison.</p> + +<p>Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression +générale avait été violente d'admiration et de douleur. On peut en juger +par l'audace qu'eut la <i>Chronique de Paris</i>, dans cette grande servitude +de la presse, d'imprimer un éloge, presque sans restriction, de +Charlotte Corday.</p> + +<p>Beaucoup d'hommes restèrent frappés au cœur, et n'en sont jamais +revenus. On a vu l'émotion du président, son effort pour la sauver, +l'émotion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus +de lui-même. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette +année un portrait de Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint +Charlotte Corday. Mais son nom ne paraît plus dans aucune exposition. Il +semble n'avoir plus peint depuis cette œuvre fatale.</p> + +<p>L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.</p> + +<p>Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet +d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupté sombre à la +suivre, à la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam +Lux, envoyé à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, +imprima une brochure où il demande à mourir pour rejoindre Charlotte +Corday. Cet infortuné, venu ici le cœur plein d'enthousiasme, croyant +contempler face à face dans la Révolution française le pur idéal de la +régénération humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de +cet idéal; il ne comprenait pas les trop cruelles épreuves qu'entraîne +un tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui +semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au +tribunal, touchante, admirable d'intrépidité; il la voit majestueuse et +reine sur l'échafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la +mort.</p> + +<p>«Je croyais bien à son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis +toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces +vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait +une âme tendre autant qu'intrépide!... Ô souvenir immortel! émotions +douces et amères que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en +moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont, +par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de +leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!»</p> + +<p>Ame pure et sainte, cœur mystique, il adore Charlotte Corday, et il +n'adore point le meurtre.</p> + +<p>«On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais +tel n'était point Marat.»</p> + +<p>Remarquable douceur d'âme. Elle contraste fortement avec la violence +d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du +peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un +saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une +tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut +d'intéressant que son malheur.</p> + +<p>Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du +poignard.</p> + +<p>André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ô vertu! le poignard, seul espoir de la terre,<br /></span> +<span class="i0">Est ton arme sacrée!<br /></span> +</div></div> + +<p>Cet hymne, incessamment refait en tout âge et dans tout pays, reparaît +au bout de l'Europe dans l'<i>Hymne au poignard</i>, de Puschkine.</p> + +<p>Le vieux patron des meurtres héroïques, Brutus, pâle souvenir d'une +lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité +nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune homme qui rêve un +grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il +maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantôme de Brutus? +non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur +sinistre du manteau rouge, dans l'auréole sanglante du soleil de juillet +et dans la pourpre du soir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + +<h3>LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.—COMMENT S'ÉNERVA LA GIRONDE.</h3> + + +<p>Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et +rechutes n'avaient pas seulement brisé le nerf moral; elles avaient +émoussé, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit à +tous les autres, celui de la vie; on l'eût cru très-fort dans ces hommes +qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c'était souvent le contraire. +Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très-peu curieux de vivre, prenaient le +plaisir pour suicide. On avait pu l'observer dès le commencement de la +Révolution. À mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait +malade, tournait à la mort, les hommes qui l'avaient composé ne +songeaient plus qu'à jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier, +Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier +restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux; la brillante coterie ne +fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative +et de la Convention, tant d'hommes précipités au cours de la fatalité, +allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce +Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d'or, +de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d'être heureux, de +vivre, qu'était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort?</p> + +<p>Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron, +les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers, +embusqués au coin des marchands de vin, des petits cafés, vous +offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille, +réalisé sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au +Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au +second. Au comble, on était à sec; tout s'était évaporé.</p> + +<p>Ce n'étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés +furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de +Foy, prêcha la croisade. Ce n'était plus cet âge d'innocence +révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des +<i>Amis</i>, et l'association philanthropique du <i>Cercle de la Vérité</i>. Les +cafés, les restaurateurs, étaient très-fréquentes, mais sombres. Telles +de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur +Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut +tramée la mort de la Gironde.</p> + +<p>La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir +exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93.</p> + +<p>Il fallait des jeux, et qu'on pût sur une carte se jouer en une fois, +d'un seul coup se perdre.</p> + +<p>Il fallait des filles; non point cette race chétive que nous voyons dans +les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles +qu'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, comme on +choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux, +florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu, +les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d'énormes +bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes. +Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au +Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la +prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie +révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux galeries de +bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les +piquantes œillades rachetaient peu la maigreur!</p> + +<p>Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les +deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les +neuf étages du passage Radziwil, véritable tour de Sodome, eût trouvé +bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous +ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour +par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison +qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait +l'odorat dès le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant +aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la félicitait, qu'on lui montrait que +le bon temps était tout à fait revenu: «Oui, dit-elle tristement, mais +ce n'est pas là l'odeur de Versailles.»</p> + +<p>Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où +s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires, +les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les +événements, n'ayant plus ni cœur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à +se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps +d'orage. Ils s'enveloppaient là dedans, bien décidés à ne penser plus. +Le peuple mourait de faim et l'armée de froid; que leur importait? +Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient +l'air de lui dire: «Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un +à un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour +faire de nous des hommes, pour réveiller notre cœur, pour nous rendre +généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous +t'en défions.»</p> + +<p>Nous avons plongé ici au plus bas de l'égoïsme, ouvert la sentine, +regardé l'égout... Assez, détournons la tête.</p> + +<p>Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous +nous élevons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons +de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence, +les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons +d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout à côté, ceux de +telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle +où l'élévation n'est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore +était le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin +de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et +pire, celle des croyances et des principes, l'énervation des opinions, +un art fatal pour amollir, détremper les caractères.</p> + +<p>Qu'on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés +dans un monde pareil, où tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et +les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l'enthousiasme et +l'austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence, +non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir, +mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l'emporter +à tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus «cette âcreté dans le sang +qui fait gagner des batailles.» Le plaisir aidant la philosophie, ils se +résignèrent. Dès qu'un homme politique se résigne, il est perdu.</p> + +<p>Ces hommes, la plupart très-jeunes, jusque-là ensevelis dans l'obscurité +des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en +présence d'un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles +flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses, +d'autant plus puissantes qu'elles étaient souvent sincères; on admirait +leur énergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les +femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à +laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus +encore par l'intérêt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs +qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont réellement à se rassurer +près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute +séduction; la beauté n'y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme +qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à +vous?... «Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver.... +Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle +démarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le +sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon cœur!»</p> + +<p>Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de +montrer l'arrière-pensée. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs +salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l'on +vous présentait des Feuillants, des Fayétistes. Et pour quelque temps +encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant +acquis le faible cœur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces +nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les +vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaillé. Heureux, si le +pauvre jeune homme, arrivé très-pur à Paris, ne se trouvait pas à son +insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.</p> + +<p>La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de +Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se +faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l'asile du royalisme, le +masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à +Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d'argent, de +banque, s'étaient divisés: les uns Girondins, d'autres Jacobins. +Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux +opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde. +Les salons d'artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain +neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les +hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre +présentation, finissaient par se lier.</p> + +<p>Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l'intrigue, +celles du véritable amour, n'en contribuèrent pas moins à briser le nerf +de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement +étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de cœur augmenta +son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait +souvent errer ailleurs. Ce n'était pas sans raison. Cette âme, dans le +temps où la patrie l'eût réclamée tout entière, elle habitait dans une +autre âme. Un cœur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé +ce cœur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle +Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fasciné. Pauvre, il +fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n'y eut point +part, ni les succès de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une +pièce obtenait cent cinquante représentations.</p> + +<p>Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par +son talent, par ses vertus d'intérieur, par sa tendre piété filiale, +avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs; +elle que la foule suivait, elle s'était écartée de tous pour monter à +lui. Vergniaud s'était laissé aimer; il avait enveloppé sa vie dans cet +amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne +pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abîme, où sans doute il +faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'était +donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas! au +public; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient menée sur +le théâtre, exposée aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui +voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre +cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa +beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse! +terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand +l'immolation d'une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel +des partis, un barbare amusement.</p> + +<p>Là était bien vulnérable le grand orateur. Là, craignait celui qui ne +craignait rien. Là, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui +garantît son cœur.</p> + +<p>Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès de Louis +XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la +mort, qu'ils dévoilèrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper. +Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de +l'humanité. Mademoiselle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre, +joua sa propre pièce, la <i>Belle Fermière</i>. Elle transporta le public +ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux +et paisible, où l'on avait tout oublié, même le danger de la patrie.</p> + +<p>L'expérience réussit. La <i>Belle Fermière</i> eut un succès immense; les +jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait à tous +l'opium d'amour, les eaux du Léthé. L'impression n'en fut pas moins peu +favorable à la Gironde. La pièce de l'amie de Vergniaud révélait trop +que son parti était celui de l'humanité et de la nature plus encore que +de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait +pas l'inflexible austérité dont le temps avait besoin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + + +<h3>LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93).</h3> + + +<p>La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée +aujourd'hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau +plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le +caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s'étonnait +nullement qu'elle eût exercé beaucoup d'empire sur le cœur de son mari, +et laissé tant de regrets.</p> + +<p>Comment en eût-il été autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et +de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au +conseil, avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, était +nourri par son beau-père, le limonadier du coin du pont Neuf, qui, +dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur +le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant +rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s'en allait +pour quelque temps au bois, à Fontenai près Vincennes, où le beau-père +avait une petite maison.</p> + +<p>Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n'avait guère de +vices coûteux. Il n'était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il +est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit +sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque +prise sur lui. Ainsi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la +maîtresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination, +par l'exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant +son besoin d'amour réel et d'attachement le ramenait invariablement +chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse, +au foyer obscur de l'ancien Danton.