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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:02 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Femmes de la Révolution
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: July 2, 2006 [EBook #18738]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net/)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
+
+PAR
+
+J. MICHELET
+
+ * * * * *
+
+Deuxième édition revue et corrigée
+
+PARIS
+
+ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+RUE VOLTAIRE, 4-6
+
+ * * * * *
+
+1855
+
+L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le
+traduire ou de le faire traduire en toutes les langues.
+
+Paris.--Imp. Simon Raçon et comp., rue d'Erfurth, 1.
+
+ * * * * *
+
+L'espèce de galerie ou musée biographique que le lecteur va parcourir se
+compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a tracés
+dans son _Histoire de la Révolution_.
+
+Quelques-uns étaient incomplets, l'historien n'ayant dû, dans cette
+histoire générale, les esquisser que de profil. Il y a suppléé d'après
+les meilleures sources biographiques.
+
+Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont été
+refondus ou considérablement développés.
+
+ * * * * *
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+I
+
+
+I. Aux femmes, aux mères, aux filles
+
+II. Influence des femmes au dix-huitième siècle.--Maternité
+
+III. Héroïsme de pitié.--Une femme a détruit la Bastille
+
+IV. L'amour et l'amour de l'idée (89-91)
+
+V. Les femmes du 6 octobre (89)
+
+VI. Les femmes de la fédération (1790)
+
+VII. Les dames jacobines (1790)
+
+VIII. Le Palais-Royal en 90.--Émancipation des femmes.--La cave des Jacobins
+
+
+II
+
+
+IX. Les salons.--Madame de Staël
+
+X. Les salons.--Madame de Condorcet
+
+XI. Suite.--Madame de Condorcet (94)
+
+XII. Sociétés de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe
+
+XII. Théroigne de Méricourt (89-93)
+
+XIV. Les Vendéennes en 90 et 91
+
+
+III
+
+
+XV. Madame Roland (91-92)
+
+XVI. Madame Roland (suite)
+
+XVII. Mademoiselle Kéralio (madame Robert) (17 juillet 91)
+
+XVIII. Charlotte Corday
+
+XIX. Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95)
+
+XX. Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'énerva la Gironde
+
+XXI. La première Femme de Danton (92-93)
+
+XXII. La seconde femme de Danton.--L'amour en 93
+
+
+IV
+
+
+XXIII. La déesse de la Raison (10 novembre 93)
+
+XXIV. Culte des femmes pour Robespierre
+
+XXV. Robespierre chez madame Duplay (91-95)
+
+XXVI. Lucile Desmoulins (avril 94)
+
+XXVII. Exécutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles être exécutées?
+
+XXVII. Catherine Théot, Mère de Dieu.--Robespierre messie (juin 94)
+
+XXIX. Les dames Saint-Amaranthe (juin 94)
+
+XXX. Indifférence à la vie.--Amours rapides des prisons (93-94)
+
+XXXI. Chaque parti périt par les femmes
+
+XXXII. La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution
+
+CONCLUSION
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+I
+
+AUX FEMMES, AUX MÈRES, AUX FILLES.
+
+(1er mars 1854.)
+
+
+Ce livre paraît le jour où l'on ferme les livres, où les événements
+prennent la parole, où recommence la guerre européenne, interrompue
+quarante années.
+
+Et comment liriez-vous? vous regardez là-bas où vont vos fils, vos
+frères!--ou plus près, sur la ligne où vos époux peut-être iront demain!
+Votre âme est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous
+écoutez inquiètes son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour
+la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident.
+
+Grande guerre, en vérité, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour
+le temps, et pour le caractère, elle ira grandissant. C'est la guerre de
+deux dogmes, ô femmes! de deux symboles et de deux fois, la nôtre et
+celle du passé. Ce caractère définitif, obscur encore dans les
+tâtonnements, les balbutiements de la politique, se révélera de plus en
+plus.
+
+Oui, quelles que soient les formes équivoques et bâtardes, hésitantes,
+sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-né du temps, dont le nom
+sonne la mort de tant de cent mille hommes,--la _guerre_,--c'est la
+guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale
+de l'Occident civilisé. Lui-même, l'ennemi, l'a dit sans détour du
+Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch
+défendant Jésus.
+
+Au moment d'apporter notre existence entière, nos fortunes et nos vies à
+cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit
+serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son âme, dans
+sa maison, s'il est sûr d'y trouver l'unité qui fait la victoire.
+
+Que serait-ce, dans cette guerre extérieure, si l'homme encore avait la
+guerre chez lui, une sourde et énervante guerre de larmes ou de muets
+soupirs, de douloureux silences? si la foi du passé, assise à son foyer,
+l'enveloppant de résistances, de ces pleurs caressants qui brisent le
+coeur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux
+mains...?
+
+«Dis-moi donc, femme aimée! puisque nous sommes encore à cette table de
+famille où je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel,
+quelque part qu'il me mène, seras-tu de coeur avec moi?... Tu t'étonnes,
+tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta
+discorde intérieure. Que feras-tu dans ces extrémités où la lutte
+actuelle nous conduira demain?
+
+«À cette table où nous sommes deux aujourd'hui et où tu seras seule,
+élève et fortifie ton coeur. Mets devant toi l'histoire héroïque de nos
+mères, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs dévouements suprêmes,
+leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa
+l'autel de l'avenir.
+
+«Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associées,
+d'union dans la lutte, de communauté dans la mort!... âge où les coeurs
+battirent dans une telle unité d'idée, que l'Amour ne se distingua plus
+de la Patrie!
+
+«Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,--plus
+profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-là,
+que feras-tu pour moi? Demande à l'histoire de nos mères, à ton coeur, à
+la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et
+mourir.
+
+«Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec
+moi... La fortune y sera aussi et la félicité, quoi qu'il arrive, si
+toi, uniquement aimée, tu me restes entière, et si, unie dans mon effort
+et ne faisant qu'un coeur, tu traverses héroïque cette crise suprême
+d'où va surgir un monde.»
+
+
+
+
+II
+
+INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.--MATERNITÉ.
+
+
+Tout le monde a remarqué la fécondité singulière des années 1768, 1769
+et 1770, si riches en enfants de génie, ces années qui produisent les
+Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de
+Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les
+Bichat, les Ampère, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences.
+
+Une autre époque, antérieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins
+étonnante. C'est celle qui donna la génération héroïque qui féconda de
+son sang le premier sillon de la liberté, celle qui, de ce sang fécond,
+a fait et doué la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et
+les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins;
+c'est la génération pure, héroïque et sacrifiée qui forma les armées
+invincibles de la République, les Kléber et tant d'autres.
+
+La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui
+surgissent tout à coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul
+hasard en ce monde.
+
+Non, la cause naturelle et très-simple du phénomène, c'est la sève
+exubérante dont ce moment déborda.
+
+La première date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le
+commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre
+d'_Émile_, la vive émotion des mères qui veulent allaiter et se serrent
+au berceau de leur enfant.
+
+La seconde date est le triomphe des idées du siècle, non-seulement par
+la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire prévue de
+ses idées dans les lois, par les grands procès de Voltaire, par ses
+sublimes défenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se
+recueillirent sous ces émotions puissantes, elles couvèrent le salut à
+venir. Les enfants à cette heure portent tous un signe au front.
+
+Puissantes générations sorties des hautes pensées d'un amour agrandi,
+conçues de la flamme du ciel, nées du moment sacré, trop court, où la
+femme, à travers la passion, entrevit, adora l'Idée.
+
+Le commencement fut beau. Elles entrèrent dans les pensées nouvelles par
+celle de l'éducation, par les espérances, les voeux de la maternité, par
+toutes les questions que l'enfant soulève dès sa naissance en un coeur
+de femme, que dis-je? dans un coeur de fille, bien longtemps avant
+l'enfant: «Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand!
+qu'il soit libre!... Sainte liberté antique, qui fis les héros, mon fils
+vivra-t-il dans ton ombre?...» Voilà les pensées des femmes, et voilà
+pourquoi dans ces places, dans ces jardins où l'enfant joue sous les
+yeux de sa mère ou de sa soeur, vous les voyez rêver et lire... Quel est
+ce livre que la jeune fille, à votre approche, a si vite caché dans son
+sein? Quelque roman? l'_Héloïse?_ Non, plutôt les _Vies_ de Plutarque,
+ou _le Contrat social_.
+
+La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors,
+quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles
+avaient eu ces moyens au siècle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus
+au dix-huitième, et qui les rendit invincibles, fut l'amour
+enthousiaste, la rêverie solitaire des grandes idées, et la volonté
+d'_être mères_, dans toute l'extension et la gravité de ce mot.
+
+Les spirituels commérages de madame Geoffrin, les monologues éloquents
+de madame de Staël, le charme de la société d'Auteuil, de madame
+Helvétius ou de madame Récamier, n'auraient pas changé le monde, encore
+moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis.
+
+Ce qui, dès le milieu du siècle, changea toute la situation, c'est qu'en
+ces premières lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au coeur des
+femmes, au sein des mères, se rencontrèrent deux étincelles: _humanité,
+maternité_.
+
+Et de ces deux étincelles, ne nous en étonnons pas, sortit un flot
+brûlant d'amour et de féconde passion, une maternité surhumaine.
+
+
+
+
+III
+
+HÉROÏSME DE PITIÉ.--UNE FEMME A DÉTRUIT LA BASTILLE.
+
+
+La première apparition des femmes dans la carrière de l'héroïsme (hors
+de la sphère de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un
+élan de pitié.
+
+Cela se fût vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand siècle
+d'humanité, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance
+étonnante dans une oeuvre infiniment dangereuse, difficile et
+improbable, une humanité intrépide qui brava le péril, surmonta tout
+obstacle et dompta le temps.
+
+Et tout cela, pour un être qui peut-être à d'autres époques n'eût
+intéressé personne, qui n'avait guère pour lui que d'être homme et
+très-malheureux!
+
+Nulle légende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus
+sublime que celle de sa libératrice, madame Legros.
+
+Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si
+connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'étaient
+adoucies, celle-ci s'était endurcie. Chaque année on aggravait, on
+bouchait les fenêtres, on ajoutait des grilles.
+
+Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imbécile avait enfermé
+l'homme le plus propre à la dénoncer, un homme ardent et terrible, que
+rien ne pouvait dompter, dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit,
+l'audace, étaient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait
+user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton,
+enfin l'horreur de Bicêtre, où tout autre aurait péri.
+
+Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet
+homme, tel quel, échappé deux fois, se livra deux fois lui-même. Une
+fois, de sa retraite, il écrit à madame de Pompadour, et elle le fait
+reprendre! La seconde fois, il va à Versailles, veut parler au roi,
+arrive à son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi!
+l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacré!...
+
+Je suis malheureusement obligé de dire que dans cette société molle,
+faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats,
+grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien.
+Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient à chaudes
+larmes.
+
+Il était sur son fumier à Bicêtre, mangé des poux =à la lettre=, logé sous
+terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un mémoire à
+je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci
+heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle frémit,
+elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant.
+
+Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son
+travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets,
+répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette
+terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne
+voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'était
+pas fou, mais victime d'une nécessité affreuse de ce gouvernement,
+obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le
+vit, et elle ne fût point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus
+complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer,
+l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage
+de mépriser les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses, pour
+écarter, déjouer les calomnies des tyrans.
+
+Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans
+le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté
+singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans
+nos mauvaises passions.
+
+Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père
+meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de
+ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la
+maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de
+cette ombre, de ce cadavre dévoré par la gale et la vermine!
+
+La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du Calvaire, ce
+sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle
+s'use et se sacrifie!
+
+Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en va de
+porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les hôtels,
+plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.
+
+La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un moment
+à l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit.
+Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable,
+ferme; c'est elle qui le fait trembler.
+
+Par bonheur, on lui ménage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre
+de Mesdames. Elle part pour Versailles, à pied, en plein hiver; elle
+était grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court
+après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne
+pleure beaucoup, mais hélas! que peut-elle faire? Une femme de chambre
+contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main
+la supplique; un abbé de cour, qui se trouve là, la-lui arrache des
+mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut
+pas s'en mêler.
+
+Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on en
+avait parlé. Elle avait la larme à l'oeil. On plaisanta. Tout finit.
+
+Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le roi. On finit par
+aller à lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, après tout,
+charitable) parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa.
+Louis XVI était trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien
+lieutenant de police. Il n'était plus en place, mais ce n'était pas une
+raison pour le déshonorer, le livrer à ses ennemis. Sartines à part, il
+faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire
+tort, la perdre de réputation.
+
+Le roi était très-humain. Il avait supprimé les bas cachots du Châtelet,
+supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre les prisonniers pour
+dettes les séparer des voleurs.
+
+Mais la Bastille! la Bastille! c'était un vieux serviteur que ne pouvait
+maltraiter à la légère la vieille monarchie. C'était un mystère de
+terreur, c'était, comme dit Tacite--_instrumentum regni_.
+
+Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer _Figaro_, le
+lui lurent, il dit seulement, comme objection sans réponse: «il faudrait
+donc alors que l'on supprimât la Bastille?»
+
+Quand la révolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez
+insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la
+municipalité parisienne avait ordonné la démolition de la Bastille, ce
+fut pour lui comme un coup à la poitrine: «Ah! dit-il, voici qui est
+fort!»
+
+Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requête qui compromettait
+la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui présentait pour Latude. Des
+femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors consciencieusement une
+étude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait guère d'autres
+que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder la victime en
+prison jusqu'à la mort. Il répondit définitivement que c'était un homme
+dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la liberté _jamais_.
+
+Jamais! tout autre en fût resté là. Eh bien, ce qui ne se fait pas par
+le roi se fera malgré le roi. Madame Legros persiste. Elle est
+accueillie des Condé, toujours mécontents et grondeurs; accueillie du
+jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre;
+accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrétaire
+perpétuel de l'Académie des sciences, de Dupaty, de Villette,
+quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.
+
+L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chassé
+Sartines; son ami et successeur Lenoir était tombé à son tour... La
+persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre, et
+madame Legros s'obstine à délivrer Latude.
+
+L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire
+adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à madame
+Legros, de la couronner... à la condition singulière qu'on ne motive pas
+la couronne.
+
+Puis, 1784, on arrache à Louis XVI la délivrance de Latude[1]. Et,
+quelques semaines après, étrange et bizarre ordonnance qui prescrit aux
+intendants de n'enfermer plus personne, à la requête des familles, que
+_sur raison bien motivée_, d'indiquer le _temps précis_ de la détention
+demandée, etc. C'est-à-dire qu'on dévoilait la profondeur du monstrueux
+abîme d'arbitraire où l'on avait tenu la France. Elle en savait déjà
+beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne
+vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce
+n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la détruire. C'est elle qui
+saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du
+_bon plaisir_ qui avait enfermé tant de martyrs de la foi ou de la
+pensée. La faible main d'une pauvre femme isolée brisa, en réalité, la
+hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles
+de fer, en rasa les tours.
+
+[Note 1: Les lettres admirables de Latude sont encore inédites, sauf
+le peu qu'a cité Delort. Elles ne réfutent que trop la vaine polémique
+de 1787.]
+
+
+
+
+IV
+
+L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'IDÉE (80-91).
+
+
+Le caractère de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des
+religions. Deux religions se posent en face, l'idolâtrie dévote et
+royaliste, l'idéalité républicaine. Dans l'une, l'âme, irritée par le
+sentiment de la pitié même, rejetée violemment vers le passé qu'on lui
+dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux matériels qu'elle
+avait presque oubliés. Dans l'autre, l'âme se dresse et s'exalte au
+culte de l'idée pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que
+l'idéal, la patrie, la liberté.
+
+Les femmes, moins gâtées que nous par les habitudes sophistiques et
+scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux
+religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles,
+non-seulement les pures, les irréprochables, mais les moins dignes même,
+suivre un noble élan vers le beau désintéressé, prendre la patrie pour
+amie de coeur, pour amant le droit éternel.
+
+Les moeurs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers
+les plus hautes pensées. La patrie, la liberté, le bonheur du genre
+humain, ont envahi les coeurs des femmes. La vertu des temps romains, si
+elle n'est dans les moeurs, est dans l'imagination, dans l'âme, dans les
+nobles désirs. Elles regardent autour d'elles où sont les héros de
+Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour
+leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sincères, prenant les
+idées au sérieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes.
+Toujours elles ont aimé la force. Elles comparent l'homme moderne à
+l'idéal de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-être
+n'a plus contribué que cette comparaison, cette exigence des femmes, à
+précipiter les hommes, à hâter le cours rapide de notre révolution.
+
+Cette société était ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une
+brûlante haleine.
+
+Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables
+sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant,
+toutes les fois que je me retire du présent, que je retourne au passé, à
+l'histoire de la Révolution, j'y trouve bien plus de chaleur; la
+température est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi
+depuis ce temps?
+
+Des hommes de ce temps-là m'avaient dit la différence, et je n'avais pas
+compris. À la longue, à mesure que j'entrais dans le détail, n'étudiant
+pas seulement la mécanique législative, mais le mouvement des partis,
+non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les
+biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des
+vieillards.
+
+La différence des deux temps se résume d'un mot: _On aimait_.
+
+L'intérêt, l'ambition, les passions éternelles de l'homme, étaient en
+jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore était celle de
+l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'idée, l'amour de
+la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aimèrent et le
+beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments mêlés
+alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe[2].
+
+[Note 2: À mesure qu'on entrent dans une analyse plus sérieuse de
+l'histoire de ces temps, on découvrira la part souvent secrète, mais
+immense, que le coeur a eue dans la destinée des hommes d'alors, quel
+que fût leur caractère. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker
+jusqu'à Robespierre. Cette génération raisonneuse atteste toujours les
+idées, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance]
+
+Les femmes règnent alors par le sentiment, par la passion, par la
+supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant
+ni après, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huitième siècle, sous
+les encyclopédistes, l'esprit a dominé dans la société; plus tard, ce
+sera l'action, l'action meurtrière et terrible. En 91, le sentiment
+domine, et, par conséquent, la femme.
+
+Le coeur de la France bat fort à cette époque. L'émotion, depuis
+Rousseau, a été croissant. Sentimentale d'abord, rêveuse, époque
+d'attente inquiète, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune
+coeur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout coeur
+palpite... Puis 90, la Fédération, la fraternité, les larmes... En 91,
+la crise, le débat, la discussion passionnée.--Mais partout les femmes,
+partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame
+privé, le drame social, vont se mêlant, s'enchevêtrant; les deux fils se
+tissent ensemble; hélas! bien souvent, tout à l'heure, ensemble ils
+seront tranchés!
+
+Une légende anglaise circulait, qui avait donné à nos Françaises une
+grande émulation. Mistress Macaulay, l'éminent historien des Stuarts,
+avait inspiré au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son
+génie et sa vertu, que, dans une église même, il avait consacré sa
+statue de marbre comme déesse de la Liberté.
+
+Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent d'être la Macaulay de la
+France. La déesse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles
+dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront
+prononcés aux clubs, à l'Assemblée nationale. Elles les suivent, ces
+discours, vont les entendre aux tribunes; elles siègent, juges
+passionnées, elles soutiennent de leur présence l'orateur faible ou
+timide. Qu'il se relève et regarde... N'est-ce pas là le fin sourire de
+madame de Genlis, entre ses séduisantes filles, la princesse et Paméla?
+Et cet oeil noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Staël? Comment
+faiblirait l'éloquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame
+Roland?
+
+
+
+
+V
+
+LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89).
+
+
+Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes
+ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle
+même, l'ont mise aux mains de Paris, c'est-à-dire de la Révolution.
+
+L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre
+prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes
+allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l'on voyait
+dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux
+jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche
+d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps à perdre, disait-on; si l'on
+veut prévenir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon,
+ils vont l'enlever.
+
+Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les
+souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille
+et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que
+son mari n'était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça
+les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux
+halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna
+toutes les femmes du quartier.
+
+Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le
+sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne
+Hachette, peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui,
+plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari
+était soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint à Paris, beaucoup de
+femmes étaient armées. Les femmes furent à l'avant-garde de notre
+Révolution. Il ne faut pas s'en étonner, elles souffraient davantage.
+
+Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles,
+elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes.
+Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ingénient, finissent par
+trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent,
+pour la plupart, renfermées, assises, elles filent, elles cousent;
+elles ne sont guère en état, le jour où tout manque, de chercher leur
+vie. Chose douloureuse à penser, la femme, l'être relatif qui ne peut
+vivre qu'à deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve
+partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien
+sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle.
+Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui
+pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu
+remarquée, la plus déchirante peut-être au coeur maternel, c'est que
+l'enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence
+universelle qui suffit à tout, il s'en prend à elle, durement,
+cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute à la douleur
+une douleur plus poignante.
+
+Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes
+créatures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses,
+n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que
+leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y
+suppléer: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve
+mortes, la voisine s'en aperçoit par hasard.
+
+Ces infortunées n'ont pas même assez d'énergie pour se plaindre, faire
+connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent
+et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les
+moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu'indigentes. Le plus
+souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes
+d'un grand coeur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les
+autres; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux
+maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment très-actif,
+très-violent, qui devient parfois héroïque, et les pousse impérieusement
+aux actes les plus hardis.
+
+Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui
+n'avaient pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux
+brisait les coeurs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait
+en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme
+courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier
+Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante
+qui pérorait, elle se fait écouter; c'était une femme de trente-six ans,
+bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille à
+Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un
+soufflet à l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières,
+le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus, et
+le mena à Versailles, la mèche allumée.
+
+Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l'ancien régime, se
+trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce
+genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes
+sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien,
+s'était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de
+Louison; c'était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On
+peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à
+Versailles. Elle suivit l'entraînement général, son bon coeur et son
+courage. Les femmes la mirent à la tête, et la firent leur orateur.
+
+Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des
+marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et
+charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre
+considérable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais
+elles désiraient d'autant plus avoir le roi à Paris. Elles avaient été
+le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais à quelle occasion;
+elles lui avaient parlé avec beaucoup de coeur, une familiarité qui fit
+rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfait de la situation:
+«Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon
+papa!»--Et plus sérieusement à la reine: «Madame, madame, ouvrez vos
+entrailles!... ouvrons-nous!» Ne cachons rien, disons bien franchement
+ce que nous avons à dire.
+
+Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la
+misère; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a
+moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne, et
+la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'échappent pas,
+comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit
+davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes
+grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un coeur
+royal, infini de bonté. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du marché
+d'Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père de quatre enfants
+qu'on allait guillotiner; c'était le moment du sacre de Charles X; elles
+laissèrent leur commerce, leur famille, s'en allèrent à Reims, elles
+firent pleurer le roi, arrachèrent la grâce, et, au retour, faisant
+entre elles une collecte abondante, elles renvoyèrent sauvés, comblés,
+le père, la femme et les enfants.
+
+Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse, et
+elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au
+corps de garde, et battait la générale. C'était lundi; les halles furent
+désertées, toutes partirent: «Nous ramènerons, disent-elles, _le
+boulanger, la boulangère_... Et nous aurons l'agrément d'entendre _notre
+petite mère_ Mirabeau.»
+
+Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg
+Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles
+qu'elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de
+leur couper les cheveux. D'abord, elles vont à la Ville. On venait d'y
+amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces
+de moins. La lanterne était descendue. Quoique l'homme fût coupable, de
+son propre aveu, la garde nationale le fit échapper. Elle présenta la
+baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D'autre
+part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale.
+Les femmes ne s'étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie,
+l'infanterie, à coups de pierres; on ne put se décider à tirer sur
+elles; elles forcèrent l'Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les
+bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe
+blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement à quoi
+servait chaque salle, et priaient les représentants des districts de
+bien recevoir celles qu'elles avaient amenées de force, dont plusieurs
+étaient enceintes, et malades peut-être de peur. D'autres femmes,
+affamées, sauvages, criaient: _Du pain et des armes_! Les hommes étaient
+des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c'était que le
+courage... Tous les gens de l'Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il
+fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le
+faire, brûler le bâtiment peut-être... Un homme les arrêta, un homme de
+taille très-haute, en habit noir, d'une figure sérieuse et plus triste
+que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il était de la
+Ville, disant qu'il était un traître... Il répondit qu'il n'était pas
+traître, mais huissier de son métier, l'un des vainqueurs de la
+Bastille. C'était Stanislas Maillard.
+
+Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg
+Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement
+d'Hullin, étaient sur la place en armes; les ouvriers, qui démolissaient
+la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard
+s'interposa, prévint la collision. À la Ville, il fut assez heureux pour
+empêcher l'incendie. Les femmes promettaient même de ne point laisser
+entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles armées à la grande
+porte. À onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait
+sous l'arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de
+piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux,
+se trouvait un garde française, qui le matin avait voulu sonner le
+tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, échappé par
+miracle; les modérés, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu
+sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'où elles avaient
+ôté la corde... Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le
+pendre; c'était le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14
+juillet; des femmes ou des hommes déguisés en femmes, le pendirent
+effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il
+tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.
+
+Ni Bailly ni la Fayette n'étaient arrivés. Maillard va trouver
+l'aide-major général, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout,
+c'est que lui, Maillard, mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera
+le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait
+écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet
+dans la Grève; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien.
+Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le
+proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours;
+sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes armés,
+et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la
+Bastille.
+
+Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes
+voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le
+jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que
+c'était la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans
+permission, c'était insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse,
+et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le
+moindre dégât. Le suisse tira l'épée, courut sur Maillard, qui tira la
+sienne... Une portière heureusement frappe à propos d'un bâton, le
+suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard
+l'arrête, désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et
+les épées.
+
+La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à
+Sèvres, il était bien difficile d'empêcher les pauvres affamées de voler
+des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus à
+Sèvres; il n'y avait rien, même à acheter; toutes les portes étaient
+fermées, sauf une, celle d'un malade qui était resté; Maillard se fit
+donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept
+hommes, et les chargea d'amener les boulangers de Sèvres, avec tout ce
+qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour
+huit mille personnes... On les partagea, et l'on se traîna plus loin. La
+fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur
+fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l'Assemblée,
+les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage
+guerrier. Les canons furent mis à la queue, et cachés en quelque sorte.
+Le sage huissier voulait un _amener sans scandale_, pour dire comme le
+palais. À l'entrée de Versailles, pour bien constater l'intention
+pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.
+
+Les gens de Versailles étaient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes!
+Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette
+foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable à la
+Révolution, le Genévois Dumont, qui dînait au palais des
+Petites-Écuries, et regardait d'une fenêtre, dit lui-même: «Tout ce
+peuple ne demandait que du pain.»
+
+L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le roi, ne voulant
+_sanctionner_ ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août,
+répondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur
+ensemble, qu'il y _accédait_ néanmoins, en considération des
+circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir
+exécutif reprendrait toute sa force.
+
+«Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de
+constitution, aucun droit d'en avoir une.» Duport, Grégoire, d'autres
+députés, parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des
+gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande,
+pour leur honneur, qu'on formule la dénonciation, et que les coupables
+soient poursuivis. «Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si
+l'Assemblée déclare que la personne du roi est _la seule_ inviolable.»
+C'était désigner la reine. L'Assemblée entière recula: la motion fut
+retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre.
+
+Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations.
+Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix: «Mounier, Paris
+marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes
+marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château, et donnez-leur
+cet avis, il n'y a pas une minute à perdre...--Paris marche? dit
+sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh
+bien, tant mieux! nous en serons plus tôt république.»
+
+L'Assemblée décide qu'on enverra vers le roi, pour demander
+l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. À trois
+heures, Target annonce qu'une foule se présente aux portes sur l'avenue
+de Paris.
+
+Tout le monde savait l'événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était
+parti le matin, comme à l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois
+de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la générale; les
+gardes du corps montaient à cheval, sur la place d'armes, et
+s'adossaient à la grille; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur
+droite, près de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons;
+derrière la grille, les Suisses.
+
+Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes
+voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne
+faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant
+à leur tête le garde française dont on a parlé, une femme qui au bout
+d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque
+huissier, en habit noir déchiré, l'épée à la main. Le soldat, avec
+pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que le matin, personne ne
+trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin,
+qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames qui
+l'accompagnaient. «Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition
+des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons
+patriotes; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je
+vais avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée.»
+
+À quoi l'autre ajouta gravement: «Il faudra bien que tout le monde
+prenne la cocarde patriotique.» Quelques murmures s'élevèrent.
+
+«Et pourtant nous sommes tous frères!» dit la sinistre figure.
+
+Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait
+déclaré la veille: Que la cocarde tricolore _ayant été adoptée comme
+signe de fraternité_, elle était la seule que dût porter le citoyen.
+
+Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: «Du pain! du
+pain!»--Maillard commença alors à dire l'horrible situation de Paris,
+les convois interceptés par les autres villes, ou par les aristocrates.
+«Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents
+livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par
+semaine.»--L'Assemblée: «Nommez! nommez!»--C'était dans l'Assemblée même
+que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait; Maillard l'avait
+appris en route.
+
+«Nommez!» Des femmes crièrent au hasard: «C'est l'archevêque de Paris.»
+
+Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que
+l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des
+renseignements.
+
+D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces.
+Un député du clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à
+l'une des femmes. Elle se mit en colère, et dit: «Je ne suis pas faite
+pour baiser la patte d'un chien.» Un autre député, militaire, décoré de
+la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle
+à la constitution était le clergé, s'emporta, et lui dit qu'il devrait
+subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter,
+répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute
+le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en
+leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint
+Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient,
+craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait
+péri. Il sortit, et se montra un moment.
+
+Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du
+corps à faire réparation pour l'injure à la cocarde.--Des députés
+démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés:--Le président
+Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement
+que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein
+gré... C'était donner prise à Maillard; il s'en saisit, répliqua: «Il
+n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il
+était, dans cette auguste Assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur,
+il devrait en être exclu.» L'Assemblée frémit, applaudit: «Oui, nous
+sommes tous citoyens.»
+
+À l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des
+gardes du corps. Les femmes crièrent: «Vive le roi! vivent messieurs les
+gardes du corps!» Maillard, qui se contentait plus difficilement,
+insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.
+
+Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée
+n'avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus; qu'on
+chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en
+paix.--Maillard ne bougeait, disant: «Non, cela ne suffit pas.»
+
+Un député proposa alors d'aller représenter au roi la position
+malheureuse de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant
+vivement à cette espérance, sautaient au cou des députés, embrassaient
+le président, quoi qu'il fît. «Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles
+encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!»
+
+Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route
+avec la députation et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre.
+«Nous étions à pied dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous
+traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée.» Des
+gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop.
+Ces gardes, voyant Mounier et les députés, avec l'étrange cortége qu'on
+leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de
+l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au
+travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent
+dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec
+eux il était sûr d'être respecté!
+
+Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques
+témoins[3]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures à
+huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées,
+quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des
+pierres.
+
+[Note 3: Si le roi défendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus
+tard et trop tard.]
+
+On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon sans se presser.
+Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de
+la misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui
+attendait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et
+autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes
+avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la
+parole; mais, devant le roi, son émotion fut si forte, qu'elle put à
+peine dire: «Du pain!» et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la
+fit secourir, et, lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il
+l'embrassa comme un père.
+
+Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient
+sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut
+beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent; les femmes
+lui passaient au cou leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira,
+non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du
+roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à
+l'approvisionnement de Paris.
+
+Aux demandes du président, le roi avait dit tranquillement: «Revenez
+sur les neuf heures.» Mounier n'en était pas moins resté au château, à
+la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en
+heure, jusqu'à dix du soir. Mais rien ne se décidait.
+
+Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort
+tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu,
+spontané). Il proposa que la reine partît pour Rambouillet, que le roi
+restât, résistât, et, au besoin, combattît; le seul départ de la reine
+eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre. M. Necker voulait
+que le roi allât à Paris, qu'il se confiât au peuple, c'est-à-dire qu'il
+fût franc, sincère, acceptât la révolution. Louis XVI, sans rien
+résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.
+
+Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un
+homme si incertain; le nom du roi était son arme pour commencer la
+guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la
+Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. «Il
+faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera
+sans difficulté.» Mais il était impossible de le décider à rien. Il
+croyait (et bien à tort) que, lui parti, l'Assemblée ferait roi le duc
+d'Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas,
+répétant de temps en temps: «Un roi fugitif! un roi fugitif!» La reine
+cependant insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voitures.
+Déjà il n'était plus temps.
+
+Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgré lui,
+pour chef, et qui, exalté par la route, s'était trouvé à Versailles plus
+ardent que tous les autres, se hasarda à passer derrière les gardes du
+corps; là, voyant la grille fermée, il aboyait après le factionnaire
+placé au dedans, et le menaçait de sa baïonnette. Un lieutenant des
+gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent à
+lui donner la chasse. L'homme fuit à toutes jambes, veut gagner une
+baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le
+cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne
+purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs,
+le couche en joue, le tire, et l'arrête net; il avait cassé le bras qui
+tenait le sabre levé.
+
+D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, était au château,
+croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait
+sur la place, demandait des ordres à la municipalité, qui n'en donnait
+pas. Il craignait avec raison que cette foule affamée ne se mît à courir
+la ville, ne se nourrît elle-même. Il alla les trouver, demanda ce qu'il
+fallait de vivres, sollicita la municipalité, n'en tira qu'un peu de
+riz, qui n'était rien pour tant de monde. Alors il fit chercher
+partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple.
+
+En même temps, il s'adressait au régiment de Flandre, demandait aux
+officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci étaient déjà pressés
+par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'étaient jetées
+parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une
+d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas
+avoir marché dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans
+doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'était la jolie
+mademoiselle Théroigne de Méricourt, une Liègeoise, vive et emportée,
+comme tant de femmes de Liège qui firent les révolutions du quinzième
+siècle et combattirent vaillamment contre Charles le Téméraire.
+Piquante, originale, étrange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote
+rouge, le sabre au côté, parlant à la fois, pêle-mêle, avec éloquence
+pourtant, le français et le liégeois... On riait, mais on cédait...
+Impétueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle...
+
+Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la
+tête, le gagna, le désarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses
+cartouches aux gardes nationaux de Versailles.
+
+D'Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent;
+d'autres répondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne
+soient partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit
+heures, la soirée fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes
+avec des huées. Ils avaient le sabre à la main, ils se font faire place.
+Ceux qui étaient à la queue, plus embarrassés que les autres, tirent des
+coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touchés, l'un à la joue,
+les deux autres reçoivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades
+répondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs
+mousquetons.
+
+D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing,
+demandaient des munitions. Il fut lui-même étonné de leur élan, de
+l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: «Vrais
+martyrs de l'enthousiasme,» disait-il plus tard à la reine.
+
+Un lieutenant de Versailles déclara au garde de l'artillerie que, s'il
+ne donnait de la poudre, il lui brûlerait la cervelle. Il en livra un
+tonneau qu'on défonça sur la place, et l'on chargea des canons qu'on
+braqua vis-à-vis la rampe, de manière à prendre en flanc les troupes qui
+couvraient encore le château, et les gardes du corps qui revenaient sur
+la place.
+
+Les gens de Versailles avaient montré la même fermeté de l'autre côté du
+château. Cinq voitures se présentaient à la grille pour sortir; c'était
+la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la
+garde ferme. «Il y aurait danger pour Sa Majesté, dit le commandant, à
+s'éloigner du château.» Les voitures rentrèrent sous escorte. Il n'y
+avait plus de passage. Le roi était prisonnier.
+
+Le même commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre
+en pièces, pour avoir tiré sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa
+l'homme; on se contenta du cheval, qui fut dépecé; on commençait à le
+rôtir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mangé
+presque cru.
+
+La pluie tombait. La foule s'abritait où elle pouvait; les uns
+enfoncèrent la grille des Grandes-Écuries, où était le régiment de
+Flandre, et s'y mirent pêle-mêle avec les soldats. D'autres, environ
+quatre mille, étaient restés dans l'Assemblée. Les hommes étaient assez
+tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet état
+d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait
+les faire taire, et il n'en venait à bout qu'en haranguant l'Assemblée.
+
+Ce qui n'aidait pas à calmer la foule, c'est que des gardes du corps
+vinrent trouver les dragons qui étaient aux portes de l'Assemblée,
+demander s'ils voudraient les aider à prendre les pièces qui menaçaient
+le château. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent
+échapper.
+
+À huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, où, sans
+parler de la Déclaration des droits, il promettait vaguement la libre
+circulation des grains. Il est probable qu'à ce moment l'idée de fuite
+dominait au château. Sans rien répondre à Mounier, qui restait toujours
+à la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule
+qui attendait.
+
+Une apparition singulière avait ajouté à l'effroi de la cour. Un jeune
+homme du peuple entre, mal mis, tout défait... On s'étonne... C'était le
+duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'était mêlé à la foule, à ce
+nouveau flot de peuple qui était parti de Paris; il les avait quittés à
+moitié chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des
+propos horribles, des menaces atroces, à faire dresser les cheveux... En
+disant cela, il était si pâle, que tout le monde pâlit...
+
+Le coeur du roi commençait à faiblir; il sentait la reine en péril. Quoi
+qu'il en coûtât à sa conscience de consacrer l'oeuvre législative du
+philosophisme, il signa à dix heures du soir la Déclaration des droits.
+
+Mounier put donc enfin partir. Il avait hâte de reprendre la présidence
+avant l'arrivée de cette grande armée de Paris, dont on ne savait pas
+les projets. Il rentre, mais plus d'Assemblée; elle avait levé la
+séance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demandé
+qu'on diminuât le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva à sa
+place, dans le siège du président, une grande femme de bonnes manières,
+qui tenait la sonnette, et qui descendit à regret. Il donna ordre qu'on
+tâchât de réunir les députés; en attendant, il annonça au peuple que le
+foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se
+serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres
+disaient: «Mais, monsieur le président, cela sera-t-il bien avantageux?
+cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?»--D'autres:
+«Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mangé aujourd'hui.» Mounier dit
+qu'on allât chercher du pain chez les boulangers. De tous côtés, les
+vivres vinrent. Ils se mirent à manger dans la salle avec grand bruit.
+
+Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: «Mais, cher
+président, pourquoi donc avez-vous défendu ce vilain _veto_?... Prenez
+bien garde à la lanterne!» Mounier leur répondit avec fermeté qu'elles
+n'étaient pas en état de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il
+aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette réponse leur
+plut fort; dès lors elles lui témoignèrent beaucoup de respect et
+d'amitié.
+
+Mirabeau seul eût pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en
+souciait pas. Certainement il était inquiet. Le soir, au dire de
+plusieurs témoins, il s'était promené parmi le peuple avec un grand
+sabre, disant à ceux qu'il rencontrait: «Mes enfants, nous sommes pour
+vous.» Puis, il s'était allé coucher. Dumont le Genévois alla le
+chercher, le ramena à l'Assemblée. Dès qu'il arriva, il dit de sa voix
+tonnante: «Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir
+troubler nos séances... Monsieur le président, faites respecter
+l'Assemblée!» Les femmes crièrent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour
+passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles.
+
+J'étais dans une galerie (dit Dumont), où une poissarde agissait avec
+une autorité supérieure, et dirigeait une centaine de femmes, déjeunes
+filles surtout, qui, à son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait
+familièrement des députés parleur nom, ou bien demandait: «Qui est-ce
+qui parle là-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de ça!... il
+s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plutôt parler notre petite mère
+Mirabeau...» Et toutes les autres criaient: «Notre petite mère
+Mirabeau!» Mais il ne voulait point parler.
+
+M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'à
+minuit passé. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le
+suivions de midi jusqu'à minuit.
+
+Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y
+rendit, trouva la foule écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le
+roi. La garde nationale, soldée et non soldée, l'emplissait la Grève; de
+rang en rang, on disait qu'il fallait aller à Versailles. La Fayette eut
+beau faire et dire, il fut entraîné.
+
+Le château attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que la
+Fayette faisait semblant d'être forcé, mais qu'il profiterait de la
+circonstance. On voulut voir encore à onze heures si, la foule étant
+dispersée, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde
+nationale de Versailles veillait, et fermait le passage.
+
+La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec
+raison qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle si elle se
+séparait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs
+étaient députés, s'offrirent à elle, pour la défendre, et lui
+demandèrent un ordre pour prendre des chevaux de ses écuries. Elle les
+autorisa, pour le cas, disait-elle, où le roi serait en danger.
+
+La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de
+fidélité à la loi et au roi. Il l'avertit de son arrivée, et le roi lui
+répondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa
+Déclaration des droits.
+
+La Fayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes et de
+tout le monde. Dans l'OEil-de-Boeuf, un homme de cour dit follement:
+«Voilà Cromwell. «Et la Fayette très-bien: «Monsieur, Cromwell ne
+serait pas entré seul.»
+
+Le roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les
+gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors même ne fut pas
+entièrement confié à la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer
+dans le parc, la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des
+gardes du corps et autres troupes; jusqu'à deux heures du matin, elles
+attendaient le roi, au cas qu'il se décidât enfin à la fuite. À deux
+heures seulement, tranquillisé par la Fayette, on leur fit dire qu'ils
+pouvaient s'en aller à Rambouillet.
+
+À trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était
+dispersé, couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs.
+Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, étaient
+partis pour Paris, peu après l'arrivée de la Fayette, emportant les
+décrets sur les grains et la Déclaration des droits.
+
+La Fayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux; mouillés,
+recrus, ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant
+tout tranquille, alla à l'hôtel de Noailles, dormit, comme on dort après
+vingt heures d'efforts et d'agitations.
+
+Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le
+soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La
+première expédition, où les femmes dominaient; très-spontanée,
+très-naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas
+coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre
+dans le désordre même. Le _crescendo_ naturel qu'on observe toujours
+dans de telles agitations ne permettait guère de croire que la seconde
+expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les
+yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Néanmoins il y
+avait là des hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de
+furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du
+matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus
+acharnés), forcèrent les appartements royaux, malgré les gardes du
+corps, qui tuèrent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrés.
+
+La reine courut un vrai péril, et n'échappa qu'en fuyant dans la chambre
+du roi. Elle fut sauvée par la Fayette, qui accourut à temps avec les
+gardes françaises.
+
+Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: «Le roi à Paris!»
+
+La reine fut forcée d'y paraître. La Fayette s'y présenta, et,
+s'associant à son péril, lui baisa la main. Le peuple, surpris,
+attendri, ne vit plus que la femme et la mère, et il applaudit.
+
+Chose curieuse! les politiques, les fortes têtes, ceux particulièrement
+qui voulaient faire le duc d'Orléans lieutenant général, craignaient
+extrêmement la translation du roi à Paris. Ils croyaient que c'était
+pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tuée ou
+en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient
+très-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout
+temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et
+qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne,
+tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la
+halle l'appelaient un _bon papa_; c'était toute la pensée du peuple.
+
+Le roi avait mandé l'Assemblée au château. Il n'y eut pas quarante
+députés qui se rendirent à cet appel. La plupart étaient incertains, et
+restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur
+incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il
+poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de
+couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit «que la liberté
+de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois,
+qu'il n'était pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances,
+qu'une députation suffisait.» Le jeune Barnave appuya. Le président
+Mounier contredit en vain.
+
+Enfin, l'on apprend que le roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée,
+sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle,
+elle est inséparable du roi.
+
+Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter
+Versailles... Adieu, vieille monarchie!
+
+Cent députés entourent le roi, toute une armée, tout un peuple. Il
+s'éloigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.
+
+Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le roi et
+derrière. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en
+fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On
+rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la
+ville affamée. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de
+pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles
+étaient fort joyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à
+l'adresse de la reine. «Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la
+boulangère, le petit mitron.» Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais
+mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes,
+en grande joie de mettre enfin ce _bon papa_ en bonnes mains; il n'avait
+pas beaucoup de tête, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa
+femme; mais, une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas,
+qui le conseilleraient mieux.
+
+Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois. On
+espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. Le temps
+malheureusement favorisait peu la fête. Il pleuvait à verse, on marchait
+lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en
+réjouissance, ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de
+fusil.
+
+La voiture royale, escortée, la Fayette à la portière, avançait comme un
+cercueil. La reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle
+demanda à la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à
+Moreau de Saint-Méry, qui, ayant présidé l'Hôtel de Ville aux fameux
+jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il répondit ces mots
+significatifs: «Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais,
+une fois à l'Hôtel de Ville, elle en reviendra.»
+
+Voilà le roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au coeur même de
+la France. Espérons qu'il en sera digne.
+
+La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en
+fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient
+surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont
+pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi.
+
+Le 1er octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles. Le 6, tout
+fut réparé par les femmes de Paris.
+
+
+
+
+VI
+
+LES FEMMES À LA FÉDÉRATION (1790).
+
+
+«Ainsi finit le meilleur jour de notre vie.» Ce mot, que les fédérés
+d'un village écrivent le soir de cette grande fête nationale à la fin de
+leur procès-verbal, j'ai été tenté de l'écrire moi-même, lorsqu'on 1847
+j'achevai le récit des fédérations. Rien de semblable ne reviendra pour
+moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur
+de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes récits, ces grandes
+communions du peuple.
+
+Les fédérations de provinces, de départements, de villes et villages,
+eurent soin de consigner elles-mêmes et de narrer leur histoire. Elles
+l'écrivaient à leur mère, l'Assemblée nationale, fidèlement, naïvement,
+dans une forme bien souvent grossière, enfantine; elles disaient comme
+elles pouvaient; qui savait écrire écrivait. On ne trouvait pas toujours
+dans les campagnes le scribe habile qui fût digne de consigner ces
+choses à la mémoire. La bonne volonté suppléait... Véritables monuments
+de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de
+la France, vous resterez à jamais pour témoigner du coeur de nos pères,
+de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face
+trois fois aimée de la patrie.
+
+J'ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d'hier, au bout de
+soixante années, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient
+lus. À la première ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une
+chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces
+récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait
+l'Assemblée), ce sont des lettres d'amour.
+
+Rien d'officiel ni de commandé. Visiblement, le coeur parle. Ce qu'on y
+peut trouver d'art, de rhétorique, de déclamation, c'est justement
+l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment
+exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des
+romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en
+moment, une parole arrachée du coeur proteste contre cette impuissance
+de langage, et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment... Tout
+cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment
+se satisfaire soi-même?... Le détail matériel les a fort préoccupés;
+nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des
+somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je
+les aperçus d'abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que
+dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit à écrire, embellir, parer les
+manuscrits de sa _Julie_... Autres ne furent les pensées de nos pères,
+leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers,
+imparfaits, l'amour s'éleva en eux à cette beauté éternelle!
+
+Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles
+choses connues, tous les signes du passé, les symboles vénérés jadis, ou
+pâlissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les cérémonies
+du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes nouvelles, on sent que
+c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions, où le peuple de
+toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un même coeur, une
+chose plus sacrée qu'un autel. Aucun culte spécial ne prête de sainteté
+à la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu.
+
+Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu
+de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le
+Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Liberté
+abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beauté, la
+grandeur, le charme éternel de ces fêtes: le symbole y est vivant.
+
+Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention
+s'écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu.
+Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme
+dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves
+et touchantes que l'homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la
+famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces fêtes
+d'un intérêt religieux, pathétique.
+
+Partout, le vieillard à la tête du peuple, siégeant à la première place,
+planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne
+de fleurs. Dans toutes ces fêtes, l'aimable bataillon marche en robe
+blanche, ceinture _à la nation_ (cela voulait dire tricolore). Ici,
+l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront
+des héros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en
+Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à la main une palme, et
+cette inscription: _Au meilleur citoyen_!... Beaucoup revinrent bien
+rêveurs.
+
+Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province qui ouvrit la
+Révolution, fit des fédérations nombreuses et de la province entière, et
+de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le
+vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs
+fusils, n'en firent que plus belles fêtes. Bataillon d'enfants armés,
+bataillon de femmes armées, autre de filles armées. À Maubec, elles
+défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, maniant l'épée nue,
+avec cette vivacité gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France.
+
+J'ai dit ailleurs l'héroïque initiative des femmes et filles d'Angers.
+Elles voulaient partir, suivre la jeune armée d'Anjou, de Bretagne, qui
+se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de
+la liberté, nourrir les combattants, soigner les blessés. Elles juraient
+de n'épouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les
+vaillants, de n'associer leur vie qu'à ceux qui donnaient la leur à la
+France.
+
+Elles inspiraient ainsi l'élan dès 88. Et maintenant, dans les
+fédérations, de juin, de juillet 90, après tant d'obstacles écartés,
+dans ces fêtes de la victoire, nul n'était plus ému qu'elles. La
+famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection
+publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces
+grandes réunions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre coeur
+était cependant encore bien gros du passé... de l'avenir!... mais elles
+ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le
+voit dans tous les témoignages écrits, plus d'élan, plus d'ardeur que
+les hommes mêmes, plus d'impatience de prêter le serment civique.
+
+On éloigne les femmes de la vie publique; on oublie trop que vraiment
+elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre
+que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant...
+Elle est bien plus intéressée à s'informer, à prévoir. Dans la vie
+solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent
+de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des
+armées... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Algérie,
+elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en
+Afrique, elle souffre et combat avec eux.
+
+Dans je ne sais quel village, les hommes s'étaient réunis seuls dans un
+vaste bâtiment, pour faire ensemble une adresse à l'Assemblée nationale.
+Elles approchent, elles écoutent, elles entrent les larmes aux yeux,
+elles veulent en être aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y
+joignent de tout leur coeur. Cette profonde union de la famille et de la
+patrie pénétra toutes les âmes d'un sentiment inconnu.
+
+Personne, dans ces grandes fêtes, n'était simple témoin; tous étaient
+acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire
+jusqu'au nouveau-né; et celui-ci plus qu'un autre.
+
+On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère
+l'offrait, le déposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le
+rôle passif d'une offrande, il était actif aussi, il comptait comme
+personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mère, il
+réclamait sa dignité d'homme et de Français, il était déjà mis en
+possession de la patrie, il entrait dans l'espérance.
+
+Oui, l'enfant, l'avenir, c'était le principal acteur. La commune
+elle-même, dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal
+magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci,
+que je vois ici, sous l'oeil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins
+d'élan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize
+ans, ils partent: 92 a sonné; ils suivent leurs aînés à Jemmapes.
+Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras paraît si faible, ce sont les
+soldats d'Austerlitz... Leur main a porté bonheur; ils ont rempli ce
+grand augure, ils ont couronné la France!... Aujourd'hui même, faible et
+pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations.
+
+Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le
+premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apportés, bénis à
+l'autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées,
+héroïques, donnés par elles à la France... ah! quand on naît ainsi, on
+ne peut plus jamais mourir... Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage
+d'immortalité. Ceux même d'entre vous que l'histoire n'a pas nommés, ils
+n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de
+la grande pensée commune qu'ils portèrent par toute la terre...
+
+Je ne crois pas qu'à aucune époque le coeur de l'homme ait été plus
+large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de
+partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n'y a plus
+ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun,
+les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu;
+les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les
+croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.
+
+À Saint-Jean-du-Gard, près d'Alais, le curé et le pasteur s'embrassèrent
+à l'autel. Les catholiques menèrent les protestants à l'église; le
+pasteur siégea à la première place du choeur. Mêmes honneurs rendus par
+les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable,
+écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de
+leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se
+tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes... Dieu,
+accusé si longtemps, fut enfin justifié... Les coeurs débordèrent; la
+prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un
+sentiment si profond; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté; le
+maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable,
+au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son coeur
+dans quelques vers pathétiques.
+
+Ce rôle quasi-pontifical d'une femme, d'une digne mère, ne doit pas nous
+étonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et
+religion.
+
+Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale,
+tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait brûler l'encens
+sur l'autel de la Patrie.
+
+La Révolution, revenant à la nature, aux heureux et naïfs pressentiments
+de l'antiquité, n'hésitait point à confier les fonctions les plus
+saintes à celle qui, comme joie suprême du coeur, comme âme de la
+famille, comme perpétuité humaine, est elle-même le vivant autel.
+
+
+
+
+VII
+
+LES DAMES JACOBINES (1790).
+
+
+Le jour même du 6 octobre 89, où Louis XVI, en quittant Versailles,
+signa l'acte capital de la Révolution, la Déclaration des droits, il
+avait envoyé au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, dès lors,
+l'idée de fuir sur terre autrichienne pour revenir à main armée. Ce
+projet, recommandé par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de
+Marie-Antoinette, fut reproduit par l'évêque de Pamiers, qui le fit
+agréer du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter
+avec les puissances étrangères; négociations continuées par M. de
+Fersen, un Suédois très-personnellement attaché à la reine depuis
+longues années, qu'elle fit revenir exprès de Suède et qui lui fut
+très-dévoué.
+
+De quelque côté qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du
+dedans, du dehors, contre la Révolution. Si elle ne trouve une force
+énergique d'association, elle périt. Ce ne sont pas les innocentes
+fédérations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout
+autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance
+sur l'autorité et ses agents, sur les menées des prêtres et des nobles.
+Ces sociétés se forment d'elles-mêmes par toute la France.
+
+Je vois dans un acte inédit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis
+de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se
+réunissent chez une dame veuve, personne riche et considérable de la
+ville; ils prêtent dans ses mains le serment civique. On croit voir
+Caton et Marcie dans Lucain:
+
+ Junguntur taciti contentique auspice Bruto.
+
+Ils envoient fièrement l'acte de leur fédération à l'Assemblée
+nationale, qui recevait en même temps celui de la grande fédération de
+Rouen, où parurent les députés de soixante villes et d'un demi-million
+d'hommes.
+
+Les trois jacobins sont un prêtre, aumônier de la conciergerie, et deux
+chirurgiens. L'un d'eux a amené son frère, imprimeur du roi à Rouen.
+Ajoutez deux enfants, neveu et nièce de la dame, et deux femmes,
+peut-être de sa clientèle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les
+mains de cette Cornélie, qui, seule ensuite, fait serment.
+
+Petite société, mais complète, ce semble. La dame (veuve d'un négociant
+ou armateur) représente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur,
+c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacités, les talents,
+l'expérience; le prêtre, c'est la Révolution même; il ne sera pas
+longtemps prêtre: c'est lui qui écrit l'acte, le copie, le notifie à
+l'Assemblée nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est
+le centre. Par lui, cette société est complète, quoiqu'on n'y voie pas
+le personnage qui est la cheville ouvrière de toute société semblable,
+l'avocat, le procureur. Prêtre du Palais de Justice, de la Conciergerie,
+aumônier de prisonniers, confesseur de suppliciés, hier dépendant du
+Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel à l'Assemblée
+nationale, pour l'audace et l'activité, celui-ci vaut trois avocats.
+
+Qu'une dame soit le centre de la petite société, il ne faut pas s'en
+étonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes
+fort sérieuses, avec toute la ferveur de leurs coeurs de femmes, une
+ardeur aveugle, confuse d'affection et d'idées, l'esprit de
+prosélytisme, toutes les passions du moyen âge au service de la foi
+nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait été sérieusement éprouvée;
+c'était une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta
+israélite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident
+affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Révolution. Riche
+et seule, elle a dû être facilement conduite par ses amis, je le
+suppose, à donner des gages au nouveau système, à y embarquer sa fortune
+par l'acquisition des biens nationaux.
+
+Pourquoi cette petite société fait-elle sa fédération à part? c'est que
+Rouen, en général, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande
+fédération des soixante villes qui s'y réunissent, avec ses chefs, MM.
+d'Estouteville, d'Herbouville, de Sévrac, etc., cette fédération, mêlée
+de noblesse, ne lui paraît pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est
+faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacré de la prise de la
+Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fièrement isolés chez eux, loin des
+profanes et des tièdes, fêtent la sainte journée. Ils ne veulent pas se
+confondre; sous des rapports divers, ils sont une élite, comme étaient
+la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou
+d'argent, ou de talent, d'énergie, en concurrence naturelle avec
+l'aristocratie de naissance.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE PALAIS-ROYAL EN 90--ÉMANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS.
+
+
+Le droit des femmes à l'égalité, leurs titres à l'influence, au pouvoir
+politique, furent réclamés en 90 par deux hommes fort différents: l'un,
+parleur éloquent, esprit hasardé, romanesque; l'autre, le plus grave et
+le plus autorisé de l'époque. Il faut replacer le lecteur dans le grand
+foyer de fermentation où tous deux se faisaient entendre.
+
+Entrons au lieu même d'où la Révolution partit le 12 juillet, au
+Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. Écartons
+cette foule agitée, ces groupes bruyants, ces nuées de femmes vouées
+aux libertés de la nature. Traversons les étroites galeries de bois,
+encombrées, étouffées; par ce passage obscur, où nous descendons quinze
+marches, nous voici au milieu du Cirque.
+
+On prêche! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette réunion, si
+mondaine, mêlée de jolies femmes équivoques?... Au premier coup d'oeil,
+on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assemblée est
+plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'académiciens: au
+pied de la tribune, je vois M. de Condorcet.
+
+L'orateur, est-ce bien un prêtre? De robe, oui; belle figure de quarante
+ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction,
+l'air audacieux, un peu chimérique. Prédicateur, poëte ou prophète,
+n'importe, c'est l'abbé Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thécla,
+l'une qui ne le quitte point, qui, bon gré, mal gré, le suit au club, à
+l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de
+bon coeur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des
+femmes, qui prêche leur émancipation.
+
+Ces vagues aspirations prenaient forme arrêtée, précise, dans les doctes
+dissertations de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences.
+Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de
+l'_admission des femmes au droit de cité_. À ce titre, l'ami de
+Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huitième siècle, peut être
+légitimement compté parmi les précurseurs du Socialisme.
+
+Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut,
+du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honoré. La
+brillante association des jacobins de cette époque, qui compte une foule
+de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'église des
+anciens moines, et, sous l'église, dans une sorte de crypte bien
+éclairée, donne asile à une société fraternelle d'ouvriers auxquels, à
+certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les
+questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas
+seuls: les femmes inquiètes, les mères de familles, poussées par les
+souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec
+leurs maris, s'informent de la situation, s'enquièrent des maux, des
+remèdes. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent à
+cette heure, viennent seules et discutent seules. Première et touchante
+origine des sociétés de femmes.
+
+Qui souffrait plus qu'elles de la Révolution? Qui trouvait plus longs
+les mois, les années? Elles étaient, dès cette époque, plus violentes
+que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 décembre 90); il se
+plaît à mettre en contraste l'énergie de ces femmes du peuple dans leur
+souterrain et le bavardage stérile de l'assemblée jacobine qui s'agitait
+au-dessus.
+
+
+
+
+II
+
+
+
+
+IX
+
+LES SALONS.--MADAME DE STAËL.
+
+
+Le génie de madame de Staël a été successivement dominé par deux maîtres
+et deux idées: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu.
+
+Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exerçait sur Necker, son père,
+qu'elle aimait éperdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une
+toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier
+genevois ne se fût avancé si loin dans la voie révolutionnaire. Elle
+était alors pleine d'élan, de confiance; elle croyait fermement au bon
+sens du genre humain. Elle n'était pas encore influencée, amoindrie, par
+les amants médiocres qui depuis l'ont entourée. Madame de Staël fut
+toujours gouvernée par l'amour. Celui qu'elle avait pour son père
+exigeait que Necker fût le premier des hommes; et, en réalité, un
+moment, il s'éleva très-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille,
+nous n'en faisons aucun doute, il se lança dans l'expérience hardie du
+suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un
+peuple si peu avancé! mesure toute contraire à son caractère, très-peu
+conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis.
+
+Le père et la fille, bientôt effrayés de leur audace, ne tardèrent pas à
+reculer. Et madame de Staël, entourée de Feuillants, d'anglomanes,
+admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout,
+devint et resta la personne brillante, éloquente, et pourtant, au total,
+médiocre, si l'on ose dire, qui a tant occupé la renommée.
+
+Pour nous, nous n'hésitons pas à l'affirmer, sa grande originalité est
+dans sa première époque, sa gloire est dans son amour pour son père,
+dans l'audace qu'elle lui donna.--Sa médiocrité fut celle de ses
+spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans
+son salon, dominés par elle, n'en réagirent pas moins sur elle dans
+l'intimité.
+
+Reprenons, dès les commencements, le père et la fille.
+
+M. Necker, banquier génevois, avait épousé une demoiselle suisse,
+jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fut l'absolue perfection.--La
+jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec
+sa nature facile, expansive et mobile. Son père, qui la consolait,
+l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker,
+ayant souvent loué le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'épouser.
+Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les
+défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la
+sensibilité, le pathos. Quand Necker publia son fameux _Compte rendu_,
+si diversement jugé, on lui en montra un jour une éloquente apologie,
+tout enthousiaste; le coeur y débordait tellement, que le père ne put
+s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.
+
+Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait
+comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle
+ne tolérait personne qui ne tînt Necker pour Dieu: folie vertueuse,
+naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son
+triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville,
+entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du
+sentiment et s'évanouit de bonheur.
+
+Elle avait de grands besoins de coeur, en proportion de son talent.
+Après la fuite de son père et la perte de ses premières espérances,
+retombée de Rousseau à Montesquieu, aux prudentes théories
+constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu
+aimer un héros. Son époux, l'honnête et froid M. de Staël, ambassadeur
+de Suède, n'avait rien qui répondît à son idéal. Ne trouvant point de
+héros à aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui
+était en elle, et elle entreprit d'en faire un.
+
+Elle trouva un joli homme, roué, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il
+y eût peu ou beaucoup d'étoffe, elle crut qu'elle suffirait, étant
+doublée de son coeur. Elle l'aimait surtout pour les dons héroïques
+qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car
+elle était une femme), pour son audace, sa fatuité. Il était fort mal
+avec la cour, mal avec bien des salons. C'était vraiment un grand
+seigneur, d'élégance et de bonne grâce, mais mal vu des siens, d'une
+consistance équivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on
+se disait à l'oreille qu'il était le fruit d'un inceste de Louis XV avec
+sa fille. La chose n'était pas invraisemblable. Lorsque le parti jésuite
+fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson,
+Machault encore, qui parlait trop des biens du clergé), il fallait
+trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs.
+Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mère, se dévoua,
+autre Judith, à l'oeuvre héroïque, sanctifiée par le but. Elle était
+extraordinairement violente et passionnée, folle de musique, où la
+dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son père, et
+le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait résulté,
+selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effronté, qui
+apporta en naissant une aimable scélératesse à troubler toutes les
+femmes.
+
+Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est
+qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez
+surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualité
+médiocrement attirante. Ses gestes étaient plutôt énergiques que
+gracieux; debout, les mains derrière le dos, devant une cheminée, elle
+dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui
+contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter
+un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait que
+vingt-cinq ans, elle avait de très-beaux bras, un beau cou à la Junon,
+de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient
+grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits
+plus délicats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui
+faisait tout oublier, c'étaient ses yeux, des yeux uniques, noirs et
+inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les
+passions. Son regard était un monde. On y lisait qu'elle était bonne et
+généreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui pût l'entendre un
+moment sans dire en sortant, malgré lui: «Oh! la bonne, la noble,
+l'excellente femme!»
+
+Retirons le mot de génie, pourtant; réservons ce mot sacré. Madame de
+Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source
+était au coeur. La naïveté profonde, et la grande invention, ces deux
+traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. Elle
+apporta, en naissant, un désaccord primitif d'éléments qui n'allait pas
+jusqu'au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une
+bonne partie de ses forces, l'empêcha de s'élever et la retint dans
+l'emphase. Ces Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C'étaient
+des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Staël
+avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat.
+D'elle à Jean-Jacques, son maître, c'est la différence du fer à l'acier.
+
+Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa
+fortune, son noble entourage, madame de Staël avait la faiblesse
+d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet à son
+bon et excellent coeur, qui l'aurait mise entièrement du côté du peuple.
+Ses jugements, ses opinions, tenaient fort à ce travers. En tout, elle
+avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait
+éminemment aristocratique, l'Angleterre, révérant la noblesse anglaise,
+ignorant qu'elle est très-récente, sachant mal cette histoire dont elle
+parlait sans cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel
+l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la
+noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.
+
+Il ne fallait pas moins que le grand rêveur, le grand fascinateur du
+monde, l'amour, pour faire accroire à cette femme passionnée qu'on
+pouvait mettre le jeune officier, le roué sans consistance, créature
+brillante et légère, à la tête d'un si grand mouvement. La gigantesque
+épée de la Révolution eût passé, comme gage d'amour, d'une femme à un
+jeune fat! Cela était déjà assez ridicule. Ce qui l'était encore plus,
+c'est que cette chose hasardée, elle prétendait la faire dans les
+limites prudentes d'une politique bâtarde, d'une liberté quasi-anglaise,
+d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, à
+peu près fini; de sorte que la folie n'avait pas même ce qui fait
+réussir la folie parfois, d'être hardiment folle.
+
+Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et
+madame de Staël étaient étroitement liés avec Brissot et la Gironde, et
+que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour précipiter la
+France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-révolution.
+
+Tout cela était un roman. Ce qui est prouvé aujourd'hui, c'est qu'au
+contraire la Gironde détestait madame de Staël, c'est que la cour
+haïssait Narbonne et frémissait de ce projet aventureux de la guerre où
+on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au
+premier échec, accusée de trahison, elle allait se trouver dans un péril
+épouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment,
+que la Gironde leur arracherait l'épée, à peine tirée, pour la tourner
+contre le roi.
+
+«Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide,
+par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de
+l'ambassade de Suède?» C'était supposer que madame de Staël était
+véritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Staël et
+d'après les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la
+voyait si publiquement éperdue d'amour pour Narbonne, impatiente de
+l'illustrer. La pauvre Corinne, hélas! avait vingt-cinq ans, elle était
+fort imprudente, passionnée, généreuse, à cent lieues de toute idée
+d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'âge, et la
+passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront
+parfaitement cette chose, fâcheuse, à coup sûr, immorale, mais enfin
+réelle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle
+avait hâte d'illustrer le premier dans la croisade révolutionnaire, et
+s'inquiétait médiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste
+maître de l'ambassadeur de Suède.
+
+Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les
+frontières, vint rendre compte à l'Assemblée. Vrai compte de courtisan.
+Soit précipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre
+situation militaire, donna des chiffres énormes de troupes, des
+exagérations de toute espèce, qui, plus tard, furent pulvérisées par un
+mémoire de Dumouriez.
+
+La chute de M. de Narbonne, renversé par les Girondins, rendit tout à
+coup madame de Staël zélée royaliste. Elle rédigea un plan d'évasion
+pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son héros, en
+eût l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier à des mains si
+légères. Réfugiée en Suisse pendant la Terreur, après Thermidor,
+partisan aveugle de la réaction, elle change brusquement en 96, appuie
+le Directoire et participe indirectement au coup d'État qui sauva la
+République.
+
+Bonaparte la haïssait, croyant qu'elle avait aidé Necker dans ses
+derniers ouvrages, fort contraires à sa politique. Il n'a pas trouvé de
+meilleur moyen de la dénigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne
+sais quelle déclaration d'amour; chose infiniment peu probable à
+l'époque où elle était toute livrée à Benjamin Constant, qu'elle lança
+dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les persécutions ridicules
+du maître de l'Europe, l'exil de madame de Staël, la saisie de son
+_Allemagne_, et les étranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs
+fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux
+millions, prêtés en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander
+d'écrire pour le roi de Rome.
+
+En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Suède. La terre
+lui manquait lorsqu'elle écrivit ses _Dix ans d'exil_. Elle avait
+épousé, en 1810, un jeune officier, malade et blessé, M. de Rocca, plus
+jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817.
+
+Au total, femme excellente, d'un bon coeur et d'un grand talent, qui,
+peut-être, sans les salons, sans les amitiés médiocres, sans les misères
+du monde parleur, du monde scribe, eût eu du génie.
+
+
+
+
+X
+
+LES SALONS.--MADAME DE CONDORCET.
+
+
+Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de
+Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la
+Monnaie. Là fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un
+contemporain appelle le foyer de la République.
+
+Ce salon européen de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences
+vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pensée
+républicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva
+ses formules. Pour l'initiative et l'idée première, elle appartenait,
+nous l'avons vu, dès 89, à Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville
+et les Cordeliers ont poussé le premier cri.
+
+Le dernier des philosophes du grand dix-huitième siècle, celui qui
+survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des
+réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l'Académie des sciences,
+le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami
+de Turgot. Son salon était le centre naturel de l'Europe pensante. Toute
+nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les étrangers
+distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en
+chercher, en discuter l'application. C'étaient l'Américain Thomas Payne,
+l'Anglais Williams, l'Écossais Mackintosh, le Genévois Dumont,
+l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un
+tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un
+coin immuablement était l'ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et
+mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond
+attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.
+
+Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de
+madame de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la
+métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer,
+s'épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait
+moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors
+vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'écrire
+_ses Lettres sur la Sympathie_, livre d'analyse fine et délicate, où,
+sous le voile d'une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la
+mélancolie d'un jeune coeur auquel quelque chose a manqué[4]. On a
+supposé vainement qu'elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la
+cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin
+d'un tel caractère.
+
+[Note 4: Le touchant petit livre écrit avant la Révolution a été
+publié après, en 98; il participe des deux époques. Les lettres sont
+adressées à Cabanis, le beau-frère de l'aimable auteur, l'ami
+inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées
+dans ce pâle Élysée d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles
+parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles.
+Dans une si grande réserve, néanmoins, on ne distingue pas toujours,
+parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille
+ou des regrets de la veuve. Est-ce à Condorcet, est-ce à Cabanis que
+s'adresse ce passage délicat, ému, qui allait être éloquent, mais elle
+s'arrête à temps: «Le réparateur et le guide de notre bonheur...»]
+
+Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant
+d'épouser Condorcet elle lui aurait déclaré qu'elle n'avait point le
+coeur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu
+avec une bonté paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la
+même tradition, ils vécurent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au
+beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y
+avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commença
+d'aimer le grand citoyen, l'âme tendre et profonde qui couvait, comme
+son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espèce humaine. Elle le
+trouva jeune de l'éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau
+désir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois après la prise
+de la Bastille, en avril 90.
+
+Condorcet, âgé alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en
+effet, de ces grands événements; il commençait une vie nouvelle, la
+troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d'Alembert, la vie
+critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'océan de la
+vie politique. Il avait rêvé le progrès; aujourd'hui il allait le faire,
+ou du moins s'y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable
+alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi
+infinie à l'avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva
+injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint
+de même indépendant à l'égard de la Gironde. On lit encore avec
+admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui
+fut celui des Girondins.
+
+Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa
+porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans
+un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle
+distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais
+il n'a rien oublié. Toute personne spéciale qui l'interrogeait le
+trouvait plus spécial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes
+étaient étonnées, effrayées, de voir qu'il savait jusqu'à l'histoire de
+leurs modes, et très-haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il
+paraissait très-froid, ne s'épanchait jamais. Ses amis ne savaient son
+amitié que par l'extrême ardeur qu'il mettait secrètement à leur rendre
+des services. «C'est un volcan sous la neige,» disait d'Alembert. Jeune,
+dit-on, il avait aimé, et, n'espérant rien, il fut un moment tout près
+du suicide. Âgé alors et bien mûr, mais au fond non moins ardent, il
+avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions
+profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la
+vie même, et qu'on ne peut pas sonder.
+
+Noble époque! et qu'elles furent dignes d'être aimées, ces femmes,
+dignes d'être confondues par l'homme avec l'idéal même, la patrie et la
+vertu!... Qui ne se rappelle encore ce déjeuner funèbre, où pour la
+dernière fois les amis de Camille Desmoulins le prièrent d'arrêter son
+_Vieux Cordelier_, d'ajourner sa demande du _Comité de la clémence_? Sa
+Lucile, s'oubliant comme épouse et comme mère, lui jette les bras au
+cou: «Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destinée!»
+
+Ainsi elles ont glorieusement consacré le mariage et l'amour, soulevant
+le front fatigué de l'homme en présence de la mort, lui versant la vie
+encore, l'introduisant dans l'immortalité...
+
+Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront
+regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes héroïques et
+charmantes. Elles restent associées, en nous, aux plus nobles rêves du
+coeur, types et regret d'amour éternel!
+
+Il y avait comme une ombre de cette tragique destinée dans les traits et
+l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du
+savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose
+de triste, de patient, de résigné. Le haut du visage était beau. Les
+yeux, nobles et doux, pleins d'une idéalité sérieuse, semblaient
+regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste à contenir
+toute science semblait un magasin immense, un trésor complet du passé.
+
+L'homme était, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait à
+sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalité,
+qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'énervation.
+Ajoutez qu'il avait passé sa vie dans le dix-huitième siècle, et qu'il
+en portait le poids. Il en avait traversé toutes les disputes, les
+grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions.
+Neveu d'un évêque tout jésuite, élevé en partie par ses soins, il devait
+beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il
+était noble, titré, marquis de Condorcet. Naissance, position,
+relations, beaucoup de choses le rattachaient à l'ancien régime. Sa
+maison, son salon, sa femme, présentaient même contraste.
+
+Madame de Condorcet, née Grouchy, d'abord chanoinesse, élève
+enthousiaste de Rousseau et de la Révolution, sortie de sa position
+demi-ecclésiastique pour présider un salon qui était, le centre des
+libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.
+
+La crise de juin 91 devait décider Condorcet, elle l'appelait à se
+prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses précédents
+d'une part, et de l'autre ses idées. Quant aux intérêts, ils étaient
+nuls avec un tel homme. Le seul peut-être auquel il eût été sensible,
+c'est que, la République abaissant toute grandeur de convention et
+rehaussant d'autant les supériorités naturelles, sa Sophie se fût
+trouvée reine.
+
+M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne désespérait pas de neutraliser
+son républicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon
+marché du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille
+d'ailleurs avait autrefois protégé. On allait jusqu'à affirmer, répandre
+dans le public que Condorcet partageait les idées royalistes de Sieyès.
+On le compromettait ainsi, et en même temps on lui offrait comme
+tentation la perspective d'être nommé gouverneur du Dauphin.
+
+Ces bruits le décidèrent probablement à se déclarer plus tôt qu'il
+n'aurait fait peut-être. Le 1er juillet, il fit annoncer par la
+_Bouche-de-fer_ qu'il parlerait au Cercle social sur la République. Il
+attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine réserve. Dans un
+discours ingénieux, il réfutait plusieurs des objections banales qu'on
+fait à la République, ajoutant toutefois ces paroles, qui étonnèrent
+fort: «Si pourtant le peuple se réserve d'appeler une Convention pour
+prononcer si l'on conserve le trône, si l'hérédité continue pour un
+petit nombre d'années entre deux Conventions, _la royauté, en ce cas,
+n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens_...» Il
+faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur
+du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout à savoir
+se passer du trône.
+
+Cette apparence d'indécision ne plut pas beaucoup aux républicains, et
+choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blessés encore, quand on
+répandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, écrit d'une main si
+grave. Condorcet y fut probablement l'écho et le secrétaire de la jeune
+société qui fréquentait son salon. Le pamphlet était une _Lettre d'un
+jeune mécanicien_, qui, pour une somme modique, s'engageait à faire un
+excellent roi constitutionnel.
+
+«Ce roi, disait-il, s'acquitterait à merveille des fonctions de la
+royauté, marcherait aux cérémonies, siégerait convenablement, irait à la
+messe, et même, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du
+président de l'Assemblée la liste des ministres que désignerait la
+majorité... Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté; et
+cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est
+encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer
+inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité.»
+
+Chose remarquable. Cet homme mûr et grave, qui s'embarquait par une
+plaisanterie sur l'océan de la Révolution, ne se dissimulait nullement
+les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de
+l'espèce humaine, il en avait moins pour le présent, ne se faisait nulle
+illusion sur la situation, en voyait très-bien les dangers. Il les
+craignait, non pour lui-même (il donnait volontiers sa vie), mais pour
+cette femme adorée, pour ce jeune enfant né à peine du moment sacré de
+Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'était secrètement informé du port
+par lequel il pourrait, au besoin, faire échapper sa famille, et il
+s'était arrêté à celui de Saint-Valery.
+
+Tout fut ajourné, et, de proche en proche, l'événement arriva. Il arriva
+par Condorcet lui-même; cet homme si prudent devint hardi en pleine
+Terreur. Rédacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua
+violemment la Constitution de 93, et fut obligé de chercher un asile
+contre la proscription.
+
+
+
+
+XI
+
+SUITE.--MADAME DE CONDORCET (94).
+
+
+«L'amour est fort comme la mort.»--Et ce sont ces temps de mort qui sont
+ses triomphes peut-être; car la mort verse à l'amour je ne sais quoi
+d'âcre et de brûlant, d'amères et divines saveurs qui ne sont point
+d'ici-bas.
+
+En lisant l'audacieux voyage de Louvet à travers toute la France pour
+retrouver ce qu'il aimait, en assistant à ces moments où, réunis par le
+sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans
+les bras l'un de l'autre, défaillants, anéantis, qui n'a dit cent fois:
+«Ô mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer à ce point
+les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!»
+
+L'amour a sauvé Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans
+son héroïsme. Il n'a pas été étranger à la mort de Condorcet.
+
+Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodoïska;
+Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie.
+
+C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver à cette fuite
+du proscrit qui lui fit quitter son asile.
+
+Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour
+voir la campagne et séduit par le printemps, c'est une étrange
+explication, invraisemblable et peu sérieuse.
+
+Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille.
+
+Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, épouse de l'illustre
+proscrit, qui eût pu être son père, s'était trouvée, au moment de la
+proscription et du séquestre des biens, dans un complet dénûment. Ni
+l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa
+à deux élèves en médecine, célèbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet
+fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, près du
+Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la
+table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la
+maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours,
+sans vouloir le reconnaître. Madame de Condorcet logeait à Auteuil, et
+chaque jour venait à Paris à pied. Chargée d'une soeur malade, de sa
+vieille gouvernante, embarrassée d'un jeune enfant, il lui fallait
+pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frère du secrétaire de
+Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honoré, n° 352 (à deux pas de
+Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus
+de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du
+moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospéra davantage
+sous la Terreur; on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette
+vie si peu sûre. L'attrait singulier de pureté, de dignité, qui était en
+cette jeune femme, amenait là les violents, les ennemis de son mari. Que
+ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est
+restée atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois,
+quand elle osait, tremblante et le coeur brisé, elle se glissait dans
+l'ombre jusqu'à la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cachée sous
+les tours de Saint-Sulpice. Frémissant d'être rencontrée, elle montait
+d'un pas léger au pauvre réduit du grand homme; l'amour et l'amour
+filial donnaient à Condorcet quelques heures de joie, de bonheur.
+Inutile de dire ici combien elle cachait les épreuves du jour, les
+humiliations, les duretés, les légèretés barbares, ces supplices d'une
+âme blessée, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille,
+diminuant les haines par sa patience, charmant les colères, peut-être
+retenant le fer suspendu. Mais Condorcet était trop pénétrant pour ne
+pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce pâle sourire dont elle
+déguisait sa mort intérieure. Si mal caché, pouvant à tout moment se
+perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait
+et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la
+Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais haïssait de plus en plus
+une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.
+
+Qu'avait-il fait pour mériter ce supplice? Nulle des fautes des
+Girondins. Loin d'être fédéraliste, il avait, dans un livre ingénieux,
+défendu le droit de Paris, démontré l'avantage d'une telle capitale,
+comme instrument de centralisation. Le nom de la République, le premier
+manifeste républicain, avait été écrit chez lui et lancé par ses amis,
+quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hésitaient encore. Il
+avait écrit, il est vrai, ce premier projet de constitution,
+impraticable, inapplicable, dont on n'eût jamais pu mettre la machine en
+mouvement, tant elle est chargée, surchargée, de garanties, de
+barrières, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le
+mot terrible de Chabot, que la constitution préférée, celle de 93, n'est
+qu'un piège, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne
+l'avait pas dit, mais il l'avait démontré dans une brochure violente.
+Chabot, effrayé de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en
+faisant proscrire Condorcet.
+
+Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai,
+savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'était fait donner un poison sûr
+par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il
+voulait, de son asile, continuer la polémique, le duel de la logique
+contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la
+Raison. Telle était sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitième siècle,
+dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.
+
+Une douce puissance l'arrêta, invincible et souveraine, la voix de cette
+femme aimée, souffrante fleur, laissée là en otage aux violences du
+monde, tellement exposée par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame
+de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion,
+de son combat engagé, c'est-à-dire celui de son coeur. Elle lui dit de
+laisser là ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait
+passer, et de s'établir hors du temps, de prendre déjà possession de son
+immortalité, de réaliser l'idée qu'il avait nourrie d'écrire un
+_Tableau des progrès de l'esprit humain_.
+
+Grand fut l'effort. Il y paraît à l'absence apparente de passion, à la
+froideur austère et triste que l'auteur s'est imposée. Bien des choses
+sont élevées, beaucoup sèchement indiquées[5]. Le temps pressait.
+Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit
+glacé, ne voyant de sa lucarne que le sommet dépouillé des arbres du
+Luxembourg, dans l'hiver de 93, précipitait l'âpre travail, les jours
+sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire à chaque
+feuille, à chaque siècle de son histoire: «Encore un âge du monde
+soustrait à la mort.»
+
+[Note 5: Cette sécheresse n'est qu'extérieure. On le sent bien en
+lisant, dans ses dernières paroles à sa fille, la longue et tendre
+recommandation qu'il lui fait d'aimer et ménager les animaux, la
+tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige à se servir
+mutuellement de nourriture.]
+
+Il avait, à la fin de mars, revécu, sauvé, consacré tous les siècles et
+tous les âges; la vitalité des sciences, leur puissance d'éternité,
+semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la
+science? la lutte contre la mort. La véhémente aspiration d'une grande
+âme immortelle pour communiquer l'immortalité emporta alors le sage
+jusqu'à élever son voeu à cette forme prophétique: «La science aura
+vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.»
+
+Défi sublime au règne de la mort, dont il était environné. Noble et
+touchante vengeance!... Ayant réfugié son âme dans le bonheur à venir du
+genre humain, dans ses espérances infinies, sauvé par le salut futur,
+Condorcet, le 6 avril, la dernière ligne achevée, enfonça son bonnet de
+laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la
+bonne madame Vernet. Elle avait deviné son projet, et le surveillait; il
+n'échappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fidèle, son
+libérateur; dans l'autre, le poëte romain qui a écrit les hymnes
+funèbres de la liberté mourante[6].
+
+[Note 6:
+
+ Altera jam teritur bellis civilibus ætas;
+ ...
+ Justum et tenacem propositi virum
+ ...
+ Et euncta terrarum subacta
+ Præter atrocem animum Catonis.
+]
+
+Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le
+charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peuplé de gens de lettres,
+beau lieu où lui-même, secrétaire de l'Académie des sciences, associé
+pour ainsi dire à la royauté de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et
+presque des courtisans; tous en fuite ou écartés. Restait la maison du
+_Petit-Ménage_, on nommait ainsi M. et madame Suard. Véritable miniature
+de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et
+gentille, étaient tous deux gens de lettres, sans faire de livres
+pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les
+ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame).
+Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aimés,
+influents et considérés jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur
+royal.
+
+Ils se tenaient tapis là, sous la terre, attendant que passât l'orage et
+se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigué, à mine hâve, à barbe
+sale, dans son triste déguisement, leur tomba à l'improviste, le joli
+petit ménage en fut cruellement dérangé. Que se passa-t-il? on l'ignore.
+Ce qui est sûr, c'est que Condorcet ressortit immédiatement par une
+porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester
+ouverte; il la retrouva fermée. L'égoïsme connu des Suard ne me paraît
+pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les
+crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne,
+ne voulut point les compromettre; il aura demandé, reçu des aliments:
+voilà tout.
+
+Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche
+l'épuisait. Un homme, assis depuis un an, tout à coup marchant sans
+repos, fût bientôt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe
+longue, ses yeux égarés, d'entrer, pauvre famélique, dans un cabaret de
+Clamart. Il mangea avidement, et, en même temps, pour soutenir son
+coeur, il ouvrit le poëte romain. Cet air, ce livre, ces mains
+blanches, tout le dénonçait. Des paysans qui buvaient là (c'était le
+comité révolutionnaire de Clamart) virent bientôt tout de suite que
+c'était un ennemi de la République. Ils le traînèrent au district. La
+difficulté était qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds étaient
+déchirés. On le hissa sur une misérable haridelle d'un vigneron qui
+passait. Ce fut dans cet équipage que cet illustre représentant du
+dix-huitième siècle fut solennellement conduit à la prison de
+Bourg-la-Reine. Il épargna à la République la honte du parricide, le
+crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point
+existé.
+
+
+
+
+XII
+
+SOCIÉTÉS DE FEMMES.--OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.
+
+
+Les Jacobins s'appelant _Amis de la Constitution_, la société qui se
+réunissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Société fraternelle
+des patriotes des deux sexes _défenseurs de la Constitution_. Elle avait
+pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle
+proteste contre les décrets de l'Assemblée constituante, elle tire son
+appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre,
+madame Roland, alors en voyage à Paris.
+
+Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des sociétés de femmes.
+C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les
+biographies, etc., qu'on en recueille quelques légères traces.
+
+Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante
+improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega,
+dictait une tragédie par jour. Elle était tort illettrée; on a dit même
+qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755)
+d'une revendeuse à la toilette et d'un père marchand, selon les uns,
+selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de
+Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d'idées généreuses, fut le
+martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des
+femmes par un mot juste et sublime: «Elles ont bien le droit de monter à
+la tribune, puisqu'elles ont celui de monter à l'échafaud.»
+
+Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand
+elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous
+l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui
+redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son
+inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux
+railleurs des duels au pistolet.
+
+Le parti de Lafayette contribua surtout à la perdre en la mettant à la
+tête d'une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus
+d'une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses
+autres amis lui conseillaient en vain de s'arrêter, toujours elle
+allait, comptant sur la pureté de ses intentions; elle les expliqua au
+public dans un très-noble pamphlet, la _Fierté de l'innocence_. La pitié
+lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention,
+républicaine sincère, elle n'offrit pas moins de le défendre. L'offre ne
+fut pas acceptée. Mais, dès lors, elle fut perdue.
+
+Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis,
+risquent bien plus que les hommes. C'était un odieux machiavélisme de ce
+temps de mettre la main sur celles dont l'héroïsme pouvait exciter
+l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la
+brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un
+groupe, Olympe est prise par la tête; un brutal tient cette tête serrée
+sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se déroulent... pauvres
+cheveux gris, quoiqu'elle n'eût que trente-huit ans; le talent et la
+passion l'avaient consumée. «Qui veut la tête d'Olympe pour quinze
+sous?» criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: «Mon ami,
+dit-elle, mon ami, j'y mets la pièce de trente.» On rit, et elle
+échappa.
+
+Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle
+eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la
+force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus
+intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes,
+elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort.
+On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du
+supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en
+pleurant, le triste office, dont on prévoyait l'inutilité. Les matrones
+et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour
+dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût
+la constater.
+
+Elle reprit tout son courage devant l'échafaud, et mourut en
+recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire.
+
+ * * * * *
+
+Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors
+puissamment. Celle des _Femmes révolutionnaires_ a alors pour chef et
+meneur une fille éloquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la
+réunion générale de l'Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit
+la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes.
+Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je
+crois, de Châlier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la
+rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées
+communistes. Leclerc, Roux et d'autres, après la mort de Marat, firent
+un journal d'une tendance très-peu maratiste: _Ombre de Marat_.
+
+Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des Jacobins,
+rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés
+étaient bien reçues.
+
+D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande
+partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en
+voulaient aux sociétés de femmes, que, très-injustement, elles en
+rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes
+(pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles
+envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la
+mirent en fuite à force de coups.
+
+D'autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes
+négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait,
+conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins,
+habillées en hommes et armées, elles se promenèrent aux halles et
+injurièrent les poissardes. Celles-ci tombèrent sur elles, et, de leurs
+robustes mains, leur appliquèrent, au grand amusement des hommes, une
+indécente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea,
+mais contre les victimes; elle défendit aux femmes de s'assembler. Cette
+grande question sociale se trouva ainsi étranglée par hasard.
+
+Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme
+la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité
+qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un
+suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un
+passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque.
+
+En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant
+aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position
+lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à
+tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle
+était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie.
+
+
+
+
+XIII
+
+THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95).
+
+
+Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée
+Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le
+régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août,
+parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et
+reçut une couronne de la main des vainqueurs.--Malheureusement ce
+portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle,
+rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le coeur de nos
+pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté.
+
+La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'oeil noir, un peu gros,
+un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la
+trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,--amour d'un
+homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie),
+l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution.
+
+L'oeil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein
+d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si
+grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le
+malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les
+cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu,
+dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et
+virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux
+passions des autres, elle-même usa peu de la vie.
+
+Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le
+pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre
+ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des
+populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au
+quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette
+population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents
+Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer
+Charles le Téméraire. (_Histoire de France_, t. VI.) Dans nos guerres
+de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai,
+le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois
+cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le
+salut de la France. (_Histoire de la Révolution_.)
+
+Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la
+ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la
+Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle
+s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli
+par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent
+dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans
+nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos
+enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où
+la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives
+de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville.
+
+Théroigne était la fille d'un fermier aisé, qui lui avait fait donner
+quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d'esprit, beaucoup
+d'éloquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi.
+Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre
+et entourée d'amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un
+castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se
+faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de
+Campinados. En France, ses passions furent de même pour des hommes
+étrangers à l'amour. Elle déclarait détester l'immoralité de Mirabeau;
+elle n'aimait que le sec et froid Sicyès, ennemi né des femmes. Elle
+distinguait, encore un homme austère, l'un de ceux qui fondèrent plus
+tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier républicain, le
+mathématicien Romme, aussi laid de visage qu'il était pur et grand de
+coeur; il le perça, ce coeur, le jour où il crut la République morte.
+Romme, en 89, arrivait de Russie; il était gouverneur du jeune prince
+Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux
+salons de la Liègeoise, fréquentés par des hommes comme Sieyès et
+Pétion. C'est dire assez que Théroigne, quelle que fût sa position
+douteuse, n'était nullement une fille.
+
+Les jours entiers, elle les passait, à l'Assemblée, ne perdait pas un
+mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des
+royalistes qui rédigeaient les _Actes des apôtres_, c'était de marier
+Théroigne au député Populus, qui ne la connaissait même pas.
+
+Quand Théroigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numéro
+admirable de Camille Desmoulins sur une séance des Cordeliers. Voici
+l'extrait que j'en ai fait ailleurs:
+
+«L'orateur est interrompu. Un bruit se fait à la porte, un murmure
+flatteur, agréable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment!
+ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de
+Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5
+octobre. L'enthousiasme est au comble. «C'est la reine de Saba, s'écrie
+Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.»
+
+«Déjà elle a traversé toute l'Assemblée d'un pas léger de panthère, elle
+est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs,
+apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.
+
+«Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le
+prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de
+l'Assemblée nationale... Et vous le bâtirez sur la place où fut la
+Bastille.
+
+«Comment! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de
+l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir
+législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus,
+au Manège... comme la colombe de Noé, qui n'a point où poser le pied!
+
+«Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les
+édifices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule,
+où réside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un
+dieu sans autel. Qui reconnaîtra son culte?
