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+The Project Gutenberg EBook of L'île de sable, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'île de sable
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: May 26, 2006 [EBook #18454]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DE SABLE ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+ ÉMILE CHEVALIER
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+
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+ L'ILE
+
+ DE SABLE
+
+
+
+
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ 3, RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+
+ EN BRETAGNE
+
+
+
+
+ I
+
+ LES ROUTIERS
+
+
+Par une belle matinée de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la
+ville de Saint-Malo, prirent une route boisée qui conduisait au sud, et
+s'avancèrent vers un plateau escarpé.
+
+Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de
+cour. Le plus vieux paraissait âgé de quarante-cinq ans.
+
+L'autre était un jeune homme, vêtu avec un goût sobre et distingué.
+Quoique armé, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fête ou
+aller à quelque gente réunion de châtelaines. Sa physionomie avait ce
+caractère d'intrépidité féminine qui distingue les rejetons de la vielle
+noblesse; ses traits étaient délicats, mais dans son oeil rayonnait une
+indicible fierté; son front était blanc comme le marbre, mais large
+et bombé, son nez finement dessiné, mais hardi dans son jet, sa bouche
+petite, mais railleuse; son menton agréable mais allongé; son corps
+grêle, mais musculeux et vigoureusement charpenté. Enfin, il était le
+type de cette race franque qui s'imposa à la Gaule par la force brutale
+après la décadence de l'empire romain.
+
+Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard.
+
+Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay.
+
+Celui-là était Breton.
+
+Celui-ci était Bourguignon.
+
+Tous deux comptaient des croisés parmi leurs aïeux; et, bien que la
+glace féodale commençât à se fondre au soleil de la royauté, les de la
+Roche et les de Ganay s'efforçaient de suivre les traditions surannées
+de leurs ancêtres. C'est pourquoi Jean avait été envoyé en Bretagne par
+le comte Germain de Ganay, son père, pour y faire ses premières armes
+sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'était lié
+d'amitié durant les guerres de la Ligue. Après avoir été page, Jean
+s'était élevé au grade d'écuyer, et, à ce titre, servait Guillaume de la
+Roche.
+
+Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchèrent sans prononcer
+une parole. Le chemin qu'ils parcouraient était sinueux, raboteux et
+profondément encaissé entre une double haie d'aubépine et de merisiers
+en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait à l'allure
+nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dévorait
+l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa
+monture, mais un sentiment de déférence l'empêchait de devancer son
+compagnon qu'il suivait à une courte distance. Tout à coup, comme ils
+atteignaient un endroit où la route formait un coude, cinq cavaliers,
+armés de toutes pièces, lance en arrêt, et visière baissée, s'offrirent
+à leur vue.
+
+--Par la messe, que signifie ceci? s'écria Guillaume de la Roche tirant
+son épée.
+
+--Rendez-vous, ou vous êtes morts! commanda un des cavaliers dont le
+casque était surmonté d'une aigrette noire.
+
+--Sur mon âme! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que
+courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre présence, sans
+permission? Arrière, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et
+les lâches bandits qui t'accompagnent.
+
+Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils répondirent par un
+bruyant éclat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole.
+
+--Je suis, dit-il, de bonne lignée, marquis de la Roche, et te déclare
+mon prisonnier.
+
+--Attends que tu m'aies pris, avant de te répandre en forfanteries,
+chevalier traître et félon. Maintenant, je te somme de détaler, ou je
+tire sur toi comme sur un chien enragé.
+
+Et la Roche, après un signe à Jean de Ganay, avait rapidement replacé
+son épée dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune
+homme avait imité ce mouvement avec non moins de promptitude.
+
+--Sus! sus! Emparez-vous des mécréants, mes braves, cria le chef des
+rufians.
+
+--Couard! viens donc te mesurer avec moi, à la longueur d'une lame!
+
+--Cent écus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se
+contenta de dire l'autre à ses estafiers.
+
+--Reçois toujours ceci comme à-compte, repartit la Roche en dirigeant un
+de ses pistolets contre son adversaire.
+
+Mais, quoique le coup fût bien ajusté, il n'eut aucun effet. La balle
+rebondit sur la cuisse du chevalier sans même la bossuer, et les
+routiers évoluèrent autour de nos héros pour leur couper la retraite.
+Trois nouvelles détonations retentirent, presque en même temps. Jean
+avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui
+restait. Au milieu de la fumée produite par cette triple explosion, il
+fut impossible de préciser l'étendue du résultat: cependant, un homme
+vida les étriers, roula à terre et l'issue du combat était plus que
+douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes déboucha d'un taillis
+voisin.
+
+--A moi, à moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de
+ses pennons.
+
+Aussitôt les nouveaux venus piquèrent des deux, et les agresseurs, dans
+la prévision qu'ils seraient accablés par le nombre, tournèrent bride et
+s'enfuirent au galop.
+
+Le marquis détacha quelques hommes à leur poursuite, puis il mit pied
+à terre pour savoir quelle était la victime de l'attentat contre
+sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette
+perquisition, mais un coup d'oeil l'arrêta. Couvert de sang et de
+poussière, le blessé haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il
+avait été atteint au défaut de l'épaulière droite et se tordait en proie
+à d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya
+son genou sur sa poitrine, déboucla les jugulaires de son heaume, enleva
+la coiffure et examina un instant la figure du routier.
+
+--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
+
+--A boire! j'ai soif, je brûle, pour l'amour du ciel, donnez-moi à
+boire! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.
+
+Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut à une
+source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au blessé
+qui but avidement ce liquide rafraîchissant.
+
+--Ah! continua-t-il, cela fait du bien!
+
+--Mais qui es-tu? à qui appartiens-tu? réitéra le marquis.
+
+L'étranger garda le silence.
+
+--Parle, ou je te perfore comme un misérable hérétique, poursuivit la
+Roche avec un geste significatif.
+
+--Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi.
+
+--Parleras-tu?
+
+--Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut obligé de se
+baisser jusqu'à sa bouche pour l'entendre, je suis à la solde du duc de
+Mercoeur.
+
+--Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais... C'était lui qui avait une
+aigrette noire, n'est-ce pas?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Jour de Dieu, tu mens, soudard!
+
+--Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux
+patron.
+
+--Cuides-tu me leurrer par tes impostures!
+
+--Je souffre, oh! je souffre peines et châtiments infernaux, râlait le
+routier que les tiraillements de douleurs étouffaient.
+
+--Qu'on lui enlève sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval,
+enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu
+éloignés du manoir; là, il sera pansé par notre barbier, et demain il
+subira un interrogatoire. Vous m'en répondez sur votre col.
+
+Bientôt la petite troupe sa mit en marche, ayant à sa tête les deux
+gentilshommes.
+
+--L'infâme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une
+embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouillée. Qu'il
+m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous
+verrons...
+
+Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta:
+
+--J'espère, mon ami, que vous n'avez reçu aucun heurt?
+
+--Non, messire; grâce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais
+sauriez-vous, d'aventure, qui était le chevalier déloyal auquel ils
+obéissaient?
+
+Le marquis fixa son interlocuteur avec sévérité et fronça les sourcils.
+
+--Pardon, dit Jean déconcerté par la dureté de ce regard incisif.
+
+--Votre curiosité est excusable, vicomte, reprit de la Roche en
+changeant de ton. Au surplus, il est heure que je vous initie aux
+secrets de la famille dans laquelle vous désirez entrer. Ne rougissez
+pas; je sais que vous êtes affolé de ma nièce, Laure de Kerskoên; et je
+crois que la demoiselle ne vous voit pas d'un trop mauvais oeil. Aussi
+dois-je vous confier certaines affaires de nature fort grave, avant que
+d'accomplir un projet qui me coûtera peut-être la vie. Me jurez-vous que
+dans le cas où je viendrais à périr, vous prendriez Laure de Kerskoên
+pour femme et légitime épouse?
+
+--Je le jure sur la garde de mon épée! dit solennellement Jean de Ganay.
+
+--Votre serment me suffit. Apprenez maintenant que j'ai dans le duc de
+Mercoeur, gouverneur de la belle province de Bretagne, un implacable
+ennemi, qui depuis vingt-cinq ans a tout mis en oeuvre pour flétrir
+l'écusson des de la Roche, et déshonorer leur chef. Voici le motif de
+cette haine. Le duc s'était épris de ma soeur cadette, Adélaïde de la
+Roche, la mère de Laure. Comme il était homme de moeurs dissolues et
+perverses, mon père lui refusa la main de sa fille qu'il maria au comte
+Alfred Kerskoên. Dès lors, de Mercoeur nous voua une inimitié que le
+temps n'a fait qu'accroître. Après avoir répandu sur ma soeur des bruits
+odieux, il appela son mari en combat singulier et le tua. Puis, les
+mains dégouttantes du sang de mon beau-frère, il osa renouveler ses
+propositions à la veuve... Elle le repoussa avec horreur, et mourut
+presque subitement, en donnant le jour à Laure. Cela se passait en
+1581; j'étais au siège de Cambrai. A ma rentrée, en Bretagne, je reçus
+communication de ces tristes nouvelles. Sans débotter, je me rendis à
+Rennes où le duc tenait sa cour, et là, devant tous ses fiers barons,
+je l'insultai grièvement. Le lendemain, nous nous battions à cheval et
+à outrance. L'ayant désarçonné, nous recommençâmes le combat à pied.
+Son épée se brisa contre mon écu, et il était à ma merci, quand, par un
+sentiment de compassion que je me reproche toujours, je lui laissai la
+vie sauve. Loin de me témoigner de la reconnaissance pour cet acte de
+générosité, il ne rêva plus que vengeance, et telle est la source de
+sa profonde animadversion contre notre glorieux Henri IV. Après
+l'assassinat du feu roi Henri III, je pris fait et cause pour la Ligue
+contre le Béarnais, et le duc de Mercoeur, quoique fervent catholique,
+promit secrètement son appui aux calvinistes. Plus tard, Mayenne commit
+une faute irréparable pour couvrir ses desseins ambitieux: il fit
+proclamer le cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X, le 7 août
+1589. Alors, comprenant dans quel abîme de maux l'anarchie allait
+entraîner notre pauvre France, et pressentant les intentions
+usurpatrices de Philippe II, qui, derrière le manteau de la religion,
+ne visait à rien moins qu'à l'unité monarchique sur toute l'Europe et à
+l'abaissement du trône pontifical, je m'unis franchement aux partisans
+de Henri. En revanche le duc de Mercoeur fit volte-face, se coalisa,
+contre ce prince avec les ducs de Longueville, de Montpensier,
+d'Épernon, d'Aumont, le baron d'O, et cria à qui voulut l'entendre que
+j'étais un renégat, un relaps, un hérétique. Mais ce fut en vain qu'il
+distilla le venin de la calomnie, pour m'aliéner l'affection des vassaux
+bretons; mes principes étaient trop bien connus. Je puis même dire que
+j'ai eu une grande part dans l'abjuration de Henri IV. L'excommunication
+de Grégoire XIV ne m'a point effrayé, parce que j'étais sûr de gagner
+une âme au ciel, et un bon souverain à ma patrie. Et lorsque Clément
+VII, cédant aux sollicitations de mes amis, d'Ossant et Duperron,
+accorda l'absolution à notre roi bien-aimé, j'ai béni la Providence
+de la faveur qu'elle octroyait à la France par l'entremise du divin
+pontife. Mais la jalousie du duc de Mercoeur a grandi de tous ses
+insuccès. Furieux du triomphe de la cause que j'avais soutenue, il
+essaya de se faire passer ici comme l'héritier des anciens ducs,
+complota avec Philippe II, et refusa l'allégeance au roi Henri.
+Cependant il me craint et, n'osant m'attaquer ouvertement, se déguise
+pour m'attendre avec des assassins au coin d'un bois...
+
+--Quoi! dit Jean surpris, c'était...
+
+--Chut! n'avançons rien sans preuve; l'Église le défend, et moi-même,
+emporté par la colère, j'ai failli pécher. Au surplus, demain, le doute
+ne sera plus permis. Mais, pour terminer, vous êtes informé de la haine
+qui anime le duc de Mercoeur contre notre maison.
+
+--Cette haine, je la méprise! s'écria vivement le jeune homme.
+
+De la Roche branla la tête d'un air sombre.
+
+--Le duc est puissant, dit-il ensuite, trop puissant!
+
+--Le crédit du roi, hasarda l'écuyer...
+
+--Le crédit du roi est sans influence sur les fanatiques, et, je vous
+l'avoue, j'appréhende fort que, malgré le traité de Vorvins, l'édit de
+Nantes, du 13 avril dernier, édit qui assure aux huguenots égalité de
+charges, d'honneurs et de dignités avec les catholiques, ne soit mal
+vu par la cour de Rome et ne pousse la France dans de nouvelles guerres
+religieuses. Enfin!...
+
+Et le marquis passa sur son front sa large main que sillonnait une
+cicatrice.
+
+--Enfin, reprit-il, j'ai les lettres patentes qui me confirment dans la
+charge de lieutenant général du Canada. Dans huit jours, nous partirons
+pour cette terre vierge dont on rapporte tant de merveilles, et Laure
+entrera au couvent de Blois où elle attendra patiemment le retour de son
+fiancé. Si je succombe, vous la protégerez, n'est-ce pas, Jean?
+
+--Oh! s'écria le jeune homme avec chaleur.
+
+
+
+
+ II
+
+ LAURE DE KERSKOÊN
+
+
+Il était midi. Assise dans une vaste chaire sculptée Laure de Kerskoên,
+châtelaine de Vornadeck, feuilletait son beau missel imprimé sur
+parchemin enluminé de miniatures d'après l'art byzantin et enrichi d'une
+brillante couverture ayant des fermoirs d'or ciselé, avec l'améthyste
+orientale au centre, enchâssée dans une plaque d'argent selon l'as de
+saint Éloi, orfèvre du roi Dagobert.
+
+Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, avait l'âge des illusions,
+dix-sept printemps. C'était un bouton de rose près de fendre la capsule
+qui jalouse la richesse de ses couleurs, la suavité de ses parfums. Rien
+de joli et de mutin à la fois comme son visage, où la témérité et la
+douceur harmonisaient leurs traits.
+
+En face de la jeune fille, se tenait sa nourrice, dame Catherine,
+vieille Normande qui, depuis l'enfance de Laure, lui avait tenu lieu de
+mère.
+
+--Dis donc, nourrice, s'écria tout à coup la noble demoiselle, en posant
+le missel sur ses genoux, saurais-tu pas l'heure qu'il est?
+
+--M'est avis que la douzième heure approche, répliqua Catherine, car
+voici sonner le cor, pour relever la garde du château. Bientôt notre
+bon seigneur de la Roche-Gommard sera céans, avec son aimable écuyer, le
+sire de Ganay. Je suis sûr que votre coeur soupire après lui. Le vicomte
+Jean est aussi beau damoiseau qu'intrépide cavalier.
+
+Une petite moue tout à fait dédaigneuse monta aux lèvres de Laure, qui
+reprit au bout d'une minute:
+
+--Parlais-tu pas, ce matin, d'aller visiter la poissonnière qui s'est
+cassé la jambe'?
+
+--Oui, chère damoiselle, j'irai dès que la grande chaleur sera diminuée.
+
+--J'imagine qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Si mon oncle
+et tuteur rentre, dans l'après-dîner, il ne te sera guère possible de
+quitter le castel, nourrice.
+
+--De vrai, ma fille, vous raisonnez comme un ange; je vais prendre une
+mante et vite porter à cette pauvre femme les herbages et potions qu'a
+prescrits le chirurgien-barbier.
+
+Ce disant, la vieille Normande se leva de son siège et sortit.
+
+--Ah! exclama joyeusement Laure, dès que sa «duègne,» comme elle
+l'appelait, eut laissé retomber la portière de l'appartement. Ah! je
+suis donc libre, enfin! Quelques minutes de plus et peut-être... Après
+tout, Catherine est si indulgente pour moi! elle n'en aurait soufflé mot
+à monseigneur de la Roche. Il ne tardera moult à revenir et ce Jean de
+Ganay avec lui... Quel ennui! Mais elle aussi ne tardera moult à venir,
+elle viendra avant eux, ma gentille messagère... Quel bonheur!
+
+Bondissant de gaieté, la nièce du marquis courut à une étroite croisée
+en ogive, garnie de vitraux coloriés, et souleva le châssis inférieur.
+Un amoureux rayon de soleil l'enveloppa sur-le-champ dans les ondes de
+sa lumière éclatante, et s'étendit follement sur le parquet.
+
+Pendant vingt minutes, Laure de Kerskoên, accoudée à l'entablement de
+la fenêtre, interrogea l'étendue de la voûte azurée, en effeuillant
+les corolles d'une adorable méditation. Elle commençait toutefois à
+s'impatienter, quand au nord apparut un point noir.
+
+--Adresse! ma tendre Adresse! murmura la jeune fille.
+
+Le point grossissait insensiblement, prenait des proportions, des
+formes sveltes et élancées. C'était une colombe fendant l'atmosphère à
+tire-d'ailes. Elle approche, elle approche; déjà on peut distinguer, son
+blanc plumage et son col léger que ceint un cercle vert.
+
+--O chère Adresse! répéta Laure, c'est bien toi; je ne m'étais pas
+trompée!
+
+Comme un pilote habile, reconnaissant le port après une périlleuse
+traversée, l'oiseau double d'ardeur dès qu'il aperçoit la délicieuse
+tête de Laure, encadrée dans l'embrasure de la fenêtre. Il a franchi
+l'enceinte du castel, plane sur les remparts extérieurs, et ne tardera
+pas à recevoir le prix de sa course, lorsque, soudain, une détonation
+se fait entendre, et la demoiselle de Kerskoên pâlit, puis pousse un cri
+perçant. Toutefois, bientôt, elle recouvre tout son sang-froid. Alors,
+elle projette son corps en dehors de la croisée, et voit le volatile,
+battant des ailes, désespérément accroché aux rinceaux d'une moulure,
+à quelques pieds au-dessous d'elle. Au bas, sur le mur de ronde,
+des arquebusiers rient à gorge déployée et félicitent l'un de leurs
+_compaings_, dont l'arme meurtrière a blessé l'innocente créature. Ravi
+de sa dextérité, le soldat rit plus fort que les autres. Mais à la
+vue de la nièce de leur seigneur, les arquebusiers se taisent et
+s'éloignent. La jeune châtelaine peut alors, sans crainte d'être
+surprise, se baisser davantage, allonger le bras, saisir l'infortunée
+colombe. Elle la prend doucement, l'attire à elle, et retourne à son
+siège. L'oiseau avait la cuisse cassée. Laure ne put retenir ses larmes.
+
+--Pauvre chérie! dit-elle, d'une voix entrecoupée, elle ne guérira
+jamais...
+
+Pourtant, elle lava la plaie avec soin, retira des chairs meurtries le
+duvet sanglant qui les souillait, et, après s'être assurée que le plomb
+n'avait fait qu'écorcher quelques tendons secondaires, elle enleva du
+cou de la colombe un ruban vert, et la porta douillettement sur son lit.
+
+--Notre-Dame de Bon-Secours, disait-elle, ayez pitié de ma mignonnette
+Adresse! Je brûlerai en votre honneur quatre gros cierges de cire
+parfumée, et donnerai une belle nappe de toile de Flandres pour votre
+autel, si me la conservez en vie et santé; sans quoi, ferai occire le
+scélérat d'arquebusier qui lui aura baillé la mort!
+
+Cette invocation terminée, Laure de Kerskoên déroula le ruban qu'elle
+avait glissé dans son corsage, l'introduisit dans un flacon de bronze
+pendu à sa ceinture par une chaînette de même métal et l'en retira au
+bout de cinq secondes.
+
+La couleur primitive avait disparu. Il était jaune et marqué de
+caractères brunâtres.
+
+En un clin d'oeil, la jeune fille eut dévoré ces caractères, et tous ses
+membres frémirent d'épouvante.
+
+A cet instant, le son d'une trompette éveilla les échos du manoir. Laure
+se précipita à la fenêtre, ses regards se rivèrent sur l'esplanade qui
+longeait le pont-levis de l'entrée principale.
+
+--Le marquis de la Roche et Jean de Ganay! fit-elle avec effroi...
+Sainte Vierge! Bertrand est perdu!
+
+
+
+
+ III
+
+ LE MANOIR
+
+
+Bâti sur le plateau d'un rocher abrupt, le manoir de la Roche était
+une des plus redoutables forteresses de la Bretagne. Sa configuration
+générale ressemblait à celle d'un trapèze, dont l'axe se dirigeait du
+sud-ouest au nord-ouest, et dont le petit côté s'étendait au nord-est.
+
+Cette configuration était décrite par une enceinte de remparts élevés de
+trente pieds. Derrière, on apercevait le château proprement dit. Quatre
+grosses ailes, en pierres de taille, reliées entre elles par des tours
+carrées, le composaient. Derrière encore, au centre d'une vaste cour,
+s'élançait, à vingt toises de hauteur, la citadelle, sorte de donjon
+octogonal couronné d'un diadème de tourelles à encorbellement. C'était
+là qu'on déposait les armes, les munitions, qu'on enfermait les
+prisonniers de guerre, qu'on se réfugiait dans les cas désespérés.
+Un fossé profond, taillé en biseau, dans le roc vif, et aux parois
+hérissées de pointes de fer, entourait le donjon à son pied. Cinq portes
+y conduisaient: les deux premières situées, sous une voûte, dans le
+rempart extérieur et séparées par une herse intermédiaire, les deux
+suivantes établies dans le corps de l'édifice habité, également séparées
+par une herse intermédiaire, et la cinquième pratiquée à la base
+du donjon. Nul fossé de circonvallation ne longeait les premières
+fortifications, posées à même sur des rochers perpendiculaires d'une
+escalade impossible. On ne pouvait arriver au château que par un sentier
+en zigzag, incrusté, pour ainsi dire, dans le flanc de la montagne
+et qui menait à un pont-levis sous lequel on avait creusé un puits
+très-profonds. Deux masses de granit, en forme de demi-lunes, pourvues
+de nombreux créneaux et de barbacanes, défendaient ce pont.
+
+Le château de la Roche avait été construit au treizième siècle par Aymon
+de la Roche à son retour des croisades. C'est assez dire que le style du
+monument appartenait à l'architecture féodale.
+
+Dès que le cor eut sonné, un archer parut sur la plate-forme de la
+porte.
+
+--Bretagne et Navarre! lui cria le marquis.
+
+Aussitôt on entendit un grincement de chaînes sur des treuils, et le
+pont s'abaissa bruyamment. La cavalcade entra, le seigneur de la Roche
+en tête. Arrivé dans la cour d'honneur, il s'arrêta, donna quelques
+ordres concernant le captif, sauta, de cheval et fit signe à son écuyer
+de le suivre.--Prenant un large escalier, ils traversèrent bientôt la
+salle d'armes, et pénétrèrent dans une pièce déplus étroite dimension,
+contiguë à cette salle.
+
+C'était la chambre du marquis de la Roche-Gommard.
+
+Elle avait l'air bien sombre et bien austère, cette chambre!
+
+On eût dit de la cellule d'un dominicain.
+
+Rien pour flatter le regard..... Mais l'ameublement consistait en un lit
+de camp simplement couvert d'une peau d'ours, deux tables chargées de
+livres, cartes, mappemondes, instruments de physique et d'astronomie,
+quelques escabeaux et une cassette scellée dans la muraille blanchie à
+la chaux. Le seul ornement digne d'attention était un grand christ en
+bois noir, d'une exquise pureté de formes. On prétendait que ce christ
+était l'oeuvre du fameux Michel-Ange, qu'il avait été enlevé à l'église
+du Saint-Esprit, à l'époque des guerres d'Italie, et vendu cent marcs
+d'argent au père de Guillaume de la Roche.
+
+Le marquis avait pris un siège, tiré de son pourpoint un parchemin
+scellé aux armes de France et de Navarre, dont il parcourait la teneur,
+tandis que Jean de Ganay se tenait à quelques pas, dans une attitude
+respectueuse.
+
+Le parchemin renfermait ces lignes:
+
+«Nous, Henry, quatrième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et
+de Navarre, à notre ami et féal Troillus des Mesgonnets, chevalier de
+notre ordre conseiller en notre conseil et capitaine de cinquante
+hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche, marquis
+de Cotemmineal, baron de Las, vicomte de Caventon et Saint-Lô,
+en Normandie, vicomte de Travallet, sieur de la Roche-Gommard, et
+Quermolac, de Gornac, Benteguigno et Lescuit, conformément à la volonté
+du feu roi Henry troisième, avons créé lieutenant-général du pays de
+Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, rivière de la Grande-Baie, Norimbègne
+et terres adjacentes, aux conditions suivantes:
+
+»Que le sieur de la Roche aura particulièrement en vue d'établir la foi
+catholique; que son autorité s'étendra sur tous les gens de guerre, tant
+de mer que de terre: qu'il choisira les capitaines, maîtres de navires
+et pilotes: qu'il pourra les commander en tout ce qu'il jugera à propos,
+sans que, sous aucun prétexte, ils puissent refuser de lui obéir; qu'ils
+pourra disposer des navires et des équipages qu'il trouvera dans les
+ports de France, en état de mettre en mer, lever autant de troupes qu'il
+voudra, faire la guerre, bâtir des forts et des villes, leur donner
+des lois, en punir les violateurs, ou leur faire grâce: concéder aux
+gentilshommes des terres en fiefs, seigneuries, châtelainies, comtés,
+vicomtés, baronnies et autres dignités relevantes de notre suzeraineté,
+selon qu'il croira convenable au bien du service, et aux autres de
+moindre condition, à telle charge et redevance annuelle qu'il lui plaira
+de leur imposer, mais dont ils seront exempts les six premières années,
+et plus, s'il l'estime nécessaire: qu'au retour de son expédition, il
+pourra répartir entre ceux qui auront fait le voyage avec lui le tiers
+de tous les gains et profits mobiliaires, en retenir un autre pour
+lui et employer le troisième aux frais de la guerre, fortifications
+et autres dépenses communes: que tous les gentilshommes, marchands
+et autres qui voudront l'accompagner à leurs frais, ou autrement, le
+pourront en toute liberté, mais qu'il ne sera pas permis de faire le
+commerce sans sa permission, et cela sous peine de confiscation de leurs
+navires, marchandises et autres effets; qu'en cas de maladie ou de mort
+il pourra, par testament ou autrement nommer un ou deux lieutenants pour
+tenir sa place; qu'il aura la liberté de faire dans tout le royaume
+la levée des ouvriers et autres gens nécessaires pour le succès de son
+entreprise: finalement, qu'il jouira des mêmes pouvoirs, privilèges,
+puissance et autorité, dont le sieur de Roberval avait été gratifié par
+le feu roi François premier.
+
+»Donné en notre palais du Louvre, en notre bonne ville de Paris,
+ce douzième jour de janvier de l'an de grâce mil cinq cent
+quatre-vingt-dix-huit et de notre règne le neuvième.
+
+»Signé, HENRY de France et de Navarre.[1]»
+
+[Note 1: On comprend que la lettre que nous donnons ici n'est qu'un
+abrégé très-succinct de celle qui accordait à Guillaume de la Roche
+la lieutenance du Canada. Publier la lettre en entier eût été un
+hors-d'oeuvre qui aurait nui à l'intérêt dramatique de notre récit.]
+
+--Jean, dit le marquis, quand il eut terminé sa lecture.
+
+--Monseigneur!
+
+--Vous avez étudié la relation de Jacques Cartier?
+
+L'écuyer s'inclina affirmativement.
+
+--Et vous êtes toujours résolu de m'accompagner? poursuivit Guillaume de
+la Roche, en enveloppant le jeune homme d'un regard inquisiteur.
+
+--Oui, messire, répliqua l'écuyer sans hésitation.
+
+--Les périls, les dangers ne vous effrayent pas?
+
+--Je sors d'une famille où la peur est mot vide de sens. Sur notre
+devise on a gravé: _Audaces fortuna juvat_! Ce qui signifie, pour
+moi, que l'homme ne doit jamais trembler quand il poursuit une noble
+entreprise.
+
+--Bien, dit Guillaume; j'aime à vous entendre parler de la sorte. Mais
+vous savez le but de notre expédition en Acadie?
+
+--Fonder une colonie.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le marquis avec exaltation; oh! ce n'est
+pas tout! Que dis-je, c'est la moindre cause! Il s'agit, mon enfant, de
+propager les doctrines que notre Sauveur, Jésus-Christ, a transmises
+au monde, par la voie de la sainte Église catholique, apostolique et
+romaine! il s'agit, mon cher enfant, de porter le flambeau de lumière et
+de vérité au milieu des peuplades ignorantes et idolâtres qui habitent
+les forêts de l'Amérique du Nord; il s'agit de faire notre salut,
+de mériter le ciel en convertissant les Indiens à notre religion! il
+s'agit,--et de la Roche baissa la voix,--d'empêcher les hérétiques, les
+huguenots--vous m'entendez, Jean--de distiller sur la Nouvelle-France
+le venin de leurs dogmes mensongers, comme ils avaient déjà essayé de le
+faire à Charlefort, à l'instigation de Coligny!
+
+Après cette sortie, dictée par le fanatisme religieux de l'époque, de la
+Roche-Gommard pencha la tête sur sa poitrine et se livra à une profonde
+méditation. Mais s'il eût jeté les yeux vers son écuyer, il aurait été
+surpris de l'altération qu'il avait subie, depuis quelques instants,
+Jean de Ganay était d'une pâleur livide; ses traits se contractaient,
+ses muscles frémissaient, il semblait se débattre contre une colère
+sourde dont il voulait comprimer l'essor, et se mordait furieusement les
+lèvres, comme pour refouler les paroles qui affluaient à sa bouche. Peu
+à peu, cependant, il se maîtrisa, et quand le marquis s'arracha à ses
+pensées, Jean était calme ou du moins paraissait l'être.
+
+--Vous m'avez compris? demanda le seigneur de la Roche.
+
+--Je vous ai compris, répondit froidement Jean.
+
+--Et vous viendrez, la croix d'une main, la houe de l'autre? et si je
+succombe...
+
+--Je veillerai à l'accomplissement de vos dernières volontés.
+
+--Merci, Jean, dit le marquis, se levant et prenant la main du vicomte
+qu'il trouva moite et glacée; merci; vous serez un jour la gloire de la
+chrétienté. A demain! Faites vos apprêts pour le départ.
+
+De Ganay se retira et Guillaume de la Roche alla se prosterner devant
+son crucifix.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ONCLE ET LA NIÈCE
+
+
+Cependant, Laure de Kerskoên s'était de nouveau jetée dans sa chaire et
+elle réfléchissait.
+
+--Quelle folie! m'écrire qu'il viendra ce soir! ne lui avais-je pas dit
+que j'attendais mon oncle! Mais, que signifient ces mots: «Ne craignez
+rien. Mes précautions sont bien prises; demain, si vous le voulez, nous
+serons unis par des liens indissolubles!» Oh! je tremble! que prétend-il
+faire? Cher Bertrand, il est capable de tout... il m'aime tant!...
+Pourquoi faut-il qu'une inimitié mortelle divise nos parents? Mais, non,
+non, je n'aurai jamais d'autre époux que lui au monde! oh! plutôt je
+préférerais m'enterrer dans un cloître! Mon amour n'est-il pas juste,
+n'est-il pas légitime? mon existence ne la dois-je pas à ce valeureux
+champion? Où serais-je sans lui, bonne Sainte-Marie! Au péril de sa vie,
+il m'a arrachée aux flammes qui dévoraient le couvent de ma tante...
+Comme il est beau, comme il est brave! Et puis, si timide avec moi!
+affrontant tous les dangers pour venir soupirer un instant sous les
+fenêtres de sa reine! Quelle différence avec ce Jean de Ganay, dont les
+assiduités m'importunent! D'ailleurs, quoi qu'en pense le marquis de la
+Roche, il ne me semble pas loyal catholique, le Bourguignon! Je ne me
+souviens pas de lui avoir vu faire le signe de la croix, et il trouve
+toujours un prétexte pour ne pas assister au divin sacrifice de la
+messe. Bien au contraire, Bertrand n'y manque jamais, lui! Chaque
+dimanche, déguisé en serf, je l'aperçois pieusement humilié en un coin
+de l'église du hameau, où je vais régulièrement depuis la mort de notre
+digne chapelain... Venir ce soir, quelle imprudence! Si je pouvais
+l'avertir! Impossible, Adresse est trop grièvement blessée! Que
+résoudre?... Si je savais où il est!... Et cet écuyer qui rôde sans
+cesse sur les remparts! En disant à monseigneur de la Roche de doubler
+les gardes, parce que... parce que... Mauvais moyen, mauvais moyen; mon
+oncle concevrait des soupçons! Fatalité! quelque magicien m'aura jeté
+un sort, c'est sûr... Il faut implorer le secours de ma miséricordieuse
+patronne!
+
+Ayant formé ce dessein, la dévotieuse jeune fille courut s'agenouiller
+devant son prie-Dieu.
+
+Tandis qu'elle était ainsi prosternée, Guillaume de la Roche entra sans
+bruit chez elle.
