The Project Gutenberg EBook of Les Nez-Percs, by mile Chevalier

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Title: Les Nez-Percs

Author: mile Chevalier

Release Date: June 14, 2006 [EBook #18585]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           LES NEZ-PERCS




A M. DUFLOT DE MOFRAS,

L'intrpide voyageur, le savant hydrographe, dont les admirables
travaux sur l'Orgon ont, les premiers, initi la France aux richesses
naturelles de l'Amrique septentrionale,

L'auteur reconnaissant,

H.-E. CHEVALIER.
Chteau de Maulnes, aot 1562.




                           LES NEZ-PERCS

                                PAR

                           MILE CHEVALIER




MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 18
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1867




                          CHAPITRE PREMIER

                  POIGNET-D'ACIER--NICK WHIFFLES


--Castors et loutres! voil un sac qui est tonnerrement lourd,
capitaine. Il y a au moins la charge de deux hommes. Tenez, c'est tout
au plus si je puis le remuer. Et pourtant Nick Whiffles n'est pas une
poule mouille,  Dieu, non! Que diable ferez-vous donc de tout cet
or-l?

--Soyez sans inquitude, mon brave, je trouverai aisment son placement,
rpondit le capitaine en souriant.

--Aisment! aisment! mais il y a l de quoi acheter toutes les femmes
de la cration, et ce n'est gure ce qui vous tente, vous, car jamais
on ne vous a vu tourner les yeux sur une squaw. Ce n'est pas comme mon
oncle le grand voyageur dans l'Afrique centrale; lui, il aurait fait dix
fois le tour du monde pour rencontrer un beau brin de fille. Il en avait
toujours comme a cinq ou six douzaines  ses trousses, oui bien, je le
jure, votre serviteur!

Et Nick Whiffles, abandonnant un gros sac de cuir de buffle qu'il avait
vainement essay de soulever, plongea sa main dans une blague en peau de
vison pendue sur sa poitrine, retira une poigne de tabac et s'en bourra
la bouche.

--Vous ne l'avez pas connu mon grand-pre? demanda-il au bout d'un
instant.

--Je croyais que vous parliez de votre oncle?

--Oncle ou grand-pre, a ne fait rien, capitaine. C'tait un fameux
touriste, comme ou dit aujourd'hui. Il avait un fier cheval, allez!
Ensemble ils parcoururent la terre, la mer, tout le globe. Est-ce que
vous les avez rencontrs dans vos excursions?

--Non, ami Nick, non, rpliqua le capitaine, riant de la franche
bonhomie avec laquelle le trappeur dbitait ses bourdes.

--Alors, c'est un malheur; car vous tiez fait pour vous entendre avec
eux, dit celui-ci d'un ton de regret sincre. Voyez-vous, mon parrain
tait aussi fort que vous...

--C'tait donc votre parrain?

--Ai-je dit parrain?

--Mais il me semble...

--Alors c'est que c'tait mon parrain, riposta Nick Whiffles sans
sourciller. Il tait courageux comme un bison, rus comme un carcajou;
mais pourtant il avait un dfaut, un grand dfaut de nature: mon oncle
manquait de vigueur dans les bras et dans les jambes. Un enfant l'aurait
renvers  terre.

--Comment! s'cria Poignet-d'Acier, donnant cours  un accs d'hilarit.
Comment! tout  l'heure vous disiez qu'il tait aussi robuste que moi!

--Ai-je dit cela? Castors et loutres, je me suis tromp, capitaine! Lui
aussi robuste que vous! Peuh! mon grand-pre tait mou, capitaine! et
poltron... poltron! Un livre lui aurait fait virer les talons!  Dieu,
oui!

L-dessus, l'honnte trappeur porta sa gourde  ses lvres et but une
copieuse gorge.

--Dlicieux whisky! dit-il en faisant voluptueusement claquer sa langue
contre son palais, dlicieux! On n'en fait pas de meilleur au fort
Columbia. Encore une gobe que ces vermines d'Indiens ne me voleront pas.
Voulez-vous y goter, capitaine?

Poignet-d'Acier fit avec la tte un geste ngatif.

--Voyons, Nick, il faut nous hter, dit-il ensuite.

--Comme de raison, capitaine. Mais, je l'avoue, ce coquin de sac est
trop lourd pour mes paules.

--Prenez-en un autre; je transporterai celui-ci.

--Ah! vous, c'est diffrent. Je ne sais pas ce que vous ne feriez
pas, capitaine; vous tes le plus vigoureux, le plus habile, le plus
infatigable de tous les chasseurs du Nord-Ouest. Ce sera une maudite
perte pour nous autres francs trappeurs quand vous serez parti, et les
gens de la compagnie de la baie d'Hudson seront, bien capables d'allumer
un feu de joie, car vous leur avez donn firement du fil  retordre.
A votre place, je ne les quitterais pas comme a, moi. Ont-ils un peu
cherch  vous assassiner, hein? Depuis Pad et Joe [1]...

[Note 1: Voir la _Tte-Plate_.]

--Bon, bon! laissons cela, interrompit brusquement Poignet-d'Acier, dont
le front se rembrunit aussitt, comme si ces rminiscences lui eussent
t pnibles.

--A votre aise, capitaine. Je me tais sur ce chapitre, quoique j'en
aurais long  dire. Mais a n'empche pas que a me peine de vous voir
partir comme a! Je m'tais fait  vous comme  mes chiens, et je m'en
vais maintenant tre tout aussi dsorient que la premire fois que j'ai
quitt les tablissements [2].

[Note 2: Les trappeurs du Nord-Ouest nomment tablissements les lieux
habits par les gens civiliss.]

--Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?

--Pourquoi? pourquoi? rpliqua le trappeur en secouant la tte; ah!
c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du dsert que le
dsert ne peut se passer de Nick Whiffles,  Dieu, non! Qui est-ce qui
tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui
dlivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damns
serpents  sonnettes qu'on dcouvre  chaque pas? Non, capitaine, non je
ne peux pas abandonner comme a les territoires de chasse. Quand je le
ferai, ce sera pour monter l-haut, chez notre Matre  tous. D'ailleurs
je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civiliss. On y trouve plus
d'hypocrisie et de mchancet que parmi les Indiens. Les premiers ne
tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent,
ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunit sans que
la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori.
Au contraire, quand un blanc a bien vol ses semblables, en usant de
finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois,
quand il a fait sa fortune au prjudice d'autrui par la mdisance, la
calomnie, en ruinant des familles, rduisant le pre et la mre  la
mendicit, les fils  l'opprobre, les filles  la prostitution, on
l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des
rcompenses, des statues! a peut paratre beau, mais a n'est pas juste
et a ne me va pas. Voil, capitaine, pourquoi je prfre demeurer au
milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine  la main,
quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecire, et la libert
d'aller o l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait dsirer.
Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour
en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions
d'toiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah!
capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons
ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentr au Canada, c'est
moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Nick Whiffles dcocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre
 son interlocuteur de l'arrter. Aussi, en terminant, prouva-t-il le
besoin de se lubrifier le gosier.

--Est-ce que vous n'tes pas de mon avis, capitaine? dit-il aprs avoir
donn une tendre caresse  son flacon.

--Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant
pensivement dans la pice o se passait cette scne.

C'tait une grande salle oblongue qui semblait avoir t taille dans
le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonaient une formation
porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carre,
des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cdre. Des armes,
carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs,
flches, taient fixes en trophes  la muraille, le long de laquelle
s'talaient plusieurs sacs en cuir de grande capacit.

Chacun de ces sacs tait, gonfl par les objets qu'il contenait et ferm
hermtiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge
reprsentant un chien rongeant un os avec cette devise  l'exergue:

           Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O
           En le rongeant, je prends mon repos.
           Vn temps viendra, qui n'est pas venv,
           Que je mordray qui m'avra mordv.

Cet emblme et ces vers taient la reproduction exacte d'une inscription
qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, 
Qubec[3].

[Note 3: Voir la _Huronne_. Chapitre VIII.]

Une lampe en terre rouge clairait la chambre souterraine, qui n'avait
aucune fentre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une
de l'autre.

--Raison! rpondit le trappeur  Poignet-d'Acier, je crois bien que je
pourrais avoir raison. Est-ce que Nick Whiffles n'a pas toujours raison?
Je vous dis que vous reviendrez dans la Colombie, capitaine, et vous
y reviendrez. Mais,  votre place, moi, je ne retournerais mme pas au
Canada. Vous voulez faire la guerre aux Anglais, faites-la donc ici.
Avec cet or que vous avez extrait des mines du mont Sainte-Hlne, vous
seriez  mme de fonder une socit plus puissante que celle de la baie
d'Hudson, et vous chasseriez ces brigands d'Anglais du pays quand vous
le voudriez. A quoi bon, je vous le demande, aller au Canada? Votre or
ne vous y servira pas  grand'chose, car vos ennemis ont l, dans leurs
citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et aguerries
auxquelles il vous sera peut-tre bien difficile de rsister. Quelles
ressources, quels hommes aurez-vous  leur opposer? Nos compatriotes
ne sont sans doute pas aussi bien prpars  la rvolte que vous vous
l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille mdire des Canadiens-Franais.
Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le sont; ce sont aussi
les plus intrpides chasseurs du dsert. Ils dirigent leurs canots mieux
que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il n'y a gure que
Nick Whiffles qui puisse les galer; mais voyez-vous, capitaine, je les
connais, les Canadiens-Franais, tout Irlandais que je suis Dans leurs
villages, sous la main de leurs prtres, ils ne valent pas une vieille
chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec vous, et
demain, ils marcheront contre vous, si leur cur le commande. Dans notre
le, en Irlande, c'est la mme chose. Dans mon temps, moi aussi j'ai
voulu faire des rvolutions. a m'a presque valu la corde. On ne m'y
reprendra plus,  Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine; moquez-vous
des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre  mort  ceux de la baie
d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi, ma carabine et mes
chiens; deux fines btes qui ont horreur des Anglais comme un chat de la
moutarde, vous savez!

Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lvres de
Poignet-d'Acier.

--Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il,
mais je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard... car vous avez
dit vrai, je reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je
reverrai encore le dsert. Pour le moment, il faut se rendre l-bas et
faire un effort. Mon devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je russirai.
N'ai-je pas cet or qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai
cherch si longtemps, dont la dcouverte a cot la vie aux seules
cratures qui m'aient sincrement aim, et dont l'extraction,
l'amoncellement dans ces caves ont encore exig tant de peines, tant
de misres et tant d'annes, car voil plus de dix ans que j'ai perdu
Jacques et cette pauvre Indienne... Enfin je tiens ce mtal si convoit,
je le tiens! tous ces sacs en sont pleins. Il y en a la pour des
millions de dollars. Dans deux heures le navire que j'ai achet  des
pcheurs yankees mettra  la voile, et dans quelques mois le capitaine
Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche, l'ex-notaire de Montral,
l'ennemi jur de toute la race anglo-saxonne!

En articulant ces paroles, l'aventurier avait oubli la prsence de Nick
Whiffles; il s'tait anim, ses yeux tincelaient; la colre, la colre
sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crisps, le
corps frmissant, frappant le sol du pied, il tait terrible  voir.

--M'est avis tout de mme que vous allez les entortiller dans un tas de
damnes petites difficults, capitaine, dit Nick qui l'avait examin une
minute en silence.

--Je veux les expulser de toute l'Amrique du Nord, s'cria
vhmentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est  coups de fusil, ce sera
 coups de bton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous
ont abreuvs depuis qu'ils se sont empars du Canada.

--Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur.

--Seul! rpta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc
que je sois seul avec cela?

Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna
bruyamment.

--Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des
lgions, des armes, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en
aurai tant que je voudrai au Canada, aux tats-Unis, partout. Et si je
ne puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les socits
secrtes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick
Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je
vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps  jaser. L'heure
de la mare approche, je veux lever l'ancre  son retour. Ainsi,
dpchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien
attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous
serions srs d'une rvolte  bord avant huit jours, si...

--Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement griss, qu'ils sont
tous couchs dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engags
et moi qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voil
une qui pse au moins deux cents livres!

--Faut-il vous aider  la charger?

--Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles
ne parvenait pas  mettre un pareil fardeau sur son dos, rpondit le
trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs sur son paule.

--Y est-il? demanda Villefranche.

--Oui, rpliqua Nick, mais c'est un peu dur. Les cailloux m'entrent dans
les chairs comme des clous. Dire qu'on se donne tant de mal pour des
btises comme a! ajouta-t-il en apart.

--Ainsi, dit Poignet-d'Acier, vous vous rappelez mes instructions?

--Parfaitement, capitaine. Je descendrai les sacs au btiment, et je les
remettrai  Louis-le-Bon qui les arrimera.

--C'est cela; mais vous suivrez le sentier  gauche, prs de l'ancienne
entre du souterrain.

--Celle que vous avez bouche en 1822 avec Jacques?

--Celle-l mme.

--Les Indiens ont d avoir joliment peur quand ils ont entendu
l'explosion; car vous aviez fait jouer une mine, n'est-ce pas,
capitaine? On m'a cont cela dans le temps au fort Caoulis.

--Oui, mais htez-vous, dit Villefranche d'une voix brve, comme si ce
souvenir lui tait importun.

Le trappeur soupesa deux ou trois fois le sac pour l'assujettir plus
solidement sur son omoplate, prit sa carabine  la main, examina
l'amorce, et sortit de la salle en fredonnant le refrain de la
chansonnette:

                  Ann, Mary-Ann... etc.

Ayant travers un long couloir faiblement clair par quelques fissures
pratiques a et l entre les rochers, il arriva au bout de cinq
minutes  l'entre de la caverne. Elle ouvrait sur un ravin profondment
encaiss entre des masses de porphyre et tait masque par d'pais
buissons de houx.

En dbouchant, Nick Whiffles jeta un coup d'oeil rapide dans le ravin,
pour s'assurer que personne ne l'observait, puis il remonta d'un pas
agile l'escarpement, malgr la pesanteur de sa charge.

On tait alors au commencement de l'automne. Il faisait beau, quoique le
ciel ft marquet par un rseau de petits nuages blancs comme le lait,
qui se pourchassaient d'orient en occident. Une riche prairie talait
comme un cachemire de l'Inde ses brillantes couleurs au sommet de la
falaise. Mille plantes odorifrantes embaumaient l'air, et des oiseaux,
tapis sous les feuilles mordores des arbres, ramageaient joyeusement,
remplissant l'espace de leurs notes cristallines.

--Et dire qu'il y a des gens qui prfrent l'atmosphre coeurante
des villes et leur bruit discordant  ces enivrantes senteurs,  cette
harmonieuse musique! pensait le trappeur, en s'avanant de toute la
vitesse de ses grandes jambes vers un gros cap au del duquel l'oeil
planait sur un magnifique cours d'eau, lequel, embras par les chauds
rayons du soleil, ressemblait  une immense cuve d'or en bullition.

Tout  coup, et tandis que Nick Whiffles terminait sa rflexion, un cri
aigu on plutt un hurlement sinistre frappa son oreille. Il s'arrta,
arma sa carabine sans dposer son sac, et s'approcha du bord du cap. Au
premier cri avaient succd des clameurs pouvantables, que redisaient
en lugubres chos les rochers du voisinage. Puis on entendit des
plaintes dchirantes, des imprcations en franais, en anglais, en
indien; puis des dtonations successives et le fracas d'un combat
acharn.

Le trappeur arriva  l'extrmit d'une plate-forme troite, d'o la
vue plongeait perpendiculairement sur le fleuve. Un spectacle trange,
hideux, se prsenta soudain  lui.

A cent pieds au-dessous de la pointe qu'il occupait, se balanait
coquettement un joli brick de cinq  six cents tonneaux. Une nue de
canots, faits avec des troncs d'arbre, des peaux de buffle, ou mme des
nattes de jonc, entouraient ce brick. Les canots taient monts par de
grands Indiens osseux, tout nus, couverts de peintures effroyables, avec
des colliers de griffes d'ours ou de coquillages  leurs cous, et des
anneaux ou des os de poisson passs dans la cloison du nez. Pour
armes ils avaient des arcs, des flches, des massues, des lances,
des javelots. La plupart portaient au bras gauche un bouclier ovale;
quelques-uns taient munis de carabines; tous avaient les cheveux
relevs au sommet de la tte, serrs au moyen d'une corde, et retombant
en une grosse touffe semblable  la queue d'un cheval sur leurs paules
cuivres. Leurs embarcations se pressaient de plus en plus autour
du navire, sur lequel ils faisaient pleuvoir une grle de flches.
Plusieurs mme, s'accrochant aux chanes d'ancrage et aux porte-haubans,
commenaient  l'escalader et assommaient  coups de tomahawks les
malheureux matelots qui, attirs par le bruit, se montraient aux
ouvertures des coutilles.

Surpris par cette attaque imprvue et presque tous avins, ceux-ci
songeaient  peine  se dfendre, et prissaient misrablement sans
avoir recouvr leur raison. Quelques-uns cependant, rfugis sur
le gaillard d'arrire, faisaient bonne contenance et rpondaient
vaillamment aux agresseurs.

--Les Nez-Percs! Ours et buffles! le btiment est perdu, murmura Nick
Whiffles en apercevant les Indiens. Je cours prvenir Poignet-d'Acier,
car, par malheur, il a fait enivrer ses gens,  l'exception du capitaine
et du second, pour qu'ils ne fussent pas tmoins de l'embarquement de
cet or, et ils seront incapables de rsister.

Il jeta son sac  terre, le cacha sous des dbris de niche et revint
prcipitamment  la caverne.

--Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? interrogea Poignet-d'Acier, en le voyant
entrer tout effar.

--Les Nez-Percs ont assailli votre brick! Ils sont plus de deux cents!

--Qu'allons-nous faire? rpondit Nick.




                             CHAPITRE II

              POIGNET-D'ACIER.--NICK WHIFFLES.--OLI-TAHARA.


--Les Nez-Percs ont assailli le brick! rpta l'aventurier en
tressaillant d'tonnement.

--Oui, capitaine; je viens de les voir, ils taient en train de monter 
l'abordage.

--Mais comment, comment cela?

--Ma foi, je l'ignore; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en
arrivant au-dessus du gros cap, j'ai entendu des cris, et puis j'ai
aperu ces vermines qui tuaient nos gens.

--Qui les tuaient, tandis que le brick a du canon  son bord!

--Vous savez bien que, d'aprs votre ordre, on avait enivr les
matelots.

--Mais le capitaine, le second, et, Louis-le-Bon, et nos trappeurs?

--Ah! eux, c'est diffrent; ils se battent comme de beaux diables sur le
tillac. a ne leur servira gure,  moins d'un prompt secours, car...

--Combien, dites-vous, sont ces sauvages?

--Plus de deux cents, capitaine,  Dieu oui!

--Deux cents! Mais par quel moyen ont-ils pu surprendre le btiment?

--Oh! fit Nick, a n'a pas d tre difficile. Ils seront arrivs durant
la nuit, se seront cachs dans les les voisines, et, au jour, ils
auront tout d'un coup cern le vaisseau. Peut-tre bien aussi qu'ils ont
des complices parmi les hommes de l'quipage.

--Non, tous les hommes me sont dvous, dit Poignet-d'Acier. Il faut
aller  leur aide: les armes pendues  cette muraille sont charges.
Prenez-en autant que vous en pourrez porter, et suivez-moi.

Aprs cet ordre donn d'un ton ferme et qui dj ne trahissait plus
aucune indcision, le capitaine passa  sa ceinture plusieurs pistolets
dont il renouvela les amorces, saisit un fusil  deux coups, et sortit
avec Nick Whiffles de la chambre souterraine.

Un quart d'heure ne s'tait, pas coul lorsqu'ils atteignirent la
petite esplanade dont nous avons parl dans le chapitre prcdent.
Depuis la retraite du trappeur le tableau avait singulirement chang
d'aspect. A prsent les canots taient vides et amarrs, les uns aux
flancs du brick, les autres  la poupe des premiers. Ainsi attachs,
ils couvraient littralement le fleuve aussi loin que le rayon
visuel pouvait s'tendre, car pendant l'absence de Nick, une nouvelle
escadrille d'embarcations tait venue renforcer celle qu'il avait
d'abord distingue. Tous ces bateaux, peints de couleurs tranchantes
et dcors  leur poupe d'un hibou les ailes dployes, avaient une
apparence fantastique et redoutable, qu'assombrissaient encore les
lgions de sauvages dont le navire tait encombr. On et dit,  les
voir se dmener, gesticuler, vocifrer, une bande de dmons vomis par
l'enfer. Non-seulement ils envahissaient, le pont d'une extrmit 
l'autre, mais ils chargeaient les agrs du vaisseau au point que les
mts en pliaient. Autour des coutilles, la presse tait plus compacte.
Ils se foulaient, se bousculaient et se battaient souvent mortellement
pour pntrer dans l'entrepont, d'o ils ne ressortaient plus, une fois
entrs. Aux trous rservs aux cabillots le long du bastingage, ils
avaient attach les malheureux marins qui, revenus de leur brit,
contemplaient avec effroi ce hideux spectacle. Leur sort ne pouvait tre
douteux; ils seraient emmens par les Peaux-Rouges, scalps, puis brls
 petit feu, aprs avoir essuy d'horribles cruauts. Les cadavres du
capitaine et de quelques autres blancs, qu'on apercevait dpouills
de leurs chevelures, sur la dunette, et contre lesquels les vainqueurs
exeraient encore leur barbarie disaient assez qu'il ne serait pas fait
de quartier aux prisonniers.

Tapi avec Nick derrire un rocher, Poignet-d'Acier considrait
attentivement cette scne affreuse. Ils taient tout au plus 
une demi-porte de fusil du brick. Mais, quoiqu'ils pussent saisir
parfaitement tous les dtails du drame, ils chappaient entirement  la
vigilance inquite des Indiens qui, de temps en temps levaient les yeux
du ct du cap, comme s'ils apprhendaient la venue d'un ennemi.

--Les vermines! dit Nick Whiffles, je gagerais que c'est par hasard
qu'ils ont dcouvert le navire. Ils taient sans doute partis pour une
expdition contre les Seummaques ou les Clallomes,  Dieu oui!

--Vous n'y tes pas, dit Poignet-d'Acier, ils sont en guerre avec les
Chinouks. Je l'ai appris par Oli-Tahara. Je savais mme que les deux
tribus devaient se rencontrer dans ces parages; mais je ne pensais pas
que les Nez-Percs pussent arriver avant demain, sans quoi j'aurais lev
l'ancre hier.

--Mais, capitaine, allez-vous les laisser gorger ainsi tout votre
monde, piller le vaisseau, et peut-tre bien l'incendier?

--Non, rpliqua rsolument le chasseur.

--Alors, repartit Nick, je m'en vas commencer par faire parler la
poudre, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abaissant la
carabine que le trappeur allongeait par-dessus la roche pour tirer.

--Pourtant..., insista-t-il surpris.

--Pas encore, pas encore! Les coquins sont descendus dans l'entrepont,
ou probablement ils se gorgent de viandes et de liqueurs, suivant leur
habitude. Tout  l'heure ils seront ivres. Alors, nous aviserons, vous
comprenez?

--Oh! tout  fait, capitaine; vous parlez comme un livre. C'est comme
mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale; il disait...

--Chut! dit Poignet-d'Acier, se couchant  terre et collant son oreille
contre le roc; chut! il me semble entendre un pitinement dans la
ravine.

--Un pitinement dans la ravine! est-ce que ce serait une nouvelle
troupe de ces ngres rouges?

--Silence donc, ami Kick!

Les deux aventuriers se turent, retinrent leur respiration et coutrent
pendant une minute.

De la fondrire o se trouvait l'orifice de la caverne, venait en
effet un son sourd comme celui produit par la marche d'un grand nombre
d'hommes sur un sol excav. On le percevait distinctement  travers les
glapissements du fleuve autour des canots, et le vacarme des Indiens sur
le brick.

--Ce ne sont pas des Nez-Percs, dit Poignet-d'Acier, car le bruit
s'lve du nord, et ces sauvages n'oseraient pas se hasarder sur les
territoires de chasse des Chinouks.

--Alors ce seraient les Chinouks eux-mmes, repartit Nick.

--Ou peut-tre un parti de Clallomes.

--Des Clallomes! que diable voudraient-ils?

--Ne sont-ils pas en guerre avec ces brigands de Nez-Percs?

--Oui, mais vous oubliez leur amour pour Merellum, depuis la mort de
Ouaskma. Ils savent que je l'ai enleve, que je veux la ramener aux
tablissements, et ils ont jur de me la ravir.

--En ce cas, dit Nick, ils se joindront  nous, puisque la petite est
sur le navire que les Nez-Percs ont attaqu.

--Hum! n'y comptez pas, rpondit Poignet-d'Acier en tendant son regard
vers la ravine. Pauvre Merellum! ajouta-t-il un instant aprs avec un
accent dsol; Pauvre Merellum! Qu'est-elle devenue dans cette bagarre?
Ils l'auront souille ou tue, car on ne la voit pas paratre. Ah! je
ne sais quel sort infernal m'a t jet  ma naissance; mais toutes
les femmes que j'aime font mon malheur, et je fais le malheur de toutes
celles qui m'aiment. Quelle pouvantable destine! Allons! allons... pas
de faiblesse! je n'appartiens plus  l'amour, plus  l'affection; mais
je me dois  la vengeance! oh! oui,  la vengeance! Et tant que j'aurai
un souffle de vie, ce sera pour crier maldiction sur les Anglais!

--Capitaine, dit Nick, ils approchent. Si j'allais faire une petite
reconnaissance?

--Non, rpondit Poignet-d'Acier, qui avait instantanment refoul ses
motions avec cette facilit qu'ont les gens habitus  se commander;
non, j'irai moi-mme. Veillez ici. Et surtout ne tirez pas, nous serions
perdus, ajouta-t-il en se glissant  plat ventre vers le ravin.

--Perdus! perdus! Oh! il y aurait bien encore moyen de se dptrer de
cette maudite difficult, surtout si j'avais ici mes chiens que j'ai
laisss au fort Vancouver. Une sottise de ma part; je n'en fais jamais
d'autres,  Dieu non!

Aprs ce jugement, plus que modeste, port sur sa personne, Nick
Whiffles s'allongea sur la roche et se remit  observer les Indiens qui
commenaient  sortir de l'intrieur du btiment et sautaient sur
le pont avec des contorsions inimaginables et en poussant des cris
assourdissants.

--Les vermines! s'en donnent-ils du plaisir! marmottait Nick. Mais vous
payerez les violons, mes drles! Ah! si le capitaine avait voulu, je
vous ferais danser une autre danse que celle-l! C'est moi qui vous le
dis! Mais il a des ides  lui, le capitaine! Comprend-on qu'il
souffre que ces ivrognes lui boivent tout son rhum,--un vrai rhum de la
Jamaque, encore!--au lieu de les soler avec l'eau de la Colombie, ce
qui ne coterait ni grand'peine, ni grand plomb! A nous deux, je suis
sr que dans deux heures nous aurions nettoy le navire de toutes ces
ordures! Mais qu'est-ce que j'entends? On dirait qu'on m'appelle...

Se tournant du ct de la fondrire, il aperut le capitaine qui lui
faisait signe d'approcher.

Le trappeur se hta d'obir.

Il rejoignit son compagnon sur le bord de la pente.

--Nous sommes sauvs, lui dilt celui-ci, en indiquant du doigt une longue
file de sauvages qui cheminaient au fond du ravin en portant des canots
sur leurs paules.

--Les Chinouks! exclama Nick.

--Oui, les Chinouks, commands par Oli-Tahara. Le voil, en tte de la
colonne, mont sur son buffle blanc.

--Oh! je le reconnais bien, capitaine. Mais pensez-vous qu'il nous prte
son appui?

--J'en suis sr, ami Nick. D'abord vous savez qu'il est en hostilit
avec les Nez-Percs, qui ont ruin les loges des Chinouks sur la rivire
Caoulis, et puis il m'a tmoign de l'amiti du jour o il a tu
Ouaskma, en voulant la dlivrer d'un carcajou qui s'tait lanc sur
elle, prs du ruisseau o j'ai dcouvert la mine d'or.

--Je m'en souviens, capitaine, je m'en souviens.

--Tenez, Oli-Tahara nous a remarqus. Il nous fait des signes;
descendons vers lui.

Les deux aventuriers se prcipitrent en bas de l'escarpement, aprs
avoir lev les bras en l'air et crois les mains au-dessus de leurs
ttes, pour annoncer leurs intentions pacifiques. Cependant, malgr
cette dclaration, quelques flches furent dcoches contre eux. Aucune
heureusement ne les atteignit, et ils arrivrent, sains et saufs, en
avant de la troupe, prs d'un homme de haute taille qui montait un bison
blanc,  la crinire paisse, boucle, noire comme le jais.

C'tait Oli-Tahara ou le Dompteur-de-Buffles, fils d'un
Canadien-Franais et d'une Indienne tte-plate, et chef suprme de la
grande tribu des Chinouks, cantonne le long de la rivire Colombie,
dans l'Amrique septentrionale.

Tandis que ses subordonns n'avaient pour tout vtement que la
kalaquarte, court jupon en fibres d'corces de cdre, Oli-Tahara
portait, comme Poignet-d'Acier et les chasseurs blancs du Nord-Ouest,
une tunique en peau de bte fauve brode avec des piquants de porc-pic,
des mitas ou jambires en cuir d'orignal et des mocassins, sur lesquels
taient figures de vritables mosaques en verroterie ou ouampums.

Il avait la tte nue, les cheveux redresss comme un panache et plants,
depuis le sommet du front, jusqu'au-dessous de la nuque, de plumes
d'aigle, emblme de sa dignit.

Des pistolets d'aron pendaient  sa ceinture; sur son dos se balanait
une longue carabine  la crosse enrubanne et garnie de plumes de
colibris. Dans sa main droite il faisait tournoyer un lourd tomahawk en
forme de croissant, fix  son poignet par un cordeau de ouatap et arm
 son centre d'un fer de lance gros, court, et tranchant. Sa main gauche
tenait un calumet dont le tuyau tait entour de deux peaux de serpent
entrelaces et le fourneau en talc vert, dcor d'hiroglyphes.

Pour diriger son buffle, qu'il mangeait du reste  merveille, il
n'avait d'autre aide que ses jambes.

--Sois le bien venu, mon frre, dit-il en, prsentant, son calumet au
capitaine.

Poignet-d'Acier prit la pipe, tira trois bouffes qu'il exhala vers le
soleil levant et la rendit au mtis.

Celui-ci l'aspira trois fois  son tour, chassa la vapeur dans la mme
direction, et, sans mot dire, offrit le calumet  Nick Whiffles. Le
trappeur l'accepta, poussa trois fois aussi de la fume  l'est et remit
l'instrument  Oli-Tahara.

Dsormais les deux chasseurs taient sacrs pour toute la bande
chinouks.

--Bien des lunes se sont coules, la neige a blanchi la terre et la
verdure l'a rhabille depuis que le Dompteur-de-Buffles n'a vu son
frre, le grand chef blanc, dit le Bois-Brl [4] en tendant la main 
Poignet-d'Acier.

[Note 4: Nom que les Canadiens-Franais ont donn aux mtis  cause de
la couleur de leur peau.]

--Oui, rpliqua ce dernier, je ne l'ai pas rencontr aussi souvent que
je l'aurais voulu, car je t'estime; tu es brave, tu es habile, tu es
digne de commander la noble tribu des Chinouks.

Cette adroite flatterie eut tout le succs qu'en attendait le capitaine.
Oli-Tahara, les narines gonfles, l'oeil tincelant de plaisir, tourna
la tte vers les guerriers pour voir l'effet qu'avait produit sur eux le
compliment de Poignet-d'Acier, rput dans tout le dsert amricain,
de la baie d'Hudson au Pacifique, et des Grands-Lacs jusqu'au mont
Saint-Elias, limite des possessions russes, comme le plus intrpide
voyageur qui et jamais parcouru ces immenses solitudes.

--J'ai besoin de tes services, mon frre, reprit aussitt le capitaine.

--Je te les donnerai volontiers ds que je serai de retour d'une
expdition que les vaillants chinouks ont entreprise contre les
Nez-Percs, ces lches fils d'esclaves qui ont envahi et dvast nos
loges, alors que nous tions alls faire la rcolte des racines de
ouappatous.

--C'est prcisment, au sujet des Nez-Percs que je rclame ton
concours.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick, qui s'impatientait
du silence forc auquel l'obligeaient ces prliminaires.

--Que mon frre parle; l'oreille d'Oli-Tahara est ouverte  ses
discours, dit tranquillement le mtis.

--Les Nez-Percs, rpliqua Poignet-d'Acier, ont attaqu un navire qui
m'appartient. Ils ont gorg ou rduit en captivit mes gens, et, en
ce moment, enivrs d'eau-de-feu, ils dansent et chantent sur le pont du
vaisseau.

--O est ta maison de bois flottante? demanda le Dompteur-de-Buffles
avec un calme inaltr.

--A deux mille pas d'ici.

--Les Nez-Percs sont-ils nombreux?

--Plus de deux fois cent.

--Et ils ont des canots?

--Oui.

--Que mon frre attende, dit le mtis. Oli-Tahara va tenir un conseil
avec les chefs des valeureux Chinouks.

Il s'loigna, rassembla autour de lui quelques Indiens, dlibra avec
eux pendant cinq minutes et revint prs des chasseurs blancs.

--Mon frre, dit-il  Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi.

Ayant dit, il sauta  terre et son buffle se mit paisiblement  brouter
l'herbe.

Cependant les Peaux-Rouges se formrent en trois dtachements: l'un
retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le
dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guid par Poignet-d'Acier,
monta la cte en prenant l'esplanade pour but de sa marche.

Le plan du Dompteur-de-Buffles tait fort simple. Il voulait attaquer
les Nez-Percs par trois points  la fois: en tte, en flanc et en
queue. La fondrire n'tait autre chose qu'un ancien lit de la Colombie
dessch, ou canon. L'arc dcrit par ce canon n'avait gure qu'un
demi-mille de dveloppement. Ainsi, chacun des partis devait gagner
son poste  peu prs en mme temps. Du haut de l'esplanade, le chef
donnerait un signal convenu  l'avance et les engagements auraient lieu
simultanment.

Dj la troupe d'Oli-Tahara atteignait le fate de la colline. Couchs 
terre, de peur d'tre aperus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient,
sans bruit vers les crtes de la falaise. Ils supputaient intrieurement
le nombre des chevelures qu'ils enlveraient aux Nez-Percs, et tous
se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les
accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'taient plus
qu' quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des
Nez-Percs et la flche du grand-mt du brick. Leurs carabines taient
prtes. Ils allaient en presser la dtente et avertir par l les
Chinouks que l'heure des reprsailles avait sonn, quand une explosion
formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint
glacer de terreur les assaillants. Except Oli-Tahara et les deux
aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine,
irrsistible, se levrent et se jetrent ple-mle dans la fondrire
avec des hurlements dsesprs.

En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade.

--Ah! s'tait exclam Poignet-d'Acier en entendant l'effrayante
dtonation; ah! les misrables, ils ont fait sauter le navire!

Et ses regards avides fouillaient  travers les nuages de fume qui
s'levaient de la rivire au-dessous d'eux. Des hurlements de douleur
retentissaient sur la grve. C'tait une horrible cacophonie, des
plaintes dchirantes, des lamentations  briser le coeur le plus dur.

Peu  peu, lorsque les tourbillons de vapeur se furent dissips, un
thtre pouvantable de dsolation s'offrit aux yeux. La rivire tait
jonche de fragments de bois et de dbris de cadavres pantelants.
Ses eaux taient teintes de sang. Elles charriaient, au milieu de
charpentes, d'instruments de toute sorte, des corps mutils: les uns
dcapits, les autres amputs d'un ou de plusieurs membres; ceux-ci
morts, ceux-l vivant encore et disputant leur existence aux flots. Il
y en avait dont les vtements avaient pris feu et qui brlaient sur
l'abme liquide en essayant de se hisser sur quelque madrier. Les
Peaux-Rouges taient mls aux Visages-Ples, et tous ceux qui
respiraient cherchaient  se sauver les uns par les autres. Ils
s'accrochaient  tout, les Indiens aux blancs, les blancs aux Indiens,
mme aux tronons humains et sanglants qui surnageaient encore. L
aussi, le mourant saisissait le vif, se cramponnait  lui, fichait ses
ongles dans ses chairs, l'arrtait entre ses dents quand les mains
lui manquaient, et l'entranait fatalement avec lui dans le gouffre
inexorable.

Pour complter cette sombre peinture, les vautours, si nombreux dans
ces contres, accoururent de tous les points de l'horizon, et, sans tre
intimids par les clameurs des victimes de la catastrophe, ils fondirent
sur elles, qu'elles fussent animes ou inertes, se plantrent des bandes
sur les ttes, sur les paules, lacrant les faces, crevant les yeux et
joignant leurs piaillements sinistres aux rlements d'agonie de tous les
malheureux blesss.

Poignet-d'Acier et Nick Whiffles s'taient empresss de descendre sur
la plage pour tcher d'en secourir quelques-uns. Mais le courant  cet
endroit tait imptueux. Tous les canots avaient t mis en pices ou
disperses par l'explosion, et le fleuve ne rejetait sur le rivage que
des cadavres, bientt bientt scalps par les Chinouks, revenus de leur
effroi, et rassembls maintenant en groupes au bord de la Colombie.

--A moi!  moi! Nick Whiffles! cria tout  coup un blanc, qui luttait de
toutes ses forces avec un Indien  une centaine de pas de la rive.

Le Peau-Rouge l'avait treint par-dessous les aisselles et ne voulait
pas le lcher, malgr les rudes coups de coudes que l'autre lui
assnait dans la poitrine, car il paralysait ses mouvements et devait
infailliblement le noyer avec lui, si le blanc ne parvenait pas  s'en
dbarrasser.

--A moi, Nick!  moi! au secours! rpta-t-il d'un ton dfaillant.

--Castors et buffles! je reconnais cette voix-l, dit le trappeur, c'est
celle de Louis-le-Bon! On ne peut le laisser mourir comme a! Cette
vermine d'Indien va le faire caler! Oh! je ne supporterai pas a. Je
n'aime pas  rpandre le sang,  Dieu non! mais ma foi, tant pis!

E prononant ce monologue, Nick paulait sa carabine. Il ajusta le
Nez-Perc qui s'attachait au corps de Louis-le-Bon, fit feu, et le crne
du sauvage vola en clats.

L'infortun ne profra pas un soupir; ses nerfs se dtendirent, il
flotta un instant sur l'eau et puis s'enfona pour ne plus reparatre,
pendant que Louis-le-Bon nageait rapidement vers la plage.

--Merci, ami Nick, tu m'as tir une fameuse pine du pied, dit-il en
serrant la main du chasseur.

--Tu pourrais dire du dos, a serait plus juste, mon cousin, rpliqua
Nick avec un accent narquois qui lui tait particulier.

--Que s'est-il pass? intervint Poignet-d'Acier.

--Ah! capitaine, des choses  faire frmir.

Et il raconta que les Nez-Percs, ayant, surpris le navire, l'avaient
envahi, puis, qu'ils s'taient enivrs et avaient, par mgarde, mis
le feu  un tonneau de poudre en voulant brler de l'eau-de-vie  la
manire des trappeurs canadiens.

--Quel saut, capitaine! s'cria-t-il en terminant. Parole, je ne croyais
plus remettre la patte sur le plancher des...

--Et Merellum! interrompit Poignet-d'Acier.

--Ah! pour elle, la chre enfant du bon Dieu! je crains bien...

Et Louis-le-Bon essuya une larme avec le revers de sa main calleuse.

--Elle est morte, n'est-ce pas? dit le capitaine d'un ton altr.