+
+«Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent
+leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Bâtissons le seul
+vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fut prononcée la
+Déclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera
+moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des
+tribus, leur Jérusalem!»
+
+Quand Liège, écrasée par les Autrichiens, fut rendue à son tyran
+ecclésiastique, en 1791, Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais elle
+fut suivie de Paris à Liège, arrêtée en arrivant, spécialement comme
+coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, soeur de
+l'empereur Léopold. Menée à Vienne, et relâchée à la longue, faute de
+preuves, elle revint exaspérée, surtout contre les agents de la reine
+qui l'auraient suivie, livrée. Elle écrivit son aventure; elle voulait
+l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins,
+lorsque éclata le 10 août.
+
+Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un
+des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait,
+non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour
+avoir publié, à Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui
+écrasèrent la Révolution à Liège, le _Tocsin des rois_. Suleau était
+dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses
+relations infiniment étendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier
+conte que Suleau, dans un danger, lui disait: «J'enverrai, au besoin,
+toute ma Picardie à votre secours.» Suleau, prodigieusement actif, se
+multipliait; on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 90, dit
+qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'hôtel de l'archevêque de
+Bordeaux. Déguisé cette fois encore, armé, le matin même du 10 août, au
+moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre
+d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi,
+Suleau, pris, dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse
+patrouille de royalistes, armés d'espingoles, qui faisaient une
+reconnaissance autour des Tuileries.
+
+Théroigne se promenait avec un garde-française sur la terrasse des
+Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle
+du moins qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu'il
+avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue
+chevaleresque, elle devait le défendre; au point de vue qui dominait
+alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait
+frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. Un commissaire, monté
+sur un tréteau, essayait de calmer la foule; Théroigne le renversa, le
+remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale
+défendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser
+toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule.
+Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux
+égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on
+suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente
+énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d'une
+vigueur et d'une force décuplées par le désespoir. D'autres disent que
+ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le
+premier coup.
+
+Sa participation au 10 août, la couronne que lui décernèrent les
+Marseillais vainqueurs, avaient resserré ses liens avec les Girondins
+amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha
+encore plus à eux par leur horreur commune pour les massacres de
+Septembre, qu'elle flétrit énergiquement. Dès avril 92, elle avait
+violemment rompu avec Robespierre, disant fièrement dans un café que,
+s'il calomniait sans preuves, «elle lui retirait son estime.» La chose,
+contée le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta
+l'amazone dans un amusant accès de fureur. Elle était dans une tribune,
+au milieu des dévotes de Robespierre. Malgré les efforts qu'on faisait
+pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrière qui séparait les
+tribunes de la salle, perça cette foule ennemie, demanda en vain la
+parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ouïr quelque blasphème
+contre le dieu du temple; Théroigne fut chassée sans être entendue.
+
+Elle était encore fort populaire, aimée, admirée de la foule pour son
+courage et sa beauté. On imagina un moyen de lui ôter ce prestige, de
+l'avilir par une des plus lâches violences qu'un homme puisse exercer
+sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des
+Tuileries; ils formèrent un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à
+coup sur elle, la saisirent, lui levèrent les jupes, et, nue, sous les
+risées de la foule, la fouettèrent comme un enfant. Ses prières, ses
+cris, ses hurlements de désespoir, ne firent qu'augmenter les rires de
+cette foule cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée continua ses
+hurlements; tuée par cette injure barbare dans sa dignité et dans son
+courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette
+longue période de vingt-quatre années (toute une moitié de sa vie!),
+elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'était un
+spectacle à briser le coeur de voir cette femme héroïque et charmante,
+tombée plus bas que la bête, heurtant ses barreaux, se déchirant
+elle-même et mangeant ses excréments. Les royalistes se sont complu à
+voir là une vengeance de Dieu sur celle dont la beauté fatale enivra la
+Révolution dans ses premiers jours.
+
+
+
+
+XIV
+
+LES VENDÉENNES EN 90 ET 91.
+
+
+Au moment où les émigrés, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos
+frontières de l'Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la
+Saint-Barthélémy, éclate dans l'Ouest la guerre de la Vendée.
+
+Chose étrange! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait
+la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait
+pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux
+_sans indemnité_.
+
+À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique,
+les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège,
+Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes
+ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple
+tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mère, contre le
+peuple qui est lui-même! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient:
+Mort à la nation!
+
+Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C'est une guerre de
+ténèbres et d'énigmes, une guerre de fantômes, d'insaisissables esprits.
+Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les
+enquêtes n'apprennent rien. Après quelque fait tragique, les
+commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est
+paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu
+de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le
+seigneur? on le trouve à table; il invite les commissaires; ceux-ci se
+retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le
+lendemain.
+
+Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile?
+
+Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une soeur grise
+qui trotte humblement et tête basse.
+
+Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame à
+cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fossés,
+quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute,
+d'être rencontrée.
+
+Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des oeufs, ou
+des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la
+ville avant la nuit.
+
+Mais la soeur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles?
+Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont,
+toutes les trois, frapper à la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame
+a là sa petite fille qu'on élève; la paysanne y vient vendre; la bonne
+soeur y demande abri pour une seule nuit.
+
+Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prêtre? Il
+n'y est pas aujourd'hui.--Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il
+vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne
+les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie à
+ces coeurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu'on veut
+faire savoir, tel faux bruit qu'on veut répandre, tel signal qu'on veut
+faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il
+remue toute la contrée.
+
+Femme et prêtre, c'est là tout, la Vendée, la guerre civile.
+
+Notez bien que, sans la femme, le prêtre n'aurait rien pu.
+
+«_Ah! brigandes_, disait un soir un commandant républicain, arrivant
+dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre
+effroyable avait fait périr tant d'hommes, _ce sont les femmes_,
+disait-il, _qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la
+République serait déjà établie, et nous serions chez nous
+tranquilles_... Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons
+demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer.»
+(_Mémoires de madame de Sapinaud_.)
+
+Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de
+la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier
+républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane; il savait
+parfaitement que toute l'oeuvre des ténèbres s'était accomplie par
+l'intime et profonde entente de la femme et du prêtre.
+
+La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'église et le
+confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux,
+parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente,
+l'étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.
+
+La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des
+habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur
+l'oreiller... Le mari dort, fatigué. Mais elle, elle ne dort pas. Elle
+se tourne, se retourne; elle parvient à l'éveiller. Chaque fois,
+profond soupir, parfois un sanglot. «Mais qu'as-tu donc cette
+nuit?--Hélas! le pauvre Roi au Temple!... Hélas! ils l'ont souffleté,
+comme Notre-Seigneur Jésus-Christ!»--Et, si l'homme s'endort un moment:
+«On dit qu'on va vendre l'église! l'église et le presbytère!... Ah!
+malheur, malheur à celui qui achètera!...»
+
+Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution
+avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect,
+sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une
+parole qui ne fût ou ne parût un éclat du coeur brisé... Force immense,
+vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les
+résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un
+autre: la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la
+femme, plus perçant que les poignards.
+
+Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce:
+la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progrès
+révolutionnaire, que demandait le mari.
+
+Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'époque, a été trop peu
+remarqué.
+
+Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus:
+un invisible fer tranche le noeud de la famille, met l'homme d'un côté,
+la femme de l'autre.
+
+Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du
+passé, force des habitudes, soit faiblesse de coeur et pitié trop
+naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et
+dépendance des prêtres, la femme devenait l'avocat de la
+contre-révolution.
+
+C'était sur le terrain matériel de l'acquisition des biens nationaux que
+se posait généralement la dispute morale entre l'homme et la femme.
+
+Question _matérielle_? On peut dire oui et non.
+
+D'abord, c'était la question de vie et de mort pour la Révolution.
+L'impôt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente
+des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était
+désarmée, livrée à l'invasion. Le salut de la révolution morale, la
+victoire des principes, tenait à la révolution financière.
+
+Acheter, c'était un acte civique qui servait très-directement le salut
+du pays. Acte de foi et d'espérance. C'était dire qu'on s'embarquait
+décidément sur le vaisseau de l'État en péril, qu'avec lui on voulait
+aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait
+d'acheter.
+
+Empêcher, d'une part, la rentrée de l'impôt, de l'autre, la vente des
+biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de
+faim: voilà le plan très-simple, très-bien conçu, du parti
+ecclésiastique.
+
+Le noble amenait l'étranger, et le prêtre empêchait qu'on ne pût se
+défendre. L'un poignardait la France, l'autre la désarmait.
+
+Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution? En la
+mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par
+elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l'État.
+
+Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce
+sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficulté
+contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et
+contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.
+
+Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait
+dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle
+que tête basse, courbée d'effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts
+qu'enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se
+damner. On n'obéissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait
+l'impôt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abîme, l'horreur des
+tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, étaient pour
+l'acquéreur des biens nationaux... Comment eût-elle osé continuer de
+manger avec lui? son pain n'était que cendre. Comment coucher avec un
+réprouvé? être sa femme, sa moitié, même chair, n'était-ce pas brûler
+déjà, entrer vivante dans la damnation?
+
+Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli,
+tourmenté, pour qu'il n'achetât point! Jamais un général habile, un rusé
+capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place où il
+voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient
+rien; c'étaient des biens maudits, on l'avait déjà vu par le sort de tel
+acquéreur. Jean, qui a acheté, n'a-t-il pas été grêlé tout d'abord,
+Jacques inondé? Pierre, c'est encore pis, il est tombé du toit. Paul,
+c'est son enfant qui est mort. M. le curé l'a très-bien dit: «Ainsi
+périrent les premiers-nés d'Égypte...»
+
+Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait
+semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi répondre à ce flot de
+paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacité du sentiment, par
+l'éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne
+répondait point, ou ne répondait qu'un mot que nous dirons tout à
+l'heure. Il n'était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas
+facile de devenir l'ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère,
+qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait
+homme, le tirait du néant. N'y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne
+pas se réjouir de l'affranchissement général? Pouvait-il méconnaître ce
+triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette
+création immense: tout un monde naissant à la vie!
+
+--Il résistait donc en lui-même. «Non, disait-il en lui, non, tout ceci
+est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y
+profite, que je le croirais juste encore.»
+
+Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le
+mari résista, l'homme resta fidèle à la Révolution.
+
+Dans la Vendée, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la
+Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.
+
+Tout l'effort de la femme était d'empêcher son mari d'acheter des biens
+nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de
+lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi
+dire, la femme se jetait devant, l'en écartait au nom de Dieu. Et c'eût
+été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la
+femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui
+offrait la Révolution? Il eût déchu certainement dans l'opinion de ses
+paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal
+où leur coeur prévenu aimait à le placer.
+
+On a beaucoup parlé de l'influence des prêtres sur les femmes, mais pas
+assez de celle des femmes sur les prêtres.
+
+Notre conviction est qu'elles furent et plus sincèrement et plus
+violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes; que leur ardente
+sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non,
+de la Révolution, l'exaltation où les jeta la tragique légende du roi au
+Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot
+la profonde réaction de la pitié et de la nature au coeur des femmes,
+fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent,
+dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs
+confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.
+
+Le dix-huitième siècle connaissait peu l'âme du prêtre. Il savait bien
+que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'après la
+vieille tradition des noëls et des fabliaux, d'après les plaisanteries
+de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c'était la gouvernante,
+celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la darne du
+presbytère. En cela, il se trompait.
+
+Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du coeur, celle qui
+influe profondément, le prêtre n'eût reçu, saisi avec bonheur, les
+bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant
+pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du
+nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de
+faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en était pas indigne.
+Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus
+âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et
+belle, le coeur du prêtre ne lui resterait pas. Son coeur, qu'on le
+sache bien, n'est pas au presbytère; il est au confessionnal[7]. La
+gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente
+est sa poésie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de coeur, intimes et
+profonds.
+
+[Note 7: Cette religion, née du coeur de la femme (ce fut le charme
+de son berceau), va, en sa décadence, s'absorbant dans la femme. Ses
+docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe.
+Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il
+fouillée, approfondie? Une seule, la Conception.--Ne cherchez point le
+prêtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il
+s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous
+les jours cent femmes viennent raconter leur coeur, leur lit, tous leurs
+secrets? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de
+Dieu, de l'oeil austère de la science, agrandiraient l'esprit,
+l'affaiblissent et l'énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour
+des confidences sensuelles. L'agitation fiévreuse, les jouissances
+commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent
+l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et
+au médecin). Il peut garder les petites facultés d'intrigue et de
+manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l'invention, ne se
+développent jamais dans cet état maladif; elles veulent l'état sain,
+naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis
+que le _Sacré-Coeur_, sous son voile d'équivoques, a rendu si aisé ce
+jeu fatal, le prêtre s'y est énervé et n'a plus rien produit; il est
+resté eunuque dans les sciences.]
+
+Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.
+
+Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont
+et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idéal
+de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'épaulette est presque
+invincible.
+
+Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idéal de la femme, de la
+paysanne du moins, c'est le prêtre.
+
+Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de
+paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec
+elle en rapport de langue et de pensée: il est au-dessus d'elle par la
+culture, mais pas trop au-dessus. S'il était plus lettré, plus distingué
+qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois,
+aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce
+curé, elle a joué avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune
+frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine
+surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage,
+combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d'amour.
+
+Si le mariage est l'union des âmes, le vrai mari c'était le confesseur.
+Ce mariage spirituel était très-fort, là surtout où il était pur. Le
+prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement,
+une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une
+extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on
+crut à l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que
+plusieurs directoires de départements prirent sur eux d'incarcérer des
+prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la
+Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre
+ceux qui refusaient le serment. L'Assemblée autorisa les directoires à
+éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait
+des troubles religieux.
+
+Cette mesure fut motivée non-seulement par les violences dont les
+prêtres constitutionnels étaient partout l'objet, mais aussi par une
+nécessité politique et financière. Le mot d'ordre que tous ces prêtres
+avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu'ils suivaient
+fidèlement, c'était, nous l'avons dit, d'affamer la Révolution. Ils
+rendaient impossible la levée de l'impôt. Elle devenait une chose si
+dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les
+huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort.
+L'Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui
+envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur
+commune, de leur centre d'activité, du foyer de fanatisme et de
+rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la
+grande ville, sous l'oeil, sous l'inquiète surveillance des sociétés
+patriotiques.
+
+Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les
+femmes percèrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du
+prêtre; elle l'avait traité comme un individu isolé, qui peut se
+déplacer plus aisément qu'un chef de famille. Le prêtre, l'homme de
+l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas
+essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? À toutes
+ces questions, voilà qu'ils répondaient négativement, ils s'accusaient
+eux-mêmes. Au moment où la loi l'enlevait de terre, ce prêtre, on
+s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles
+saignaient, criaient.
+
+«Hélas! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt
+lieues du village!...» On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrême
+lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir
+une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'était le
+bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on
+mettait ordre à sa conscience.
+
+Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés? Tout le
+village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la
+bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots?... Telle pleurait
+jour et nuit. Si le mari s'en étonnait un peu, ce n'était pas pour
+l'exil du curé qu'elle pleurait, c'était pour telle église qu'on allait
+vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les
+nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente
+des églises qui n'étaient pas indispensables au culte, celles des
+couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un évêque émigré, datée de
+Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et
+constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute
+l'intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne
+négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique; elles
+s'attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers
+municipaux, forcés eux-mêmes d'obéir à la loi et responsables de son
+exécution, n'eussent arraché les grilles de leurs mains.
+
+De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d'ornements
+pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à
+s'émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien
+rapide! Le paysan, en 88, était en guerre avec l'Église pour la dîme,
+toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si
+vite réconcilié avec le prêtre? La Révolution elle-même, en abolissant
+la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au
+prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le
+paysan n'eût cédé à sa femme, n'eût pris les armes contre la Révolution.
+
+Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient
+parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la
+sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et
+entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils
+lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l'encouragent à
+tenir ferme, à n'avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par
+l'obstacle constitutionnel, le _veto_. On lui prêche la résistance sur
+tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes
+diverses. Tantôt ce sont des lettres d'évêques, écrites en phrases de
+Bossuet: «Sire, vous êtes le roi très-chrétien... Rappelez-vous vos
+ancêtres... Qu'aurait fait saint Louis?» etc. Tantôt, des lettres
+écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes.
+Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la
+faculté d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi
+arrête l'exécution des lois relatives à la vente des biens
+ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre
+une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront
+jamais d'autre.
+
+Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des
+prêtres: «Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous
+ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de
+la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue; les
+sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques...
+Le peuple est avec nous.»
+
+Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l'enhardir,
+le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à
+Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la
+Vendée, elle l'annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et
+ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de
+paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de
+Bernier, un jeune curé d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la
+Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition,
+l'exploita dans son intérêt.
+
+[Note 8: Ces lettres (conservées aux _Archives nationales_, armoire
+de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une
+circonstance atténuante en faveur de l'homme incertain, timoré, dont
+elles durent torturer l'esprit.]
+
+«On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le
+contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple?
+Votre trône ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de
+ruines...--Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un
+peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera
+capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses
+autels.»
+
+Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le
+_va-tout_ du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile.
+Il n'hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son
+désespoir, à savoir la douleur d'être séparé de celles qu'il dirige:
+«_On ose rompre ces communications_ que l'Église non-seulement permet,
+mais autorise,» etc.
+
+Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient
+peu de se tromper, en prédisant ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Les
+femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les
+premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés
+citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de
+femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un curé qui, la première,
+sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le
+serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles
+envahissaient l'église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à
+l'autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses.
+Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles,
+arrangeaient la guerre des chouans. Les _Filles de la sagesse_, dont la
+maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le
+feu; ces bonnes soeurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient
+la rage.
+
+«Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance;
+laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à
+tout cela?...» Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où
+le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne
+frémissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles
+paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce _Dies
+iræ_, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prière de
+meurtre, un appel aux feux éternels?
+
+«Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.» Cependant on
+voyait déjà s'ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans
+s'assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien
+ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n'avaient
+d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand
+le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses
+vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.
+
+Ce n'était pas par de petits ressorts d'intrigues timidement ménagés,
+indirects, qu'on poussait les masses à la guerre civile. On employait
+hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les
+enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre à pleins
+bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tuât. À Apt,
+à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu'elle ne voulait
+plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires
+l'enlevèrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en
+Provence; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les
+brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des
+vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux
+différents, et toujours près d'un vieux chêne druidique. Son lieu chéri
+était ce Saint-Laurent, d'où les Filles de la sagesse colportaient les
+miracles, l'appel au sang.
+
+Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente
+profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du
+roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France,
+dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet.
+Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la
+liberté et la royauté, ménager l'ancien culte, se trouvèrent cruellement
+démentis par le roi même et le clergé; ils furent brisés, firent place
+aux Girondins, qui tuèrent la royauté, aux Montagnards, qui tuèrent le
+roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et
+dans le coeur des femmes la plus redoutable machine de la
+contre-révolution: la légende de Louis XVI.
+
+
+
+
+III
+
+
+
+
+XV
+
+MADAME ROLAND (91-92).
+
+
+Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez
+d'un noble coeur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et
+quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang,
+cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore
+qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi.
+
+Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées,
+mais d'habitudes et de moeurs républicaines; avoir en soi la république
+intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la
+république politique; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même,
+sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir...
+Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme,
+vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fit sortir
+d'elle-même, la lançât dans l'action.
+
+Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi
+révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes
+principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison
+où ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit hôtel
+Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez
+sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on
+sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient
+au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes
+travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus récemment de Lyon. Le
+petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la
+chambre à coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait
+près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il
+semblait le père de sa femme. C'était un homme assez grand et maigre,
+l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la
+gloire de sa femme[9], était un ardent citoyen qui avait la France dans
+le coeur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des
+Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans
+les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public.
+Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les
+travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre
+industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages,
+et divers traités ou mémoires, relatifs à certains métiers. Sa belle et
+courageuse femme, sans se rébuter de l'aridité des sujets, copiait,
+traduisait, compilait pour lui. L'_Art du tourbier_, l'_Art du fabricant
+de laine rase et sèche_, le _Dictionnaire des manufactures_, avaient
+occupé la belle main de madame Roland, absorbé ses meilleures années,
+sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant
+qu'elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari,
+elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer
+souvent ses aliments elle-même; une préparation toute spéciale était
+nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le
+travail.
+
+[Note 9: Avant son mariage avec Roland, mademoiselle Phlipon avait
+été obligée, par l'inconduite de son père, de se réfugier dans un
+couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes;
+petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de
+Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans
+sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme
+toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que
+spartiate, et semblant déjà s'exercer aux vertus de la République.]
+
+Roland rédigeait lui-même, et n'employait nullement la plume de sa femme
+à cette époque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras,
+de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience
+d'écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite,
+elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l'éloquence, aussi bien
+que la beauté.
+
+Quand les politiques venaient, madame Roland ne se mêlait pas
+d'elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des
+lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait
+alors avec une vivacité, une propriété d'expressions, une force
+gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. «L'amour-propre
+aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait; mais il
+n'y avait pas moyen; c'était tout simplement une nature trop parfaite.»
+
+Au premier coup d'oeil, on était tenté, de croire qu'on voyait la Julie
+de Rousseau[10]; à tort, ce n'était ni la Julie ni la Sophie, c'était
+madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore
+peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci
+n'était pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon,
+c'est son nom de fille (j'en suis fâché pour ceux qui n'aiment pas les
+noms plébéiens), eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même
+dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple; on le voyait
+aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu'on a beaucoup
+moins dans les classes élevées; elle avait la main belle, mais non pas
+petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille
+élégante, d'une cambrure marquée fortement, une richesse de hanches et
+de sein que les dames ont rarement.
+
+[Note 10: Voyez les portraits de Lémontey, Riouffe et tant d'autres;
+comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la
+première édition des Mémoires (an VIII). Elle est prise peu avant le
+temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu
+_maman_, si on ose le dire, très-sereine, ferme et résolue, avec une
+tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas
+seulement à sa polémique révolutionnaire; mais tels sont en général ceux
+qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la
+passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.]
+
+Elle différait encore, en un point des héroïnes de Rousseau, c'est
+qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement
+amollie par l'inaction, la rêverie où languissent les femmes; elle fut
+au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le
+gardien de la vertu. Une idée sacrée, le _devoir_, plane sur cette belle
+vie, de la naissance à la mort; elle se rend ce témoignage au dernier
+moment, à l'heure où l'on ne ment plus: «Personne, dit-elle, moins que
+moi n'a connu la volupté.»--Et ailleurs: «J'ai commandé à mes sens.»
+
+Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu
+profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de là jusqu'aux
+Champs-Élysées;--pure à la table de son sérieux époux, travaillant
+infatigablement pour lui;--pure au berceau de son enfant, qu'elle
+s'obstine à allaiter, malgré de vives douleurs;--elle ne l'est pas moins
+dans les lettres qu'elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui
+l'entouraient d'une amitié passionnée[11]; elle les calme et les
+console, les élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent
+fidèles jusqu'à la mort, comme à la vertu elle-même.
+
+[Note 11: Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d'elle et
+triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris: «Assise
+au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la
+matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec
+l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien
+chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami,
+tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur
+leur sort,» etc.--Doux tableaux d'intérieur, sérieux bonheur de la
+vertu, montré au jeune homme pour calmer son coeur, l'épurer,
+l'élever... Demain pourtant le vent de la tempête aura emporté ce
+nid!...]
+
+L'un d'eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir
+d'elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie.
+Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que
+l'arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées; elles le
+sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force
+du grand coeur qui les écrivit[12].
+
+[Note 12: Ce fut lui aussi, l'honnête et digne Bosc, qui, au dernier
+moment, s'élevant au-dessus de lui-même, pour accomplir en elle l'idéal
+suprême qu'il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne
+point dérober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais
+d'accepter l'échafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage
+la République et l'humanité. Il la suit à l'immortalité, pour ce conseil
+héroïque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son
+austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d'aimables,
+d'irréprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux,
+Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.]
+
+Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché
+inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de
+cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice[13], ils ont
+imaginé qu'au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le
+plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre
+apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame
+Roland avait le temps, le coeur d'écouter les galanteries et de faire
+l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de
+l'amant favorisé.
+
+[Note 13: Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux
+passages des Mémoires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du
+tout. Elle parle des passions, «dont à peine, avec la vigueur d'un
+athlète, elle sauve l'âge mûr.» Que conclurez-vous de là?--Elle parle
+des «bonnes raisons» qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il
+est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes
+raisons ne peuvent être qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.]
+
+Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame
+Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse
+absolue de ses volontés, de ses actes. N'eut-elle aucune émotion? cette
+âme forte, mais passionnée, n'eut-elle pas son orage?... Cette question
+est tout autre, et sans hésiter je répondrai: Oui.
+
+Qu'on me permette d'insister.--Ce fait, peu remarqué encore, n'est point
+un détail indifférent, purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur
+madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle
+exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne
+voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme,
+jusque-là calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans
+action au dehors.
+
+Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos
+de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend,
+avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'émeut et se
+gonfle; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce
+qu'elle a lu des anciens, imaginé, espéré; voilà qu'elle a une patrie.
+La Révolution s'épand sur la France; Lyon s'éveille, et Villefranche,
+la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une
+moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale, de la
+Corse à la Lorraine. Dès le matin, madame Roland était en extase sur
+l'admirable quai du Rhône, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette
+fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir
+la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans
+profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé,
+fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez
+eux, emportèrent, sans le savoir, l'âme de madame Roland.
+
+Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert, au clos
+de la Platière, qui lui parut, plus qu'à l'ordinaire encore, stérile et
+aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari,
+elle lisait le _Procès-verbal_, si intéressant, _des électeurs de_ 89,
+la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut
+justement qu'un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux
+Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M.
+Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à
+Clermont, y avait été notaire; il venait de quitter cette position
+lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux
+recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il
+avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur
+et de sensibilité, un coeur bon et charitable. Il avait eu une éducation
+fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et
+politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort
+dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu'il
+s'essayait à lire en hébreu.
+
+Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des
+Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois,
+travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de
+Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais
+chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur
+attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l'image, cela
+formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se
+convinrent si bien, qu'ils se demandèrent s'ils ne pourraient continuer
+de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait; mais
+elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les
+Roland, en réunissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter à
+l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu
+plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait
+une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens
+nationaux, alors à vil prix.
+
+Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres
+où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi
+à l'amitié, à la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute
+idée: «Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu
+notre manière franche et ronde: ce n'est point à mon âge qu'on change,
+quand on n'a jamais varié... Nous prêchons le patriotisme, nous élevons
+l'âme; le docteur fait son métier; ma femme est l'apothicaire des
+malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires,» etc.
+
+La grande affaire de Roland, c'était de catéchiser les paysans de la
+contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré
+son âge, parfois, le bâton à la main, il s'en allait jusqu'à Lyon avec
+son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le
+chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile,
+un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des
+miracles. Habitué à voir l'assiduité désintéressée du jeune Lanthenas
+près de madame Roland, il ne lui venait pas même à l'esprit que Bancal,
+plus âgé, plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la
+paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondément, il avait un peu
+oublié qu'elle fût une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses
+travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent,
+l'oeil ferme et limpide, madame Roland était la plus rassurante image de
+la force et de la vertu. Sa grâce était bien d'une femme, mais son mâle
+esprit, son coeur stoïque, étaient d'un homme. On dirait plutôt, à
+regarder ses amis, que, près d'elle, ce sont eux qui sont femmes;
+Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et
+le plus femme de tous par le coeur peut-être, le plus faible, c'est
+celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austère Roland, faible d'une
+profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l'autre; il n'y
+paraîtra que trop à la mort.
+
+La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats,
+d'orages. C'était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c'était
+la barque en péril aux rochers de Meillerie. Il n'y eût pas eu naufrage,
+croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.
+
+C'est ce que madame Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse,
+mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement
+imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la
+pureté de madame Roland, de son inexpérience, de la virginité de coeur
+qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'à genoux.
+
+Rien ne m'a jamais plus surpris, touché... Quoi! ce héros fut donc
+vraiment une femme? Voilà donc un moment (l'unique) où ce grand courage
+a fléchi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on
+voit, le sein blessé de Clorinde.
+
+Bancal avait écrit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il
+disait de cette union projetée: «Elle fera le charme de notre vie, et
+nous ne serons pas inutiles à nos semblables.» Roland, alors à Lyon,
+envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne; l'été avait
+été très-sec, la chaleur était forte, quoiqu'on fût déjà en octobre. Le
+tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage
+au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution...
+De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu
+d'événements qui devaient bientôt bouleverser les coeurs et les
+destinées; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers
+que c'est pour lui que Dieu tonne.
+
+Madame Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à
+sa table sans savoir ce qu'elle écrirait; elle écrivit son trouble même,
+ne cacha point qu'elle pleurait. C'était bien plus qu'un aveu tendre.
+Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son
+espoir, se faisait l'effort d'écrire: «Non, je ne suis point assurée de
+votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troublé. Je crois
+vous voir l'attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que
+je dois interdire.» Tout le reste est un mélange bien touchant de
+vertu, de passion, d'inconséquence; de temps à autre, un accent
+mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin: «Quand
+est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et
+que je n'ose résoudre... Mais pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que
+la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant
+dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer;
+nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans
+doute: c'est de préparer son bonheur par le sage emploi du
+présent...»--Et plus loin: «Il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures
+dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient
+encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prête à nos campagnes,
+elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne
+m'inspirerait pas plus d'effroi...»
+
+Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l'hiver, il passa en
+Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps
+peut-être que madame Roland ne l'eût voulu elle-même. Telle est
+l'inconséquence du coeur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues
+attentivement, offrent une fluctuation étrange, elle s'éloigne, elle se
+rapproche; par moments elle se défie d'elle-même, et par moments se
+rassure.
+
+Qui dira qu'en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville
+de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrète de se
+retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir? Mais
+c'est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours.
+La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des
+affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer.
+Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle
+attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'était trouvée faible
+et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au
+spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique;
+madame Roland se retrouve elle-même et n'aime plus que la France.
+
+S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauvée
+d'elle-même par la Révolution, par la République, par le combat et la
+mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation
+commune aux événements de l'époque. Ce mariage de travail devint un
+mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts héroïques.
+Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l'échafaud, à la
+gloire.
+
+Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où
+devait s'agiter la question de la République; elle y apportait deux
+forces, la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque là dans son
+désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse
+d'esprit, une fraîcheur d'idées, de sentiments, d'impressions, à
+rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las;
+elle, elle naissait de ce jour.
+
+Autre force mystérieuse. Cette personne très-pure, admirablement gardée
+par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable,
+le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le coeur, longtemps
+contenu, s'épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion
+inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le
+sentiment personnel s'étant vaincu ou éludé, l'âme se tournait tout
+entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant
+que l'honneur, se lançait à pleines voiles sur ce nouvel océan de la
+révolution et de la patrie.
+
+Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu
+près Rousseau, lorsque après sa passion malheureuse pour madame
+d'Houdelot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un
+foyer immense, cette inextinguible flamme où s'embrasa tout le siècle;
+le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur.
+
+Rien de plus sévère que le premier coup d'oeil de madame Roland sur
+Paris. L'Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise
+dans les tribunes de l'Assemblée ou des Jacobins, elle perce d'un oeil
+pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les
+lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les
+tergiversations, l'indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage
+nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et léger,
+ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel «elle voit
+bien qu'il y a un prêtre.» À peine fait-elle grâce à Pétion et
+Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements,
+vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur
+demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais,
+d'obstacles; elle les somme d'être hommes et d'agir.
+
+Au triste spectacle de la liberté entrevue, espérée, déjà perdue, selon
+elle, elle voudrait retourner à Lyon, «elle verse des larmes de sang...
+Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous
+sommes perdus pour le bonheur ou la liberté; mais je doute qu'il y ait
+assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile même, tout horrible
+qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos
+moeurs...--Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret.»
+
+La génération dont madame Roland désespère si aisément avait des dons
+admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes,
+l'amour ardent du bien public; elle a étonné le monde par la grandeur
+des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la
+situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces
+caractères, formés sous l'ancien régime, ne s'annonçaient pas sous un
+aspect mâle et sévère. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du
+génie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgré son
+gigantesque talent.
+
+Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément
+écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d'événements
+entassés! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La
+vie des hommes importants de l'Assemblée, de la presse, avait été si
+laborieuse, qu'elle nous semble un problème; deux séances de
+l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs,
+jusqu'à onze heures ou minuit; puis les discours à préparer pour le
+lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des
+comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier
+moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter
+tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes;
+ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entière
+d'esprit ni de force; quelque sincères que fussent ses convictions, elle
+n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la
+foi.
+
+Le 22 juin, au milieu de l'hésitation universelle des politiques,
+madame Roland n'hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province,
+pour qu'à rencontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les
+assemblées primaires demandassent une convocation générale: «Pour
+délibérer par _oui_ et par _non_ s'il convient de conserver au
+gouvernement la forme monarchique.»--Elle prouve très-bien, le 24, «que
+toute régence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI,» etc.
+
+Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils
+balançaient les considérations d'intérêts, d'opportunité, s'attendaient
+les uns les autres, se comptaient. «Nous n'étions pas douze républicains
+en 89,» dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce
+au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui
+l'étaient sans le savoir; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes.
+Ceux-là seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer.
+En tête de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le
+glaive d'or dans la balance indécise, son courage et l'idée du droit.
+
+
+
+
+XVI
+
+MADAME ROLAND (SUITE).
+
+
+Madame Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était
+beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en
+propres termes: «La chute du trône est arrêtée dans la destinée des
+empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle à penser, nous ne
+saurions être régénérés que par le sang.»
+
+Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la
+république furent fusillés sur l'autel, lui parut la mort de la liberté.
+Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l'on croyait
+en péril. Elle alla, à onze heures du soir, rue de Saintonge, au
+Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté
+chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et madame Roland
+allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l'Assemblée.
+Buzot refusa; mais Grégoire, qui était présent, s'engagea à le faire.
+
+Ils étaient venus à Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant
+obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude.
+Immédiatement (27 septembre 91), madame Roland écrivit à Robespierre une
+fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne,
+mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et
+l'intention politique. Elle était visiblement frappée de l'élasticité
+prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'être brisée, se
+relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de
+l'homme qui se trouvait le centre de la société. J'y remarque les
+passages qui suivent:
+
+«Lors même que j'aurais suivi la marche du Corps législatif dans les
+papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux,
+fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'énergie n'a
+cessé de... etc. J'aurais voué à ces élus l'attachement et la
+reconnaissance.--(Suivent des choses très-hautes: Faire le bien comme
+Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'âmes élevées qui
+seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la
+terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir
+pour agir de concert...--(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de
+la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux,
+la sécheresse extraordinaire.--Lyon aristocrate.--À la campagne, on
+croit Roland aristocrate; on a crié: À la lanterne! etc.)--Vous avez
+beaucoup fait, monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il
+est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge
+où tant d'autres ne savent point quelle carrière leur est réservée... Si
+je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais
+abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu
+foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres
+dont l'âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une
+estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont
+voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être justes et
+le bonheur d'être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué,
+attristé...» etc.
+
+Nous ne voyons pas qu'il ait répondu à ces avances. Du Girondin au
+Jacobin, il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée,
+différence d'espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame
+Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles,
+effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir
+rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus
+vives antipathies: _avoir un même défaut_. Sous l'héroïsme de l'une,
+sous la persévérance admirable de l'autre, il y avait un défaut commun,
+disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, _ils étaient
+nés scribes_. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires,
+ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles
+crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux
+une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle
+éminemment littéraire et _bellétriste_, pour dire comme les Allemands,
+ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d'un autre âge. Madame
+Roland, d'un coeur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables
+portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses
+fenêtres: «La mort de la femme Roland» Robespierre, la veille du 9
+thermidor, entre la pensée de l'assassinat et celle de l'échafaud,
+arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester
+bon écrivain.
+
+Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s'aimaient
+peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop
+parfaite entente de l'unité de vie nécessaire aux grands travailleurs,
+pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de
+madame Roland, qu'eût été la vie d'un ami? ou l'obéissance, ou l'orage.
+
+M. et madame Roland ne revinrent à Paris qu'en 92, lorsque la force des
+choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires.
+Madame Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l'intérieur, ce
+qu'elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait
+naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut
+souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle
+donnât les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les pétitions
+de mots sévères qui écartaient les solliciteurs.
+
+Les deux ministères de Roland appartiennent à l'histoire plus qu'à la
+biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi, à propos de
+laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa
+femme.
+
+Roland, ministre républicain d'un roi, se sentant chaque jour plus
+déplacé aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'à la
+condition positive qu'un secrétaire, nommé _ad hoc_ expressément,
+écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour
+qu'il en restât témoignage, et qu'en cas de perfidie on pût, dans chaque
+mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité
+qui revenait à chacun.
+
+La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors
+adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est
+l'âme d'un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le
+_Thermomètre_, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du
+conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre
+franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au
+public, si le roi se moquait de lui.
+
+Cette lettre n'était point confidentielle; elle ne promettait nullement
+le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement à la France
+autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait
+recouru à ce moyen qu'au défaut du secrétaire et du registre qui eussent
+pu témoigner pour lui.
+
+Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait
+jouer contre l'Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante,
+où l'on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes
+nationaux, que l'appel des vingt mille fédérés des départements était un
+outrage à la garde nationale de Paris.
+
+Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de
+la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la
+suprême protestation d'une loyauté républicaine, qui pourtant montre
+encore au roi la dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de
+nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: «Non, la patrie n'est
+pas un mot; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on
+s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a créé par
+de grands efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes et qu'on aime
+autant par ce qu'il coûte que par ce qu'on en espère...» Suivent de
+graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances
+terribles de la résistance, qui forcera la Révolution de s'achever dans
+le sang.
+
+Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l'auteur. Elle le
+fit renvoyer.
+
+Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland,
+l'hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l'approche de
+l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par
+un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle
+on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point
+accéléré la vente des biens nationaux, d'avoir laissé la France sans
+argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le
+mériter; mais les administrations girondines de départements restèrent
+sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.
+
+Dès septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands périls
+pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa
+les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant,
+nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire
+saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en était, et sa
+femme. Marat tomba sur l'hameçon avec l'âpreté du requin; quand on jette
+au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale
+indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s'il en fut, avec
+de l'esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse; il se dépêcha de
+croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour à
+examiner elle-même, à se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur
+de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable témoin,
+produit par Chabot et Marat, était un espion qui probablement
+travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta madame Roland,
+qui toucha toute l'Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles
+pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat,
+furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé
+par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre
+ridicules.
+
+Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'éloignèrent ou se cachèrent,
+les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne
+daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni
+la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel,
+et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas
+sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait
+lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aux Tuileries,
+dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs,
+de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d'arracher
+à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans
+la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu'on
+croirait souvent moins écrits d'une plume de femme que du poignard de
+Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion
+touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que
+ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas!
+n'en était pas moins tendre.
+
+Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour
+loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes
+veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres.
+Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le
+poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait
+honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa
+mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu'elle était toujours
+belle, pleine de charme, jeune à trente-neuf ans; une jeunesse entière
+et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux.
+Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans
+l'irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'était
+amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien,
+mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui
+ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre.
+La nature dépouillée et morne exprimait l'état des coeurs; la Révolution
+aussi s'enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les
+deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du
+soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de
+l'échafaud, à la place où est l'obélisque, monta légèrement les degrés,
+et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans
+reproche: «Ô Liberté! que de crimes commis en ton nom!»
+
+Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n'avait pas peu
+contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans
+l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme
+antique, enthousiaste et austère, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut
+un moment l'idée de s'empoisonner, elle lui écrivit pour s'excuser près
+de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland
+n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant
+plus profond qu'il le contenait.
+
+Quand on la jugea, elle dit: «Roland se tuera.» On ne put lui cacher sa
+mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très-sûres, il se
+déroba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'éloigner. Le vieillard,
+par cette saison, n'aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise
+diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'étaient que fondrières.
+Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anéantissement de
+toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes;
+des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas
+plus loin ce qu'il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit
+une allée qui tourne pour conduire à un château; il s'arrêta au pied
+d'un chêne, tira sa canne à dard et se perça d'outre en outre. On trouva
+sur lui son nom, et ce mot: «Respectez les restes d'un homme vertueux.»
+L'avenir ne l'a pas démenti. Il a emporté avec lui l'estime de ses
+adversaires, spécialement de Robert Lindet[14].
+
+[Note 14: Nous ne résistons pas au plaisir de copier le portrait que
+Lémontey fait de madame Roland:
+
+«J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa
+taille et sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint
+délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de
+réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui
+trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans
+ses Mémoires; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parce
+que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je
+me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que
+je m'étais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourné tant de
+têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis,
+l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop
+bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce
+qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'était simplement une
+nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, raison
+piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents
+d'ivoire et des lèvres rosées; force était de s'y résigner. Dans le
+cours de la Révolution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland;
+c'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait
+rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité; son
+mari ressemblait à un quaker dont elle eût été la fille, et son enfant
+voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'à la
+ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplantés
+dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des
+affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui
+inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son coeur restait
+doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie
+n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des
+symptômes d'anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la
+combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont
+elle m'annonça qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur
+l'échafaud; et j'avoue que l'image de cette tête charmante abandonnée au
+glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée, car
+la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumés à ces
+effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de
+madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout
+était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre; ce ne fut
+pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de
+notre Révolution; l'histoire ne la dédaignera pas, et d'autres nations
+nous l'envieront.»]
+
+
+
+
+XVII
+
+MADEMOISELLE KÉRALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91).
+
+
+L'acte primitif de la République, la fameuse pétition du Champ de Mars
+pour ne reconnaître _Ni Louis XVI ni aucun autre roi_, cet acte
+improvisé au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet
+91), existe encore aux archives du département de la Seine. Il fut écrit
+par le cordelier Robert.
+
+Sa femme, madame Robert (mademoiselle Kéralio), le dit le soir à madame
+Roland. Et l'acte en témoigne lui-même. Il est visiblement de l'écriture
+de Robert, qui l'a signé l'un des premiers.
+
+Robert était un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de
+talent, aucune facilité. Sa femme, au contraire, écrivain connu,
+journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut
+très-probablement dicter.
+
+Cette pièce est fort remarquable. Elle fut très-réellement improvisée.
+Les Jacobins y étaient contraires. Même le girondin Brissot, qui voulait
+la chute du roi, avait rédigé un projet de pétition timide, que les
+Cordeliers écartèrent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent
+arrêtés le matin, les autres se cachèrent pour ne pas l'être. Il se
+trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fréron, Legendre, ne
+paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme était Robert, se
+trouvèrent là en première ligne, et à même de prendre l'initiative.
+
+La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fière (c'est le
+portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de
+traîner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui écrit pour
+vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul
+doute, et le gros Robert écrivit.
+
+Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coupé, coupé, comme
+d'une personne haletante. Plusieurs négligences heureuses, de petits
+élans dardés (comme la colère d'une femme, ou celle du colibri),
+dénoncent assez clairement la main féminine. «Mais, messieurs, mais,
+représentants d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous,» etc.,
+etc.
+
+Madame Roland avait été le matin au Champ de Mars pour pressentir le
+tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il
+n'y aurait rien à faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des
+Jacobins envahie par une foule étrange qu'on croyait, non sans
+vraisemblance, payée par les orléanistes, qui voulaient détourner à leur
+profit le mouvement républicain.
+
+Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en tête, qui,
+restés au Champ de Mars, au milieu du peuple, écrivant pour lui, eurent
+réellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les
+Jacobins, devaient bientôt profiter.
+
+Qu'était-ce que madame Robert (mademoiselle Kéralio)?
+
+Bretonne par son père, mais née à Paris en 1758, elle avait alors
+trente-trois ans. C'était une femme de lettres, on pourrait dire une
+savante, élevée par son père, membre de l'Académie des inscriptions.
+Guinement de Kéralio, chevalier de Saint-Louis, avait été appelé avec
+Condillac à l'éducation du prince de Parme. Professeur de tactique à
+l'École militaire, inspecteur d'une école militaire de province, il
+avait eu parmi ses élèves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne
+suffisant pas à soutenir sa famille, il écrivait au _Mercure_, au
+_Journal des savants_, et faisait de plus une foule de traductions. La
+petite Kéralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et
+compilait. À dix-huit ans, elle fit un roman (_Adélaïde_) dont personne
+ne s'aperçut. Alors, elle mit dix ans à faire un ouvrage sérieux, une
+longue _Histoire d'Élisabeth_, pleine d'études et de recherches. Par
+malheur ce grand ouvrage ne fut achevé qu'en 89; c'était trop tard; on
+faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le père et la fille se
+tournèrent aux choses du temps. Mademoiselle Kéralio se fit journaliste,
+rédigea le _Journal de l'État et du citoyen_. Le vieux Kéralio fut, sous
+la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui
+ni elle y aient beaucoup profité. Il avait perdu la place qui le faisait
+vivre, lorsque sa fille, fort à point, trouva un mari.
+
+Ce mari, très-opposé au parti de la Fayette, était le Cordelier Robert,
+qui, dès la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins,
+avait écrit le _Républicanisme adapté à la France_. Mademoiselle
+Kéralio, née noble, élevée dans le monde de l'ancien régime, se jeta
+avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus
+brûlant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour
+où les chefs Cordeliers, arrêtés ou en fuite, manquèrent au dangereux
+poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main
+de son mari, fit l'acte décisif.
+
+La chose n'était pas sans péril. Quoiqu'on ne prévît pas le massacre
+que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ
+de Mars avait été témoin, dès le matin, d'une scène fort tragique, d'une
+plaisanterie fatale qui aboutit à un acte sanglant. Quelque triste et
+honteux que soit le détail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop
+à notre sujet.
+
+Les gentilshommes royalistes étaient rieurs. Dans leurs _Actes des
+apôtres_ et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables
+gorges chaudes. Ils s'amusèrent spécialement de l'éclipsé des chefs
+Cordeliers, des coups de bâton que tels d'entre eux reçurent de la main
+des Fayettistes. Les royalistes de bas étage, ex-laquais, portiers,
+perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils
+l'osaient, des tours aux révolutionnaires. Les perruquiers spécialement,
+ruinés par la Révolution, étaient de furieux royalistes. Agents,
+messagers de plaisir, sous l'ancien régime, témoins nécessaires du
+lever, des plus libres scènes d'alcôve, ils étaient aussi généralement
+libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille
+du 17 juillet, eut une idée qui ne pouvait guère tomber que dans la tête
+d'un libertin désoeuvré; ce fut d'aller s'établir sous les planches de
+l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne
+portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par
+derrière. Les altières républicaines, tribuns en bonnet, orateurs des
+clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter là
+fièrement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis
+d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul
+doute, eût été vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y
+était très-libre, celui même des plus grandes dames. On voit avec
+étonnement, dans les mémoires de Lauzun, ce qu'on osait dire en présence
+de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires
+auraient sans nul doute reçu avidement ces descriptions effrontées.
+
+Le perruquier, comme celui du _Lutrin_, pour s'enfermer dans ces
+ténèbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat
+invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des
+vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, lèvent une
+planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une
+vrille, ils se mettent à percer des trous. Les nuits sont courtes en
+juillet, il faisait déjà bien clair, et ils travaillaient encore.
+L'attente du grand jour éveillait beaucoup de gens, la misère aussi,
+l'espoir de vendre quelque chose à la foule; une marchande de gâteaux ou
+de limonade, prenant le devant sur les autres, rôdait, déjà, en
+attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied,
+elle a peur, elle s'écrie. Il y avait là un apprenti, qui était venu
+studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la
+garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant à
+l'Hôtel de Ville, ramène des hommes, des outils, on ouvre les planches,
+on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de
+dormir. Leur affaire était mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur
+l'autel de la patrie: un officier périt à Brest pour le crime de s'en
+être moqué. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine
+envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une
+rude population de femmes, armées de battoirs, qui ont eu parfois dans
+la Révolution leurs jours d'émeutes et de révoltes. Ces dames reçurent
+fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule,
+d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reçu, pour tenter un
+coup, promesse de rentes viagères; le baril d'eau, en passant de bouche
+en bouche, devint un baril de poudre; puis, la conséquence: «Ils
+voulaient faire sauter le peuple...» La garde ne peut plus les
+défendre, on les arrache, on les égorge; puis, pour terrifier les
+aristocrates, on coupe les deux têtes, on les porte dans Paris. À huit
+heures et demie ou neuf heures, elles étaient au Palais-Royal.
+
+Un moment après, l'Assemblée, émue, indignée, mais fort habilement
+dirigée par les royalistes contre la pétition républicaine qu'on
+prévoyait et redoutait, déclara «Que ceux qui, _par écrits_ individuels
+ou collectifs, porteraient le peuple à résister, étaient criminels de
+lèse-nation.» La pétition se trouvait ainsi identifiée à l'assassinat du
+matin et tout rassemblement menacé comme une réunion d'assassins. De
+moment en moment, le président Charles de Lameth écrivait à la
+municipalité pour qu'elle déployât le drapeau rouge et lançât la garde
+nationale contre les pétitionnaires du Champ de Mars.
+
+Le rassemblement, en réalité, était fort inoffensif. Il comptait plus de
+femmes encore que d'hommes, dit un témoin oculaire. Parmi les
+signatures, on en voit, en très-grand nombre, de femmes et de filles.
+Sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères,
+de leurs frères ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont
+voulu témoigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont
+plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la portée. N'importe,
+elles restaient courageuses et fidèles, et plus d'une bientôt a témoigné
+aussi de son sang.
+
+Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles
+qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible
+que beaucoup ont été perdues. La dernière est cotée 50. Ce prodigieux
+empressement du peuple à signer un acte si hostile au roi, si sévère
+pour l'Assemblée, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute,
+une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette
+Assemblée souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le
+peuple, qu'elle passait au rang d'accusée. Il fallait dès lors, à tout
+prix, dissoudre le rassemblement, déchirer la pétition.
+
+Telle fut certainement la pensée, je ne dis pas de l'Assemblée entière,
+qui se laissait conduire, mais la pensée des meneurs. Ils prétendirent
+avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur
+l'Assemblée, chose inexacte certainement, et positivement démentie par
+tout ce que les témoins oculaires vivants encore racontent de l'attitude
+du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer
+l'expédition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la
+moindre action sur la foule. Elle était devenue immense, mêlée de mille
+éléments divers, d'autant moins facile à entraîner, d'autant moins
+offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers
+événements, s'étaient mis en marche, spécialement la banlieue de
+l'ouest, Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils
+venaient comme à une fête; mais, une fois au Champ de Mars, ils
+n'avaient aucune idée d'aller au delà; ils cherchaient plutôt, dans ce
+jour d'extrême chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres
+qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de
+la patrie.
+
+Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assemblée arrive, vers
+quatre heures, à l'Hôtel de Ville; et en même temps un bruit venu de la
+même source se répand à la Grève, dans tout ce qu'il y avait là de garde
+soldée: «Une troupe de cinquante mille brigands se sont postés au Champ
+de Mars, ils vont marcher sur l'Assemblée.»
+
+La municipalité ne résista plus. Elle déploya le drapeau rouge. Le maire
+Bailly, fort pâle, descendit à la Grève, et marcha à la tête d'une
+colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin.
+
+Voici le récit inédit d'un témoin, très-croyable, qui était garde
+national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.
+
+«L'aspect que présentait alors cette place immense nous frappa
+d'étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en
+furie; nous n'y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du
+dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée en grande
+majorité de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des
+marchands de coco, de pain d'épices et de gâteaux de Nanterre, qui
+avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n'y avait dans cette foule
+personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur
+uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes
+et n'avaient rien de menaçant ni de suspect. La sécurité était si
+grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en
+faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d'entre nous
+allèrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils
+dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une pétition
+sur les marches de l'autel de la Patrie.
+
+«Cet autel était une immense construction, haute de cent pieds; elle
+s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste
+quadrilatère et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces
+massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était
+telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De
+la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'élevait pyramidalement,
+par une multitude de degrés, un terre-plein que couronnait l'autel de la
+Patrie, ombragé d'un palmier.
+
+«Les marches pratiquées sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au
+sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue
+promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous
+arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée,
+formée d'êtres humains superposés. Nul de nous ne prévoyait que cet
+édifice élevé pour une fête allait être changé en un échafaud sanglant.»
+
+Ni Bailly, ni Lafayette, n'étaient des hommes sanguinaires. Ils
+n'avaient donné qu'un ordre général d'employer la force _en cas de
+résistance_. Les événements entraînèrent tout: la garde nationale soldée
+(espèce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du côté
+du Gros-Caillou) quand _on lui dit_ qu'à l'autre bout on avait tiré sur
+le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exaltés, un
+coup de feu était parti, qui, derrière le maire, blessa un dragon.
+
+_On dit_, mais qui était cet _on_? les royalistes, sans nul doute,
+peut-être les perruquiers, qui étaient venus en nombre, armés jusqu'aux
+dents, pour venger le perruquier tué le matin.
+
+La garde soldée n'attendit rien, et, sans vérifier cet _on dit_, elle
+avança à la course dans le Champ de Mars, et déchargea toutes ses armes
+sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa
+femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les
+Cordeliers, qui, sous le feu, ramassèrent les feuillets épars de la
+pétition que nous possédons encore en partie.
+
+Le soir, ils se réfugièrent chez madame Roland. Il faut lire le récit de
+celle-ci, qui, par son aigreur, ne témoigne que trop de l'excessive
+timidité de la politique girondine: «En revenant des Jacobins chez moi,
+à onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. «Nous venons, me
+dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander
+un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire à la
+franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait
+la pétition sur l'autel de la Patrie; j'étais à ses côtés; nous
+échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez
+des amis connus, où l'on pourrait nous venir chercher.--Je vous sais bon
+gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste
+circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés; mais vous
+serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud);
+cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de
+Lafayette.--Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons à
+notre retraite.» Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de
+mes parentes, arrivant à Paris dans ce moment de tumulte, avait laissé
+ses bagages à la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la
+priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils
+furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et madame Robert
+coucha dans le lit de mon mari, auprès du mien, dans ma chambre. Le
+lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus
+pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce
+qui s'était passé la veille. M. et madame Robert, que je supposais
+devoir être bien actifs, et avoir des correspondances plus étendues,
+comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner
+que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allèrent
+même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un
+passant de leur connaissance.
+
+«Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se
+cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec
+chaleur des événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au
+travers du corps d'un garde national; il parlait très-haut, dans la
+pièce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement
+que le mien. J'appelai madame Robert: «Je vous ai accueillie, madame,
+avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en
+danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances: vous
+vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle
+que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement
+des députés, qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer
+ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis
+hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer.» Madame
+Robert appela son mari, je réitérai mes observations avec un accent plus
+élevé, parce que le personnage, plus épais, me semblait avoir besoin
+d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait
+Vachard, qu'il était président d'une société dite des Indigents: on
+célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je
+gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un
+individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise
+tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que
+c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et
+qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure
+très-bien avec ses pareils.
+
+«Il était midi; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout
+devait être en désordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils
+voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de
+bonne heure; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et
+s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois
+heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et
+beaucoup de rouge; le mari s'était revêtu d'un habit de soie, bleu
+céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles,
+tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son
+costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens
+sont-ils fous? me demandai-je à moi-même? Et je les regardais parler,
+pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert
+mangeait à merveille, et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent
+enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.
+
+«De retour à Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux
+Jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de
+n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me
+visiter plusieurs fois, m'inviter, de la manière la plus pressante, à
+aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et
+où se trouvaient des hommes de mérite de la Législature: je m'y rendis
+une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit
+homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant
+agréablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractère. Je
+vis des députés patriotes à la toise, décents comme Chabot; quelques
+femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Société
+fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait
+guère, et dans lequel je ne retournai pas. À quelques mois de là, Roland
+fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées
+depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: «Ah çà!
+voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir
+réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien.--Je serais,
+madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais
+pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt
+public, par l'emploi des personnes capables.» Quatre jours se passent;
+madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore
+peu de jours après, et toujours grande instance sur la nécessité de
+placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme.
+J'appris à madame Robert que le ministre de l'intérieur n'avait aucune
+espèce de place à sa nomination, autres que celles de ses bureaux;
+qu'elles étaient toutes remplies; que, malgré l'utilité dont il pouvait
+être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent
+d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des
+renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et
+qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son
+mari ne voudrait pas d'une place de commis. «Véritablement Robert est
+fait pour mieux que cela.--Dans ce cas, le ministre de l'intérieur ne
+peut vous servir de rien.--Mais il faut qu'il parle à celui des affaires
+étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert.--Je crois
+qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de
+ne se point mêler du département de ses collègues; mais, comme vous
+n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre
+mari, je le dirai au mien.»
+
+«Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et
+elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du
+premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le
+verrais.
+
+«Il vint dîner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y étaient:
+«N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort
+pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a priée de vous en
+faire souvenir; et son activité est si grande, que je suis bien aise de
+pouvoir la calmer à mon égard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle
+désirait.--N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussitôt
+Brissot.--Justement.--Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le
+caractérise, vous devez (en s'adressant à Dumouriez) placer cet
+homme-là: c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote; il
+n'est point heureux; il faut que le règne de la liberté soit utile à
+ceux qui l'aiment.--Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité
+que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi
+large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me
+déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.--Mais, répliqua
+Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer, tous
+n'ont pas besoin d'une égale capacité.--Eh! connaissez-vous bien Robert?
+demanda Dumouriez.--Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme;
+homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui
+reproche quelques travers; mais je le crois honnête, ayant un excellent
+coeur, pénétré d'un vrai civisme, et ayant besoin d'être employé.--Je
+n'emploie pas un fou semblable.--Mais vous avez promis à sa femme.--Sans
+doute; une place inférieure de mille écus d'appointement, dont il n'a
+pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de
+Constantinople!--L'ambassade de Constantinople! s'écria Brissot en
+riant; cela n'est pas possible.--Cela est ainsi.--Je n'ai plus rien à
+dire.--Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau
+jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à
+sa femme.»
+
+«Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire
+absolument, mais sans éclat; et je ne pouvais employer qu'une manière
+conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses
+lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas
+lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui répandaient de mauvais
+bruits sur son compte; que je l'engageais à remonter à la source pour
+les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches
+des malveillants en employant une personne qu'environnaient des préjugés
+défavorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications
+que je l'invitais à donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans
+son ingénuité, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une
+ambassade, et qu'avec de pareilles prétentions l'on devait finir par ne
+rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fit une brochure
+contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un
+faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'était
+dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'être
+son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au
+corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention; paya ses
+dettes, fit de la dépense, recevait chez lui, à manger, d'Orléans et
+mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et déchire sa
+femme: tout cela se conçoit; il fait son métier, et gagne son argent.»
+
+Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus
+grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses, est
+matériellement inexact en plus d'un point, en un très-certainement.
+Robert _ne se jeta point aux Cordeliers_ à la lin de 92, puisqu'il leur
+appartenait dès le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait
+avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers à
+l'histoire, l'acte originel de la République.
+
+Robert était un bon homme, d'un coeur chaleureux. Il paraît avoir été
+l'un de ceux qui, dans l'été de 93 (en août ou septembre), firent, avec
+Garat, quelques tentatives près de Robespierre pour sauver les
+Girondins, dès lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait
+sauver.
+
+Un minime accident lui fut très-fatal. La Convention avait porté une loi
+très-sévère contre les accaparements. On dénonça Robert comme ayant chez
+lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce très-petit baril
+était pour sa consommation. On n'en déblatéra pas moins aux Jacobins
+contre Robert l'_accapareur_, charmé qu'on était de couler à fond les
+vieux Cordeliers.
+
+Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'étaient
+enrichis. La pauvre femme, après la Révolution, vécut de sa plume, comme
+auparavant, écrivant pour les libraires force traductions de l'anglais
+et de temps en temps des romans: _Amélia et Caroline, ou l'Amour et
+l'Amitié_; _Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole_; _Rose et
+Albert, ou le Tombeau d'Emma_ (1810). C'est le dernier de ses ouvrages,
+et probablement la fin de sa vie.
+
+Tout cela est oublié, même son _Histoire d'Élisabeth_. Mais ce qui ne le
+sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la République le
+17 juillet 1791.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CHARLOTTE CORDAY.
+
+
+Le dimanche 7 juillet, on avait battu la générale et réuni sur l'immense
+tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour
+Paris, _pour la guerre de Marat_. Il en vint trente. Les belles dames
+qui se trouvaient là avec les députés étaient surprises et mal édifiées
+de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait
+profondément triste: c'était mademoiselle Marie-Charlotte Corday
+d'Armont, jeune et belle personne, républicaine, de famille noble et
+pauvre, qui vivait à Caen avec sa tante. Pétion, qui l'avait vue
+quelquefois, supposa qu'elle avait là sans doute quelque amant dont le
+départ l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: «Vous auriez
+bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?»
+
+Le Girondin blasé après tant d'événements ne devinait pas le sentiment
+neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune coeur. Il ne
+savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche
+d'hommes finis, n'étaient que des discours, dans le coeur de
+mademoiselle Corday étaient la destinée, la vie, la mort. Sur cette
+prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait
+que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la _Patrie
+abandonnée_.
+
+Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pensée qu'il fallait la
+main d'une femme.
+
+Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse; la
+très-proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et
+de la soeur d'Horace. Elle était l'arrière-petite nièce de l'auteur de
+_Cinna_. Le sublime en elle était la nature.
+
+Dans sa dernière lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui
+fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle répète sans cesse
+«_La paix, la paix!_»
+
+Sublime et raisonneuse, comme son oncle, à la normande, elle lit ce
+raisonnement: La Loi est la Paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin? Marat
+surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un
+seul sera la vie de tous.
+
+Telle fut toute sa pensée. Pour sa vie, à elle-même, qu'elle donnait,
+elle n'y songea point.
+
+Pensée étroite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil
+d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destinées, nettement,
+simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau.
+Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui
+ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'épargner
+qu'elle se décida à frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en
+exterminant l'exterminateur. Elle avait un coeur de femme, tendre et
+doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.
+
+Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa
+mort, on sent son extrême douceur. Rien qui soit moins en rapport avec
+le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune
+demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'éclat doux du pommier
+en fleur. Elle paraît beaucoup plus jeune que son âge de vingt-cinq ans.
+On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mêmes qu'elle
+écrivit à son père, dans l'orthographe qui représente la prononciation
+traînante de Normandie: «Pardonnais-moi, mon papa...»
+
+Dans ce tragique portrait, elle paraît infiniment sensée, raisonnable,
+sérieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle légèrement son
+sort? point du tout, il n'y a rien là du faux héroïsme. Il faut songer
+qu'elle était à une demi-heure de la terrible épreuve. N'a-t-elle pas un
+peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on
+surprend, sur sa lèvre un léger mouvement, à peine une petite moue...
+Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui
+va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles.
+On est renversé, de la voir si douce; le coeur échappe, les yeux
+s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs.
+
+Le peintre a créé pour les hommes un désespoir, un regret éternel. Nul
+qui puisse la voir sans dire en son coeur: «Oh! que je sois né si
+tard!... Oh! combien je l'aurais aimée!»
+
+Elle a les cheveux cendrés du plus doux reflet: bonnet blanc et robe
+blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification
+visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse.
+Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-être...
+Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit
+souvent, au dernier moment, s'élever d'étranges doutes.
+
+En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une
+chose, qui peut-être explique toute sa destinée: _Elle avait toujours
+été seule_.
+
+Oui, c'est là l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans
+cet être charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le _démon
+de la solitude_. D'abord, elle n'eut pas de mère. La sienne mourut de
+bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut
+point dans ses premières années ce doux lait de femme que rien ne
+supplée.
+
+Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne,
+tête utopique et romanesque, qui écrivait contre les abus dont la
+noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants.
+
+On peut dire même qu'elle n'eut pas de frère. Du moins, les deux qu'elle
+avait étaient, en 92, si parfaitement éloignés des opinions de leur
+soeur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée de Condé.
+
+Admise à treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, où l'on
+recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule
+encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles
+religieux qui sembleraient devoir être les sanctuaires de l'égalité
+chrétienne, les riches méprisent les pauvres. Nul lieu, plus que
+l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre à conserver les traditions de
+l'orgueil. Fondée par Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant,
+elle domine la ville, et, dans l'effort de ses voûtes romanes, haussées
+et surexhaussées, elle porte encore écrite l'insolence féodale.
+
+L'âme de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dévotion,
+dans les douces amitiés de cloître. Elle aima surtout deux demoiselles,
+nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une société
+fort mondaine des jeunes gens de la noblesse était admise au parloir du
+couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à
+fortifier le coeur viril de la jeune fille dans l'éloignement du monde
+et le goût de la solitude.
+
+Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait
+les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal pêle-mêle avec
+Rousseau. «Sa tête, dit un journaliste, était une furie de lectures de
+toutes sortes.»
+
+Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les
+opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la
+science du bien et du mal, un don singulier de virginité morale et comme
+d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix
+presque enfantine, d'un timbre argentin, où l'on sentait parfaitement
+que la personne était entière, que rien encore n'avait fléchi. On
+pouvait oublier peut-être les traits de mademoiselle Corday, mais sa
+voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois à Caen, dans une
+occasion sans importance, dix ans après, avait encore dans l'oreille
+cette voix unique, et l'eût pu noter.
+
+Cette prolongation d'enfance fut une singularité de Jeanne d'Arc, qui
+resta une petite fille et ne fut jamais une femme.
+
+Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday très-frappante,
+impossible à oublier, c'est que cette voix enfantine était unie à une
+beauté sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les
+traits. Ce contraste avait l'effet double et de séduire et d'imposer. On
+regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose
+intimidait qui n'était nullement du temps, mais de l'immortalité. Elle y
+allait et la voulait. Elle vivait déjà entre les héros dans l'Élysée de
+Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur vie pour vivre éternellement.
+
+Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous
+l'avons vu, avaient cessé d'être eux-mêmes. Elle vit deux fois
+Barbaroux[15], comme député de Provence, pour avoir de lui une lettre
+et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille provençale.
+
+[Note 15: Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur
+héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a dû être amoureuse. Celle-ci
+probablement, disent-ils, l'aura été de Barbaroux. D'autres, sur un mot
+d'une vieille servante, ont imaginé un certain Franquelin, jeune homme
+sensible et bien tourné, qui aurait eu l'insigne honneur d'être aimé de
+mademoiselle Corday et de lui coûter des larmes. C'est peu connaître la
+nature humaine. De tels actes supposent l'austère virginité du coeur. Si
+la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour
+humain n'avait amolli son coeur.--Le plus absurde de tous, c'est
+Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce!
+La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repoussèrent ses
+propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il
+va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pétion, à moitié mort, qui
+n'avait plus qu'une idée, ses enfants, sa femme, voulait...
+(devinez!...) _brûler Caen_, pour imputer ensuite ce crime à la
+Montagne! Tout le reste est de cette force.]
+
+Elle avait vu aussi Fauchet, l'évoque du Calvados; elle l'aimait peu,
+l'estimait peu, comme prêtre, et comme prêtre immoral. Il est inutile de
+dire que mademoiselle Corday n'était en rapport avec aucun prêtre, et ne
+se confessait jamais.
+
+À la suppression des couvents, trouvant son père remarié, elle s'était
+réfugiée à Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est
+là qu'elle prit sa résolution.
+
+La prit-elle sans hésitation? non; elle fut retenue un moment par la
+pensée de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et
+qu'en récompense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un
+jour, surprit dans ses yeux une larme: «Je pleure, dit-elle, sur la
+France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est sûr
+de vivre?»
+
+Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta
+avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait
+dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et
+laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la
+nature.
+
+Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller
+saluer son père encore une fois. Elle le vit à Argentan, et reçut sa
+bénédiction. De là, elle alla à Paris dans une voiture publique, en
+compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui
+commencèrent tout d'abord par être amoureux d'elle et lui demander sa
+main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un
+enfant.
+
+Elle arriva à Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la
+rue des Vieux-Augustins, n°17, à l'hôtel de la Providence. Elle se
+coucha à cinq heures du soir, et, fatiguée, dormit jusqu'au lendemain du
+sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice était
+fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doute.
+
+Elle était si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de
+précipiter l'exécution. Elle s'occupa tranquillement de remplir
+préalablement un devoir d'amitié, qui avait été le prétexte de son
+voyage à Paris. Elle avait obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour
+son collègue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer
+du ministère de l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle
+Forbin, émigrée.
+
+Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui était à la Convention. Elle
+rentra chez elle, et passa le jour à lire tranquillement les _Vies_ de
+Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le député, le
+trouva à table, avec sa famille, ses filles inquiètes. Il lui promit
+obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'émut en voyant cette
+famille qu'elle allait compromettre, et dit à Duperret d'une voix
+presque suppliante; «Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain
+soir.» La nuit même, et peut-être pendant que Charlotte parlait,
+Duperret était déjà proscrit ou du moins bien près de l'être. Il ne lui
+tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui
+ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
+ils ne pouvaient guère servir la demoiselle émigrée.
+
+Elle ne rentra chez elle que pour éconduire Duperret, qui
+l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal.
+Dans ce jardin plein de soleil, égayé, d'une foule riante, et parmi les
+jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante
+sous un couteau, frais émoulu, à manche d'ébène, qu'elle cacha sous son
+fichu.
+
+La voilà en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle
+eût voulu donner une grande solennité à l'exécution du jugement qu'elle
+avait porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen,
+qu'elle couva, qu'elle apporta à Paris, eût été d'une mise en scène
+saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars,
+par-devant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet,
+punir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce roi de
+l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en vraie nièce de Corneille,
+les fameux vers de Cinna:
+
+ Demain, au Capitole, il fait un sacrifice...
+ Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux
+ Justice au monde entier, à la face des dieux.
+
+La fête étant ajournée, elle adoptait une autre idée, celle de punir
+Marat au lieu même de son crime, au lieu où, brisant la représentation
+nationale, il avait dicté le vote de la Convention, désigné ceux-ci pour
+la vie, ceux-là pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la
+Montagne. Mais Marat était malade; il n'allait plus à l'Assemblée.
+
+Il fallait donc aller chez lui, le chercher à son foyer, y pénétrer à
+travers la surveillance inquiète de ceux qui l'entouraient; il fallait,
+chose pénible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule
+chose qui lui ait coûté, qui lui ait laissé un scrupule et un remords.
+
+Le premier billet qu'elle écrivit à Marat resta sans réponse. Elle en
+écrivit alors un second, où se marque une sorte d'impatience, le progrès
+de la passion. Elle va jusqu'à dire «qu'elle lui révélera des secrets;
+qu'elle est persécutée, qu'elle est malheureuse...,» ne craignant point
+d'abuser de la pitié pour tromper celui qu'elle condamnait à mort comme
+impitoyable, comme ennemi de l'humanité.
+
+Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit
+point le billet.
+
+Le soir du 13 juillet, à sept heures, elle sortit de chez elle, prit une
+voiture publique à la place des Victoires, et, traversant le pont neuf,
+descendit à la porte de Marat, rue des Cordeliers, n° 20 (aujourd'hui
+rue de l'École-de-Médecine, n° 18). C'est la grande et triste maison
+avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue.
+
+Marat demeurait à l'étage le plus sombre de cette sombre maison, au
+premier étage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun
+populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour
+l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des épreuves, un
+monde d'allants et venants. L'intérieur, l'ameublement, présentaient un
+bizarre contraste, fidèle image des dissonances qui caractérisaient
+Marat et sa destinée. Les pièces fort obscures qui étaient sur la cour,
+garnies de vieux meubles, de tables sales où l'on pliait les journaux,
+donnaient l'idée d'un triste logement d'ouvrier. Si vous pénétriez plus
+loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meublé en
+damas bleu et blanc, couleurs délicates et galantes, avec de beaux
+rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de
+fleurs. C'était visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne,
+attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme voué à ce
+mortel travail le lieu du repos. C'était là le mystère de la vie de
+Marat, qui fut plus tard dévoilé par sa soeur; il n'était pas chez lui,
+il n'avait pas de _chez lui_ en ce monde. «Marat ne faisait point ses
+frais (c'est sa soeur Albertine qui parle); une femme divine, touchée de
+sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez
+elle l'Ami du peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos.»
+
+On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage à Catherine
+Évrard. Déjà il l'avait épousée _devant le soleil, devant la nature_.
+
+Cette créature infortunée et vieillie avant l'âge se consumait
+d'inquiétude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux
+portes, elle arrêtait au seuil tout visage suspect.
+
+Celui de mademoiselle Corday était loin de l'être; sa mise décente de
+demoiselle de province prévenait pour elle. Dans ce temps où toute chose
+était extrême, où la tenue des femmes était ou négligée ou cynique, la
+jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant
+point de sa beauté, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe
+sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins
+triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgré
+une chaleur de juillet, son sein était sévèrement recouvert d'un fichu
+de soie qui se renouait solidement derrière la taille. Elle avait une
+robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les
+dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune
+pâleur, des joues roses, une voix assurée, nul signe d'émotion.
+
+Elle franchit d'un pas ferme la première barrière, ne s'arrêtant pas à
+la consigne de la portière, qui la rappelait en vain. Elle subit
+l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait
+entr'ouvert la porte et voulait l'empêcher d'entrer. Ce débat fut
+entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine,
+arrivèrent à lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au
+bain, il ordonna impérieusement qu'on la fît entrer.
+
+La pièce était petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale
+et d'une planche sur laquelle il écrivait, ne laissait passer que la
+tête, les épaules et le bras droit. Ses cheveux gras, entourés d'un
+mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres grêles, sa
+grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet être fût
+un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda
+pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda,
+les noms surtout des députés réfugiés à Caen; elle les nomma, et il
+écrivait à mesure. Puis, ayant fini: «C'est bon! dans huit jours ils
+iront à la guillotine.»
+
+Charlotte, ayant dans ces mots trouvé un surcroît de force, une raison
+pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier
+jusqu'au manche au coeur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et
+frappé avec une assurance extraordinaire, passa près de la clavicule,
+traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve
+de sang.
+
+«À moi! ma chère amie!» C'est tout ce qu'il put dire; et il expira.
+
+
+
+
+XIX
+
+MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93).
+
+
+La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et
+comme pétrifiée, près de la fenêtre... L'homme lui lance un coup de
+chaise à la tête, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne
+bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les
+passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort.
+Cependant la garde nationale avait empêché qu'on ne mît Charlotte en
+pièces; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait guère à s'en
+servir. Immobile, elle regardait d'un oeil terne et froid. Un perruquier
+du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle
+n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'étonner, et qui
+(elle l'a dit elle-même) la faisait souffrir, c'étaient les cris de
+Catherine Marat. Elle lui donnait la première et pénible idée «qu'après
+tout Marat était homme.» Elle avait l'air de se dire: «Quoi donc! il
+était aimé!»
+
+Le commissaire de police arriva bientôt, à sept heures trois quarts,
+puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les députés
+Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir
+le _monstre_. Ils furent bien étonnés de trouver entre les soldats, qui
+tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui
+répondait à tout avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans
+emphase; elle avouait même _qu'elle eût échappé si elle l'eût pu_.
+Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux
+Français qu'elle avait écrite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle
+disait qu'elle _voulait périr_, pour que sa tête, portée dans Paris,
+servît de signe de ralliement aux amis des Lois.
+
+Autre contradiction. Elle dit et écrivit qu'elle espérait _mourir
+inconnue_. Et cependant on trouva sur elle son extrait de baptême et son
+passe-port, qui devaient la faire reconnaître.
+
+Les autres objets qu'on lui trouva faisaient connaître parfaitement
+toute sa tranquillité d'esprit; c'étaient ceux qu'emporte une femme
+soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son
+argent, elle avait un dé et du fil, pour réparer dans la prison le
+désordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans
+ses habits.
+
+Le trajet n'était pas long jusqu'à l'Abbaye, deux minutes à peine. Mais
+il était dangereux. La rue était pleine d'amis de Marat, des Cordeliers
+furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livrât l'assassin.
+Charlotte avait prévu, accepté d'avance tous les genres de mort, excepté
+d'être déchirée. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal.
+On atteignit l'Abbaye.
+
+Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comité de sûreté
+générale et par d'autres députés, elle montra non-seulement de la
+fermeté, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonflé de son importance,
+et se croyant naïvement digne du martyre, lui dit: «N'était-ce pas vous
+qui étiez venue hier chez moi en habit de religieuse?--Le citoyen se
+trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa
+mort importât au salut de la République.»
+
+Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas...
+«J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient voeu de pauvreté.»
+
+Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrogèrent, c'était de ne
+trouver rien, ni sur elle, ni dans ses réponses, qui pût faire croire
+qu'elle était envoyée par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire
+de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier
+caché dans son sein, et, profitant lâchement de ce qu'elle avait les
+mains garrottées, il mettait la main sur elle; il eût trouvé sans nul
+doute ce qui n'y était pas, le manifeste de la Gironde. Toute liée
+qu'elle était, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arrière avec
+tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un
+moment ce chaste et héroïque sein. Tous furent attendris. On la délia
+pour qu'elle pût se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses
+manches et de mettre des gants sous ses chaînes.
+
+Transférée, le 16 au matin, de l'Abbaye à la Conciergerie, elle y
+écrivit le soir une longue lettre à Barbaroux, lettre évidemment
+calculée pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal)
+une parfaite tranquillité d'âme. Dans cette lettre, qui ne pouvait
+manquer d'être lue, répandue dans Paris le lendemain, et qui, malgré sa
+forme familière, à la portée d'un manifeste, elle fait croire que les
+volontaires de Caen étaient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la
+déroute de Vernon.
+
+Ce qui semblerait indiquer qu'elle était moins calme qu'elle n'affectait
+de l'être, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et
+excuse son acte: la Paix, le désir de la Paix. La lettre est datée: Du
+second jour de la préparation de la Paix. Et elle dit vers le milieu:
+«Puisse la Paix s'établir aussitôt que je le désire!... Je jouis de la
+Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.»
+
+Elle écrivit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa
+vie, et elle lui cita ce vers:
+
+ Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.
+
+Elle avait écrit aussi à un jeune député, neveu de l'abbesse de Caen,
+Doulcet de Pontécoulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday,
+siégeait sur la Montagne. Elle le prenait pour défenseur. Doulcet ne
+couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas.
+
+Si j'en crois une note précieuse, transmise par la famille du peintre
+qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet exprès pour
+son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle dépensa trente-six
+francs dans sa captivité si courte.
+
+Quel serait le système de l'accusation? les autorités de Paris, dans une
+proclamation, attribuaient le crime _aux fédéralistes_, et en même temps
+disaient: «Que cette furie était sortie de la maison du ci-devant comte
+Dorset.» Fouquier-Tinville écrivait au Comité de sûreté: «_Qu'il venait
+d'être informé_ qu'elle était amie de Belzunce, qu'elle avait voulu
+venger Belzunce et son parent Biron, récemment dénoncé par Marat, que
+Barbaroux l'avait poussé,» etc. Roman absurde, dont il n'osa pas même
+parler dans son réquisitoire.
+
+Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle était
+seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son
+dévouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la
+Conciergerie, le peuple même des rues (sauf les cris du premier moment),
+tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration.
+«Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son défenseur officieux,
+Chauveau-Lagarde, tous, juges, jurés et spectateurs, _ils avaient l'air
+de la prendre pour un juge qui les aurait appelés au tribunal
+suprême_... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses
+paroles; mais nul art n'eût peint sa grande âme, respirant tout entière
+dans sa physionomie... l'effet moral des débats et de ces choses qu'on
+sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.»
+
+Il rectifie ensuite ses réponses, habilement défigurées, mutilées,
+pâlies dans le _Moniteur_. Il n'y en a pas qui ne soit frappée au coin
+des répliques qu'on lit dans les dialogues serrés de Corneille.
+
+«Qui vous inspira tant de haine?--Je n'avais pas besoin de la haine des
+autres, j'avais assez de la mienne.»
+
+«Cet acte a dû vous être suggéré?--On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu
+soi-même.»
+
+«Que haïssiez-vous en lui?--Ses crimes.»
+
+«Qu'entendez-vous par là?--Les ravages de la France.»
+
+«Qu'espériez-vous en le tuant?--Rendre la paix à mon pays.»
+
+«Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat?--Celui-là mort, les autres
+auront peur, peut-être.»
+
+«Depuis quand aviez-vous formé ce dessein?--Depuis le 31 mai, où l'on
+arrêta ici les représentants du peuple.»
+
+Le président, après une déposition qui la charge:
+
+«Que répondez-vous à cela?--Rien, sinon que j'ai réussi.»
+
+Sa véracité ne se démentit qu'en un point. Elle soutint qu'à la revue de
+Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur à Paris.
+
+Plusieurs réponses montrèrent que ce coeur si résolu n'était pourtant
+nullement étranger à la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la
+déposition que la femme Marat faisait à travers les sanglots; elle se
+hâta de dire: «Oui, c'est moi qui l'ai tué.»
+
+Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle
+détourna la vue, et, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix
+entrecoupée: «Oui, je le reconnais, je le reconnais...»
+
+Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frappé d'en haut, pour ne
+pas manquer son coup; autrement elle eût pu rencontrer une côte et ne
+pas tuer; et il ajouta: «Apparemment, vous vous étiez d'avance bien
+exercée?...--Oh! le monstre! s'écria-t-elle. Il me prend pour un
+assassin!»
+
+Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les débats
+furent clos. Ils avaient duré en tout une demi-heure.
+
+Le président Montané aurait voulu la sauver. Il changea la question
+qu'il devait poser aux jurés, se contentant de demander: «L'a-t-elle
+fait avec préméditation?» et supprimant la seconde moitié de la formule:
+«avec dessein criminel et contre-révolutionnaire?» Ce qui lui valut à
+lui-même son arrestation quelques jours après.
+
+Le président pour la sauver, les jurés pour l'humilier, auraient voulu
+que le défenseur la présentât comme folle. Il la regarda et lut dans ses
+yeux; il la servit comme elle voulait l'être, établissant la _longue
+préméditation_, et que pour toute défense elle ne voulait pas être
+défendue. Jeune et mis au-dessus de lui-même par l'aspect de ce grand
+courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si près l'échafaud):
+«Ce calme et cette abnégation, _sublimes_ sous un rapport...»
+
+Après la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit,
+avec beaucoup de grâce, qu'elle le remerciait de cette défense délicate
+et généreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. «Ces
+messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués; je dois
+quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.»
+
+Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots
+qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison qui la
+regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa
+femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un
+prêtre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment:
+«Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoyé.»
+
+Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir
+ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée
+vers lui. Elle le fit appeler, après le jugement, et lui donna les
+derniers moments qui lui restaient avant l'exécution. Le peintre, M.
+Hauer, était commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut à
+ce titre peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle,
+sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
+lui de choses indifférentes, et aussi de l'événement du jour, de la
+paix morale qu'elle sentait en elle-même. Elle pria M. Hauer de copier
+le portrait en petit, et de l'envoyer à sa famille.
+
+Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement à une petite porte qui
+était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se
+retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne
+put se défendre d'une légère émotion, et dit involontairement: «Quoi!
+déjà!» Elle se remit aussitôt, et, s'adressant à M. Hauer: «Monsieur,
+dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris;
+je n'ai que ceci à vous offrir, gardez-le en mémoire de moi.» En même
+temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs
+cheveux blond-cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M.
+Hauer. Les gendarmes et le bourreau étaient très-émus.
+
+Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux
+fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse
+arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau
+rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent
+orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle
+apparut au pont Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue
+Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n'était pas sept heures
+du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une
+manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.
+
+On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur
+son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus
+terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les coeurs, les
+laissait pleins d'étonnement.
+
+Les observateurs sérieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments,
+gens de lettres, médecins, furent frappés d'une chose rare; les
+condamnés les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des
+chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lançaient à
+leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule,
+une sérénité grave et simple; elle arriva à la place dans une majesté
+singulière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.
+
+Un médecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment
+pâle, quand, elle aperçut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle
+monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment où le
+bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrégea,
+avançant d'elle-même au devant de la mort.
+
+Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide
+au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la
+férocité indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure
+parcourut la place. On crut voir la tête rougir. Simple effet d'optique
+peut-être: la foule troublée à ce moment avait dans les yeux les rouges
+rayons du soleil qui perçait les arbres des Champs-Élysées.
+
+La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment
+public en mettant l'homme en prison.
+
+Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression
+générale avait été violente d'admiration et de douleur. On peut en juger
+par l'audace qu'eut la _Chronique de Paris_, dans cette grande servitude
+de la presse, d'imprimer un éloge, presque sans restriction, de
+Charlotte Corday.
+
+Beaucoup d'hommes restèrent frappés au coeur, et n'en sont jamais
+revenus. On a vu l'émotion du président, son effort pour la sauver,
+l'émotion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus
+de lui-même. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette
+année un portrait de Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint
+Charlotte Corday. Mais son nom ne paraît plus dans aucune exposition. Il
+semble n'avoir plus peint depuis cette oeuvre fatale.
+
+L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.
+
+Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet
+d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupté sombre à la
+suivre, à la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam
+Lux, envoyé à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France,
+imprima une brochure où il demande à mourir pour rejoindre Charlotte
+Corday. Cet infortuné, venu ici le coeur plein d'enthousiasme, croyant
+contempler face à face dans la Révolution française le pur idéal de la
+régénération humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de
+cet idéal; il ne comprenait pas les trop cruelles épreuves qu'entraîne
+un tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui
+semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au
+tribunal, touchante, admirable d'intrépidité; il la voit majestueuse et
+reine sur l'échafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la
+mort.
+
+«Je croyais bien à son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis
+toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces
+vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait
+une âme tendre autant qu'intrépide!... Ô souvenir immortel! émotions
+douces et amères que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en
+moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont,
+par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de
+leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!»
+
+Ame pure et sainte, coeur mystique, il adore Charlotte Corday, et il
+n'adore point le meurtre.
+
+«On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais
+tel n'était point Marat.»
+
+Remarquable douceur d'âme. Elle contraste fortement avec la violence
+d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du
+peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un
+saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une
+tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
+d'intéressant que son malheur.
+
+Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du
+poignard.
+
+André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle:
+
+ Ô vertu! le poignard, seul espoir de la terre,
+ Est ton arme sacrée!
+
+Cet hymne, incessamment refait en tout âge et dans tout pays, reparaît
+au bout de l'Europe dans l'_Hymne au poignard_, de Puschkine.
+
+Le vieux patron des meurtres héroïques, Brutus, pâle souvenir d'une
+lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité
+nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune homme qui rêve un
+grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il
+maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantôme de Brutus?
+non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur
+sinistre du manteau rouge, dans l'auréole sanglante du soleil de juillet
+et dans la pourpre du soir.
+
+
+
+
+XX
+
+LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.--COMMENT S'ÉNERVA LA GIRONDE.
+
+
+Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et
+rechutes n'avaient pas seulement brisé le nerf moral; elles avaient
+émoussé, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit à
+tous les autres, celui de la vie; on l'eût cru très-fort dans ces hommes
+qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c'était souvent le contraire.
+Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très-peu curieux de vivre, prenaient le
+plaisir pour suicide. On avait pu l'observer dès le commencement de la
+Révolution. À mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait
+malade, tournait à la mort, les hommes qui l'avaient composé ne
+songeaient plus qu'à jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier,
+Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier
+restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux; la brillante coterie ne
+fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative
+et de la Convention, tant d'hommes précipités au cours de la fatalité,
+allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce
+Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d'or,
+de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d'être heureux, de
+vivre, qu'était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort?
+
+Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron,
+les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers,
+embusqués au coin des marchands de vin, des petits cafés, vous
+offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille,
+réalisé sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au
+Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au
+second. Au comble, on était à sec; tout s'était évaporé.
+
+Ce n'étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés
+furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de
+Foy, prêcha la croisade. Ce n'était plus cet âge d'innocence
+révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des
+_Amis_, et l'association philanthropique du _Cercle de la Vérité_. Les
+cafés, les restaurateurs, étaient très-fréquentes, mais sombres. Telles
+de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur
+Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut
+tramée la mort de la Gironde.
+
+La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir
+exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93.
+
+Il fallait des jeux, et qu'on pût sur une carte se jouer en une fois,
+d'un seul coup se perdre.
+
+Il fallait des filles; non point cette race chétive que nous voyons dans
+les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles
+qu'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, comme on
+choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux,
+florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu,
+les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d'énormes
+bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.
+Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au
+Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la
+prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie
+révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux galeries de
+bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les
+piquantes oeillades rachetaient peu la maigreur!
+
+Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les
+deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les
+neuf étages du passage Radziwil, véritable tour de Sodome, eût trouvé
+bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous
+ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour
+par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison
+qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait
+l'odorat dès le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant
+aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la félicitait, qu'on lui montrait que
+le bon temps était tout à fait revenu: «Oui, dit-elle tristement, mais
+ce n'est pas là l'odeur de Versailles.»
+
+Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où
+s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires,
+les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les
+événements, n'ayant plus ni coeur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à
+se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps
+d'orage. Ils s'enveloppaient là dedans, bien décidés à ne penser plus.
+Le peuple mourait de faim et l'armée de froid; que leur importait?
+Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient
+l'air de lui dire: «Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un
+à un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour
+faire de nous des hommes, pour réveiller notre coeur, pour nous rendre
+généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous
+t'en défions.»
+
+Nous avons plongé ici au plus bas de l'égoïsme, ouvert la sentine,
+regardé l'égout... Assez, détournons la tête.
+
+Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous
+nous élevons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons
+de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence,
+les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons
+d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout à côté, ceux de
+telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle
+où l'élévation n'est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore
+était le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin
+de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et
+pire, celle des croyances et des principes, l'énervation des opinions,
+un art fatal pour amollir, détremper les caractères.
+
+Qu'on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés
+dans un monde pareil, où tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et
+les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l'enthousiasme et
+l'austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence,
+non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir,
+mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l'emporter
+à tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus «cette âcreté dans le sang
+qui fait gagner des batailles.» Le plaisir aidant la philosophie, ils se
+résignèrent. Dès qu'un homme politique se résigne, il est perdu.
+
+Ces hommes, la plupart très-jeunes, jusque-là ensevelis dans l'obscurité
+des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en
+présence d'un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles
+flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses,
+d'autant plus puissantes qu'elles étaient souvent sincères; on admirait
+leur énergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les
+femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à
+laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus
+encore par l'intérêt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs
+qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont réellement à se rassurer
+près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute
+séduction; la beauté n'y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme
+qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à
+vous?... «Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver....
+Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle
+démarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le
+sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon coeur!»
+
+Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de
+montrer l'arrière-pensée. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs
+salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l'on
+vous présentait des Feuillants, des Fayétistes. Et pour quelque temps
+encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant
+acquis le faible coeur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces
+nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les
+vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaillé. Heureux, si le
+pauvre jeune homme, arrivé très-pur à Paris, ne se trouvait pas à son
+insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.