+
+Ne voulant point troubler ses oraisons, il allait se retirer, car il
+était bien loin de se douter, le rigide tuteur, que c'était une pensée
+terrestre, une pensée mondaine, une pensée d'amante insoumise, qui
+absorbait ainsi l'attention de sa pupille; mais tout à coup celle-ci
+s'écria avec allégresse:
+
+--Oh! merci, merci! bienheureuse patronne, vous avez exaucé mes voeux;
+il est sauvé!
+
+--Qui cela? demanda le marquis.
+
+--Monseigneur de la Roche! balbutia Laure interdite.
+
+--Eh bien! chère enfant, est-ce ainsi que vous recevez votre oncle après
+deux mois d'absence?
+
+--Pardon, pardon, dit Laure en rougissant, je...
+
+--Vous ne m'attendiez pas, méchante fille, reprit Guillaume en la
+baisant tendrement au front. Mais grâce au ciel, nous sommes revenus
+sains et saufs et tout est prêt pour notre prochain départ.
+
+--Votre prochain départ!
+
+--Ah! ma mie, vous gémirez, car j'emmène avec moi le chevalier de vos
+pensées. Jean de Ganay m'accompagnera à la Nouvelle-France. Ça, ne te
+désole pas, ma Laurette; ne baisse pas ces grands yeux bleus pour cacher
+ton affliction. Je te promets de te le rendre dans un an au plus.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Mais quoi, mademoiselle? dit Guillaume en s'asseyant et l'attirant sur
+ses genoux.
+
+--Mais...
+
+--Puisque je te promets de te le rendre. Ne vas-tu pas être jalouse de
+ton vieil oncle? La séparation vous fortifiera tous deux, et vous
+me saurez gré de vous avoir tenus éloignés durant quelque temps. Tu
+passeras ton veuvage chez l'abbesse du moustier de Blois.
+
+--Mais, mon oncle, dit enfin la jeune châtelaine qui s'était peu à peu
+remise de son émotion, ne m'avez-vous pas annoncé que votre projet de
+fonder une colonie à la Nouvelle-France était ajourné?
+
+--Ah! répliqua le marquis en souriant, c'est moins mon projet de
+colonisation que le colon que j'enlève qui m'attire cette insidieuse
+question.
+
+--Vous avez donc obtenu vos lettres patentes? dit-elle avec une
+agitation qui échappa à son interlocuteur.
+
+--Bien mieux, répondit-il; j'ai triomphé des pièges que m'avait tendus
+le duc de Mercoeur.
+
+Laure tressaillit.
+
+--Chère enfant, dit de la Roche en la pressant affectueusement contre sa
+poitrine, tu me pardonneras de te délaisser. Mais la voix de Dieu parle
+à ma conscience. Il faut que je parte. Nouveau Pierre l'Hermite, je
+porterai la bannière de l'Église romaine au milieu des infidèles,
+et bientôt l'autre rive de l'Atlantique retentira de louanges au
+Tout-Puissant. Courage, ma fille! offre ton âme à Dieu! il t'aidera à
+supporter cette épreuve.
+
+Laure était sensible. Élevée par Guillaume de la Roche qui l'avait
+gâtée, elle le chérissait à l'égal d'un père. Si les longues expéditions
+de son tuteur ne l'avaient jamais effrayée, à cette époque de troubles
+et de guerres civiles, l'idée d'un voyage au delà de l'Océan, vers des
+contrées qu'on jugeait beaucoup plus lointaines qu'elles ne le sont
+réellement, cette idée, disons-nous, ne pouvait manquer de l'attrister.
+Elle fondit en larmes.
+
+Persuadé que ces larmes avaient plutôt son écuyer pour objet que
+lui-même, Guillaume essaya de la consoler par des caresses. Puis
+s'imaginant opposer un remède souverain à la douleur de sa nièce, il lui
+dit en la quittant:
+
+--Allons, enfant, sèche tes pleurs. Vous serez fiancés avant que nous
+nous embarquions.
+
+Aussitôt qu'il eut laissé la chambre, Laure frappa trois fois sur un
+gong avec une baguette d'argent. Sa camériste, jeune Picarde accorte,
+avenante, parut.
+
+--Suzette, quel est le sergent de garde à la porte du château?
+
+La soubrette cligna de l'oeil d'un air intelligent et répondit:
+
+--C'est Goliath!
+
+--Descends à l'office, et ordonne au sommelier de ne pas oublier ce soir
+le poste... Tu m'entends!
+
+--Mademoiselle sera obéie, dit Suzette en s'inclinant.
+
+--Ah! je suis indisposée... Je ne paraîtrai pas au souper.
+
+Suzette fit une deuxième révérence et sortit.
+
+--Comme cela, s'écria alors la nièce du marquis, peut-être réussirai-je
+à le voir en sûreté!
+
+
+
+
+ V
+
+ LE MÉNESTREL
+
+
+--Allons, sergent Goliath, encore un verre de ce généreux cidre dont
+nous a gratifiés la noble Laure de Kerskoên.
+
+--Verse, verse toujours, Oreille-de-Lièvre; car, ventremahom! la langue
+m'arde plus que charbon ardent, et mon estomac résonne comme une tonne
+vide.
+
+--Brave demoiselle, que notre châtelaine! ajouta Oreille-de-Lièvre, en
+remplissant une écuelle de bois que lui tendait le sergent.
+
+--Jour de ma vie! tu dis vrai, répondit celui-ci. Brave demoiselle,
+ventremahom!
+
+Et il porta le gobelet à ses lèvres.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta, tendit l'oreille.
+
+--Qu'as-tu donc, Goliath? on dirait que tu écoutes quelque chose.
+
+--Vraiment oui, ventremahom, j'écoute... n'entendez-vous pas?
+
+Par la porte entr'ouverte du corps de garde, la brise du soir apportait
+ces paroles bien connues, chantées sur un mode lent et harmonieux:
+
+ ................... Li Bretons
+ Jadis souloioient par prouesse,
+ Des aventures qu'ils oioient
+ Faire des lais par remembrance
+ Qu'on ne les mist en oubliance...
+
+--Oh! oh! ventremahom! cela nous annonce, si je ne m'embrène en fumier
+d'erreur, le jovial trouvère qui tant nous donna soulas et esbattements
+ces derniers jours. Sans doute il demande l'hospitalité. Ce sera
+précieuse aubaine pour nous de le recevoir en notre chambrée. Il nous
+contera vaillantes histoires des preux Armoricains, et ne manquera pas
+de nous redire les merveilleuses aventures du chevalier Bertrand du
+Guesclin.
+
+--Et aussi l'expédition des quatre fils de Montglave, dit
+Oreille-de-Lièvre: «A l'issu de l'hyver que le joly temps de l'esté
+commence et qu'on voit les arbres florir et les fleurs s'espanyr.»
+
+--Pas si vite, compère, pas si vite, intervint un troisième
+hallebardier; festinons, banquetons, c'est fort bien; mais ne forçons
+pas la consigne. Le couvre-feu est sonné!
+
+--Oh! la piètre affaire! dit Goliath. Qu'on introduise notre galant
+ménestrel, je réponds de tout!
+
+--Nenni, sergent, nenni! reprit l'autre avec opiniâtreté; répondez de
+votre nuque, soit; cela vous regarde; mais de la mienne, c'est objet qui
+m'intéresse trop particulièrement pour que j'abandonne à aucun le soin
+de sa responsabilité.
+
+--Ventremahom! m'est avis, vieux pleurard de Balafré, que tu ne seras
+satisfait que quand je t'aurai refroidi le sang avec mon baume d'acier.
+
+Balafré allait riposter, mais un des hallebardiers lui tendit l'écuelle
+qui ne cessait de circuler à la ronde. Le parfum du liquide pétillant
+apaisa la colère du troupier, et après avoir bu, il dit:
+
+--D'ailleurs, agissez comme vous le désirez; moi je m'en lave les mains,
+ainsi que monsieur Ponce Pilate fit, à l'occasion du jugement prononcé
+contre notre rédempteur Jésus.
+
+--Ventremahom! tu as raison de consentir...
+
+--Mais, sergent, objectèrent quelques-uns des soudards, si notre redouté
+seigneur, le marquis de la Roche, vient à savoir que nous avons reçu un
+étranger en notre corps de garde?...
+
+--Jour de ma vie! qui osera le lui dire? Y a-t-il un espion parmi nous?
+
+Cette interrogation imposa silence aux récalcitrants. Au reste le chant
+du trouvère était si poétique, si harmonieux, qu'il eût attendri un
+rocher. En ce moment, il modulait, en s'accompagnant de son rebec,
+la vieille romance bretonne dont Thibault, comte de Champagne, nous a
+laissé la traduction:
+
+ Las! si j'avais pouvoir d'oublier
+ Sa beauté, sa beauté, son bien dire,
+ Et son très-doux, très-doux regarder,
+ Finirait mon martyre.
+ .....................
+
+--Il n'y a pas une couple de gosiers comme celui-là dans tout le monde,
+ventremahom! c'est notre barde; il ne couchera pas à la taverne de la
+belle étoile, dussé-je, pour cet acte de charité, être fouetté de verges
+jusqu'à effusion de sang. Ça, mandez la sentinelle.
+
+Au bout de quelques minutes, le factionnaire arriva dans le corps de
+garde du château de la Roche, où se passait cette scène.
+
+--Ah! c'est toi, Courtevue! dit Goliath. Qui ballade à pareille heure
+sous les murs du château?
+
+--Le trouvère armoricain.
+
+--Seul?
+
+--Seul, sergent.
+
+--Qu'on abaisse le pont, ventremahom! nous avons encore une cruche
+pleine, et nous coulerons joyeuse nuit, jour de ma vie!
+
+Après ces paroles, le chef du poste, sans défiance, sortit pour aller à
+la rencontre de l'hôte que la chance lui amenait.
+
+L'énorme panneau de madriers décrivit lentement son quart de cercle
+et recouvrit horizontalement le puits qui précédait l'entrée des
+fortifications.
+
+--Qui vive! cria Goliath, apercevant une ombre à travers les ténèbres de
+la nuit.
+
+En réponse à son interrogatoire, il reçut ce couplet:
+
+ Pour débaucher, par un doux style,
+ Femme ou fille de bon maintien,
+ Point ne faut de vieille subtile,
+ Frère Lubin le fera bien.
+
+--Est-ce toi, ventremahom, mon barde?
+
+Accroupie devant le pont, l'ombre continuait sa ballade:
+
+ Je pregche en théologien;
+ Mais pour boire de belle eau claire,
+ Faites-la boire à votre chien;
+ Frère Lubin ne le peut faire.
+
+--Ah! bravo! bravo! ventremahom! dit Goliath en se frottant les mains.
+Accours, mon gai rossignol; tu pomperas à autre réservoir qu'à claire
+fontaine! Et, par les cornes du diable!...
+
+Mais, avant qu'il eût achevé sa phrase, dix doigts vigoureux nouaient
+son cou dans leurs muscles d'acier, un poignard était planté dans sa
+poitrine et il tombait dans le puits, sans proférer un soupir!
+
+
+
+
+ VI
+
+ L'ATTAQUE
+
+
+Pendant ce temps, le vicomte Jean de Ganay se promenait sur le rempart,
+autant pour s'assurer que les sentinelles étaient bien à leur poste que
+pour méditer.
+
+Le temps, superbe le matin, s'était assombri dans l'après-midi, et, à
+ce moment, de lourds nuages noirs se traînaient péniblement au ciel. Les
+ténèbres étaient profondes; aucun rayon de lune n'apparaissait; mais à
+de courts intervalles, un éblouissant éclair déchirait en échancrures
+embrasées l'épais manteau du firmament et illuminait les hautes tours du
+château.
+
+Nulle brise ne courait dans l'air: on respirait une atmosphère épaisse,
+chargée d'électricité.
+
+Au loin la mer grondait en brisant ses vagues contre les falaises, et
+parfois le cri strident d'une orfraie troublait encore le silence de la
+nuit.
+
+L'écuyer se sentait navré de tristesse.
+
+--Elle n'est point venue à notre rencontre, pensait-il; elle n'a pas
+présidé au souper, sous prétexte d'une indisposition: et cependant je
+suis bien sûr de l'avoir vue à sa fenêtre quand le marquis fit sonner du
+cor pour qu'on abaissât le pont-levis... C'est étrange! me serais-je
+trompé?... ne m'aimerait-elle pas? Ne pas m'aimer! oh! c'est impossible!
+cent fois, je lui ai parlé de mon amour... jamais, de vrai, elle ne m'a
+avoué... Quel impénétrable mystère que le coeur d'une femme!... Ah! je
+suis fou de m'inquiéter; n'est-ce pas elle qui a brodé cette écharpe que
+je porte sur mon sein? n'est-ce pas elle qui me l'a donnée? Pourtant...
+Encore ces maudits soupçons! Eh! qui aimera-t-elle donc, si elle ne
+m'aimait pas! Depuis sa sortie du couvent, elle est restée au château,
+ne recevant, ne voyant personne!... Bast! je suis bien sot de...
+Qu'est-ce? il me semble qu'on appelle.
+
+Jean, qui se trouvait alors sous la fenêtre de Laure, leva la tête.
+Cette fenêtre, nous avons omis de le dire, s'ouvrait au sud, vis-à-vis
+de la porte extérieure du manoir.
+
+--Bertrand, est-ce vous? disait une voix.
+
+Le vicomte s'efforçait vainement de percer le voile d'obscurité qui
+l'enveloppait de ses plis opaques: rien, il ne distinguait rien!
+
+Néanmoins il allait répondre, quand tout à coup l'occident s'éclaira
+d'une lueur phosphorescente suivie d'un formidable roulement de tonnerre
+et d'un cri d'effroi.
+
+--Laure de Kerskoên! murmura de Ganay, qui avait aperçu la jeune
+châtelaine accoudée à sa fenêtre.
+
+Mais, avant qu'il eût pu se rendre compte le l'impression que lui causa
+cet incident, le feu céleste s'était évanoui, l'ombre avait repris
+sa place un instant usurpée, et un deuxième cri, vigoureux, sauvage,
+excitant, ébranlait les échos du manoir.
+
+--Alerte! alerte! aux armes! aux armes!
+
+--Qu'y a-t-il! demanda Jean à un archer qui passait près de lui.
+
+--Le château est investi! le château est investi! répliqua celui-ci en
+fuyant à toutes jambes.
+
+Sans se troubler, l'écuyer s'élança vers le corps de garde supérieur où
+était enfermée la manivelle pour monter et descendre la herse.
+
+La plus grande confusion régnait parmi les soldats.
+
+--Abattez la herse! s'écria le vicomte.
+
+--Mais l'ennemi a déjà franchi les fortifications, fit observer un des
+gardes.
+
+--N'importe! n'importe! qu'on lui coupe la retraite.
+
+Et tandis que les soldats s'empressaient d'obéir à cette injonction,
+Jean courait à l'escalier qui conduisait à la porte du château
+proprement dit.
+
+Elle débouchait sur la partie septentrionale du trapèze; l'écuyer
+pressa ses pas de ce côté; mais quelle que fût sa rapidité, il avait
+été devance par les assaillants qui se ruaient tumultueusement vers le
+pont-levis.
+
+Déjà le bruit de l'attaque nocturne s'était répandu de toutes parts.
+La grosse cloche du donjon sonnait l'alarme Arrachée au sommeil, la
+garnison se mettait sur pied, et faisait, des préparatifs de défense;
+tandis que, interrompu au milieu de ses oraisons par les premières
+rumeurs, le marquis de la Roche s'était précipité dans la cour, où
+bientôt l'avait joint l'élite de ses hommes d'armes. On lui apprit
+qu'une troupe de gens inconnus venait de surprendre et de massacrer le
+corps de garde extérieur.
+
+--Levez le pont, fermez les portes! dit-il avec le plus grand
+sang-froid. Qu'une compagnie se rende à la plate-forme, une autre dans
+les tours, et que les femmes, les enfants et les domestiques soient
+confinés dans le donjon.
+
+Ensuite, sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de sa nièce
+afin de la mener lui-même en un lieu sûr, car l'appartement qu'elle
+occupait durant la paix servait de retranchement à une escouade
+d'archers lorsque la forteresse était assiégée. Mais, jugez de
+l'étonnement du marquis! la chambre de Laure Kerskoên était vide.
+
+Il ne fallait pas songer à s'enquérir des motifs de la disparition de la
+jeune fille, alors que chaque seconde écoulée aggravait le péril commun.
+Étouffant ses angoisses, de la Roche vola à la galerie saillante qui
+surplombait la porte du château.
+
+Une troupe d'hommes y étaient assemblés, les uns faisant pleuvoir sur
+la tête des assaillants des pierres, des obus, les autres apportant
+de l'huile bouillante, les autres jetant par les mâchicoulis, des
+couleuvrines, des canons, des mortiers devenus inutiles, pendant que,
+postés aux barbacanes des tours voisines, archers et arquebusiers
+criblaient l'ennemi de traits et de balles.
+
+Le vacarme était épouvantable, le combat lugubre comme la tempête
+qui hurlait dans l'espace! A la clarté fumeuse de quelques torches de
+résine, pâlissant fréquemment sous la fulguration des éclairs, l'oeil
+saisissait des nuées d'hommes se mouvant sur toute l'étendue du
+bâtiment, entre la contrescarpe intérieure et le terrassement du
+rempart.--Puis l'on entendait des cris féroces, des gémissements, des
+imprécations, et, couvrant le tout, la voix solennelle du tonnerre
+mugissait dans l'étendue.
+
+Les agresseurs avaient eu le loisir de briser les chaînes du pont-levis
+avant, que l'éveil ne fût donné, et malgré les projectiles de toute
+nature dont les accablaient les défenseurs du château, ils s'acharnaient
+à enfoncer la porte.
+
+Un énorme madrier qu'ils avaient trouvé sur le glacis leur servait à cet
+effet.
+
+Vingt hommes robustes, placés aux deux côtés de la pièce de bois,
+la soutenaient au bout de leurs bras tendus, et lui imprimaient un
+mouvement de va-et-vient, en dardant son extrémité contre la porte, qui
+éclatait à chaque coup du formidable bélier.
+
+--Hardi! hardi! sus! sus! mes braves! vociférait un chevalier, armé
+de toutes pièces, dont le casque orné d'une plume noire dominait cette
+cohue de démons.
+
+--Du courage! du courage! clamait à son tour Guillaume de la Roche
+qui s'était emparé d'un fusil à rouet et tirait incessamment sur les
+ennemis.
+
+Mais, malgré la valeur des assiégés, malgré les flots d'huile et de poix
+en ébullition qu'ils versaient sur leurs ennemis, ceux-ci ne bronchaient
+pas; blessés et morts étaient poussés dans le fossé; de nouvelles mains
+les remplaçaient aussitôt, et le bélier improvisé ne cessait d'ébranler
+l'obstacle qu'ils voulaient renverser. Un des gonds de la porte avait
+cédé, les autres ne pouvaient tenir longtemps. L'ennemi beuglait sa
+victoire, lorsque Guillaume de la Roche s'écria:
+
+--Jetez le Foudroyant!
+
+Le Foudroyant était une monstrueuse pièce de quatre-vingt-seize, braquée
+à l'angle de la plate-forme.
+
+Tout ce qu'il y avait d'hommes autour du marquis se mit à l'oeuvre, et
+après des efforts inouïs, le colosse de bronze fut renversé du haut de
+la galerie sur le flot humain qui déferlait au bas.
+
+Puis ce fut un craquement horrible, une vibrante exclamation de douleur
+et d'épouvante!
+
+Le pont s'était rompu et abîmé dans le fossé avec tous ceux qu'il
+supportait...
+
+Dès lors la panique se glissa dans les rangs des ennemis. Ceux qui
+étaient les plus proches voulurent fuir, mais refoulés par les plus
+éloignés désireux d'arriver sur le théâtre de l'action, ils tombèrent
+pêle-mêle dans le fossé où ils furent déchirés, lacérés, par les pointes
+de fer qui en garnissaient le talus. Un grand nombre trouvèrent la mort
+dans cette bagarre, que les assiégés mirent largement à profit pour
+mitrailler leurs adversaires.
+
+Un vent impétueux s'était élevé, chassant les nuées vers l'orient. Entra
+les éclaircies faites par leur dispersion, la lune tantôt montrait son
+disque d'argent, tantôt se replongeait derrière un impénétrable rideau.
+Ces fluctuations de lumière et d'ombre prêtaient au siège du château des
+couleurs vraiment fantastiques.
+
+Cependant, le chevalier à la plume noire était parvenu à rétablir
+l'ordre parmi les siens. Ils battirent en retraite, mais au moment où
+ils atteignaient la porte, une troupe d'arquebusiers que Jean de
+Ganay avait à la hâte ramassés sur le rempart fondit sur eux. Les
+arquebusiers, contre leur attente, furent reçus avec uns intrépidité qui
+les contraignit à se replier. Infructueusement le vicomte s'épuisait
+à stimuler leur ardeur, ils n'écoutaient rien et se débandaient,
+incapables de résister à l'impulsion de ceux qu'ils avaient cru pouvoir
+cerner et tailler en pièces.
+
+Frémissant d'indignation, le vicomte de Ganay allait se jeter au fort
+de la mêlée pour y périr les armes à la main, lorsqu'il aperçut le
+chevalier à la plume noire.
+
+Abattre deux hommes qui lui barraient le passage et se trouver en face
+du chef de cette lâche expédition fut pour notre brave écuyer l'affaire
+d'une minute.
+
+--A nous deux! cria-t-il en l'affrontant l'épée en arrêt.
+
+--Es-tu chevalier?
+
+--Oui, j'ai gagné mes éperons au blocus de Paris.
+
+Aussitôt, les fers croisés se choquent, pétillent, grincent, lancent
+des milliers d'étincelles, et la trompette résonne annonçant une trêve
+momentanée, afin de laisser toute liberté aux deux nobles combattants.
+
+Pour champ clos ils ont une petite esplanade en arrière de la porte
+principale, pour lustre la lune qui brille à cet instant au-dessus de
+l'arène, pour témoins une ceinture de soldats.
+
+
+
+
+ VII
+
+ BERTRAND
+
+
+Le chevalier noir, nos lecteurs l'ont deviné, était Bertrand, l'amant
+favori de la belle Laure de Kerskoên. Ne pouvant songer à obtenir la
+main de sa maîtresse à cause de la haine qui divisait son oncle, le duc
+de Mercoeur et le marquis de la Roche, il avait résolu de profiter de
+l'absence de ce dernier pour enlever la jeune châtelaine. Son plan était
+des plus simples. Ayant à sa solde un régiment de reîtres, Bertrand
+devait se présenter à la porte du manoir sous le costume de troubadour,
+qu'il adoptait souvent pour y pénétrer.
+
+Une partie de ses soldats le suivrait de près en rampant le long des
+rochers, il solliciterait l'hospitalité qu'on ne lui refusait jamais,
+parce que les soldats de la garnison savaient que le trouvère armoricain
+était agréable à la nièce de leur seigneur, et se rendrait maître de la
+forteresse. Cela explique le message qu'au moyen d'une colombe il avait
+expédié, à Laure de Kerskoên. Mais à peine ce message était-il envoyé
+qu'un espion avait averti Bertrand que le marquis, alors à Saint-Malo,
+s'était mis on marche pour retourner au château. Désespéré de ce
+contre-temps qui ajournait l'accomplissement de ses desseins, notre
+paladin se décida à s'emparer du marquis. Ayant échoué dans cette
+tentative, il poursuivit néanmoins l'exécution de son entreprise, dans
+laquelle, comme on l'a vu, il eut à subir de nouveaux revers.
+
+Bertrand connaissait bien le vicomte de Ganay, et s'il avait exigé qu'il
+déclinât son titre, c'était pure moquerie; il n'ignorait pas non plus
+les prétentions de Jean au coeur de Laure, aussi répondit-il à son
+attaque avec cette fureur aveugle qu'aiguillonnent la jalousie et le
+désir d'humilier un rival déjà illustre par de nombreux exploits.
+
+Le duel dura plus de vingt minutes avec, un acharnement sans égal. Les
+deux antagonistes étaient peut-être de même force, mais à la fougue
+de son adversaire, Jean opposait un calme inébranlable, et après les
+premières passes, l'on put prévoir qu'à moins d'un accident, le vicomte
+resterait vainqueur de ce combat singulier. En effet, le neveu du duc
+de Mercoeur, exaspéré par le sang-froid de l'écuyer, ne tarda guère à
+ferrailler sans étudier les bottes qu'il poussait; c'était là que Jean
+l'attendait; mais comme il désirait plutôt le désarmer que le tuer, il
+négligea maintes occasions de riposter, alors qu'il lui était facile
+de le faire. A la fin, cependant, lassé lui-même, il rendit estoc pour
+estoc, et relevant une fausse parade, atteignit Bertrand à la solution
+de continuité de sa cuirasse et de ses brassards.
+
+Le jeune homme chancela et tomba sur les genoux: il avait l'épaule
+traversée de part en part.
+
+Cette défaite mettait un terme aux hostilités. Les assaillants se
+livrèrent à la merci des assiégés, qui étaient sortis du château par une
+poterne secrète, afin d'assister au cartel.
+
+Guillaume de la Roche embrassa chaleureusement son brave écuyer, fit
+enchaîner les captifs au nombre de plus de soixante, et transporter
+Bertrand dans un des cachots du donjon. Puis, ayant donné des ordres
+pour que tous les postes fassent doublés et les cadavres brûlés dans la
+chaux vive, il entraîna Jean de Ganay vers son appartement.
+
+--Eh bien! lui dit-il en arrivant, n'avais-je pas raison, mon cher et
+valeureux ami?
+
+--Je ne sais, messire.
+
+--Vous ne connaissez donc pas Bertrand de Mercoeur, neveu du duc?
+
+--J'en ai beaucoup ouï parler comme d'un vaillant champion...
+
+--Vaillant! ne lui appliquez pas cette épithète, mon fils; Bertrand
+est un lâche, indigne de la couronne qu'il porte sur son blason. En
+voulez-vous une preuve irrécusable? c'est lui qui nous a attaqués ce
+matin, sur la route de Saint-Malo, lui qui nous a attaqués ce soir
+par une trahison dont j'ignore les menées, lui que vous avez provoqué,
+blessé!
+
+--Se peut-il! murmura le vicomte.
+
+--Que trop, reprit Guillaume. Mais quel parti prendre à son égard?
+
+--En référer à la justice du roi.
+
+--J'y songeais... oui, c'est, ce me semble, le meilleur expédient, car
+son crime ne doit pas demeurer impuni, fit notre sécurité exige que nous
+ne le gardions pas ici. Le duc saurait bien nous l'arracher. Allons,
+bon courage, Jean! Dans quelques jours nous serons en route pour
+aller défendre une cause plus noble--la sainte cause de la religion
+chrétienne.
+
+Le seigneur de la Roche, et son écuyer échangèrent encore quelques
+paroles, et sa quittèrent l'un pour s'informer de sa nièce, l'autre pour
+s'assurer que tout danger avait cessé.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ L'ÉVASION
+
+
+Et Laure de Kerskoên, qu'était-elle devenue? pourquoi son oncle ne
+l'avait-il pas trouvée dans sa chambre?
+
+A neuf heures, la jeune châtelaine avait ouvert le châssis de sa
+fenêtre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit,
+le lecteur s'en souvient: «Est-ce vous, Bertrand!» mais la lueur de
+l'éclair lui ayant montré Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle
+attendait, Laure s'était brusquement retirée, avec une épouvante
+augmentée par le cri de guerre qui monta soudain à ses oreilles.
+Tremblante, éperdue, Laure pensa d'abord à se réfugier chez son oncle.
+Un instinct--l'instinct de l'amour--l'arrêta. Retournant à sa fenêtre,
+elle entrevit à travers les ténèbres la plume noire qui ombrageait le
+casque de son amant.
+
+--Bertrand! dit-elle, miséricorde divine! c'en est fait de lui!
+
+Mais bientôt une idée traversa l'esprit de la jeune fille. Sans
+plus réfléchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour
+d'honneur. Elle espérait pouvoir avertir Bertrand que le marquis était
+de retour au château. Par malheur, on achevait de barricader toutes les
+issues, et elle fut obligée de regagner son appartement. C'est durant
+cette absence que Guillaume était venu chez sa nièce. Palpitante,
+affolée, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit
+et écouta. Il est plus difficile de décrire que d'imaginer les tortures
+morales qu'elle eut à souffrir tant que dura le siège du manoir. Chaque
+coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funéraire, et
+quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre
+enfant manqua de s'évanouir.
+
+Quelle triste situation pour elle! si son oncle était vainqueur, son
+amant serait sans doute passé au fil de l'épée; si au contraire Bertrand
+l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait
+élevée, la chérissait comme un père? Mon Dieu! que d'afflictions pour
+l'âme de l'infortunée Laure! Partagée entre les sentiments du devoir, de
+la reconnaissance, et les anxiétés de la passion, de l'amour, combien la
+peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le
+sang se précipitait à son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau à
+la main.
+
+La bonne dame frissonnait de tous ses membres.
+
+--Jésus, seigneur, ayez pitié de nous! s'écria-t-elle. Ils vont nous
+prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de
+Rennes! Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-nous!
+
+--As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion à ses
+angoisses.
+
+--Peur, chère damoiselle!... peur! oh! mettons-nous en prière, ma fille;
+implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe!
+
+Laure ne savait trop que répondre à cette invitation; entraînée par
+l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencèrent
+à réciter leurs patenôtres en s'interrompant chaque fois que le tumulte
+croissait.
+
+Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assiégeants
+et assiégés firent silence.
+
+--Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence
+avait exaucé ses voeux, les infidèles sont repoussés.
+
+Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fenêtre.
+
+--Oh! damoiselle! damoiselle! où allez-vous?
+
+--Chut!
+
+S'effaçant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au
+dehors, tressaillit, bondit en arrière, puis elle s'avança de nouveau,
+passa sa tête à travers le châssis... et les doigts crispés à la
+tablette de la croisée, le corps ployé, les muscles frémissants, les
+prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade.
+Je laisse à penser quelles sensations l'agitèrent durant ce long combat
+où se trouvait compromise une tête qu'elle affectionnait au delà de
+toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'émotion lui
+coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'éloigner,
+mais une puissance d'attraction plus énergique que sa volonté la tenait
+clouée à cette place...
+
+Bertrand est touché, il tombe!
+
+Aussitôt les nerfs de Laure se détendent, elle est frappée au coeur,
+elle s'affaisse! Catherine vole à son secours.
+
+Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskoên,
+châtelaine de Vornadeck, enveloppée de la tête aux pieds dans une mante
+noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur
+du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction
+à l'entrée, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort
+profondément, adossée à la guérite.
+
+Laure pénètre dans la tour, monte au premier étage, et tirant de son
+corsage une grosse clef, ouvre, après mille difficultés, la porte d'une
+chambre de forme triangulaire.
+
+Cette chambre, c'est la prison de Bertrand.
+
+Enchaîné sur un bloc de pierre, le jeune homme était on proie à
+une fièvre ardente, occasionnée par la blessure qu'il avait reçue à
+l'épaule.
+
+--Qui est là? dit-il dolemment.
+
+La jeune fille démasqua la lanterne qu'elle avait cachée sous sa mante
+et vint s'agenouiller près de lui.
+
+--Laure! est-ce un rêve?
+
+--Las! pauvre Bertrand!
+
+--Mais quoi, je ne rêve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez...
+encore... encore... là, que je sente vos vêtements, que je respire votre
+haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure...
+
+--Cher Bertrand, dans quelle position!...
+
+--Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adorée, je suis heureux,
+puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais
+les derniers supplices sans sourciller.
+
+--Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous délivrer.
+
+Le prisonnier sourit amèrement.
+
+--Oh! dit-il, en montrant les fers dont il était chargé.
+
+--Êtes-vous trop faible pour vous soutenir?
+
+--Comment cela?
+
+--Tenez, dit Laure en lui présentant une petite lime.
+
+Un éclair de joie colora le visage pâli de Bertrand.
+
+--Ensuite? dit-il.
+
+--Ensuite, ne craignez rien.
+
+Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commença à limer la chaîne
+qui scellait son amant à la muraille.
+
+Ce travail fut lent et pénible, les blanches mains de Laure se
+teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait--ce courage qui
+a fait tant de femmes héroïques--et au bout d'une heure, la chaîne était
+sciée.
+
+--A présent, hâtons-nous, dit-elle.
+
+L'espérance de la liberté prêta des forces au captif. Ils descendirent
+les marches du donjon, et arrivèrent au rez-de-chaussée dans une grande
+pièce au centre de laquelle on remarquait un puits.
+
+--Écoutez, dit alors la châtelaine, en indiquant le bord du puits,
+Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de
+la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage
+souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de là montagne.
+Voici la clef de la poterne dérobée. Mais, sur votre honneur, jurez-moi
+que jamais vous ne révélerez le secret que je vous confie!
+
+--Hélas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la
+volonté de partir. Laure, je voudrais mourir!
+
+--Laissez là, ami!
+
+--Sans vous, l'existence...
+
+--Bertrand, jamais je n'appartiendrai à d'autre qu'à vous. Prenez cet
+anneau, c'est celui que me légua ma pauvre mère... qu'il soit le gage de
+nos fiançailles!