--Hlas! fit son interlocuteur en levant les yeux au ciel.

--Encore une esprance de due, une haine de plus pour grossir le
poids de mes haines contre l'Angleterre, mchonna Poignet-d'Acier en
regardant, avec une sorte de colre, la Colombie qui achevait d'emporter
les derniers vestiges de ce terrible accident.

Aprs une minute de muette contemplation, l'aventurier passa la main sur
son front, puis il se redressa, calme, impassible. Cet homme nergique,
qui runissait en lui toutes les forces que la nature accorde  ses
cratures les plus privilgies, avait pris une nouvelle dtermination.

S'adressant aux deux trappeurs:

--J'ai rsolu, leur dit-il, de retourner  Qubec par terre pour y
frter un autre navire. Quoique le voyage soit de deux mille lieues,
j'aime mieux l'entreprendre immdiatement que d'attendre au printemps
prochain le retour des vaisseaux amricains qui font la traite sur la
cte du rio Columbia, car peut-tre ne trouverais-je pas un btiment 
acheter. Une chance comme celle que j'ai eue  la saison dernire ne
se rencontre pas deux fois de suite. Vous, Nick, et vous, Louis-le-Bon,
consentirez-vous  m'accompagner?

--Jusqu'aux tablissements, a me va, capitaine, rpondit le premier,
mais au del,  Dieu non!

--Et moi je dis comme mon cousin Nick, ajouta le second.

Poignet-d'Acier s'approcha alors d'Oli-Tahara:

--Mon frre, lui dit-il, les Nez-Percs sont cause de la mort de
Merellum, la fille chrie de Ouaskma, tu te rappelles? Elle tait 
bord de ce vaisseau qu'ils ont fait sauter. Je te laisse le soin de la
venger!

--Si les Nez-Percs ont caus la mort de Merellum, Oli-Tahara ne
reposera pas sa tte sous un wigwam, tant que soufflera un des lches
descendants de cette infme tribu, rpliqua le chef d'une voix tonnante.
Mais pourquoi mon frre ne vient-il pas avec nous mettre le feu  leurs
loges?

--Mes affaires m'appellent vers l'est, repartit le capitaine.

--Que Yas-soch-a-la-ti-yah soit propice  mon frre! Mais que mon frre
se souvienne d'Oli-Tahara, car il est son ami. Il a jur sur le sang de
Ouaskma de le servir, et il tiendra son serment.

--Je te remercie, dit Poignet-d'Acier. Dans douze lunes, nous nous
reverrons. N'oublie point Merellum! Adieu!

Aprs ces mots, le chasseur blanc et le Dompteur-de-Buffles changrent
une poigne de main, puis le premier, suivi des deux trappeurs, remonta
le cours de la Colombie, tandis que l'autre s'apprtait  la traverser
avec ses guerriers.




                             CHAPITRE III

                   UN MARIAGE CHEZ LES NEZ-PERCS


Un mois avant ces vnements mmorables qui agirent si puissamment
sur les destines des Nez-Percs, un mariage s'tait clbr dans le
principal village de cette tribu. Molodun, le Renard-Noir, chef renomm
par son courage et son habilet, pousait Lioura, la Blanche-Nue,
vierge aussi rpute pour sa beaut que Molodun l'tait pour sa valeur.

Le village des Nez-Percs tait situ  trente milles environ du fort
anglais de ce nom, sur le bord de la partie du rio Columbia appele la
Grande-Combe, entre les rivires Voila-Voila au sud, et Saaptim au nord.
A cette poque, c'est--dire en 1834, il se composait de trois ou quatre
cents huttes, distribues sans ordre dans une plaine strile borde
 l'ouest par des prairies mouvantes, entrecoupes de lacs d'eau
saumtre, et fuyant  l'est, vers une rgion volcanique horriblement
convulsionne.

Les habitations taient en boue, recrpies avec de la fiente de buffle.
Elles affectaient la forme d'un carr long, perc  son extrmit
suprieure pour livrer issue  la fume. Des peaux de bison sches au
soleil tenaient lieu de portes. Des canots en corce ou creuss dans
des troncs d'arbre, au moyen de cailloux rougis au feu, des harpons, des
filets en corde de ouatap; des armes de chasse et de guerre; de longues
lignes faites avec des joncs taient tals ple-mle devant les huttes,
autour desquelles on voyait circuler des troupes d'hommes entirement
nus, de femmes   demi vtues et d'enfants des deux sexes dans
l'appareil le plus primitif. Tous taient gnralement beaux et bien
faits, quoique dfigurs par une profusion de peintures multicolores et
des ornements grossiers en os, en corne, en minral, qui descendaient
parfois jusque sur leur poitrine. Des bandes de chiens sales et
dcharns vaguaient librement  l'entour des cabanes, prs desquelles on
remarquait encore, attachs  des pieux, des chevaux d'une race petite,
mais vigoureuse et pleine d'ardeur, qui hennissaient bruyamment et
cherchaient  briser leur longe.

Comme le soleil touchait  son mridien, quatre jeunes gens arrivrent,
par quatre chemins diffrents, sur la place du village, sorte de carr,
ayant deux cents pas sur chaque ct.

       C'tait Iribinou, l'Ours-Gris;
       Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes;
       Micamopou, la Flche-Infaillible;
       Molodun, le Renard-Noir.

Les trois premiers taient arms d'un arc en corne de mouton des
montagnes et d'une seule flche. Nul habillement ne cachait leurs
membres musculeux, oints de graisse, comme ceux des lutteurs antiques.

En dbouchant sur la place, tous les quatre coururent ensemble  un gros
tas de gypse qu'on avait amoncel au milieu et s'y roulrent  qui mieux
mieux pendant quelques minutes. En se relevant, ils taient blancs comme
la neige. Une foule de curieux s'tait assemble sur la place. Elle
poussa des cris de joie. Alors les quatre jeunes gens ramassrent, prs
de la couche de gypse, quatre masques qui y avaient t dposs et s'en
couvrirent le visage. Ces masques faits avec de l'corce de platane
taient exactement semblables, ce qui acheva de rendre les Indiens
mconnaissables, car ils avaient  peu prs la mme taille.

Cela fait, ils se rangrent devant la porte d'une maison. A travers
cette porte entre-bille, se projeta un bras charmant quoique brun.
Il tenait un sac de peau d'antilope  demi ouvert. Chacun des sauvages
plongea la main dans le sac et en retira un caillou qu'il montra, sans
le regarder, aux spectateurs. Trois de ces cailloux taient gris, le
quatrime noir. Il appartenait  Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes. Le
bras avait aussitt disparu et la cabane s'tait referme.

Les jeunes gens laissrent retomber leurs masques.

Vomotiroe a perdu! dirent-ils d'une seule voix.

Celui-ci n'articula pas une parole; mais, fronant les sourcils et se
mordant les lvres de dpit, il se planta sur le seuil de la porte de
la hutte, le bras droit tendu et le caillou noir, que le sort lui avait
donn, maintenu entre le pouce et l'index.

Ses compagnons, ou plutt ses rivaux, allrent se poster  cinquante pas
de lui, bandrent leurs arcs et y ajustrent leurs flches. Chacune
des flches se distinguait par un empennement particulier. Ils devaient
tirer tour  tour. Celui qui toucherait le caillou pouserait la vierge
retire dans la loge devant laquelle se passait cette scne; mais
celui qui, par malheur, atteindrait le porteur de la cible deviendrait
l'esclave de ce dernier. Dans le cas o deux ou trois des adversaires
frapperaient le caillou noir, on recommencerait la partie, en
s'loignant, chaque fois, de deux pas du but, les conditions restant
toujours les mmes,  savoir: la fille pour le vainqueur, l'esclavage
pour le maladroit qui blesserait celui que la fortune n'avait pas
favoris dans le choix des lots. (On conoit que le sac renferme autant
de cailloux que de concurrents, et que les filles attendent gnralement
qu'elles en aient plusieurs avant de se dcider  servir d'enjeu.)

Tels sont les prliminaires d'une crmonie nuptiale chez les
Nez-Percs. Ce n'est pas tout, car nous verrons bientt que ce qui suit
est plus bizarre encore.

Iribinou, l'Ours-Gris, tira le premier comme le plus g; sa flche
siffla dans l'air, effleura le pouce de Vomotiroe et s'enfona dans la
porte de la cabane, d'o jaillirent des clats de rire ironique.

L'Ours-Gris tait mis hors de lice. Il s'empressa de se sauver; mais il
fut relanc par les hues de la multitude, qui lui aurait mme donn la
chasse et lui aurait fait payer cher son inhabilet, si la curiosit ne
l'avait retenue sur la place.

Micamopou, la Flche-Infaillible, vint ensuite. Des murmures flatteurs
partis de la foule l'accueillirent. On comptait probablement qu'il
remporterait la victoire. Il se campa d'un air fier et assur, en
vritable conqurant, sourit  ses approbateurs, visa une seconde et
lcha son trait. Mais  ce moment mme, une bouffe de vent souleva un
tourbillon de gypse et le poussa dans les yeux de Micamopou. Cette
circonstance fcheuse lui fit faire un lger mouvement, la flche dvia
de quelques lignes et pera l'index d'Iribinou, qui exhala un hurlement
de triomphe, s'lana sur le maladroit, lui arracha violemment l'anneau
qu'il avait au nez, et lui fit, avec la flche qu'il avait retire de
son doigt bless, une profonde incision cruciale sur l'paule.

Ce sont l les signes du servage chez ces peuplades.

D'assourdissantes clameurs de mpris s'levrent autour du malheureux
Micamopou. Les femmes et les enfants lui jetrent de la boue et des
ordures. Et, malgr les invectives dont on l'accablait, il fut oblig de
s'accroupir au centre de la place, jusqu' ce qu'il plt  son matre de
l'emmener.

Celui-ci s'tait remis en position, et tenait, de nouveau, le caillou
noir entre ses doigts ensanglants.

Molodun, le Renard-Noir, leva lentement son arc  la hauteur de ses
yeux. En le faisant, il tremblait un peu. L'attention de la foule tait
puissamment excite. C'est que Molodun tait le dernier rejeton d'une
longue suite de guerriers illustres chez les Nez-Percs. Quoique g
de vingt-cinq hivers  peine, il s'tait dj rendu redoutable  leurs
ennemis les Pieds-Noirs et les Chinouks, qui ne prononaient son nom
qu'avec terreur. Vingt chevelures pendues dans sa cabane disaient
loquemment sa valeur. Son cou, ses paules, ses bras, ses jambes
taient rays de colliers de griffes d'ours, et son arc tait fait avec
la dent d'un narval qu'il avait tu lui-mme dans une excursion  la
baie d'Hudson. Cette particularit ajoutait  sa renomme, car on sait
que le narval inspire aux tribu sauvages de l'Amrique du Nord un effroi
superstitieux Du reste, Molodun, le Renard-Noir, tait dou d'un beaut
rare, bien que sa taille ft gigantesque, il mesurait six pieds de
hauteur, mais ses proportions taient admirablement prises. Elles
annonaient la force jointe  l'agilit, l'ardeur du sang unie  son
abondance. Les lignes de son visage ne manquaient ni de noblesse ni
d'agrment. Cependant il avait les lvres un peu grosses et les narines
fort dveloppes, indice certains d'une nature inflammable et sensuelle.
Ses yeux ptillants, pleins de feu, confirmaient dans cette opinion.

La couleur fonce, presque noire de sa peau, avant qu'il l'et blanchie
dans la couche de gypse, lui avait valu son nom.

Si Molodun tait mu en apprtant son arme, il recouvra bien vite son
sang-froid. Sa flche partit l'on entendit un son sec, et elle tomba
avec le caillou noir aux pieds d'Iribinou, qui s'empressa d'aller
prendre son esclave et de partir avec lui, tandis que la foule acclamait
tumultueusement l'heureux Molodun.

On le prit, on le hissa sur les paules, et on le porta  un ruisseau o
quatre vigoureux Indiens le plongrent  diverses reprises. Quand il fut
bien lav, on le transfra dans une loge en forme de rotonde. Elle
ne recevait de l'air que par la porte. Un grand feu tait allum 
l'intrieur et y rpandait une fume qui et asphyxi tout autre qu'un
Peau-Rouge. Autour de ce feu chauffaient de gros cailloux. Les quatre
Indiens entrrent dans la hutte avec Molodun. On leur passa des vases
en corce remplis d'eau, et ils fermrent hermtiquement la porte;
puis, sur les cailloux rougis  blanc, ils versrent l'eau, qui dgagea
d'paisses vapeurs. Ce procd fut renouvel pendant une heure. Ensuite
le jeune chef, baign de transpiration, sortit brusquement de la loge
aux Sueries [5] et courut se jeter de nouveau dans le ruisseau.

[Note 5: C'est le terme employ par les Canadiens-Franais.]

Il y demeura seul pendant dix minutes, aprs quoi il se rendit  la
cabane qu'il avait coutume d'habiter et s'y tint, sans boire ni manger,
pendant deux jours et deux nuits.

Durant ce temps, la hutte devant laquelle avait eu lieu le tir des
prtendants ne fut pas ouverte. Mais aux sons et aux chants qui s'en
chapprent, il tait facile de juger qu'on y faisait fte.

Le soir du deuxime jour, comme le soleil se couchait dans un lit de
pourpre et d'azur, Molodun quitta son wigwam.

Se tte tait orne de plumes d'aigle, et sa longue chevelure, peigne
avec soin, flottait en ondes paisses jusqu' ses pieds. Une peau de
caribou, blanchie  la pierre-ponce et enjolive de broderies en rassade
tait gracieusement drape comme un manteau sur ses paules.

Le sagamo ne portait aucune arme; nanmoins, dans ses mains il tenait
des couvertes carlates qu'il avait troques avec les chasseurs blancs
contre les produits de sa chasse, des colliers de ouampums et de
tiacomoshak, des robes d'hermine, de renard argent, et son grand arc en
dent de narval, mais sans une seule flche.

Les couvertes, les colliers, les pelleteries taient des prsents de
noce pour sa fiance, la belle Lioura, la Blanche-Nue; l'arc tait
destin au pre de celle-ci. Ce n'tait pas sans regret que Molodun
s'en sparait, car lui aussi croyait  sa vertu magique; mais le pre
de Lioura l'avait exig en change de la main de sa fille, et l'amour du
jeune homme pour Lioura avait triomph de sa rpugnance  se dessaisir
d'un objet aussi prcieux.

Molodun s'achemina vers la loge de la Blanche-Nue.

En y arrivant, il dposa ses prsents  la porte et frappa avec la paume
de la main droite.

--Le coyote! le coyote! crirent aussitt plusieurs voix de femmes 
l'intrieur de la hutte.

Il frappa une seconde fois.

--Le coyote! le coyote! rptrent les voix avec irritation.

--Ce n'est plus le coyote, dit-il; c'est Molodun, le chef aim des
Nez-Percs, qui a battu ses rivaux et qui vient rclamer Lioura, la
vierge que son coeur a choisie.

--Mais, fut-il rpondu d'un ton moqueur, qu'est-ce qui prouve que le
coeur de Lioura a choisi Molodun?

--Molodun est prt  subir les preuves auxquelles Lioura voudra le
soumettre.

--Que Molodun essaye d'entrer.

Alors le sagamo tira la porte  lui. Elle cda. Et, dans la hutte, il
put voir une douzaine de jeunes filles cheveles, les vtements en
dsordre, qui brandissaient, qui un javelot, qui une pique, qui une
flche, qui un couteau de silex. Furieuses, elles le reurent l'insulte
et la menace  la bouche. Derrire elles apparaissait Lioura, plus
furieuse, plus menaante que les autres.

Molodun devait l'enlever  ses compagnes. Ce n'tait pas une tche
facile, car il lui fallait d'abord dnouer; et dvider, sans le
briser, un interminable lacis de ouatap, que les jeunes squaws avaient
enchevtr, comme des rets, entre les pieux auxquels tait fixe la
porte en cuir de buffle.

Sans prendre garde aux injures et aux coups de ces mgres, Molodun se
mit bravement  l'oeuvre. Malgr l'obscurit le la nuit qui
tombait, rapidement, malgr la lutte qu'il avait  soutenir, malgr le
brouillamini des cordes, il parvint  dlier le filet, et s'avana dans
la loge o rgnaient des tnbres impntrables. Son succs fut salu
par un redoublement de cris. Toutes les femmes se prcipitrent comme
des furies sur lui, le lardrent avec leurs armes, l'gratignrent avec
leurs ongles, le mordirent  belles dents et lui firent cent plaies,
cent contusions, jusqu' ce qu'il et russi  saisir Lioura et 
l'emporter sur la place, o les Indiennes le poursuivirent encore 
coups de pierres.

Lioura ne demeurait pas inactive. De ses pieds, de ses poings elle
meurtrissait son ravisseur, le traitant de lche, de loup-cervier, et se
dbattant de toutes ses forces pour chapper  ses treintes.

Mais Molodun semblait insensible aux reproches comme aux blessures.
Continuant agilement sa course du ct du ruisseau, il s'y plongea
sans hsiter avec son cher fardeau, nagea  l'autre rive, aborda et se
dirigea vers les bois.

Si, malgr la profondeur de la nuit, il et pris une des compagnes de
Lioura pour elle, la premire serait devenue sa femme, car les sorciers
nez-percs auraient jug qu'Atalapas ou l'tre-Crateur l'avait voulu
ainsi.

Ds qu'ils eurent franchi le cours d'eau, Lioura changea de manires. Se
pendant mollement au cou de Molodun, et caressant de la main ses cheveux
humides, elle scha son visage sous des baisers brlants.

Cependant elle ne soufflait pas une parole et le sagamo arpentait
la fort avec la vlocit de l'antilope. Son coeur battait haut, sa
respiration tait haletante, ses membres frissonnaient et il allait
toujours devant lui, sans dvier de sa route.

Nonobstant son jene prolong; ses fatigues, le sang qu'il perdait par
les coupures dont les jeunes filles l'avaient labour, il fit de la
sorte quatre lieues sans broncher, sans reprendre haleine.

Il parvint  la porte d'une cabane construite avec des branchages, dans
une clairire, l'ouvrit, dposa Lioura sur une couche de mousse et se
laissa choir.

Molodun tait puis. Mais s'il se ft arrt avant d'atteindre la
loge nuptiale, il et perdu tous les avantages qu'il avait prcdemment
remports, et sa fiance aurait t libre de retourner chez ses parents.

En tombant, il s'tait vanoui. Quand il reprit connaissance, il vit
Lioura agenouille  ct de lui et pansant dlicatement ses blessures
avec des herbes aromatiques.

Le jour avait succd  la nuit.

Molodun ne pouvait faire un mouvement. Ses membres taient rigides. Il
avait la tte lourde, les lvres enflammes par une fivre intense. Il
demanda  boire.

La jeune squaw lui servit une tasse d'eau de riz sauvage coupe avec du
sucre d'rable. Il but dlicieusement ce breuvage rafrachissant et la
remercia par un regard humide d'amour.

--Mon matre est-il content de la Blanche-Nue? demanda-t-elle.

--Molodun l'aime depuis deux hivers, il est heureux que la Blanche-Nue
soit devenue sa femme.

--Il n'a jamais aim qu'elle? interrogea Lioura en fixant sur lui un
regard scrutateur.

Le sagamo tressaillit, et sa femme poursuivit d'un ton qu'elle
s'efforait vainement de rendre calme:

--Molodun a aim une autre femme. Il l'aime peut-tre encore. Lioura l'a
appris la nuit dernire dans un songe. Elle a vu cette femme qui a le
visage ple, et qui commande les Clallomes depuis la mort de Ouaskma.
Et l'Esprit du songe lui a dit que cette femme serait fatale  Molodun
s'il ne l'amenait comme esclave  Lioura.

--L'Esprit, du songe a dit vrai, rpondit le chef. Molodun a aim une
squaw blanche. Mais elle l'a repouss; il ne l'aime plus.

A cette imprudente dclaration, un clair de courroux brilla sur le
visage de l'Indienne.

--Si, dit-elle, Molodun ne l'aime plus, il cdera  la prire de la
Blanche-Nue.

Et comme il ne rpliquait pas, elle ajouta:

--Lioura aime son matre. Elle sait que cette face ple lui sera
funeste. Voil pourquoi elle la demande au Renard-Noir.

--Il la donnera  Lioura, repartit le sagamo en fermant les yeux.

Il s'endormit sans remarquer l'expression froce qui scella, un instant,
la physionomie de la jeune femme ds qu'il eut fait cette promesse,
dont ses sens affaiblis ne lui permirent pas alors de bien comprendre
l'importance.

Au bout de quinze jours, Molodun fut guri. Il rentra au village avec
Lioura. Les Nez-Percs se prparaient  une grande expdition contre les
Chinouks qui les avaient frquemment attaqus en les accusant d'avoir
ravag leurs cantonnements. Deux cents guerriers entrrent en campagne.
Ils s'embarqurent sur la Colombie dans leurs canots de troncs d'arbre
et descendirent  toute vitesse vers l'embouchure du fleuve.

Ils taient commands par Molodun.

Avant de partir, Lioura lui avait dit entre deux baisers:

--Souviens-toi, mon cher seigneur, que tu as jur de me ramener la squaw
blanche!

--J'ai jur et je tiendrai ma parole,  ma douce amie! rpondit le
sagamo, tout entier sous l'empire de l'amour dont l'avait enivr la
belle Indienne depuis leur mariage.

Le trajet, des Nez-Percs s'effectua sans incident digne d'tre
rapport, de la rivire Saaptim jusqu'au cap de la Roche-Rouge,  vingt
milles environ de l'estuaire du rio Columbia.

Mais,  cette place, un canot qu'on avait dpch en avant pour
reconnatre la cte, vint annoncer qu'un gros navire, appartenant aux
Visages-Ples, tait amarr derrire une le voisine. Les claireurs
dclarrent, en outre, qu'il y avait fort peu de monde  bord du
vaisseau. C'tait une nouvelle agrable pour les Nez-Percs. Le btiment
devait constituer une excellente prise. Ils rsolurent de s'en emparer.
Malheureusement, le hasard, qui favorise souvent les mauvais desseins
aussi bien que les bons, servit les sauvages  souhait. Le navire tait
ce brick o Poignet-d'Acier voulait embarquer les trsors qu'il avait
recueillis dans les mines de la Caoulis. Se dfiant des matelots,
il avait ordonn qu'on les grist pour qu'ils n'assistassent pas au
transport des sacs d'or sur le vaisseau. Les sauvages eurent donc bon
march de l'quipage, quoique le capitaine, son second et quelques
trappeurs dvous  Poignet-d'Acier se fussent dfendus comme des lions.

Mont un des premiers  l'abordage, le Renard-Noir entra dans une cabine
pour la piller. Mais, aprs avoir enfonc de son genou robuste la porte
de cette cabine, il ne fut pas peu surpris d'y trouver la femme blanche
 laquelle obissaient les Clallomes.

--Merellum! s'cria-t-il en se jetant sur elle.

La jeune fille tenta de le repousser. Efforts inutiles. Il lui lia les
pieds et les mains, la billonna, l'enveloppa dans une couverture,
la prit entre ses bras comme un paquet, redescendit dans son canot en
appelant  lui deux Indiens dont il se croyait sr et fit force
rames vers l'le que ses gens et lui avaient quitte un quart d'heure
auparavant.

Au moment o ils dbarqurent, le brick sauta avec un vacarme comparable
 la dcharge simultane de vingt pices d'artillerie.




                             CHAPITRE IV

                               MERELLUM


Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se
dresse, comme je l'ai dit,  quelques lieues seulement de l'embouchure
du rio Columbia ou rivire Colombie, sur le territoire de ce nom, 
l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47 de latitude nord. Le cours
d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivire, peut
avoir en cet endroit quatre  cinq milles de large. Il est littralement
parsem d'les, d'lots et de bancs de sable, les uns mouvants, les
autres fixes. Ces sables et ces les hrisses de rochers  fleur
d'eau, nomms chicots par les Canadiens-Franais, rendent son parcours
excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la frquence des
temptes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis;
l'estuaire de la Colombie une sinistre renomme chez les navigateurs.

En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans
laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du
fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panach de beaux arbres et
festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus
de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs
lignes  pcher. Le brick se trouvait  une courte distance de cet
archipel, qui avait servi  abriter les Nez-Percs pendant qu'ils
complotaient sa capture.

Ce fut dans une des les dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir,
conduisit Merellum.

Il venait d'atterrir avec ses gens et de dposer la jeune fille sur le
gazon, quand le navire vola en clats.

Le bruit foudroyant de la dtonation les terrifia. Croyant qu'elle
tait due  une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir,
les Nez-Percs se laissrent tomber sur le sol, en baissant la tte et
croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les gyptiens 
l'approche d'un ennemi invincible.

Ils demeurrent sans bouger dans cette posture pendant prs d'une heure.

Merellum elle-mme tait tremblante et pensait que sa dernire heure
allait sonner. Elle appartenait cependant  la race blanche. Des
Canadiens tablis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils
taient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome,
Ouaskma, l'avait adopte et leve jusqu' l'ge de dix ans. Alors,
Ouaskma fut tue accidentellement, disaient, les uns, volontairement,
disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en
tait amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succda au commandement des
Clallomes, et, malgr son extrme jeunesse, les gouverna avec prudence
pendant plusieurs annes. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui
l'avait prise en affection et qu'elle chrissait  l'gal d'un pre, lui
offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au dsert.
Le sang de ses pres parlait en elle. La proposition du capitaine
fut accepte avec bonheur. Mais il n'tait pas facile de la mettre 
excution. Les Clallomes tenaient  leur souveraine. Ils voyaient
d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'tait,
prtendaient-ils, le mchant gnie de leur tribu. Ouaskma l'avait aim,
et Ouaskma avait pay de son existence cette passion dsapprouve
par l'Esprit-Suprme. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de prs
le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent,  tromper leur
vigilance; la jeune fille fut embarque et cache  bord du brick, dans
la nuit qui prcda le jour o il devait partir, et, sans l'attaque des
Nez-Percs, elle abandonnait pour toujours peut-tre ses trop fidles
sujets.

[Note 6: Voir la _Tte-Plate_.]

A l'poque o nous la retrouvons, Merellum, la Petite-Hirondelle avait
une vingtaine d'annes. Elle tait blanche comme le lait, et  peine
une lgre teinte rose colorait ses joues. Ses traits n'taient point
rguliers, mais ils plaisaient dans leur ensemble par l'expression de
douceur et de bienveillance qu'on y lisait. Une chevelure superbe, dans
laquelle elle aimait  se draper comme dans un manteau; de beaux yeux
bleus, ordinairement rveurs, mais qui pouvaient s'animer et darder
des clairs au moment du pril, achevaient d'en faire une des cratures
exceptionnelles dont l'influence magntique, inanalysable, s'impose
despotiquement  ceux qui les entourent. Elle avait d'ailleurs une
taille au-dessous de la moyenne; quoique d'un dessin correct, ses
membres taient grles. Enfin, au premier aspect, elle vous semblait
d'une dlicatesse souffreteuse. Mais cette apparence tait dcevante,
dcevante comme l'air de nonchalance qui caractrisait habituellement
son visage. Sous une enveloppe chtive, Merellum cachait une me
finement trempe; et, sous sa carnation satine, se dployait un rseau
de muscles et de nerfs dont la flexibilit et la solidit eussent fait
envie  un gladiateur romain. En un mot, elle tait brave comme l'aigle,
souple comme la panthre; mais elle ne rsistait pas aux fatigues
prolonges. A un moment donn, les forces de son corps et de son esprit
la trahissaient. Le ressort se dtendait brusquement, et elle n'tait
plus qu'une enfant faible, endolorie, cherchant le repos. La prostration
durait peu toutefois, surtout si des circonstances nouvelles,
pressantes, changeaient le cours de sa vie. Une contre-raction
s'oprait bientt en elle, et Merellum reprenait sa fermet, sa
vaillance. Les motions aigus l'agitaient comme un courant lectrique;
et quand on la croyait chancelante, elle se relevait tout  coup
galvanise, prte  recommencer la lutte,  affronter les dangers avec
un redoublement d'nergie.

Au moment de son enlvement, Merellum tait vtue d'une tunique en
peau d'lan, frange avec des passementeries carlates et enrichie
de broderies en grains bleus d'_aioqua_. Des mocassins lgants
emprisonnaient ses pieds mignons, une sorte de bret, en fibres d'corce
de cdre, tait coquettement pos sur sa tte et laissait courir sur ses
paules les ondes de son opulente chevelure.

En abordant, on lui avait enlev le billon qui couvrait sa bouche.

La premire, elle revint de la stupeur que lui avait caus l'explosion
du vaisseau.

Se tournant du ct de Molodun avec un regard ddaigneux, elle lui dit
ironiquement:

--Merellum croyait que le Renard-Noir tait plus brave que les vils
esclaves dont il est le chef; mais elle s'est trompe. Le Renard-Noir
n'a pas plus de courage que les hiboux que sa tribu a choisis pour
emblme. Il lui faut plus de deux fois cent guerriers pour prendre une
femme, et, quand il l'a en son pouvoir, aprs s'en tre empar par la
ruse, il fuit devant ses ennemis comme un chevreau devant les chiens. Le
Renard-Noir est un lche!

A cet outrage, Molodun se redressa, transport de fureur.

--La Petite-Hirondelle a la langue trop longue, s'cria-t-il, le
Renard-Noir la lui rognera et la donnera  manger aux volverennes.

--Si la langue de la Petite-Hirondelle est trop longue, celle du
Renard-Noir est trop courte, car il n'a pas os dire  la Nue-Blanche
qu'il l'avait pouse par dpit de ce que la Petite-Hirondelle avait
mpris son amour, rpliqua hardiment Merellum.

--Tu mens, face ple maudite! je ne t'aime pas, je ne t'ai jamais aime!
reprit le chef en grinant des dents.

--Ah! ah! je mens! tu dis que je mens, fils de louve! Et Merellum avec
un rire moqueur; tu dis que je mens! Et qui donc a offert en prsent 
la Petite-Hirondelle cette robe de peau de daim que je porte? N'est-ce
pas le Renard-Noir?

Le sarcasme alla droit au coeur du sagamo; il bondit comme s'il et t
mordu par une vipre.

Les deux Indiens qui l'avaient accompagn l'examinaient avec une
surprise mle de dfiance, car ils ne l'avaient jamais vu aussi
patient. Ses indomptables colres taient mme, si je puis m'exprimer
ainsi, proverbiales dans la tribu.

Cependant un orage, terrible s'amassait dans le coeur de Molodun; 
ses traits contracts, ses lvres frmissantes, ses narines largement
dilates, aux veines normes qui, comme des cordes bleutres,
grossissaient  ses tempes, il tait facile de prvoir que la tempte ne
tarderait pas  clater avec une violence d'autant plus grande qu'elle
aurait t plus longtemps concentre.

Il ptrissait le soi sous ses pieds, et rayait avec ses ongles le manche
de son tomahawk.

Loin d'intimider Merellum, cette irritation semblait lui plaire. Elle
jouait avec elle comme une chatte avec une panthre.

--Eh bien! dit-elle en riant, n'ai-je pas dit vrai? La langue du
Renard-Noir n'est-elle pas trop courte? Elle ne peut pas rpondre. Que
dirait la Nue-Blanche si elle savait que le Renard-Noir a donn cette
robe  la Petite-Hirondelle?

C'en tait trop; Molodun, fou d'exaspration, poussa un hurlement
froce, et, brandissant sa massue, il se rua sur la jeune fille pour
l'en frapper.

Calme et toujours souriante, elle attendait le coup mortel sans faire un
mouvement pour l'viter, mais un des Nez-Percs arrta le bras du chef.

--Mon fils oublie que cette face ple ne lui appartient pas, dit le
Peau-Rouge.

Molodun bondit sur lui-mme, et tournant sa rage contre le tmraire, il
lui lana le tomahawk  la tte. Par bonheur, l'autre se jeta  terre,
et l'arme alla briser une pointe de rocher,  vingt pas de distance.

Le sauvage s'tait relev avec une merveilleuse impassibilit! C'tait
un vieillard blanchi par les hivers et que sa sagesse avait mis en
honneur chez les Nez-Percs.

--Que Molodun, dit-il froidement, apaise le bouillonnement de son sang
et qu'il ouvre ses oreilles aux discours de la prudence. Le buffle, une
fois chauff par l'animosit, perd sa force et son habilet. Il en est
de mme de l'homme. Mon fils veut-il m'couter?

Parle donc, dit le chef d'un ton sombre, en fixant sur Merellum des
regards durs comme des flches de mtal.

--Vieux chne dcrpit, toi qui as si bonne mmoire, souviens-toi,
cria-t-elle  l'Indien, de rapporter  la Nue-Blanche que la
Petite-Hirondelle est pare d'une belle robe de peau d'lan dont le
Renard-Noir lui a fait cadeau.

--Tais-toi, pie babillarde, ou je t'crase le crne avec mon talon,
vocifra Molodun en levant le pied sur elle.

Mais Merellum poursuivant ses sarcasmes:

--C'est bien ainsi que je t'avais jug, quand tu rdais autour de mon
wigwam, et que tu te tranais  mes genoux en me demandant mon amour! Tu
me menaces, parce que je suis attache, incapable de te rpondre! Mais
ose donc me dlier les pieds et les mains! Ose me prter une arme, et
je te ferai fuir, comme un poltron, avec ces deux coyotes! Oui, je ferai
cela, moi, une femme! et j'appellerai mes esclaves pour qu'ils scalpent
vos chevelures, que j'enverrai  ton pouse, la Nue-Blanche! Oh! la
malheureuse, qui s'est marie  ce carcajou!

Molodun n'aurait pu entendre la moiti de ces sanglantes injures sans y
mettre un terme en tuant celle qui les profrait, si ses compagnons ne
l'eussent entran  quelques pas, o ils l'entretinrent un instant.

Tu sais, lui dit le vieillard, que tu as promis cette face ple  ma
fille Lioura.

--Oui, appuya l'autre, tu as promis de la ramener prisonnire  ma
soeur; elle n'est donc pas  toi, mais  ta femme, la Nue-Blanche, qui
en fera son esclave ou la sacrifiera  Scoucoum, s'il lui plat.

--Puisque le pre et le frre de mon pouse le veulent ainsi, qu'ils
partent avec ma captive, moi j'irai rejoindre mes guerriers, rpliqua le
chef d'un ton sombre.

Craignant qu'il ne revnt sur son consentement, les deux autres se
htrent de transporter Merellum dans le canot.

Pendant qu'ils remontaient pniblement le fleuve, elle cria  Molodun:

--Renard-Noir, tu as la finesse d'un lynx; ce que tu fais l est bien
fait. La Petite-Hirondelle le rcompensera en disant  ta femme comme
tu l'aimes, et en lui montrant cette magnifique robe, don d'un prcieux
amour.

Quand le canot eut disparu, le sagamo se frappa la poitrine et poussa
une exclamation rauque. Puis il se promena un moment sur la grve, en
rflchissant profondment. Sa dmarche tait saccade, il allait par
soubresauts. Tout en lui dnotait, une agitation extraordinaire. Il
aimait Merellum! Et cet amour qu'il s'tait flatt d'avoir touff
venait de se rveiller. La beaut de la jeune fille, la disparit de sa
couleur avec celle des Indiennes, sa hardiesse, tout, jusqu'aux injures
dont elle l'avait flagell, concourait  rallumer une passion assoupie,
mais qui n'avait jamais cess de brler dans son coeur. Comme ses
charmes effaaient ceux de Lioura! La comparaison n'tait pas soutenable
pour la pauvre squaw! Et puis, l'et-elle t, Molodun possdait
la Nue-Blanche; il la connaissait par coeur; tandis que la
Petite-Hirondelle, c'tait l'inconnu, le mystre, la chose dsire qu'il
n'avait pu, qu'il ne pouvait avoir! En fallait-il davantage pour que
le sagamo, naturellement passionn, se reprt  aimer Merellum avec une
vivacit nouvelle?

S'il l'et tue dans un paroxysme de fureur, il n'et assurment pas
longtemps pleur sa mort. Mais, elle vivante, elle en sa puissance, elle
qui l'avait ignominieusement repouss, qui le bafouait quelques minutes
auparavant, il ne pouvait s'empcher de vouloir la soumettre  son
caprice et de songer  obtenir par la ruse ou par la force ce qu'elle
avait refus  ses instantes prires. Il l'avait cde avec rpugnance 
son beau-pre et  son beau-frre, se doutant bien que Lioura ne l'avait
demande que pour assouvir la jalousie qui la consumait; car Lioura
aimait dj Molodun alors que celui-ci recherchait vainement Merellum en
mariage, et elle savait qu'il n'avait aspir  elle qu'aprs avoir t
conduit par sa rivale. Aussi la rencontre des deux femmes devait-elle
tre terrible, et le Renard-Noir craignait que la Nue-Blanche
n'gorget sur-le-champ la Petite-Hirondelle. Cependant, comme la
premire tait vindicative, cruelle, concentre et vaniteuse, il
esprait qu'elle attendrait le retour des guerriers pour la traner au
supplice. Alors, pensait-il, il aviserait au moyen de sauver Merellum si
elle consentait  se donner  lui.

Satisfait de cette conclusion, Molodun ramassa son tomahawk et se fraya
un passage  travers un buisson d'amlanchiers qui masquait une petite
anse o, le matin, les Nez-Percs avaient laiss quelques canots,
suivant la coutume des sauvages qui, en route, cachent quelquefois a et
l le surplus de leurs approvisionnements pour les cas imprvus.

Arriv sur la grve, le chef jeta les yeux autour de lui. On peut
s'imaginer sa surprise en remarquant que le gros navire, qui n'tait pas
loign de plus d'un mille de l'le, avait disparu. Le vent soufflait
de l'est, et le Renard-Noir n'avait pu entendre les cris des victimes de
l'explosion. Mais il aperut bientt des dbris d'embarcation flottant 
la drive, quelques Indiens qui tchaient de gagner  la nage les lots
de l'archipel; puis, en dirigeant sa vue au nord, un essaim de Chinouks
rpandus sur le bord septentrional du fleuve.

Sans deviner la cause de la dispersion de son escadrille, Molodun
comprit que les Nez-Percs avaient essuy un revers terrible. Les
monceaux de cadavres entasss sur la rive et les sanglants trophes qui
pendaient aux ceintures de ses ennemis, lui firent croire qu'ils taient
les auteurs de ce dsastre.

Alors, frapp d'pouvante, il se hta de cacher les canots dans
un hallier, puis il grimpa sur un grand cdre, dont les rameaux
gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la
Colombie, et se mit en observation.

Le soleil penchait dj  l'horizon. La brise mollissait et l'air tait
d'une transparence qui permettait de distinguer les objets  plus d'une
lieue devant soi.

Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient  traverser
le fleuve.

Leurs canots furent lancs  l'eau, et ils navigurent vers la rive
mridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitt la plage,
Oli-Tahara, mont sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au
milieu des vagues et le maintint  cent brasses environ de la flottille.
En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang
affluer  son cerveau. Depuis bien des annes il tait l'ennemi acharn
d'Oli-Tahara, et depuis bien des annes aussi, il convoitait ce buffle,
l'orgueil de son matre, l'effroi des Nez-Percs et des Clallomes! S'il
pouvait tuer le mtis et s'emparer de la redoutable bte! quelle gloire
pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dpouille 
jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait har Oli-Tahara,
puisque les Clallomes taient en guerre frquente avec les Chinouks!

Cependant le mtis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'viter,
autant que possible, l'imptuosit du courant. Molodun, qui ne perdait
pas un de ses mouvements, calcula bientt qu'il passerait probablement
 la pointe de l'le et prs du cdre sur lequel il tait post. Cette
conjecture l'engagea  se porter plus avant sur la branche, presque 
son extrmit et au-dessus d'un endroit o croissaient des joncs assez
levs dont il tta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au
rameau.