+
+La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de
+Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se
+faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l'asile du royalisme, le
+masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à
+Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d'argent, de
+banque, s'étaient divisés: les uns Girondins, d'autres Jacobins.
+Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux
+opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde.
+Les salons d'artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain
+neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les
+hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre
+présentation, finissaient par se lier.
+
+Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l'intrigue,
+celles du véritable amour, n'en contribuèrent pas moins à briser le nerf
+de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement
+étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de coeur augmenta
+son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait
+souvent errer ailleurs. Ce n'était pas sans raison. Cette âme, dans le
+temps où la patrie l'eût réclamée tout entière, elle habitait dans une
+autre âme. Un coeur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé
+ce coeur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle
+Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fasciné. Pauvre, il
+fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n'y eut point
+part, ni les succès de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une
+pièce obtenait cent cinquante représentations.
+
+Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par
+son talent, par ses vertus d'intérieur, par sa tendre piété filiale,
+avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs;
+elle que la foule suivait, elle s'était écartée de tous pour monter à
+lui. Vergniaud s'était laissé aimer; il avait enveloppé sa vie dans cet
+amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne
+pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abîme, où sans doute il
+faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'était
+donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas! au
+public; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient menée sur
+le théâtre, exposée aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui
+voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre
+cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa
+beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse!
+terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand
+l'immolation d'une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel
+des partis, un barbare amusement.
+
+Là était bien vulnérable le grand orateur. Là, craignait celui qui ne
+craignait rien. Là, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui
+garantît son coeur.
+
+Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès de Louis
+XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la
+mort, qu'ils dévoilèrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper.
+Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de
+l'humanité. Mademoiselle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre,
+joua sa propre pièce, la _Belle Fermière_. Elle transporta le public
+ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux
+et paisible, où l'on avait tout oublié, même le danger de la patrie.
+
+L'expérience réussit. La _Belle Fermière_ eut un succès immense; les
+jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait à tous
+l'opium d'amour, les eaux du Léthé. L'impression n'en fut pas moins peu
+favorable à la Gironde. La pièce de l'amie de Vergniaud révélait trop
+que son parti était celui de l'humanité et de la nature plus encore que
+de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait
+pas l'inflexible austérité dont le temps avait besoin.
+
+
+
+
+XXI
+
+LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93).
+
+
+La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée
+aujourd'hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau
+plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le
+caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s'étonnait
+nullement qu'elle eût exercé beaucoup d'empire sur le coeur de son mari,
+et laissé tant de regrets.
+
+Comment en eût-il été autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et
+de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au
+conseil, avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, était
+nourri par son beau-père, le limonadier du coin du pont Neuf, qui,
+dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur
+le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant
+rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s'en allait
+pour quelque temps au bois, à Fontenai près Vincennes, où le beau-père
+avait une petite maison.
+
+Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n'avait guère de
+vices coûteux. Il n'était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il
+est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit
+sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque
+prise sur lui. Ainsi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la
+maîtresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination,
+par l'exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant
+son besoin d'amour réel et d'attachement le ramenait invariablement
+chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse,
+au foyer obscur de l'ancien Danton.
+
+Le malheur de la pauvre femme fut d'être transportée brusquement, en 92,
+au ministère de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des
+massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari.
+Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d'elle
+que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible,
+humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il était
+possible, sur la pente de l'abîme qui allait tout dévorer.
+
+L'écrasante rapidité d'une telle révolution qui lui jetait sur le coeur
+événement sur événement, avait brisé madame Danton. La réputation
+terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d'avoir fait
+Septembre, l'avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal
+hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire
+frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du
+passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte
+entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers; c'est
+aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine.
+
+Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l'homme
+ayant accompli par la concentration de ses puissances l'oeuvre
+principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort
+de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le
+coeur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des
+choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors,
+nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Révolution l'avait tué,
+avec bien d'autres choses.
+
+C'était déjà ce moment pour Danton. Son oeuvre faite, le salut public en
+92, il eut, contre la volonté un moment détendue, l'insurrection de la
+nature, qui lui reprit le coeur, le fouilla durement, jusqu'à ce que
+l'orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent
+rugissant à la mort.
+
+Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance,
+qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante,
+du sang de leur coeur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se
+refasse, ce coeur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais
+que par une femme, et très-bonne, comme était madame Danton. Elle était,
+si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant
+que belle et douce: la tradition d'Arcis, où elle alla souvent, ajoute
+qu'elle était pieuse, naturellement mélancolique, d'un caractère timide.
+
+Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir
+courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie
+ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi
+malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle
+s'était associée à cette destinée obscure, flottante, et qu'on pouvait
+dire bâtie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de coeur, elle avait
+saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à
+travers l'abîme, passer le Pont aigu.... Là elle n'eut plus la force,
+et glissa dans la main de Dieu.
+
+«La femme, c'est la Fortune,» a dit l'Orient quelque part. Ce n'était
+pas seulement la femme qui échappait à Danton, c'était la fortune et son
+bon destin; c'était la jeunesse et la Grâce, cette faveur dont le sort
+doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien mérité encore. C'étaient la
+confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on eût fait en lui. Une
+femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa
+première femme: «C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y
+croyait.»
+
+Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait
+promettre à son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la
+vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux
+enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un conçu (on le voit par
+les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille; l'autre,
+de l'année 91, du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte
+livraient l'avenir à Danton, où l'Assemblée nouvelle allait venir et le
+nouveau roi de la parole.
+
+Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de
+Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froissé, blessé des choses du
+dehors, qu'il laissait à la porte l'armure de l'homme politique et le
+masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie
+terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être
+déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du coeur. Il avait
+toujours aimé cette femme excellente; mais sa légèreté, sa fougue,
+l'avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu'elle partait, voilà qu'il
+s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il
+n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'échappait de lui, à mesure que
+ses bras contractés serraient davantage.
+
+Le plus dur, c'est qu'il ne lui était pas même donné de la voir au moins
+jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui
+fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait
+éclater; il lui était impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La
+France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procès.
+Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait
+quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la
+masse de la Convention, il lui fallait s'éloigner, fuir de Paris, se
+faire envoyer en Belgique, sauf à revenir quand le cours des choses et
+la destinée auraient délié ou tranché le noeud. Mais alors cette femme
+malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour
+assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et
+garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait prévoir
+ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour
+trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si
+violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l'âme,
+et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la
+terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours,
+qu'il disputa aux vers d'un frénétique embrassement.
+
+
+
+
+XXII
+
+LA SECONDE FEMME DE DANTON.--L'AMOUR EN 95.
+
+
+La chute de la Gironde fut suivie d'un découragement immense. Les
+vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba
+malade. Vergniaud ne daigna même fuir. Danton chercha dans un second
+mariage une sorte d'_alibi_ des affaires politiques.
+
+L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton.
+
+Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier
+alors désert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que
+de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui
+resterait-il cet amour d'une brillante femme de théâtre, dans
+l'anéantissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-même passait
+dans ses âpres lettres, lancées contre la Montagne. La fatalité l'avait
+dispensé d'agir, et il ne le regrettait guère, trouvant doux de mourir
+ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si aisément,
+voulant croire qu'il était aimé.
+
+Danton, aux mêmes moments, s'arrangeait le même suicide.
+
+Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au
+moment où l'affaire publique devient une affaire privée, une question de
+vie et de mort, ils disent: «À demain les affaires.» Ils se renferment
+chez eux, se réfugient au foyer, à l'amour, à la nature. La nature est
+une bonne mère, elle les reprendra bientôt, les absorbera dans son sein.
+
+Danton se mariait en deuil. Sa première femme, tant aimée, venait de
+mourir le 10 février. Et il l'avait exhumée le 17, pour la voir encore.
+Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'éperdu, rugissant
+de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du
+drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa
+fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept
+jours!)? Ce qui est sûr, c'est qu'en réalité elle l'emporta avec lui.
+
+Mourante, elle avait préparé, voulu son second mariage, qui contribua
+tant à le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et
+voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et
+croyait leur donner une mère dans une jeune fille qui n'avait que seize
+ans, mais qui était pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton
+et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des émotions de
+Septembre et de la terrible réputation de son mari, crut sans doute, en
+le remariant ainsi, le tirer de la Révolution, préparer sa conversion,
+en faire peut-être le secret défenseur de la reine, de l'enfant du
+Temple, de tous les persécutés.
+
+Danton avait connu au Parlement le père de la jeune fille, qui était
+huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place à
+la marine. Mais, tout obligée que la famille était à Danton, elle ne se
+montra point facile à ses vues de mariage. La mère, nullement dominée
+par la terreur de son nom, lui reprocha sèchement et Septembre, qu'il
+n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il eût voulu sauver.
+
+Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas
+quand on veut gagner son procès, qu'on est amoureux et pressé: il se
+repentit. Il avoua, ce qui était vrai, que les excès de l'anarchie lui
+étaient chaque jour plus difficiles à supporter, qu'il se sentait déjà
+bien las de la Révolution, etc.
+
+S'il répugnait tant à la mère, il ne plaisait guère à la fille.
+Mademoiselle Louise Gély, délicate et jolie personne, élevée dans cette
+famille bourgeoise de vieille roche, d'honnêtes gens médiocres, était
+toute dans la tradition de l'ancien régime. Elle éprouvait près de
+Danton de l'étonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet
+étrange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait
+incompréhensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes,
+elle n'était nullement rassurée devant ce monstre sublime.
+
+Le monstre était pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand
+tournait contre lui. Ce mystère d'énergie sauvage, cette poétique
+laideur illuminée d'éclairs, cette force du puissant mâle d'où
+jaillissait, un flot vivant d'idées, de paroles éternelles, tout cela
+intimidait, peut-être serrait le coeur de l'enfant.
+
+La famille crut l'arrêter court en lui présentant un obstacle qu'elle
+croyait insurmontable, la nécessité de se soumettre aux cérémonies
+catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot,
+ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la
+Nature.
+
+Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, obéit sans
+difficulté. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui présentât, il y
+courut, il y jura... Telle était la tyrannie de son aveugle désir. La
+nature était complice; elle déployait tout à coup toutes ses énergies
+contenues; le printemps, un peu retardé, éclatait en été brûlant;
+c'était l'éruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une
+si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement
+moral, pesait d'autant plus la puissance d'une température ardente,
+exigeante, passionnée. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de
+grands combats quand on lui dit que c'était d'un prêtre réfractaire
+qu'il fallait avoir la bénédiction. Il aurait passé dans la flamme. Ce
+prêtre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas
+quitte Danton pour un billet acheté. Il fallut, dit-on, qu'il
+s'agenouillât, simulât la confession, profanant dans un seul acte deux
+religions à la fois: la nôtre et celle du passé.
+
+Où donc était-il, cet autel consacré par nos Assemblées à la religion de
+la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Grâce? Où
+était-il, l'autel de la Révolution, où le bon Camille, l'ami de Danton,
+avait porté son nouveau-né, donnant le premier l'exemple aux générations
+à venir?
+
+Ceux qui connaissent les portraits de Danton, spécialement les esquisses
+qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas
+comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au
+sanglier, type sombre, abaissé, désolant de sensualité sauvage.
+
+Voilà une force nouvelle qui va régner toute-puissante dans la
+sanguinaire époque que nous devons raconter; force molle, force
+terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la Révolution. Sous
+l'apparente austérité des moeurs républicaines, parmi la terreur et les
+tragédies de l'échafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de
+93.
+
+On y voit des condamnés qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la
+rose à la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles mènent l'homme à
+la mort, ces roses sanglantes.
+
+Danton, mené, traîné ainsi, l'avouait avec une naïveté cynique et
+douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de
+conspirer. «Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse
+un homme qui, chaque nuit, s'acharne à l'amour?»
+
+Dans des chants mélancoliques qu'on répète encore, Fabre d'Églantine et
+d'autres ont laissé la Marseillaise des voluptés funèbres, chantée bien
+des fois aux prisons, au tribunal même, jusqu'au pied de l'échafaud.
+L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le frère de la Mort.
+
+
+
+
+IV
+
+
+
+
+XXIII
+
+LA DÉESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93).
+
+
+J'ai connu en 1816 mademoiselle Dorothée... qui, dans je ne sais quelle
+ville, avait représenté la Raison aux fêtes de 95. C'était une femme
+sérieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa
+grande taille et sa bonne réputation. Elle n'avait jamais été belle, et,
+de plus, elle louchait.
+
+Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement à l'avilir,
+recommandent expressément, dans leurs journaux, à ceux qui voudront
+faire la fête en d'autres villes, _de choisir pour remplir un rôle si
+auguste des personnes dont le caractère rende la beauté respectable,
+dont la sévérité de moeurs et de regards repousse la licence et
+remplisse les coeurs de sentiments honnêtes et purs._ Ce furent
+généralement des demoiselles de familles estimées qui, de gré ou de
+force, durent représenter la Raison.
+
+La Raison fut représentée à Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers
+magistrats de Paris, à Notre-Dame par une artiste illustre, aimée et
+estimée, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont
+obligés (par leur art même) à une vie laborieuse et sérieuse. Ce don
+divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des
+plaisirs. Le jour où le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes,
+comme elles l'eurent dans l'Antiquité, qui s'étonnerait de voir marcher
+à la tête des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte
+Garcia Viardot?
+
+Trois jours encore avant la fête, on voulait que le symbole qui
+représenterait la Raison fût une statue. On objecta qu'un simulacre fixe
+pourrait rappeler la Vierge _et créer une autre idolâtrie_. On préféra
+un simulacre mobile, animé et vivant, qui, changé à chaque fête, ne
+pourrait devenir un objet de superstition.
+
+C'était le moment où Chaumette, le célèbre procureur de la Commune, se
+mettant en opposition avec son collègue Hébert, avait demandé que la
+tyrannie fantasque des petits comités révolutionnaires fût surveillée,
+limitée par l'inspection du conseil général. Sous cette bannière de
+modération et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la
+nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chénier les paroles. On
+avait, tant bien que mal, en deux jours, bâti dans le choeur fort étroit
+de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des
+sages, des pères de la Révolution. Une montagne portait ce temple; sur
+un rocher brûlait le flambeau de la Vérité. Les magistrats siégeaient
+sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes
+filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la fête; elles
+étaient en robes blanches, couronnées de chêne, et non, comme on l'a
+dit, de roses.
+
+La Raison, vêtue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la
+Philosophie, vient s'asseoir sur un siége de simple verdure. Les jeunes
+filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en
+jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et
+l'on chante encore... On attendait... C'était tout.
+
+Chaste cérémonie, triste, sèche, ennuyeuse[16].
+
+[Note 16: Est-il nécessaire de dire que ce culte n'était nullement
+le vrai culte de la Révolution? Elle était déjà vieille et lasse, trop
+vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein
+brûlant, mais des écoles raisonneuses du temps de l'Encyclopédie.--Non,
+cette face négative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle
+soit, n'était pas celle que demandaient les coeurs ni la nécessité du
+temps. Pour soutenir l'effort des héros et des martyrs, il fallait un
+autre Dieu que celui de la géométrie. Le puissant Dieu de la nature, le
+Dieu Père et Créateur (méconnu du moyen âge, _voy._ Monuments de Didron)
+lui-même n'eût pas suffi; ce n'était pas assez de la révélation de
+Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait à l'âme, c'était le Dieu
+de Justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé dans l'Europe,
+devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis.
+
+Pour n'être pas nommé encore, pour n'être point adoré dans nos temples,
+ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos pères dans leur croisade pour
+les libertés du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les
+ruines amoncelées, sur le foyer éteint, brisé, lorsque le sol fuit sous
+nos pieds, en lui reposent inébranlables notre coeur et notre
+espérance.]
+
+De Notre-Dame, la Raison alla à la Convention. Elle y entra avec son
+innocent cortège de petites filles en blanc:--la Raison, l'humanité,
+Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice
+qu'il avait prise la veille, s'harmonisait entièrement au sentiment de
+l'Assemblée.
+
+Une fraternité très-franche éclata entre la Commune, la Convention et le
+peuple. Le président fit asseoir la Raison près de lui, lui donna, au
+nom de l'Assemblée, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous
+son doux regard, espérèrent de meilleurs jours.
+
+Un pâle soleil d'après-midi (bien rare en brumaire), pénétrant dans la
+salle obscure, en éclaircissait un peu les ombres. Les Dantonistes
+demandèrent que l'Assemblée tînt sa parole, qu'elle allât à Notre-Dame,
+que, visitée par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un
+même élan.
+
+Le temps était admirable, lumineux, austère et pur, comme sont les beaux
+jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur
+d'unité qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup
+s'associaient de coeur à la fête, croyant de bonne foi y voir la vraie
+consommation des temps.
+
+Leur pensée est formulée d'une manière ingénieuse dans un mot de Clootz:
+Le discordant fédéralisme des sectes s'évanouit dans l'_unité,
+l'indivisibilité_ de la liaison.
+
+
+
+
+XXIV
+
+CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE.
+
+
+Une chose qui peut étonner, c'est qu'un homme aussi austère d'apparence
+que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soignée,
+exacte, mais uniforme et médiocre, d'une simplicité calculée, ait été
+tellement aimé, recherché des femmes.
+
+À cela, il n'y a qu'une réponse, et c'est tout le secret du culte dont
+il fut l'objet: _Il inspirait confiance_.
+
+Les femmes ne haïssent nullement les apparences sévères et graves.
+Victimes si souvent de la légèreté des hommes, elles se rapprochent
+volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement
+que l'homme austère, en général, est celui qui gardera le mieux son
+coeur pour une personne aimée.
+
+Pour elles, le coeur est tout. C'est à tort qu'on croit, dans le monde,
+qu'elles ont besoin d'être amusées. La rhétorique sentimentale de
+Robespierre avait beau être parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire:
+«Les charmes de la vertu, les douces leçons de l'amour maternel, une
+sainte et douce intimité, la sensibilité de mon coeur,» et autres
+phrases pareilles, les femmes étaient touchées. Ajoutez que, parmi ces
+généralités, il y avait toujours une partie individuelle, plus
+sentimentale encore, sur lui-même ordinairement, sur les travaux de sa
+pénible carrière, sur ses souffrances personnelles; tout cela, à chaque
+discours, et si régulièrement, qu'on attendait ce passage et tenait les
+mouchoirs prêts. Puis, l'émotion commencée, arrivait le morceau connu,
+sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de
+ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs
+de la liberté... Mais, arrivé là, c'était trop, le coeur débondait,
+elles ne se contenaient plus et s'échappaient en sanglots.
+
+Robespierre s'aidait fort en cela de sa pâle et triste mine, qui
+plaidait pour lui d'avance près des coeurs sensibles. Avec ses lambeaux
+du l'_Émile_ ou du _Contrat social_, il avait l'air à la tribune d'un
+triste bâtard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient
+sans cesse toute l'étendue de la salle, plongeaient aux coins mal
+éclairés, fréquemment se relevaient vers les tribunes des femmes. À cet
+effet, il manoeuvrait, avec sérieux, dextérité, deux paires de lunettes,
+l'une pour voir de près ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme
+pour chercher quelque personne. Chacune se disait: «C'est moi.»
+
+La vive partialité des femmes éclata particulièrement lorsque, vers la
+fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il déclara aux Jacobins que,
+si les intrigants disparaissaient, lui-même quitterait la vie publique,
+fuirait la tribune, ne désirant rien que «de passer ses jours dans les
+délices d'une sainte et douce intimité.» De nombreuses voix de femmes
+partirent des tribunes: «Nous vous suivrons! nous vous suivrons!»
+
+Dans cet engouement, il y avait, en écartant les ridicules de la
+personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de
+coeur celui dont les moeurs étaient les plus dignes, la probité la mieux
+constatée, l'idéalité la plus haute, celui qui, avec autant d'habileté
+que de courage, se constituant à cette époque le défenseur des idées
+religieuses, osa, en décembre 92, remercier la Providence du salut de la
+Patrie.
+
+
+
+
+XXV
+
+ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95).
+
+
+Un petit portrait, médiocre et fade, de Robespierre à dix-sept ans, le
+représente une rose à la main, peut-être pour indiquer qu'il était déjà
+membre de l'académie des _Rosati_ d'Arras. Il tient cette rose sur son
+coeur. On lit au bas cette douce légende: _Tout pour mon amie_.
+(Collection Saint-Albin.)
+
+Le jeune homme d'Arras, transplanté à Paris, resta-t-il invariablement
+fidèle à cette pureté sentimentale? Nous l'ignorons. À la Constituante,
+peut-être, l'intime amitié des Lameth et autres jeunes nobles de la
+gauche, l'en fit quelque peu dévier. Peut-être, dans les premiers mois
+de cette Assemblée, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce
+lien par un entraînement calculé, ne fut-il pas étranger à la corruption
+du temps[17]. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son
+maître Rousseau, le Rousseau des _Confessions_. Mais de bonne heure il
+se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans
+l'épuration progressive. L'_Émile_, le _Vicaire Savoyard_, le _Contrat
+Social_, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment
+Robespierre. Comme moeurs, il n'est point descendu.
+
+Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91),
+prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi;
+mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard.
+
+[Note 17: En 90, apparemment, il en était à Héloïse; il avait une
+maîtresse (_voy._ notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en
+89, j'hésite à raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste
+illustre, véridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait
+lui-même de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le
+vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus,
+l'ancien hôtel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant dîné
+là avec eux, se préparait à retourner chez lui, rue de Saintonge, au
+Marais; il s'aperçut qu'il avait oublié sa bourse, et emprunta un écu de
+six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait
+s'arrêter chez une fille: «Cela vaut mieux, dit-il, que de séduire les
+femmes de ses amis.»--Si l'on veut croire que Lameth n'a pas inventé ce
+mot, l'explication la plus probable, à mon sens, c'est que Robespierre,
+débarqué récemment à Paris et voulant se faire adopter par le parti le
+plus avancé, qui, dans la Constituante, était la jeune noblesse, croyait
+utile d'en imiter les moeurs, au moins en paroles. Il y a à parier qu'il
+sera retourné tout droit dans son honnête Marais.]
+
+Au retour de son triomphe d'Arras, après la Constituante, en octobre 91,
+il s'était logé avec sa soeur dans un appartement de la rue
+Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants
+avaient émigré. Charlotte de Robespierre, d'un caractère roide et dur,
+avait, dès sa première jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son
+attitude et ses goûts étaient ceux de l'aristocratie de province; elle
+eût fort aisément tourné à la grande dame. Robespierre, plus fin et plus
+féminin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa
+tenue sèche, mais soignée, un certain air d'aristocratie parlementaire.
+Sa parole était toujours noble, dans la familiarité même, ses
+prédilections littéraires pour les écrivains nobles ou tendus, pour
+Racine ou pour Rousseau.
+
+Il n'était point membre de la Législative. Il avait refusé la place
+d'accusateur public, parce que, disait-il, s'étant violemment prononcé
+contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu récuser comme ennemi
+personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine à surmonter
+ses répugnances pour la peine de mort. À Arras, elles l'avaient décidé à
+quitter sa place de juge d'église. À l'Assemblée constituante, il
+s'était déclaré contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute
+mesure violente de salut public, qui répugnait trop à son coeur.
+
+Dans cette année, de septembre 91 à septembre 92, Robespierre, hors des
+fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste
+et de membre des Jacobins, était moins sur le théâtre. Les Girondins y
+étaient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment
+national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins
+prirent la thèse de la paix, thèse essentiellement impopulaire qui leur
+fit grand tort. Nul doute qu'à cette époque la popularité du grand
+démocrate n'eût un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir.
+Il avait parlé longtemps, infatigablement, trois années, occupé, fatigué
+l'attention; il avait eu, à la fin, son triomphe et sa couronne. Il
+était à craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile à
+blaser, ne crût l'avoir assez payé, et n'arrêtât son regard sur quelque
+autre favori.
+
+La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son
+théâtre pouvait changer et sa mise en scène. Il fallait une machine.
+Robespierre ne la chercha pas; elle vint à lui, en quelque sorte. Il
+l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose
+heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.
+
+La mise en scène est pour beaucoup dans la vie révolutionnaire. Marat,
+d'instinct, l'avait senti. Il eût pu, très-commodément, rester dans son
+premier asile, le grenier du boucher Legendre; il préféra les ténèbres
+de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'où ses
+brûlantes paroles faisaient chaque matin éruption, comme d'un volcan
+inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple.
+Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le
+jésuite Feller, avait tiré grand parti pour sa popularité d'avoir élu
+domicile, à cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille.
+
+Robespierre n'eût pas imité Feller ni Marat, mais il saisit volontiers
+l'occasion d'imiter Rousseau, de réaliser en pratique le livre qu'il
+imitait sans cesse en parole, de copier l'_Émile_ d'aussi près qu'il le
+pourrait.
+
+Il était malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses
+fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa
+soeur, lorsque madame Duplay vint faire à Charlotte une scène
+épouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son frère.
+Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire
+d'assez bonne grâce. Elle l'établit chez elle, malgré l'étroitesse du
+logis, dans une mansarde très-propre, où elle mit les meilleurs meubles
+de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes
+chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, étaient à l'entour, pour poser
+les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports,
+mémoires, etc., très-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et
+Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main
+passionnée de madame Duplay avait suspendu partout les images et
+portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tournât,
+il ne pouvait éviter de se voir lui-même; à droite, à gauche,
+Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.
+
+La plus habile politique, qui eût bâti la maison spécialement pour cet
+usage, n'eût pas si bien réussi que l'avait fait le hasard. Si ce
+n'était une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et
+sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles
+verdâtres attestaient l'humidité, avec le jardinet sans air qu'elle
+possédait au delà, était comme étouffée entre les maisons géantes de la
+rue Saint-Honoré, quartier mixte, à cette époque, de banque et
+d'aristocratie. Plus bas, c'étaient les hôtels princiers du faubourg et
+la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents
+étouffés du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'étaient les hôtels des
+fermiers généraux de la place Vendôme, bâtis de la misère du peuple.
+
+Quelles étaient les impressions des visiteurs de Robespierre, des
+dévots, des pèlerins, quand, dans ce quartier impie où tout leur
+blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison prêchait,
+parlait. Dès le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar,
+le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: «C'est ici
+l'_incorruptible_.»--S'ils montaient, la mansarde les faisait se récrier
+plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que
+les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa
+moralité parfaite, ses travaux infatigables, une vie donnée toute au
+peuple. Il n'y avait pas là le théâtral, le fantasmagorique du maniaque
+Marat, se démenant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici,
+nul caprice, tout réglé, tout honnête, tout sérieux. L'attendrissement
+venait; on croyait avoir vu, pour la première fois, en ce monde, la
+maison de la vertu.
+
+Notez pourtant avec cela que la maison, bien regardée, n'était pas une
+habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit
+salon du bas en avertissait assez. C'était un clavecin, instrument rare
+alors, même chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner
+l'éducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune à son tour, au
+couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'était pas
+précisément menuisier; il était entrepreneur en menuiserie de bâtiment.
+La maison était petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez
+lui.
+
+Tout ceci avait deux aspects; c'était le peuple d'une part, et ce
+n'était pas le peuple; c'était, si l'on veut, le peuple industrieux,
+laborieux, passé récemment, par ses efforts et son travail, à l'état de
+petite bourgeoisie. La transition était visible. Le père, bonhomme
+ardent et rude, la mère, d'une volonté forte et violente, tous deux
+pleins d'énergie, de cordialité, étaient bien des gens du peuple. La
+plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'élan; les autres
+s'en écartaient déjà, l'aînée surtout, que les patriotes appelaient avec
+une galanterie respectueuse mademoiselle Cornélia. Celle-ci, décidément,
+était une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre
+faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait à toute chose une
+grâce de fierté austère, au ménage comme au clavecin; qu'elle aidât sa
+mère au hangar, pour laver ou pour préparer le repas de la famille,
+c'était toujours Cornélia.
+
+Robespierre passa là une année, loin de la tribune, écrivain et
+journaliste, préparant tout le jour les articles et les discours qu'il
+devait le soir débiter aux Jacobins;--une année, la seule, en réalité,
+qu'il ait vécue en ce monde.
+
+Madame Duplay trouvait très-doux de le tenir là, l'entourait d'une garde
+inquiète. On peut en juger par la vivacité avec laquelle elle dit au
+Comité du 10 août, qui cherchait chez elle un lieu sûr: «Allez-vous-en:
+vous allez compromettre Robespierre.»
+
+C'était l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'étaient donnés à lui. Le
+fils lui servait de secrétaire, copiait, recopiait ses discours tant
+raturés. Le père Duplay, le neveu, l'écoutaient insatiablement,
+dévoraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme
+un frère; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion
+de dérider le pâle orateur. Avec une telle hospitalité, nulle maison
+n'eût été triste. La petite cour, avivée par la famille et les ouvriers,
+ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table
+de sapin où il écrivait, s'il levait les yeux entre deux périodes,
+voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar à la maison,
+mademoiselle Cornélia ou telle de ses aimables soeurs. Combien dut-il
+être fortifié, dans sa pensée démocratique, par une si douce image de la
+vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarité, moins la misère et les
+vices, compagnons de la misère! Cette vie, à la fois populaire et noble,
+où les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux
+qui s'y livrent! La beauté que prend le ménage, même en ses côtés les
+plus humbles, l'excellence du repas préparé par la main aimée!... qui
+n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortuné
+Robespierre, dans la vie sèche, sombre, artificielle, que les
+circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant
+senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.
+
+Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un dédommagement était
+difficile. Un Jacobin dissident fit un jour à Robespierre le reproche
+«d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon
+nourrit Tartufe,» reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir
+la fraternité de l'époque et le bonheur de l'amitié.
+
+Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay
+qu'à la condition de payer pension. Sa délicatesse le voulait ainsi. On
+ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-être même fallut-il, pour
+le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entraînement
+terrible de sa courte destinée, dans l'accablement de chaque jour, il
+perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute sûr de
+dédommager ses amis d'une autre manière. Il n'avait en réalité que son
+traitement de député, qu'il oubliait même souvent de toucher. La pension
+payée à sa soeur, avec quelques dépenses en linge ou habits, et quelques
+sous donnés sur la route à des petits Savoyards, il ne lui restait
+exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouvés sur lui au 9
+thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille
+francs de pension à madame Duplay.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).
+
+
+L'Assemblée constituante avait ordonné qu'en chaque commune, dans la
+salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de
+naissance et de mort, il y aurait un autel.
+
+Les trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi
+consacrés à l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies
+à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la
+municipalité eût été le temple.
+
+Le conseil de Mirabeau eût été suivi: «Vous n'aurez rien fait, si vous
+ne _dé_-christianisez la Révolution.»
+
+Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent qu'ils
+ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s'ils n'étaient consacrés à
+la Commune par le magistrat.
+
+Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rite
+catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son
+fils Horace étant né, il le porta lui-même à l'Hôtel de Ville, réclama
+la loi de l'Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême
+républicain.
+
+Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand
+écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte
+qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua
+très-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un
+_Comité de clémence_.
+
+Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le
+rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l'attrait
+du coeur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile,
+jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle
+un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du
+colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains
+est-elle passée? Cette chose appartient à la France. Je prie
+l'acquéreur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre.
+Qu'elle soit placée au Musée, en attendant le musée révolutionnaire
+qu'on formera tôt ou tard.
+
+Lucile était fille d'un ancien commis des finances, et d'une très-belle
+et excellente femme qu'on prétendait avoir été maîtresse du ministre des
+finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu
+élevée, comme le nom en témoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais
+surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage,
+ému, orageux, fantasque, a le souffle de la _France libre_ (le beau
+pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l'amour d'un
+homme de génie[18].
+
+[Note 18: Elle l'aima jusqu'à vouloir mourir avec lui.--Et pourtant,
+eut-il tout entier, sans réserve, ce coeur si dévoué? Qui l'affirmerait?
+Elle était ardemment aimée d'un homme bien inférieur (le trop célèbre
+Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est là bien
+entamée; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu
+as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir
+ici dans un noeud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en
+détachas par la mort!]
+
+Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle
+cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 10
+août:
+
+«Le 8 août, je suis revenue de la campagne; déjà tous les esprits
+fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais à dîner, nous nous
+amusâmes assez. Après le dîner, nous fûmes chez M. Danton. La mère
+pleurait, elle était on ne peut plus triste; son petit avait l'air
+hébété. Danton était résolu; moi, je riais comme une folle. Ils
+craignaient que l'affaire n'eût pas lieu; quoique je n'en fusse pas du
+tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais
+qu'elle aurait lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait madame Danton.
+«Hélas! lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce
+soir.»--Il faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y
+avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: «Vive
+la nation!» Puis des troupes à cheval, enfin des troupes immenses. La
+peur me prit. Je dis à madame Danton.«Allons-nous-en.» Elle rit de ma
+peur; mais, à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa
+mère: «Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin.» Arrivés
+chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva
+avec un fusil. O Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve; je me cachai avec
+mes deux mains, et me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer
+tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas
+qu'il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui
+parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura
+en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il
+s'était exposé. Fréron avait l'air déterminé à périr. «Je suis las de
+la vie, disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» Chaque patrouille qui
+venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer
+dans le salon, qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces
+apprêts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près d'un lit,
+accablée, anéantie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais
+parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air
+fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
+chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des
+Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux
+sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette
+fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de
+bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet
+était d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que
+j'allais m'évanouir. Madame Robert demandait son mari à tout le monde.
+«S'il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui,
+ce point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le
+poignarder...» Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon
+épaule... Madame Danton semblait se préparer à la mort de son mari. Le
+matin, on tira le canon. Elle écoute, pâlit, se laisse aller, et
+s'évanouit...
+
+«Qu'allons-nous devenir, ô mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de
+respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des
+hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons être libres; ô Dieu! qu'il
+en coûte!...»
+
+Lucile, qui se montre ici si naïvement dans sa faiblesse de femme, fut
+un héros à la mort.
+
+Il faut la voir à ce moment décisif où il fut délibéré, entre Desmoulins
+et ses amis, s'il ferait le pas décisif, et probablement mortel, de
+réclamer pour les libertés de la presse et de la tribune, étouffées par
+l'arrestation de son ami Fabre d'Églantine, s'il oserait se mettre en
+travers du torrent de la Terreur!
+
+Qui ne voyait à ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans
+cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Comédie, près la rue
+Dauphine). Au premier, demeurait Fréron. Au second, Camille Desmoulins
+et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifiés, venaient les prier, les
+avertir, les arrêter, leur montrer l'abîme. Un homme, nullement timide,
+le général Brune, familier de la maison, était un matin chez eux, et
+conseillait la prudence. Camille fit déjeuner Brune, et, sans nier qu'il
+eût raison, tenta de le convertir. «_Edamus et bibamus_, dit-il en latin
+à Brune, pour n'être entendu de Lucile; _cras enim moriemur_.» Il parla
+néanmoins de son dévouement et de sa résolution d'une manière si
+touchante, que Lucile courut l'embrasser. «Laissez-le, dit-elle,
+laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la
+France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.»
+
+Fréron, l'ami de Camille, l'admirateur passionné de sa femme, venait
+d'écrire la part qu'il avait eue à la prise de Toulon, et comment il
+avait monté aux batteries l'épée à la main. Je croirais très-volontiers
+que Camille désira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il
+n'était qu'un grand écrivain. Il voulut être un héros.
+
+Le septième numéro du _Vieux Cordelier_, si hardi contre les deux
+Comités gouvernants, le huitième contre Robespierre (publié en 1836),
+perdirent Camille et le firent envelopper dans le procès de Danton.
+
+La vive émotion qu'excita le procès, la foule incroyable qui entoura le
+Palais de Justice dans une disposition favorable aux accusés, faisaient
+croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient à sortir, ils
+pourraient entraîner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun
+n'avait d'armes, et presque aucun de courage.
+
+Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, éperdue de
+douleur, autour de ce Luxembourg. Camille était là, collé aux barreaux,
+la suivant des yeux, écrivant les choses les plus navrantes qui jamais
+ont percé le coeur de l'homme. Elle aussi s'apercevait, à cet horrible
+moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle
+avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du général
+Dillon, celui de Fréron. Fréron était à Paris, et n'osa rien faire pour
+eux. Dillon était au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux
+cartes avec le premier venu.
+
+Camille s'était perdu pour la France et pour Lucile.
+
+Elle aussi se perdit pour lui.
+
+Le premier jour, elle s'était adressée au coeur de Robespierre. On avait
+cru autrefois que Robespierre l'épouserait. Elle rappelait dans sa
+lettre qu'il avait été le témoin de leur mariage, qu'il était leur
+premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler à sa gloire,
+ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable,
+qui sent sa vie précieuse: «Tu vas nous tuer tous deux; le frapper,
+c'est me tuer, moi.»
+
+Nulle réponse.
+
+Elle écrivit à son admirateur Dillon: «On parle de refaire Septembre...
+Serait-il d'un homme de coeur de ne pas au moins défendre ses jours?»
+
+Les prisonniers rougirent de cette leçon d'une femme, et se résolurent
+d'agir. Il paraît toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'après
+Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait
+ameuté la foule.
+
+Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes
+avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire.
+Laflotte l'écouta et le fit parler. Laflotte était républicain; mais là,
+enfermé, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tenté. Il ne
+dénonça pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, hésitant encore
+peut-être. Le matin, il livra son âme, en échange de sa vie, vendit son
+honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on égorgea Danton,
+Camille Desmoulins, et, quelques jours après, Lucile, et plusieurs
+prisonniers du Luxembourg, tous étrangers à l'affaire, et qui ne se
+connaissaient même pas.
+
+Le seul des accusés qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins.
+Elle parut intrépide, digne de son glorieux nom. Elle déclara qu'elle
+avait dit à Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2
+Septembre, «c'était pour eux un devoir de défendre leur vie.»
+
+Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il fût, qui n'eût le
+coeur arraché de cette mort. Ce n'était pas une femme politique, une
+Corday, une Roland; c'était simplement une femme, une jeune fille, à la
+voir, une enfant, pour l'apparence. Hélas! qu'avait-elle fait? voulu
+sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain.
+Elle mourait pour sa vertu, l'intrépide et charmante femme, pour
+l'accomplissement du plus saint devoir.
+
+Sa mère, la belle, la bonne madame Duplessis, épouvantée de cette chose
+qu'elle n'eût jamais pu soupçonner, écrivit à Robespierre, qui ne put ou
+n'osa y répondre. Il avait aimé Lucile, dit-on, voulu l'épouser. On eût
+cru, s'il eût répondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donné une prise
+qui l'eût fortement compromis.
+
+Tout le monde exécra cette prudence. Le sens humain fut soulevé. Chaque
+homme souffrit et pâtit. Une voix fut dans tout un peuple, sans
+distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): «Oh! ceci,
+c'est trop!»
+
+Qu'avait-on fait en infligeant cette torture à l'âme humaine? on avait
+suscité aux idées une cruelle guerre, éveillé contre elles une
+redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilité
+sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse
+des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes[19].
+
+[Note 19: «De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du
+matin.
+
+«Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort;
+on n'a point le sentiment de sa captivité: le ciel a eu pitié de moi. Il
+n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à
+tour, toi, Horace et Durousse, qui était à la maison; mais notre petit
+avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la
+douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon
+cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre
+tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au
+moins pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée
+de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de
+toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt
+j'ai sangloté en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile! ô ma chère
+Lucile, où es-tu? (_Ici on remarque la trace d'une larme_.) Hier au soir
+j'ai eu un pareil moment, et mon coeur s'est également fendu quand j'ai
+aperçu, dans le jardin, ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux
+contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle
+qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur
+(_ici encore une trace de larmes_), à son mouchoir et à son voile
+qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez,
+qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux.
+Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien
+bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais
+une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux
+branches qui s'attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15: le
+marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure,
+Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait; que ton
+peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop
+compassion des autres; qu'il te donne deux séances par jour. Dans
+l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et
+de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant,
+envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon coeur. Ma chère
+Lucile! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu'un
+m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le
+citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu: «Eh bien, vous l'avez vue?»
+lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je
+me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur
+toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi.
+C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je
+le verrai, à ce qu'il me paraît, deux fois par jour, le matin et le
+soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait
+été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans
+mon appartement; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai
+hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui
+souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. «Ô mon Dieu!»
+s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé;
+et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églantine. «Oui, je
+suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre révolution est donc
+faite?» Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous
+envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre,
+nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une
+chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait
+l'être. Mais, chère amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au
+secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans
+recevoir un seul journal! c'est vivre et être mort tout ensemble; c'est
+n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que
+l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chère Lucile! ma bien-aimée!
+bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un
+père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si
+durement; mais mes collègues! mais Robespierre qui a signé l'ordre de
+mon cachot! mais la République, après tout ce que j'ai fait pour elle!
+C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices! En
+entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette,
+Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi
+qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la
+République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution,
+moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère
+Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon coeur,
+malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des
+hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent
+dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la ciguë;
+mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il
+est plus dur d'être séparé de toi! Le plus grand criminel serait trop
+puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne
+fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation;
+mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que
+parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On
+m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal
+révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette
+question: Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision! et
+peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort
+qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma chère Lolotte, mon bon loup; dis
+adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de
+l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas.
+Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent
+toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été
+bon mari, bon fils; j'aurais été bon père. J'emporte l'estime et les
+regrets de tous les vrais républicains, de tous les nommes, la vertu et
+la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c'est un phénomène que
+j'aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y
+tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma tête avec calme sur
+l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même
+philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et
+libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la
+puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de
+Syracuse: «La tyrannie est une belle épitaphe.» Mais, console-toi, veuve
+désolée! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est
+celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile!
+j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te
+rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques
+personnes selon notre coeur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que
+tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si
+féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans
+mes écrits contre les collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le
+souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime
+de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes
+assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos
+collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter
+l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des
+plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à
+dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien
+emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des
+républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du
+moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien
+plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma
+poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle
+point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau: vis pour
+mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point
+entendre. Que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il
+y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité;
+et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le
+récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! ô Anette! Sensible comme
+je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes,
+est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon âme, ma
+divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a
+d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile! adieu,
+Horace, Anette! adieu, mon père! Je sens fuir devant moi le rivage de la
+vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras croisés te serrent! mes
+mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais
+mourir!»]
+
+
+
+
+XXVII
+
+EXÉCUTIONS DE FEMMES.--LES FEMMES PEUVENT-ELLES ÊTRE EXÉCUTÉES.
+
+
+Ces morts de femmes étaient terribles. La plus simple politique eût dû
+supprimer l'échafaud pour les femmes. Cela tuait la République.
+
+La mort de Charlotte Corday, sublime, intrépide et calme, commença une
+religion.
+
+Celle de la Dubarry, tout horripilée de peur, pauvre vieille fille de
+chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes
+ses forces, criait et se faisait traîner, réveilla toutes les fibres de
+la pitié animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou
+gras... Tous, au récit, frissonnèrent.
+
+Mais le coup le plus terrible fut l'exécution de Lucile. Nulle ne laissa
+tant de regret, de fureur, ne fut plus âprement vengée.
+
+Qu'on sache bien qu'une société qui ne s'occupe point de l'éducation des
+femmes et qui n'en est pas maîtresse est une société perdue. La médecine
+_préventive_ est ici d'autant plus nécessaire, que la _curative_ est
+réellement impossible. _Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen sérieux
+de répression_. La simple prison est déjà chose difficile: «Quis
+custodiet ipsos custodes?» Elles corrompent tout, brisent tout; point de
+clôture assez forte. Mais les montrer à l'échafaud, grand Dieu! Un
+gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-même. La nature,
+qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perpétuité de
+l'espèce, a par cela même mis dans les femmes ce mystère (absurde au
+premier coup d'oeil): _Elles sont très-responsables_, et _elles ne sont
+pas punissables_. Dans toute la Révolution, je les vois violentes,
+intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, dès qu'on
+les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles
+aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent
+la justice, en détruisent toute idée, la font nier et maudire. Jeunes,
+on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour,
+bonheur, fécondité. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce
+qu'elles sont vieilles, c'est-à-dire qu'elles furent mères, qu'elles
+sont restées sacrées, et que leurs cheveux gris ressemblent à ceux de
+votre mère. Enceintes!... Ah! c'est là que la pauvre justice n'ose plus
+dire un seul mot; à elle de se convertir, de s'humilier, de se faire,
+s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi
+s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle apparaît horrible,
+impie, l'ennemie de Dieu!
+
+Les femmes réclameront peut-être contre tout ceci; peut-être elles
+demanderont si ce n'est pas les faire éternellement mineures que leur
+refuser l'échafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les
+conséquences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre
+faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais
+infirmes, périodiquement malades, nature autant que personnes, filles du
+monde sidéral, donc, par leurs inégalités, écartées de plusieurs
+fonctions rigides des sociétés politiques. Elles n'y ont pas moins une
+influence énorme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans
+nos révolutions. Ce sont généralement les femmes qui les ont fait
+avorter; leurs intrigues les ont minées, et leurs morts (souvent
+méritées, toujours impolitiques) ont puissamment servi la
+contre-révolution.
+
+Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur tempérament,
+qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-être plus
+propres que l'homme à l'administration. Leurs habitudes sédentaires et
+le soin qu'elles mettent en tout, leur goût naturel de satisfaire, de
+plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aperçoit
+dès aujourd'hui dans l'administration des postes. La Révolution, qui
+renouvelait tout, en lançant l'homme dans les carrières actives, eût
+certainement employé la femme dans les carrières sédentaires. Je vois
+une femme parmi les employés du Comité de salut public. (_Archives,
+Registres manuscrits des procès-verbaux du Comité_, 5 juin 93, p. 79.)
+
+
+
+
+XXVIII
+
+CATHERINE THÉOT, MÈRE DE DIEU.--ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94).
+
+
+Le temps était au fanatisme. L'excès des émotions avait brisé, humilié,
+découragé la raison. Sans parler de la Vendée, où l'on ne voyait que
+miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en
+94. Dans le Lyonnais, une prophétesse avait eu de grands succès; cent
+mille âmes y prirent, dit-on, le bâton de voyage, s'en allant sans
+savoir où. En Allemagne, les sectes innombrables des illuminés
+s'étendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes
+classes: le roi de Prusse en était. Mais nul homme de l'Europe
+n'excitait si vivement l'intérêt de ces mystiques que l'étonnant
+Maximilien. Sa vie, son élévation à la suprême puissance par le fait
+seul de la parole, n'était-elle pas un miracle, et le plus étonnant de
+tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le déclaraient un Messie. Tels
+voyaient distinctement au ciel la _constellation Robespierre_. Le 2 août
+93, le président des Jacobins désignait, sans le nommer, le _Sauveur qui
+allait venir_. Une infinité de personnes avaient ses portraits appendus
+chez elles, comme image sainte. Des femmes, des généraux mêmes,
+portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la
+miniature sacrée. Ce qui est plus étonnant, c'est que ceux qui le
+voyaient sans cesse et l'approchaient de plus près, _ses saintes
+femmes_, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police),
+ne le regardaient pas moins comme un être d'autre nature. Elles
+joignaient les mains, disant: «Oui, Robespierre, tu es Dieu.»
+
+Du petit hôtel (démoli) où se tenait le Comité de sûreté jusqu'aux
+Tuileries, où était le Comité de salut public, régnait un corridor
+obscur. Là venaient les hommes de la police remettre les paquets
+cachetés. De là de petites filles portaient les lettres ou les paquets
+chez la grande dévote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, mère
+de l'entrepreneur des Jeux.
+
+Nous avons parlé ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre,
+marmottant devant deux plâtres: «Dieu sauve Manuel et Pétion! Dieu
+sauve Manuel et Pétion!» Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en
+94 elle n'ait tout autant d'heures marmotté pour Robespierre.
+
+L'amer Cévenol, Rabaut-Saint-Étienne, avait très-bien indiqué que ces
+mômeries ridicules, cet entourage de dévotes, cette patience de
+Robespierre à les supporter, c'était le point vulnérable, le talon
+d'Achille, où l'on percerait le héros. Girey-Dupré, dans un noël piquant
+et facétieux, y frappa, mais en passant. N'était-ce pas le sujet de
+cette comédie de Fabre d'Églantine qu'on fit disparaître, et pour
+laquelle peut-être Fabre disparut?
+
+Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion
+qu'on pût saisir. Robespierre la donna lui-même.
+
+Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses
+ennemis, contre le Comité de sûreté, qu'il voulait briser, il furetait
+volontiers dans les cartons de ce Comité. Il y trouva, prit, emporta des
+papiers relatifs à la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela
+rendit curieux. Le Comité s'en procura des doubles, et vit que cette
+affaire, si chère à Robespierre, était une affaire d'illuminisme.
+
+Quel secret motif avait-il de couvrir les _illuminés_, d'empêcher qu'on
+ne donnât suite à leur affaire?
+
+Ces sectes n'ont jamais été indifférentes aux politiques. Le duc
+d'Orléans était fort mêlé aux Francs-Maçons et aux Templiers, dont il
+fut, dit-on, grand maître. Les jansénistes, devenus sous la persécution
+une société secrète, par l'habileté peu commune avec laquelle ils
+organisaient la publicité mystérieuse des Nouvelles ecclésiastiques,
+avaient mérité l'attention particulière des Jacobins. Le tableau
+ingénieux qui révélait ce mécanisme était le seul ornement de la
+bibliothèque des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89 à 91, demeura rue
+de Saintonge au Marais, près la rue de Touraine, à la porte même du
+sanctuaire où ces énergumènes du jansénisme expirant firent leurs
+derniers miracles; le principal miracle était de crucifier des femmes,
+qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente
+recrudescence du fanatisme, après la Terreur, était facile à prévoir.
+Mais qui en profiterait?
+
+Au château de la duchesse prêchait un adepte, le chartreux dom Gerle,
+collègue de Robespierre à la Constituante, celui qui étonna l'Assemblée
+en demandant, comme chose simple, qu'elle déclarât le catholicisme
+religion d'État. Dom Gerle, à la même époque, voulait aussi que
+l'Assemblée proclamât la vérité des prophéties d'une folle, la jeune
+Suzanne Labrousse. Dom Gerle était toujours lié avec son ancien
+collègue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et,
+sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il
+avait obtenu de lui un certificat de civisme.
+
+Bon républicain, le chartreux n'en était pas moins un prophète. Dans un
+grenier du pays latin, l'esprit lui était soufflé par une vieille femme,
+idiote, qu'on appelait la Mère de Dieu. Catherine Théot (c'était son
+nom) était assistée dans ses mystères de deux jeunes et charmantes
+femmes, brune et blonde, qu'on appelait la _Chanteuse_ et la _Colombe_.
+Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des
+magnétiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu'à quel point un
+homme aussi grave que Robespierre pouvait-il être mêlé à ces mômeries on
+l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils,
+blanc, rouge et bleu; elle siégeait sur le premier, son fils dom Gerle
+sur le second à gauche; pour qui était l'autre, le fauteuil d'honneur à
+la droite de la Mère de Dieu? n'était-ce pas pour un fils aîné, le
+_Sauveur qui devait venir_?
+
+Quelque ridicule que la chose pût être en elle-même, et quelque intérêt
+qu'on ait eu à la montrer telle, il y a deux points qui y découvrent
+l'essai d'une association grossière entre l'illuminisme chrétien, le
+mysticisme révolutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des
+prophètes.
+
+«Le premier sceau de l'Évangile fut l'annonce du Verbe; le second; la
+séparation des cultes; le _troisième la Révolution_; le quatrième, _la
+mort des rois_; le cinquième, la réunion des peuples; le sixième, le
+combat de l'ange exterminateur; le septième, la résurrection des élus de
+la Mère de Dieu, et le bonheur général _surveillé par les prophètes_.»
+
+«Au jour de la résurrection, où sera la Mère de Dieu? Sur son trône,
+_entre ses prophètes_, dans le Panthéon.»
+
+L'espion Sénart, qui se fit initier pour les trahir et les arrêta,
+trouva, dit-il, chez la Mère, une lettre écrite en son nom à Robespierre
+comme à son premier prophète, au fils de l'Être suprême, au Rédempteur,
+au Messie.
+
+Les deux Gascons, Barrère, Vadier, qui firent ensemble l'oeuvre
+malicieuse du rapport que les Comités lançaient dans la Convention, y
+mirent (comme ingrédients dans la chaudière du Sabbat) des choses tout à
+fait étrangères; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet,
+qu'on avait trouvé à Saint-Cloud. Cela donnait un prétexte de parler
+dans le rapport du royalisme, de restauration de la royauté.
+L'Assemblée, désorientée, ne savait d'abord que croire. Peu à peu, elle
+comprit. Sous le débit sombre et morne de Vadier, elle sentit le
+puissant comique de la facétie. La plaisanterie dans la bouche d'un
+homme qui tient son sérieux emporte souvent le fou rire sans qu'on
+puisse résister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la
+guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assemblée eût ri de même.
+On se tordait sur les bancs.
+
+On décida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoyé aux
+quarante-quatre mille communes de la République, à toutes les
+administrations, aux armées. Tirage de cent mille peut-être!
+
+Rien ne contribua plus directement à la chute de Robespierre.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94).
+
+
+Cette affaire de la Mère de Dieu se compliqua d'une autre accusation,
+bien moins méritée, dont Robespierre fut l'objet.
+
+On supposa gratuitement que l'apôtre des Jacobins avait cherché des
+prosélytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames
+qui recevaient des joueurs.
+
+En réalité, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre aîné
+et Robespierre jeune, qui fréquentait ces maisons.
+
+Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de
+société, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible
+réputation de son frère demandait de ménagements. Dans ses missions, où
+son nom lui donnait un rôle très-grand et difficile à jouer, il veillait
+trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs même,
+une femme très-équivoque.
+
+Il avait vivement embrassé, par jeunesse et par bon coeur, l'espoir que
+son frère pourrait adoucir la Révolution. Il ne cachait point cet
+espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des délais qui
+ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanité, épargna des
+communes girondines. À Paris, il eut le courage de sauver plusieurs
+personnes, entre autres le directeur de l'économat du clergé (qui plus
+tard fut le beau-père de Geoffroy-Saint-Hilaire).
+
+Dans la précipitation de son zèle antiterroriste, il lui arriva parfois
+de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'étaient avancés
+sans réserve pour la Révolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa
+royalement silence au représentant Bernard de Saintes. Cette scène,
+très-saisissante, donna aux contre-révolutionnaires du Jura une
+confiance illimitée. Ils disaient légèrement (un des leurs, Nodier, le
+rapporte): «Nous avons la protection de MM. de Robespierre.»
+
+À Paris, Robespierre jeune fréquentait une maison infiniment suspecte du
+Palais-Royal, en face du perron même, au coin de la rue Vivienne,
+l'ancien hôtel Helvétius. Le perron était, comme on sait, le centre des
+agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des
+marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux étaient tout autour,
+hantées des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux
+partis, à mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir là, entre les
+filles et la roulette. Là finirent les Constituants, les Talleyrand, les
+Chapelier. Là traînèrent les Orléanistes. Plusieurs de la Gironde y
+vinrent. Robespierre jeune, gâté par ses missions princières, aimait
+aussi à retrouver là quelques restes de l'ancienne société.
+
+La maison où il jouait était tenue par deux dames royalistes, fort
+jolies, la fille de dix-sept ans, la mère n'en avait pas quarante.
+Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve, à ce qu'elle disait, d'un
+garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait marié sa fille dans
+une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du
+ministre de la Pompadour, que Latude a immortalisé.
+
+Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de mystère, laissait, sous les yeux
+des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de
+royalisme ne nuisait pas à la maison. Les riches restaient royalistes.
+Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La
+petite Saint-Amaranthe était fort aimée du Jacobin Desfieux, agent du
+Comité de sûreté (quand ce comité était sous Chabot), ami intime de
+Proly et logeant dans la même chambre, ami de Junius Frey, ce fameux
+banquier patriote qui donna sa soeur à Chabot. Tout cela avait apparu au
+procès de Desfieux, noyé avec Proly, dans le procès des Hébertistes.
+
+Desfieux ayant été exécuté avec Hébert, le 24 mars, Saint-Just transmit
+une note contre la maison qu'il fréquentait au Comité de sûreté, qui, le
+31, fit arrêter les Saint-Amaranthe et Sartine. (_Archives, Comité de
+sûreté, registre 642, 10 germinal_.)
+
+Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, était ami de cette
+maison; c'est ce qui, sans doute, valut à ces dames de rester en prison
+assez longtemps sans jugement. Le Comité de sûreté, auquel il dut
+s'adresser pour leur obtenir des délais, était instruit de l'affaire. Il
+avait là une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La
+chose habilement arrangée, Robespierre pouvait apparaître comme patron
+des maisons de jeu!
+
+Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le _jeune_. La chose
+eût perdu tout son prix.
+
+Il fut bientôt averti, sans doute par son frère même, qui fit sa
+confession. Il vit l'abîme et frémit.
+
+Alla-t-il aux comités? ou les comités lui envoyèrent-ils? on ne sait. Ce
+qui est sûr, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses
+terribles se firent entre lui et eux.
+
+Il réfléchit que l'affaire était irrémédiable, que l'effet en serait
+augmenté par sa résistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des
+comités, en retour de cette vaine joie de malignité, un pouvoir nouveau
+qui lui servirait peut-être à frapper les comités, en tout cas, à faire
+un pas décisif dans sa voie de dictature judiciaire.
+
+Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: «Nous
+faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe,» il fit
+quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait.
+
+Chacun crut Robespierre lié avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute
+apparence, il ne connaissait même pas. L'invraisemblance du roman
+n'arrêta personne. Que cet homme sombrement austère, si cruellement
+agité, acharné à la poursuite de son tragique destin, s'en allât comme
+un Barrère, un marquis de la Terreur, s'égayer en une telle maison, chez
+des dames ainsi notées, on trouva cela naturel!... La crédulité furieuse
+serrait sur ses yeux le bandeau.
+
+Il était à craindre pourtant que l'équité et le bon sens ne
+retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette
+chose si simple: Il y a deux Robespierre.
+
+En juin eut lieu à grand bruit, avec un appareil incroyable, le
+supplice solennel des prétendus _assassins de Robespierre_, parmi
+lesquels on avait placé les Saint-Amaranthe.
+
+Le drame de l'exécution, monté avec un soin, un effet extraordinaires,
+offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vêtement que la
+seule Charlotte Corday avait porté jusque-là, la sinistre chemise rouge
+des parricides et de ceux qui assassinaient les pères du peuple, les
+représentants. Le cortège mit trois heures pour aller de la Conciergerie
+à la place de la Révolution, et l'exécution employa une heure.
+
+De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entières, le
+peuple put regarder, compter, connaître, examiner les _assassins de
+Robespierre_, savoir toute leur histoire.
+
+Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes.
+Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis
+l'exécution de Louis XVI. «Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un
+homme! Et que ferait-on de plus _si Robespierre était roi_?»
+
+Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'était là
+surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne digérait pas;--et,
+autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entières, la
+Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une
+tragédie complète sur chaque voiture, les pleurs et les regrets
+mutuels, des appels de l'un à l'autre à crever le coeur. Madame de
+Saint-Amaranthe, fière et résolue d'abord, défaillait à tout instant.
+
+Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'intérêt au
+comble. Maîtresse autrefois de Sartine, qui avait épousé la jeune
+Saint-Amaranthe, elle lui restait fidèle. Pour lui, elle s'était perdue.
+Elles étaient là ensemble, assises dans la même charrette, les deux
+infortunées, devenues soeurs dans la mort, et mourant dans un même
+amour.
+
+Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que
+Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'était
+par jalousie, par rage, qu'il l'avait dénoncée.
+
+Que Robespierre eût ainsi abandonné les Saint-Amaranthe, qu'on supposait
+ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux étonnement.
+
+Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient réunies
+dans cette affaire. Le Comité de sûreté, qui avait arrangé la chose,
+dans son drame atroce, mêlé de vrai et de faux, avait dépassé à la fois
+la comédie, la tragédie, écrasé tous les grands maîtres. L'immuable et
+l'irréprochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique,
+montré nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher à la malignité,
+qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe
+chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au
+Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois rôles,
+et sous ce blême visage de censeur impitoyable!... Shakspeare était
+humilié, Molière vaincu; Talma, Garrick, n'étaient plus rien à côté.
+
+Mais, quand, en même temps, on réfléchissait au lâche égoïsme qui
+lançait en avant les siens et qui les abandonnait! à la prudence infinie
+de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-même, laissant ses
+apôtres à Judas, avec Marie-Madeleine, pour être en croix à sa place!...
+oh! la fureur du mépris débordait de toutes les âmes!
+
+Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortuné Robespierre aujourd'hui
+roulait à l'ignominie.
+
+Telle fut l'âcre, brûlante et rapide impression de la calomnie sur des
+âmes bien préparées. Il avait, toute sa vie, usé d'accusations vagues.
+Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de
+boue sanglante...
+
+Les colporteurs, au matin, de clameurs épouvantables, hurlant la _sainte
+guillotine_, les _cinquante-quatre en manteaux rouges_, les _assassins
+de Robespierre_, aboyaient plus haut encore les _Mystères de la Mère de
+Dieu_. Une nuée de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nées
+de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs,
+maratistes, hébertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient
+par des cris infernaux la publicité monstrueuse du rapport déjà imprimé
+par décret à près de cent mille.
+
+On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des
+grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre
+hardiment les arrêtait. Mais le Comité de sûreté à l'instant les
+relâchait. Ils n'en étaient que plus sauvages, plus furieux à crier. De
+l'Assemblée aux Jacobins et jusqu'à la maison Duplay, en face de
+l'Assomption, toute la rue Saint-Honoré vibrait de leurs cris: les
+vitres en tremblaient. La _grande colère du Père Duchesne_ semblait
+revenue triomphante dans leurs mille gueules effrénées et dans leurs
+bouches tordues.
+
+
+
+
+XXX
+
+INDIFFÉRENCE À LA VIE.--AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94).
+
+
+La prodigalité de la peine de mort avait produit son effet ordinaire:
+une étonnante indifférence à la vie.
+
+La Terreur généralement était une loterie. Elle frappait au hasard,
+très-souvent frappait à côté. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand
+sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines,
+étaient en pure perte. On sentait confusément, instinctivement,
+l'inutilité de ce qui se faisait. De là un grand découragement, une
+rapide et funeste démoralisation, une sorte de choléra moral.
+
+Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les
+uns, décidés à vivre à tout prix, s'établissent en pleine boue. Les
+autres, d'ennui, de nausée, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la
+fuient plus.
+
+Cela avait commencé à Lyon; les exécutions trop fréquentes avaient blasé
+les spectateurs; un d'eux disait en revenant: «Que ferai-je pour être
+guillotiné?» Cinq prisonniers à Paris échappent aux gendarmes; ils
+avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au
+tribunal: «Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire
+où sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.»
+
+De pareils signes indiquaient trop que décidément la Terreur s'usait.
+Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la
+toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus
+énergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille
+formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait
+contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent
+jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocité de
+la loi rendait quasi-légitimes les faiblesses de la grâce. Elles
+disaient hardiment, en consolant le prisonnier: «Si je ne suis bonne
+aujourd'hui, il sera trop tard demain.» Le matin, on rencontrait de
+jolis jeunes imberbes menant le cabriolet à bride abattue, c'étaient
+des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour.
+De là, aux prisons. La charité les menait loin. Consolatrices du dehors,
+ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces
+dernières, c'était une chance de vivre.
+
+Un mot était répété sans cesse, employé à tout: La _nature_! suivre la
+nature! Livrez-vous à la nature, etc. Le mot _vie_ succéda en 95:
+«Coulons la vie!... Manquer sa vie,» etc.
+
+On frémissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en
+économisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait
+dérober. De respect humain, aucun souvenir. La captivité était, en ce
+sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes
+sérieuses, se livraient aux folles parades, aux dérisions de la mort.
+Leur récréation favorite était la répétition préalable du drame suprême,
+l'essai de la dernière toilette et les grâces de la guillotine. Ces
+lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beauté; on
+voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en
+croit un royaliste, de grandes dames humanisées, sur des chaises mal
+assurées, hasardaient cette gymnastique. Même à la sombre Conciergerie,
+où l'on ne venait guère que pour mourir, la grille tragique et sacrée,
+témoin des prédications viriles de madame Roland, vit souvent, à
+certaines heures, des scènes bien moins sérieuses; la nuit et la mort
+gardaient le secret.
+
+De même que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on hâtait les
+transactions, l'homme aussi n'étant pas plus sûr de durer que le papier,
+les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une
+mobilité extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, était
+volatilisée. Plus de solide, tout fluide, et bientôt gaz évanoui.
+
+Lavoisier venait d'établir et démontrer la grande idée moderne: solide,
+fluide et gazeux, trois formes d'une même substance.
+
+Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifié[20].
+
+[Note 20: Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur
+la chimie, lettre XXXVI), cette observation si juste, qui, dans cette
+extrême mobilité de l'être physique, me garantit la fixité de mon âme et
+son indépendance: «L'être immatériel, conscient, pensant et sensible,
+qui habite la boîte d'air condensé qu'on appelle homme, est-il un simple
+effet de sa structure et de sa disposition intérieure? Beaucoup le
+croient ainsi. Mais, si cela était vrai, l'homme devrait être identique
+avec le boeuf ou autre animal inférieur dont il ne diffère pas, comme
+composition et disposition.» Plus la chimie me prouve que je suis
+matériellement semblable à l'animal, plus elle m'oblige de rapporter à
+un principe différent mes énergies si variées et tellement supérieures
+aux siennes.]
+
+
+
+
+XXXI
+
+CHAQUE PARTI PÉRIT PAR LES FEMMES.
+
+
+Si les femmes, dès le commencement, ajoutèrent une flamme nouvelle à
+l'enthousiasme révolutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous
+l'impulsion d'une sensibilité aveugle, elles contribuèrent de bonne
+heure à la réaction, et, lors même que leur influence était la plus
+respectable, préparèrent souvent, la mort des partis.
+
+Lafayette, par le désintéressement de son caractère, l'imitation de
+l'Amérique, l'amitié de Jefferson, etc., eût été très-loin. Il fut
+arrête surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlacèrent,
+par celle même de sa femme, dont l'apparente résignation, la douleur et
+la vertu, agirent puissamment sur son coeur. Il avait chez lui en elle
+un puissant avocat de la royauté, puissant par ses larmes muettes. Elle
+ne se consolait pas de voir son mari se faire le geôlier du Roi. Née
+Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des
+Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle
+finit par s'enfuir en Auvergne, et délaissa son mari, qui devint, peu à
+peu, le champion de la royauté.
+
+Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont été de même gravement
+compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons énuméré ailleurs les
+courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le génie de
+Vergniaud s'endormir et s'énerver aux sons trop doux de la harpe de
+mademoiselle Candeille.
+
+Robespierre, très-faussement accusé pour les légèretés de son frère, le
+fut avec raison pour le culte fétichiste dont il se laissa devenir
+l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses dévotes. Il
+fut vraiment frappé à mort par l'affaire de Catherine Théot.
+
+Si, des républicains, nous passons aux royalistes, même observation. Les
+imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec
+l'étranger, contribuèrent, plus qu'aucune autre chose, à précipiter le
+destin de la royauté.
+
+Les Vendéennes, de bonne heure, travaillèrent à préparer, à lancer la
+guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur zèle fut aussi l'une des
+causes qui la firent échouer. Leur obstination à suivre la grande armée
+qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose à la
+paralyser. Le plus capable des Vendéens, M. de Bonchamps, avait espéré
+dans le désespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitté
+son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vendée
+courrait la France, dont les forces était aux frontières. Cette course
+de sanglier voulait une rapidité, un élan terribles, une décision
+vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calculé que dix
+ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vendéens et se feraient
+emmener.
+
+Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses
+d'ailleurs, du même élan qu'elles avaient commencé la lutte civile,
+elles voulurent aussi en courir la suprême chance. Elles jurèrent
+qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles
+marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes sédentaires, les
+autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient
+volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et
+guerrière. Et pourquoi la Révolution, si mal combattue par les hommes,
+n'aurait-elle pas été vaincue par les femmes, si Dieu le voulait?
+
+On demandait à la tante d'un de mes amis, jusque-là bonne religieuse, ce
+qu'elle espérait en suivant cette grande armée confuse où elle courait
+bien des hasards. Elle répondit martialement: «Faire peur à la
+Convention.»
+
+Bon nombre de Vendéennes croyaient que les hommes moins passionnés
+pourraient bien avoir besoin d'être soutenus, relevés par leur énergie.
+Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner
+courage à leurs prêtres. Au passage de la Loire, les barques étaient peu
+nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps à se confesser.
+Les prêtres les écoutaient, assis sur les tertres du rivage. L'opération
+fut troublée par quelques volées perdues du canon républicain. Un des
+confesseurs fuyait... Sa pénitente le rattrape: «Eh! mon père!
+l'absolution!--Ah! ma fille, vous l'avez.»--Mais elle ne le tint pas
+quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.
+
+Tout intrépides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un
+grand embarras pour l'armée. Outre cinquante carrosses où elles
+s'étaient entassées, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou à
+cheval, à pied, de toutes façons. Beaucoup traînaient des enfants.
+Plusieurs étaient grosses. Elles trouvèrent bientôt les hommes autres
+qu'ils n'étaient au départ. Les vertus du Vendéen tenaient à ses
+habitudes; hors de chez lui, il se trouva démoralisé. Sa confiance en
+ses chefs, en ses prêtres, disparut; il soupçonnait les premiers de
+vouloir fuir, s'embarquer. Pour les prêtres, leurs disputes, la fourbe
+de l'évêque d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs moeurs jusque-là
+cachées, tout parut cyniquement. L'armée y perdit sa foi. Point de
+milieu; dévots hier, tout à coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne
+respectaient plus rien.
+
+Les Vendéennes payèrent cruellement la part qu'elles avaient eue à la
+guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, dès la bataille du
+Mans quelques trentaines de femmes furent immédiatement fusillées.
+Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauvées par les soldats, qui,
+donnant le bras aux dames tremblantes, les tirèrent de la bagarre. On en
+cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un
+cabriolet à lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens.
+Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son libérateur;
+elle fut jugée et périt. Quelques-unes épousèrent ceux qui les avaient
+sauvées; ces mariages tournèrent mal; l'implacable amertume revenait
+bientôt.
+
+Un jeune employé du Mans, nommé Goubin, trouve, le soir de la bataille,
+une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant où aller.
+Lui-même, étranger à la ville, ne connaissant nulle maison sûre, il la
+retira chez lui. Cette infortunée, grelottante de froid ou de peur, il
+la mit dans son propre lit. Petit commis à six cents francs, il avait un
+cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il
+dormit sur sa chaise. Fatigué alors, devenant malade, il lui demanda,
+obtint de coucher près d'elle, habillé. Inutile de dire qu'il fut ce
+qu'il devait être. Une heureuse occasion permit à la demoiselle de
+retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle était riche, de grande
+famille, et (c'est le plus étonnant) qu'elle avait de la mémoire. Elle
+fit dire à Goubin qu'elle voulait l'épouser: «Non, mademoiselle; je suis
+républicain; les bleus doivent rester bleus!»
+
+
+
+
+XXXII
+
+LA RÉACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SIÈCLE QUI SUIT LA RÉVOLUTION.
+
+
+Plusieurs choses précipitèrent la réaction, après le 9 thermidor:
+
+La tension excessive du gouvernement révolutionnaire, la lassitude d'un
+ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au
+coeur. Immense fut l'élan de la pitié, aveugle, irrésistible.
+
+Il ne faut pas s'étonner si les femmes furent les principaux agents de
+la réaction.
+
+La négligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes
+populaires, le _débraillé_ de l'époque, ont été flétris du nom de
+cynisme. En réalité, l'autorité républicaine, dans sa sévérité
+croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme,
+l'austérité des moeurs.
+
+La _censure_ morale était exercée, non-seulement par les magistrats,
+mais par les sociétés populaires. Plus d'une fois des procès d'adultère
+furent portés à la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres
+décident que l'homme immoral _est suspect_. Grave et sinistre
+désignation, plus redoutée alors qu'aucune peine!
+
+Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles
+publiques.
+
+De là les secours aux filles mères, dont on a tant parlé. En réalité, si
+les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la
+plupart des filles publiques. L'enfant délaissé va aux hôpitaux,
+c'est-à-dire qu'il meurt.
+
+Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution)
+avaient à peu près disparu.
+
+Les salons, où les femmes avaient tant brillé jusqu'en 92, se ferment
+avant 93.
+
+Les femmes se jugeaient annulées. Sous ce gouvernement farouche, elles
+n'eussent été qu'épouses et mères.
+
+La détente se lâche le 9 thermidor. Un débordement inouï, une furieuse
+bacchanale commença dès le jour même.
+
+Dans la longue promenade qu'on fit faire à Robespierre pour le mener à
+l'échafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fenêtres, louées à
+tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient,
+étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait à ces
+balcons. À la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique,
+leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle
+intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge
+chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la
+rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d'une voix
+aigre: «À mort! à la guillotine!» Elles reprirent ce jour-là hardiment
+les grandes toilettes, et, le soir, elles _soupèrent_. Personne ne se
+contraignait plus.
+
+De Sade sortit de prison le 10 thermidor.
+
+Quand le funèbre cortège arriva à l'Assomption, devant la maison Duplay,
+les actrices donnèrent une scène. Des furies dansaient en rond. Un
+enfant était là à point, avec un seau de sang de boeuf; d'un balai, il
+jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.
+
+Le soir, ces mêmes bacchantes coururent à Sainte-Pélagie, où était la
+mère Duplay, criant qu'elles étaient les veuves des victimes de
+Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geôliers
+effrayés, étranglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de
+ses rideaux.
+
+Paris redevint très-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest
+et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de
+joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux
+filles publiques. Puis, ouvrirent ces _bals des victimes_, où la luxure
+impudente roulait dans l'orgie son faux deuil.
+
+L'_homme sensible_, en gémissant, spéculait sur l'assignat et les biens
+nationaux. La _bande noire_ pleurait à chaudes larmes les parents
+qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices
+royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs
+cachettes, travaillaient, sans s'épargner, à royaliser la Terreur; elles
+enlaçaient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur
+poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner
+la République. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovère,
+s'étaient mariés noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme
+un boeuf saigné, redevint tout à coup terrible sous l'aiguillon de la
+Contat; cette maligne Suzanne du _Figaro_ de Beaumarchais jeta le lacet
+au taureau, et le lança, cornes basses, au travers des Jacobins.
+
+Nous n'avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la
+Révolution. Ce sont les commencements de la longue Réaction qui dure
+depuis un demi-siècle.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+ * * * * *
+
+Le défaut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il
+ne donne point les _femmes de la Révolution_, mais quelques héroïnes,
+quelques femmes plus ou moins célèbres. Il dit telles vertus éclatantes.
+Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus méritants que la
+gloire ne les soutint pas.
+
+Ce que les femmes furent en 89, à l'immortelle aurore, ce qu'elles
+furent au midi de 90, à l'heure sainte des Fédérations, de quel coeur
+elles dressèrent l'autel de l'avenir!--au départ enfin de 92, quand il
+fallut se l'arracher, ce coeur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui
+pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir
+quelque chose, mais combien incomplètement!
+
+Pendant les dix années que coûta cette oeuvre historique, nous avions
+essayé dans notre chaire du Collège de France de reprendre et
+d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la
+famille.
+
+En 1848 spécialement, nous indiquions l'initiative que la femme était
+appelée à prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions à la
+République: Vous ne fonderez pas l'État sans une réforme morale de la
+famille. La famille ébranlée ne se raffermira qu'au foyer du nouvel
+autel, fondé par la Révolution.
+
+Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? où est
+cet auditoire bienveillant, sympathique?...
+
+Dois-je dire comme le vieux Villon: _Où sont les neiges de l'autre an?_
+
+Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la
+puissante voix de Quinet, la voûte où je vis telle parole prophétique de
+Mickiewicz se graver en lettres de feu...
+
+Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est intéressé dans
+l'État, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs
+publics.
+
+L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.
+
+Qui paye l'impôt du sang? la mère.
+
+C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus
+terrible enjeu.
+
+Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumières sur
+un tel intérêt, de s'initier complètement aux destinées de la Patrie?
+
+ * * * * *
+
+Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux
+anecdotes variées de ces biographies. Regardez sérieusement les
+premières pages et les dernières.
+
+Dans les premières, que voyez-vous?
+
+La sensibilité, le coeur, la sympathie pour les misères du genre humain,
+vous lança en 89 dans la Révolution. Vous eûtes pitié du monde, et vous
+vous élevâtes à ce point d'immoler la famille même.
+
+La fin du livre, quelle est-elle?
+
+La sensibilité encore, la pitié et l'horreur du sang, l'amour inquiet de
+la famille, contribuèrent plus qu'aucune autre chose à vous jeter dans
+la réaction.
+
+L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus
+par les assassinats que 93 par les échafauds.
+
+L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour
+leur salut, vous reniâtes la pensée de 92, la délivrance du monde. Vous
+cherchâtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque
+enfant que je fusse alors, ma mémoire est fidèle: jusqu'en 1815,
+n'étiez-vous pas toutes en deuil?
+
+Le coeur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir
+dira non.--Mais, qu'il vous ait trompées dans la réaction de cette
+époque, lorsque vous immolâtes le monde à la famille pour voir ensuite
+décimer la famille et l'Europe semée des os de vos enfants, rien de plus
+sûr: le passé vous l'a dit.
+
+ * * * * *
+
+Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.
+
+Comparez, je vous prie, la vie de vos mères et la vôtre, leur vie pleine
+et forte, féconde d'oeuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si
+vous le pouvez, le néant et l'ennui, la langueur où coulent vos jours.
+Quelle a été votre part, votre rôle, dans ce misérable demi-siècle de la
+réaction?
+
+Voulez-vous que je vous dise franchement d'où vient la différence?
+
+Elles aimèrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.
+
+J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les oeuvres
+renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le
+vivifient de leur activité, qui voguent avec lui, respirant du grand
+souffle dont se gonfle la voile du siècle, et dont le mot est: _En
+avant!_
+
+Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse à
+vingt ans de sa frivolité, l'homme dangereux qui vous mène à quarante
+dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses,
+d'agitations sans but, d'ennui stérile.
+
+Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que
+le foudroyant génie moderne, dans sa fécondité terrible, multiplie ses
+miracles par heure et par minute, vapeur et daguerréotype, chemin de
+fer, télégraphe électrique (où sera tout à l'heure la conscience du
+globe), tous les arts mécaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs
+dons infinis, versés à votre insu sur vous (et jusqu'à la robe que vous
+portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de
+la vie, vous enfermer dans le sépulcre!
+
+Vous user à sauver la ruine qu'on ne sauvera pas!
+
+Si vous aimez le moyen âge, écoulez ce mot prophétique que je traduis
+d'un de ses chants, d'une vieille _prose_, comique et sublime:
+
+ Le nouveau emporte le vieux,
+ L'ombre est chassée par la clarté,
+ le jour met en fuite la nuit...
+ ...........
+ À genoux! et dis: Amen!...
+ Assez mangé d'herbe et de foin...
+ Laisse les vieilles choses... Et va!...
+
+ * * * * *
+
+Filles de la longue paix qui traîne depuis 1815, connaissez bien votre
+situation.
+
+Voyez-vous là-bas tous ces nuages noirs qui commencent à crever? Et,
+sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de
+volcans souterrains, ces gémissements de la nature?...
+
+Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de
+rêves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'écrasement.
+Elle finit... Je connais votre coeur, remerciez-en Dieu qui lève le
+pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.
+
+Ce bien-être où languissait votre mollesse, il fallait qu'il finît. Pour
+ne parler que d'un péril, qui ne voyait venir la barbare rapacité du
+Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident
+la férocité du Cosaque?
+
+Oubliez, oubliez que vous fûtes les filles de la paix. Vous voilà tout à
+l'heure dans la haute et difficile situation de vos mères aux jours des
+grands combats. Comment soutinrent-elles ces épreuves? Il est temps pour
+vous de le demander.
+
+Elles n'acceptèrent pas seulement le sacrifice, elles l'aimèrent, elles
+allèrent au-devant.
+
+La fortune, la nécessité, qui croyaient leur faire peur, et venaient à
+elles, les mains pleines de glaives, les trouvèrent fortes et
+souriantes, sans plainte molle, sans injure à la mort.
+
+Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et là
+encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crêpes: «La
+mort!... mais la mort immortelle!»
+
+À cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: «Et nous aussi,
+nous serions fortes!... Viennent l'épreuve et le péril! Les grandes
+crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous.»
+
+Au danger? oui, peut-être; mais aux privations? au changement prolongé
+de situation, d'habitudes? C'est là le difficile, l'écueil même de tel
+noble coeur!...
+
+Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d'accord,
+s'il le fallait. Mais se détacher de ce monde d'inutilités élégantes
+qui, dans l'état de nos moeurs, semblent faire la poésie de la femme!...
+Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutôt mourir!
+
+ * * * * *
+
+Dans les années dites _heureuses_ qui amenèrent 1848, quand l'horizon
+moral s'était rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'étant
+point soulevée ni par l'espoir ni par l'épreuve, s'affaissait sur
+elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore,
+quelle chance pour un renouvellement.
+
+Entouré de cette foule où plusieurs avaient foi, plus qu'un autre
+affecté des signes effrayants d'une caducité de Bas-Empire, je regardais
+avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une
+brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant
+qui fut jamais. Dévoué à l'idée? ah! plus d'un l'a prouvé!... Mais pour
+un grand nombre pourtant l'écueil était l'excès de la culture, la
+curiosité infinie, la mobilité de l'esprit, des amours passagers pour
+tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui
+promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant
+par cela toute privation inutile, feraient disparaître d'ici la
+nécessité du sacrifice et l'occasion du dévouement.
+
+Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?
+
+Telle était la question que je m'adressais tristement.
+
+«Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge
+d'enlever le globe!»
+
+Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.
+
+Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour.
+
+«Qui aime encore?» C'est la seconde question que le moraliste devait
+s'adresser.
+
+Question déplacée? Nullement, dans le monde de glace, d'intérêt
+croissant, d'égoïsme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont
+nous nous sentons entourés.
+
+«Qui aime? (La nature me fit cette réponse.) Qui aime? c'est la femme.
+
+«D'amour, elle aime un jour. De maternité, pour la vie.»
+
+Donc, je m'adressai à la femme, à la mère, pour la grande initiative
+sociale[21].
+
+[Note 21: «Ainsi, diront les sages, délaissant le ferme terrain de
+l'idée, vous vous plaçâtes dans les voies mobiles du sentiment.»
+
+À quoi je répondrais: Peu, très peu d'idées sont nouvelles. Presque
+toutes celles qui éclatent en ce siècle, et veulent l'entraîner, ont
+paru bien des fois, et toujours inutilement L'avènement d'une idée n'est
+pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive
+incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle
+éclôt fécondée par la force du coeur.
+
+Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme
+telle, elle est aimée, embrassée, comme un cher nouveau-né, que
+l'humanité reçoit dans ses bras.
+
+D'idées et de systèmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera?
+Plus d'un le peut. Cela tient à l'heure de la crise et à nos
+circonstances, très-diverses selon la diversité des temps et des
+nations.
+
+Le grand, le difficile, c'est que l'idée utile, au moment décisif,
+rencontre préparé un foyer de bonne volonté morale, de chaleur héroïque,
+de dévouement, de sacrifice.. Où en retrouverai-je l'étincelle
+primitive, dans le refroidissement universel? Voilà ce que je me disais.
+
+Je m'adressai à l'étincelle indestructible, au foyer qui brûlera encore
+sur les ruines du monde, à l'immortelle chaleur de l'âme maternelle.]
+
+ * * * * *
+
+Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois
+des coups de lumière, des intuitions vraies. Un jour que, pour
+l'embarrasser, nous lui faisions cette question: «Qu'est-ce que la
+femme, à votre avis?» il rêva quelque temps. Ses doux yeux de biche
+égarée furent plus sauvages encore qu'à l'ordinaire. Enfin, le vieillard
+rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: «C'est une
+initiation.»
+
+Mot charmant, mot profond, profondément, délicatement vrai, en cent
+nuances et cent manières.
+
+La femme est l'initiation active, la puissance éminemment douce et
+patiente qui sait et peut initier.
+
+Elle est elle-même l'objet de l'initiation. Elle initie à la beauté qui
+est elle-même, à la beauté en ses divers degrés, au degré sublime
+surtout.--Et quel? Le sacrifice.
+
+Le sacrifice pénible et dramatique, souvent, choquant par le combat,
+l'effort,--dans la mère, il est harmonique, il entre dans son harmonie
+même; c'est sa souveraine beauté.
+
+Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se déchire. En elle, il
+sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour
+réalisé, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint
+de donner peu encore.
+
+Elle implore toute chose à suppléer son impuissance, invite tout à
+douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de là-haut, une étoile
+de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la
+rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumière
+sur lequel Béatrix fit monter l'âme aimée de monde en monde était
+brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui
+tremble dans un oeil de mère?
+
+Celle-ci, qui appelle toute chose à son secours, a bien plus en elle
+pour douer son fils.
+
+Elle a ce qui est elle-même, sa profonde nature de mère, le _sacrifice
+illimité_.
+
+Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent
+davantage.
+
+Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle
+embrassera tout.
+
+Que te demandons-nous, ô femme? Rien que de réaliser pour celui que tu
+aimes, de mettre dans sa vérité complète, ta nature propre, qui est le
+sacrifice.
+
+Cela est simple, cela contient beaucoup.
+
+Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers à ton
+grand, ton durable amour.
+
+Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beauté, à
+la souveraine beauté de nature qui est en toi, si tu la cherches, et
+dont tu dois créer, agrandir l'âme aimée.
+
+Le sacrifice enfin (là est l'épreuve, la gloire aussi et le succès) des
+molles tendresses qui couvrent l'égoïsme.--Le sacrifice qui dit: «Non
+pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit
+grand!»
+
+Là, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est là justement le but
+de l'initiation, c'est là ce que le fils doit prendre de sa mère, c'est
+par là qu'il doit la représenter: _Aimer et non pour soi, se préférer le
+monde_.
+
+Cette élasticité divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du
+coeur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu
+du dévouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand dès ce
+jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui.
+
+ Nervi, près Gênes, 20 mars 1854.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Femmes de la Révolution, by J. Michelet
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+The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Femmes de la Révolution
+
+Author: Jules Michelet
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+Release Date: July 2, 2006 [EBook #18738]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
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+<h2>LES FEMMES DE LA</h2>
+<h1>R&Eacute;VOLUTION</h1>
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+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>J. MICHELET</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>Deuxi&egrave;me &eacute;dition revue et corrig&eacute;e</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>RUE VOLTAIRE, 4-6</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>1855</h3>
+
+<p class="center">L'auteur et l'&eacute;diteur de cet ouvrage se r&eacute;servent le droit de le
+traduire ou de le faire traduire en toutes les langues.</p>
+
+<p class="center">Paris.&mdash;Imp. Simon Ra&ccedil;on et comp., rue d'Erfurth, 1.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<h3>I.</h3>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+</td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#I"><b>I.</b></a></td><td align="left"><a href="#I"><b>Aux femmes, aux mères, aux filles</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#II"><b>II.</b></a></td><td align="left"><a href="#II"><b>Influence des femmes au dix-huitième siècle.--Maternité</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#III"><b>III.</b></a></td><td align="left"><a href="#III"><b>Héroïsme de pitié.--Une femme a détruit la Bastille</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#IV"><b>IV.</b></a></td><td align="left"><a href="#IV"><b>L'amour et l'amour de l'idée (89-91)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#V"><b>V.</b></a></td><td align="left"><a href="#V"><b>Les femmes du 6 octobre (89)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#VI"><b>VI.</b></a></td><td align="left"><a href="#VI"><b>Les femmes de la fédération (1790)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#VII"><b>VII.</b></a></td><td align="left"><a href="#VII"><b>Les dames jacobines (1790)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#VIII"><b>VIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#VIII"><b>Le Palais-Royal en 90.--Émancipation des femmes.--La cave des Jacobins</b></a></td></tr>
+</table>
+<h3>II.</h3>
+<table summary="">
+<tr><td align="right">
+<a href="#IX"><b>IX.</b></a></td><td align="left"><a href="#IX"><b>Les salons.--Madame de Staël</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#X"><b>X.</b></a></td><td align="left"><a href="#X"><b>Les salons.--Madame de Condorcet</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XI"><b>XI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XI"><b>Suite.--Madame de Condorcet (94)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XII"><b>XII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XII"><b>Sociétés de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XIII"><b>XIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIII"><b>Théroigne de Méricourt (89-93)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XIV"><b>XIV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIV"><b>Les Vendéennes en 90 et 91</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<table summary="">
+<tr><td align="right">
+<a href="#XV"><b>XV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XV"><b>Madame Roland (91-92)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XVI"><b>XVI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVI"><b>Madame Roland (suite)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XVII"><b>XVII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVII"><b>Mademoiselle Kéralio (madame Robert) (17 juillet 91)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XVIII"><b>XVIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XVIII"><b>Charlotte Corday</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XIX"><b>XIX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XIX"><b>Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XX"><b>XX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XX"><b>Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'énerva la Gironde</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXI"><b>XXI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXI"><b>La première Femme de Danton (92-93)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXII"><b>XXII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXII"><b>La seconde femme de Danton.--L'amour en 93</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h3>IV.</h3>
+<table summary="">
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXIII"><b>XXIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIII"><b>La déesse de la Raison (10 novembre 93)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIV"><b>Culte des femmes pour Robespierre</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXV"><b>XXV.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXV"><b>Robespierre chez madame Duplay (91-95)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXVI"><b>XXVI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVI"><b>Lucile Desmoulins (avril 94)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXVII"><b>XXVII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVII"><b>Exécutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles être exécutées?</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXVIII"><b>Catherine Théot, Mère de Dieu.--Robespierre messie (juin 94)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXIX"><b>XXIX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXIX"><b>Les dames Saint-Amaranthe (juin 94)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXX"><b>XXX.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXX"><b>Indifférence à la vie.--Amours rapides des prisons (93-94)</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXXI"><b>XXXI.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXXI"><b>Chaque parti périt par les femmes</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#XXXII"><b>XXXII.</b></a></td><td align="left"><a href="#XXXII"><b>La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">
+<a href="#CONCLUSION"></a></td><td><a href="#CONCLUSION"><b>CONCLUSION</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'esp&egrave;ce de galerie ou mus&eacute;e biographique que le lecteur va parcourir se
+compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a trac&eacute;s
+dans son <i>Histoire de la R&eacute;volution</i>.</p>
+
+<p>Quelques-uns &eacute;taient incomplets, l'historien n'ayant d&ucirc;, dans cette
+histoire g&eacute;n&eacute;rale, les esquisser que de profil. Il y a suppl&eacute;&eacute; d'apr&egrave;s
+les meilleures sources biographiques.</p>
+
+<p>Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont &eacute;t&eacute;
+refondus ou consid&eacute;rablement d&eacute;velopp&eacute;s.</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3>AUX FEMMES, AUX M&Egrave;RES, AUX FILLES</h3>.