+
+Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta à ses lèvres.
+
+--Allons, séparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonflés de
+larmes.
+
+Aidé par sa maîtresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le
+premier degré de l'escalier à mi-hauteur du corps, et adressa à la jeune
+allé un signe d'adieu.
+
+Mais elle se pencha jusqu'à lui et le baisa au front.
+
+--Oh! tu, seras à moi, ma bien-aimée! proféra le prisonnier avec
+transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait
+remise, il s'enfonça dans les profondeurs du gouffre.
+
+Peu à peu, le son de ses pas s'évanouit, et lorsqu'ils eurent cessé de
+résonner sur les degrés humides, la nièce de Guillaume de la Roche se
+releva en disant:
+
+--Bénie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauvé!
+
+Quelques minutes après, Laure de Kerskoên, comtesse de Vornadeck,
+rentrait dans son appartement sans avoir été remarquée.
+
+
+
+
+ IX
+
+ AVANT LE DÉPART
+
+
+Un mois s'est écoulé depuis les divers événements que nous avons
+racontés. Laure, à la fenêtre où nous l'avons déjà vue, Laure attend.
+Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagère
+d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre.
+
+Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sûreté, remis de ses
+blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage à feindre de
+l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et à lui déclarer qu'elle a fait
+voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'âge de vingt ans, afin
+de le déterminer à ajourner à son retour du Canada leurs fiançailles qui
+doivent avoir lieu le lendemain.
+
+Après avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de
+douces larmes, Laure de Kerskoên se rendit dans la salle d'armes. Elle
+savait y rencontrer Jean de Ganay. L'écuyer se promenait soucieux, agité
+de sombres pressentiments.
+
+--Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix
+la plus câline; vous serait-il advenu malheur?
+
+--Ah! damoiselle, répondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur!
+si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'étendue.
+
+--Vraiment! serais-je indiscrète en vous demandant la cause de cette
+vive affliction?
+
+--Vous-même n'êtes-vous donc pas chagrine?
+
+--Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne
+puis m'habituer à l'idée de son départ, et...
+
+--Et? s'écria Jean intrigué.
+
+Laure baissa ses longues paupières avec un geste de pudeur, mais sans
+répondre.
+
+--Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'écuyer, en
+proie à une émotion poignante.
+
+--Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! répliqua l'amante
+de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si
+expressif, que le pauvre vicomte se crut aimé et faillit se précipiter
+aux pieds de la sirène.
+
+--Mais, dit-il d'un ton pénétré, suis-je au nombre de vos amis?
+
+--Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean,
+qui jouissez de la considération de monseigneur de la Roche, vous qui
+tout récemment avez délivré ce château, vous... Ah! c'est bien mal,
+Jean, de douter ainsi de moi!
+
+Une perle liquide qui vint étinceler au coin de sa paupière, couronna
+la série de tendres reproches déjà exprimés par le sens et l'inflexion
+qu'elle avait, imprimés à ses paroles.
+
+Les femmes possèdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments
+qu'elles n'éprouvent pas. Elles sont souvent même plus éloquentes dans
+le jeu de la passion que dans son action, réelle.
+
+Est-il donc surprenant que le vicomte se laissât prendre à ce piège
+jonché de roses odorantes.
+
+--Quoi, c'est vrai, s'écria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point,
+vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous...
+Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends
+cet aveu! Oh! mon Dieu! prêtez-moi la force nécessaire pour savourer
+pareilles délices!
+
+Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune châtelaine
+s'y opposa doucement en souriant:
+
+--Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi à l'attachement de
+ses meilleurs amis! vous mériteriez, messire, que pour votre peine je
+brûlasse le noeud d'épée que j'ai tressé à votre intention.
+
+--Un noeud d'épée! ah! Laure, votre bienveillance m'accable!
+
+--Un noeud d'épée que voici, et que j'attacherai moi-même, si vous
+le permettez, à la coquille de votre dague. Dorénavant, soyez moins
+soupçonneux, ou je me fâcherai pour de bon. Mais j'ai une prière à vous
+adresser.
+
+--A moi... une prière! Oh! parlez, soyez sûre que je ferai tout ce
+qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la première marque
+de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me
+demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir!
+
+Son teint pâle d'ordinaire s'était nuancé d'un chaud incarnat, sa voix
+avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum
+de l'amour vrai, profondément senti. La vanité de Laure dégusta ce
+triomphe; mais son coeur était trop occupé pour s'émouvoir au contact de
+cette ardente passion.
+
+--Ce que j'ai à vous demander vous coûtera beaucoup, reprit-elle;
+toutefois je ne me prévaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher,
+à l'avance, un serment qu'ensuite vous réprouveriez peut-être...
+
+--Non, non, interrompit de Ganay avec véhémence, non! quoi que vous
+ordonniez, je jure, sur la garde de mon épée, de l'exécuter fidèlement!
+
+L'amante de Bertrand ne put réprimer une lueur de satisfaction, en le
+voyant tomber dans les rêts qu'elle lui avait si adroitement tendus.
+
+--Je crains que vous ne vous repentiez de cette précipitation,
+objecta-t-elle encore.
+
+--Ne craignez rien; parlez.
+
+--Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancés demain.
+
+--C'est aussi ma plus douce aspiration.
+
+--Voilà ce que je redoutais.
+
+--Vous...
+
+--Hélas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant
+vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous?
+
+--Et cette promesse? balbutia de Ganay, plongé dans l'horreur du
+désenchantement.
+
+--Je l'ai faite à une personne qui m'est plus chère que l'existence.
+
+En prononçant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de
+son mouchoir.
+
+--Que votre volonté soit exaucée, dit le jeune homme, après un moment de
+pause pour maîtriser les angoisses qui déchiraient son coeur. Puis, il
+ajouta:
+
+--Un serment est sacré, je respecterai le vôtre en respectant le mien;
+mais, Laure, serez-vous fidèle?
+
+--Oh! oui, repartit la nièce du marquis, continuant mentalement son
+perfide mensonge; oui, je serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir... «à
+Bertrand,» murmura-t-elle _in petto_.
+
+--Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit à
+cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple.
+
+Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouchée.
+
+Vingt-quatre heures après cet entretien, une cavalcade, composée de
+dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montées sur des
+palefrois, quittait le manoir de la Roche.
+
+C'était Laure de Kerskoên qui partait pour la capitale du Blésois, où
+elle devait rester dans un couvent jusqu'à la fin de l'expédition de son
+oncle.
+
+Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la
+chevauchée qui serpentait sur le flanc de la montagne.
+
+L'écuyer espérait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser
+un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux
+amazones, précédées de leur escorte, disparurent derrière les massifs
+d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en
+s'écriant:
+
+--Grand Dieu! Laure m'aurait-elle trompé... ne m'aimerait-elle pas?
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ EN MER
+
+
+
+
+ I
+
+ GUYONNE LA POISSONNIÈRE
+
+
+A quelque distance du château de la Roche, sur le bord de la mer,
+s'élevait une cabane à l'aspect chétif et désolé. Des galets, cimentés
+avec de la terre glaise, avaient servi à sa bâtisse, que recouvrait un
+toit de chaume. Deux fenêtres étroites, garnies de carreaux en papier
+huilé, filtraient à l'intérieur un jour blafard et souffreteux. Devant
+cette cabane s'étendait un jardinet potager, généralement mal entretenu,
+et derrière séchaient de grands filets accrochés à des pieux.
+
+Telle était l'habitation de Perrin le pêcheur, de son fils Yvon et de sa
+belle-fille, Guyonne la poissonnière.
+
+Un soir de la fin de mai de l'année 1598, Perrin le pêcheur, vieillard
+sexagénaire, mais encore robuste, malgré ses rides et ses cheveux
+argentés, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, réparait
+une seine fortement endommagée.
+
+Le soleil à son déclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du
+manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lécher le sable
+irisé du rivage avec un bruit régulier de fusée volante. La soirée se
+montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mêlait
+l'arôme balsamique des primevères; au gazouillement des linottes se
+mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphère semblait saturée
+d'un parfum de bonheur.
+
+Cependant le pêcheur était triste. L'anxiété, le désespoir marquaient
+son visage bronzé par le hâle et l'intempérie des saisons.
+
+Souvent il levait vers le château un regard douloureux, puis une larme
+brillait au coin de sa paupière; ses mains laissaient échapper le filet,
+et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rêvait profondément.
+Ensuite, il reprenait son travail en prononçant quelques mots
+inintelligibles.
+
+Tout à coup, au détour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur
+la tête un panier d'osier.
+
+Le vieillard poussa un cri de satisfaction.
+
+--Eh bien, Guyonne?
+
+--Consolez-vous, mon père, répondit la femme; Yvon vous sera rendu...
+s'il plaît à Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intérieurement.
+
+--Rendu!... mon Yvon me sera rendu! dit le pêcheur d'un ton passionné; ô
+ma fille! Guyonne, enfant chéri, approche que je t'embrasse.
+
+--Bon père! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard.
+
+--Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parlé?
+Le seigneur de la Roche lui a pardonné, n'est-ce pas! oh! je prierai
+Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise...
+
+--Écoutez, mon père, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous
+tromper; je n'ai pas vu Yvon.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est à Saint-Malo
+depuis ce matin.
+
+--A Saint-Malo!
+
+--A Saint-Malo, avec tous les autres prisonniers qui doivent s'embarquer
+demain pour la Nouvelle-France.
+
+--Alors, dit Perrin, terrifié par cette nouvelle, notre miséricordieux
+seigneur de la Roche t'a promis...
+
+--Monseigneur de la Roche est parti lui-même, avec son écuyer. Ils ont
+escorté les captifs.
+
+Le vieillard pâlit et chancela.
+
+--Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le
+jure.
+
+--Ah! exclama le pêcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je
+ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voilà que tu me rassures pour me
+replonger plus avant dans l'affliction.
+
+--Je vous ai dit et je vous répète que je le sauverai! s'écria-t-elle
+d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renaître à l'espérance.
+
+--Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore.
+
+C'est mon affaire, fiez-vous à moi, mon père. Je tiendrai ma parole.
+Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer
+sous la protection du due de Mercoeur. A présent, donnez-moi votre
+bénédiction, car jamais, peut-être, nous ne nous reverrons.
+
+Soit qu'il n'eût pas entendu cette dernière phrase, soit qu'il n'en eût
+pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement:
+
+--Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvré mon brave Yvon? tu en es
+certaine, Guyonne?
+
+--Autant qu'on peut l'être! Mais le temps presse, donnez-moi votre
+bénédiction, mon père, répliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du
+vieillard.
+
+--Où veux-tu aller?
+
+--A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes
+desseins.
+
+--Va, ma fille, dit le pêcheur en étendant les mains au-dessus de
+Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte à ton
+courage et à ta prudence Ah! si tu parviens à sauver mon Yvon, je ne
+vivrai pas assez d'années pour te prouver ma gratitude.
+
+S'étant relevée, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, après
+avoir échangé quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord
+de la mer, détacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et
+s'éloigna à force de rames, en adressant à son père un signe d'adieu.
+
+La Manche, ordinairement inégale et moutonneuse, était, ce soir-là,
+unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illuminée par les
+derniers feux du jour, et damassée à l'horizon de blanches voiles qui
+attendaient que la fraîcheur de la nuit les gonflât pour mouiller dans
+les ports de la côte.
+
+Penchée sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la régularité et
+la prestesse d'un batelier consommé. Son canot sillait légèrement la
+mer, en déroulant un ruban d'écume.
+
+C'était une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus
+magnifique assemblage de formes masculines unies aux grâces féminines.
+Sa tête, admirable d'expression, surmontait un buste richement
+proportionné, quoique d'apparence athlétique. Son épaisse chevelure
+noire flottait sur ses épaules en boucles soyeuses encadrant un visage
+d'un ovale parfait. Le front découvert, large, les sourcils bien
+accusés, le nez quelque peu busqué et surtout la vivacité des yeux
+de Guyonne, dénotaient chez elle un caractère opiniâtre et exalté.
+Cependant, malgré sa haute taille et son organisation virile, ses mains
+étaient mignonnes, bien que bistrées par de rudes travaux, ses pieds
+comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus
+téméraires, l'aménité de ses manières, la douceur touchante de sa voix
+séduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fière avec les dédaigneux,
+soumise sans bassesse avec ses supérieurs, affable avec ses égaux,
+Guyonne déployait envers ses proches une abnégation à toute épreuve.
+Force physique, vigueur morale, telle était la créature; attraits
+matériels, amabilité, ingénuité, chasteté, telle était la femme. Loin
+de la déparer, sa stature herculéenne ajoutait un charme de plus à sa
+personne, quand par la fréquentation on avait pu apprécier les rares
+qualités dont elle était douée.
+
+Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour être fille d'un
+caboteur qui avait, croyait-on, péri dans un naufrage sur les côtes de
+Terre-Neuve, et d'une femme qui avait épousé Perrin en secondes noces.
+Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pêcheur conçut pour son
+propre enfant une tendresse poussée jusqu'à l'idolâtrie. Il releva avec
+tout le soin que lui permettait sa condition précaire. Mais Yvon, comme
+il arrive fréquemment, ne répondit point à l'affection de son père.
+Léger, paresseux, il compta bientôt parmi les plus mauvais sujets du
+voisinage.
+
+Un matin, il disparut et resta plusieurs années absent. Cette fugue
+faillit être fatale à Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider;
+Guyonne l'en empêcha. Yvon qui était allé faire la guerre pour le compte
+des Seize, rentra subitement, comme il était parti, et la joie que causa
+son retour au vieux pêcheur faillit également lui être funeste. Hélas!
+cette joie ne fut pas de longue durée, car Yvon que la fainéantise
+inhérente à l'état militaire avait alléché, et qui voyait dans le
+seigneur de la Roche un ennemi de l'Église catholique, Yvon s'engagea
+dans une bande de routiers à la solde du duc de Mercoeur.
+
+S'étant trouvé à l'attaque du château de la Roche, il y fut fait
+prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux
+coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes
+pour l'expédition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de
+transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la
+plupart étaient des repris de justice ou des malfaiteurs--tous gens
+de sac et de corde. Maître Yvon ne s'accommodait guère du sort qui lui
+était réservé. Une traversée de douze à quinze cents lieues, ensuite de
+quoi, un exercice illimité à la hache, à la bêche, à la houe, souriaient
+médiocrement à son imagination. Sachant que son père avait jadis rendu
+service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le
+suppliant de solliciter sa grâce. Certes, le pêcheur n'avait pas besoin
+d'être supplié. A la nouvelle que son fils bien-aimé allait lui être
+ravi, il courut au château, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une
+cordialité dont il n'était pas coutumier vis-à-vis de ses vassaux. Mais
+dès que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il fronça le
+sourcil, et répliqua sèchement qu'Yvon partagerait le châtiment de ses
+complices.
+
+Le pêcheur revint chez lui; son âme était brisée. Il fallut l'attentive
+sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et
+ranimer l'espérance dans son coeur.
+
+--Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une
+mère. Elle a, vous le savez, été la nourrice de notre damoiselle Laure
+de Kerskoên, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur
+de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-être, avec son concours,
+parviendrons-nous à fléchir le courroux du marquis.
+
+Comme tous ceux qui aspirent à la réalisation d'un souhait, Perrin
+accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir.
+
+Dame Catherine, toute marrie du départ de sa jeune maîtresse, pleura
+avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprès du marquis de la
+Roche.
+
+Guillaume fut inexorable. C'était un caractère de fer; jamais il n'avait
+modifié une résolution prise. Il mettait son point d'honneur dans
+l'inflexibilité.
+
+--Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice à
+Guyonne, c'est de te ménager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand
+il sera à Saint-Malo. Le sire de Ganay est chargé de la garde des
+prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui.
+Reviens demain.
+
+Guyonne passa la nuit à réfléchir et à prier. L'aube la surprit
+prosternée sur la tombe de sa mère.
+
+Elle était mélancolique; mais le voile d'anxiété qui couvrait son front
+depuis quelques jours avait disparu.
+
+Une détermination inconcevable germait dans le cerveau de la
+poissonnière. Elle monta au château.
+
+Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant,
+lui dit la vieille femme.
+
+--Avez-vous obtenu?
+
+--Tu pourras le voir cette nuit, en présentant ce billet à la sentinelle
+de faction.
+
+--Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous récompense!
+
+Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien
+qu'elle eue ensuite avec son beau-père.
+
+Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la
+jeune fille à Saint-Malo.
+
+Le couvre-feu n'était pas encore sonné quand elle aborda dans le port
+de la cité malouine, et les étoiles s'allumaient une à une au firmament.
+Guyonne n'eut pas de difficulté à se faire indiquer le lieu où avaient
+été casernes les captifs, car les rues étaient encombrées de personnes
+qui devisaient sur les chances probables de l'expédition de la Roche.
+
+On avait enfermé les routiers dans un ancien couvent, situé au sud de la
+ville. Un piquier se promenait, l'arme à la main, devant la porte.
+
+--Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne.
+
+--Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-dà, ma poulette! Et
+que lui voulons-nous au sergent du poste?
+
+--J'ai un billet à lui communiquer.
+
+--Un billet! par les griffes de Belzébut! quel fortuné mortel que notre
+sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons
+bien une bavette ensemble!
+
+En disant ces mots, le piquier s'avança pour enlacer Guyonne A la
+taille; mais celle-ci, l'étreignant par le milieu du corps dans ses
+doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lança
+violemment contre le mur du monastère.
+
+Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron.
+
+Néanmoins, il se disposait à réitérer ses insolentes agaceries, lorsque
+la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage à Jean de Ganay.
+
+--Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne à l'écuyer.
+
+--Que désirez-vous?
+
+--Dame Catherine..., commença la jeune fille.
+
+--Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec
+intérêt. Vous êtes la soeur...
+
+--D'Yvon, messire.
+
+--Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui.
+
+Après avoir adressé quelques paroles au commandant du poste et salué
+Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau.
+
+--Suivez-moi, dit le sergent à la jeune femme.
+
+En haut d'un escalier, ils enfilèrent un grand corridor dont les dalles
+sonores répercutaient le bruit des pas, et s'arrêtèrent à une porte
+basse.
+
+--Numéro 40, dit le sergent, c'est ici.
+
+Il tira un verrou, déposa sur une table la torche de résine qui avait
+éclairé leur marche et se retira en disant:
+
+--Dans une heure, je vous querrai.
+
+Pendant ce temps, Guyonne s'était précipitée dans les bras d'Yvon.
+
+--Dis-moi, cher frère, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut
+passée, tu soupires pour la liberté?
+
+--Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, où,
+raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses à gagner.
+
+--Je suis à même de te délivrer.
+
+--Toi?
+
+--A une condition.
+
+--A une condition? parle; je souscris à tout, pourvu que je ne sois pas
+exilé sur cette terre maudite de la Nouvelle-France.
+
+--Si tu veux jurer de ne plus délaisser notre vieux père...
+
+--Mais quel est ton plan?
+
+--Tu le sauras plus tard.
+
+--Je fais le serment que tu exiges, Guyonne.
+
+--Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allégresse.
+Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vêtements. Ta
+prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes
+haut-de-chausses!
+
+--Et tu resteras prisonnière à ma place!
+
+--Sans doute, riposta-t-elle en souriant.
+
+--Y songes-tu, Guyonne?
+
+--Oh! j'y ai songé durant toute la nuit dernière sur la fosse de notre
+mère; c'est elle qui m'a suggéré ce stratagème.
+
+--Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois
+pas que je souscrive...
+
+--Yvon, pense à notre père! il ne peut vivre sans toi.
+
+--Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lâcheté. Tu ignores
+quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai été condamné.
+
+--Que m'importe!
+
+--Que t'importe! mais on t'emmènera avec eux.
+
+--Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refusé d'embarquer une
+seule femme à son bord? Demain, je déclarerai mon sexe et on me lâchera.
+
+Ce raisonnement paraissait très-admissible, l'amour de la liberté
+bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu.
+
+Les deux jeunes gens étaient à peu près de la même grandeur. Ils
+échangèrent leur costume, et Guyonne dit à son frère, en lui arrangeant
+sa cornette sur la tête:
+
+--Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens
+ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperçoive point de la
+substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port où j'ai
+attaché notre canot.
+
+--Je comprends, dit Yvon. Mais toi?
+
+--N'aie aucune inquiétude. Je saurai, avec l'aide de la bonne
+Sainte-Vierge, me tirer d'affaire.
+
+Tout se passa comme l'avait prévu la noble jeune fille. Yvon sortit du
+couvent sans que l'on se doutât de la supercherie, et quand la porte de
+l'enceinte se referma en grinçant sur ses gonds, Guyonne tomba à genoux
+en s'écriant:
+
+--J'ai sauvé mon père et mon frère. Seigneur, que votre nom soit
+sanctifié dans ce monde comme dans l'autre!
+
+
+
+
+ II
+
+ L'EMBARQUEMENT
+
+
+Aux premières lueurs de l'aurore, la diane résonna et bientôt les
+prisonniers furent alignés sur deux rangs, dans la cour du monastère,
+pour être passés en revue.
+
+Cette réunion d'individus, appartenant à toutes les nationalités
+européennes et portant chacun son accoutrement indigène, ou la partie la
+plus caractéristique, formait un spectacle étrange et pittoresque.
+
+Ici se carrait un volumineux Allemand, à la figure blondasse, flanqué à
+droite d'un Espagnol grêle, sec, au teint d'olive, à gauche d'un Anglais
+gigantesque, riche de maigreur, de rousseur et couvert d'une casaque
+rouge. Là, on distinguait un Suisse, armé de toutes pièces, coudoyant
+un Languedocien à l'air fanfaron et un hallebardier limousin. Plus loin,
+l'oeil rencontrait le chapeau empanaché d'un Italien, la toque verte
+d'un montagnard, le pourpoint bariolé d'un Tyrolien, le museau futé d'un
+Normand, la face rubiconde et joviale d'un Bourguignon, l'équipement
+broché de lambeaux de similor d'un bâtard portugais. Enfin c'était un
+pêle-mêle de contrastes, un amalgame d'hétérogénéités, une profusion
+d'antithèses humaines, une variété de portraits dont nul tableau ne
+pourrait donner l'idée exacte. Un seul point de similitude rapprochait
+la majorité de ces hommes--l'audace gravée sur leurs visages en traits
+indélébiles. Hormis cela, les routiers différaient autant au moral qu'au
+physique.
+
+Un officier subalterne fit l'appel, personne ne manquait; et comme
+l'officier terminait son rapport, Guillaume de la Roche, accompagné de
+Jean de Ganay, d'un marin, et d'une nombreuse suite, entra dans la cour
+du couvent.
+
+Ce marin marquait quarante années. Ses traits étaient d'une hardiesse
+telle, qu'à son aspect on oubliait la taille lilliputienne que la nature
+lui avait accordée comme à regret. De son oeil gris jaillissaient des
+éclairs et son front fuyant, son menton déjeté, sa lèvre supérieure
+proéminente, son nez en bec de corbin lui prêtaient le mascaron d'un
+oiseau de proie.
+
+Il était vêtu avec une mesquinerie sordide, d'un chapeau de toile
+goudronnée, d'une jaquette amoureuse des solutions de continuité, d'une
+_broeck_ étriquée. Ses chaussures consistaient en une paire de bottes
+molles rapiécées sur toutes les coutures. La rapacité coulée dans le
+moule de l'avarice avait dû servir à la conformation de cet homme, que,
+nonobstant sa physionomie repoussante, le fier marquis, Guillaume de la
+Roche-Gommard, traitait avec une déférence toute particulière. On peut
+en juger par le dialogue suivant:
+
+--Que dites-vous de ces lurons, maître locman?
+
+--Hum! répliqua le marin en faisant claquer sa langue contre son palais,
+triste fumier pour féconder la terre!
+
+--Pensez-vous qu'ils s'acclimateront?
+
+--Hum! s'acclimater! ce bétail-là s'acclimate partout, quand on le
+frictionne avec des étrivières.
+
+--Vous n'êtes pas satisfait de la cargaison que le hasard m'a confiée?
+
+--Hum! à vrai dire, j'aurais préféré une vingtaine de rustres bretons à
+cette séquelle de va-nu-pieds, dont les chevelures ébouriffées ne sont
+bonnes qu'à décorer les temples des Algonquins.
+
+--Vous désapprouvez donc mon choix?
+
+--Je ne désapprouve rien. Vous m'interrogez, je réponds.
+
+De la Roche, blessé par le ton de cette impertinence, fit un
+haut-le-corps en arrière. Mais son interlocuteur ne prit pas garde à son
+geste.
+
+--Hum! dit-il en se pinçant le nez, mouvement qui indiquait chez lui la
+contrariété, je crois que le vent vire du sud-est au nord-est. Il
+serait urgent de nous presser, si nous voulons profiter de la brise pour
+appareiller.
+
+--Alors, qu'on fasse distribuer les costumes à ces gens, dit le marquis
+à voix haute.
+
+Aussitôt des caisses remplies de vêtements furent apportées dans la
+cour, et un sous-officier remit à chacun des condamnés un uniforme
+complet.
+
+Cet uniforme se composait d'un bonnet, d'un sarrau et d'un pantalon, le
+tout en laine brune et marque d'un chiffre grossièrement brodé.
+
+En perdant leur liberté les transportés perdaient aussi leur nom; ils
+devenaient simplement le numéro un tel.
+
+Ils dépouillèrent leur défroque pour endosser l'habillement commun, en
+plaisantant sur les avantages que leur procurait la toilette coloniale.
+
+--Par la barbe du bourgmestre, dit un épais Flamand, en se coiffant de
+sa tuque, avec un attifet de cette forme gracieuse et agréable, j'aurais
+séduit les onze mille vierges de la légende.
+
+--Zé té crois bien, mon cer Tronchard, zézaia un Marseillais. Bagasse!
+nous sommes gréés comme pour un jour dé nocé.
+
+--Mais reluque donc ce blanc-bec, continua le Flamand, désignant du
+doigt un des captifs qui cherchait à se cacher derrière des décombres
+pour s'habiller; ne se figure-t-il pas que nous sommes épris de ses
+charmes? ohé! beau damoiseau, as-tu peur qu'on te violente comme fit
+madame Putiphar à monsieur Joseph!
+
+--Troun de l'air! riposta le Marseillais, zè regrette de n'avoir pas une
+couronné dé fleurs d'oranger à offrir à ce cérubin. Il la mérité mieux
+que plus d'une jouvencelle quèz è sais.
+
+--_Der Teuffel_! je vais aller t'aider à ôter tes braies, mon bijou,
+ajouta un Wurtembergeois, en se dirigeant vers celui qui, par sa
+modestie, s'attirait ces quolibets.
+
+Mais sa bravade lui coûta cher, car, avant qu'il eût franchi le monceau
+de décombres, deux éloquents coups de poing dans l'estomac l'envoyaient
+mesurer la surface plane.
+
+Comme il arrive toujours en pareille circonstance, les railleurs se
+tournèrent du côté du vainqueur et un immense éclat de rire accueillit
+la chute du Germain.
+
+--Sacrament! maugréa-t-il en se relevant pour s'élancer sur son
+adversaire.
+
+--Kss! kss! kss! siffla le Marseillais, comme s'il excitait des chiens
+au combat.
+
+--Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix
+aigre et perçante du locman.
+
+--Cap dé dious! riposta le Provençal, en approchant sa main à demi
+fermée de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est
+cè griffon qui pépie là-bas?
+
+--Gare qu'il ne te pose la patte sur l'épaule! dit un Breton.
+
+--Bast! zè lui poserai la mienne autour du col...
+
+--Silence! répéta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups
+de garcette à toute la bande.
+
+Cette menace rétablit instantanément l'ordre troublé. Ensuite les
+routiers furent attachés deux à deux; et Guillaume de la Roche et son
+escorte s'étant mis à leur tête, les exilés commencèrent à sortir du
+couvent.
+
+Il était environ six heures du matin.
+
+Une foule bruyante, animée, encombrait déjà les rues de Saint-Malo,
+avide d'assister à l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux
+fenêtres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de
+curieux.
+
+C'est que ce n'était pas mince événement en 1598, que le départ d'un
+navire pour l'Amérique. Cinquante-quatre années s'étaient à peine
+écoulées depuis que Cartier, ayant mis à la voile dans ce même port,
+pour explorer la partie du grand continent américain connue sous le nom
+de Terres-Neuves, avait découvert le Saint-Laurent, et, au retour
+de leurs différents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur
+avaient raconté tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada,
+que chacun voulait contempler ceux qui étaient destinée à le civiliser.
+Aussi toutes les voies sur leur passage étaient-elles encombrées. Mais
+c'était particulièrement, sur les quais que la foule se pressait en
+essaims tumultueux.
+
+Là, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se déroulait une vaste
+esplanade. A son extrémité orientale, vis-à-vis de la mer, on avait
+élevé un autel champêtre, ombragé par des rameaux de châtaignier. En
+avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairés à contenir les
+flots de la cohue grossissante.
+
+Dans la baie, faisant face à l'autel, se balançaient deux navires de
+quatre-vingts ou cent tonneaux environ. Au bout de leurs mâts pavoisés
+et enrubannés, flottait la bannière de France et Navarre, blanche,
+constellée de fleurs de lis d'or. Le plus gros de ces navires portait en
+outre l'oriflamme de la maison de la Roche-Gommard au _champ, de sable
+semé de trèfles d'or, au lion du même armé et lampassé de gueules_.
+Tous deux semblaient près de lever l'ancre. Le pont, les haubans, les
+porte-haubans, les hunes et les vergues étaient garnis de matelots.
+
+Cependant le cortége, commandé par le marquis de la Roche, descendait
+lentement vers la plage, ondulant à travers les groupes bigarrés comme
+un serpent à travers les touffes d'herbe d'une prairie.
+
+Au nombre des bannis, il y en avait un qui concentrait particulièrement
+les regards. L'opposition qui régnait entre lui et son compagnon de
+chaîne contribuait puissamment à faire ressortir la noblesse de son
+maintien et la mâle beauté de son visage. Ce jeune homme n'était autre
+que celui qui avait expérimenté la vigueur de son poignet sur le thorax
+de l'Allemand.
+
+--Mais, sainte Thérèse, qu'il est donc gentil, murmura une piquante
+Bretonne; n'est-ce pas honteux, Marthe, d'enlever un si brave gars pour
+le conduire au fin fond de la mer?
+
+--Ah! dame, oui, il est bien joli à côté de ce vilain ours poilu qu'on
+dirait échappé de l'enfer.
+
+--Quasiment comme si on avait amarré un ange à un démon.
+
+--Arrière, les fillettes! ordonna un cavalier, en écartant la multitude
+avec sa lance.
+
+Cet incident, comme une goutte d'eau tombée sur un charbon ardent,
+refroidit heureusement l'ardeur des deux bachelettes, qui déjà
+s'enflammaient à la vue du beau déporté.
+
+Quand la colonne déboucha sur l'esplanade que nous avons décrite, une
+salve d'artillerie salua son arrivée. Les prisonniers pénétrèrent en
+se découvrant dans l'enceinte qui leur avait été ménagée et se mirent à
+genoux. Tous les spectateurs imitèrent cet exemple.
+
+Peu après parut une procession de moines, précédant un dais sous lequel
+s'avançait pieusement l'évêque de Rennes, mandé pour bénir le départ des
+aventuriers. Le prélat monta les marches de l'autel et dit la messe qui
+fut entendue avec un profond recueillement. Jamais cérémonie ne fut plus
+majestueuse ni plus imposante.
+
+Lorsque, en présence de cette multitude muette, de cette mer endormie
+dont les limites se fondaient dans l'azur de la voûte céleste, le
+vieillard à cheveux blancs, à la voix sympathique et solennelle, implora
+l'assistance divine pour le succès de l'entreprise, les auditeurs se
+sentirent émus jusqu'aux larmes.
+
+Les routiers eux-mêmes courbèrent la tête, comme autrefois Clovis à
+l'injonction de saint Rémi.
+
+Guillaume de la Roche, le locman, plusieurs marins communièrent et
+reçurent l'hostie consacrée de la main du vénérable prélat.
+
+Un observateur eût pu remarquer que non-seulement l'écuyer Jean de Ganay
+ne prit point part à cette communion, mais encore qu'il n'assista pas à
+l'office.
+
+Que servirait de cacher plus longtemps ce que mon lecteur sagace a
+deviné? Le vicomte de Ganay avait embrassé le culte de la religion
+réformée. S'il n'osait dévoiler ses doctrines, à cette époque où
+l'abjuration de Henri IV était retombée comme un anathème sur le parti
+calviniste entier, Jean demeurait fidèle à la foi de ses convictions
+et se conformait secrètement aux rites qu'il ne pouvait pratiquer en
+public.
+
+Il lui avait été facile de s'esquiver, durant l'encombrement qui
+accompagna l'entrée des captifs dans l'enceinte réservée.
+
+La messe finie, on procéda à l'embarquement.
+
+Les deux navires, le _Castor_ et l'_Érable_, étaient mouillés à quelques
+centaines de mètres du rivage. En moins de vingt minutes, les passagers
+furent transférés à leur bord.
+
+Un coup de canon donna le signal du départ.