Cette opration termine en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de
nouveau sous l'pais feuillage du cdre.

Dj les premiers canots doublaient l'le. Les Chinouks riaient  gorge
dploye en se rappelant les incidents de la danse que les Nez-Percs
avaient faite en l'air. Leurs esquifs taient remplis d'armes et de
scalpes provenant de ces derniers.

Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour
s'exciter aux reprsailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks
longeaient le rivage, il fut sur le point de se prcipiter dans un de
leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de
faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux
eussent dfil; puis ses yeux se rivrent sur Oli-Tahara qui, ne
souponnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en
plus de l'le.

La respiration bruyante du buffle ne tarde pas  se faire entendre. Il
fend l'onde avec une majestueuse rapidit, lve la tte, renifle l'air,
pousse un meuglement.

--Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque
chose, demande le mtis en promenant autour de lui un regard nonchalant.

Mais il n'aperoit rien, le soleil est couch, le crpuscule se fait.

--C'est sans doute, ajoute-t-il, quelqu'un de ces chiens de Nez-Percs
qui se sera rfugi dans cet lot. Bah! nous n'avons pas le temps de
nous arrter pour lui.

Le taureau continue de nager. Les roseaux desschs ploient et cassent
avec bruit sous son large poitrail.

Il n'est plus qu'il une brasse du cdre o se tient le chef nez-perc;
il exhale un second beuglement. Oli-Tahara s'inquite; il a vu une ombre
singulire se rflchir dans l'eau; il relve la tte.

A ce moment, Molodun, son couteau dans la main droite, fond sur lui
comme un vautour sur sa proie. Mais le buffle fait un cart; Oli-Tahara
jette un cri retentissant, et l'assassin, au lieu de tomber sur la
croupe de l'animal, glisse dans le fleuve, aprs avoir enfonc son arme
dans le dos du Dompteur-de-Buffles qui s'vanouit en perdant des flots
de sang.

Au cri du bless, les Chinouks accoururent. Quelques-uns le
transportrent sur l'le, d'autres se mirent  la recherche du
meurtrier. Mais ils eurent beau plonger dans le fleuve, ou fouiller les
roseaux et les massifs d'amlanchiers, ils ne purent le trouver, quoique
l'le eut tout au plus un demi-mille de circonfrence.

La nuit tait tombe.

Pour se consoler de leur insuccs, ils dclarrent unanimement qu'il
avait d se noyer, et s'assemblrent autour d'Oli-Tahara. Le mtis
respirait encore. Le couteau qui l'avait frapp n'tait heureusement
pas empoisonn. Cependant le jeesukan charg de panser sa blessure ne
pouvait rpondre qu'elle n'tait point mortelle.

Ces circonstances firent ajourner l'expdition des Chinouks contre le
village des Nez-Percs, sur la rivire Saaptim.




                             CHAPITRE V

                               LIOURA


Le Renard-Noir ne s'tait pas noy; et s'il n'avait reparu  la surface
du fleuve pour porter de nouveaux coups au mtis, c'est qu'en enfonant
sous l'eau, il avait reu du buffle un coup de pied  la jambe.

Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint.
Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de
jambe eut cess, au bout de trois ou quatre minutes, il tait trop tard
pour retourner  la charge, car les Chinouks avaient d s'lancer au
secours de leur chef.

Notre Nez-Perc se trouvait  quarante ou cinquante pieds au-dessous du
niveau de la Colombie. Il s'avana  travers les roseaux dont il avait
tranch le sommet, en coupa un, aprs l'avoir fortement press avec son
pouce et son index  quelques centimtres au-dessus de la section et
le prit entre ses lvres hermtiquement comprimes autour du bout,
en desserrant la ligature forme par ses deux doigts, qu'il appliqua
aussitt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer
par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit arien; mais soit
que celui qu'il avait choisi n'et pas t tt, soit que la tige ft
stricture sur sa longueur, Molodun ne russit pas  obtenir l'air dont
il commenait  prouver un vif besoin. Il ritra plusieurs fois son
opration sans plus de succs. Il souffrait dj horriblement et tait
presque rsolu  revenir  fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir
de ses ennemis, lorsqu'une dernire tentative lui russit. Un roseau,
qui avait presque un pouce de diamtre prs de sa racine, tait creux
jusqu' son extrmit suprieure, laquelle se trouvait en pleine
communication avec l'atmosphre. S'en tant servi de la manire que
j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez
efficacement le jeu [7].

[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez
frquemment chez les sauvages de la Colombie.

Chose  peu prs semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu
lieu il y a quelques annes au bagne de Toulon. Un forat nomm Fichon
russit  s'vader en restant prs de _trois jours_ cach dans un
rservoir d'eau. Il recevait l'air ncessaire  sa respiration au moyen
d'un tuyau de cuir dont l'orifice suprieur tait attach au-dessus de
la surface de l'eau. (Voir l'_Intrieur de bagnes_, par Sers.)]

Cela fait, il s'tendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura
immobile.

La nuit tait arrive. On ne distinguait plus les objets au fond
de l'eau. La position de Molodun n'tait ni commode, ni longtemps
supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.

Lchant le roseau qui lui avait t d'une si grande utilit, il revint
 flot. Heureusement pour lui, les tnbres taient profondes, et
un brouillard pais couvrait le fleuve. Il aperut les feux que les
Chinouks avaient allums sur l'le, mais ceux-ci ne le remarqurent
point. Aprs avoir err, durant quelques minutes  l'aventure, ne
sachant trop o diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies.
Bientt un canot se montra  quelques brasses de lui. La premire pense
du Renard-Noir fut de se jeter de ct pour viter cette embarcation qui
pouvait tre monte par des Chinouks, mais dj elle tait si prs qu'il
dcouvrit un hibou sculpt  sa proue.

Le canot appartenait videmment aux Nez-Percs.

Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitt
il fut recueilli  bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens:
Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prtendant de Lioura, et un autre.

--Pourquoi mon frre nous a-t-il quitts? demanda Iribinou  Molodun.

--Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, rpliqua-t-il.

--La langue de mon frre a tourn du mauvais ct, reprit l'Ours-Gris
d'un ton railleur. Mon frre a conduit ses guerriers  un pige pour
s'emparer d'une face ple, et ensuite il s'est sauv.

--C'est faux! s'cria le Renard-Noir.

--Mon frre le prouvera aux jeesukans de la tribu! Plus de deux fois
cent de ses vaillants jeunes hommes ont t tus et scalps par les
Chinouks.

--Tu mens! hurla Molodun en serrant la poigne de son couteau qu'il
n'avait pas quitt.

--Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot,
oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait
assommer comme un troupeau de buffles sans dfense, et tu viens
maintenant de chez les Chinouks qui sont l, dans cette le, recevoir le
prix de ta perfidie!

A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'lana sur Iribinou.

L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable.

La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'tait pas de taille  se mesurer
avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant gliss sur le fond humide du
bateau, tomba  genoux et laissa chapper son couteau. Cependant il se
releva avec l'agilit d'une panthre, et, avant que l'Ours-Gris et pu
profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renvers
au milieu du rio Columbia, o il disparut bientt en profrant des cris
de vengeance.

Ces cris eurent un cho dans l'le; le houp de guerre des Chinouks
y rpondit. Plusieurs canots furent dtachs  la poursuite des
Nez-Percs. Mais,  la faveur de l'obscurit, Molodun les mit en dfaut.
Le lendemain matin, il campa prs du fort Vancouver, et, dans la soire,
rejoignit son beau-pre sur le bord de la rivire des Sables-Mouvants.
Ce dernier y tait retenu par quelques avaries qu'avait essuyes son
canot. On avait dli les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la
libert de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa ddaigneuse
fiert. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lvres. Le sagamo tait
sombre; son esprit roulait de sinistres projets.

--Le malheur s'est tendu sur notre tribu depuis que j'ai pous ta
fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exig en prsent mon arc
en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner,
ce qui a eu lieu ne serait pas arriv. Il faut que tu me le rendes.

--Cet arc est  moi, il ne me quittera pas, rpliqua fermement le pre
de Lioura.

Alors, s'cria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je rpudierai ta
fille et pouserai cette face ple.

Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche.

--Tu ne l'pouseras pas, et tu garderas ma fille! rpondit le vieillard
d'un ton dcid.

--Et qui donc oserait m'en empcher?

--Moi, misrable trompeur qui m'as abuse par tes fausses protestations
d'amour! rpondit une voix vibrante et acerbe derrire lui.

Molodun se retourna tout d'une pice et se trouva face  face avec
Lioura, la Blanche-Nue.

Ce n'tait plus la voluptueuse crature, si complaisante, si bnvole,
qui l'avait si tendrement soign dans la cabane nuptiale; mais une femme
courrouce, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible
squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrass de
lueurs fauves, ses traits contracts, ses lvres pinces, tout son
corps frmissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations
dsordonnes de son sein, les sons raills qui ructaient de sa bouche,
avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise.

Tout brave qu'il ft, Molodun recula devant cette furie.

--Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nue-Blanche comme un
pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez,
maintenant il voudrait la rpudier! Et il croit qu'il le pourra! Non,
non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime
trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant
qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra dsormais  la chasse, 
la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un
rire ironique.

--Lioura lve trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit
le chef avec une rage concentre.

--La Blanche-Nue, rpliqua-t-elle sans s'mouvoir, aime le Renard-Noir,
mais elle mprise ses colres.

Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment.

--Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nue mprise ses
colres quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura
descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des
guerriers. Ce qu'elle rclame est quitable, c'est l'amour de son
seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera mme son pre,
l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait
prsent.

Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit
d'une voix radoucie:

--Si la Nue-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux
tuniques en peaux de castor.

--Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait
hommage? intervint Merellum en riant aux clats.

Lioura ne l'avait pas encore aperue, car la Petite-Hirondelle se
trouvait place derrire elle.

Elle tressaillit, regarda du cot d'o venait le son et s'cria avec un
accent de joie cruelle:

--La face ple! la face ple!

--Oui, dit Molodun, heureux de dtourner  son bnfice l'irritation
qu'il avait souleve, oui, la face ple que le Renard-Noir avait jur
de ramener  son pouse chrie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en
rcompensera-t-elle?

Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait
bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles
flamboyantes, elle dvorait des yeux la jeune fille.

Bientt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles,
mit en lambeaux son vtement, et lui mordit les paules avec des
rugissements de bte fauve.

Elle haletait, elle cumait; elle frappait sa rivale des poings et des
pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et
l'aurait tue sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se ft interpos.

Loin de chercher  se dfendre ou  apaiser la mgre, Merellum
l'excitait par ses rvlations empoisonnes.

--Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi
dchirer cette belle robe qu'il m'a donne? Elle t'irait si bien! Il te
prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore
il me le rptait devant ton pre! Frappe plus fort. Tu ignores la
manire de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percs ne savent ni
aimer ni dfendre leur amour. Elles sont lches comme leurs poux. Oh!
que tu as la main molle! Je te dfie bien de me faire crier.

Molodun contemplait froidement en apparence cette scne.

Toutefois il veillait soigneusement  ce que Lioura ne portt pas
un coup dangereux  la Petite-Hirondelle, et il se disposait mme
 l'arrter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui pargna cette
pineuse besogne.

Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nue-Blanche ft satisfaite.
Elle se dbattait entre les bras de son pre, tentait de se dgager pour
se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprcations
effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la
retenait. Elle lui chappait dj quand son frre parut.

Renolunc, le Castor-Industrieux, tait all  la chasse. Il rapportait
sur ses paules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun 
l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il frona
le sourcil, et, se plaant devant sa soeur:

--Lioura, dit-il, n'est pas fidle  sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas
attendu dans sa loge le retour des Nez-Percs?

--Lioura avait hte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle
a quitt l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait tre la
premire  recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enleves 
ses ennemis.

Renolunc branla la tte d'un air incrdule.

--Ma soeur, rpondit-il, sait habilement prparer son discours. Mais
elle ne russira pas  tromper son frre. Elle est venue ici pousse par
sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulev le courroux
des Esprits. Ils lui avaient dfendu de se mettre en route avant
l'arrive des guerriers nez-percs, et ils lui avaient ordonn
d'attendre dans sa hutte que Molodun lui ament l'esclave qu'il lui
avait promise.

--J'ai vu un ouiarou [8] en songe..., commena la Blanche-Nue.

[Note 8: Prsage.]

Renolunc frappa du pied en s'criant avec svrit:

--Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu.
C'est moi, grand autmoin des Nez-Percs, qui le prdis. Car tu es
subtile comme la vipre, venimeuse et tratresse comme elle. Cette face
ple est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant
notre arrive  l'ienhus.

Le Castor-Industrieux exerait, par sa qualit de premier devin, un
pouvoir presque absolu sur tous ses congnres. Lioura murmura quelques
paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux;
puis les trois Indiens se mirent  dpecer le peccari, pendant que
la Nue-Blanche, assiste de l'Indien qui avait accompagn Molodun,
ramassait des branches sches pour allumer du feu.

Le temps tait sombre, le ciel marbr de nuages noirs aux franges
violaces qui roulaient pniblement vers le couchant. Cependant
l'air tait au repos. A peine un lger souffle ridait-il  de longs
intervalles les ondes verdtres de la Colombie. Des myriades de
moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec
et court. C'tait quelque poisson qui sautait hors de son lment pour
happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient
 la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un
cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nues de sauterelles
chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le
lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par
moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre
grondement d'une panthre.

--La nuit sera orageuse, mon frre, dit Molodun  Renolunc.

--Oui, rpliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras
cuire le gibier.

--Je t'aiderai, mon frre; Lioura s'occupera de la viande.

Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi
sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.

Avec deux morceaux de bois sec, rudement frotts l'un contre l'autre,
Lioura fit du feu; de chaque ct de son petit bcher, elle planta 
terre des btons fourchus, au-dessus desquels elle plaa un quartier de
peccari embroch  une branche de houx.

Son frre et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la
venaison rtissait, la petite troupe se hta de manger avant l'arrive
de la tempte. Merellum se restaura avec autant d'apptit que les
autres, malgr les oeillades haineuses que ne cessait de lui dcocher la
squaw nez-perc.

Le tonnerre grondait  grand fracas quand ils terminrent leur repas.
Bientt les nuages amoncels  l'occident crevrent, et une pluie
diluvienne s'chappa de leur sein.

Renolunc rajusta les liens qu'on avait ts  Merellum pour qu'elle pt
prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, o son pre, le
compagnon de Molodun et lui ne tardrent pas  se retirer.

La nuit dploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours 
torrents.

Le Renard-Noir et Lioura s'taient couchs sous l'autre cabane. Le
premier tait bris de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la
jalousie brlait le coeur de sa femme. Elle demeura veille. Une pense
de vengeance l'obsdait. Elle essaya d'y rsister. Ce fut en vain. Cette
pense revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais.
Cdant enfin  sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte,
et se dirigea vers celle o reposait sa rivale.

Les deux loges taient spares par une pelouse large de quinze  vingt
pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.

Elle marcha droit au but, puis elle couta. Des respirations sonores lui
apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit
dans sa main un couteau drob  son mari, et ses regards luttrent
d'intensit avec les tnbres pour dcouvrir la place occupe par la
jeune fille.

La devinant plutt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!

Mais alors un choc violent fait tomber la Nue-Blanche  la renverse.

Elle se sent trangle, elle pousse un cri touff; un homme l'a charge
sur ses paules. Il l'emporte  travers la foret.




                             CHAPITRE VI

                               IRIBINOU


Le cri de dtresse pousse par Lioura n'a pas t entendu. Il s'est
perdu dans les bruits de la tempte qui redouble de violence et siffle
prement entre les rameaux des arbres.

Le ravisseur a charg sur son paule la jeune femme vanouie et desserr
un lasso qu'il lui avait jet autour du cou.

Il dvore l'espace.

Aprs un quart d'heure d'une course effrne, il ralentit son allure,
tourne  gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font
un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.

La pluie a cess de tomber. Quelques toiles, et parfois un rayon
de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirtres qui
s'entrecroisent en tous sens  la vote cleste. Des clairs les
dchirent frquemment et dcouvrent,  mille pieds au-dessous de la
cte, le rio Columbia brisant ses vagues courrouces aux angles des
rochers.

Guid par ces lueurs blouissantes, l'homme qui a enlev Lioura prend
un troit sentier sur la pente de la falaise et commence  descendre.
Le sentier est rocailleux, escarp. Il semble avoir t pratiqu par
les chvres des montagnes et les grosses-cornes plutt que par des
tres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil
perant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles,
franchit habilement tous les mauvais pas.

Que la fondre clate sur sa tte et fasse trembler les masses
granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie dchane
et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abmes, il ne s'en inquite
pas, et marche, sans hsiter, sans trbucher. O va-t-il ainsi? car
bientt il sera au niveau du fleuve. Dj les flots rejaillissent
jusqu' sa hauteur et le baignent d'une poussire liquide. Mais le voici
qui fait une oblique  droite, traverse un bouquet de sapins chtifs, et
si presss les uns contre les autres qu'il est oblig de se courber en
deux pour ne pas se heurter  leurs rameaux infrieurs; puis il remonte,
pendant deux minutes, le flanc du cap, dpose son fardeau sur le sol,
dtourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre
dans une grotte ou quelques tisons agonisants rpandent une clart
douteuse.

Une fois dans cette grotte, il plaa l'Indienne sur un lit de mousse et
mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore,
car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant o il l'avait,
renverse avec son lasso.

Mais la vie n'tait pas teinte en elle. Son vanouissement mme se
dissipait. Bientt, elle bgaya des mots incohrents. Alors il lui
garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il
boucha l'entre.

En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver
seule en ce lieu qui lui tait, compltement inconnu. Le feu achevait de
mourir. Ses rverbrations rougetres, que le vent chassait de cot et
d'autre, donnaient un aspect trange aux objets.

La jeune femme se crut d'abord transporte dans le monde des Esprits.

Ensuite, elle chercha  rassembler ses souvenirs et  les coordonner.

L'image moqueuse de la face ple lui apparut la premire et rveilla
toutes ses fureurs.

--Oh! tu ne m'chapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur!
s'cria-t-elle en essayant de se lever.

Alors seulement Lioura s'aperut que ses membres taient attachs.

Elle poussa une exclamation de stupeur!

Puis elle se rappela sa tentative pour gorger sa rivale et un
tranglement subit qui l'avait paralyse.

Quelle tait la cause de cet tranglement! Son mari l'avait-il guette
et assassine? Cela devait tre. La douleur qu'elle prouvait encore
au cou ne contribuait pas mdiocrement  l'entretenir dans cette
supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux
punitions dans l'autre monde.

Lioura s'adressait cette question quand le jour parut.

La caverne tait parfaitement claire par des crevasses. La grotte ne
diffrait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre.
Aussi,  mesure que la lumire y pntrait, la jeune femme
sentait-elle se dissiper l'ide qu'elle avait pass dans le royaume
d'Yas-soch-a-la-ti-yah.

Elle se disait mme que Molodun l'avait enferme dans cette caverne pour
la punir de sa jalousie, et elle s'apprtait  lui reprocher durement
son audace, quand un bruit de pas se fit entendre.

Lioura ne doutait point que ce ne ft son mari.

Elle se dressa sur son sant et arma ses yeux de colre.

Un Indien, un Nez-Perc entra dans la grotte!

--Iribinou! s'cria la Blanche-Nue au comble de l'tonnement.

C'tait, Iribinou en effet, et c'tait lui le ravisseur de Lioura.

Il l'avait aime passionnment, il l'aimait plus passionnment encore
depuis qu'elle tait devenue la femme d'un autre; car son insuccs
n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux
aliments  la flamme dont il tait consum.

En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa premire pense fut de
l'abandonner. Mais il rflchit que le chef, qui tait excellent nageur,
pourrait bien gagner une le et retourner  la tribu o il le ferait
condamner par ses guerriers. C'est ce qui dcida Iribinou  le recevoir
dans son canot. Au surplus, il esprait dnoncer Molodun ds qu'il
serait arriv au cantonnement des Nez-Percs, et lui imputer l'affreux
dsastre dont ils avaient t victimes.

On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui
s'ensuivit.

Jet  l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea
hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient
l'archipel, en dtacha un, au moment de la confusion o ses cris, en
tombant dans le fleuve, avaient plong leurs ennemis, et alla aborder
sur la rive mridionale.

Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; ds lors il le dtesta,
et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance.

L'Ours-Gris ne songea donc plus qu' se venger.

Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs dsirs: enlever
la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes
valides de l'ienhus taient absents.

Pour cela, il fallait se hter de revenir au village.

Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de
temps pour remonter le fleuve que pour faire la route  pied.

Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivire des
Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il
aperut un canot qui s'approchait du rivage.

Iribinou se cacha dans le bois et pia les arrivants.

C'tait l'Aigle-Gris, son fils et Merellum.

Les deux premiers dbarqurent dans une baie profonde domine par une
minence, transportrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en
devoir de rparer leur canot dont les flancs taient percs en plusieurs
places.

La beaut de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur
l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspir  Molodun, et
souponnait, avec raison, celui-ci d'en tre encore violemment pris. Ne
valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme?

L'entreprise tait moins prilleuse, et sa russite porterait
probablement  Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura.
La face ple n'tait, du reste, pas  ddaigner, et l'Ours-Gris, qui
n'avait sans doute pas des prtentions excessives  la constance, se
disait qu'aprs tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien
ceux de la Nue-Blanche.

Le drle n'avait vraiment, pas mauvais got.

A la faon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent  l'ouvrage, Iribinou
comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit o ils venaient
d'aborder. Alors, comme il n'tait pas probable que son plan
d'enlvement pt tre excut en plein jour, il rsolut de chercher une
retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable.

Un cap bois s'levait  peu de distance en aval du fleuve. Il tait
hriss de saillies et d'anfractuosits. Parmi les fissures qui le
sillonnaient, Iribinou eut bientt trouv l'asile dont il avait besoin.

Aprs s'tre fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de
mousse, et aprs s'tre repos quelques heures, il se leva frais et
tout prta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flche,
il abattit un chevreau qu'il dpouilla immdiatement. De la peau, il
s'enveloppa les pieds afin de dpister par de fausses empreintes ceux
qui pourraient le poursuivre, puis ayant consult le vent et reconnu
qu'il soufflait vers l'ouest, c'est--dire dans une direction oppose
 celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de
venaison.

Une fois restaur, Iribinou retourna  son premier poste d'observation.
Il s'tait, par prcaution, muni d'un lasso fabriqu avec les dbris de
la peau du chevreau.

En approchant du campement, il reconnut  sa grande surprise la voix de
Lioura.

Tmoin ensuite de sa scne de jalousie, des mauvais traitements qu'elle
infligea  Merellum et de la svre rprimande de Renolunc, il prvit ce
qui allait se passer.

Lioura ne pardonnerait pas  la face blanche, elle essaierait de la
tuer; car femme froisse dans son amour-propre, surtout en prsence
d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne  la race rouge,
noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilise.

Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris.

--J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se
dit-il.

Et il attendit.

La tempte le servait  souhait.

Il n'eut pas de peine  oprer le rapt de Lioura, quoique sa
perptration et rclam une audace et un sang-froid inous. Cependant,
matre de la Nue-Blanche, il n'tait pas rassasi. Ce premier succs
l'avait mis en apptit, si je puis m'exprimer ainsi. Sre d'elle,
il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la
Petite-Hirondelle.

Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut due. Il eut beau rder
autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se prsenta point.

Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint 
la caverne, o son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de
stupfaction pour Lioura.

--Oui, rpondit-il  son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai
apport ici la Blanche-Nue, parce qu'elle a t indignement outrage
par des lches dont l'un, son poux, ne mrite pas ce haut honneur,
l'autre, son frre, lui a lanc des insultes et des menaces au lieu de
la dfendre et de la protger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui
est plus belle, plus parfume que la rose des prairies, et dont le coeur
a la suavit des rayons de miel. Si la Blanche-Nue que j'aime, que j'ai
toujours aime, daigne consentir  habiter mon wigwam, je vengerai les
affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les
chevelures de ceux qui l'ont offense et la face blanche que Molodun a
prise dans le grand canot des Visages-Ples pour en faire sa femme.

Lioura s'attendait si peu  cette trange dclaration que d'abord elle
demeura atterre.

L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se
pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement
alatoire, qu'il lui proposait.

Mais aussitt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses
dents aigus et lui arracha le morceau.

Iribinou lcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle
tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se
relever  cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles,
elle l'accabla d'insultes.

--Va-t'en, lche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu
surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il
faut  ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lche,
tu es vil; je te mprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue,
c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws!
le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami
de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'couterais!
Tu t'imaginais que la Nue-Blanche ouvrirait l'oreille  tes odieux
discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter
tes laideurs pour des beauts, tes couardises pour des bravoures! Mais
tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bte et mchant! Tu ne sais
donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun...

Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'cria l'Ours-Gris en la
frappant du pied.

--Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort,
n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cit parmi les vaillants de la
tribu. Tu as battu une femme! une femme attache qui ne peut se servir
de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il
te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle
figurerait bien  ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et
va porter ce brillant trophe  Molodun. Il saura t'en rcompenser. Tu
n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun...

--Et lui ne t'aime pas! rpondit l'Ours-Gris avec un ricanement
farouche.

--Tu as menti! Il m'aime!

--Et la face blanche?

Lioura tressaillit.

--N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit,
au dernier soleil couchant, qu'il te rpudierait et qu'il l'pouserait!

--Ta langue est croche, rpliqua-t-elle d'un ton sourd.

--Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Perc. Molodun te l'avait
promise pour esclave; mais il la ramne avec la rsolution d'en faire sa
femme et de t'offrir  elle.

--Jamais! jamais!

Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un clat de rire moqueur.

--Il ne l'aime plus, dit-elle aprs un moment de silence; il me l'a
jur.

--Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour
cela qu'il s'est sauv avec elle aussitt qu'il l'a retrouve sur le
grand canot des Visages-Ples.

--Oui, c'est  cause de cela, car Lioura l'avait demande et il
s'empressait de la lui conduire.

--Quand le cerf est fatigu de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs
auprs d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que
rpondrait la Blanche-Nue si je lui apprenais que Molodun est  prsent
seul avec la face blanche?

A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancrent un clair; puis elle se
calma et dit d'un ton incrdule:

--Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la mme cabane
que mon frre et mon pre.

--Je te dis que Molodun est en tte--tte avec elle.

--Tu mens! rpliqua-t-elle avec un rire fivreux.

--Que donnera ma soeur la Blanche-Nue  l'Ours-Gris s'il lui prouve la
vrit de son discours?

--Tu mens! rpta-t-elle en grinant des dents.

Mais ayant rflchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante:

--Et comment mon frre pourrait-il me prouver la vrit de son discours?

--En montrant  la Nue-Blanche...

--En me montrant Molodun?...

--Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'pouser.

--Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme.

--Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dgag.

--Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes!

L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement:

--Que me donnera ma soeur si je lui...

--Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affol.

Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricit.

--Que ma soeur attende! dit-il.

--J'attendrai, rpondit sourdement Lioura.

Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaa sur le lit et sortit
prcipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin
l'orifice.

En offrant  Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation
amoureuse, l'Ours-Gris s'tait bien un peu avanc. Mais voici la
rflexion qui lui avait dict son offre: Molodun a remarqu la
disparition de la Nue-Blanche. Il en a averti son beau-pre et son
beau-frre. Ceux-ci se sont mis  sa recherche. Quant  lui, il est
probable qu'il est rest avec la Petite-Hirondelle, sous prtexte de la
garder, mais videmment pour tenter de la sduire. Si les deux premiers
sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent tre
loin  cette heure, car j'ai trac une piste qui se perd assez avant
dans l'intrieur des terres. Donc, en billonnant Lioura pour l'empcher
de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'
une minence couverte d'arbres, d'o elle pourra voir ce qui se passe
prs du campement sans tre aperue. Et alors, si mes conjectures sont
justes, si Molodun et la face ple sont ensemble, Lioura sera  moi.

Ses souhaits furent en partie exaucs. Quand il arriva en vue de la
baie, le Renard-Noir tait seul prs de Merellum,  qui il semblait
parler chaleureusement.

Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nue-Blanche, la mena sur
l'minence:

--Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de
l'Ours-Gris n'est pas droite! s'cria-t-il d'un air triomphant.

--Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, rpliqua
l'Indienne en haussant les paules et en lanant  Iribinou un coup
d'oeil de mpris.

--Que les cabanes! fit-il en examinant la baie.

Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y taient plus.

A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la
Nue-Blanche.




                             CHAPITRE VII

                              LES CAPTIFS


Vingt tomahawks taient dj levs sur les deux Nez-Percs.

L'Ours-Gris voulut rsister; un coup de massue l'tendit  terre.

Le soir mme, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, taient l'un
et l'autre attachs dans des huttes spares, au village du Long-Sault,
distant de vingt milles de la jonction de la rivire des Sables-Mouvants
avec la Colombie.

Les Clallomes taient en guerre avec les Nez-Percs. La mort attendait
leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les
livrer au bcher. La venue des Chinouks, leurs allis, qui depuis
longtemps avaient projet une incursion sur les territoires de chasse
des Nez-Percs, devait leur fournir cette occasion. On esprait qu'ils
arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dress un
grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et
cnes d'arbre  pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks.
C'tait extraordinaire, car la ponctualit de leur chef Oli-Tahara
tait connue de toutes les tribus indiennes  l'ouest et  l'est des
Montagnes-Rocheuses.

Les Clallomes inquiets dpchrent des messagers dans la direction
du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passrent sans que l'on
entendt parler d'Oli-Tahara ou des dputs qu'on lui avait envoys.
Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportrent
parurent tranges. Ils avaient appris que l'lite des guerriers
nez-percs avait t engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pt
savoir comment, et que le chef des Chinouks, bless d'une manire
mystrieuse aussi, s'tait vu forc d'ajourner son expdition.

Les ambassadeurs ajoutrent encore qu'on prtendait que leur souveraine
Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, t enleve par
Yas-soch-a-la-ti-yah, le gnie protecteur des Clallomes.

Malgr cette dclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se
runirent en conseil et rsolurent de ne point lire d'autre sagamo
suprme avant qu'on et la certitude qu'elle avait pris place dans le
monde des Esprits.

Le supplice des captifs nez-percs fut diffr et remis au printemps
suivant, car il tait probable qu' cette poque les Chinouks
dterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du
secours aux Clallomes.

Lioura et Iribinou demeurrent donc quelques mois dans leurs cabanes
respectives, sans tre trop molests. Ils reurent des vivres en
quantit suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques
parades, auxquelles ils furent trans  travers les hues d'une
multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.

Mais, vers la fin de l'hiver, on annona tout  coup que cent traneaux,
tirs par des chiens, s'avanaient sur le village clallome.

Ils n'en taient plus gure loigns que de vingt milles pas au dire des
claireurs.

A l'un de ces traneaux tait attel un bison blanc porteur d'une
superbe crinire noire.

Et dans ce traneau qui marchait en tte, avec autant de lgret et
de rapidit que ceux mens par les chiens, dans ce traneau se tenait
Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.

La nouvelle fut salue par de joyeuses acclamations.

Le village fut aussitt anim d'un mouvement insolite. Les guerriers
apprtrent leurs armes; les squaws se parrent de leurs plus beaux
atours.

Puis, au centre de la place, ils tablirent deux chafauds ayant sept
pieds de long sur six d'lvation. Quatre poteaux, soutenant une sorte
de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue
perche, en formaient toute la structure.

Sous cette claire-voie, les Indiennes disposrent des troncs d'arbre
secs, jusqu' une hauteur de quatre pieds.

Des vases en fibres de cdre remplis de rsine furent rangs autour des
chafauds.

Et ensuite on dbarrassa des neiges dont elle tait obstrue, la place
qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.

Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord,
annoncrent l'arrive d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks.

Le temps tait sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu ple, mais sans
rayon de soleil.

Ds que les Chinouks furent signals, les Clallomes se portrent
confusment  leur rencontre.

Dans chacune des huttes du village, on s'tait mis en frais pour faire
honneur aux allis. Mais Oli-Tahara dclara que ni lui ni ses guerriers
ne participeraient aux festins, car tous avaient rsolu de ne point
s'arrter sous une cabane avant d'avoir tir des Nez-Percs un vengeance
signale.

Le mtis avait les traits altrs. Il paraissait toujours souffrir de sa
blessure.

Les Clallomes lui dirent qu'ils taient prts  marcher sous ses ordres
contre leurs ennemis, mais que, comme ils possdaient deux prisonniers
nez-percs, ils dsiraient les sacrifier  Scoucoum, pour apaiser son
courroux.

Oli-Tahara demanda si ces prisonniers taient de famille noble. On lui
rpondit que l'un tait Lioura, la femme aime de Molodun, l'autre,
Iribinou, l'Ours-Gris, chef renomm.

--L'pouse de Molodun! s'cria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir
brler!

Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit  personne que c'tait le
Renard-Noir qui avait tent de l'assassiner, le soir de l'explosion
du brick; mais l'inimiti qui, depuis des annes, rgnait entre les
Chinouks et les Nez-Percs, expliquait assez bien la haine du Bois-Brl
contre ces derniers pour que l'on comprt qu'il dt se rjouir
d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.

Les captifs furent amens sur la place.

Sur leur passage, ils eurent  essuyer les invectives de leurs ennemis,
et surtout des femmes, qui les accablrent de mauvais traitements.
Celles-ci leur lanaient des glaons  la tte; celles-ci se faisaient
un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu;
d'autres les chaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus
acharnes encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles
mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux
hurlements.

Mais c'tait surtout  Lioura que s'adressait la frocit frntique de
ces monstres.

On s'attaquait avec une fureur inoue  la pauvre squaw; on lui couvrait
le corps de blessures et de contusions; on lui dchirait les seins, on
lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage
peut inventer.

Cependant, elle et son compagnon taient froids, mprisants. On et dit,
 les voir s'avancer imperturbablement vers l'chafaud, au milieu de
cette foule de brutes  face humaine, que leurs membres taient de silex
et leur esprit d'acier.

Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traneaux de
frne, en forme de conque, tout bariols de peintures et recouverts de
robes de buffles ou d'ours.

Chacun tait mont par cinq ou six guerriers envelopps dans des
fourrures; les attelages, composs de quinze  vingt chiens, aussi
maigres et squelettiques que des loups, festoyaient  l'envi avec
des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants,
aux alentours du village, o on leur avait distribu les os et les
entrailles des pices de gibier prpares pour leurs matres.

Ne pouvant pntrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins
rgal dans leurs traneaux.

Les captifs franchirent la ligne des lgers vhicules, puis ils furent
hisss et attachs sur les chafauds  la perche fixe au milieu.

Les Clallomes leur avaient coup les cheveux et arrach les anneaux
qu'ils portaient au nez.

Oli-Tahara contemplait avec une volupt farouche Lioura, toute meurtrie
et toute saignante, mais calme, rsigne, superbe.

Un autmoin, un tambourin  la main, un vase de terre plein de fine
poudre de cdre allume dans l'autre, s'avana avec force contorsions
grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers
l'chafaud rserv  l'Ours-Gris.

Avec quelques pinces de sa poudre, jetes sur des branches de sapin, il
alluma le bcher, aux furibondes clameurs de la cohue.

Les flammes ptillrent ardentes, inflexibles, avec des craquements
sinistres.

Pour accrotre leur intensit, l'autmoin versa des flots de rsine
sur le bois, et des langues embrases montrent jusqu'aux pieds du
malheureux Nez-Perc.

Insensible  la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son
chant de mort:

L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent
maintenant ses anctres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus
insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks.

Les Clallomes ont la timidit des colombes; ils se sont placs sous la
protection des milans; mais les milans dvoreront les Clallomes, comme
ils dvorent les colombes.

Ni ceux-ci ni ceux-l ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs
armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils
lancent  l'Ours-Gris ne lui font aucun mal.

Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et
leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, prpar sa couche.

Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers
deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percs, et de mme
qu'Oli-Tahara, ce sang-ml qui commande les Chinouks, a tu Ouaskma,
la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percs tueront......

Iribinou ne put achever sa prdiction, car Oli-Tahara, craignant de
nouvelles rvlations qui auraient compromis son alliance avec les
Clallomes, lui fracassa le crne d'un coup de carabine.

Les flammes envahissaient dj de toutes parts le corps du Nez-Perc,
qui tomba avec le poteau auquel il tait li, dans un tourbillon
d'tincelles et de fume.

Il semblait que Lioura n'attendt que la mort de son compagnon pour
invectiver  son tour la foule des tourmenteurs.

--Oui, s'cria-t-elle, les Clallomes se sont allis au meurtrier
d'Ouaskma, et ils priront tous par lui, comme Merellum, leur face
ple, prira par Molodun, le chef illustre des Nez-Percs.

Ces mots produisirent une rvolution soudaine parmi les bourreaux. Ils
se turent et se regardrent avec une surprise mle de doute.

--Cette squaw ne dit pas vrai! s'cria l'un. La Petite-Hirondelle dfie
la colre des Nez-Percs.

--Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fire de l'motion que
ses paroles avaient cause.

--Non, non, non! Qu'on la brle, clamrent plusieurs femmes en lapidant
la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.

L'autmoin s'approcha aussitt pour allumer le bcher.

Alors Lioura leva la voix et cria de toutes ses forces:

--Oui, votre face ple est entre les mains de Molodun le grand chef des
Nez-Percs; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme
vous avez coup les miens; il dchirera ses oreilles comme vous avez
dchir les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la
poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaill la
mienne; et quand il sera rassasi de son corps, il le livrera  ses
esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi
la femme du Renard-Noir sera assez venge?

Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore
l'irritation de ses ennemis.

Elle russit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le
feu sacr, ils se rurent confusment sur l'chafaud, en arrachrent
les supports, s'emparrent de la jeune femme par vingt mains avides,
enfivres, et qui l'auraient instantanment mise en pices, si
Oli-Tahara, se jetant  bas de son traneau, et fendant la presse, ne
l'et arrache  la bande meurtrire et rapporte dans le vhicule, o
il la plaa  ct de lui en disant de sa voix puissante:

--Mes frres et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brler ni
tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que
Merellum tait captive de son poux, le perfide Molodun qui, n'osant
regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh
bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au
retour de l'expdition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit
tmoin du supplice que nous ferons subir  sa femme, aprs l'avoir
livre, devant lui, aux outrages de nos esclaves.

Des murmures dsapprobateurs repoussrent cette proposition.

Les Indiennes mme, plus rancunires, plus passionnes que les hommes,
ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mcontentement.

Quelques-unes portrent l'audace jusqu' s'avancer sournoisement vers
le traneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nue; mais sans
s'mouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le mtis
poursuivit en dominant la foule par un regard superbe:

--Mes frres comprendront qu'il est de leur intrt de remettre 
une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas,
Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volont.

Le ton des murmures haussa aussitt.

Les Clallomes, tonns et indigns qu'un tranger, un sang-ml, ost
venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardrent et profrrent
des menaces  mi-voix. Plusieurs mme protestrent par des cris contre
la dclaration du Bois-Brl. Les plus hardis bandrent leurs arcs.
Mais les Chinouks dpassaient du double le nombre des Clallomes. Leur
attitude tait dtermine. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et
ils mettraient le village  feu et  sang.

La rsignation et l'obissance taient, pour l'instant, la meilleure
tactique.

La majorit des Clallomes le devina et resta silencieuse.

Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment;
ils essayrent de faire une troue  travers la multitude et de
s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper.