</p> + +<p>Le malheur de la pauvre femme fut d'être transportée brusquement, en 92, +au ministère de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des +massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari. +Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d'elle +que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible, +humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il était +possible, sur la pente de l'abîme qui allait tout dévorer.</p> + +<p>L'écrasante rapidité d'une telle révolution qui lui jetait sur le cœur +événement sur événement, avait brisé madame Danton. La réputation +terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d'avoir fait +Septembre, l'avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal +hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire +frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du +passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte +entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers; c'est +aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine.</p> + +<p>Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l'homme +ayant accompli par la concentration de ses puissances l'œuvre +principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort +de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le +cœur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des +choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors, +nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Révolution l'avait tué, +avec bien d'autres choses.</p> + +<p>C'était déjà ce moment pour Danton. Son œuvre faite, le salut public en +92, il eut, contre la volonté un moment détendue, l'insurrection de la +nature, qui lui reprit le cœur, le fouilla durement, jusqu'à ce que +l'orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent +rugissant à la mort.</p> + +<p>Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance, +qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante, +du sang de leur cœur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se +refasse, ce cœur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais +que par une femme, et très-bonne, comme était madame Danton. Elle était, +si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant +que belle et douce: la tradition d'Arcis, où elle alla souvent, ajoute +qu'elle était pieuse, naturellement mélancolique, d'un caractère timide.</p> + +<p>Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir +courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie +ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi +malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle +s'était associée à cette destinée obscure, flottante, et qu'on pouvait +dire bâtie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de cœur, elle avait +saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à +travers l'abîme, passer le Pont aigu.... Là elle n'eut plus la force, +et glissa dans la main de Dieu.</p> + +<p>«La femme, c'est la Fortune,» a dit l'Orient quelque part. Ce n'était +pas seulement la femme qui échappait à Danton, c'était la fortune et son +bon destin; c'était la jeunesse et la Grâce, cette faveur dont le sort +doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien mérité encore. C'étaient la +confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on eût fait en lui. Une +femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa +première femme: «C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y +croyait.»</p> + +<p>Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait +promettre à son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la +vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux +enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un conçu (on le voit par +les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille; l'autre, +de l'année 91, du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte +livraient l'avenir à Danton, où l'Assemblée nouvelle allait venir et le +nouveau roi de la parole.</p> + +<p>Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de +Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froissé, blessé des choses du +dehors, qu'il laissait à la porte l'armure de l'homme politique et le +masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie +terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être +déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du cœur. Il avait +toujours aimé cette femme excellente; mais sa légèreté, sa fougue, +l'avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu'elle partait, voilà qu'il +s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il +n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'échappait de lui, à mesure que +ses bras contractés serraient davantage.</p> + +<p>Le plus dur, c'est qu'il ne lui était pas même donné de la voir au moins +jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui +fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait +éclater; il lui était impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La +France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procès. +Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait +quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la +masse de la Convention, il lui fallait s'éloigner, fuir de Paris, se +faire envoyer en Belgique, sauf à revenir quand le cours des choses et +la destinée auraient délié ou tranché le nœud. Mais alors cette femme +malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour +assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et +garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait prévoir +ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour +trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si +violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l'âme, +et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la +terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours, +qu'il disputa aux vers d'un frénétique embrassement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + +<h3>LA SECONDE FEMME DE DANTON.—L'AMOUR EN 95.</h3> + + +<p>La chute de la Gironde fut suivie d'un découragement immense. Les +vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba +malade. Vergniaud ne daigna même fuir. Danton chercha dans un second +mariage une sorte d'<i>alibi</i> des affaires politiques.</p> + +<p>L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton.</p> + +<p>Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier +alors désert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que +de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui +resterait-il cet amour d'une brillante femme de théâtre, dans +l'anéantissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-même passait +dans ses âpres lettres, lancées contre la Montagne. La fatalité l'avait +dispensé d'agir, et il ne le regrettait guère, trouvant doux de mourir +ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si aisément, +voulant croire qu'il était aimé.</p> + +<p>Danton, aux mêmes moments, s'arrangeait le même suicide.</p> + +<p>Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au +moment où l'affaire publique devient une affaire privée, une question de +vie et de mort, ils disent: «À demain les affaires.» Ils se renferment +chez eux, se réfugient au foyer, à l'amour, à la nature. La nature est +une bonne mère, elle les reprendra bientôt, les absorbera dans son sein.</p> + +<p>Danton se mariait en deuil. Sa première femme, tant aimée, venait de +mourir le 10 février. Et il l'avait exhumée le 17, pour la voir encore. +Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'éperdu, rugissant +de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du +drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa +fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept +jours!)? Ce qui est sûr, c'est qu'en réalité elle l'emporta avec lui.</p> + +<p>Mourante, elle avait préparé, voulu son second mariage, qui contribua +tant à le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et +voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et +croyait leur donner une mère dans une jeune fille qui n'avait que seize +ans, mais qui était pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton +et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des émotions de +Septembre et de la terrible réputation de son mari, crut sans doute, en +le remariant ainsi, le tirer de la Révolution, préparer sa conversion, +en faire peut-être le secret défenseur de la reine, de l'enfant du +Temple, de tous les persécutés.</p> + +<p>Danton avait connu au Parlement le père de la jeune fille, qui était +huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place à +la marine. Mais, tout obligée que la famille était à Danton, elle ne se +montra point facile à ses vues de mariage. La mère, nullement dominée +par la terreur de son nom, lui reprocha sèchement et Septembre, qu'il +n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il eût voulu sauver.</p> + +<p>Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas +quand on veut gagner son procès, qu'on est amoureux et pressé: il se +repentit. Il avoua, ce qui était vrai, que les excès de l'anarchie lui +étaient chaque jour plus difficiles à supporter, qu'il se sentait déjà +bien las de la Révolution, etc.</p> + +<p>S'il répugnait tant à la mère, il ne plaisait guère à la fille. +Mademoiselle Louise Gély, délicate et jolie personne, élevée dans cette +famille bourgeoise de vieille roche, d'honnêtes gens médiocres, était +toute dans la tradition de l'ancien régime. Elle éprouvait près de +Danton de l'étonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet +étrange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait +incompréhensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes, +elle n'était nullement rassurée devant ce monstre sublime.</p> + +<p>Le monstre était pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand +tournait contre lui. Ce mystère d'énergie sauvage, cette poétique +laideur illuminée d'éclairs, cette force du puissant mâle d'où +jaillissait, un flot vivant d'idées, de paroles éternelles, tout cela +intimidait, peut-être serrait le cœur de l'enfant.</p> + +<p>La famille crut l'arrêter court en lui présentant un obstacle qu'elle +croyait insurmontable, la nécessité de se soumettre aux cérémonies +catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot, +ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la +Nature.</p> + +<p>Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, obéit sans +difficulté. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui présentât, il y +courut, il y jura... Telle était la tyrannie de son aveugle désir. La +nature était complice; elle déployait tout à coup toutes ses énergies +contenues; le printemps, un peu retardé, éclatait en été brûlant; +c'était l'éruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une +si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement +moral, pesait d'autant plus la puissance d'une température ardente, +exigeante, passionnée. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de +grands combats quand on lui dit que c'était d'un prêtre réfractaire +qu'il fallait avoir la bénédiction. Il aurait passé dans la flamme. Ce +prêtre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas +quitte Danton pour un billet acheté. Il fallut, dit-on, qu'il +s'agenouillât, simulât la confession, profanant dans un seul acte deux +religions à la fois: la nôtre et celle du passé.</p> + +<p>Où donc était-il, cet autel consacré par nos Assemblées à la religion de +la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Grâce? Où +était-il, l'autel de la Révolution, où le bon Camille, l'ami de Danton, +avait porté son nouveau-né, donnant le premier l'exemple aux générations +à venir?</p> + +<p>Ceux qui connaissent les portraits de Danton, spécialement les esquisses +qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas +comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au +sanglier, type sombre, abaissé, désolant de sensualité sauvage.</p> + +<p>Voilà une force nouvelle qui va régner toute-puissante dans la +sanguinaire époque que nous devons raconter; force molle, force +terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la Révolution. Sous +l'apparente austérité des mœurs républicaines, parmi la terreur et les +tragédies de l'échafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de +93.</p> + +<p>On y voit des condamnés qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la +rose à la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles mènent l'homme à +la mort, ces roses sanglantes.</p> + +<p>Danton, mené, traîné ainsi, l'avouait avec une naïveté cynique et +douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de +conspirer. «Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse +un homme qui, chaque nuit, s'acharne à l'amour?»</p> + +<p>Dans des chants mélancoliques qu'on répète encore, Fabre d'Églantine et +d'autres ont laissé la Marseillaise des voluptés funèbres, chantée bien +des fois aux prisons, au tribunal même, jusqu'au pied de l'échafaud. +L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le frère de la Mort.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#table">—IV—</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + +<h3>LA DÉESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93).</h3> + + +<p>J'ai connu en 1816 mademoiselle Dorothée... qui, dans je ne sais quelle +ville, avait représenté la Raison aux fêtes de 95. C'était une femme +sérieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa +grande taille et sa bonne réputation. Elle n'avait jamais été belle, et, +de plus, elle louchait.</p> + +<p>Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement à l'avilir, +recommandent expressément, dans leurs journaux, à ceux qui voudront +faire la fête en d'autres villes, <i>de choisir pour remplir un rôle si +auguste des personnes dont le caractère rende la beauté respectable, +dont la sévérité de mœurs et de regards repousse la licence et +remplisse les cœurs de sentiments honnêtes et purs.</i> Ce furent +généralement des demoiselles de familles estimées qui, de gré ou de +force, durent représenter la Raison.</p> + +<p>La Raison fut représentée à Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers +magistrats de Paris, à Notre-Dame par une artiste illustre, aimée et +estimée, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont +obligés (par leur art même) à une vie laborieuse et sérieuse. Ce don +divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des +plaisirs. Le jour où le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes, +comme elles l'eurent dans l'Antiquité, qui s'étonnerait de voir marcher +à la tête des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte +Garcia Viardot?</p> + +<p>Trois jours encore avant la fête, on voulait que le symbole qui +représenterait la Raison fût une statue. On objecta qu'un simulacre fixe +pourrait rappeler la Vierge <i>et créer une autre idolâtrie</i>. On préféra +un simulacre mobile, animé et vivant, qui, changé à chaque fête, ne +pourrait devenir un objet de superstition.</p> + +<p>C'était le moment où Chaumette, le célèbre procureur de la Commune, se +mettant en opposition avec son collègue Hébert, avait demandé que la +tyrannie fantasque des petits comités révolutionnaires fût surveillée, +limitée par l'inspection du conseil général. Sous cette bannière de +modération et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la +nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chénier les paroles. On +avait, tant bien que mal, en deux jours, bâti dans le chœur fort étroit +de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des +sages, des pères de la Révolution. Une montagne portait ce temple; sur +un rocher brûlait le flambeau de la Vérité. Les magistrats siégeaient +sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes +filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la fête; elles +étaient en robes blanches, couronnées de chêne, et non, comme on l'a +dit, de roses.</p> + +<p>La Raison, vêtue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la +Philosophie, vient s'asseoir sur un siége de simple verdure. Les jeunes +filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en +jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et +l'on chante encore... On attendait... C'était tout.</p> + +<p>Chaste cérémonie, triste, sèche, ennuyeuse<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p>De Notre-Dame, la Raison alla à la Convention. Elle y entra avec son +innocent cortège de petites filles en blanc:—la Raison, l'humanité, +Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice +qu'il avait prise la veille, s'harmonisait entièrement au sentiment de +l'Assemblée.</p> + +<p>Une fraternité très-franche éclata entre la Commune, la Convention et le +peuple. Le président fit asseoir la Raison près de lui, lui donna, au +nom de l'Assemblée, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous +son doux regard, espérèrent de meilleurs jours.