+
+Sur le _Castor_ se trouvaient Guillaume de la Roche-Gommard gouverneur
+général du Canada; Jean vicomte de Ganay, son écuyer; Alexis Chedotel,
+pilote-locman, de l'expédition; Guyonne la poissonnière, et un nombre
+considérable de futurs colons.
+
+
+
+
+ III
+
+ LE CASTOR
+
+
+Encore aujourd'hui malgré les perfectionnements prodigieux dont on a
+enrichi l'art de la navigation, ce n'est pas sans une sorte de crainte
+indéfinissable que nous entreprenons un voyage par delà les mers. Et
+cependant les énormes et magnifiques navires à voiles on à vapeur qui
+sillonnent en tous sens l'Océan offrent presque autant de sûreté et de
+commodité que nos maisons et nos châteaux. Quels gigantesques progrès
+la marine a faits depuis quatre siècles! quelle différence entre ces
+immenses vaisseaux que l'on construit à présent et ceux qui naguère
+s'aventuraient intrépidement à la recherche de terres inconnues! Quand
+on songe que ce fut avec trois embarcations, dont deux étaient sans pont
+et dont la troisième ne jaugeait pas deux cents tonneaux, que Colomb
+partit de Palos, le 8 août 1492 pour, découvrir l'Amérique le 12
+octobre de la même année; quand on songe que ce fut avec deux misérables
+goélettes de soixante tonneaux que Cartier traversa l'Atlantique
+pour venir le premier explorer le golfe Saint-Laurent, le Labrador,
+Terre-Neuve, etc.; quand on songe que ce fut avec deux bateaux à peu
+près semblables que les successeurs de ces grands hommes ont achevé
+la reconnaissance et la découverte du Nouveau-Monde, combien on sent
+croître et s'exalter l'admiration qu'on a toujours éprouvée pour les
+immortels régénérateurs de l'Amérique!
+
+Le _Castor_, qui emportait Guillaume de la Roche et la plupart de nos
+héros vers l'Acadie était si petit, qu'un contemporain d'alors affirme
+que, de la lisse de plat-bord, on pouvait tremper la main dans la
+mer[2].
+
+[Note 2: Lescarbot dit à ce sujet:
+
+«Et pour montrer la petitesse de sa barque (celle de la Roche) et qu'il
+fallait céder à la fureur du vent, j'ay, plusieurs fois, ouï dire au
+sieur de Poutrincourt que du bord d'icelle, il se lavait les mains dans
+la mer.»]
+
+La capacité du _Castor_ était évaluée à cent tonneaux.
+
+Joli navire, d'ailleurs, solide à la vague, fin voilier, et portant
+fièrement ses mâts, fermes comme l'acier, flexibles comme la baleine.
+
+Il contenait une cale, un entrepont et deux ponts-coupés.
+
+La cale renfermait les provisions et les munitions de guerre.
+
+Dans l'entrepont étaient parqués les proscrits envoyés à la colonie.
+
+Le pont-coupé de la poupe avait pour hôte le marquis Guillaume de la
+Roche, le vicomte Jean de Ganay, le pilote locman, Alexis Chedotel et
+quelques autres.
+
+Le pont-coupé de la proue était affecté au logement des matelots.
+
+Lorsqu'on quitta la rade de Saint-Malo, il y avait à bord du _Castor_
+quatre-vingt-douze hommes en y comprenant le gouverneur général du
+Canada et son état-major composé de quelques cadets de familles nobles.
+
+Plusieurs des transportés avaient obtenu du marquis de la Roche la
+permission de rester sur le pont afin de contempler, aussi longtemps
+que possible, les rives de cette belle France qu'ils quittaient pour
+toujours peut-être!--On avait descendu les autres dans l'entrepont, de
+peur qu'ils ne gênassent la manoeuvre.
+
+Tous cependant auraient bien voulu jouir de la faveur accordée à
+quelques privilégiés; car si âpres que fussent leurs natures, si
+grossiers que fussent leurs appétits, si brisés qu'ils fussent aux
+fluctuations de la fortune, ils étaient profondément remués par la
+pensée de ce long voyage si loin, si loin de la patrie.
+
+On dit que l'amour du lieu qui nous vit naître est un préjugé, mais
+crions-le, oh! crions-le de toutes nos forces, c'est un magnifique
+préjugé, supérieur, à notre sens, aux plus nobles affections.
+
+Et la preuve, c'est que l'homme délaissera parfois ses parents, sans
+regret; c'est qu'il abandonnera son épouse et ses enfants, sans remords;
+c'est qu'il résistera aux rafales de l'adversité comme le roc aux
+tourbillonnements de la tempête; que la perte de ses biens, des êtres
+qui lui sont chers ne l'affligera point, mais qu'il gémira et sanglotera
+comme une femme, s'il est forcé de dire un éternel adieu à sa patrie.
+
+La patrie, mon Dieu! comme nous l'aimons, comme nous l'idolâtrons quand
+fuit rapidement le navire qui nous emporte loin d'elle! comme alors nous
+voudrions pouvoir l'étreindre! comme nos yeux se rivent passionnément à
+la dernière pointe de rocher qui s'efface dans les vapeurs flottantes
+à l'horizon! comme le coeur se serre, à mesure que cette pointe chérie
+disparaît! et puis, quand elle s'est perdue tout à fait, quand pour
+reposer notre regard, il n'y a plus rien, rien devant, derrière, autour
+de nous, rien que l'immensité de l'air, l'immensité de l'eau... les
+mains du banni s'élèvent vers le ciel, se croisent désespérément, ses
+genoux s'affaissent ses paupières s'humectent de larmes,--le malheureux
+prie!...
+
+Laissez-le prier, car sa prière est sainte; elle est pure; c'est la
+prière de l'infortuné, la seule qui élève l'âme, la seule qui monte à
+l'Éternel!
+
+Et la première nuit que l'on passe à bord du vaisseau qui nous arrache
+à la patrie, et cette première nuit, si vous saviez comme elle est
+affreuse!...
+
+Ah! vous qui jamais n'avez quitté le sol où reposent les ossements de
+vos aïeux, vous qui méconnaissez vos trésors de tendresse pour ce sol
+dont parfois vous parlez dédaigneusement, vous tous qui vivez dans votre
+patrie, faites des voeux afin que la destinée ne vous ravisse point
+cette bonne mère, si belle, si riche, si généreuse, si indulgente pour
+ses enfants!
+
+Le souvenir de la patrie nourrit l'exilé, l'espérance de la revoir
+rafraîchit son front courbé par le malheur et la misère; mais tout
+homme, vicieux ou vertueux, n'importe, souffre et pleure en son âme, au
+moment où la patrie lui échappe.
+
+--Pourvu que je ne meure pas à l'étranger! murmure-t-il bas.
+
+Guyonne, inscrite sous le nom d'Yvon, numéro 40, jouissait de l'avantage
+octroyé à un petit nombre de ses compagnons.
+
+Debout au pied du grand mât, elle voyait se dissiper insensiblement,
+comme une brume, les côtes adorées de sa Bretagne, tandis que le soleil
+épanchait ses flots d'or sur la rade de Saint-Malo et qu'un vent propice
+enflait les voiles du _Castor_.
+
+Qui pourrait dire quelles étaient les pensées de Guyonne? car, de temps
+en temps, une larme silencieuse roulait le long de sa joue, et sa tête
+se penchait, douloureusement sur sa poitrine.
+
+Noble et digne jeune fille, avait-elle trop compté sur son courage et se
+reprochait-elle déjà son héroïque sacrifice?
+
+Non; Guyonne avait l'âme aussi fortement trempée que le corps; les
+périls de sa situation ne l'effrayaient pas, le sort qui lui était
+réservé l'inquiétait peu, mais elle rêvait à la tombe de sa pauvre
+mère, à cette tombe qu'elle entretenait avec sollicitude, qu'elle ornait
+chaque jour de fleurs nouvelles, et sur laquelle croîtraient bientôt
+les ronces et les épines; elle songeait à son vieux père qui allait
+être privé de ses soins attentifs; à son jeune frère, sans guide pour se
+diriger à travers les écueils de la vie!
+
+Elle songeait, la pauvre Guyonne, à ses amis, à la chanson du soir, à
+la clochette de sa génisse qu'elle n'entendrait plus, à la chapelle du
+hameau, à sa chambrette qu'elle ne reverrait peut-être jamais...
+puis, elle songeait à ce je ne sais quoi, qui n'est rien, qui est
+tout--murmure, bruissement, sentier, corbeille, voix, ustensile de
+ménage, colifichet de fête, intérieur de famille, patrie!
+
+Devant elle, adossé au mât d'artimon, Jean de Ganay semblait aussi
+enfoncé dans une profonde méditation.
+
+Ses réflexions étaient pleines d'amertumes. N'avait-il pas brisé le
+lien qui l'attachait au bonheur? et chaque noeud filé par le _Castor_ ne
+l'éloignait-il pas de celle qu'il aimait?
+
+D'ailleurs, un pressentiment étrange torturait l'esprit du vicomte.
+Nonobstant les gages de tendresse qu'il avait reçus de Laure, il doutait
+qu'elle le payât d'un égal retour.
+
+Toutes ses tentatives pour chasser cet atroce soupçon étaient
+infructueuses: il revenait sans cesse et l'obsédait comme un cauchemar.
+
+Jean demeura six heures consécutives dans cette situation, immobile,
+insensible à ce qui l'environnait. Mais, quand la terre eut complètement
+voilé ses formes blanchâtres, l'écuyer tourna les regards vers l'avant
+du navire.
+
+Il aperçut le faux Yvon qui n'avait point bougé de place et tâchait
+de percer l'étendue pour distinguer encore une ligne qui indiquât la
+patrie.
+
+La sévère beauté du jeune homme, sa physionomie intelligente, la douceur
+de ses traits, la chasteté de son maintien, surprirent l'écuyer au point
+de l'arracher à sa préoccupation.
+
+Il se demandait déjà par quel hasard ce bel adolescent se trouvait
+compris parmi les condamnés, lorsque Chedotel, qui commandait un
+changement d'amures, se précipita brusquement du gaillard d'arrière sur
+le pont, et, de son porte-voix, asséna un coup violent sur la tête du
+faux Yvon.
+
+--Veux-tu bien décamper, avorton du diable!
+
+Étourdie par la violence du choc, la jeune fille obéit lentement. Le
+pilote furieux la repoussa avec tant de rudesse qu'elle alla tomber sur
+une grosse chaîne d'amarrage et se meurtrit la face.
+
+--Attrape! dit Chedotel, en continuant de donner ses ordres.
+
+Cet acte de brutalité révolta Jean de Ganay. Il se disposait à
+réprimander sévèrement le pilote, lorsqu'il se rappela que le marquis
+avait investi Chedotel de ses pleins pouvoirs durant le cours de la
+traversée. Réprimant sa colère, il descendit pour secourir le blessé,
+qui se relevait le visage inondé de sang.
+
+--Veux-tu que je mande le chirurgien? dit-il à Guyonne avec compassion.
+
+--Oh! non merci, monseigneur, répondit-elle. Un peu d'eau de mer suffira
+pour sécher ces écorchures.
+
+La douceur de cette voix augmenta l'intérêt que l'écuyer éprouvait pour
+le proscrit.
+
+Tirant de son pourpoint un foulard de soie, il le lui présenta en
+disant:
+
+Essuie-toi avec ceci. Je vais envoyer quérir ce que tu désires.
+
+Guyonne, émue par un sentiment nouveau et inexprimable, n'osait
+accepter.
+
+--Prends, reprit le vicomte, en lui mettant le mouchoir dans la main.
+
+--Oh! monseigneur! fit la jeune fille.
+
+--Bien; tu parleras de reconnaissance plus tard. Maintenant conforme-toi
+à ma volonté.
+
+Le remède de Guyonne eut tout l'effet voulu et bientôt, sauf
+quelques taches bleuâtres, elle reparut plus charmante, plus fraîche
+qu'auparavant.
+
+Son grossier accoutrement de laine grise rehaussait, par le contraste
+même, l'éclat de son teint.
+
+Le vicomte ne put retenir un geste d'admiration.
+
+--Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il en s'appuyant contre le
+bordage.
+
+--Yvon, pour vous servir, monseigneur, répliqua-t-elle après quelques
+secondes d'hésitation.
+
+--Yvon! mais j'ai ouï prononcer ce nom-là... Yvon! De qui étais-tu
+vassal?
+
+--De monseigneur de la Roche.
+
+--Ah! ah! en effet, je me souviens. Ton père est pêcheur?
+
+--Pêcheur, répéta affirmativement Guyonne.
+
+--Et quel âge as-tu?
+
+--J'aurai tantôt vingt-cinq ans à la Chandeleur.
+
+--Vingt-cinq ans? tu en parais dix-sept à peine.
+
+Le changement de côté était à peine opéré qu'une risée violente siffla
+dans les agrès du _Castor_.
+
+Peu après on entendit un bruit sourd comme le roulement lointain du
+tonnerre, et le ciel se marbra de taches sombres.
+
+Tous les matelots avaient suspendu leur flânerie pour courir, qui au
+gouvernail, qui sur les vergues, qui au cabestan.
+
+--Ferle, ferle tout! tonnait le porte-voix du pilote.
+
+Mais avant que la manoeuvre fût exécutée, une seconde bourrasque
+assaillit le _Castor_ par le travers, et il donna une telle bande sur
+bâbord que les boute-hors des basses vergues plongèrent fort avant dans
+l'eau.
+
+Cette bascule inattendue précipita le marquis contre le bastingage de la
+dunette.
+
+Les oeuvres-vives du _Castor_ craquèrent avec un horrible frissonnement.
+
+--Rentrez, monsieur, dit alors Chedotel au soigneur de la Roche; rentrez
+dans la cabine, votre place n'est pas ici!
+
+En disant ces mots, le pilote n'était plus cet homme au visage astucieux
+et rechigné que nous avons naguère présenté au lecteur; c'était le
+marin, dans sa sphère; le marin qui mesure ses forces à celles de la
+nature en furie, et ne reconnaît d'autre conseiller que son coup d'oeil,
+d'autre maître que son vouloir.
+
+Sur terre, l'être humain rarement oublie son caractère: sur mer il
+l'abaisse ou l'exalte au gré des circonstances.
+
+Paresseux, ivrogne, libertin, vil, le matelot est cependant susceptible
+d'accomplir des prodiges de travail, de continence, de noblesse.
+
+Le commandant d'un navire, bête, stupide dans un temps calme, deviendra
+un génie dans une tempête. Sa voix dominera celle de l'ouragan, sa
+volonté domptera la rage des éléments, et sa personne s'incarnera d'une
+nouvelle vie pour lutter avec les trois formidables ennemis conjurés à
+sa perte:--l'eau, l'air, le feu!
+
+Semblable à un artiste que l'inspiration embrase, Chedotel, son
+porte-voix d'une main, son astrolabe de l'autre, était grandi de dix
+coudées.
+
+La mer montait, montait. Les lames d'eau, grosses comme des montagnes,
+furieuses comme des Ogresses déchaînées, se ruaient tumultueusement
+contre la carène et la préceinte du navire.
+
+Les rafales se succédaient avec une rapidité effrayante. On eût dit que
+le _Castor_ dansait une sorte de danse macabre sur l'abîme. Tantôt il
+s'ensevelissait dans le linceul des flots roulant autour de lui leurs
+plis humides; puis, ruisselant d'eau, haletant, il surgissait de
+son suaire aquatique et recommençait, à travers mille périls, mille
+naufrages, sa course échevelée.
+
+Toutes les voiles heureusement étaient ployées; quatre hommes robustes
+se tenaient à la barre du gouvernail, et Chedotel, ferme à son poste,
+dirigeait le vaisseau avec l'aisance d'un écuyer habile qui a lancé sa,
+monture au milieu des ravines, des fondrières et des précipices.
+
+Les matelots oubliaient les dangers de la situation pour admirer le
+sang-froid vraiment extraordinaire du pilote.
+
+La tourmente sévissait toujours avec une opiniâtreté inquiétante. Il
+était à craindre que le _Castor_ ne vînt à toucher un de ces nombreux
+écueils dont la Manche est si abondamment parsemée.
+
+La nuit approchait à grands pas, et les proscrits, confinés dans
+l'entrepont, se livraient, sauf le petit nombre de ceux qui avaient
+déjà voyagé en mer, à toutes les transes de la terreur, lorsqu'un cri
+terrible mit le comble à leurs angoisses:
+
+--Au feu! au feu!
+
+Presqu'au même moment, Jean de Ganay parut en haut de l'échelle qui
+descendait à l'intérieur du _Castor_.
+
+--Dix hommes de bonne volonté! demanda-t-il.
+
+Plus de vingt se jetèrent sur les degrés de l'échelle.
+
+Le vicomte fit rapidement son choix, enjoignit aux élus de monter, et
+reforma le panneau.
+
+Pour exécuter tout cela, il avait dépensé moins de temps que nous pour
+le dire.
+
+Le feu avait pris aux cuisines, et déjà la caisse de bois qui les
+contenait était complètement étreinte par le cercle destructeur des
+flammes, lorsque les dix condamnés arrivèrent sur le tillac.
+
+Le vent redoublait d'impétuosité.
+
+Le _Castor_ volait à la cime des flots avec des inclinaisons de roulis
+et de tangage permettant à peine aux hommes employés aux pompes de
+garder l'équilibre.
+
+--Accrochez-vous aux haubans et aux cabillots! leur criait Chedotel,
+qui, du haut de son banc de quart, suivait sans émoi les mouvements
+désordonnés de la barque, et déployait une présence d'esprit surprenante
+dans la multiplication de ses ordres.
+
+Quand parfois une vague, après avoir balayé le pont, menaçait, furieuse,
+blanche de colère, le gaillard, d'arrière, notre pilote roulait son bras
+autour du mât d'artimon, et, sans courber la tête, sans contraindre
+une seconde la posture de son corps, continuait de transmettre les
+commandements nécessaires au salut du navire.
+
+Cependant, l'incendie gagnait du terrain, les pompes mal menées étaient
+insuffisantes à combattre ses voraces empiétements.
+
+--Je crois que nous sommes flambés! disait un matelot.
+
+--Frits comme des goujons en poêle, répondait un autre.
+
+--A moins que l'_Érable_ ne nous rejoigne d'ici à une heure.
+
+--Ah! oui, ajoutait un quatrième. Mais, avec pareil chassé croisé de
+vents, je le défie de nous accoster.
+
+--La barre sous le vent! et vous autres, hardi, hardi aux pompes! dit à
+cet instant la voix vibrante de Chedotel.
+
+--Sommes-nous donc perdus? demanda le marquis de la Roche qui était
+sorti de sa cabine et revenu sur le pont.
+
+--Hum! répondit Chedotel, perdus! hum! ça se peut bien.
+
+--Mais... voulut objecter de la Roche que les sèches paroles du pilote
+commençaient à impatienter.
+
+--Mais, s'écria celui-ci en frappant du pied, retirez-vous, monsieur,
+votre présence me gêne, vos questions sont intempestives.
+
+--Qu'est-ce à dire? fit de la Roche blessé au vif.
+
+--Encore une fois, partez ou j'abandonne la direction du navire.
+
+--Ce ton...
+
+--Mais ne voyez-vous donc pas que chaque seconde que vous me faites
+perdre compromet notre salut! dit Chedotel d'une voix sourde en
+saisissant et secouant dans ses mains le poignet du marquis.
+
+--Manant! essaya le grand seigneur.
+
+Un paquet de mer, gros comme une montagne, fort comme une avalanche,
+fondant de bâbord vers tribord, en ligne oblique, couvrit à cet instant
+le foyer de l'incendie, coupa la parole au marquis de la Roche et
+l'aurait assurément entraîné avec lui, si les muscles d'acier du pilote
+ne l'eussent disputé à la violence du choc.
+
+Quoique tous les hommes alors sur le pont se tinssent sur leurs gardes,
+deux d'entre eux arrachés aux étais du mât de misaine par l'irruption
+des flots disparurent dans l'abîme inexorable:
+
+ Without a grave, unknell'd uncoffin'd and unknown.
+
+Surpris par l'arrivée soudaine de cette lame, Jean de Ganay, qui
+travaillait aux pompes, n'eut que le loisir de happer un bout de drisse,
+pour ne pas être précipité par-dessus le bastingage; mais la corde
+s'étant rompue, le malheureux jeune homme allait périr d'une mort
+affreuse, quand Guyonne se cramponnant d'une main aux porte-haubans, et
+tendant l'autre à l'écuyer, parvint, grâce à la vigueur extraordinaire
+dont la nature l'avait douée, à le ramener sur la drome, d'où il put
+facilement remonter à bord du navire lorsque la lame fut écoulée.
+
+Guyonne alors releva la tête. Ses longs cheveux étaient plaqués contre
+ses joues, ses vêtements ruisselaient d'eau, mais sur son beau front on
+lisait le contentement.
+
+Avant de remettre le pied sur le pont, elle fit dévotement le signe de
+la croix et porta à ses lèvres un petit sachet de cuir, qu'elle avait
+pendu au cou et qui renfermait probablement une pieuse relique.
+
+--Hum! ce n'est qu'une saute de vent, après tout, murmura Chedotel, en
+remarquant que la pluie commençait à tomber, et que le feu avait été
+éteint par cette vague énorme qui aurait peut-être englouti le _Castor_,
+si elle l'eût pris en proue ou en poupe.
+
+De la Roche s'était prosterné et priait en égrenant son chapelet.
+
+Quelques matelots et routiers imitaient cet exemple.
+
+--Debout! debout, racaille! leur cria Chedotel d'un ton impérieux; et
+vous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, je vous somme,
+au nom de la sécurité de tous ceux qui se trouvent sur ce vaisseau, de
+rentrer immédiatement dans votre cabine, car vos actes amollissent mon
+équipage et aggravent notre commune position.
+
+Le seigneur de la Roche s'éloigna sans mot dire. L'imminence du péril
+auquel l'avait ravi Chedotel, était encore trop fraîche à sa mémoire
+pour ne pas imposer silence aux murmures de la morgue du haut
+dignitaire. De ce jour, néanmoins, il voua au pilote une haine mortelle.
+
+Tandis qu'il se retirait, celui-ci, profitant des premiers indices d'une
+embellie, faisait pour la deuxième fois changer les amures et régler
+ses basses voiles. A dix heures du soir, le _Castor_, poussé par un bon
+vent, avait repris ses allures ordinaires et cinglait rapidement vers
+sa destination. Le ciel s'était dégagé des nuages qui en souillaient
+l'éclat. Les astres scintillaient au milieu d'une poussière nacrée et
+l'on n'entendait abord que les pas de Chedotel arpentant la dunette et
+le chuchotement de deux matelots qui veillaient au bossoir.
+
+--Notre-Dame de Bon-Secours! quel fier homme que notre pilote! disait
+l'un. As-tu vu, Noël, comme il se tenait ferme à son poste?
+
+--Quasiment comme une barre de guindeau qu'on aurait clouée au mât
+d'artimon, répondit l'autre.
+
+--Et sans lui, le marquis de la Roche...
+
+--Ah! oui, le marquis de la Roche et son expédition étaient joliment
+enfoncés. Mais tu ne sais pas, Jacques, je n'augure rien de bon pour
+cette traversée. Pendant la tempête j'ai vu...
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai vu, Jacques, de mes propres yeux vu, comme je te vois, la
+sorcière d'Ouessant qui planait sur le navire.
+
+--La sorcière d'Ouessant! répéta Jacques avec une terreur profonde...
+Sainte mère de Dieu, intercédez pour nous pauvres pécheurs!
+
+--Il doit y avoir un grand criminel à bord, poursuivit Noël, car jamais
+la sorcière n'apparaît que pour punir les crimes.
+
+--Si c'était le pilote?
+
+--Peut-être! Ne te souviens-tu pas qu'il nous a défendu de prier, alors
+que nous étions prosternés pour implorer l'appui du ciel? Et comme il
+parlait au marquis! et comme ses yeux lançaient des éclairs! ça n'est
+pas naturel.
+
+--Si cet homme était un démon déguisé?
+
+--Plus bas, Noël, plus bas, répliqua l'homme en se signant.
+
+--J'ai peur...
+
+A cet instant un éclat de rire sarcastique retentit derrière les deux
+matelots.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LE COMPLOT
+
+
+Quinze jours se sont écoulés depuis le départ de l'expédition pour la
+Nouvelle-France. A l'exception de la tempête dont nous venons de parler,
+le temps a presque toujours été favorable.
+
+Le _Castor_ et l'_Érable_ naviguent dans les mêmes eaux et approchent du
+banc de Terre-Neuve.
+
+A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le
+chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les
+joyeuses histoires appellent de bruyants éclats de rire; et les sombres
+légendes endorment la durée des heures.
+
+Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De même que l'Atlantique sous sa
+limpidité recèle des gouffres, des colères terribles; de même sous sa
+tranquillité, le _Castor_ cache des abîmes, des passions épouvantables.
+Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches
+prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres
+complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prière est fausse, la
+danse est guindée, les amusements forcés. A l'intérieur de la barque
+fermentent des aliments de discorde: qu'une étincelle jaillisse et le
+volcan fera son éruption.
+
+Et cependant le _Castor_ filait ce soir-là sous la brise comme une
+bachelette respectueuse devant sa mère, suivant la pittoresque
+expression du matelot, Noël. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant
+fièrement pour recevoir le baiser des petites vagues écumeuses et
+déroulant derrière lui un long ruban de moire argentée. C'est qu'il
+avait fait grande toilette dans l'après-midi, le _Castor_; il avait
+bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'à
+celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que
+c'était plaisir à entendre.
+
+Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa
+cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il
+si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses
+pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay
+parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants?
+Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment
+séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi,
+enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât
+causaient-ils à voix basse dans l'entrepont.
+
+[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employé que depuis
+quelques années seulement. Il a été emprunté à l'anglais cabin. Avant,
+on se servait toujours du terme cabane pour désigner les chambrettes à
+bord d'un navire.]
+
+Avant de répondre aux premières questions, écoutons ce que disent les
+exilés. Peut-être saisirons-nous le fil de ce mystère.
+
+--Mes cers amis, zézaie le Marseillais, zè crois qu'il est temps ou
+jamais dé nous débarrasser dé cette clique dé marquis qui nous tient
+enfermés ici comme des lapins dans une lapinière. Nous prend-il pour des
+taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la çandellè du jour, mosieur
+le soleil; et la lampe dé la nuit, madame la luné? Sandiou! cela dépassé
+toutes les bornés dé la courtoisie que l'on doit à dé bravés gens
+dé notre sorte. Pour moi, zè vous assuré, zè m'ennuie dans ce
+cul-dè-bassè-fossè, comme une souris en souricière, et zè suis tout
+disposé à faire faire un plongeon à monseigneur le marquis dé la Roche.
+Qu'en pensé mon ami Tronchard?
+
+--Moi, répondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que
+mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans
+cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis
+prêt!
+
+--Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et...
+
+--Et quoi? grogna l'Allemand.
+
+--Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous
+ferons hacher comme chair à pâté. Prudence est mère de sûreté,
+rappelez-le-vous.
+
+--Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et
+ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre maîtres de l'équipage?
+
+--Puis, troun dé l'air! n'avons-nous pas chacun un bout dé couteau!
+ajouta le Provençal.
+
+--Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en découvrant son torse
+athlétique.
+
+--Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin.
+
+--Tout ça est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais...
+
+--Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta
+Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je
+t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne?
+
+--Chut! Né nous emportons pas, très-cer ami, dit le Marseillais. La
+colèré est une mauvaise conseillère. Causons comme des gens dé bonne
+compagnie.
+
+--Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer.
+
+--Oui, oui, exclamèrent plusieurs voix.
+
+--Zè vous approuvé, mes bravés.
+
+--Et après, que ferons-nous? grommela le Suisse récalcitrant.
+
+Ces paroles tombèrent comme un réfrigérant sur le feu des rebelles.
+
+--Après? bast! nous aviserons, répondit insoucieusement Tronchard. Quand
+le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel.
+
+--S'il n'est pas empoisonné?
+
+--Comment cela?
+
+--Eh! supposons que nous ayons dépêché tout l'équipage ad patres, le
+pilote en tête...
+
+--Le piloté, bagasse! ce n'est, Dieu mè pardonné! pas à lui que nous
+ménageons une saucé, bien au contraire, le piloté zè l'aimé et l'estimé,
+moi!
+
+--Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit
+comme un docteur ès-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en
+récompense...
+
+--Né plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'était constitué
+chef du complot. Voici ce que zè proposé. Ouvrez vos oreilles comme des
+portes-cochères, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous
+les morceaux dé fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous
+forcerons les écoutilles, et bellement nous jetterons dix sur le
+gaillard d'arrière, tandis que le resté se portera sur le gaillard
+d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.--Mais point dé bruit,
+point dé sang, troun dé l'air!--les autres me suivront. Cela vous
+arangè-t-il?
+
+--Oui, fut-il répliqué unanimement.
+
+--Bien, mes adorés bijoux, continua Molin, très-bien; vous entendez
+le mot pour rire comme des anges; et zè pensé que nous mitonnerons
+parfaitement notre petite bouille-abaisse.
+
+--Tout ça ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse
+entêté.
+
+--Per Baccho! lui répliqua un Sicilien, là où il n'y a plus de chats que
+font les rats?
+
+--Ce qu'ils font?
+
+--Oui, qu'est-ce qu'ils font?
+
+--Ma foi...
+
+--Ils gouvernent, imbécile.
+
+--Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant
+d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse.
+
+--Ce n'est pas absolument nécessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le
+susnommé Pepoli, avec un geste de vierge offensée.
+
+--Tout le mondé est-il déterminé? demanda Molin que ces digressions
+ennuyaient.
+
+--Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de
+la Roche!
+
+--Silence! silence! fit le Marseillais en étendant la main; procédons
+sans bruit; c'est le seul moyen dé réussir. Viens ici, Wolf.
+
+L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'élévation dépassait d'un
+pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des
+conjurés.
+
+--Tu vois ce panneau? dit celui-ci désignant du bout du doigt le
+couvercle de l'écoutille.
+
+Une sorte de grognement traduisit la réponse du géant.
+
+--Eh bien! troun de l'air, mon bravé, il nous gêné diantrement, ce
+panneau! conçois-tu?
+
+--Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, ça n'est pas difficile. Attendez.
+
+Prononçant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manière que
+ses larges épaules en touchaient les extrémités, raidit ses membres
+inférieurs, et, redressant lentement son échine, fit bientôt voler
+en éclats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un «ouf» de
+satisfaction annoncèrent cette victoire.
+
+Le clapotis des vagues contre la membrure du _Castor_ avait étouffé le
+bruit de l'effraction.
+
+Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel
+était en proie à une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se
+dressaient sur sa tête, de grosses gouttes de sueur découlaient de son
+front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout à coup, il parut
+s'armer d'une résolution désespérée. Son visage se marbra de taches
+livides et cramoisies, ses yeux s'injectèrent de sang, et, la
+respiration fiévreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il
+sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne.
+
+Étendue tout habillée sur son cadre, la jeune fille s'était assoupie.
+Une lampe fumeuse éclairait à demi. Chedotel tremblait si fort en
+entrant chez elle qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie pour ne
+pas tomber. Là, il eut une minute d'hésitation: son coeur battait à
+rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent
+couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son
+visage gonflées par les passions semblaient près d'éclater.
+
+Frappé par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote était
+effrayant à voir! on aurait dit un de ces démons dont on retrouve les
+horribles figures sculptées dans le granit des vieilles basiliques du
+moyen âge.
+
+Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras
+s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses
+lèvres demi-closes qui laissèrent voltiger le nom «Jean!»
+
+Aussitôt l'indécision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de
+lui: il éteignit la lumière et se précipita vers le lit.
+
+Éveillée en sursaut, Guyonne se disposait à une vive résistance, quand
+des imprécations affreuses retentirent au-dessus de la cabane:
+
+--Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche!
+
+
+
+
+ V
+
+ RÉVOLTE A BORD
+
+
+L'enfer, par soixante bouches, hurlait; «Mort, mort au marquis de la
+Roche!» et l'immensité de Dieu répondait, de sa voix solennelle: «Mort,
+mort au marquis de la Roche!»
+
+La nuit était toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour
+de fête, et le _Castor_ sillait allègrement, sans plus de souci de ces
+vociférations épouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage.
+
+Sur terre, une révolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un
+effroi secret, mais sur mer, une révolte commande la terreur.--Sur
+terre on peut fuir la révolte, on peut l'arrêter, la comprimer par mille
+moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abîme est sous vos
+pas, l'inconnu sur vos têtes, la mort autour de vous! il faut affronter
+la révolte, la braver, la pulvériser par la force qui l'a fait
+naître,--par la force de l'esprit, où se livrera la furie!
+
+Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une révolte à bord d'un
+navire!
+
+Regardez! Mille clartés fulgurantes, rouges comme le soleil s'éteignant
+dans les noires colères d'une prochaine tempête, entre-choquent leurs
+flammes fumeuses sur le pont du _Castor_ et répandent sur le vaisseau
+des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur
+de ce brasier apparaissent des figures étranges, des types sauvages,
+qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accès de fureur. Et
+ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons,
+des barres de bois ou de fer, des anneaux de chaîne, des instruments
+de toute espèce! Au loin, on les prendrait pour une assemblée satanique
+s'apprêtant à quelque orgie infernale.