Mais, quoiqu'il vt parfaitement leur mouvement, il continua en les
laissant arriver  lui:

--Je le rpte  mes frres, il leur importe de garder avec soin
l'pouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave
souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours
qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver
en sret s'ils veulent tre agrables  Merellum; mais comme garantie
qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu' mon retour, je la prends pour
esclave.

--Toi, misrable btard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient!
C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'cria brusquement
en se dressant devant Oli-Tahara, son bras arm d'un tomahawk, un des
jeunes gens qui s'taient glisss vers lui.

Mais aussitt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os
volrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les
spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.

La terrible massue du mtis lui avait, dfonc le crne.

Cet exemple modra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur
dans les rangs des autres.

--Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave
la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce
village, et chacun de ses habitants m'en rpondra sur sa chevelure.

Puis s'adressant  Lioura:

--Que la Blanche-Nue rpte  son matre ce qu'elle disait il y a un
moment sur le bcher.

--La Blanche-Nue n'a d'autre matre que Molodun, rpliqua-t-elle
orgueilleusement.

--Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couch
deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra  la ceinture
d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les paules.

--C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le
wigwam de Molodun, riposta l'Indienne.

--Merellum est donc vraiment en son pouvoir?

--Oui, s'il ne l'a dj donne  ses chiens, ricana Lioura.

Les Clallomes se remirent  hurler, en rclamant  grandes clameurs la
mort de la Nez-Perc.

Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vocifrations de la
sauvage assistance:

--Elle est  moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche  un cheveu de sa
tte, je le rtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que
jamais Oli-Tahara n'a manqu  une parole donne!

Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une
figure de fer de flche mouss l'paule de Lioura.

La douleur de cette incision n'arracha pas un cri  la victime, mais
elle se dbattit autant qu'elle put, quoique sans succs, entre les
mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opration.

C'est que cette figure dshonorait  jamais Lioura, car elle est un des
signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords
du rio Columbia.




                             CHAPITRE VIII

                            LE CAPTIF BLANC


La disparition de Lioura une fois connue, les trois Nez-Percs s'taient
remis  sa recherche.

D'abord ils avaient pens qu'elle s'tait un peu loigne du camp pour
ramasser des cnes d'arbre  pain ou arracher des racines de Ramassas,
espces de bulbes abondantes sur les bords du rio Columbia et dont les
Indiens sont trs-friands.

Mais cette supposition ne dura gure.

Renolunc remarqua sur le sol humide et prs de la loge o il avait
couch avec son pre, Merellum et l'autre sauvage, nomm Cuir-de-Boeuf,
de fortes empreintes, mles  des impressions plus molles et beaucoup
plus petites.

Les premires lui firent prsumer qu'un animal de l'espce des daims
tait venu rder dans le camp, car Iribinou avait, eu soin de marcher
sur les talons et la paume des mains; mais les secondes rvlaient
un pied de femme, et le rebroussement du gazon, sur un espace assez
considrable devant la cabane, apprit  Renolunc une partie de la
vrit.

Sa soeur avait t enleve aprs une courte lutte.

Des traces de pas, lourdes et profondes, retournant vers l'ouest,
disaient que le ravisseur, quel qu'il ft, avait emport sa proie sur
son paule gauche, car ces traces taient encore plus creuses du ct
gauche que du ct droit.

Un Indien ne pouvait se mprendre  de pareils indices.

Qui avait pu commettre ce coup? Pas un ennemi de la tribu, assurment.
Il se serait attaqu aux chefs plutt qu' Lioura. Les soupons de
Renolunc tombrent sur Molodun. Il s'imagina que son beau-frre
avait tu la Nue-Blanche pour pouser Merellum. Cette conjecture fut
toutefois de peu de dure, comme la prcdente. Si le Renard-Noir tait
sorti de sa hutte, les marques de cette sortie seraient visibles. Et
puis il n'tait pas probable qu'il et song  se dfaire ainsi de sa
femme sous les yeux du frre et du pre de celle-ci. Non; d'ailleurs,
son tonnement en ne la trouvant plus prs de lui tait trop naturel
pour tre simul.

On ne pouvait donc raisonnablement l'accuser de cette disparition.

Ces diverses penses avaient travers le cerveau de Renolunc avec la
rapidit de l'clair. Il appela l'Aigle-Gris et le Renard-Noir pour
tenir conseil. La dlibration les occupa cinq minutes au plus. Il fut
convenu que les trois chefs se mettraient en qute de Lioura, et que
Cuir-de-Boeuf garderait Merellum pendant leur absence.

Ils partirent aussitt, en suivant les empreintes qui allaient 
l'ouest.. Mais, aprs un quart d'heure de course, la piste se perdit
tout  coup dans un labyrinthe de pas de toute nature et de toute
grandeur se dirigeant de ct et d'autre.

Le ravisseur avait videmment voulu drouter la sagacit des
poursuivants.

Ceux-ci dcidrent de se sparer et de prendre chacun une voie
particulire.

Molodun avait accept avec joie cette rsolution propose par Renolunc.
Le sort de sa femme l'intressait mdiocrement. Il n'et pas t fch
qu'on ne la retrouvt plus. Tous ses dsirs, toutes ses aspirations
taient maintenant pour Merellum.

Une fois libre, il se hta de retourner vers elle et d'loigner
Cuir-de-Boeuf sous un prtexte futile.

La Petite-Hirondelle tait plus ple encore que d'habitude. Elle
souffrait vivement des blessures que lui avait faites, la veille, sa
cruelle rivale. Molodun la transporta doucement hors de la hutte, lui
dlia les mains et pansa ses plaies avec le suc de certaines plantes
cueillies sur le rivage du fleuve.

Ces soins ne firent aucune impression sur l'esprit de la jeune fille.
Triste et rveuse, elle laissait son adorateur la servir, sans mme
daigner lui adresser un mot de remercment. Molodun n'en continua pas
moins de lui prodiguer ses attentions avec une sollicitude dont il
n'tait certes pas coutumier.

La croyant mieux dispose en sa faveur, il commenait  lui renouveler
ses dclarations et ses offres de mariage, quand Cuir-de-Boeuf reparut
subitement.

--Les Clallomes! les Clallomes! s'cria-t-il.

Au nom de la tribu qu'elle commandait, Merellum tressaillit et leva les
yeux.

Dans le lointain, sur le fate d'un gros cap, on distinguait,  travers
les arbres, une bande de guerriers.

A leur vue, la Petite-Hirondelle sentit un rayon d'esprance rchauffer
son coeur. Mais cette lueur bienfaisante s'teignit, aussi vite qu'elle
brilla.

--Les Clallomes! rpondit Molodun en regardant anxieusement autour de
lui.

--Oui, reprit Cuir-de-Boeuf, oui, noble sagamo. Ils sont tout prs
d'ici, devant toi. Tu peux les apercevoir.

--Pousse mon canot  l'eau! dit le Renard-Noir en saisissant Merellum
dans ses bras et la transportant dans l'embarcation, que l'autre Indien
s'empressait de mettre  flot.

Heureusement pour les deux Nez-Percs, la rivire des Sables-Mouvants
est masque,  son embouchure dans la Colombie, par une pointe de
granit,  l'abri de laquelle ils navigurent aisment, sans que les
Clallomes pussent les dcouvrir.

Ceux-ci, du reste, oprrent la capture d'Iribinou et de Lioura au
moment o les autres s'embarqurent, et ils taient trop empresss
de ramener leur prise au village pour chercher  faire de nouveaux
prisonniers.

Molodun et Cuir-de-Boeuf rainrent toute la journe, sans s'arrter
autrement que pour manger quelques racines de jonc, assez semblables 
des oignons par le got, et qui croissent en grande quantit le long des
rives de la Colombie et de ses affluents.

Le temps tait beau, pas un nuage au ciel, pas une vague sur le fleuve,
qui coulait paisiblement, en foltrant autour d'une multitude d'les
colores de mille nuances harmonieuses par les dernires caresses du
soleil d'automne. Le paysage tait tour  tour joli ou grandiose,
gay par les richesses d'une nature fconde ou accentu par les lignes
abruptes d'une cte fortement tourmente, qui fermait l'horizon  droite
ou  gauche comme un impntrable rideau.

Assise  l'arrire du canot, Merellum se tint muette tant que dura le
trajet. Aux rares questions que lui adressa Molodun, elle se contenta de
rpondre par des signes de tte.

Vers le soir, ils firent halte  la dalle [9] du mont Hood, dont le
sommet neigeux se dressait superbement  soixante milles de distance,
faisant presque face au mont Sainte-Hlne, situ  peu prs aussi loin,
sur la rive oppose de la Colombie.

[Note 9: On appelle _dalles_ les endroits o les cours d'eau se
resserrent entre des rives rocheuses fortement escarpes.]

La plage tait aride. Le gibier manquait compltement, et les Indiens
n'avaient pris terre  cet endroit que parce qu'au del, il tait
impossible de remonter le fleuve en canot sur l'espace de cinq  six
milles.

La dalle du mont Hood offre une suite de rapides et de cascades qui
obligent les voyageurs  faire un portage, c'est--dire  aborder,
charger le canot sur leurs paules et  franchir ainsi, par terre, ces
dangereux cueils.

A dfaut de venaison, Molodun voulut se procurer du poisson, car ils
taient sans vivres, et Merellum avait  peine touch aux bulbes de jonc
qu'il lui avait prsentes.

Par bonheur, l'perlan des Canadiens, nomm _eulekon_ par les Indiens
de la Colombie, espce de poisson blanc fort dlicat, se montrait par
bandes si innombrables  la surface des eaux qu'on et dit qu'elles
roulaient des lamelles d'argent.

Molodun eut promptement fabriqu un _bo-ro-po_, espce de harpon, forme
d'un morceau de bois long de trois  quatre pieds, avec un manche en
ayant six ou sept. Au premier, courb en figure de croissant, et fix
par son milieu au manche, on adapte des dents en corne, silex ou pines,
suivant les circonstances, et on a l'instrument dont se servent les
riverains de la Colombie pour pcher l'eulekon.

Il faut vingt minutes au plus  un Indien expriment pour faonner un
bo-ro-po.

La manire de remployer est si simple que c'est,  peine si elle demande
une explication. On saisit le bo-ro-po  deux mains et on le plante sur
les eulekons, qui sont transpercs par les dents dont il est garni. Mais
la dextrit et la rapidit avec lesquelles les Nez-Percs en font usage
est vraiment merveilleuse. En quelques minutes, ils remplissent un
canot d'perlans. Et ce prcieux poisson leur est aussi profitable comme
combustible que comme aliment, car, une fois sec, il brle parfaitement,
en rpandant une clart brillante, qui permet d'en faire des torches.
On conoit de quelle importance il est pour le haut du rio Columbia, au
milieu de rgions volcaniques presque entirement dpourvues de bois.

Molodun n'eut pas de peine  faire bonne pche.

On alluma du feu, et chacun se mit  manger les poissons demi-crus,
aprs les avoir flambs  la flamme ptillante des joncs, seule matire
que nos trois personnages eussent alors pour entretenir leur brasier.

Le Renard-Noir couvait de ses regards la Petite-Hirondelle; mais
quoiqu'elle rpliqut quelquefois aux paroles dont il la poursuivait,
elle tait toujours rserve, ddaigneuse, insensible  ses prvenances.

Le soleil s'tait couch derrire les falaises. L'azur du firmament se
fonait et se pointillait de constellations tincelantes. Sur la terre,
par effluves vaporeuses, descendaient les ombres. Les bruits du jour
avaient cess. L'on n'entendait plus que le sifflement des fuses
liquides que le fleuve lanait en lutinant sur ses grves sablonneuses,
et,  de longs intervalles, les notes vibrantes de l'oiseau moqueur,
ce rossignol du Nouveau-Monde, perch sur quelque branche d'un magnolia
loign. Les mouches  feu, allumant leurs nocturnes lanternes,
annonaient que l'heure du repos tait venu. Le foyer mourant n'avait
plus que des lueurs fugitives et rougetres; Cuir-de-Boeuf dormait
profondment, et Merellum accroupie  terre, les coudes sur les genoux,
le menton dans ses mains, rflchissait sans doute aux vicissitudes
de sa destine, tandis que le Renard-Noir, plac en face d'elle, la
dvisageait avec des yeux embrass de luxure, en songeant aux moyens
d'assouvir sa passion, quand, tout  coup, des sons de pas lui firent
tourner la tte dans la direction du mont Hood.

Cuir-de-Boeuf se rveilla aussitt.

--J'ai entendu marcher, dit-il.

Molodun posa un doigt sur ses lvres.

Ils coutrent avec attention, en collant l'oreille contre le sol.

La Petite-Hirondelle ne disait mot, mais au mouvement de ses paupires,
qui se redressrent, et au rayonnement de son regard qui se tendit du
ct de la montagne, il eut t facile de voir qu'elle aussi avait saisi
le son et tait aux aguets.

--Ce sont des Indiens, murmura Cuir-de-Boeuf au bout d'un instant.

--Mon frre a dit juste, fit Molodun en relevant la tte, ce sont des
Indiens; mais...

--Il y en a trois, reprit le premier.

--Non, il n'y a pas trois Indiens. L'oreille de mon frre l'a mal
inform. Il y a deux Indiens et un Visage-Ple.

--Je croyais, dit Cuir-de-Boeuf, que c'tait une squaw, la femme de
l'illustre Molodun, qui revenait avec son frre et...

--Ce n'est pas elle, interrompit schement le Renard-Noir. Il y a deux
Peaux-Rouges et un Visage-Ple. Il n'y a que les Visages-Ples pour
appuyer ainsi sur leurs talons en marchant.

A ces mots, Merellum ne put retenir un mouvement de joie.

--Si c'tait Poignet-d'Acier! pensait-elle.

Les deux Nez-Percs apprtaient leurs armes, car le bruit des arrivants
devenait de plus en plus distinct. Les clats de leurs voix commenaient
 tre perceptibles.

--Je reconnais ces Indiens. Ils sont nos allis et appartiennent  la
tribu des Arcs-Plats, dit bientt Molodun.

Cuir-de-Boeuf, se figurant tre agrable au sagamo, mit alors la main
devant sa bouche et imita le cri du hibou, signe de ralliement chez les
Nez-Percs.

Mais il s'en fallut de beaucoup que son intention plt au Renard-Noir.

--Pourquoi, dit-il violemment, en frappant son compagnon avec le manche
de son couteau, pourquoi mon frre appelle-t-il ici les Arcs-Plats?
Qu'avons-nous affaire d'eux? Mon frre ne sait-il pas que je voulais
tre seul avec cette face blanche? Si Molodun entre en colre, tout le
poids de sa colre retombera sur Cuir-de-Boeuf.

L'insult ne rpondit pas, mais il coula sur son chef un regard
vindicatif plus loquent qu'une menace verbale. Ce clignement d'yeux ne
fut point remarqu par Molodun; il n'chappa cependant pas 
Merellum, qui se promit intrieurement de profiter des dispositions de
Cuir-de-Boeuf, si une occasion se prsentait.

Les inconnus avaient rpliqu au cri de ce dernier par un cri exactement
semblable.

Il n'tait plus temps de les viter. Tout en grommelant contre
l'indiscrtion de son subordonn, Molodun se dtermina  faire contre
fortune bon coeur.

Puissants par eux-mmes, les Arcs-Plats comptaient de nombreux
auxiliaires, les Coeurs-d'Alne, les Pends-d'Oreille, les Serpents, les
Indiens-de-Sang et ces terribles Pieds-Noirs, dont la sinistre
renomme remplissait tout le pays,  l'ouest comme  l'est des
Montagnes-Rocheuses.

Il importait donc  Molodun de mnager les Arcs-Plats, surtout  un
moment o il allait avoir besoin de toutes ses forces pour repousser
l'invasion des Chinouks et de leurs allis les Clallomes.

Ordonnant  Cuir-de-Boeuf de ranimer le feu, il confectionna une torche
avec des eulekons.

Puis il alluma un calumet pour faire accueil aux htes que le hasard
leur envoyait et s'assit, avec une certaine majest, les jambes croises
sous lui devant le foyer.

Deux Indiens de petite taille, mais musculeux et trapus comme les gens
accoutums  la vie des montagnes, ne tardrent pas  se montrer au
dtour d'un sentier bastionn par des rochers inaccessibles.

Ils poussaient devant eux un blanc en costume de trappeur, mais dont les
vtements en dsordre indiquaient ou une longue course dans des chemins
difficiles, ou une lutte acharne avec des ennemis, ou l'une et l'autre.

--Molodun, grand sagamo des Nez-Percs, salue ses frres les Arcs-Plats,
dit le Renard-Noir aux Peaux-Rouges, en prsentant sa pipe au plus g.

Ils taient couverts de bonnets et de tuniques en peau de
grosses-cornes. Sur l'paule, ils portaient un carquois plein de flches
d'une longueur peu commune et un arc.

Cet arc, en bois de daim et fort dvelopp, avait cela de particulier
qu'il tait aplati sur le sens de la corde au lieu de l'tre sur celui
de la convexit, d'o le nom d'Arcs-Plats, sous lequel les sauvages qui
font usage de cette arme sont connus dans le dsert amricain.

--Le Sauteur-d'Abmes remercie son frre Molodun, dont il a entendu
vanter la sagesse et l'habilet, rpondit l'Indien, en acceptant le
calumet que lui tendait le chef nez-perc.

Il aspira une seule bouffe, la chassa du ct du couchant, et rendit la
pipe  Molodun.

Celui-ci, ayant de nouveau aspir une bouffe, offrit la pipe  l'autre
Arc-Plat, qui dit en la recevant:

--Le Cerf-des-Montagnes est heureux de faire la connaissance de Molodun,
car il a appris  estimer sa valeur et son intrpidit.

Ensuite il aspira et souffla un nuage de fume.

La prsentation tait faite.

Les Arcs-Plats s'accroupirent prs de Molodun, aprs avoir attach le
trappeur blanc  une roche.

Ils racontrent qu'ils avaient pris ce trappeur dans une rcente
rencontre avec les Visages-Ples de la Compagnie de la baie d'Hudson,
et qu'ils le conduisaient  la rivire Caoulis, pour l'changer aux
Summaques contre le fils du Sauteur-d'Abmes.

Ils voyageaient depuis plus de deux fois cinq jours et taient  court
de vivres. En route, ils avaient t contraints de se nourrir de tripe
de roche [10] et de chair de plican. Encore ces aliments malsains leur
manquaient-ils depuis vingt-quatre heures.

[Note 10: Voir la _Huronne_.]

Molodun les restaura libralement avec le produit de sa pche. Puis
il leur conseilla de traverser sur-le-champ la Colombie, parce que,
disait-il, les Clallomes rdaient dans le voisinage.

Les Arcs-Plats taient fatigus, et, de plus, alourdis par un copieux
repas. Ils auraient prfr se reposer jusqu'au jour et continuer leur
voyage le lendemain.

Ce plan ne souriait pas au Renard-Noir; car il contrariait ses vues sur
Merellum. Il combattit vigoureusement le projet de ses convives.

--Mais, s'cria enfin le Cerf-des-Montagnes comme objection
irrsistible, mais nous n'avons pas de canot, et mon frre Molodun sait
bien qu'il n'y a pas ici de bois pour en construire.

--Molodun le sait, reprit tranquillement le chef nez-perc, mais il a un
canot  lui; il le prtera avec plaisir  ses frres les Arcs-Plats.

--Mon frre ne peut se passer de son canot, ajouta le Sauteur-d'Abmes.

--Non, rpliqua le Renard-Noir. Mais mon serviteur ira avec les
Arcs-Plats et ramnera le canot.

Et, du doigt, il montra Cuir-de-Boeuf, qui feignait de s'tre endormi.

Pendant ce temps, Merellum et le trappeur s'examinaient curieusement
et avec plus d'intrt mme que ne comportait la conformit de leurs
infortunes.

Ce dernier avait une vingtaine d'annes; il tait bien fait et beau.
Malgr les tnbres, malgr la poussire et la boue dont sa figure tait
macule, la Petite-Hirondelle le voyait. Quant  lui, debout, vis--vis
de la charmante souveraine des Clallomes, claire par les rouges lueurs
du feu, il oubliait sa position, ses souffrances, pour admirer ce noble
et gracieux visage auquel la douleur, stoquement supporte, avait
ajout un attrait de plus.

Le coeur du jeune homme s'lana tout de suite vers celui de Merellum,
et Merellum ne se dtourna pas de ce coeur qui accourait  elle.

lectrise par l'ardente contemplation du trappeur, elle pencha la tte
sur sa poitrine et se prit  rver.

A quoi pensait-elle donc, la pauvre Petite-Hirondelle, quand un cri
d'angoisse vint lui dchirer le sein?

Frissonnante, elle releva les paupires.

Hlas! les deux Arcs-Plats entranaient brutalement le jeune Visage-Ple
vers le canot de Molodun.

Une minute aprs, on n'entendait plus que le bruit monotone et rgulier
des pagaies frappant l'onde en cadence.

Merellum restait seule sur le rivage de la Colombie avec le Renard-Noir.

Avait-elle t le jouet d'une hallucination?




                             CHAPITRE IX

                          LE BOUCLIER SACR


L'amour, mme celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet,
rend timide, surtout, aux premiers moments o il trouve l'occasion de
s'exprimer. C'est l un fait indiscutable. Je l'ai constat aussi bien
chez les tribus, rouges de l'Amrique septentrionale, les races jaunes
de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche
 laquelle nous appartenons.

Seul, en tte--tte avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne
savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir  son gard.

Durant quelques minutes, il arpenta la grve, puis s'assit, fuma son
calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire:

--Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne
pas chercher  s'chapper, j'terais les liens qu'elle a aux pieds.

--Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, rpondit
indiffremment la Petite-Hirondelle.

--Alors, ma soeur me promet...

--Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi.

--J'aimerais  n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix
pateline.

--Oui, fit-elle en haussant les paules, comme le chat sauvage quand il
essaye de poser sa griffe sur une tourterelle.

--Ma soeur mconnat mes intentions. Elles sont franches et claires
comme l'eau de la source; je veux l'pouser.

--C'est--dire me donner pour esclave  ta femme, aprs avoir abus de
moi!

--Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a tromp;
et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai  Merellum tous ses
colliers d'aoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures
dont je lui avais fait prsent.

--Mon frre est gnreux! rpondit Merellum avec un ton d'crasante
ironie; oui, il est bien gnreux! mais je ne veux pas des prsents
qu'il a faits  sa femme.

--Molodun t'en donnera d'autres.

--Je n'en veux pas davantage.

--Que te faut-il donc?

--La Petite-Hirondelle sourit amrement. Le Renard-Noir renouvela sa
question.

Pas de rponse.

--Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant prs d'elle, dsire-t-elle
quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte  son
discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau
de renard argent, une robe de martre, des colliers de ce mtal prcieux
qui plaisent tant aux Visages-Ples, ou un jeune condor apprivois, on
les plus belles esclaves des Chinouks.

--Les Chinouks! rpta-t-elle on riant d'un air mprisant; les Chinouks!
Toi, leur prendre des esclaves, je t'en dfie!

Le Renard-Noir se releva avec fiert.

--J'ai tu leur chef! dit-il.

--Leur chef!

--Oui, Molodun a tu Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles.

--Et o mon frre a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum
en secouant la tte avec incrdulit.

--Sa chevelure ne pend pas  ma ceinture, mais il est mort, et voil la
main qui l'a frapp.

Merellum ne rpliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le
rompit par ces paroles:

--Ma soeur accepte mes offres?

--Quelles offres! rpliqua-t-elle d'un ton impatient.

--Je lui ai propos de lui donner tout ce qu'elle me demanderait.

--Eh bien! s'cria Merellum en lui dcochant un coup d'oeil railleur,
donne-moi donc la libert.

--Et, comme il se tenait coi, interdit par cette rponse toute naturelle
que lui-mme avait provoque, elle continua en livrant cours  une
irritation fbrile:

--Mon frre m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle
Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux,
assurment; ne m'a-t-il pas toujours aime? Et la preuve c'est que
Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a vol son
nom, libral comme la fourmi et sr comme le gazon qui couvre un marais,
m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser
de me mettre en libert!

Elle partit d'un clat de rire sarcastique.

Cependant le sagamo nez-perc ne desserrait pas les lvres; il
s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et
la colre enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait
bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses,
le manche de son couteau.

Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet tat
d'exaspration. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace
et continuait ses mordantes interpellations:

--N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme
gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir  la femme de
Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un dlicieux
spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait  mon frre!
Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de
dgager ta parole et de me rendre la libert.

--Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec
violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier.

--Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante
ton amour pour moi, la reconnaissance m'touffe!

A ce moment le cri du hibou se fit entendre.

Le Renard-Noir lcha la jeune fille.

Un deuxime cri troubla le calme de la nuit.

Bientt aprs un canot parut prs du rivage, dans la zone blanchtre
produite par la rflexion du ciel dans l'eau.

Deux hommes montaient le canot.

--L'Aigle-Gris et Renolunc! maugra Molodun entre ses dents.

C'taient effectivement son beau-pre et son beau-frre qui arrivaient,
aprs avoir t tmoins de l'enlvement de Lioura et d'Iribinou par les
Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher  leurs ennemis. Mais
le nombre de ces derniers tait trop considrable pour qu'ils pussent
tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succs.

Les deux Nez-Percs revenaient, afin d'armer la nation et de voler
au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et
empreinte de ressentiment.

Mais le retour des parents de la Blanche-Nue soulagea Merellum d'une
grande apprhension; car il la dbarrassait, pour un temps au moins, des
obsessions de son terrible amant.

La nuit se passa tranquillement.

Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut rsolu que la
face-blanche serait conduite  l'ienhus des Nez-Percs et garde jusqu'
ce qu'on et appris le sort que les Clallomes auraient fait subir 
Lioura. S'ils avaient pargn ses jours, on tcherait de l'changer
contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifie  Scoucoum, on sacrifierait
galement la Petite-Hirondelle.

Ce plan souriait  Molodun; il l'approuva compltement.

--Mais, dit Renolunc, qui l'avait, propos, nous ne pouvons mener cette
squaw au milieu de nos familles sans l'exposer  tre massacre.

--Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris.

--Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir.

--Parce que nos frres ont t gorgs par les Visages-Ples, sur leur
grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont
vou une haine implacable  la race blanche.

--Que ferons-nous, alors?

--Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre
rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie.

Merellum se soumit volontiers au dsir du Castor-Industrieux.

Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood,
renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture
avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et
la jeune fille, ayant reu la permission de se retirer dans une grotte,
se colora le corps, des pieds  la tte.

En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la
prit pour telle quand ils entrrent, quelques jours aprs, dans le
village des Nez-Percs.

Les manires de Molodun vis--vis d'elle avaient totalement chang.

Il la traitait avec une indiffrence si marque, que Renolunc et
l'Aigle-Gris pensrent, qu'il tait revenu de son engouement pour
elle. Toutefois, Merellum ne se mprenait pas sur la nature de cette
transformation. Elle devinait aisment que ce n'tait qu'un jeu et, que
le Renard-Noir ne tarderait pas  ritrer ses instances auprs d'elle.

A leur arrive  l'ienhus, ils trouvrent les habitants en proie  une
effroyable dsolation. La nouvelle du dsastre des Nez-Percs commenait
 circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se prcipitrent 
la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches.

Renolunc avait prvu cette scne. Il tait prt  conjurer l'orage qui
grondait, sur leur tte.

Marchant rsolument au devant de la foule, il monta sur une grosse
pierre et dit:

--Rejetons de la grande tribu des Nez-Percs, le malheur est tomb sur
vous, parce que vous avez nglig de faire, cette anne,  vos autmoins,
les prsents d'usage. Mais j'ai implor l'Esprit-Suprme en votre
faveur. Son oreille ne s'est pas ferme  la voix du Castor-Industrieux.
Il nous pardonnera,  condition que vous lui offrirez dix vases de
graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de
kamassas. Il vous promet mme une victoire clatante sur vos ennemis les
Chinouks. Comme tmoignage de sa bont pour vous, il a permis que
notre vaillant sagamo, Molodun, tut Oli-Tahara, le chef des perfides
Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les
conseils et sorcire rpute  l'est des montagnes. Il vous la donne,
mais  deux conditions: la premire, c'est que vous veillerez jour et
nuit sur sa personne, l'empcherez de fuir et la garderez comme le
plus prcieux de vos manitous, jusqu' ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous
transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que
vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer
l'Esprit-Suprme et lui exprimer votre reconnaissance!

Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La
superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle
trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploits.

Les lamentations cessrent. Que dis-je! elles se transformrent en
cris d'allgresse. On entoura les chefs, on les fta, on les combla de
caresses, et Merellum devint la divinit du jour.

L'accompagnement, ou plutt le symbole des rjouissances publiques chez
les Indiens, un banquet, fut aussitt apprt.

Merellum tait abattue par des privations de toute espce et par une
longue marche  travers des savanes striles, o la disette de vivres et
d'eau s'tait fait plus d'une fois sentir.

Elle avait accept passivement le rle auquel on la soumettait. Peu
 peu cependant elle y prit got. Elle tait femme, aprs tout. On
l'adorait; elle ne rsista point aux hommages des Nez-Percs et se
rsolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour
s'vader ds qu'elle en trouverait l'opportunit.

La croyant charme et sduite, Molodun jouissait de son triomphe.

Le festin fut dress sur la place du village.

Il se composait de saumon boucan, chair de mouton des montagnes, bosses
et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par
la forme et le got au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et
autres fruits.

Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le rgal par
excellence des Indiens, bouillaient, chauffs par des cailloux rougis,
au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait
part au banquet.

Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les
hommes, surtout les jeunes guerriers.

Chacun des assistants tait arm d'un bton pointu pour piquer les
viandes, et d'une tasse en corce pour boire la graisse liquide.

Des bandes de chiens affams rdaient en hurlant plaintivement autour
des mangeurs. On et dit,  leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient
le trpas de leurs matres, en expiation de la joie inconvenante
que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne
connaissaient pas bien l'tendue des pertes que la tribu avait essuyes.
Aucun des Nez-Percs chapps  l'explosion du brick n'tait encore
revenu, sauf Cuir-de-Boeuf,  qui Renolunc avait fait la leon.
Des bruits vagues et incohrents seuls avaient jusque-l appris aux
habitants du village l'chec de l'expdition dirige par Molodun.

On prsumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne  la
fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait,  qui mieux mieux, des
esprances brillantes qu'avait donnes le Castor-Industrieux.

Les rudes mchoires des sauvages suspendirent peu  peu leur double
mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dvorer
bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percs
lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec
plus de voracit que les reprsentants de la race canine,  broyer un os
sous leurs dents pour en savourer le rsidu mdullaire, quand le pre de
Lioura se leva lentement, son calumet  la main, salua trois fois le
soleil couchant par trois jets de fume, transmit la pipe  son voisin
de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemble en ces termes,
pendant que l'instrument circulait  la ronde:

--L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percs; ils
savent que son exprience, son adresse et son courage ont fait la gloire
de ses frres, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le
sentier de l'honneur; qu'il a veng sur les Chinouks et les Clallomes
les insultes subies par leurs anctres, et que jamais sa voix ni sa main
ne les a mal guids; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle
 son oreille les conseils de la sagesse. Voil pourquoi l'Aigle-Gris
vient donner un avis aux Nez-Percs! Les Visages-Ples ont entran
Molodun et ses guerriers dans use embche. Une partie, mais une faible
partie, a succomb. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientt vous
les verrez; ils se montreront  vous pour s'armer de nouveau et courir
venger les ossements de leurs frres. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprme et
nous le rendre propice, j'offre en prsent  Molodun l'arc magique
qu'il m'a donn, et je vous invite  nous assister sur-le-champ dans la
confection d'un bouclier enchant qui sera remis  votre illustre sagamo
pour le protger dans ses rencontres avec ses ennemis.

Nulle peuplade indienne de l'Amrique septentrionale n'est peut-tre
aussi mobile et excitable que les Nez-Percs. Ils sont aux autres tribus
ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de
l'Aigle-Gris trouvrent-elles facilement de l'cho dans tous les coeurs.
L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions
qui paraissent tre le propre de l'homme  l'tat incivilis.

Aussitt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchant.

Les Nez-Percs en masse dcrivirent un large cercle autour de la place.

Renolunc ayant, pendant ce temps-l, fait d'abondantes ablutions pour se
purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en
cuir d'lan, et de l'autre un couteau.

Son pre, l'Aigle-Gris, assist d'un autre autmoin, alluma un grand
bcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum
allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au
ruisseau voisin.

Elle rapportait les vases et les disposait autour du bcher.

Renolunc confia son tambour au troisime sorcier et creusa dans le sol
un trou qu'il poussa  dix-huit pouces de profondeur, sur autant de
large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme gnrale ovode.

Le trou termin, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe
 son pre, qui tala devant lui la peau frache d'un jeune buffle de
deux ans.

Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta
dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puise par Merellum. Les
trois premiers cailloux refroidis, on les remplaa par trois autres,
et ainsi de suite jusqu' ce qu'il s'levt de l'ouverture une vapeur
paisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et tendit la peau
de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermtiquement
les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser chapper la chaleur.
En s'chauffant, le poil se dtacha. Renolunc, son pre et l'autre
jongleur l'enlevrent soigneusement  la main. Peu  peu aussi le cuir
se contracta. Ils l'enfoncrent insensiblement dans le trou en lui en
imprimant tout doucement la figure; puis ils rognrent les parties qui
dpassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percs se mit  danser
autour de ce moule.

En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, tait forc de quitter la
ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle.

Cette crmonie bizarre dura deux jours et deux nuits conscutifs, avec
des intermdes occups par des banquets et des discours; elle tirait 
sa fin, c'est--dire que les jongleurs allaient dclarer le bouclier
sacr parfait, et ordonner le rite pour prserver les guerriers de
l'influence pernicieuse du _Ouaouich_[11], quand, sur le matin du
deuxime jour, le temps, qui s'tait assombri, tourna soudain  la
tempte.

[Note 11: Chez les Nez-Percs, le _Ouaouich_ est l'Esprit de la fatigue.]

La manire dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi
leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gr de l'indiquer ici,
car elle est peu connue.

Les crmonies du Ouaouich durent trois, cinq et mme sept jours.

On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit
pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer
l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir.

Cela fait, chacun des officiants se creuse, prs d'un cours d'eau, un
trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du
sol.

Puis, tous, arms de leurs baguettes, et agenouills  quelques pieds
de leurs trous, se livrent religieusement  des purgations d'un genre
unique.

Le lendemain, jene. De nouveaux btons sont taills. Chaque Indien
donne aux siens une longueur gale  l'intervalle qui spare sa
bouche de son ombilic. Il les pel, les arrondit et se les plonge dans
l'estomac, jusqu' ce que les vomissements produisent une irritation
intolrable. Cette barbare, opration ayant bientt pour rsultat
d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des btons  mesure que
l'inflammation augmente. A midi, suspension du procd. On se jette
 l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une
demi-pinte de potage aux herbes.

Mme traitement le troisime jour.

Le quatrime, les Nez-Percs font rougir des pierres, les dposent avec
de l'eau dans les trous qu'ils ont creuss le premier jour et o ils se
placent eux-mmes ds que l'eau est bien chauffe. En sortant de cette
cuve, ils se prcipitent dans la rivire, se dmnent et se frappent
comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute
la journe, de passer de l'un  l'autre. Le soir, il leur est permis de
manger du potage, mais sans boire.

Rptition de cet trange mange les jours suivants jusqu' deux heures,
le tantt; aprs quoi, les festins succdent au jene. On dit
que quelques Nez-Percs renouvellent plusieurs fois de suite ces
expriences, et que ceux qui en supportent convenablement l'preuve
se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables  la course,
invincibles  la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui ngligent
d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres  la guerre
ou  la chasse, parce que Ouaouich est encore leur matre. A dix-huit
ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une
famille nombreuse. Il y a mme des sauvages qui continuent au del du
terme fix. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les
affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immdiatement aprs, font 
pied plus de trente lieues par jour!

Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidit et le
mugissement d'un clat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes
de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute ternit, dans le
dsert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivires Kullerspehn
et Umatala.

La place et le village des Nez-Percs en furent littralement inonds.
L'atmosphre tait sature de grains de sable. Ils couvraient le sol
jusqu' la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles,
les yeux. L'pouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut
gnral.

Merellum, abandonne  elle-mme, ne savait o se cacher, o fuir. Une
main s'empara de son bras et une voix lui dit:

--Si la face ple veut s'chapper, qu'elle se laisse conduire par
Cuir-de-Boeuf.

Mais, au mme moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie
retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se
dtendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria:

--Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni.




                              CHAPITRE X

                         LE CHIEN-FLAMBOYANT


L'hiver de 1833-34 particulirement rigoureux dans toute l'Amrique
septentrionale, et surtout  l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose
extraordinaire le rio Columbia gela,  diverses places, sur des tendues
de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver,
c'est--dire  trente lieues environ de son embouchure.

Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de
cette terrible saison, qui cota la vie  des milliers d'Indiens et 
une grande quantit de trappeurs blancs. Les factoreries tablies
immdiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivire
Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent dcimes. Dans toute cette
rgion, l'esprit de vin se figea et des rochers normes clatrent,
comme s'ils eussent t mins avec de la poudre.

Pour tre moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la
Colombie, la temprature n'y svit pas moins avec une violence inoue.

Tous les cours d'eau furent glacs; et, comme je viens de le dire, le
fleuve principal prit lui-mme avec assez de force pour obliger les
Indiens  recourir aux traneaux. Heureusement que, vers la fin de
janvier, il tomba une bonne quantit de neige. Le ciel s'adoucit, et les
communications qui avaient t interrompues furent renoues.

La plaine, entre les rivires Umatala et Voila-Voila, se droulait 
perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleutres
se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le
rayon visuel, rien que quelques arbustes cristalliss par la gele, et
qui tincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.

Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne.
Seulement quelques minces filets de fume montant  l'horizon prs du
ruisseau des Nez-Percs, et de temps en temps un individu, homme ou
femme, soigneusement envelopp dans une robe de buffle et chauss de
raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonaient que ces
lieux n'taient pas compltement dserts.

En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le
sommet desquels la fume s'chappait en spirale.

L'ouverture qui lui livrait issue tait troite, juste assez grande
pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait  demi.
Cette ouverture conduisait  une cabane construite sous la neige. On y
descendait au moyen d'un perche, dans laquelle taient pratiques des
entailles pour poser le pied.

Arriv dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout
d'abord  la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux
yeux et vous empchaient de voir  l'intrieur.

Aprs quelques minutes pour s'habituer  cette atmosphre lourde,
coeurante, on distinguait une fourmilire d'hommes, femmes, enfants et
chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu
d'eulekon. L'enceinte formait un carr long; le foyer tait au centre,
 deux pieds environ de l'ouverture suprieure. De chaque ct
s'tendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribus en haut
et en bas comme les cadres d'un navire, et spars par des compartiments
galement en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est--dire
autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois,
qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments
de chasse et de pche, du poisson sch, des quartiers de venaison et
des bottes de plantes et de racines bonnes  manger ou  panser les
blessures.

C'tait l toute l'ornementation, tout le mobilier,  l'exception
pourtant des _albinos_ ou paquets de pelleteries qui servaient de siges
aux chefs de la chambre, et des _tikkinagons_, planches peintures,
ornes de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws
emmaillotent leurs pouparts.

Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la
Petite-Hirondelle. Mais elle est bien change! Sous la couche d'ocre qui
cache son visage, jadis si charmant, on dcouvre l'empreinte de cruelles
souffrances. Elle travaille  broder, avec de la rassade et des piquants
de porc-pic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes,
vtues de robes tisses avec du duvet de cygne, s'occupent, soit 
prparer des aliments, soit  blanchir des peaux avec la pierre ponce,
et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.