</p> + +<p>Un pâle soleil d'après-midi (bien rare en brumaire), pénétrant dans la +salle obscure, en éclaircissait un peu les ombres. Les Dantonistes +demandèrent que l'Assemblée tînt sa parole, qu'elle allât à Notre-Dame, +que, visitée par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un +même élan.</p> + +<p>Le temps était admirable, lumineux, austère et pur, comme sont les beaux +jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur +d'unité qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup +s'associaient de cœur à la fête, croyant de bonne foi y voir la vraie +consommation des temps.</p> + +<p>Leur pensée est formulée d'une manière ingénieuse dans un mot de Clootz: +Le discordant fédéralisme des sectes s'évanouit dans l'<i>unité, +l'indivisibilité</i> de la liaison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2> + +<h3>CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE.</h3> + + +<p>Une chose qui peut étonner, c'est qu'un homme aussi austère d'apparence +que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soignée, +exacte, mais uniforme et médiocre, d'une simplicité calculée, ait été +tellement aimé, recherché des femmes.</p> + +<p>À cela, il n'y a qu'une réponse, et c'est tout le secret du culte dont +il fut l'objet: <i>Il inspirait confiance</i>.</p> + +<p>Les femmes ne haïssent nullement les apparences sévères et graves. +Victimes si souvent de la légèreté des hommes, elles se rapprochent +volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement +que l'homme austère, en général, est celui qui gardera le mieux son +cœur pour une personne aimée.</p> + +<p>Pour elles, le cœur est tout. C'est à tort qu'on croit, dans le monde, +qu'elles ont besoin d'être amusées. La rhétorique sentimentale de +Robespierre avait beau être parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire: +«Les charmes de la vertu, les douces leçons de l'amour maternel, une +sainte et douce intimité, la sensibilité de mon cœur,» et autres +phrases pareilles, les femmes étaient touchées. Ajoutez que, parmi ces +généralités, il y avait toujours une partie individuelle, plus +sentimentale encore, sur lui-même ordinairement, sur les travaux de sa +pénible carrière, sur ses souffrances personnelles; tout cela, à chaque +discours, et si régulièrement, qu'on attendait ce passage et tenait les +mouchoirs prêts. Puis, l'émotion commencée, arrivait le morceau connu, +sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de +ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs +de la liberté... Mais, arrivé là, c'était trop, le cœur débondait, +elles ne se contenaient plus et s'échappaient en sanglots.</p> + +<p>Robespierre s'aidait fort en cela de sa pâle et triste mine, qui +plaidait pour lui d'avance près des cœurs sensibles. Avec ses lambeaux +du l'<i>Émile</i> ou du <i>Contrat social</i>, il avait l'air à la tribune d'un +triste bâtard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient +sans cesse toute l'étendue de la salle, plongeaient aux coins mal +éclairés, fréquemment se relevaient vers les tribunes des femmes. À cet +effet, il manœuvrait, avec sérieux, dextérité, deux paires de lunettes, +l'une pour voir de près ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme +pour chercher quelque personne. Chacune se disait: «C'est moi.»</p> + +<p>La vive partialité des femmes éclata particulièrement lorsque, vers la +fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il déclara aux Jacobins que, +si les intrigants disparaissaient, lui-même quitterait la vie publique, +fuirait la tribune, ne désirant rien que «de passer ses jours dans les +délices d'une sainte et douce intimité.» De nombreuses voix de femmes +partirent des tribunes: «Nous vous suivrons! nous vous suivrons!»</p> + +<p>Dans cet engouement, il y avait, en écartant les ridicules de la +personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de +cœur celui dont les mœurs étaient les plus dignes, la probité la mieux +constatée, l'idéalité la plus haute, celui qui, avec autant d'habileté +que de courage, se constituant à cette époque le défenseur des idées +religieuses, osa, en décembre 92, remercier la Providence du salut de la +Patrie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2> + +<h3>ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95).</h3> + + +<p>Un petit portrait, médiocre et fade, de Robespierre à dix-sept ans, le +représente une rose à la main, peut-être pour indiquer qu'il était déjà +membre de l'académie des <i>Rosati</i> d'Arras. Il tient cette rose sur son +cœur. On lit au bas cette douce légende: <i>Tout pour mon amie</i>. +(Collection Saint-Albin.)</p> + +<p>Le jeune homme d'Arras, transplanté à Paris, resta-t-il invariablement +fidèle à cette pureté sentimentale? Nous l'ignorons. À la Constituante, +peut-être, l'intime amitié des Lameth et autres jeunes nobles de la +gauche, l'en fit quelque peu dévier. Peut-être, dans les premiers mois +de cette Assemblée, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce +lien par un entraînement calculé, ne fut-il pas étranger à la corruption +du temps<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son +maître Rousseau, le Rousseau des <i>Confessions</i>. Mais de bonne heure il +se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans +l'épuration progressive. L'<i>Émile</i>, le <i>Vicaire Savoyard</i>, le <i>Contrat +Social</i>, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment +Robespierre. Comme mœurs, il n'est point descendu.</p> + +<p>Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91), +prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi; +mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard.</p> + +<p>Au retour de son triomphe d'Arras, après la Constituante, en octobre 91, +il s'était logé avec sa sœur dans un appartement de la rue +Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants +avaient émigré. Charlotte de Robespierre, d'un caractère roide et dur, +avait, dès sa première jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son +attitude et ses goûts étaient ceux de l'aristocratie de province; elle +eût fort aisément tourné à la grande dame. Robespierre, plus fin et plus +féminin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa +tenue sèche, mais soignée, un certain air d'aristocratie parlementaire. +Sa parole était toujours noble, dans la familiarité même, ses +prédilections littéraires pour les écrivains nobles ou tendus, pour +Racine ou pour Rousseau.</p> + +<p>Il n'était point membre de la Législative. Il avait refusé la place +d'accusateur public, parce que, disait-il, s'étant violemment prononcé +contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu récuser comme ennemi +personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine à surmonter +ses répugnances pour la peine de mort. À Arras, elles l'avaient décidé à +quitter sa place de juge d'église. À l'Assemblée constituante, il +s'était déclaré contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute +mesure violente de salut public, qui répugnait trop à son cœur.</p> + +<p>Dans cette année, de septembre 91 à septembre 92, Robespierre, hors des +fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste +et de membre des Jacobins, était moins sur le théâtre. Les Girondins y +étaient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment +national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins +prirent la thèse de la paix, thèse essentiellement impopulaire qui leur +fit grand tort. Nul doute qu'à cette époque la popularité du grand +démocrate n'eût un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir. +Il avait parlé longtemps, infatigablement, trois années, occupé, fatigué +l'attention; il avait eu, à la fin, son triomphe et sa couronne. Il +était à craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile à +blaser, ne crût l'avoir assez payé, et n'arrêtât son regard sur quelque +autre favori.</p> + +<p>La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son +théâtre pouvait changer et sa mise en scène. Il fallait une machine. +Robespierre ne la chercha pas; elle vint à lui, en quelque sorte. Il +l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose +heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.</p> + +<p>La mise en scène est pour beaucoup dans la vie révolutionnaire. Marat, +d'instinct, l'avait senti. Il eût pu, très-commodément, rester dans son +premier asile, le grenier du boucher Legendre; il préféra les ténèbres +de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'où ses +brûlantes paroles faisaient chaque matin éruption, comme d'un volcan +inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple. +Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le +jésuite Feller, avait tiré grand parti pour sa popularité d'avoir élu +domicile, à cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille.</p> + +<p>Robespierre n'eût pas imité Feller ni Marat, mais il saisit volontiers +l'occasion d'imiter Rousseau, de réaliser en pratique le livre qu'il +imitait sans cesse en parole, de copier l'<i>Émile</i> d'aussi près qu'il le +pourrait.</p> + +<p>Il était malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses +fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa +sœur, lorsque madame Duplay vint faire à Charlotte une scène +épouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son frère. +Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire +d'assez bonne grâce. Elle l'établit chez elle, malgré l'étroitesse du +logis, dans une mansarde très-propre, où elle mit les meilleurs meubles +de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes +chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, étaient à l'entour, pour poser +les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports, +mémoires, etc., très-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et +Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main +passionnée de madame Duplay avait suspendu partout les images et +portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tournât, +il ne pouvait éviter de se voir lui-même; à droite, à gauche, +Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.</p> + +<p>La plus habile politique, qui eût bâti la maison spécialement pour cet +usage, n'eût pas si bien réussi que l'avait fait le hasard. Si ce +n'était une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et +sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles +verdâtres attestaient l'humidité, avec le jardinet sans air qu'elle +possédait au delà, était comme étouffée entre les maisons géantes de la +rue Saint-Honoré, quartier mixte, à cette époque, de banque et +d'aristocratie. Plus bas, c'étaient les hôtels princiers du faubourg et +la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents +étouffés du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'étaient les hôtels des +fermiers généraux de la place Vendôme, bâtis de la misère du peuple.</p> + +<p>Quelles étaient les impressions des visiteurs de Robespierre, des +dévots, des pèlerins, quand, dans ce quartier impie où tout leur +blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison prêchait, +parlait. Dès le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar, +le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: «C'est ici +l'<i>incorruptible</i>.»—S'ils montaient, la mansarde les faisait se récrier +plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que +les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa +moralité parfaite, ses travaux infatigables, une vie donnée toute au +peuple. Il n'y avait pas là le théâtral, le fantasmagorique du maniaque +Marat, se démenant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici, +nul caprice, tout réglé, tout honnête, tout sérieux. L'attendrissement +venait; on croyait avoir vu, pour la première fois, en ce monde, la +maison de la vertu.</p> + +<p>Notez pourtant avec cela que la maison, bien regardée, n'était pas une +habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit +salon du bas en avertissait assez. C'était un clavecin, instrument rare +alors, même chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner +l'éducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune à son tour, au +couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'était pas +précisément menuisier; il était entrepreneur en menuiserie de bâtiment. +La maison était petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez +lui.</p> + +<p>Tout ceci avait deux aspects; c'était le peuple d'une part, et ce +n'était pas le peuple; c'était, si l'on veut, le peuple industrieux, +laborieux, passé récemment, par ses efforts et son travail, à l'état de +petite bourgeoisie. La transition était visible. Le père, bonhomme +ardent et rude, la mère, d'une volonté forte et violente, tous deux +pleins d'énergie, de cordialité, étaient bien des gens du peuple. La +plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'élan; les autres +s'en écartaient déjà, l'aînée surtout, que les patriotes appelaient avec +une galanterie respectueuse mademoiselle Cornélia. Celle-ci, décidément, +était une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre +faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait à toute chose une +grâce de fierté austère, au ménage comme au clavecin; qu'elle aidât sa +mère au hangar, pour laver ou pour préparer le repas de la famille, +c'était toujours Cornélia.</p> + +<p>Robespierre passa là une année, loin de la tribune, écrivain et +journaliste, préparant tout le jour les articles et les discours qu'il +devait le soir débiter aux Jacobins;—une année, la seule, en réalité, +qu'il ait vécue en ce monde.</p> + +<p>Madame Duplay trouvait très-doux de le tenir là, l'entourait d'une garde +inquiète. On peut en juger par la vivacité avec laquelle elle dit au +Comité du 10 août, qui cherchait chez elle un lieu sûr: «Allez-vous-en: +vous allez compromettre Robespierre.»</p> + +<p>C'était l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'étaient donnés à lui. Le +fils lui servait de secrétaire, copiait, recopiait ses discours tant +raturés. Le père Duplay, le neveu, l'écoutaient insatiablement, +dévoraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme +un frère; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion +de dérider le pâle orateur. Avec une telle hospitalité, nulle maison +n'eût été triste. La petite cour, avivée par la famille et les ouvriers, +ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table +de sapin où il écrivait, s'il levait les yeux entre deux périodes, +voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar à la maison, +mademoiselle Cornélia ou telle de ses aimables sœurs. Combien dut-il +être fortifié, dans sa pensée démocratique, par une si douce image de la +vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarité, moins la misère et les +vices, compagnons de la misère! Cette vie, à la fois populaire et noble, +où les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux +qui s'y livrent! La beauté que prend le ménage, même en ses côtés les +plus humbles, l'excellence du repas préparé par la main aimée!... qui +n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortuné +Robespierre, dans la vie sèche, sombre, artificielle, que les +circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant +senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.</p> + +<p>Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un dédommagement était +difficile. Un Jacobin dissident fit un jour à Robespierre le reproche +«d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon +nourrit Tartufe,» reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir +la fraternité de l'époque et le bonheur de l'amitié.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay +qu'à la condition de payer pension. Sa délicatesse le voulait ainsi. On +ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-être même fallut-il, pour +le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entraînement +terrible de sa courte destinée, dans l'accablement de chaque jour, il +perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute sûr de +dédommager ses amis d'une autre manière. Il n'avait en réalité que son +traitement de député, qu'il oubliait même souvent de toucher. La pension +payée à sa sœur, avec quelques dépenses en linge ou habits, et quelques +sous donnés sur la route à des petits Savoyards, il ne lui restait +exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouvés sur lui au 9 +thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille +francs de pension à madame Duplay.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2> + +<h3>LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).</h3> + + +<p>L'Assemblée constituante avait ordonné qu'en chaque commune, dans la +salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de +naissance et de mort, il y aurait un autel.</p> + +<p>Les trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi +consacrés à l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies +à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la +municipalité eût été le temple.</p> + +<p>Le conseil de Mirabeau eût été suivi: «Vous n'aurez rien fait, si vous +ne <i>dé</i>-christianisez la Révolution.»</p> + +<p>Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent qu'ils +ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s'ils n'étaient consacrés à +la Commune par le magistrat.</p> + +<p>Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rite +catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son +fils Horace étant né, il le porta lui-même à l'Hôtel de Ville, réclama +la loi de l'Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême +républicain.