+
+Ils surgissent tumultueusement du _Castor_, essaiment autour du grand
+mât, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par
+l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre,
+conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrière qu'occupent le marquis
+Guillaume de la Roche et sa suite.
+
+Déjà l'homme de quart au gouvernail, intimidé par l'explosion de la
+révolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes;
+déjà la barque, laissée sans direction au souffle des vents, roule
+sur elle-même et menace de chavirer, lorsque Chedotel débouche sur le
+tillac.
+
+Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et
+Guyonne y arrivent en même temps que lui.
+
+--Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perçante de Molin.
+
+Et un sinistre écho répond:--Mort au marquis! mort au marquis!
+
+--Par le Christ! nous tombons à la bande, s'écrie Chedotel, remarquant
+que le _Castor_ venait au vent et que la grande voile était à demi
+fascillée.
+
+Et aussitôt il courut à la barre et lui imprima un vigoureux mouvement.
+Peu à peu le navire se redressa et continua sa marche première.
+
+Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles:
+
+--Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court à la
+grande vergue pour servir de pâture aux goélands!
+
+Cette première sommation fut couverte par les mugissements de
+l'insurrection.
+
+--Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien!
+vous comprendrez peut-être mieux celui-ci.
+
+En prononçant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait à la
+main.
+
+--Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reçu
+l'atout, dit Tronchard en étendant les bras et s'étalant la face contre
+le pont.
+
+Frappée de crainte, la foule des insurgés recula, mais pour revenir
+promptement, électrisée par le cri de son chef:
+
+--Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons
+galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa
+satanée compagnie.
+
+--Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous,
+compaings!
+
+Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le _Castor_
+eût été transformé en un pandémonium. Poussé par la marée humaine qui
+montait toujours derrière lui, Molin se vit tout A coup transporté sur
+la dunette, à deux pieds de la Roche. Le premier était muni d'un long
+coutelas dont la lame dardait de fauves étincelles à la lueur des
+flambeaux. Guillaume de la Roche, occupé tout entier par l'attitude des
+rebelles, n'avait point observé l'évolution de son ennemi. Les yeux de
+Molin brillèrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis.
+Mais avant qu'il eût pu perpétrer l'homicide qu'il projetait, un coup de
+hache énergiquement appliqué faisait sauter son bras que soulevait une
+intention meurtrière. La douleur arracha un rauquement au bandit:
+
+--Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as démanché,
+gringalet; troun dé l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau...
+mais...
+
+Il s'évanouit dans une mare de sang.
+
+Une décharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit
+des assaillants. Cette décharge était partie de la proue où les matelots
+soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Au premier signal de l'émeute, l'homme du bossoir avait lancé un cri
+d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient
+saisi les armes les plus à leur portée. Puis, sur l'ordre du maître
+d'équipage, ils s'étaient formés en bataille, et avaient attendu en
+silence que les rebelles eussent enfoncé la porte de leur cabane pour
+les accueillir par un feu croisé. Pareille réception était lien capable
+de dérouter les gens incertains qui avaient espéré que les matelots,
+loin de s'opposer à leur entreprise, se joindraient à eux. Cinq victimes
+que leur fit cette mousqueterie achevèrent de les consterner. Les uns
+se replièrent confusément sur la troupe commandée par Molin, d'autres
+coururent se réfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le
+Wurtembergeois Wolf à leur tête, tentèrent de forcer le retranchement
+des marins.
+
+Le désordre était à son comble sur le pont du _Castor_; car, dans la
+mêlée, la plupart des torches avaient été éteintes et les ténèbres de la
+nuit commençaient à reconquérir leur prédominance sur la clarté qui un
+instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronnée, oubliés
+par les héros de ce drame, agonisaient encore çà et là le long du
+bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurité.
+
+--Un falot! s'écria le marquis.
+
+Guyonne descendit à la cambuse et revint avec l'objet demandé. De la
+Roche alluma une mèche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay
+venait de braquer contre les conjurés:
+
+--A présent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu à
+cette pièce.
+
+Son geste, son accent étaient irrésistibles. Douter qu'il fût prêt
+à accomplir sa détermination eût été folie. Les rebelles obéirent en
+silence, à l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci,
+au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils
+entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'étant
+rués contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger
+leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour
+toute arme, le géant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il
+s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de
+ses coups, équivalait à un passe-port pour l'éternité. De son côté, le
+Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramassé durant
+la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la
+victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lâcheté du
+plus grand nombre.
+
+--A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre
+sur le crâne du maître d'équipage.
+
+--Et à toi, vilaine caboche carrée! dit tout à coup en s'agenouillant
+dans le hamac où il s'était tenu caché, un mousse qui déchargea son
+pistolet au milieu du visage de l'Hercule.
+
+--Der Teuffel!... essaya encore le colosse en tombant à la renverse.
+
+Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la révolte.
+
+
+
+
+ VI
+
+ EXÉCUTION
+
+
+Le lendemain, dans l'après-midi, le _Castor_ présentait un triste
+spectacle.
+
+Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil
+vivifiant et chaud. La grandeur de Dieu se déployait dans toute
+sa magnificence autour du navire, mais le contraste même de ces
+majestueuses beautés ajoutait à la mélancolie de la scène que nous
+allons décrire.
+
+Assis sur une estrade, revêtu de son costume de gouverneur général du
+Canada, et ayant à sa droite le pilote Chedotel, à sa gauche le vicomte
+Jean de Ganay, le marquis Guillaume de la Roche promène sur l'Océan
+un regard attristé. A ses pieds, enchaînés deux à deux, et entourés de
+marins le mousquet chargé, se tiennent tous les proscrits, à l'exception
+du faux Yvon. Au-dessus de leurs têtes, accrochés aux vergues se
+balancent huit cadavres, parmi lesquels on remarque ceux du Flamand
+Tronchard et de l'Allemand Wolf.
+
+Des oiseaux de proie planent sur le navire en déchirant l'air de cris
+perçants, et dans la traînée d'écume que le _Castor_ laisse en creusant
+son sillon, on peut distinguer à de rares intervalles un corps noirâtre,
+squameux, suivant la barque avec une persistance opiniâtre.
+
+C'est un requin qui flaire la mort.
+
+A deux heures, un roulement de tambour se fait entendre; dès lors les
+conversations à mi-voix, les chuchotements cessent: tous les yeux se
+dirigent vers une écoutille placée sous l'accastillage de proue. D'abord
+on voit sortir le Sicilien Pepoli, les poignets liés derrière le dos,
+puis le Marseillais Molin porté par deux matelots, et définitivement le
+Basque et un Bourguignon nommé François, dit le _Buveur_.
+
+Molin, malgré la perte de son bras droit, a toute sa connaissance. Ses
+traits contractés par la souffrance expriment toujours la fierté, et un
+sourire sardonique joue au coin de ses lèvres décolorées.
+
+Pepoli et François dit le Buveur, font assaut de quolibets.
+
+--Corde pour corde, il me fallait toujours finir par une corde, dit le
+premier. Mais sur mon âme je n'imaginais pas que j'aurais la chance de
+mourir dans les bras d'une vierge!
+
+--De fait, appuie le second, voici du chanvre qui fait honneur au champ
+qui l'a produit.
+
+--Et au tisserand qui l'a tissé.
+
+--Vois donc un peu, Pepoli, comme ce brave Wolf tire la langue là-haut.
+Dirait-on pas qu'il attend la chute d'une breusse de bière pour se
+désaltérer!
+
+--Ivrogne d'Allemand, va!
+
+--Et cet animal de Tronchard qui se fait éventrer par les oiseaux du
+ciel.
+
+--Plus que ça de raffinement.
+
+--Le gros voluptueux!
+
+Un deuxième roulement de tambour mit fin à ces ignobles plaisanteries.
+
+De la Roche se leva et manda:
+
+--Nº 31, 43, 50.
+
+--Présents, répliquèrent tour à tour Molin, Pepoli et François.
+
+--Vous êtes condamnés tous trois à être pendus, reprit le marquis.
+Recommandez vos âmes à Dieu! vous avez une demi-heure! Que cet exemple
+serve de leçon à ceux qui tenteraient désormais de se révolter contre
+mon autorité.
+
+A l'audition de cette sentence inexorable, un tressaillement de frayeur
+parcourut la foule des bannis. Seules les victimes ne manifestèrent
+aucun émoi.
+
+--Voilà ce que j'appelle de la précision, dit Pepoli
+
+--Et moi ce que j'appelle ne pas faire languir les gens, ajouta
+François.
+
+--Por Dios, il y a longtemps que j'avais envie de tailler une bavette
+avec monsieur Satanas. Comme ça se rencontre!
+
+--Saint Bacchus, mon divin patron, faites que le vin soit là-bas aussi
+généreux qu'en notre Bourgogne, ajouta François.
+
+Troun de l'air, pensa le Marseillais, zé me doutais bien que zé né
+ferais jamais la bouille-abaisse dans cette maudite galère de Canada.
+
+Un troisième roulement de tambour annonça que l'heure fatale avait
+sonné. Tous les exilés se mirent à genoux et deux minutes après un
+grincement de poulie, un croassement des oiseaux de proie épouvantés,
+quelques sons inarticulés, tintaient le glas funèbre des trois
+criminels.
+
+Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil
+vivifiant et chaud, et la grandeur de Dieu se déployait dans toute sa
+magnificence autour du Navire!
+
+
+
+
+ VII
+
+ PILOTE
+
+
+Revenons à quelques-uns de nos principaux personnages que les incidents
+précédemment racontés nous ont forcés de laisser dans une sorte de
+pénombre.
+
+On se souvient, sans doute, que dans une tempête, Guyonne avait sauvé
+la vie au vicomte de Ganay; on se souvient également que, pendant la
+révolte, elle avait aussi sauvé la vie à Guillaume de la Roche. Ces
+deux traits vous ont prouvé qu'à l'héroïsme du coeur, la belle-fille
+de Perrin unissait l'héroïsme du courage et du sang-froid: trinité de
+vertus malheureusement trop peu commune chez les hommes.
+
+Le vicomte et le marquis payèrent, l'un après l'autre, au prétendu Yvon
+la dette de leur reconnaissance: le premier en l'admettant parmi
+les serviteurs du château de poupe (ainsi se nommait à cette époque,
+l'arrière d'un navire); le second en rendant hommage à sa bravoure
+devant tout l'équipage et en lui promettant de le ramener libre en
+France.
+
+La jeune fille s'était donc acquis une position meilleure que celle
+qu'elle aurait jamais osé espérer, et elle pouvait considérer l'avenir
+sans grande appréhension. Mais la fortune fait bien souvent les choses
+à demi. En nous donnant à pleines mains d'un côté, elle nous rogne,
+en gloutonne, notre part de bonheur de l'autre. Deux passions se
+partageaient déjà les pensées de Guyonne: elle aimait le vicomte Jean de
+Ganay, elle haïssait le pilote Chedotel.
+
+Ces deux passions avaient pris naissance en même temps dans son coeur,
+s'y étaient enracinées ensemble et avaient grandi en s'appuyant l'une
+sur l'autre.
+
+Le jour de l'embarquement, Chedotel avait brutalisé la jeune fille, Jean
+de Ganay l'avait prise sous sa protection: tel était le point de départ,
+de ce double sentiment. Depuis, le contraste l'avait cimenté et un
+événement que nous ne tarderons pas à faire connaître l'avait porté à
+son comble.
+
+D'abord, Guyonne se méprit sur la nature de son penchant pour l'écuyer.
+Elle crut que c'était le résultat d'une vive gratitude; mais elle avait
+passé l'âge où l'on s'ignore soi-même; si son âme était restée vierge de
+toute tendresse étrangère à la famille, une intelligence pénétrante lui
+avait enseigné à chercher et à trouver la cause de ce qu'elle éprouvait.
+Guyonne discerna donc promptement que l'amour seul lui faisait craindre
+et désirer la présence de Jean de Ganay; que l'amour empourprait ses
+joues lorsqu'il lui adressait la parole, et faisait trembler sa voix
+lorsqu'elle lui répondait.
+
+Cette découverte la remplit d'épouvante.
+
+Quel intervalle infranchissable la séparait, elle, pauvre fille d'un
+pêcheur, d'un serf, de l'opulent vicomte de Ganay, fils d'un des plus
+puissants seigneurs de la basse Bourgogne! comment combler cet abîme! Y
+songer n'eût-ce pas été le comble de la démence! D'ailleurs, Jean n'en
+aimait-il par une autre, la, belle Laure de Kerskoên, la châtelaine aux
+nombreux vassaux, la beauté sans rivale, la perle bretonne?... Vraiment,
+vraiment elle eût été bien impudemment effrontée la jeune fille,
+bachelette ou damoiselle, qui eût élevé ses prétentions jusqu'à la main
+de l'écuyer de monseigneur de la Roche.
+
+Hélas! l'amour a beau raisonner; quand l'objet qui l'excite en est
+digne, plus il accumule de persuasions pour s'étouffer lui-même, plus il
+prend de vie et de consistance. Moins il a de raison d'être et plus il
+est; plus grandes seront les distances sociales creusées entre le mobile
+et le moteur, et plus grande sera la force d'attraction du premier vers
+l'autre.
+
+Guyonne demanda un remède à la prière; la prière enflamma son
+imagination et exalta son amour. Mais le cours de cet amour fut
+changé. Elle résolut de se dévouer à la félicité du jeune homme. Cette
+détermination rétablit le calme dans son âme, sans toutefois y établir
+une paix éternelle. Pour but, elle s'imposa le sacrifice; pour horizon,
+elle entrevit la volupté de la douleur concentrée. Elle s'accoutuma
+même à l'idée de servir un jour la femme du vicomte, en qualité de
+domestique, et d'élever leurs enfants. Certainement il fallait une piété
+robuste et un caractère solidement trempé pour se consacrer à un pareil
+martyre; mais, nous l'avons déjà dit, Guyonne était le type de la
+volonté morale incarnée. Il y a des consciences sûres d'elles-mêmes qui
+défient le mal de jamais entamer le bouclier qu'elles ont opposé à ses
+assauts.
+
+Qu'on ne s'étonne pas, du reste, qu'en deux semaines l'amour de la
+poissonnière pour le vicomte eût pris d'aussi vastes proportions. En
+mer, le cercle des impressions est rétréci, tous les mouvements du
+coeur sont, à cause de cela même, bien plus violents, et la plus chétive
+circonstance acquiert sur nos facultés l'importance d'un véritable
+événement.
+
+Le vicomte de Ganay ignorait tout, et le sexe de son libérateur, et
+la flamme qu'il avait allumée dans son sein. Peut-être que si un autre
+amour ne l'eût pas embrasé, il se serait étonné de certains mouvements
+d'Yvon, peut-être aurait-il remarqué que, parfois, quand il croyait ne
+pas être vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur;
+mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'écuyer et le
+prétendu routier et jamais il ne lui vint à la pensée qu'un coeur de
+jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Néanmoins,
+l'ayant un jour surprise, prosternée devant un crucifix et dans une
+attitude de dévotion qui attestait des sentiments religieux excessifs,
+il ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--Tu crois donc en Dieu?
+
+--En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?.
+
+--Trop d'ingrats, répondit l'écuyer. Mais quand on croit en Dieu, on
+craint de l'offenser.
+
+--Aussi est-ce ma crainte la plus vive.
+
+Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de
+la jeune fille.
+
+--Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu à tes
+relations avec des misérables perdus de vices et de débauches?
+
+A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et
+des larmes brûlantes étincelèrent au coin de sa paupière.
+
+--C'est d'autant plus étrange, poursuivit le gentilhomme, que tu
+appartiens à une famille honnête, au milieu de laquelle tu n'aurais dû
+sucer que de bons principes.
+
+On conçoit le coup que porta à la pauvre Guyonne cette accusation,
+malheureusement justifiée par les apparences. Incapable de se contenir
+davantage, elle éclata en sanglots.
+
+--Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprétant
+maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu
+te pardonnera, comme ceux que tu as offensés sur cette terre t'ont déjà
+pardonné.
+
+Un pénible soupir fut toute la réponse de la pauvre fille.
+
+L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus
+minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son
+aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle.
+
+Cette passion était née le jour même du départ.
+
+Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici
+quelques événements antérieurs.
+
+Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur
+et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de
+costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa
+de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait
+apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le
+pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir.
+Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter
+son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui
+portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et
+un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette
+passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de
+rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en
+faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper
+un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne
+revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne
+tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une
+nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il
+avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui
+coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons
+étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40.
+
+L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines
+âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces
+âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui,
+fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu
+transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre
+hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la
+Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les
+désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée.
+Puis une réflexion l'arrêta:
+
+--Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me
+pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions
+cette poulette...
+
+Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais
+achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir
+qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses
+infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La
+résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous
+ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de
+quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité
+si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux
+attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour
+le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste
+et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel
+l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait
+inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait
+inspirer une haine, un dégoût invincibles.
+
+Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait
+ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte
+jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli
+devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être
+connue, détester et être aimée!
+
+Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures
+physiques!
+
+Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui
+l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour
+crier grâce ou merci!
+
+
+
+
+ VIII
+
+ DISETTE
+
+
+Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du
+marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre
+qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation
+de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de
+l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort.
+
+Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande
+négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des
+établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de
+Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait
+généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc.,
+il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or
+ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots
+chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires
+forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut
+un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience
+particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de
+Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put
+recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il
+affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de
+la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait
+aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de
+la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le
+débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le
+printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent
+qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut
+quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré
+de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser
+abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre
+quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce
+que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour,
+et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre
+acquérait à la patrie.
+
+Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays
+qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état
+où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut,
+persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à
+la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune
+apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre
+étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.»
+Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés
+et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur
+de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées.
+L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier
+disparaît du théâtre de l'histoire.
+
+Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier
+l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval,
+alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les
+traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et
+l'on n'en entendit plus parler.
+
+Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait
+occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant
+qu'on y songeât de nouveau.
+
+Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de
+Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant
+nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la
+disette.
+
+Le _Castor_ n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours;
+il comptait sur l'_Érable_, dont la cargaison renfermait un vaste
+approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la
+tempête, le _Castor_ dévia de sa route, et quarante jours s'étaient
+déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble
+d'infortune, on avait perdu l'_Érable_ dans une tourmente. Il fallut
+diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces
+mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas
+sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des
+meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils
+osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le
+marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez
+pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre
+volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations
+quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.
+
+Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la
+comparaison.
+
+La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du _Castor_; on ne
+rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes
+étouffées!
+
+Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait
+que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui
+l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation.
+Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la
+position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir
+quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées.
+De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics.
+Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux
+yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se
+sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour
+partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de
+ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa
+Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil
+si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa
+première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée,
+écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur
+les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance.
+Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui
+échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs
+qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans
+la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne
+l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles
+monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale
+sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même.
+
+Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force
+indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel.
+Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim,
+la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin
+de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa
+satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces
+de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi
+sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en
+proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le
+dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution
+n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations
+ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa
+destinée.
+
+Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était
+encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme
+le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il
+avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger
+d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable.
+
+Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le _Castor_
+approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint
+effleurer le coin de ses lèvres.
+
+--Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était
+particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour
+de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez
+voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de
+patte! il vous en cuira!
+
+Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la
+manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci
+était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean
+de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné.
+
+--Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel
+ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?
+
+--Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est
+que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.
+
+--Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.
+
+Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de
+Chedotel.
+
+--Vraiment, dit-il, à moins que ce damné _Érable_ ne nous rallie, nous
+courons risque...
+
+--Eh bien?
+
+--Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi
+souple que des vessies dégonflées.
+
+--Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de
+la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire
+rien.
+
+--Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si
+pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous
+le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que
+nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.
+
+Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants.
+
+--Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.
+
+--Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.
+
+--Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une
+semaine de vivres... à peine.
+
+--Comment?
+
+--En rognant les portions, ajouta-t-il.
+
+Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.
+
+--Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses
+auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse
+dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez,
+messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me
+rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'_Amphitrite_, nous
+avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont
+je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades...
+
+--Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et
+vos pareils. Sommes-nous loin de terre?
+
+--Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre
+brasses et un fond de coquillages... Tenez, entendez-vous nos matelots
+crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous
+_bancquons_, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des
+Terres-Neuves.
+
+[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.]
+
+--Donc les côtes de l'Acadie...
+
+--Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents
+très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez
+à adopter un plan...
+
+--Voyons, quel est-il? soyez bref.
+
+--A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui
+renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre
+bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et
+aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis
+nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement
+colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.
+
+--Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un
+des gentilshommes.
+
+--Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces
+gens pendant notre absence.
+
+--Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse!
+l'île abonde en gibier et en poisson.
+
+Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et
+s'adressant à Chedotel:
+
+--Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!
+
+
+
+
+ IX
+
+ TERRE
+
+
+Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes
+froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès
+de _Castor_, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que
+déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules
+argentés qui indiquent la proximité des côtes.
+
+Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le _Castor_ faisait
+route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient
+de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on
+atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait
+pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être
+point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles
+qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir
+été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa
+maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une
+première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls,
+privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes
+ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer
+retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le
+coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous
+les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont
+les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut
+être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour
+arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de
+ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale
+qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes
+exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse!
+
+La terre, même la terre étrangère, sonne aux oreilles comme une musique
+mélodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperçue, qu'on ne l'a
+sentie, foulée!
+
+Contemplez la scène qui se joue déjà sur le pont du _Castor_: le
+brouillard enveloppe la barque d'un nuage impénétrable; il y a quinze
+heures que tous ces malheureux n'ont avalé une bouchée; l'horizon est
+fermé à leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent,
+se trémoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent... C'est qu'ils
+viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage.
+
+--Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour
+de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechignée que celle
+d'un drapier qui a surpris sa femme en péché de tête-à-tête avec un
+cornette aux chevau-légers, s'écrie un Espagnol, en agitant son bonnet
+de laine brune.
+
+--Je brûlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit
+un Breton.
+
+--Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot
+de bière cette année durant, si nous arrivons à bon port.
+
+--Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas
+malaisée, répond le maître d'équipage, en le repoussant brusquement.
+Crois-tu, par hasard, que bière coule là-bas comme flots dans la grande
+tasse?
+
+--Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que
+s'il y a du houblon, on peut brasser de la bière, que si on peut la
+brasser on peut la boire, que si on peut la boire...
+
+--Ohé! qui est-ce qui veut danser une bourrée! braille un Auvergnat.
+
+--Non, un menuet!--Non, un fandango!--Non, une valse!--Non, une
+courante!--Non, une gavotte!--Non, un tricotté!--Non, une ronde!
+
+La dernière proposition, lancée d'une voix de stentor, au milieu du
+choc de ces clameurs, réunit tous les suffrages. Aussitôt quatre ou cinq
+exilés descendirent dans l'entrepont, en rapportèrent des instruments de
+cuisine, chaudrons, poêles ou écuelles, s'armèrent de chevilles de fer,
+et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchèrent sur
+des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste
+des proscrits boucla une chaîne autour du grand mât, et une ronde
+fantastique commença, au charivari assourdissant de cet orchestre
+improvisé.
+
+Chedotel, que son humeur tracassière et jalouse rendait l'ennemi des
+distractions d'autrui, voulut s'opposer à la fête des bannis; mais de
+la Roche intervint, et, bien que le pilote alléguât que ce tohu-bohu
+embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublât les
+maigres amusements de ces pauvres gens.
+
+--Le navire file à merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils
+se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvénient.
+
+--Aucun inconvénient! hum! aucun inconvénient, maugréa le pilote. Ça
+se connaît en marine comme un Algonquin en mathématiques, et ça veut...
+hum! Lui aussi il aura à se rappeler maître Chedotel, pilote-locman.
+Hum! hum! rira bien qui rira le dernier!
+
+Le claquement de langue indispensable à l'expression de tous ses accès
+de misanthropie termina ce charitable soliloque.
+
+En ce moment, Guyonne, attirée par le vacarme, se montra sur le pont.
+
+Chedotel l'aperçut et alla droit à elle.
+
+--Écoute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entraînant vers les
+batayoles.
+
+La jeune fille aurait pu facilement s'arracher à cette étreinte, mais
+la fausseté de sa position à bord du _Castor_ ne lui permettait pas de
+faire résistance.
+
+Elle suivit résolument Chedotel.
+
+--Écoute, répéta-t-il, avec une intonation sourde et passionnée,
+et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma
+détermination sera irrévocable.--Je t'aime, tu le sais. Pour un mot
+d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient;
+pour un baiser de tes lèvres, j'irais chercher le trépas au fond des
+abîmes béants sous nos yeux, pour ta possession...
+
+La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs
+fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme
+les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles
+jaillirent sèches, embrasées de sa gorge.
+
+--Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je
+damnerais mon âme, je sacrifierais l'humanité entière!.... Vois comme je
+t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes
+mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier
+marquis de la Roche plie le genou; moi qui méprise la fureur des hommes,
+dédaigne la colère des flots, moi qui suis plus maître ici que le
+roi n'est maître en France, moi, j'implore ta pitié, j'implore ta
+compassion, Guyonne! je te supplie de consentir à être ma femme, de
+me donner un mot d'espoir... Tiens, veux-tu que je me prosterne à tes
+pieds, en présence de tout l'équipage? dis, le veux-tu?
+
+--Non, répondit froidement Guyonne.
+
+--Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'écria impétueusement
+le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille.
+
+--Rien, répliqua-t-elle, en se jetant en arrière.
+
+--Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer.
+
+Guyonne ne fit aucune réponse.
+
+--Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur
+froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil
+rebut de la société, écume des clapiers, à être la femme légitime...
+
+--Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon.
+
+--Ignores-tu que tu es sous ma dépendance absolue que d'un mot, d'un
+geste, je puis signer ton arrêt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons
+donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!...
+Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu
+es donc bien fatiguée de la vie pour me parler ainsi!... Jamais!...
+Insensée! tu te sens donc bien forte contre les tourments... Jamais!...
+
+En articulant ces imprécations, le pilote serrait, à les briser, les
+doigts de Guyonne entre les siens.
+
+Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au
+milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse
+couvrait les vociférations. Un observateur eût pu remarquer alors que
+le pilote se débattait entre deux passions divergentes, exaltées à leur
+paroxysme. Enfin, il parut se décider, sa main lâcha celle de Guyonne,
+et il lui dit avec un sourire démoniaque:
+
+--Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant?
+
+--Je vous hais, riposta la jeune fille, à bout de patience.
+
+--Hum! Vous me haïssez, vous me haïssez! Cette franchise m'est agréable,
+hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que
+vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point à l'occident?
+
+--Oui, dit simplement Guyonne.
+
+--Çà donc, apprenez, dès cet instant, que là sera votre tombeau, et
+Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle!
+
+Ensuite de ce blasphème, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche
+qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne,
+au gouvernail.
+
+Le soleil montant à son zénith avait peu à peu dégagé sa face
+éblouissante des voiles qui gazaient l'empyrée. Quelques nuages
+floconneux lutinaient bien encore ça et là sur la cime des vagues
+écumeuses, mais déjà le dôme céleste dévoilait ses splendeurs éclatantes
+et dans le lointain se groupaient des masses blanchâtres qui se
+dessinaient, s'échancraient, se nuançaient, s'estompaient à chaque
+enjambée du _Castor_ vers elle.
+
+C'était le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la
+Nouvelle-Écosse.
+
+
+
+
+ X
+
+ ARRIVÉE
+
+
+Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout à coup sur l'habitacle un
+de ces petits télescopes qu'avait récemment inventés l'Allemand Jensen
+et examina la côte.
+
+--Hum! murmura-t-il, ce diable de _Castor_ connaît son chemin; mais il
+ne me plaît pas de déposer mon fret de ce côté. Demi-tour sur nous-même.
+Puis, remettant la lunette à sa place et élevant la voix:
+
+--Range à changer d'amures! cria-t-il d'un ton perçant.
+
+On entendit grincer les chaînes sur les moufles et les palans; les
+voiles lâchées et dégonflées battirent follement les mâts; le soleil
+sembla décrire rapidement un arc de cercle à la voûte du ciel, les
+chaînes grincèrent de nouveau sur les moufles et les palans; les
+voiles se gonflèrent derechef et la barque reprit son allure première.
+Seulement elle avait changé de direction, et au lieu de voguer vers le
+nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest.
+
+Les jeux avaient cessé et, depuis quelques minutes, tous les yeux
+attachés aux rivages lointains en étudiaient, muets et palpitants
+d'espérance, les contours variés à l'infini. L'évolution du _Castor_
+les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre à une cause
+urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentèrent de
+faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui déjà
+s'évanouissait comme un mirage trompeur.
+
+Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes
+tracées par Cartier et dont la fidélité est vraiment inconcevable. Il
+fut tout étonné de la route que prenait le pilote.
+
+--Ne procédons-nous pas à la façon des écrevisses? lui dit-il on
+souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voilà
+que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrêtée sur le sud.
+
+--Au nord, répondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la
+voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure.
+
+--Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote?
+
+--Hum!
+
+--Néanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur
+nos pas. Y aurait-il des récifs, des écueils?
+
+--Hum! des récifs, des écueils, vous l'avez dit, il y en a des récifs,
+des écueils, la côte en est hérissée.
+
+--C'est la côte de l'Acadie, n'est-il pas vrai?
+
+--Hum! la côte de l'Acadie; non, ce n'est pas la côte de l'Acadie,
+répondit imperturbablement Chedotel, c'est une île.
+
+--Une île! fit le marquis.
+
+--Une île.
+
+--Vous la nommez?
+
+--Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donné un nom.
+
+--C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni
+Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signalé cette île.
+
+--Hum! cela ne doit pas vous émerveiller, cette île est un amas
+de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les
+navigateurs que vous citez ont pu passer auprès sans l'observer.
+
+--Voyons donc, dit de la Roche en prenant le télescope.
+
+Mais il était trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible,
+le gouverneur général du Canada ne distingua rien à l'horizon.
+
+--Approchons-nous de l'autre île dont vous m'avez parlé? s'informa-t-il,
+après un intervalle.
+
+--Nous la rangerons avant quatre heures de relevée, répliqua Chedotel.
+
+--L'avez-vous parcourue?
+
+--Plusieurs fois.
+
+--Et êtes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les
+quelques jours que durera notre éloignement?
+
+--Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront été
+en meilleur campement pour faire chère lie. Les morues, les ralingues
+essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les
+lièvres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu'à allonger la main pour en
+prendre en veux-tu, en voilà.
+
+--Souvenez-vous, pilote, que vous répondez d'eux sur votre tête! dit
+solennellement de la Roche.
+
+--Sur ma tête, hum! j'estime plus ma tête qu'un million de ces
+garnements; mais n'importe, j'en réponds.
+
+Soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il n'eût pas entendu, le marquis
+ne releva pas cette grossièreté. Il redescendit à l'intérieur du
+_Castor_, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre:
+
+--Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'île est aussi stérile
+que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoyé durant
+la traversée! Ah! vous m'avez traité comme un manant, moi Chedotel, qui
+cours les mers depuis trente ans... Ah! ah! monseigneur le gouverneur,
+vous gouvernerez... les Hurons et les Esquimaux... si vous pouvez...
+Et cette péronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais être témoin... Tiens,
+qu'est-ce qu'il veut?
+
+Un roulement de tambour avait arraché cette exclamation au pilote.
+
+A cet appel les déportés s'assemblèrent en ordre, et Guillaume de la
+Roche, suivi de son état-major, parut sur le couronnement.
+
+--Serrez les perroquets et le beaupré, cria alors Chedotel, dont l'oeil
+vigilant ne perdait pas un des mouvements du _Castor_.
+
+--Tandis que les matelots exécutaient l'ordre du pilote, Guillaume
+adressa aux condamnés l'allocution suivante:
+
+«Enfants,
+
+»Vous savez que, malgré tous mes soins, la malheur a marqué jusqu'ici
+notre expédition. Les vivres manquent à bord. Encore quelques jours de
+mer, et nous serions réduits à la dernière extrémité. J'ai partagé vos
+misères et vos privations. Comme vous j'ai pâti de la faim, et, sans ma
+confiance entière dans la bonté de Dieu, peut-être ma serais-je laissé
+aller à une lâche désespérance. Mais celui qui croit il la miséricorde
+infinie du Tout-Puissant, celui qui dépose, chaque soir, le fardeau de
+ses tribulations aux pieds du Rédempteur du monde, celui-là est fort
+contre l'adversité.
+
+»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous
+avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de
+travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car,
+apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me
+forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous
+des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie,
+des instruments de chasse et de pêche, puis le _Castor_ remettra à la
+voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit
+convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté.
+Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous
+y transporter.»
+
+A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une
+tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait
+pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit.
+
+--On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu
+dans la foule.
+
+--On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un
+accent de terreur et de menace inqualifiable.
+
+--Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur
+quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes
+fauves.