+
+<h4>(1<sup>er</sup> mars 1854.)</h4>
+
+
+<p>Ce livre para&icirc;t le jour o&ugrave; l'on ferme les livres, o&ugrave; les &eacute;v&eacute;nements
+prennent la parole, o&ugrave; recommence la guerre europ&eacute;enne, interrompue
+quarante ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Et comment liriez-vous? vous regardez l&agrave;-bas o&ugrave; vont vos fils, vos
+fr&egrave;res!&mdash;ou plus pr&egrave;s, sur la ligne o&ugrave; vos &eacute;poux peut-&ecirc;tre iront demain!
+Votre &acirc;me est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous
+&eacute;coutez inqui&egrave;tes son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour
+la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident.</p>
+
+<p>Grande guerre, en v&eacute;rit&eacute;, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour
+le temps, et pour le caract&egrave;re, elle ira grandissant. C'est la guerre de
+deux dogmes, &ocirc; femmes! de deux symboles et de deux fois, la n&ocirc;tre et
+celle du pass&eacute;. Ce caract&egrave;re d&eacute;finitif, obscur encore dans les
+t&acirc;tonnements, les balbutiements de la politique, se r&eacute;v&eacute;lera de plus en
+plus.</p>
+
+<p>Oui, quelles que soient les formes &eacute;quivoques et b&acirc;tardes, h&eacute;sitantes,
+sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-n&eacute; du temps, dont le nom
+sonne la mort de tant de cent mille hommes,&mdash;la <i>guerre</i>,&mdash;c'est la
+guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale
+de l'Occident civilis&eacute;. Lui-m&ecirc;me, l'ennemi, l'a dit sans d&eacute;tour du
+Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch
+d&eacute;fendant J&eacute;sus.</p>
+
+<p>Au moment d'apporter notre existence enti&egrave;re, nos fortunes et nos vies &agrave;
+cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit
+serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son &acirc;me, dans
+sa maison, s'il est s&ucirc;r d'y trouver l'unit&eacute; qui fait la victoire.</p>
+
+<p>Que serait-ce, dans cette guerre ext&eacute;rieure, si l'homme encore avait la
+guerre chez lui, une sourde et &eacute;nervante guerre de larmes ou de muets
+soupirs, de douloureux silences? si la foi du pass&eacute;, assise &agrave; son foyer,
+l'enveloppant de r&eacute;sistances, de ces pleurs caressants qui brisent le
+c&oelig;ur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux
+mains...?</p>
+
+<p>&laquo;Dis-moi donc, femme aim&eacute;e! puisque nous sommes encore &agrave; cette table de
+famille o&ugrave; je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel,
+quelque part qu'il me m&egrave;ne, seras-tu de c&oelig;ur avec moi?... Tu t'&eacute;tonnes,
+tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta
+discorde int&eacute;rieure. Que feras-tu dans ces extr&eacute;mit&eacute;s o&ugrave; la lutte
+actuelle nous conduira demain?</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; cette table o&ugrave; nous sommes deux aujourd'hui et o&ugrave; tu seras seule,
+&eacute;l&egrave;ve et fortifie ton c&oelig;ur. Mets devant toi l'histoire h&eacute;ro&iuml;que de nos
+m&egrave;res, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs d&eacute;vouements supr&ecirc;mes,
+leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa
+l'autel de l'avenir.</p>
+
+<p>&laquo;Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associ&eacute;es,
+d'union dans la lutte, de communaut&eacute; dans la mort!... &acirc;ge o&ugrave; les c&oelig;urs
+battirent dans une telle unit&eacute; d'id&eacute;e, que l'Amour ne se distingua plus
+de la Patrie!</p>
+
+<p>&laquo;Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,&mdash;plus
+profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-l&agrave;,
+que feras-tu pour moi? Demande &agrave; l'histoire de nos m&egrave;res, &agrave; ton c&oelig;ur, &agrave;
+la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et
+mourir.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec
+moi... La fortune y sera aussi et la f&eacute;licit&eacute;, quoi qu'il arrive, si
+toi, uniquement aim&eacute;e, tu me restes enti&egrave;re, et si, unie dans mon effort
+et ne faisant qu'un c&oelig;ur, tu traverses h&eacute;ro&iuml;que cette crise supr&ecirc;me
+d'o&ugrave; va surgir un monde.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3>INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITI&Egrave;ME SI&Egrave;CLE.&mdash;MATERNIT&Eacute;</h3>.
+
+
+<p>Tout le monde a remarqu&eacute; la f&eacute;condit&eacute; singuli&egrave;re des ann&eacute;es 1768, 1769
+et 1770, si riches en enfants de g&eacute;nie, ces ann&eacute;es qui produisent les
+Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de
+Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les
+Bichat, les Amp&egrave;re, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences.</p>
+
+<p>Une autre &eacute;poque, ant&eacute;rieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins
+&eacute;tonnante. C'est celle qui donna la g&eacute;n&eacute;ration h&eacute;ro&iuml;que qui f&eacute;conda de
+son sang le premier sillon de la libert&eacute;, celle qui, de ce sang f&eacute;cond,
+a fait et dou&eacute; la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et
+les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins;
+c'est la g&eacute;n&eacute;ration pure, h&eacute;ro&iuml;que et sacrifi&eacute;e qui forma les arm&eacute;es
+invincibles de la R&eacute;publique, les Kl&eacute;ber et tant d'autres.</p>
+
+<p>La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui
+surgissent tout &agrave; coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul
+hasard en ce monde.</p>
+
+<p>Non, la cause naturelle et tr&egrave;s-simple du ph&eacute;nom&egrave;ne, c'est la s&egrave;ve
+exub&eacute;rante dont ce moment d&eacute;borda.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le
+commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre
+d'<i>&Eacute;mile</i>, la vive &eacute;motion des m&egrave;res qui veulent allaiter et se serrent
+au berceau de leur enfant.</p>
+
+<p>La seconde date est le triomphe des id&eacute;es du si&egrave;cle, non-seulement par
+la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire pr&eacute;vue de
+ses id&eacute;es dans les lois, par les grands proc&egrave;s de Voltaire, par ses
+sublimes d&eacute;fenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se
+recueillirent sous ces &eacute;motions puissantes, elles couv&egrave;rent le salut &agrave;
+venir. Les enfants &agrave; cette heure portent tous un signe au front.</p>
+
+<p>Puissantes g&eacute;n&eacute;rations sorties des hautes pens&eacute;es d'un amour agrandi,
+con&ccedil;ues de la flamme du ciel, n&eacute;es du moment sacr&eacute;, trop court, o&ugrave; la
+femme, &agrave; travers la passion, entrevit, adora l'Id&eacute;e.</p>
+
+<p>Le commencement fut beau. Elles entr&egrave;rent dans les pens&eacute;es nouvelles par
+celle de l'&eacute;ducation, par les esp&eacute;rances, les v&oelig;ux de la maternit&eacute;, par
+toutes les questions que l'enfant soul&egrave;ve d&egrave;s sa naissance en un c&oelig;ur
+de femme, que dis-je? dans un c&oelig;ur de fille, bien longtemps avant
+l'enfant: &laquo;Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand!
+qu'il soit libre!... Sainte libert&eacute; antique, qui fis les h&eacute;ros, mon fils
+vivra-t-il dans ton ombre?...&raquo; Voil&agrave; les pens&eacute;es des femmes, et voil&agrave;
+pourquoi dans ces places, dans ces jardins o&ugrave; l'enfant joue sous les
+yeux de sa m&egrave;re ou de sa s&oelig;ur, vous les voyez r&ecirc;ver et lire... Quel est
+ce livre que la jeune fille, &agrave; votre approche, a si vite cach&eacute; dans son
+sein? Quelque roman? l'<i>H&eacute;lo&iuml;se?</i> Non, plut&ocirc;t les <i>Vies</i> de Plutarque,
+ou <i>le Contrat social</i>.</p>
+
+<p>La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors,
+quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles
+avaient eu ces moyens au si&egrave;cle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus
+au dix-huiti&egrave;me, et qui les rendit invincibles, fut l'amour
+enthousiaste, la r&ecirc;verie solitaire des grandes id&eacute;es, et la volont&eacute;
+d'<i>&ecirc;tre m&egrave;res</i>, dans toute l'extension et la gravit&eacute; de ce mot.</p>
+
+<p>Les spirituels comm&eacute;rages de madame Geoffrin, les monologues &eacute;loquents
+de madame de Sta&euml;l, le charme de la soci&eacute;t&eacute; d'Auteuil, de madame
+Helv&eacute;tius ou de madame R&eacute;camier, n'auraient pas chang&eacute; le monde, encore
+moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis.</p>
+
+<p>Ce qui, d&egrave;s le milieu du si&egrave;cle, changea toute la situation, c'est qu'en
+ces premi&egrave;res lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au c&oelig;ur des
+femmes, au sein des m&egrave;res, se rencontr&egrave;rent deux &eacute;tincelles: <i>humanit&eacute;,
+maternit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Et de ces deux &eacute;tincelles, ne nous en &eacute;tonnons pas, sortit un flot
+br&ucirc;lant d'amour et de f&eacute;conde passion, une maternit&eacute; surhumaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3>H&Eacute;RO&Iuml;SME DE PITI&Eacute;.&mdash;UNE FEMME A D&Eacute;TRUIT LA BASTILLE</h3>.
+
+
+<p>La premi&egrave;re apparition des femmes dans la carri&egrave;re de l'h&eacute;ro&iuml;sme (hors
+de la sph&egrave;re de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un
+&eacute;lan de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Cela se f&ucirc;t vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand si&egrave;cle
+d'humanit&eacute;, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance
+&eacute;tonnante dans une &oelig;uvre infiniment dangereuse, difficile et
+improbable, une humanit&eacute; intr&eacute;pide qui brava le p&eacute;ril, surmonta tout
+obstacle et dompta le temps.</p>
+
+<p>Et tout cela, pour un &ecirc;tre qui peut-&ecirc;tre &agrave; d'autres &eacute;poques n'e&ucirc;t
+int&eacute;ress&eacute; personne, qui n'avait gu&egrave;re pour lui que d'&ecirc;tre homme et
+tr&egrave;s-malheureux!</p>
+
+<p>Nulle l&eacute;gende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus
+sublime que celle de sa lib&eacute;ratrice, madame Legros.</p>
+
+<p>Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si
+connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'&eacute;taient
+adoucies, celle-ci s'&eacute;tait endurcie. Chaque ann&eacute;e on aggravait, on
+bouchait les fen&ecirc;tres, on ajoutait des grilles.</p>
+
+<p>Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imb&eacute;cile avait enferm&eacute;
+l'homme le plus propre &agrave; la d&eacute;noncer, un homme ardent et terrible, que
+rien ne pouvait dompter, dont la voix &eacute;branlait les murs, dont l'esprit,
+l'audace, &eacute;taient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait
+user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton,
+enfin l'horreur de Bic&ecirc;tre, o&ugrave; tout autre aurait p&eacute;ri.</p>
+
+<p>Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet
+homme, tel quel, &eacute;chapp&eacute; deux fois, se livra deux fois lui-m&ecirc;me. Une
+fois, de sa retraite, il &eacute;crit &agrave; madame de Pompadour, et elle le fait
+reprendre! La seconde fois, il va &agrave; Versailles, veut parler au roi,
+arrive &agrave; son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi!
+l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacr&eacute;!...</p>
+
+<p>Je suis malheureusement oblig&eacute; de dire que dans cette soci&eacute;t&eacute; molle,
+faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats,
+grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien.
+Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient &agrave; chaudes
+larmes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sur son fumier &agrave; Bic&ecirc;tre, mang&eacute; des poux <b>&agrave; la lettre</b>, log&eacute; sous
+terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adress&eacute; un m&eacute;moire &agrave;
+je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci
+heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle fr&eacute;mit,
+elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>Madame Legros &eacute;tait une pauvre petite merci&egrave;re qui vivait de son
+travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets,
+r&eacute;p&eacute;titeur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette
+terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne
+voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'&eacute;tait
+pas fou, mais victime d'une n&eacute;cessit&eacute; affreuse de ce gouvernement,
+oblig&eacute; de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le
+vit, et elle ne f&ucirc;t point d&eacute;courag&eacute;e, effray&eacute;e. Nul h&eacute;ro&iuml;sme plus
+complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de pers&eacute;v&eacute;rer,
+l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage
+de m&eacute;priser les menaces, la sagacit&eacute; et toutes les saintes ruses, pour
+&eacute;carter, d&eacute;jouer les calomnies des tyrans.</p>
+
+<p>Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opini&acirc;tret&eacute; inou&iuml;e dans
+le bien, mettant &agrave; poursuivre le droit, la justice, cette &acirc;pret&eacute;
+singuli&egrave;re du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons gu&egrave;re que dans
+nos mauvaises passions.</p>
+
+<p>Tous les malheurs sur la route, et elle ne l&acirc;che pas prise. Son p&egrave;re
+meurt, sa m&egrave;re meurt; elle perd son petit commerce; elle est bl&acirc;m&eacute;e de
+ses parents, vilainement soup&ccedil;onn&eacute;e. On lui demande si elle est la
+ma&icirc;tresse de ce prisonnier auquel elle s'int&eacute;resse tant. La ma&icirc;tresse de
+cette ombre, de ce cadavre d&eacute;vor&eacute; par la gale et la vermine!</p>
+
+<p>La tentation des tentations, le sommet, la pointe aigu&euml; du Calvaire, ce
+sont les plaintes, les injustices, les d&eacute;fiances de celui pour qui elle
+s'use et se sacrifie!</p>
+
+<p>Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal v&ecirc;tue, qui s'en va de
+porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les h&ocirc;tels,
+plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.</p>
+
+<p>La police fr&eacute;mit, s'indigne. Madame Legros peut &ecirc;tre enlev&eacute;e d'un moment
+&agrave; l'autre, enferm&eacute;e, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit.
+Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable,
+ferme; c'est elle qui le fait trembler.</p>
+
+<p>Par bonheur, on lui m&eacute;nage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre
+de Mesdames. Elle part pour Versailles, &agrave; pied, en plein hiver; elle
+&eacute;tait grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court
+apr&egrave;s, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne
+pleure beaucoup, mais h&eacute;las! que peut-elle faire? Une femme de chambre
+contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main
+la supplique; un abb&eacute; de cour, qui se trouve l&agrave;, la-lui arrache des
+mains, lui dit qu'il s'agit d'un enrag&eacute;, d'un mis&eacute;rable, qu'il ne faut
+pas s'en m&ecirc;ler.</p>
+
+<p>Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, &agrave; qui l'on en
+avait parl&eacute;. Elle avait la larme &agrave; l'&oelig;il. On plaisanta. Tout finit.</p>
+
+<p>Il n'y avait gu&egrave;re en France d'homme meilleur que le roi. On finit par
+aller &agrave; lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, apr&egrave;s tout,
+charitable) parla trois fois &agrave; Louis XVI, qui par trois fois refusa.
+Louis XVI &eacute;tait trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien
+lieutenant de police. Il n'&eacute;tait plus en place, mais ce n'&eacute;tait pas une
+raison pour le d&eacute;shonorer, le livrer &agrave; ses ennemis. Sartines &agrave; part, il
+faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire
+tort, la perdre de r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait tr&egrave;s-humain. Il avait supprim&eacute; les bas cachots du Ch&acirc;telet,
+supprim&eacute; Vincennes, cr&eacute;&eacute; la Force pour y mettre les prisonniers pour
+dettes les s&eacute;parer des voleurs.</p>
+
+<p>Mais la Bastille! la Bastille! c'&eacute;tait un vieux serviteur que ne pouvait
+maltraiter &agrave; la l&eacute;g&egrave;re la vieille monarchie. C'&eacute;tait un myst&egrave;re de
+terreur, c'&eacute;tait, comme dit Tacite&mdash;<i>instrumentum regni</i>.</p>
+
+<p>Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer <i>Figaro</i>, le
+lui lurent, il dit seulement, comme objection sans r&eacute;ponse: &laquo;il faudrait
+donc alors que l'on supprim&acirc;t la Bastille?&raquo;</p>
+
+<p>Quand la r&eacute;volution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez
+insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la
+municipalit&eacute; parisienne avait ordonn&eacute; la d&eacute;molition de la Bastille, ce
+fut pour lui comme un coup &agrave; la poitrine: &laquo;Ah! dit-il, voici qui est
+fort!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requ&ecirc;te qui compromettait
+la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui pr&eacute;sentait pour Latude. Des
+femmes de haut rang insist&egrave;rent. Il fit alors consciencieusement une
+&eacute;tude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait gu&egrave;re d'autres
+que ceux de la police, ceux des gens int&eacute;ress&eacute;s &agrave; garder la victime en
+prison jusqu'&agrave; la mort. Il r&eacute;pondit d&eacute;finitivement que c'&eacute;tait un homme
+dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la libert&eacute; <i>jamais</i>.</p>
+
+<p>Jamais! tout autre en f&ucirc;t rest&eacute; l&agrave;. Eh bien, ce qui ne se fait pas par
+le roi se fera malgr&eacute; le roi. Madame Legros persiste. Elle est
+accueillie des Cond&eacute;, toujours m&eacute;contents et grondeurs; accueillie du
+jeune duc d'Orl&eacute;ans, de sa sensible &eacute;pouse, la fille du bon Penthi&egrave;vre;
+accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel de l'Acad&eacute;mie des sciences, de Dupaty, de Villette,
+quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.</p>
+
+<p>L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chass&eacute;
+Sartines; son ami et successeur Lenoir &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; son tour... La
+pers&eacute;v&eacute;rance sera couronn&eacute;e tout &agrave; l'heure. Latude s'obstine &agrave; vivre, et
+madame Legros s'obstine &agrave; d&eacute;livrer Latude.</p>
+
+<p>L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire
+adorer. Il permet &agrave; l'Acad&eacute;mie de donner le prix de vertu &agrave; madame
+Legros, de la couronner... &agrave; la condition singuli&egrave;re qu'on ne motive pas
+la couronne.</p>
+
+<p>Puis, 1784, on arrache &agrave; Louis XVI la d&eacute;livrance de Latude<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Et,
+quelques semaines apr&egrave;s, &eacute;trange et bizarre ordonnance qui prescrit aux
+intendants de n'enfermer plus personne, &agrave; la requ&ecirc;te des familles, que
+<i>sur raison bien motiv&eacute;e</i>, d'indiquer le <i>temps pr&eacute;cis</i> de la d&eacute;tention
+demand&eacute;e, etc. C'est-&agrave;-dire qu'on d&eacute;voilait la profondeur du monstrueux
+ab&icirc;me d'arbitraire o&ugrave; l'on avait tenu la France. Elle en savait d&eacute;j&agrave;
+beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne
+vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce
+n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la d&eacute;truire. C'est elle qui
+saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du
+<i>bon plaisir</i> qui avait enferm&eacute; tant de martyrs de la foi ou de la
+pens&eacute;e. La faible main d'une pauvre femme isol&eacute;e brisa, en r&eacute;alit&eacute;, la
+hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles
+de fer, en rasa les tours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3>L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'ID&Eacute;E (80-91)</h3>.
+
+<p>Le caract&egrave;re de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des
+religions. Deux religions se posent en face, l'idol&acirc;trie d&eacute;vote et
+royaliste, l'id&eacute;alit&eacute; r&eacute;publicaine. Dans l'une, l'&acirc;me, irrit&eacute;e par le
+sentiment de la piti&eacute; m&ecirc;me, rejet&eacute;e violemment vers le pass&eacute; qu'on lui
+dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux mat&eacute;riels qu'elle
+avait presque oubli&eacute;s. Dans l'autre, l'&acirc;me se dresse et s'exalte au
+culte de l'id&eacute;e pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que
+l'id&eacute;al, la patrie, la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Les femmes, moins g&acirc;t&eacute;es que nous par les habitudes sophistiques et
+scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux
+religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles,
+non-seulement les pures, les irr&eacute;prochables, mais les moins dignes m&ecirc;me,
+suivre un noble &eacute;lan vers le beau d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, prendre la patrie pour
+amie de c&oelig;ur, pour amant le droit &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers
+les plus hautes pens&eacute;es. La patrie, la libert&eacute;, le bonheur du genre
+humain, ont envahi les c&oelig;urs des femmes. La vertu des temps romains, si
+elle n'est dans les m&oelig;urs, est dans l'imagination, dans l'&acirc;me, dans les
+nobles d&eacute;sirs. Elles regardent autour d'elles o&ugrave; sont les h&eacute;ros de
+Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour
+leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sinc&egrave;res, prenant les
+id&eacute;es au s&eacute;rieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes.
+Toujours elles ont aim&eacute; la force. Elles comparent l'homme moderne &agrave;
+l'id&eacute;al de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-&ecirc;tre
+n'a plus contribu&eacute; que cette comparaison, cette exigence des femmes, &agrave;
+pr&eacute;cipiter les hommes, &agrave; h&acirc;ter le cours rapide de notre r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Cette soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une
+br&ucirc;lante haleine.</p>
+
+<p>Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables
+sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant,
+toutes les fois que je me retire du pr&eacute;sent, que je retourne au pass&eacute;, &agrave;
+l'histoire de la R&eacute;volution, j'y trouve bien plus de chaleur; la
+temp&eacute;rature est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi
+depuis ce temps?</p>
+
+<p>Des hommes de ce temps-l&agrave; m'avaient dit la diff&eacute;rence, et je n'avais pas
+compris. &Agrave; la longue, &agrave; mesure que j'entrais dans le d&eacute;tail, n'&eacute;tudiant
+pas seulement la m&eacute;canique l&eacute;gislative, mais le mouvement des partis,
+non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les
+biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des
+vieillards.</p>
+
+<p>La diff&eacute;rence des deux temps se r&eacute;sume d'un mot: <i>On aimait</i>.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t, l'ambition, les passions &eacute;ternelles de l'homme, &eacute;taient en
+jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore &eacute;tait celle de
+l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'id&eacute;e, l'amour de
+la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aim&egrave;rent et le
+beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments m&ecirc;l&eacute;s
+alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Les femmes r&egrave;gnent alors par le sentiment, par la passion, par la
+sup&eacute;riorit&eacute; aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant
+ni apr&egrave;s, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, sous
+les encyclop&eacute;distes, l'esprit a domin&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute;; plus tard, ce
+sera l'action, l'action meurtri&egrave;re et terrible. En 91, le sentiment
+domine, et, par cons&eacute;quent, la femme.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de la France bat fort &agrave; cette &eacute;poque. L'&eacute;motion, depuis
+Rousseau, a &eacute;t&eacute; croissant. Sentimentale d'abord, r&ecirc;veuse, &eacute;poque
+d'attente inqui&egrave;te, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune
+c&oelig;ur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout c&oelig;ur
+palpite... Puis 90, la F&eacute;d&eacute;ration, la fraternit&eacute;, les larmes... En 91,
+la crise, le d&eacute;bat, la discussion passionn&eacute;e.&mdash;Mais partout les femmes,
+partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame
+priv&eacute;, le drame social, vont se m&ecirc;lant, s'enchev&ecirc;trant; les deux fils se
+tissent ensemble; h&eacute;las! bien souvent, tout &agrave; l'heure, ensemble ils
+seront tranch&eacute;s!</p>
+
+<p>Une l&eacute;gende anglaise circulait, qui avait donn&eacute; &agrave; nos Fran&ccedil;aises une
+grande &eacute;mulation. Mistress Macaulay, l'&eacute;minent historien des Stuarts,
+avait inspir&eacute; au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son
+g&eacute;nie et sa vertu, que, dans une &eacute;glise m&ecirc;me, il avait consacr&eacute; sa
+statue de marbre comme d&eacute;esse de la Libert&eacute;.</p>
+
+<p>Peu de femmes de lettres alors qui ne r&ecirc;vent d'&ecirc;tre la Macaulay de la
+France. La d&eacute;esse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles
+dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront
+prononc&eacute;s aux clubs, &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale. Elles les suivent, ces
+discours, vont les entendre aux tribunes; elles si&egrave;gent, juges
+passionn&eacute;es, elles soutiennent de leur pr&eacute;sence l'orateur faible ou
+timide. Qu'il se rel&egrave;ve et regarde... N'est-ce pas l&agrave; le fin sourire de
+madame de Genlis, entre ses s&eacute;duisantes filles, la princesse et Pam&eacute;la?
+Et cet &oelig;il noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Sta&euml;l? Comment
+faiblirait l'&eacute;loquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame
+Roland?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3>LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89)</h3>.
+
+
+<p>Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes
+ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royaut&eacute; elle
+m&ecirc;me, l'ont mise aux mains de Paris, c'est-&agrave;-dire de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre
+prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes
+allemands, sur les uniformes &eacute;trangers, verts et rouges, que l'on voyait
+dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux
+jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche
+d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps &agrave; perdre, disait-on; si l'on
+veut pr&eacute;venir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon,
+ils vont l'enlever.</p>
+
+<p>Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les
+souffrances, devenues extr&ecirc;mes, avaient cruellement atteint la famille
+et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que
+son mari n'&eacute;tait pas assez &eacute;cout&eacute;, elle courut au caf&eacute; de Foy, y d&eacute;non&ccedil;a
+les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux
+halles, une jeune fille prit un tambour, battit la g&eacute;n&eacute;rale, entra&icirc;na
+toutes les femmes du quartier.</p>
+
+<p>Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le
+sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne
+Hachette, peut citer cent h&eacute;ro&iuml;nes. Il y en eut une &agrave; la Bastille, qui,
+plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari
+&eacute;tait soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint &agrave; Paris, beaucoup de
+femmes &eacute;taient arm&eacute;es. Les femmes furent &agrave; l'avant-garde de notre
+R&eacute;volution. Il ne faut pas s'en &eacute;tonner, elles souffraient davantage.</p>
+
+<p>Les grandes mis&egrave;res sont f&eacute;roces, elles frappent plut&ocirc;t les faibles,
+elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes.
+Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ing&eacute;nient, finissent par
+trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent,
+pour la plupart, renferm&eacute;es, assises, elles filent, elles cousent;
+elles ne sont gu&egrave;re en &eacute;tat, le jour o&ugrave; tout manque, de chercher leur
+vie. Chose douloureuse &agrave; penser, la femme, l'&ecirc;tre relatif qui ne peut
+vivre qu'&agrave; deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve
+partout la soci&eacute;t&eacute;, se cr&eacute;e des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien
+sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle.
+Elle reste au froid logis, d&eacute;meubl&eacute; et d&eacute;nu&eacute;, avec des enfants qui
+pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu
+remarqu&eacute;e, la plus d&eacute;chirante peut-&ecirc;tre au c&oelig;ur maternel, c'est que
+l'enfant est injuste. Habitu&eacute; &agrave; trouver dans la m&egrave;re une providence
+universelle qui suffit &agrave; tout, il s'en prend &agrave; elle, durement,
+cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute &agrave; la douleur
+une douleur plus poignante.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la m&egrave;re. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes
+cr&eacute;atures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses,
+n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que
+leur petit m&eacute;tier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y
+suppl&eacute;er: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve
+mortes, la voisine s'en aper&ccedil;oit par hasard.</p>
+
+<p>Ces infortun&eacute;es n'ont pas m&ecirc;me assez d'&eacute;nergie pour se plaindre, faire
+conna&icirc;tre leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent
+et remuent, au temps des grandes d&eacute;tresses, ce sont les fortes, les
+moins &eacute;puis&eacute;es par la mis&egrave;re, pauvres plut&ocirc;t qu'indigentes. Le plus
+souvent, les intr&eacute;pides qui se jettent alors en avant sont des femmes
+d'un grand c&oelig;ur, qui souffrent peu pour elles-m&ecirc;mes, beaucoup pour les
+autres; la piti&eacute;, inerte, passive chez les hommes, plus r&eacute;sign&eacute;s aux
+maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment tr&egrave;s-actif,
+tr&egrave;s-violent, qui devient parfois h&eacute;ro&iuml;que, et les pousse imp&eacute;rieusement
+aux actes les plus hardis.</p>
+
+<p>Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses cr&eacute;atures qui
+n'avaient pas mang&eacute; depuis trente heures. Ce spectacle douloureux
+brisait les c&oelig;urs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait
+en d&eacute;plorant la duret&eacute; des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme
+courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier
+Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante
+qui p&eacute;rorait, elle se fait &eacute;couter; c'&eacute;tait une femme de trente-six ans,
+bien mise, honn&ecirc;te, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille &agrave;
+Versailles, elle marchera &agrave; la t&ecirc;te. On plaisante, elle applique un
+soufflet &agrave; l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premi&egrave;res,
+le sabre &agrave; la main, prit un canon &agrave; la Ville, se mit &agrave; cheval dessus, et
+le mena &agrave; Versailles, la m&egrave;che allum&eacute;e.</p>
+
+<p>Parmi les m&eacute;tiers perdus qui semblaient p&eacute;rir avec l'ancien r&eacute;gime, se
+trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce
+genre, et pour les &eacute;glises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes
+sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien,
+s'&eacute;tait &eacute;tablie bouqueti&egrave;re au quartier du Palais-Royal, sous le nom de
+Louison; c'&eacute;tait une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On
+peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci &agrave;
+Versailles. Elle suivit l'entra&icirc;nement g&eacute;n&eacute;ral, son bon c&oelig;ur et son
+courage. Les femmes la mirent &agrave; la t&ecirc;te, et la firent leur orateur.</p>
+
+<p>Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des
+marchandes, des porti&egrave;res, des filles publiques, compatissantes et
+charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre
+consid&eacute;rable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais
+elles d&eacute;siraient d'autant plus avoir le roi &agrave; Paris. Elles avaient &eacute;t&eacute;
+le voir quelque temps avant cette &eacute;poque, je ne sais &agrave; quelle occasion;
+elles lui avaient parl&eacute; avec beaucoup de c&oelig;ur, une familiarit&eacute; qui fit
+rire, mais touchante, et qui r&eacute;v&eacute;lait un sens parfait de la situation:
+&laquo;Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon
+papa!&raquo;&mdash;Et plus s&eacute;rieusement &agrave; la reine: &laquo;Madame, madame, ouvrez vos
+entrailles!... ouvrons-nous!&raquo; Ne cachons rien, disons bien franchement
+ce que nous avons &agrave; dire.</p>
+
+<p>Ces femmes des march&eacute;s ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la
+mis&egrave;re; leur commerce, portant sur les objets n&eacute;cessaires &agrave; la vie, a
+moins de variations. Mais elles voient la mis&egrave;re mieux que personne, et
+la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'&eacute;chappent pas,
+comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit
+davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes
+grossi&egrave;res, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un c&oelig;ur
+royal, infini de bont&eacute;. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du march&eacute;
+d'Amiens, pauvres vendeuses de l&eacute;gumes, sauver le p&egrave;re de quatre enfants
+qu'on allait guillotiner; c'&eacute;tait le moment du sacre de Charles X; elles
+laiss&egrave;rent leur commerce, leur famille, s'en all&egrave;rent &agrave; Reims, elles
+firent pleurer le roi, arrach&egrave;rent la gr&acirc;ce, et, au retour, faisant
+entre elles une collecte abondante, elles renvoy&egrave;rent sauv&eacute;s, combl&eacute;s,
+le p&egrave;re, la femme et les enfants.</p>
+
+<p>Le 5 octobre, &agrave; sept heures, elles entendirent battre la caisse, et
+elles ne r&eacute;sist&egrave;rent pas. Une petite fille avait pris un tambour au
+corps de garde, et battait la g&eacute;n&eacute;rale. C'&eacute;tait lundi; les halles furent
+d&eacute;sert&eacute;es, toutes partirent: &laquo;Nous ram&egrave;nerons, disent-elles, <i>le
+boulanger, la boulang&egrave;re</i>... Et nous aurons l'agr&eacute;ment d'entendre <i>notre
+petite m&egrave;re</i> Mirabeau.&raquo;</p>
+
+<p>Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg
+Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entra&icirc;naient toutes celles
+qu'elles pouvaient rencontrer, mena&ccedil;ant celles qui ne viendraient pas de
+leur couper les cheveux. D'abord, elles vont &agrave; la Ville. On venait d'y
+amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces
+de moins. La lanterne &eacute;tait descendue. Quoique l'homme f&ucirc;t coupable, de
+son propre aveu, la garde nationale le fit &eacute;chapper. Elle pr&eacute;senta la
+ba&iuml;onnette aux quatre ou cinq cents femmes d&eacute;j&agrave; rassembl&eacute;es. D'autre
+part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale.
+Les femmes ne s'&eacute;tonn&egrave;rent point. Elles charg&egrave;rent la cavalerie,
+l'infanterie, &agrave; coups de pierres; on ne put se d&eacute;cider &agrave; tirer sur
+elles; elles forc&egrave;rent l'H&ocirc;tel de Ville, entr&egrave;rent dans tous les
+bureaux. Beaucoup &eacute;taient assez bien mises, elles avaient pris une robe
+blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement &agrave; quoi
+servait chaque salle, et priaient les repr&eacute;sentants des districts de
+bien recevoir celles qu'elles avaient amen&eacute;es de force, dont plusieurs
+&eacute;taient enceintes, et malades peut-&ecirc;tre de peur. D'autres femmes,
+affam&eacute;es, sauvages, criaient: <i>Du pain et des armes</i>! Les hommes &eacute;taient
+des l&acirc;ches, elles voulaient leur montrer ce que c'&eacute;tait que le
+courage... Tous les gens de l'H&ocirc;tel de Ville &eacute;taient bons &agrave; pendre, il
+fallait br&ucirc;ler leurs &eacute;critures, leurs paperasses... Et elles allaient le
+faire, br&ucirc;ler le b&acirc;timent peut-&ecirc;tre... Un homme les arr&ecirc;ta, un homme de
+taille tr&egrave;s-haute, en habit noir, d'une figure s&eacute;rieuse et plus triste
+que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il &eacute;tait de la
+Ville, disant qu'il &eacute;tait un tra&icirc;tre... Il r&eacute;pondit qu'il n'&eacute;tait pas
+tra&icirc;tre, mais huissier de son m&eacute;tier, l'un des vainqueurs de la
+Bastille. C'&eacute;tait Stanislas Maillard.</p>
+
+<p>D&egrave;s le matin, il avait utilement travaill&eacute; dans le faubourg
+Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement
+d'Hullin, &eacute;taient sur la place en armes; les ouvriers, qui d&eacute;molissaient
+la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard
+s'interposa, pr&eacute;vint la collision. &Agrave; la Ville, il fut assez heureux pour
+emp&ecirc;cher l'incendie. Les femmes promettaient m&ecirc;me de ne point laisser
+entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles arm&eacute;es &agrave; la grande
+porte. &Agrave; onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait
+sous l'arcade Saint-Jean. Arm&eacute;s de leviers, de marteaux, de haches et de
+piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux,
+se trouvait un garde fran&ccedil;aise, qui le matin avait voulu sonner le
+tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, &eacute;chapp&eacute; par
+miracle; les mod&eacute;r&eacute;s, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu
+sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'o&ugrave; elles avaient
+&ocirc;t&eacute; la corde... Par repr&eacute;sailles, on prit un homme de la Ville pour le
+pendre; c'&eacute;tait le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14
+juillet; des femmes ou des hommes d&eacute;guis&eacute;s en femmes, le pendirent
+effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il
+tomba, &eacute;tourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.</p>
+
+<p>Ni Bailly ni la Fayette n'&eacute;taient arriv&eacute;s. Maillard va trouver
+l'aide-major g&eacute;n&eacute;ral, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout,
+c'est que lui, Maillard, m&egrave;ne les femmes &agrave; Versailles. Ce voyage donnera
+le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait
+&eacute;couter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet
+dans la Gr&egrave;ve; il parut homme prudent, propre &agrave; mener la chose &agrave; bien.
+Les femmes, qui d&eacute;j&agrave; partaient avec les canons de la Ville, le
+proclament leur capitaine. Il se met en t&ecirc;te avec huit ou dix tambours;
+sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes arm&eacute;s,
+et enfin, pour arri&egrave;re-garde, une compagnie des volontaires de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes
+voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le
+jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que
+c'&eacute;tait la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans
+permission, c'&eacute;tait insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse,
+et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le
+moindre d&eacute;g&acirc;t. Le suisse tira l'&eacute;p&eacute;e, courut sur Maillard, qui tira la
+sienne... Une porti&egrave;re heureusement frappe &agrave; propos d'un b&acirc;ton, le
+suisse tombe, un homme lui met la ba&iuml;onnette &agrave; la poitrine. Maillard
+l'arr&ecirc;te, d&eacute;sarme froidement les deux hommes, emporte la ba&iuml;onnette et
+les &eacute;p&eacute;es.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e avan&ccedil;ait, la faim augmentait. &Agrave; Chaillot, &agrave; Auteuil, &agrave;
+S&egrave;vres, il &eacute;tait bien difficile d'emp&ecirc;cher les pauvres affam&eacute;es de voler
+des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus &agrave;
+S&egrave;vres; il n'y avait rien, m&ecirc;me &agrave; acheter; toutes les portes &eacute;taient
+ferm&eacute;es, sauf une, celle d'un malade qui &eacute;tait rest&eacute;; Maillard se fit
+donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il d&eacute;signa sept
+hommes, et les chargea d'amener les boulangers de S&egrave;vres, avec tout ce
+qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour
+huit mille personnes... On les partagea, et l'on se tra&icirc;na plus loin. La
+fatigue d&eacute;cida la plupart des femmes &agrave; jeter leurs armes. Maillard leur
+fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi, &agrave; l'Assembl&eacute;e,
+les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet &eacute;quipage
+guerrier. Les canons furent mis &agrave; la queue, et cach&eacute;s en quelque sorte.
+Le sage huissier voulait un <i>amener sans scandale</i>, pour dire comme le
+palais. &Agrave; l'entr&eacute;e de Versailles, pour bien constater l'intention
+pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.</p>
+
+<p>Les gens de Versailles &eacute;taient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes!
+Les spectateurs &eacute;trangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette
+foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable &agrave; la
+R&eacute;volution, le Gen&eacute;vois Dumont, qui d&icirc;nait au palais des
+Petites-&Eacute;curies, et regardait d'une fen&ecirc;tre, dit lui-m&ecirc;me: &laquo;Tout ce
+peuple ne demandait que du pain.&raquo;</p>
+
+<p>L'Assembl&eacute;e avait &eacute;t&eacute;, ce jour-l&agrave;, fort orageuse. Le roi, ne voulant
+<i>sanctionner</i> ni la D&eacute;claration des droits, ni les arr&ecirc;t&eacute;s du 4 ao&ucirc;t,
+r&eacute;pondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur
+ensemble, qu'il y <i>acc&eacute;dait</i> n&eacute;anmoins, en consid&eacute;ration des
+circonstances alarmantes, et &agrave; la condition expresse que le pouvoir
+ex&eacute;cutif reprendrait toute sa force.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de
+constitution, aucun droit d'en avoir une.&raquo; Duport, Gr&eacute;goire, d'autres
+d&eacute;put&eacute;s, parlent dans le m&ecirc;me sens. P&eacute;tion rappelle, accuse l'orgie des
+gardes du corps. Un d&eacute;put&eacute;, qui lui-m&ecirc;me avait servi parmi eux, demande,
+pour leur honneur, qu'on formule la d&eacute;nonciation, et que les coupables
+soient poursuivis. &laquo;Je d&eacute;noncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si
+l'Assembl&eacute;e d&eacute;clare que la personne du roi est <i>la seule</i> inviolable.&raquo;
+C'&eacute;tait d&eacute;signer la reine. L'Assembl&eacute;e enti&egrave;re recula: la motion fut
+retir&eacute;e; dans un pareil jour, elle e&ucirc;t provoqu&eacute; un meurtre.</p>
+
+<p>Mirabeau lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait pas sans inqui&eacute;tude pour ses tergiversations.
+Il s'approche du pr&eacute;sident, et lui dit &agrave; demi-voix: &laquo;Mounier, Paris
+marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes
+marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au ch&acirc;teau, et donnez-leur
+cet avis, il n'y a pas une minute &agrave; perdre...&mdash;Paris marche? dit
+s&egrave;chement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh
+bien, tant mieux! nous en serons plus t&ocirc;t r&eacute;publique.&raquo;</p>
+
+<p>L'Assembl&eacute;e d&eacute;cide qu'on enverra vers le roi, pour demander
+l'acceptation pure et simple de la D&eacute;claration des droits. &Agrave; trois
+heures, Target annonce qu'une foule se pr&eacute;sente aux portes sur l'avenue
+de Paris.</p>
+
+<p>Tout le monde savait l'&eacute;v&eacute;nement. Le roi seul ne le savait pas. Il &eacute;tait
+parti le matin, comme &agrave; l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois
+de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la g&eacute;n&eacute;rale; les
+gardes du corps montaient &agrave; cheval, sur la place d'armes, et
+s'adossaient &agrave; la grille; le r&eacute;giment de Flandre, au-dessous, &agrave; leur
+droite, pr&egrave;s de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons;
+derri&egrave;re la grille, les Suisses.</p>
+
+<p>Cependant Maillard arrivait &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale. Toutes les femmes
+voulaient entrer. Il eut la plus grande peine &agrave; leur persuader de ne
+faire entrer que quinze des leurs. Elles se plac&egrave;rent &agrave; la barre, ayant
+&agrave; leur t&ecirc;te le garde fran&ccedil;aise dont on a parl&eacute;, une femme qui au bout
+d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque
+huissier, en habit noir d&eacute;chir&eacute;, l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main. Le soldat, avec
+p&eacute;tulance, prit la parole, dit &agrave; l'Assembl&eacute;e que le matin, personne ne
+trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin,
+qu'on avait failli le pendre, qu'il avait d&ucirc; son salut aux dames qui
+l'accompagnaient. &laquo;Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition
+des gardes du corps qui ont insult&eacute; la cocarde... Nous sommes de bons
+patriotes; nous avons sur notre route arrach&eacute; les cocardes noires... Je
+vais avoir le plaisir d'en d&eacute;chirer une sous les yeux de l'Assembl&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; quoi l'autre ajouta gravement: &laquo;Il faudra bien que tout le monde
+prenne la cocarde patriotique.&raquo; Quelques murmures s'&eacute;lev&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant nous sommes tous fr&egrave;res!&raquo; dit la sinistre figure.</p>
+
+<p>Maillard faisait allusion &agrave; ce que la municipalit&eacute; de Paris avait
+d&eacute;clar&eacute; la veille: Que la cocarde tricolore <i>ayant &eacute;t&eacute; adopt&eacute;e comme
+signe de fraternit&eacute;</i>, elle &eacute;tait la seule que d&ucirc;t porter le citoyen.</p>
+
+<p>Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: &laquo;Du pain! du
+pain!&raquo;&mdash;Maillard commen&ccedil;a alors &agrave; dire l'horrible situation de Paris,
+les convois intercept&eacute;s par les autres villes, ou par les aristocrates.
+&laquo;Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a re&ccedil;u deux cents
+livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par
+semaine.&raquo;&mdash;L'Assembl&eacute;e: &laquo;Nommez! nommez!&raquo;&mdash;C'&eacute;tait dans l'Assembl&eacute;e m&ecirc;me
+que Gr&eacute;goire avait parl&eacute; de ce bruit qui courait; Maillard l'avait
+appris en route.</p>
+
+<p>&laquo;Nommez!&raquo; Des femmes cri&egrave;rent au hasard: &laquo;C'est l'archev&ecirc;que de Paris.&raquo;</p>
+
+<p>Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que
+l'abb&eacute; Gr&eacute;goire avait parl&eacute; du fait, et sans doute donnerait des
+renseignements.</p>
+
+<p>D'autres membres de l'Assembl&eacute;e essay&egrave;rent des caresses ou des menaces.
+Un d&eacute;put&eacute; du clerg&eacute;, abb&eacute; ou pr&eacute;lat, vint donner sa main &agrave; baiser &agrave;
+l'une des femmes. Elle se mit en col&egrave;re, et dit: &laquo;Je ne suis pas faite
+pour baiser la patte d'un chien.&raquo; Un autre d&eacute;put&eacute;, militaire, d&eacute;cor&eacute; de
+la croix de Saint-Louis, entendant dire &agrave; Maillard que le grand obstacle
+&agrave; la constitution &eacute;tait le clerg&eacute;, s'emporta, et lui dit qu'il devrait
+subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'&eacute;pouvanter,
+r&eacute;pondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assembl&eacute;e, que sans doute
+le clerg&eacute; ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en
+leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint
+Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient,
+craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait
+p&eacute;ri. Il sortit, et se montra un moment.</p>
+
+<p>Maillard, reprenant alors, pria l'Assembl&eacute;e d'inviter les gardes du
+corps &agrave; faire r&eacute;paration pour l'injure &agrave; la cocarde.&mdash;Des d&eacute;put&eacute;s
+d&eacute;mentaient... Maillard insista en termes peu mesur&eacute;s:&mdash;Le pr&eacute;sident
+Mounier le rappela au respect de l'Assembl&eacute;e, ajoutant maladroitement
+que ceux qui voulaient &ecirc;tre citoyens pouvaient l'&ecirc;tre de leur plein
+gr&eacute;... C'&eacute;tait donner prise &agrave; Maillard; il s'en saisit, r&eacute;pliqua: &laquo;Il
+n'est personne qui ne doive &ecirc;tre fier de ce nom de citoyen. Et, s'il
+&eacute;tait, dans cette auguste Assembl&eacute;e, quelqu'un qui s'en f&icirc;t d&eacute;shonneur,
+il devrait en &ecirc;tre exclu.&raquo; L'Assembl&eacute;e fr&eacute;mit, applaudit: &laquo;Oui, nous
+sommes tous citoyens.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des
+gardes du corps. Les femmes cri&egrave;rent: &laquo;Vive le roi! vivent messieurs les
+gardes du corps!&raquo; Maillard, qui se contentait plus difficilement,
+insista sur la n&eacute;cessit&eacute; de renvoyer le r&eacute;giment de Flandre.</p>
+
+<p>Mounier, esp&eacute;rant alors pouvoir les cong&eacute;dier, dit que l'Assembl&eacute;e
+n'avait rien n&eacute;glig&eacute; pour les subsistances, le roi non plus; qu'on
+chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en
+paix.&mdash;Maillard ne bougeait, disant: &laquo;Non, cela ne suffit pas.&raquo;</p>
+
+<p>Un d&eacute;put&eacute; proposa alors d'aller repr&eacute;senter au roi la position
+malheureuse de Paris. L'Assembl&eacute;e le d&eacute;cr&eacute;ta, et les femmes, se prenant
+vivement &agrave; cette esp&eacute;rance, sautaient au cou des d&eacute;put&eacute;s, embrassaient
+le pr&eacute;sident, quoi qu'il f&icirc;t. &laquo;Mais o&ugrave; donc est Mirabeau? disaient-elles
+encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!&raquo;</p>
+
+<p>Mounier, bais&eacute;, entour&eacute;, &eacute;touff&eacute; presque, se mit tristement en route
+avec la d&eacute;putation et une foule de femmes qui s'obstinaient &agrave; le suivre.
+&laquo;Nous &eacute;tions &agrave; pied dans la boue, dit-il; il pleuvait &agrave; verse. Nous
+traversions une foule mal v&ecirc;tue, bruyante, bizarrement arm&eacute;e.&raquo; Des
+gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop.
+Ces gardes, voyant Mounier et les d&eacute;put&eacute;s, avec l'&eacute;trange cort&eacute;ge qu'on
+leur faisait par honneur, crurent apparemment voir l&agrave; les chefs de
+l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au
+travers. Les inviolables &eacute;chapp&egrave;rent comme ils purent, et se sauv&egrave;rent
+dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec
+eux il &eacute;tait s&ucirc;r d'&ecirc;tre respect&eacute;!</p>
+
+<p>Deux femmes furent bless&eacute;es, et m&ecirc;me de coups de sabre, selon quelques
+t&eacute;moins<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures &agrave;
+huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des hu&eacute;es,
+quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des
+pierres.</p>
+
+<p>On avait trouv&eacute; le roi; il &eacute;tait revenu de Meudon sans se presser.
+Mounier, enfin reconnu, fut re&ccedil;u avec douze femmes. Il parla au roi de
+la mis&egrave;re de Paris, aux ministres de la demande de l'Assembl&eacute;e, qui
+attendait l'acceptation pure et simple de la D&eacute;claration des droits et
+autres articles constitutionnels. Le roi cependant &eacute;coutait les femmes
+avec bont&eacute;. La jeune Louison Chabry avait &eacute;t&eacute; charg&eacute;e de porter la
+parole; mais, devant le roi, son &eacute;motion fut si forte, qu'elle put &agrave;
+peine dire: &laquo;Du pain!&raquo; et elle tomba &eacute;vanouie. Le roi, fort touch&eacute;, la
+fit secourir, et, lorsqu'au d&eacute;part elle voulut lui baiser la main, il
+l'embrassa comme un p&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient
+sur la place, furieuses, se mirent &agrave; dire qu'on l'avait pay&eacute;e; elle eut
+beau retourner ses poches, montrer qu'elle &eacute;tait sans argent; les femmes
+lui passaient au cou leurs jarreti&egrave;res pour l'&eacute;trangler. On l'en tira,
+non sans peine. Il fallut qu'elle remont&acirc;t au ch&acirc;teau, qu'elle obt&icirc;nt du
+roi un ordre &eacute;crit pour faire venir des bl&eacute;s, pour lever tout obstacle &agrave;
+l'approvisionnement de Paris.</p>
+
+<p>Aux demandes du pr&eacute;sident, le roi avait dit tranquillement: &laquo;Revenez
+sur les neuf heures.&raquo; Mounier n'en &eacute;tait pas moins rest&eacute; au ch&acirc;teau, &agrave;
+la porte du conseil, insistant pour une r&eacute;ponse, frappant d'heure en
+heure, jusqu'&agrave; dix du soir. Mais rien ne se d&eacute;cidait.</p>
+
+<p>Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort
+tard (ce qui prouve combien le d&eacute;part pour Versailles fut impr&eacute;vu,
+spontan&eacute;). Il proposa que la reine part&icirc;t pour Rambouillet, que le roi
+rest&acirc;t, r&eacute;sist&acirc;t, et, au besoin, combatt&icirc;t; le seul d&eacute;part de la reine
+e&ucirc;t tranquillis&eacute; le peuple et dispens&eacute; de combattre. M. Necker voulait
+que le roi all&acirc;t &agrave; Paris, qu'il se confi&acirc;t au peuple, c'est-&agrave;-dire qu'il
+f&ucirc;t franc, sinc&egrave;re, accept&acirc;t la r&eacute;volution. Louis XVI, sans rien
+r&eacute;soudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.</p>
+
+<p>Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser &agrave; lui-m&ecirc;me un
+homme si incertain; le nom du roi &eacute;tait son arme pour commencer la
+guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la
+Fayette, entra&icirc;n&eacute; par la garde nationale, marchait sur Versailles. &laquo;Il
+faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en t&ecirc;te des troupes, passera
+sans difficult&eacute;.&raquo; Mais il &eacute;tait impossible de le d&eacute;cider &agrave; rien. Il
+croyait (et bien &agrave; tort) que, lui parti, l'Assembl&eacute;e ferait roi le duc
+d'Orl&eacute;ans. Il r&eacute;pugnait aussi &agrave; fuir, il se promenait &agrave; grands pas,
+r&eacute;p&eacute;tant de temps en temps: &laquo;Un roi fugitif! un roi fugitif!&raquo; La reine
+cependant insistant sur le d&eacute;part, l'ordre fut donn&eacute; pour les voitures.
+D&eacute;j&agrave; il n'&eacute;tait plus temps.</p>
+
+<p>Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgr&eacute; lui,
+pour chef, et qui, exalt&eacute; par la route, s'&eacute;tait trouv&eacute; &agrave; Versailles plus
+ardent que tous les autres, se hasarda &agrave; passer derri&egrave;re les gardes du
+corps; l&agrave;, voyant la grille ferm&eacute;e, il aboyait apr&egrave;s le factionnaire
+plac&eacute; au dedans, et le mena&ccedil;ait de sa ba&iuml;onnette. Un lieutenant des
+gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent &agrave;
+lui donner la chasse. L'homme fuit &agrave; toutes jambes, veut gagner une
+baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le
+cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne
+purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs,
+le couche en joue, le tire, et l'arr&ecirc;te net; il avait cass&eacute; le bras qui
+tenait le sabre lev&eacute;.</p>
+
+<p>D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, &eacute;tait au ch&acirc;teau,
+croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait
+sur la place, demandait des ordres &agrave; la municipalit&eacute;, qui n'en donnait
+pas. Il craignait avec raison que cette foule affam&eacute;e ne se m&icirc;t &agrave; courir
+la ville, ne se nourr&icirc;t elle-m&ecirc;me. Il alla les trouver, demanda ce qu'il
+fallait de vivres, sollicita la municipalit&eacute;, n'en tira qu'un peu de
+riz, qui n'&eacute;tait rien pour tant de monde. Alors il fit chercher
+partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il s'adressait au r&eacute;giment de Flandre, demandait aux
+officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci &eacute;taient d&eacute;j&agrave; press&eacute;s
+par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'&eacute;taient jet&eacute;es
+parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une
+d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas
+avoir march&eacute; dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans
+doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'&eacute;tait la jolie
+mademoiselle Th&eacute;roigne de M&eacute;ricourt, une Li&egrave;geoise, vive et emport&eacute;e,
+comme tant de femmes de Li&egrave;ge qui firent les r&eacute;volutions du quinzi&egrave;me
+si&egrave;cle et combattirent vaillamment contre Charles le T&eacute;m&eacute;raire.
+Piquante, originale, &eacute;trange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote
+rouge, le sabre au c&ocirc;t&eacute;, parlant &agrave; la fois, p&ecirc;le-m&ecirc;le, avec &eacute;loquence
+pourtant, le fran&ccedil;ais et le li&eacute;geois... On riait, mais on c&eacute;dait...
+Imp&eacute;tueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle...</p>
+
+<p>Th&eacute;roigne, ayant envahi ce pauvre r&eacute;giment de Flandre, lui tourna la
+t&ecirc;te, le gagna, le d&eacute;sarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses
+cartouches aux gardes nationaux de Versailles.</p>
+
+<p>D'Estaing fit dire alors &agrave; ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent;
+d'autres r&eacute;pondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne
+soient partis les premiers. Ordre aux gardes de d&eacute;filer. Il &eacute;tait huit
+heures, la soir&eacute;e fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes
+avec des hu&eacute;es. Ils avaient le sabre &agrave; la main, ils se font faire place.
+Ceux qui &eacute;taient &agrave; la queue, plus embarrass&eacute;s que les autres, tirent des
+coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touch&eacute;s, l'un &agrave; la joue,
+les deux autres re&ccedil;oivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades
+r&eacute;pondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs
+mousquetons.</p>
+
+<p>D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing,
+demandaient des munitions. Il fut lui-m&ecirc;me &eacute;tonn&eacute; de leur &eacute;lan, de
+l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: &laquo;Vrais
+martyrs de l'enthousiasme,&raquo; disait-il plus tard &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Un lieutenant de Versailles d&eacute;clara au garde de l'artillerie que, s'il
+ne donnait de la poudre, il lui br&ucirc;lerait la cervelle. Il en livra un
+tonneau qu'on d&eacute;fon&ccedil;a sur la place, et l'on chargea des canons qu'on
+braqua vis-&agrave;-vis la rampe, de mani&egrave;re &agrave; prendre en flanc les troupes qui
+couvraient encore le ch&acirc;teau, et les gardes du corps qui revenaient sur
+la place.</p>
+
+<p>Les gens de Versailles avaient montr&eacute; la m&ecirc;me fermet&eacute; de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+ch&acirc;teau. Cinq voitures se pr&eacute;sentaient &agrave; la grille pour sortir; c'&eacute;tait
+la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la
+garde ferme. &laquo;Il y aurait danger pour Sa Majest&eacute;, dit le commandant, &agrave;
+s'&eacute;loigner du ch&acirc;teau.&raquo; Les voitures rentr&egrave;rent sous escorte. Il n'y
+avait plus de passage. Le roi &eacute;tait prisonnier.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre
+en pi&egrave;ces, pour avoir tir&eacute; sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa
+l'homme; on se contenta du cheval, qui fut d&eacute;pec&eacute;; on commen&ccedil;ait &agrave; le
+r&ocirc;tir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mang&eacute;
+presque cru.</p>
+
+<p>La pluie tombait. La foule s'abritait o&ugrave; elle pouvait; les uns
+enfonc&egrave;rent la grille des Grandes-&Eacute;curies, o&ugrave; &eacute;tait le r&eacute;giment de
+Flandre, et s'y mirent p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les soldats. D'autres, environ
+quatre mille, &eacute;taient rest&eacute;s dans l'Assembl&eacute;e. Les hommes &eacute;taient assez
+tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet &eacute;tat
+d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait
+les faire taire, et il n'en venait &agrave; bout qu'en haranguant l'Assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce qui n'aidait pas &agrave; calmer la foule, c'est que des gardes du corps
+vinrent trouver les dragons qui &eacute;taient aux portes de l'Assembl&eacute;e,
+demander s'ils voudraient les aider &agrave; prendre les pi&egrave;ces qui mena&ccedil;aient
+le ch&acirc;teau. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent
+&eacute;chapper.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, o&ugrave;, sans
+parler de la D&eacute;claration des droits, il promettait vaguement la libre
+circulation des grains. Il est probable qu'&agrave; ce moment l'id&eacute;e de fuite
+dominait au ch&acirc;teau. Sans rien r&eacute;pondre &agrave; Mounier, qui restait toujours
+&agrave; la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule
+qui attendait.</p>
+
+<p>Une apparition singuli&egrave;re avait ajout&eacute; &agrave; l'effroi de la cour. Un jeune
+homme du peuple entre, mal mis, tout d&eacute;fait... On s'&eacute;tonne... C'&eacute;tait le
+duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute; &agrave; la foule, &agrave; ce
+nouveau flot de peuple qui &eacute;tait parti de Paris; il les avait quitt&eacute;s &agrave;
+moiti&eacute; chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des
+propos horribles, des menaces atroces, &agrave; faire dresser les cheveux... En
+disant cela, il &eacute;tait si p&acirc;le, que tout le monde p&acirc;lit...</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur du roi commen&ccedil;ait &agrave; faiblir; il sentait la reine en p&eacute;ril. Quoi
+qu'il en co&ucirc;t&acirc;t &agrave; sa conscience de consacrer l'&oelig;uvre l&eacute;gislative du
+philosophisme, il signa &agrave; dix heures du soir la D&eacute;claration des droits.</p>
+
+<p>Mounier put donc enfin partir. Il avait h&acirc;te de reprendre la pr&eacute;sidence
+avant l'arriv&eacute;e de cette grande arm&eacute;e de Paris, dont on ne savait pas
+les projets. Il rentre, mais plus d'Assembl&eacute;e; elle avait lev&eacute; la
+s&eacute;ance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demand&eacute;
+qu'on diminu&acirc;t le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva &agrave; sa
+place, dans le si&egrave;ge du pr&eacute;sident, une grande femme de bonnes mani&egrave;res,
+qui tenait la sonnette, et qui descendit &agrave; regret. Il donna ordre qu'on
+t&acirc;ch&acirc;t de r&eacute;unir les d&eacute;put&eacute;s; en attendant, il annon&ccedil;a au peuple que le
+foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se
+serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres
+disaient: &laquo;Mais, monsieur le pr&eacute;sident, cela sera-t-il bien avantageux?
+cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?&raquo;&mdash;D'autres:
+&laquo;Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mang&eacute; aujourd'hui.&raquo; Mounier dit
+qu'on all&acirc;t chercher du pain chez les boulangers. De tous c&ocirc;t&eacute;s, les
+vivres vinrent. Ils se mirent &agrave; manger dans la salle avec grand bruit.</p>
+
+<p>Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: &laquo;Mais, cher
+pr&eacute;sident, pourquoi donc avez-vous d&eacute;fendu ce vilain <i>veto</i>?... Prenez
+bien garde &agrave; la lanterne!&raquo; Mounier leur r&eacute;pondit avec fermet&eacute; qu'elles
+n'&eacute;taient pas en &eacute;tat de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il
+aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette r&eacute;ponse leur
+plut fort; d&egrave;s lors elles lui t&eacute;moign&egrave;rent beaucoup de respect et
+d'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Mirabeau seul e&ucirc;t pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en
+souciait pas. Certainement il &eacute;tait inquiet. Le soir, au dire de
+plusieurs t&eacute;moins, il s'&eacute;tait promen&eacute; parmi le peuple avec un grand
+sabre, disant &agrave; ceux qu'il rencontrait: &laquo;Mes enfants, nous sommes pour
+vous.&raquo; Puis, il s'&eacute;tait all&eacute; coucher. Dumont le Gen&eacute;vois alla le
+chercher, le ramena &agrave; l'Assembl&eacute;e. D&egrave;s qu'il arriva, il dit de sa voix
+tonnante: &laquo;Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir
+troubler nos s&eacute;ances... Monsieur le pr&eacute;sident, faites respecter
+l'Assembl&eacute;e!&raquo; Les femmes cri&egrave;rent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour
+passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais dans une galerie (dit Dumont), o&ugrave; une poissarde agissait avec
+une autorit&eacute; sup&eacute;rieure, et dirigeait une centaine de femmes, d&eacute;jeunes
+filles surtout, qui, &agrave; son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait
+famili&egrave;rement des d&eacute;put&eacute;s parleur nom, ou bien demandait: &laquo;Qui est-ce
+qui parle l&agrave;-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de &ccedil;a!... il
+s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plut&ocirc;t parler notre petite m&egrave;re
+Mirabeau...&raquo; Et toutes les autres criaient: &laquo;Notre petite m&egrave;re
+Mirabeau!&raquo; Mais il ne voulait point parler.</p>
+
+<p>M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'&agrave;
+minuit pass&eacute;. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le
+suivions de midi jusqu'&agrave; minuit.</p>
+
+<p>Vers onze heures, averti de l'invasion de l'H&ocirc;tel de Ville, il s'y
+rendit, trouva la foule &eacute;coul&eacute;e, et se mit &agrave; dicter une d&eacute;p&ecirc;che pour le
+roi. La garde nationale, sold&eacute;e et non sold&eacute;e, l'emplissait la Gr&egrave;ve; de
+rang en rang, on disait qu'il fallait aller &agrave; Versailles. La Fayette eut
+beau faire et dire, il fut entra&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau attendait dans la plus grande anxi&eacute;t&eacute;. On pensait que la
+Fayette faisait semblant d'&ecirc;tre forc&eacute;, mais qu'il profiterait de la
+circonstance. On voulut voir encore &agrave; onze heures si, la foule &eacute;tant
+dispers&eacute;e, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde
+nationale de Versailles veillait, et fermait le passage.</p>
+
+<p>La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec
+raison qu'il n'y avait nulle part de s&ucirc;ret&eacute; pour elle si elle se
+s&eacute;parait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs
+&eacute;taient d&eacute;put&eacute;s, s'offrirent &agrave; elle, pour la d&eacute;fendre, et lui
+demand&egrave;rent un ordre pour prendre des chevaux de ses &eacute;curies. Elle les
+autorisa, pour le cas, disait-elle, o&ugrave; le roi serait en danger.</p>
+
+<p>La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de
+fid&eacute;lit&eacute; &agrave; la loi et au roi. Il l'avertit de son arriv&eacute;e, et le roi lui
+r&eacute;pondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa
+D&eacute;claration des droits.</p>
+
+<p>La Fayette entra seul au ch&acirc;teau, au grand &eacute;tonnement des gardes et de
+tout le monde. Dans l'&OElig;il-de-B&oelig;uf, un homme de cour dit follement:
+&laquo;Voil&agrave; Cromwell. &laquo;Et la Fayette tr&egrave;s-bien: &laquo;Monsieur, Cromwell ne
+serait pas entr&eacute; seul.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi donna &agrave; la garde nationale les postes ext&eacute;rieurs du ch&acirc;teau; les
+gardes du corps conserv&egrave;rent ceux du dedans. Le dehors m&ecirc;me ne fut pas
+enti&egrave;rement confi&eacute; &agrave; la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer
+dans le parc, la grille lui fut refus&eacute;e. Le parc &eacute;tait occup&eacute; par des
+gardes du corps et autres troupes; jusqu'&agrave; deux heures du matin, elles
+attendaient le roi, au cas qu'il se d&eacute;cid&acirc;t enfin &agrave; la fuite. &Agrave; deux
+heures seulement, tranquillis&eacute; par la Fayette, on leur fit dire qu'ils
+pouvaient s'en aller &agrave; Rambouillet.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures, l'Assembl&eacute;e avait lev&eacute; la s&eacute;ance. Le peuple s'&eacute;tait
+dispers&eacute;, couch&eacute;, comme il avait pu, dans les &eacute;glises et ailleurs.
+Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, &eacute;taient
+partis pour Paris, peu apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de la Fayette, emportant les
+d&eacute;crets sur les grains et la D&eacute;claration des droits.</p>
+
+<p>La Fayette eut beaucoup de peine &agrave; loger ses gardes nationaux; mouill&eacute;s,
+recrus, ils cherchaient &agrave; se s&eacute;cher, &agrave; manger. Lui-m&ecirc;me enfin, croyant
+tout tranquille, alla &agrave; l'h&ocirc;tel de Noailles, dormit, comme on dort apr&egrave;s
+vingt heures d'efforts et d'agitations.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'&eacute;taient surtout ceux qui, partis le
+soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour pr&eacute;c&eacute;dent. La
+premi&egrave;re exp&eacute;dition, o&ugrave; les femmes dominaient; tr&egrave;s-spontan&eacute;e,
+tr&egrave;s-na&iuml;ve, pour parler ainsi, d&eacute;termin&eacute;e par les besoins, n'avait pas
+co&ucirc;t&eacute; de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre
+dans le d&eacute;sordre m&ecirc;me. Le <i>crescendo</i> naturel qu'on observe toujours
+dans de telles agitations ne permettait gu&egrave;re de croire que la seconde
+exp&eacute;dition se pass&acirc;t ainsi. Il est vrai qu'elle s'&eacute;tait faite sous les
+yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. N&eacute;anmoins il y
+avait l&agrave; des hommes d&eacute;cid&eacute;s &agrave; agir sans elle; plusieurs &eacute;taient de
+furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du
+matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus
+acharn&eacute;s), forc&egrave;rent les appartements royaux, malgr&eacute; les gardes du
+corps, qui tu&egrave;rent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacr&eacute;s.</p>
+
+<p>La reine courut un vrai p&eacute;ril, et n'&eacute;chappa qu'en fuyant dans la chambre
+du roi. Elle fut sauv&eacute;e par la Fayette, qui accourut &agrave; temps avec les
+gardes fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: &laquo;Le roi &agrave; Paris!&raquo;</p>
+
+<p>La reine fut forc&eacute;e d'y para&icirc;tre. La Fayette s'y pr&eacute;senta, et,
+s'associant &agrave; son p&eacute;ril, lui baisa la main. Le peuple, surpris,
+attendri, ne vit plus que la femme et la m&egrave;re, et il applaudit.</p>
+
+<p>Chose curieuse! les politiques, les fortes t&ecirc;tes, ceux particuli&egrave;rement
+qui voulaient faire le duc d'Orl&eacute;ans lieutenant g&eacute;n&eacute;ral, craignaient
+extr&ecirc;mement la translation du roi &agrave; Paris. Ils croyaient que c'&eacute;tait
+pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tu&eacute;e ou
+en fuite) ne l'e&ucirc;t pas suivi, les Parisiens se seraient
+tr&egrave;s-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout
+temps un faible pour ce gros homme qui n'&eacute;tait nullement m&eacute;chant, et
+qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie b&eacute;ate et paterne,
+tout &agrave; fait au gr&eacute; de la foule. On a vu plus haut que les dames de la
+halle l'appelaient un <i>bon papa</i>; c'&eacute;tait toute la pens&eacute;e du peuple.</p>
+
+<p>Le roi avait mand&eacute; l'Assembl&eacute;e au ch&acirc;teau. Il n'y eut pas quarante
+d&eacute;put&eacute;s qui se rendirent &agrave; cet appel. La plupart &eacute;taient incertains, et
+restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur
+incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller si&eacute;ger au ch&acirc;teau, il
+poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de
+couvrir d'un langage fier son ob&eacute;issance au peuple, dit &laquo;que la libert&eacute;
+de l'Assembl&eacute;e serait compromise, si elle d&eacute;lib&eacute;rait au palais des rois,
+qu'il n'&eacute;tait pas de sa dignit&eacute; de quitter le lieu de ses s&eacute;ances,
+qu'une d&eacute;putation suffisait.&raquo; Le jeune Barnave appuya. Le pr&eacute;sident
+Mounier contredit en vain.</p>
+
+<p>Enfin, l'on apprend que le roi consent &agrave; partir pour Paris; l'Assembl&eacute;e,
+sur la proposition de Mirabeau, d&eacute;cide que, pour la session actuelle,
+elle est ins&eacute;parable du roi.</p>
+
+<p>Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter
+Versailles... Adieu, vieille monarchie!</p>
+
+<p>Cent d&eacute;put&eacute;s entourent le roi, toute une arm&eacute;e, tout un peuple. Il
+s'&eacute;loigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.</p>
+
+<p>Toute cette foule s'&eacute;branle, elle s'en va &agrave; Paris, devant le roi et
+derri&egrave;re. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, &agrave; pied, &agrave; cheval, en
+fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les aff&ucirc;ts des canons. On
+rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la
+ville affam&eacute;e. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de
+pain, d'autres des branches de peuplier, d&eacute;j&agrave; jaunies par octobre. Elles
+&eacute;taient fort joyeuses, aimables &agrave; leur fa&ccedil;on, sauf quelques quolibets &agrave;
+l'adresse de la reine. &laquo;Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la
+boulang&egrave;re, le petit mitron.&raquo; Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais
+mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes &eacute;taient encore royalistes,
+en grande joie de mettre enfin ce <i>bon papa</i> en bonnes mains; il n'avait
+pas beaucoup de t&ecirc;te, il avait manqu&eacute; de parole; c'&eacute;tait la faute de sa
+femme; mais, une fois &agrave; Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas,
+qui le conseilleraient mieux.</p>
+
+<p>Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre &agrave; la fois. On
+esp&eacute;rait, mais le ciel n'&eacute;tait pas de la partie. Le temps
+malheureusement favorisait peu la f&ecirc;te. Il pleuvait &agrave; verse, on marchait
+lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en
+r&eacute;jouissance, ou pour d&eacute;charger leurs armes, tiraient des coups de
+fusil.</p>
+
+<p>La voiture royale, escort&eacute;e, la Fayette &agrave; la porti&egrave;re, avan&ccedil;ait comme un
+cercueil. La reine &eacute;tait inqui&egrave;te. &Eacute;tait-il s&ucirc;r qu'elle arriv&acirc;t? Elle
+demanda &agrave; la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-m&ecirc;me le demanda &agrave;
+Moreau de Saint-M&eacute;ry, qui, ayant pr&eacute;sid&eacute; l'H&ocirc;tel de Ville aux fameux
+jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il r&eacute;pondit ces mots
+significatifs: &laquo;Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais,
+une fois &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville, elle en reviendra.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; le roi &agrave; Paris, au seul lieu o&ugrave; il devait &ecirc;tre, au c&oelig;ur m&ecirc;me de
+la France. Esp&eacute;rons qu'il en sera digne.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution du 6 octobre, n&eacute;cessaire, naturelle et l&eacute;gitime, s'il en
+fut jamais, toute spontan&eacute;e, impr&eacute;vue, vraiment populaire, appartient
+surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont
+pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, tout fut g&acirc;t&eacute; par les dames de Versailles. Le 6, tout
+fut r&eacute;par&eacute; par les femmes de Paris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3>LES FEMMES &Agrave; LA F&Eacute;D&Eacute;RATION (1790)</h3>.
+
+
+<p>&laquo;Ainsi finit le meilleur jour de notre vie.&raquo; Ce mot, que les f&eacute;d&eacute;r&eacute;s
+d'un village &eacute;crivent le soir de cette grande f&ecirc;te nationale &agrave; la fin de
+leur proc&egrave;s-verbal, j'ai &eacute;t&eacute; tent&eacute; de l'&eacute;crire moi-m&ecirc;me, lorsqu'on 1847
+j'achevai le r&eacute;cit des f&eacute;d&eacute;rations. Rien de semblable ne reviendra pour
+moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur
+de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes r&eacute;cits, ces grandes
+communions du peuple.</p>
+
+<p>Les f&eacute;d&eacute;rations de provinces, de d&eacute;partements, de villes et villages,
+eurent soin de consigner elles-m&ecirc;mes et de narrer leur histoire. Elles
+l'&eacute;crivaient &agrave; leur m&egrave;re, l'Assembl&eacute;e nationale, fid&egrave;lement, na&iuml;vement,
+dans une forme bien souvent grossi&egrave;re, enfantine; elles disaient comme
+elles pouvaient; qui savait &eacute;crire &eacute;crivait. On ne trouvait pas toujours
+dans les campagnes le scribe habile qui f&ucirc;t digne de consigner ces
+choses &agrave; la m&eacute;moire. La bonne volont&eacute; suppl&eacute;ait... V&eacute;ritables monuments
+de la fraternit&eacute; naissante, actes informes, mais spontan&eacute;s, inspir&eacute;s, de
+la France, vous resterez &agrave; jamais pour t&eacute;moigner du c&oelig;ur de nos p&egrave;res,
+de leurs transports, quand pour la premi&egrave;re fois ils virent la face
+trois fois aim&eacute;e de la patrie.</p>
+
+<p>J'ai retrouv&eacute; tout cela, entier, br&ucirc;lant, comme d'hier, au bout de
+soixante ann&eacute;es, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient
+lus. &Agrave; la premi&egrave;re ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une
+chose singuli&egrave;re, unique, sur laquelle on ne peut pas se m&eacute;prendre. Ces
+r&eacute;cits enthousiastes adress&eacute;s &agrave; la patrie (que repr&eacute;sentait
+l'Assembl&eacute;e), ce sont des lettres d'amour.</p>
+
+<p>Rien d'officiel ni de command&eacute;. Visiblement, le c&oelig;ur parle. Ce qu'on y
+peut trouver d'art, de rh&eacute;torique, de d&eacute;clamation, c'est justement
+l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment
+exprimer les sentiments les plus sinc&egrave;res, qui emploie les mots des
+romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en
+moment, une parole arrach&eacute;e du c&oelig;ur proteste contre cette impuissance
+de langage, et fait mesurer la profondeur r&eacute;elle du sentiment... Tout
+cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment
+se satisfaire soi-m&ecirc;me?... Le d&eacute;tail mat&eacute;riel les a fort pr&eacute;occup&eacute;s;
+nulle &eacute;criture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des
+somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je
+les aper&ccedil;us d'abord, brillants et si peu fan&eacute;s, je me rappelai ce que
+dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit &agrave; &eacute;crire, embellir, parer les
+manuscrits de sa <i>Julie</i>... Autres ne furent les pens&eacute;es de nos p&egrave;res,
+leurs soins, leurs inqui&eacute;tudes, lorsque, des objets passagers,
+imparfaits, l'amour s'&eacute;leva en eux &agrave; cette beaut&eacute; &eacute;ternelle!</p>
+
+<p>Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles
+choses connues, tous les signes du pass&eacute;, les symboles v&eacute;n&eacute;r&eacute;s jadis, ou
+p&acirc;lissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les c&eacute;r&eacute;monies
+du vieux culte, appel&eacute; pour consacrer ces f&ecirc;tes nouvelles, on sent que
+c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses r&eacute;unions, o&ugrave; le peuple de
+toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un m&ecirc;me c&oelig;ur, une
+chose plus sacr&eacute;e qu'un autel. Aucun culte sp&eacute;cial ne pr&ecirc;te de saintet&eacute;
+&agrave; la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu.</p>
+
+<p>Tous les vieux embl&egrave;mes p&acirc;lissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu
+de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le
+Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Libert&eacute;
+abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beaut&eacute;, la
+grandeur, le charme &eacute;ternel de ces f&ecirc;tes: le symbole y est vivant.</p>
+
+<p>Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention
+s'&eacute;croulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu.
+Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme
+dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves
+et touchantes que l'homme appara&icirc;t ici. Les nobles harmonies de la
+famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces f&ecirc;tes
+d'un int&eacute;r&ecirc;t religieux, path&eacute;tique.</p>
+
+<p>Partout, le vieillard &agrave; la t&ecirc;te du peuple, si&eacute;geant &agrave; la premi&egrave;re place,
+planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne
+de fleurs. Dans toutes ces f&ecirc;tes, l'aimable bataillon marche en robe
+blanche, ceinture <i>&agrave; la nation</i> (cela voulait dire tricolore). Ici,
+l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront
+des h&eacute;ros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en
+Dauphin&eacute;), une belle fille marchait, tenant &agrave; la main une palme, et
+cette inscription: <i>Au meilleur citoyen</i>!... Beaucoup revinrent bien
+r&ecirc;veurs.</p>
+
+<p>Le Dauphin&eacute;, la s&eacute;rieuse, la vaillante province qui ouvrit la
+R&eacute;volution, fit des f&eacute;d&eacute;rations nombreuses et de la province enti&egrave;re, et
+de villes, et de villages. Les communes rurales de la fronti&egrave;re, sous le
+vent de la Savoie, &agrave; deux pas des &eacute;migr&eacute;s, labourant pr&egrave;s de leurs
+fusils, n'en firent que plus belles f&ecirc;tes. Bataillon d'enfants arm&eacute;s,
+bataillon de femmes arm&eacute;es, autre de filles arm&eacute;es. &Agrave; Maubec, elles
+d&eacute;filaient en bon ordre, le drapeau en t&ecirc;te, tenant, maniant l'&eacute;p&eacute;e nue,
+avec cette vivacit&eacute; gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs l'h&eacute;ro&iuml;que initiative des femmes et filles d'Angers.
+Elles voulaient partir, suivre la jeune arm&eacute;e d'Anjou, de Bretagne, qui
+se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette premi&egrave;re croisade de
+la libert&eacute;, nourrir les combattants, soigner les bless&eacute;s. Elles juraient
+de n'&eacute;pouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les
+vaillants, de n'associer leur vie qu'&agrave; ceux qui donnaient la leur &agrave; la
+France.</p>
+
+<p>Elles inspiraient ainsi l'&eacute;lan d&egrave;s 88. Et maintenant, dans les
+f&eacute;d&eacute;rations, de juin, de juillet 90, apr&egrave;s tant d'obstacles &eacute;cart&eacute;s,
+dans ces f&ecirc;tes de la victoire, nul n'&eacute;tait plus &eacute;mu qu'elles. La
+famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection
+publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces
+grandes r&eacute;unions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre c&oelig;ur
+&eacute;tait cependant encore bien gros du pass&eacute;... de l'avenir!... mais elles
+ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le
+voit dans tous les t&eacute;moignages &eacute;crits, plus d'&eacute;lan, plus d'ardeur que
+les hommes m&ecirc;mes, plus d'impatience de pr&ecirc;ter le serment civique.</p>
+
+<p>On &eacute;loigne les femmes de la vie publique; on oublie trop que vraiment
+elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre
+que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant...
+Elle est bien plus int&eacute;ress&eacute;e &agrave; s'informer, &agrave; pr&eacute;voir. Dans la vie
+solitaire et s&eacute;dentaire que m&egrave;nent la plupart des femmes, elles suivent
+de leurs r&ecirc;veries inqui&egrave;tes les crises de la patrie, les mouvements des
+arm&eacute;es... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Alg&eacute;rie,
+elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en
+Afrique, elle souffre et combat avec eux.</p>
+
+<p>Dans je ne sais quel village, les hommes s'&eacute;taient r&eacute;unis seuls dans un
+vaste b&acirc;timent, pour faire ensemble une adresse &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale.
+Elles approchent, elles &eacute;coutent, elles entrent les larmes aux yeux,
+elles veulent en &ecirc;tre aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y
+joignent de tout leur c&oelig;ur. Cette profonde union de la famille et de la
+patrie p&eacute;n&eacute;tra toutes les &acirc;mes d'un sentiment inconnu.</p>
+
+<p>Personne, dans ces grandes f&ecirc;tes, n'&eacute;tait simple t&eacute;moin; tous &eacute;taient
+acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire
+jusqu'au nouveau-n&eacute;; et celui-ci plus qu'un autre.</p>
+
+<p>On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa m&egrave;re
+l'offrait, le d&eacute;posait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le
+r&ocirc;le passif d'une offrande, il &eacute;tait actif aussi, il comptait comme
+personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa m&egrave;re, il
+r&eacute;clamait sa dignit&eacute; d'homme et de Fran&ccedil;ais, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mis en
+possession de la patrie, il entrait dans l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Oui, l'enfant, l'avenir, c'&eacute;tait le principal acteur. La commune
+elle-m&ecirc;me, dans une f&ecirc;te du Dauphin&eacute;, est couronn&eacute;e dans son principal
+magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci,
+que je vois ici, sous l'&oelig;il attendri de leurs m&egrave;res, d&eacute;j&agrave; arm&eacute;s, pleins
+d'&eacute;lan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize
+ans, ils partent: 92 a sonn&eacute;; ils suivent leurs a&icirc;n&eacute;s &agrave; Jemmapes.
+Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras para&icirc;t si faible, ce sont les
+soldats d'Austerlitz... Leur main a port&eacute; bonheur; ils ont rempli ce
+grand augure, ils ont couronn&eacute; la France!... Aujourd'hui m&ecirc;me, faible et
+p&acirc;le, elle si&egrave;ge sous cette couronne &eacute;ternelle et impose aux nations.</p>
+
+<p>Grande g&eacute;n&eacute;ration, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le
+premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apport&eacute;s, b&eacute;nis &agrave;
+l'autel de la patrie, vou&eacute;s par leurs m&egrave;res en pleurs, mais r&eacute;sign&eacute;es,
+h&eacute;ro&iuml;ques, donn&eacute;s par elles &agrave; la France... ah! quand on na&icirc;t ainsi, on
+ne peut plus jamais mourir... Vous re&ccedil;&ucirc;tes, ce jour-l&agrave;, le breuvage
+d'immortalit&eacute;. Ceux m&ecirc;me d'entre vous que l'histoire n'a pas nomm&eacute;s, ils
+n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de
+la grande pens&eacute;e commune qu'ils port&egrave;rent par toute la terre...</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'&agrave; aucune &eacute;poque le c&oelig;ur de l'homme ait &eacute;t&eacute; plus
+large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de
+partis aient &eacute;t&eacute; plus oubli&eacute;es. Dans les villages surtout, il n'y a plus
+ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun,
+les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu;
+les ennemis se r&eacute;concilient, les sectes oppos&eacute;es fraternisent, les
+croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.</p>
+
+<p>&Agrave; Saint-Jean-du-Gard, pr&egrave;s d'Alais, le cur&eacute; et le pasteur s'embrass&egrave;rent
+&agrave; l'autel. Les catholiques men&egrave;rent les protestants &agrave; l'&eacute;glise; le
+pasteur si&eacute;gea &agrave; la premi&egrave;re place du ch&oelig;ur. M&ecirc;mes honneurs rendus par
+les protestants au cur&eacute;, qui, plac&eacute; chez eux au lieu le plus honorable,
+&eacute;coute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu m&ecirc;me de
+leur combat, &agrave; la porte des C&eacute;vennes, sur les tombes des a&iuml;eux qui se
+tu&egrave;rent les uns les autres, sur les b&ucirc;chers encore ti&egrave;des... Dieu,
+accus&eacute; si longtemps, fut enfin justifi&eacute;... Les c&oelig;urs d&eacute;bord&egrave;rent; la
+prose n'y suffit pas, une &eacute;ruption po&eacute;tique put soulager seule un
+sentiment si profond; le cur&eacute; fit, entonna un hymne &agrave; la Libert&eacute;; le
+maire r&eacute;pondit par des stances; sa femme, m&egrave;re de famille respectable,
+au moment o&ugrave; elle mena ses enfants &agrave; l'autel, r&eacute;pandit aussi son c&oelig;ur
+dans quelques vers path&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Ce r&ocirc;le quasi-pontifical d'une femme, d'une digne m&egrave;re, ne doit pas nous
+&eacute;tonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et
+religion.</p>
+
+<p>Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale,
+tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait br&ucirc;ler l'encens
+sur l'autel de la Patrie.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution, revenant &agrave; la nature, aux heureux et na&iuml;fs pressentiments
+de l'antiquit&eacute;, n'h&eacute;sitait point &agrave; confier les fonctions les plus
+saintes &agrave; celle qui, comme joie supr&ecirc;me du c&oelig;ur, comme &acirc;me de la
+famille, comme perp&eacute;tuit&eacute; humaine, est elle-m&ecirc;me le vivant autel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3>LES DAMES JACOBINES (1790)</h3>.
+
+
+<p>Le jour m&ecirc;me du 6 octobre 89, o&ugrave; Louis XVI, en quittant Versailles,
+signa l'acte capital de la R&eacute;volution, la D&eacute;claration des droits, il
+avait envoy&eacute; au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, d&egrave;s lors,
+l'id&eacute;e de fuir sur terre autrichienne pour revenir &agrave; main arm&eacute;e. Ce
+projet, recommand&eacute; par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de
+Marie-Antoinette, fut reproduit par l'&eacute;v&ecirc;que de Pamiers, qui le fit
+agr&eacute;er du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter
+avec les puissances &eacute;trang&egrave;res; n&eacute;gociations continu&eacute;es par M. de
+Fersen, un Su&eacute;dois tr&egrave;s-personnellement attach&eacute; &agrave; la reine depuis
+longues ann&eacute;es, qu'elle fit revenir expr&egrave;s de Su&egrave;de et qui lui fut
+tr&egrave;s-d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>De quelque c&ocirc;t&eacute; qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du
+dedans, du dehors, contre la R&eacute;volution. Si elle ne trouve une force
+&eacute;nergique d'association, elle p&eacute;rit. Ce ne sont pas les innocentes
+f&eacute;d&eacute;rations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout
+autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance
+sur l'autorit&eacute; et ses agents, sur les men&eacute;es des pr&ecirc;tres et des nobles.
+Ces soci&eacute;t&eacute;s se forment d'elles-m&ecirc;mes par toute la France.</p>
+
+<p>Je vois dans un acte in&eacute;dit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis
+de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se
+r&eacute;unissent chez une dame veuve, personne riche et consid&eacute;rable de la
+ville; ils pr&ecirc;tent dans ses mains le serment civique. On croit voir
+Caton et Marcie dans Lucain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Junguntur taciti contentique auspice Bruto.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ils envoient fi&egrave;rement l'acte de leur f&eacute;d&eacute;ration &agrave; l'Assembl&eacute;e
+nationale, qui recevait en m&ecirc;me temps celui de la grande f&eacute;d&eacute;ration de
+Rouen, o&ugrave; parurent les d&eacute;put&eacute;s de soixante villes et d'un demi-million
+d'hommes.</p>
+
+<p>Les trois jacobins sont un pr&ecirc;tre, aum&ocirc;nier de la conciergerie, et deux
+chirurgiens. L'un d'eux a amen&eacute; son fr&egrave;re, imprimeur du roi &agrave; Rouen.
+Ajoutez deux enfants, neveu et ni&egrave;ce de la dame, et deux femmes,
+peut-&ecirc;tre de sa client&egrave;le ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les
+mains de cette Corn&eacute;lie, qui, seule ensuite, fait serment.</p>
+
+<p>Petite soci&eacute;t&eacute;, mais compl&egrave;te, ce semble. La dame (veuve d'un n&eacute;gociant
+ou armateur) repr&eacute;sente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur,
+c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacit&eacute;s, les talents,
+l'exp&eacute;rience; le pr&ecirc;tre, c'est la R&eacute;volution m&ecirc;me; il ne sera pas
+longtemps pr&ecirc;tre: c'est lui qui &eacute;crit l'acte, le copie, le notifie &agrave;
+l'Assembl&eacute;e nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est
+le centre. Par lui, cette soci&eacute;t&eacute; est compl&egrave;te, quoiqu'on n'y voie pas
+le personnage qui est la cheville ouvri&egrave;re de toute soci&eacute;t&eacute; semblable,
+l'avocat, le procureur. Pr&ecirc;tre du Palais de Justice, de la Conciergerie,
+aum&ocirc;nier de prisonniers, confesseur de supplici&eacute;s, hier d&eacute;pendant du
+Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel &agrave; l'Assembl&eacute;e
+nationale, pour l'audace et l'activit&eacute;, celui-ci vaut trois avocats.</p>
+
+<p>Qu'une dame soit le centre de la petite soci&eacute;t&eacute;, il ne faut pas s'en
+&eacute;tonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes
+fort s&eacute;rieuses, avec toute la ferveur de leurs c&oelig;urs de femmes, une
+ardeur aveugle, confuse d'affection et d'id&eacute;es, l'esprit de
+pros&eacute;lytisme, toutes les passions du moyen &acirc;ge au service de la foi
+nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait &eacute;t&eacute; s&eacute;rieusement &eacute;prouv&eacute;e;
+c'&eacute;tait une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta
+isra&eacute;lite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident
+affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la R&eacute;volution. Riche
+et seule, elle a d&ucirc; &ecirc;tre facilement conduite par ses amis, je le
+suppose, &agrave; donner des gages au nouveau syst&egrave;me, &agrave; y embarquer sa fortune
+par l'acquisition des biens nationaux.</p>
+
+<p>Pourquoi cette petite soci&eacute;t&eacute; fait-elle sa f&eacute;d&eacute;ration &agrave; part? c'est que
+Rouen, en g&eacute;n&eacute;ral, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande
+f&eacute;d&eacute;ration des soixante villes qui s'y r&eacute;unissent, avec ses chefs, MM.
+d'Estouteville, d'Herbouville, de S&eacute;vrac, etc., cette f&eacute;d&eacute;ration, m&ecirc;l&eacute;e
+de noblesse, ne lui para&icirc;t pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est
+faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacr&eacute; de la prise de la
+Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fi&egrave;rement isol&eacute;s chez eux, loin des
+profanes et des ti&egrave;des, f&ecirc;tent la sainte journ&eacute;e. Ils ne veulent pas se
+confondre; sous des rapports divers, ils sont une &eacute;lite, comme &eacute;taient
+la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou
+d'argent, ou de talent, d'&eacute;nergie, en concurrence naturelle avec
+l'aristocratie de naissance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3>LE PALAIS-ROYAL EN 90&mdash;&Eacute;MANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS</h3>.