</p> + +<p>Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand +écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte +qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua +très-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un +<i>Comité de clémence</i>.</p> + +<p>Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le +rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l'attrait +du cœur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile, +jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle +un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du +colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains +est-elle passée? Cette chose appartient à la France. Je prie +l'acquéreur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre. +Qu'elle soit placée au Musée, en attendant le musée révolutionnaire +qu'on formera tôt ou tard.</p> + +<p>Lucile était fille d'un ancien commis des finances, et d'une très-belle +et excellente femme qu'on prétendait avoir été maîtresse du ministre des +finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu +élevée, comme le nom en témoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais +surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage, +ému, orageux, fantasque, a le souffle de la <i>France libre</i> (le beau +pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l'amour d'un +homme de génie<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle +cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 10 +août:</p> + +<p>«Le 8 août, je suis revenue de la campagne; déjà tous les esprits +fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais à dîner, nous nous +amusâmes assez. Après le dîner, nous fûmes chez M. Danton. La mère +pleurait, elle était on ne peut plus triste; son petit avait l'air +hébété. Danton était résolu; moi, je riais comme une folle. Ils +craignaient que l'affaire n'eût pas lieu; quoique je n'en fusse pas du +tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais +qu'elle aurait lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait madame Danton. +«Hélas! lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce +soir.»—Il faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y +avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: «Vive +la nation!» Puis des troupes à cheval, enfin des troupes immenses. La +peur me prit. Je dis à madame Danton.«Allons-nous-en.» Elle rit de ma +peur; mais, à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa +mère: «Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin.» Arrivés +chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva +avec un fusil. O Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve; je me cachai avec +mes deux mains, et me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer +tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas +qu'il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui +parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura +en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il +s'était exposé. Fréron avait l'air déterminé à périr. «Je suis las de +la vie, disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» Chaque patrouille qui +venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer +dans le salon, qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces +apprêts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près d'un lit, +accablée, anéantie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais +parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air +fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le +chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des +Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux +sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette +fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de +bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet +était d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que +j'allais m'évanouir. Madame Robert demandait son mari à tout le monde. +«S'il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, +ce point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le +poignarder...» Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon +épaule... Madame Danton semblait se préparer à la mort de son mari. Le +matin, on tira le canon. Elle écoute, pâlit, se laisse aller, et +s'évanouit...</p> + +<p>«Qu'allons-nous devenir, ô mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de +respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des +hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons être libres; ô Dieu! qu'il +en coûte!...»</p> + +<p>Lucile, qui se montre ici si naïvement dans sa faiblesse de femme, fut +un héros à la mort.</p> + +<p>Il faut la voir à ce moment décisif où il fut délibéré, entre Desmoulins +et ses amis, s'il ferait le pas décisif, et probablement mortel, de +réclamer pour les libertés de la presse et de la tribune, étouffées par +l'arrestation de son ami Fabre d'Églantine, s'il oserait se mettre en +travers du torrent de la Terreur!</p> + +<p>Qui ne voyait à ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans +cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Comédie, près la rue +Dauphine). Au premier, demeurait Fréron. Au second, Camille Desmoulins +et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifiés, venaient les prier, les +avertir, les arrêter, leur montrer l'abîme. Un homme, nullement timide, +le général Brune, familier de la maison, était un matin chez eux, et +conseillait la prudence. Camille fit déjeuner Brune, et, sans nier qu'il +eût raison, tenta de le convertir. «<i>Edamus et bibamus</i>, dit-il en latin +à Brune, pour n'être entendu de Lucile; <i>cras enim moriemur</i>.» Il parla +néanmoins de son dévouement et de sa résolution d'une manière si +touchante, que Lucile courut l'embrasser. «Laissez-le, dit-elle, +laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la +France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.»</p> + +<p>Fréron, l'ami de Camille, l'admirateur passionné de sa femme, venait +d'écrire la part qu'il avait eue à la prise de Toulon, et comment il +avait monté aux batteries l'épée à la main. Je croirais très-volontiers +que Camille désira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il +n'était qu'un grand écrivain. Il voulut être un héros.</p> + +<p>Le septième numéro du <i>Vieux Cordelier</i>, si hardi contre les deux +Comités gouvernants, le huitième contre Robespierre (publié en 1836), +perdirent Camille et le firent envelopper dans le procès de Danton.</p> + +<p>La vive émotion qu'excita le procès, la foule incroyable qui entoura le +Palais de Justice dans une disposition favorable aux accusés, faisaient +croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient à sortir, ils +pourraient entraîner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun +n'avait d'armes, et presque aucun de courage.</p> + +<p>Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, éperdue de +douleur, autour de ce Luxembourg. Camille était là, collé aux barreaux, +la suivant des yeux, écrivant les choses les plus navrantes qui jamais +ont percé le cœur de l'homme. Elle aussi s'apercevait, à cet horrible +moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle +avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du général +Dillon, celui de Fréron. Fréron était à Paris, et n'osa rien faire pour +eux. Dillon était au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux +cartes avec le premier venu.</p> + +<p>Camille s'était perdu pour la France et pour Lucile.</p> + +<p>Elle aussi se perdit pour lui.</p> + +<p>Le premier jour, elle s'était adressée au cœur de Robespierre. On avait +cru autrefois que Robespierre l'épouserait. Elle rappelait dans sa +lettre qu'il avait été le témoin de leur mariage, qu'il était leur +premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler à sa gloire, +ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable, +qui sent sa vie précieuse: «Tu vas nous tuer tous deux; le frapper, +c'est me tuer, moi.»</p> + +<p>Nulle réponse.</p> + +<p>Elle écrivit à son admirateur Dillon: «On parle de refaire Septembre... +Serait-il d'un homme de cœur de ne pas au moins défendre ses jours?»</p> + +<p>Les prisonniers rougirent de cette leçon d'une femme, et se résolurent +d'agir. Il paraît toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'après +Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait +ameuté la foule.</p> + +<p>Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes +avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire. +Laflotte l'écouta et le fit parler. Laflotte était républicain; mais là, +enfermé, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tenté. Il ne +dénonça pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, hésitant encore +peut-être. Le matin, il livra son âme, en échange de sa vie, vendit son +honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on égorgea Danton, +Camille Desmoulins, et, quelques jours après, Lucile, et plusieurs +prisonniers du Luxembourg, tous étrangers à l'affaire, et qui ne se +connaissaient même pas.</p> + +<p>Le seul des accusés qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins. +Elle parut intrépide, digne de son glorieux nom. Elle déclara qu'elle +avait dit à Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2 +Septembre, «c'était pour eux un devoir de défendre leur vie.»</p> + +<p>Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il fût, qui n'eût le +cœur arraché de cette mort. Ce n'était pas une femme politique, une +Corday, une Roland; c'était simplement une femme, une jeune fille, à la +voir, une enfant, pour l'apparence. Hélas! qu'avait-elle fait? voulu +sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain. +Elle mourait pour sa vertu, l'intrépide et charmante femme, pour +l'accomplissement du plus saint devoir.</p> + +<p>Sa mère, la belle, la bonne madame Duplessis, épouvantée de cette chose +qu'elle n'eût jamais pu soupçonner, écrivit à Robespierre, qui ne put ou +n'osa y répondre. Il avait aimé Lucile, dit-on, voulu l'épouser. On eût +cru, s'il eût répondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donné une prise +qui l'eût fortement compromis.</p> + +<p>Tout le monde exécra cette prudence. Le sens humain fut soulevé. Chaque +homme souffrit et pâtit. Une voix fut dans tout un peuple, sans +distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): «Oh! ceci, +c'est trop!»</p> + +<p>Qu'avait-on fait en infligeant cette torture à l'âme humaine? on avait +suscité aux idées une cruelle guerre, éveillé contre elles une +redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilité +sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse +des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2> + +<h3>EXÉCUTIONS DE FEMMES.—LES FEMMES PEUVENT-ELLES ÊTRE EXÉCUTÉES.</h3> + + +<p>Ces morts de femmes étaient terribles. La plus simple politique eût dû +supprimer l'échafaud pour les femmes. Cela tuait la République.</p> + +<p>La mort de Charlotte Corday, sublime, intrépide et calme, commença une +religion.</p> + +<p>Celle de la Dubarry, tout horripilée de peur, pauvre vieille fille de +chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes +ses forces, criait et se faisait traîner, réveilla toutes les fibres de +la pitié animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou +gras... Tous, au récit, frissonnèrent.</p> + +<p>Mais le coup le plus terrible fut l'exécution de Lucile. Nulle ne laissa +tant de regret, de fureur, ne fut plus âprement vengée.</p> + +<p>Qu'on sache bien qu'une société qui ne s'occupe point de l'éducation des +femmes et qui n'en est pas maîtresse est une société perdue. La médecine +<i>préventive</i> est ici d'autant plus nécessaire, que la <i>curative</i> est +réellement impossible. <i>Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen sérieux +de répression</i>. La simple prison est déjà chose difficile: «Quis +custodiet ipsos custodes?» Elles corrompent tout, brisent tout; point de +clôture assez forte. Mais les montrer à l'échafaud, grand Dieu! Un +gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-même. La nature, +qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perpétuité de +l'espèce, a par cela même mis dans les femmes ce mystère (absurde au +premier coup d'œil): <i>Elles sont très-responsables</i>, et <i>elles ne sont +pas punissables</i>. Dans toute la Révolution, je les vois violentes, +intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, dès qu'on +les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles +aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent +la justice, en détruisent toute idée, la font nier et maudire. Jeunes, +on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour, +bonheur, fécondité. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce +qu'elles sont vieilles, c'est-à-dire qu'elles furent mères, qu'elles +sont restées sacrées, et que leurs cheveux gris ressemblent à ceux de +votre mère. Enceintes!... Ah! c'est là que la pauvre justice n'ose plus +dire un seul mot; à elle de se convertir, de s'humilier, de se faire, +s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi +s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle apparaît horrible, +impie, l'ennemie de Dieu!</p> + +<p>Les femmes réclameront peut-être contre tout ceci; peut-être elles +demanderont si ce n'est pas les faire éternellement mineures que leur +refuser l'échafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les +conséquences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre +faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais +infirmes, périodiquement malades, nature autant que personnes, filles du +monde sidéral, donc, par leurs inégalités, écartées de plusieurs +fonctions rigides des sociétés politiques. Elles n'y ont pas moins une +influence énorme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans +nos révolutions. Ce sont généralement les femmes qui les ont fait +avorter; leurs intrigues les ont minées, et leurs morts (souvent +méritées, toujours impolitiques) ont puissamment servi la +contre-révolution.</p> + +<p>Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur tempérament, +qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-être plus +propres que l'homme à l'administration. Leurs habitudes sédentaires et +le soin qu'elles mettent en tout, leur goût naturel de satisfaire, de +plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aperçoit +dès aujourd'hui dans l'administration des postes. La Révolution, qui +renouvelait tout, en lançant l'homme dans les carrières actives, eût +certainement employé la femme dans les carrières sédentaires. Je vois +une femme parmi les employés du Comité de salut public. (<i>Archives, +Registres manuscrits des procès-verbaux du Comité</i>, 5 juin 93, p. 79.)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2> + +<h3>CATHERINE THÉOT, MÈRE DE DIEU.—ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94).</h3> + + +<p>Le temps était au fanatisme. L'excès des émotions avait brisé, humilié, +découragé la raison. Sans parler de la Vendée, où l'on ne voyait que +miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en +94. Dans le Lyonnais, une prophétesse avait eu de grands succès; cent +mille âmes y prirent, dit-on, le bâton de voyage, s'en allant sans +savoir où. En Allemagne, les sectes innombrables des illuminés +s'étendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes +classes: le roi de Prusse en était. Mais nul homme de l'Europe +n'excitait si vivement l'intérêt de ces mystiques que l'étonnant +Maximilien. Sa vie, son élévation à la suprême puissance par le fait +seul de la parole, n'était-elle pas un miracle, et le plus étonnant de +tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le déclaraient un Messie. Tels +voyaient distinctement au ciel la <i>constellation Robespierre</i>. Le 2 août +93, le président des Jacobins désignait, sans le nommer, le <i>Sauveur qui +allait venir</i>. Une infinité de personnes avaient ses portraits appendus +chez elles, comme image sainte. Des femmes, des généraux mêmes, +portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la +miniature sacrée. Ce qui est plus étonnant, c'est que ceux qui le +voyaient sans cesse et l'approchaient de plus près, <i>ses saintes +femmes</i>, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police), +ne le regardaient pas moins comme un être d'autre nature. Elles +joignaient les mains, disant: «Oui, Robespierre, tu es Dieu.»</p> + +<p>Du petit hôtel (démoli) où se tenait le Comité de sûreté jusqu'aux +Tuileries, où était le Comité de salut public, régnait un corridor +obscur. Là venaient les hommes de la police remettre les paquets +cachetés. De là de petites filles portaient les lettres ou les paquets +chez la grande dévote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, mère +de l'entrepreneur des Jeux.</p> + +<p>Nous avons parlé ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre, +marmottant devant deux plâtres: «Dieu sauve Manuel et Pétion! Dieu +sauve Manuel et Pétion!» Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en +94 elle n'ait tout autant d'heures marmotté pour Robespierre.