+
+Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins
+d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés
+s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de
+l'escalader.
+
+Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.
+
+De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle
+pour conjurer l'insurrection imminente.
+
+«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs
+de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je
+répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement
+d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des
+condamnations à mort.»
+
+--Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres!
+intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla
+l'irritation assoupie.
+
+«Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina
+instantanément les murmures, pour vous montrer que je n'ai point
+l'intention de vous délaisser, comme certains esprits soupçonneux le
+craignent, mon écuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et
+vous commandera en mon absence. Êtes-vous satisfaits?»
+
+--Oui, oui, répliquèrent plusieurs routiers.
+
+«Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et
+faites vos préparatifs.»
+
+Cette promesse comprima aussitôt l'effervescence qui bouillonnait dans
+toutes les têtes.
+
+--Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers
+son écuyer. Quatre matelots vous serviront de garde.
+
+--J'obéirai, monseigneur, répondit indifféremment le vicomte.
+
+Le _Castor_ nageait sur le banc Craus, et autour de sa carène
+s'abattaient des marsouins aux reflets diamantés, des flottants à
+l'échine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air
+par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des
+ondes le museau effilé d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de
+goélands voletaient à la tête des mâts ou rasaient les petites vagues
+glapissantes, et de toutes parts surgissaient des môles de sable qui
+scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de
+pierreries sur une plaque d'argent.
+
+Chedotel fit serrer les voiles, à l'exception de la misaine, et dirigea,
+la sonde à la main, le _Castor_ à travers les battures qui encombrent le
+passage où il naviguait alors.
+
+Peu après, l'on discerna, à quelques milles au sud, une île couverte
+de petits arbres qui, à cette distance, produisaient un effet assez
+agréable.
+
+L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda guère à
+être donné. Puis Guillaume de la Roche, accompagné de ses principaux
+officiers, descendit dans un canot et se rendit à terre. Le premier, il
+débarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le
+sable du rivage, et prit possession de l'île au nom du roi, son maître.
+
+Le débarquement des proscrits s'effectua de même, à l'aide des
+chaloupes, car le _Castor_ ne pouvait, sans danger, approcher davantage.
+
+Le soleil se couchait derrière un gros nuage gris de fer qui maculait
+l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fête,
+quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de
+Ganay, les quatre matelots chargés de veiller à sa sûreté personnelle,
+et le faux Yvon, qui lui servait de domestique.
+
+Comme, la dernière, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place
+dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une
+fureur concentrée:
+
+--Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misérables
+qui t'attendent là-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts
+jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant
+Chedotel!
+
+Guyonne frissonna d'épouvante sous le regard infernal du pilote, et
+machinalement sauta dans le canot, qui s'éloigna immédiatement.
+
+Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, impétueux, siffla
+dans le gréement du _Castor_. Un grondement de tonnerre succéda à ce
+sinistre présage. La barque fit trois embardées successives, roula sur
+elle-même et recula comme emportée par une puissance irrésistible.
+
+--Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous
+dérapons!--Levez les ancres! s'écria-t-il, et prenez un ris dans la
+misaine!
+
+--Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche.
+
+--Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent à l'extrémité
+des cacatois? répondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut
+regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas échouer sur un
+banc ou nous briser contre les rochers à fleur d'eau!
+
+Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur
+l'île de Sable.
+
+[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nommé aussi quelquefois feu
+Saint-Nicolas, est une sorte de météore lumineux qui précède souvent les
+tempêtes ou apparaît durant les nuits obscures.]
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ L'ILE DE SABLE
+
+
+
+
+ I
+
+ L'ILE DE SABLE
+
+
+L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86°
+42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route
+océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux
+de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6]
+et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom
+l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent.
+Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y
+remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue
+aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud.
+L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de
+l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à
+l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de
+bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au
+confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure
+de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante,
+enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la
+nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense
+que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car
+non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les
+caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre
+se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules
+jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes
+rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des
+herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et
+des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la
+fatalité au coin de l'Atlantique.
+
+[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.]
+
+[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.]
+
+«Jamais, dit Charlevoix, dans son _Histoire de la Nouvelle-France_,
+terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.»
+
+De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés
+à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie.
+Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et
+redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours,
+la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards
+impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année,
+rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore
+aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui
+l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le
+nom d'Avenue de l'Enfer (_Hell-Avenue_) au passage qui la sépare de la
+Nouvelle-Écosse.
+
+En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude
+philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste
+d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir
+les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours,
+approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les
+infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le
+malheur jette sur son rivage.
+
+Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle
+de cet horrible désert:
+
+«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant
+les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents
+vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux
+États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui
+y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards
+épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des
+restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler.
+
+»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer
+une communication avec elle,--et il y en a peu qui l'entreprennent
+volontairement,--jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du
+bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le
+vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord
+domine.
+
+»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du
+côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux
+profondes.
+
+»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie,
+entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots
+vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon
+actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en
+détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une
+fois toutes les vingt-quatre heures.
+
+»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les
+travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont
+leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant.
+Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent
+des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du
+vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de
+pourvoir aux besoins des insulaires.
+
+»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour
+la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de
+refuge et bois de chauffage.
+
+»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à
+l'extrémité sud-ouest de l'île.
+
+»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec,
+une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un
+sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée
+au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de
+l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à
+dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.
+
+»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le
+surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est.
+
+»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon
+bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il
+y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il
+a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau
+parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance
+des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement
+inutile.
+
+»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été
+discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser
+jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses,
+mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles
+rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des
+blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées,
+portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur
+les côtes du Maine et ailleurs.
+
+»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île
+de Sable, au mois de juillet, dernier, le _Guide_, vaisseau anglais,
+presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour
+le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement
+perdu--les hommes et la cargaison furent sauvés.
+
+Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on
+accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée
+de ce qu'elle devait être en 1598.
+
+Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont
+parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la
+représenter.
+
+Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à
+l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de
+gibier sur l'île de Sable[8].
+
+A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche
+a laissés dans cette solitude affreuse.
+
+[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son _Histoire de la
+Nouvelle-Écosse_, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur
+l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi,
+je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.]
+
+
+
+
+ II
+
+ LES QUARANTE
+
+
+Comme le _Castor_, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers
+l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable!
+
+Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa
+de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis
+des flots irrités!
+
+Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait
+les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains,
+il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient
+disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée!
+
+Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes.
+
+Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs
+stridentes; autant de bras, autant d'imprécations contre le ciel et le
+navire qui fuyait!
+
+Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits
+pour reproduire cet horrible tableau!
+
+Qu'elle était écrasante la déception qu'ils venaient d'éprouver! Après
+de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un
+vaisseau où ils étaient entassés comme des nègres à fond de cale, avoir
+aperçu, la terre, l'avoir saluée avec l'enthousiasme du prisonnier
+saluant l'heure de sa délivrance, avoir formé mille projets, de félicité
+future, savouré les voluptés imaginaires de bientôt boire et manger
+à discrétion,--après tant d'émotions, tomber soudain sur une plage
+inconnue, stérile suivant toute apparence, au commencement d'une
+tempête, sans abri contre la pluie, sans vivres pour réparer leurs
+forces exténuées par un jeûne mortel!--Le stoïcisme incarné aurait-il
+lui-même résisté à de si rudes assauts?
+
+Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'eût été
+jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'éteindre.
+
+Le vicomte Jean de Ganay, malgré sa jeunesse, avait une trop grande
+expérience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures
+sauvages par une tentative précipitée. Croyant d'ailleurs que le
+_Castor_ n'avait levé l'ancre que dans le but d'éviter le grain et
+de chercher un mouillage plus sûr, il attendit silencieusement que
+l'effervescence se fût apaisée d'elle-même.
+
+Les prévisions de l'écuyer par rapport à ses compagnons d'infortune se
+réalisèrent.
+
+Fatigués de blasphémer et de se tordre inutilement les bras, les mieux
+résolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors,
+accompagné de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amené et lui
+servaient d'escorte, Jean jugea qu'il était temps d'agir et s'approcha
+des groupes.
+
+Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqué la présence du
+vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'espérance renaquit dans ces
+coeurs susceptibles de se livrer instantanément aux sensations les plus
+divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacré, comme
+la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas
+voulu les abandonner à jamais. Envers eux, réprouvés du monde, un haut
+et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte était bon
+gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la
+Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour à un membre de la
+très-considérable famille bourguignonne des Ganay.
+
+Ces réflexions, bien naturelles, passèrent des esprits sur les lèvres,
+et le vicomte trouva bientôt les oreilles prêtes à l'écouter, les mains
+prêtes à obéir à ses ordres.
+
+La nuit déployait rapidement son manteau de ténèbres; la pluie tombait
+à flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumâtre qu'il
+rejetait avec force sur le rivage.
+
+--Allons, mes braves, dit l'écuyer aux exilés qui l'entouraient, comme
+il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du _Castor_ avant
+demain matin, il faut nous disposer à camper ici. Formez-vous en groupes
+de dix; mes matelots donneront à chaque groupe des rations de vin et
+de viande salée que j'ai apportées dans mon canot; puis, en coupant
+quelques arbustes, les fichant dans le sable, et étendant dessus vos
+souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour
+de vaillants routiers plus accoutumés à coucher à l'hôtellerie de la
+belle étoile que sous des lambris dorés! Vive monseigneur de la Roche,
+gouverneur de la Nouvelle-France!
+
+--Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France!
+répétèrent unanimement les condamnés; car Jean de Ganay en faisant appel
+à la valeur de ces bandits les avait pris par leur côté faible. Flatter
+l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'éloquence des grands
+orateurs populaires.
+
+Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribuées,
+promptement avalées, et chaque groupe se mit en devoir de se
+confectionner un refuge contre la tempête qui sévissait toujours avec
+furie.
+
+Enveloppé dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis
+que ses matelots et Guyonne lui préparaient une tente au centre du petit
+camp. Vers neuf heures, toute la besogne était terminée, la pluie
+cessait peu à peu; mais un froid piquant succédait aussi peu à peu, et
+les pauvres routiers, trempés jusqu'aux os avaient en perspective
+une nuit fort désagréable, quand un vieux marin qui avait pris part à
+l'expédition de Roberval, dit tout à coup en s'adressant au vicomte:
+
+--Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu?
+
+--Allumez, mon brave, répondit l'écuyer; mais j'ai bien peur que vous ne
+puissiez en venir à bout. Les deux barils de poudre que j'ai transportés
+du _Castor_ ici sont avariés, et comme il se pourrait que j'eusse besoin
+de mes pistolets pour quelque chose de plus nécessaire...
+
+--Qu'à cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie
+le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre à mousquet.
+
+--Vraiment, voilà qui est curieux! comment faites-vous?
+
+--Rien de plus simple, vous allez voir.
+
+Le matelot s'éloigna, et, guidé par la lune qui sortait par intervalles
+de dessous un vaste réseau de nuages, parvint à découvrir dans les
+cavités du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de hêtre morts.
+
+Ayant rapporté le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un
+trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et
+l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux
+simultanément jusqu'à ce que des étincelles en jaillirent.
+
+A la vue de ces étincelles, la surprise éclata sur les visages des
+routiers: quelques-uns, croyant à un sortilège, se signèrent dévotement;
+d'autres crièrent résolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques
+prononcèrent les mots de nécromancien; terrible inculpation à cette
+époque de superstitions, où les phénomènes de la physique étaient
+considérés comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le
+supplice du bûcher.
+
+Par bonheur pour l'ingénieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas
+les préjugés du précepte: «Aux ignorants prends garde de montrer
+ta science: sur dix qui en seront témoins, il y en aura neuf qui la
+nieront, un qui la réfutera et dix qui la jalouseront.»
+
+A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne,
+les proscrits refusèrent longtemps de se chauffer à ce feu «allumé
+par l'enfer.» A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensité,
+quelques-uns se hasardèrent, le reste les imita comme les moutons
+de Panurge; mais, l'écuyer les ayant engagés à prendre des tisons au
+brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y décider. Ces hommes
+qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vérité,
+ne se souciaient guère des lois divines et humaines, professaient tous
+pour le surnaturel une horreur invincible.
+
+A partir de cette soirée, comme nous le verrons dans le cours de ce
+récit, le matelot Philippe Francoeur, surnommé le _Maléficieux_, fut
+pour la troupe entière des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de
+respect!
+
+
+
+
+ III
+
+ PREMIÈRE JOURNÉE SUR L'ILE DE SABLE
+
+
+La nuit s'écoula sans incident digne d'être raconté. Le lendemain
+matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage,
+cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amenés. Mais,
+vaine attente! quoique nul brouillard n'étendît son rideau sur la face
+de l'Océan, quoique le soleil brillât d'une clarté resplendissante,
+le regard venait mourir intact contre les impénétrables barrières de
+l'horizon.
+
+--Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et
+affectait les manières et les expressions favorites du célèbre ligueur,
+ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets
+en cage.
+
+--Crois-tu, Grosbec?
+
+--Ventre de biche, c'est ma mélancolique opinion. Pas plus de _Castor_
+sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or
+dans la paume de ma main.
+
+--Oui, mais il va venir.
+
+--Qui ça?
+
+--Le _Castor_ donc!
+
+--Compte là-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant.
+
+--Ah! j'aperçois...
+
+--Qu'est-ce que tu aperçois?
+
+--Là-bas, au sud!
+
+--Nigaud, c'est une mouette.
+
+--Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule
+à la mine rébarbative, qui jusque-là s'était tenu coi.
+
+--Une mouette, répéta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur... qu'en
+dis-tu, père François Rivet dit Brise-tout?
+
+--Je dis, moi, répliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que
+tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laissés prendre comme rats en
+souricière, puis bêtement débarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin
+le diable l'ait en sa chaudière! devinait juste. Vois-tu, me disait-il,
+on veut se débarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair à
+poissons ou à corbeaux, ça n'est pas douteux!
+
+--Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas trompé, ce pauvre Molin, dit
+Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore
+réduits là.
+
+--Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain...
+
+--Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le _Castor_ nous
+aura repris à son bord.
+
+--Qui dit cela? demanda Grosbec.
+
+--Le Nabot, répondirent plusieurs voix en ricanant.
+
+--Le Nabot est un imbécile, fit Brise-tout avec impatience.
+
+--Un imbécile! où est celui qui m'a donné son nom? s'écria un bonhomme,
+haut de trois pieds et demi à peine se faufilant à travers les jambes
+des spectateurs et s'avançant vers le géant.
+
+--L'imbécile qui t'a donné son nom, c'est moi! repartit Brise-tout.
+
+--Toi! dit le nain, campant fièrement les poings sur les hanches.
+
+--Hélas! oui, mon bel avorton!
+
+Le visage de Nabot blêmit de fureur.
+
+--Tu t'imagines donc que tu es bien fort?
+
+--Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas
+aussi fort qu'un embryon comme toi!
+
+--Oui-dà!
+
+Un rire général accueillit cette fanfaronnade.
+
+--Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la
+cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine?
+
+--Après?
+
+--Après?... gare à toi!
+
+En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre
+saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à
+s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à
+la grande hilarité des assistants.
+
+Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents
+serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était
+prudemment éclipsé.
+
+Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus
+d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par
+goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.
+
+Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os
+occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un
+développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était
+fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents,
+écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient
+l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de
+ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le
+reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile
+à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa
+trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était
+en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid,
+mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination
+et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente,
+clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le
+reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de
+cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires
+qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes
+sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit
+Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un
+thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont
+il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce
+type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme
+des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui
+diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître.
+Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout
+n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre
+entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval
+ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se
+baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de
+ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de
+conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans
+l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais
+d'inspirer son extérieur.
+
+--Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme
+qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les
+munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou
+s'en tirer.
+
+--C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! répondirent plusieurs
+routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades
+envieuses. Pas de privilège, pas de chef, partageons!
+
+--Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout à
+coup au milieu des mutins.
+
+--Le Maléficieux! firent les routiers en s'écartant sur le passage du
+matelot.
+
+--Le Maléficieux, soit! tas de clampins et d'huîtres que vous êtes! Par
+le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore à rouler dans vos
+caboches? Êtes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre
+à coups de barre de guindeau?
+
+--Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses
+doigts un galet rond, en manière de passe-temps.
+
+--Je baragouine que vous êtes plus bêtes que des marsouins, toi le
+premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Maléficieux. Quoi!
+vous marronnez parce que le _Castor_ n'est pas encore revenu! Mais,
+busons, est-ce que vous ignorez qu'une risée chasse quelquefois un
+vaisseau à cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi
+qui, depuis vingt ans, traîne mon cuir sur les mers, si je vous disais
+que je ne crois pas que le _Castor_ puisse être ici avant demain! Là,
+ouvrez vos gueules comme des sabords, et écarquillez vos yeux comme des
+écubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant même que
+le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas très-probable, puisque la
+brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de
+Ganay qui sort de sa tente, je vous engage à filer doux, si vous tenez
+à votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille
+caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli
+et compagnie, hein!
+
+Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, eût été plus que
+suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles
+eussent pu dégénérer en révolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva
+au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers généralement disposés à
+l'écouter.
+
+L'écuyer avait profondément réfléchi pendant la nuit. Il en était venu à
+conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec énergie aux esprits
+inquiets et agitateurs des gens confiés à sa direction, s'il voulait les
+maîtriser. En conséquence, après s'être assuré que ses quatre matelots
+lui seraient dévoués jusqu'à la mort, il se résolut à explorer l'île,
+puis à établir son campement dans un endroit convenable.
+
+Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaça chacune
+sous l'autorité d'un matelot.
+
+Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles
+étaient les seules armes et instruments que possédassent les bannis. Ces
+armes furent partagées entre les chefs des troupes; ensuite on convint
+d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se réunir;
+on décida que, vers deux heures de l'après-midi, les diverses bandes
+rebrousseraient chemin pour regagner le point de départ, et l'on se
+mit en route, trois escouades du moins, car la quatrième avait ordre de
+demeurer en place pour recevoir le _Castor_, si, par hasard, ce navire
+réapparaissait, durant l'absence des explorateurs.
+
+Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisième
+s'achemina entre elles deux, c'est-à-dire vers le centre présumé de
+l'île.
+
+Cette troisième bande était commandée par Jean de Ganay en personne,
+avec le Maléficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on
+remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec.
+
+La journée était luxuriante de charmes. Rien ne pouvait égaler la pureté
+du ciel semblable à une coupole de saphir au milieu de laquelle on
+aurait enchâssé une étincelante escarboucle. Les sables de la grève
+brillants de mille feux sous les rayons de l'astre céleste, paraissaient
+former autour de l'île un collier de perles et de rubis, il n'était
+pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le
+lointain, qui ne donnassent à cette plage désolée un certain air de
+gaieté décevante, qui d'abord dissipa les sinistres appréhensions des
+déportés.
+
+--Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant à Brise-tout, m'est avis
+que nous avions tort de nous désoler; nous sommes on pays de Cocagne.
+Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rébarbatives
+sur le chapitre des moeurs... A propos de ces dames, où diable se
+cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte
+d'une de ces charmantes!
+
+--Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugréa Brise-tout.
+
+--Monsieur Grosbec, veillez à votre pif, dit à cet instant Nabot.
+
+--A mon pif! répliqua l'ex-lansquenet, en portant la main à son nez
+qu'il avait, démesurément prononcé.
+
+--Eh! sans doute, les Indiens sont très-friands de cet organe; demandez
+plutôt au Maléficieux.
+
+--Tais-toi, vermine, répliqua François Rivet en tirant l'oreille du
+nain.
+
+--Aïe! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd?
+
+--Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse
+odeur on respire céans!
+
+--Excusez! une odeur de marée corrompue, dit le nain.
+
+--De verveine, bêta.
+
+--Ça dépend des nez.
+
+--Des... quoi!
+
+--Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent
+gascon de Grosbec.
+
+Ce mauvais calembour eut un succès fou, et souleva de perçants éclats de
+rire.
+
+--Silence! intervint le Maléficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de
+jouer comme des écoliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela?
+
+La troupe marchait alors sur une lande marécageuse, à travers des
+bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean
+de Ganay s'arrêta et fût imité de ses hommes, dont les yeux se portèrent
+anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du
+doigt. Là, parmi les branchages de quelques genévriers, se montrait un
+corps blanchâtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillité
+du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais
+sans résultat, car on vit aussitôt l'animal s'enfuir en bondissant.
+Interrompue par cet incident, la marche fut aussitôt reprise. A midi
+les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonnée. Nulle trace
+humaine n'avait été remarquée, et l'île dans les parties que Jean de
+Ganay avait visitées n'était pas seulement déserte, mais dépourvue
+de tout ce qui est indispensable à la subsistance de notre espèce.
+Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en étaient
+fleuries, et leur sol pouvait être propre à la culture. Désireux de
+poursuivre ses observations, l'écuyer longea le bord de ce lac, tandis
+que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants
+des eaux. Il arriva ainsi à un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il
+se trouva tout à coup devant une hutte de branchages, grossièrement
+construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se
+tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea
+dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage
+prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyères
+pouvant être hantées par une tribu sauvage. Il se détermina même à ne
+point faire part immédiatement de sa découverte aux routiers, pour ne
+pas augmenter leur mécontentement. Étant revenu près d'eux, il partagea
+un modeste repas de poisson qu'ils avaient préparé, puis les ramena,
+assez peu favorablement impressionnés, au cantonnement de la veille.
+
+Déjà les deux autres troupes étaient de retour. Leur rapport fut
+unanime: l'île ne produisait que du sable.
+
+On fit l'appel général des proscrite, il en manquait un: le numéro 40,
+Guyonne!
+
+
+
+
+ IV
+
+ BRISE-TOUT
+
+
+Seul, Jean de Ganay conçut quelques inquiétudes de l'absence du numéro
+40. Le reste de la bande était naturellement trop égoïste et trop
+habitué aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux
+Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'était attiré
+leur jalousie, à cause de l'intérêt que n'avait cessé de lui porter
+le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes
+voient avec déplaisir un de leurs semblables plus favorisé qu'eux; mais
+c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a établi le siège
+de son empire. Quant à l'écuyer, deux raisons lui faisaient regretter
+la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris
+pour le prétendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition
+dût être attribuée au personnage qu'il avait aperçu sur le bord du lac.
+Cependant, il dissimula ses appréhensions et tâcha de se montrer plus
+gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe restée
+au campement avait employé la journée à construire des tentes aussi
+confortables que possible. Les débris d'un navire naufragé lui avaient
+servi à cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes
+étaient assez avancées pour leur faire espérer qu'ils passeraient une
+nuit meilleure que la première. Chacun des détachements avait apporté
+quelques comestibles de son expédition: ceux-ci du poisson, ceux-là des
+coquillages. Le souper fut préparé et on l'expédia gaillardement, car,
+avant de commencer son repas, le Maléficieux avait fait remarquer que
+le vent ayant tourné au sud-est, il était présumable que le _Castor_
+reparaîtrait à l'aube suivante.
+
+--Si ta prévision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire
+roi... des ribauds.
+
+--Et moi, dit le Nabot, je demande que le très-illustre Brise-tout soit
+nommé pape des fous.
+
+--Bien trouvé! s'écrièrent les convives qui suspendirent leur bruyante
+mastication pour arrêter un regard moqueur sur le visage hideux du
+colosse.
+
+Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouchée. Il me le payera!
+
+--En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique à Brise-tout.
+
+--Gare à toi, lui dit Grosbec bas à l'oreille. Quand l'éléphant est
+fatigué de jouer avec un roquet, il l'écrase.
+
+--Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractère aussi
+délicatement conformé que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes
+douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vénus la laide?
+
+--Satané diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sûr la joue de
+Nabot avec le manche de son couteau.
+
+--Oui, diablotin que je réduirai à l'état d'angelot, grommela le
+colosse.
+
+--Peste! la réduction ne serait pas des plus à dédaigner. Moi qui n'ai
+jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir métamorphosé...
+Ohé! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! maître Polyphème se trouve mal! Vite!
+vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de
+potence?
+
+Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colère ne pouvait dompter une
+effroyable voracité, venait d'avaler une arête et faisait des efforts
+inouïs pour se délivrer de l'os engagé dans sa gorge. Il gesticulait,
+se démenait, suait, pleurait, écumait, mais vainement. L'arête, loin de
+céder à ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonçait de plus en plus
+dans les chairs.
+
+Je laisse à penser si grande était l'hilarité des spectateurs.
+
+--Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un.
+
+--Non, ne lui dérobez pas le mérite d'accomplir seul et, sans secours ce
+treizième travail, reprit l'ex-lansquenet.
+
+--Sacramente! ajouta l'Allemand, il va éclater, si vous ne le
+déboutonnez.
+
+--Pauvre chéri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te
+décourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! là...
+bien... comme ça!
+
+--Il vaincra!--il ne vaincra pas!--Je te dis qu'il vaincra!--Je te dis
+que non.--Gageons...--Ah! il étouffe!
+
+--Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la
+retiens, je la conserverai comme une relique... pour m'en faire un
+cure-dents!
+
+Et les rires de redoubler!
+
+Pourtant la chose n'était pas risible, tant s'en faut, et François Rivet
+ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré
+de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de
+sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les
+paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements
+spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons
+caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé
+d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.
+
+--Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et
+Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre
+parmi nous?--Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un
+Piémontais.--Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous
+commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné
+compagnon râle son dernier soupir?--_De profundis clamavi..._ bredouilla
+Grosbec.--Mourir d'une arête, lamentable destin!--Regretté Brise-tout,
+je composerai une élégie sur son trépas.--Je chanterai son stoïcisme
+dans la souffrance.--Je prononcerai son oraison funèbre, avec
+accompagnement de guimbarde et de crécelle.
+
+--Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant
+de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:
+
+ Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
+ Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé,
+ François Rivet, surnommé Brise-tout,
+ Passé maître dans l'art de faire atout,
+ Qui, faute d'une arête[9],
+ Creva par une arête!
+
+[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se
+rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent
+pour exprimer un temps d'arrêt.]
+
+Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son
+comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec
+frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser
+un être supérieur.
+
+Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime
+de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux,
+comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors,
+saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur
+son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil
+injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre
+l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise.
+Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se
+tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à
+propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les
+imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner
+François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines
+de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante
+bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé
+par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui
+osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un
+écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et
+se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint
+vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui
+s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte
+terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la
+fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un
+dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles
+étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement
+terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était
+dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa
+manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un
+mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités
+à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient
+aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous
+la tente fut le signal de sa délivrance.
+
+Le vacarme avait attiré le vicomte qui se promenait solitairement sur la
+grève. Il se hâta de pacifier les combattants et se retira, après avoir
+reçu du Maléficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troublé.
+
+Depuis longtemps déjà la nuit couvrait de son aile l'île de Sable.
+Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scène
+précédente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On
+raviva le feu, chacun prit place autour du foyer, à l'exception de
+Brise-tout, qui s'obstina à grogner dans un coin, et, cédant aux
+sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une
+histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes:
+
+
+
+
+ V
+
+ LÉGENDE
+
+
+«Or bien, ouvrez vos écoutilles, mes gars, car je m'en vais vous
+filer un câble de longueur. Pour ne pas nous, couler dans la chose des
+phrases, il y en a sans doute quelques-uns parmi vous qui ont louvoyé
+dans la rue du Possédé, à Saint-Malo; une rue étroite, tortueuse, sombre
+comme la cale du _Castor_, vous savez! Par Neptune, elle est la bien
+nommée, la rue du Possédé! Rien qu'à voir ses maisons délabrées,
+vermoulues, on se sent prêt à recommander son âme à Dieu! Quelle
+puanteur! quel avant-goût de l'enfer! aussi n'est-elle hantée encore
+aujourd'hui que par les suppôts du démon. C'est donc là que pour
+l'instant, nous allons jeter l'ancre. N'ayez pas peur du diable qui l'a
+tenue sur les fonds de baptême, il ne viendra pas vous chercher ici; pas
+si serviable le vieux cornu!
+
+»Donc, il y a, ma foi, quarante-quatre ans, la rue du Possédé était la
+terreur des Malouins, braves gens, dévotieux, payant régulièrement la
+dîme et ne manquant jamais au retour de leurs courses en mer d'offrir un
+gros cierge de cire jaune à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais Lucifer
+est un rusé compère. Ne vous avait-il pas ensorcelé l'âme d'un pauvre
+pêcheur de la rue du Possédé!
+
+
+»Bon, par la fourche de Neptune! voilà que le pêcheur: devient amoureux,
+amoureux, oui, mes gars, et de la plus jolie fillette de Saint-Malo,
+encore! mais elle était fière comme une duchesse, la Louison, oui bien,
+par la fourche de Neptune! et Jacques avait beau faire, beau faire, il
+ne parvenait pas à mouiller dans le coeur de sa belle. Ça le rendait
+triste et sombre comme une tempête si bien qu'il finit par s'enfermer
+dans sa cambuse de la rue du Possédé, et que bientôt dans le voisinage,
+on répéta qu'il allait chaque samedi au sabat, oui bien, par la, fourche
+de Neptune!
+
+»Pendant tout ça, la Louison s'était laissé courtiser par le fils d'un
+mégissier, fort riche et si beau garçon que c'était plaisir de les
+regarder danger ensemble le dimanche après vêpres, oui bien, par la
+fourche de Neptune!
+
+»Il avait été convenu qu'ils se marieraient après Pâques! mais les
+vieilles gens, quand on leur parlait du mariage, secouaient la tête, en
+disant:
+
+--Les pauvres enfants! les pauvres enfants! Ah! c'est bien à craindre
+que le Jacot leur jette un sort!
+
+»Et qu'ils avaient raison, les vieux! car, voyez-vous, mes gars, ceux
+qui ont navigué sur l'Océan ont une expérience qui manque aux jeunesses!
+oui bien! par la fourche de Neptune!
+
+»Le fait est qu'en reluquant le Jacot, il n'y avait pas moyen de se
+méprendre sur ses desseins. Il était un jour blanc comme une voile
+neuve; un autre, vert comme les feuilles d'un sapin; un autre, plus
+rouge que sang, et toujours, toujours, ses yeux brillaient comme des
+charbons.
+
+»D'aucuns disaient que souvent sa bouche déferlait des flots de soufre
+et de bitume; d'aucuns rapportaient que la nuit le tonnerre grondait
+au-dessus de sa maison, même lorsque le ciel était pur et serein;
+d'aucuns l'avaient vu faire le signe de la croix de la main gauche, si
+bien que peu à peu la rue du Possédé fut abandonné et qu'il y demeura
+seul, en compagnie des damnés, oui bien, par la fourche de Jupiter!
+
+»Voilà que le dimanche de Quasimodo, la veille du jour où le fils du
+mégissier devait épouser sa fiancée, il lui proposa de venir se promener
+avec lui dans sa chaloupe.
+
+»Le temps était superbe. Pour son malheur la Louison accepta. Ils
+partirent à deux heures, gais et joyeux dans une petite barque toute
+pavoisée de rubans. Mais au moment où ils quittaient la grève, on
+aperçut dans le lointain un canot noir qui tirait des bordées et
+semblait guetter le départ des jeunes gens! Aussitôt tous ceux qui se
+trouvaient sur le rivage eurent la chair de poule.
+
+»Ce canot noir, c'était celui de Jacques!
+
+»La Louison, qui le distingua la première, sentit le froid de la mort
+courir dans ses veines.
+
+--Retournons, revenons à terre, dit-elle à son amoureux.
+
+--Revenir à terre, pourquoi! répondit-il..
+
+--Je tremble!
+
+--Mais...
+
+--Voyez! dit-elle, en lui montrant du bout du doigt l'esquif, de la
+coque duquel sortait une lumière si vive qu'elle faisait pâlir les
+rayons du soleil...»
+
+--Comment, sacramente? le canot brûlait au milieu de la mer! interrompit
+l'Allemand.
+
+--Brûlait, répliqua le Maléficieux, qui est-ce qui t'a dit qu'il
+brûlait, à toi?
+
+--Puisqu'il était en feu!
+
+--Ah! novice, est-ce que le feu de l'enfer brûle les démons?
+
+--Brute de Tudesque, dit Grosbec en haussant les épaules, ça n'a jamais
+rien vu. Continue ton histoire, matelot.
+
+«... Oui bien, par la fourche de Neptune! reprit
+
+Philippe Francoeur, des flammes ardentes sortaient en tourbillonnant du
+canot noir, et au milieu se tenait Jacques, mais grand, grand, comme le
+grand mât d'un navire de guerre, et sa bouche vomissait des torrents de
+fumée.
+
+»Tous les gens, sur la plage, le voyaient, à l'exception du fils du
+mégissier, qui, loin d'écouter les prières de la Louison, se mit à ramer
+justement dans la direction du canot noir.
+
+»Celui-ci s'éloigna vers le nord, et le bateau du fils du mégissier
+suivit. Le canot noir ayant viré de bord, l'autre vira de bord aussi.
+On aurait dit que le premier était d'aimant et le second d'acier, et
+fidèlement ils exécutaient les mêmes évolutions!