+
+
+<p>Le droit des femmes &agrave; l'&eacute;galit&eacute;, leurs titres &agrave; l'influence, au pouvoir
+politique, furent r&eacute;clam&eacute;s en 90 par deux hommes fort diff&eacute;rents: l'un,
+parleur &eacute;loquent, esprit hasard&eacute;, romanesque; l'autre, le plus grave et
+le plus autoris&eacute; de l'&eacute;poque. Il faut replacer le lecteur dans le grand
+foyer de fermentation o&ugrave; tous deux se faisaient entendre.</p>
+
+<p>Entrons au lieu m&ecirc;me d'o&ugrave; la R&eacute;volution partit le 12 juillet, au
+Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. &Eacute;cartons
+cette foule agit&eacute;e, ces groupes bruyants, ces nu&eacute;es de femmes vou&eacute;es
+aux libert&eacute;s de la nature. Traversons les &eacute;troites galeries de bois,
+encombr&eacute;es, &eacute;touff&eacute;es; par ce passage obscur, o&ugrave; nous descendons quinze
+marches, nous voici au milieu du Cirque.</p>
+
+<p>On pr&ecirc;che! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette r&eacute;union, si
+mondaine, m&ecirc;l&eacute;e de jolies femmes &eacute;quivoques?... Au premier coup d'&oelig;il,
+on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assembl&eacute;e est
+plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'acad&eacute;miciens: au
+pied de la tribune, je vois M. de Condorcet.</p>
+
+<p>L'orateur, est-ce bien un pr&ecirc;tre? De robe, oui; belle figure de quarante
+ans environ, parole ardente, s&egrave;che parfois et violente, nulle onction,
+l'air audacieux, un peu chim&eacute;rique. Pr&eacute;dicateur, po&euml;te ou proph&egrave;te,
+n'importe, c'est l'abb&eacute; Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Th&eacute;cla,
+l'une qui ne le quitte point, qui, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, le suit au club, &agrave;
+l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de
+bon c&oelig;ur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des
+femmes, qui pr&ecirc;che leur &eacute;mancipation.</p>
+
+<p>Ces vagues aspirations prenaient forme arr&ecirc;t&eacute;e, pr&eacute;cise, dans les doctes
+dissertations de l'illustre secr&eacute;taire de l'Acad&eacute;mie des sciences.
+Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de
+l'<i>admission des femmes au droit de cit&eacute;</i>. &Agrave; ce titre, l'ami de
+Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, peut &ecirc;tre
+l&eacute;gitimement compt&eacute; parmi les pr&eacute;curseurs du Socialisme.</p>
+
+<p>Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut,
+du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honor&eacute;. La
+brillante association des jacobins de cette &eacute;poque, qui compte une foule
+de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'&eacute;glise des
+anciens moines, et, sous l'&eacute;glise, dans une sorte de crypte bien
+&eacute;clair&eacute;e, donne asile &agrave; une soci&eacute;t&eacute; fraternelle d'ouvriers auxquels, &agrave;
+certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les
+questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas
+seuls: les femmes inqui&egrave;tes, les m&egrave;res de familles, pouss&eacute;es par les
+souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec
+leurs maris, s'informent de la situation, s'enqui&egrave;rent des maux, des
+rem&egrave;des. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent &agrave;
+cette heure, viennent seules et discutent seules. Premi&egrave;re et touchante
+origine des soci&eacute;t&eacute;s de femmes.</p>
+
+<p>Qui souffrait plus qu'elles de la R&eacute;volution? Qui trouvait plus longs
+les mois, les ann&eacute;es? Elles &eacute;taient, d&egrave;s cette &eacute;poque, plus violentes
+que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 d&eacute;cembre 90); il se
+pla&icirc;t &agrave; mettre en contraste l'&eacute;nergie de ces femmes du peuple dans leur
+souterrain et le bavardage st&eacute;rile de l'assembl&eacute;e jacobine qui s'agitait
+au-dessus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#table">&mdash;II&mdash;</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3>LES SALONS.&mdash;MADAME DE STA&Euml;L.</h3>
+
+
+<p>Le g&eacute;nie de madame de Sta&euml;l a &eacute;t&eacute; successivement domin&eacute; par deux ma&icirc;tres
+et deux id&eacute;es: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu.</p>
+
+<p>Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exer&ccedil;ait sur Necker, son p&egrave;re,
+qu'elle aimait &eacute;perdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une
+toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier
+genevois ne se f&ucirc;t avanc&eacute; si loin dans la voie r&eacute;volutionnaire. Elle
+&eacute;tait alors pleine d'&eacute;lan, de confiance; elle croyait fermement au bon
+sens du genre humain. Elle n'&eacute;tait pas encore influenc&eacute;e, amoindrie, par
+les amants m&eacute;diocres qui depuis l'ont entour&eacute;e. Madame de Sta&euml;l fut
+toujours gouvern&eacute;e par l'amour. Celui qu'elle avait pour son p&egrave;re
+exigeait que Necker f&ucirc;t le premier des hommes; et, en r&eacute;alit&eacute;, un
+moment, il s'&eacute;leva tr&egrave;s-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille,
+nous n'en faisons aucun doute, il se lan&ccedil;a dans l'exp&eacute;rience hardie du
+suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un
+peuple si peu avanc&eacute;! mesure toute contraire &agrave; son caract&egrave;re, tr&egrave;s-peu
+conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re et la fille, bient&ocirc;t effray&eacute;s de leur audace, ne tard&egrave;rent pas &agrave;
+reculer. Et madame de Sta&euml;l, entour&eacute;e de Feuillants, d'anglomanes,
+admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout,
+devint et resta la personne brillante, &eacute;loquente, et pourtant, au total,
+m&eacute;diocre, si l'on ose dire, qui a tant occup&eacute; la renomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour nous, nous n'h&eacute;sitons pas &agrave; l'affirmer, sa grande originalit&eacute; est
+dans sa premi&egrave;re &eacute;poque, sa gloire est dans son amour pour son p&egrave;re,
+dans l'audace qu'elle lui donna.&mdash;Sa m&eacute;diocrit&eacute; fut celle de ses
+spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans
+son salon, domin&eacute;s par elle, n'en r&eacute;agirent pas moins sur elle dans
+l'intimit&eacute;.</p>
+
+<p>Reprenons, d&egrave;s les commencements, le p&egrave;re et la fille.</p>
+
+<p>M. Necker, banquier g&eacute;nevois, avait &eacute;pous&eacute; une demoiselle suisse,
+jusque-l&agrave; gouvernante, dont le seul d&eacute;faut fut l'absolue perfection.&mdash;La
+jeune Necker &eacute;tait accabl&eacute;e de sa m&egrave;re, dont la roideur contrastait avec
+sa nature facile, expansive et mobile. Son p&egrave;re, qui la consolait,
+l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker,
+ayant souvent lou&eacute; le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'&eacute;pouser.
+Cette enfant, d&eacute;j&agrave; confidente et presque femme de son p&egrave;re, en prit les
+d&eacute;fauts p&ecirc;le-m&ecirc;le et les qualit&eacute;s, l'&eacute;loquence, l'enflure, la
+sensibilit&eacute;, le pathos. Quand Necker publia son fameux <i>Compte rendu</i>,
+si diversement jug&eacute;, on lui en montra un jour une &eacute;loquente apologie,
+tout enthousiaste; le c&oelig;ur y d&eacute;bordait tellement, que le p&egrave;re ne put
+s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.</p>
+
+<p>Elle aimait son p&egrave;re comme homme, l'admirait comme &eacute;crivain, le v&eacute;n&eacute;rait
+comme id&eacute;al du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'&Eacute;tat. Elle
+ne tol&eacute;rait personne qui ne t&icirc;nt Necker pour Dieu: folie vertueuse,
+na&iuml;ve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son
+triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'H&ocirc;tel de Ville,
+entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba &agrave; la pl&eacute;nitude du
+sentiment et s'&eacute;vanouit de bonheur.</p>
+
+<p>Elle avait de grands besoins de c&oelig;ur, en proportion de son talent.
+Apr&egrave;s la fuite de son p&egrave;re et la perte de ses premi&egrave;res esp&eacute;rances,
+retomb&eacute;e de Rousseau &agrave; Montesquieu, aux prudentes th&eacute;ories
+constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu
+aimer un h&eacute;ros. Son &eacute;poux, l'honn&ecirc;te et froid M. de Sta&euml;l, ambassadeur
+de Su&egrave;de, n'avait rien qui r&eacute;pond&icirc;t &agrave; son id&eacute;al. Ne trouvant point de
+h&eacute;ros &agrave; aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui
+&eacute;tait en elle, et elle entreprit d'en faire un.</p>
+
+<p>Elle trouva un joli homme, rou&eacute;, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il
+y e&ucirc;t peu ou beaucoup d'&eacute;toffe, elle crut qu'elle suffirait, &eacute;tant
+doubl&eacute;e de son c&oelig;ur. Elle l'aimait surtout pour les dons h&eacute;ro&iuml;ques
+qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car
+elle &eacute;tait une femme), pour son audace, sa fatuit&eacute;. Il &eacute;tait fort mal
+avec la cour, mal avec bien des salons. C'&eacute;tait vraiment un grand
+seigneur, d'&eacute;l&eacute;gance et de bonne gr&acirc;ce, mais mal vu des siens, d'une
+consistance &eacute;quivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on
+se disait &agrave; l'oreille qu'il &eacute;tait le fruit d'un inceste de Louis XV avec
+sa fille. La chose n'&eacute;tait pas invraisemblable. Lorsque le parti j&eacute;suite
+fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson,
+Machault encore, qui parlait trop des biens du clerg&eacute;), il fallait
+trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs.
+Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa m&egrave;re, se d&eacute;voua,
+autre Judith, &agrave; l'&oelig;uvre h&eacute;ro&iuml;que, sanctifi&eacute;e par le but. Elle &eacute;tait
+extraordinairement violente et passionn&eacute;e, folle de musique, o&ugrave; la
+dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son p&egrave;re, et
+le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait r&eacute;sult&eacute;,
+selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effront&eacute;, qui
+apporta en naissant une aimable sc&eacute;l&eacute;ratesse &agrave; troubler toutes les
+femmes.</p>
+
+<p>Madame de Sta&euml;l avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est
+qu'elle n'&eacute;tait pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez
+surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualit&eacute;
+m&eacute;diocrement attirante. Ses gestes &eacute;taient plut&ocirc;t &eacute;nergiques que
+gracieux; debout, les mains derri&egrave;re le dos, devant une chemin&eacute;e, elle
+dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui
+contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter
+un peu qu'elle f&ucirc;t une femme. Avec tout cela, elle n'avait que
+vingt-cinq ans, elle avait de tr&egrave;s-beaux bras, un beau cou &agrave; la Junon,
+de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient
+grand effet au buste, et m&ecirc;me relativement faisaient para&icirc;tre les traits
+plus d&eacute;licats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui
+faisait tout oublier, c'&eacute;taient ses yeux, des yeux uniques, noirs et
+inond&eacute;s de flammes, rayonnants de g&eacute;nie, de bont&eacute; et de toutes les
+passions. Son regard &eacute;tait un monde. On y lisait qu'elle &eacute;tait bonne et
+g&eacute;n&eacute;reuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui p&ucirc;t l'entendre un
+moment sans dire en sortant, malgr&eacute; lui: &laquo;Oh! la bonne, la noble,
+l'excellente femme!&raquo;</p>
+
+<p>Retirons le mot de g&eacute;nie, pourtant; r&eacute;servons ce mot sacr&eacute;. Madame de
+Sta&euml;l avait, en r&eacute;alit&eacute;, un grand, un immense talent, et dont la source
+&eacute;tait au c&oelig;ur. La na&iuml;vet&eacute; profonde, et la grande invention, ces deux
+traits saillants du g&eacute;nie, ne se trouv&egrave;rent jamais chez elle. Elle
+apporta, en naissant, un d&eacute;saccord primitif d'&eacute;l&eacute;ments qui n'allait pas
+jusqu'au baroque, comme chez Necker, son p&egrave;re, mais qui neutralisa une
+bonne partie de ses forces, l'emp&ecirc;cha de s'&eacute;lever et la retint dans
+l'emphase. Ces Necker &eacute;taient des Allemands &eacute;tablis en Suisse. C'&eacute;taient
+des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Sta&euml;l
+avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais &eacute;pais, peu d&eacute;licat.
+D'elle &agrave; Jean-Jacques, son ma&icirc;tre, c'est la diff&eacute;rence du fer &agrave; l'acier.</p>
+
+<p>Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgr&eacute; son talent, sa
+fortune, son noble entourage, madame de Sta&euml;l avait la faiblesse
+d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet &agrave; son
+bon et excellent c&oelig;ur, qui l'aurait mise enti&egrave;rement du c&ocirc;t&eacute; du peuple.
+Ses jugements, ses opinions, tenaient fort &agrave; ce travers. En tout, elle
+avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait
+&eacute;minemment aristocratique, l'Angleterre, r&eacute;v&eacute;rant la noblesse anglaise,
+ignorant qu'elle est tr&egrave;s-r&eacute;cente, sachant mal cette histoire dont elle
+parlait sans cesse, ne soup&ccedil;onnant nullement le m&eacute;canisme par lequel
+l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la
+noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas moins que le grand r&ecirc;veur, le grand fascinateur du
+monde, l'amour, pour faire accroire &agrave; cette femme passionn&eacute;e qu'on
+pouvait mettre le jeune officier, le rou&eacute; sans consistance, cr&eacute;ature
+brillante et l&eacute;g&egrave;re, &agrave; la t&ecirc;te d'un si grand mouvement. La gigantesque
+&eacute;p&eacute;e de la R&eacute;volution e&ucirc;t pass&eacute;, comme gage d'amour, d'une femme &agrave; un
+jeune fat! Cela &eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez ridicule. Ce qui l'&eacute;tait encore plus,
+c'est que cette chose hasard&eacute;e, elle pr&eacute;tendait la faire dans les
+limites prudentes d'une politique b&acirc;tarde, d'une libert&eacute; quasi-anglaise,
+d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, &agrave;
+peu pr&egrave;s fini; de sorte que la folie n'avait pas m&ecirc;me ce qui fait
+r&eacute;ussir la folie parfois, d'&ecirc;tre hardiment folle.</p>
+
+<p>Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et
+madame de Sta&euml;l &eacute;taient &eacute;troitement li&eacute;s avec Brissot et la Gironde, et
+que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour pr&eacute;cipiter la
+France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait un roman. Ce qui est prouv&eacute; aujourd'hui, c'est qu'au
+contraire la Gironde d&eacute;testait madame de Sta&euml;l, c'est que la cour
+ha&iuml;ssait Narbonne et fr&eacute;missait de ce projet aventureux de la guerre o&ugrave;
+on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au
+premier &eacute;chec, accus&eacute;e de trahison, elle allait se trouver dans un p&eacute;ril
+&eacute;pouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment,
+que la Gironde leur arracherait l'&eacute;p&eacute;e, &agrave; peine tir&eacute;e, pour la tourner
+contre le roi.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide,
+par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de
+l'ambassade de Su&egrave;de?&raquo; C'&eacute;tait supposer que madame de Sta&euml;l &eacute;tait
+v&eacute;ritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Sta&euml;l et
+d'apr&egrave;s les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la
+voyait si publiquement &eacute;perdue d'amour pour Narbonne, impatiente de
+l'illustrer. La pauvre Corinne, h&eacute;las! avait vingt-cinq ans, elle &eacute;tait
+fort imprudente, passionn&eacute;e, g&eacute;n&eacute;reuse, &agrave; cent lieues de toute id&eacute;e
+d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'&acirc;ge, et la
+passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront
+parfaitement cette chose, f&acirc;cheuse, &agrave; coup s&ucirc;r, immorale, mais enfin
+r&eacute;elle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle
+avait h&acirc;te d'illustrer le premier dans la croisade r&eacute;volutionnaire, et
+s'inqui&eacute;tait m&eacute;diocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste
+ma&icirc;tre de l'ambassadeur de Su&egrave;de.</p>
+
+<p>Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les
+fronti&egrave;res, vint rendre compte &agrave; l'Assembl&eacute;e. Vrai compte de courtisan.
+Soit pr&eacute;cipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre
+situation militaire, donna des chiffres &eacute;normes de troupes, des
+exag&eacute;rations de toute esp&egrave;ce, qui, plus tard, furent pulv&eacute;ris&eacute;es par un
+m&eacute;moire de Dumouriez.</p>
+
+<p>La chute de M. de Narbonne, renvers&eacute; par les Girondins, rendit tout &agrave;
+coup madame de Sta&euml;l z&eacute;l&eacute;e royaliste. Elle r&eacute;digea un plan d'&eacute;vasion
+pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son h&eacute;ros, en
+e&ucirc;t l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier &agrave; des mains si
+l&eacute;g&egrave;res. R&eacute;fugi&eacute;e en Suisse pendant la Terreur, apr&egrave;s Thermidor,
+partisan aveugle de la r&eacute;action, elle change brusquement en 96, appuie
+le Directoire et participe indirectement au coup d'&Eacute;tat qui sauva la
+R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Bonaparte la ha&iuml;ssait, croyant qu'elle avait aid&eacute; Necker dans ses
+derniers ouvrages, fort contraires &agrave; sa politique. Il n'a pas trouv&eacute; de
+meilleur moyen de la d&eacute;nigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne
+sais quelle d&eacute;claration d'amour; chose infiniment peu probable &agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; elle &eacute;tait toute livr&eacute;e &agrave; Benjamin Constant, qu'elle lan&ccedil;a
+dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les pers&eacute;cutions ridicules
+du ma&icirc;tre de l'Europe, l'exil de madame de Sta&euml;l, la saisie de son
+<i>Allemagne</i>, et les &eacute;tranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs
+fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux
+millions, pr&ecirc;t&eacute;s en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander
+d'&eacute;crire pour le roi de Rome.</p>
+
+<p>En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Su&egrave;de. La terre
+lui manquait lorsqu'elle &eacute;crivit ses <i>Dix ans d'exil</i>. Elle avait
+&eacute;pous&eacute;, en 1810, un jeune officier, malade et bless&eacute;, M. de Rocca, plus
+jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817.</p>
+
+<p>Au total, femme excellente, d'un bon c&oelig;ur et d'un grand talent, qui,
+peut-&ecirc;tre, sans les salons, sans les amiti&eacute;s m&eacute;diocres, sans les mis&egrave;res
+du monde parleur, du monde scribe, e&ucirc;t eu du g&eacute;nie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3>LES SALONS.&mdash;MADAME DE CONDORCET.</h3>
+
+
+<p>Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de
+Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la
+Monnaie. L&agrave; fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un
+contemporain appelle le foyer de la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Ce salon europ&eacute;en de l'illustre secr&eacute;taire de l'Acad&eacute;mie des sciences
+vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pens&eacute;e
+r&eacute;publicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva
+ses formules. Pour l'initiative et l'id&eacute;e premi&egrave;re, elle appartenait,
+nous l'avons vu, d&egrave;s 89, &agrave; Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville
+et les Cordeliers ont pouss&eacute; le premier cri.</p>
+
+<p>Le dernier des philosophes du grand dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, celui qui
+survivait &agrave; tous pour voir leurs th&eacute;ories lanc&eacute;es dans le champ des
+r&eacute;alit&eacute;s, &eacute;tait M. de Condorcet, secr&eacute;taire de l'Acad&eacute;mie des sciences,
+le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami
+de Turgot. Son salon &eacute;tait le centre naturel de l'Europe pensante. Toute
+nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les &eacute;trangers
+distingu&eacute;s, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u les th&eacute;ories de la France, venaient l&agrave; en
+chercher, en discuter l'application. C'&eacute;taient l'Am&eacute;ricain Thomas Payne,
+l'Anglais Williams, l'&Eacute;cossais Mackintosh, le Gen&eacute;vois Dumont,
+l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un
+tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y &eacute;taient confondus. Dans un
+coin immuablement &eacute;tait l'ami assidu, le m&eacute;decin Cabanis, maladif et
+m&eacute;lancolique, qui avait transport&eacute; &agrave; cette maison le tendre, le profond
+attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.</p>
+
+<p>Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de
+madame de Condorcet, que Rapha&euml;l aurait prise pour type de la
+m&eacute;taphysique. Elle &eacute;tait toute lumi&egrave;re; tout semblait s'&eacute;clairer,
+s'&eacute;purer sous son regard. Elle avait &eacute;t&eacute; chanoinesse, et paraissait
+moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors
+vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'&eacute;crire
+<i>ses Lettres sur la Sympathie</i>, livre d'analyse fine et d&eacute;licate, o&ugrave;,
+sous le voile d'une extr&ecirc;me r&eacute;serve, on sent n&eacute;anmoins souvent la
+m&eacute;lancolie d'un jeune c&oelig;ur auquel quelque chose a manqu&eacute;<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. On a
+suppos&eacute; vainement qu'elle e&ucirc;t ambitionn&eacute; les honneurs, la faveur de la
+cour, et que son d&eacute;pit la jeta dans la R&eacute;volution. Rien de plus loin
+d'un tel caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant
+d'&eacute;pouser Condorcet elle lui aurait d&eacute;clar&eacute; qu'elle n'avait point le
+c&oelig;ur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu
+avec une bont&eacute; paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la
+m&ecirc;me tradition, ils v&eacute;curent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au
+beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y
+avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commen&ccedil;a
+d'aimer le grand citoyen, l'&acirc;me tendre et profonde qui couvait, comme
+son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'esp&egrave;ce humaine. Elle le
+trouva jeune de l'&eacute;ternelle jeunesse de cette grande id&eacute;e, de ce beau
+d&eacute;sir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois apr&egrave;s la prise
+de la Bastille, en avril 90.</p>
+
+<p>Condorcet, &acirc;g&eacute; alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en
+effet, de ces grands &eacute;v&eacute;nements; il commen&ccedil;ait une vie nouvelle, la
+troisi&egrave;me. Il avait eu celle du math&eacute;maticien avec d'Alembert, la vie
+critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'oc&eacute;an de la
+vie politique. Il avait r&ecirc;v&eacute; le progr&egrave;s; aujourd'hui il allait le faire,
+ou du moins s'y d&eacute;vouer. Toute sa vie avait offert une remarquable
+alliance entre deux facult&eacute;s rarement unies, la ferme raison et la foi
+infinie &agrave; l'avenir. Ferme contre Voltaire m&ecirc;me, quand il le trouva
+injuste, ami des &Eacute;conomistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint
+de m&ecirc;me ind&eacute;pendant &agrave; l'&eacute;gard de la Gironde. On lit encore avec
+admiration son plaidoyer pour Paris contre le pr&eacute;jug&eacute; des provinces, qui
+fut celui des Girondins.</p>
+
+<p>Ce grand esprit &eacute;tait toujours pr&eacute;sent, &eacute;veill&eacute;, ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me. Sa
+porte &eacute;tait toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans
+un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle
+distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais
+il n'a rien oubli&eacute;. Toute personne sp&eacute;ciale qui l'interrogeait le
+trouvait plus sp&eacute;cial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes
+&eacute;taient &eacute;tonn&eacute;es, effray&eacute;es, de voir qu'il savait jusqu'&agrave; l'histoire de
+leurs modes, et tr&egrave;s-haut en remontant, et dans le plus grand d&eacute;tail. Il
+paraissait tr&egrave;s-froid, ne s'&eacute;panchait jamais. Ses amis ne savaient son
+amiti&eacute; que par l'extr&ecirc;me ardeur qu'il mettait secr&egrave;tement &agrave; leur rendre
+des services. &laquo;C'est un volcan sous la neige,&raquo; disait d'Alembert. Jeune,
+dit-on, il avait aim&eacute;, et, n'esp&eacute;rant rien, il fut un moment tout pr&egrave;s
+du suicide. &Acirc;g&eacute; alors et bien m&ucirc;r, mais au fond non moins ardent, il
+avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions
+profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la
+vie m&ecirc;me, et qu'on ne peut pas sonder.</p>
+
+<p>Noble &eacute;poque! et qu'elles furent dignes d'&ecirc;tre aim&eacute;es, ces femmes,
+dignes d'&ecirc;tre confondues par l'homme avec l'id&eacute;al m&ecirc;me, la patrie et la
+vertu!... Qui ne se rappelle encore ce d&eacute;jeuner fun&egrave;bre, o&ugrave; pour la
+derni&egrave;re fois les amis de Camille Desmoulins le pri&egrave;rent d'arr&ecirc;ter son
+<i>Vieux Cordelier</i>, d'ajourner sa demande du <i>Comit&eacute; de la cl&eacute;mence</i>? Sa
+Lucile, s'oubliant comme &eacute;pouse et comme m&egrave;re, lui jette les bras au
+cou: &laquo;Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destin&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi elles ont glorieusement consacr&eacute; le mariage et l'amour, soulevant
+le front fatigu&eacute; de l'homme en pr&eacute;sence de la mort, lui versant la vie
+encore, l'introduisant dans l'immortalit&eacute;...</p>
+
+<p>Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront
+regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes h&eacute;ro&iuml;ques et
+charmantes. Elles restent associ&eacute;es, en nous, aux plus nobles r&ecirc;ves du
+c&oelig;ur, types et regret d'amour &eacute;ternel!</p>
+
+<p>Il y avait comme une ombre de cette tragique destin&eacute;e dans les traits et
+l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du
+savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose
+de triste, de patient, de r&eacute;sign&eacute;. Le haut du visage &eacute;tait beau. Les
+yeux, nobles et doux, pleins d'une id&eacute;alit&eacute; s&eacute;rieuse, semblaient
+regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste &agrave; contenir
+toute science semblait un magasin immense, un tr&eacute;sor complet du pass&eacute;.</p>
+
+<p>L'homme &eacute;tait, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait &agrave;
+sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalit&eacute;,
+qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'&eacute;nervation.
+Ajoutez qu'il avait pass&eacute; sa vie dans le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, et qu'il
+en portait le poids. Il en avait travers&eacute; toutes les disputes, les
+grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions.
+Neveu d'un &eacute;v&ecirc;que tout j&eacute;suite, &eacute;lev&eacute; en partie par ses soins, il devait
+beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il
+&eacute;tait noble, titr&eacute;, marquis de Condorcet. Naissance, position,
+relations, beaucoup de choses le rattachaient &agrave; l'ancien r&eacute;gime. Sa
+maison, son salon, sa femme, pr&eacute;sentaient m&ecirc;me contraste.</p>
+
+<p>Madame de Condorcet, n&eacute;e Grouchy, d'abord chanoinesse, &eacute;l&egrave;ve
+enthousiaste de Rousseau et de la R&eacute;volution, sortie de sa position
+demi-eccl&eacute;siastique pour pr&eacute;sider un salon qui &eacute;tait, le centre des
+libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.</p>
+
+<p>La crise de juin 91 devait d&eacute;cider Condorcet, elle l'appelait &agrave; se
+prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses pr&eacute;c&eacute;dents
+d'une part, et de l'autre ses id&eacute;es. Quant aux int&eacute;r&ecirc;ts, ils &eacute;taient
+nuls avec un tel homme. Le seul peut-&ecirc;tre auquel il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sensible,
+c'est que, la R&eacute;publique abaissant toute grandeur de convention et
+rehaussant d'autant les sup&eacute;riorit&eacute;s naturelles, sa Sophie se f&ucirc;t
+trouv&eacute;e reine.</p>
+
+<p>M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne d&eacute;sesp&eacute;rait pas de neutraliser
+son r&eacute;publicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon
+march&eacute; du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille
+d'ailleurs avait autrefois prot&eacute;g&eacute;. On allait jusqu'&agrave; affirmer, r&eacute;pandre
+dans le public que Condorcet partageait les id&eacute;es royalistes de Siey&egrave;s.
+On le compromettait ainsi, et en m&ecirc;me temps on lui offrait comme
+tentation la perspective d'&ecirc;tre nomm&eacute; gouverneur du Dauphin.</p>
+
+<p>Ces bruits le d&eacute;cid&egrave;rent probablement &agrave; se d&eacute;clarer plus t&ocirc;t qu'il
+n'aurait fait peut-&ecirc;tre. Le 1<sup>er</sup> juillet, il fit annoncer par la
+<i>Bouche-de-fer</i> qu'il parlerait au Cercle social sur la R&eacute;publique. Il
+attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine r&eacute;serve. Dans un
+discours ing&eacute;nieux, il r&eacute;futait plusieurs des objections banales qu'on
+fait &agrave; la R&eacute;publique, ajoutant toutefois ces paroles, qui &eacute;tonn&egrave;rent
+fort: &laquo;Si pourtant le peuple se r&eacute;serve d'appeler une Convention pour
+prononcer si l'on conserve le tr&ocirc;ne, si l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; continue pour un
+petit nombre d'ann&eacute;es entre deux Conventions, <i>la royaut&eacute;, en ce cas,
+n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens</i>...&raquo; Il
+faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur
+du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout &agrave; savoir
+se passer du tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Cette apparence d'ind&eacute;cision ne plut pas beaucoup aux r&eacute;publicains, et
+choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus bless&eacute;s encore, quand on
+r&eacute;pandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, &eacute;crit d'une main si
+grave. Condorcet y fut probablement l'&eacute;cho et le secr&eacute;taire de la jeune
+soci&eacute;t&eacute; qui fr&eacute;quentait son salon. Le pamphlet &eacute;tait une <i>Lettre d'un
+jeune m&eacute;canicien</i>, qui, pour une somme modique, s'engageait &agrave; faire un
+excellent roi constitutionnel.</p>
+
+<p>&laquo;Ce roi, disait-il, s'acquitterait &agrave; merveille des fonctions de la
+royaut&eacute;, marcherait aux c&eacute;r&eacute;monies, si&eacute;gerait convenablement, irait &agrave; la
+messe, et m&ecirc;me, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du
+pr&eacute;sident de l'Assembl&eacute;e la liste des ministres que d&eacute;signerait la
+majorit&eacute;... Mon roi ne serait pas dangereux pour la libert&eacute;; et
+cependant, en le r&eacute;parant avec soin, il serait &eacute;ternel, ce qui est
+encore plus beau que d'&ecirc;tre h&eacute;r&eacute;ditaire. On pourrait m&ecirc;me le d&eacute;clarer
+inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Chose remarquable. Cet homme m&ucirc;r et grave, qui s'embarquait par une
+plaisanterie sur l'oc&eacute;an de la R&eacute;volution, ne se dissimulait nullement
+les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de
+l'esp&egrave;ce humaine, il en avait moins pour le pr&eacute;sent, ne se faisait nulle
+illusion sur la situation, en voyait tr&egrave;s-bien les dangers. Il les
+craignait, non pour lui-m&ecirc;me (il donnait volontiers sa vie), mais pour
+cette femme ador&eacute;e, pour ce jeune enfant n&eacute; &agrave; peine du moment sacr&eacute; de
+Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'&eacute;tait secr&egrave;tement inform&eacute; du port
+par lequel il pourrait, au besoin, faire &eacute;chapper sa famille, et il
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; celui de Saint-Valery.</p>
+
+<p>Tout fut ajourn&eacute;, et, de proche en proche, l'&eacute;v&eacute;nement arriva. Il arriva
+par Condorcet lui-m&ecirc;me; cet homme si prudent devint hardi en pleine
+Terreur. R&eacute;dacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua
+violemment la Constitution de 93, et fut oblig&eacute; de chercher un asile
+contre la proscription.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3>SUITE.&mdash;MADAME DE CONDORCET (94).</h3>
+
+
+<p>&laquo;L'amour est fort comme la mort.&raquo;&mdash;Et ce sont ces temps de mort qui sont
+ses triomphes peut-&ecirc;tre; car la mort verse &agrave; l'amour je ne sais quoi
+d'&acirc;cre et de br&ucirc;lant, d'am&egrave;res et divines saveurs qui ne sont point
+d'ici-bas.</p>
+
+<p>En lisant l'audacieux voyage de Louvet &agrave; travers toute la France pour
+retrouver ce qu'il aimait, en assistant &agrave; ces moments o&ugrave;, r&eacute;unis par le
+sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans
+les bras l'un de l'autre, d&eacute;faillants, an&eacute;antis, qui n'a dit cent fois:
+&laquo;&Ocirc; mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer &agrave; ce point
+les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!&raquo;</p>
+
+<p>L'amour a sauv&eacute; Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans
+son h&eacute;ro&iuml;sme. Il n'a pas &eacute;t&eacute; &eacute;tranger &agrave; la mort de Condorcet.</p>
+
+<p>Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodo&iuml;ska;
+Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie.</p>
+
+<p>C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver &agrave; cette fuite
+du proscrit qui lui fit quitter son asile.</p>
+
+<p>Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour
+voir la campagne et s&eacute;duit par le printemps, c'est une &eacute;trange
+explication, invraisemblable et peu s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille.</p>
+
+<p>Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, &eacute;pouse de l'illustre
+proscrit, qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre son p&egrave;re, s'&eacute;tait trouv&eacute;e, au moment de la
+proscription et du s&eacute;questre des biens, dans un complet d&eacute;n&ucirc;ment. Ni
+l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa
+&agrave; deux &eacute;l&egrave;ves en m&eacute;decine, c&eacute;l&egrave;bres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet
+fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, pr&egrave;s du
+Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la
+table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la
+maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours,
+sans vouloir le reconna&icirc;tre. Madame de Condorcet logeait &agrave; Auteuil, et
+chaque jour venait &agrave; Paris &agrave; pied. Charg&eacute;e d'une s&oelig;ur malade, de sa
+vieille gouvernante, embarrass&eacute;e d'un jeune enfant, il lui fallait
+pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune fr&egrave;re du secr&eacute;taire de
+Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honor&eacute;, n&deg; 352 (&agrave; deux pas de
+Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus
+de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du
+moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prosp&eacute;ra davantage
+sous la Terreur; on se h&acirc;tait de fixer sur la toile une ombre de cette
+vie si peu s&ucirc;re. L'attrait singulier de puret&eacute;, de dignit&eacute;, qui &eacute;tait en
+cette jeune femme, amenait l&agrave; les violents, les ennemis de son mari. Que
+ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est
+rest&eacute;e atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois,
+quand elle osait, tremblante et le c&oelig;ur bris&eacute;, elle se glissait dans
+l'ombre jusqu'&agrave; la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cach&eacute;e sous
+les tours de Saint-Sulpice. Fr&eacute;missant d'&ecirc;tre rencontr&eacute;e, elle montait
+d'un pas l&eacute;ger au pauvre r&eacute;duit du grand homme; l'amour et l'amour
+filial donnaient &agrave; Condorcet quelques heures de joie, de bonheur.
+Inutile de dire ici combien elle cachait les &eacute;preuves du jour, les
+humiliations, les duret&eacute;s, les l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s barbares, ces supplices d'une
+&acirc;me bless&eacute;e, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille,
+diminuant les haines par sa patience, charmant les col&egrave;res, peut-&ecirc;tre
+retenant le fer suspendu. Mais Condorcet &eacute;tait trop p&eacute;n&eacute;trant pour ne
+pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce p&acirc;le sourire dont elle
+d&eacute;guisait sa mort int&eacute;rieure. Si mal cach&eacute;, pouvant &agrave; tout moment se
+perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait
+et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la
+Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais ha&iuml;ssait de plus en plus
+une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.</p>
+
+<p>Qu'avait-il fait pour m&eacute;riter ce supplice? Nulle des fautes des
+Girondins. Loin d'&ecirc;tre f&eacute;d&eacute;raliste, il avait, dans un livre ing&eacute;nieux,
+d&eacute;fendu le droit de Paris, d&eacute;montr&eacute; l'avantage d'une telle capitale,
+comme instrument de centralisation. Le nom de la R&eacute;publique, le premier
+manifeste r&eacute;publicain, avait &eacute;t&eacute; &eacute;crit chez lui et lanc&eacute; par ses amis,
+quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin h&eacute;sitaient encore. Il
+avait &eacute;crit, il est vrai, ce premier projet de constitution,
+impraticable, inapplicable, dont on n'e&ucirc;t jamais pu mettre la machine en
+mouvement, tant elle est charg&eacute;e, surcharg&eacute;e, de garanties, de
+barri&egrave;res, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le
+mot terrible de Chabot, que la constitution pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, celle de 93, n'est
+qu'un pi&egrave;ge, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne
+l'avait pas dit, mais il l'avait d&eacute;montr&eacute; dans une brochure violente.
+Chabot, effray&eacute; de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en
+faisant proscrire Condorcet.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai,
+savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'&eacute;tait fait donner un poison s&ucirc;r
+par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il
+voulait, de son asile, continuer la pol&eacute;mique, le duel de la logique
+contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la
+Raison. Telle &eacute;tait sa foi profonde dans ce dieu du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle,
+dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.</p>
+
+<p>Une douce puissance l'arr&ecirc;ta, invincible et souveraine, la voix de cette
+femme aim&eacute;e, souffrante fleur, laiss&eacute;e l&agrave; en otage aux violences du
+monde, tellement expos&eacute;e par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame
+de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion,
+de son combat engag&eacute;, c'est-&agrave;-dire celui de son c&oelig;ur. Elle lui dit de
+laisser l&agrave; ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait
+passer, et de s'&eacute;tablir hors du temps, de prendre d&eacute;j&agrave; possession de son
+immortalit&eacute;, de r&eacute;aliser l'id&eacute;e qu'il avait nourrie d'&eacute;crire un
+<i>Tableau des progr&egrave;s de l'esprit humain</i>.</p>
+
+<p>Grand fut l'effort. Il y para&icirc;t &agrave; l'absence apparente de passion, &agrave; la
+froideur aust&egrave;re et triste que l'auteur s'est impos&eacute;e. Bien des choses
+sont &eacute;lev&eacute;es, beaucoup s&egrave;chement indiqu&eacute;es<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le temps pressait.
+Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit
+glac&eacute;, ne voyant de sa lucarne que le sommet d&eacute;pouill&eacute; des arbres du
+Luxembourg, dans l'hiver de 93, pr&eacute;cipitait l'&acirc;pre travail, les jours
+sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire &agrave; chaque
+feuille, &agrave; chaque si&egrave;cle de son histoire: &laquo;Encore un &acirc;ge du monde
+soustrait &agrave; la mort.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait, &agrave; la fin de mars, rev&eacute;cu, sauv&eacute;, consacr&eacute; tous les si&egrave;cles et
+tous les &acirc;ges; la vitalit&eacute; des sciences, leur puissance d'&eacute;ternit&eacute;,
+semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la
+science? la lutte contre la mort. La v&eacute;h&eacute;mente aspiration d'une grande
+&acirc;me immortelle pour communiquer l'immortalit&eacute; emporta alors le sage
+jusqu'&agrave; &eacute;lever son v&oelig;u &agrave; cette forme proph&eacute;tique: &laquo;La science aura
+vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;fi sublime au r&egrave;gne de la mort, dont il &eacute;tait environn&eacute;. Noble et
+touchante vengeance!... Ayant r&eacute;fugi&eacute; son &acirc;me dans le bonheur &agrave; venir du
+genre humain, dans ses esp&eacute;rances infinies, sauv&eacute; par le salut futur,
+Condorcet, le 6 avril, la derni&egrave;re ligne achev&eacute;e, enfon&ccedil;a son bonnet de
+laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la
+bonne madame Vernet. Elle avait devin&eacute; son projet, et le surveillait; il
+n'&eacute;chappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fid&egrave;le, son
+lib&eacute;rateur; dans l'autre, le po&euml;te romain qui a &eacute;crit les hymnes
+fun&egrave;bres de la libert&eacute; mourante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le
+charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peupl&eacute; de gens de lettres,
+beau lieu o&ugrave; lui-m&ecirc;me, secr&eacute;taire de l'Acad&eacute;mie des sciences, associ&eacute;
+pour ainsi dire &agrave; la royaut&eacute; de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et
+presque des courtisans; tous en fuite ou &eacute;cart&eacute;s. Restait la maison du
+<i>Petit-M&eacute;nage</i>, on nommait ainsi M. et madame Suard. V&eacute;ritable miniature
+de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et
+gentille, &eacute;taient tous deux gens de lettres, sans faire de livres
+pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les
+ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame).
+Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aim&eacute;s,
+influents et consid&eacute;r&eacute;s jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur
+royal.</p>
+
+<p>Ils se tenaient tapis l&agrave;, sous la terre, attendant que pass&acirc;t l'orage et
+se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigu&eacute;, &agrave; mine h&acirc;ve, &agrave; barbe
+sale, dans son triste d&eacute;guisement, leur tomba &agrave; l'improviste, le joli
+petit m&eacute;nage en fut cruellement d&eacute;rang&eacute;. Que se passa-t-il? on l'ignore.
+Ce qui est s&ucirc;r, c'est que Condorcet ressortit imm&eacute;diatement par une
+porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester
+ouverte; il la retrouva ferm&eacute;e. L'&eacute;go&iuml;sme connu des Suard ne me para&icirc;t
+pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les
+crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne,
+ne voulut point les compromettre; il aura demand&eacute;, re&ccedil;u des aliments:
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche
+l'&eacute;puisait. Un homme, assis depuis un an, tout &agrave; coup marchant sans
+repos, f&ucirc;t bient&ocirc;t mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe
+longue, ses yeux &eacute;gar&eacute;s, d'entrer, pauvre fam&eacute;lique, dans un cabaret de
+Clamart. Il mangea avidement, et, en m&ecirc;me temps, pour soutenir son
+c&oelig;ur, il ouvrit le po&euml;te romain. Cet air, ce livre, ces mains
+blanches, tout le d&eacute;non&ccedil;ait. Des paysans qui buvaient l&agrave; (c'&eacute;tait le
+comit&eacute; r&eacute;volutionnaire de Clamart) virent bient&ocirc;t tout de suite que
+c'&eacute;tait un ennemi de la R&eacute;publique. Ils le tra&icirc;n&egrave;rent au district. La
+difficult&eacute; &eacute;tait qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds &eacute;taient
+d&eacute;chir&eacute;s. On le hissa sur une mis&eacute;rable haridelle d'un vigneron qui
+passait. Ce fut dans cet &eacute;quipage que cet illustre repr&eacute;sentant du
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle fut solennellement conduit &agrave; la prison de
+Bourg-la-Reine. Il &eacute;pargna &agrave; la R&eacute;publique la honte du parricide, le
+crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'e&ucirc;t point
+exist&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3>SOCI&Eacute;T&Eacute;S DE FEMMES.&mdash;OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.</h3>
+
+
+<p>Les Jacobins s'appelant <i>Amis de la Constitution</i>, la soci&eacute;t&eacute; qui se
+r&eacute;unissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Soci&eacute;t&eacute; fraternelle
+des patriotes des deux sexes <i>d&eacute;fenseurs de la Constitution</i>. Elle avait
+pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, o&ugrave; elle
+proteste contre les d&eacute;crets de l'Assembl&eacute;e constituante, elle tire son
+appel &agrave; trois mille. Elle re&ccedil;oit, vers cette &eacute;poque, un membre illustre,
+madame Roland, alors en voyage &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des soci&eacute;t&eacute;s de femmes.
+C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les
+biographies, etc., qu'on en recueille quelques l&eacute;g&egrave;res traces.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces soci&eacute;t&eacute;s furent fond&eacute;es vers 90 et 91 par la brillante
+improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega,
+dictait une trag&eacute;die par jour. Elle &eacute;tait tort illettr&eacute;e; on a dit m&ecirc;me
+qu'elle ne savait ni lire ni &eacute;crire. Elle &eacute;tait n&eacute;e &agrave; Montauban (1755)
+d'une revendeuse &agrave; la toilette et d'un p&egrave;re marchand, selon les uns,
+selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient b&acirc;tarde de
+Louis XV. Cette femme infortun&eacute;e, pleine d'id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses, fut le
+martyr, le jouet de sa mobile sensibilit&eacute;. Elle a fond&eacute; le droit des
+femmes par un mot juste et sublime: &laquo;Elles ont bien le droit de monter &agrave;
+la tribune, puisqu'elles ont celui de monter &agrave; l'&eacute;chafaud.&raquo;</p>
+
+<p>R&eacute;volutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand
+elle vit le roi captif &agrave; Paris. R&eacute;publicaine en juin 91, sous
+l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui
+redevint favorable quand on lui fit son proc&egrave;s. On raillait son
+incons&eacute;quence, et, dans sa v&eacute;h&eacute;mence m&eacute;ridionale, elle proposait aux
+railleurs des duels au pistolet.</p>
+
+<p>Le parti de Lafayette contribua surtout &agrave; la perdre en la mettant &agrave; la
+t&ecirc;te d'une f&ecirc;te contre-r&eacute;volutionnaire. On la fit agir, &eacute;crire dans plus
+d'une affaire que sa faible t&ecirc;te ne comprenait pas. Mercier et ses
+autres amis lui conseillaient en vain de s'arr&ecirc;ter, toujours elle
+allait, comptant sur la puret&eacute; de ses intentions; elle les expliqua au
+public dans un tr&egrave;s-noble pamphlet, la <i>Fiert&eacute; de l'innocence</i>. La piti&eacute;
+lui fut mortelle. Quand elle vit le roi &agrave; la barre de la Convention,
+r&eacute;publicaine sinc&egrave;re, elle n'offrit pas moins de le d&eacute;fendre. L'offre ne
+fut pas accept&eacute;e. Mais, d&egrave;s lors, elle fut perdue.</p>
+
+<p>Les femmes, dans leurs d&eacute;vouements publics o&ugrave; elles bravent les partis,
+risquent bien plus que les hommes. C'&eacute;tait un odieux machiav&eacute;lisme de ce
+temps de mettre la main sur celles dont l'h&eacute;ro&iuml;sme pouvait exciter
+l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la
+brutalit&eacute; inflige ais&eacute;ment &agrave; un sexe faible. Un jour, saisie dans un
+groupe, Olympe est prise par la t&ecirc;te; un brutal tient cette t&ecirc;te serr&eacute;e
+sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se d&eacute;roulent... pauvres
+cheveux gris, quoiqu'elle n'e&ucirc;t que trente-huit ans; le talent et la
+passion l'avaient consum&eacute;e. &laquo;Qui veut la t&ecirc;te d'Olympe pour quinze
+sous?&raquo; criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: &laquo;Mon ami,
+dit-elle, mon ami, j'y mets la pi&egrave;ce de trente.&raquo; On rit, et elle
+&eacute;chappa.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal r&eacute;volutionnaire, elle
+eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec m&eacute;pris. L&agrave;, la
+force lui manqua. Par une triste r&eacute;action de la nature dont les plus
+intr&eacute;pides ne sont pas toujours exempts, amollie et tremp&eacute;e de larmes,
+elle se remit &agrave; &ecirc;tre femme, faible, tremblante, &agrave; avoir peur de la mort.
+On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du
+supplice. Elle voulut, dit-on, l'&ecirc;tre aussi. Un ami lui aurait rendu, en
+pleurant, le triste office, dont on pr&eacute;voyait l'inutilit&eacute;. Les matrones
+et les chirurgiens consult&eacute;s par le tribunal furent assez cruels pour
+dire que, s'il y avait grossesse, elle &eacute;tait trop r&eacute;cente pour qu'on p&ucirc;t
+la constater.</p>
+
+<p>Elle reprit tout son courage devant l'&eacute;chafaud, et mourut en
+recommandant &agrave; la patrie sa vengeance et sa m&eacute;moire.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les soci&eacute;t&eacute;s de femmes, tout &agrave; fait chang&eacute;es en 93, influent alors
+puissamment. Celle des <i>Femmes r&eacute;volutionnaires</i> a alors pour chef et
+meneur une fille &eacute;loquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la
+r&eacute;union g&eacute;n&eacute;rale de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute; o&ugrave; fut d&eacute;cid&eacute;e la perte des Girondins, prit
+la plus violente initiative et d&eacute;passa de beaucoup la fureur des hommes.
+Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je
+crois, de Ch&acirc;lier, et intimement li&eacute; avec Jacques Roux, le tribun de la
+rue Saint-Martin, dont les pr&eacute;dications r&eacute;pandaient quelques id&eacute;es
+communistes. Leclerc, Roux et d'autres, apr&egrave;s la mort de Marat, firent
+un journal d'une tendance tr&egrave;s-peu maratiste: <i>Ombre de Marat</i>.</p>
+
+<p>Ces hardis novateurs, violemment ha&iuml;s de Robespierre et des Jacobins,
+rendirent ceux-ci hostiles aux soci&eacute;t&eacute;s de femmes, o&ugrave; leurs nouveaut&eacute;s
+&eacute;taient bien re&ccedil;ues.</p>
+
+<p>D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande
+partie et toutes fort irrit&eacute;es de la diminution de leur commerce, en
+voulaient aux soci&eacute;t&eacute;s de femmes, que, tr&egrave;s-injustement, elles en
+rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes
+(pauvres ouvri&egrave;res), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles
+envahirent une de ces soci&eacute;t&eacute;s sous les charniers Saint-Eustache et la
+mirent en fuite &agrave; force de coups.</p>
+
+<p>D'autre part, les r&eacute;publicaines trouvaient mauvais que les poissardes
+n&eacute;gligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait,
+conform&eacute;ment &agrave; la loi. En octobre 93, &eacute;poque de la mort des Girondins,
+habill&eacute;es en hommes et arm&eacute;es, elles se promen&egrave;rent aux halles et
+injuri&egrave;rent les poissardes. Celles-ci tomb&egrave;rent sur elles, et, de leurs
+robustes mains, leur appliqu&egrave;rent, au grand amusement des hommes, une
+ind&eacute;cente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea,
+mais contre les victimes; elle d&eacute;fendit aux femmes de s'assembler. Cette
+grande question sociale se trouva ainsi &eacute;trangl&eacute;e par hasard.</p>
+
+<p>Que devint Rose Lacombe? Chose &eacute;trange! cette femme violente eut, comme
+la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanit&eacute;
+qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un
+suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un
+passe-port, comme actrice, engag&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre de Dunkerque.</p>
+
+<p>En juin 94, nous la retrouvons assise &agrave; la porte des prisons, vendant
+aux d&eacute;tenus du vin, du sucre, du pain d'&eacute;pice, etc., etc., position
+lucrative, qui, par la connivence des ge&ocirc;liers, permettait de vendre &agrave;
+tout prix. On n'e&ucirc;t pu reconna&icirc;tre la fougueuse bacchante de 93. Elle
+&eacute;tait devenue une marchande int&eacute;ress&eacute;e; du reste, douce et polie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3>TH&Eacute;ROIGNE DE M&Eacute;RICOURT (89-95).</h3>
+
+
+<p>Il existe un fort bon portrait grav&eacute; de la belle, vaillante, infortun&eacute;e
+Li&egrave;geoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le
+r&eacute;giment de Flandre, de briser l'appui de la royaut&eacute;, qui, au 10 ao&ucirc;t,
+parmi les premiers combattants, entra au ch&acirc;teau l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, et
+re&ccedil;ut une couronne de la main des vainqueurs.&mdash;Malheureusement ce
+portrait, dessin&eacute; &agrave; la Salp&ecirc;tri&egrave;re, quand elle fut devenue folle,
+rappelle bien faiblement l'h&eacute;ro&iuml;que beaut&eacute; qui ravit le c&oelig;ur de nos
+p&egrave;res et leur fit voir dans une femme l'image m&ecirc;me de la Libert&eacute;.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te ronde et forte (vrai type li&eacute;geois), l'&oelig;il noir, un peu gros,
+un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la
+trace du violent amour dont cette fille v&eacute;cut et mourut,&mdash;amour d'un
+homme? non (quoique la chose semble &eacute;trange &agrave; dire pour une telle vie),
+l'amour de l'id&eacute;e, l'amour de la Libert&eacute; et de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein
+d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si
+grande ingratitude!... Du reste, le temps a frapp&eacute;, non moins que le
+malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de mat&eacute;riel. Sauf les
+cheveux noirs serr&eacute;s d'un fichu, tout est abandonn&eacute;, le sein nu,
+derni&egrave;re beaut&eacute; qui reste, sein conserv&eacute; de formes pures, fermes et
+virginales, comme pour t&eacute;moigner que l'infortun&eacute;e, prodigu&eacute;e aux
+passions des autres, elle-m&ecirc;me usa peu de la vie.</p>
+
+<p>Pour comprendre cette femme, il faudrait bien conna&icirc;tre son pays, le
+pays wallon, de Tournai jusqu'&agrave; Li&egrave;ge, conna&icirc;tre surtout Li&egrave;ge, notre
+ardente petite France de Meuse, avant-garde jet&eacute;e si loin au milieu des
+populations allemandes des Pays-Bas. J'ai cont&eacute; sa glorieuse histoire au
+quinzi&egrave;me si&egrave;cle, quand, bris&eacute;e tant de fois, jamais vaincue, cette
+population h&eacute;ro&iuml;que d'une ville combattit un empire, quand trois cents
+Li&egrave;geois, une nuit, forc&egrave;rent un camp de quarante mille hommes pour tuer
+Charles le T&eacute;m&eacute;raire. (<i>Histoire de France</i>, t. VI.) Dans nos guerres
+de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai,
+le ferblantier Meuris, par un d&eacute;vouement qui rappelle celui de ces trois
+cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vend&eacute;e s'y brisa pour le
+salut de la France. (<i>Histoire de la R&eacute;volution</i>.)</p>
+
+<p>Pour comprendre Th&eacute;roigne, il faudrait conna&icirc;tre encore le sort de la
+ville de Li&egrave;ge, ce martyr de la libert&eacute; au commencement de la
+R&eacute;volution. Serve de la pire tyrannie, serve de pr&ecirc;tres, elle
+s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son &eacute;v&ecirc;que, r&eacute;tabli
+par l'Autriche. R&eacute;fugi&eacute;s en foule chez nous, les Li&egrave;geois brill&egrave;rent
+dans nos arm&eacute;es par leur valeur fougueuse, et marqu&egrave;rent non moins dans
+nos clubs par leur col&eacute;rique &eacute;loquence. C'&eacute;taient nos fr&egrave;res ou nos
+enfants. La plus touchante f&ecirc;te de la R&eacute;volution est peut-&ecirc;tre celle o&ugrave;
+la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives
+de Li&egrave;ge, avant de les recevoir dans son sein &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville.</p>
+
+<p>Th&eacute;roigne &eacute;tait la fille d'un fermier ais&eacute;, qui lui avait fait donner
+quelque &eacute;ducation, et elle avait une grande vivacit&eacute; d'esprit, beaucoup
+d'&eacute;loquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi.
+S&eacute;duite par un seigneur allemand, abandonn&eacute;e, fort admir&eacute;e en Angleterre
+et entour&eacute;e d'amants, elle leur pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; tous un chanteur italien, un
+castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se
+faisait alors appeler, en m&eacute;moire de son pays (la Campine), comtesse de
+Campinados. En France, ses passions furent de m&ecirc;me pour des hommes
+&eacute;trangers &agrave; l'amour. Elle d&eacute;clarait d&eacute;tester l'immoralit&eacute; de Mirabeau;
+elle n'aimait que le sec et froid Sicy&egrave;s, ennemi n&eacute; des femmes. Elle
+distinguait, encore un homme aust&egrave;re, l'un de ceux qui fond&egrave;rent plus
+tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier r&eacute;publicain, le
+math&eacute;maticien Romme, aussi laid de visage qu'il &eacute;tait pur et grand de
+c&oelig;ur; il le per&ccedil;a, ce c&oelig;ur, le jour o&ugrave; il crut la R&eacute;publique morte.
+Romme, en 89, arrivait de Russie; il &eacute;tait gouverneur du jeune prince
+Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son &eacute;l&egrave;ve aux
+salons de la Li&egrave;geoise, fr&eacute;quent&eacute;s par des hommes comme Siey&egrave;s et
+P&eacute;tion. C'est dire assez que Th&eacute;roigne, quelle que f&ucirc;t sa position
+douteuse, n'&eacute;tait nullement une fille.</p>
+
+<p>Les jours entiers, elle les passait, &agrave; l'Assembl&eacute;e, ne perdait pas un
+mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des
+royalistes qui r&eacute;digeaient les <i>Actes des ap&ocirc;tres</i>, c'&eacute;tait de marier
+Th&eacute;roigne au d&eacute;put&eacute; Populus, qui ne la connaissait m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Quand Th&eacute;roigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un num&eacute;ro
+admirable de Camille Desmoulins sur une s&eacute;ance des Cordeliers. Voici
+l'extrait que j'en ai fait ailleurs:</p>
+
+<p>&laquo;L'orateur est interrompu. Un bruit se fait &agrave; la porte, un murmure
+flatteur, agr&eacute;able... Une jeune femme entre et veut parler... Comment!
+ce n'est pas moins que mademoiselle Th&eacute;roigne, la belle amazone de
+Li&egrave;ge! Voil&agrave; bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5
+octobre. L'enthousiasme est au comble. &laquo;C'est la reine de Saba, s'&eacute;crie
+Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;j&agrave; elle a travers&eacute; toute l'Assembl&eacute;e d'un pas l&eacute;ger de panth&egrave;re, elle
+est mont&eacute;e &agrave; la tribune. Sa jolie t&ecirc;te inspir&eacute;e, lan&ccedil;ant des &eacute;clairs,
+appara&icirc;t entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous &ecirc;tes vraiment des Salomons, dit Th&eacute;roigne, eh bien, vous le
+prouverez, vous b&acirc;tirez le Temple, le temple de la libert&eacute;, le palais de
+l'Assembl&eacute;e nationale... Et vous le b&acirc;tirez sur la place o&ugrave; fut la
+Bastille.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tandis que le pouvoir ex&eacute;cutif habite le plus beau palais de
+l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir
+l&eacute;gislatif est encore camp&eacute; sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus,
+au Man&egrave;ge... comme la colombe de No&eacute;, qui n'a point o&ugrave; poser le pied!</p>
+
+<p>&laquo;Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les
+&eacute;difices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule,
+o&ugrave; r&eacute;side le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un
+dieu sans autel. Qui reconna&icirc;tra son culte?</p>
+
+<p>&laquo;B&acirc;tissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent
+leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. B&acirc;tissons le seul
+vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui o&ugrave; fut prononc&eacute;e la
+D&eacute;claration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera
+moins une cit&eacute; que la patrie commune &agrave; toutes, le rendez-vous des
+tribus, leur J&eacute;rusalem!&raquo;</p>
+
+<p>Quand Li&egrave;ge, &eacute;cras&eacute;e par les Autrichiens, fut rendue &agrave; son tyran
+eccl&eacute;siastique, en 1791, Th&eacute;roigne ne manqua pas &agrave; sa patrie. Mais elle
+fut suivie de Paris &agrave; Li&egrave;ge, arr&ecirc;t&eacute;e en arrivant, sp&eacute;cialement comme
+coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, s&oelig;ur de
+l'empereur L&eacute;opold. Men&eacute;e &agrave; Vienne, et rel&acirc;ch&eacute;e &agrave; la longue, faute de
+preuves, elle revint exasp&eacute;r&eacute;e, surtout contre les agents de la reine
+qui l'auraient suivie, livr&eacute;e. Elle &eacute;crivit son aventure; elle voulait
+l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins,
+lorsque &eacute;clata le 10 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Un des hommes qu'elle ha&iuml;ssait le plus &eacute;tait le journaliste Suleau, l'un
+des plus furieux agents de la contre-r&eacute;volution. Elle lui en voulait,
+non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait cribl&eacute;e, mais pour
+avoir publi&eacute;, &agrave; Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui
+&eacute;cras&egrave;rent la R&eacute;volution &agrave; Li&egrave;ge, le <i>Tocsin des rois</i>. Suleau &eacute;tait
+dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses
+relations infiniment &eacute;tendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier
+conte que Suleau, dans un danger, lui disait: &laquo;J'enverrai, au besoin,
+toute ma Picardie &agrave; votre secours.&raquo; Suleau, prodigieusement actif, se
+multipliait; on le rencontrait souvent d&eacute;guis&eacute;. Lafayette, d&egrave;s 90, dit
+qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'h&ocirc;tel de l'archev&ecirc;que de
+Bordeaux. D&eacute;guis&eacute; cette fois encore, arm&eacute;, le matin m&ecirc;me du 10 ao&ucirc;t, au
+moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre
+d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi,
+Suleau, pris, d&egrave;s lors &eacute;tait mort. On l'arr&ecirc;ta dans une fausse
+patrouille de royalistes, arm&eacute;s d'espingoles, qui faisaient une
+reconnaissance autour des Tuileries.</p>
+
+<p>Th&eacute;roigne se promenait avec un garde-fran&ccedil;aise sur la terrasse des
+Feuillants quand on arr&ecirc;ta Suleau. S'il p&eacute;rissait, ce n'&eacute;tait pas elle
+du moins qui pouvait le mettre &agrave; mort. Les plaisanteries m&ecirc;mes qu'il
+avait lanc&eacute;es contre elle auraient d&ucirc; le prot&eacute;ger. Au point de vue
+chevaleresque, elle devait le d&eacute;fendre; au point de vue qui dominait
+alors, l'imitation farouche des r&eacute;publicains de l'antiquit&eacute;, elle devait
+frapper l'ennemi public, quoiqu'il f&ucirc;t son ennemi. Un commissaire, mont&eacute;
+sur un tr&eacute;teau, essayait de calmer la foule; Th&eacute;roigne le renversa, le
+rempla&ccedil;a, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale
+d&eacute;fendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser
+toute r&eacute;sistance. Appel&eacute;s un &agrave; un, ils furent &eacute;gorg&eacute;s par la foule.
+Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux
+&eacute;gorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le r&eacute;cit, on
+suppose que la virago (petite et fort d&eacute;licate, malgr&eacute; son ardente
+&eacute;nergie) aurait sabr&eacute; de sa main cet homme de grande taille, d'une
+vigueur et d'une force d&eacute;cupl&eacute;es par le d&eacute;sespoir. D'autres disent que
+ce fut le garde-fran&ccedil;aise qui donnait le bras &agrave; Th&eacute;roigne qui porta le
+premier coup.</p>
+
+<p>Sa participation au 10 ao&ucirc;t, la couronne que lui d&eacute;cern&egrave;rent les
+Marseillais vainqueurs, avaient resserr&eacute; ses liens avec les Girondins
+amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha
+encore plus &agrave; eux par leur horreur commune pour les massacres de
+Septembre, qu'elle fl&eacute;trit &eacute;nergiquement. D&egrave;s avril 92, elle avait
+violemment rompu avec Robespierre, disant fi&egrave;rement dans un caf&eacute; que,
+s'il calomniait sans preuves, &laquo;elle lui retirait son estime.&raquo; La chose,
+cont&eacute;e le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta
+l'amazone dans un amusant acc&egrave;s de fureur. Elle &eacute;tait dans une tribune,
+au milieu des d&eacute;votes de Robespierre. Malgr&eacute; les efforts qu'on faisait
+pour la retenir, elle sauta par-dessus la barri&egrave;re qui s&eacute;parait les
+tribunes de la salle, per&ccedil;a cette foule ennemie, demanda en vain la
+parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ou&iuml;r quelque blasph&egrave;me
+contre le dieu du temple; Th&eacute;roigne fut chass&eacute;e sans &ecirc;tre entendue.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait encore fort populaire, aim&eacute;e, admir&eacute;e de la foule pour son
+courage et sa beaut&eacute;. On imagina un moyen de lui &ocirc;ter ce prestige, de
+l'avilir par une des plus l&acirc;ches violences qu'un homme puisse exercer
+sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des
+Tuileries; ils form&egrave;rent un groupe autour d'elle, le ferm&egrave;rent tout &agrave;
+coup sur elle, la saisirent, lui lev&egrave;rent les jupes, et, nue, sous les
+ris&eacute;es de la foule, la fouett&egrave;rent comme un enfant. Ses pri&egrave;res, ses
+cris, ses hurlements de d&eacute;sespoir, ne firent qu'augmenter les rires de
+cette foule cynique et cruelle. L&acirc;ch&eacute;e enfin, l'infortun&eacute;e continua ses
+hurlements; tu&eacute;e par cette injure barbare dans sa dignit&eacute; et dans son
+courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette
+longue p&eacute;riode de vingt-quatre ann&eacute;es (toute une moiti&eacute; de sa vie!),
+elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'&eacute;tait un
+spectacle &agrave; briser le c&oelig;ur de voir cette femme h&eacute;ro&iuml;que et charmante,
+tomb&eacute;e plus bas que la b&ecirc;te, heurtant ses barreaux, se d&eacute;chirant
+elle-m&ecirc;me et mangeant ses excr&eacute;ments. Les royalistes se sont complu &agrave;
+voir l&agrave; une vengeance de Dieu sur celle dont la beaut&eacute; fatale enivra la
+R&eacute;volution dans ses premiers jours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3>LES VEND&Eacute;ENNES EN 90 ET 91.</h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; les &eacute;migr&eacute;s, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos
+fronti&egrave;res de l'Est, le 24 et le 25 ao&ucirc;t, anniversaire de la
+Saint-Barth&eacute;l&eacute;my, &eacute;clate dans l'Ouest la guerre de la Vend&eacute;e.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange! ce fut le 25 ao&ucirc;t, le jour o&ugrave; le paysan vend&eacute;en attaquait
+la R&eacute;volution, que la R&eacute;volution, dans sa partialit&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse, jugeait
+pour le paysan le long proc&egrave;s des si&egrave;cles, abolissant les droits f&eacute;odaux
+<i>sans indemnit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique,
+les cit&eacute;s qui en sont les portes, Nice, Chamb&eacute;ry, Mayence, Li&egrave;ge,
+Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes
+ambitionnaient de devenir fran&ccedil;aises. Et il se trouve un peuple
+tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa m&egrave;re, contre le
+peuple qui est lui-m&ecirc;me! Ces pauvres gens ignorants, &eacute;gar&eacute;s, criaient:
+Mort &agrave; la nation!</p>
+
+<p>Tout est myst&egrave;re dans cette guerre de Vend&eacute;e. C'est une guerre de
+t&eacute;n&egrave;bres et d'&eacute;nigmes, une guerre de fant&ocirc;mes, d'insaisissables esprits.
+Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les
+enqu&ecirc;tes n'apprennent rien. Apr&egrave;s quelque fait tragique, les
+commissaires envoy&eacute;s arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est
+paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu
+de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le
+seigneur? on le trouve &agrave; table; il invite les commissaires; ceux-ci se
+retirent charm&eacute;s. Les meurtres et les incendies recommencent le
+lendemain.</p>
+
+<p>O&ugrave; donc pouvons-nous saisir le fuyant g&eacute;nie de la guerre civile?</p>
+
+<p>Regardons. Je ne vois rien, sinon l&agrave;-bas sur la lande, une s&oelig;ur grise
+qui trotte humblement et t&ecirc;te basse.</p>
+
+<p>Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame &agrave;
+cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les foss&eacute;s,
+quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute,
+d'&ecirc;tre rencontr&eacute;e.</p>
+
+<p>Sur la route m&ecirc;me chemine, le panier au bras, portant ou des &oelig;ufs, ou
+des fruits, une honn&ecirc;te paysanne. Elle va vite, et veut arriver &agrave; la
+ville avant la nuit.</p>
+
+<p>Mais la s&oelig;ur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, o&ugrave; vont-elles?
+Elles vont par trois chemins, elles arrivent au m&ecirc;me lieu. Elles vont,
+toutes les trois, frapper &agrave; la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame
+a l&agrave; sa petite fille qu'on &eacute;l&egrave;ve; la paysanne y vient vendre; la bonne
+s&oelig;ur y demande abri pour une seule nuit.</p>
+
+<p>Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du pr&ecirc;tre? Il
+n'y est pas aujourd'hui.&mdash;Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il
+vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne
+les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie &agrave;
+ces c&oelig;urs passionn&eacute;s, &agrave; ces langues infatigables, tel secret qu'on veut
+faire savoir, tel faux bruit qu'on veut r&eacute;pandre, tel signal qu'on veut
+faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il
+remue toute la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>Femme et pr&ecirc;tre, c'est l&agrave; tout, la Vend&eacute;e, la guerre civile.</p>
+
+<p>Notez bien que, sans la femme, le pr&ecirc;tre n'aurait rien pu.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Ah! brigandes</i>, disait un soir un commandant r&eacute;publicain, arrivant
+dans un village o&ugrave; les femmes seules restaient, lorsque cette guerre
+effroyable avait fait p&eacute;rir tant d'hommes, <i>ce sont les femmes</i>,
+disait-il, <i>qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la
+R&eacute;publique serait d&eacute;j&agrave; &eacute;tablie, et nous serions chez nous
+tranquilles</i>... Allez, vous p&eacute;rirez toutes, nous vous fusillerons
+demain. Et, apr&egrave;s-demain, les brigands viendront eux-m&ecirc;mes nous tuer.&raquo;
+(<i>M&eacute;moires de madame de Sapinaud</i>.)</p>
+
+<p>Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en r&eacute;alit&eacute;, le vrai mot de
+la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier
+r&eacute;publicain &eacute;tait un pr&ecirc;tre qui avait jet&eacute; la soutane; il savait
+parfaitement que toute l'&oelig;uvre des t&eacute;n&egrave;bres s'&eacute;tait accomplie par
+l'intime et profonde entente de la femme et du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'&eacute;glise et le
+confessionnal. Cette sombre armoire de ch&ecirc;ne, o&ugrave; la femme, &agrave; genoux,
+parmi les larmes et les pri&egrave;res, re&ccedil;oit, renvoie, plus ardente,
+l'&eacute;tincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.</p>
+
+<p>La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des
+habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur
+l'oreiller... Le mari dort, fatigu&eacute;. Mais elle, elle ne dort pas. Elle
+se tourne, se retourne; elle parvient &agrave; l'&eacute;veiller. Chaque fois,
+profond soupir, parfois un sanglot. &laquo;Mais qu'as-tu donc cette
+nuit?&mdash;H&eacute;las! le pauvre Roi au Temple!... H&eacute;las! ils l'ont soufflet&eacute;,
+comme Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ!&raquo;&mdash;Et, si l'homme s'endort un moment:
+&laquo;On dit qu'on va vendre l'&eacute;glise! l'&eacute;glise et le presbyt&egrave;re!... Ah!
+malheur, malheur &agrave; celui qui ach&egrave;tera!...&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-r&eacute;volution
+avait un pr&eacute;dicateur ardent, z&eacute;l&eacute;, infatigable, nullement suspect,
+sinc&egrave;re, na&iuml;vement passionn&eacute;, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une
+parole qui ne f&ucirc;t ou ne par&ucirc;t un &eacute;clat du c&oelig;ur bris&eacute;... Force immense,
+vraiment invincible. &Agrave; mesure que la R&eacute;volution, provoqu&eacute;e par les
+r&eacute;sistances, &eacute;tait oblig&eacute;e de frapper un coup, elle en recevait un
+autre: la r&eacute;action des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la
+femme, plus per&ccedil;ant que les poignards.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, ce malheur immense commen&ccedil;a &agrave; se r&eacute;v&eacute;ler, ce cruel divorce:
+la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progr&egrave;s
+r&eacute;volutionnaire, que demandait le mari.</p>
+
+<p>Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'&eacute;poque, a &eacute;t&eacute; trop peu
+remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus:
+un invisible fer tranche le n&oelig;ud de la famille, met l'homme d'un c&ocirc;t&eacute;,
+la femme de l'autre.</p>
+
+<p>Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du
+pass&eacute;, force des habitudes, soit faiblesse de c&oelig;ur et piti&eacute; trop
+naturelle pour les victimes de la R&eacute;volution, soit enfin d&eacute;votion et
+d&eacute;pendance des pr&ecirc;tres, la femme devenait l'avocat de la
+contre-r&eacute;volution.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sur le terrain mat&eacute;riel de l'acquisition des biens nationaux que
+se posait g&eacute;n&eacute;ralement la dispute morale entre l'homme et la femme.</p>
+
+<p>Question <i>mat&eacute;rielle</i>? On peut dire oui et non.</p>
+
+<p>D'abord, c'&eacute;tait la question de vie et de mort pour la R&eacute;volution.
+L'imp&ocirc;t, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente
+des biens nationaux. Si elle ne r&eacute;alisait cette vente, elle &eacute;tait
+d&eacute;sarm&eacute;e, livr&eacute;e &agrave; l'invasion. Le salut de la r&eacute;volution morale, la
+victoire des principes, tenait &agrave; la r&eacute;volution financi&egrave;re.</p>
+
+<p>Acheter, c'&eacute;tait un acte civique qui servait tr&egrave;s-directement le salut
+du pays. Acte de foi et d'esp&eacute;rance. C'&eacute;tait dire qu'on s'embarquait
+d&eacute;cid&eacute;ment sur le vaisseau de l'&Eacute;tat en p&eacute;ril, qu'avec lui on voulait
+aborder ou p&eacute;rir. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen emp&ecirc;chait
+d'acheter.</p>
+
+<p>Emp&ecirc;cher, d'une part, la rentr&eacute;e de l'imp&ocirc;t, de l'autre, la vente des
+biens nationaux, couper les vivres &agrave; la R&eacute;volution, la faire mourir de
+faim: voil&agrave; le plan tr&egrave;s-simple, tr&egrave;s-bien con&ccedil;u, du parti
+eccl&eacute;siastique.</p>
+
+<p>Le noble amenait l'&eacute;tranger, et le pr&ecirc;tre emp&ecirc;chait qu'on ne p&ucirc;t se
+d&eacute;fendre. L'un poignardait la France, l'autre la d&eacute;sarmait.</p>
+
+<p>Par quoi le pr&ecirc;tre arr&ecirc;tait-il le mouvement de la R&eacute;volution? En la
+mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par
+elle la bourse de chaque m&eacute;nage aux besoins de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce
+sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficult&eacute;
+contre la machine r&eacute;volutionnaire de la presse et des clubs, et
+contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, &agrave; organiser la Terreur.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur eccl&eacute;siastique s&eacute;vissait
+dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle
+que t&ecirc;te basse, courb&eacute;e d'effroi, bris&eacute;e. Elle ne voyait de toutes parts
+qu'enfer et flammes &eacute;ternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se
+damner. On n'ob&eacute;issait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait
+l'imp&ocirc;t qu'en se damnant. Mais le fond de l'ab&icirc;me, l'horreur des
+tourments sans rem&egrave;de, la griffe la plus aigu&euml; du Diable, &eacute;taient pour
+l'acqu&eacute;reur des biens nationaux... Comment e&ucirc;t-elle os&eacute; continuer de
+manger avec lui? son pain n'&eacute;tait que cendre. Comment coucher avec un
+r&eacute;prouv&eacute;? &ecirc;tre sa femme, sa moiti&eacute;, m&ecirc;me chair, n'&eacute;tait-ce pas br&ucirc;ler
+d&eacute;j&agrave;, entrer vivante dans la damnation?</p>
+
+<p>Qui peut dire de combien de sortes le mari &eacute;tait poursuivi, assailli,
+tourment&eacute;, pour qu'il n'achet&acirc;t point! Jamais un g&eacute;n&eacute;ral habile, un rus&eacute;
+capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place o&ugrave; il
+voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient
+rien; c'&eacute;taient des biens maudits, on l'avait d&eacute;j&agrave; vu par le sort de tel
+acqu&eacute;reur. Jean, qui a achet&eacute;, n'a-t-il pas &eacute;t&eacute; gr&ecirc;l&eacute; tout d'abord,
+Jacques inond&eacute;? Pierre, c'est encore pis, il est tomb&eacute; du toit. Paul,
+c'est son enfant qui est mort. M. le cur&eacute; l'a tr&egrave;s-bien dit: &laquo;Ainsi
+p&eacute;rirent les premiers-n&eacute;s d'&Eacute;gypte...&raquo;</p>
+
+<p>G&eacute;n&eacute;ralement le mari ne r&eacute;pondait rien, tournait le dos, faisait
+semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi r&eacute;pondre &agrave; ce flot de
+paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacit&eacute; du sentiment, par
+l'&eacute;loquence na&iuml;ve et path&eacute;tique, au moins par les pleurs. Il ne
+r&eacute;pondait point, ou ne r&eacute;pondait qu'un mot que nous dirons tout &agrave;
+l'heure. Il n'&eacute;tait nullement rendu, cependant. Il ne lui &eacute;tait pas
+facile de devenir l'ennemi de la R&eacute;volution, sa bienfaitrice, sa m&egrave;re,
+qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait
+homme, le tirait du n&eacute;ant. N'y e&ucirc;t-il rien gagn&eacute;, pouvait-il ais&eacute;ment ne
+pas se r&eacute;jouir de l'affranchissement g&eacute;n&eacute;ral? Pouvait-il m&eacute;conna&icirc;tre ce
+triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette
+cr&eacute;ation immense: tout un monde naissant &agrave; la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Il r&eacute;sistait donc en lui-m&ecirc;me. &laquo;Non, disait-il en lui, non, tout ceci
+est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y
+profite, que je le croirais juste encore.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment les choses se pass&egrave;rent dans presque toute la France. Le
+mari r&eacute;sista, l'homme resta fid&egrave;le &agrave; la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Dans la Vend&eacute;e, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la
+Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le pr&ecirc;tre, &eacute;troitement unis.</p>
+
+<p>Tout l'effort de la femme &eacute;tait d'emp&ecirc;cher son mari d'acheter des biens
+nationaux. Cette terre tant d&eacute;sir&eacute;e du paysan, si ardemment convoit&eacute;e de
+lui, depuis des si&egrave;cles, au moment o&ugrave; la loi la lui livrait pour ainsi
+dire, la femme se jetait devant, l'en &eacute;cartait au nom de Dieu. Et c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; en pr&eacute;sence de ce d&eacute;sint&eacute;ressement (aveugle, mais honorable) de la
+femme que le pr&ecirc;tre aurait profit&eacute; des avantages mat&eacute;riels que lui
+offrait la R&eacute;volution? Il e&ucirc;t d&eacute;chu certainement dans l'opinion de ses
+paroissiennes, se f&ucirc;t ferm&eacute; leur confiance, e&ucirc;t descendu du haut id&eacute;al
+o&ugrave; leur c&oelig;ur pr&eacute;venu aimait &agrave; le placer.</p>
+
+<p>On a beaucoup parl&eacute; de l'influence des pr&ecirc;tres sur les femmes, mais pas
+assez de celle des femmes sur les pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Notre conviction est qu'elles furent et plus sinc&egrave;rement et plus
+violemment fanatiques que les pr&ecirc;tres eux-m&ecirc;mes; que leur ardente
+sensibilit&eacute;, leur piti&eacute; douloureuse pour les victimes, coupables ou non,
+de la R&eacute;volution, l'exaltation o&ugrave; les jeta la tragique l&eacute;gende du roi au
+Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot
+la profonde r&eacute;action de la piti&eacute; et de la nature au c&oelig;ur des femmes,
+fit la force r&eacute;elle de la contre-r&eacute;volution. Elles entra&icirc;n&egrave;rent,
+domin&egrave;rent ceux qui paraissaient les conduire, pouss&egrave;rent leurs
+confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.</p>
+
+<p>Le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle connaissait peu l'&acirc;me du pr&ecirc;tre. Il savait bien
+que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'apr&egrave;s la
+vieille tradition des no&euml;ls et des fabliaux, d'apr&egrave;s les plaisanteries
+de village, que la femme qui gouverne le pr&ecirc;tre, c'&eacute;tait la gouvernante,
+celle qui couche sous son toit, la servante-ma&icirc;tresse, la darne du
+presbyt&egrave;re. En cela, il se trompait.</p>
+
+<p>Nul doute que, si la gouvernante e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la femme du c&oelig;ur, celle qui
+influe profond&eacute;ment, le pr&ecirc;tre n'e&ucirc;t re&ccedil;u, saisi avec bonheur, les
+bienfaits de la R&eacute;volution. Fonctionnaire &agrave; traitement fixe et suffisant
+pour la famille, il e&ucirc;t trouv&eacute; bient&ocirc;t, dans le progr&egrave;s naturel du
+nouvel ordre de choses, son affranchissement v&eacute;ritable, la facult&eacute; de
+faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en &eacute;tait pas indigne.
+Malheureusement, quel que soit son m&eacute;rite, elle est g&eacute;n&eacute;ralement plus
+&acirc;g&eacute;e que le pr&ecirc;tre, ou de figure laide et vulgaire. F&ucirc;t-elle jeune et
+belle, le c&oelig;ur du pr&ecirc;tre ne lui resterait pas. Son c&oelig;ur, qu'on le
+sache bien, n'est pas au presbyt&egrave;re; il est au confessionnal<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. La
+gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La p&eacute;nitente
+est sa po&eacute;sie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de c&oelig;ur, intimes et
+profonds.</p>
+
+<p>Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.</p>
+
+<p>Sur nos fronti&egrave;res du Nord, dans toutes ces contr&eacute;es de passage o&ugrave; vont
+et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'id&eacute;al
+de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'&eacute;paulette est presque
+invincible.</p>
+
+<p>Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'id&eacute;al de la femme, de la
+paysanne du moins, c'est le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre de Bretagne, sp&eacute;cialement, dut plaire et gouverner. Fils de
+paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec
+elle en rapport de langue et de pens&eacute;e: il est au-dessus d'elle par la
+culture, mais pas trop au-dessus. S'il &eacute;tait plus lettr&eacute;, plus distingu&eacute;
+qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois,
+aident aussi &agrave; cr&eacute;er des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce
+cur&eacute;, elle a jou&eacute; avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune
+fr&egrave;re &agrave; qui elle aime &agrave; raconter ses peines, la plus grande peine
+surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage,
+combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aim&eacute;e d'amour.</p>
+
+<p>Si le mariage est l'union des &acirc;mes, le vrai mari c'&eacute;tait le confesseur.
+Ce mariage spirituel &eacute;tait tr&egrave;s-fort, l&agrave; surtout o&ugrave; il &eacute;tait pur. Le
+pr&ecirc;tre &eacute;tait souvent aim&eacute; de passion, avec un abandon, un entra&icirc;nement,
+une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments &eacute;clat&egrave;rent avec une
+extr&ecirc;me force, en juin 91, lorsque, le roi &eacute;tant ramen&eacute; de Varennes, on
+crut &agrave; l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que
+plusieurs directoires de d&eacute;partements prirent sur eux d'incarc&eacute;rer des
+pr&ecirc;tres. Ils furent rel&acirc;ch&eacute;s en septembre, lorsque le roi jura la
+Constitution. Mais, en novembre, une mesure g&eacute;n&eacute;rale fut prise contre
+ceux qui refusaient le serment. L'Assembl&eacute;e autorisa les directoires &agrave;
+&eacute;loigner les pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires de toute commune o&ugrave; il surviendrait
+des troubles religieux.</p>
+
+<p>Cette mesure fut motiv&eacute;e non-seulement par les violences dont les
+pr&ecirc;tres constitutionnels &eacute;taient partout l'objet, mais aussi par une
+n&eacute;cessit&eacute; politique et financi&egrave;re. Le mot d'ordre que tous ces pr&ecirc;tres
+avaient re&ccedil;u de leurs sup&eacute;rieurs eccl&eacute;siastiques, et qu'ils suivaient
+fid&egrave;lement, c'&eacute;tait, nous l'avons dit, d'affamer la R&eacute;volution. Ils
+rendaient impossible la lev&eacute;e de l'imp&ocirc;t. Elle devenait une chose si
+dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les
+huissiers, les officiers municipaux, &eacute;taient en danger de mort.
+L'Assembl&eacute;e fut oblig&eacute;e de lancer ce d&eacute;cret du 27 novembre 91, qui
+envoyait au chef-lieu les pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires, les &eacute;loignait de leur
+commune, de leur centre d'activit&eacute;, du foyer de fanatisme et de
+r&eacute;bellion o&ugrave; ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la
+grande ville, sous l'&oelig;il, sous l'inqui&egrave;te surveillance des soci&eacute;t&eacute;s
+patriotiques.</p>
+
+<p>Il est impossible de dire tout ce que ce d&eacute;cret suscita de clameurs. Les
+femmes perc&egrave;rent l'air de leurs cris. La loi avait cru au c&eacute;libat du
+pr&ecirc;tre; elle l'avait trait&eacute; comme un individu isol&eacute;, qui peut se
+d&eacute;placer plus ais&eacute;ment qu'un chef de famille. Le pr&ecirc;tre, l'homme de
+l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas
+essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? &Agrave; toutes
+ces questions, voil&agrave; qu'ils r&eacute;pondaient n&eacute;gativement, ils s'accusaient
+eux-m&ecirc;mes. Au moment o&ugrave; la loi l'enlevait de terre, ce pr&ecirc;tre, on
+s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles
+saignaient, criaient.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! men&eacute; si loin, tra&icirc;n&eacute; au chef-lieu, &agrave; douze, &agrave; quinze, &agrave; vingt
+lieues du village!...&raquo; On pleurait ce lointain exil. Dans l'extr&ecirc;me
+lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir
+une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'&eacute;tait le
+bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on
+mettait ordre &agrave; sa conscience.</p>
+
+<p>Qui peut dire les sc&egrave;nes douloureuses de ces d&eacute;parts forc&eacute;s? Tout le
+village assembl&eacute;, les femmes agenouill&eacute;es pour recevoir encore la
+b&eacute;n&eacute;diction, noy&eacute;es de larmes, suffoqu&eacute;es de sanglots?... Telle pleurait
+jour et nuit. Si le mari s'en &eacute;tonnait un peu, ce n'&eacute;tait pas pour
+l'exil du cur&eacute; qu'elle pleurait, c'&eacute;tait pour telle &eacute;glise qu'on allait
+vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les
+n&eacute;cessit&eacute;s financi&egrave;res de la R&eacute;volution firent d&eacute;cider enfin la vente
+des &eacute;glises qui n'&eacute;taient pas indispensables au culte, celles des
+couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un &eacute;v&ecirc;que &eacute;migr&eacute;, dat&eacute;e de
+Salisbury, adress&eacute;e aux Ursulines de Landerneau, fut intercept&eacute;e, et
+constata de mani&egrave;re authentique que le centre et le foyer de toute
+l'intrigue royaliste &eacute;taient dans ces couvents. Les religieuses ne
+n&eacute;glig&egrave;rent rien pour donner &agrave; leur expulsion un &eacute;clat dramatique; elles
+s'attach&egrave;rent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers
+municipaux, forc&eacute;s eux-m&ecirc;mes d'ob&eacute;ir &agrave; la loi et responsables de son
+ex&eacute;cution, n'eussent arrach&eacute; les grilles de leurs mains.</p>
+
+<p>De telles sc&egrave;nes, racont&eacute;es, r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, surcharg&eacute;es d'ornements
+path&eacute;tiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commen&ccedil;aient &agrave;
+s'&eacute;mouvoir presque autant que les femmes. &Eacute;tonnant changement, et bien
+rapide! Le paysan, en 88, &eacute;tait en guerre avec l'&Eacute;glise pour la d&icirc;me,
+toujours tent&eacute; de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si
+vite r&eacute;concili&eacute; avec le pr&ecirc;tre? La R&eacute;volution elle-m&ecirc;me, en abolissant
+la d&icirc;me. Par cette mesure plus g&eacute;n&eacute;reuse que politique, elle rendit au
+pr&ecirc;tre son influence sur les campagnes. Si la d&icirc;me e&ucirc;t dur&eacute;, jamais le
+paysan n'e&ucirc;t c&eacute;d&eacute; &agrave; sa femme, n'e&ucirc;t pris les armes contre la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Les pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires, r&eacute;unis au chef-lieu, connaissaient
+parfaitement cet &eacute;tat des campagnes, la profonde douleur des femmes, la
+sombre indignation des hommes. Ils en tir&egrave;rent un grand espoir, et
+entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils
+lui &eacute;crivent, ou lui font &eacute;crire au printemps de 92, ils l'encouragent &agrave;
+tenir ferme, &agrave; n'avoir pas peur de la R&eacute;volution, &agrave; la paralyser par
+l'obstacle constitutionnel, le <i>veto</i>. On lui pr&ecirc;che la r&eacute;sistance sur
+tous les tons, par des arguments vari&eacute;s, et sous des noms de personnes
+diverses. Tant&ocirc;t ce sont des lettres d'&eacute;v&ecirc;ques, &eacute;crites en phrases de
+Bossuet: &laquo;Sire, vous &ecirc;tes le roi tr&egrave;s-chr&eacute;tien... Rappelez-vous vos
+anc&ecirc;tres... Qu'aurait fait saint Louis?&raquo; etc. Tant&ocirc;t, des lettres
+&eacute;crites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres g&eacute;missantes.
+Ces plaintives colombes, arrach&eacute;es de leur nid, demandent au roi la
+facult&eacute; d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi
+arr&ecirc;te l'ex&eacute;cution des lois relatives &agrave; la vente des biens
+eccl&eacute;siastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalit&eacute; leur offre
+une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront
+jamais d'autre.</p>
+
+<p>Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des
+pr&ecirc;tres: &laquo;Sire, vous &ecirc;tes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous
+ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de
+la R&eacute;volution. Son esprit est chang&eacute;, la ferveur lui est revenue; les
+sacrements sont fr&eacute;quent&eacute;s. Aux chansons ont succ&eacute;d&eacute; les cantiques...
+Le peuple est avec nous.&raquo;</p>
+
+<p>Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, l'enhardir,
+le pousser &agrave; sa perte, est celle des pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires r&eacute;unis &agrave;
+Angers (9 f&eacute;vrier 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la
+Vend&eacute;e, elle l'annonce, la pr&eacute;dit audacieusement. On y parle haut et
+ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de
+paysans. Cette page sanglante semble &eacute;crite de la main, du poignard de
+Bernier, un jeune cur&eacute; d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la
+Vend&eacute;e, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition,
+l'exploita dans son int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le
+contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple?
+Votre tr&ocirc;ne ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de
+ruines...&mdash;Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un
+peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera
+capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses
+autels.&raquo;</p>
+
+<p>Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le
+<i>va-tout</i> du pr&ecirc;tre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile.
+Il n'h&eacute;site point &agrave; r&eacute;v&eacute;ler la cause, intime et profonde, de son
+d&eacute;sespoir, &agrave; savoir la douleur d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de celles qu'il dirige:
+&laquo;<i>On ose rompre ces communications</i> que l'&Eacute;glise non-seulement permet,
+mais autorise,&raquo; etc.</p>
+
+<p>Ces proph&egrave;tes de guerre civile &eacute;taient s&ucirc;rs de leur fait, ils risquaient
+peu de se tromper, en pr&eacute;disant ce qu'ils faisaient eux-m&ecirc;mes. Les
+femmes de pr&ecirc;tres, gouvernantes de cur&eacute;s et autres, &eacute;clat&egrave;rent les
+premi&egrave;res, avec une violence plus que conjugale, contre les cur&eacute;s
+citoyens. &Agrave; Saint-Servan, pr&egrave;s Saint-Malo, il y eut comme une &eacute;meute de
+femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un cur&eacute; qui, la premi&egrave;re,
+sonna le tocsin pour courir sus aux pr&ecirc;tres qui avaient pr&ecirc;t&eacute; le
+serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles
+envahissaient l'&eacute;glise, arm&eacute;es de leurs balais, et battaient le pr&ecirc;tre &agrave;
+l'autel. Des coups plus s&ucirc;rs encore &eacute;taient port&eacute;s par les religieuses.