</p> + +<p>L'amer Cévenol, Rabaut-Saint-Étienne, avait très-bien indiqué que ces +mômeries ridicules, cet entourage de dévotes, cette patience de +Robespierre à les supporter, c'était le point vulnérable, le talon +d'Achille, où l'on percerait le héros. Girey-Dupré, dans un noël piquant +et facétieux, y frappa, mais en passant. N'était-ce pas le sujet de +cette comédie de Fabre d'Églantine qu'on fit disparaître, et pour +laquelle peut-être Fabre disparut?</p> + +<p>Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion +qu'on pût saisir. Robespierre la donna lui-même.</p> + +<p>Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses +ennemis, contre le Comité de sûreté, qu'il voulait briser, il furetait +volontiers dans les cartons de ce Comité. Il y trouva, prit, emporta des +papiers relatifs à la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela +rendit curieux. Le Comité s'en procura des doubles, et vit que cette +affaire, si chère à Robespierre, était une affaire d'illuminisme.</p> + +<p>Quel secret motif avait-il de couvrir les <i>illuminés</i>, d'empêcher qu'on +ne donnât suite à leur affaire?</p> + +<p>Ces sectes n'ont jamais été indifférentes aux politiques. Le duc +d'Orléans était fort mêlé aux Francs-Maçons et aux Templiers, dont il +fut, dit-on, grand maître. Les jansénistes, devenus sous la persécution +une société secrète, par l'habileté peu commune avec laquelle ils +organisaient la publicité mystérieuse des Nouvelles ecclésiastiques, +avaient mérité l'attention particulière des Jacobins. Le tableau +ingénieux qui révélait ce mécanisme était le seul ornement de la +bibliothèque des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89 à 91, demeura rue +de Saintonge au Marais, près la rue de Touraine, à la porte même du +sanctuaire où ces énergumènes du jansénisme expirant firent leurs +derniers miracles; le principal miracle était de crucifier des femmes, +qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente +recrudescence du fanatisme, après la Terreur, était facile à prévoir. +Mais qui en profiterait?</p> + +<p>Au château de la duchesse prêchait un adepte, le chartreux dom Gerle, +collègue de Robespierre à la Constituante, celui qui étonna l'Assemblée +en demandant, comme chose simple, qu'elle déclarât le catholicisme +religion d'État. Dom Gerle, à la même époque, voulait aussi que +l'Assemblée proclamât la vérité des prophéties d'une folle, la jeune +Suzanne Labrousse. Dom Gerle était toujours lié avec son ancien +collègue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et, +sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il +avait obtenu de lui un certificat de civisme.</p> + +<p>Bon républicain, le chartreux n'en était pas moins un prophète. Dans un +grenier du pays latin, l'esprit lui était soufflé par une vieille femme, +idiote, qu'on appelait la Mère de Dieu. Catherine Théot (c'était son +nom) était assistée dans ses mystères de deux jeunes et charmantes +femmes, brune et blonde, qu'on appelait la <i>Chanteuse</i> et la <i>Colombe</i>. +Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des +magnétiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu'à quel point un +homme aussi grave que Robespierre pouvait-il être mêlé à ces mômeries on +l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils, +blanc, rouge et bleu; elle siégeait sur le premier, son fils dom Gerle +sur le second à gauche; pour qui était l'autre, le fauteuil d'honneur à +la droite de la Mère de Dieu? n'était-ce pas pour un fils aîné, le +<i>Sauveur qui devait venir</i>?</p> + +<p>Quelque ridicule que la chose pût être en elle-même, et quelque intérêt +qu'on ait eu à la montrer telle, il y a deux points qui y découvrent +l'essai d'une association grossière entre l'illuminisme chrétien, le +mysticisme révolutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des +prophètes.</p> + +<p>«Le premier sceau de l'Évangile fut l'annonce du Verbe; le second; la +séparation des cultes; le <i>troisième la Révolution</i>; le quatrième, <i>la +mort des rois</i>; le cinquième, la réunion des peuples; le sixième, le +combat de l'ange exterminateur; le septième, la résurrection des élus de +la Mère de Dieu, et le bonheur général <i>surveillé par les prophètes</i>.»</p> + +<p>«Au jour de la résurrection, où sera la Mère de Dieu? Sur son trône, +<i>entre ses prophètes</i>, dans le Panthéon.»</p> + +<p>L'espion Sénart, qui se fit initier pour les trahir et les arrêta, +trouva, dit-il, chez la Mère, une lettre écrite en son nom à Robespierre +comme à son premier prophète, au fils de l'Être suprême, au Rédempteur, +au Messie.</p> + +<p>Les deux Gascons, Barrère, Vadier, qui firent ensemble l'œuvre +malicieuse du rapport que les Comités lançaient dans la Convention, y +mirent (comme ingrédients dans la chaudière du Sabbat) des choses tout à +fait étrangères; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet, +qu'on avait trouvé à Saint-Cloud. Cela donnait un prétexte de parler +dans le rapport du royalisme, de restauration de la royauté. +L'Assemblée, désorientée, ne savait d'abord que croire. Peu à peu, elle +comprit. Sous le débit sombre et morne de Vadier, elle sentit le +puissant comique de la facétie. La plaisanterie dans la bouche d'un +homme qui tient son sérieux emporte souvent le fou rire sans qu'on +puisse résister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la +guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assemblée eût ri de même. +On se tordait sur les bancs.</p> + +<p>On décida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoyé aux +quarante-quatre mille communes de la République, à toutes les +administrations, aux armées. Tirage de cent mille peut-être!</p> + +<p>Rien ne contribua plus directement à la chute de Robespierre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2> + +<h3>LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94).</h3> + + +<p>Cette affaire de la Mère de Dieu se compliqua d'une autre accusation, +bien moins méritée, dont Robespierre fut l'objet.</p> + +<p>On supposa gratuitement que l'apôtre des Jacobins avait cherché des +prosélytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames +qui recevaient des joueurs.</p> + +<p>En réalité, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre aîné +et Robespierre jeune, qui fréquentait ces maisons.</p> + +<p>Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de +société, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible +réputation de son frère demandait de ménagements. Dans ses missions, où +son nom lui donnait un rôle très-grand et difficile à jouer, il veillait +trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs même, +une femme très-équivoque.</p> + +<p>Il avait vivement embrassé, par jeunesse et par bon cœur, l'espoir que +son frère pourrait adoucir la Révolution. Il ne cachait point cet +espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des délais qui +ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanité, épargna des +communes girondines. À Paris, il eut le courage de sauver plusieurs +personnes, entre autres le directeur de l'économat du clergé (qui plus +tard fut le beau-père de Geoffroy-Saint-Hilaire).</p> + +<p>Dans la précipitation de son zèle antiterroriste, il lui arriva parfois +de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'étaient avancés +sans réserve pour la Révolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa +royalement silence au représentant Bernard de Saintes. Cette scène, +très-saisissante, donna aux contre-révolutionnaires du Jura une +confiance illimitée. Ils disaient légèrement (un des leurs, Nodier, le +rapporte): «Nous avons la protection de MM. de Robespierre.»</p> + +<p>À Paris, Robespierre jeune fréquentait une maison infiniment suspecte du +Palais-Royal, en face du perron même, au coin de la rue Vivienne, +l'ancien hôtel Helvétius. Le perron était, comme on sait, le centre des +agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des +marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux étaient tout autour, +hantées des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux +partis, à mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir là, entre les +filles et la roulette. Là finirent les Constituants, les Talleyrand, les +Chapelier. Là traînèrent les Orléanistes. Plusieurs de la Gironde y +vinrent. Robespierre jeune, gâté par ses missions princières, aimait +aussi à retrouver là quelques restes de l'ancienne société.</p> + +<p>La maison où il jouait était tenue par deux dames royalistes, fort +jolies, la fille de dix-sept ans, la mère n'en avait pas quarante. +Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve, à ce qu'elle disait, d'un +garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait marié sa fille dans +une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du +ministre de la Pompadour, que Latude a immortalisé.</p> + +<p>Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de mystère, laissait, sous les yeux +des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de +royalisme ne nuisait pas à la maison. Les riches restaient royalistes. +Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La +petite Saint-Amaranthe était fort aimée du Jacobin Desfieux, agent du +Comité de sûreté (quand ce comité était sous Chabot), ami intime de +Proly et logeant dans la même chambre, ami de Junius Frey, ce fameux +banquier patriote qui donna sa sœur à Chabot. Tout cela avait apparu au +procès de Desfieux, noyé avec Proly, dans le procès des Hébertistes.</p> + +<p>Desfieux ayant été exécuté avec Hébert, le 24 mars, Saint-Just transmit +une note contre la maison qu'il fréquentait au Comité de sûreté, qui, le +31, fit arrêter les Saint-Amaranthe et Sartine. (<i>Archives, Comité de +sûreté, registre 642, 10 germinal</i>.)</p> + +<p>Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, était ami de cette +maison; c'est ce qui, sans doute, valut à ces dames de rester en prison +assez longtemps sans jugement. Le Comité de sûreté, auquel il dut +s'adresser pour leur obtenir des délais, était instruit de l'affaire. Il +avait là une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La +chose habilement arrangée, Robespierre pouvait apparaître comme patron +des maisons de jeu!</p> + +<p>Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le <i>jeune</i>. La chose +eût perdu tout son prix.</p> + +<p>Il fut bientôt averti, sans doute par son frère même, qui fit sa +confession. Il vit l'abîme et frémit.</p> + +<p>Alla-t-il aux comités? ou les comités lui envoyèrent-ils? on ne sait. Ce +qui est sûr, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses +terribles se firent entre lui et eux.</p> + +<p>Il réfléchit que l'affaire était irrémédiable, que l'effet en serait +augmenté par sa résistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des +comités, en retour de cette vaine joie de malignité, un pouvoir nouveau +qui lui servirait peut-être à frapper les comités, en tout cas, à faire +un pas décisif dans sa voie de dictature judiciaire.</p> + +<p>Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: «Nous +faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe,» il fit +quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait.</p> + +<p>Chacun crut Robespierre lié avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute +apparence, il ne connaissait même pas. L'invraisemblance du roman +n'arrêta personne. Que cet homme sombrement austère, si cruellement +agité, acharné à la poursuite de son tragique destin, s'en allât comme +un Barrère, un marquis de la Terreur, s'égayer en une telle maison, chez +des dames ainsi notées, on trouva cela naturel!... La crédulité furieuse +serrait sur ses yeux le bandeau.</p> + +<p>Il était à craindre pourtant que l'équité et le bon sens ne +retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette +chose si simple: Il y a deux Robespierre.</p> + +<p>En juin eut lieu à grand bruit, avec un appareil incroyable, le +supplice solennel des prétendus <i>assassins de Robespierre</i>, parmi +lesquels on avait placé les Saint-Amaranthe.</p> + +<p>Le drame de l'exécution, monté avec un soin, un effet extraordinaires, +offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vêtement que la +seule Charlotte Corday avait porté jusque-là, la sinistre chemise rouge +des parricides et de ceux qui assassinaient les pères du peuple, les +représentants. Le cortège mit trois heures pour aller de la Conciergerie +à la place de la Révolution, et l'exécution employa une heure.</p> + +<p>De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entières, le +peuple put regarder, compter, connaître, examiner les <i>assassins de +Robespierre</i>, savoir toute leur histoire.</p> + +<p>Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes. +Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis +l'exécution de Louis XVI. «Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un +homme! Et que ferait-on de plus <i>si Robespierre était roi</i>?»</p> + +<p>Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'était là +surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne digérait pas;—et, +autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entières, la +Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une +tragédie complète sur chaque voiture, les pleurs et les regrets +mutuels, des appels de l'un à l'autre à crever le cœur. Madame de +Saint-Amaranthe, fière et résolue d'abord, défaillait à tout instant.</p> + +<p>Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'intérêt au +comble. Maîtresse autrefois de Sartine, qui avait épousé la jeune +Saint-Amaranthe, elle lui restait fidèle. Pour lui, elle s'était perdue. +Elles étaient là ensemble, assises dans la même charrette, les deux +infortunées, devenues sœurs dans la mort, et mourant dans un même +amour.</p> + +<p>Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que +Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'était +par jalousie, par rage, qu'il l'avait dénoncée.</p> + +<p>Que Robespierre eût ainsi abandonné les Saint-Amaranthe, qu'on supposait +ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux étonnement.</p> + +<p>Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient réunies +dans cette affaire. Le Comité de sûreté, qui avait arrangé la chose, +dans son drame atroce, mêlé de vrai et de faux, avait dépassé à la fois +la comédie, la tragédie, écrasé tous les grands maîtres. L'immuable et +l'irréprochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique, +montré nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher à la malignité, +qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe +chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au +Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois rôles, +et sous ce blême visage de censeur impitoyable!... Shakspeare était +humilié, Molière vaincu; Talma, Garrick, n'étaient plus rien à côté.</p> + +<p>Mais, quand, en même temps, on réfléchissait au lâche égoïsme qui +lançait en avant les siens et qui les abandonnait! à la prudence infinie +de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-même, laissant ses +apôtres à Judas, avec Marie-Madeleine, pour être en croix à sa place!... +oh! la fureur du mépris débordait de toutes les âmes!</p> + +<p>Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortuné Robespierre aujourd'hui +roulait à l'ignominie.</p> + +<p>Telle fut l'âcre, brûlante et rapide impression de la calomnie sur des +âmes bien préparées. Il avait, toute sa vie, usé d'accusations vagues. +Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de +boue sanglante...</p> + +<p>Les colporteurs, au matin, de clameurs épouvantables, hurlant la <i>sainte +guillotine</i>, les <i>cinquante-quatre en manteaux rouges</i>, les <i>assassins +de Robespierre</i>, aboyaient plus haut encore les <i>Mystères de la Mère de +Dieu</i>. Une nuée de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nées +de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs, +maratistes, hébertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient +par des cris infernaux la publicité monstrueuse du rapport déjà imprimé +par décret à près de cent mille.</p> + +<p>On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des +grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre +hardiment les arrêtait. Mais le Comité de sûreté à l'instant les +relâchait. Ils n'en étaient que plus sauvages, plus furieux à crier. De +l'Assemblée aux Jacobins et jusqu'à la maison Duplay, en face de +l'Assomption, toute la rue Saint-Honoré vibrait de leurs cris: les +vitres en tremblaient. La <i>grande colère du Père Duchesne</i> semblait +revenue triomphante dans leurs mille gueules effrénées et dans leurs +bouches tordues.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2> + +<h3>INDIFFÉRENCE À LA VIE.—AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94).</h3> + + +<p>La prodigalité de la peine de mort avait produit son effet ordinaire: +une étonnante indifférence à la vie.</p> + +<p>La Terreur généralement était une loterie. Elle frappait au hasard, +très-souvent frappait à côté. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand +sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines, +étaient en pure perte. On sentait confusément, instinctivement, +l'inutilité de ce qui se faisait. De là un grand découragement, une +rapide et funeste démoralisation, une sorte de choléra moral.</p> + +<p>Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les +uns, décidés à vivre à tout prix, s'établissent en pleine boue. Les +autres, d'ennui, de nausée, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la +fuient plus.