+
+»Cependant le bateau se rapprochait petit à petit du canot noir, et,
+après une heure de manoeuvres dans la baie, ils tournèrent brusquement
+vers le septentrion et cinglèrent de ce côté.
+
+»Alors, ils se touchaient presque! Le ciel s'était tout à coup chargé
+de nuages; la mer courroucée hurlait sur les rochers, et des bandes de
+griffons, plus gros que des vautours, battaient l'air de leurs ailes,
+avec des criaillements lugubres.
+
+»Les deux bateaux apparaissaient encore, mais comme un brasier allumé
+aux confins de l'horizon. Puis, soudain, un coup de tonnerre effroyable
+retentit et l'on ne vit rien... que la mer blanche d'écume qui se
+tordait le long du rivage!
+
+»Les gens de Saint-Malo coururent à l'église et prièrent la bonne Vierge
+de sauver Louison et le fils du mégissier. La journée se passa sans
+qu'on eût de leurs nouvelles. Mais, vers minuit, au plus fort de la
+tempête, des mariniers remarquèrent, à la lueur des éclairs, un canot
+qui entrait dans le port.
+
+»Il était monté par deux personnes, un homme et une femme.
+
+»En débarquant, l'homme jeta son bras autour du cou de la femme et lui
+dit:
+
+»--Tu me jures, sur le salut de ton âme, d'être à moi?
+
+»--Oui, à toi, rien qu'à toi, toujours à toi! répliqua la femme.
+
+»L'inconnu, alors, pencha la tête et embrassa la femme. Elle poussa un
+cri, et les mariniers virent un cercle flamboyant à la place où l'homme
+avait mis ses lèvres.
+
+»Épouvantés, les mariniers s'enfuirent!
+
+»Le lendemain, on racontait dans Saint-Malo, qu'englouti avec son canot,
+pendant l'orage, le fils du mégissier avait péri, et que la Louison
+avait été sauvée par Jacques, le possédé.
+
+»Il y en eut qui crurent à ce récit, d'autres considérèrent le fait
+comme un tour de sorcellerie, oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+»Ce qui est certain, c'est qu'un mois après ces événements, la Louison
+épousait Jacques, que le pauvre pêcheur devenait un riche pilote, et
+recevait du roi la commission pour aller avec deux vaisseaux reconnaître
+les environs du banc de Terre-Neuve, oui bien, par la fourche de
+Neptune!»
+
+--Pas possible! dit l'Allemand.
+
+--C'était donc Jacques Cartier, ajouta Grosbec.
+
+--C'était Jacques, je n'en sais pas davantage, mon gars, repartit
+le Maléficieux d'un air capable. Mon grand-père, de qui je tiens
+l'histoire, ne m'en a pas dit davantage.
+
+--Mais, sapristi! de quelle manière mourut-il, ton Jacques? demanda
+la Nabot qui, ramassé en pelote, les coudes appuyés sur les genoux, la
+visage dans la paume des mains, avait écouté silencieusement la légende
+du matelot.
+
+--De quelle manière mourut-il, oui, de quelle manière mourut-il? appuya
+l'ex-lansquenet.
+
+Tous les yeux se braquèrent sur Philippe Francoeur.
+
+--Ah! voilà! dit-il avec la complaisance d'un conteur qui a captivé
+l'attention de son auditoire; voilà ce qu'on n'a jamais su, qu'on ne
+saura jamais, oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+Chacun des routiers fit un geste de désappointement.
+
+«Pourtant, reprit le Maléficieux, semblant recueillir ses souvenirs,
+voici ce qu'assurait mon grand-père, qui avait beaucoup connu Jacques:
+
+»Certain soir, le pêcheur ayant rencontré Louison, la supplia de
+consentir à être sa femme.
+
+»--Je céderai à tes désirs, quand tu pourras me donner cent sous d'or,
+lui répondit-elle.
+
+»Cent sous d'or! c'était plus que Jacques ne pouvait amasser en vingt
+années de travail. Il rentra chez lui, désespéré et décidé à s'occire.
+Mais, à l'instant où il se passait au cou la corde qui devait le
+délivrer d'une vie insupportable, un petit homme, vêtu de noir, entra
+brusquement dans sa chambre.
+
+»--Que fais-tu là? lui dit-il.
+
+»Jacques ne répondit pas. L'aspect de cet homme l'avait terrifié.
+
+»--Tu voulais te pendre, imbécile, continua l'étranger. Bien plutôt
+brûle cette corde et épouse celle que tu aimes.
+
+»--Épouser Louison!
+
+»--Tiens, sans doute! est-ce que ça ne te gréerait plus?
+
+»--Oh! si, mais...
+
+»--Mais, il te faut cent sous d'or, n'est-ce pas? je t'en donnerai
+mille.
+
+»--Vous!
+
+»--Pourquoi non?
+
+»La mine du petit homme n'était guère propre à inspirer la confiance;
+car, à travers les nombreux sabords de son habit noir, on voyait sa
+peau crasseuse et velue, puis il sentait mauvais... que c'était une
+infection! oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+»--Bon, lui dit-il en ricanant, suis-moi.
+
+»Jacques ne tenait plus à la vie. Il s'approcha de l'inconnu.
+
+»--Où irons-nous? dit-il.
+
+»--Grimpe sur mes épaules.
+
+»--Je suis trop lourd, je vous écraserais.
+
+»--Grimpe toujours.
+
+»Il obéit. Le petit homme ricana de nouveau et dit:
+
+»--Y es-tu?
+
+»--Oui, répondit le pêcheur, tout tremblant, car en croisant ses bras
+sur la gorge de l'inconnu, il lui avait semblé qu'il les appliquait sur
+un fer rouge. Jacques voulut sauter à terre; il ne le put: ses doigts
+étaient rivés l'un contre l'autre et ses cuisses soudées aux hanches
+du petit homme, qui aussitôt blasphéma le nom du bon Dieu, s'éleva au
+plafond, lequel s'ouvrit pour lui livrer passage, et en moins d'une
+seconde transporta le pauvre pêcheur en haut d'une falaise, éloignée de
+plus de vingt lieues de Saint-Malo, oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+»Là, une foule de monstres de toutes couleurs grouillaient autour d'une
+marmite dans laquelle cuisaient les membres d'un être humain.
+
+»Le petit homme déposa Jacques près de la marmite et lui dit:
+
+»--Regarde.
+
+»Le malheureux, quoique à demi mort d'effroi, regarda et reconnut la
+tête du fils du mégissier son rival, que l'eau en bouillonnant avait
+fait monter à la surface.
+
+»--Horreur! s'écria-t-il.
+
+»--Tu boiras de ce bouillon, mon bijou, lui dit cette affreuse vieille,
+toute ridée, qui écumait la marmite.
+
+»--Non, non! jamais!
+
+»Les monstres éclatèrent en vociférations et commencèrent une ronde
+satanique autour du feu.
+
+»Une sueur glacée inondait les membres de Jacques, et, chose étrange, le
+sang courait dans ses veines, chaud comme du plomb fondu.
+
+»--J'ai soif, balbutia-t-il.
+
+»Les imprécations des monstres redoublèrent.
+
+»--Voici du bouillon; bois! lui dit la vieille.
+
+»Il recula en arrière! et un instant après s'écria:
+
+»--A boire! oh! donnez-moi à boire!
+
+»--Le bouillon est prêt; bois! répéta la vieille.
+
+»Jacques perdit la tête. Ses lèvres ardentes calcinaient ses dents, et
+sa salive s'était transformée en vitriol.
+
+»--Je veux boire, donnez-moi à boire!
+
+»--Tiens, bois, mon amour! lui dit la vieille, en lui présentant une
+cuillère remplie de l'infâme breuvage; bois, et tu épouseras la belle
+Louison.
+
+»Jacques ne sachant plus ce qu'il faisait, prit la cuillère, l'éleva à
+sa bouche, et saisi par un remords de conscience, la lança loin de lui.
+Mais, hélas! il était trop tard; une goutte de bouillon tombée sur sa
+langue scellait pour l'éternité son pacte avec les démons... oui bien,
+par la fourche de Neptune!
+
+»Incontinent, les monstres s'approchèrent de Jacques, l'accolèrent
+à tour de rôle sur les deux joues, et disparurent au milieu d'un
+épouvantable vacarme.
+
+»Jacques se trouva seul sur la falaise, avec le petit homme.
+
+»--Et maintenant, que désires-tu? lui dit le diable, car c'était le
+diable, oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+»--Épouser Louison, répondit le pêcheur, qui déjà n'éprouvait plus
+aucune crainte pour Satan.
+
+»--Tu l'épouseras. Ensuite?
+
+»--Être riche.
+
+»--Tu le seras. Ensuite?.
+
+»--Faire parler de moi dans le monde entier, jusqu'à la fin des siècles.
+
+»Le roi des ténèbres grimaça son ricanement moqueur.
+
+»--Il sera fait à ta volonté. Ensuite?
+
+»--Rien.
+
+»--Tu n'es pas ambitieux, en vérité! rarement créature n'a coûté moins
+cher que la tienne. Mais, comme les bons comptes font les bons amis,
+auparavant signe ce papier.
+
+»--Qu'est-ce?
+
+»--Une misère! la vente de ton âme à l'amour, à la fortune, à la gloire.
+Signe, le temps presse.
+
+»Jacques eut un frisson. Deux tableaux se déroulèrent devant ses yeux:
+ici, son ange gardien et sa mère le conjurant de ne pas abandonner la
+route de la vertu; là, la volupté lui faisant des agaceries, appuyée au
+bras du luxe et de la renommée...
+
+»Jacques signa!
+
+»--Monte encore en croupe sur moi, lui dit le diable.
+
+»Et l'enlevant comme une plume, ils traversèrent la Manche, l'Océan, et
+arrivèrent au-dessus d'un pays sauvage, couvert de neiges et de glaces,
+habité par des hommes qui ne ressemblaient pas plus aux autres hommes
+qu'un loup de terre ne ressemble à un loup de mer. Quand ils furent
+arrivés, le diable dit à Jacques:
+
+»--Sais-tu ce que c'est que cette contrée?
+
+»--Non.
+
+»--C'est une contrée où je n'exerce pas encore mon empire, et où, grâce
+à toi, dans deux cents ans, j'étendrai; ma puissance. Tu connais ta
+route. Retournons chez toi, car il ne fait pas encore bon pour moi ici,
+et quand tu voudras, tu t'immortaliseras. Fouille sous le noyer de ton
+jardin et tu y découvriras les mille sous d'or que je t'ai promis. A toi
+donc amour, gloire, opulence; à moi ton âme!
+
+»La peur reprit Jacques. Il fit un violent soubresaut pour se séparer de
+Satan et se trouva seul dans sa maison de la rue du Possédé.
+
+»Il était grand jour; oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+»Satan ne l'avait pas trompé. Ayant creusé à la racine du noyer de son
+jardin, Jacques déterra une cassette qui renfermait mille louis d'or.
+
+»Je vous ai dit comment il épousa la Louison, comment il partit pour
+explorer le banc de Terre-Neuve. A présent, il ne me reste plus qu'à
+vous dire qu'après avoir retrouvé le pays dont le diable lui avait
+enseigné le chemin et amassé des trésors innombrables, il entreprenait
+son huitième voyage à la Nouvelle-France lorsque Satan lui apparut
+pendant une tempête.
+
+»A son aspect Jacques pâlit.
+
+»--Ai-je tenu ma parole? dit le capitaine des ténèbres.
+
+»--Oui.
+
+»--Et tu as été heureux?
+
+»Jacques secoua sa tête blanchie par l'âge, ce qui voulait dire non.
+
+»Le diable sourit de son sourire écoeurant.
+
+»--Tant pis, dit-il. A moi ton âme, l'heure est venue!
+
+»Une flamme scintilla à l'extrémité des perroquets; une lame, haute
+comme une montagne, s'abattit sur l'avant du vaisseau. Cinq minutes
+après, il avait sombré avec tous ceux qui le montaient[10]!»
+
+[Note 10: Qui a pu donner naissance à cette légende? je l'ignore.
+Est-elle populaire en Bretagne? je l'ignore également. Mais je l'ai
+entendu raconter à bord de la _Belle-Poule_, par un ancien matelot qu'on
+nommait communément «le Malouin.» J'étais très-jeune à cette époque
+et peut-être aussi ignorant de l'histoire de la France que de celle
+du Canada. Ce qui me frappa dans la légende fut donc simplement son
+caractère merveilleux. Lorsque, plus tard, l'étude de la découverte
+de l'Amérique me l'eut remise en mémoire, j'aurais beaucoup donné pour
+savoir où le «Malouin» l'avait apprise; mais le légendaire était mort et
+toutes mes recherches furent stériles.
+
+Il me semble néanmoins qu'elle dut d'abord avoir pour héros un autre
+pilote que Jacques Cartier; car celui-ci étant né le 31 décembre
+1494, avait quarante ans lorsqu'il explora les côtés de l'Acadie, par
+conséquent ce n'était plus un jeune homme. La légende pourrait donc
+lui être postérieure, comme la découverte qui lui est attribuée, et
+s'appliquer à un autre personnage.]
+
+--Et Jacques?... s'écria le Nabot.
+
+--Jacques! sais pas, oui bien, par la fourche de Neptune! répondit
+Philippe Francoeur. Sur ce, bonne nuit, mes gars! ne faites pas de
+mauvais rêves, et Dieu nous préserve du diable! oui bien...
+
+Le Maléficieux n'acheva point sa, locution sacramentelle, dont un
+glorieux ronflement remplaça la finale.
+
+Il était endormi.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LE NAUFRAGE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et
+incessante qui obligea les bannis à demeurer dans le voisinage de
+leur campement. Jean de Ganay aurait préféré que le temps lui permît
+d'achever la reconnaissance de l'île; mais, dans l'impossibilité de le
+faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs à quelques
+travaux utiles. Si rien ne prouvait que le _Castor_ ne reviendrait pas
+bientôt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui
+sait? des semaines pouvaient s'écouler avant son retour. Il était donc
+important de s'arranger à tout événement. D'ailleurs, Jean savait que
+l'oisiveté est mauvaise conseillère. Affairés, ses hommes réfléchiraient
+moins à l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu à peu aux
+labeurs de la vie coloniale.
+
+Il commença par faire élever une sorte de retranchement autour
+des tentes. De gros pieux, aiguisés par le bout, durcis au feu, et
+entrelacés de branchages flexibles, servirent à cet effet.
+
+L'écuyer aurait voulu creuser un fossé de circonvallation pour plus
+de sûreté. Mais tous ses efforts restèrent infructueux. Le terrain sur
+lequel il opérait était sablonneux, et chaque coup de vent remplissait
+de gravier les ouvertures qu'on y faisait.
+
+Plusieurs fois, Jean conçut le projet d'aller se fixer plus loin, sur
+les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrêta.
+
+Pour guider la marche du _Castor_ dans le cas où il approcherait
+de l'île, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie
+occidentale un mât auquel flottait une pièce d'étoffe rouge, et
+établit à son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en
+observation. Quatre hommes, se relevant successivement à chaque heure,
+composèrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre
+matelots. De plus, un autre poste fut maintenu à la porte du camp et
+Jean de Ganay en confia alternativement le commandement à celui des
+routiers qui s'était le mieux comporté.
+
+Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à
+la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire
+pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe
+à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des
+sauvages ou par des bêtes fauves.
+
+Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle,
+ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante:
+Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et
+les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût
+couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à
+leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs,
+soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie.
+
+Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le
+Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne
+parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent.
+
+En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop
+rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en
+rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une
+terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de
+Ganay.
+
+Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que
+le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient
+le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est.
+
+Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur
+fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il
+leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec
+recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en
+entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de
+Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais
+d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle
+qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit
+et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont
+éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le
+premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre
+le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire,
+l'humanité en la divisant.
+
+A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les
+sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes
+conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie
+grandiose!
+
+Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides,
+par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de
+foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le
+crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras
+condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!--Rien ne l'arrête, rien
+ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou
+pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille
+dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine
+ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit
+qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle
+prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé;
+soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les
+petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse
+aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du
+sublime.
+
+Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il
+faudrait être Dieu!
+
+Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne
+pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme
+ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à
+craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion.
+
+Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers,
+fatigués par leurs travaux antérieurs, se sentirent bien moins disposés
+à courir la campagne qu'à se reposer sur leurs lits de ramilles de pin,
+soit en dormant, soit en devisant entre eux.
+
+Quelques-uns, cependant, se dirigèrent vers le Poste du Mât (c'est
+ainsi qu'on avait nommé le corps de garde dont nous avons parlé), où le
+Maléficieux était de service, afin de lui faire conter des histoires.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, le vent, qui n'avait cessé de balayer
+l'air avec force, redoubla de violence.
+
+--Par la fourche de Neptune! s'écria tout à coup Philippe Francoeur,
+s'interrompant à l'endroit le plus dramatique de son récit, monsieur
+Borée voudrait-il nous prendre à son bord pour nous transporter
+sur l'autre rive de l'Atlantique? Ça ne serait pas là une mauvaise
+manoeuvre! Comme il s'époumone, le vieux, là haut, hum!
+
+--Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants.
+
+--Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre.
+
+--Et nous avec! continua un troisième.
+
+--Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de
+biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une
+branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fée.
+
+--Ah! oui-dà, tu crois ça toi, beau lansquenet, dit le Maléficieux, en
+guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois ça? Et si je te disais que
+moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu...
+
+Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans
+la cabane, coupa la parole au matelot.
+
+La tourmente, dans ses folles colères, venait d'enlever le toit du corps
+de garde. Et presqu'au même moment, le routier qui était de faction au
+pied du grand mât cria:
+
+--Un navire! j'aperçois un navire!
+
+La surprise et la joie répondirent bruyamment à cette exclamation.
+Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se
+précipitèrent au dehors.
+
+Le château de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest.
+Mais la position de ce bâtiment quel qu'il fût, était évidemment
+affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arboré à l'extrémité
+d'une vergue annoncèrent presque aussitôt la détresse de ceux qui le
+montaient.
+
+--Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'_Érable_, oui bien!
+dit Philippe Francoeur.
+
+Le bruit des trois coups de canon avait résonné jusque sous les tentes
+occupées par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent
+sur-le-champ interrompus et tout le monde courut à la côte.
+
+La tempête écumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient
+au ciel avec une effrayante rapidité. Quelques rares éclairs
+échancraient la zone méridionale de leurs langues barbelées. Le vent,
+impétueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphère
+à un silence mortel, l'eau à ses propres convulsions; puis, haletant,
+courroucé, s'élançait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes
+immenses, mêlant, confondant, anéantissant, élevant des montagnes de
+sable, soulevant les vagues, les écrasant les unes contre les autres ou
+les transportant à des distances considérables.
+
+Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Un navire était en vue tout à l'heure, répondit le Maléficieux. La
+hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas à se
+montrer.
+
+--Est-ce le _Castor_? demanda le vicomte, en ajustant à son oeil un
+petit télescope qu'il tenait à la main.
+
+--Je ne crois pas, messire, et bien plutôt je pense que c'est
+l'_Érable_.
+
+--L'_Érable_! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine!
+
+La satisfaction de l'écuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes
+il fallait qu'elle fût bien grande pour qu'il se permît une pareille
+exclamation, lui, le sévère huguenot.
+
+--Oui, ça doit être l'_Érable_, par la fourche de Neptune, reprit le
+matelot. N'a-t-il pas sa préceinte rouge!
+
+--Rouge, bordée de bleu, je m'en souviens parfaitement, répliqua Jean de
+Ganay.
+
+--Rouge, bordée de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en être certain,
+comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux.
+
+--A genoux! et remercions le Seigneur, maître de toutes choses, car nous
+allons être sauvés, dit Jean.
+
+--Sauvés! pas si vite, messire.
+
+--Que voulez-vous dire!
+
+--Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe à ce navire d'éviter...
+si cela lui est encore possible. Autrement...
+
+--Le matelot leva les yeux au ciel.
+
+--Autrement, il est perdu! s'écria le vicomte.
+
+--Perdu, je vous le garantis.
+
+--Mais comment établir des signaux?
+
+--C'est tout simple, messire.
+
+Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts
+serrés, et une demi-minute après les trois autres matelots, ses
+compagnons, se rapprochaient de lui.
+
+Ils conférèrent brièvement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mât
+voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles étaient
+fixés des lambeaux d'étoffe de nuances diverses, ainsi que de longues
+ficelles tombant jusqu'à terre, et sa besogne finie, il redescendit.
+
+Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu à la cime des ondes.
+
+Jean de Ganay l'aperçut en entier.
+
+C'était vraiment l'_Érable_! mais dans quel triste état! Ses mâts
+brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine
+fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments.
+Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en
+avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme
+des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient
+implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges
+pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui
+riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui
+cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux.
+
+Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de
+damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes.
+
+--Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur.
+
+Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se
+penchant ensuite à l'oreille du vicomte:
+
+--Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils
+se seront sans doute révoltés à bord de l'_Érable_ et soûlés; mais si le
+Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir
+la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien.
+
+--Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.
+
+--Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au
+gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.
+
+Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant
+que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur
+avait établi son appareil de télégraphie.
+
+--Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant
+du pied.
+
+--Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.
+
+--Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perçante
+du Nabot.
+
+--Silence donc! commanda le Maléficieux que ces colloques importunaient.
+
+L'_Érable_ rangeait la côte de plus en plus près.
+
+La nuit commençait à se faire, et pourtant on apercevait distinctement
+sa coque désemparée, tantôt au faîte d'une vague monstrueuse qui la
+portait, sur l'ouverture d'un abîme, à une autre vague; tantôt ensevelie
+dans une gorge profonde, pressée par des paquets de mer acharnés à sa
+destruction.
+
+--Mille écoutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le
+matelot.
+
+--Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse
+appréhension.
+
+--Levez les lofs! levez les lofs! cria le Maléficieux disposant ses
+mains devant ses lèvres, en manière de porte-voix.
+
+Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre.
+
+Une lame d'eau gigantesque s'était abattue sur l'avant par bâbord, et
+presque au même instant un craquement lugubre disait que le vaisseau
+avait donné sur un écueil.
+
+Un cri immense lutta de sauvage énergie avec les cris de la tempête: à
+la surface des eaux se montrèrent des malheureux que l'Océan s'amusa à
+déchirer contre les rochers, et les ténèbres couvrirent de leurs voiles
+les râlements de l'_Érable_ à l'agonie.
+
+
+
+
+ VII
+
+ LES ÉPAVES
+
+
+L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de
+l'Atlantique, illumina sur l'île de Sable un spectacle plus désolant
+encore que celui dont le crépuscule avait, la veille, vu et éclairé
+toutes les péripéties et l'horrible dénoûment.
+
+L'air était frais et parfumé de pénétrantes exhalaisons. Au-dessus
+des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus
+légère brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir,
+s'arc-boutait, dôme incommensurable sur la mer, dont la transparente
+limpidité réfléchissait sa splendeur et son éclat. Les arbustes,
+froissés par la tempête précédente, se redressaient aux premiers baisers
+du soleil; leurs feuilles humides de rosée scintillaient comme des
+émeraudes; et quelques petits oiseaux cachés dans les broussailles
+saluaient mélodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau
+jour. Quelle différence entre le lever de ce jour et le coucher de
+celui auquel il succédait! Hier soir, les éléments faisaient rage contre
+eux-mêmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe;
+ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent
+d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les
+uns des autres, comme de jeunes mariés qui s'éveillent, pour la première
+fois, dans la couche nuptiale.
+
+Mais il reste de leur colère passée des traces sinistres pour
+l'humanité--traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau,
+que la nature s'est parée de ses plus gais atours; car beauté et
+gaieté endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a
+distillé quelques gouttes de son poison.
+
+Considérez la plage de l'île de Sable près du camp des déportés! Les
+tentes sont abattues ou dispersées; une montagne de gravier s'élève là
+où se creusait une ravine: Une ravine laboure profondément l'endroit
+qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonné de cicatrices béantes;
+des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, découronnés ou
+déracinés, montrent partout leurs plaies.
+
+Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement éloquent,
+rappelle sur la grève l'orage du dimanche.
+
+Ce sont, au milieu d'innombrables débris d'un navire, des monceaux de
+cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le
+même uniforme que les routiers qui sont dans l'île, et la plupart sont
+cruellement mutilés. A l'un, il semblerait qu'on eût fait subir la peine
+de la décollation; à l'autre, qu'on lui eût coupé les membres; à un
+troisième, qu'on lui eût lacéré le corps avec des cailloux pointus; à
+tous, qu'on les eût défigurés à plaisir.
+
+Ils s'étalent pêle-mêle, parmi les caisses, les barriques, les madriers,
+les fragments de vergues ou d'espars; et, à mesure que la mer se retire,
+elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces
+cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent
+de l'_Érable_ dont on distingue parfaitement la coque, échouée entre des
+rochers à cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste
+du pauvre navire, naguère si fringant sous sa svelte mâture. Nul être
+vivant n'a échappé à la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra
+raconter le drame qui précéda et prépara sans doute ses derniers
+moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont passé
+la nuit sur pied, allumé des feux le long de la côte pour secourir et
+guider les naufragés, la violence du flux et du reflux s'est opposée
+à tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Océan a, de
+lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivelé ses houleuses
+inégalités, vomies par la marée, les épaves, hommes et choses, de
+l'_Érable_, ont été traînées jusqu'au rivage de l'île de Sable.
+
+Infortunés! mourir si loin de leur pays, à la fleur de l'âge! et de
+quelle mort!
+
+Mais, du moins, ils auront une sépulture chrétienne, car les nouveaux
+insulaires ont déjà ouvert une grande fosse dans les entrailles de la
+terre, et, les larmes aux yeux, la prière aux lèvres, ils y déposent
+pieusement ceux qui devaient à jamais partager leur bonne ou mauvaise
+fortune.
+
+Navrantes obsèques que celles-là! On sanglote, on tâche de reconnaître
+un ami dans un corps froid, inerte, livide, déchiré, et, en même temps,
+on lui enlève son misérable vêtement de condamné. Ne faut-il pas tout
+prévoir? Ce vêtement en haillons, ce vêtement qui suinte et sent le
+cadavre, ce vêtement il pourra être utile, indispensable à une vie
+d'homme.
+
+Jean de Ganay préside aux funérailles. Son visage est pâle, ses yeux
+rouges et secs. Il ne pleure pas, le bon jeune homme. Mais quels efforts
+il fait pour arrêter les larmes brûlant sous sa paupière! Sensibilité
+serait faiblesse dans la circonstance; il le sait et il impose silence
+aux émotions qui brisent son âme.
+
+--Allons, amis, dit-il, hâtons-nous d'accomplir ce funèbre devoir, et
+profitons du jusan pour mettre en sûreté tous les objets que nous a
+apportés la marée haute.
+
+--Philippe!
+
+Le Maléficieux s'approcha respectueusement.
+
+--A-t-on retrouvé le corps du capitaine on de quelqu'un de ses
+officiers!
+
+--Non, messire, répondit le matelot, en branlant la tête.
+
+--Pensez-vous qu'ils aient échappé au naufrage?
+
+--Échappé au naufrage, messire! s'écria Philippe avec une surprise qui
+équivalait à la plus énergique négation.
+
+Il est singulier pourtant, murmura le vicomte, que les flots de la mer
+aient rejeté les restes de la plupart des routiers qui étaient à bord de
+l'_Érable_, sans en rendre un seul de l'équipage; c'est singulier! c'est
+singulier!
+
+--N'accusons pas ceux qui ne sont plus, dit le Maléficieux, à mi-voix;
+mais j'ai vu ce que j'ai vu. Tantôt, si je ne me trompe, nous aurons
+basse mer; alors, si vous le voulez, messire, nous éclaircirons ce
+mystère.
+
+--Comment cela?
+
+Le matelot indiqua du doigt la ligne rouge que l'_Érable_ traçait à la
+surface de l'Atlantique.
+
+--Eh bien? dit Jean.
+
+--Avec un radeau, je me charge d'aller là; et, si les murs ne parlent
+pas, peut-être les planches parleront-elles.
+
+--Je comprends, répliqua l'écuyer songeur.
+
+L'inhumation étant terminée, les bannis se mirent à genoux sur le bord
+de la fosse, et l'ex-mousquetaire entonna les prières des morts: le
+reste de la bande donna les répons, sans remarquer que le vicomte ne
+s'était point prosterné, à son exemple.
+
+Après cet office funéraire, solennel par cela même qu'il était simple,
+que les oraisons partaient du coeur et non pas seulement de la bouche;
+solennel par cela même qu'il avait lieu à la face du ciel et non sous
+les lambris dorés des basiliques, on planta temporairement une croix de
+bois en tête du charnier, et l'on transféra au camp tous les débris du
+bâtiment amoncelés sur la plage.
+
+Ce travail fut surveillé par les quatre matelots, et un poste, composé
+d'hommes sûrs, eut mission de faire bonne garde autour des divers
+objets.
+
+Le vicomte avait jugé avec raison ces précaution nécessaires pour
+empêcher le gaspillage d'effets précieux, quelle que fût leur nature,
+et prévenir des querelles et des pertes de temps. Les condamnés étaient
+sous l'empire d'une sombre mélancolie; mais peu à peu leur naturel
+jovial et léger reprit le dessus. Après tout, ils allaient tirer
+parti du naufrage de l'_Érable_, et comme l'égoïsme domine les autres
+sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des éclats de
+rire déridèrent les fronts moroses.
+
+Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu.
+
+Ce dernier, debout devant une tonne énorme, assise sur son fond,
+essayait de l'étreindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne
+plus lourde qu'il n'était fort, défiait ses tentatives et le géant
+jurait, piétinait et se démenait autour avec une colère vraiment
+comique.
+
+Ohé, maître Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue?
+
+--Une grue! et pourquoi faire, répliqua l'ex-lansquenet occupé à tirer
+une longue pièce de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien
+vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent.
+
+--Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chèvre que je te
+demande, monsieur le marquis du ventre creux.
+
+--Un pied de chèvre! pied de diable même je rongerais, riposta l'autre.
+
+--Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux
+affamé. Mais alors, pour l'amour de la très-sainte engeance titanesque,
+viens ça, brave soudard, en aide à un pauvret; qui se meurt à la peine.
+
+--Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du côté du Nabot.
+
+--Vois, repartit effrontément celui-ci, mon affectueux ami, François
+Rivet, mâle de belle allure et de hautes espérances, qui se tue pour ne
+rien faire.
+
+Brise-tout leva la tête et chercha infructueusement à croiser ses gros
+bras courts sur sa poitrine.
+
+--Serait-ce une nouvelle arête qui te raclerait la gorge, doux François
+de mon coeur? dit le Nabot d'un ton comique.
+
+--Une arête! bougonna le colosse, dont ce souvenir hérissa les cheveux
+et la barbe; une arête, je t'en fabriquerai une quelque jour, qui te
+fera passer le goût du pain, marmouset.
+
+--Pour cela, ce sera pas malaisé, aimable Brise-tout. Onc, mon palais
+ne se souilla au contact de ce grossier aliment. D'ailleurs, ça ne te
+guérirait pas de ton arête.
+
+--Encore!
+
+--Et moi je puis t'en guérir, comme de l'autre; tu sais, je fus ton
+généreux Esculape.
+
+--Voilà pour tes honoraires, vilain museau de singe, clama François
+Rivet, en ramassant une poignée de galets et la lançant au malin enfant
+qui se renversa sur le sable pour éviter l'atteinte des projectiles.
+
+--Ce n'est pas digne de votre noblesse ça, mon gentilhomme de la
+monstruosité, dit-il sans quitter la position horizontale. Puis
+s'accroupissant sur les talons:
+
+--Je vous fais un pari, M. Rivet: je gage ma portion de dîner contre
+la vôtre que je mènerai à vingt pas du lieu où elle est cette tonne que
+vous ne parvenez pas à bouger de place.
+
+--Faquin manqué! nasilla Grosbec, en abaissant ses regards sur la tonne
+à Nabot.
+
+--Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier,
+savants docteurs.
+
+Il bondit agilement sur ses petites jambes fuselées et courut à la tonne
+qui le dépassait d'une demi-toise en élévation.
+
+La mer l'avait juchée, pour ainsi dire, au faîte d'un môle de sable,
+derrière lequel la côte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord
+dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de
+l'_Érable_; puis, armé d'un long bâton, il mina le sol mouvant sous
+le tonneau. Le résultat de cette opération ne se fit pas longtemps
+attendre. Bientôt la futaille péchant à sa base, pencha, vacilla une
+seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'éclisse
+et roula sur le plan incliné devant elle. L'élan une fois imprimé
+l'énorme cylindre poursuivit rapidement sa course au delà du but
+déterminé par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait
+les lèvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son
+dépit et la décocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'écriait
+avec une stupéfaction naïve:
+
+--Ventremahom! si l'âme de Lucifer n'est pas logée dans le corps de ce
+gringalet-là, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ!
+
+
+
+
+ VIII
+
+ L'ÉRABLE
+
+
+Par un bonheur inespéré, une grande quantité d'outils de charpentier et
+de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachés au naufrage
+de l'_Érable_. L'inventaire de ces objets amena aussi la découverte de
+plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines
+de diverses espèces.