+Les Ursulines, dans leurs innocentes &eacute;coles de jeunes filles,
+arrangeaient la guerre des chouans. Les <i>Filles de la sagesse</i>, dont la
+maison m&egrave;re &eacute;tait &agrave; Saint-Laurent, pr&egrave;s Montaigu, allaient soufflant le
+feu; ces bonnes s&oelig;urs infirmi&egrave;res, en soignant les malades, inoculaient
+la rage.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tol&eacute;rance;
+laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal &agrave;
+tout cela?...&raquo; Oui, mais entrez le soir dans cette &eacute;glise de village, o&ugrave;
+le peuple se pr&eacute;cipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne
+fr&eacute;missez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles
+paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce <i>Dies
+ir&aelig;</i>, hurl&eacute; avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une pri&egrave;re de
+meurtre, un appel aux feux &eacute;ternels?</p>
+
+<p>&laquo;Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.&raquo; Cependant on
+voyait d&eacute;j&agrave; s'&eacute;branler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans
+s'assembl&egrave;rent pour emp&ecirc;cher de mettre les scell&eacute;s sur un bien
+eccl&eacute;siastique. Ces bonnes gens, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, disait-on, n'avaient
+d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand
+le cur&eacute; constitutionnel, rentr&eacute; chez lui, recevait des pierres dans ses
+vitres, et que parfois la balle per&ccedil;ait ses contrevents.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas par de petits ressorts d'intrigues timidement m&eacute;nag&eacute;s,
+indirects, qu'on poussait les masses &agrave; la guerre civile. On employait
+hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les
+enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre &agrave; pleins
+bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tu&acirc;t. &Agrave; Apt,
+&agrave; Avignon, elle se remua, fit des miracles, d&eacute;clara qu'elle ne voulait
+plus rester dans les mains des constitutionnels, et les r&eacute;fractaires
+l'enlev&egrave;rent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en
+Provence; la Vierge aimait bien mieux appara&icirc;tre en Vend&eacute;e, dans les
+brumes, les &eacute;pais fourr&eacute;s, les haies imp&eacute;n&eacute;trables. Elle profita des
+vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux
+diff&eacute;rents, et toujours pr&egrave;s d'un vieux ch&ecirc;ne druidique. Son lieu ch&eacute;ri
+&eacute;tait ce Saint-Laurent, d'o&ugrave; les Filles de la sagesse colportaient les
+miracles, l'appel au sang.</p>
+
+<p>Cette violente et directe pr&eacute;paration de la guerre civile, cette entente
+profonde des femmes avec les pr&ecirc;tres, des pr&ecirc;tres avec le roi, celle du
+roi (soup&ccedil;onn&eacute;e alors, prouv&eacute;e depuis) avec les ennemis de la France,
+dont il appela les arm&eacute;es d&egrave;s 1791, tout cela, dis-je, eut son effet.
+Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la
+libert&eacute; et la royaut&eacute;, m&eacute;nager l'ancien culte, se trouv&egrave;rent cruellement
+d&eacute;mentis par le roi m&ecirc;me et le clerg&eacute;; ils furent bris&eacute;s, firent place
+aux Girondins, qui tu&egrave;rent la royaut&eacute;, aux Montagnards, qui tu&egrave;rent le
+roi, mais qui, par cela m&ecirc;me, cr&eacute;&egrave;rent dans la sensibilit&eacute; populaire et
+dans le c&oelig;ur des femmes la plus redoutable machine de la
+contre-r&eacute;volution: la l&eacute;gende de Louis XVI.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#table">&mdash;III&mdash;</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3>MADAME ROLAND (91-92).</h3>
+
+
+<p>Pour vouloir la R&eacute;publique, l'inspirer, la faire, ce n'&eacute;tait pas assez
+d'un noble c&oelig;ur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et
+quelle? &Ecirc;tre jeune, avoir cette jeunesse d'&acirc;me, cette chaleur de sang,
+cet aveuglement f&eacute;cond qui voit d&eacute;j&agrave; dans le monde ce qui n'est encore
+qu'en l'&acirc;me, et qui, le voyant, le cr&eacute;e... Il fallait avoir la foi.</p>
+
+<p>Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volont&eacute; et d'id&eacute;es,
+mais d'habitudes et de m&oelig;urs r&eacute;publicaines; avoir en soi la r&eacute;publique
+int&eacute;rieure, la r&eacute;publique morale, la seule qui l&eacute;gitime et fonde la
+r&eacute;publique politique; je veux dire poss&eacute;der le gouvernement de soi-m&ecirc;me,
+sa propre d&eacute;mocratie, trouver sa libert&eacute; dans l'ob&eacute;issance au devoir...
+Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle &acirc;me,
+vertueuse et forte, e&ucirc;t un moment passionn&eacute; qui la fit sortir
+d'elle-m&ecirc;me, la lan&ccedil;&acirc;t dans l'action.</p>
+
+<p>Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi
+r&eacute;volutionnaire d&eacute;faillait en eux, plusieurs des d&eacute;put&eacute;s et journalistes
+principaux de l'&eacute;poque allaient prendre force et courage dans une maison
+o&ugrave; ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit h&ocirc;tel
+Britannique de la rue Gu&eacute;n&eacute;gaud, pr&egrave;s le pont Neuf. Cette rue, assez
+sombre, qui m&egrave;ne &agrave; la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on
+sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient
+au troisi&egrave;me &eacute;tage, et l&agrave;, invariablement, trouvaient deux personnes
+travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus r&eacute;cemment de Lyon. Le
+petit salon n'offrait qu'une table o&ugrave; les deux &eacute;poux &eacute;crivaient; la
+chambre &agrave; coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait
+pr&egrave;s de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il
+semblait le p&egrave;re de sa femme. C'&eacute;tait un homme assez grand et maigre,
+l'air aust&egrave;re et passionn&eacute;. Cet homme, qu'on a trop sacrifi&eacute; &agrave; la
+gloire de sa femme<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, &eacute;tait un ardent citoyen qui avait la France dans
+le c&oelig;ur, un de ces vieux Fran&ccedil;ais de la race des Vauban et des
+Boisguilbert, qui, sous la royaut&eacute;, n'en poursuivaient pas moins, dans
+les seules voies ouvertes alors, la sainte id&eacute;e du bien public.
+Inspecteur des manufactures, il avait pass&eacute; toute sa vie dans les
+travaux, les voyages, &agrave; rechercher les am&eacute;liorations dont notre
+industrie &eacute;tait susceptible. Il avait publi&eacute; plusieurs de ces voyages,
+et divers trait&eacute;s ou m&eacute;moires, relatifs &agrave; certains m&eacute;tiers. Sa belle et
+courageuse femme, sans se r&eacute;buter de l'aridit&eacute; des sujets, copiait,
+traduisait, compilait pour lui. L'<i>Art du tourbier</i>, l'<i>Art du fabricant
+de laine rase et s&egrave;che</i>, le <i>Dictionnaire des manufactures</i>, avaient
+occup&eacute; la belle main de madame Roland, absorb&eacute; ses meilleures ann&eacute;es,
+sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant
+qu'elle ait eu. &Eacute;troitement associ&eacute;e aux travaux, aux id&eacute;es de son mari,
+elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'&agrave; lui pr&eacute;parer
+souvent ses aliments elle-m&ecirc;me; une pr&eacute;paration toute sp&eacute;ciale &eacute;tait
+n&eacute;cessaire, l'estomac du vieillard &eacute;tait d&eacute;licat, fatigu&eacute; par le
+travail.</p>
+
+<p>Roland r&eacute;digeait lui-m&ecirc;me, et n'employait nullement la plume de sa femme
+&agrave; cette &eacute;poque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras,
+de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience
+d'&eacute;crire, et, si la R&eacute;volution ne f&ucirc;t venue la tirer de sa retraite,
+elle e&ucirc;t enterr&eacute; ces dons inutiles, le talent, l'&eacute;loquence, aussi bien
+que la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Quand les politiques venaient, madame Roland ne se m&ecirc;lait pas
+d'elle-m&ecirc;me aux discussions, elle continuait son ouvrage ou &eacute;crivait des
+lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait &agrave; elle, elle parlait
+alors avec une vivacit&eacute;, une propri&eacute;t&eacute; d'expressions, une force
+gracieuse et p&eacute;n&eacute;trante, dont on &eacute;tait tout saisi. &laquo;L'amour-propre
+aurait bien voulu trouver de l'appr&ecirc;t dans ce qu'elle disait; mais il
+n'y avait pas moyen; c'&eacute;tait tout simplement une nature trop parfaite.&raquo;</p>
+
+<p>Au premier coup d'&oelig;il, on &eacute;tait tent&eacute;, de croire qu'on voyait la Julie
+de Rousseau<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; &agrave; tort, ce n'&eacute;tait ni la Julie ni la Sophie, c'&eacute;tait
+madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus l&eacute;gitime encore
+peut-&ecirc;tre que celles qui sortirent imm&eacute;diatement de sa plume. Celle-ci
+n'&eacute;tait pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon,
+c'est son nom de fille (j'en suis f&acirc;ch&eacute; pour ceux qui n'aiment pas les
+noms pl&eacute;b&eacute;iens), eut un graveur pour p&egrave;re, et elle gravait elle-m&ecirc;me
+dans la maison paternelle. Elle proc&eacute;dait du peuple; on le voyait
+ais&eacute;ment &agrave; un certain &eacute;clat de sang et de carnation qu'on a beaucoup
+moins dans les classes &eacute;lev&eacute;es; elle avait la main belle, mais non pas
+petite, la bouche un peu grande, le menton assez retrouss&eacute;, la taille
+&eacute;l&eacute;gante, d'une cambrure marqu&eacute;e fortement, une richesse de hanches et
+de sein que les dames ont rarement.</p>
+
+<p>Elle diff&eacute;rait encore, en un point des h&eacute;ro&iuml;nes de Rousseau, c'est
+qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement
+amollie par l'inaction, la r&ecirc;verie o&ugrave; languissent les femmes; elle fut
+au plus haut degr&eacute; laborieuse, active, le travail fut pour elle le
+gardien de la vertu. Une id&eacute;e sacr&eacute;e, le <i>devoir</i>, plane sur cette belle
+vie, de la naissance &agrave; la mort; elle se rend ce t&eacute;moignage au dernier
+moment, &agrave; l'heure o&ugrave; l'on ne ment plus: &laquo;Personne, dit-elle, moins que
+moi n'a connu la volupt&eacute;.&raquo;&mdash;Et ailleurs: &laquo;J'ai command&eacute; &agrave; mes sens.&raquo;</p>
+
+<p>Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu
+profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de l&agrave; jusqu'aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es;&mdash;pure &agrave; la table de son s&eacute;rieux &eacute;poux, travaillant
+infatigablement pour lui;&mdash;pure au berceau de son enfant, qu'elle
+s'obstine &agrave; allaiter, malgr&eacute; de vives douleurs;&mdash;elle ne l'est pas moins
+dans les lettres qu'elle &eacute;crit &agrave; ses amis, aux jeunes hommes qui
+l'entouraient d'une amiti&eacute; passionn&eacute;e<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; elle les calme et les
+console, les &eacute;l&egrave;ve au-dessus de leur faiblesse. Ils lui rest&egrave;rent
+fid&egrave;les jusqu'&agrave; la mort, comme &agrave; la vertu elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'un d'eux, sans songer au p&eacute;ril, allait en pleine Terreur recevoir
+d'elle, &agrave; sa prison, les feuilles immortelles o&ugrave; elle a racont&eacute; sa vie.
+Proscrit lui-m&ecirc;me et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que
+l'arbre charg&eacute; de givre, il sauvait ces feuilles sacr&eacute;es; elles le
+sauv&egrave;rent peut-&ecirc;tre, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force
+du grand c&oelig;ur qui les &eacute;crivit<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Les hommes qui souffrent &agrave; voir une vertu trop parfaite ont cherch&eacute;
+inqui&egrave;tement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de
+cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, ils ont
+imagin&eacute; qu'au fort du drame o&ugrave; elle devenait acteur, &agrave; son moment le
+plus viril, parmi les dangers, les horreurs (apr&egrave;s Septembre
+apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame
+Roland avait le temps, le c&oelig;ur d'&eacute;couter les galanteries et de faire
+l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de
+l'amant favoris&eacute;.</p>
+
+<p>Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame
+Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-m&ecirc;me, ma&icirc;tresse
+absolue de ses volont&eacute;s, de ses actes. N'eut-elle aucune &eacute;motion? cette
+&acirc;me forte, mais passionn&eacute;e, n'eut-elle pas son orage?... Cette question
+est tout autre, et sans h&eacute;siter je r&eacute;pondrai: Oui.</p>
+
+<p>Qu'on me permette d'insister.&mdash;Ce fait, peu remarqu&eacute; encore, n'est point
+un d&eacute;tail indiff&eacute;rent, purement anecdotique de la vie priv&eacute;e. Il eut sur
+madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle
+exer&ccedil;a d&egrave;s cette &eacute;poque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne
+voyait &agrave; nu les causes particuli&egrave;res qui passionnaient alors cette &acirc;me,
+jusque-l&agrave; calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans
+action au dehors.</p>
+
+<p>Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos
+de la Plati&egrave;re, pr&egrave;s de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend,
+avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'&eacute;meut et se
+gonfle; le prodigieux &eacute;v&eacute;nement semble r&eacute;aliser tous ses r&ecirc;ves, tout ce
+qu'elle a lu des anciens, imagin&eacute;, esp&eacute;r&eacute;; voil&agrave; qu'elle a une patrie.
+La R&eacute;volution s'&eacute;pand sur la France; Lyon s'&eacute;veille, et Villefranche,
+la campagne, tous les villages. La f&eacute;d&eacute;ration de 90 appelle &agrave; Lyon une
+moiti&eacute; du royaume, toutes les d&eacute;putations de la garde nationale, de la
+Corse &agrave; la Lorraine. D&egrave;s le matin, madame Roland &eacute;tait en extase sur
+l'admirable quai du Rh&ocirc;ne, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette
+fraternit&eacute; nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en &eacute;crivit le soir
+la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans
+profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le num&eacute;ro, non sign&eacute;,
+fut vendu &agrave; soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez
+eux, emport&egrave;rent, sans le savoir, l'&acirc;me de madame Roland.</p>
+
+<p>Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son d&eacute;sert, au clos
+de la Plati&egrave;re, qui lui parut, plus qu'&agrave; l'ordinaire encore, st&eacute;rile et
+aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari,
+elle lisait le <i>Proc&egrave;s-verbal</i>, si int&eacute;ressant, <i>des &eacute;lecteurs de</i> 89,
+la r&eacute;volution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut
+justement qu'un de ces &eacute;lecteurs, M. Bancal des Issarts, f&ucirc;t adress&eacute; aux
+Roland par leurs amis de Lyon, et pass&acirc;t quelques jours chez eux. M.
+Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplant&eacute;e &agrave;
+Clermont, y avait &eacute;t&eacute; notaire; il venait de quitter cette position
+lucrative pour se livrer tout entier aux &eacute;tudes de son choix, aux
+recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il
+avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur
+et de sensibilit&eacute;, un c&oelig;ur bon et charitable. Il avait eu une &eacute;ducation
+fort religieuse, et, apr&egrave;s avoir travers&eacute; une p&eacute;riode philosophique et
+politique, la Convention, une longue captivit&eacute; en Autriche, il est mort
+dans de grands sentiments de pi&eacute;t&eacute;, dans la lecture de la Bible, qu'il
+s'essayait &agrave; lire en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Il fut amen&eacute; &agrave; la Plati&egrave;re par un jeune m&eacute;decin, Lanthenas, ami des
+Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois,
+travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de
+Lanthenas, la sensibilit&eacute; de Bancal des Issarts, la bont&eacute; aust&egrave;re mais
+chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur
+attachement &agrave; cette femme parfaite qui leur en pr&eacute;sentait l'image, cela
+formait tout naturellement un groupe, une harmonie compl&egrave;te. Ils se
+convinrent si bien, qu'ils se demand&egrave;rent s'ils ne pourraient continuer
+de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette id&eacute;e, on ne le sait; mais
+elle fut saisie par Roland avec vivacit&eacute;, soutenue avec chaleur. Les
+Roland, en r&eacute;unissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter &agrave;
+l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu
+plus, &agrave; quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait
+une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens
+nationaux, alors &agrave; vil prix.</p>
+
+<p>Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honn&ecirc;te, que les lettres
+o&ugrave; Roland parle de ce projet &agrave; Bancal. Cette noble confiance, cette foi
+&agrave; l'amiti&eacute;, &agrave; la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute
+id&eacute;e: &laquo;Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu
+notre mani&egrave;re franche et ronde: ce n'est point &agrave; mon &acirc;ge qu'on change,
+quand on n'a jamais vari&eacute;... Nous pr&ecirc;chons le patriotisme, nous &eacute;levons
+l'&acirc;me; le docteur fait son m&eacute;tier; ma femme est l'apothicaire des
+malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires,&raquo; etc.</p>
+
+<p>La grande affaire de Roland, c'&eacute;tait de cat&eacute;chiser les paysans de la
+contr&eacute;e, de leur pr&ecirc;cher le nouvel &Eacute;vangile. Marcheur admirable malgr&eacute;
+son &acirc;ge, parfois, le b&acirc;ton &agrave; la main, il s'en allait jusqu'&agrave; Lyon avec
+son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la libert&eacute; sur tout le
+chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile,
+un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des
+miracles. Habitu&eacute; &agrave; voir l'assiduit&eacute; d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e du jeune Lanthenas
+pr&egrave;s de madame Roland, il ne lui venait pas m&ecirc;me &agrave; l'esprit que Bancal,
+plus &acirc;g&eacute;, plus s&eacute;rieux, p&ucirc;t apporter dans sa maison autre chose que la
+paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profond&eacute;ment, il avait un peu
+oubli&eacute; qu'elle f&ucirc;t une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses
+travaux. Laborieuse, sobre, fra&icirc;che et pure, le teint transparent,
+l'&oelig;il ferme et limpide, madame Roland &eacute;tait la plus rassurante image de
+la force et de la vertu. Sa gr&acirc;ce &eacute;tait bien d'une femme, mais son m&acirc;le
+esprit, son c&oelig;ur sto&iuml;que, &eacute;taient d'un homme. On dirait plut&ocirc;t, &agrave;
+regarder ses amis, que, pr&egrave;s d'elle, ce sont eux qui sont femmes;
+Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et
+le plus femme de tous par le c&oelig;ur peut-&ecirc;tre, le plus faible, c'est
+celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'aust&egrave;re Roland, faible d'une
+profonde passion de vieillard, suspendu &agrave; la vie de l'autre; il n'y
+para&icirc;tra que trop &agrave; la mort.</p>
+
+<p>La situation e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, sinon p&eacute;rilleuse, du moins pleine de combats,
+d'orages. C'&eacute;tait Volmar appelant Saint-Preux aupr&egrave;s de Julie, c'&eacute;tait
+la barque en p&eacute;ril aux rochers de Meillerie. Il n'y e&ucirc;t pas eu naufrage,
+croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.</p>
+
+<p>C'est ce que madame Roland &eacute;crit &agrave; Bancal dans une lettre vertueuse,
+mais en m&ecirc;me temps trop na&iuml;ve et trop &eacute;mue. Cette lettre, adorablement
+imprudente, est rest&eacute;e par cela m&ecirc;me un monument inappr&eacute;ciable de la
+puret&eacute; de madame Roland, de son inexp&eacute;rience, de la virginit&eacute; de c&oelig;ur
+qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'&agrave; genoux.</p>
+
+<p>Rien ne m'a jamais plus surpris, touch&eacute;... Quoi! ce h&eacute;ros fut donc
+vraiment une femme? Voil&agrave; donc un moment (l'unique) o&ugrave; ce grand courage
+a fl&eacute;chi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on
+voit, le sein bless&eacute; de Clorinde.</p>
+
+<p>Bancal avait &eacute;crit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, o&ugrave; il
+disait de cette union projet&eacute;e: &laquo;Elle fera le charme de notre vie, et
+nous ne serons pas inutiles &agrave; nos semblables.&raquo; Roland, alors &agrave; Lyon,
+envoya la lettre &agrave; sa femme. Elle &eacute;tait seule &agrave; la campagne; l'&eacute;t&eacute; avait
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s-sec, la chaleur &eacute;tait forte, quoiqu'on f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; en octobre. Le
+tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage
+au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la R&eacute;volution...
+De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu
+d'&eacute;v&eacute;nements qui devaient bient&ocirc;t bouleverser les c&oelig;urs et les
+destin&eacute;es; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers
+que c'est pour lui que Dieu tonne.</p>
+
+<p>Madame Roland lut &agrave; peine, et elle fut inond&eacute;e de larmes. Elle se mit &agrave;
+sa table sans savoir ce qu'elle &eacute;crirait; elle &eacute;crivit son trouble m&ecirc;me,
+ne cacha point qu'elle pleurait. C'&eacute;tait bien plus qu'un aveu tendre.
+Mais, en m&ecirc;me temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son
+espoir, se faisait l'effort d'&eacute;crire: &laquo;Non, je ne suis point assur&eacute;e de
+votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troubl&eacute;. Je crois
+vous voir l'attacher &agrave; des moyens que je crois faux, &agrave; une esp&eacute;rance que
+je dois interdire.&raquo; Tout le reste est un m&eacute;lange bien touchant de
+vertu, de passion, d'incons&eacute;quence; de temps &agrave; autre, un accent
+m&eacute;lancolique, et je ne sais quelle sombre pr&eacute;vision du destin: &laquo;Quand
+est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et
+que je n'ose r&eacute;soudre... Mais pourquoi chercher &agrave; p&eacute;n&eacute;trer l'avenir que
+la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant
+dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donn&eacute; de le p&eacute;n&eacute;trer;
+nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans
+doute: c'est de pr&eacute;parer son bonheur par le sage emploi du
+pr&eacute;sent...&raquo;&mdash;Et plus loin: &laquo;Il ne s'est point &eacute;coul&eacute; vingt-quatre heures
+dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient
+encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il pr&ecirc;te &agrave; nos campagnes,
+elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne
+m'inspirerait pas plus d'effroi...&raquo;</p>
+
+<p>Bancal &eacute;tait sage et honn&ecirc;te. Bien triste, malgr&eacute; l'hiver, il passa en
+Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps
+peut-&ecirc;tre que madame Roland ne l'e&ucirc;t voulu elle-m&ecirc;me. Telle est
+l'incons&eacute;quence du c&oelig;ur, m&ecirc;me le plus vertueux. Ses lettres, lues
+attentivement, offrent une fluctuation &eacute;trange, elle s'&eacute;loigne, elle se
+rapproche; par moments elle se d&eacute;fie d'elle-m&ecirc;me, et par moments se
+rassure.</p>
+
+<p>Qui dira qu'en f&eacute;vrier, partant pour Paris, o&ugrave; les affaires de la ville
+de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secr&egrave;te de se
+retrouver au grand centre o&ugrave; Bancal va n&eacute;cessairement revenir? Mais
+c'est justement Paris qui bient&ocirc;t donne &agrave; ses id&eacute;es un tout autre cours.
+La passion se transforme, elle se tourne enti&egrave;rement du c&ocirc;t&eacute; des
+affaires publiques. Chose bien int&eacute;ressante et touchante &agrave; observer.
+Apr&egrave;s la grande &eacute;motion de la f&eacute;d&eacute;ration lyonnaise, ce spectacle
+attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'&eacute;tait trouv&eacute;e faible
+et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au
+spectacle de Paris, redevient tout g&eacute;n&eacute;ral, civique et patriotique;
+madame Roland se retrouve elle-m&ecirc;me et n'aime plus que la France.</p>
+
+<p>S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauv&eacute;e
+d'elle-m&ecirc;me par la R&eacute;volution, par la R&eacute;publique, par le combat et la
+mort. Son aust&egrave;re union avec Roland fut confirm&eacute;e par leur participation
+commune aux &eacute;v&eacute;nements de l'&eacute;poque. Ce mariage de travail devint un
+mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts h&eacute;ro&iuml;ques.
+Pr&eacute;serv&eacute;e ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, &agrave; l'&eacute;chafaud, &agrave; la
+gloire.</p>
+
+<p>Elle vint &agrave; Paris en f&eacute;vrier 91, &agrave; la veille du moment si grave o&ugrave;
+devait s'agiter la question de la R&eacute;publique; elle y apportait deux
+forces, la vertu &agrave; la fois et la passion. R&eacute;serv&eacute;e jusque l&agrave; dans son
+d&eacute;sert pour les grands &eacute;v&eacute;nements, elle arrivait avec une jeunesse
+d'esprit, une fra&icirc;cheur d'id&eacute;es, de sentiments, d'impressions, &agrave;
+rajeunir les politiques les plus fatigu&eacute;s. Eux, ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; las;
+elle, elle naissait de ce jour.</p>
+
+<p>Autre force myst&eacute;rieuse. Cette personne tr&egrave;s-pure, admirablement gard&eacute;e
+par le sort, arrivait pourtant le jour o&ugrave; la femme est bien redoutable,
+le jour o&ugrave; le devoir ne suffira plus, le jour o&ugrave; le c&oelig;ur, longtemps
+contenu, s'&eacute;pandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion
+inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le
+sentiment personnel s'&eacute;tant vaincu ou &eacute;lud&eacute;, l'&acirc;me se tournait tout
+enti&egrave;re vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant
+que l'honneur, se lan&ccedil;ait &agrave; pleines voiles sur ce nouvel oc&eacute;an de la
+r&eacute;volution et de la patrie.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi, en ce moment, elle &eacute;tait irr&eacute;sistible. Tel fut &agrave; peu
+pr&egrave;s Rousseau, lorsque apr&egrave;s sa passion malheureuse pour madame
+d'Houdelot, retomb&eacute; sur lui-m&ecirc;me et rentr&eacute; en lui, il y retrouva un
+foyer immense, cette inextinguible flamme o&ugrave; s'embrasa tout le si&egrave;cle;
+le n&ocirc;tre, &agrave; cent ans de distance, en sent encore la chaleur.</p>
+
+<p>Rien de plus s&eacute;v&egrave;re que le premier coup d'&oelig;il de madame Roland sur
+Paris. L'Assembl&eacute;e lui fait horreur, ses amis lui font piti&eacute;. Assise
+dans les tribunes de l'Assembl&eacute;e ou des Jacobins, elle perce d'un &oelig;il
+p&eacute;n&eacute;trant tous les caract&egrave;res, elle voit &agrave; nu les fausset&eacute;s, les
+l&acirc;chet&eacute;s, les bassesses, la com&eacute;die des constitutionnels, les
+tergiversations, l'ind&eacute;cision des amis de la libert&eacute;. Elle ne m&eacute;nage
+nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et l&eacute;ger,
+ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel &laquo;elle voit
+bien qu'il y a un pr&ecirc;tre.&raquo; &Agrave; peine fait-elle gr&acirc;ce &agrave; P&eacute;tion et
+Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs m&eacute;nagements,
+vont peu &agrave; son impatience. Jeune, ardente, forte, s&eacute;v&egrave;re, elle leur
+demande compte &agrave; tous, ne veut pas entendre parler de d&eacute;lais,
+d'obstacles; elle les somme d'&ecirc;tre hommes et d'agir.</p>
+
+<p>Au triste spectacle de la libert&eacute; entrevue, esp&eacute;r&eacute;e, d&eacute;j&agrave; perdue, selon
+elle, elle voudrait retourner &agrave; Lyon, &laquo;elle verse des larmes de sang...
+Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous
+sommes perdus pour le bonheur ou la libert&eacute;; mais je doute qu'il y ait
+assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile m&ecirc;me, tout horrible
+qu'elle soit, avancerait la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration de notre caract&egrave;re et de nos
+m&oelig;urs...&mdash;Il faut &ecirc;tre pr&ecirc;t &agrave; tout, m&ecirc;me &agrave; mourir sans regret.&raquo;</p>
+
+<p>La g&eacute;n&eacute;ration dont madame Roland d&eacute;sesp&egrave;re si ais&eacute;ment avait des dons
+admirables, la foi au progr&egrave;s, le d&eacute;sir sinc&egrave;re du bonheur des hommes,
+l'amour ardent du bien public; elle a &eacute;tonn&eacute; le monde par la grandeur
+des sacrifices. Cependant, il faut le dire, &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; la
+situation ne commandait pas encore avec une force imp&eacute;rieuse, ces
+caract&egrave;res, form&eacute;s sous l'ancien r&eacute;gime, ne s'annon&ccedil;aient pas sous un
+aspect m&acirc;le et s&eacute;v&egrave;re. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du
+g&eacute;nie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgr&eacute; son
+gigantesque talent.</p>
+
+<p>Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient d&eacute;j&agrave; immens&eacute;ment
+&eacute;crit, parl&eacute;, combattu. Que de travaux, de discussions, d'&eacute;v&eacute;nements
+entass&eacute;s! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La
+vie des hommes importants de l'Assembl&eacute;e, de la presse, avait &eacute;t&eacute; si
+laborieuse, qu'elle nous semble un probl&egrave;me; deux s&eacute;ances de
+l'Assembl&eacute;e, sans repos que les s&eacute;ances des Jacobins et autres clubs,
+jusqu'&agrave; onze heures ou minuit; puis les discours &agrave; pr&eacute;parer pour le
+lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les s&eacute;ances des
+comit&eacute;s, les conciliabules politiques... L'&eacute;lan immense du premier
+moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis &agrave; m&ecirc;me de supporter
+tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes;
+ils &eacute;taient un peu retomb&eacute;s. Cette g&eacute;n&eacute;ration n'&eacute;tait plus enti&egrave;re
+d'esprit ni de force; quelque sinc&egrave;res que fussent ses convictions, elle
+n'avait pas la jeunesse, la fra&icirc;cheur d'esprit, le premier &eacute;lan de la
+foi.</p>
+
+<p>Le 22 juin, au milieu de l'h&eacute;sitation universelle des politiques,
+madame Roland n'h&eacute;sita point. Elle &eacute;crivit, et fit &eacute;crire en province,
+pour qu'&agrave; rencontre de la faible et p&acirc;le adresse des Jacobins les
+assembl&eacute;es primaires demandassent une convocation g&eacute;n&eacute;rale: &laquo;Pour
+d&eacute;lib&eacute;rer par <i>oui</i> et par <i>non</i> s'il convient de conserver au
+gouvernement la forme monarchique.&raquo;&mdash;Elle prouve tr&egrave;s-bien, le 24, &laquo;que
+toute r&eacute;gence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI,&raquo; etc.</p>
+
+<p>Tous ou presque tous reculaient, h&eacute;sitaient, flottaient encore. Ils
+balan&ccedil;aient les consid&eacute;rations d'int&eacute;r&ecirc;ts, d'opportunit&eacute;, s'attendaient
+les uns les autres, se comptaient. &laquo;Nous n'&eacute;tions pas douze r&eacute;publicains
+en 89,&raquo; dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multipli&eacute; en 91, gr&acirc;ce
+au voyage de Varennes, et le nombre &eacute;tait immense des r&eacute;publicains qui
+l'&eacute;taient sans le savoir; il fallait le leur apprendre &agrave; eux-m&ecirc;mes.
+Ceux-l&agrave; seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer.
+En t&ecirc;te de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le
+glaive d'or dans la balance ind&eacute;cise, son courage et l'id&eacute;e du droit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3>MADAME ROLAND (SUITE).</h3>
+
+
+<p>Madame Roland, &agrave; cette &eacute;poque, &agrave; en juger par ses lettres, &eacute;tait
+beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en
+propres termes: &laquo;La chute du tr&ocirc;ne est arr&ecirc;t&eacute;e dans la destin&eacute;e des
+empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle &agrave; penser, nous ne
+saurions &ecirc;tre r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s que par le sang.&raquo;</p>
+
+<p>Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), o&ugrave; ceux qui demandaient la
+r&eacute;publique furent fusill&eacute;s sur l'autel, lui parut la mort de la libert&eacute;.
+Elle montra le plus touchant int&eacute;r&ecirc;t pour Robespierre, que l'on croyait
+en p&eacute;ril. Elle alla, &agrave; onze heures du soir, rue de Saintonge, au
+Marais, o&ugrave; il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il &eacute;tait rest&eacute;
+chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honor&eacute;. De l&agrave;, M. et madame Roland
+all&egrave;rent chez Buzot le prier de d&eacute;fendre Robespierre &agrave; l'Assembl&eacute;e.
+Buzot refusa; mais Gr&eacute;goire, qui &eacute;tait pr&eacute;sent, s'engagea &agrave; le faire.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus &agrave; Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant
+obtenu ce qu'ils voulaient, ils retourn&egrave;rent dans leur solitude.
+Imm&eacute;diatement (27 septembre 91), madame Roland &eacute;crivit &agrave; Robespierre une
+fort belle lettre, &agrave; la fois spartiate et sentimentale, lettre digne,
+mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-&ecirc;tre le calcul et
+l'intention politique. Elle &eacute;tait visiblement frapp&eacute;e de l'&eacute;lasticit&eacute;
+prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'&ecirc;tre bris&eacute;e, se
+relevait alors dans toute la France, et du grand r&ocirc;le politique de
+l'homme qui se trouvait le centre de la soci&eacute;t&eacute;. J'y remarque les
+passages qui suivent:</p>
+
+<p>&laquo;Lors m&ecirc;me que j'aurais suivi la marche du Corps l&eacute;gislatif dans les
+papiers publics, j'aurais distingu&eacute; le petit nombre d'hommes courageux,
+fid&egrave;les aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'&eacute;nergie n'a
+cess&eacute; de... etc. J'aurais vou&eacute; &agrave; ces &eacute;lus l'attachement et la
+reconnaissance.&mdash;(Suivent des choses tr&egrave;s-hautes: Faire le bien comme
+Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'&acirc;mes &eacute;lev&eacute;es qui
+seraient capables de grandes choses, dispers&eacute;es sur la surface de la
+terre, et command&eacute;es par les circonstances, ne peuvent jamais se r&eacute;unir
+pour agir de concert...&mdash;(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de
+la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux,
+la s&eacute;cheresse extraordinaire.&mdash;Lyon aristocrate.&mdash;&Agrave; la campagne, on
+croit Roland aristocrate; on a cri&eacute;: &Agrave; la lanterne! etc.)&mdash;Vous avez
+beaucoup fait, monsieur, pour d&eacute;montrer et r&eacute;pandre ces principes; il
+est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce t&eacute;moignage, &agrave; un &acirc;ge
+o&ugrave; tant d'autres ne savent point quelle carri&egrave;re leur est r&eacute;serv&eacute;e... Si
+je n'avais consid&eacute;r&eacute; que ce que je pouvais vous mander, je me serais
+abstenue de vous &eacute;crire; mais sans avoir rien &agrave; vous apprendre, j'ai eu
+foi &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux &ecirc;tres
+dont l'&acirc;me est faite pour vous sentir, et qui aiment &agrave; vous exprimer une
+estime qu'ils accordent &agrave; peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont
+vou&eacute; qu'&agrave; ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'&ecirc;tre justes et
+le bonheur d'&ecirc;tre sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigu&eacute;,
+attrist&eacute;...&raquo; etc.</p>
+
+<p>Nous ne voyons pas qu'il ait r&eacute;pondu &agrave; ces avances. Du Girondin au
+Jacobin, il y avait diff&eacute;rence, non fortuite, mais naturelle, inn&eacute;e,
+diff&eacute;rence d'esp&egrave;ce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame
+Roland, en particulier, par ses qualit&eacute;s brillantes et viriles,
+effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir
+rapprocher les hommes, et qui, au contraire, cr&eacute;e entre eux les plus
+vives antipathies: <i>avoir un m&ecirc;me d&eacute;faut</i>. Sous l'h&eacute;ro&iuml;sme de l'une,
+sous la pers&eacute;v&eacute;rance admirable de l'autre, il y avait un d&eacute;faut commun,
+disons-le, un ridicule. Tous deux, ils &eacute;crivaient toujours, <i>ils &eacute;taient
+n&eacute;s scribes</i>. Pr&eacute;occup&eacute;s, on le verra, du style autant que des affaires,
+ils ont &eacute;crit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles
+crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux
+une pens&eacute;e obstin&eacute;e. Vrais fils du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, du si&egrave;cle
+&eacute;minemment litt&eacute;raire et <i>bell&eacute;triste</i>, pour dire comme les Allemands,
+ils gard&egrave;rent ce caract&egrave;re dans les trag&eacute;dies d'un autre &acirc;ge. Madame
+Roland, d'un c&oelig;ur tranquille, &eacute;crit, soigne, caresse ses admirables
+portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses
+fen&ecirc;tres: &laquo;La mort de la femme Roland&raquo; Robespierre, la veille du 9
+thermidor, entre la pens&eacute;e de l'assassinat et celle de l'&eacute;chafaud,
+arrondit sa p&eacute;riode, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester
+bon &eacute;crivain.</p>
+
+<p>Comme politiques et gens de lettres, d&egrave;s cette &eacute;poque, ils s'aimaient
+peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop
+parfaite entente de l'unit&eacute; de vie n&eacute;cessaire aux grands travailleurs,
+pour se rapprocher ais&eacute;ment de cette femme, de cette reine. Pr&egrave;s de
+madame Roland, qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la vie d'un ami? ou l'ob&eacute;issance, ou l'orage.</p>
+
+<p>M. et madame Roland ne revinrent &agrave; Paris qu'en 92, lorsque la force des
+choses, la chute imminente du tr&ocirc;ne, porta la Gironde aux affaires.
+Madame Roland fut, dans les salons dor&eacute;s du minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur, ce
+qu'elle avait &eacute;t&eacute; dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait
+naturellement en elle de s&eacute;rieux, de fort, de viril, de tendu, y parut
+souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle
+donn&acirc;t les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les p&eacute;titions
+de mots s&eacute;v&egrave;res qui &eacute;cartaient les solliciteurs.</p>
+
+<p>Les deux minist&egrave;res de Roland appartiennent &agrave; l'histoire plus qu'&agrave; la
+biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi, &agrave; propos de
+laquelle on a inculp&eacute;, certes &agrave; tort, la loyaut&eacute; du ministre et de sa
+femme.</p>
+
+<p>Roland, ministre r&eacute;publicain d'un roi, se sentant chaque jour plus
+d&eacute;plac&eacute; aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'&agrave; la
+condition positive qu'un secr&eacute;taire, nomm&eacute; <i>ad hoc</i> express&eacute;ment,
+&eacute;crirait chaque jour tout au long les d&eacute;lib&eacute;rations, les avis, pour
+qu'il en rest&acirc;t t&eacute;moignage, et qu'en cas de perfidie on p&ucirc;t, dans chaque
+mesure, diviser et distinguer, faire la part pr&eacute;cise de responsabilit&eacute;
+qui revenait &agrave; chacun.</p>
+
+<p>La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors
+adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicit&eacute; est
+l'&acirc;me d'un &Eacute;tat libre, il publia chaque jour dans un journal, le
+<i>Thermom&egrave;tre</i>, tout ce qui pouvait se donner utilement des d&eacute;cisions du
+conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre
+franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-&ecirc;tre au
+public, si le roi se moquait de lui.</p>
+
+<p>Cette lettre n'&eacute;tait point confidentielle; elle ne promettait nullement
+le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement &agrave; la France
+autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait
+recouru &agrave; ce moyen qu'au d&eacute;faut du secr&eacute;taire et du registre qui eussent
+pu t&eacute;moigner pour lui.</p>
+
+<p>Elle fut remise par Roland le 10 juin, le m&ecirc;me jour o&ugrave; la cour faisait
+jouer contre l'Assembl&eacute;e une nouvelle machine, une p&eacute;tition mena&ccedil;ante,
+o&ugrave; l'on disait perfidement, au nom de huit mille pr&eacute;tendus gardes
+nationaux, que l'appel des vingt mille f&eacute;d&eacute;r&eacute;s des d&eacute;partements &eacute;tait un
+outrage &agrave; la garde nationale de Paris.</p>
+
+<p>Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de
+la lire tout haut en conseil. Cette pi&egrave;ce, vraiment &eacute;loquente, est la
+supr&ecirc;me protestation d'une loyaut&eacute; r&eacute;publicaine, qui pourtant montre
+encore au roi la derni&egrave;re porte de salut. Il y a des paroles dures, de
+nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: &laquo;Non, la patrie n'est
+pas un mot; c'est un &ecirc;tre auquel on a fait des sacrifices, &agrave; qui l'on
+s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a cr&eacute;&eacute; par
+de grands efforts, qui s'&eacute;l&egrave;ve au milieu des inqui&eacute;tudes et qu'on aime
+autant par ce qu'il co&ucirc;te que par ce qu'on en esp&egrave;re...&raquo; Suivent de
+graves avertissements, de trop v&eacute;ridiques proph&eacute;ties sur les chances
+terribles de la r&eacute;sistance, qui forcera la R&eacute;volution de s'achever dans
+le sang.</p>
+
+<p>Cette lettre eut le meilleur succ&egrave;s que p&ucirc;t esp&eacute;rer l'auteur. Elle le
+fit renvoyer.</p>
+
+<p>Nous avons not&eacute; ailleurs les fautes du second minist&egrave;re de Roland,
+l'h&eacute;sitation pour rester &agrave; Paris ou le quitter &agrave; l'approche de
+l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par
+un homme aussi l&eacute;ger que Louvet, la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; impolitique avec laquelle
+on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute; la vente des biens nationaux, d'avoir laiss&eacute; la France sans
+argent dans un tel p&eacute;ril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le
+m&eacute;riter; mais les administrations girondines de d&eacute;partements rest&egrave;rent
+sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.</p>
+
+<p>D&egrave;s septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands p&eacute;rils
+pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa
+les armes plus cruelles de la calomnie. En d&eacute;cembre 92, un intrigant,
+nomm&eacute; Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire
+saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en &eacute;tait, et sa
+femme. Marat tomba sur l'hame&ccedil;on avec l'&acirc;pret&eacute; du requin; quand on jette
+au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale
+indiff&eacute;remment. Chabot &eacute;tait fort l&eacute;ger, gobe-mouche, s'il en fut, avec
+de l'esprit, peu de sens, encore moins de d&eacute;licatesse; il se d&eacute;p&ecirc;cha de
+croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour &agrave;
+examiner elle-m&ecirc;me, &agrave; se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur
+de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable t&eacute;moin,
+produit par Chabot et Marat, &eacute;tait un espion qui probablement
+travaillait pour tous les partis. On appela, on &eacute;couta madame Roland,
+qui toucha toute l'Assembl&eacute;e par sa gr&acirc;ce et sa raison, ses paroles
+pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot &eacute;tait accabl&eacute;. Marat,
+furieux, &eacute;crivit le soir dans sa feuille que le tout avait &eacute;t&eacute; arrang&eacute;
+par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre
+ridicules.</p>
+
+<p>Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'&eacute;loign&egrave;rent ou se cach&egrave;rent,
+les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne
+daign&egrave;rent d&eacute;coucher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni
+la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel,
+et, pour rester toujours ma&icirc;tresse de son sort, elle ne s'endormait pas
+sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait
+lanc&eacute; contre Roland un d&eacute;cret d'arrestation, elle courut aux Tuileries,
+dans l'id&eacute;e h&eacute;ro&iuml;que (plus que raisonnable) d'&eacute;craser les accusateurs,
+de foudroyer la Montagne de son &eacute;loquence et de son courage, d'arracher
+&agrave; l'Assembl&eacute;e la libert&eacute; de son &eacute;poux. Elle fut elle-m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute;e dans
+la nuit. Il faut lire toute la sc&egrave;ne dans ses M&eacute;moires admirables, qu'on
+croirait souvent moins &eacute;crits d'une plume de femme que du poignard de
+Caton. Mais tel mot, arrach&eacute; des entrailles maternelles, telle allusion
+touchante &agrave; l'irr&eacute;prochable amiti&eacute;, font trop sentir, par moments, que
+ce grand homme est une femme, que cette &acirc;me, pour &ecirc;tre si forte, h&eacute;las!
+n'en &eacute;tait pas moins tendre.</p>
+
+<p>Elle ne fit rien pour se soustraire &agrave; l'arrestation, et vint &agrave; son tour
+loger &agrave; la Conciergerie pr&egrave;s du cachot de la reine, sous ces vo&ucirc;tes
+veuves &agrave; peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres.
+Elle y vint royalement, h&eacute;ro&iuml;quement, ayant, comme Vergniaud, jet&eacute; le
+poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait
+honorer la R&eacute;publique par son courage au tribunal et la fermet&eacute; de sa
+mort. Ceux qui la virent &agrave; la Conciergerie disent qu'elle &eacute;tait toujours
+belle, pleine de charme, jeune &agrave; trente-neuf ans; une jeunesse enti&egrave;re
+et puissante, un tr&eacute;sor de vie r&eacute;serv&eacute; jaillissait de ses beaux yeux.
+Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans
+l'irr&eacute;prochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'&eacute;tait
+amus&eacute;e en prison &agrave; &eacute;crire &agrave; Robespierre, non pour lui demander rien,
+mais pour lui faire la le&ccedil;on. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui
+ferma la bouche. Le 8, o&ugrave; elle mourut, &eacute;tait un jour froid de novembre.
+La nature d&eacute;pouill&eacute;e et morne exprimait l'&eacute;tat des c&oelig;urs; la R&eacute;volution
+aussi s'enfon&ccedil;ait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les
+deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du
+soir), elle arriva au pied de la Libert&eacute; colossale, assise pr&egrave;s de
+l'&eacute;chafaud, &agrave; la place o&ugrave; est l'ob&eacute;lisque, monta l&eacute;g&egrave;rement les degr&eacute;s,
+et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans
+reproche: &laquo;&Ocirc; Libert&eacute;! que de crimes commis en ton nom!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait fait la gloire de son parti, de son &eacute;poux, et n'avait pas peu
+contribu&eacute; &agrave; les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans
+l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette &acirc;me
+antique, enthousiaste et aust&egrave;re, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut
+un moment l'id&eacute;e de s'empoisonner, elle lui &eacute;crivit pour s'excuser pr&egrave;s
+de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland
+n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant
+plus profond qu'il le contenait.</p>
+
+<p>Quand on la jugea, elle dit: &laquo;Roland se tuera.&raquo; On ne put lui cacher sa
+mort. Retir&eacute; pr&egrave;s de Rouen, chez des dames, amies tr&egrave;s-s&ucirc;res, il se
+d&eacute;roba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'&eacute;loigner. Le vieillard,
+par cette saison, n'aurait pas &eacute;t&eacute; bien loin. Il trouva une mauvaise
+diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'&eacute;taient que fondri&egrave;res.
+Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'an&eacute;antissement de
+toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes;
+des gendarmes les poursuivaient. Cela inqui&eacute;ta Roland, il ne remit pas
+plus loin ce qu'il avait r&eacute;solu. Il descendit, quitta la route, suivit
+une all&eacute;e qui tourne pour conduire &agrave; un ch&acirc;teau; il s'arr&ecirc;ta au pied
+d'un ch&ecirc;ne, tira sa canne &agrave; dard et se per&ccedil;a d'outre en outre. On trouva
+sur lui son nom, et ce mot: &laquo;Respectez les restes d'un homme vertueux.&raquo;
+L'avenir ne l'a pas d&eacute;menti. Il a emport&eacute; avec lui l'estime de ses
+adversaires, sp&eacute;cialement de Robert Lindet<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3>MADEMOISELLE K&Eacute;RALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91).</h3>
+
+
+<p>L'acte primitif de la R&eacute;publique, la fameuse p&eacute;tition du Champ de Mars
+pour ne reconna&icirc;tre <i>Ni Louis XVI ni aucun autre roi</i>, cet acte
+improvis&eacute; au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet
+91), existe encore aux archives du d&eacute;partement de la Seine. Il fut &eacute;crit
+par le cordelier Robert.</p>
+
+<p>Sa femme, madame Robert (mademoiselle K&eacute;ralio), le dit le soir &agrave; madame
+Roland. Et l'acte en t&eacute;moigne lui-m&ecirc;me. Il est visiblement de l'&eacute;criture
+de Robert, qui l'a sign&eacute; l'un des premiers.</p>
+
+<p>Robert &eacute;tait un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de
+talent, aucune facilit&eacute;. Sa femme, au contraire, &eacute;crivain connu,
+journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut
+tr&egrave;s-probablement dicter.</p>
+
+<p>Cette pi&egrave;ce est fort remarquable. Elle fut tr&egrave;s-r&eacute;ellement improvis&eacute;e.
+Les Jacobins y &eacute;taient contraires. M&ecirc;me le girondin Brissot, qui voulait
+la chute du roi, avait r&eacute;dig&eacute; un projet de p&eacute;tition timide, que les
+Cordeliers &eacute;cart&egrave;rent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent
+arr&ecirc;t&eacute;s le matin, les autres se cach&egrave;rent pour ne pas l'&ecirc;tre. Il se
+trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fr&eacute;ron, Legendre, ne
+paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme &eacute;tait Robert, se
+trouv&egrave;rent l&agrave; en premi&egrave;re ligne, et &agrave; m&ecirc;me de prendre l'initiative.</p>
+
+<p>La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fi&egrave;re (c'est le
+portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de
+tra&icirc;ner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui &eacute;crit pour
+vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul
+doute, et le gros Robert &eacute;crivit.</p>
+
+<p>Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coup&eacute;, coup&eacute;, comme
+d'une personne haletante. Plusieurs n&eacute;gligences heureuses, de petits
+&eacute;lans dard&eacute;s (comme la col&egrave;re d'une femme, ou celle du colibri),
+d&eacute;noncent assez clairement la main f&eacute;minine. &laquo;Mais, messieurs, mais,
+repr&eacute;sentants d'un peuple g&eacute;n&eacute;reux et confiant, rappelez-vous,&raquo; etc.,
+etc.</p>
+
+<p>Madame Roland avait &eacute;t&eacute; le matin au Champ de Mars pour pressentir le
+tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il
+n'y aurait rien &agrave; faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des
+Jacobins envahie par une foule &eacute;trange qu'on croyait, non sans
+vraisemblance, pay&eacute;e par les orl&eacute;anistes, qui voulaient d&eacute;tourner &agrave; leur
+profit le mouvement r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en t&ecirc;te, qui,
+rest&eacute;s au Champ de Mars, au milieu du peuple, &eacute;crivant pour lui, eurent
+r&eacute;ellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les
+Jacobins, devaient bient&ocirc;t profiter.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que madame Robert (mademoiselle K&eacute;ralio)?</p>
+
+<p>Bretonne par son p&egrave;re, mais n&eacute;e &agrave; Paris en 1758, elle avait alors
+trente-trois ans. C'&eacute;tait une femme de lettres, on pourrait dire une
+savante, &eacute;lev&eacute;e par son p&egrave;re, membre de l'Acad&eacute;mie des inscriptions.
+Guinement de K&eacute;ralio, chevalier de Saint-Louis, avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; avec
+Condillac &agrave; l'&eacute;ducation du prince de Parme. Professeur de tactique &agrave;
+l'&Eacute;cole militaire, inspecteur d'une &eacute;cole militaire de province, il
+avait eu parmi ses &eacute;l&egrave;ves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne
+suffisant pas &agrave; soutenir sa famille, il &eacute;crivait au <i>Mercure</i>, au
+<i>Journal des savants</i>, et faisait de plus une foule de traductions. La
+petite K&eacute;ralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et
+compilait. &Agrave; dix-huit ans, elle fit un roman (<i>Ad&eacute;la&iuml;de</i>) dont personne
+ne s'aper&ccedil;ut. Alors, elle mit dix ans &agrave; faire un ouvrage s&eacute;rieux, une
+longue <i>Histoire d'&Eacute;lisabeth</i>, pleine d'&eacute;tudes et de recherches. Par
+malheur ce grand ouvrage ne fut achev&eacute; qu'en 89; c'&eacute;tait trop tard; on
+faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le p&egrave;re et la fille se
+tourn&egrave;rent aux choses du temps. Mademoiselle K&eacute;ralio se fit journaliste,
+r&eacute;digea le <i>Journal de l'&Eacute;tat et du citoyen</i>. Le vieux K&eacute;ralio fut, sous
+la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui
+ni elle y aient beaucoup profit&eacute;. Il avait perdu la place qui le faisait
+vivre, lorsque sa fille, fort &agrave; point, trouva un mari.</p>
+
+<p>Ce mari, tr&egrave;s-oppos&eacute; au parti de la Fayette, &eacute;tait le Cordelier Robert,
+qui, d&egrave;s la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins,
+avait &eacute;crit le <i>R&eacute;publicanisme adapt&eacute; &agrave; la France</i>. Mademoiselle
+K&eacute;ralio, n&eacute;e noble, &eacute;lev&eacute;e dans le monde de l'ancien r&eacute;gime, se jeta
+avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus
+br&ucirc;lant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour
+o&ugrave; les chefs Cordeliers, arr&ecirc;t&eacute;s ou en fuite, manqu&egrave;rent au dangereux
+poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main
+de son mari, fit l'acte d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>La chose n'&eacute;tait pas sans p&eacute;ril. Quoiqu'on ne pr&eacute;v&icirc;t pas le massacre
+que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ
+de Mars avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin, d&egrave;s le matin, d'une sc&egrave;ne fort tragique, d'une
+plaisanterie fatale qui aboutit &agrave; un acte sanglant. Quelque triste et
+honteux que soit le d&eacute;tail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop
+&agrave; notre sujet.</p>
+
+<p>Les gentilshommes royalistes &eacute;taient rieurs. Dans leurs <i>Actes des
+ap&ocirc;tres</i> et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables
+gorges chaudes. Ils s'amus&egrave;rent sp&eacute;cialement de l'&eacute;clips&eacute; des chefs
+Cordeliers, des coups de b&acirc;ton que tels d'entre eux re&ccedil;urent de la main
+des Fayettistes. Les royalistes de bas &eacute;tage, ex-laquais, portiers,
+perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils
+l'osaient, des tours aux r&eacute;volutionnaires. Les perruquiers sp&eacute;cialement,
+ruin&eacute;s par la R&eacute;volution, &eacute;taient de furieux royalistes. Agents,
+messagers de plaisir, sous l'ancien r&eacute;gime, t&eacute;moins n&eacute;cessaires du
+lever, des plus libres sc&egrave;nes d'alc&ocirc;ve, ils &eacute;taient aussi g&eacute;n&eacute;ralement
+libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille
+du 17 juillet, eut une id&eacute;e qui ne pouvait gu&egrave;re tomber que dans la t&ecirc;te
+d'un libertin d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;; ce fut d'aller s'&eacute;tablir sous les planches de
+l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne
+portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par
+derri&egrave;re. Les alti&egrave;res r&eacute;publicaines, tribuns en bonnet, orateurs des
+clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter l&agrave;
+fi&egrave;rement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis
+d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul
+doute, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y
+&eacute;tait tr&egrave;s-libre, celui m&ecirc;me des plus grandes dames. On voit avec
+&eacute;tonnement, dans les m&eacute;moires de Lauzun, ce qu'on osait dire en pr&eacute;sence
+de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires
+auraient sans nul doute re&ccedil;u avidement ces descriptions effront&eacute;es.</p>
+
+<p>Le perruquier, comme celui du <i>Lutrin</i>, pour s'enfermer dans ces
+t&eacute;n&egrave;bres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat
+invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des
+vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, l&egrave;vent une
+planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une
+vrille, ils se mettent &agrave; percer des trous. Les nuits sont courtes en
+juillet, il faisait d&eacute;j&agrave; bien clair, et ils travaillaient encore.
+L'attente du grand jour &eacute;veillait beaucoup de gens, la mis&egrave;re aussi,
+l'espoir de vendre quelque chose &agrave; la foule; une marchande de g&acirc;teaux ou
+de limonade, prenant le devant sur les autres, r&ocirc;dait, d&eacute;j&agrave;, en
+attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied,
+elle a peur, elle s'&eacute;crie. Il y avait l&agrave; un apprenti, qui &eacute;tait venu
+studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la
+garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant &agrave;
+l'H&ocirc;tel de Ville, ram&egrave;ne des hommes, des outils, on ouvre les planches,
+on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de
+dormir. Leur affaire &eacute;tait mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur
+l'autel de la patrie: un officier p&eacute;rit &agrave; Brest pour le crime de s'en
+&ecirc;tre moqu&eacute;. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine
+envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une
+rude population de femmes, arm&eacute;es de battoirs, qui ont eu parfois dans
+la R&eacute;volution leurs jours d'&eacute;meutes et de r&eacute;voltes. Ces dames re&ccedil;urent
+fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule,
+d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, re&ccedil;u, pour tenter un
+coup, promesse de rentes viag&egrave;res; le baril d'eau, en passant de bouche
+en bouche, devint un baril de poudre; puis, la cons&eacute;quence: &laquo;Ils
+voulaient faire sauter le peuple...&raquo; La garde ne peut plus les
+d&eacute;fendre, on les arrache, on les &eacute;gorge; puis, pour terrifier les
+aristocrates, on coupe les deux t&ecirc;tes, on les porte dans Paris. &Agrave; huit
+heures et demie ou neuf heures, elles &eacute;taient au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, l'Assembl&eacute;e, &eacute;mue, indign&eacute;e, mais fort habilement
+dirig&eacute;e par les royalistes contre la p&eacute;tition r&eacute;publicaine qu'on
+pr&eacute;voyait et redoutait, d&eacute;clara &laquo;Que ceux qui, <i>par &eacute;crits</i> individuels
+ou collectifs, porteraient le peuple &agrave; r&eacute;sister, &eacute;taient criminels de
+l&egrave;se-nation.&raquo; La p&eacute;tition se trouvait ainsi identifi&eacute;e &agrave; l'assassinat du
+matin et tout rassemblement menac&eacute; comme une r&eacute;union d'assassins. De
+moment en moment, le pr&eacute;sident Charles de Lameth &eacute;crivait &agrave; la
+municipalit&eacute; pour qu'elle d&eacute;ploy&acirc;t le drapeau rouge et lan&ccedil;&acirc;t la garde
+nationale contre les p&eacute;titionnaires du Champ de Mars.</p>
+
+<p>Le rassemblement, en r&eacute;alit&eacute;, &eacute;tait fort inoffensif. Il comptait plus de
+femmes encore que d'hommes, dit un t&eacute;moin oculaire. Parmi les
+signatures, on en voit, en tr&egrave;s-grand nombre, de femmes et de filles.
+Sans doute, ce jour de dimanche, elles &eacute;taient au bras de leurs p&egrave;res,
+de leurs fr&egrave;res ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont
+voulu t&eacute;moigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont
+plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la port&eacute;e. N'importe,
+elles restaient courageuses et fid&egrave;les, et plus d'une bient&ocirc;t a t&eacute;moign&eacute;
+aussi de son sang.</p>
+
+<p>Le nombre des signatures dut &ecirc;tre v&eacute;ritablement immense. Les feuilles
+qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible
+que beaucoup ont &eacute;t&eacute; perdues. La derni&egrave;re est cot&eacute;e 50. Ce prodigieux
+empressement du peuple &agrave; signer un acte si hostile au roi, si s&eacute;v&egrave;re
+pour l'Assembl&eacute;e, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute,
+une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette
+Assembl&eacute;e souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le
+peuple, qu'elle passait au rang d'accus&eacute;e. Il fallait d&egrave;s lors, &agrave; tout
+prix, dissoudre le rassemblement, d&eacute;chirer la p&eacute;tition.</p>
+
+<p>Telle fut certainement la pens&eacute;e, je ne dis pas de l'Assembl&eacute;e enti&egrave;re,
+qui se laissait conduire, mais la pens&eacute;e des meneurs. Ils pr&eacute;tendirent
+avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur
+l'Assembl&eacute;e, chose inexacte certainement, et positivement d&eacute;mentie par
+tout ce que les t&eacute;moins oculaires vivants encore racontent de l'attitude
+du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer
+l'exp&eacute;dition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la
+moindre action sur la foule. Elle &eacute;tait devenue immense, m&ecirc;l&eacute;e de mille
+&eacute;l&eacute;ments divers, d'autant moins facile &agrave; entra&icirc;ner, d'autant moins
+offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers
+&eacute;v&eacute;nements, s'&eacute;taient mis en marche, sp&eacute;cialement la banlieue de
+l'ouest, Vaugirard, Issy, S&egrave;vres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils
+venaient comme &agrave; une f&ecirc;te; mais, une fois au Champ de Mars, ils
+n'avaient aucune id&eacute;e d'aller au del&agrave;; ils cherchaient plut&ocirc;t, dans ce
+jour d'extr&ecirc;me chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres
+qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de
+la patrie.</p>
+
+<p>Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assembl&eacute;e arrive, vers
+quatre heures, &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville; et en m&ecirc;me temps un bruit venu de la
+m&ecirc;me source se r&eacute;pand &agrave; la Gr&egrave;ve, dans tout ce qu'il y avait l&agrave; de garde
+sold&eacute;e: &laquo;Une troupe de cinquante mille brigands se sont post&eacute;s au Champ
+de Mars, ils vont marcher sur l'Assembl&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>La municipalit&eacute; ne r&eacute;sista plus. Elle d&eacute;ploya le drapeau rouge. Le maire
+Bailly, fort p&acirc;le, descendit &agrave; la Gr&egrave;ve, et marcha &agrave; la t&ecirc;te d'une
+colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin.</p>
+
+<p>Voici le r&eacute;cit in&eacute;dit d'un t&eacute;moin, tr&egrave;s-croyable, qui &eacute;tait garde
+national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&laquo;L'aspect que pr&eacute;sentait alors cette place immense nous frappa
+d'&eacute;tonnement. Nous nous attendions &agrave; la voir occup&eacute;e par une populace en
+furie; nous n'y trouv&acirc;mes que la population pacifique des promeneurs du
+dimanche, rassembl&eacute;e par groupes, en familles, et compos&eacute;e en grande
+majorit&eacute; de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des
+marchands de coco, de pain d'&eacute;pices et de g&acirc;teaux de Nanterre, qui
+avaient alors la vogue de la nouveaut&eacute;. Il n'y avait dans cette foule
+personne qui f&ucirc;t arm&eacute;, except&eacute; quelques gardes nationaux par&eacute;s de leur
+uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes
+et n'avaient rien de mena&ccedil;ant ni de suspect. La s&eacute;curit&eacute; &eacute;tait si
+grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en
+faisceaux, et que, pouss&eacute;s par la curiosit&eacute;, quelques-uns d'entre nous
+all&egrave;rent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrog&eacute;s &agrave; leur retour, ils
+dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une p&eacute;tition
+sur les marches de l'autel de la Patrie.</p>
+
+<p>&laquo;Cet autel &eacute;tait une immense construction, haute de cent pieds; elle
+s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste
+quadrilat&egrave;re et qui supportaient des tr&eacute;pieds de grandeur colossale. Ces
+massifs &eacute;taient li&eacute;s entre eux par des escaliers dont la largeur &eacute;tait
+telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De
+la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'&eacute;levait pyramidalement,
+par une multitude de degr&eacute;s, un terre-plein que couronnait l'autel de la
+Patrie, ombrag&eacute; d'un palmier.</p>
+
+<p>&laquo;Les marches pratiqu&eacute;es sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au
+sommet, avaient offert des si&egrave;ges &agrave; la foule fatigu&eacute;e par une longue
+promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous
+arriv&acirc;mes, ce grand monument ressemblait-il &agrave; une montagne anim&eacute;e,
+form&eacute;e d'&ecirc;tres humains superpos&eacute;s. Nul de nous ne pr&eacute;voyait que cet
+&eacute;difice &eacute;lev&eacute; pour une f&ecirc;te allait &ecirc;tre chang&eacute; en un &eacute;chafaud sanglant.&raquo;</p>
+
+<p>Ni Bailly, ni Lafayette, n'&eacute;taient des hommes sanguinaires. Ils
+n'avaient donn&eacute; qu'un ordre g&eacute;n&eacute;ral d'employer la force <i>en cas de
+r&eacute;sistance</i>. Les &eacute;v&eacute;nements entra&icirc;n&egrave;rent tout: la garde nationale sold&eacute;e
+(esp&egrave;ce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du c&ocirc;t&eacute;
+du Gros-Caillou) quand <i>on lui dit</i> qu'&agrave; l'autre bout on avait tir&eacute; sur
+le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exalt&eacute;s, un
+coup de feu &eacute;tait parti, qui, derri&egrave;re le maire, blessa un dragon.</p>
+
+<p><i>On dit</i>, mais qui &eacute;tait cet <i>on</i>? les royalistes, sans nul doute,
+peut-&ecirc;tre les perruquiers, qui &eacute;taient venus en nombre, arm&eacute;s jusqu'aux
+dents, pour venger le perruquier tu&eacute; le matin.</p>
+
+<p>La garde sold&eacute;e n'attendit rien, et, sans v&eacute;rifier cet <i>on dit</i>, elle
+avan&ccedil;a &agrave; la course dans le Champ de Mars, et d&eacute;chargea toutes ses armes
+sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa
+femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les
+Cordeliers, qui, sous le feu, ramass&egrave;rent les feuillets &eacute;pars de la
+p&eacute;tition que nous poss&eacute;dons encore en partie.</p>
+
+<p>Le soir, ils se r&eacute;fugi&egrave;rent chez madame Roland. Il faut lire le r&eacute;cit de
+celle-ci, qui, par son aigreur, ne t&eacute;moigne que trop de l'excessive
+timidit&eacute; de la politique girondine: &laquo;En revenant des Jacobins chez moi,
+&agrave; onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. &laquo;Nous venons, me
+dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander
+un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire &agrave; la
+franchise de votre caract&egrave;re et de votre patriotisme. Mon mari r&eacute;digeait
+la p&eacute;tition sur l'autel de la Patrie; j'&eacute;tais &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s; nous
+&eacute;chappons &agrave; la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez
+des amis connus, o&ugrave; l'on pourrait nous venir chercher.&mdash;Je vous sais bon
+gr&eacute;, lui r&eacute;pliquai-je, d'avoir song&eacute; &agrave; moi dans une aussi triste
+circonstance, et je m'honore d'accueillir les pers&eacute;cut&eacute;s; mais vous
+serez mal cach&eacute;s ici (j'&eacute;tais &agrave; l'h&ocirc;tel Britannique, rue Gu&eacute;n&eacute;gaud);
+cette maison est fr&eacute;quent&eacute;e, et l'h&ocirc;te est fort partisan de
+Lafayette.&mdash;Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons &agrave;
+notre retraite.&raquo; Je fis dire &agrave; la ma&icirc;tresse de l'h&ocirc;tel qu'une femme de
+mes parentes, arrivant &agrave; Paris dans ce moment de tumulte, avait laiss&eacute;
+ses bagages &agrave; la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la
+priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils
+furent dispos&eacute;s dans un salon o&ugrave; se tinrent les hommes, et madame Robert
+coucha dans le lit de mon mari, aupr&egrave;s du mien, dans ma chambre. Le
+lendemain au matin, lev&eacute;e d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus
+press&eacute; que de faire des lettres pour instruire mes amis &eacute;loign&eacute;s de ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; la veille. M. et madame Robert, que je supposais
+devoir &ecirc;tre bien actifs, et avoir des correspondances plus &eacute;tendues,
+comme journalistes, s'habill&egrave;rent doucement, caus&egrave;rent apr&egrave;s le d&eacute;jeuner
+que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils all&egrave;rent
+m&ecirc;me jusqu'&agrave; appeler par la fen&ecirc;tre et faire monter pr&egrave;s d'eux un
+passant de leur connaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouvais cette conduite bien incons&eacute;quente de la part de gens qui se
+cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec
+chaleur des &eacute;v&eacute;nements de la veille, se vanta d'avoir pass&eacute; son sabre au
+travers du corps d'un garde national; il parlait tr&egrave;s-haut, dans la
+pi&egrave;ce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement
+que le mien. J'appelai madame Robert: &laquo;Je vous ai accueillie, madame,
+avec l'int&eacute;r&ecirc;t de la justice et de l'humanit&eacute; pour d'honn&ecirc;tes gens en
+danger; mais je ne puis donner asile &agrave; toutes vos connaissances: vous
+vous exposez &agrave; entretenir, comme vous le faites dans une maison telle
+que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je re&ccedil;ois habituellement
+des d&eacute;put&eacute;s, qui risqueraient d'&ecirc;tre compromis, si on les voyait entrer
+ici au moment o&ugrave; s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis
+hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter &agrave; se retirer.&raquo; Madame
+Robert appela son mari, je r&eacute;it&eacute;rai mes observations avec un accent plus
+&eacute;lev&eacute;, parce que le personnage, plus &eacute;pais, me semblait avoir besoin
+d'une impression forte; on cong&eacute;dia l'homme. J'appris qu'il s'appelait
+Vachard, qu'il &eacute;tait pr&eacute;sident d'une soci&eacute;t&eacute; dite des Indigents: on
+c&eacute;l&eacute;bra beaucoup ses excellentes qualit&eacute;s et son ardent patriotisme. Je
+g&eacute;mis en moi-m&ecirc;me du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un
+individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise
+t&ecirc;te, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que
+c'&eacute;tait un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et
+qui est aujourd'hui administrateur du d&eacute;partement de Paris, o&ugrave; il figure
+tr&egrave;s-bien avec ses pareils.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait midi; M. et madame Robert parl&egrave;rent d'aller chez eux, o&ugrave; tout
+devait &ecirc;tre en d&eacute;sordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils
+voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de
+bonne heure; ils me r&eacute;pliqu&egrave;rent qu'ils aimaient mieux revenir, et
+s'engag&egrave;rent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois
+heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et
+beaucoup de rouge; le mari s'&eacute;tait rev&ecirc;tu d'un habit de soie, bleu
+c&eacute;leste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles,
+tranchaient singuli&egrave;rement. Une longue &eacute;p&eacute;e &agrave; son c&ocirc;t&eacute; ajoutait &agrave; son
+costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens
+sont-ils fous? me demandai-je &agrave; moi-m&ecirc;me? Et je les regardais parler,
+pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert
+mangeait &agrave; merveille, et sa femme jasait &agrave; plaisir. Ils me quitt&egrave;rent
+enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux &agrave; personne.</p>
+
+<p>&laquo;De retour &agrave; Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux
+Jacobins, lui fit d'honn&ecirc;tes reproches, ou des plaintes de politesse, de
+n'avoir plus eu aucune esp&egrave;ce de relation avec nous; sa femme vint me
+visiter plusieurs fois, m'inviter, de la mani&egrave;re la plus pressante, &agrave;
+aller chez elle deux jours de la semaine, o&ugrave; elle tenait assembl&eacute;e, et
+o&ugrave; se trouvaient des hommes de m&eacute;rite de la L&eacute;gislature: je m'y rendis
+une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la m&eacute;diocrit&eacute;, petit
+homme, bon &agrave; mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, &eacute;crivant
+agr&eacute;ablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caract&egrave;re. Je
+vis des d&eacute;put&eacute;s patriotes &agrave; la toise, d&eacute;cents comme Chabot; quelques
+femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Soci&eacute;t&eacute;
+fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait
+gu&egrave;re, et dans lequel je ne retournai pas. &Agrave; quelques mois de l&agrave;, Roland
+fut appel&eacute; au minist&egrave;re; vingt-quatre heures &eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;es
+depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: &laquo;Ah &ccedil;&agrave;!
+voil&agrave; votre mari en place; les patriotes doivent se servir
+r&eacute;ciproquement, j'esp&egrave;re que vous n'oublierez pas le mien.&mdash;Je serais,
+madame, enchant&eacute;e de vous &ecirc;tre utile; mais j'ignore ce que je pourrais
+pour cela, et certainement M. Roland ne n&eacute;gligera rien pour l'int&eacute;r&ecirc;t
+public, par l'emploi des personnes capables.&raquo; Quatre jours se passent;
+madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore
+peu de jours apr&egrave;s, et toujours grande instance sur la n&eacute;cessit&eacute; de
+placer son mari, sur ses droits &agrave; l'obtenir par son patriotisme.
+J'appris &agrave; madame Robert que le ministre de l'int&eacute;rieur n'avait aucune
+esp&egrave;ce de place &agrave; sa nomination, autres que celles de ses bureaux;
+qu'elles &eacute;taient toutes remplies; que, malgr&eacute; l'utilit&eacute; dont il pouvait
+&ecirc;tre de changer quelques agents, il convenait &agrave; l'homme prudent
+d'&eacute;tudier les choses et les personnes avant d'op&eacute;rer des
+renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et
+qu'enfin, d'apr&egrave;s ce qu'elle m'annon&ccedil;ait elle-m&ecirc;me, sans doute que son
+mari ne voudrait pas d'une place de commis. &laquo;V&eacute;ritablement Robert est
+fait pour mieux que cela.&mdash;Dans ce cas, le ministre de l'int&eacute;rieur ne
+peut vous servir de rien.&mdash;Mais il faut qu'il parle &agrave; celui des affaires
+&eacute;trang&egrave;res, et qu'il fasse donner quelque mission &agrave; Robert.&mdash;Je crois
+qu'il est dans l'aust&eacute;rit&eacute; de M. Roland de ne solliciter personne, et de
+ne se point m&ecirc;ler du d&eacute;partement de ses coll&egrave;gues; mais, comme vous
+n'entendez probablement qu'un t&eacute;moignage &agrave; rendre du civisme de votre
+mari, je le dirai au mien.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, &agrave; celles de Brissot, et
+elle revint, apr&egrave;s trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du
+premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le
+verrais.</p>
+
+<p>&laquo;Il vint d&icirc;ner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y &eacute;taient:
+&laquo;N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis &agrave; certaine dame, fort
+pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a pri&eacute;e de vous en
+faire souvenir; et son activit&eacute; est si grande, que je suis bien aise de
+pouvoir la calmer &agrave; mon &eacute;gard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle
+d&eacute;sirait.&mdash;N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussit&ocirc;t
+Brissot.&mdash;Justement.&mdash;Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le
+caract&eacute;rise, vous devez (en s'adressant &agrave; Dumouriez) placer cet
+homme-l&agrave;: c'est un sinc&egrave;re ami de la R&eacute;volution, un chaud patriote; il
+n'est point heureux; il faut que le r&egrave;gne de la libert&eacute; soit utile &agrave;
+ceux qui l'aiment.&mdash;Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacit&eacute;
+que de gaiet&eacute;, vous me parlez de ce petit homme &agrave; t&ecirc;te noire, aussi
+large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me
+d&eacute;shonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.&mdash;Mais, r&eacute;pliqua
+Brissot, parmi les agents que vous &ecirc;tes dans le cas d'employer, tous
+n'ont pas besoin d'une &eacute;gale capacit&eacute;.&mdash;Eh! connaissez-vous bien Robert?
+demanda Dumouriez.&mdash;Je connais beaucoup K&eacute;ralio, le p&egrave;re de sa femme;
+homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui
+reproche quelques travers; mais je le crois honn&ecirc;te, ayant un excellent
+c&oelig;ur, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'un vrai civisme, et ayant besoin d'&ecirc;tre employ&eacute;.&mdash;Je
+n'emploie pas un fou semblable.&mdash;Mais vous avez promis &agrave; sa femme.&mdash;Sans
+doute; une place inf&eacute;rieure de mille &eacute;cus d'appointement, dont il n'a
+pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de
+Constantinople!&mdash;L'ambassade de Constantinople! s'&eacute;cria Brissot en
+riant; cela n'est pas possible.&mdash;Cela est ainsi.&mdash;Je n'ai plus rien &agrave;
+dire.&mdash;Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau
+jusqu'&agrave; la rue s'il se repr&eacute;sente chez moi, et que j'interdis ma porte &agrave;
+sa femme.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en d&eacute;faire
+absolument, mais sans &eacute;clat; et je ne pouvais employer qu'une mani&egrave;re
+conforme &agrave; ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses
+lenteurs; je lui dis que je lui avais parl&eacute;, mais que je ne devais pas
+lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui r&eacute;pandaient de mauvais
+bruits sur son compte; que je l'engageais &agrave; remonter &agrave; la source pour
+les d&eacute;truire, afin qu'un homme public ne s'expos&acirc;t point aux reproches
+des malveillants en employant une personne qu'environnaient des pr&eacute;jug&eacute;s
+d&eacute;favorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications
+que je l'invitais &agrave; donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans
+son ing&eacute;nuit&eacute;, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une
+ambassade, et qu'avec de pareilles pr&eacute;tentions l'on devait finir par ne
+rien obtenir. Nous ne la rev&icirc;mes plus; mais son mari fit une brochure
+contre Brissot pour le d&eacute;noncer comme un distributeur de places et un
+faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'&eacute;tait
+d&eacute;dit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'&ecirc;tre
+son commis lorsqu'au 10 ao&ucirc;t Danton fut ministre, fut pouss&eacute; par lui au
+corps &eacute;lectoral et dans la d&eacute;putation de Paris &agrave; la Convention; paya ses
+dettes, fit de la d&eacute;pense, recevait chez lui, &agrave; manger, d'Orl&eacute;ans et
+mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et d&eacute;chire sa
+femme: tout cela se con&ccedil;oit; il fait son m&eacute;tier, et gagne son argent.&raquo;</p>
+
+<p>Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus
+grands caract&egrave;res ont leurs mis&egrave;res et leurs faiblesses, est
+mat&eacute;riellement inexact en plus d'un point, en un tr&egrave;s-certainement.
+Robert <i>ne se jeta point aux Cordeliers</i> &agrave; la lin de 92, puisqu'il leur
+appartenait d&egrave;s le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait
+avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers &agrave;
+l'histoire, l'acte originel de la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Robert &eacute;tait un bon homme, d'un c&oelig;ur chaleureux. Il para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute;
+l'un de ceux qui, dans l'&eacute;t&eacute; de 93 (en ao&ucirc;t ou septembre), firent, avec
+Garat, quelques tentatives pr&egrave;s de Robespierre pour sauver les
+Girondins, d&egrave;s lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait
+sauver.</p>
+
+<p>Un minime accident lui fut tr&egrave;s-fatal. La Convention avait port&eacute; une loi
+tr&egrave;s-s&eacute;v&egrave;re contre les accaparements. On d&eacute;non&ccedil;a Robert comme ayant chez
+lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce tr&egrave;s-petit baril
+&eacute;tait pour sa consommation. On n'en d&eacute;blat&eacute;ra pas moins aux Jacobins
+contre Robert l'<i>accapareur</i>, charm&eacute; qu'on &eacute;tait de couler &agrave; fond les
+vieux Cordeliers.</p>
+
+<p>Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'&eacute;taient
+enrichis. La pauvre femme, apr&egrave;s la R&eacute;volution, v&eacute;cut de sa plume, comme
+auparavant, &eacute;crivant pour les libraires force traductions de l'anglais
+et de temps en temps des romans: <i>Am&eacute;lia et Caroline, ou l'Amour et
+l'Amiti&eacute;</i>; <i>Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole</i>; <i>Rose et
+Albert, ou le Tombeau d'Emma</i> (1810). C'est le dernier de ses ouvrages,
+et probablement la fin de sa vie.</p>
+
+<p>Tout cela est oubli&eacute;, m&ecirc;me son <i>Histoire d'&Eacute;lisabeth</i>. Mais ce qui ne le
+sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la R&eacute;publique le
+17 juillet 1791.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3>CHARLOTTE CORDAY.</h3>
+
+
+<p>Le dimanche 7 juillet, on avait battu la g&eacute;n&eacute;rale et r&eacute;uni sur l'immense
+tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour
+Paris, <i>pour la guerre de Marat</i>. Il en vint trente. Les belles dames
+qui se trouvaient l&agrave; avec les d&eacute;put&eacute;s &eacute;taient surprises et mal &eacute;difi&eacute;es
+de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait
+profond&eacute;ment triste: c'&eacute;tait mademoiselle Marie-Charlotte Corday
+d'Armont, jeune et belle personne, r&eacute;publicaine, de famille noble et
+pauvre, qui vivait &agrave; Caen avec sa tante. P&eacute;tion, qui l'avait vue
+quelquefois, supposa qu'elle avait l&agrave; sans doute quelque amant dont le
+d&eacute;part l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: &laquo;Vous auriez
+bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?&raquo;</p>
+
+<p>Le Girondin blas&eacute; apr&egrave;s tant d'&eacute;v&eacute;nements ne devinait pas le sentiment
+neuf et vierge, la flamme ardente qui poss&eacute;dait ce jeune c&oelig;ur. Il ne
+savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche
+d'hommes finis, n'&eacute;taient que des discours, dans le c&oelig;ur de
+mademoiselle Corday &eacute;taient la destin&eacute;e, la vie, la mort. Sur cette
+prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait
+que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la <i>Patrie
+abandonn&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pens&eacute;e qu'il fallait la
+main d'une femme.</p>
+
+<p>Mademoiselle Corday se trouvait &ecirc;tre d'une bien grande noblesse; la
+tr&egrave;s-proche parente des h&eacute;ro&iuml;nes de Corneille, de Chim&egrave;ne, de Pauline et
+de la s&oelig;ur d'Horace. Elle &eacute;tait l'arri&egrave;re-petite ni&egrave;ce de l'auteur de
+<i>Cinna</i>. Le sublime en elle &eacute;tait la nature.</p>
+
+<p>Dans sa derni&egrave;re lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui
+fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle r&eacute;p&egrave;te sans cesse
+&laquo;<i>La paix, la paix!</i>&raquo;</p>
+
+<p>Sublime et raisonneuse, comme son oncle, &agrave; la normande, elle lit ce
+raisonnement: La Loi est la Paix m&ecirc;me. Qui a tu&eacute; la Loi au 2 juin? Marat
+surtout. Le meurtrier de la Loi tu&eacute;, la Paix va refleurir. La mort d'un
+seul sera la vie de tous.</p>
+
+<p>Telle fut toute sa pens&eacute;e. Pour sa vie, &agrave; elle-m&ecirc;me, qu'elle donnait,
+elle n'y songea point.</p>
+
+<p>Pens&eacute;e &eacute;troite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil
+d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destin&eacute;es, nettement,
+simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau.
+Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui
+ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'&eacute;pargner
+qu'elle se d&eacute;cida &agrave; frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en
+exterminant l'exterminateur. Elle avait un c&oelig;ur de femme, tendre et
+doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa
+mort, on sent son extr&ecirc;me douceur. Rien qui soit moins en rapport avec
+le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune
+demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'&eacute;clat doux du pommier
+en fleur. Elle para&icirc;t beaucoup plus jeune que son &acirc;ge de vingt-cinq ans.
+On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots m&ecirc;mes qu'elle
+&eacute;crivit &agrave; son p&egrave;re, dans l'orthographe qui repr&eacute;sente la prononciation
+tra&icirc;nante de Normandie: &laquo;Pardonnais-moi, mon papa...&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce tragique portrait, elle para&icirc;t infiniment sens&eacute;e, raisonnable,
+s&eacute;rieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle l&eacute;g&egrave;rement son
+sort? point du tout, il n'y a rien l&agrave; du faux h&eacute;ro&iuml;sme. Il faut songer
+qu'elle &eacute;tait &agrave; une demi-heure de la terrible &eacute;preuve. N'a-t-elle pas un
+peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on
+surprend, sur sa l&egrave;vre un l&eacute;ger mouvement, &agrave; peine une petite moue...
+Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui
+va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles.
+On est renvers&eacute;, de la voir si douce; le c&oelig;ur &eacute;chappe, les yeux
+s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs.</p>
+
+<p>Le peintre a cr&eacute;&eacute; pour les hommes un d&eacute;sespoir, un regret &eacute;ternel. Nul
+qui puisse la voir sans dire en son c&oelig;ur: &laquo;Oh! que je sois n&eacute; si
+tard!... Oh! combien je l'aurais aim&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Elle a les cheveux cendr&eacute;s du plus doux reflet: bonnet blanc et robe
+blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification
+visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse.
+Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-&ecirc;tre...
+Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit
+souvent, au dernier moment, s'&eacute;lever d'&eacute;tranges doutes.</p>
+
+<p>En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une
+chose, qui peut-&ecirc;tre explique toute sa destin&eacute;e: <i>Elle avait toujours
+&eacute;t&eacute; seule</i>.</p>
+
+<p>Oui, c'est l&agrave; l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans
+cet &ecirc;tre charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le <i>d&eacute;mon
+de la solitude</i>. D'abord, elle n'eut pas de m&egrave;re. La sienne mourut de
+bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut
+point dans ses premi&egrave;res ann&eacute;es ce doux lait de femme que rien ne
+suppl&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas de p&egrave;re, &agrave; vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne,
+t&ecirc;te utopique et romanesque, qui &eacute;crivait contre les abus dont la
+noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants.</p>
+
+<p>On peut dire m&ecirc;me qu'elle n'eut pas de fr&egrave;re. Du moins, les deux qu'elle
+avait &eacute;taient, en 92, si parfaitement &eacute;loign&eacute;s des opinions de leur
+s&oelig;ur, qu'ils all&egrave;rent rejoindre l'arm&eacute;e de Cond&eacute;.</p>
+
+<p>Admise &agrave; treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, o&ugrave; l'on
+recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule
+encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles
+religieux qui sembleraient devoir &ecirc;tre les sanctuaires de l'&eacute;galit&eacute;
+chr&eacute;tienne, les riches m&eacute;prisent les pauvres. Nul lieu, plus que
+l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre &agrave; conserver les traditions de
+l'orgueil. Fond&eacute;e par Mathilde, la femme de Guillaume le Conqu&eacute;rant,
+elle domine la ville, et, dans l'effort de ses vo&ucirc;tes romanes, hauss&eacute;es
+et surexhauss&eacute;es, elle porte encore &eacute;crite l'insolence f&eacute;odale.</p>
+
+<p>L'&acirc;me de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la d&eacute;votion,
+dans les douces amiti&eacute;s de clo&icirc;tre. Elle aima surtout deux demoiselles,
+nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une soci&eacute;t&eacute;
+fort mondaine des jeunes gens de la noblesse &eacute;tait admise au parloir du
+couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilit&eacute; dut contribuer &agrave;
+fortifier le c&oelig;ur viril de la jeune fille dans l'&eacute;loignement du monde
+et le go&ucirc;t de la solitude.</p>
+
+<p>Ses vrais amis &eacute;taient ses livres. La philosophie du si&egrave;cle envahissait
+les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal p&ecirc;le-m&ecirc;le avec
+Rousseau. &laquo;Sa t&ecirc;te, dit un journaliste, &eacute;tait une furie de lectures de
+toutes sortes.&raquo;</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait de celles qui peuvent traverser impun&eacute;ment les livres et les
+opinions sans que leur puret&eacute; en soit alt&eacute;r&eacute;e. Elle garda, dans la
+science du bien et du mal, un don singulier de virginit&eacute; morale et comme
+d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix
+presque enfantine, d'un timbre argentin, o&ugrave; l'on sentait parfaitement
+que la personne &eacute;tait enti&egrave;re, que rien encore n'avait fl&eacute;chi. On
+pouvait oublier peut-&ecirc;tre les traits de mademoiselle Corday, mais sa
+voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois &agrave; Caen, dans une
+occasion sans importance, dix ans apr&egrave;s, avait encore dans l'oreille
+cette voix unique, et l'e&ucirc;t pu noter.</p>
+
+<p>Cette prolongation d'enfance fut une singularit&eacute; de Jeanne d'Arc, qui
+resta une petite fille et ne fut jamais une femme.</p>
+
+<p>Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday tr&egrave;s-frappante,
+impossible &agrave; oublier, c'est que cette voix enfantine &eacute;tait unie &agrave; une
+beaut&eacute; s&eacute;rieuse, virile par l'expression, quoique d&eacute;licate par les
+traits. Ce contraste avait l'effet double et de s&eacute;duire et d'imposer. On
+regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose
+intimidait qui n'&eacute;tait nullement du temps, mais de l'immortalit&eacute;. Elle y
+allait et la voulait. Elle vivait d&eacute;j&agrave; entre les h&eacute;ros dans l'&Eacute;lys&eacute;e de
+Plutarque, parmi ceux qui donn&egrave;rent leur vie pour vivre &eacute;ternellement.</p>
+
+<p>Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous
+l'avons vu, avaient cess&eacute; d'&ecirc;tre eux-m&ecirc;mes. Elle vit deux fois
+Barbaroux<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, comme d&eacute;put&eacute; de Provence, pour avoir de lui une lettre
+et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille proven&ccedil;ale.</p>
+
+<p>Elle avait vu aussi Fauchet, l'&eacute;voque du Calvados; elle l'aimait peu,
+l'estimait peu, comme pr&ecirc;tre, et comme pr&ecirc;tre immoral. Il est inutile de
+dire que mademoiselle Corday n'&eacute;tait en rapport avec aucun pr&ecirc;tre, et ne
+se confessait jamais.</p>
+
+<p>&Agrave; la suppression des couvents, trouvant son p&egrave;re remari&eacute;, elle s'&eacute;tait
+r&eacute;fugi&eacute;e &agrave; Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est
+l&agrave; qu'elle prit sa r&eacute;solution.</p>
+
+<p>La prit-elle sans h&eacute;sitation? non; elle fut retenue un moment par la
+pens&eacute;e de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et
+qu'en r&eacute;compense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un
+jour, surprit dans ses yeux une larme: &laquo;Je pleure, dit-elle, sur la
+France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est s&ucirc;r
+de vivre?&raquo;</p>
+
+<p>Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta
+avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait
+dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et
+laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la
+nature.</p>
+
+<p>Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller
+saluer son p&egrave;re encore une fois. Elle le vit &agrave; Argentan, et re&ccedil;ut sa
+b&eacute;n&eacute;diction. De l&agrave;, elle alla &agrave; Paris dans une voiture publique, en
+compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui
+commenc&egrave;rent tout d'abord par &ecirc;tre amoureux d'elle et lui demander sa
+main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un
+enfant.</p>
+
+<p>Elle arriva &agrave; Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la
+rue des Vieux-Augustins, n&deg;17, &agrave; l'h&ocirc;tel de la Providence. Elle se
+coucha &agrave; cinq heures du soir, et, fatigu&eacute;e, dormit jusqu'au lendemain du
+sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice &eacute;tait
+fait, son acte accompli en pens&eacute;e; elle n'avait ni trouble ni doute.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de
+pr&eacute;cipiter l'ex&eacute;cution. Elle s'occupa tranquillement de remplir
+pr&eacute;alablement un devoir d'amiti&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; le pr&eacute;texte de son
+voyage &agrave; Paris. Elle avait obtenu &agrave; Caen une lettre de Barbaroux pour
+son coll&egrave;gue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer
+du minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur des pi&egrave;ces utiles &agrave; son amie, mademoiselle
+Forbin, &eacute;migr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui &eacute;tait &agrave; la Convention. Elle
+rentra chez elle, et passa le jour &agrave; lire tranquillement les <i>Vies</i> de
+Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le d&eacute;put&eacute;, le
+trouva &agrave; table, avec sa famille, ses filles inqui&egrave;tes. Il lui promit
+obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'&eacute;mut en voyant cette
+famille qu'elle allait compromettre, et dit &agrave; Duperret d'une voix
+presque suppliante; &laquo;Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain
+soir.&raquo; La nuit m&ecirc;me, et peut-&ecirc;tre pendant que Charlotte parlait,
+Duperret &eacute;tait d&eacute;j&agrave; proscrit ou du moins bien pr&egrave;s de l'&ecirc;tre. Il ne lui
+tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui
+ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
+ils ne pouvaient gu&egrave;re servir la demoiselle &eacute;migr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle ne rentra chez elle que pour &eacute;conduire Duperret, qui
+l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal.