</p> + +<p>Cela avait commencé à Lyon; les exécutions trop fréquentes avaient blasé +les spectateurs; un d'eux disait en revenant: «Que ferai-je pour être +guillotiné?» Cinq prisonniers à Paris échappent aux gendarmes; ils +avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au +tribunal: «Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire +où sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.»</p> + +<p>De pareils signes indiquaient trop que décidément la Terreur s'usait. +Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la +toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus +énergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille +formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait +contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent +jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocité de +la loi rendait quasi-légitimes les faiblesses de la grâce. Elles +disaient hardiment, en consolant le prisonnier: «Si je ne suis bonne +aujourd'hui, il sera trop tard demain.» Le matin, on rencontrait de +jolis jeunes imberbes menant le cabriolet à bride abattue, c'étaient +des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour. +De là, aux prisons. La charité les menait loin. Consolatrices du dehors, +ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces +dernières, c'était une chance de vivre.</p> + +<p>Un mot était répété sans cesse, employé à tout: La <i>nature</i>! suivre la +nature! Livrez-vous à la nature, etc. Le mot <i>vie</i> succéda en 95: +«Coulons la vie!... Manquer sa vie,» etc.</p> + +<p>On frémissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en +économisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait +dérober. De respect humain, aucun souvenir. La captivité était, en ce +sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes +sérieuses, se livraient aux folles parades, aux dérisions de la mort. +Leur récréation favorite était la répétition préalable du drame suprême, +l'essai de la dernière toilette et les grâces de la guillotine. Ces +lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beauté; on +voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en +croit un royaliste, de grandes dames humanisées, sur des chaises mal +assurées, hasardaient cette gymnastique. Même à la sombre Conciergerie, +où l'on ne venait guère que pour mourir, la grille tragique et sacrée, +témoin des prédications viriles de madame Roland, vit souvent, à +certaines heures, des scènes bien moins sérieuses; la nuit et la mort +gardaient le secret.</p> + +<p>De même que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on hâtait les +transactions, l'homme aussi n'étant pas plus sûr de durer que le papier, +les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une +mobilité extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, était +volatilisée. Plus de solide, tout fluide, et bientôt gaz évanoui.</p> + +<p>Lavoisier venait d'établir et démontrer la grande idée moderne: solide, +fluide et gazeux, trois formes d'une même substance.</p> + +<p>Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifié<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2> + +<h3>CHAQUE PARTI PÉRIT PAR LES FEMMES.</h3> + + +<p>Si les femmes, dès le commencement, ajoutèrent une flamme nouvelle à +l'enthousiasme révolutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous +l'impulsion d'une sensibilité aveugle, elles contribuèrent de bonne +heure à la réaction, et, lors même que leur influence était la plus +respectable, préparèrent souvent, la mort des partis.</p> + +<p>Lafayette, par le désintéressement de son caractère, l'imitation de +l'Amérique, l'amitié de Jefferson, etc., eût été très-loin. Il fut +arrête surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlacèrent, +par celle même de sa femme, dont l'apparente résignation, la douleur et +la vertu, agirent puissamment sur son cœur. Il avait chez lui en elle +un puissant avocat de la royauté, puissant par ses larmes muettes. Elle +ne se consolait pas de voir son mari se faire le geôlier du Roi. Née +Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des +Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle +finit par s'enfuir en Auvergne, et délaissa son mari, qui devint, peu à +peu, le champion de la royauté.</p> + +<p>Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont été de même gravement +compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons énuméré ailleurs les +courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le génie de +Vergniaud s'endormir et s'énerver aux sons trop doux de la harpe de +mademoiselle Candeille.</p> + +<p>Robespierre, très-faussement accusé pour les légèretés de son frère, le +fut avec raison pour le culte fétichiste dont il se laissa devenir +l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses dévotes. Il +fut vraiment frappé à mort par l'affaire de Catherine Théot.</p> + +<p>Si, des républicains, nous passons aux royalistes, même observation. Les +imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec +l'étranger, contribuèrent, plus qu'aucune autre chose, à précipiter le +destin de la royauté.</p> + +<p>Les Vendéennes, de bonne heure, travaillèrent à préparer, à lancer la +guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur zèle fut aussi l'une des +causes qui la firent échouer. Leur obstination à suivre la grande armée +qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose à la +paralyser. Le plus capable des Vendéens, M. de Bonchamps, avait espéré +dans le désespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitté +son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vendée +courrait la France, dont les forces était aux frontières. Cette course +de sanglier voulait une rapidité, un élan terribles, une décision +vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calculé que dix +ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vendéens et se feraient +emmener.</p> + +<p>Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses +d'ailleurs, du même élan qu'elles avaient commencé la lutte civile, +elles voulurent aussi en courir la suprême chance. Elles jurèrent +qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles +marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes sédentaires, les +autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient +volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et +guerrière. Et pourquoi la Révolution, si mal combattue par les hommes, +n'aurait-elle pas été vaincue par les femmes, si Dieu le voulait?</p> + +<p>On demandait à la tante d'un de mes amis, jusque-là bonne religieuse, ce +qu'elle espérait en suivant cette grande armée confuse où elle courait +bien des hasards. Elle répondit martialement: «Faire peur à la +Convention.»</p> + +<p>Bon nombre de Vendéennes croyaient que les hommes moins passionnés +pourraient bien avoir besoin d'être soutenus, relevés par leur énergie. +Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner +courage à leurs prêtres. Au passage de la Loire, les barques étaient peu +nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps à se confesser. +Les prêtres les écoutaient, assis sur les tertres du rivage. L'opération +fut troublée par quelques volées perdues du canon républicain. Un des +confesseurs fuyait... Sa pénitente le rattrape: «Eh! mon père! +l'absolution!—Ah! ma fille, vous l'avez.»—Mais elle ne le tint pas +quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.</p> + +<p>Tout intrépides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un +grand embarras pour l'armée. Outre cinquante carrosses où elles +s'étaient entassées, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou à +cheval, à pied, de toutes façons. Beaucoup traînaient des enfants. +Plusieurs étaient grosses. Elles trouvèrent bientôt les hommes autres +qu'ils n'étaient au départ. Les vertus du Vendéen tenaient à ses +habitudes; hors de chez lui, il se trouva démoralisé. Sa confiance en +ses chefs, en ses prêtres, disparut; il soupçonnait les premiers de +vouloir fuir, s'embarquer. Pour les prêtres, leurs disputes, la fourbe +de l'évêque d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs mœurs jusque-là +cachées, tout parut cyniquement. L'armée y perdit sa foi. Point de +milieu; dévots hier, tout à coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne +respectaient plus rien.</p> + +<p>Les Vendéennes payèrent cruellement la part qu'elles avaient eue à la +guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, dès la bataille du +Mans quelques trentaines de femmes furent immédiatement fusillées. +Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauvées par les soldats, qui, +donnant le bras aux dames tremblantes, les tirèrent de la bagarre. On en +cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un +cabriolet à lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens. +Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son libérateur; +elle fut jugée et périt. Quelques-unes épousèrent ceux qui les avaient +sauvées; ces mariages tournèrent mal; l'implacable amertume revenait +bientôt.</p> + +<p>Un jeune employé du Mans, nommé Goubin, trouve, le soir de la bataille, +une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant où aller. +Lui-même, étranger à la ville, ne connaissant nulle maison sûre, il la +retira chez lui. Cette infortunée, grelottante de froid ou de peur, il +la mit dans son propre lit. Petit commis à six cents francs, il avait un +cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il +dormit sur sa chaise. Fatigué alors, devenant malade, il lui demanda, +obtint de coucher près d'elle, habillé. Inutile de dire qu'il fut ce +qu'il devait être. Une heureuse occasion permit à la demoiselle de +retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle était riche, de grande +famille, et (c'est le plus étonnant) qu'elle avait de la mémoire. Elle +fit dire à Goubin qu'elle voulait l'épouser: «Non, mademoiselle; je suis +républicain; les bleus doivent rester bleus!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2> + +<h3>LA RÉACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SIÈCLE QUI SUIT LA RÉVOLUTION.</h3> + + +<p>Plusieurs choses précipitèrent la réaction, après le 9 thermidor:</p> + +<p>La tension excessive du gouvernement révolutionnaire, la lassitude d'un +ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au +cœur. Immense fut l'élan de la pitié, aveugle, irrésistible.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner si les femmes furent les principaux agents de +la réaction.</p> + +<p>La négligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes +populaires, le <i>débraillé</i> de l'époque, ont été flétris du nom de +cynisme. En réalité, l'autorité républicaine, dans sa sévérité +croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme, +l'austérité des mœurs.</p> + +<p>La <i>censure</i> morale était exercée, non-seulement par les magistrats, +mais par les sociétés populaires. Plus d'une fois des procès d'adultère +furent portés à la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres +décident que l'homme immoral <i>est suspect</i>. Grave et sinistre +désignation, plus redoutée alors qu'aucune peine!</p> + +<p>Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles +publiques.</p> + +<p>De là les secours aux filles mères, dont on a tant parlé. En réalité, si +les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la +plupart des filles publiques. L'enfant délaissé va aux hôpitaux, +c'est-à-dire qu'il meurt.</p> + +<p>Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution) +avaient à peu près disparu.</p> + +<p>Les salons, où les femmes avaient tant brillé jusqu'en 92, se ferment +avant 93.</p> + +<p>Les femmes se jugeaient annulées. Sous ce gouvernement farouche, elles +n'eussent été qu'épouses et mères.</p> + +<p>La détente se lâche le 9 thermidor. Un débordement inouï, une furieuse +bacchanale commença dès le jour même.</p> + +<p>Dans la longue promenade qu'on fit faire à Robespierre pour le mener à +l'échafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fenêtres, louées à +tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient, +étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait à ces +balcons. À la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique, +leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle +intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge +chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la +rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d'une voix +aigre: «À mort! à la guillotine!» Elles reprirent ce jour-là hardiment +les grandes toilettes, et, le soir, elles <i>soupèrent</i>. Personne ne se +contraignait plus.</p> + +<p>De Sade sortit de prison le 10 thermidor.</p> + +<p>Quand le funèbre cortège arriva à l'Assomption, devant la maison Duplay, +les actrices donnèrent une scène. Des furies dansaient en rond. Un +enfant était là à point, avec un seau de sang de bœuf; d'un balai, il +jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.</p> + +<p>Le soir, ces mêmes bacchantes coururent à Sainte-Pélagie, où était la +mère Duplay, criant qu'elles étaient les veuves des victimes de +Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geôliers +effrayés, étranglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de +ses rideaux.</p> + +<p>Paris redevint très-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest +et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de +joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux +filles publiques. Puis, ouvrirent ces <i>bals des victimes</i>, où la luxure +impudente roulait dans l'orgie son faux deuil.</p> + +<p>L'<i>homme sensible</i>, en gémissant, spéculait sur l'assignat et les biens +nationaux. La <i>bande noire</i> pleurait à chaudes larmes les parents +qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices +royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs +cachettes, travaillaient, sans s'épargner, à royaliser la Terreur; elles +enlaçaient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur +poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner +la République. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovère, +s'étaient mariés noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme +un bœuf saigné, redevint tout à coup terrible sous l'aiguillon de la +Contat; cette maligne Suzanne du <i>Figaro</i> de Beaumarchais jeta le lacet +au taureau, et le lança, cornes basses, au travers des Jacobins.</p> + +<p>Nous n'avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la +Révolution. Ce sont les commencements de la longue Réaction qui dure +depuis un demi-siècle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a><a href="#table">CONCLUSION</a></h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le défaut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il +ne donne point les <i>femmes de la Révolution</i>, mais quelques héroïnes, +quelques femmes plus ou moins célèbres. Il dit telles vertus éclatantes. +Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus méritants que la +gloire ne les soutint pas.</p> + +<p>Ce que les femmes furent en 89, à l'immortelle aurore, ce qu'elles +furent au midi de 90, à l'heure sainte des Fédérations, de quel cœur +elles dressèrent l'autel de l'avenir!—au départ enfin de 92, quand il +fallut se l'arracher, ce cœur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui +pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir +quelque chose, mais combien incomplètement!</p> + +<p>Pendant les dix années que coûta cette œuvre historique, nous avions +essayé dans notre chaire du Collège de France de reprendre et +d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la +famille.</p> + +<p>En 1848 spécialement, nous indiquions l'initiative que la femme était +appelée à prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions à la +République: Vous ne fonderez pas l'État sans une réforme morale de la +famille. La famille ébranlée ne se raffermira qu'au foyer du nouvel +autel, fondé par la Révolution.</p> + +<p>Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? où est +cet auditoire bienveillant, sympathique?...</p> + +<p>Dois-je dire comme le vieux Villon: <i>Où sont les neiges de l'autre an?</i></p> + +<p>Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la +puissante voix de Quinet, la voûte où je vis telle parole prophétique de +Mickiewicz se graver en lettres de feu...</p> + +<p>Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est intéressé dans +l'État, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs +publics.</p> + +<p>L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.</p> + +<p>Qui paye l'impôt du sang? la mère.</p> + +<p>C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus +terrible enjeu.</p> + +<p>Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumières sur +un tel intérêt, de s'initier complètement aux destinées de la Patrie?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux +anecdotes variées de ces biographies. Regardez sérieusement les +premières pages et les dernières.</p> + +<p>Dans les premières, que voyez-vous?</p> + +<p>La sensibilité, le cœur, la sympathie pour les misères du genre humain, +vous lança en 89 dans la Révolution. Vous eûtes pitié du monde, et vous +vous élevâtes à ce point d'immoler la famille même.</p> + +<p>La fin du livre, quelle est-elle?</p> + +<p>La sensibilité encore, la pitié et l'horreur du sang, l'amour inquiet de +la famille, contribuèrent plus qu'aucune autre chose à vous jeter dans +la réaction.