[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la _Tte-Plate_.]

Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le
Castor-Industrieux.

Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et
visite ses allis les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang
et les Serpents; car on a appris tout dernirement que les Chinouks
ont travers la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que,
renforcs des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus.

Merellum prte une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son
coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et
qu'une amulette magique lui a sauv la vie. Elle connat la valeur du
Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espre qu'il
la dlivrera d'une captivit qui devient chaque jour plus insupportable.
Molodun l'a mnage, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de
sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi rserv, et si, comme il
est probable, les Clallomes ont immol Lioura, les Nez-Percs ne se
vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne
tenait gure  l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle
a rencontr le trappeur blanc, ses ides ont subi une mtamorphose.
Elle se plat  tresser des couronnes pour les brillantes images qui
reviennent caresser ses rves et ses insomnies. Elle songe  l'avenir;
elle aime  respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le
moyen de s'chapper de sa prison.

Rien n'est moins ais cependant, car elle est garde  vue avec toute la
scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge
sans tre accompagns par la femme de Renolunc, la Panthre-Cruelle, ou
celle de l'Aigle-Gris, la Flche-Rapide. Nanmoins, aujourd'hui Merellum
a foi dans sa destine. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la
surveillance des Nez-Percs. Elle coute avidement leur conversation.

L'Aigle-Gris a pris la parole.

Il dit avec l'emphase particulire aux Indiens:

--Oui, braves Nez-Percs, Molodun remportera la victoire sur les
Chinouks, car il a pous Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo,
qui fut toujours protg par le Grand-Esprit.

Je dirai  mes frres comment:

Il y a bien des lunes, alors les Visages-Ples n'taient pas, et les
Peaux-Rouges taient sept: quatre guerriers et trois squaws.

Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les
trois squaws.

Elle eut quatre fils de Manitou.

Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine.

Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur
territoire.

Le troisime, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord ds qu'il vit la
lumire, et fut chang en lapin blanc.

Il est, l-bas, le Grand-Esprit.

Le quatrime, Chokamipok, l'Esprit de la pierre  feu.

La femme de Manitou mourut aussitt aprs leur avoir donn le jour, et
h guerre clata parmi ses enfants.

Manabozzo accusa son frre Chokamipok d'avoir tu leur mre. Il s'arma
contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le
vainquit, aprs une lutte longue et terrible.

L'ayant renvers et perc avec son couteau, il lui arracha les
entrailles qui se changrent on vigne.

Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des
pierres  feu.

Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frre Chibiabos et
s'occupa  rendre les hommes heureux.

Il leur enseigna  fabriquer des cabanes, des arcs, des flches et des
harpons.

Et les hommes reconnaissants adorrent Manabozzo.

Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et
conspirrent contre lui.

Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre  cause de sa sagesse et de son
habilet, ils tachrent de surprendre Chibiabos.

Chibiabos tait, comme je vous l'ai dit, le frre an de Manabozzo.

Celui-ci conseilla  Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher
toujours  son ct.

L'autre fut imprudent.

Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui tait gel comme 
prsent.

Les Manitous ne l'eurent pas plutt vu qu'ils brisrent glace sous ses
pieds, et Chibiabos se noya.

Manabozzo, chagrin et furieux, leur dclara la guerre. Il les chassa
avec les armes qu'il avait inventes, les atteignit et en prcipita un
grand nombre dans les abmes.

Sa douleur n'tait pas apaise; ses lamentations firent gmir les chos
des montagnes.

Il se couvrit, la face de noir et pleura son frre pendant six hivers.

Touchs de sa peine, les Manitous se consultrent pour tacher de le
calmer.

A cet effet, ils construisirent une loge sacre prs de celle de
Manabozzo et prparrent un festin de viande d'animal et de chair de
poisson.

Ils invitrent Manabozzo  y prendre part.

A leur prire il vint, triste et dsol.

Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du
tabac dlicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui
dissipe la mlancolie.

Manabozzo mangea, accepta les prsents, but la liqueur.

Aprs cela, ils dansrent la grande danse mdicinale, et il fut guri.

Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler.

Par leur puissance, Chibiabos fut rappel  la vie; mais il lui fut
dfendu d'entrer dans la loge sacre.

Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre
de rgner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu
ternel.

Manabozzo monta aprs cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers
le Grand-Esprit.

Il en reut le don de gurir les maladies et de vaincre tous ses
ennemis.

Ce don, il le transmit  ses fils qui le confirent  leurs
descendants.

C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que
j'ai pu le communiquer  Molodun, le mari de ma fille Lioura.

Aprs ces mots, prononcs avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard
se leva et se mit  danser autour du feu en battant la mesure sur un
tambourin qu'il avait dcroch d'une poutrelle.

--Oui, les Nez-Percs triompheront des Chinouks, clamrent les
assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris.

Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint
bientt le thtre d'une scne de turbulente confusion, impossible 
dcrire.

Elle fut tout  coup trouble ou plutt redouble par un aboiement si
lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombrent
ple-mle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur.

On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher  grands pas.

Quoique leve par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum
ne comprenait rien  cette soudaine rvolution.

Elle cherchait  s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait 
moiti la sortie de la loge fut subitement recule, et une tte horrible
parut  la place.

Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient.

--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!
s'crirent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percs, grands et
petits.

Un deuxime aboiement, plus sinistre encore que le premier, rpondit 
leurs accents d'effroi.

Et un long corps, entirement couvert de ces flammes rouges et bleues
qui entouraient la tte, tomba tout d'une pice au milieu des sauvages,
fous d'pouvante.

Semblables  des autruches, presses par un chasseur, ils couraient
a et l en dsordre et cherchaient  se cacher la tte sous leurs
pelleteries.

L'trange crature exhala un troisime aboiement aussi formidable que
les prcdents, et se mit  rire en gambadant dans la cabane comme un
dmon.

Elle n'tait que feu de la plante des pieds  la pointe des cheveux. On
et pu la prendre pour un mtore vivant.

Un instant Merellum partagea l'apprhension gnrale. Mais les quelques
connaissances scientifiques que lui avait inculques Poignet-d'Acier
la mettaient jusqu' un certain point au-dessus des superstitions
indiennes, dont elle ne se servait que quand elles taient favorables 
ses intrts.

Aussi revint-elle promptement de l'moi que lui avait caus l'apparition
du Chien-Flamboyant.

Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pt se rendre compte
des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut
que c'tait un homme, un ngre.

Il tait grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui
emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait  quatre pattes
en bondissant et se dressant tour  tour  la manire des singes.

Sans s'inquiter de la perturbation qu'il avait souleve dans la hutte,
il saisit une tranche de saumon fum, s'tablit, sans faon, sur son
sant et se mit  manger  belles dents eu faisant, entendre de temps 
autre un grognement de satisfaction.

Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit
d'un violent clat de rire. Se moquait-il de la panique dont il tait la
cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il prouvait d'avoir assouvi
sa faim?

Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement,
et les flammes qui s'en chappaient doublrent de force. Durant une
minute il nagea dans un tourbillon de feu.

La frayeur des Nez-Percs augmenta encore et se traduisit par des cris
inarticuls.

Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de ct et
d'autre, faisant tomber des clairs partout, o il passait, et bientt
la loge souterraine parut envahie par un incendie.

En allant ainsi, tantt  droite, tantt  gauche, il s'arrta plusieurs
fois devant Merellum et murmura chaque fois en franais:

--Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout.

La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, tonne et redoutant
ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin,
aprs vingt volutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit
directement:

--Massa commander  squaw d'tre prte. Ngre revenir bientt!

L-dessus, le Chien-Flamboyant lana une srie d'aboiements qui mit en
rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts
aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de
projection des membres infrieurs hors de la loge..

Derrire lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que
nos diables du moyen ge, une suffocante odeur de soufre.

Et si ce n'tait pas le diable pour les Nez-Percs, ce n'tait pas
moins, car c'tait le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu.




                              CHAPITRE XI

                              LA BATAILLE


Les habitants de la loge pas encore revenus de la stupeur o les
avait plongs l'apparition du Chien-Flamboyant, quand un grand tumulte
d'hommes, de chiens et de chevaux se fit entendre au dehors.

--C'est Molodun qui arrive! s'cria l'Aigle-Gris. Que chacun des
guerriers se prpare  marcher contre l'ennemi!

Renolunc secoua la tte d'un air sombre en disant:

--Les prsages sont mauvais. Scoucoum est irrit contre nous. Dj
la confection du bouclier sacr a t suivie d'une tempte de sinistre
augure. La venue de l'Esprit du feu n'annonce rien de bon non plus.

--J'ai rendu  Molodun son arc de dent de narval; nous sommes srs de la
victoire, rpondit l'Aigle-Gris.

--Mon pre est libre de le penser, mais moi je crois le contraire,
repartit le Castor-Industrieux  voix basse et de faon  n'tre entendu
que par le vieillard; les Manitous ne sont pas apaiss. La dernire
expdition de la Roche-Rouge nous a cot plus de deux fois cent
guerriers. A peine nous en reste-t-il deux fois cent  conduire contre
les Chinouks...

--Et nos allis!...

--Nos allis priront comme nous. Il faudrait faire un sacrifice 
Scoucoum.

--Mais nous n'avons plus d'esclaves!

--Et cette face blanche! fit Renolunc en dsignant du regard Merellum,
qui rflchissait aux mystrieuses paroles du ngre.

--Cette face blanche! Jamais, mon fils, jamais, tant que ta soeur
Lioura, ma fille, vivra! Si par malheur nous sommes vaincus, ce sera le
moyen d'arrter les Chinouks par leurs auxiliaires les Clallomes. Leur
dvouement  cette squaw m'est connu. Ils consentiront  tout pour la
ravoir.

Avant que Renolunc et rpliqu, Molodun parut dans la hutte.

Il tait vtu d'une longue robe de buffle, le poil tourn en dehors et
serre  la taille par une corde de crin. Des mitas et des mocassins
lgamment brods couvraient ses pieds et ses jambes. Sur son paule se
balanaient son laineux arc en dent de narval et un carquois de peau de
loup marin, renfermant une douzaine de flches, toutes empoisonnes. Un
couteau  scalper tait pass  sa ceinture, et un tomahawk pendait par
un cordeau  son poignet. Une profusion de plumes multicolores ornait
sa chevelure. Son visage, sa poitrine et ses bras taient bigarrs de
peintures.

Son premier coup d'oeil, en entrant, fut adress  Merellum.

Un jeune homme lui prsenta alors l'albino qui lui tait propre et dont
personne autre que lui n'avait le droit de se servir.

Il s'assit, reut des mains de l'Aigle-Gris un calumet qu'il fuma
lentement en silence pendant plusieurs minutes, et dit:

--J'ai l'oreille ouverte au discours de mes frres.

--Sois donc le bienvenu dans la loge, mon fils, rpliqua le vieillard.

--Amnes-tu les allis? demanda Renolunc.

--Oui, Molodun amne deux fois cinquante guerriers, choisis parmi les
meilleurs des Voila-Voilas; deux fois quarante Arcs-Plats; deux fois
vingt Indiens-de-Sang et deux fois soixante Serpents.

--Ah! dit l'Aigle-Gris, avec tous ces braves nous n'aurons pas de peine
 craser nos ennemis et  leur reprendre ma pauvre Lioura.

Le Renard-Noir essaya de dissimuler une grimace, mais son mouvement
n'chappa point au Castor-Industrieux.

--Je suis certain, dit-il, que mon frre est de mon avis. Il pense que
Lioura a t tue par les Chinouks.

Molodun devina une intention maligne dans cette question indiscrte.

Il rpliqua par une interrogation:

--Mes frres ont-ils des nouvelles de l'ennemi?

--Oui, dit l'Aigle-Gris; il doit tre  prsent prs de la Grande-Combe.

--Alors, dit Molodun avec joie, nous avons le temps de danser la danse
de la guerre avant de partir. Qu'on dresse un festin dans la loge du
conseil!

--Il sera fait suivant tes ordres, mon fils, dit le vieillard.

Mais comme il prononait ces mots, un Indien tout essouffl se montra 
l'entre de la loge.

--Les Chinouks! les Chinouks! cria-t-il.

--O sont-ils? fit le chef.

--A cinq mille pas d'ici, sur la Grande-Rivire. Les jappements de leurs
chiens retentissent jusqu' nous. Que mes frres coutent! C'est le
mugissement du taureau d'Oli-Tahara!

Le meuglement lointain d'un buffle venait effectivement d'clater.

Les Nez-Percs s'entre-regardrent avec moi. Ils ne s'attendaient pas 
une attaque aussi soudaine.

Cette impression dura peu toutefois.

--Que mes frres me suivent! cria Molodun.

Et, s'adressant aux femmes:

--Vous garderez la prisonnire, sans la quitter pour aucun motif, et ne
laisserez pntrer personne ici jusqu' mon retour.

Il s'lana hors de la loge et tous les hommes valides l'accompagnrent.

Le temps tait sombre, le ciel d'un gris inflexible; quelques flocons de
neige jouaient dans l'air.

Sur l'emplacement de l'ienhus, cinq  six cents guerriers, arms d'arcs,
de flches, de traits, de couteaux et de massues se tenaient prts
 partir: les uns monts dans des traneaux d'corce, tirs par des
chiens-loups ou des chevaux, les autres  pied, mais chausss de
raquettes, et tous, hommes et btes, en proie  une excitation fbrile,
qui s'exprimait par des clameurs effrayantes.

Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers
distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats taient
reconnaissables  leur arme de prdilection; les Voila-Voilas, aux peaux
de boeufs encornes dont ils se couvraient la tte; les Serpents, aux
reptiles empaills dont ils s'taient fait des colliers et des anneaux;
les Indiens-de-Sang, qui se prtendent les plus anciens et les plus
nobles du dsert amricain, aux plumes de condor plantes droites dans
leurs chevelures; les Nez-Percs, aux ornements de leurs narines; et
dans cette foule trange, dmoniaque, o l'horrible s'accouplait au
grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nomms
par les Canadiens-Franais,  cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils
se logent entre la lvre infrieure et les gencives pour allonger la
premire.

Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la
chamarraient, quant  la physionomie de son ensemble, je renonce  les
dcrire.

Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de
nuances.

Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautrent, dans un traneau en forme
de canot, dcor  son avant d'un hibou, et s'avancrent vers la place
du village, o les principaux chefs des tribus tenaient conseil.

La dlibration fut courte. Les moments pressaient; car,  chaque
minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus
distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les
Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une
ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percs, avec le reste des
allis, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant  jeter une
partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tcher de
cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tte et sur les
flancs.

Ce plan n'tait point maladroit. Et ici je me permettrai de faire
observer que certains voyageurs ont avanc trop lgrement que les
sauvages de l'Amrique septentrionale n'apportaient ni ordre ni
stratgie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que
les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont
fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec
une rare sagacit leurs systmes d'attaque ou de dfense.

Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'ide de ce plan, qui fut
aussitt mis  excution.

Les traneaux des Arcs-Plats commencrent  dfiler.

Chacun tait mont par six ou huit hommes, et men par une quinzaine de
chiens, de chaque ct desquels se tenait un Indien en raquettes, qui
devait les suivre  la course, stimuler on refrner leur ardeur, avec un
fouet muni d'un aiguillon.

Les hommes avaient leurs arcs bands, leurs flches ajustes.

Ils taient prts  tirer.

Mais aucun coup ne devait tre port, aucun cri profr avant que
Molodun, le chef de l'expdition, n'et donn le signal en sonnant d'une
trompe qu'il avait jadis enleve  un chasseur blanc.

Le dpart s'opra donc au milieu d'un silence relatif.

Arrivs devant le rio Columbia, Molodun et l'lite de ses guerriers
tant descendus des traneaux mirent leurs raquettes. Une partie des
vhicules fut range comme un rempart devant le village et confie 
la garde des chiens, l'autre s'lana  fond de train sur la glace pour
gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef dployait
sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe charge
d'entourer les Chinouks.

Ceux-ci se montraient dj derrire les _bourdigneaux_, amoncellement de
glaons dont la Colombie tait hrisse.

A cet endroit, elle est fort resserre et n'a pas plus d'un demi-mille
de largeur.

Des ctes assez escarpes la bordent au nord; mais au sud elle se trouve
presque de niveau avec la plaine.

Les Chinouks, qui avaient espr tomber  l'improviste sur les
Nez-Percs, ne les eurent pas plutt aperus qu'ils lchrent le houp de
guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanment
suivi de vocifrations sans nom, riposta  cette provocation.

L'air fut obscurci par une grle de flches.

L'engagement commena,  travers un tourbillon de neige et des clameurs
 pouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse
emprunter  la nature un point de comparaison dans tous ces cris,
chasss, croiss, froisss, heurts, confondus, qui, pour appartenir 
la race bestiale entire, n'appartenaient  aucun animal en particulier.

Il y eut bientt un innarrable mlange d'hommes, de chiens, de chevaux,
de choses.

On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec
tout. Les massues rsonnaient sur les crnes comme sur des enclumes. Le
sang coulait  flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La
mle augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et
formaient des monceaux, des barrires que les combattants s'opposaient
comme des boucliers.

La neige, souleve par les pattes des chiens, par la pointe des
raquettes, par les ricochets des flches, volait en nuages au-dessus des
deux armes; et plus haut, les hrauts de la mort, les vautours, passant
et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes.

Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs,
ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux
rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement
continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au
hourvari gnral, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement
prolong dominait toutes ces voix chauffes par de brlants apptits.

C'tait Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, rclamant le droit de faire
sa partie dans l'horrible concert.

Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrire lui
des fragments de glace concasse sous ses sabots, et exhalant par ses
naseaux en feu une paisse fume.

A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispe au manche
d'un tomahawk; la main gauche  la poigne d'un coutelas, Oli-Tahara
pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout o il
allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes
puissantes, le taureau enfonait les rangs les plus serrs, baissant
la tte jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois
hommes ventrs qu'il envoyait ensuite rouler  dix pas sur leurs
compagnons glacs d'pouvante. Chaque mouvement du redoutable animal
tait marqu par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-l, 
droite,  gauche, en avant, en arrire, frappait le mtis. Ses armes
taient mousses, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui
taient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage
autour d'eux.

Quel spectacle que celui-l!

Les voici qui atteignent un parti command par l'Aigle-Gris.

Le vieillard aperoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrays; mais lui,
il ajuste une flche  son arc, vise; la flche part, elle siffle. Le
chef des Chinouks est bless, car il pousse un cri.

--Tu priras de ma main, btard! dit l'Aigle-Gris en se prcipitant sur
lui.

Mais le Bois-Brl, qui a chancel une seconde, se redresse. Il brandit
son casse-tte; la lourde massue s'abat sur le crne du Nez-Perc, qui
tombe pour ne plus se relever.

Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte  quelque
distance.

A la vue du corps inanim de son beau-pre, Molodun s'exclame:

--Tu viens d'aller vers cette terre o sont, alls nos anctres; tu
as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te
suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras.

Puis il s'lance au fort de la mle, pousse droit au mtis.

Renolunc marche  ct de lui.

Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent  eux.

Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en
reconnaissant Molodun. Trois flches lui sont dcoches. Par bonheur,
aucune ne l'atteint.

Il va foncer sur les sagamos nez-percs, quand un Chinouk l'avertit
que les Clallomes plient, se dbandent sur le flanc-gauche et que leurs
ennemis tentent une volution pour les envelopper.

Aussitt le mtis fait volte-face.

Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'clair.

Les Nez-Percs s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la
victoire et les Chinouks reculent.

Molodun l'apostrophe:

--Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir
t'atteindra dans quelque tanire que tu ailles cacher ta honte.

Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas.

Il poursuit sa course  travers les amas de cadavres et de glaons. Les
Clallomes sont rattraps, sont rallis; ils chargent les Nez-Percs qui
flchissent  leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baign de
sueur, le cerveau en feu, retourne  la rencontre de Molodun.

Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reue l'embrase
davantage.

Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renvers.
Jamais Tonnerre n'a mieux mrit son nom. La fivre de son matre s'est
inocule dans ses veines. Il dvore l'espace. La poudre n'est pas plus
inflammable, la foudre n'est pas plus prompte.

Les Chinouks, qui avaient commenc  battre en retraite, reviennent  la
suite de leur chef.

Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur
le thtre du premier engagement.

La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement.

De chaque ct, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des
prodiges de valeur en cherchant  se rapprocher. Mais le dernier est
perc d'une flche, et des grappes de Nez-Percs s'accrochant aux jambes
du buffle, l'empchent d'avancer.

Cependant, ils ne parviennent, pas  le tuer, car, avant le combat, le
mtis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau  l'preuve
du couteau.

Molodun et Oli-Tahara se dchirent des yeux en attendant qu'ils puissent
s'treindre corps  corps.

Et les insultes qu'ils se crachent  la face sont sanglantes comme le
supplice rserv par le vainqueur au vaincu.

--Je te scalperai, fils de chienne! je lacrerai ta chair avec mes
ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crne une coupe 
boire.

--Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'corcherai
vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukans.

--Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine
des Clallomes; je la ferai cuire  petit feu, et je servirai son corps
aux coyotes!

--Tu seras scalp avant que la lune se lve! rpliqua Oli-Tahara.

Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lana tout  coup  la
tte de Molodun.

Serr au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes,
le Renard-Noir se dmenait alors pour se frayer un chemin jusqu' son
adversaire dont il n'tait plus loign que de quelques pieds.

Le projectile l'atteignit au front. Il leva convulsivement les bras en
l'air et s'affaissa sur lui-mme.

Ce coup hardi, mais qui, s'il et manqu le but, privait son auteur de
son meilleur moyen de dfense, jeta la terreur parmi les Nez-Percs.

Les Chinouks, au contraire, se rpandirent en acclamations triomphales.

Nanmoins, la victoire n'tait pas dcide. Les pertes de part et
d'autre taient  peu prs gales, et les tirailleurs disperss sur
la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient,
longtemps encore, tenir les Chinouks en chec.

Mais,  ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les
assaillis elles assaillants.

Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve
ructrent avec imptuosit de leur prison hivernale. Des centaines
d'individus, morts, blesss et vivants forent prcipits dans l'abme.

Une clameur immense s'leva vers le ciel et fut redite avec des
rpercussions dchirantes par les chos de la cte.

Les Nez-Percs eurent plus  souffrir de cet accident que leurs
antagonistes, car ils taient accumuls  l'endroit o la glace se
divisa, et ceux qui avaient t dirigs sur le bord septentrional furent
spars du reste de la tribu.

Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna
Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait
vigoureusement le courant, il le trana avec lui jusqu'au rivage.

L, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre
de l'pargner s'il n'avait pas succomb. Profitant ensuite de la
consternation o cette catastrophe avait plong ses ennemis, il pntra
dans le village et se mit  la recherche de Merellum.

Aprs avoir visit plusieurs loges, il arriva  celle de Molodun. La
frayeur y tait plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait
prcdemment fouilles.

Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles
demanda o elle tait, on lui rpondit que Chibiabos, l'Esprit du feu,
l'avait enleve.

Peu satisfait de cette rponse, Oli-Tahara se livra  des perquisitions
minutieuses.

Elles n'eurent aucun rsultat.




                             CHAPITRE XII

                          BAPTISTE LE NGRE


L'enlvement de la jeune fille n'avait pas t bien difficile.

Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant tait entr dans la loge de
Molodun.

A son habitude, il ruisselait de flammes.

L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient  l'intrieur,
Merellum excepte.

Aprs avoir rempli de feu la hutte, il s'avana vers la
Petite-Hirondelle et lui dit:

--Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; ngre Baptiste, pas mchant, li
pas vouloir faire mal  vous, mais vous faire comme li.

Et il lui frotta la tte, les mains et les vtements avec une sorte, de
pte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-mme.

Puis il lui dit:

--Venez!

Il la prit par la main, l'entrana hors de la hutte, et Merellum
fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la
demi-obscurit de la loge, s'teignaient compltement au grand air.

Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants taient
trop atterrs pour songer  s'opposer  l'vasion de la prisonnire.

Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute.

Le Chien-Flamboyant sauta dans un traneau attel de deux vigoureux
poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprs de lui et aiguillonna
les chevaux, qui dtalrent  fond de train, en remontant la rive sud
du rio Columbia.

Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait
d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de
butin et de dbauches, se rpandaient dans les loges souterraines, o
ils se livraient  toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait
prposs  la garde de Molodun ne purent rsister  la tentation
d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'tre totalement clips,
et le corps du sagamo nez-perc tait tellement froid que la vie
semblait l'avoir abandonn. Aprs quelques hsitations, ils se
dcidrent donc  le quitter un instant et  profiter, comme les autres,
des bnfices de la victoire.

Cependant, afin que le prtendu cadavre ne fut pas scalp pendant leur
absence, ils l'ensevelirent dans la neige.

Ensuite ils allrent prendre part aux excs que commettait  l'envi
le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mlaient aux
lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements
des enfants.

Mais  peine se furent-ils loignes, qu'un petit Indien, vtu comme
un Clallome et la figure cache dans sa couverte de peau d'orignal,
s'approcha du lieu o ils avaient inhum Molodun.

Le crpuscule commenait alors  tendre ses voiles gristres sur la
terre.

Le petit Indien eut bien vite enlev la couche de neige qui recouvrait
le Nez-Perc. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille  l'endroit
du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut  la premire
hutte, s'empara d'un canot d'corce pos au dehors, le tira jusqu'au
rivage, y trana Molodun, le plaa dans le canot et se mit  ramer de
toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio
Columbia.

Cet Indien, c'tait Lioura, la Blanche-Nue, qui, ayant russi  tromper
la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandes
par Oli-Tahara, et tait ainsi, aprs s'tre dguise en homme, arrive
sans accident  son village, pour assister  la dfaite des Nez-Percs
et de leurs allis.

La colre du mtis, en constatant la disparition de son captif, fut
terrible.

Il fit venir les malheureux Chinouks  qui il l'avait confi, et les
condamna  tre attachs nus  des poteaux et  passer la nuit dans
cette position. De plus, il fit placer sur la tte de chacun d'eux un
quartier de venaison, afin que les vautours, attirs par l'odeur de la
viande, s'abattissent sur eux et leur dchirassent, le visage.

Cette cruelle sentence, qui quivalait  un arrt de mort, fut
rigoureusement excute.

Cependant, malgr le succs signal qu'il avait remport sur ses
ennemis, Oli-Tahara n'tait point content. Le double but de son
expdition lui chappait; car il voulait surtout sauver Merellum et
s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares
sa tentative d'assassinat.

Son dsappointement l'empcha de participer au banquet et  la danse
des scalpes qui eurent lieu, le soir mme, dans la loge du conseil des
Nez-Percs.

Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la
Petite-Hirondelle, les menaant et les flattant tour  tour, dans
l'espoir d'en obtenir une rvlation qui le mettrait sur la piste de la
jeune fille.

Mais leur rplique tait invariable.

--Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la
face blanche.

Comme tous les Bois-Brls, Oli-Tahara tait aussi superstitieux qu'un
Indien pur sang, sinon plus. Aprs avoir pens que cette rponse tait
un artifice pour le drouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien
tre vraie; il allait mme cesser ses investigations, quand un jeune
guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une
femme, s'enfuir ensemble dans un traneau, en amont du Grand Fleuve.

Quoiqu'il ft dj tard et que cette indication ft assez vague, le
Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre.

On lui obit aussitt, et deux traneaux furent lancs sur les traces de
Merellum.

L'instinct plutt que la rflexion avait fait cder celle-ci aux
suggestions du ngre. Mais une fois dans le vhicule, seule avec cet
homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystrieux
pouvoir d'pancher des flammes autour de lui, elle eut quelque
apprhension.

Leur traneau rasait le sol avec la clrit du vent. L'air tait si vif
qu'il gnait la respiration.

Pelotonne sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer
la conversation. Elle attendit qu'il plt  son trange librateur
de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il
pressait ses chevaux et regardait  chaque instant derrire lui pour
voir si on ne leur donnait pas la chasse.

La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamante par les
constellations clestes.

Le Chien-Flamboyant, qui ctoyait le fleuve sur la glace, afin d'viter
les bancs de neige accumuls sur le rivage, s'arrta tout  coup au pied
d'un roc escarp et dit  Merellum:

--Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter l-haut. De
l dcouvrir trs-loin, trs-loin, et savoir si mchants Indiens venir
aprs.

--Que mon frre fasse comme il lui plaira, rpondit-elle.

Le ngre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et
redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre.

--Indiens sur piste  nous! Indiens sur piste  nous! profra-t-il.

--Les Nez-Percs? demanda Merellum.

--Indiens!... Indiens!... Peaux-Rouges... Deux traneaux! Moi pousser les
chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'cria-t-il
en se rasseyant prs de la jeune fille.

Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculrent, se cabrrent
et refusrent d'avancer.

--Coyotes! coyotes! marmotta le ngre en promenant les veux autour de
lui.

On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements
continus indiquaient, que les loups des prairies n'taient pas loin.

Baptiste frappa son attelage qui, aprs une vive rsistance, partit
soudain avec une blouissante vlocit.

Bientt le conducteur n'en fut plus matre. Il fut contraint de
s'abandonner au caprice des animaux.

--Il faut quitter le traneau, sans quoi nous nous jetterons dans une
mare, mon frre, dit Merellum.

--Non, pas quitter traneau; coyotes derrire nous, coyotes manger nous,
si nous quitter traneau.

--Mais ne comprends-tu pas?...

--Nous prs de loge  Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement.

--Tiens!... s'cria la jeune fille en montrant devant eux un large
espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de
la glace.

Elle ne put achever sa pense, car ils furent  l'instant inonds d'eau.

Le traneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, emptrs
par leurs traits, se dballaient en hennissant, mais sans pouvoir
rsister  la violence du courant qui les poussait sous la glace.

Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi.

Aprs avoir fait un plongeon, ils remontrent  la surface du fleuve et
cherchrent du regard le bord le plus rapproch.

--L,  droite! cabane tout prs! cria le ngre  la Petite-Hirondelle
en lui indiquant une falaise, loigne d'une vingtaine de brasses
environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres
gigantesques.

Et comme il remarqua qu'elle avait peine  vaincre l'imptuosit des
flots, il lui tendit la main.

Grce  son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vtements
tremps d'eau l'empchaient de prendre pied. Le ngre, s'adossant  un
rocher, lui fit une chelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la
grve.

Cependant elle tait puise, incapable de mouvoir ses jambes.

--Grimpez sur dos  moi, dit Baptiste en s'agenouillant.

--Mon frre est bon, rpondit-elle aprs s'tre suspendue  son cou.

--Oh! massa heureux! bon, bon heureux! rpliqua-t-il en se relevant
aussi lgrement que s'il n'et pas t charg.

--On mon frre me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait
un sentier tortueux creus le long de la falaise.

--Dans la case  ngre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude
et sre. Indiens pas trouver petite demoiselle l; non, non, jamais
trouver.

Une  une, les toiles s'clipsaient au firmament, le jour commenait 
paratre, et, avec ses premires clarts, le froid augmentait..

La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient,
ses pieds taient placs, sa tte brlante, malgr les conglations qui,
comme un rseau de filigranes, s'enchevtraient dans sa chevelure.

Elle avait la fivre.

--Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientt arrivs, lui disait
 chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relchement de ses bras
autour de son cou, qu'elle faiblissait.

Ils atteignirent le haut de la falaise.

--Mais, mon frre, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en
n'apercevant devant elle qu'un troit plateau plant d'une douzaine de
cdres de la plus forte espce.

Le ngre se mit  rire d'un rire fin et bienveillant.

--Case  Baptiste l, dit-il en frappant avec la paume de la main contre
un arbre.

Cet arbre avait bien vingt mtres de circonfrence  son pied; ses
rameaux infrieurs se projetaient  une hauteur d'au moins trente.
Ils s'lanaient d'un centre commun dont le diamtre norme dpassait
peut-tre celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste
superficie de terrain. Une fort de brandies de toutes dimensions
s'entrelaaient ensuite en s'levant  la cime du cdre.

Avec l'agilit d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers
rameaux. Il se baissa et ramena  lui une sorte d'chelle en lanires de
cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol.

Puis il sauta  terre.

--Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il  Merellum en
pointant du doigt l'chelle.

Assez inquite par ce mange, la Petite-Hirondelle s'imagina que le
Chien-Flamboyant avait la cervelle drange. Elle ne se souciait pas
trop de se rendre  son invitation.

Mais il la souleva dans ses bras, et, avant qu'elle ft revenue de son
tonnement, il l'eut transporte au fate de l'chelle, qu'il retira
aussitt.

Une fois au-dessus, entre les membres vigoureux qui formaient, pour
ainsi dire, le premier tage du cdre, Merellum vit que le tronc tait
creux, et qu'une ouverture, assez spacieuse pour laisser passer aisment
deux personnes, occupait la majeure partie de ce palier d'un nouveau
genre.

Un grand morceau d'corce, ayant deux ou trois pouces d'paisseur,
relev au bord de l'ouverture, servait sans doute  la fermer et 
drober le secret de la cavit.

--Voil case  ngre! dit Baptiste en se frottant joyeusement les mains.

Puis il poussa une couple d'aboiements si stridents que la jeune fille
en tressaillit.

--Mon frre n'a donc pas peur des Nez-Percs? dit-elle.

--Peur! non, ngre pas peur! jamais peur, jamais! Indiens avoir peur de
ngre, li pas!

Et comme preuve de son assertion, il recommena ses aboiements, en
retournant l'chelle dans le trou.

--Maintenant, dit-il, petite demoiselle, vous aller en bas.

Merellum secoua ngativement la tte.

--Descendre tout de suite, tout de suite! Bon ngre prier, reprit-il
avec instance.

--Non, rpliqua Merellum d'un ton dcid, car un soupon s'tait gliss
dans son coeur.

Le Chien-Flamboyant la contemplait d'un air dsol. Il ne savait que
dire, que faire pour la convaincre de sa bonne foi, lorsqu'un des
traneaux dpchs  leur poursuite se montra sur le fleuve au-dessous
d'eux.

--Voyez, demoiselle, voyez! s'cria-t-il.

Cet incident changea la rsolution de Merellum. Supposant que c'taient
les Nez-Percs qui la cherchaient, elle consentit  prcder Baptiste
dans le creux de l'arbre.

Il la suivit immdiatement et referma l'orifice..

Au bas de l'chelle, Merellum posa son pied sur un escalier, puis
un second, puis un troisime et elle ainsi une dizaine de marches en
s'enfonant dans les entrailles de la terre.

Taill dans le roc vif, cet escalier tait faiblement clair par des
fentes naturelles,  travers lesquelles filtraient des courants d'air
glacial.

Merellum tait  demi rassure, car elle comprit que le ngre avait
choisi pour retraite une des nombreuses cavernes qu'on rencontre,
presque  chaque pas, sur les deux rives du rio Columbia.

Les eaux pluviales, en tombant par la cavit du cdre, avaient peu 
peu dcouvert l'entre du souterrain, entre les racines de l'arbre,
et quelques coups de hache ou de pioche avaient ensuite suffi pour en
rendre l'accs facile, sinon commode.

Tout  coup la jeune fille fut arrte par le contact d'un corps dur.

Il n'y avait plus de marches sous ses pieds.

Elle se retourna; le roc nu l'entourait de toute part.

--Un moment, un moment! Ngre ouvrir porte! lui dit Baptiste.

Il appuya fortement son genou contre la roche, qui cda sous
la pression, et Merellum se trouva dans une grande salle vote
qu'clairait une troite fentre, devant laquelle on avait fix un
parchemin en guise de carreau.

Cette salle avait un certain cachet de luxe, peu commun dans ces rgions
sauvages.

La muraille et le sol taient garnis de pelleteries.

Au centre, il y avait une table et des bancs; dans un coin un lit
de fourrures, dans un autre une chemine; a et l des armes, des
instruments de chasse et de pche; des ustensiles de mnage.

--Petite demoiselle coucher, dit le ngre  Merellum.

Aprs ces mots, il lui prsenta une robe de peau de cygne et sortit en
disant:

--Baptiste regarder si Indiens approchent.

Merellum s'empressa de changer de vtement; puis, comme elle n'tait pas
bien convaincue de la puret des intentions de son noir librateur, elle
dcrocha un couteau et le cacha sous les couvertures du lit dans lequel
elle s'tendit.

Le sommeil ne tarda point  la surprendre, quoiqu'elle s'effort de
rester veille.

Baptiste rentra, alluma du feu, et, s'asseyant sur un escabeau au chevet
de la Petite-Hirondelle, il la contempla longuement avec une expression
de ravissement indicible.

Sa chute dans l'eau avait, en partie, lav la couleur brune qui couvrait
son visage. Mais, au lieu d'tre blanc comme  l'ordinaire, son teint
tait color. Des nuances carlates enflammaient ses tempes et ses
pommettes. Elle avait la respiration chaude, prcipite; un tremblement
convulsif l'agitait  chaque instant, et des gouttes de sueur perlaient
 son front.

Baptiste lui prit le poignet et tudia son pouls.

Une fivre intense la dvorait.

Le lendemain, elle eut le dlire: une congestion crbrale s'tait
dclare.

Pendant prs de deux mois, le brave ngre soigna Merellum avec le
dvouement d'un frre et la dlicate sollicitude d'une mre. Enfin, il
eut le bonheur de la voir renatre  la vie, reprendre la sant.

Tant de prvenances n'avaient pas t perdues pour lui. Le coeur de
Merellum tait bon et reconnaissant. Elle aimait vivement Baptiste,
quoiqu'elle ignort entirement la cause de l'intrt qu'il lui
manifestait.

A ses questions il ne rpondait que par ces mots:

--Massa heureux, bon heureux, quand li connatre.

Tant qu'elle fut dangereusement malade, il coucha sur une peau au pied
de son lit, mais, lorsqu'elle entra en convalescence, il sortit chaque
soir de la caverne et ne revint que le matin.

Bien qu'leve parmi les Indiens, la Petite-Hirondelle se souvenait
toujours de son origine. Elle savait gr au ngre de ses chastes
attentions et faisait tous ses efforts pour lui prouver sa gratitude.

Un matin, tandis qu'il tait  la chasse, elle quitta la salle, gravit
l'chelle de l'arbre, descendit sur le plateau, puis sur la grve et se
promena le long du rivage de la Colombie.

Le temps tait beau; le soleil rayonnait de tout son clat. Pas un
nuage au ciel, pas la plus lgre brise gare dans l'air. Les oiseaux
disaient leur romance d'amour sous la fouille; les mauves, les
pervenches, la violette, l'hlianthme, le lupin azur diapraient de
leurs nuances chatoyantes les opulents tapis de verdure et exhalaient
des parfums dlicieux. C'tait l'aube d'une de ces splendides journes
de printemps qui dilatent le coeur et gayent l'esprit par de riantes
images de flicit.

Merellum ne pouvait se lasser du spectacle qui enivrait ses sens. Elle
marchait sans but, tout entire au bonheur de vivre, de respirer les
fortifiantes exhalaisons de la terre en travail de fructification.

Enfin, elle s'assit au pied d'un acacia pour mieux savourer son
bien-tre.

Un doux sommeil, berc par des songes agrables, s'empara d'elle.

Quand elle s'veilla, un homme, un tranger, accoud contre l'acacia, la
considrait attentivement.




                            CHAPITRE XIII

                          ENTRE JEUNES GENS


Naturellement d'une beaut potique et mystrieuse comme les crations
ariennes d'Ossian, la Petite-Hirondelle avait, ce jour-l, des
charmes presque indfinissables, tant la touche en tait lgre, tant
l'expression en tait sduisante. Comme sur le pollen impalpable qui
velout les ailes du papillon, on et craint d'y porter la main, dans la
crainte que le moindre contact en fltrt l'clat.