+Dans ce jardin plein de soleil, &eacute;gay&eacute;, d'une foule riante, et parmi les
+jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante
+sous un couteau, frais &eacute;moulu, &agrave; manche d'&eacute;b&egrave;ne, qu'elle cacha sous son
+fichu.</p>
+
+<p>La voil&agrave; en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle
+e&ucirc;t voulu donner une grande solennit&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution du jugement qu'elle
+avait port&eacute; sur Marat. Sa premi&egrave;re id&eacute;e, celle qu'elle con&ccedil;ut &agrave; Caen,
+qu'elle couva, qu'elle apporta &agrave; Paris, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'une mise en sc&egrave;ne
+saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars,
+par-devant le peuple, par-devant le ciel, &agrave; la solennit&eacute; du 14 juillet,
+punir, au jour anniversaire de la d&eacute;faite de la royaut&eacute;, ce roi de
+l'anarchie. Elle e&ucirc;t accompli &agrave; la lettre, en vraie ni&egrave;ce de Corneille,
+les fameux vers de Cinna:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Demain, au Capitole, il fait un sacrifice...<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux<br /></span>
+<span class="i0">Justice au monde entier, &agrave; la face des dieux.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La f&ecirc;te &eacute;tant ajourn&eacute;e, elle adoptait une autre id&eacute;e, celle de punir
+Marat au lieu m&ecirc;me de son crime, au lieu o&ugrave;, brisant la repr&eacute;sentation
+nationale, il avait dict&eacute; le vote de la Convention, d&eacute;sign&eacute; ceux-ci pour
+la vie, ceux-l&agrave; pour la mort. Elle l'aurait frapp&eacute; au sommet de la
+Montagne. Mais Marat &eacute;tait malade; il n'allait plus &agrave; l'Assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Il fallait donc aller chez lui, le chercher &agrave; son foyer, y p&eacute;n&eacute;trer &agrave;
+travers la surveillance inqui&egrave;te de ceux qui l'entouraient; il fallait,
+chose p&eacute;nible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule
+chose qui lui ait co&ucirc;t&eacute;, qui lui ait laiss&eacute; un scrupule et un remords.</p>
+
+<p>Le premier billet qu'elle &eacute;crivit &agrave; Marat resta sans r&eacute;ponse. Elle en
+&eacute;crivit alors un second, o&ugrave; se marque une sorte d'impatience, le progr&egrave;s
+de la passion. Elle va jusqu'&agrave; dire &laquo;qu'elle lui r&eacute;v&eacute;lera des secrets;
+qu'elle est pers&eacute;cut&eacute;e, qu'elle est malheureuse...,&raquo; ne craignant point
+d'abuser de la piti&eacute; pour tromper celui qu'elle condamnait &agrave; mort comme
+impitoyable, comme ennemi de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit
+point le billet.</p>
+
+<p>Le soir du 13 juillet, &agrave; sept heures, elle sortit de chez elle, prit une
+voiture publique &agrave; la place des Victoires, et, traversant le pont neuf,
+descendit &agrave; la porte de Marat, rue des Cordeliers, n&deg; 20 (aujourd'hui
+rue de l'&Eacute;cole-de-M&eacute;decine, n&deg; 18). C'est la grande et triste maison
+avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue.</p>
+
+<p>Marat demeurait &agrave; l'&eacute;tage le plus sombre de cette sombre maison, au
+premier &eacute;tage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun
+populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour
+l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des &eacute;preuves, un
+monde d'allants et venants. L'int&eacute;rieur, l'ameublement, pr&eacute;sentaient un
+bizarre contraste, fid&egrave;le image des dissonances qui caract&eacute;risaient
+Marat et sa destin&eacute;e. Les pi&egrave;ces fort obscures qui &eacute;taient sur la cour,
+garnies de vieux meubles, de tables sales o&ugrave; l'on pliait les journaux,
+donnaient l'id&eacute;e d'un triste logement d'ouvrier. Si vous p&eacute;n&eacute;triez plus
+loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meubl&eacute; en
+damas bleu et blanc, couleurs d&eacute;licates et galantes, avec de beaux
+rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de
+fleurs. C'&eacute;tait visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne,
+attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme vou&eacute; &agrave; ce
+mortel travail le lieu du repos. C'&eacute;tait l&agrave; le myst&egrave;re de la vie de
+Marat, qui fut plus tard d&eacute;voil&eacute; par sa s&oelig;ur; il n'&eacute;tait pas chez lui,
+il n'avait pas de <i>chez lui</i> en ce monde. &laquo;Marat ne faisait point ses
+frais (c'est sa s&oelig;ur Albertine qui parle); une femme divine, touch&eacute;e de
+sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et cach&eacute; chez
+elle l'Ami du peuple, lui avait vou&eacute; sa fortune, immol&eacute; son repos.&raquo;</p>
+
+<p>On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage &agrave; Catherine
+&Eacute;vrard. D&eacute;j&agrave; il l'avait &eacute;pous&eacute;e <i>devant le soleil, devant la nature</i>.</p>
+
+<p>Cette cr&eacute;ature infortun&eacute;e et vieillie avant l'&acirc;ge se consumait
+d'inqui&eacute;tude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux
+portes, elle arr&ecirc;tait au seuil tout visage suspect.</p>
+
+<p>Celui de mademoiselle Corday &eacute;tait loin de l'&ecirc;tre; sa mise d&eacute;cente de
+demoiselle de province pr&eacute;venait pour elle. Dans ce temps o&ugrave; toute chose
+&eacute;tait extr&ecirc;me, o&ugrave; la tenue des femmes &eacute;tait ou n&eacute;glig&eacute;e ou cynique, la
+jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant
+point de sa beaut&eacute;, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe
+sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins
+triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgr&eacute;
+une chaleur de juillet, son sein &eacute;tait s&eacute;v&egrave;rement recouvert d'un fichu
+de soie qui se renouait solidement derri&egrave;re la taille. Elle avait une
+robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les
+dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune
+p&acirc;leur, des joues roses, une voix assur&eacute;e, nul signe d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>Elle franchit d'un pas ferme la premi&egrave;re barri&egrave;re, ne s'arr&ecirc;tant pas &agrave;
+la consigne de la porti&egrave;re, qui la rappelait en vain. Elle subit
+l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait
+entr'ouvert la porte et voulait l'emp&ecirc;cher d'entrer. Ce d&eacute;bat fut
+entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine,
+arriv&egrave;rent &agrave; lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au
+bain, il ordonna imp&eacute;rieusement qu'on la f&icirc;t entrer.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce &eacute;tait petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale
+et d'une planche sur laquelle il &eacute;crivait, ne laissait passer que la
+t&ecirc;te, les &eacute;paules et le bras droit. Ses cheveux gras, entour&eacute;s d'un
+mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres gr&ecirc;les, sa
+grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet &ecirc;tre f&ucirc;t
+un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda
+pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda,
+les noms surtout des d&eacute;put&eacute;s r&eacute;fugi&eacute;s &agrave; Caen; elle les nomma, et il
+&eacute;crivait &agrave; mesure. Puis, ayant fini: &laquo;C'est bon! dans huit jours ils
+iront &agrave; la guillotine.&raquo;</p>
+
+<p>Charlotte, ayant dans ces mots trouv&eacute; un surcro&icirc;t de force, une raison
+pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier
+jusqu'au manche au c&oelig;ur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et
+frapp&eacute; avec une assurance extraordinaire, passa pr&egrave;s de la clavicule,
+traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve
+de sang.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; moi! ma ch&egrave;re amie!&raquo; C'est tout ce qu'il put dire; et il expira.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3>MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93).</h3>
+
+
+<p>La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et
+comme p&eacute;trifi&eacute;e, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre... L'homme lui lance un coup de
+chaise &agrave; la t&ecirc;te, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne
+bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les
+passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort.
+Cependant la garde nationale avait emp&ecirc;ch&eacute; qu'on ne m&icirc;t Charlotte en
+pi&egrave;ces; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait gu&egrave;re &agrave; s'en
+servir. Immobile, elle regardait d'un &oelig;il terne et froid. Un perruquier
+du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle
+n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'&eacute;tonner, et qui
+(elle l'a dit elle-m&ecirc;me) la faisait souffrir, c'&eacute;taient les cris de
+Catherine Marat. Elle lui donnait la premi&egrave;re et p&eacute;nible id&eacute;e &laquo;qu'apr&egrave;s
+tout Marat &eacute;tait homme.&raquo; Elle avait l'air de se dire: &laquo;Quoi donc! il
+&eacute;tait aim&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Le commissaire de police arriva bient&ocirc;t, &agrave; sept heures trois quarts,
+puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les d&eacute;put&eacute;s
+Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir
+le <i>monstre</i>. Ils furent bien &eacute;tonn&eacute;s de trouver entre les soldats, qui
+tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui
+r&eacute;pondait &agrave; tout avec fermet&eacute; et simplicit&eacute;, sans timidit&eacute;, sans
+emphase; elle avouait m&ecirc;me <i>qu'elle e&ucirc;t &eacute;chapp&eacute; si elle l'e&ucirc;t pu</i>.
+Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux
+Fran&ccedil;ais qu'elle avait &eacute;crite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle
+disait qu'elle <i>voulait p&eacute;rir</i>, pour que sa t&ecirc;te, port&eacute;e dans Paris,
+serv&icirc;t de signe de ralliement aux amis des Lois.</p>
+
+<p>Autre contradiction. Elle dit et &eacute;crivit qu'elle esp&eacute;rait <i>mourir
+inconnue</i>. Et cependant on trouva sur elle son extrait de bapt&ecirc;me et son
+passe-port, qui devaient la faire reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les autres objets qu'on lui trouva faisaient conna&icirc;tre parfaitement
+toute sa tranquillit&eacute; d'esprit; c'&eacute;taient ceux qu'emporte une femme
+soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son
+argent, elle avait un d&eacute; et du fil, pour r&eacute;parer dans la prison le
+d&eacute;sordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans
+ses habits.</p>
+
+<p>Le trajet n'&eacute;tait pas long jusqu'&agrave; l'Abbaye, deux minutes &agrave; peine. Mais
+il &eacute;tait dangereux. La rue &eacute;tait pleine d'amis de Marat, des Cordeliers
+furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livr&acirc;t l'assassin.
+Charlotte avait pr&eacute;vu, accept&eacute; d'avance tous les genres de mort, except&eacute;
+d'&ecirc;tre d&eacute;chir&eacute;e. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal.
+On atteignit l'Abbaye.</p>
+
+<p>Interrog&eacute;e de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale et par d'autres d&eacute;put&eacute;s, elle montra non-seulement de la
+fermet&eacute;, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonfl&eacute; de son importance,
+et se croyant na&iuml;vement digne du martyre, lui dit: &laquo;N'&eacute;tait-ce pas vous
+qui &eacute;tiez venue hier chez moi en habit de religieuse?&mdash;Le citoyen se
+trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa
+mort import&acirc;t au salut de la R&eacute;publique.&raquo;</p>
+
+<p>Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas...
+&laquo;J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient v&oelig;u de pauvret&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrog&egrave;rent, c'&eacute;tait de ne
+trouver rien, ni sur elle, ni dans ses r&eacute;ponses, qui p&ucirc;t faire croire
+qu'elle &eacute;tait envoy&eacute;e par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire
+de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier
+cach&eacute; dans son sein, et, profitant l&acirc;chement de ce qu'elle avait les
+mains garrott&eacute;es, il mettait la main sur elle; il e&ucirc;t trouv&eacute; sans nul
+doute ce qui n'y &eacute;tait pas, le manifeste de la Gironde. Toute li&eacute;e
+qu'elle &eacute;tait, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arri&egrave;re avec
+tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un
+moment ce chaste et h&eacute;ro&iuml;que sein. Tous furent attendris. On la d&eacute;lia
+pour qu'elle p&ucirc;t se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses
+manches et de mettre des gants sous ses cha&icirc;nes.</p>
+
+<p>Transf&eacute;r&eacute;e, le 16 au matin, de l'Abbaye &agrave; la Conciergerie, elle y
+&eacute;crivit le soir une longue lettre &agrave; Barbaroux, lettre &eacute;videmment
+calcul&eacute;e pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal)
+une parfaite tranquillit&eacute; d'&acirc;me. Dans cette lettre, qui ne pouvait
+manquer d'&ecirc;tre lue, r&eacute;pandue dans Paris le lendemain, et qui, malgr&eacute; sa
+forme famili&egrave;re, &agrave; la port&eacute;e d'un manifeste, elle fait croire que les
+volontaires de Caen &eacute;taient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la
+d&eacute;route de Vernon.</p>
+
+<p>Ce qui semblerait indiquer qu'elle &eacute;tait moins calme qu'elle n'affectait
+de l'&ecirc;tre, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et
+excuse son acte: la Paix, le d&eacute;sir de la Paix. La lettre est dat&eacute;e: Du
+second jour de la pr&eacute;paration de la Paix. Et elle dit vers le milieu:
+&laquo;Puisse la Paix s'&eacute;tablir aussit&ocirc;t que je le d&eacute;sire!... Je jouis de la
+Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.&raquo;</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivit &agrave; son p&egrave;re pour lui demander pardon d'avoir dispos&eacute; de sa
+vie, et elle lui cita ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le crime fait la honte, et non pas l'&eacute;chafaud.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle avait &eacute;crit aussi &agrave; un jeune d&eacute;put&eacute;, neveu de l'abbesse de Caen,
+Doulcet de Pont&eacute;coulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday,
+si&eacute;geait sur la Montagne. Elle le prenait pour d&eacute;fenseur. Doulcet ne
+couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas.</p>
+
+<p>Si j'en crois une note pr&eacute;cieuse, transmise par la famille du peintre
+qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet expr&egrave;s pour
+son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle d&eacute;pensa trente-six
+francs dans sa captivit&eacute; si courte.</p>
+
+<p>Quel serait le syst&egrave;me de l'accusation? les autorit&eacute;s de Paris, dans une
+proclamation, attribuaient le crime <i>aux f&eacute;d&eacute;ralistes</i>, et en m&ecirc;me temps
+disaient: &laquo;Que cette furie &eacute;tait sortie de la maison du ci-devant comte
+Dorset.&raquo; Fouquier-Tinville &eacute;crivait au Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;: &laquo;<i>Qu'il venait
+d'&ecirc;tre inform&eacute;</i> qu'elle &eacute;tait amie de Belzunce, qu'elle avait voulu
+venger Belzunce et son parent Biron, r&eacute;cemment d&eacute;nonc&eacute; par Marat, que
+Barbaroux l'avait pouss&eacute;,&raquo; etc. Roman absurde, dont il n'osa pas m&ecirc;me
+parler dans son r&eacute;quisitoire.</p>
+
+<p>Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle &eacute;tait
+seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son
+d&eacute;vouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la
+Conciergerie, le peuple m&ecirc;me des rues (sauf les cris du premier moment),
+tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration.
+&laquo;Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son d&eacute;fenseur officieux,
+Chauveau-Lagarde, tous, juges, jur&eacute;s et spectateurs, <i>ils avaient l'air
+de la prendre pour un juge qui les aurait appel&eacute;s au tribunal
+supr&ecirc;me</i>... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses
+paroles; mais nul art n'e&ucirc;t peint sa grande &acirc;me, respirant tout enti&egrave;re
+dans sa physionomie... l'effet moral des d&eacute;bats et de ces choses qu'on
+sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.&raquo;</p>
+
+<p>Il rectifie ensuite ses r&eacute;ponses, habilement d&eacute;figur&eacute;es, mutil&eacute;es,
+p&acirc;lies dans le <i>Moniteur</i>. Il n'y en a pas qui ne soit frapp&eacute;e au coin
+des r&eacute;pliques qu'on lit dans les dialogues serr&eacute;s de Corneille.</p>
+
+<p>&laquo;Qui vous inspira tant de haine?&mdash;Je n'avais pas besoin de la haine des
+autres, j'avais assez de la mienne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Cet acte a d&ucirc; vous &ecirc;tre sugg&eacute;r&eacute;?&mdash;On ex&eacute;cute mal ce qu'on n'a pas con&ccedil;u
+soi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que ha&iuml;ssiez-vous en lui?&mdash;Ses crimes.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'entendez-vous par l&agrave;?&mdash;Les ravages de la France.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'esp&eacute;riez-vous en le tuant?&mdash;Rendre la paix &agrave; mon pays.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-vous donc avoir tu&eacute; tous les Marat?&mdash;Celui-l&agrave; mort, les autres
+auront peur, peut-&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quand aviez-vous form&eacute; ce dessein?&mdash;Depuis le 31 mai, o&ugrave; l'on
+arr&ecirc;ta ici les repr&eacute;sentants du peuple.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident, apr&egrave;s une d&eacute;position qui la charge:</p>
+
+<p>&laquo;Que r&eacute;pondez-vous &agrave; cela?&mdash;Rien, sinon que j'ai r&eacute;ussi.&raquo;</p>
+
+<p>Sa v&eacute;racit&eacute; ne se d&eacute;mentit qu'en un point. Elle soutint qu'&agrave; la revue de
+Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Plusieurs r&eacute;ponses montr&egrave;rent que ce c&oelig;ur si r&eacute;solu n'&eacute;tait pourtant
+nullement &eacute;tranger &agrave; la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la
+d&eacute;position que la femme Marat faisait &agrave; travers les sanglots; elle se
+h&acirc;ta de dire: &laquo;Oui, c'est moi qui l'ai tu&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle
+d&eacute;tourna la vue, et, l'&eacute;loignant de la main, elle dit d'une voix
+entrecoup&eacute;e: &laquo;Oui, je le reconnais, je le reconnais...&raquo;</p>
+
+<p>Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frapp&eacute; d'en haut, pour ne
+pas manquer son coup; autrement elle e&ucirc;t pu rencontrer une c&ocirc;te et ne
+pas tuer; et il ajouta: &laquo;Apparemment, vous vous &eacute;tiez d'avance bien
+exerc&eacute;e?...&mdash;Oh! le monstre! s'&eacute;cria-t-elle. Il me prend pour un
+assassin!&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les d&eacute;bats
+furent clos. Ils avaient dur&eacute; en tout une demi-heure.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident Montan&eacute; aurait voulu la sauver. Il changea la question
+qu'il devait poser aux jur&eacute;s, se contentant de demander: &laquo;L'a-t-elle
+fait avec pr&eacute;m&eacute;ditation?&raquo; et supprimant la seconde moiti&eacute; de la formule:
+&laquo;avec dessein criminel et contre-r&eacute;volutionnaire?&raquo; Ce qui lui valut &agrave;
+lui-m&ecirc;me son arrestation quelques jours apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident pour la sauver, les jur&eacute;s pour l'humilier, auraient voulu
+que le d&eacute;fenseur la pr&eacute;sent&acirc;t comme folle. Il la regarda et lut dans ses
+yeux; il la servit comme elle voulait l'&ecirc;tre, &eacute;tablissant la <i>longue
+pr&eacute;m&eacute;ditation</i>, et que pour toute d&eacute;fense elle ne voulait pas &ecirc;tre
+d&eacute;fendue. Jeune et mis au-dessus de lui-m&ecirc;me par l'aspect de ce grand
+courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si pr&egrave;s l'&eacute;chafaud):
+&laquo;Ce calme et cette abn&eacute;gation, <i>sublimes</i> sous un rapport...&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit,
+avec beaucoup de gr&acirc;ce, qu'elle le remerciait de cette d&eacute;fense d&eacute;licate
+et g&eacute;n&eacute;reuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. &laquo;Ces
+messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqu&eacute;s; je dois
+quelque chose &agrave; la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.&raquo;</p>
+
+<p>Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots
+qui sont dessous, elle sourit &agrave; ses compagnons de prison qui la
+regardaient passer, et s'excusa pr&egrave;s du concierge Richard et de sa
+femme, avec qui elle avait promis de d&eacute;jeuner. Elle re&ccedil;ut la visite d'un
+pr&ecirc;tre qui lui offrait son minist&egrave;re, et l'&eacute;conduisit poliment:
+&laquo;Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoy&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait remarqu&eacute; pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir
+ses traits, et la regardait avec un vif int&eacute;r&ecirc;t. Elle s'&eacute;tait tourn&eacute;e
+vers lui. Elle le fit appeler, apr&egrave;s le jugement, et lui donna les
+derniers moments qui lui restaient avant l'ex&eacute;cution. Le peintre, M.
+Hauer, &eacute;tait commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut &agrave;
+ce titre peut-&ecirc;tre la faveur qu'on lui fit de le laisser pr&egrave;s d'elle,
+sans autre t&eacute;moin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
+lui de choses indiff&eacute;rentes, et aussi de l'&eacute;v&eacute;nement du jour, de la
+paix morale qu'elle sentait en elle-m&ecirc;me. Elle pria M. Hauer de copier
+le portrait en petit, et de l'envoyer &agrave; sa famille.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement &agrave; une petite porte qui
+&eacute;tait derri&egrave;re elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se
+retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne
+put se d&eacute;fendre d'une l&eacute;g&egrave;re &eacute;motion, et dit involontairement: &laquo;Quoi!
+d&eacute;j&agrave;!&raquo; Elle se remit aussit&ocirc;t, et, s'adressant &agrave; M. Hauer: &laquo;Monsieur,
+dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris;
+je n'ai que ceci &agrave; vous offrir, gardez-le en m&eacute;moire de moi.&raquo; En m&ecirc;me
+temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs
+cheveux blond-cendr&eacute;, qui s'&eacute;chappaient de son bonnet, et la remit &agrave; M.
+Hauer. Les gendarmes et le bourreau &eacute;taient tr&egrave;s-&eacute;mus.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle monta sur la charrette, o&ugrave; la foule, anim&eacute;e de deux
+fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse
+arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau
+rouge, la nature sembla s'associer &agrave; la passion humaine, un violent
+orage &eacute;clata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle
+apparut au pont Neuf et qu'elle avan&ccedil;ait lentement par la rue
+Saint-Honor&eacute;. Le soleil revint haut et fort; il n'&eacute;tait pas sept heures
+du soir (19 juillet). Les reflets de l'&eacute;toffe rouge relevaient d'une
+mani&egrave;re &eacute;trange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.</p>
+
+<p>On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se plac&egrave;rent sur
+son passage et la regard&egrave;rent. Paisible image, mais d'autant plus
+terrible, de la N&eacute;m&eacute;sis r&eacute;volutionnaire, elle troublait les c&oelig;urs, les
+laissait pleins d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Les observateurs s&eacute;rieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments,
+gens de lettres, m&eacute;decins, furent frapp&eacute;s d'une chose rare; les
+condamn&eacute;s les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des
+chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lan&ccedil;aient &agrave;
+leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule,
+une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; grave et simple; elle arriva &agrave; la place dans une majest&eacute;
+singuli&egrave;re, et comme transfigur&eacute;e dans l'aur&eacute;ole du couchant.</p>
+
+<p>Un m&eacute;decin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment
+p&acirc;le, quand, elle aper&ccedil;ut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle
+monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment o&ugrave; le
+bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abr&eacute;gea,
+avan&ccedil;ant d'elle-m&ecirc;me au devant de la mort.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la t&ecirc;te tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide
+au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la
+f&eacute;rocit&eacute; indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure
+parcourut la place. On crut voir la t&ecirc;te rougir. Simple effet d'optique
+peut-&ecirc;tre: la foule troubl&eacute;e &agrave; ce moment avait dans les yeux les rouges
+rayons du soleil qui per&ccedil;ait les arbres des Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>La commune de Paris et le tribunal donn&egrave;rent satisfaction au sentiment
+public en mettant l'homme en prison.</p>
+
+<p>Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression
+g&eacute;n&eacute;rale avait &eacute;t&eacute; violente d'admiration et de douleur. On peut en juger
+par l'audace qu'eut la <i>Chronique de Paris</i>, dans cette grande servitude
+de la presse, d'imprimer un &eacute;loge, presque sans restriction, de
+Charlotte Corday.</p>
+
+<p>Beaucoup d'hommes rest&egrave;rent frapp&eacute;s au c&oelig;ur, et n'en sont jamais
+revenus. On a vu l'&eacute;motion du pr&eacute;sident, son effort pour la sauver,
+l'&eacute;motion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus
+de lui-m&ecirc;me. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette
+ann&eacute;e un portrait de Marat, peut-&ecirc;tre pour s'excuser d'avoir peint
+Charlotte Corday. Mais son nom ne para&icirc;t plus dans aucune exposition. Il
+semble n'avoir plus peint depuis cette &oelig;uvre fatale.</p>
+
+<p>L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.</p>
+
+<p>Son exemple, cette calme intr&eacute;pidit&eacute; d'une fille charmante, eut un effet
+d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupt&eacute; sombre &agrave; la
+suivre, &agrave; la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam
+Lux, envoy&eacute; &agrave; Paris pour demander la r&eacute;union de Mayence &agrave; la France,
+imprima une brochure o&ugrave; il demande &agrave; mourir pour rejoindre Charlotte
+Corday. Cet infortun&eacute;, venu ici le c&oelig;ur plein d'enthousiasme, croyant
+contempler face &agrave; face dans la R&eacute;volution fran&ccedil;aise le pur id&eacute;al de la
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement pr&eacute;coce de
+cet id&eacute;al; il ne comprenait pas les trop cruelles &eacute;preuves qu'entra&icirc;ne
+un tel enfantement. Dans ses pens&eacute;es m&eacute;lancoliques, quand la libert&eacute; lui
+semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au
+tribunal, touchante, admirable d'intr&eacute;pidit&eacute;; il la voit majestueuse et
+reine sur l'&eacute;chafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la
+mort.</p>
+
+<p>&laquo;Je croyais bien &agrave; son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis
+toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard p&eacute;n&eacute;trant, ces
+vives et humides &eacute;tincelles jaillissant de ces beaux yeux, o&ugrave; parlait
+une &acirc;me tendre autant qu'intr&eacute;pide!... &Ocirc; souvenir immortel! &eacute;motions
+douces et am&egrave;res que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en
+moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont,
+par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de
+leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!&raquo;</p>
+
+<p>Ame pure et sainte, c&oelig;ur mystique, il adore Charlotte Corday, et il
+n'adore point le meurtre.</p>
+
+<p>&laquo;On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais
+tel n'&eacute;tait point Marat.&raquo;</p>
+
+<p>Remarquable douceur d'&acirc;me. Elle contraste fortement avec la violence
+d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du
+peuple girondin et m&ecirc;me des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un
+saint et d'une l&eacute;gende. Charlotte &eacute;tait un bien autre souvenir, d'une
+tout autre po&eacute;sie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
+d'int&eacute;ressant que son malheur.</p>
+
+<p>Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du
+poignard.</p>
+
+<p>Andr&eacute; Ch&eacute;nier &eacute;crit un hymne &agrave; la divinit&eacute; nouvelle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&Ocirc; vertu! le poignard, seul espoir de la terre,<br /></span>
+<span class="i0">Est ton arme sacr&eacute;e!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Cet hymne, incessamment refait en tout &acirc;ge et dans tout pays, repara&icirc;t
+au bout de l'Europe dans l'<i>Hymne au poignard</i>, de Puschkine.</p>
+
+<p>Le vieux patron des meurtres h&eacute;ro&iuml;ques, Brutus, p&acirc;le souvenir d'une
+lointaine antiquit&eacute;, se trouve transform&eacute; d&eacute;sormais dans une divinit&eacute;
+nouvelle plus puissante et plus s&eacute;duisante. Le jeune homme qui r&ecirc;ve un
+grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui r&ecirc;ve-t-il
+maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fant&ocirc;me de Brutus?
+non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur
+sinistre du manteau rouge, dans l'aur&eacute;ole sanglante du soleil de juillet
+et dans la pourpre du soir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+<h3>LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.&mdash;COMMENT S'&Eacute;NERVA LA GIRONDE.</h3>
+
+
+<p>Les &eacute;motions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et
+rechutes n'avaient pas seulement bris&eacute; le nerf moral; elles avaient
+&eacute;mouss&eacute;, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit &agrave;
+tous les autres, celui de la vie; on l'e&ucirc;t cru tr&egrave;s-fort dans ces hommes
+qui se ruaient au plaisir si aveugl&eacute;ment, c'&eacute;tait souvent le contraire.
+Beaucoup, ennuy&eacute;s, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s, tr&egrave;s-peu curieux de vivre, prenaient le
+plaisir pour suicide. On avait pu l'observer d&egrave;s le commencement de la
+R&eacute;volution. &Agrave; mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait
+malade, tournait &agrave; la mort, les hommes qui l'avaient compos&eacute; ne
+songeaient plus qu'&agrave; jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier,
+Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, r&eacute;uni chez le premier
+restaurateur du Palais-Royal, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des jeux; la brillante coterie ne
+fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la L&eacute;gislative
+et de la Convention, tant d'hommes pr&eacute;cipit&eacute;s au cours de la fatalit&eacute;,
+allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce
+Palais-Royal, si vivant, tout &eacute;blouissant de lumi&egrave;re, de luxe et d'or,
+de belles femmes qui allaient &agrave; vous, vous priaient d'&ecirc;tre heureux, de
+vivre, qu'&eacute;tait-ce, en r&eacute;alit&eacute;, sinon la maison de la mort?</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave;, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron,
+les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers,
+embusqu&eacute;s au coin des marchands de vin, des petits caf&eacute;s, vous
+offraient, &agrave; bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille,
+r&eacute;alis&eacute; sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au
+Perron, une autre aux caf&eacute;s, puis aux jeux du premier &eacute;tage, le reste au
+second. Au comble, on &eacute;tait &agrave; sec; tout s'&eacute;tait &eacute;vapor&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient plus ces premiers temps du Palais-Royal, o&ugrave; ses caf&eacute;s
+furent les &eacute;glises de la R&eacute;volution naissante, o&ugrave; Camille, au caf&eacute; de
+Foy, pr&ecirc;cha la croisade. Ce n'&eacute;tait plus cet &acirc;ge d'innocence
+r&eacute;volutionnaire o&ugrave; le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des
+<i>Amis</i>, et l'association philanthropique du <i>Cercle de la V&eacute;rit&eacute;</i>. Les
+caf&eacute;s, les restaurateurs, &eacute;taient tr&egrave;s-fr&eacute;quentes, mais sombres. Telles
+de ces boutiques fameuses allaient devenir fun&egrave;bres. Le restaurateur
+F&eacute;vrier vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout pr&egrave;s, au caf&eacute; Corraza, fut
+tram&eacute;e la mort de la Gironde.</p>
+
+<p>La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir
+exterminateur, voil&agrave; le Palais-Royal de 93.</p>
+
+<p>Il fallait des jeux, et qu'on p&ucirc;t sur une carte se jouer en une fois,
+d'un seul coup se perdre.</p>
+
+<p>Il fallait des filles; non point cette race ch&eacute;tive que nous voyons dans
+les rues, propre &agrave; confirmer les hommes dans la continence. Les filles
+qu'on promenait alors &eacute;taient choisies, s'il faut le dire, comme on
+choisit dans les p&acirc;turages normands les gigantesques animaux,
+florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu,
+les &eacute;paules, les bras nus, en plein hiver, la t&ecirc;te empanach&eacute;e d'&eacute;normes
+bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.
+Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au
+Palais-Royal quatre blondes colossales, &eacute;normes, v&eacute;ritables atlas de la
+prostitution, qui, plus que nulle autre, ont port&eacute; le poids de l'orgie
+r&eacute;volutionnaire. De quel m&eacute;pris elles voyaient s'agiter aux galeries de
+bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les
+piquantes &oelig;illades rachetaient peu la maigreur!</p>
+
+<p>Voil&agrave; les c&ocirc;t&eacute;s visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les
+deux vall&eacute;es de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui e&ucirc;t mont&eacute; les
+neuf &eacute;tages du passage Radziwil, v&eacute;ritable tour de Sodome, e&ucirc;t trouv&eacute;
+bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous
+t&eacute;n&eacute;breux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves &eacute;clair&eacute;es le jour
+par des lampes, le tout assaisonn&eacute; de cette odeur fade de vieille maison
+qui, &agrave; Versailles m&ecirc;me, au milieu de toutes ses pompes, saisissait
+l'odorat d&egrave;s le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant
+aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la f&eacute;licitait, qu'on lui montrait que
+le bon temps &eacute;tait tout &agrave; fait revenu: &laquo;Oui, dit-elle tristement, mais
+ce n'est pas l&agrave; l'odeur de Versailles.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, o&ugrave;
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e une foule d'hommes, les uns contre-r&eacute;volutionnaires,
+les autres d&eacute;sormais sans parti, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s, ennuy&eacute;s, bris&eacute;s par les
+&eacute;v&eacute;nements, n'ayant plus ni c&oelig;ur ni id&eacute;e. Ceux-l&agrave; &eacute;taient d&eacute;termin&eacute;s &agrave;
+se cr&eacute;er un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps
+d'orage. Ils s'enveloppaient l&agrave; dedans, bien d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne penser plus.
+Le peuple mourait de faim et l'arm&eacute;e de froid; que leur importait?
+Ennemis de la R&eacute;volution qui les appelait au sacrifice, ils avaient
+l'air de lui dire: &laquo;Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un
+&agrave; un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour
+faire de nous des hommes, pour r&eacute;veiller notre c&oelig;ur, pour nous rendre
+g&eacute;n&eacute;reux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous
+t'en d&eacute;fions.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons plong&eacute; ici au plus bas de l'&eacute;go&iuml;sme, ouvert la sentine,
+regard&eacute; l'&eacute;gout... Assez, d&eacute;tournons la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous
+nous &eacute;levons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons
+de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de diff&eacute;rence,
+les jeux &eacute;tant tenus g&eacute;n&eacute;ralement par des dames &eacute;quivoques. Les salons
+d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, ceux de
+telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste &eacute;chelle
+o&ugrave; l'&eacute;l&eacute;vation n'est pas am&eacute;lioration. Le plus bas peut-&ecirc;tre encore
+&eacute;tait le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin
+de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et
+pire, celle des croyances et des principes, l'&eacute;nervation des opinions,
+un art fatal pour amollir, d&eacute;tremper les caract&egrave;res.</p>
+
+<p>Qu'on se repr&eacute;sente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jet&eacute;s
+dans un monde pareil, o&ugrave; tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et
+les amoindrir, leur &ocirc;ter le nerf civique, l'enthousiasme et
+l'aust&eacute;rit&eacute;. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence,
+non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir,
+mais plut&ocirc;t celle de vaincre, la fixe et forte r&eacute;solution de l'emporter
+&agrave; tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus &laquo;cette &acirc;cret&eacute; dans le sang
+qui fait gagner des batailles.&raquo; Le plaisir aidant la philosophie, ils se
+r&eacute;sign&egrave;rent. D&egrave;s qu'un homme politique se r&eacute;signe, il est perdu.</p>
+
+<p>Ces hommes, la plupart tr&egrave;s-jeunes, jusque-l&agrave; ensevelis dans l'obscurit&eacute;
+des provinces, se voyaient transport&eacute;s tout &agrave; coup en pleine lumi&egrave;re, en
+pr&eacute;sence d'un luxe tout nouveau pour eux, envelopp&eacute;s des paroles
+flatteuses, des caresses du monde &eacute;l&eacute;gant. Flatteries, caresses,
+d'autant plus puissantes qu'elles &eacute;taient souvent sinc&egrave;res; on admirait
+leur &eacute;nergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les
+femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, &agrave;
+laquelle nul ne r&eacute;siste. Elles agissent par leurs gr&acirc;ces, souvent plus
+encore par l'int&eacute;r&ecirc;t touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs
+qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont r&eacute;ellement &agrave; se rassurer
+pr&egrave;s de vous. Tel arrivait bien en garde, arm&eacute;, cuirass&eacute;, ferme &agrave; toute
+s&eacute;duction; la beaut&eacute; n'y e&ucirc;t rien gagn&eacute;. Mais que faire contre une femme
+qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre &agrave;
+vous?... &laquo;Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver....
+Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle
+d&eacute;marche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le
+sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon c&oelig;ur!&raquo;</p>
+
+<p>Ces dames &eacute;taient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de
+montrer l'arri&egrave;re-pens&eacute;e. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs
+salons que de bons r&eacute;publicains, mod&eacute;r&eacute;s, honn&ecirc;tes. Au second d&eacute;j&agrave;, l'on
+vous pr&eacute;sentait des Feuillants, des Fay&eacute;tistes. Et pour quelque temps
+encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, s&ucirc;re de son pouvoir, ayant
+acquis le faible c&oelig;ur, ayant habitu&eacute; les yeux, les oreilles, &agrave; ces
+nuances de soci&eacute;t&eacute;s peu r&eacute;publicaines, on d&eacute;masquait le vrai fonds, les
+vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaill&eacute;. Heureux, si le
+pauvre jeune homme, arriv&eacute; tr&egrave;s-pur &agrave; Paris, ne se trouvait pas &agrave; son
+insu m&ecirc;l&eacute; aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.</p>
+
+<p>La Gironde tomba ainsi presque enti&egrave;re aux filets de la soci&eacute;t&eacute; de
+Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se
+faisait Girondin. Ce parti devenait peu &agrave; peu l'asile du royalisme, le
+masque protecteur sous lequel la contre-r&eacute;volution put se maintenir &agrave;
+Paris, en pr&eacute;sence de la R&eacute;volution m&ecirc;me. Les hommes d'argent, de
+banque, s'&eacute;taient divis&eacute;s: les uns Girondins, d'autres Jacobins.
+Cependant la transition de leurs premi&egrave;res opinions, trop connues, aux
+opinions r&eacute;publicaines, leur semblait plus ais&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de la Gironde.
+Les salons d'artistes surtout, de femmes &agrave; la mode, &eacute;taient un terrain
+neutre o&ugrave; les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les
+hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre
+pr&eacute;sentation, finissaient par se lier.</p>
+
+<p>Mais les relations les plus pures, les plus &eacute;loign&eacute;es de l'intrigue,
+celles du v&eacute;ritable amour, n'en contribu&egrave;rent pas moins &agrave; briser le nerf
+de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement
+&eacute;tranger &agrave; la perte de Vergniaud. Cette pr&eacute;occupation de c&oelig;ur augmenta
+son ind&eacute;cision, son indolence naturelle. On disait que son &acirc;me semblait
+souvent errer ailleurs. Ce n'&eacute;tait pas sans raison. Cette &acirc;me, dans le
+temps o&ugrave; la patrie l'e&ucirc;t r&eacute;clam&eacute;e tout enti&egrave;re, elle habitait dans une
+autre &acirc;me. Un c&oelig;ur de femme, faible et charmant, tenait comme enferm&eacute;
+ce c&oelig;ur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle
+Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fascin&eacute;. Pauvre, il
+fut aim&eacute;, pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de celle que la foule suivait. La vanit&eacute; n'y eut point
+part, ni les succ&egrave;s de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une
+pi&egrave;ce obtenait cent cinquante repr&eacute;sentations.</p>
+
+<p>Cette femme belle et ravissante, pleine de gr&acirc;ce morale, touchante par
+son talent, par ses vertus d'int&eacute;rieur, par sa tendre pi&eacute;t&eacute; filiale,
+avait recherch&eacute;, aim&eacute; ce paresseux g&eacute;nie, qui dormait sur les hauteurs;
+elle que la foule suivait, elle s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;e de tous pour monter &agrave;
+lui. Vergniaud s'&eacute;tait laiss&eacute; aimer; il avait envelopp&eacute; sa vie dans cet
+amour, et il y continuait ses r&ecirc;ves. Trop clairvoyant toutefois pour ne
+pas voir que tous deux suivaient les bords d'un ab&icirc;me, o&ugrave; sans doute il
+faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'&eacute;tait
+donn&eacute;e &agrave; lui, il ne pouvait la prot&eacute;ger. Elle appartenait, h&eacute;las! au
+public; sa pi&eacute;t&eacute;, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient men&eacute;e sur
+le th&eacute;&acirc;tre, expos&eacute;e aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui
+voulait plaire &agrave; un seul, il lui fallait plaire &agrave; tous, partager entre
+cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le tr&eacute;sor de sa
+beaut&eacute;, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse!
+terrible aussi, &agrave; faire trembler, en pr&eacute;sence des factions, quand
+l'immolation d'une femme pouvait &ecirc;tre, &agrave; chaque instant, un jeu cruel
+des partis, un barbare amusement.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait bien vuln&eacute;rable le grand orateur. L&agrave;, craignait celui qui ne
+craignait rien. L&agrave;, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui
+garant&icirc;t son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du proc&egrave;s de Louis
+XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la
+mort, qu'ils d&eacute;voil&egrave;rent au public l'endroit qu'on pouvait frapper.
+Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de
+l'humanit&eacute;. Mademoiselle Candeille elle-m&ecirc;me, descendant sur le th&eacute;&acirc;tre,
+joua sa propre pi&egrave;ce, la <i>Belle Fermi&egrave;re</i>. Elle transporta le public
+ravi &agrave; cent lieues, &agrave; mille de tous les &eacute;v&eacute;nements, dans un monde doux
+et paisible, o&ugrave; l'on avait tout oubli&eacute;, m&ecirc;me le danger de la patrie.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience r&eacute;ussit. La <i>Belle Fermi&egrave;re</i> eut un succ&egrave;s immense; les
+jacobins eux-m&ecirc;mes &eacute;pargn&egrave;rent cette femme charmante, qui versait &agrave; tous
+l'opium d'amour, les eaux du L&eacute;th&eacute;. L'impression n'en fut pas moins peu
+favorable &agrave; la Gironde. La pi&egrave;ce de l'amie de Vergniaud r&eacute;v&eacute;lait trop
+que son parti &eacute;tait celui de l'humanit&eacute; et de la nature plus encore que
+de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait
+pas l'inflexible aust&eacute;rit&eacute; dont le temps avait besoin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+
+<h3>LA PREMI&Egrave;RE FEMME DE DANTON (92-93).</h3>
+
+
+<p>La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispers&eacute;e
+aujourd'hui, contenait, entre autres choses pr&eacute;cieuses, un fort beau
+pl&acirc;tre de la premi&egrave;re femme de Danton, tir&eacute;, je crois, sur le mort. Le
+caract&egrave;re en &eacute;tait la bont&eacute;, le calme et la force. On ne s'&eacute;tonnait
+nullement qu'elle e&ucirc;t exerc&eacute; beaucoup d'empire sur le c&oelig;ur de son mari,
+et laiss&eacute; tant de regrets.</p>
+
+<p>Comment en e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et
+de sa pauvret&eacute;, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au
+conseil, avocat sans cause, ne poss&eacute;dant gu&egrave;re que des dettes, &eacute;tait
+nourri par son beau-p&egrave;re, le limonadier du coin du pont Neuf, qui,
+dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur
+le pav&eacute; de Paris, sans souci ni inqui&eacute;tude, gagnant peu, ne d&eacute;sirant
+rien. Quand les vivres manquaient absolument au m&eacute;nage, on s'en allait
+pour quelque temps au bois, &agrave; Fontenai pr&egrave;s Vincennes, o&ugrave; le beau-p&egrave;re
+avait une petite maison.</p>
+
+<p>Danton, avec une nature riche en &eacute;l&eacute;ments de vices, n'avait gu&egrave;re de
+vices co&ucirc;teux. Il n'&eacute;tait ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il
+est vrai, n&eacute;anmoins surtout la sienne. Les femmes, c'&eacute;tait l'endroit
+sensible par o&ugrave; les partis l'attaquaient, cherchaient &agrave; acqu&eacute;rir quelque
+prise sur lui. Ainsi le parti d'Orl&eacute;ans essaya de l'ensorceler par la
+ma&icirc;tresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination,
+par l'exigence de son temp&eacute;rament orageux, &eacute;tait fort mobile. Cependant
+son besoin d'amour r&eacute;el et d'attachement le ramenait invariablement
+chaque soir au lit conjugal, &agrave; la bonne et ch&egrave;re femme de sa jeunesse,
+au foyer obscur de l'ancien Danton.</p>
+
+<p>Le malheur de la pauvre femme fut d'&ecirc;tre transport&eacute;e brusquement, en 92,
+au minist&egrave;re de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des
+massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari.
+Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie &agrave; cause d'elle
+que Danton fit, en novembre ou d&eacute;cembre, une derni&egrave;re d&eacute;marche, p&eacute;nible,
+humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il &eacute;tait
+possible, sur la pente de l'ab&icirc;me qui allait tout d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>L'&eacute;crasante rapidit&eacute; d'une telle r&eacute;volution qui lui jetait sur le c&oelig;ur
+&eacute;v&eacute;nement sur &eacute;v&eacute;nement, avait bris&eacute; madame Danton. La r&eacute;putation
+terrible de son mari, sa forfanterie &eacute;pouvantable d'avoir fait
+Septembre, l'avait tu&eacute;e. Elle &eacute;tait entr&eacute;e tremblante dans ce fatal
+h&ocirc;tel du minist&egrave;re de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire
+frapp&eacute;e &agrave; mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du
+passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et vo&ucirc;te
+entre le passage et la rue (triste elle-m&ecirc;me) des Cordeliers; c'est
+aujourd'hui la rue de l'&Eacute;cole-de-M&eacute;decine.</p>
+
+<p>Le coup &eacute;tait fort pour Danton. Il arrivait au point fatal o&ugrave;, l'homme
+ayant accompli par la concentration de ses puissances l'&oelig;uvre
+principale de sa vie, son unit&eacute; diminue, sa dualit&eacute; repara&icirc;t. Le ressort
+de la volont&eacute; &eacute;tant moins tendu, reviennent avec force la nature et le
+c&oelig;ur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des
+choses, arrive en deux &acirc;ges distincts, divis&eacute;s par le temps. Mais alors,
+nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la R&eacute;volution l'avait tu&eacute;,
+avec bien d'autres choses.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; ce moment pour Danton. Son &oelig;uvre faite, le salut public en
+92, il eut, contre la volont&eacute; un moment d&eacute;tendue, l'insurrection de la
+nature, qui lui reprit le c&oelig;ur, le fouilla durement, jusqu'&agrave; ce que
+l'orgueil et la fureur le reprissent &agrave; leur tour et le menassent
+rugissant &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance,
+qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine br&ucirc;lante,
+du sang de leur c&oelig;ur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se
+refasse, ce c&oelig;ur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais
+que par une femme, et tr&egrave;s-bonne, comme &eacute;tait madame Danton. Elle &eacute;tait,
+si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant
+que belle et douce: la tradition d'Arcis, o&ugrave; elle alla souvent, ajoute
+qu'elle &eacute;tait pieuse, naturellement m&eacute;lancolique, d'un caract&egrave;re timide.</p>
+
+<p>Elle avait eu le m&eacute;rite, dans sa situation ais&eacute;e et calme, de vouloir
+courir ce hasard, de reconna&icirc;tre et suivre ce jeune homme, ce g&eacute;nie
+ignor&eacute;, sans r&eacute;putation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi
+malgr&eacute; ses vices, visibles en sa face sombre et boulevers&eacute;e. Elle
+s'&eacute;tait associ&eacute;e &agrave; cette destin&eacute;e obscure, flottante, et qu'on pouvait
+dire b&acirc;tie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de c&oelig;ur, elle avait
+saisi au passage cet ange de t&eacute;n&egrave;bres et de lumi&egrave;re pour le suivre &agrave;
+travers l'ab&icirc;me, passer le Pont aigu.... L&agrave; elle n'eut plus la force,
+et glissa dans la main de Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;La femme, c'est la Fortune,&raquo; a dit l'Orient quelque part. Ce n'&eacute;tait
+pas seulement la femme qui &eacute;chappait &agrave; Danton, c'&eacute;tait la fortune et son
+bon destin; c'&eacute;tait la jeunesse et la Gr&acirc;ce, cette faveur dont le sort
+doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien m&eacute;rit&eacute; encore. C'&eacute;taient la
+confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on e&ucirc;t fait en lui. Une
+femme du proph&egrave;te arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa
+premi&egrave;re femme: &laquo;C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y
+croyait.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait
+promettre &agrave; son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la
+vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux
+enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un con&ccedil;u (on le voit par
+les dates) du moment sacr&eacute; qui suivit la prise de la Bastille; l'autre,
+de l'ann&eacute;e 91, du moment o&ugrave; Mirabeau mort et la Constituante &eacute;teinte
+livraient l'avenir &agrave; Danton, o&ugrave; l'Assembl&eacute;e nouvelle allait venir et le
+nouveau roi de la parole.</p>
+
+<p>Cette m&egrave;re, entre deux berceaux, gisait malade, soign&eacute;e par la m&egrave;re de
+Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froiss&eacute;, bless&eacute; des choses du
+dehors, qu'il laissait &agrave; la porte l'armure de l'homme politique et le
+masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie
+terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait &ecirc;tre
+d&eacute;chir&eacute; de lui-m&ecirc;me, coup&eacute; en deux, guillotin&eacute; du c&oelig;ur. Il avait
+toujours aim&eacute; cette femme excellente; mais sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, sa fougue,
+l'avaient parfois men&eacute; ailleurs. Et voil&agrave; qu'elle partait, voil&agrave; qu'il
+s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il
+n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'&eacute;chappait de lui, &agrave; mesure que
+ses bras contract&eacute;s serraient davantage.</p>
+
+<p>Le plus dur, c'est qu'il ne lui &eacute;tait pas m&ecirc;me donn&eacute; de la voir au moins
+jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui
+fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait
+&eacute;clater; il lui &eacute;tait impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La
+France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal proc&egrave;s.
+Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait
+quelque m&eacute;nagement qui ralli&acirc;t le c&ocirc;t&eacute; droit, et, par lui, le centre, la
+masse de la Convention, il lui fallait s'&eacute;loigner, fuir de Paris, se
+faire envoyer en Belgique, sauf &agrave; revenir quand le cours des choses et
+la destin&eacute;e auraient d&eacute;li&eacute; ou tranch&eacute; le n&oelig;ud. Mais alors cette femme
+malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour
+assez de souffle et de force pour vivre jusque-l&agrave;, malgr&eacute; la nature, et
+garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait pr&eacute;voir
+ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour
+trouver la maison vide, les enfants sans m&egrave;re, et ce corps, si
+violemment aim&eacute;, au fond du cercueil. Danton ne croyait gu&egrave;re &agrave; l'&acirc;me,
+et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la
+terre, effroyable et d&eacute;figur&eacute;, au bout de sept nuits et sept jours,
+qu'il disputa aux vers d'un fr&eacute;n&eacute;tique embrassement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+<h3>LA SECONDE FEMME DE DANTON.&mdash;L'AMOUR EN 95.</h3>
+
+
+<p>La chute de la Gironde fut suivie d'un d&eacute;couragement immense. Les
+vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba
+malade. Vergniaud ne daigna m&ecirc;me fuir. Danton chercha dans un second
+mariage une sorte d'<i>alibi</i> des affaires politiques.</p>
+
+<p>L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton.</p>
+
+<p>Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier
+alors d&eacute;sert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que
+de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui
+resterait-il cet amour d'une brillante femme de th&eacute;&acirc;tre, dans
+l'an&eacute;antissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-m&ecirc;me passait
+dans ses &acirc;pres lettres, lanc&eacute;es contre la Montagne. La fatalit&eacute; l'avait
+dispens&eacute; d'agir, et il ne le regrettait gu&egrave;re, trouvant doux de mourir
+ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si ais&eacute;ment,
+voulant croire qu'il &eacute;tait aim&eacute;.</p>
+
+<p>Danton, aux m&ecirc;mes moments, s'arrangeait le m&ecirc;me suicide.</p>
+
+<p>Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au
+moment o&ugrave; l'affaire publique devient une affaire priv&eacute;e, une question de
+vie et de mort, ils disent: &laquo;&Agrave; demain les affaires.&raquo; Ils se renferment
+chez eux, se r&eacute;fugient au foyer, &agrave; l'amour, &agrave; la nature. La nature est
+une bonne m&egrave;re, elle les reprendra bient&ocirc;t, les absorbera dans son sein.</p>
+
+<p>Danton se mariait en deuil. Sa premi&egrave;re femme, tant aim&eacute;e, venait de
+mourir le 10 f&eacute;vrier. Et il l'avait exhum&eacute;e le 17, pour la voir encore.
+Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'&eacute;perdu, rugissant
+de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du
+drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa
+fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept
+jours!)? Ce qui est s&ucirc;r, c'est qu'en r&eacute;alit&eacute; elle l'emporta avec lui.</p>
+
+<p>Mourante, elle avait pr&eacute;par&eacute;, voulu son second mariage, qui contribua
+tant &agrave; le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et
+voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et
+croyait leur donner une m&egrave;re dans une jeune fille qui n'avait que seize
+ans, mais qui &eacute;tait pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton
+et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des &eacute;motions de
+Septembre et de la terrible r&eacute;putation de son mari, crut sans doute, en
+le remariant ainsi, le tirer de la R&eacute;volution, pr&eacute;parer sa conversion,
+en faire peut-&ecirc;tre le secret d&eacute;fenseur de la reine, de l'enfant du
+Temple, de tous les pers&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>Danton avait connu au Parlement le p&egrave;re de la jeune fille, qui &eacute;tait
+huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place &agrave;
+la marine. Mais, tout oblig&eacute;e que la famille &eacute;tait &agrave; Danton, elle ne se
+montra point facile &agrave; ses vues de mariage. La m&egrave;re, nullement domin&eacute;e
+par la terreur de son nom, lui reprocha s&egrave;chement et Septembre, qu'il
+n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il e&ucirc;t voulu sauver.</p>
+
+<p>Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas
+quand on veut gagner son proc&egrave;s, qu'on est amoureux et press&eacute;: il se
+repentit. Il avoua, ce qui &eacute;tait vrai, que les exc&egrave;s de l'anarchie lui
+&eacute;taient chaque jour plus difficiles &agrave; supporter, qu'il se sentait d&eacute;j&agrave;
+bien las de la R&eacute;volution, etc.</p>
+
+<p>S'il r&eacute;pugnait tant &agrave; la m&egrave;re, il ne plaisait gu&egrave;re &agrave; la fille.
+Mademoiselle Louise G&eacute;ly, d&eacute;licate et jolie personne, &eacute;lev&eacute;e dans cette
+famille bourgeoise de vieille roche, d'honn&ecirc;tes gens m&eacute;diocres, &eacute;tait
+toute dans la tradition de l'ancien r&eacute;gime. Elle &eacute;prouvait pr&egrave;s de
+Danton de l'&eacute;tonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet
+&eacute;trange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait
+incompr&eacute;hensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes,
+elle n'&eacute;tait nullement rassur&eacute;e devant ce monstre sublime.</p>
+
+<p>Le monstre &eacute;tait pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand
+tournait contre lui. Ce myst&egrave;re d'&eacute;nergie sauvage, cette po&eacute;tique
+laideur illumin&eacute;e d'&eacute;clairs, cette force du puissant m&acirc;le d'o&ugrave;
+jaillissait, un flot vivant d'id&eacute;es, de paroles &eacute;ternelles, tout cela
+intimidait, peut-&ecirc;tre serrait le c&oelig;ur de l'enfant.</p>
+
+<p>La famille crut l'arr&ecirc;ter court en lui pr&eacute;sentant un obstacle qu'elle
+croyait insurmontable, la n&eacute;cessit&eacute; de se soumettre aux c&eacute;r&eacute;monies
+catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot,
+ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la
+Nature.</p>
+
+<p>Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, ob&eacute;it sans
+difficult&eacute;. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui pr&eacute;sent&acirc;t, il y
+courut, il y jura... Telle &eacute;tait la tyrannie de son aveugle d&eacute;sir. La
+nature &eacute;tait complice; elle d&eacute;ployait tout &agrave; coup toutes ses &eacute;nergies
+contenues; le printemps, un peu retard&eacute;, &eacute;clatait en &eacute;t&eacute; br&ucirc;lant;
+c'&eacute;tait l'&eacute;ruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une
+si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement
+moral, pesait d'autant plus la puissance d'une temp&eacute;rature ardente,
+exigeante, passionn&eacute;e. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de
+grands combats quand on lui dit que c'&eacute;tait d'un pr&ecirc;tre r&eacute;fractaire
+qu'il fallait avoir la b&eacute;n&eacute;diction. Il aurait pass&eacute; dans la flamme. Ce
+pr&ecirc;tre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas
+quitte Danton pour un billet achet&eacute;. Il fallut, dit-on, qu'il
+s'agenouill&acirc;t, simul&acirc;t la confession, profanant dans un seul acte deux
+religions &agrave; la fois: la n&ocirc;tre et celle du pass&eacute;.</p>
+
+<p>O&ugrave; donc &eacute;tait-il, cet autel consacr&eacute; par nos Assembl&eacute;es &agrave; la religion de
+la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Gr&acirc;ce? O&ugrave;
+&eacute;tait-il, l'autel de la R&eacute;volution, o&ugrave; le bon Camille, l'ami de Danton,
+avait port&eacute; son nouveau-n&eacute;, donnant le premier l'exemple aux g&eacute;n&eacute;rations
+&agrave; venir?</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent les portraits de Danton, sp&eacute;cialement les esquisses
+qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas
+comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au
+sanglier, type sombre, abaiss&eacute;, d&eacute;solant de sensualit&eacute; sauvage.</p>
+
+<p>Voil&agrave; une force nouvelle qui va r&eacute;gner toute-puissante dans la
+sanguinaire &eacute;poque que nous devons raconter; force molle, force
+terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la R&eacute;volution. Sous
+l'apparente aust&eacute;rit&eacute; des m&oelig;urs r&eacute;publicaines, parmi la terreur et les
+trag&eacute;dies de l'&eacute;chafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de
+93.</p>
+
+<p>On y voit des condamn&eacute;s qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la
+rose &agrave; la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles m&egrave;nent l'homme &agrave;
+la mort, ces roses sanglantes.</p>
+
+<p>Danton, men&eacute;, tra&icirc;n&eacute; ainsi, l'avouait avec une na&iuml;vet&eacute; cynique et
+douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de
+conspirer. &laquo;Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse
+un homme qui, chaque nuit, s'acharne &agrave; l'amour?&raquo;</p>
+
+<p>Dans des chants m&eacute;lancoliques qu'on r&eacute;p&egrave;te encore, Fabre d'&Eacute;glantine et
+d'autres ont laiss&eacute; la Marseillaise des volupt&eacute;s fun&egrave;bres, chant&eacute;e bien
+des fois aux prisons, au tribunal m&ecirc;me, jusqu'au pied de l'&eacute;chafaud.
+L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le fr&egrave;re de la Mort.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#table">&mdash;IV&mdash;</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+<h3>LA D&Eacute;ESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93).</h3>
+
+
+<p>J'ai connu en 1816 mademoiselle Doroth&eacute;e... qui, dans je ne sais quelle
+ville, avait repr&eacute;sent&eacute; la Raison aux f&ecirc;tes de 95. C'&eacute;tait une femme
+s&eacute;rieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa
+grande taille et sa bonne r&eacute;putation. Elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; belle, et,
+de plus, elle louchait.</p>
+
+<p>Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement &agrave; l'avilir,
+recommandent express&eacute;ment, dans leurs journaux, &agrave; ceux qui voudront
+faire la f&ecirc;te en d'autres villes, <i>de choisir pour remplir un r&ocirc;le si
+auguste des personnes dont le caract&egrave;re rende la beaut&eacute; respectable,
+dont la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de m&oelig;urs et de regards repousse la licence et
+remplisse les c&oelig;urs de sentiments honn&ecirc;tes et purs.</i> Ce furent
+g&eacute;n&eacute;ralement des demoiselles de familles estim&eacute;es qui, de gr&eacute; ou de
+force, durent repr&eacute;senter la Raison.</p>
+
+<p>La Raison fut repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers
+magistrats de Paris, &agrave; Notre-Dame par une artiste illustre, aim&eacute;e et
+estim&eacute;e, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont
+oblig&eacute;s (par leur art m&ecirc;me) &agrave; une vie laborieuse et s&eacute;rieuse. Ce don
+divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des
+plaisirs. Le jour o&ugrave; le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes,
+comme elles l'eurent dans l'Antiquit&eacute;, qui s'&eacute;tonnerait de voir marcher
+&agrave; la t&ecirc;te des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte
+Garcia Viardot?</p>
+
+<p>Trois jours encore avant la f&ecirc;te, on voulait que le symbole qui
+repr&eacute;senterait la Raison f&ucirc;t une statue. On objecta qu'un simulacre fixe
+pourrait rappeler la Vierge <i>et cr&eacute;er une autre idol&acirc;trie</i>. On pr&eacute;f&eacute;ra
+un simulacre mobile, anim&eacute; et vivant, qui, chang&eacute; &agrave; chaque f&ecirc;te, ne
+pourrait devenir un objet de superstition.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment o&ugrave; Chaumette, le c&eacute;l&egrave;bre procureur de la Commune, se
+mettant en opposition avec son coll&egrave;gue H&eacute;bert, avait demand&eacute; que la
+tyrannie fantasque des petits comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires f&ucirc;t surveill&eacute;e,
+limit&eacute;e par l'inspection du conseil g&eacute;n&eacute;ral. Sous cette banni&egrave;re de
+mod&eacute;ration et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la
+nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Ch&eacute;nier les paroles. On
+avait, tant bien que mal, en deux jours, b&acirc;ti dans le ch&oelig;ur fort &eacute;troit
+de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des
+sages, des p&egrave;res de la R&eacute;volution. Une montagne portait ce temple; sur
+un rocher br&ucirc;lait le flambeau de la V&eacute;rit&eacute;. Les magistrats si&eacute;geaient
+sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes
+filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la f&ecirc;te; elles
+&eacute;taient en robes blanches, couronn&eacute;es de ch&ecirc;ne, et non, comme on l'a
+dit, de roses.</p>
+
+<p>La Raison, v&ecirc;tue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la
+Philosophie, vient s'asseoir sur un si&eacute;ge de simple verdure. Les jeunes
+filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en
+jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et
+l'on chante encore... On attendait... C'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>Chaste c&eacute;r&eacute;monie, triste, s&egrave;che, ennuyeuse<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>De Notre-Dame, la Raison alla &agrave; la Convention. Elle y entra avec son
+innocent cort&egrave;ge de petites filles en blanc:&mdash;la Raison, l'humanit&eacute;,
+Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice
+qu'il avait prise la veille, s'harmonisait enti&egrave;rement au sentiment de
+l'Assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Une fraternit&eacute; tr&egrave;s-franche &eacute;clata entre la Commune, la Convention et le
+peuple. Le pr&eacute;sident fit asseoir la Raison pr&egrave;s de lui, lui donna, au
+nom de l'Assembl&eacute;e, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous
+son doux regard, esp&eacute;r&egrave;rent de meilleurs jours.</p>
+
+<p>Un p&acirc;le soleil d'apr&egrave;s-midi (bien rare en brumaire), p&eacute;n&eacute;trant dans la
+salle obscure, en &eacute;claircissait un peu les ombres. Les Dantonistes
+demand&egrave;rent que l'Assembl&eacute;e t&icirc;nt sa parole, qu'elle all&acirc;t &agrave; Notre-Dame,
+que, visit&eacute;e par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un
+m&ecirc;me &eacute;lan.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait admirable, lumineux, aust&egrave;re et pur, comme sont les beaux
+jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur
+d'unit&eacute; qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup
+s'associaient de c&oelig;ur &agrave; la f&ecirc;te, croyant de bonne foi y voir la vraie
+consommation des temps.</p>
+
+<p>Leur pens&eacute;e est formul&eacute;e d'une mani&egrave;re ing&eacute;nieuse dans un mot de Clootz:
+Le discordant f&eacute;d&eacute;ralisme des sectes s'&eacute;vanouit dans l'<i>unit&eacute;,
+l'indivisibilit&eacute;</i> de la liaison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2>
+
+<h3>CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE.</h3>
+
+
+<p>Une chose qui peut &eacute;tonner, c'est qu'un homme aussi aust&egrave;re d'apparence
+que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soign&eacute;e,
+exacte, mais uniforme et m&eacute;diocre, d'une simplicit&eacute; calcul&eacute;e, ait &eacute;t&eacute;
+tellement aim&eacute;, recherch&eacute; des femmes.</p>
+
+<p>&Agrave; cela, il n'y a qu'une r&eacute;ponse, et c'est tout le secret du culte dont
+il fut l'objet: <i>Il inspirait confiance</i>.</p>
+
+<p>Les femmes ne ha&iuml;ssent nullement les apparences s&eacute;v&egrave;res et graves.
+Victimes si souvent de la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; des hommes, elles se rapprochent
+volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement
+que l'homme aust&egrave;re, en g&eacute;n&eacute;ral, est celui qui gardera le mieux son
+c&oelig;ur pour une personne aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour elles, le c&oelig;ur est tout. C'est &agrave; tort qu'on croit, dans le monde,
+qu'elles ont besoin d'&ecirc;tre amus&eacute;es. La rh&eacute;torique sentimentale de
+Robespierre avait beau &ecirc;tre parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire:
+&laquo;Les charmes de la vertu, les douces le&ccedil;ons de l'amour maternel, une
+sainte et douce intimit&eacute;, la sensibilit&eacute; de mon c&oelig;ur,&raquo; et autres
+phrases pareilles, les femmes &eacute;taient touch&eacute;es. Ajoutez que, parmi ces
+g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s, il y avait toujours une partie individuelle, plus
+sentimentale encore, sur lui-m&ecirc;me ordinairement, sur les travaux de sa
+p&eacute;nible carri&egrave;re, sur ses souffrances personnelles; tout cela, &agrave; chaque
+discours, et si r&eacute;guli&egrave;rement, qu'on attendait ce passage et tenait les
+mouchoirs pr&ecirc;ts. Puis, l'&eacute;motion commenc&eacute;e, arrivait le morceau connu,
+sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de
+ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs
+de la libert&eacute;... Mais, arriv&eacute; l&agrave;, c'&eacute;tait trop, le c&oelig;ur d&eacute;bondait,
+elles ne se contenaient plus et s'&eacute;chappaient en sanglots.</p>
+
+<p>Robespierre s'aidait fort en cela de sa p&acirc;le et triste mine, qui
+plaidait pour lui d'avance pr&egrave;s des c&oelig;urs sensibles. Avec ses lambeaux
+du l'<i>&Eacute;mile</i> ou du <i>Contrat social</i>, il avait l'air &agrave; la tribune d'un
+triste b&acirc;tard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient
+sans cesse toute l'&eacute;tendue de la salle, plongeaient aux coins mal
+&eacute;clair&eacute;s, fr&eacute;quemment se relevaient vers les tribunes des femmes. &Agrave; cet
+effet, il man&oelig;uvrait, avec s&eacute;rieux, dext&eacute;rit&eacute;, deux paires de lunettes,
+l'une pour voir de pr&egrave;s ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme
+pour chercher quelque personne. Chacune se disait: &laquo;C'est moi.&raquo;</p>
+
+<p>La vive partialit&eacute; des femmes &eacute;clata particuli&egrave;rement lorsque, vers la
+fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il d&eacute;clara aux Jacobins que,
+si les intrigants disparaissaient, lui-m&ecirc;me quitterait la vie publique,
+fuirait la tribune, ne d&eacute;sirant rien que &laquo;de passer ses jours dans les
+d&eacute;lices d'une sainte et douce intimit&eacute;.&raquo; De nombreuses voix de femmes
+partirent des tribunes: &laquo;Nous vous suivrons! nous vous suivrons!&raquo;</p>
+
+<p>Dans cet engouement, il y avait, en &eacute;cartant les ridicules de la
+personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de
+c&oelig;ur celui dont les m&oelig;urs &eacute;taient les plus dignes, la probit&eacute; la mieux
+constat&eacute;e, l'id&eacute;alit&eacute; la plus haute, celui qui, avec autant d'habilet&eacute;
+que de courage, se constituant &agrave; cette &eacute;poque le d&eacute;fenseur des id&eacute;es
+religieuses, osa, en d&eacute;cembre 92, remercier la Providence du salut de la
+Patrie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2>
+
+<h3>ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95).</h3>
+
+
+<p>Un petit portrait, m&eacute;diocre et fade, de Robespierre &agrave; dix-sept ans, le
+repr&eacute;sente une rose &agrave; la main, peut-&ecirc;tre pour indiquer qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+membre de l'acad&eacute;mie des <i>Rosati</i> d'Arras. Il tient cette rose sur son
+c&oelig;ur. On lit au bas cette douce l&eacute;gende: <i>Tout pour mon amie</i>.
+(Collection Saint-Albin.)</p>
+
+<p>Le jeune homme d'Arras, transplant&eacute; &agrave; Paris, resta-t-il invariablement
+fid&egrave;le &agrave; cette puret&eacute; sentimentale? Nous l'ignorons. &Agrave; la Constituante,
+peut-&ecirc;tre, l'intime amiti&eacute; des Lameth et autres jeunes nobles de la
+gauche, l'en fit quelque peu d&eacute;vier. Peut-&ecirc;tre, dans les premiers mois
+de cette Assembl&eacute;e, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce
+lien par un entra&icirc;nement calcul&eacute;, ne fut-il pas &eacute;tranger &agrave; la corruption
+du temps<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son
+ma&icirc;tre Rousseau, le Rousseau des <i>Confessions</i>. Mais de bonne heure il
+se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans
+l'&eacute;puration progressive. L'<i>&Eacute;mile</i>, le <i>Vicaire Savoyard</i>, le <i>Contrat
+Social</i>, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment
+Robespierre. Comme m&oelig;urs, il n'est point descendu.</p>
+
+<p>Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91),
+prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi;
+mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard.</p>
+
+<p>Au retour de son triomphe d'Arras, apr&egrave;s la Constituante, en octobre 91,
+il s'&eacute;tait log&eacute; avec sa s&oelig;ur dans un appartement de la rue
+Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants
+avaient &eacute;migr&eacute;. Charlotte de Robespierre, d'un caract&egrave;re roide et dur,
+avait, d&egrave;s sa premi&egrave;re jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son
+attitude et ses go&ucirc;ts &eacute;taient ceux de l'aristocratie de province; elle
+e&ucirc;t fort ais&eacute;ment tourn&eacute; &agrave; la grande dame. Robespierre, plus fin et plus
+f&eacute;minin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa
+tenue s&egrave;che, mais soign&eacute;e, un certain air d'aristocratie parlementaire.
+Sa parole &eacute;tait toujours noble, dans la familiarit&eacute; m&ecirc;me, ses
+pr&eacute;dilections litt&eacute;raires pour les &eacute;crivains nobles ou tendus, pour
+Racine ou pour Rousseau.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait point membre de la L&eacute;gislative. Il avait refus&eacute; la place
+d'accusateur public, parce que, disait-il, s'&eacute;tant violemment prononc&eacute;
+contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu r&eacute;cuser comme ennemi
+personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine &agrave; surmonter
+ses r&eacute;pugnances pour la peine de mort. &Agrave; Arras, elles l'avaient d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+quitter sa place de juge d'&eacute;glise. &Agrave; l'Assembl&eacute;e constituante, il
+s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute
+mesure violente de salut public, qui r&eacute;pugnait trop &agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dans cette ann&eacute;e, de septembre 91 &agrave; septembre 92, Robespierre, hors des
+fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste
+et de membre des Jacobins, &eacute;tait moins sur le th&eacute;&acirc;tre. Les Girondins y
+&eacute;taient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment
+national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins
+prirent la th&egrave;se de la paix, th&egrave;se essentiellement impopulaire qui leur
+fit grand tort. Nul doute qu'&agrave; cette &eacute;poque la popularit&eacute; du grand
+d&eacute;mocrate n'e&ucirc;t un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir.
+Il avait parl&eacute; longtemps, infatigablement, trois ann&eacute;es, occup&eacute;, fatigu&eacute;
+l'attention; il avait eu, &agrave; la fin, son triomphe et sa couronne. Il
+&eacute;tait &agrave; craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile &agrave;
+blaser, ne cr&ucirc;t l'avoir assez pay&eacute;, et n'arr&ecirc;t&acirc;t son regard sur quelque
+autre favori.</p>
+
+<p>La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son
+th&eacute;&acirc;tre pouvait changer et sa mise en sc&egrave;ne. Il fallait une machine.
+Robespierre ne la chercha pas; elle vint &agrave; lui, en quelque sorte. Il
+l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose
+heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.</p>
+
+<p>La mise en sc&egrave;ne est pour beaucoup dans la vie r&eacute;volutionnaire. Marat,
+d'instinct, l'avait senti. Il e&ucirc;t pu, tr&egrave;s-commod&eacute;ment, rester dans son
+premier asile, le grenier du boucher Legendre; il pr&eacute;f&eacute;ra les t&eacute;n&egrave;bres
+de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'o&ugrave; ses
+br&ucirc;lantes paroles faisaient chaque matin &eacute;ruption, comme d'un volcan
+inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple.
+Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le
+j&eacute;suite Feller, avait tir&eacute; grand parti pour sa popularit&eacute; d'avoir &eacute;lu
+domicile, &agrave; cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille.</p>
+
+<p>Robespierre n'e&ucirc;t pas imit&eacute; Feller ni Marat, mais il saisit volontiers
+l'occasion d'imiter Rousseau, de r&eacute;aliser en pratique le livre qu'il
+imitait sans cesse en parole, de copier l'<i>&Eacute;mile</i> d'aussi pr&egrave;s qu'il le
+pourrait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses
+fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa
+s&oelig;ur, lorsque madame Duplay vint faire &agrave; Charlotte une sc&egrave;ne
+&eacute;pouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son fr&egrave;re.
+Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire
+d'assez bonne gr&acirc;ce. Elle l'&eacute;tablit chez elle, malgr&eacute; l'&eacute;troitesse du
+logis, dans une mansarde tr&egrave;s-propre, o&ugrave; elle mit les meilleurs meubles
+de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes
+chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, &eacute;taient &agrave; l'entour, pour poser
+les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports,
+m&eacute;moires, etc., tr&egrave;s-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et
+Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main
+passionn&eacute;e de madame Duplay avait suspendu partout les images et
+portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tourn&acirc;t,
+il ne pouvait &eacute;viter de se voir lui-m&ecirc;me; &agrave; droite, &agrave; gauche,
+Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.</p>
+
+<p>La plus habile politique, qui e&ucirc;t b&acirc;ti la maison sp&eacute;cialement pour cet
+usage, n'e&ucirc;t pas si bien r&eacute;ussi que l'avait fait le hasard. Si ce
+n'&eacute;tait une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et
+sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles
+verd&acirc;tres attestaient l'humidit&eacute;, avec le jardinet sans air qu'elle
+poss&eacute;dait au del&agrave;, &eacute;tait comme &eacute;touff&eacute;e entre les maisons g&eacute;antes de la
+rue Saint-Honor&eacute;, quartier mixte, &agrave; cette &eacute;poque, de banque et
+d'aristocratie. Plus bas, c'&eacute;taient les h&ocirc;tels princiers du faubourg et
+la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents
+&eacute;touff&eacute;s du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'&eacute;taient les h&ocirc;tels des
+fermiers g&eacute;n&eacute;raux de la place Vend&ocirc;me, b&acirc;tis de la mis&egrave;re du peuple.</p>
+
+<p>Quelles &eacute;taient les impressions des visiteurs de Robespierre, des
+d&eacute;vots, des p&egrave;lerins, quand, dans ce quartier impie o&ugrave; tout leur
+blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison pr&ecirc;chait,
+parlait. D&egrave;s le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar,
+le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: &laquo;C'est ici
+l'<i>incorruptible</i>.&raquo;&mdash;S'ils montaient, la mansarde les faisait se r&eacute;crier
+plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que
+les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa
+moralit&eacute; parfaite, ses travaux infatigables, une vie donn&eacute;e toute au
+peuple. Il n'y avait pas l&agrave; le th&eacute;&acirc;tral, le fantasmagorique du maniaque
+Marat, se d&eacute;menant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici,
+nul caprice, tout r&eacute;gl&eacute;, tout honn&ecirc;te, tout s&eacute;rieux. L'attendrissement
+venait; on croyait avoir vu, pour la premi&egrave;re fois, en ce monde, la
+maison de la vertu.</p>
+
+<p>Notez pourtant avec cela que la maison, bien regard&eacute;e, n'&eacute;tait pas une
+habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit
+salon du bas en avertissait assez. C'&eacute;tait un clavecin, instrument rare
+alors, m&ecirc;me chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner
+l'&eacute;ducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune &agrave; son tour, au
+couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment menuisier; il &eacute;tait entrepreneur en menuiserie de b&acirc;timent.
+La maison &eacute;tait petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez
+lui.</p>
+
+<p>Tout ceci avait deux aspects; c'&eacute;tait le peuple d'une part, et ce
+n'&eacute;tait pas le peuple; c'&eacute;tait, si l'on veut, le peuple industrieux,
+laborieux, pass&eacute; r&eacute;cemment, par ses efforts et son travail, &agrave; l'&eacute;tat de
+petite bourgeoisie. La transition &eacute;tait visible. Le p&egrave;re, bonhomme
+ardent et rude, la m&egrave;re, d'une volont&eacute; forte et violente, tous deux
+pleins d'&eacute;nergie, de cordialit&eacute;, &eacute;taient bien des gens du peuple. La
+plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'&eacute;lan; les autres
+s'en &eacute;cartaient d&eacute;j&agrave;, l'a&icirc;n&eacute;e surtout, que les patriotes appelaient avec
+une galanterie respectueuse mademoiselle Corn&eacute;lia. Celle-ci, d&eacute;cid&eacute;ment,
+&eacute;tait une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre
+faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait &agrave; toute chose une
+gr&acirc;ce de fiert&eacute; aust&egrave;re, au m&eacute;nage comme au clavecin; qu'elle aid&acirc;t sa
+m&egrave;re au hangar, pour laver ou pour pr&eacute;parer le repas de la famille,
+c'&eacute;tait toujours Corn&eacute;lia.</p>
+
+<p>Robespierre passa l&agrave; une ann&eacute;e, loin de la tribune, &eacute;crivain et
+journaliste, pr&eacute;parant tout le jour les articles et les discours qu'il
+devait le soir d&eacute;biter aux Jacobins;&mdash;une ann&eacute;e, la seule, en r&eacute;alit&eacute;,
+qu'il ait v&eacute;cue en ce monde.</p>
+
+<p>Madame Duplay trouvait tr&egrave;s-doux de le tenir l&agrave;, l'entourait d'une garde
+inqui&egrave;te. On peut en juger par la vivacit&eacute; avec laquelle elle dit au
+Comit&eacute; du 10 ao&ucirc;t, qui cherchait chez elle un lieu s&ucirc;r: &laquo;Allez-vous-en:
+vous allez compromettre Robespierre.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'&eacute;taient donn&eacute;s &agrave; lui. Le
+fils lui servait de secr&eacute;taire, copiait, recopiait ses discours tant
+ratur&eacute;s. Le p&egrave;re Duplay, le neveu, l'&eacute;coutaient insatiablement,
+d&eacute;voraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme
+un fr&egrave;re; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion
+de d&eacute;rider le p&acirc;le orateur. Avec une telle hospitalit&eacute;, nulle maison
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; triste. La petite cour, aviv&eacute;e par la famille et les ouvriers,
+ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table
+de sapin o&ugrave; il &eacute;crivait, s'il levait les yeux entre deux p&eacute;riodes,
+voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar &agrave; la maison,
+mademoiselle Corn&eacute;lia ou telle de ses aimables s&oelig;urs. Combien dut-il
+&ecirc;tre fortifi&eacute;, dans sa pens&eacute;e d&eacute;mocratique, par une si douce image de la
+vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarit&eacute;, moins la mis&egrave;re et les
+vices, compagnons de la mis&egrave;re! Cette vie, &agrave; la fois populaire et noble,
+o&ugrave; les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux
+qui s'y livrent! La beaut&eacute; que prend le m&eacute;nage, m&ecirc;me en ses c&ocirc;t&eacute;s les
+plus humbles, l'excellence du repas pr&eacute;par&eacute; par la main aim&eacute;e!... qui
+n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortun&eacute;
+Robespierre, dans la vie s&egrave;che, sombre, artificielle, que les
+circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant
+senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.</p>
+
+<p>Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un d&eacute;dommagement &eacute;tait
+difficile. Un Jacobin dissident fit un jour &agrave; Robespierre le reproche
+&laquo;d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon
+nourrit Tartufe,&raquo; reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir
+la fraternit&eacute; de l'&eacute;poque et le bonheur de l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay
+qu'&agrave; la condition de payer pension. Sa d&eacute;licatesse le voulait ainsi. On
+ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me fallut-il, pour
+le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entra&icirc;nement
+terrible de sa courte destin&eacute;e, dans l'accablement de chaque jour, il
+perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute s&ucirc;r de
+d&eacute;dommager ses amis d'une autre mani&egrave;re. Il n'avait en r&eacute;alit&eacute; que son
+traitement de d&eacute;put&eacute;, qu'il oubliait m&ecirc;me souvent de toucher. La pension
+pay&eacute;e &agrave; sa s&oelig;ur, avec quelques d&eacute;penses en linge ou habits, et quelques
+sous donn&eacute;s sur la route &agrave; des petits Savoyards, il ne lui restait
+exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouv&eacute;s sur lui au 9
+thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille
+francs de pension &agrave; madame Duplay.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2>
+
+<h3>LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).</h3>
+
+
+<p>L'Assembl&eacute;e constituante avait ordonn&eacute; qu'en chaque commune, dans la
+salle municipale o&ugrave; se faisaient les mariages, les d&eacute;clarations de
+naissance et de mort, il y aurait un autel.</p>
+
+<p>Les trois moments path&eacute;tiques de la destin&eacute;e humaine se trouvant ainsi
+consacr&eacute;s &agrave; l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies
+&agrave; celles de la Patrie, cet autel f&ucirc;t bient&ocirc;t devenu le seul, et la
+municipalit&eacute; e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le temple.</p>
+
+<p>Le conseil de Mirabeau e&ucirc;t &eacute;t&eacute; suivi: &laquo;Vous n'aurez rien fait, si vous
+ne <i>d&eacute;</i>-christianisez la R&eacute;volution.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, d&eacute;clar&egrave;rent qu'ils
+ne croyaient pas leurs mariages l&eacute;gitimes, s'ils n'&eacute;taient consacr&eacute;s &agrave;
+la Commune par le magistrat.</p>
+
+<p>Camille Desmoulins, en 91, se maria &agrave; Saint-Sulpice selon le rite
+catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son
+fils Horace &eacute;tant n&eacute;, il le porta lui-m&ecirc;me &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville, r&eacute;clama
+la loi de l'Assembl&eacute;e constituante. Ce fut le premier exemple du bapt&ecirc;me
+r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>Le plus touchant souvenir de toute la R&eacute;volution est celui de son grand
+&eacute;crivain, le bon et &eacute;loquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte
+qui les mena tous deux &agrave; la mort (et auquel elle contribua
+tr&egrave;s-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un
+<i>Comit&eacute; de cl&eacute;mence</i>.</p>
+
+<p>Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favoris&eacute; de la nature sous le
+rapport physique, et, de plus, &agrave; peu pr&egrave;s b&egrave;gue, Camille, par l'attrait
+du c&oelig;ur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile,
+jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle
+un portrait, unique peut-&ecirc;tre, une pr&eacute;cieuse miniature (collection du
+colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains
+est-elle pass&eacute;e? Cette chose appartient &agrave; la France. Je prie
+l'acqu&eacute;reur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre.
+Qu'elle soit plac&eacute;e au Mus&eacute;e, en attendant le mus&eacute;e r&eacute;volutionnaire
+qu'on formera t&ocirc;t ou tard.</p>
+
+<p>Lucile &eacute;tait fille d'un ancien commis des finances, et d'une tr&egrave;s-belle
+et excellente femme qu'on pr&eacute;tendait avoir &eacute;t&eacute; ma&icirc;tresse du ministre des
+finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu
+&eacute;lev&eacute;e, comme le nom en t&eacute;moigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais
+surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage,
+&eacute;mu, orageux, fantasque, a le souffle de la <i>France libre</i> (le beau
+pamphlet de son mari). Le g&eacute;nie a pass&eacute; par l&agrave;, on le sent, l'amour d'un
+homme de g&eacute;nie<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Nous ne r&eacute;sistons pas au plaisir de copier la page na&iuml;ve dans laquelle
+cette jeune femme de vingt ans conte ses &eacute;motions dans la nuit du 10
+ao&ucirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Le 8 ao&ucirc;t, je suis revenue de la campagne; d&eacute;j&agrave; tous les esprits
+fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais &agrave; d&icirc;ner, nous nous
+amus&acirc;mes assez. Apr&egrave;s le d&icirc;ner, nous f&ucirc;mes chez M. Danton. La m&egrave;re
+pleurait, elle &eacute;tait on ne peut plus triste; son petit avait l'air
+h&eacute;b&eacute;t&eacute;. Danton &eacute;tait r&eacute;solu; moi, je riais comme une folle. Ils
+craignaient que l'affaire n'e&ucirc;t pas lieu; quoique je n'en fusse pas du
+tout s&ucirc;re, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais
+qu'elle aurait lieu. &laquo;Mais peut-on rire ainsi?&raquo; me disait madame Danton.
+&laquo;H&eacute;las! lui dis-je, cela me pr&eacute;sage que je verserai bien des larmes ce
+soir.&raquo;&mdash;Il faisait beau; nous f&icirc;mes quelques tours dans la rue; il y
+avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes pass&egrave;rent en criant: &laquo;Vive
+la nation!&raquo; Puis des troupes &agrave; cheval, enfin des troupes immenses. La
+peur me prit. Je dis &agrave; madame Danton.&laquo;Allons-nous-en.&raquo; Elle rit de ma
+peur; mais, &agrave; force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis &agrave; sa
+m&egrave;re: &laquo;Adieu, vous ne tarderez pas &agrave; entendre sonner le tocsin.&raquo; Arriv&eacute;s
+chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva
+avec un fusil. O Dieu! je m'enfon&ccedil;ai dans l'alc&ocirc;ve; je me cachai avec
+mes deux mains, et me mis &agrave; pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer
+tant de faiblesse et dire tout haut &agrave; Camille que je ne voulais pas
+qu'il se m&ecirc;l&acirc;t dans tout cela, je guettai le moment o&ugrave; je pouvais lui
+parler sans &ecirc;tre entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura
+en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il
+s'&eacute;tait expos&eacute;. Fr&eacute;ron avait l'air d&eacute;termin&eacute; &agrave; p&eacute;rir. &laquo;Je suis las de
+la vie, disait-il, je ne cherche qu'&agrave; mourir.&raquo; Chaque patrouille qui
+venait, je croyais les voir pour la derni&egrave;re fois. J'allai me fourrer
+dans le salon, qui &eacute;tait sans lumi&egrave;re, pour ne point voir tous ces
+appr&ecirc;ts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir pr&egrave;s d'un lit,
+accabl&eacute;e, an&eacute;antie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais
+parler, je d&eacute;raisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air
+fort empress&eacute;, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
+chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des
+Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baign&eacute;e de larmes, &agrave; genoux
+sur la fen&ecirc;tre, cach&eacute;e dans mon mouchoir, j'&eacute;coutais le son de cette
+fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de
+bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet
+&eacute;tait d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que
+j'allais m'&eacute;vanouir. Madame Robert demandait son mari &agrave; tout le monde.
+&laquo;S'il p&eacute;rit, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui,
+ce point de ralliement! si mon mari p&eacute;rit, je suis femme &agrave; le
+poignarder...&raquo; Camille revint &agrave; une heure; il s'endormit sur mon
+&eacute;paule... Madame Danton semblait se pr&eacute;parer &agrave; la mort de son mari. Le
+matin, on tira le canon. Elle &eacute;coute, p&acirc;lit, se laisse aller, et
+s'&eacute;vanouit...</p>
+
+<p>&laquo;Qu'allons-nous devenir, &ocirc; mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de
+respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des
+hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons &ecirc;tre libres; &ocirc; Dieu! qu'il
+en co&ucirc;te!...&raquo;</p>
+
+<p>Lucile, qui se montre ici si na&iuml;vement dans sa faiblesse de femme, fut
+un h&eacute;ros &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Il faut la voir &agrave; ce moment d&eacute;cisif o&ugrave; il fut d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, entre Desmoulins
+et ses amis, s'il ferait le pas d&eacute;cisif, et probablement mortel, de
+r&eacute;clamer pour les libert&eacute;s de la presse et de la tribune, &eacute;touff&eacute;es par
+l'arrestation de son ami Fabre d'&Eacute;glantine, s'il oserait se mettre en
+travers du torrent de la Terreur!</p>
+
+<p>Qui ne voyait &agrave; ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans
+cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Com&eacute;die, pr&egrave;s la rue
+Dauphine). Au premier, demeurait Fr&eacute;ron. Au second, Camille Desmoulins
+et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifi&eacute;s, venaient les prier, les
+avertir, les arr&ecirc;ter, leur montrer l'ab&icirc;me. Un homme, nullement timide,
+le g&eacute;n&eacute;ral Brune, familier de la maison, &eacute;tait un matin chez eux, et
+conseillait la prudence. Camille fit d&eacute;jeuner Brune, et, sans nier qu'il
+e&ucirc;t raison, tenta de le convertir. &laquo;<i>Edamus et bibamus</i>, dit-il en latin
+&agrave; Brune, pour n'&ecirc;tre entendu de Lucile; <i>cras enim moriemur</i>.&raquo; Il parla
+n&eacute;anmoins de son d&eacute;vouement et de sa r&eacute;solution d'une mani&egrave;re si
+touchante, que Lucile courut l'embrasser. &laquo;Laissez-le, dit-elle,
+laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la
+France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;ron, l'ami de Camille, l'admirateur passionn&eacute; de sa femme, venait
+d'&eacute;crire la part qu'il avait eue &agrave; la prise de Toulon, et comment il
+avait mont&eacute; aux batteries l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main. Je croirais tr&egrave;s-volontiers
+que Camille d&eacute;sira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il
+n'&eacute;tait qu'un grand &eacute;crivain. Il voulut &ecirc;tre un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Le septi&egrave;me num&eacute;ro du <i>Vieux Cordelier</i>, si hardi contre les deux
+Comit&eacute;s gouvernants, le huiti&egrave;me contre Robespierre (publi&eacute; en 1836),
+perdirent Camille et le firent envelopper dans le proc&egrave;s de Danton.</p>
+
+<p>La vive &eacute;motion qu'excita le proc&egrave;s, la foule incroyable qui entoura le
+Palais de Justice dans une disposition favorable aux accus&eacute;s, faisaient
+croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient &agrave; sortir, ils
+pourraient entra&icirc;ner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun
+n'avait d'armes, et presque aucun de courage.</p>
+
+<p>Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, &eacute;perdue de
+douleur, autour de ce Luxembourg. Camille &eacute;tait l&agrave;, coll&eacute; aux barreaux,
+la suivant des yeux, &eacute;crivant les choses les plus navrantes qui jamais
+ont perc&eacute; le c&oelig;ur de l'homme. Elle aussi s'apercevait, &agrave; cet horrible
+moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle
+avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du g&eacute;n&eacute;ral
+Dillon, celui de Fr&eacute;ron. Fr&eacute;ron &eacute;tait &agrave; Paris, et n'osa rien faire pour
+eux. Dillon &eacute;tait au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux
+cartes avec le premier venu.</p>
+
+<p>Camille s'&eacute;tait perdu pour la France et pour Lucile.</p>
+
+<p>Elle aussi se perdit pour lui.</p>
+
+<p>Le premier jour, elle s'&eacute;tait adress&eacute;e au c&oelig;ur de Robespierre. On avait
+cru autrefois que Robespierre l'&eacute;pouserait. Elle rappelait dans sa
+lettre qu'il avait &eacute;t&eacute; le t&eacute;moin de leur mariage, qu'il &eacute;tait leur
+premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler &agrave; sa gloire,
+ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable,
+qui sent sa vie pr&eacute;cieuse: &laquo;Tu vas nous tuer tous deux; le frapper,
+c'est me tuer, moi.&raquo;</p>
+
+<p>Nulle r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivit &agrave; son admirateur Dillon: &laquo;On parle de refaire Septembre...
+Serait-il d'un homme de c&oelig;ur de ne pas au moins d&eacute;fendre ses jours?&raquo;</p>
+
+<p>Les prisonniers rougirent de cette le&ccedil;on d'une femme, et se r&eacute;solurent
+d'agir. Il para&icirc;t toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'apr&egrave;s
+Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait
+ameut&eacute; la foule.</p>
+
+<p>Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes
+avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire.