</p> + +<p>L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus +par les assassinats que 93 par les échafauds.</p> + +<p>L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour +leur salut, vous reniâtes la pensée de 92, la délivrance du monde. Vous +cherchâtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque +enfant que je fusse alors, ma mémoire est fidèle: jusqu'en 1815, +n'étiez-vous pas toutes en deuil?</p> + +<p>Le cœur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir +dira non.—Mais, qu'il vous ait trompées dans la réaction de cette +époque, lorsque vous immolâtes le monde à la famille pour voir ensuite +décimer la famille et l'Europe semée des os de vos enfants, rien de plus +sûr: le passé vous l'a dit.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.</p> + +<p>Comparez, je vous prie, la vie de vos mères et la vôtre, leur vie pleine +et forte, féconde d'œuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si +vous le pouvez, le néant et l'ennui, la langueur où coulent vos jours. +Quelle a été votre part, votre rôle, dans ce misérable demi-siècle de la +réaction?</p> + +<p>Voulez-vous que je vous dise franchement d'où vient la différence?</p> + +<p>Elles aimèrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.</p> + +<p>J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les œuvres +renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le +vivifient de leur activité, qui voguent avec lui, respirant du grand +souffle dont se gonfle la voile du siècle, et dont le mot est: <i>En +avant!</i></p> + +<p>Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse à +vingt ans de sa frivolité, l'homme dangereux qui vous mène à quarante +dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses, +d'agitations sans but, d'ennui stérile.</p> + +<p>Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que +le foudroyant génie moderne, dans sa fécondité terrible, multiplie ses +miracles par heure et par minute, vapeur et daguerréotype, chemin de +fer, télégraphe électrique (où sera tout à l'heure la conscience du +globe), tous les arts mécaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs +dons infinis, versés à votre insu sur vous (et jusqu'à la robe que vous +portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de +la vie, vous enfermer dans le sépulcre!</p> + +<p>Vous user à sauver la ruine qu'on ne sauvera pas!</p> + +<p>Si vous aimez le moyen âge, écoulez ce mot prophétique que je traduis +d'un de ses chants, d'une vieille <i>prose</i>, comique et sublime:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le nouveau emporte le vieux,<br /></span> +<span class="i0">L'ombre est chassée par la clarté,<br /></span> +<span class="i0">le jour met en fuite la nuit..<br /></span> +<span class="i0">.................................<br /></span> +<span class="i0">À genoux! et dis: Amen!...<br /></span> +<span class="i0">Assez mangé d'herbe et de foin...<br /></span> +<span class="i0">Laisse les vieilles choses... Et va!...<br /></span> +</div></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Filles de la longue paix qui traîne depuis 1815, connaissez bien votre +situation.</p> + +<p>Voyez-vous là-bas tous ces nuages noirs qui commencent à crever? Et, +sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de +volcans souterrains, ces gémissements de la nature?...</p> + +<p>Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de +rêves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'écrasement. +Elle finit... Je connais votre cœur, remerciez-en Dieu qui lève le +pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.</p> + +<p>Ce bien-être où languissait votre mollesse, il fallait qu'il finît. Pour +ne parler que d'un péril, qui ne voyait venir la barbare rapacité du +Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident +la férocité du Cosaque?</p> + +<p>Oubliez, oubliez que vous fûtes les filles de la paix. Vous voilà tout à +l'heure dans la haute et difficile situation de vos mères aux jours des +grands combats. Comment soutinrent-elles ces épreuves? Il est temps pour +vous de le demander.</p> + +<p>Elles n'acceptèrent pas seulement le sacrifice, elles l'aimèrent, elles +allèrent au-devant.</p> + +<p>La fortune, la nécessité, qui croyaient leur faire peur, et venaient à +elles, les mains pleines de glaives, les trouvèrent fortes et +souriantes, sans plainte molle, sans injure à la mort.</p> + +<p>Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et là +encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crêpes: «La +mort!... mais la mort immortelle!»</p> + +<p>À cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: «Et nous aussi, +nous serions fortes!... Viennent l'épreuve et le péril! Les grandes +crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous.»</p> + +<p>Au danger? oui, peut-être; mais aux privations? au changement prolongé +de situation, d'habitudes? C'est là le difficile, l'écueil même de tel +noble cœur!...</p> + +<p>Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d'accord, +s'il le fallait. Mais se détacher de ce monde d'inutilités élégantes +qui, dans l'état de nos mœurs, semblent faire la poésie de la femme!... +Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutôt mourir!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans les années dites <i>heureuses</i> qui amenèrent 1848, quand l'horizon +moral s'était rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'étant +point soulevée ni par l'espoir ni par l'épreuve, s'affaissait sur +elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore, +quelle chance pour un renouvellement.</p> + +<p>Entouré de cette foule où plusieurs avaient foi, plus qu'un autre +affecté des signes effrayants d'une caducité de Bas-Empire, je regardais +avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une +brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant +qui fut jamais. Dévoué à l'idée? ah! plus d'un l'a prouvé!... Mais pour +un grand nombre pourtant l'écueil était l'excès de la culture, la +curiosité infinie, la mobilité de l'esprit, des amours passagers pour +tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui +promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant +par cela toute privation inutile, feraient disparaître d'ici la +nécessité du sacrifice et l'occasion du dévouement.</p> + +<p>Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?</p> + +<p>Telle était la question que je m'adressais tristement.</p> + +<p>«Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge +d'enlever le globe!»</p> + +<p>Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.</p> + +<p>Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour.</p> + +<p>«Qui aime encore?» C'est la seconde question que le moraliste devait +s'adresser.</p> + +<p>Question déplacée? Nullement, dans le monde de glace, d'intérêt +croissant, d'égoïsme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont +nous nous sentons entourés.</p> + +<p>«Qui aime? (La nature me fit cette réponse.) Qui aime? c'est la femme.</p> + +<p>«D'amour, elle aime un jour. De maternité, pour la vie.»</p> + +<p>Donc, je m'adressai à la femme, à la mère, pour la grande initiative +sociale<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois +des coups de lumière, des intuitions vraies. Un jour que, pour +l'embarrasser, nous lui faisions cette question: «Qu'est-ce que la +femme, à votre avis?» il rêva quelque temps. Ses doux yeux de biche +égarée furent plus sauvages encore qu'à l'ordinaire. Enfin, le vieillard +rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: «C'est une +initiation.»</p> + +<p>Mot charmant, mot profond, profondément, délicatement vrai, en cent +nuances et cent manières.</p> + +<p>La femme est l'initiation active, la puissance éminemment douce et +patiente qui sait et peut initier.</p> + +<p>Elle est elle-même l'objet de l'initiation. Elle initie à la beauté qui +est elle-même, à la beauté en ses divers degrés, au degré sublime +surtout.—Et quel? Le sacrifice.</p> + +<p>Le sacrifice pénible et dramatique, souvent, choquant par le combat, +l'effort,—dans la mère, il est harmonique, il entre dans son harmonie +même; c'est sa souveraine beauté.</p> + +<p>Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se déchire. En elle, il +sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour +réalisé, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint +de donner peu encore.</p> + +<p>Elle implore toute chose à suppléer son impuissance, invite tout à +douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de là-haut, une étoile +de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la +rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumière +sur lequel Béatrix fit monter l'âme aimée de monde en monde était +brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui +tremble dans un œil de mère?</p> + +<p>Celle-ci, qui appelle toute chose à son secours, a bien plus en elle +pour douer son fils.</p> + +<p>Elle a ce qui est elle-même, sa profonde nature de mère, le <i>sacrifice +illimité</i>.</p> + +<p>Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent +davantage.</p> + +<p>Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle +embrassera tout.</p> + +<p>Que te demandons-nous, ô femme? Rien que de réaliser pour celui que tu +aimes, de mettre dans sa vérité complète, ta nature propre, qui est le +sacrifice.</p> + +<p>Cela est simple, cela contient beaucoup.</p> + +<p>Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers à ton +grand, ton durable amour.</p> + +<p>Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beauté, à +la souveraine beauté de nature qui est en toi, si tu la cherches, et +dont tu dois créer, agrandir l'âme aimée.</p> + +<p>Le sacrifice enfin (là est l'épreuve, la gloire aussi et le succès) des +molles tendresses qui couvrent l'égoïsme.—Le sacrifice qui dit: «Non +pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit +grand!»</p> + +<p>Là, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est là justement le but +de l'initiation, c'est là ce que le fils doit prendre de sa mère, c'est +par là qu'il doit la représenter: <i>Aimer et non pour soi, se préférer le +monde</i>.</p> + +<p>Cette élasticité divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du +cœur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu +du dévouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand dès ce +jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">Nervi, près Gênes, 20 mars 1854.<br /></span> +</div></div> + +<h3>FIN.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les lettres admirables de Latude sont encore inédites, sauf +le peu qu'a cité Delort. Elles ne réfutent que trop la vaine polémique +de 1787.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> À mesure qu'on entrent dans une analyse plus sérieuse de +l'histoire de ces temps, on découvrira la part souvent secrète, mais +immense, que le cœur a eue dans la destinée des hommes d'alors, quel +que fût leur caractère. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker +jusqu'à Robespierre. Cette génération raisonneuse atteste toujours les +idées, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Si le roi défendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus +tard et trop tard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le touchant petit livre écrit avant la Révolution a été +publié après, en 98; il participe des deux époques. Les lettres sont +adressées à Cabanis, le beau-frère de l'aimable auteur, l'ami +inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées +dans ce pâle Élysée d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles +parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles. +Dans une si grande réserve, néanmoins, on ne distingue pas toujours, +parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille +ou des regrets de la veuve. Est-ce à Condorcet, est-ce à Cabanis que +s'adresse ce passage délicat, ému, qui allait être éloquent, mais elle +s'arrête à temps: «Le réparateur et le guide de notre bonheur...»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Cette sécheresse n'est qu'extérieure. On le sent bien en +lisant, dans ses dernières paroles à sa fille, la longue et tendre +recommandation qu'il lui fait d'aimer et ménager les animaux, la +tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige à se servir +mutuellement de nourriture.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Altera jam teritur bellis civilibus ætas;<br /></span> +<span class="i6">.....<br /></span> +<span class="i0">Justum et tenacem propositi virum<br /></span> +<span class="i6">.....<br /></span> +<span class="i0">Et euncta terrarum subacta<br /></span> +<span class="i0">Præter atrocem animum Catonis.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette religion, née du cœur de la femme (ce fut le charme +de son berceau), va, en sa décadence, s'absorbant dans la femme. Ses +docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe. +Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il +fouillée, approfondie? Une seule, la Conception.—Ne cherchez point le +prêtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il +s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous +les jours cent femmes viennent raconter leur cœur, leur lit, tous leurs +secrets? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de +Dieu, de l'œil austère de la science, agrandiraient l'esprit, +l'affaiblissent et l'énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour +des confidences sensuelles. L'agitation fiévreuse, les jouissances +commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent +l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et +au médecin). Il peut garder les petites facultés d'intrigue et de +manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l'invention, ne se +développent jamais dans cet état maladif; elles veulent l'état sain, +naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis +que le <i>Sacré-Cœur</i>, sous son voile d'équivoques, a rendu si aisé ce +jeu fatal, le prêtre s'y est énervé et n'a plus rien produit; il est +resté eunuque dans les sciences.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces lettres (conservées aux <i>Archives nationales</i>, armoire +de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une +circonstance atténuante en faveur de l'homme incertain, timoré, dont +elles durent torturer l'esprit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Avant son mariage avec Roland, mademoiselle Phlipon avait +été obligée, par l'inconduite de son père, de se réfugier dans un +couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes; +petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de +Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans +sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme +toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que +spartiate, et semblant déjà s'exercer aux vertus de la République.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voyez les portraits de Lémontey, Riouffe et tant d'autres; +comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la +première édition des Mémoires (an VIII). Elle est prise peu avant le +temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu +<i>maman</i>, si on ose le dire, très-sereine, ferme et résolue, avec une +tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas +seulement à sa polémique révolutionnaire; mais tels sont en général ceux +qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la +passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d'elle et +triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris: «Assise +au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la +matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec +l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien +chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, +tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur +leur sort,» etc.—Doux tableaux d'intérieur, sérieux bonheur de la +vertu, montré au jeune homme pour calmer son cœur, l'épurer, +l'élever... Demain pourtant le vent de la tempête aura emporté ce +nid!...</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ce fut lui aussi, l'honnête et digne Bosc, qui, au dernier +moment, s'élevant au-dessus de lui-même, pour accomplir en elle l'idéal +suprême qu'il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne +point dérober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais +d'accepter l'échafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage +la République et l'humanité. Il la suit à l'immortalité, pour ce conseil +héroïque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son +austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d'aimables, +d'irréprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux, +Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux +passages des Mémoires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du +tout. Elle parle des passions, «dont à peine, avec la vigueur d'un +athlète, elle sauve l'âge mûr.» Que conclurez-vous de là?