Blanche, avec un clair rose oubli sur les joues, frle, exquisment
gracieuse dans ses formes, elle portait une charmante tunique de cuir
de daim, borde avec une passementerie rouge et bleue, qui rehaussait la
diaphanit lacte de son teint.

Une ceinture de coquillage lui dessinait la taille; des mocassins
coquets, en peau de castor, emprisonnaient son pied mignon.

Prs d'elle, tait ngligemment jet un chapeau de paille de riz
sauvage,  demi couvert par les ondes de son opulente chevelure. Tout
cela, vtement et ornements, avait t, sauf le chapeau, confectionn
par Baptiste; durant la maladie de sa protge, et je vous assure qu'il
y avait dpens un art infini. Une modiste-ne se ft pas montre plus
habile dans la coupe des matriaux et dans le choix des nuances, sans
parler des points d'aiguille! Ils laissaient loin derrire eux l'adresse
de nos plus expertes couturires.

En voyant cet homme qui la contemplait en silence, Merellum s'imagina
d'abord qu'elle poursuivait son rve, un bien doux rve, car il lui
avait montr,  ses genoux, le trappeur blanc rencontr l'automne
prcdent  la rivire des Sables-Mouvants.

Et cet homme, cet tranger, c'tait le trappeur blanc lui-mme! Agite
d'un frmissement voluptueux, Merellum referma les paupires. Ses
sens, assoupis par le sommeil, reprirent leur lucidit. Elle rouvrit
imperceptiblement les yeux, et,  travers le voile transparent de ses
longs cils,  son tour elle examina le curieux.

Il tait grand, svelte, un peu mince peut-tre, mais droit et de belle
prestance.

Son visage formait un ovale allong. Il avait le front dcouvert,
couronn par des cheveux blonds boucls; le nez bien coup, les yeux
d'un bleu cleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par
le hle et les intempries.

Ses traits respiraient l'intelligence, l'affabilit et l'enthousiasme.

Une large blessure,  peine cicatrise, lui partageait la joue gauche.

Il n'avait pas de barbe, sauf une petite moustache, jaune comme l'or,
qui ombrageait sa lvre suprieure.

Son costume ressemblait  celui que portent habituellement les commis
riches de la Compagnie de la haie d'Hudson. Il consistait en une
blouse de chasse orne de piquants de porc-pic,  la manire indienne,
mocassins, mitas ou gutres en cuir et toque de feutre brun.

Un carnier, une poudrire pendaient en sautoir sur son dos; des
pistolets doubles, un couteau, une hachette  sa ceinture.

La paume de sa main gauche reposait sur le canon d'un fusil  deux
coups, mont avec un luxe dangereux dans ces contres o le vol et
l'assassinat sont pour ainsi dire  l'ordre du jour.

Il remarqua bien le premier mouvement de la jeune fille; mais, soit
qu'il et peur de l'effaroucher par une apostrophe trop brusque, soit
qu'il voult prolonger une situation agrable pour lui, soit mme qu'il
ft d'un naturel timide, il feignit de ne point s'apercevoir qu'elle
tait veille.

Merellum put donc le lorgner tout  son aise.

Peu  peu, sans y penser, elle s'enhardit: ses paupires se
dessillrent, elle les releva  demi, puis entirement, et il arriva que
tout  coup ils se regardrent l'un l'autre sans crainte, mais avec un
mlange de surprise et de plaisir.

Ils ne bougeaient pas; elle, tendue  la racine de l'arbre; lui,
inclin, le visage  quatre pieds au-dessus du sien. On et dit qu'ils
craignaient que le moindre mouvement ne dtruisit le charme qui les
subjuguait.

Mais dj leurs yeux disaient un langage bien loquent; pour leurs
coeurs, ils s'entendaient sans le savoir, sans se connatre.

Cependant, comme il n'est position si dlectable qui ne finisse par
devenir incommode quand elle dure trop, le jeune homme se dcida 
rompre le silence.

--Mademoiselle comprend le franais? dit-il d'une voix musicale.

La Petite-Hirondelle rpondit par un signe de tte affirmatif.

--Mademoiselle a pour ami un vaillant trappeur, continua-t-il.

--Et comme elle paraissait tonne, il se hta d'ajouter:

--Je veux parler de Poignet-d'Acier.

--Mon frre se trompe, dit Merellum se relevant et se mettant sur son
sant: Poignet-d'Acier n'est pas un trappeur; c'est un grand chef
qui commande la plupart des blancs de la Colombie, et qui est aim ou
redout de tous les Peaux-Rouges du Nord-Ouest.

--Je vous demande pardon..., commena le jeune homme.

Mais elle l'interrompit avec la ptulance qui formait une des
particularits de son caractre:

--Mon frre connat-il Poignet-d'Acier?

--Oui, mademoiselle.

--Et, fit-elle en arrtant sur lui un regard scrutateur, mon frre
est-il son ami?

--Je n'ai pas eu l'avantage de le voir beaucoup, mais il a bien voulu
m'honorer de sa sympathie.

--O mon frre a-t-il vu Poignet-d'Acier?

--Je l'ai vu l'automne dernier au fort Colville. Il m'a beaucoup
entretenu de vous, sa Petite-Hirondelle.

--Poignet-d'Acier est bon; Merellum l'aime. O allait-il?

--Aux tablissements.

--Mon frre sait-il quand il reviendra?

--A la saison prochaine.

--A la saison prochaine! rpta la jeune fille en soupirant.

Et, aprs une courte pause, elle demanda:

--Qu'a-t-il dit  mon frre de la Petite-Hirondelle?

--Il craignait qu'elle n'et pri sur le brick qui appareillait au cap
de la Roche-Rouge, ou qu'elle ne ft tombe au pouvoir de ses ennemis
les Nez-Percs.

--Il n'a rien dit de plus?

--Poignet-d'Acier aurait voulu pouvoir s'assurer du sort de la
Petite-Hirondelle avant de partir; mais ses affaires le
rappelaient immdiatement au Canada. Cependant, il avait charg le
Dompteur-de-Buffles d'aller au secouru de sa protge, car je lui appris
qu'elle avait chapp  l'explosion... Puis...

Le chasseur hsita:

--Mon frre n'a-t-il pas t prisonnier chez les Arcs-Plats? s'cria
Merellum.

--Oui, mademoiselle, j'ai t leur prisonnier. Et, si j'ai bonne
mmoire, c'est vous que j'ai rencontre captive des Nez-Percs, sur le
bord de la rivire des Sables-Mouvants.

Merellum rougit et rpliqua faiblement:

--C'est moi que mon frre a rencontre.

--Vous aussi vous avez donc pu briser vos fers? fit-il avec animation.

--Mais la jeune fille ne comprit pas. Il s'aperut de la gaucherie de sa
mtaphore, et reprit plus simplement:

--Vous avez russi  chapper  vos ennemis?

--Oui, dit-elle, un ngre m'a sauve.

--Un ngre?...

--Un ngre qui s'appelle Baptiste.

--Baptiste, mais c'est... mon camarade! Ah! le brave homme! l'excellent
homme! Il vous a sauve, dites-vous, mademoiselle? Mais o est-il? que
je le remercie, que je l'embrasse, que...

--Mon frre connat donc aussi ce Peau-Noire?

--Si je le connais! mais c'est, mon serviteur... un serviteur que j'ai
retrouv dans le dsert.

--Et qu'est ce que mon frre est venu faire dans le dsert? interrogea
Merellum.

Cette question dcontenana un instant le jeune homme. Il changea de
couleur, tourmenta sa toque qu'il tenait  la main comme s'il et parl
 une grande dame du monde civilis, et demeura coi.

La Petite-Hirondelle tait aussi indiscrte qu'un enfant, mais aussi
hardie qu'une sauvagesse, surtout quand elle avait affaire  une nature
pliante ou peu ose. Du reste, investie, depuis le bas ge, d'un pouvoir
absolu sur une tribu nombreuse d'Indiens, elle tait imprieuse comme
tous ceux qui ont t levs dans l'exercice du commandement.

Prenant le silence du chasseur pour un manque d'gards, elle ritra sa
demande d'un ton sec.

--J'y suis venu, balbutia-t-il et en baissant les yeux, pour chercher
une cousine.

A ces mots, Merellum tressaillit.

--Mon frre est venu chercher une cousine? dit-elle d'une voix altre.

--Oui, une fille qu'a laisse le frre de ma mre en mourant dans la
Colombie.

--La cousine de mon frre est une face blanche, sans doute?

--Oh! assurment, dit-il en souriant.

--Alors, elle n'est pas dans la Colombie; car,  dix journes de marche
de chaque ct du Grand-Fleuve, il n'y a d'autre femme blanche que
moi! s'cria la Petite-Hirondelle avec un rayonnement d'orgueil
indfinissable.

Et elle se releva firement en rejetant de la main sur ses paules les
flots pars de son paisse chevelure.

Cdant  un accs d'enthousiasme, le jeune homme s'exclama avec une
admiration sincre:

--Oh! qu'elle est belle! mon Dieu, qu'elle est belle!

La franche vivacit de cette dclaration imprvue causa un frisson de
joie  Merellum, cependant elle dit avec une finesse toute fminine.

--De qui parle donc mon frre?

--De ma cousine, de vous! s'cria imptueusement le chasseur.

--Moi! la cousine de mon frre?

--Oui, vous tes ma cousine, celle que je cherche!

Elle essaya un geste de dngation. Mais il s'cria vivement:

--Oh! oui, vous tes ma cousine; j'en suis sr, car votre pre tait
Canadien-Franais. Il s'appelait Joseph Decoigne, natif de Lachine,
petit village prs de Montral, et ma mre tait sa soeur.

Merellum secoua dubitativement la tte.

--Oh! reprit-il avec conviction, je suis certain de ce que j'avance.
M. Villefranche ou, si vous aimez mieux, le capitaine Poignet-d'Acier
connat bien votre naissance. C'est lui qui m'a dit qui vous tiez et o
je pourrais vous trouver.

--Mon frre me cherchait donc?

--Si je vous cherchais! Mais, depuis plus d'un an, je parcours cet
infernal pays en vous rclamant  tout le monde; et je furterais encore
si le hasard ne vous avait envoye sur ma roule, un soir que, fait
captif par les Arcs-Plats, j'tais conduit je ne sais ou pour tre
chang contre quelque Peau-Rouge. Mais la Providence veillait sur nous.
A premire vue, elle vous rvla  moi, ma chre cousine. Ensuite, elle
me fournit un moyen de tourner les talons  mes bourreaux. J'allai me
rfugier au fort Colville, o Poignet-d'Acier venait de s'arrter. Je
lui contai mon histoire, et c'est lui qui me donna la certitude que
mes pressentiments ne m'avaient pas abus en vous voyant. Si j'avais eu
quelques doutes, mon coeur les dissiperait en ce moment, et, tenez, pour
vous le prouver, laissez-moi vous embrasser comme une vraie Canadienne
que vous tes, ma belle cousine.

Sans plus de crmonie, il jeta les bras autour du cou de la jeune fille
et imprima sur ses joues deux bruyants baisers.

Elle et bien essay de s'en dfendre, mais le moyen? son chaleureux
parent avait les larmes aux yeux.

--Voyons, voulez-vous vous asseoir un instant, afin que nous causions?
dit-il aprs un instant de silence.

Sans rpondre, Merellum se plaa sur le gazon.

Il se mit  ct d'elle, et lui prenant une main qu'elle abandonna
volontiers, il dit:

--D'abord, vous saurez, ma cousine, que je m'appelle Xavier Cherrier,
et que votre mre, ma tante, se nommait Louise. Ainsi donc, avec votre
permission, ce nom sera celui que je vous donnerai dsormais, car
Merellum, ce n'est pas franais, et la Petite-Hirondelle, c'est long...
long!... quoique vous soyez bien le plus gracieux oiseau qui ait jamais
gazouill dans ces abominables rgions.

--Mon frre parlera comme il lui plaira! dit-elle mlancoliquement.

--Oh! mais ne me dites plus mon frre, c'est un titre... qui... qui...
Je prfrerais mon cousin, si a vous tait gal, et mme Xavier tout
court.

--Mais que vouliez-vous  votre cousine? s'enquit-elle subitement.

--Ce que je lui voulais... ce que je lui voulais?... Oh! c'est simple:
notre grand-pre est mort en laissant de la fortune; mon pre et ma mre
ne sont plus depuis bien des annes. J'tais donc seul et sans parents,
l-bas, dans les tablissements...

En prononant ces paroles, il avait des pleurs dans la voix;
involontairement Merellum lui pressa la main.

--Oh! s'cria-t-il, vous tes bonne autant que belle, je le
sens. Quelque chose me l'avait dit. J'ai bien fait de quitter les
tablissements pour venir vous voir, n'est-ce pas? Dites que j'ai bien
fait.

Il la suppliait loquemment de son regard humide. Palpitante d'motion,
elle pencha la tte, pendant qu'il portait sa blanche main  ses lvres.

Ce fut un moment de muette extase, troubl seulement par le battement
prcipit de leurs coeurs.

Deux aboiements, tels que n'en poussrent jamais les membres de la race
canine, interrompirent, cruellement ce dlicieux tte--tte.

Et le ngre Baptiste, courant comme un blaireau sur ses pieds et sur
ses mains, vint se rouler aux genoux du chasseur, en criant avec des
transports de joie:

--Massa Xavier! massa Xavier! Ben heureux li, ben heureux! Et noir 
Massa Xavier itou! et petite demoiselle blanche itou, et tout le monde
itou, itou, itou!

Il couronna son verbiage par des cabrioles extravagantes et une kyrielle
d'aboiements qui durent mettre en moi tout le gibier de la fort.

--Veux-tu bien te taire, vilain moricaud! s'cria

Xavier, qui ne savait trop s'il devait, rire ou se fcher de cette
burlesque apparition.

Mais Baptiste, fou de joie, n'entendait pas. Il multipliait ses sauts,
ses bonds, ses gestes, ses cris, avec la fougue d'un jeune chien qui a
retrouv son matre.

A la fin, le chasseur impatient se leva pour le frapper.

Merellum le retint par ces mots:

--C'est lui qui m'a sauv la vie.

--Massa, fit Baptiste d'un ton humble, avoir dit  ngre de quter aprs
demoiselle blanche. Ngre avoir enlev elle  Indiens et jou bon tour 
eux.

--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ouah! ahh! ahhh!

--Le brigand! exclama Xavier en colre. Il va tout  l'heure, par ses
hurlements, attirer sur nous une bande de Peaux-Rouges.

--Peaux-Rouges loin, loin! repartit Baptiste. Eux peur de ngre!
grand'peur de Chien-Flamboyant!

--Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, riant de bon coeur; j'oubliais que
tu as un artifice merveilleux pour carter ces bandits. Figurez-vous, ma
cousine, que le drle, qui a servi comme aide-pharmacien chez mon pre,
a trouv le moyen de fabriquer du phosphore avec des os calcins, je
crois, et qu'il s'en frotte le corps pour effrayer les Indiens, qui
l'ont pris pour une divinit malfaisante.

Merellum ignorait ce que c'est que le phosphore; mais elle avait vu
Baptiste  l'oeuvre et connaissait le secret de ces flammes dont il
s'entourait afin d'intimider les sauvages.

--Comment vous tes-vous connus? dit-elle  Cherrier.

--Il tait esclave chez mon pre, qui avait quitt le Canada pour
s'tablir pharmacien  la Nouvelle-Orlans.

--Mauvais massa! ben, ben mauvais! marmotta le ngre en hochant la tte.

--Certaine nuit, il s'enfuit, continua Xavier; on n'en entendit plus
parler. Aussi ne fus-je pas mdiocrement surpris de me heurter  mon
fugitif un jour que je rdais dans ces parages. Je lui expliquai le but
de mon excursion. Il promit de m'aider. Lui ayant dpeint votre figure,
je continuai mon chemin; mais, attaqu par les Janktons [13], je fus
bless  la joue. On me transporta au fort Colville o je dus passer
l'hiver...

[Note 13: Indiens maraudeurs. Voir la _Huronne_.]

--Alors il est votre esclave? dit Merellum en rflchissant.

--C'est--dire qu'il l'a t.

--Mais il l'est encore, puisqu'il est en votre pouvoir.

--Non, non, rpliqua Xavier en souriant, il est libre maintenant,
puisqu'au Canada et sur ces territoires les blancs ne reconnaissent
point d'esclaves... Mais l'air du matin m'a singulirement aiguis
l'apptit. Si nous allions  la grotte de Baptiste, car je suppose que
c'est l que vous restez, ma cousine?

--Oui, bonne petite demoiselle rester l, s'cria le ngre. Elle avoir
t malade, oh! ben malade; mais noir soigner elle, et elle gurir tout
 fait. Moi prparer bon djeuner. Aimer ben fils  massa, mais pas
massa. Oh! non, pas li en tout.

Ils rentrrent dans la caverne. Baptiste servit un succulent repas
de biftecks de tortue, frai d'esturgeon, oeufs de canards sauvages et
lgumes divers.

Pendant ce repas, les deux jeunes gens achevrent de faire connaissance.
Xavier proposa  Merellum de la ramener au Canada et de lui rendre la
moiti de la fortune laisse par leur grand-pre. La seconde partie
de cette proposition intressait peu la Petite-Hirondelle. Mais depuis
longtemps elle dsirait voir le pays de ses aeux. C'tait mme dans ce
but qu'elle avait renonc  commander les Clallomes pour s'embarquer 
bord du brick de Poignet-d'Acier. Une rflexion l'arrtait cependant: le
capitaine ne serait-il pas de retour dans la Colombie avant qu'elle ft
arrive au Canada? Xavier lui assura qu'en se pressant un peu, on le
trouverait encore soit  Montral, soit  Qubec.

Toutes les objections tant leves, Merellum consentit  accompagner le
chasseur.

Il fut dcid qu'ils attendraient que la convalescente ft entirement
remise, et qu'ensuite ils se rendraient au Canada par la route de terre,
c'est--dire en traversant les Montagnes-Rocheuses et en longeant,
soit en canot, soit  pied, les bords de l'Assiniboine, puis de la
Saskatchaouane jusqu'aux Grands Lacs.

Ces arrangements pris  la satisfaction gnrale, mme de Baptiste, qui
devait suivre la petite demoiselle aux tablissements, Cherrier sortit
avec le ngre pour se construire une cabane sur le plateau.

Huit jours ne s'taient pas couls que les deux jeunes gens s'aimaient
d'un amour pur et passionn.

Pouvait-il en tre autrement  la face des grandes choses de la nature
qui les entourait!

Xavier apprenait  Louise les nobles doctrines du christianisme et
initiait cette me jeune et candide aux mystres de la nouvelle socit
dans laquelle il se proposait de la produire. Elle saisissait ses
explications et se les appropriait avec cette pntration qui est
particulire aux femmes. L'lve et le matre taient enchants l'un
de l'autre, et le moment du dpart approchait, lorsqu'une aprs-midi,
tandis que Xavier lui enseignait la lecture au moyen de lettres traces
sur du sable, Baptiste entra brusquement dans la salle souterraine en
criant:--Indiens! Indiens!




                           CHAPITRE XIV

                       UNE RUSE DE BAPTISTE


--Indiens! Indiens! rptait-il avec des accents de terreur.

--O sont-ils? demanda Xavier inquiet.

--L! eux l! sur grande rivire, rpliqua le ngre.

--Savez-vous, Baptiste,  quelle tribu ils appartiennent? dit froidement
Merellum.

--Eux, Nez-Percs! Nez-Percs!

--Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils
sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur rsister s'ils...

--Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de ngre, plus
peur en tout!

--Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier.

--Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientt.

--Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque
pas un Esprit, fit Xavier en souriant.

--Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, rpliqua
Baptiste d'un air dsol.

--Cette retraite est sre; ils ne la dcouvriront pas.

Le ngre secoua la tte.

--Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire
 vous, crainte d'effrayer vous.

--Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche;
mais, encore une fois, o sont-ils?

--L! regardez par fentre, repartit Baptiste en montrant la feuille
de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le
jour.

Cette ouverture se trouvait  cinq ou six pieds du sol. Le chasseur
s'lana vers un escabeau pour regarder au dehors.

Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'criant
d'un ton qui rvlait tout l'intrt qu'elle avait pour Cherrier:

--Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas  cette fentre.
Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu.

--Pas  craindre a, dit Baptiste. Fentre haute et masque par
buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous.

Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un
chaud rayon de soleil couchant tomba aussitt comme une pluie d'or sur
les pelleteries qui garnissaient la salle.

blouie par cette soudaine clart, Merellum dtourna la tte.

Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le sige qu'avait quitt
Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille.

Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les
dangers de leur situation.

Tous deux ensuite plongrent leur vue au dehors.

Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fentre, et
permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia,
qui roulait ses eaux  cent mtres au-dessous, sans que ceux qui le
traversaient  cet endroit pussent vous distinguer.

Quand les jeunes gens oprrent leur reconnaissance, une douzaine de
canots remplis de Nez-Percs naviguaient vers la falaise.

--Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colre.

Xavier la sentit frmir.

--Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il.

--Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge!
s'cria la Petite-Hirondelle.

Et avant que Cherrier et pu prvoir son intention, elle avait band un
arc et dcoch une flche hors de la caverne.

--Touch! je l'ai touch! exclama-t-elle avec un geste de triomphe.

--Qui avez-vous touch? fit Xavier.

--Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percs, mon perscuteur, si
vous aimez mieux.

--Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous!

--Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont
qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous
pourrons bien leur rsister. Du diable! s'ils dterrent jamais l'entre
de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu.

--Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum.

Et s'adressant  Baptiste:

--Ne lui donnez pas ce qu'il demande.

--Mais pourquoi, Louise?

--Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun,
et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles lgrets. Tenez,
voyez, les Nez-Percs ont pris l'veil; ils examinent la cte pour
savoir d'o vient cette flche que j'ai lance. Molodun n'a pas t
atteint grivement, puisque le voil debout dans son canot et inspectant
la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront
vraiment protgs par ce Dieu des chrtiens dont j'aime tant  vous
entendre parler, s'ils ne dcouvrent pas cette ouverture.

--Et quand ils la dcouvriraient?

--S'ils la dcouvraient, c'en serait fait de nous.

--Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici.

--Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient.

--Ah! pour a, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier
en riant.

--Je vous assure...

--Mais le rocher est  pic jusqu'au niveau du fleuve,  plus de cent
verges au-dessous de nous.

--Ce qui ne les empcherait peut-tre pas de l'escalader.

--De grce! expliquez-vous, ma chre Louise.

--Baissez la tte! baissez la tte! s'cria-t-elle tout  coup.

Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au mme moment une
flche passa en sifflant au-dessus de son oreille.

--Voil, reprit Merellum en se retirant de la fentre, une partie de
l'explication que vous dsiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop
prsumable  prsent, les Nez-Percs ont remarqu cette ouverture, ils
chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils
lanceront, au moyen d'une flche, un lasso par-dessus le tronc de buis
qui nous abrite et grimperont jusqu' nous.

--Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier.

--Pas pouvoir, pas pouvoir! rpliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi
essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir.

Cinq ou six flches pntrrent en mme temps par la fentre dans la
salle.

--Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de
distinguer ce qu'il y a derrire.

--Que rsoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier.

--La premire chose  faire, rpondit la Petite-Hirondelle, c'est de
boucher immdiatement cette fentre avec un morceau de roche, aprs
avoir plac adroitement les flches qu'ils nous ont tires sur le buis.
Quand ils l'auront dpouill de ses feuilles et de ses rameaux, leurs
armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, l o ils
doivent  prsent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-tre
s'tre tromps et iront ailleurs.

--Ah! voil une ide excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre
 excution.--Prpare-moi des fragments de roche, moricaud.

Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que
le jeune Canadien, ayant ramass les flches des Indiens, remontait
sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'aprs le conseil de
Merellum.

--Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez
pas la subtilit des Peaux-Rouges.

--Que voulez-vous dire?

--Mais ces flches se sont enfonces dans les pelleteries qui garnissent
les murailles de cette salle, par consquent la pointe en est intacte.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Cela fait, mon cher cousin, rpliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne
seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flches
tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien  quoi les
Indiens tiennent plus qu' leurs flches.

--Mais je...

--Attendez, et gare  vous! En voici d'autres qui arrivent!

Xavier se jeta de ct pour livrer passage  une nouvelle vole de
projectiles.

--Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hteront de repcher
leurs armes; les trouvant parfaitement affiles, ils comprendront vite
qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors...

--Alors, il faut les mousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en
pointant chacune des flches avant de la glisser dans les branches de
buis.

--C'est cela, rpliqua la jeune fille, qui se mit  l'aider dans sa
besogne.

Le ngre rentra avec trois cailloux de la mme couleur que la roche de
la falaise.

Ils furent aussitt ajusts dans la baie de la fentre, et l'obscurit
envahit la salle.

--Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins  l'abri de
ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer
d'affaire, dit Xavier.

Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds,
la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit
le feu et la ficha dans un trou creus  cet effet prs de la chemine.

A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil.

--Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier,  qui
cette situation romanesque ne dplaisait pas trop, malgr l'imminence de
ses prils.

Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout  fait pris racine
dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte
d'audace goste, amoureuse des tmrits et ennemie jure du doute.

--Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une
dtermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rvait.

--A mon avis, le plus sage serait d'attendre, rpondit-elle. Les
Nez-Percs se lasseront d'user leurs flches contre le rocher; ils
dbarqueront, fouilleront la falaise, et ne dcouvrant pas notre refuge,
ils finiront par s'loigner.

--Si pourtant ils le dcouvraient? observa Xavier.

Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'tait tendu sur le sol, la tte
dans ses mains.

--Bonne petite demoiselle veut opinion  ngre? dit-il.

--Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont
les ressources de cette caverne.

--Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit.

--Que feras-tu alors?

--Ngre faire Chien-Flamboyant, rpondit Baptiste en bondissant deux ou
trois fois.

--Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier.

--Massa voir, massa voir.

Le jeune homme haussa les paules.

--Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait
plus de confiance dans l'adresse du ngre que Cherrier.

--Vous couter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon
corps avec matire qui flambe dans la noirceur; monter aprs a dans
gros arbre, et tre tout en feu, tout en feu; Indiens effrays; vous
profiter d'pouvante  eux. Et aprs que moi avoir aboy trois fois,
sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille,
deux mille, trois mille pas; l, trouver enclos  moi, prendre chevaux
et filer comme vent.

--C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux prs d'ici. Mais que
deviendrez-vous?

Le ngre partit d'un bruyant clat de rire qui fit reluire dans la
demi-obscurit, une double range de dents blanches comme l'ivoire.

--Oh! ma cousine, soyez sans inquitude  son endroit, dit Xavier:
Baptiste est trop ingnieux pour se laisser scalper par cette bande
d'assassins. N'a-t-il pas dj su leur faire accroire qu'il avait la
puissance d'un Manitou?

--Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une
gravit comique.

--Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier.

--Massa aller  fort Colville?

--Sans doute! pourquoi celle question?

--Difficile, difficile, Grande-Coule, vilaine route; dsert, sable, pas
manger, pas  boire, marmotta Baptiste.

--Ta! ta! ta! j'ai dj suivi ce chemin. Mais le crpuscule est venu.
Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est
couch sous un rseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu
commenais la reprsentation?

--Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions
d'abord, dit Baptiste.

--Il a raison, et, sa prvoyance nous sera assurment d'un grand
secours, rpliqua Merellum.

Xavier Cherrier tait convenablement quip; il ne prit qu'une gourde
de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un
carquois sur ses paules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaa
 sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau.
Il dsirait qu'elle y ajoutt une paire de pistolets, mais la
Petite-Hirondelle refusa obstinment. Elle avait les armes  feu en
horreur.

[Note 14: On appelle ainsi les normes saucissons de viandes boucanes,
confectionns par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la _Huronne_ et les
_Pieds-Noirs_.)]

Tandis qu'ils s'apprtaient, Baptiste se frictionnait des pieds  la
tte avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dpense
de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine tait-elle
claire comme par une illumination _ giorno_.

Xavier enchant battait des mains:

--Ah! comme il est drle! mon Dieu, comme il est drle! La bonne farce
que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir  conter
cela un jour  mes amis de Montral et de la Nouvelle-Orlans!

--Nouvelle-Orlans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon
de flammes avec une anxit vidente. Oh! moi, pas aller l; plus
esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais!

--Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le
jeune homme clatant de rire.

--Ben sr, au moins, massa?

--Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire.

--Ngre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en
pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte  la
salle.

Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit
d'un ton mu:

--Je vous parais peut-tre bien lger, Louise, car je plaisante  cette
heure critique.

--Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme a. N'oubliez pas
que je suis une enfant du dsert, accoutume  braver, je dirai plus,
 rechercher les prils, et, si je vous voyais timide et tremblant en
cette circonstance, ma foi...

Elle s'arrta court.

--Eh bien? fit Cherrier, charm de la taquiner un peu.

Elle lui demanda grce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas
comprendre.

--Eh bien! mon cousin, rpliqua-t-elle rsolument, si vous n'tiez pas
brave, vous ne me plairiez pas.

--Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise?

--Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier.

--Oh! s'cria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu...

--Je dis ce que je pense. Vous tes, aprs le capitaine Poignet-d'Acier,
le premier homme vers lequel je me sois sentie attire par une
inclination secrte, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles
semblent vous causer.

--Louise! Louise! vous me rendez fou de joie!

Il porta sa main  ses lvres.

--Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude,
Xavier? dit Merellum d'un air surpris.

Il rougit, plit et baissa les yeux.

La navet de la jeune fille l'effrayait presque.

--Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc?

Il tomba  ses genoux.

--Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous
le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne
serait plus possible; que dsormais toutes mes penses, toutes mes
aspirations sont pour vous... Enfin, je vous aime!...

--Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente
franchise d'une me vierge.

--Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez...

L'motion l'empcha de poursuivre.

--Mais je consentirai  tout ce que vous voudrez, Xavier.

--Mme  m'pouser?...

Et il l'enveloppa d'un regard suppliant.

Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front.

--Oui, n'est-ce pas que vous consentirez  m'pouser, dites-le,
promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air clin et
pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion.

--Vous pouser! rpondit-elle lentement, stupfaite de cette prire.

Xavier ouvrit la bouche pour insister.

Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencs, l'arrtrent.

--Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'cria Merellum.

La premire, elle s'lana sur l'chelle, et, en atteignant le fate,
elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les
cdres voisins.

On et dit un feu follet dansant au milieu des arbres.

Du bas de la falaise s'levaient des hurlements effroyables.

--Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientt, bientt. Vous partir
vite. Chevaux au sud! cria Baptiste.

Merellum et Xavier furent promptement de l'autre ct du cap.

Au lieu indiqu, ils trouvrent des mustangs, en bridrent deux avec
des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigrent en toute
clrit vers le sud.

Par malheur, dans sa prcipitation, la Petite-Hirondelle avait laiss
tomber son chapeau d'corce prs de l'enclos aux chevaux.




                             CHAPITRE XV

                          LA GRANDE-COULE


Merellum ne s'tait pas trompe; elle avait atteint Molodun  l'paule
droite, mais si lgrement, que la flche avait seulement rafl
l'piderme.

Depuis une lune, ce chef tait remis du terrible coup de tomahawk que
lui avait assn Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percs contre
les Chinouks. Sa vie, il la devait  son pouse Lioura. Elle l'avait
transport sur la rive septentrionale du Columbia, et ramen  l'ienhus
aussitt, aprs le dpart des ennemis. Sa reconnaissance pour la
Blanche-Nue s'exprima en termes trs-vifs lorsqu'il reprit ses sens,
et la jeune femme put se croire aime; mais il n'en tait rien. Quand la
possession n'aurait pas teint les premires ardeurs qu'il lui tmoigna
 la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la
froide rsistance de celle-ci avaient allum dans le sein du sagamo une
passion dsordonne et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cess de
brler.

D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les
traces indlbiles des perscutions endures chez les Clallomes: elle
tait devenue laide.

Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait
augment. Son pre, l'Aigle-Gris, et son frre, le Castor-Industrieux,
taient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour
la protger.

Une fois guri, Molodun se mit activement  la recherche de la face
blanche. Il savait qu'elle avait chapp aux perquisitions d'Oli-Tahara
et qu'elle tait partie avec le Chien-Flamboyant.

Jongleur par sa position et, consquemment, au fait des petites
pratiques de la sorcellerie, Molodun tait moins superstitieux que la
plupart des Indiens.

Il avait vu le ngre en plein jour, dpouill de tout son appareil
flammifre, et le souponnait fort d'tre un habile charlatan; mais
comme, aprs tout, il ne faisait de mal  personne, le Renard-Noir
l'avait, par politique, protg jusque-l, comme une crature dont il
pourrait peut-tre un jour tirer parti.

L'enlvement de Merellum changea sa manire de voir  l'gard du ngre.

Une centaine de guerriers nez-percs avaient survcu  la dfaite.

Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays
environnant.

Plus d'une fois il aperut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais
chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en dfaut. Un jour enfin,
Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien
sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette
dcouverte pour s'exciter  poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle
sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au dsir de s'emparer
de la Petite-Hirondelle se joignit le dsir, non moins brlant, de tuer
le jeune homme avec qui elle causait si familirement.

Seul alors dans son canot, sa bande tant campe  quelque distance, il
rangeait la cte au pied du cap.

Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur
le plateau.

Les jeunes gens n'y taient plus. Molodun ne trouva que la hutte
grossire o le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule
la salle souterraine.

Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'tait qu'un
abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite.

Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien.

Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les
ramena dans un lot, vis--vis du cap, o il les tablit.

Lui-mme se plaa de manire  observer ce qui se passerait au sommet du
rocher.

Par bonheur pour nos hros, le cdre qui servait comme d'escalier au
souterrain, tait en partie masqu par deux gros arbres du ct du
fleuve.

Malgr sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentre du ngre dans
la grotte, quoique celui-ci et parfaitement distingu les canots des
Nez-Percs.

Enfin, fatigu d'attendre, le Renard-Noir rsolut d'explorer la falaise
avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est 
ce moment que Merellum le reconnut par la fentre et tira sur lui.

Surpris et irrit par cette attaque imprvue, Molodun craignit une
embche, et au lieu d'attrir, il commanda  ses guerriers de se tenir
 flot, en tchant de dcouvrir d'o venait le coup. Des flches furent
dcoches sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait
rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il tait prudent de regagner son le
et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches.

Alors, dans les branches des arbres, tantt, comme une gigantesque
statue de feu, tantt comme une boule incandescente, parut Baptiste.

Les Nez-Percs furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent,
quelques-uns se prcipitrent dans les flots o ils se noyrent.

Molodun lui-mme se hta de se rfugier dans son le.

Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'pouvante
parmi les Peaux-Rouges.

--L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de
rames.

Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagme. Il avait reconnu
le ngre.

--Que mon frre Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il  un
chef qui l'accompagnait.

Peopeomaxmax ou le _Serpent-Jaune_ essaya inutilement d'excuter cet
ordre.

Les Indiens taient disperss en tous sens. Le lendemain seulement,
Molodun parvint  en runir une dizaine.

Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour
du plateau, mais sans deviner la cachette du cdre. Une double piste
dtourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied.
Il supposa que les auteurs des empreintes s'taient, la veille, tenus
cachs dans les rameaux.

Il examina les pas; c'taient bien ceux d'un homme et d'une femme, et
l'un et l'autre appartenaient  la race blanche, car la pointe du pied
tait tourne en dehors, au lieu d'tre tourne en dedans, comme celle
des Peaux-Rouges.

Ces impressions furent suivies jusqu' l'enclos, o elles
disparaissaient  travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de
ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte.

Molodun ne savait trop  quelle dtermination s'arrter lorsque
le chapeau que Merellum avait laiss tomber frappa sa vue. Il le
connaissait bien, car elle l'avait fabriqu dans sa loge. Aussitt son
parti fut pris.

--Mon frre, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux
 l'ienhus, qui n'est qu' un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras.
Je suivrai cette piste qui monte vers l'est.

Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie
des autres accompagner le Renard-Noir.

Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galop toute
la nuit, djeunaient gaiement  l'entre d'une grotte, non loin de
l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie.

Le paysage tait nu et strile. Une lande sablonneuse, sans bornes,
l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il tait ferm par le fleuve
qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirtres.
Sur la rive mridionale se dressaient deux colonnes colossales,
mesurant sept  huit cents pieds d'lvation, nommes par les voyageurs
canadiens-franais les Chemines, et sur le bord septentrional,
vis--vis, un roc norme dont la face rpond assez  celle des
chemines. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une
rvolution terrestre a tranch d'un seul coup les rochers en deux et
ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia.

--Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les
Chemines.

--Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nomms les
filles Kiuses, rpondit Merellum.

--Ah! et sans doute il y a une histoire attache  cette dnomination.
Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine.

--Avec plaisir.

--Je vous coute.

Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi:

Vous savez, mon cousin, que le Loup est vnr par la plupart des
Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces
animaux qui gouvernait la contre. Ayant appris qu'une sauterelle,
grande magicienne, y causait des ravages pouvantables, il se mit  sa
recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dvora et reprit
le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses.
Elles taient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois.

Au moment o il les aperut, elles construisaient une chute, afin de
prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention
de tendre. Le Loup les observa jusqu' la nuit. Alors, quand elles
se furent retires, il dtruisit leur ouvrage. Le lendemain, mme
manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrime jour, les
jeunes filles dsoles s'taient assises sur le rivage et poussaient
des cris dchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi
elles pleuraient.

--Parce que, rpondit l'ane, nous avons faim et que nous ne pouvons
btir une chute pour prendre des poissons.

--Vraiment! dit le Loup, et si je vous en btissais une, que me
donneriez-vous en change?

--Tout ce que vous voudrez, rpliqua-t-elle.

--Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai
une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez.

--Les filles kiuses se consultrent.

--Il leur rpugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup,
non point parce qu'elles taient soeurs, car c'est la coutume chez les
Indiens de la Colombie d'pouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles
se jalousaient mutuellement.

Elles demandrent au Loup un peu de rflexion, esprant que pendant ce
temps elles trouveraient des vivres.

Elles n'en trouvrent point, et la faim les pressait.

Alors les filles kiuses consentirent  suivre le Loup dans son wigwam.

Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant
qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu' la fin de la
saison.

Mais un jour qu'il tait parti  la chasse, un Manitou s'introduisit
dans leur loge et leur lit des prsents de ouampums.

Le Loup, en rentrant, vit ces prsents et se mit en fureur.

Aprs avoir grond et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre
sur le bord de la rivire Voila-Voila.

En y arrivant, il reprocha  l'ane de l'avoir tromp, et la changea
en grotte,--celle dans laquelle nous djeunons, observa Merellum.

Puis il mtamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'lvent
l-bas.

Ensuite, lui-mme prit la forme du rocher qu'on aperoit de l'autre
ct du fleuve, afin d'tre toujours  mme de surveiller la conduite de
ses squaws.

On dit que, quand il est irrit, il attire sur elles la foudre et leur
fracasse la tte [15].

[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur.
On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre
version de la lgende ci-dessus. Le loup dsirant avoir une femme, la
voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de
leurs vierges. Sa demande fut agre. En rcompense, le Loup promit que
le saumon serait abondant, et, dans ce but il cra une chute, afin qu'on
le pt prendre avec plus de facilit. Plus tard, il adressa une requte
semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alne; mais ceux-ci la repoussrent.
Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a
depuis empch le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alne.]

--Et vous avez pourtant cru  tout cela, ma cousine! dit Xavier en
souriant.

--Ah! mon cousin, vous tes mchant! rpliqua-t-elle joyeusement en lui
donnant une petite tape sur la joue.

--Eh bien! reprit-il, je bois  la sant des filles kiuses!

--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! rpondit  ce toast un voix
familire.

--Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-mme! dit le jeune homme en
regardant autour d'eux aprs avoir mouill ses lvres au flacon de rhum
qu'il avait tir de sa carnassire.