+Laflotte l'&eacute;couta et le fit parler. Laflotte &eacute;tait r&eacute;publicain; mais l&agrave;,
+enferm&eacute;, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tent&eacute;. Il ne
+d&eacute;non&ccedil;a pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, h&eacute;sitant encore
+peut-&ecirc;tre. Le matin, il livra son &acirc;me, en &eacute;change de sa vie, vendit son
+honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on &eacute;gorgea Danton,
+Camille Desmoulins, et, quelques jours apr&egrave;s, Lucile, et plusieurs
+prisonniers du Luxembourg, tous &eacute;trangers &agrave; l'affaire, et qui ne se
+connaissaient m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Le seul des accus&eacute;s qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins.
+Elle parut intr&eacute;pide, digne de son glorieux nom. Elle d&eacute;clara qu'elle
+avait dit &agrave; Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2
+Septembre, &laquo;c'&eacute;tait pour eux un devoir de d&eacute;fendre leur vie.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il f&ucirc;t, qui n'e&ucirc;t le
+c&oelig;ur arrach&eacute; de cette mort. Ce n'&eacute;tait pas une femme politique, une
+Corday, une Roland; c'&eacute;tait simplement une femme, une jeune fille, &agrave; la
+voir, une enfant, pour l'apparence. H&eacute;las! qu'avait-elle fait? voulu
+sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain.
+Elle mourait pour sa vertu, l'intr&eacute;pide et charmante femme, pour
+l'accomplissement du plus saint devoir.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re, la belle, la bonne madame Duplessis, &eacute;pouvant&eacute;e de cette chose
+qu'elle n'e&ucirc;t jamais pu soup&ccedil;onner, &eacute;crivit &agrave; Robespierre, qui ne put ou
+n'osa y r&eacute;pondre. Il avait aim&eacute; Lucile, dit-on, voulu l'&eacute;pouser. On e&ucirc;t
+cru, s'il e&ucirc;t r&eacute;pondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donn&eacute; une prise
+qui l'e&ucirc;t fortement compromis.</p>
+
+<p>Tout le monde ex&eacute;cra cette prudence. Le sens humain fut soulev&eacute;. Chaque
+homme souffrit et p&acirc;tit. Une voix fut dans tout un peuple, sans
+distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): &laquo;Oh! ceci,
+c'est trop!&raquo;</p>
+
+<p>Qu'avait-on fait en infligeant cette torture &agrave; l'&acirc;me humaine? on avait
+suscit&eacute; aux id&eacute;es une cruelle guerre, &eacute;veill&eacute; contre elles une
+redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilit&eacute;
+sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse
+des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2>
+
+<h3>EX&Eacute;CUTIONS DE FEMMES.&mdash;LES FEMMES PEUVENT-ELLES &Ecirc;TRE EX&Eacute;CUT&Eacute;ES.</h3>
+
+
+<p>Ces morts de femmes &eacute;taient terribles. La plus simple politique e&ucirc;t d&ucirc;
+supprimer l'&eacute;chafaud pour les femmes. Cela tuait la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>La mort de Charlotte Corday, sublime, intr&eacute;pide et calme, commen&ccedil;a une
+religion.</p>
+
+<p>Celle de la Dubarry, tout horripil&eacute;e de peur, pauvre vieille fille de
+chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes
+ses forces, criait et se faisait tra&icirc;ner, r&eacute;veilla toutes les fibres de
+la piti&eacute; animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou
+gras... Tous, au r&eacute;cit, frissonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>Mais le coup le plus terrible fut l'ex&eacute;cution de Lucile. Nulle ne laissa
+tant de regret, de fureur, ne fut plus &acirc;prement veng&eacute;e.</p>
+
+<p>Qu'on sache bien qu'une soci&eacute;t&eacute; qui ne s'occupe point de l'&eacute;ducation des
+femmes et qui n'en est pas ma&icirc;tresse est une soci&eacute;t&eacute; perdue. La m&eacute;decine
+<i>pr&eacute;ventive</i> est ici d'autant plus n&eacute;cessaire, que la <i>curative</i> est
+r&eacute;ellement impossible. <i>Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen s&eacute;rieux
+de r&eacute;pression</i>. La simple prison est d&eacute;j&agrave; chose difficile: &laquo;Quis
+custodiet ipsos custodes?&raquo; Elles corrompent tout, brisent tout; point de
+cl&ocirc;ture assez forte. Mais les montrer &agrave; l'&eacute;chafaud, grand Dieu! Un
+gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-m&ecirc;me. La nature,
+qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perp&eacute;tuit&eacute; de
+l'esp&egrave;ce, a par cela m&ecirc;me mis dans les femmes ce myst&egrave;re (absurde au
+premier coup d'&oelig;il): <i>Elles sont tr&egrave;s-responsables</i>, et <i>elles ne sont
+pas punissables</i>. Dans toute la R&eacute;volution, je les vois violentes,
+intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, d&egrave;s qu'on
+les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles
+aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent
+la justice, en d&eacute;truisent toute id&eacute;e, la font nier et maudire. Jeunes,
+on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour,
+bonheur, f&eacute;condit&eacute;. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce
+qu'elles sont vieilles, c'est-&agrave;-dire qu'elles furent m&egrave;res, qu'elles
+sont rest&eacute;es sacr&eacute;es, et que leurs cheveux gris ressemblent &agrave; ceux de
+votre m&egrave;re. Enceintes!... Ah! c'est l&agrave; que la pauvre justice n'ose plus
+dire un seul mot; &agrave; elle de se convertir, de s'humilier, de se faire,
+s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi
+s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle appara&icirc;t horrible,
+impie, l'ennemie de Dieu!</p>
+
+<p>Les femmes r&eacute;clameront peut-&ecirc;tre contre tout ceci; peut-&ecirc;tre elles
+demanderont si ce n'est pas les faire &eacute;ternellement mineures que leur
+refuser l'&eacute;chafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les
+cons&eacute;quences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre
+faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais
+infirmes, p&eacute;riodiquement malades, nature autant que personnes, filles du
+monde sid&eacute;ral, donc, par leurs in&eacute;galit&eacute;s, &eacute;cart&eacute;es de plusieurs
+fonctions rigides des soci&eacute;t&eacute;s politiques. Elles n'y ont pas moins une
+influence &eacute;norme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans
+nos r&eacute;volutions. Ce sont g&eacute;n&eacute;ralement les femmes qui les ont fait
+avorter; leurs intrigues les ont min&eacute;es, et leurs morts (souvent
+m&eacute;rit&eacute;es, toujours impolitiques) ont puissamment servi la
+contre-r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur temp&eacute;rament,
+qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-&ecirc;tre plus
+propres que l'homme &agrave; l'administration. Leurs habitudes s&eacute;dentaires et
+le soin qu'elles mettent en tout, leur go&ucirc;t naturel de satisfaire, de
+plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aper&ccedil;oit
+d&egrave;s aujourd'hui dans l'administration des postes. La R&eacute;volution, qui
+renouvelait tout, en lan&ccedil;ant l'homme dans les carri&egrave;res actives, e&ucirc;t
+certainement employ&eacute; la femme dans les carri&egrave;res s&eacute;dentaires. Je vois
+une femme parmi les employ&eacute;s du Comit&eacute; de salut public. (<i>Archives,
+Registres manuscrits des proc&egrave;s-verbaux du Comit&eacute;</i>, 5 juin 93, p. 79.)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2>
+
+<h3>CATHERINE TH&Eacute;OT, M&Egrave;RE DE DIEU.&mdash;ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94).</h3>
+
+
+<p>Le temps &eacute;tait au fanatisme. L'exc&egrave;s des &eacute;motions avait bris&eacute;, humili&eacute;,
+d&eacute;courag&eacute; la raison. Sans parler de la Vend&eacute;e, o&ugrave; l'on ne voyait que
+miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en
+94. Dans le Lyonnais, une proph&eacute;tesse avait eu de grands succ&egrave;s; cent
+mille &acirc;mes y prirent, dit-on, le b&acirc;ton de voyage, s'en allant sans
+savoir o&ugrave;. En Allemagne, les sectes innombrables des illumin&eacute;s
+s'&eacute;tendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes
+classes: le roi de Prusse en &eacute;tait. Mais nul homme de l'Europe
+n'excitait si vivement l'int&eacute;r&ecirc;t de ces mystiques que l'&eacute;tonnant
+Maximilien. Sa vie, son &eacute;l&eacute;vation &agrave; la supr&ecirc;me puissance par le fait
+seul de la parole, n'&eacute;tait-elle pas un miracle, et le plus &eacute;tonnant de
+tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le d&eacute;claraient un Messie. Tels
+voyaient distinctement au ciel la <i>constellation Robespierre</i>. Le 2 ao&ucirc;t
+93, le pr&eacute;sident des Jacobins d&eacute;signait, sans le nommer, le <i>Sauveur qui
+allait venir</i>. Une infinit&eacute; de personnes avaient ses portraits appendus
+chez elles, comme image sainte. Des femmes, des g&eacute;n&eacute;raux m&ecirc;mes,
+portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la
+miniature sacr&eacute;e. Ce qui est plus &eacute;tonnant, c'est que ceux qui le
+voyaient sans cesse et l'approchaient de plus pr&egrave;s, <i>ses saintes
+femmes</i>, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police),
+ne le regardaient pas moins comme un &ecirc;tre d'autre nature. Elles
+joignaient les mains, disant: &laquo;Oui, Robespierre, tu es Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Du petit h&ocirc;tel (d&eacute;moli) o&ugrave; se tenait le Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; jusqu'aux
+Tuileries, o&ugrave; &eacute;tait le Comit&eacute; de salut public, r&eacute;gnait un corridor
+obscur. L&agrave; venaient les hommes de la police remettre les paquets
+cachet&eacute;s. De l&agrave; de petites filles portaient les lettres ou les paquets
+chez la grande d&eacute;vote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, m&egrave;re
+de l'entrepreneur des Jeux.</p>
+
+<p>Nous avons parl&eacute; ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre,
+marmottant devant deux pl&acirc;tres: &laquo;Dieu sauve Manuel et P&eacute;tion! Dieu
+sauve Manuel et P&eacute;tion!&raquo; Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en
+94 elle n'ait tout autant d'heures marmott&eacute; pour Robespierre.</p>
+
+<p>L'amer C&eacute;venol, Rabaut-Saint-&Eacute;tienne, avait tr&egrave;s-bien indiqu&eacute; que ces
+m&ocirc;meries ridicules, cet entourage de d&eacute;votes, cette patience de
+Robespierre &agrave; les supporter, c'&eacute;tait le point vuln&eacute;rable, le talon
+d'Achille, o&ugrave; l'on percerait le h&eacute;ros. Girey-Dupr&eacute;, dans un no&euml;l piquant
+et fac&eacute;tieux, y frappa, mais en passant. N'&eacute;tait-ce pas le sujet de
+cette com&eacute;die de Fabre d'&Eacute;glantine qu'on fit dispara&icirc;tre, et pour
+laquelle peut-&ecirc;tre Fabre disparut?</p>
+
+<p>Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion
+qu'on p&ucirc;t saisir. Robespierre la donna lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses
+ennemis, contre le Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;, qu'il voulait briser, il furetait
+volontiers dans les cartons de ce Comit&eacute;. Il y trouva, prit, emporta des
+papiers relatifs &agrave; la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela
+rendit curieux. Le Comit&eacute; s'en procura des doubles, et vit que cette
+affaire, si ch&egrave;re &agrave; Robespierre, &eacute;tait une affaire d'illuminisme.</p>
+
+<p>Quel secret motif avait-il de couvrir les <i>illumin&eacute;s</i>, d'emp&ecirc;cher qu'on
+ne donn&acirc;t suite &agrave; leur affaire?</p>
+
+<p>Ces sectes n'ont jamais &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rentes aux politiques. Le duc
+d'Orl&eacute;ans &eacute;tait fort m&ecirc;l&eacute; aux Francs-Ma&ccedil;ons et aux Templiers, dont il
+fut, dit-on, grand ma&icirc;tre. Les jans&eacute;nistes, devenus sous la pers&eacute;cution
+une soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te, par l'habilet&eacute; peu commune avec laquelle ils
+organisaient la publicit&eacute; myst&eacute;rieuse des Nouvelles eccl&eacute;siastiques,
+avaient m&eacute;rit&eacute; l'attention particuli&egrave;re des Jacobins. Le tableau
+ing&eacute;nieux qui r&eacute;v&eacute;lait ce m&eacute;canisme &eacute;tait le seul ornement de la
+biblioth&egrave;que des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89 &agrave; 91, demeura rue
+de Saintonge au Marais, pr&egrave;s la rue de Touraine, &agrave; la porte m&ecirc;me du
+sanctuaire o&ugrave; ces &eacute;nergum&egrave;nes du jans&eacute;nisme expirant firent leurs
+derniers miracles; le principal miracle &eacute;tait de crucifier des femmes,
+qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente
+recrudescence du fanatisme, apr&egrave;s la Terreur, &eacute;tait facile &agrave; pr&eacute;voir.
+Mais qui en profiterait?</p>
+
+<p>Au ch&acirc;teau de la duchesse pr&ecirc;chait un adepte, le chartreux dom Gerle,
+coll&egrave;gue de Robespierre &agrave; la Constituante, celui qui &eacute;tonna l'Assembl&eacute;e
+en demandant, comme chose simple, qu'elle d&eacute;clar&acirc;t le catholicisme
+religion d'&Eacute;tat. Dom Gerle, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, voulait aussi que
+l'Assembl&eacute;e proclam&acirc;t la v&eacute;rit&eacute; des proph&eacute;ties d'une folle, la jeune
+Suzanne Labrousse. Dom Gerle &eacute;tait toujours li&eacute; avec son ancien
+coll&egrave;gue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et,
+sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il
+avait obtenu de lui un certificat de civisme.</p>
+
+<p>Bon r&eacute;publicain, le chartreux n'en &eacute;tait pas moins un proph&egrave;te. Dans un
+grenier du pays latin, l'esprit lui &eacute;tait souffl&eacute; par une vieille femme,
+idiote, qu'on appelait la M&egrave;re de Dieu. Catherine Th&eacute;ot (c'&eacute;tait son
+nom) &eacute;tait assist&eacute;e dans ses myst&egrave;res de deux jeunes et charmantes
+femmes, brune et blonde, qu'on appelait la <i>Chanteuse</i> et la <i>Colombe</i>.
+Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des
+magn&eacute;tiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu'&agrave; quel point un
+homme aussi grave que Robespierre pouvait-il &ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; &agrave; ces m&ocirc;meries on
+l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils,
+blanc, rouge et bleu; elle si&eacute;geait sur le premier, son fils dom Gerle
+sur le second &agrave; gauche; pour qui &eacute;tait l'autre, le fauteuil d'honneur &agrave;
+la droite de la M&egrave;re de Dieu? n'&eacute;tait-ce pas pour un fils a&icirc;n&eacute;, le
+<i>Sauveur qui devait venir</i>?</p>
+
+<p>Quelque ridicule que la chose p&ucirc;t &ecirc;tre en elle-m&ecirc;me, et quelque int&eacute;r&ecirc;t
+qu'on ait eu &agrave; la montrer telle, il y a deux points qui y d&eacute;couvrent
+l'essai d'une association grossi&egrave;re entre l'illuminisme chr&eacute;tien, le
+mysticisme r&eacute;volutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des
+proph&egrave;tes.</p>
+
+<p>&laquo;Le premier sceau de l'&Eacute;vangile fut l'annonce du Verbe; le second; la
+s&eacute;paration des cultes; le <i>troisi&egrave;me la R&eacute;volution</i>; le quatri&egrave;me, <i>la
+mort des rois</i>; le cinqui&egrave;me, la r&eacute;union des peuples; le sixi&egrave;me, le
+combat de l'ange exterminateur; le septi&egrave;me, la r&eacute;surrection des &eacute;lus de
+la M&egrave;re de Dieu, et le bonheur g&eacute;n&eacute;ral <i>surveill&eacute; par les proph&egrave;tes</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Au jour de la r&eacute;surrection, o&ugrave; sera la M&egrave;re de Dieu? Sur son tr&ocirc;ne,
+<i>entre ses proph&egrave;tes</i>, dans le Panth&eacute;on.&raquo;</p>
+
+<p>L'espion S&eacute;nart, qui se fit initier pour les trahir et les arr&ecirc;ta,
+trouva, dit-il, chez la M&egrave;re, une lettre &eacute;crite en son nom &agrave; Robespierre
+comme &agrave; son premier proph&egrave;te, au fils de l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me, au R&eacute;dempteur,
+au Messie.</p>
+
+<p>Les deux Gascons, Barr&egrave;re, Vadier, qui firent ensemble l'&oelig;uvre
+malicieuse du rapport que les Comit&eacute;s lan&ccedil;aient dans la Convention, y
+mirent (comme ingr&eacute;dients dans la chaudi&egrave;re du Sabbat) des choses tout &agrave;
+fait &eacute;trang&egrave;res; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet,
+qu'on avait trouv&eacute; &agrave; Saint-Cloud. Cela donnait un pr&eacute;texte de parler
+dans le rapport du royalisme, de restauration de la royaut&eacute;.
+L'Assembl&eacute;e, d&eacute;sorient&eacute;e, ne savait d'abord que croire. Peu &agrave; peu, elle
+comprit. Sous le d&eacute;bit sombre et morne de Vadier, elle sentit le
+puissant comique de la fac&eacute;tie. La plaisanterie dans la bouche d'un
+homme qui tient son s&eacute;rieux emporte souvent le fou rire sans qu'on
+puisse r&eacute;sister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la
+guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assembl&eacute;e e&ucirc;t ri de m&ecirc;me.
+On se tordait sur les bancs.</p>
+
+<p>On d&eacute;cida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoy&eacute; aux
+quarante-quatre mille communes de la R&eacute;publique, &agrave; toutes les
+administrations, aux arm&eacute;es. Tirage de cent mille peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>Rien ne contribua plus directement &agrave; la chute de Robespierre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2>
+
+<h3>LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94).</h3>
+
+
+<p>Cette affaire de la M&egrave;re de Dieu se compliqua d'une autre accusation,
+bien moins m&eacute;rit&eacute;e, dont Robespierre fut l'objet.</p>
+
+<p>On supposa gratuitement que l'ap&ocirc;tre des Jacobins avait cherch&eacute; des
+pros&eacute;lytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames
+qui recevaient des joueurs.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre a&icirc;n&eacute;
+et Robespierre jeune, qui fr&eacute;quentait ces maisons.</p>
+
+<p>Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de
+soci&eacute;t&eacute;, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible
+r&eacute;putation de son fr&egrave;re demandait de m&eacute;nagements. Dans ses missions, o&ugrave;
+son nom lui donnait un r&ocirc;le tr&egrave;s-grand et difficile &agrave; jouer, il veillait
+trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs m&ecirc;me,
+une femme tr&egrave;s-&eacute;quivoque.</p>
+
+<p>Il avait vivement embrass&eacute;, par jeunesse et par bon c&oelig;ur, l'espoir que
+son fr&egrave;re pourrait adoucir la R&eacute;volution. Il ne cachait point cet
+espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des d&eacute;lais qui
+ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanit&eacute;, &eacute;pargna des
+communes girondines. &Agrave; Paris, il eut le courage de sauver plusieurs
+personnes, entre autres le directeur de l'&eacute;conomat du clerg&eacute; (qui plus
+tard fut le beau-p&egrave;re de Geoffroy-Saint-Hilaire).</p>
+
+<p>Dans la pr&eacute;cipitation de son z&egrave;le antiterroriste, il lui arriva parfois
+de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'&eacute;taient avanc&eacute;s
+sans r&eacute;serve pour la R&eacute;volution. Dans le Jura, par exemple, il imposa
+royalement silence au repr&eacute;sentant Bernard de Saintes. Cette sc&egrave;ne,
+tr&egrave;s-saisissante, donna aux contre-r&eacute;volutionnaires du Jura une
+confiance illimit&eacute;e. Ils disaient l&eacute;g&egrave;rement (un des leurs, Nodier, le
+rapporte): &laquo;Nous avons la protection de MM. de Robespierre.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, Robespierre jeune fr&eacute;quentait une maison infiniment suspecte du
+Palais-Royal, en face du perron m&ecirc;me, au coin de la rue Vivienne,
+l'ancien h&ocirc;tel Helv&eacute;tius. Le perron &eacute;tait, comme on sait, le centre des
+agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des
+marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux &eacute;taient tout autour,
+hant&eacute;es des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux
+partis, &agrave; mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir l&agrave;, entre les
+filles et la roulette. L&agrave; finirent les Constituants, les Talleyrand, les
+Chapelier. L&agrave; tra&icirc;n&egrave;rent les Orl&eacute;anistes. Plusieurs de la Gironde y
+vinrent. Robespierre jeune, g&acirc;t&eacute; par ses missions princi&egrave;res, aimait
+aussi &agrave; retrouver l&agrave; quelques restes de l'ancienne soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>La maison o&ugrave; il jouait &eacute;tait tenue par deux dames royalistes, fort
+jolies, la fille de dix-sept ans, la m&egrave;re n'en avait pas quarante.
+Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve, &agrave; ce qu'elle disait, d'un
+garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait mari&eacute; sa fille dans
+une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du
+ministre de la Pompadour, que Latude a immortalis&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de myst&egrave;re, laissait, sous les yeux
+des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de
+royalisme ne nuisait pas &agrave; la maison. Les riches restaient royalistes.
+Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La
+petite Saint-Amaranthe &eacute;tait fort aim&eacute;e du Jacobin Desfieux, agent du
+Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; (quand ce comit&eacute; &eacute;tait sous Chabot), ami intime de
+Proly et logeant dans la m&ecirc;me chambre, ami de Junius Frey, ce fameux
+banquier patriote qui donna sa s&oelig;ur &agrave; Chabot. Tout cela avait apparu au
+proc&egrave;s de Desfieux, noy&eacute; avec Proly, dans le proc&egrave;s des H&eacute;bertistes.</p>
+
+<p>Desfieux ayant &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; avec H&eacute;bert, le 24 mars, Saint-Just transmit
+une note contre la maison qu'il fr&eacute;quentait au Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;, qui, le
+31, fit arr&ecirc;ter les Saint-Amaranthe et Sartine. (<i>Archives, Comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute;, registre 642, 10 germinal</i>.)</p>
+
+<p>Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, &eacute;tait ami de cette
+maison; c'est ce qui, sans doute, valut &agrave; ces dames de rester en prison
+assez longtemps sans jugement. Le Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;, auquel il dut
+s'adresser pour leur obtenir des d&eacute;lais, &eacute;tait instruit de l'affaire. Il
+avait l&agrave; une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La
+chose habilement arrang&eacute;e, Robespierre pouvait appara&icirc;tre comme patron
+des maisons de jeu!</p>
+
+<p>Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le <i>jeune</i>. La chose
+e&ucirc;t perdu tout son prix.</p>
+
+<p>Il fut bient&ocirc;t averti, sans doute par son fr&egrave;re m&ecirc;me, qui fit sa
+confession. Il vit l'ab&icirc;me et fr&eacute;mit.</p>
+
+<p>Alla-t-il aux comit&eacute;s? ou les comit&eacute;s lui envoy&egrave;rent-ils? on ne sait. Ce
+qui est s&ucirc;r, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses
+terribles se firent entre lui et eux.</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit que l'affaire &eacute;tait irr&eacute;m&eacute;diable, que l'effet en serait
+augment&eacute; par sa r&eacute;sistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des
+comit&eacute;s, en retour de cette vaine joie de malignit&eacute;, un pouvoir nouveau
+qui lui servirait peut-&ecirc;tre &agrave; frapper les comit&eacute;s, en tout cas, &agrave; faire
+un pas d&eacute;cisif dans sa voie de dictature judiciaire.</p>
+
+<p>Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: &laquo;Nous
+faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe,&raquo; il fit
+quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait.</p>
+
+<p>Chacun crut Robespierre li&eacute; avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute
+apparence, il ne connaissait m&ecirc;me pas. L'invraisemblance du roman
+n'arr&ecirc;ta personne. Que cet homme sombrement aust&egrave;re, si cruellement
+agit&eacute;, acharn&eacute; &agrave; la poursuite de son tragique destin, s'en all&acirc;t comme
+un Barr&egrave;re, un marquis de la Terreur, s'&eacute;gayer en une telle maison, chez
+des dames ainsi not&eacute;es, on trouva cela naturel!... La cr&eacute;dulit&eacute; furieuse
+serrait sur ses yeux le bandeau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; craindre pourtant que l'&eacute;quit&eacute; et le bon sens ne
+retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette
+chose si simple: Il y a deux Robespierre.</p>
+
+<p>En juin eut lieu &agrave; grand bruit, avec un appareil incroyable, le
+supplice solennel des pr&eacute;tendus <i>assassins de Robespierre</i>, parmi
+lesquels on avait plac&eacute; les Saint-Amaranthe.</p>
+
+<p>Le drame de l'ex&eacute;cution, mont&eacute; avec un soin, un effet extraordinaires,
+offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le v&ecirc;tement que la
+seule Charlotte Corday avait port&eacute; jusque-l&agrave;, la sinistre chemise rouge
+des parricides et de ceux qui assassinaient les p&egrave;res du peuple, les
+repr&eacute;sentants. Le cort&egrave;ge mit trois heures pour aller de la Conciergerie
+&agrave; la place de la R&eacute;volution, et l'ex&eacute;cution employa une heure.</p>
+
+<p>De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures enti&egrave;res, le
+peuple put regarder, compter, conna&icirc;tre, examiner les <i>assassins de
+Robespierre</i>, savoir toute leur histoire.</p>
+
+<p>Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes.
+Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis
+l'ex&eacute;cution de Louis XVI. &laquo;Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un
+homme! Et que ferait-on de plus <i>si Robespierre &eacute;tait roi</i>?&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'&eacute;tait l&agrave;
+surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne dig&eacute;rait pas;&mdash;et,
+autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout enti&egrave;res, la
+Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une
+trag&eacute;die compl&egrave;te sur chaque voiture, les pleurs et les regrets
+mutuels, des appels de l'un &agrave; l'autre &agrave; crever le c&oelig;ur. Madame de
+Saint-Amaranthe, fi&egrave;re et r&eacute;solue d'abord, d&eacute;faillait &agrave; tout instant.</p>
+
+<p>Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'int&eacute;r&ecirc;t au
+comble. Ma&icirc;tresse autrefois de Sartine, qui avait &eacute;pous&eacute; la jeune
+Saint-Amaranthe, elle lui restait fid&egrave;le. Pour lui, elle s'&eacute;tait perdue.
+Elles &eacute;taient l&agrave; ensemble, assises dans la m&ecirc;me charrette, les deux
+infortun&eacute;es, devenues s&oelig;urs dans la mort, et mourant dans un m&ecirc;me
+amour.</p>
+
+<p>Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que
+Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'&eacute;tait
+par jalousie, par rage, qu'il l'avait d&eacute;nonc&eacute;e.</p>
+
+<p>Que Robespierre e&ucirc;t ainsi abandonn&eacute; les Saint-Amaranthe, qu'on supposait
+ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient r&eacute;unies
+dans cette affaire. Le Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;, qui avait arrang&eacute; la chose,
+dans son drame atroce, m&ecirc;l&eacute; de vrai et de faux, avait d&eacute;pass&eacute; &agrave; la fois
+la com&eacute;die, la trag&eacute;die, &eacute;cras&eacute; tous les grands ma&icirc;tres. L'immuable et
+l'irr&eacute;prochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique,
+montr&eacute; nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher &agrave; la malignit&eacute;,
+qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe
+chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au
+Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois r&ocirc;les,
+et sous ce bl&ecirc;me visage de censeur impitoyable!... Shakspeare &eacute;tait
+humili&eacute;, Moli&egrave;re vaincu; Talma, Garrick, n'&eacute;taient plus rien &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, quand, en m&ecirc;me temps, on r&eacute;fl&eacute;chissait au l&acirc;che &eacute;go&iuml;sme qui
+lan&ccedil;ait en avant les siens et qui les abandonnait! &agrave; la prudence infinie
+de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-m&ecirc;me, laissant ses
+ap&ocirc;tres &agrave; Judas, avec Marie-Madeleine, pour &ecirc;tre en croix &agrave; sa place!...
+oh! la fureur du m&eacute;pris d&eacute;bordait de toutes les &acirc;mes!</p>
+
+<p>Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortun&eacute; Robespierre aujourd'hui
+roulait &agrave; l'ignominie.</p>
+
+<p>Telle fut l'&acirc;cre, br&ucirc;lante et rapide impression de la calomnie sur des
+&acirc;mes bien pr&eacute;par&eacute;es. Il avait, toute sa vie, us&eacute; d'accusations vagues.
+Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de
+boue sanglante...</p>
+
+<p>Les colporteurs, au matin, de clameurs &eacute;pouvantables, hurlant la <i>sainte
+guillotine</i>, les <i>cinquante-quatre en manteaux rouges</i>, les <i>assassins
+de Robespierre</i>, aboyaient plus haut encore les <i>Myst&egrave;res de la M&egrave;re de
+Dieu</i>. Une nu&eacute;e de petits pamphlets, millions de mouches piquantes n&eacute;es
+de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs,
+maratistes, h&eacute;bertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient
+par des cris infernaux la publicit&eacute; monstrueuse du rapport d&eacute;j&agrave; imprim&eacute;
+par d&eacute;cret &agrave; pr&egrave;s de cent mille.</p>
+
+<p>On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des
+grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre
+hardiment les arr&ecirc;tait. Mais le Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; &agrave; l'instant les
+rel&acirc;chait. Ils n'en &eacute;taient que plus sauvages, plus furieux &agrave; crier. De
+l'Assembl&eacute;e aux Jacobins et jusqu'&agrave; la maison Duplay, en face de
+l'Assomption, toute la rue Saint-Honor&eacute; vibrait de leurs cris: les
+vitres en tremblaient. La <i>grande col&egrave;re du P&egrave;re Duchesne</i> semblait
+revenue triomphante dans leurs mille gueules effr&eacute;n&eacute;es et dans leurs
+bouches tordues.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2>
+
+<h3>INDIFF&Eacute;RENCE &Agrave; LA VIE.&mdash;AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94).</h3>
+
+
+<p>La prodigalit&eacute; de la peine de mort avait produit son effet ordinaire:
+une &eacute;tonnante indiff&eacute;rence &agrave; la vie.</p>
+
+<p>La Terreur g&eacute;n&eacute;ralement &eacute;tait une loterie. Elle frappait au hasard,
+tr&egrave;s-souvent frappait &agrave; c&ocirc;t&eacute;. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand
+sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines,
+&eacute;taient en pure perte. On sentait confus&eacute;ment, instinctivement,
+l'inutilit&eacute; de ce qui se faisait. De l&agrave; un grand d&eacute;couragement, une
+rapide et funeste d&eacute;moralisation, une sorte de chol&eacute;ra moral.</p>
+
+<p>Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les
+uns, d&eacute;cid&eacute;s &agrave; vivre &agrave; tout prix, s'&eacute;tablissent en pleine boue. Les
+autres, d'ennui, de naus&eacute;e, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la
+fuient plus.</p>
+
+<p>Cela avait commenc&eacute; &agrave; Lyon; les ex&eacute;cutions trop fr&eacute;quentes avaient blas&eacute;
+les spectateurs; un d'eux disait en revenant: &laquo;Que ferai-je pour &ecirc;tre
+guillotin&eacute;?&raquo; Cinq prisonniers &agrave; Paris &eacute;chappent aux gendarmes; ils
+avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au
+tribunal: &laquo;Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire
+o&ugrave; sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.&raquo;</p>
+
+<p>De pareils signes indiquaient trop que d&eacute;cid&eacute;ment la Terreur s'usait.
+Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la
+toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus
+&eacute;nergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille
+formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait
+contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent
+jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocit&eacute; de
+la loi rendait quasi-l&eacute;gitimes les faiblesses de la gr&acirc;ce. Elles
+disaient hardiment, en consolant le prisonnier: &laquo;Si je ne suis bonne
+aujourd'hui, il sera trop tard demain.&raquo; Le matin, on rencontrait de
+jolis jeunes imberbes menant le cabriolet &agrave; bride abattue, c'&eacute;taient
+des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour.
+De l&agrave;, aux prisons. La charit&eacute; les menait loin. Consolatrices du dehors,
+ou prisonni&egrave;res du dedans, aucune ne disputait. &Ecirc;tre enceinte, pour ces
+derni&egrave;res, c'&eacute;tait une chance de vivre.</p>
+
+<p>Un mot &eacute;tait r&eacute;p&eacute;t&eacute; sans cesse, employ&eacute; &agrave; tout: La <i>nature</i>! suivre la
+nature! Livrez-vous &agrave; la nature, etc. Le mot <i>vie</i> succ&eacute;da en 95:
+&laquo;Coulons la vie!... Manquer sa vie,&raquo; etc.</p>
+
+<p>On fr&eacute;missait de la manquer, on la saisissait au passage, on en
+&eacute;conomisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait
+d&eacute;rober. De respect humain, aucun souvenir. La captivit&eacute; &eacute;tait, en ce
+sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes
+s&eacute;rieuses, se livraient aux folles parades, aux d&eacute;risions de la mort.
+Leur r&eacute;cr&eacute;ation favorite &eacute;tait la r&eacute;p&eacute;tition pr&eacute;alable du drame supr&ecirc;me,
+l'essai de la derni&egrave;re toilette et les gr&acirc;ces de la guillotine. Ces
+lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beaut&eacute;; on
+voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en
+croit un royaliste, de grandes dames humanis&eacute;es, sur des chaises mal
+assur&eacute;es, hasardaient cette gymnastique. M&ecirc;me &agrave; la sombre Conciergerie,
+o&ugrave; l'on ne venait gu&egrave;re que pour mourir, la grille tragique et sacr&eacute;e,
+t&eacute;moin des pr&eacute;dications viriles de madame Roland, vit souvent, &agrave;
+certaines heures, des sc&egrave;nes bien moins s&eacute;rieuses; la nuit et la mort
+gardaient le secret.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on h&acirc;tait les
+transactions, l'homme aussi n'&eacute;tant pas plus s&ucirc;r de durer que le papier,
+les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une
+mobilit&eacute; extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, &eacute;tait
+volatilis&eacute;e. Plus de solide, tout fluide, et bient&ocirc;t gaz &eacute;vanoui.</p>
+
+<p>Lavoisier venait d'&eacute;tablir et d&eacute;montrer la grande id&eacute;e moderne: solide,
+fluide et gazeux, trois formes d'une m&ecirc;me substance.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifi&eacute;<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2>
+
+<h3>CHAQUE PARTI P&Eacute;RIT PAR LES FEMMES.</h3>
+
+
+<p>Si les femmes, d&egrave;s le commencement, ajout&egrave;rent une flamme nouvelle &agrave;
+l'enthousiasme r&eacute;volutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous
+l'impulsion d'une sensibilit&eacute; aveugle, elles contribu&egrave;rent de bonne
+heure &agrave; la r&eacute;action, et, lors m&ecirc;me que leur influence &eacute;tait la plus
+respectable, pr&eacute;par&egrave;rent souvent, la mort des partis.</p>
+
+<p>Lafayette, par le d&eacute;sint&eacute;ressement de son caract&egrave;re, l'imitation de
+l'Am&eacute;rique, l'amiti&eacute; de Jefferson, etc., e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-loin. Il fut
+arr&ecirc;te surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlac&egrave;rent,
+par celle m&ecirc;me de sa femme, dont l'apparente r&eacute;signation, la douleur et
+la vertu, agirent puissamment sur son c&oelig;ur. Il avait chez lui en elle
+un puissant avocat de la royaut&eacute;, puissant par ses larmes muettes. Elle
+ne se consolait pas de voir son mari se faire le ge&ocirc;lier du Roi. N&eacute;e
+Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des
+Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle
+finit par s'enfuir en Auvergne, et d&eacute;laissa son mari, qui devint, peu &agrave;
+peu, le champion de la royaut&eacute;.</p>
+
+<p>Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont &eacute;t&eacute; de m&ecirc;me gravement
+compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons &eacute;num&eacute;r&eacute; ailleurs les
+courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le g&eacute;nie de
+Vergniaud s'endormir et s'&eacute;nerver aux sons trop doux de la harpe de
+mademoiselle Candeille.</p>
+
+<p>Robespierre, tr&egrave;s-faussement accus&eacute; pour les l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s de son fr&egrave;re, le
+fut avec raison pour le culte f&eacute;tichiste dont il se laissa devenir
+l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses d&eacute;votes. Il
+fut vraiment frapp&eacute; &agrave; mort par l'affaire de Catherine Th&eacute;ot.</p>
+
+<p>Si, des r&eacute;publicains, nous passons aux royalistes, m&ecirc;me observation. Les
+imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec
+l'&eacute;tranger, contribu&egrave;rent, plus qu'aucune autre chose, &agrave; pr&eacute;cipiter le
+destin de la royaut&eacute;.</p>
+
+<p>Les Vend&eacute;ennes, de bonne heure, travaill&egrave;rent &agrave; pr&eacute;parer, &agrave; lancer la
+guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur z&egrave;le fut aussi l'une des
+causes qui la firent &eacute;chouer. Leur obstination &agrave; suivre la grande arm&eacute;e
+qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose &agrave; la
+paralyser. Le plus capable des Vend&eacute;ens, M. de Bonchamps, avait esp&eacute;r&eacute;
+dans le d&eacute;sespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitt&eacute;
+son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vend&eacute;e
+courrait la France, dont les forces &eacute;tait aux fronti&egrave;res. Cette course
+de sanglier voulait une rapidit&eacute;, un &eacute;lan terribles, une d&eacute;cision
+vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calcul&eacute; que dix
+ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vend&eacute;ens et se feraient
+emmener.</p>
+
+<p>Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses
+d'ailleurs, du m&ecirc;me &eacute;lan qu'elles avaient commenc&eacute; la lutte civile,
+elles voulurent aussi en courir la supr&ecirc;me chance. Elles jur&egrave;rent
+qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles
+marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes s&eacute;dentaires, les
+autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient
+volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et
+guerri&egrave;re. Et pourquoi la R&eacute;volution, si mal combattue par les hommes,
+n'aurait-elle pas &eacute;t&eacute; vaincue par les femmes, si Dieu le voulait?</p>
+
+<p>On demandait &agrave; la tante d'un de mes amis, jusque-l&agrave; bonne religieuse, ce
+qu'elle esp&eacute;rait en suivant cette grande arm&eacute;e confuse o&ugrave; elle courait
+bien des hasards. Elle r&eacute;pondit martialement: &laquo;Faire peur &agrave; la
+Convention.&raquo;</p>
+
+<p>Bon nombre de Vend&eacute;ennes croyaient que les hommes moins passionn&eacute;s
+pourraient bien avoir besoin d'&ecirc;tre soutenus, relev&eacute;s par leur &eacute;nergie.
+Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner
+courage &agrave; leurs pr&ecirc;tres. Au passage de la Loire, les barques &eacute;taient peu
+nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps &agrave; se confesser.
+Les pr&ecirc;tres les &eacute;coutaient, assis sur les tertres du rivage. L'op&eacute;ration
+fut troubl&eacute;e par quelques vol&eacute;es perdues du canon r&eacute;publicain. Un des
+confesseurs fuyait... Sa p&eacute;nitente le rattrape: &laquo;Eh! mon p&egrave;re!
+l'absolution!&mdash;Ah! ma fille, vous l'avez.&raquo;&mdash;Mais elle ne le tint pas
+quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.</p>
+
+<p>Tout intr&eacute;pides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un
+grand embarras pour l'arm&eacute;e. Outre cinquante carrosses o&ugrave; elles
+s'&eacute;taient entass&eacute;es, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou &agrave;
+cheval, &agrave; pied, de toutes fa&ccedil;ons. Beaucoup tra&icirc;naient des enfants.
+Plusieurs &eacute;taient grosses. Elles trouv&egrave;rent bient&ocirc;t les hommes autres
+qu'ils n'&eacute;taient au d&eacute;part. Les vertus du Vend&eacute;en tenaient &agrave; ses
+habitudes; hors de chez lui, il se trouva d&eacute;moralis&eacute;. Sa confiance en
+ses chefs, en ses pr&ecirc;tres, disparut; il soup&ccedil;onnait les premiers de
+vouloir fuir, s'embarquer. Pour les pr&ecirc;tres, leurs disputes, la fourbe
+de l'&eacute;v&ecirc;que d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs m&oelig;urs jusque-l&agrave;
+cach&eacute;es, tout parut cyniquement. L'arm&eacute;e y perdit sa foi. Point de
+milieu; d&eacute;vots hier, tout &agrave; coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne
+respectaient plus rien.</p>
+
+<p>Les Vend&eacute;ennes pay&egrave;rent cruellement la part qu'elles avaient eue &agrave; la
+guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, d&egrave;s la bataille du
+Mans quelques trentaines de femmes furent imm&eacute;diatement fusill&eacute;es.
+Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauv&eacute;es par les soldats, qui,
+donnant le bras aux dames tremblantes, les tir&egrave;rent de la bagarre. On en
+cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un
+cabriolet &agrave; lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens.
+Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son lib&eacute;rateur;
+elle fut jug&eacute;e et p&eacute;rit. Quelques-unes &eacute;pous&egrave;rent ceux qui les avaient
+sauv&eacute;es; ces mariages tourn&egrave;rent mal; l'implacable amertume revenait
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Un jeune employ&eacute; du Mans, nomm&eacute; Goubin, trouve, le soir de la bataille,
+une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant o&ugrave; aller.
+Lui-m&ecirc;me, &eacute;tranger &agrave; la ville, ne connaissant nulle maison s&ucirc;re, il la
+retira chez lui. Cette infortun&eacute;e, grelottante de froid ou de peur, il
+la mit dans son propre lit. Petit commis &agrave; six cents francs, il avait un
+cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il
+dormit sur sa chaise. Fatigu&eacute; alors, devenant malade, il lui demanda,
+obtint de coucher pr&egrave;s d'elle, habill&eacute;. Inutile de dire qu'il fut ce
+qu'il devait &ecirc;tre. Une heureuse occasion permit &agrave; la demoiselle de
+retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle &eacute;tait riche, de grande
+famille, et (c'est le plus &eacute;tonnant) qu'elle avait de la m&eacute;moire. Elle
+fit dire &agrave; Goubin qu'elle voulait l'&eacute;pouser: &laquo;Non, mademoiselle; je suis
+r&eacute;publicain; les bleus doivent rester bleus!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2>
+
+<h3>LA R&Eacute;ACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SI&Egrave;CLE QUI SUIT LA R&Eacute;VOLUTION.</h3>
+
+
+<p>Plusieurs choses pr&eacute;cipit&egrave;rent la r&eacute;action, apr&egrave;s le 9 thermidor:</p>
+
+<p>La tension excessive du gouvernement r&eacute;volutionnaire, la lassitude d'un
+ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au
+c&oelig;ur. Immense fut l'&eacute;lan de la piti&eacute;, aveugle, irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'&eacute;tonner si les femmes furent les principaux agents de
+la r&eacute;action.</p>
+
+<p>La n&eacute;gligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes
+populaires, le <i>d&eacute;braill&eacute;</i> de l'&eacute;poque, ont &eacute;t&eacute; fl&eacute;tris du nom de
+cynisme. En r&eacute;alit&eacute;, l'autorit&eacute; r&eacute;publicaine, dans sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme,
+l'aust&eacute;rit&eacute; des m&oelig;urs.</p>
+
+<p>La <i>censure</i> morale &eacute;tait exerc&eacute;e, non-seulement par les magistrats,
+mais par les soci&eacute;t&eacute;s populaires. Plus d'une fois des proc&egrave;s d'adult&egrave;re
+furent port&eacute;s &agrave; la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres
+d&eacute;cident que l'homme immoral <i>est suspect</i>. Grave et sinistre
+d&eacute;signation, plus redout&eacute;e alors qu'aucune peine!</p>
+
+<p>Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles
+publiques.</p>
+
+<p>De l&agrave; les secours aux filles m&egrave;res, dont on a tant parl&eacute;. En r&eacute;alit&eacute;, si
+les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la
+plupart des filles publiques. L'enfant d&eacute;laiss&eacute; va aux h&ocirc;pitaux,
+c'est-&agrave;-dire qu'il meurt.</p>
+
+<p>Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution)
+avaient &agrave; peu pr&egrave;s disparu.</p>
+
+<p>Les salons, o&ugrave; les femmes avaient tant brill&eacute; jusqu'en 92, se ferment
+avant 93.</p>
+
+<p>Les femmes se jugeaient annul&eacute;es. Sous ce gouvernement farouche, elles
+n'eussent &eacute;t&eacute; qu'&eacute;pouses et m&egrave;res.</p>
+
+<p>La d&eacute;tente se l&acirc;che le 9 thermidor. Un d&eacute;bordement inou&iuml;, une furieuse
+bacchanale commen&ccedil;a d&egrave;s le jour m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans la longue promenade qu'on fit faire &agrave; Robespierre pour le mener &agrave;
+l'&eacute;chafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fen&ecirc;tres, lou&eacute;es &agrave;
+tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient,
+&eacute;taient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait &agrave; ces
+balcons. &Agrave; la faveur de cette r&eacute;action violente de sensibilit&eacute; publique,
+leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle
+intol&eacute;rable. Impudentes, demi-nues, sous pr&eacute;texte de juillet, la gorge
+charg&eacute;e de fleurs, accoud&eacute;es sur le velours, pench&eacute;es &agrave; mi-corps sur la
+rue Saint-Honor&eacute;, avec les hommes derri&egrave;re, elles criaient d'une voix
+aigre: &laquo;&Agrave; mort! &agrave; la guillotine!&raquo; Elles reprirent ce jour-l&agrave; hardiment
+les grandes toilettes, et, le soir, elles <i>soup&egrave;rent</i>. Personne ne se
+contraignait plus.</p>
+
+<p>De Sade sortit de prison le 10 thermidor.</p>
+
+<p>Quand le fun&egrave;bre cort&egrave;ge arriva &agrave; l'Assomption, devant la maison Duplay,
+les actrices donn&egrave;rent une sc&egrave;ne. Des furies dansaient en rond. Un
+enfant &eacute;tait l&agrave; &agrave; point, avec un seau de sang de b&oelig;uf; d'un balai, il
+jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.</p>
+
+<p>Le soir, ces m&ecirc;mes bacchantes coururent &agrave; Sainte-P&eacute;lagie, o&ugrave; &eacute;tait la
+m&egrave;re Duplay, criant qu'elles &eacute;taient les veuves des victimes de
+Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les ge&ocirc;liers
+effray&eacute;s, &eacute;trangl&egrave;rent la vieille femme et la pendirent &agrave; la tringle de
+ses rideaux.</p>
+
+<p>Paris redevint tr&egrave;s-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest
+et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de
+joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux
+filles publiques. Puis, ouvrirent ces <i>bals des victimes</i>, o&ugrave; la luxure
+impudente roulait dans l'orgie son faux deuil.</p>
+
+<p>L'<i>homme sensible</i>, en g&eacute;missant, sp&eacute;culait sur l'assignat et les biens
+nationaux. La <i>bande noire</i> pleurait &agrave; chaudes larmes les parents
+qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices
+royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs
+cachettes, travaillaient, sans s'&eacute;pargner, &agrave; royaliser la Terreur; elles
+enla&ccedil;aient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur
+poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner
+la R&eacute;publique. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rov&egrave;re,
+s'&eacute;taient mari&eacute;s noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme
+un b&oelig;uf saign&eacute;, redevint tout &agrave; coup terrible sous l'aiguillon de la
+Contat; cette maligne Suzanne du <i>Figaro</i> de Beaumarchais jeta le lacet
+au taureau, et le lan&ccedil;a, cornes basses, au travers des Jacobins.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas &agrave; raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la
+R&eacute;volution. Ce sont les commencements de la longue R&eacute;action qui dure
+depuis un demi-si&egrave;cle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a><a href="#table">CONCLUSION</a></h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le d&eacute;faut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il
+ne donne point les <i>femmes de la R&eacute;volution</i>, mais quelques h&eacute;ro&iuml;nes,
+quelques femmes plus ou moins c&eacute;l&egrave;bres. Il dit telles vertus &eacute;clatantes.
+Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus m&eacute;ritants que la
+gloire ne les soutint pas.</p>
+
+<p>Ce que les femmes furent en 89, &agrave; l'immortelle aurore, ce qu'elles
+furent au midi de 90, &agrave; l'heure sainte des F&eacute;d&eacute;rations, de quel c&oelig;ur
+elles dress&egrave;rent l'autel de l'avenir!&mdash;au d&eacute;part enfin de 92, quand il
+fallut se l'arracher, ce c&oelig;ur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui
+pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir
+quelque chose, mais combien incompl&egrave;tement!</p>
+
+<p>Pendant les dix ann&eacute;es que co&ucirc;ta cette &oelig;uvre historique, nous avions
+essay&eacute; dans notre chaire du Coll&egrave;ge de France de reprendre et
+d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la
+famille.</p>
+
+<p>En 1848 sp&eacute;cialement, nous indiquions l'initiative que la femme &eacute;tait
+appel&eacute;e &agrave; prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions &agrave; la
+R&eacute;publique: Vous ne fonderez pas l'&Eacute;tat sans une r&eacute;forme morale de la
+famille. La famille &eacute;branl&eacute;e ne se raffermira qu'au foyer du nouvel
+autel, fond&eacute; par la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? o&ugrave; est
+cet auditoire bienveillant, sympathique?...</p>
+
+<p>Dois-je dire comme le vieux Villon: <i>O&ugrave; sont les neiges de l'autre an?</i></p>
+
+<p>Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la
+puissante voix de Quinet, la vo&ucirc;te o&ugrave; je vis telle parole proph&eacute;tique de
+Mickiewicz se graver en lettres de feu...</p>
+
+<p>Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est int&eacute;ress&eacute; dans
+l'&Eacute;tat, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs
+publics.</p>
+
+<p>L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.</p>
+
+<p>Qui paye l'imp&ocirc;t du sang? la m&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus
+terrible enjeu.</p>
+
+<p>Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumi&egrave;res sur
+un tel int&eacute;r&ecirc;t, de s'initier compl&egrave;tement aux destin&eacute;es de la Patrie?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux
+anecdotes vari&eacute;es de ces biographies. Regardez s&eacute;rieusement les
+premi&egrave;res pages et les derni&egrave;res.</p>
+
+<p>Dans les premi&egrave;res, que voyez-vous?</p>
+
+<p>La sensibilit&eacute;, le c&oelig;ur, la sympathie pour les mis&egrave;res du genre humain,
+vous lan&ccedil;a en 89 dans la R&eacute;volution. Vous e&ucirc;tes piti&eacute; du monde, et vous
+vous &eacute;lev&acirc;tes &agrave; ce point d'immoler la famille m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La fin du livre, quelle est-elle?</p>
+
+<p>La sensibilit&eacute; encore, la piti&eacute; et l'horreur du sang, l'amour inquiet de
+la famille, contribu&egrave;rent plus qu'aucune autre chose &agrave; vous jeter dans
+la r&eacute;action.</p>
+
+<p>L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus
+par les assassinats que 93 par les &eacute;chafauds.</p>
+
+<p>L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour
+leur salut, vous reni&acirc;tes la pens&eacute;e de 92, la d&eacute;livrance du monde. Vous
+cherch&acirc;tes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque
+enfant que je fusse alors, ma m&eacute;moire est fid&egrave;le: jusqu'en 1815,
+n'&eacute;tiez-vous pas toutes en deuil?</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir
+dira non.&mdash;Mais, qu'il vous ait tromp&eacute;es dans la r&eacute;action de cette
+&eacute;poque, lorsque vous immol&acirc;tes le monde &agrave; la famille pour voir ensuite
+d&eacute;cimer la famille et l'Europe sem&eacute;e des os de vos enfants, rien de plus
+s&ucirc;r: le pass&eacute; vous l'a dit.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.</p>
+
+<p>Comparez, je vous prie, la vie de vos m&egrave;res et la v&ocirc;tre, leur vie pleine
+et forte, f&eacute;conde d'&oelig;uvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si
+vous le pouvez, le n&eacute;ant et l'ennui, la langueur o&ugrave; coulent vos jours.
+Quelle a &eacute;t&eacute; votre part, votre r&ocirc;le, dans ce mis&eacute;rable demi-si&egrave;cle de la
+r&eacute;action?</p>
+
+<p>Voulez-vous que je vous dise franchement d'o&ugrave; vient la diff&eacute;rence?</p>
+
+<p>Elles aim&egrave;rent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.</p>
+
+<p>J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les &oelig;uvres
+renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le
+vivifient de leur activit&eacute;, qui voguent avec lui, respirant du grand
+souffle dont se gonfle la voile du si&egrave;cle, et dont le mot est: <i>En
+avant!</i></p>
+
+<p>Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse &agrave;
+vingt ans de sa frivolit&eacute;, l'homme dangereux qui vous m&egrave;ne &agrave; quarante
+dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses,
+d'agitations sans but, d'ennui st&eacute;rile.</p>
+
+<p>Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que
+le foudroyant g&eacute;nie moderne, dans sa f&eacute;condit&eacute; terrible, multiplie ses
+miracles par heure et par minute, vapeur et daguerr&eacute;otype, chemin de
+fer, t&eacute;l&eacute;graphe &eacute;lectrique (o&ugrave; sera tout &agrave; l'heure la conscience du
+globe), tous les arts m&eacute;caniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs
+dons infinis, vers&eacute;s &agrave; votre insu sur vous (et jusqu'&agrave; la robe que vous
+portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de
+la vie, vous enfermer dans le s&eacute;pulcre!</p>
+
+<p>Vous user &agrave; sauver la ruine qu'on ne sauvera pas!</p>
+
+<p>Si vous aimez le moyen &acirc;ge, &eacute;coulez ce mot proph&eacute;tique que je traduis
+d'un de ses chants, d'une vieille <i>prose</i>, comique et sublime:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le nouveau emporte le vieux,<br /></span>
+<span class="i0">L'ombre est chass&eacute;e par la clart&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">le jour met en fuite la nuit..<br /></span>
+<span class="i0">.................................<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; genoux! et dis: Amen!...<br /></span>
+<span class="i0">Assez mang&eacute; d'herbe et de foin...<br /></span>
+<span class="i0">Laisse les vieilles choses... Et va!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Filles de la longue paix qui tra&icirc;ne depuis 1815, connaissez bien votre
+situation.</p>
+
+<p>Voyez-vous l&agrave;-bas tous ces nuages noirs qui commencent &agrave; crever? Et,
+sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de
+volcans souterrains, ces g&eacute;missements de la nature?...</p>
+
+<p>Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de
+r&ecirc;ves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'&eacute;crasement.
+Elle finit... Je connais votre c&oelig;ur, remerciez-en Dieu qui l&egrave;ve le
+pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.</p>
+
+<p>Ce bien-&ecirc;tre o&ugrave; languissait votre mollesse, il fallait qu'il fin&icirc;t. Pour
+ne parler que d'un p&eacute;ril, qui ne voyait venir la barbare rapacit&eacute; du
+Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident
+la f&eacute;rocit&eacute; du Cosaque?</p>
+
+<p>Oubliez, oubliez que vous f&ucirc;tes les filles de la paix. Vous voil&agrave; tout &agrave;
+l'heure dans la haute et difficile situation de vos m&egrave;res aux jours des
+grands combats. Comment soutinrent-elles ces &eacute;preuves? Il est temps pour
+vous de le demander.</p>
+
+<p>Elles n'accept&egrave;rent pas seulement le sacrifice, elles l'aim&egrave;rent, elles
+all&egrave;rent au-devant.</p>
+
+<p>La fortune, la n&eacute;cessit&eacute;, qui croyaient leur faire peur, et venaient &agrave;
+elles, les mains pleines de glaives, les trouv&egrave;rent fortes et
+souriantes, sans plainte molle, sans injure &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et l&agrave;
+encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs cr&ecirc;pes: &laquo;La
+mort!... mais la mort immortelle!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: &laquo;Et nous aussi,
+nous serions fortes!... Viennent l'&eacute;preuve et le p&eacute;ril! Les grandes
+crises nous trouveront toujours pr&ecirc;tes. Nous ne serons pas au-dessous.&raquo;</p>
+
+<p>Au danger? oui, peut-&ecirc;tre; mais aux privations? au changement prolong&eacute;
+de situation, d'habitudes? C'est l&agrave; le difficile, l'&eacute;cueil m&ecirc;me de tel
+noble c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Dire adieu &agrave; la vie somptueuse, abondante, souffrir, je&ucirc;ner, d'accord,
+s'il le fallait. Mais se d&eacute;tacher de ce monde d'inutilit&eacute;s &eacute;l&eacute;gantes
+qui, dans l'&eacute;tat de nos m&oelig;urs, semblent faire la po&eacute;sie de la femme!...
+Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plut&ocirc;t mourir!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans les ann&eacute;es dites <i>heureuses</i> qui amen&egrave;rent 1848, quand l'horizon
+moral s'&eacute;tait rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'&eacute;tant
+point soulev&eacute;e ni par l'espoir ni par l'&eacute;preuve, s'affaissait sur
+elle-m&ecirc;me, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore,
+quelle chance pour un renouvellement.</p>
+
+<p>Entour&eacute; de cette foule o&ugrave; plusieurs avaient foi, plus qu'un autre
+affect&eacute; des signes effrayants d'une caducit&eacute; de Bas-Empire, je regardais
+avec inqui&eacute;tude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une
+brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus p&eacute;n&eacute;trant
+qui fut jamais. D&eacute;vou&eacute; &agrave; l'id&eacute;e? ah! plus d'un l'a prouv&eacute;!... Mais pour
+un grand nombre pourtant l'&eacute;cueil &eacute;tait l'exc&egrave;s de la culture, la
+curiosit&eacute; infinie, la mobilit&eacute; de l'esprit, des amours passagers pour
+tel et tel syst&egrave;me, un faible pour les utopies ing&eacute;nieuses qui
+promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant
+par cela toute privation inutile, feraient dispara&icirc;tre d'ici la
+n&eacute;cessit&eacute; du sacrifice et l'occasion du d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la question que je m'adressais tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge
+d'enlever le globe!&raquo;</p>
+
+<p>Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.</p>
+
+<p>Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour.</p>
+
+<p>&laquo;Qui aime encore?&raquo; C'est la seconde question que le moraliste devait
+s'adresser.</p>
+
+<p>Question d&eacute;plac&eacute;e? Nullement, dans le monde de glace, d'int&eacute;r&ecirc;t
+croissant, d'&eacute;go&iuml;sme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont
+nous nous sentons entour&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Qui aime? (La nature me fit cette r&eacute;ponse.) Qui aime? c'est la femme.</p>
+
+<p>&laquo;D'amour, elle aime un jour. De maternit&eacute;, pour la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Donc, je m'adressai &agrave; la femme, &agrave; la m&egrave;re, pour la grande initiative
+sociale<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois
+des coups de lumi&egrave;re, des intuitions vraies. Un jour que, pour
+l'embarrasser, nous lui faisions cette question: &laquo;Qu'est-ce que la
+femme, &agrave; votre avis?&raquo; il r&ecirc;va quelque temps. Ses doux yeux de biche
+&eacute;gar&eacute;e furent plus sauvages encore qu'&agrave; l'ordinaire. Enfin, le vieillard
+rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: &laquo;C'est une
+initiation.&raquo;</p>
+
+<p>Mot charmant, mot profond, profond&eacute;ment, d&eacute;licatement vrai, en cent
+nuances et cent mani&egrave;res.</p>
+
+<p>La femme est l'initiation active, la puissance &eacute;minemment douce et
+patiente qui sait et peut initier.</p>
+
+<p>Elle est elle-m&ecirc;me l'objet de l'initiation. Elle initie &agrave; la beaut&eacute; qui
+est elle-m&ecirc;me, &agrave; la beaut&eacute; en ses divers degr&eacute;s, au degr&eacute; sublime
+surtout.&mdash;Et quel? Le sacrifice.</p>
+
+<p>Le sacrifice p&eacute;nible et dramatique, souvent, choquant par le combat,
+l'effort,&mdash;dans la m&egrave;re, il est harmonique, il entre dans son harmonie
+m&ecirc;me; c'est sa souveraine beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se d&eacute;chire. En elle, il
+sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour
+r&eacute;alis&eacute;, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint
+de donner peu encore.</p>
+
+<p>Elle implore toute chose &agrave; suppl&eacute;er son impuissance, invite tout &agrave;
+douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de l&agrave;-haut, une &eacute;toile
+de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la
+rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumi&egrave;re
+sur lequel B&eacute;atrix fit monter l'&acirc;me aim&eacute;e de monde en monde &eacute;tait
+brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui
+tremble dans un &oelig;il de m&egrave;re?</p>
+
+<p>Celle-ci, qui appelle toute chose &agrave; son secours, a bien plus en elle
+pour douer son fils.</p>
+
+<p>Elle a ce qui est elle-m&ecirc;me, sa profonde nature de m&egrave;re, le <i>sacrifice
+illimit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent
+davantage.</p>
+
+<p>Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle
+embrassera tout.</p>
+
+<p>Que te demandons-nous, &ocirc; femme? Rien que de r&eacute;aliser pour celui que tu
+aimes, de mettre dans sa v&eacute;rit&eacute; compl&egrave;te, ta nature propre, qui est le
+sacrifice.</p>
+
+<p>Cela est simple, cela contient beaucoup.</p>
+
+<p>Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers &agrave; ton
+grand, ton durable amour.</p>
+
+<p>Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beaut&eacute;, &agrave;
+la souveraine beaut&eacute; de nature qui est en toi, si tu la cherches, et
+dont tu dois cr&eacute;er, agrandir l'&acirc;me aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Le sacrifice enfin (l&agrave; est l'&eacute;preuve, la gloire aussi et le succ&egrave;s) des
+molles tendresses qui couvrent l'&eacute;go&iuml;sme.&mdash;Le sacrifice qui dit: &laquo;Non
+pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit
+grand!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est l&agrave; justement le but
+de l'initiation, c'est l&agrave; ce que le fils doit prendre de sa m&egrave;re, c'est
+par l&agrave; qu'il doit la repr&eacute;senter: <i>Aimer et non pour soi, se pr&eacute;f&eacute;rer le
+monde</i>.</p>
+
+<p>Cette &eacute;lasticit&eacute; divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du
+c&oelig;ur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu
+du d&eacute;vouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand d&egrave;s ce
+jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i6">Nervi, pr&egrave;s G&ecirc;nes, 20 mars 1854.<br /></span>
+</div></div>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les lettres admirables de Latude sont encore in&eacute;dites, sauf
+le peu qu'a cit&eacute; Delort. Elles ne r&eacute;futent que trop la vaine pol&eacute;mique
+de 1787.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> &Agrave; mesure qu'on entrent dans une analyse plus s&eacute;rieuse de
+l'histoire de ces temps, on d&eacute;couvrira la part souvent secr&egrave;te, mais
+immense, que le c&oelig;ur a eue dans la destin&eacute;e des hommes d'alors, quel
+que f&ucirc;t leur caract&egrave;re. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker
+jusqu'&agrave; Robespierre. Cette g&eacute;n&eacute;ration raisonneuse atteste toujours les
+id&eacute;es, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Si le roi d&eacute;fendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus
+tard et trop tard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le touchant petit livre &eacute;crit avant la R&eacute;volution a &eacute;t&eacute;
+publi&eacute; apr&egrave;s, en 98; il participe des deux &eacute;poques. Les lettres sont
+adress&eacute;es &agrave; Cabanis, le beau-fr&egrave;re de l'aimable auteur, l'ami
+inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achev&eacute;es
+dans ce p&acirc;le &Eacute;lys&eacute;e d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aim&eacute;es. Elles
+parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles.
+Dans une si grande r&eacute;serve, n&eacute;anmoins, on ne distingue pas toujours,
+parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille
+ou des regrets de la veuve. Est-ce &agrave; Condorcet, est-ce &agrave; Cabanis que
+s'adresse ce passage d&eacute;licat, &eacute;mu, qui allait &ecirc;tre &eacute;loquent, mais elle
+s'arr&ecirc;te &agrave; temps: &laquo;Le r&eacute;parateur et le guide de notre bonheur...&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Cette s&eacute;cheresse n'est qu'ext&eacute;rieure. On le sent bien en
+lisant, dans ses derni&egrave;res paroles &agrave; sa fille, la longue et tendre
+recommandation qu'il lui fait d'aimer et m&eacute;nager les animaux, la
+tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige &agrave; se servir
+mutuellement de nourriture.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Altera jam teritur bellis civilibus &aelig;tas;<br /></span>
+<span class="i6">.....<br /></span>
+<span class="i0">Justum et tenacem propositi virum<br /></span>
+<span class="i6">.....<br /></span>
+<span class="i0">Et euncta terrarum subacta<br /></span>
+<span class="i0">Pr&aelig;ter atrocem animum Catonis.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette religion, n&eacute;e du c&oelig;ur de la femme (ce fut le charme
+de son berceau), va, en sa d&eacute;cadence, s'absorbant dans la femme. Ses
+docteurs sont insatiables dans les recherches sur le myst&egrave;re du sexe.
+Cette ann&eacute;e m&ecirc;me (1849), quelle mati&egrave;re le concile de Paris a-t-il
+fouill&eacute;e, approfondie? Une seule, la Conception.&mdash;Ne cherchez point le
+pr&ecirc;tre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il
+s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme &agrave; qui tous
+les jours cent femmes viennent raconter leur c&oelig;ur, leur lit, tous leurs
+secrets? Les saints myst&egrave;res de la nature, qui, vus de face, au jour de
+Dieu, de l'&oelig;il aust&egrave;re de la science, agrandiraient l'esprit,
+l'affaiblissent et l'&eacute;nervent quand on les surprend ainsi au demi-jour
+des confidences sensuelles. L'agitation fi&eacute;vreuse, les jouissances
+commenc&eacute;es, plus ou moins &eacute;lud&eacute;es, recommenc&eacute;es sans cesse, st&eacute;rilisent
+l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et
+au m&eacute;decin). Il peut garder les petites facult&eacute;s d'intrigue et de
+man&egrave;ge, mais les grandes facult&eacute;s viriles, surtout l'invention, ne se
+d&eacute;veloppent jamais dans cet &eacute;tat maladif; elles veulent l'&eacute;tat sain,
+naturel, l&eacute;gitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis
+que le <i>Sacr&eacute;-C&oelig;ur</i>, sous son voile d'&eacute;quivoques, a rendu si ais&eacute; ce
+jeu fatal, le pr&ecirc;tre s'y est &eacute;nerv&eacute; et n'a plus rien produit; il est
+rest&eacute; eunuque dans les sciences.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces lettres (conserv&eacute;es aux <i>Archives nationales</i>, armoire
+de fer, c. 37, pi&egrave;ces du proc&egrave;s de Louis XVI) fournissent une
+circonstance att&eacute;nuante en faveur de l'homme incertain, timor&eacute;, dont
+elles durent torturer l'esprit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Avant son mariage avec Roland, mademoiselle Phlipon avait
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute;e, par l'inconduite de son p&egrave;re, de se r&eacute;fugier dans un
+couvent de la rue Neuve-Saint-&Eacute;tienne, qui m&egrave;ne au Jardin des Plantes;
+petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de
+Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans
+sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme
+toujours, mais dans une extr&ecirc;me pauvret&eacute;, avec une sobri&eacute;t&eacute; plus que
+spartiate, et semblant d&eacute;j&agrave; s'exercer aux vertus de la R&eacute;publique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voyez les portraits de L&eacute;montey, Riouffe et tant d'autres;
+comme gravure, le bon et na&iuml;f portrait mis par Champagneux en t&ecirc;te de la
+premi&egrave;re &eacute;dition des M&eacute;moires (an VIII). Elle est prise peu avant le
+temps de sa mort, &agrave; trente-neuf ans. Elle est forte, et d&eacute;j&agrave; un peu
+<i>maman</i>, si on ose le dire, tr&egrave;s-sereine, ferme et r&eacute;solue, avec une
+tendance visiblement critique. Ce dernier caract&egrave;re ne tient pas
+seulement &agrave; sa pol&eacute;mique r&eacute;volutionnaire; mais tels sont en g&eacute;n&eacute;ral ceux
+qui ont lutt&eacute;, qui ont peu donn&eacute; au plaisir, qui ont contenu, ajourn&eacute; la
+passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voyez la belle lettre &agrave; Bosc, alors fort troubl&eacute; d'elle et
+triste de la voir transplant&eacute;e pr&egrave;s de Lyon, si loin de Paris: &laquo;Assise
+au coin du feu, apr&egrave;s une nuit paisible et les soins divers de la
+matin&eacute;e, mon ami &agrave; son bureau, ma petite &agrave; tricoter, et moi causant avec
+l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'&ecirc;tre bien
+chaudement au sein de ma petite et ch&egrave;re famille, &eacute;crivant &agrave; un ami,
+tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur
+leur sort,&raquo; etc.&mdash;Doux tableaux d'int&eacute;rieur, s&eacute;rieux bonheur de la
+vertu, montr&eacute; au jeune homme pour calmer son c&oelig;ur, l'&eacute;purer,
+l'&eacute;lever... Demain pourtant le vent de la temp&ecirc;te aura emport&eacute; ce
+nid!...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ce fut lui aussi, l'honn&ecirc;te et digne Bosc, qui, au dernier
+moment, s'&eacute;levant au-dessus de lui-m&ecirc;me, pour accomplir en elle l'id&eacute;al
+supr&ecirc;me qu'il y avait toujours admir&eacute;, lui donna le noble conseil de ne
+point d&eacute;rober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais
+d'accepter l'&eacute;chafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage
+la R&eacute;publique et l'humanit&eacute;. Il la suit &agrave; l'immortalit&eacute;, pour ce conseil
+h&eacute;ro&iuml;que. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son
+aust&egrave;re &eacute;poux, et elle y m&egrave;ne avec elle ce jeune groupe d'aimables,
+d'irr&eacute;prochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux,
+Bancal des Issarts. Rien ne les s&eacute;parera.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie &agrave; deux
+passages des M&eacute;moires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du
+tout. Elle parle des passions, &laquo;dont &agrave; peine, avec la vigueur d'un
+athl&egrave;te, elle sauve l'&acirc;ge m&ucirc;r.&raquo; Que conclurez-vous de l&agrave;?&mdash;Elle parle
+des &laquo;bonnes raisons&raquo; qui, vers le 31 mai, la poussaient au d&eacute;part. Il
+est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes
+raisons ne peuvent &ecirc;tre qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nous ne r&eacute;sistons pas au plaisir de copier le portrait que
+L&eacute;montey fait de madame Roland:
+</p><p>
+&laquo;J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa
+taille et sa chevelure &eacute;taient d'une beaut&eacute; remarquable, et son teint
+d&eacute;licat avait une fra&icirc;cheur et un coloris qui, joints &agrave; son air de
+r&eacute;serve et de candeur, la rajeunissaient singuli&egrave;rement. Je ne lui
+trouvai point l'&eacute;l&eacute;gance ais&eacute;e d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans
+ses M&eacute;moires; je ne veux point dire qu'elle e&ucirc;t de la gaucherie, parce
+que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de gr&acirc;ce. Je
+me souviens que, la premi&egrave;re fois que je la vis, elle r&eacute;alisa l'id&eacute;e que
+je m'&eacute;tais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourn&eacute; tant de
+t&ecirc;tes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis,
+l'illusion fut encore plus compl&egrave;te. Madame Roland parlait bien, trop
+bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'appr&ecirc;t dans ce
+qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'&eacute;tait simplement une
+nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propri&eacute;t&eacute; d'expressions, raison
+piquante, gr&acirc;ce na&iuml;ve, tout cela coulait sans &eacute;tude entre des dents
+d'ivoire et des l&egrave;vres ros&eacute;es; force &eacute;tait de s'y r&eacute;signer. Dans le
+cours de la R&eacute;volution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland;
+c'&eacute;tait au commencement du premier minist&egrave;re de son mari. Elle n'avait
+rien perdu de son air de fra&icirc;cheur, d'adolescence et de simplicit&eacute;; son
+mari ressemblait &agrave; un quaker dont elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la fille, et son enfant
+voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'&agrave; la
+ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplant&eacute;s
+dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des
+affaires publiques, et je pus reconna&icirc;tre que ma mod&eacute;ration lui
+inspirait quelque piti&eacute;. Son &acirc;me &eacute;tait exalt&eacute;e, mais son c&oelig;ur restait
+doux et inoffensif. Quoique les grands d&eacute;chirements de la monarchie
+n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des
+sympt&ocirc;mes d'anarchie commen&ccedil;aient &agrave; poindre, et elle promettait de la
+combattre jusqu'&agrave; la mort. Je me rappelle le ton calme et r&eacute;solu dont
+elle m'annon&ccedil;a qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa t&ecirc;te sur
+l'&eacute;chafaud; et j'avoue que l'image de cette t&ecirc;te charmante abandonn&eacute;e au
+glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effac&eacute;e, car
+la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutum&eacute;s &agrave; ces
+effroyables id&eacute;es. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermet&eacute; de
+madame Roland et l'h&eacute;ro&iuml;sme de sa mort ne me surprirent point. Tout
+&eacute;tait d'accord et rien n'&eacute;tait jou&eacute; dans cette femme c&eacute;l&egrave;bre; ce ne fut
+pas seulement le caract&egrave;re le plus fort, mais encore le plus vrai de
+notre R&eacute;volution; l'histoire ne la d&eacute;daignera pas, et d'autres nations
+nous l'envieront.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur
+h&eacute;ro&iuml;ne, sans essayer de prouver qu'elle a d&ucirc; &ecirc;tre amoureuse. Celle-ci
+probablement, disent-ils, l'aura &eacute;t&eacute; de Barbaroux. D'autres, sur un mot
+d'une vieille servante, ont imagin&eacute; un certain Franquelin, jeune homme
+sensible et bien tourn&eacute;, qui aurait eu l'insigne honneur d'&ecirc;tre aim&eacute; de
+mademoiselle Corday et de lui co&ucirc;ter des larmes. C'est peu conna&icirc;tre la
+nature humaine. De tels actes supposent l'aust&egrave;re virginit&eacute; du c&oelig;ur. Si
+la pr&ecirc;tresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour
+humain n'avait amolli son c&oelig;ur.&mdash;Le plus absurde de tous, c'est
+Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce!
+La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repouss&egrave;rent ses
+propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il
+va jusqu'&agrave; supposer que le pauvre homme P&eacute;tion, &agrave; moiti&eacute; mort, qui
+n'avait plus qu'une id&eacute;e, ses enfants, sa femme, voulait...
+(devinez!...) <i>br&ucirc;ler Caen</i>, pour imputer ensuite ce crime &agrave; la
+Montagne! Tout le reste est de cette force.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Est-il n&eacute;cessaire de dire que ce culte n'&eacute;tait nullement
+le vrai culte de la R&eacute;volution? Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; vieille et lasse, trop
+vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein
+br&ucirc;lant, mais des &eacute;coles raisonneuses du temps de l'Encyclop&eacute;die.&mdash;Non,
+cette face n&eacute;gative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle
+soit, n'&eacute;tait pas celle que demandaient les c&oelig;urs ni la n&eacute;cessit&eacute; du
+temps. Pour soutenir l'effort des h&eacute;ros et des martyrs, il fallait un
+autre Dieu que celui de la g&eacute;om&eacute;trie. Le puissant Dieu de la nature, le
+Dieu P&egrave;re et Cr&eacute;ateur (m&eacute;connu du moyen &acirc;ge, <i>voy.</i> Monuments de Didron)
+lui-m&ecirc;me n'e&ucirc;t pas suffi; ce n'&eacute;tait pas assez de la r&eacute;v&eacute;lation de
+Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait &agrave; l'&acirc;me, c'&eacute;tait le Dieu
+de Justice h&eacute;ro&iuml;que, par lequel la France, pr&ecirc;tre arm&eacute; dans l'Europe,
+devait &eacute;voquer du tombeau les peuples ensevelis.
+</p><p>
+Pour n'&ecirc;tre pas nomm&eacute; encore, pour n'&ecirc;tre point ador&eacute; dans nos temples,
+ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos p&egrave;res dans leur croisade pour
+les libert&eacute;s du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les
+ruines amoncel&eacute;es, sur le foyer &eacute;teint, bris&eacute;, lorsque le sol fuit sous
+nos pieds, en lui reposent in&eacute;branlables notre c&oelig;ur et notre
+esp&eacute;rance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En 90, apparemment, il en &eacute;tait &agrave; H&eacute;lo&iuml;se; il avait une
+ma&icirc;tresse (<i>voy.</i> notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en
+89, j'h&eacute;site &agrave; raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste
+illustre, v&eacute;ridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait
+lui-m&ecirc;me de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le
+vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus,
+l'ancien h&ocirc;tel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant d&icirc;n&eacute;
+l&agrave; avec eux, se pr&eacute;parait &agrave; retourner chez lui, rue de Saintonge, au
+Marais; il s'aper&ccedil;ut qu'il avait oubli&eacute; sa bourse, et emprunta un &eacute;cu de
+six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait
+s'arr&ecirc;ter chez une fille: &laquo;Cela vaut mieux, dit-il, que de s&eacute;duire les
+femmes de ses amis.&raquo;&mdash;Si l'on veut croire que Lameth n'a pas invent&eacute; ce
+mot, l'explication la plus probable, &agrave; mon sens, c'est que Robespierre,
+d&eacute;barqu&eacute; r&eacute;cemment &agrave; Paris et voulant se faire adopter par le parti le
+plus avanc&eacute;, qui, dans la Constituante, &eacute;tait la jeune noblesse, croyait
+utile d'en imiter les m&oelig;urs, au moins en paroles. Il y a &agrave; parier qu'il
+sera retourn&eacute; tout droit dans son honn&ecirc;te Marais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Elle l'aima jusqu'&agrave; vouloir mourir avec lui.&mdash;Et pourtant,
+eut-il tout entier, sans r&eacute;serve, ce c&oelig;ur si d&eacute;vou&eacute;? Qui l'affirmerait?
+Elle &eacute;tait ardemment aim&eacute;e d'un homme bien inf&eacute;rieur (le trop c&eacute;l&egrave;bre
+Fr&eacute;ron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est l&agrave; bien
+entam&eacute;e; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu
+as trop bu &agrave; cette coupe, la R&eacute;volution est en toi. Je crois te sentir
+ici dans un n&oelig;ud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en
+d&eacute;tachas par la mort!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> &laquo;De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du
+matin.
+</p><p>
+&laquo;Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort;
+on n'a point le sentiment de sa captivit&eacute;: le ciel a eu piti&eacute; de moi. Il
+n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour &agrave;
+tour, toi, Horace et Durousse, qui &eacute;tait &agrave; la maison; mais notre petit
+avait perdu un &oelig;il par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la
+douleur de cet accident m'a r&eacute;veill&eacute;. Je me suis retrouv&eacute; dans mon
+cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre
+tes r&eacute;ponses, car toi et ta m&egrave;re vous me parliez, je me suis lev&eacute; au
+moins pour te parler et t'&eacute;crire. Mais, ouvrant mes fen&ecirc;tres, la pens&eacute;e
+de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me s&eacute;parent de
+toi, ont vaincu toute ma fermet&eacute; d'&acirc;me. J'ai fondu en larmes, ou plut&ocirc;t
+j'ai sanglot&eacute; en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile! &ocirc; ma ch&egrave;re
+Lucile, o&ugrave; es-tu? (<i>Ici on remarque la trace d'une larme</i>.) Hier au soir
+j'ai eu un pareil moment, et mon c&oelig;ur s'est &eacute;galement fendu quand j'ai
+aper&ccedil;u, dans le jardin, ta m&egrave;re. Un mouvement machinal m'a jet&eacute; &agrave; genoux
+contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa piti&eacute;, elle
+qui g&eacute;mit, j'en suis bien s&ucirc;r, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur
+(<i>ici encore une trace de larmes</i>), &agrave; son mouchoir et &agrave; son voile
+qu'elle a baiss&eacute;, ne pouvant tenir &agrave; ce spectacle. Quand vous viendrez,
+qu'elle s'asseye un peu plus pr&egrave;s avec toi, afin que je vous voie mieux.
+Il n'y a pas de danger, &agrave; ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien
+bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais
+une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux
+branches qui s'attachent &agrave; la t&ecirc;te. Tu demanderais du num&eacute;ro 15: le
+marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure,
+Lolotte, par mes amours &eacute;ternelles, envoie-moi ton portrait; que ton
+peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop
+compassion des autres; qu'il te donne deux s&eacute;ances par jour. Dans
+l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une f&ecirc;te, un jour d'ivresse et
+de ravissement, celui o&ugrave; je recevrai ce portrait. En attendant,
+envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon c&oelig;ur. Ma ch&egrave;re
+Lucile! me voil&agrave; revenu au temps de nos premi&egrave;res amours, o&ugrave; quelqu'un
+m'int&eacute;ressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le
+citoyen qui t'a port&eacute; ma lettre fut revenu: &laquo;Eh bien, vous l'avez vue?&raquo;
+lui dis-je, comme je le disais autrefois &agrave; cet abb&eacute; Landreville, et je
+me surprenais &agrave; le regarder comme s'il f&ucirc;t rest&eacute; sur ses habits, sur
+toute sa personne, quelque chose de ta pr&eacute;sence, quelque chose de toi.
+C'est une &acirc;me charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je
+le verrai, &agrave; ce qu'il me para&icirc;t, deux fois par jour, le matin et le
+soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait
+&eacute;t&eacute; autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai d&eacute;couvert une fente dans
+mon appartement; j'ai appliqu&eacute; mon oreille, j'ai entendu g&eacute;mir; j'ai
+hasard&eacute; quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui
+souffrait. Il m'a demand&eacute; mon nom, je le lui ai dit. &laquo;&Ocirc; mon Dieu!&raquo;
+s'est-il &eacute;cri&eacute; &agrave; ce nom, en retombant sur son lit, d'o&ugrave; il s'&eacute;tait lev&eacute;;
+et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'&Eacute;glantine. &laquo;Oui, je
+suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre r&eacute;volution est donc
+faite?&raquo; Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous
+envie cette faible consolation, et que, si on venait &agrave; nous entendre,
+nous ne fussions s&eacute;par&eacute;s et resserr&eacute;s plus &eacute;troitement; car il a une
+chambre &agrave; feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait
+l'&ecirc;tre. Mais, ch&egrave;re amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'&ecirc;tre au
+secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir &eacute;t&eacute; interrog&eacute;, sans
+recevoir un seul journal! c'est vivre et &ecirc;tre mort tout ensemble; c'est
+n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que
+l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma ch&egrave;re Lucile! ma bien-aim&eacute;e!
+bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un
+p&egrave;re, celle d'un fils! Si c'&eacute;tait Pitt ou Cobourg qui me traitassent si
+durement; mais mes coll&egrave;gues! mais Robespierre qui a sign&eacute; l'ordre de
+mon cachot! mais la R&eacute;publique, apr&egrave;s tout ce que j'ai fait pour elle!
+C'est l&agrave; le prix que je re&ccedil;ois de tant de vertus et de sacrifices! En
+entrant ici, j'ai vu H&eacute;rault-S&eacute;chelles, Simon, Ferroux, Chaumette,
+Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi
+qui me suis d&eacute;vou&eacute; depuis cinq ans &agrave; tant de haine et de p&eacute;rils pour la
+R&eacute;publique, moi qui ai conserv&eacute; ma puret&eacute; au milieu de la r&eacute;volution,
+moi qui n'ai de pardon &agrave; demander qu'&agrave; toi seule au monde, ma ch&egrave;re
+Lolotte, et &agrave; qui tu l'as accord&eacute;, parce que tu sais que mon c&oelig;ur,
+malgr&eacute; ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des
+hommes qui se disaient mes amis, qui se disent r&eacute;publicains, jettent
+dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la cigu&euml;;
+mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il
+est plus dur d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de toi! Le plus grand criminel serait trop
+puni s'il &eacute;tait arrach&eacute; &agrave; une Lucile autrement que par la mort, qui ne
+fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle s&eacute;paration;
+mais un coupable n'aurait point &eacute;t&eacute; ton &eacute;poux, et tu ne m'as aim&eacute; que
+parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On
+m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal
+r&eacute;volutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette
+question: Si j'avais conspir&eacute; contre la R&eacute;publique. Quelle d&eacute;rision! et
+peut-on insulter ainsi au r&eacute;publicanisme le plus pur! Je vois le sort
+qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma ch&egrave;re Lolotte, mon bon loup; dis
+adieu &agrave; mon p&egrave;re. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de
+l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te d&eacute;shonoreront pas.
+Tu vois que ma crainte &eacute;tait fond&eacute;e, que nos pressentiments furent
+toujours vrais. J'ai &eacute;pous&eacute; une femme c&eacute;leste par ses vertus; j'ai &eacute;t&eacute;
+bon mari, bon fils; j'aurais &eacute;t&eacute; bon p&egrave;re. J'emporte l'estime et les
+regrets de tous les vrais r&eacute;publicains, de tous les nommes, la vertu et
+la libert&eacute;. Je meurs &agrave; trente-quatre ans; mais c'est un ph&eacute;nom&egrave;ne que
+j'aie pass&eacute;, depuis cinq ans, tant de pr&eacute;cipices de la r&eacute;volution sans y
+tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma t&ecirc;te avec calme sur
+l'oreiller de mes &eacute;crits trop nombreux, mais qui respirent tous la m&ecirc;me
+philanthropie, le m&ecirc;me d&eacute;sir de rendre mes concitoyens heureux et
+libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la
+puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de
+Syracuse: &laquo;La tyrannie est une belle &eacute;pitaphe.&raquo; Mais, console-toi, veuve
+d&eacute;sol&eacute;e! l'&eacute;pitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est
+celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. &Ocirc; ma ch&egrave;re Lucile!
+j'&eacute;tais n&eacute; pour faire des vers, pour d&eacute;fendre les malheureux, pour te
+rendre heureuse, pour composer, avec ta m&egrave;re et mon p&egrave;re, et quelques
+personnes selon notre c&oelig;ur, un Ota&iuml;ti. J'avais r&ecirc;v&eacute; une r&eacute;publique que
+tout le monde e&ucirc;t ador&eacute;e. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si
+f&eacute;roces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans
+mes &eacute;crits contre les coll&egrave;gues qui m'avaient provoqu&eacute;, effaceraient le
+souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime
+de ma plaisanterie et de mon amiti&eacute; pour Danton. Je remercie mes
+assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos
+coll&egrave;gues sont assez l&acirc;ches pour nous abandonner et pour pr&ecirc;ter
+l'oreille &agrave; des calomnies que je ne connais pas, mais, &agrave; coup s&ucirc;r, des
+plus grossi&egrave;res, je vois que nous mourrons victimes de notre courage &agrave;
+d&eacute;noncer des tra&icirc;tres, de notre amour pour la v&eacute;rit&eacute;. Nous pouvons bien
+emporter avec nous ce t&eacute;moignage, que nous p&eacute;rissons les derniers des
+r&eacute;publicains. Pardon, ch&egrave;re amie, ma v&eacute;ritable vie, que j'ai perdue du
+moment qu'on nous a s&eacute;par&eacute;s, je m'occupe de ma m&eacute;moire. Je devrais bien
+plut&ocirc;t m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma
+poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle
+point par tes cris; ils me d&eacute;chireraient au fond du tombeau: vis pour
+mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point
+entendre. Que je l'aurais bien aim&eacute;! Malgr&eacute; mon supplice, je crois qu'il
+y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanit&eacute;;
+et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la libert&eacute;, Dieu le
+r&eacute;compensera. Je te reverrai un jour, &ocirc; Lucile! &ocirc; Anette! Sensible comme
+je l'&eacute;tais, la mort, qui me d&eacute;livre de la vue de tant de crimes,
+est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon &acirc;me, ma
+divinit&eacute; sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a
+d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma ch&egrave;re Lucile! adieu,
+Horace, Anette! adieu, mon p&egrave;re! Je sens fuir devant moi le rivage de la
+vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras crois&eacute;s te serrent! mes
+mains li&eacute;es t'embrassent, et ma t&ecirc;te s&eacute;par&eacute;e repose sur toi. Je vais
+mourir!&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur
+la chimie, lettre <span class="smcap">xxxvi</span>), cette observation si juste, qui, dans cette
+extr&ecirc;me mobilit&eacute; de l'&ecirc;tre physique, me garantit la fixit&eacute; de mon &acirc;me et
+son ind&eacute;pendance: &laquo;L'&ecirc;tre immat&eacute;riel, conscient, pensant et sensible,
+qui habite la bo&icirc;te d'air condens&eacute; qu'on appelle homme, est-il un simple
+effet de sa structure et de sa disposition int&eacute;rieure? Beaucoup le
+croient ainsi. Mais, si cela &eacute;tait vrai, l'homme devrait &ecirc;tre identique
+avec le b&oelig;uf ou autre animal inf&eacute;rieur dont il ne diff&egrave;re pas, comme
+composition et disposition.&raquo; Plus la chimie me prouve que je suis
+mat&eacute;riellement semblable &agrave; l'animal, plus elle m'oblige de rapporter &agrave;
+un principe diff&eacute;rent mes &eacute;nergies si vari&eacute;es et tellement sup&eacute;rieures
+aux siennes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> &laquo;Ainsi, diront les sages, d&eacute;laissant le ferme terrain de
+l'id&eacute;e, vous vous pla&ccedil;&acirc;tes dans les voies mobiles du sentiment.&raquo;
+</p><p>
+&Agrave; quoi je r&eacute;pondrais: Peu, tr&egrave;s peu d'id&eacute;es sont nouvelles. Presque
+toutes celles qui &eacute;clatent en ce si&egrave;cle, et veulent l'entra&icirc;ner, ont
+paru bien des fois, et toujours inutilement L'av&egrave;nement d'une id&eacute;e n'est
+pas tant la premi&egrave;re apparition de sa formule que sa d&eacute;finitive
+incubation, quand, re&ccedil;ue dans la puissante chaleur de l'amour, elle
+&eacute;cl&ocirc;t f&eacute;cond&eacute;e par la force du c&oelig;ur.
+</p><p>
+Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme
+telle, elle est aim&eacute;e, embrass&eacute;e, comme un cher nouveau-n&eacute;, que
+l'humanit&eacute; re&ccedil;oit dans ses bras.
+</p><p>
+D'id&eacute;es et de syst&egrave;mes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera?
+Plus d'un le peut. Cela tient &agrave; l'heure de la crise et &agrave; nos
+circonstances, tr&egrave;s-diverses selon la diversit&eacute; des temps et des
+nations.
+</p><p>
+Le grand, le difficile, c'est que l'id&eacute;e utile, au moment d&eacute;cisif,
+rencontre pr&eacute;par&eacute; un foyer de bonne volont&eacute; morale, de chaleur h&eacute;ro&iuml;que,
+de d&eacute;vouement, de sacrifice.. O&ugrave; en retrouverai-je l'&eacute;tincelle
+primitive, dans le refroidissement universel? Voil&agrave; ce que je me disais.
+</p><p>
+Je m'adressai &agrave; l'&eacute;tincelle indestructible, au foyer qui br&ucirc;lera encore
+sur les ruines du monde, &agrave; l'immortelle chaleur de l'&acirc;me maternelle.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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