—Elle parle +des «bonnes raisons» qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il +est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes +raisons ne peuvent être qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nous ne résistons pas au plaisir de copier le portrait que +Lémontey fait de madame Roland: +</p><p> +«J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa +taille et sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint +délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de +réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui +trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans +ses Mémoires; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parce +que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je +me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que +je m'étais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourné tant de +têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis, +l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop +bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce +qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'était simplement une +nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, raison +piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents +d'ivoire et des lèvres rosées; force était de s'y résigner. Dans le +cours de la Révolution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland; +c'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait +rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité; son +mari ressemblait à un quaker dont elle eût été la fille, et son enfant +voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'à la +ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplantés +dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des +affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui +inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son cœur restait +doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie +n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des +symptômes d'anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la +combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont +elle m'annonça qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur +l'échafaud; et j'avoue que l'image de cette tête charmante abandonnée au +glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée, car +la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumés à ces +effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de +madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout +était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre; ce ne fut +pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de +notre Révolution; l'histoire ne la dédaignera pas, et d'autres nations +nous l'envieront.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur +héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a dû être amoureuse. Celle-ci +probablement, disent-ils, l'aura été de Barbaroux. D'autres, sur un mot +d'une vieille servante, ont imaginé un certain Franquelin, jeune homme +sensible et bien tourné, qui aurait eu l'insigne honneur d'être aimé de +mademoiselle Corday et de lui coûter des larmes. C'est peu connaître la +nature humaine. De tels actes supposent l'austère virginité du cœur. Si +la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour +humain n'avait amolli son cœur.—Le plus absurde de tous, c'est +Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce! +La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repoussèrent ses +propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il +va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pétion, à moitié mort, qui +n'avait plus qu'une idée, ses enfants, sa femme, voulait... +(devinez!...) <i>brûler Caen</i>, pour imputer ensuite ce crime à la +Montagne! Tout le reste est de cette force.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Est-il nécessaire de dire que ce culte n'était nullement +le vrai culte de la Révolution? Elle était déjà vieille et lasse, trop +vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein +brûlant, mais des écoles raisonneuses du temps de l'Encyclopédie.—Non, +cette face négative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle +soit, n'était pas celle que demandaient les cœurs ni la nécessité du +temps. Pour soutenir l'effort des héros et des martyrs, il fallait un +autre Dieu que celui de la géométrie. Le puissant Dieu de la nature, le +Dieu Père et Créateur (méconnu du moyen âge, <i>voy.</i> Monuments de Didron) +lui-même n'eût pas suffi; ce n'était pas assez de la révélation de +Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait à l'âme, c'était le Dieu +de Justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé dans l'Europe, +devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis. +</p><p> +Pour n'être pas nommé encore, pour n'être point adoré dans nos temples, +ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos pères dans leur croisade pour +les libertés du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les +ruines amoncelées, sur le foyer éteint, brisé, lorsque le sol fuit sous +nos pieds, en lui reposent inébranlables notre cœur et notre +espérance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En 90, apparemment, il en était à Héloïse; il avait une +maîtresse (<i>voy.</i> notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en +89, j'hésite à raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste +illustre, véridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait +lui-même de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le +vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus, +l'ancien hôtel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant dîné +là avec eux, se préparait à retourner chez lui, rue de Saintonge, au +Marais; il s'aperçut qu'il avait oublié sa bourse, et emprunta un écu de +six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait +s'arrêter chez une fille: «Cela vaut mieux, dit-il, que de séduire les +femmes de ses amis.»—Si l'on veut croire que Lameth n'a pas inventé ce +mot, l'explication la plus probable, à mon sens, c'est que Robespierre, +débarqué récemment à Paris et voulant se faire adopter par le parti le +plus avancé, qui, dans la Constituante, était la jeune noblesse, croyait +utile d'en imiter les mœurs, au moins en paroles. Il y a à parier qu'il +sera retourné tout droit dans son honnête Marais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Elle l'aima jusqu'à vouloir mourir avec lui.—Et pourtant, +eut-il tout entier, sans réserve, ce cœur si dévoué? Qui l'affirmerait? +Elle était ardemment aimée d'un homme bien inférieur (le trop célèbre +Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est là bien +entamée; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu +as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir +ici dans un nœud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en +détachas par la mort!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> «De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du +matin. +</p><p> +«Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort; +on n'a point le sentiment de sa captivité: le ciel a eu pitié de moi. Il +n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à +tour, toi, Horace et Durousse, qui était à la maison; mais notre petit +avait perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la +douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon +cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre +tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au +moins pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée +de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de +toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt +j'ai sangloté en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile! ô ma chère +Lucile, où es-tu? (<i>Ici on remarque la trace d'une larme</i>.) Hier au soir +j'ai eu un pareil moment, et mon cœur s'est également fendu quand j'ai +aperçu, dans le jardin, ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux +contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle +qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur +(<i>ici encore une trace de larmes</i>), à son mouchoir et à son voile +qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, +qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. +Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien +bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais +une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux +branches qui s'attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15: le +marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure, +Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait; que ton +peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop +compassion des autres; qu'il te donne deux séances par jour. Dans +l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et +de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, +envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon cœur. Ma chère +Lucile! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu'un +m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le +citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu: «Eh bien, vous l'avez vue?» +lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je +me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur +toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. +C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je +le verrai, à ce qu'il me paraît, deux fois par jour, le matin et le +soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait +été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans +mon appartement; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai +hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui +souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. «Ô mon Dieu!» +s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé; +et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églantine. «Oui, je +suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre révolution est donc +faite?» Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous +envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, +nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une +chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait +l'être. Mais, chère amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au +secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans +recevoir un seul journal! c'est vivre et être mort tout ensemble; c'est +n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que +l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chère Lucile! ma bien-aimée! +bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un +père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si +durement; mais mes collègues! mais Robespierre qui a signé l'ordre de +mon cachot! mais la République, après tout ce que j'ai fait pour elle! +C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices! En +entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette, +Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi +qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la +République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution, +moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère +Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon cœur, +malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des +hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent +dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la ciguë; +mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il +est plus dur d'être séparé de toi! Le plus grand criminel serait trop +puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne +fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation; +mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que +parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On +m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal +révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette +question: Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision! et +peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort +qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma chère Lolotte, mon bon loup; dis +adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de +l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas. +Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent +toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été +bon mari, bon fils; j'aurais été bon père. J'emporte l'estime et les +regrets de tous les vrais républicains, de tous les nommes, la vertu et +la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c'est un phénomène que +j'aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y +tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma tête avec calme sur +l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même +philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et +libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la +puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de +Syracuse: «La tyrannie est une belle épitaphe.» Mais, console-toi, veuve +désolée! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est +celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile! +j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te +rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques +personnes selon notre cœur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que +tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si +féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans +mes écrits contre les collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le +souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime +de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes +assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos +collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter +l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des +plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à +dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien +emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des +républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du +moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien +plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma +poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle +point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau: vis pour +mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point +entendre. Que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il +y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; +et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le +récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! ô Anette! Sensible comme +je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, +est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon âme, ma +divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a +d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile! adieu, +Horace, Anette! adieu, mon père! Je sens fuir devant moi le rivage de la +vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras croisés te serrent! mes +mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais +mourir!»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur +la chimie, lettre <span class="smcap">xxxvi</span>), cette observation si juste, qui, dans cette +extrême mobilité de l'être physique, me garantit la fixité de mon âme et +son indépendance: «L'être immatériel, conscient, pensant et sensible, +qui habite la boîte d'air condensé qu'on appelle homme, est-il un simple +effet de sa structure et de sa disposition intérieure? Beaucoup le +croient ainsi. Mais, si cela était vrai, l'homme devrait être identique +avec le bœuf ou autre animal inférieur dont il ne diffère pas, comme +composition et disposition.» Plus la chimie me prouve que je suis +matériellement semblable à l'animal, plus elle m'oblige de rapporter à +un principe différent mes énergies si variées et tellement supérieures +aux siennes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> «Ainsi, diront les sages, délaissant le ferme terrain de +l'idée, vous vous plaçâtes dans les voies mobiles du sentiment.» +</p><p> +À quoi je répondrais: Peu, très peu d'idées sont nouvelles. Presque +toutes celles qui éclatent en ce siècle, et veulent l'entraîner, ont +paru bien des fois, et toujours inutilement L'avènement d'une idée n'est +pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive +incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle +éclôt fécondée par la force du cœur. +</p><p> +Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme +telle, elle est aimée, embrassée, comme un cher nouveau-né, que +l'humanité reçoit dans ses bras. +</p><p> +D'idées et de systèmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera? +Plus d'un le peut. Cela tient à l'heure de la crise et à nos +circonstances, très-diverses selon la diversité des temps et des +nations. +</p><p> +Le grand, le difficile, c'est que l'idée utile, au moment décisif, +rencontre préparé un foyer de bonne volonté morale, de chaleur héroïque, +de dévouement, de sacrifice.. Où en retrouverai-je l'étincelle +primitive, dans le refroidissement universel? Voilà ce que je me disais. +</p><p> +Je m'adressai à l'étincelle indestructible, au foyer qui brûlera encore +sur les ruines du monde, à l'immortelle chaleur de l'âme maternelle.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION *** + +***** This file should be named 18738-h.htm or 18738-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/3/18738/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net/) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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