[Note 16: Locution trs-usite parmi les Canadiens-Franais.]

--Li! massa! li! riposta la grosse voix du ngre, apparaissant  cheval
devant une saillie du rocher.

--Je savais bien que tu russirais  chapper aux Peaux-Rouges!

--Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton
crne.

--Ils ont abandonn la partie, n'est-ce pas?

--Eux, pris au pige, d'abord, massa.

--Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum.

--Perdu oui, perdu non.

--Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier.

--Massa, Indiens venir derrire moi; mais pas prs, une, deux, trois,
quatre, dix lieues!

--Ils sont  dix lieues de nous!

--Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientt en avoir.

Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant
dcouvert la trace de Merellum, s'tait immdiatement lanc  sa
poursuite avec six Nez-Percs, aprs avoir envoy le Serpent-Jaune au
village pour y prendre et ramener des mustangs.

--Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens
revenir, revenir vite.

--Alors, montons  cheval! s'cria Cherrier.

Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers
sur le rivage du fleuve.

Cinq minutes aprs, tous trois galopaient vers la rivire des Saaptim.

Ils suivirent son cours jusqu' celle du Pavillon, et au bout de huit
jours d'un voyage pnible, ils entrrent dans la Grande-Coule, ancien
lit prsum du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante
milles de longueur sur un  six de large.

L, la vgtation cesse entirement. Partout ou se porte le rayon
visuel, il n'aperoit que rochers infranchissables, tronons et
fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micaces,
brillantes comme l'or, schistes noirtres et sables mouvants. A peine,
d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou
quelques plants de cactus sphrodal et de crosote; les paritaires, la
mousse elle-mme semblent avoir horreur de cette gorge pouvantable.
De chaque ct elle est cuirasse par des masses rocheuses verticales,
formidables, dont l'lvation dpasse souvent cinq et six cents mtres.
La solitude est complte en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait
entendre; jamais les btes fauves ne la troublent par leurs cris.
Mais quand un son y est lanc, il bondit d'cho en cho, doublant de
puissance  chaque station, et il revient grossi de sa propre force,
avec des rverbrations effrayantes. Les volatiles vitent soigneusement
la Grande-Coule. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent 
sonnette, si commun dans toute l'Amrique septentrionale, fuit ce canon
maudit. Seuls des cratures animes, les plicans y barbotent dans des
mares d'eau saline et bourbeuse, parses a et l dans des bas-fonds.

C'est une dsolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence
qui glace le coeur,  moins que les stridentes clameurs de la tempte
n'branlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans
leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gmit,
se lamente, et, de la Grande-Coule, ordinairement morne et taciturne
comme la tombe, s'chappent des mugissement semblables  ceux qui
accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'panchement
ign.

En rapprochant, de l'extrmit suprieure de la barranca, on remarque au
milieu mme, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements
dont elle est bastionne, deux montagnes.

Ces montagnes durent former des les quand la Colombie tranait ses
flots dans ce vaste bassin.

Le plateau de la premire est long, avec une tendue assez considrable;
celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamtre peu dvelopp.

Elle ressemble  un cne tronqu.

Aprs de longues journes de marche, aprs avoir souffert de la soif et
de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce
cne.

Merellum tait extnue; la disette de vivres, l'insalubrit de l'eau et
des aliments, la fatigue, avaient altr sa frle constitution, 
peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se
plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le
moral de ses compagnons de misre.

Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait
doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforait de faire bonne
contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait le
romantique de leur situation.

Quant  Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon
franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines
d'Indiens qui obligeaient bonne petite demoiselle et massa Xavier 
promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.

Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir
des pommes de cactus l ou on aurait suppos qu'un oiseau seul pouvait
atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas t d'une mince
importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait  leurs
chevaux une provende substantielle.

Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen
d'escalader des crtes sourcilleuses de la Grande-Coule, et de tuer au
del quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde.

Nanmoins, malgr toute son ingniosit, aide de la connaissance
qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher 
jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver
de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures.

Ils taient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le
cne dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient
ni bu ni mang, et leurs poneys trbuchaient d'puisement  chaque pas.

--Il m'a sembl distinguer quelque chose comme un lac l-haut, dit
Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-tre trouverai-je des baies
sauvages. Cela nous rafrachira toujours mieux que ces cailloux que
nous suons du matin au soir, comme si c'taient des morceaux de sucre.
Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort
Colville. a ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux,
j'ai de drles de faons de faire la cour  ma prtendue...

--Votre prtendue! vous tes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum
essayant de sourire.

--Massa reposer vous, ngre monter sur ce morne, dit Baptiste.

Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant  l'oreille:

--Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle!

Cet argument tait irrsistible; le Canadien demeura prs de Merellum,
et Baptiste partit  la dcouverte.

Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tte une norme botte de
fourrages verts tout mouills. A la main il tenait trois gros poissons,
et sa gourde tait remplie d'eau frache. Cependant il n'tait
pas joyeux comme  son habitude, quand il avait fait quelque bonne
trouvaille.

--Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson
en haut; pris poisson avec ligne et pine pour hameon. Mais manger vite
poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter.

Les chevaux se jetrent avec avidit sur les herbes succulentes que le
bon ngre avait tales devant eux. Leurs matres ne se firent pas
prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expdi, Baptiste
profita d'un moment o Merellum ne les observait pas pour dire 
Cherrier:

--Massa, partir tout de suite. Indiens arriver prs: moi voir eux, quand
moi sur le morne.




                             CHAPITRE XVI

              LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIRE


--Les Indiens, dis-tu?

--Oui massa, oui, Indiens; moi sr, moi voir eux.

--Mais  quelle tribu appartiennent-ils?

--Eux, Nez-Percs, massa, Nez-Percs!

--Enfin, ils ne sont pas si prs de nous...

--Oh! si si, trs-prs: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq!

--Alors, il faut aller camper ailleurs.

Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'tait endormie. Quoiqu'il
lui en cott beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer  cet
acte de cruaut, car la pauvre jeune fille tait accable de lassitude.

Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prte  se
remettre en route. Les poneys furent enfourchs, et nos voyageurs
coururent toute la nuit sans poser pied  terre.

Le lendemain matin ils firent halte prs d'une source d'eau frache, sur
une petite prairie ombrage par des acacias en fleurs, vritable oasis
dans ce dsert.

Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupde qu'ils eussent rencontr
depuis leur entre dans la Grande-Coule.

Ils se reposrent deux heures et reprirent leur marche.

Au bout de quatre jours, ils pntrrent dans une contre nouvelle,
montueuse et boise, et sortirent enfin du canon maudit.

Dsormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se
sentaient prs du fort Colville. L'esprance, les rchauffant de ses
rayons bienfaisants, ranima leurs forces.

Cependant, la premire nuit qu'ils couchrent sur les hauteurs, Cherrier
s'veilla tout  coup en proie  un violent moi. Il tait balanc
 droite et  gauche, comme si la montagne et t secoue par un
tremblement de terre.

Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi tait
simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous
lesquels ils taient tendus.

Ces pins, de la plus grande espce, appels par les naturalistes
_lambertin_, plantent leurs racines entre les fissures des rochers,
 fleur de terre. Les dbris de leur feuillage forment peu  peu, en
dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus
lgres brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base,
et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement.

Les Canadiens-Franais dsignent ces conifres par le nom de _pins
tremblants_, et les endroits o ils poussent par celui de _berceuses_.

Xavier se rendormit en riant de sa peur.

Le lendemain, dans l'aprs-midi, ils arrivrent  la chute des
Chaudires, cataracte de prs de soixante pieds, considre comme la
plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dnomination aux trous ronds
que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqus au bas. Les
cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les
ingalits des rochers, sous la cascade, tournent en spirale norme et
creusent ainsi des cavits aussi rondes et aussi polies que les parois
intrieures d'une chaudire de fer. Les fleuves de l'Amrique du Nord
contiennent grand nombre de ces chaudires naturelles. Il y en a de fort
remarquables au Canada, prs de Qubec et d'Ottawa.

Les Peaux-Rouges, dont le langage imagin est tout fleuri d'onomatopes,
les nomment tum-tum.

Ayant long un village indien, bti au-dessus de la cascade des
Chaudires, Xavier, Merellum et le fidle ngre ne tardrent pas 
dcouvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps
dj.

C'tait le fort Colville, lev au centre d'une charmante prairie toute
charge des trsors de la nature et entour d'une ceinture de collines
qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette rgion est trop
souvent le thtre.

Ils y touchrent aprs avoir travers la rivire Thompson.

Cet tablissement, form  deux cent cinquante lieues environ de
l'embouchure de la Colombie, est une proprit de la Compagnie de
la baie d'Hudson. Si  l'poque de notre rcit il n'avait pas toute
l'importance qu'il a maintenant, c'tait cependant dj une factorerie
assez considrable, mais dont les chefs faisaient plutt la traite de la
chair de buffle et du saumon boucan que celle des pelleteries.

Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissade, haute de
vingt pieds, bastionne aux angles et munie de vieilles coulevrines.

A l'intrieur s'tendaient les magasins de la compagnie, les chantiers,
les logements des chefs facteurs, des commis, des engags et un hangar
spcial rserv aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui,
chaque soir, venaient demander l'hospitalit.

Et on l'accordait, sans difficult, cette hospitalit. Ennemis ou amis
taient reus. Comme dans l'antiquit, comme dans les tribus indiennes,
une fois le seuil pass, l'hte, quel qu'il ft, tait sacr. Aussi
trouvait-on dans les caravansrails du dsert amricain les assemblages
les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les htrognits
les plus sanglantes.

C'tait un bruit, une confusion, un tohu-bohu  pouvanter tout autre
que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le
Nord-Ouest amricain.

Pour les idiomes, vous tiez transport aux temps et autour de Babel.

Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis
le trs-naturel costume de notre respectable aeul Adam, jusqu' celui
du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus
faisaient habituellement leur montre, chaque anne, dans la grande salle
du fort Colville.

Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrs, rien n'y
faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, mme aprs
boire; bien plutt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique
inimaginable, tire d'instruments outrs de se rencontrer ensemble; ce
qui n'empchait pas la gaiet d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer
ses ptillants clats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, a
changeait quelquefois.

Rien n'est immuable en ce monde, pas mme dans le Sahara de l'autre
hmisphre.

La porte de l'enceinte du fort franchie, trve de Dieu et trve de
Manitous expiraient.

Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de
la veille, mais au plus faible ou  l'inhabile le triste lot de payer,
comme on dit chez nous, les pots casss; car, indpendamment des
antipathies de race, des vieilles inimitis, les querelles surgissaient
souvent  l'intrieur dans ces runions de gens cosmopolites; les
rixes, jamais! Elles taient strictement dfendues. Et deux individus en
venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait
sans piti et sans s'inquiter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau
temps, que celui-l, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on
les appelait!

Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalit est encore pratique
dans le dsert, mais c'est une hospitalit parcimonieuse, que la
Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et
en change d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point
partie de son personnel.

Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut
parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, clbre depuis
long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut
l'objet d'une attention toute spciale.

Le commandant du poste tait, du reste, un homme aussi aimable que
brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanit rare dans ces
pays inciviliss.

Il fit donner  chacun des jeunes gens une chambre particulire et tout
ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils
avaient endures en traversant la Grande-Coule.

Xavier et Merellum rsolurent de passer un mois au fort, pour attendre
qu'ils fussent tout  fait rtablis.

Peu de temps aprs leur arrive, ils assistrent  l'ouverture d'une des
vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve
des centaines de buffles coups par morceaux, pour tre convertis
en pemmican et expdis sur les diffrents postes de ses immenses
territoires.

Ces caves sont bties avec de la glaise,  dix ou douze mtres
au-dessous du niveau du sol, et, aprs un _carnage_[17] de bisons,
avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaons, jusqu' ce
qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouches pour n'tre rouvertes
qu'en t, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent
btes dpeces. Et ce moyen de prservation est si parfait, qu'au bout
de deux ans de sjour les chairs dposes dans les glacires sont encore
fraches et excellentes au got.

[Note 17: Voir la _Huronne_.]

La cave ayant t mise  jour, on en retira une grande quantit de
quartiers de buffles, qui furent taills en tranches trs-minces; avec
la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de
diamtre.

Dans des chaudires suspendues sur des bchers en plein air bouillait la
graisse des animaux.

Quand elle fut juge  un degr d'bullition convenable, on la versa,
au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en
proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse  peu prs.
Ceci termin, les sacs furent lis, presss et fortement ficels.

Ainsi faonns comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de
livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les
taureaux furent ensuite ports dans les schoirs, sorte d'appentis 
claire-voie, o taient pendus  des perches des milliers de saumons,
fendus en deux, et qui provenaient de la pcherie tablie au pied de la
chute des Chaudires.

Le spectacle de cette prparation, faite au milieu des chants et des
rires de toute la population du fort, intressa fort Xavier Cherrier.

Merellum elle-mme y prit plaisir, car c'tait la premire fois que,
depuis son bas ge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse
compagnie de gens de sa race.

Pendant qu'on tendait les taureaux de pemmican pour les faire
desscher, ou qu'on les chargeait sur ces tranges chariots tout en bois
(sans qu'un seul morceau de mtal entre dans leur construction),
les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les
transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa
aux deux jeunes gens de les conduire  la pche au saumon, qui avait
lieu au bas des chutes de la Chaudire.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie.

La Petite-Hirondelle aimait trop  le voir heureux pour ne pas tre
contente de ce qui le mettait en gaiet. Elle connaissait la pche au
saumon, l'avait souvent pratique, et n'tait pas fche de dployer son
adresse aux yeux des Canadiens.

Il n'y a gure que deux milles et demi du fort aux chutes, domines par
le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrog
le monopole de la pche en cet endroit de la Colombie.

Ces Peaux-Rouges obissent  deux chefs, l'un prside  la chasse,
l'autre  la pche. Nul n'a le droit de se livrer  ces exercices sans
leur autorisation. L'un et l'autre se rservent les meilleurs morceaux,
les plus belles proies.

Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ou dire qu'ils cherchaient 
l'tendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais,
quoi qu'il en soit, les employs des forts Colville et Okanagan ne se
permettaient pas alors de pcher le saumon sans le consentement du chef
des eaux.

Un mois ou six semaines avant que d'accorder  qui que ce ft ce
consentement, lui-mme dressait au pied de la cascade sa vaste trappe 
pcher.

C'est un appareil en osier,  claire-voie, ayant la figure d'une
nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de
circonfrence.

On le place dans le fleuve, sous la chute, de faon  ce que la nappe
d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle
on fixe,  sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.

Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18],
c'est--dire de juillet, aprs avoir remont toute la Colombie depuis
l'embouchure, il est excessivement fatigu par sa longue navigation 
travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.

[Note 18: L'anne des sauvages de la Colombie est aussi divise en douze
mois, dont voici les noms:

          Sustiki (glace). Janvier.
          Squasus (froid). Fvrier.
          Skiniramen (sorte d'herbes). Mars.
          Skaputsi (dpart, de la neige). Avril.
          Staqumanos (racine amre). Mai.
          Jtzwa (racine de kamassas). Juin.
          Saantylka (chaud). Juillet.
          Selamp (orageux). Aot.
          Skalnes (fin du saumon). Septembre.
          Ski (lune sche). Octobre.
          Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre.
          Kumakwala (lune de neige). Dcembre.]

La plus rude preuve l'attend  la Chaudire; car l, il lui faut faire
une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet
de la chute, d'o il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a russi 
l'escalader.

Les saumons remontent en juillet, crit M. Paul Kane, et pendant deux
mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent  une bande
d'oiseaux au moment o ils font ce saut norme pour remonter les chutes;
le dfil commence  l'aurore et ne cesse qu' la nuit tombante. Le chef
me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu' dix-sept cents saumons,
chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque
journe de pche  la trappe du chef est de quatre cents poissons.

On peut juger par l de la prodigieuse quantit de victimes faites
chaque anne par les seuls Indiens Quiurlapi, car, aprs l'expiration de
son mois privilgi, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant
plus maigre et plus chtif. Alors tous ceux qui veulent pcher le
peuvent. Ils font usage de nasses plus troites que celle du chef ou
se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextrit. Ils
capturent ainsi jusqu' deux cents poissons par jour. D'autres tendent
dans les rapides de petits filets  main, o les saumons se prennent en
foule  la surface de l'eau. Ces filets sont arrangs de faon que le
poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bton qui
en tenait l'orifice dvelopp avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids
du saumon suffit alors  faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une
bourse, et on s'empare aisment du captif.

Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie
mridionale: une pche de deux mois fournit  leur consommation de toute
l'anne. Pour le prparer et le scher, on commence par lui fendre
le dos, puis on fend encore chaque moiti sparment, ce qui rend les
fractions assez minces pour scher en quatre ou cinq jours. On enveloppe
ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de faon 
former des paquets de quatre-vingt-dix  cent livres chacun, lesquels
sont cousus et placs sur des chafauds afin de les mettre  l'abri de
la voracit des chiens.

Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intressante relation,
les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantit de
saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer,
s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent  eux, il ne resterait rien
pour les Indiens de la partie infrieure du fleuve, de sorte _qu'ils se
contentent de pourvoir strictement  leurs besoins_.

[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]

Cette assertion a pu tre faite  l'aventureux artiste canadien, mais
elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou changent aux agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considrable de saumons; et
d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers chapper par un
sentiment de prvoyance et de commisration compltement tranger  la
race rouge, pourraient-ils tre de quelque utilit aux Indiens de la
partie infrieure du fleuve, puisqu'il est notoire (et Kane l'assure
lui-mme) que tous les saumons remontent la Colombie au del de la chute
de la Chaudire pour ne plus redescendre!

Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur
a-t-elle pas t faite par les Indiens de la partie infrieure
eux-mmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent
de l'poque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit  la pointe
Astoria, soit prs du fort Vancouver, soit  la dalle des Morts, soit au
saut du Prtre.

Les chutes de la Chaudire sont, il est vrai, l'endroit par excellence
pour la pche du saumon, et cette pche est accompagne de crmonies
fort rjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y
procdent aprs s'tre couvert le visage de masques grotesques [20] en
corce de cdre, puis rouls, tout oints de graisse, sur des couches de
pltre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de vritables fantmes.

[Note 20: Chose trange,--et qui ne m'a pas moins surpris que la
dcouverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx
gyptien, reprsentes sur certaines pipes appartenant  des sauvages
cantonns  l'est des montagnes Rocheuses,--les masques dont se servent
les Indiens de la Colombie ressemblent tonnamment par leurs formes 
ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]

Xavier Cherrier ne revenait pas de l'merveillement que lui causaient
ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords
de la Colombie, quand ils arrivrent, accompagns du chef facteur, au
bas des chutes de la Chaudire, vers cinq heures du soir.

Le soleil resplendissait dans toute sa majest; et, glissant obliquement
sur l'norme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre
ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une
poussire plus tincelante que le rubis, il donnait  la cataracte
l'apparence et l'clat blouissant d'une immense coquille de nacre.

Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de
tonnerre et des tourbillons d'cume, dressaient, presque  fleur d'eau,
deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A
leurs artes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attach
la grande nasse du chef de la pche.

L'pais bataillon des saumons, dont les cailles scintillaient aux
rayons du soleil, s'avanait devant le filet et tentait par un vigoureux
coup de queue de sauter  travers la colonne liquide; mais un  un, les
poissons heurtaient leur hure  la charpente assujettie au-dessus de
l'engin et ils retombaient tourdis dans la nasse, qu'une vingtaine
d'Indiens, posts de chaque ct, devaient retirer trois fois par jour.

Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu
lieu  midi.

Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de
femmes tait-elle occupe  faire cuire les poissons _tabous_ [21].

[Note 21: _Tabous_ est un terme usit par les pcheurs indiens dans
la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie _interdit_. Les premiers
poissons pris dans une pche sont tous tabous. On ne les peut vendre.
Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont t captures.

Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon
pris par eux, la pche manquerait l'anne suivante; aussi ont-ils grand
soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la
vente et de le brler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agrable  un de
leurs dieux, Etalapas [a] crateur de toutes choses, qui rend le saumon
abondant l't, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]

             [a] Voir la _Tte-Plate_, chap. II.

Outre ces pcheurs, d'autres, munis de filets assez semblables  de
gigantesques balances  crevisses, et d'autres, arms de founes 
dards mobiles, suivaient, soit  pied le long de la berge, soit dans des
canots, les saumons qui avaient chapp  la nasse du chef des eaux ou
qui, s'tant buts contre les rochers en essayant le saut de la chute,
redescendaient emports par le courant.

--Voyons, mon cousin, dit Merellum  Cherrier, munissez-vous d'un
harpon, et nous aussi nous participerons  la pche.

--Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux
que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent  leurs
prrogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.

Et du doigt il dsigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve
avec deux Indiens masqus, dont les regards taient  cet instant
dirigs sur la Petite-Hirondelle.

L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre tait petit,
trapu et solidement charpent.

A leur aspect, Merellum prouva un frisson, sans qu'elle pt se rendre
compte de celle motion.

--Allons! dit le chef facteur qui s'tait approch du groupe et avait
souffl quelques mots au sachem quiurlapi, allons,  l'oeuvre! Nous
avons la permission de sa rouge majest.

Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils
montrent dans un canot d'corce o vinrent s'tablir comme rameurs les
deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec
le chef des eaux.

Aussitt commence, la pche se prolongeait aux flambeaux aprs le
coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amass plus de
saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon
amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme
accidentellement, celui-ci donna contre un cueil.

La petite troupe se trouvait alors  un quart de mille du reste des
Quiurlapi.

Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se
sentirent brusquement frapps  la tte.

Ils poussrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.

Le canot s'tait dchir en deux; il enfona, et ceux qu'il contenait
tombrent  l'eau.

Merellum se dirigea immdiatement  la nage vers Xavier, qui
disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacrent la jeune
fille  la taille et l'entranrent au loin, malgr ses cris et ses
efforts pour se dgager de cette treinte.




                            CHAPITRE XVII

                               LES JEUX


Profondes taient les tnbres, car le naufrage de l'embarcation avait
caus l'extinction des torches de pin fiches  son avant pour attirer
le poisson.

Cependant, aux reflets des tranes d'cume que roulait la Colombie,
Merellum put voir qu'elle tait entre les mains du plus petit de leurs
pagayeurs.

La nuit tait douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air tait plein
de monotones sonorits produites par le formidable concert auquel se
livrait,  quelque distance, la cataracte des Chaudires.

Lasse de crier sans obtenir de rponse, de se dbattre inutilement,
Merellum,  bout de forces, s'abandonna  son ravisseur. Il la mena, en
la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, o il fut rejoint par son
compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition
avait dj caus une inexplicable motion  la Petite-Hirondelle.

En abordant, les deux Peaux-Rouges se dmasqurent, et une voix trop
connue, hlas! dit  la jeune fille:

--Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais
le Renard-Noir est plus rus qu'elle. L'habilet triomphe souvent de
l'agilit.

--Molodun, intervint schement l'autre Indien, cette face blanche n'est
pas  toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.

--Mon frre n'a-t-il pas promis de me la cder?

--Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est empar de la squaw, il la
gardera.

Un clair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.

Il allait se livrer  tous les emportements de sa nature fougueuse, mais
une rflexion l'arrta, et il dit d'un ton assez calme:

--Mon frre le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je
ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par
consquent, elle est  moi aussi bien qu' mon frre. Il est trop juste
pour ne pas reconnatre que j'ai sur elle autant de droits que lui.

--Cela se peut, rpliqua froidement Maxmaxpeopeo.

--Alors, reprit le Renard-Noir, mon frre consentira bien  accepter en
change deux de mes captives.

--Deux de tes captives! Non; pas mme trois.

--Que veut le Serpent-Jaune?

--En change de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu
refuseras de lui donner.

--Que mon frre parle! mes oreilles sont ouvertes.

--Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.

Le sagamo sourit ironiquement.

--Mon frre est exigeant, rpliqua-t-il ensuite.

--J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.

--Si mon frre y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit
Molodun.

--Non! il me faut ta promesse maintenant.

--Je la donnerai plus loin  mon frre; mais,  ce moment, les
Visages-Ples vont se lancer sur notre piste. Que mon frre dmarre les
canots, et, en dbarquant  l'ienhus, nous terminerons notre march, le
Renard-Noir l'en assure.

Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrire-pense,
Maxmaxpeopeo, en excutant son ordre, se flatta de l'espoir qu' leur
arrive au village nez-perc les anciens le confirmeraient dans la
possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif
appartient  son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le
rang de ce dernier.

Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut dpose
dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent  toute vitesse le
cours du rio Columbia.

Aprs vingt jours d'une navigation pnible, et pendant laquelle Merellum
eut  endurer de grandes souffrances, ils touchrent au cantonnement des
Nez-Percs.

Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses
ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe,
jusqu' la sortie de la Grande-Coule, et que, l, il avait congdi
tous ses gens,  l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sr.

L'un et l'autre avaient rd autour du fort Colville en piant les
dmarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre.
Cette occasion ne s'tait pas prsente avant le soir de la pche au
saumon. Molodun, qui avait dj su se mettre dans les bonnes grces
du chef des eaux, le gagna alors  sa cause par divers prsents et une
promesse de l'aider  se venger du chef facteur contre lequel celui-ci
tait irrit.

Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de pltre, comme la
plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet
de ses ardentes convoitises,--un Indien employ au fort Colville l'ayant
secrtement averti que le chef facteur et ses htes assisteraient  la
pche.

Le plan de Molodun fut bientt dress. Il ne fallait que monter dans
le canot de Merellum, sous prtexte de le diriger; les circonstances
feraient le reste.

On sait comment il russit.

Sans suspecter compltement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le
Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa
tribu, n'aurait pas t assez simple pour souffrir que, le premier,
il mt la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnire
personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu
entran par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le
temps d'effectuer un coup qu'il mditait, au surplus, depuis qu'il tait
parti avec Molodun pour donner la chasse  Merellum.

Non qu'il et grande envie de la face blanche. Il n'aimait gure les
femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurment moins qu'une
Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune tait ambitieux. Comme tout Indien,
il jalousait son chef suprme. Lui ravir son autorit tait la plus
caresse de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un
penchant prononc  la superstition.

Parmi les Nez-Percs, personne peut-tre, sauf son propritaire, ne
doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant  Molodun ne
jout d'une influence magique. Il dsirait donc cet arc, restitu, on
se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-pre l'Aigle-Gris, dans la
matine qui prcda le combat des Nez-Percs contre les Chinouks, et
sauv du dsastre par Lioura, alors mme qu'elle arracha son mari  la
mort dont il tait menac.

Mais il n'tait pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait
fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparatre au milieu
des Nez-Percs sans s'exposer  leur vengeance. Il fallait user de
subtilit, et,  cet gard, le Serpent-Jaune passait, avec raison,
pour n'avoir pas son gal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait
Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il
indirectement cause que la jeune fille n'eut pas  essuyer d'outrages
durant le trajet des chutes de la Chaudire  l'ienhus des Nez-Percs.

Elle tait sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se
montra plus vigilant pour protger sa matresse contre les entreprises
d'un rival. Ce n'tait pas qu'il voult du bien  Merellum. Nullement;
il avait plutt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il
savait que si Molodun venait  assouvir sur elle sa passion, la face
blanche n'aurait plus pour lui le mme prix que si elle ne succombait
pas  ses violences. De toute faon, l'arc de dent de narval lui
chapperait; consquemment, il tait de son intrt de la protger jour
et nuit jusqu' ce que Molodun et tenu sa parole, et il n'y manqua
point, malgr les prires, les menaces et les explosions de colre
auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue
route qu'ils eurent a faire.

A peine le bruit de leur retour au village se fut-il rpandu, que les
habitants se portrent en foule au-devant d'eux.

Lioura, la Nue-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tte de la
multitude. Doublement irrite contre Merellum,  qui elle attribuait et
les tourments qu'elle avait endurs chez les Clallomes, et le dgot de
son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la dfiguraient alors,
Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procs  la pauvre
Merellum. Aprs avoir t son juge unique, elle voulait,  elle seule,
tre son bourreau. Et elle avait invent mille perscutions, mille
souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont
elle l'accusait. Je passe sous silence le dtail des tortures qu'elle
s'tait promis d'infliger  la malheureuse face blanche:

Ds qu'elle l'aperut, elle se prcipita sur elle, les doigts crisps et
recourbs comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en
poussant des caverneux.

Mais avant que la furie et pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaa
entre elles.

--Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas
qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'pouser.

A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et
courrouc.

Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole
en s'criant:

--Que cette face blanche soit  toi ou  un autre, je la dchirerai, je
lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts
dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi,
Maxmaxpeopeo, ou...

--La femme de mon frre est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton
froid.

--Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour
te prouver que tu as raison, elle va te lacrer le visage si tu ne la
laisses pas approcher de cette fille de chatte!

Les Indiennes prsentes  cette scne applaudirent par des hurlements 
l'audace de la Nue-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour
des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient dj pour
saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tard  mettre en pices; mais
alors Molodun s'interposa.

Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix imprieuse:

--La face blanche appartient  mon frre. Il est libre d'en faire ce
qu'il voudra, et je casserai la tte  quiconque lui cherchera dispute.

--Chien! exclama Lioura en dvorant du regard le Renard-Noir.

Elle n'avait pas achev cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya
rouler  dix pas de l.

C'tait Molodun qui avait ainsi corrig l'insolence de son pouse.

Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.

La dfense du sachem suffit  apaiser les esprits. Chacun rentra
paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en
scurit sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.

Depuis son enlvement, Merellum avait repris son stocisme indien.
Cependant elle ne dsesprait pas de recouvrer encore sa libert et en
cherchait l'opportunit.

Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses
propositions.

--Je veux l'arc de mon frre pour la face blanche, fut la rponse unique
qu'il reut.

--Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue  mon frre.

--A quel jeu mon frre me la joue-t-il?

--Au jeu de l'arc.

--Oui, mais  une condition. Mon frre ne se servira pas de son arc en
dent de narval.

Aprs quelques nouveaux dbats, Molodun adhra  cette clause.

Les deux adversaires, accompagns de leurs amis, se rendirent dans une
plaine, prs du village. Merellum y fut amene et attache  un arbre.
A ses pieds on dposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis
chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flches, distingues
par une marque particulire  chacun des antagonistes, se mirent en
position.

Ils devaient tirer simultanment et aussi vite qu'ils le pourraient,
jusqu' ce qu'une flche tombt  terre. Alors, dfense A eux de
continuer le tir. On compterait les flches qui taient en l'air, et
celui qui en aurait le plus serait proclam le vainqueur.

Le signal fut donn et une grle de flches partirent  l'instant, en
succession, avec une rapidit si grande, qu'on et presque dit qu'elles
avaient t dcoches par autant de mains diffrentes. L'une d'elles
s'tant abattue sur le sol, les joueurs reurent l'ordre de cesser la
partie.

Quoique impassible  l'extrieur, Merellum n'avait pas suivi sans une
vive motion cet acte d'o dpendait son sort.

La premire, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait
lanc quinze flches avant la chute de celle qui constituait le point
principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lanc que
quatorze.

La victoire de Maxmaxpeopeo fut salue par de bruyantes acclamations;
car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le
rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur
les Nez-Percs.

Molodun, rongeant son dpit, entra dans sa loge plus pris que jamais de
Merellum et dcid  tout tenter pour s'emparer d'elle.

Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours,
Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre
quand elles dsirent obtenir quelque chose:

--Si mon seigneur veut donner la face ple pour esclave  sa femme, elle
lui enseignera le moyen de la ravoir.

--Molodun, rpondit-il durement, ne promet rien  Lioura. Elle est sa
femme, elle doit lui obir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de
la face blanche, qu'elle l'enseigne  Molodun.

Lioura ne s'attendait pas  cette rebuffade. Mais dj, dans son coeur,
un sentiment de haine pour son mari s'associait  la jalousie que lui
inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle rpliqua d'un
accent soumis:

--Lioura a toujours t prte  obir  son seigneur.

--Qu'elle parle!

--Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un
grande _liemola_. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme
enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vtements et des
coquillages, les captifs faits pendant la lune prcdente.

--La Nue-Blanche a sagement dit! s'cria le sachem, sans pouvoir cacher
la joie que lui causait cet avis.

Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosit. Mais il ne le
vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la
tribu.

C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de
la balle, est sacre, et les jeesukans en sont les ordonnateurs et les
juges.

Molodun se les tait attachs depuis longues annes. Ils lui taient
entirement dvous et n'hsitrent pas  servir ses projets. Sance
tenante, il fut dcid que la liemola serait annonce le jour mme,
qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un
parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.

Tous les hommes choisis  cet effet taient tenus de jener pendant
vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps
qu'elle durerait ensuite.

La nouvelle de la fte fut accueillie avec des transports d'allgresse
dans l'ienhus et dans les villages nez-percs circonvoisins.

Deux cents jeunes gens se runirent pour y prendre part.

Dans une vaste plaine, parfaitement unie, prs du ruisseau qui longeait
l'ienhus, on planta,  cinq cents mtres de distance, quatre perches,
deux de chaque ct, spares par un intervalle de vingt pieds,
supportant une pice de bois transversale.

C'taient les buts, ou _lonosi_, pour me servir du terme local.

Ensuite les enjeux, composs d'instruments de chasse, de pche,
ustensiles de mnage, pices d'habillement, provisions de bouche, furent
tals sur des couvertes, dans un espace rserv entre les _lonosi_,
mais un peu sur le ct.

Auprs de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrotts, parmi
lesquels figurait Merellum, fire, pensive, quoique non abattue.

Elle avait confiance dans l'avenir.

Les enjeux, tres et choses, taient gards par les femmes pares de
leurs plus beaux ornements.

La nuit du jour qui prcda la partie de balle, il y eut une procession
aux flambeaux.

Les jouteurs, le corps huil, entirement nu et stri de peintures,
celles-ci rouges, celles-l blanches,--taient tous admirablement,
faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des
types gaux  ceux qui ont inspir l'me et le ciseau de l'artiste dans
ses reprsentations des jeux olympiques sur le forum grec.

Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son
chef immdiat.

Aprs avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancrent
l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de
provocation.

Entre les deux buts, s'levait un monceau de _nirens_.

Ce sont des btons longs de quatre pieds, recourbs  une extrmit, de
manire  former un ovale ayant huit  dix pouces de circonfrence, et
enserrant un petit filet en nerf d'animal.

Les nirens servent  attraper et  rejeter la balle: le jeu a quelque
analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage  celui
que nos gamins appellent, je crois, la _truotte_.

Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes
revinrent prs de leurs lonosi.

L, elles dansrent durant un quart d'heure, en dcrivant des cercles
concentriques, tous les hommes ayant le visage tourn vers le centre.

Aprs, ils s'assirent en rond et fumrent; puis se remirent  la danse
pendant un quart d'heure, fumrent encore et ainsi de suite, jusqu'au
lendemain matin.

Tandis que, par ces exercices, ils prludaient au jeu, les femmes
priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et
les jongleurs, barbouills de rouge et de blanc, suivant qu'ils
appartenaient  la bande de Molodun ou  celle de Maxmaxpeopeo,
ptunaient autour d'un feu sacr, qu'ils avaient allum sur un petit
tertre,  moiti de la distance sparant les lonosi.

[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul
usit pour signifier troupe, dtachement, par les trappeurs
canadiens-franais.]

Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse
comme un oeuf, et la lana entre les poteaux.

Alors, des deux cts des buts, tous les joueurs  l'envi se
prcipitrent, leur niren  la main, cherchant  saisir la balle, 
la jeter ou  la pousser au del des poteaux qui appartenaient  leur
propre camp.

Les squaws, qui ce jour-l ont pleine libert, se mlaient aux hommes,
les excitaient de la voix, du geste et mme du bton. Je vous laisse 
penser si elles s'en donnent  coeur que veux-tu. C'tait pour elles
ce qu'tait autrefois la fte des esclaves  Rome. Elles pouvaient
largement user de reprsailles, car un mari qui se fut fch aurait t
hu par ses compagnons.

Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grle sur les paules des
joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous
prtexte de le stimuler  remporter la victoire, plus d'une assommait
littralement son poux.

Lioura n'tait pas la moins active, pas la moins acharne. Sans
s'inquiter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un
pouce Molodun, et, arme d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni
trve ni repos.

Le tumulte, la cohue, le mlange de ces corps rouges et blancs, les
chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces btons,
allant  droite,  gauche, en avant, en arrire, en tous sens, et cette
balle qui bondissait, tantt ici, tantt l, poursuivie  la course
par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore,
formaient un spectacle innarrable.

Il avait t rsolu que le jeu serait termin aprs cent parties,
c'est--dire aprs que la balle aurait t ramene cent fois au del des
lonosi.

Quand une des bandes avait russi  l'entraner dans son camp, elle la
renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette
bande, puis relanaient le projectile.

La lutte recommenait aussitt avec un redoublement d'ardeur.

Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.

La troupe de Molodun avait remport quarante-cinq parties, et celle de
Maxmaxpeopeo quarante.

A chaque moment, les gens du premier lchaient un houp triomphal, signal
ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement,
malgr les efforts inous de leur chef pour les ranimer, et Merellum
sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements
lugubres domina le vacarme des Nez-Percs.

Et bientt les squaws se mirent  crier en fuyant  toutes jambes.

--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!




                           CHAPITRE XVIII

                      ATTAQUE DU FORT COLVILLE


Le coup destin  assommer Cherrier ne lui avait caus qu'un
tourdissement momentan, et le courant l'avait pouss sur la grve d'un
lot voisin, o il reprit ses sens au bout d'une heure.

Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et
il attribua  sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque
rocher, la douleur aigu qu'il prouvait  la tte.

Qu'taient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit  ttons le
tour de l'lot, sorte de mle de sable chou au milieu de la Colombie,
mais ne trouva personne. Il appela; point de rponse. Une pense plus
cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si
Louise avait pri! Cependant il se rassura.--Merellum, se dit-il, nage
trs-bien. Elle aura gagn une le ou le rivage, et le bruit de la
cataracte empche ma voix de porter.

Comme il faisait cette consolante rflexion, il lui sembla qu'une
lumire apparaissait en amont du fleuve. Mais elle tait si faible, si
fugitive, et l'obscurit tait si profonde, que d'abord il la prit pour
une toile filante.

--Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra
coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre;
maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout o je me trouve. Mais
cette incertitude au sujet de Louise...

Il s'arrta. La lueur approchait. Elle tait distincte. Ses vacillations
de ct et d'autre et le cercle rougetre, frang de fume, qui
s'irradiait autour d'elle, annonaient qu'elle provenait d'une torche de
rsine.

Bientt Xavier entendit crier. Il prta l'oreille; on appelait:

--Massa! massa! massa Cherrier!

--Baptiste! Ah! mon brave et fidle ngre! murmura le chasseur avec un
clair de joie.

Et il rpondit de toute la force de ses poumons:

--Ici! ici, Baptiste!

Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait t reconnu.

Cinq minutes aprs, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de
son matre.

Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il
avait charg un canot sur son paule et l'avait descendu au pied de la
chute, o il s'tait embarqu pour le chercher.

--Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier.

--Petite demoiselle! non, massa, non!

--Elle n'tait pas rentre au fort quand tu en es sorti?

Le ngre secoua ngativement la tte.

Des apprhensions poignantes s'emparrent encore de l'esprit du jeune
homme.

--Il faut la retrouver! il le faut! s'cria-t-il d'une voix vibrante.

--Tard, dit le ngre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite
demoiselle revenir demain, cette nuit, bientt.

--Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et
mettons-nous en qute.

--Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une;
elle presque teinte. Vous voir.

En effet, sa torche expirante ne rpandait plus autour d'eux que des
clarts indcises.

Les tnbres taient profondes; Cherrier dut, malgr toute sa bonne
volont, se rsigner  renoncer  son projet; car essayer d'explorer
sans lumire la Colombie  pareille heure, c'et t s'exposer  la
mort.

Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de
Baptiste.

Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux
 faire tait de se diriger sur la factorerie.

Ils s'embarqurent, allrent aborder au bas des Chaudires et prirent la
route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils
furent surpris de remarquer que les habitants taient encore debout et
paraissaient fort affairs. On les voyait circuler sans bruit de ct et
d'autre.

Au surplus, cette circonstance n'inquita pas Cherrier. Il s'imagina que
les Indiens poursuivaient leur fte de la pche du saumon. Mais Baptiste
connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et ds qu'il eut observ
le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur:

--Baissez-vous! baissez-vous, massa!

--Pourquoi a?

--Pour vous pas tre aperu; non, pas en tout, rpliqua Baptiste d'un
ton bas.

L'exprience avait dj enseign  Xavier que les moindres incidents ont
souvent, dans le dsert, une signification terrible, et que l surtout
il faut obir sans mot dire et sur-le-champ  plus expriment que soi.
Il couta donc le conseil donn par le ngre.

Tous deux longrent le village en rampant, et parvinrent heureusement 
l'autre extrmit sans avoir attir l'attention des sauvages.

Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant:

--Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps  perdre.

--Dis-moi au moins...

--Indiens s'armer! Indiens s'armer! rpliqua le noir d'une voix
haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidit que Cherrier
avait bien de la peine  le suivre.

Ils arrivrent promptement au fort.

Nombreuse et bruyante tait la runion dans la grande salle. Les
assistants, blancs, rouges, cuivrs et noirs entouraient un trappeur de
haute taille,  la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une
bien drle d'histoire, s'il fallait en juger, aux clats de rire de
l'assemble  chaque parole du narrateur.

Mais, sans s'arrter pour couler cet intressant personnage, Cherrier
demanda si la jeune fille tait de retour. On lui rpondit que non.

--Et le chef facteur? reprit-il.

La rponse fut la mme.

Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son tonnement en
entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci!

--Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car
vous tes un intrpide garon! s'cria d'un ton affable le capitaine en
s'avanant au-devant de lui.

--Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier.

--On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez
arrach ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percs. C'est beau,
cela. Je vous en flicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang
dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-pre a laiss ici
des souvenirs imprissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le
Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais
o donc est la fillette? j'ai hte de l'embrasser. Vous ne serez pas
jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment.

--Louise, monsieur, commena Xavier...

--Louise! qu'est-ce que cela?

--Je veux dire ma cousine, Merellum.

--Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez
donn le nom de sa mre.

--Oui, monsieur.

--Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en tes
amoureux?

Xavier rougit.

--Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre ge, l'amour. Et
Merellum est une noble crature qui ne trompera jamais son mari. Les
femmes de cette espce sont rares. Peut-tre n'en trouve-t-on qu'au
dsert... et encore!

Il pronona ces dernires paroles avec une expression d'indicible
amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite
[23].

[Note 23: Voir la _Huronne_ et la _Tte-Plate_.]

Alors le sous-chef s'adressa  Cherrier.

--Avez-vous fait bonne pche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui
dit-il.

--La pche n'tait pas mauvaise, mais notre canot a chavir, rpliqua
Xavier.

--Votre canot a chavir?

--Oui, monsieur.

--J'espre qu'il ne vous est pas arriv d'autre malheur?

--A moi personnellement, non, rpondit le jeune homme d'une voix
altre; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine.

--Comment! s'cria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentre avec
vous?

--Ni elle, ni le chef facteur.

--Mais de quelle manire ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le
capitaine.

Cherrier raconta ce qui s'tait pass, sans toutefois parler du coup qui
lui avait t assn sur la tte, parce qu'il croyait l'avoir reu en
tombant.

--C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef
quand il eut fini.

--Mais, reprit le premier, il est trange que vous n'ayez pas vu ou
nageaient vos compagnons aprs l'accident?

--Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux
yeux, j'ai t tourdi et j'ai mme perdu connaissance. Sans doute je me
serai heurt la tte contre un rcif.

--Vous tiez cinq dans le canot?

--Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.

--Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef.

--Non, monsieur. Ils m'ont paru tre des Quiurlapi, car ils causaient
avec le sachem avant notre embarquement.

Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? rpta l'autre en
fronant le sourcil.

--Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.

--Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, a devient grave. Reconnatriez-vous ces
Indiens?

--Ce serait difficile. Ils taient masqus.

--Masqus?

--Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant
les ftes de la pche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se
dguiser. Cependant, l'entretien pralable qu'ils ont eu avec le sagamo
me donne beaucoup  penser. Je vais l'envoyer qurir [24].

[Note 24: Une fois pour toutes, je dclare que mon intention est de
toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages
le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les
Canadiens comme les Franais du dix-neuvime sicle, les gens du dsert
amricain comme les gens des salons parisiens.]

--Ah! s'cria alors Xavier, j'ai oubli de vous dire, monsieur, qu'en
revenant avec mon ngre, j'ai dcouvert une certaine animation dans
le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se
prparaient  une expdition.

Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de
Poignet-d'Acier.

--Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.

--Je le crains, rpliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains
aussi que notre chef n'ait pay de sa vie un acte de justice qu'il a
fait excuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tu un
de nos hommes. On l'a pris, jug et pendu; vous comprenez?

--Oh! s'il en est ainsi!... fit Poignet-d'Acier.

Il fut interrompu par Xavier, qui s'cria dans un transport de douleur
inexprimable:

--Et vous penseriez, monsieur, que c'tait un guet-apens; que Louise, ma
cousine...

Les sanglots lui couprent la voix.

--Il faudrait faire venir le ngre, dit le capitaine au sous-chef.

--J'y songeais, rpliqua-t-il.

Puis  Xavier:

--Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'tes
pas une femmelette. Vous l'avez prouv. Rien n'est dsespr, du reste.
Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous
amener votre engag.

Comme il terminait, un commis se prcipita brusquement dans la pice.

--Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant
de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort.

--Qu'on ferme la porte d'enceinte! rpondit le commandant.

--Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan
de votre compagnie, j'espre qu'en cette occasion vous ne refuserez pas
l'aide de mon bras.

--Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, rpliqua le
sous-chef; car j'apprcie  leur valeur vos minentes qualits, et si la
Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un alli, au
lieu d'en faire un...

--Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant.

Et  Cherrier:

--Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous
retrouverons Merellum. Soyez persuad qu'elle me tient au coeur autant
qu' vous. Maintenant, il faut apprter vos armes et nous prouver que
les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagrs.

--Vous esprez donc, monsieur...

--Il faut toujours esprer quand on manque de certitude, rpondit
sentencieusement Villefranche.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale
derrire eux.

--Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir.
Qu'y a-t-il donc? On prtend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le
fort.

--Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine.

--Merci, Nick, merci! Descendez  la cour avec ce jeune homme, dont vous
prendrez soin comme de vous-mme; j'ai  causer avec le sous-chef.

Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitt.

--Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au
commandant du fort ds qu'ils furent seuls.

--Moi, rpondit-il froidement, je vais les attendre aprs avoir teint
toutes les lumires; et quand ils seront sous la palissade, ne se
doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai
mitrailler par mes coulevrines.

--Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit
Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tcher de s'emparer de
leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce
qu'il a fait de votre chef.

--Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui
se passe en bas.

Ils se rendirent dans la cour, o une soixantaine de trappeurs blancs et
d'Indiens apprtaient leurs armes en attendant des ordres.

Il commena par faire faire silence et barricader la porte, et se
transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui
regardait le village quiurlapi.

D'abord, ils n'aperurent rien et n'entendirent d'autres sons que les
mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu  peu, leurs yeux
s'habituant  l'obscurit, ils distingurent une longue file d'ombres
noires qui glissaient le long de la cte. Ils en comptrent plus de
trois cents. Elles avanaient une  une, munies de longues chelles,
pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifie.

Le sous-chef-facteur, aprs s'tre concert  voix basse avec
Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une
galerie circulaire qui rgnait le long de la palissade. Puis il ordonna
aux principaux commis de se placer, mche allume, prs des pices
d'artillerie qui taient braques derrire des parapets couverts.

Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperu le feu des mches 
travers les crneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour
attaquer, ils lancrent tumultueusement leur cri de guerre et se rurent
sur le fort.

Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut touffe par
d'pouvantables clameurs, et des centaines de flches siturent
au-dessus du rempart.

--Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en dbarrasser sans
l'aide du canon, dit M. Boyer  Poignet-d'Acier.

--Laissez-moi leur parler, rpliqua le capitaine.

--Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achev.

Et d'un ton perant il cria:

--Feu!

Dix clairs illuminrent la scne et l'on vit sous l'enceinte une
masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix dtonations
terrifiantes suivirent instantanment.

Et tout retomba dans les tnbres.

Mais les cris redoublrent plus furibonds, plus stridents, et
bientt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs
des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du
sommeil, taient loin de s'attendre  pareille rception.

Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blesss sur le champ
de bataille.

--Les voil pour longtemps guris de l'envie de nous faire peur! dit
en riant M. Boyer  Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire
transfrer les victimes dans la factorerie et tcher de savoir ce que
signifie cette attaque.

Les coulevrines furent recharges, des sentinelles postes sur la
galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et,  la lueur des
torches, on procda  l'inspection des pertes essuyes par les
Quiurlapi.

Derrire eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt
blesss plus ou moins grivement.

Parmi les premiers, qui furent jets dans la Colombie, se trouvait le
corps du sachem des eaux.

--C'est l un grand malheur, dit M. Boyer  Poignet-d'Acier. Si notre
chef facteur a pri dans le naufrage du canot, et qui parat plus que
probable aprs cet acte d'hostilit, nous aurons maintenant bien de la
peine  savoir quels sont les auteurs de ce crime.




                            CHAPITRE XIX

                  RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE


--Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontr au fort William, sur le
Lac-Suprieur, la brigade qui arrivait de Montral; j'allais quitter le
capitaine, bien  regret, je vous assure, car c'est un homme comme il
n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier,  Dieu, non! Mais,
que voulez-vous? Nick Whiffles a des ides  lui. On ne l'en fera pas
changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les tablissements,
moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les
usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher
sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir  une heure
plutt qu' une autre? Ma foi, non! Aussi je disais  Poignet-d'Acier:
A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montral nous
apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui
annonaient,  ce qu'il parat, qu'ils lui avaient envoy un navire, et
nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier.

--Oh! rpliqua Nick, a ne se dit pas  tout un chacun, mais vous n'tes
pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en
tre fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amiti, le
capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expdie
pour charger des trsors qu'il a dans la Colombie. L'anne dernire, il
voulait dj les emmener. Mais les vermines de Nez-Percs ont pris son
vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de
raison. Oui les ngres rouges ont dans ce jour-l une fameuse danse,
allez! Surtout n'allez pas jaser...

--Soyez tranquille. Je suis discret.

--Ah! s'cria Nick, voici le capitaine avec le bourgeois! Je voudrais
bien savoir ce qu'ils ont tir des vermines!

Poignet-d'Acier et M. Boyer entraient effectivement dans la grande salle
du fort, o Nick Whiffles causait  part avec Xavier Cherrier, tandis
que les employs, les trappeurs de passage et quelques Indiens fidles
 la Compagnie de la baie d'Hudson, buvaient,  pleines cuelles, le
whisky qu'on leur avait libralement fait servir aprs l'attaque des
Quiurlapi.

Le jeune homme s'approcha timidement du sous-chef facteur. Ses regards
inquiets sollicitaient une rponse  une question qu'il n'osait
adresser.

Poignet-d'Acier le devina tout de suite.

--Nous n'avons rien pu dcouvrir, lui dit-il en secouant la tte.

--Non, ajouta M. Boyer. J'ai interrog les blesss. Ils ne savent rien
ou ne veulent rien rvler, et vous n'ignorez pas que quand un Indien
s'est mis en tte de ne pas desserrer les dents, il n'est prire ou
menace qui pourrait triompher de sa dtermination. Tout ce que j'ai pu
obtenir d'eux, c'est la dclaration qu'avant de nous assaillir, le chef
des eaux leur avait dit que notre commandant tait mort.

--Ah! mon Dieu! et Louise aussi! exclama Xavier en frappant avec
dsespoir ses mains l'une contre l'autre.

--Allons, allons! pas de dcouragement, mon ami, dit Poignet-d'Acier
d'un ton sympathique. Ce rapport ne prouve rien. Il est peut-tre faux.
En tous cas, il a besoin de confirmation. Demain matin, nous saurons 
quoi nous en tenir  cet gard.

--Le ciel vous entende, monsieur! dit mlancoliquement Cherrier. Mais ne
pourrait-on pas faire des recherches immdiatement?

--A prsent, c'est impossible, repartit le sous-chef. Il pleut 
torrents et nous exposerions inutilement la vie de plusieurs hommes.
Ds que le soleil sera lev, je vous promets que nous nous mettrons 
l'oeuvre. Voyons, soyez calme, et venez boire un verre de punch avec
nous; cela rconfortera vos esprits.

--C'est a, mon jeune monsieur, prenez un verre de punch; il n'y a rien
de meilleur pour la sant! s'cria Nick Whiffles. Moi, qui vous parle,
j'ai eu des chagrins dans ma vie,  Dieu, oui! Eh bien! je les ai tous
flambs dans le punch!

Malgr ces cordiales instances, Xavier ne voulut rien accepter. Il
avait le coeur gros, des larmes dans les yeux; il se hta de regagner
sa chambre, o il se prit  pleurer. C'est qu'il aimait srieusement
Merellum; il l'aimait comme on aime  vingt ans; surtout quand, orphelin
et n'ayant, plus un tre qui vous soit attach par les liens du sang
et de l'habitude, on rencontre, par hasard, une femme jeune, belle,
potique, qui accepte les trsors d'affection qu'on voudrait pouvoir
pancher sur la cration entire. Il l'aimait avec passion, avec dlire.
La premire, elle avait fait battre son sein; la premire, elle avait
soulev en lui ces fivreuses motions, joie et vie de la jeunesse.
Aussi son amour pour elle unissait-il,  l'ardeur d'une nature
enthousiaste, le charme d'une me habituellement rserve et taciturne.
Il l'aimait encore comme le matre aime son lve; car il en avait fait
une chose  lui. Il se mirait en elle, l'levait sur un pidestal
pour avoir le plaisir de l'adorer, et la couronnait de l'aurole
d'intelligence qui rayonnait  son propre front.

Jugez donc de sa douleur, de sa dsesprance! La perdre au moment o il
croyait l'avoir sauve, se l'tre acquise pour une ternit de flicit!
Car la jeunesse, elle ne compte pas, elle, avec les annes. Elle est
si riche! elle a tant des ressources, tant de sve dans le cerveau, que
l'existence, pour elle, c'est l'infini, quand le bonheur est l qui lui
sourit. Mais vienne l'infortune, oh! alors, elle n'a plus de force, plus
de souffle, cette brillante jeunesse; ou plutt, non: elle aspire au
changement; elle demande une transformation rapide, foudroyante, le
suicide, quitte  reprendre bientt, plus lgre, plus tincelante,
plus croyante, sa course ici-bas, si on russit  lui faire traverser
l'orage.

Xavier Cherrier en tait l. Il songeait dj  se dtruire et se
promenait,  grands pas, dans sa chambre, en ruminant un sinistre
projet. Mais son ngre le surveillait des yeux; et par cette secrte
intuition que possdent les gens aimants  l'gard des tres aims, il
lisait sur le visage du jeune homme les penses qui l'agitaient.

--Massa souffrir, ben, ben souffrir! dit-il tout  coup en remarquant
que son matre examinait l'amorce d'un pistolet.

Cherrier, qui avait oubli que Baptiste couchait dans la mme pice que
lui, tressaillit et se retourna brusquement vers le noir.

--Tu ne dors pas! lui dit-il d'un ton rude.

--Non, ngre pas dormir, pas sommeil quand massa malade.

--Qui t'a dit que j'tais malade?

--Moi voir, sentir.

--Eh bien! oui, je suis malade; va me chercher de l'eau: j'ai soif.

Baptiste s'tait lev. Il hocha la tte.

--Non, moi pas aller chercher de l'eau; massa pardonner moi, mais massa
vouloir se dbarrasser de ngre pour...

Il appuya son doigt sur son front, afin de montrer qu'il devinait
l'intention du jeune homme de se faire sauter la cervelle pendant son
absence.

Cherrier rougit d'avoir t si bien compris.

--Bon Dieu pas aimer a! mauvais, mauvais! dit navement Baptiste.

--C'est vrai! s'cria Xavier; tu as raison. Je serais un lche si
je commettais cette action. Merci de m'avoir rappel au bon sens et
donne-moi ta main.

--Oh! massa, moi pas oser!

--Allons donc! tes sentiments sont plus levs que les miens!

--Esclave jamais donner main  massa.

--Il n'y a pas d'esclave devant Dieu, rpliqua religieusement Cherrier;
et, ajouta-t-il d'un ton noble, il ne devrait point y en avoir devant
les hommes.

Cela dit, il pressa affectueusement dans la sienne la main du ngre tout
confus d'un pareil honneur.

--Massa, dit ce dernier avec la conviction d'un pressentiment, moi
retrouver petite demoiselle.

Ces paroles ravivrent la plaie du chasseur. Il tressauta comme s'il et
t frapp au coeur.

--Oui, massa, moi retrouver petite demoiselle, insista le ngre.

--Toi, Baptiste! Ah! si tu faisais cela! s'cria Xavier en levant les
bras au ciel. Mais comment, comment? C'est impossible! Qui me la rendra?
Elle si bonne, si belle, si affectueuse! Non, non! je ne puis me bercer
dans cette illusion. Elle est morte...

--Moi pas penser a, massa!

--Cherrier fondait en larmes.

--Ah! fit-il  travers ses sanglots, puisses-tu dire vrai, Baptiste, mon
ami, mon frre!

--Bon massa, dit le ngre en essuyant ses yeux humides, jour paratre
maintenant. Vous venir avec moi; nous chercher.

Xavier jeta les yeux vers la fentre de la chambre. Une teinte grise se
montrait  l'est. C'tait l'aube.

Le jeune Canadien rpara le dsordre de sa toilette, saisit ses armes et
descendit, accompagn de Baptiste,  la grande salle, o les trappeurs
et les employs de la factorerie se rassemblaient dj pour prendre le
_coup du matin_.

Le sous-chef facteur et Poignet-d'Acier ne tardrent pas  arriver.

Ils serrrent amicalement la main du jeune homme, qui attendait
impatiemment que la porte du fort ft ouverte pour sortir avec Baptiste.

--Nous allons, dit M. Boyer, nous porter une trentaine au bas de la
chute. Les autres feront bonne garde ici; car les Quiurlapi pourraient
bien revenir  l'assaut.

Il choisit, parmi ses hommes, les plus dtermins, en composa une petite
troupe, et, laissant le fort sous le commandement d'un principal commis,
se dirigea avec sa bande vers la cataracte.

Inutile de dire que Cherrier. Baptiste, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles
en faisaient partie.

En passant prs du village indien, on remarqua que tous ses habitants,
hommes, femmes et enfants, l'avaient abandonn.

--Ah! les vermines! s'cria Nick Whiffles, ils n'ont pas mme eu la
politesse de nous attendre pour leur souhaiter le bonjour. Est-il permis
d'tre aussi malhonntes! Nous qui aurions eu tant de plaisir  leur
rendre, par une aubade, la gentille srnade qu'ils nous ont donne
hier!

--Vous les avez, ce me semble, assez mal reus, ami Nick, dit
Poignet-d'Acier en souriant.

--Pour a non, capitaine; je proteste,  Dieu, oui! Qu'est-ce, je m'en
rapporte  vous, qu'une centaine de drages de plomb que nous leur avons
envoyes! Quand mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...

--Je sais, je sais, se hta de dire Poignet-d'Acier voulant esquiver le
merveilleux rcit qui allait indubitablement lui choir, et que Nick ne
lui aurait certes pas pargn, sans l'intervention du sous-chef facteur,
ordonnant aux hommes de mettre  l'eau les canots qu'ils avaient
apports sur leurs paules.

La troupe se divisa en deux fractions: l'une monta dans les
embarcations, l'autre eut pour mission d'explorer la rive mridionale du
fleuve.

Le mme canot portait M. Boyer, Cherrier, Poignet-d'Acier, Baptiste et
Nick Whiffles. Au bout d'une demi-heure, il arriva au mle de sable
sur lequel le courant du fleuve avait pouss Xavier. Le ngre et
lui n'eurent pas de peine  reconnatre cet lot. Mais toutes leurs
recherches pour dcouvrir les naufrags furent infructueuses.

La journe entire se passa ainsi.

Sur le soir, M. Boyer rassembla ses gens et dcida de retourner au fort.

Cherrier tait atterr.

En rentrant dans la factorerie, Poignet-d'Acier lui prit le bras en
disant:

--Venez avec moi, mon ami; nous ferons un tour sur le bord de la
Colombie; je dsire vous parler.

Le jeune homme se laissa machinalement conduire. Quand ils furent
seuls,  quelque distance du fort et sur une lvation qui permettait de
distinguer fort loin autour de soi, le capitaine dit  Xavier:

--Mon ami, j'ai une proposition  vous faire.

Cherrier ne rpondit pas. Il regardait d'un air sombre le rio Columbia
qui roulait avec fracas au-dessous d'eux ses ondes cumeuses.

--coutez-moi, continua Poignet-d'Acier; ce que vous souffrez, je l'ai
souffert; j'ai mme souffert davantage, et je puis dire que peu d'hommes
ont t prouvs par la fatalit aussi cruellement que moi. Comme vous,
j'ai contempl le suicide avec amour. Mais il faut vivre. La nature
nous l'enjoint expressment, et cette vie, qui vous parat si amre
maintenant, elle aura encore des saveurs agrables, du miel pour vous.

--Jamais, monsieur! oh! jamais! s'cria Xavier avec angoisses.

--Voulez-vous vous confier  moi, monsieur Cherrier? demanda le
capitaine d'un accent srieux.

Son interlocuteur le regarda avec tonnement.

--Ma question vous surprend, je le conois, reprit Villefranche. Mais
supposez qu'au lieu d'une blessure morale vous soyez afflige d'une
blessure physique, trouveriez-vous trange qu'un mdecin vous ft cette
question? Non, assurment. Eh bien! vous n'ignorez pas qu'il y a des
mdecins pour l'me comme il y en a pour le corps. J'ai plus du double
de votre ge, une assez grande connaissance des hommes et des choses, et
la certitude de vous gurir si vous consentez  suivre mes conseils.

--Oh! mais je ne veux pas, je ne peux pas gurir de mon amour! fit
Xavier. Vous ne savez pas combien je l'aimais, monsieur!

--Au contraire, rpondit doucement Villefranche, je suis assur que vous
l'aimiez beaucoup et que vous tiez digne de sa tendresse.

--N'est-ce pas, monsieur? dit-il en pleurant.

--Oui, j'en suis convaincu.

--Ah! comme elle m'aimait, elle aussi!

--Je n'en doute pas. Elle avait de grandes qualits. Je le sais, moi qui
l'ai presque leve! Aussi, croyez que sa perte m'affecte jusqu'au fond
des entrailles.

Poignet-d'Acier pronona ces mots d'une voix mue dont le timbre toucha
vivement Xavier.

--Si, reprit le capitaine, vous voulez venir avec moi, nous causerons
d'elle et ce sera une grande consolation pour moi.

--Ah! oui, causer d'elle, ce sera encore du bonheur! murmura le jeune
homme en remerciant Villefranche par un regard reconnaissant.

--Alors, dit celui-ci, je puis compter sur vous.

--Mais pour o aller?

--Nous nous rendrons, dit Poignet-d'Acier en baissant le diapason, nous
nous rendrons  l'embouchure de la Colombie. L, nous nous embarquerons
pour le Canada.

--Quitter ce pays si tt! balbutia Xavier.

--Monsieur Cherrier, repartit le capitaine, vous n'tes plus un
enfant, mais un homme robuste, clair et gnreux. Vous avez t aux
tats-Unis. Que pensez-vous des Anglais?

--Les Anglais? rpta-t-il distraitement, car il tait  cent lieues de
ce sujet.

--Oui, les Anglais, les oppresseurs de votre pays, ceux qui ont si
lchement assassin Ducalvet [25], votre aeul, si je ne me trompe.

[Note 25: Voir l'_Histoire du Canada_, par M. F. X. Garneau, et le
_Canada reconquis par la France_, par M. Barthe.]

--C'tait le frre de mon grand-pre, monsieur.

--Eh bien! quelle est votre opinion sur ses meurtriers?

--Les Anglais! je les excre; je donnerais tout ce que je possde pour
que mon pays ft dlivr de leur odieuse tyrannie! s'cria Xavier avec
la mobilit et l'emportement de la jeunesse.

--J'tais sr de vous. Touchez l, mon ami, touchez l, dit Villefranche
en lui prsentant la main.

Puis il ajouta  son oreille:

--Accompagnez-moi au Canada, et, avant peu, vos souhaits seront
raliss. Mais il faut de l'nergie, de la prudence et une discrtion 
toute preuve. Je n'ai pas besoin de vous demander le secret  propos de
notre conversation.

--Ah! monsieur, je vous jure.....

--Non, non, mon ami, votre parole me suffit. Ainsi, je compte sur vous.

--Comptez-y, monsieur.

--Nous partirons demain avec l'aurore.

--Je serai prt, rpliqua Cherrier, compltement subjugu par cette
influence magntique que le clbre capitaine exerait sur tous ceux qui
l'approchaient.

Il rentra au fort bris par les motions, et, s'tant jet sur son lit,
il dormit, quoique d'un sommeil agit, jusqu'au jour. En se levant, il
se sentit plus calme, et une faible ide que Merellum avait chapp au
naufrage, qu'il la retrouverait peut-tre en descendant la Colombie,
lui fit envisager avec quelque satisfaction le voyage qu'il allait
entreprendre.

Il en informa Baptiste.

--Moi chercher encore petite demoiselle, rpondit le ngre; oui,
chercher et ramener elle  massa.

--Mais o me rejoindras-tu?

--Pointe Astoria, rpliqua Baptiste.

--Et quand?

--Un, deux mois.

Xavier n'tait pas fch de le voir rester quelque temps encore dans ces
parages.

Il l'embrassa avant de se sparer de lui, fit ses adieux au sous-chef
facteur et se mit en route avec Poignet-d'Acier, qu'escortaient Nick
Whiffles, Louis-le-Bon et une demi-douzaine de trappeurs.

Le second jour de marche, la petite troupe fut grossie de cinq ou
six hommes, qui semblaient entirement dvous au capitaine, et elle
augmenta ainsi, presque quotidiennement, jusqu' leur arrive au cap de
la Roche-Rouge.

Alors elle se composait d'environ quatre-vingts individus, tous fort
bien quips et disciplins comme une arme rgulire.

Au milieu de ces gens, francs et gais compagnons, et  travers les sites
pittoresques qu'ils rencontraient  chaque pas, et les vicissitudes
d'une existence incessamment varie, le chagrin morne de Cherrier se
changea peu  peu  une mlancolie douce, qui lui permettait d'admirer
la beaut des paysages et d'tudier le mystrieux protecteur que le
hasard lui avait donn.

Il savait dj que Poignet-d'Acier, chef d'une nombreuse bande de
francs-trappeurs, avait exploit une mine d'or sur le bord de la rivire
Caoulis, enfoui son trsor dans un souterrain prs de la Colombie,
et qu'avec ses hommes et cet or, il se proposait de soulever les
Canadiens-Franais contre la domination anglaise.

Loin de l'effrayer, ce complot lui plaisait. Et, dans ses aspirations
chevaleresques, le bouillant jeune homme souhaitait que la mort vnt le
frapper quand il aurait remplac, sur les murs de Qubec, le pavillon
britannique par le drapeau tricolore ou la bannire toile.

A la Roche-Rouge, on trouva le _Phoque_, trois-mts qui avait t
secrtement dpch du Montral pour prendre les aventuriers. Un peu
plus loin, au cap Dsappointement, un brick amricain faisait la traite
des pelleteries. Les gens de Poignet-d'Acier se htrent d'embarquer
sur le _Phoque_ les sacs que recelait la caverne, puis le capitaine
traversa, avec Nick Whiffles, le rio Columbia. Ils se rendirent 
l'ancien fort Astoria. L, sous les dcombres d'une maison incendie,
ils creusrent le sol, dcouvrirent une cache. Le capitaine descendit 
l'intrieur et en retira diverses caisses et objets qui furent ensuite
transports  bord du trois-mts.

Plus de deux mois s'taient coules depuis qu'on avait quitt le fort
Colville.

Xavier Cherrier avait, protg par quelques trappeurs, tabli son camp 
la pointe Astoria.

Il attendait Baptiste; mais, hlas! Baptiste ne reparaissait pas; et,
 mesure que s'teignaient ses dernires lueurs d'esprance, le jeune
homme sentait le vide et la dsolation reprendre possession de son
coeur.

Chaque jour, il suppliait Poignet-d'Acier de diffrer encore son dpart.

Le capitaine accda pendant quelque temps  ses pressantes
sollicitations. Mais enfin, le vent tant favorable, il rsolut de
lever l'ancre, et vint lui-mme chercher Xavier pour l'installer sur le
_Phoque_.




                             CHAPITRE XX

                             LE NAUFRAGE


--Bonne chance et au revoir, capitaine! dit Nick Whiffles 
Poignet-d'Acier en lui serrant la main.

--C'est donc bien dcid, mon brave ami, vous ne voulez pas venir avec
nous? rpondit celui-ci d'un ton d'affectueux reproche.

--Moi, aller aux tablissements,  Dieu non, capitaine! L-dessus
Nick Whiffles a ses ides. Vous ne le feriez pas changer pour tous les
trsors de la terre, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Alors, dit Villefranche, laissez-moi vous offrir un souvenir de
moi..., ce fusil  deux coups, que vous estimez tant.

Le trappeur secoua la tte.

--Non, non! dit-il; ces inventions-l ne me vont pas,  moi. Ma carabine
me suffit. Elle n'est pas belle, pour a j'en conviens. Mais, entre mes
mains, elle vaut le meilleur fusil du monde.

--Je voudrais pourtant...

--Me faire plaisir? Eh bien! capitaine, laissez-moi vous embrasser. Il y
a longtemps que j'ai cette fantaisie. Ma foi! vous me rendrez heureux en
me permettant de la satisfaire.

--De grand coeur, mon ami, rpondit Poignet-d'Acier, ouvrant ses bas 
Nick qui l'accola bruyamment.

Villefranche ensuite s'lana dans un canot et se fit conduire au
_Phoque_, en train d'appareiller  cent brasses de la cte.

Vers six heures de l'aprs-midi, on leva l'ancre.

Le temps tait beau; une forte brise nord-est pouvait faire esprer
qu'on sortirait aisment de la Colombie. Cependant, au ciel se
montraient quelques tranes de ces nuages blanchtres que, dans leur
langage mtaphorique, les marins appellent queues de vache.

Le capitaine, commandant le vaisseau, aprs avoir fait carguer les trois
focs de beaupr et ses voiles de misaine, donna l'ordre de mettre le
vent sur les huniers, pour traverser la barre du fleuve et gagner la
pleine mer.

On sait que la barre de sables mouvants qui roule incessamment 
l'embouchure du rio Columbia est un des plus dangereux passages de tout
le littoral du Pacifique[26].

[Note 26: Voir la _Tte-Plate_.]

Le navire filait amures bbord, en se rapprochant de la rive mridionale
du fleuve pour doubler la pointe Adams.

Debout sur le couronnement, Xavier Cherrier, une longue-vue  la main,
examinait le cap Astoria (ou Georges), esprant,  chaque instant, y
voir paratre Baptiste. Toute son attention, toutes ses facults taient
concentres sur ce rocher gristre, o l'on dcouvrait les tristes
dbris des btiments qui l'avaient jadis couronn.

Si absorbante tait la proccupation du jeune homme, qu'il ne remarqua
point que le ciel se chargeait rapidement de nuages noirs aux franges
violaces, et que les eaux haussaient en grondant sourdement autour du
_Phoque_, quoique la brise et flchi.

Des troupes de golands volaient en tous sens, en poussant des cris
aigus au-dessus du navire.

Le capitaine se promenait, anxieux, sur le pont; il ordonna de serrer
toutes les toiles,  l'exception des focs de beaupr, et de dpasser les
perroquets.

Mais comme il achevait ce commandement, un clair blouissant dchira
les nues; cet clair fut instantanment suivi d'un clat de tonnerre
pouvantable; une mche de feu sillonna l'espace; on entendit un
craquement horrible, le navire roula sur lui-mme et le grand mt bris
s'abattit avec fracas  tribord.

Au mme moment, le vent sauta au nord-ouest, et chassa contre le
btiment des vagues hautes comme des montagnes, qui, dferlant
par-dessus le gaillard d'avant, emportrent les roufs avec une partie de
l'trave.

Ce dsastre avait eu lieu en moins de temps que je n'en ai mis pour le
raconter, et la bourrasque tait, comme il n'arrive que trop dans ces
parages, tombe sur le navire avec une foudroyante rapidit.

Surpris par la soudainet de l'ouragan, Xavier fut prcipit contre le
bastingage.

Mais il se redressa bientt, et, sans s'occuper de ce qui se passait
autour de lui, sans prendre souci des rugissements de la tempte, des
lames qui battaient les murailles du vaisseau et l'inondaient,  chaque
minute, de la tte aux pieds, il se cramponna  la lisse et se remit 
contempler la cte.

Tout  coup il lcha une exclamation perante.

Puis il leva les bras en l'air et les yeux au ciel.

--Un canot! cria-t-il, je veux un canot!

Mais il n'y avait personne pour lui obir, personne pour l'entendre.

Alors seulement Xavier remarqua l'affreuse situation dans laquelle se
trouvait, le btiment. Loin de l'effrayer, cette situation parut lui
faire plaisir. Il eut comme un tressaillement de joie et braqua de
nouveau son tlescope sur la pointe Astoria.

Mais bientt il plit, laissa chapper la lunette et s'affaissa sur
lui-mme en disant d'une voix strangule:

--Ah! mon Dieu!

C'est que l-bas, sur ce rocher, se jouait un drame bien autrement
intressant pour Cherrier que celui dont le _Phoque_ tait alors le
thtre.

Arrache aux Nez-Percs par la panique que leur causa l'apparition du
Chien-Flamboyant, Merellum s'tait immdiatement dirige avec lui vers
la pointe Astoria. Mais bientt ils avaient t poursuivis et obligs de
se cacher pour se soustraire aux recherches de leurs ennemis. Une grotte
leur servit d'asile. Et quand, aprs une retraite de plus d'un mois,
Baptiste supposa que les Nez-Percs taient rentrs  leur village, ils
se remirent en route. Par malheur, le bon ngre avait compt sans la
passion de Molodun pour la Petite-Hirondelle. Ce chef, qui n'avait cess
de rder autour du lieu de leur refuge sans pouvoir le dcouvrir, ne
tarda gure  retrouver la piste des fugitifs: il la suivit activement,
ne se doutant pas que lui-mme tait surveill de prs par Lioura, dont
la jalousie avait atteint son paroxysme.

Baptiste et Merellum arrivrent  la pointe Astoria au moment o
l'orage fondait sur le _Phoque_. La nuit approchait dj. Le temps tait
assombri par les nuages qui drapaient, comme d'un linceul, la vote
cleste.

A la lueur des clairs, la jeune fille distingua nanmoins le vaisseau
rangeant la cte  un demi-mille de distance au plus; avec les yeux
d'une amante, avec ces yeux qui, de mme que ceux d'une mre, se
trompent rarement, elle reconnut Xavier, et, comme lui, en mme temps
que lui, elle profra ces mots d'une voix frmissante:

--Un canot! je veux un canot!

Baptiste comprend son intention. Lui aussi a vu le navire! Sans
crainte du danger, il se prcipite au pied du cap pour y chercher une
embarcation, lorsque deux cris l'arrtent brusquement.

Il se retourne et aperoit Merellum qui se dbat entre les bras d'un
sauvage d'une taille gigantesque.

--Le Renard-Noir! fait-il en armant un pistolet et s'lanant au secours
de la jeune fille.

Mais alors, derrire le groupe, se lve un autre personnage.

D'une flche, ce dernier frappa Molodun en hurlant:

--La Nue-Blanche a endur assez d'outrages; elle se venge!

Le sagamo tombe sans articuler une parole, et Lioura, qui a aussitt
saisi Merellum par sa longue chevelure, va la percer  son tour du dard
empoisonn qu'elle tient  la main, mais la dtonation d'une arme  feu
retentit, et la femme de Molodun roule inanime prs du cadavre de son
mari.

Le lendemain matin, le rio Columbia, uni comme une glace, chantait
harmonieusement sur ses grves que baignaient les rayons dors du
soleil.

A la pointe Astoria, une foule d'hommes, trappeurs et matelots,
construisaient des cabanes en causant joyeusement.

C'taient les passagers et l'quipage du _Phoque_. Le magnifique navire,
battu par les lments dchans, avait _cal_ [27], la veille, dans les
sables de la Colombie. Les hommes avaient chapp au naufrage. Mais le
vaisseau et sa prcieuse cargaison taient  jamais perdus.

[Note 27: Ce terme, encore usit, dans quelques ports de l Normandie,
comme synonyme S'enfoncer dans le sable, la glace ou la boue, est le
seul employ dans ce sens par les Canadiens-Franais.]

--Oh! les femmes! les femmes! elles m'ont toujours port malheur! Je les
fuis; je n'en voudrais jamais voir une seule, et la Destine impitoyable
les mle ironiquement  tous les actes importants de ma vie! murmurait
Poignet-d'Acier en regardant Merellum et Xavier qui devisaient,
tendrement penchs l'un vers l'autre, sur le bord du fleuve. Oui,
poursuivit-il avec un sourire amer, les femmes ont t ma ruine! Sans
celle-ci encore,--bien innocente pourtant,--je partais l'anne dernire
deux jours plus tt pour le Canada; par consquent j'vitais l'attaque
des Nez-Percs; sans elle aussi, j'aurais mis  la voile il y a une
semaine, et la mer n'aurait pas engouffr mon or. Fatalit!

L'aventurier s'arrta, pensif, les yeux baisss vers le sol.

Un sourire sardonique glissa sur ses lvres; puis il releva au ciel des
regards superbes, et, tendant sa main  l'est, il s'cria:

--N'importe! la lutte me plat, ft-ce la lutte avec Satan!
J'embarquerai demain ces deux jeunes gens sur le brick amricain mouill
au cap Dsappointement. Qu'ils se marient, puisqu'ils croient trouver le
bonheur dans le mariage. Pour moi, je m'acheminerai par terre, avec mes
gens, vers le Canada, et, avant deux ans, j'aurai arrach mon pays au
joug des Anglais!


FIN




                               TABLE


  CHAPITRE Ier. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.
            II. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.--Oli-Tahara.
           III. Va mariage chez les Nez-Percs.
            IV. Merellum.
             V. Lioura.
            VI. Iribinou.
           VII. Les captifs.
          VIII. Le captif blanc.
            IX. Le bouclier sacr.
             X. Le Chien-Flamboyant.
            XI. La bataille.
           XII. Baptiste le ngre.
          XIII. Entre jeunes gens.
           XIV. Une ruse de Baptiste.
            XV. La Grande-Coule.
           XVI. Le fort Colville et les chutes de la Chaudire.
          XVII. Les jeux.
         XVIII. Attaque du fort Colville.
           XIX. Retour au cap de la Roche-Rouge.
            XX. Le naufrage.

  ________________________________________
  WASSY.--IMP. ET STR. MOUGIN-DALLEMAGNE.






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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