+
+Le Maléficieux se mit aussitôt en devoir de construire un radeau, avec
+lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse
+du navire échoué. L'esquif terminé, tant bien que mal, tous deux le
+poussèrent à flots; et le vicomte ayant chargé les trois autres matelots
+de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montèrent sur
+l'embarcation et se dirigèrent à l'aviron du côté de l'épave.
+
+En dix minutes le vicomte et le Maléficieux y arrivèrent.
+
+Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du
+vaisseau où il avait vu embarquer et périr tant de braves gens parmi
+lesquels, au moment du départ, on comptait plusieurs rejetons des plus
+illustres familles de France. Mais quand après avoir attaché leur radeau
+à la joue de tribord de l'_Érable_, ils commencèrent à se hisser sur
+le pont, l'écuyer était si vivement ému qu'il fut obligé de recourir à
+l'aide du matelot pour effectuer son ascension.
+
+Philippe Francoeur lui-même, tout endurci qu'il fût par une longue vie
+de périls, avait les larmes aux yeux en posant le pied sur le gaillard
+d'avant.
+
+--Pauvres diables! murmura-t-il; ils ont payé bien cher leur révolte!
+
+--Que dites-vous? demanda le vicomte.
+
+--Hélas! messire; les soupçons que j'avais conçus hier soir se
+confirment. Il y a eu une émeute à bord et c'est à elle probablement
+qu'il faut attribuer la perte de l'_Érable_. Voyez!
+
+En prononçant ce mot, le Maléficieux étendit la main et indiqua du doigt
+à Jean de Ganay le cadavre d'un homme lié à des boulons de fer, sous
+l'accastillage.
+
+--Le capitaine! s'écria Jean reconnaissant l'uniforme que portait le
+cadavre.
+
+--Oui, dit Philippe d'une voix émue en se découvrant. Les misérables,
+ils l'auront assassiné!
+
+--Pauvre capitaine! reprit le vicomte. Mais, grand Dieu! que s'est-il
+donc passé ici?
+
+--On s'est insurgé, répliqua le matelot. Les rebelles auront été les
+plus forts, ils auront tué les officiers, garrotté le commandant et
+abandonné le vaisseau à la merci de l'Océan.
+
+--Transportons ce corps sur l'île, dit Jean. Nous lui donnerons la
+sépulture.
+
+--Pardon, messire, objecta respectueusement Philippe Francoeur; nous
+n'avons guère de temps à dépenser. L'_Érable_ est tout disloqué. Le
+retour de la marée achèvera de le mettre en pièces. Il vaudrait mieux
+s'emparer des effets précieux qui peuvent se trouver dans les cabanes,
+non encore submergées.
+
+L'avis était bon à suivre; aussi, l'écuyer y répondit-il par un signe de
+tête affirmatif. Laissant donc la malheureuse victime du drame probable,
+ils entrèrent dans le château d'arrière. Partout régnait un affreux
+désordre. Quoique la mer eût balayé et lavé en grande partie le traces
+de la révolte, on sentait immédiatement qu'elle avait dû être affreuse.
+Des débris de vaisselles, d'armes, de poteries; des tonnes défoncées
+à coups de hache; des lambeaux de vêtements; des fragments de meubles,
+disaient assez que les mutins, après avoir massacré l'équipage,
+s'étaient livrés à une dégoûtante débauche et que la mort les avait
+surpris au sein de l'orgie.
+
+--Insensés! dit Jean de Ganay d'un ton douloureux: ils ont cruellement
+expié leurs forfaits. Puisse le Seigneur qui les a punis sur cette terre
+leur pardonner là-haut!
+
+--Ne les plaignez pas, messire, repartit le matelot brusquement; ils
+n'ont eu que ce qu'ils méritaient.
+
+--Les Saintes Écritures nous apprennent qu'il faut pardonner à ceux qui
+ne sont plus, dit le vicomte avec une pieuse sévérité. Qui de nous peut
+répondre qu'il restera innocent devant Dieu? Mais dites-moi, comment se
+fait-il qu'à l'exception du capitaine nous ne trouvions aucun vestige
+des officiers qui étaient à bord?
+
+--Ils les auront ou enfermés dans la cale ou jetés à la mer.
+
+A cet instant un frémissement courut dans la charpente du navire qui
+oscilla sur lui-même.
+
+--Hâtons-nous, messire! s'écria le Maléficieux.
+
+--Hâtons-nous?
+
+--Oui, l'épave de l'_Érable_ menace de se démembrer entièrement.
+
+--Partons alors, car je ne vois rien ici...
+
+--Dans la chambre du capitaine, peut-être...
+
+--Vous avez raison.
+
+Jean pénétra à travers des amas de lambris dans une petite pièce et,
+d'un coup d'oeil, s'assura qu'elle ne renfermait qu'une malle défoncée.
+Il allait s'éloigner, quand le matelot qui avait fouillé la malle le
+rappela en lui disant qu'elle était à double boîte. Et, plongeant la
+main dans la caisse, il retira un coffret qu'il remit au vicomte. Le
+vicomte le prit, l'examina avec une sorte de satisfaction curieuse et
+dit à Philippe:
+
+--Sans doute l'entrepont est entièrement submergé?
+
+--Entièrement, messire, jusqu'à la lisse de gabari.
+
+--Alors regagnons le rivage et emportons le corps du capitaine. Je veux
+qu'on lui rende les honneurs funèbres.
+
+Philippe Francoeur poussait à l'excès le sentiment de l'obéissance à ses
+chefs. Bien qu'il ne goûtât pas l'idée d'ensevelir le capitaine, autre
+part que dans la tombe qui se fermait sur le squelette de l'_Érable_, il
+s'abstint de toute observation; et, saisissant un tronçon de sabre, il
+coupa les liens qui fixaient le cadavre aux oeuvres mortes. Ensuite il
+s'agenouilla, le chargea sur ses épaules, et dit au vicomte qui l'avait
+regardé faire, les bras croisés, la tête mélancoliquement inclinée sur
+la poitrine:
+
+--Maintenant, si vous daignez m'en croire, messire, nous ne resterons
+pas une minute de plus ici. Entendez-vous ces craquements dans
+l'intérieur du navire?
+
+Le conseil arrivait à point. Ébranlée par les terribles secousses
+qu'elle avait reçues, et incapable d'une plus longue résistance, la
+carène de l'_Érable_ se disjoignait au retour de la marée, et déjà les
+eaux s'engouffraient avec fracas dans les ouvertures béantes qu'elle
+offrait à leur irruption.
+
+D'un bond, Jean de Ganay fut sur le radeau. Malgré le poids de son
+fardeau, le Maléficieux voulut aussi sauter, mais soit qu'il eût mal
+calculé la distance, soit que sa charge fût trop lourde, il tomba à la
+mer.
+
+Le vicomte poussa un cri.
+
+--Larguez l'amarre! pour l'amour du ciel, larguez l'amarre, messire! lui
+dit le matelot en reparaissant à la surface.
+
+L'écuyer obéit machinalement, et presque aussitôt la, carcasse du
+bâtiment naufragé se morcela en une multitude de fragments qui devinrent
+le jouet des flots.
+
+Philippe Francoeur n'avait pas lâché le corps du capitaine. D'une main,
+il le traînait avec lui; de l'autre, il nageait vigoureusement vers le
+radeau. Quand il l'eut atteint, se cramponnant à l'une des pièces de
+bois qui étaient entrées dans sa structure, il essaya de s'y placer à
+califourchon, avec son faix, mais cela était au-dessus de ses forces.
+
+--Abandonnez ce cadavre, lui dit Jean de Ganay.
+
+Le matelot laissa aller la masse inerte, qui surnagea quelques secondes
+et disparut dans l'abîme sans fond.
+
+
+Telle qu'une fournaise ardente allumée aux confins de l'horizon, le
+soleil embrasait de teintes rouges les plaines de l'île de Sable,
+lorsque Jean de Ganay et le Maléficieux rejoignirent leurs compagnons,
+qui les attendaient impatiemment le long du rivage.
+
+
+
+
+ IX
+
+ LE COFFRET
+
+
+Pendant ce temps, les routiers n'étaient pas restés inactifs. Dirigés
+par les trois matelots, ils avaient réparé leurs tentes et construit
+pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai,
+mais fort confortable, vu la dureté des circonstances. Jean trouva dans
+son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention,
+à laquelle il ne s'attendait pas.
+
+Après le souper en commun, notre héros se retira dans sa nouvelle
+demeure, suivi du Maléficieux, qu'il considérait dès lors plutôt comme
+un ami que comme un vassal.
+
+L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractères les plus
+opposés, égalise les conditions les plus diverses et nivelle les classes
+les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de
+démarcations entre les individus, autant la misère et le malheur tendent
+à combler l'abîme qui les sépare. «La douleur, a dit l'abbé Constant,
+est la fatigue de l'humanité au progrès.» Cette idée profonde et juste
+appuie celles que nous venons d'exprimer.--Pour que l'humanité marche
+rapidement dans la voie de la perfection, il faut détruire les préjugés
+séculaires, éteindre ce tison de haines allumé par la division des
+castes, réunir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions éparses
+d'une société, équilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que
+les membres de cette société souffrent, que les mieux partagés aient
+besoin de ceux qu'on nomme les déshérités! Rarement, ceux-ci peuvent
+s'élever d'un coup, mais toujours ceux-là peuvent descendre. Comme
+d'ordinaire les facultés morales sont plus développées chez les premiers
+que chez les derniers, leur sensibilité est plus grande. Quand ils
+pâtissent d'un mal, ils pâtissent doublement, en comparaison des autres.
+C'est pourquoi ils les appellent ou vont à eux car nous cherchons
+toujours à nous décharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous
+semblent plus forts que nous et même à les étayer avec l'indifférence
+d'autrui...
+
+Brisé de lassitude, Philippe Francoeur, aussitôt entré dans le pavillon,
+s'étendit en un coin et s'endormit. Le vicomte était abattu; mais son
+esprit, travaillé par la variété des émotions qu'il avait éprouvées
+depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immédiatement son corps
+au repos.
+
+Le Maléficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et régulier. En
+s'arrêtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui reflétait
+une âme tranquille, Jean aperçut la cassette qu'il avait rapportée de
+l'_Érable_ et déposée sous la tente, à son arrivée. Autant par curiosité
+que pour faire diversion à sa mélancolie, il prit cette cassette,
+s'approcha d'une torche et se mit à l'examiner. C'est une simple boîte
+de palissandre, incrustée d'argent et portant, ciselées en relief, sur
+une plaque, deux initiales entrelacées.
+
+--Ce coffret appartenait au capitaine de l'_Érable_, M. de Pentoêk
+murmura l'écuyer à la vue du chiffre que surmontait une couronne de
+comte. Il est bien léger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant
+l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-être y trouverais-je
+des renseignements sur les premiers actes du drame...
+
+D'un autre côté, s'il renfermait des choses privées... je les brûlerai
+ou je conserverai le tout pour le rendre à sa famille, si jamais...
+
+Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, après
+quelques minutes de recueillement:
+
+--Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la délicatesse
+ne sauraient s'en offenser.
+
+Mais l'ouverture de la cassette n'était pas affaire aisée; le vicomte
+y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en
+essayant de forcer la serrure éveilla Philippe Francoeur. Saisissant du
+premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit:
+
+--Pardon, messire, mais si vous voulez me confier cette boîte, je crois
+savoir le secret pour l'ouvrir.
+
+--Vous, Philippe! et comment cela? fit le jeune homme en souriant.
+
+--Oh! je me connais en serrurerie, messire. Mon père était arquebusier,
+et, quand j'étais jeune,--un bon temps que celui-là!--il m'exerçait au
+métier.
+
+--Alors, essayez, mais je crains bien que vous n'en veniez pas à bout,
+dit Jean de Ganay, en lui tendant la cassette.
+
+Le Maléficieux la prit, l'examina attentivement, la tourna dans ses
+doigts pendant près d'un quart d'heure, et déjà l'écuyer riait de ses
+vains efforts, lorsque, tout à coup, Philippe s'écria avec joie:
+
+--Ah! j'y suis!
+
+--Vraiment! exclama Jean de Ganay, d'un ton à demi incrédule.
+
+--Tenez, messire, répliqua triomphalement Francoeur.
+
+--Voyons, dit le premier, en s'approchant du matelot qui, ayant, à force
+de fureter, fini par apercevoir un petit bouton presque imperceptible au
+milieu des incrustations du coffret, le pressait avec le pouce.
+
+--Eh bien? demanda Jean.
+
+--Eh bien, j'y suis, messire. Voici votre cassette ouverte.
+
+Au même moment, le couvert, mû par un ressort intérieur, se souleva
+brusquement.
+
+--Donne! dit le vicomte d'une voix émue.
+
+François lui rendit la boîte et s'éloigna discrètement à quelques pas.
+
+Jean de Ganay courut à la table et regarda dans le coffret. D'abord, il
+ne trouva que des papiers jaunis qu'il retira. C'étaient des parchemins,
+puis des lettres qu'on avait dû lire et relire bien des fois, à en juger
+par l'usé des plis et les taches dont elles étaient maculées. Le vicomte
+se demanda s'il les lirait à son tour. Il hésitait. Mais l'adresse
+de l'une d'elles attira son attention, en lui rappelant le nom de la
+famille des de la Roche, dans laquelle il devait entrer. Mettant alors
+de côté ses scrupules, il ouvrit la lettre, la parcourut en entier avec
+une avidité fiévreuse, puis dévora de même toutes les autres. Dans
+son maintien, dans les exclamations qui lui échappaient, de moment en
+moment, on pouvait voir que le jeune homme était surpris jusqu'à la
+stupéfaction.
+
+Après avoir fini, il se promena rapidement dans la chambre; ensuite,
+il revint au coffret, y plongea la main, comme pour chercher d'autres
+papiers, et ramena un médaillon richement monté en or et en pierreries.
+Ce médaillon contenait un portrait. A peine Jean l'eut-il aperçu qu'il
+poussa un cri.
+
+--Comme elle est belle!
+
+--Et un moment après, il ajouta avec émotion:
+
+--Pauvre Guyonne de la Roche! si noble, si charmante, si malheureuse!
+
+C'était, en effet, une belle et noble femme qu'il avait sous les yeux.
+De grande prestance, elle avait cet air digne et imposant particulier
+aux vieilles familles. Ses traits étaient fins, mais nettement dessinés.
+Ses cheveux noirs, ses yeux bleus et l'expression mélancolique de sa
+bouche imprimaient à sa physionomie un caractère sympathique. Vêtue à la
+mode du temps de Charles IX, elle portait une robe de taffetas montante,
+avec fraise de dentelle, et chaperon de velours. Tout en elle respirait
+l'élégance alliée à la simplicité, la douleur à la résignation.
+
+Sous le portrait était gravé le millésime 1573.
+
+Jean de Ganay la contempla longuement. Il semblait qu'il ne pût se
+rassasier de ce tableau. Parfois, il se frappait le front, et paraissait
+chercher à rassembler des souvenirs fugitifs ou indécis et murmurait:
+
+--C'est singulier!... je connais quelqu'un qui ressemble à s'y méprendre
+à cette personne... Ce n'est pas la mère de Laure de Kerskoên; non,
+elle était plus grêle, plus délicate. Qui est-ce donc? Pourtant, j'ai vu
+cette tête quelque part, et il n'y a pas longtemps... Mais où...? où...?
+
+Reprenant le portrait, il le considéra encore avec un redoublement de
+fixité, enfouit sa tête dans ses mains pour réfléchir, et, par mégarde,
+laissa échapper le médaillon.
+
+Philippe, qui l'observait silencieusement, se précipita pour ramasser
+l'objet, sur lequel, en le présentant au vicomte, il jeta un coup d'oeil
+qui lui arracha une exclamation.
+
+--N'est-ce pas qu'elle est bien belle? dit celui-ci, répondant à ses
+propres pensées.
+
+--Belle, messire! mais on dirait que c'est Yvon, répondit le matelot.
+
+--Yvon! cet exilé!... Ah! j'y suis, repartit Jean de Ganay, comme un
+homme qui vient de retrouver le fil d'une idée vainement et longtemps
+cherchée.
+
+--N'est-ce pas, messire?
+
+--Oui, en effet, il y a de la ressemblance... une ressemblance
+frappante... C'est vraiment extraordinaire! Plus je le regarde et plus
+j'en suis saisi... On dirait que cette dame fut sa mère, et si ce jeune
+homme était une fille...
+
+--Eh! pourquoi pas, messire? dit le matelot d'un air fin.
+
+--Que dites-vous, Philippe?
+
+--Eh! messire j'ai le flair bon, et je gagerais dix ans de ma vie contre
+rien que notre Yvon ferait meilleure figure sous une cornette que sous
+un casque.
+
+--Ah! bah! folie, rêve, de mon imagination! s'écria le vicomte en
+faisant signe à Philippe de se coucher.
+
+Celui-ci s'étendit sur son lit, où il ne tarda pas à se rendormir.
+
+Jean de Ganay aurait bien voulu l'imiter; mais, malgré lui, il était
+en proie à mille préoccupations, et il ne put fermer l'oeil pendant, le
+reste de la nuit.
+
+
+
+
+ X
+
+ MYSTÉRIEUX
+
+
+Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et
+physiques essuyées depuis son débarquement sur l'île de Sable, avaient
+considérablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil réclamait
+impérieusement ses droits. Néanmoins, depuis la lecture des papiers
+trouvés dans le coffret, l'esprit du jeune homme était agité d'une idée
+si brûlante, que, repoussant les désirs de la nature, il éveilla dès
+l'aurore Maléficieux et lui dit:
+
+--Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le
+retour du _Castor_ est incertain. Quoique le naufrage de l'_Érable_ nous
+ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer
+avant de nous être assurés que nous pourrons nous en procurer de
+nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre à la culture. Comme
+moi, vous avez sans doute remarqué que les bords du lac, où nous nous
+sommes déjà rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent, à mon
+avis, d'y retourner au plus tôt et d'essayer d'en labourer une partie.
+Qu'en pensez-vous?
+
+Le matelot réfléchit quelques instants et il répliqua:
+
+--Votre opinion, messire, me paraît judicieuse. Autant que j'aie pu
+voir, le gibier n'abonde pas sur l'île, quoi qu'en ait dit ce satané...
+
+Arrêté par un regard sévère de l'écuyer, il se reprit:
+
+--Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je
+me trompe, mais ce diable de marin...
+
+Un nouveau regard expressif lui coupa la parole.
+
+--Passons! dit brièvement le vicomte.
+
+--Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel,
+voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier,
+oui bien, par... Pour revenir à l'affaire en question, je l'envisage,
+comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bécasses ici,
+et plus de grains de sable que de lièvres. La pêche ne donnera pas
+longtemps.
+
+--Alors, il faut se mettre à l'oeuvre au plus vite.
+
+--Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la
+Nouvelle-France, la saison n'attend pas.
+
+--Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront
+chargés de terminer les tentes, de préparer la nourriture et de veiller
+au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux.
+
+--Mais des instruments? objecta Philippe.
+
+--Des instruments, c'est vrai! répondit le vicomte en se frappant le
+front, des instruments! nous n'en avons pas... à moins...
+
+Un éclair d'espérance illumina son visage.
+
+--Appelez Pierre!
+
+Pierre était un des trois matelots qui avaient été préposés à la garde
+des caisses laissées par la mer sur la grève après l'engloutissement de
+l'_Érable_ et transportées depuis, comme nous l'avons dit, au camp des
+bannis.
+
+Il accourut.
+
+C'était un homme de moyenne taille, à la mine basse et sournoise,--un de
+ces êtres qui durent inspirer à Shakespeare son type de Caliban, surnom
+dont on l'avait affublé.
+
+--Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay.
+
+--Des farines et des graines avariées.
+
+--Il y a aussi des instruments?
+
+--Oui, messire, les outils du charpentier.
+
+--Est-ce tout?
+
+--Des pelles et des pioches!
+
+--Ah! exclama l'écuyer, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids.
+
+Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban
+s'était bien gardé de faire part de cette circonstance au vicomte. Il
+avait même enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit précédente,
+à l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de
+poudre.
+
+Caliban avait ses desseins.
+
+--C'est bien, lui dit l'écuyer; tu peux sortir.
+
+Le matelot salua humblement et se retira en jetant à la dérobée au
+vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse.
+
+--Le ciel exauce mes voeux, oh! béni soit-il! murmura dévotieusement de
+Ganay quand Caliban fut parti.
+
+--Philippe!
+
+Le Maléficieux qui, par respect, s'était tenu à l'écart, se rapprocha.
+
+--Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que
+tout autre vous êtes capable de remplir ce devoir. Si la Providence
+permettait que le _Castor_ revînt, vous me feriez prévenir
+immédiatement. Je compte sur Votre dévouement.
+
+Francoeur s'inclina.
+
+--Peut-être, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours.
+Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation!
+je vous transmettrai mes ordres par lui.
+
+Bien qu'il lui en coûtât de ne pas accompagner dans cette entreprise le
+seigneur de Ganay, pour lequel il avait conçu une sorte de vénération,
+Philippe Francoeur répondit:
+
+--Oui, messire.
+
+--Et, ajouta encore le Bourguignon, en désignant au matelot le coffret
+dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous
+aurez soin de cette cassette. Je vous la confie.
+
+Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les
+accentua, équivalaient, à une injonction.
+
+--Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, répondit le Maléficieux,
+en se découvrant.
+
+--Merci, Philippe, s'écria le vicomte, tendant au matelot, une main que
+celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se
+mettant à genoux, quand de Ganay lui eut dit:
+
+--Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amitié?
+
+Les préparatifs de l'expédition furent promptement terminés. Ceux des
+routiers qui étaient malades ou peu robustes furent laissés au camp, et
+les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognées,
+se mirent gaiement en marche.
+
+Un mousquet sur l'épaule, le vicomte Jean de Ganay s'avançait en tête de
+la colonne.
+
+Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot
+tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, tempêtait, menaçait.
+L'ex-lansquenet essayait d'adapter à un air impossible une tentative
+de bardit, non moins impossible; enfin, malgré la tristesse du temps
+nébuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort.
+
+Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacité générale. Il
+réfléchissait. Le vicomte semblait s'être rattaché à la vie. Dans ses
+yeux animés, on lisait je ne sais quoi de mystérieux comme le titre de
+certains livres. Sans doute, Jean n'était pas un esprit vulgaire. Si
+singulière, si critique que fût sa situation au milieu de cette bande
+de routiers dissolus et forcenés quand la passion les enflammait, il
+n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il eût été naturel que le
+découragement amollît son énergie et couvrît son front. Pourquoi donc
+alors, une anxiété fiévreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu
+dans ses prunelles? pourquoi ces regards pénétrants de côté et d'autre,
+ces pas tantôt lents, tantôt précipités? pourquoi ces mouvements
+brusques, cette incertitude? Quelles émotions le peignaient!
+qu'attendait-il? que désirait-il? que redoutait-il?
+
+
+
+
+ XI
+
+ DÉCOUVERTS
+
+
+Tout à coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme
+chromatique du plus bel effet, et courant de la queue à la tête de la
+colonne:
+
+--Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fâché d'être
+troublé dans sa rêverie.
+
+--Regardez, s'il vous plaît, messire, répondit Grosbec; là, dans la
+direction de mon doigt...
+
+La troupe s'était arrêtée et faisait silence.
+
+--Je ne vois rien, repartit l'écuyer.
+
+--Il vient de se cacher derrière ce gros buisson; mais il ne tardera pas
+à reparaître... Tenez, voyez-vous, maintenant?...
+
+--Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main
+gauche, tandis que de la droite, il apprêtait son mousquet.
+
+On distinguait parfaitement, à cinquante pas de distance, un animal qui
+paissait le gazon.
+
+L'écuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupède bondit sur les quatre
+pattes, en poussant un bêlement et retomba sur le tapis de mousse. Il
+était mort.
+
+--Un mouton! c'est un mouton, s'écria triomphalement un des routiers,
+qui aussitôt après s'était élancé pour saisir le gibier que venait
+d'abattre Jean de Ganay.
+
+Le routier ne se trompait pas; c'était un mouton et un mouton de
+magnifique espèce.
+
+On comprend le cri de joie que souleva cette découverte. Jamais
+dépouilles opimes rapportées par un conquérant ne furent plus fêtées que
+le cadavre du pauvre membre de la race ovine.
+
+Évidemment il ne devait pas être, il n'était pas seul. L'un prétendit
+avoir remarqué des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il
+en avait vu plusieurs fuyant à travers les broussailles, mais que,
+craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse espérance, il n'avait
+osé en parler. Enfin, ce fut un déluge de paroles au milieu desquelles
+se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothèses les
+plus incroyables.
+
+Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement
+égalât, s'il ne surpassait, l'allégresse bruyante de ses subordonnés.
+Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;--puisque l'île
+renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim.
+
+--Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bête! s'écria
+Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse.
+
+--Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment,
+mon ami, monsieur Galimâfré; il nous faut est fort bon, mais je vous ai
+gagne votre ration de déjeuner et par conséquent...
+
+Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilité qu'il
+avait de faire jouer sa tête sur son cou comme un pivot, avait tourné
+son épouvantable visage en arrière, et empoigné l'épaule du malheureux
+imprudent entre ses mâchoires. Celui-ci lâcha un cri aigu: il aurait
+culbuté à la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents
+par l'omoplate, ne l'eût apporté devant lui, comme il eût fait d'un fétu
+de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se débarrasser
+de la douloureuse étreinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui
+assénait, balance une demi-minute en l'air et finalement déposé à
+califourchon sur le dos du mouton.
+
+Cet incident causa une hilarité générale, qui gagna même le vicomte
+Jean de Ganay, malgré la gravité que lui commandait son rang. Une fois
+délivré des serres de son terrible ennemi, pour échapper aux huées dont,
+à son tour, il était devenu l'objet, Nabot courut digérer son dépit et
+les brûlures de sa morsure derrière le cercle des routiers.
+
+--En avant! dit l'écuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous
+le dépècerons et le ferons rôtir sur le bord du lac.
+
+Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche.
+
+Le soleil se dégageait des humides vapeurs qui avaient voilé ses rayons,
+quand on arriva au terme du voyage. Toutes chargées des perles du matin,
+les rives du lac reflétaient entre les brins d'herbes des millions de
+diamants, éclairées qu'elles étaient par les premiers feux de l'astre du
+jour. Vraiment, ce site, surtout après qu'on avait parcouru les landes
+arides qui le précédaient, portait un cachet féerique; c'était comme
+l'oasis au sein du désert.
+
+Diaphanes et ridées par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux
+du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient
+une ceinture d'émeraudes. Des poissons, aux écailles étincelantes
+sautillaient à travers les larges feuilles de nénuphar pour happer
+les moucherons dont les essaims, semblables à des atomes, tournoyaient
+au-dessus des ondes. L'air était imprégné de senteurs parfumées, et pour
+ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte
+corsage, à la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la
+vague de leurs ailes légères, abrités dans les buissons circonvoisins,
+quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour.
+
+Cette puissance hâtive de végétation qui, en cinq ou six jours, dans
+l'Amérique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le
+parasol des arbres, avait tellement transformé ces lieux que Jean de
+Ganay se refusait presque à les reconnaître.
+
+Après quelques instants de repos, le vicomte, ayant donné l'ordre de
+préparer le déjeuner, manda près de lui Grosbec.
+
+--Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache.
+
+--Oui, monseigneur, répondit l'ex-lansquenet.
+
+Puis, ils longèrent les bords du lac, du côté de la hutte que Jean de
+Ganay avait aperçue lors de sa première excursion. Ils ne tardèrent
+point à atteindre le fourré au delà duquel elle s'élevait. L'écuyer,
+avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant
+à Grosbec d'être sur ses gardes, s'avança d'un pas discret à travers le
+bois.
+
+--Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, découvrant la cabane. Qu'est-ce?
+
+--Chut! fit son guide, en redoublant de précautions.
+
+Le zéphyr caressait la cime des arbres avec un doux frémissement, un
+ruisseau mêlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit
+ne se faisait entendre.
+
+Une main sur la garde de son épée, l'autre à la platine de son
+mousqueton, le vicomte arriva jusqu'à la porte de la hutte. Cette
+porte était grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fenêtre
+n'éclairait l'intérieur du réduit. D'abord, l'écuyer se trouva enveloppé
+dans des ombres épaisses; mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumant à
+l'obscurité perçurent les objets qui l'entouraient. C'étaient, pour la
+plupart, de grossiers instruments de pêche, des vaisseaux de bois, des
+ferrures rouillées pendues à la muraille d'argile, et, au centre de
+la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur
+lesquelles, par une ouverture pratiquée dans le toit, filtrait un rayon
+de soleil, composaient le foyer.
+
+Jean de Ganay s'abandonnait à la surprise, lorsque le son d'une
+respiration agitée l'avertit qu'il n'était pas seul dans la cabane.
+Attachant ses regards vers l'endroit d'où partait ce son, il discerna
+une personne étendue sur un lit d branchages.
+
+--Sois vigilant, dit-il à Grosbec qui était resté à la porte.
+
+Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi
+s'éveilla.
+
+--Je souffre! dit-il d'une voix faible.
+
+--Qui êtes-vous? interrogea le vicomte.
+
+--Ah! monseigneur de Ganay! s'écria l'autre, essayant de se mettre sur
+son séant.
+
+--Serait-ce vous, Yvon?
+
+--Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc
+exaucé mes ardentes prières!
+
+--Mais, comment?... Que faites-vous ici?
+
+--Monseigneur! oh, que je suis heureuse..., disait Guyonne, folle de
+joie et oubliant son rôle.
+
+--Enfin!...
+
+La jeune fille couvrait de baisers la main de l'écuyer.
+
+--Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calmée.
+
+--Oui, monseigneur... Que Dieu est bon de m'avoir accordé la faveur!...
+
+--Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu sévère.
+
+Puis il ajouta plus doucement:
+
+--Que vous est-il survenu?
+
+--Messire, répondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'île, étant
+demeurée en arrière, j'ai voulu accélérer la marche pour vous rejoindre.
+Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe.
+
+--Vous vous êtes cassé la jambe? s'écria Jean avec une vive sympathie.
+
+--Hélas! messire! répondit naïvement Guyonne, j'avais sans doute offensé
+le Seigneur. Que sa sainte volonté soit faite!
+
+Mais cette cabane!...
+
+--Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un
+mouvement, et je me résignais à mourir de douleur et de faim, quand le
+matin je vis venir un être étrange, qui me parut un démon. Croyant que
+c'était la mort, je me résignais à demander pardon à Dieu de mes péchés;
+mais lui, dès qu'il m'aperçut, il se cacha, puis revint lentement, se
+cacha de nouveau, revint une troisième fois, avançant de plus en plus.
+Ce manège dissipa mes appréhensions. Je lui parlai, il ne répondit pas;
+je fis des signes alors, et peu à peu il approcha tout à fait.
+
+--C'était un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte.
+
+--Non, monseigneur; c'est un Français.
+
+--Un Français!
+
+--Oui, il est complètement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois
+qu'il aura fait naufrage, il y a bien des années, et aura réussi à
+gagner cette île où l'instinct de la conservation lui a enseigné les
+moyens de pourvoir à son existence.
+
+--Et vous... Yvon?
+
+--Oh! messire, votre bonté pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a
+transporté dans sa cabane et nourri...
+
+--Mais votre fracture?
+
+--Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, répliqua la jeune
+fille.
+
+--Est-elle remise, au moins?
+
+--Oui, messire. Il me l'a remise lui-même. Ça n'a pas été sans peine,
+mais j'ai tant prié le bon Dieu de me conserver la vie et la santé, pour
+vous la consacrer, messire, qu'il a daigné m'accorder les secours de sa
+toute-puissance.
+
+--Où est cet homme?
+
+--Il est sorti pour pêcher, messire.
+
+--Rentrera-t-il bientôt?
+
+--Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait...
+
+--Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever.
+
+--Je le crains, monseigneur.
+
+Jean de Ganay réfléchit durant quelques secondes.
+
+--Il vous est impossible de marcher?
+
+--Impossible, messire.
+
+--Attendez jusqu'à ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous
+transférer au camp.
+
+Après avoir encore échangé quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de
+Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant
+à Grosbec de ne rien révéler de cette aventure.
+
+
+
+
+ XII
+
+ MORT DE BRISE-TOUT
+
+
+Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du
+lieu où ils avaient laissé les routiers, ils remarquèrent qu'une grande
+agitation régnait parmi ces derniers. Rassemblés en cercle au pied d'un
+chêne, les déportés semblaient discuter chaudement. Ils trépignaient,
+criaient à haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens,
+et, de loin, avaient l'air de gens prêts à se battre.
+
+Le premier, Grosbec distingua cette scène extraordinaire; il appela sur
+elle l'attention de son chef:
+
+--Messire! dit-il.
+
+Jean de Ganay, dont les pensées s'égaraient dans le royaume de l'idéal,
+tressaillit et leva la tête.
+
+--Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque
+chose d'insolite là-bas.
+
+Et son doigt s'étendit dans la direction du campement.
+
+Le jeune seigneur regarda dans cette direction.
+
+--Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons!
+
+Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les
+premiers rangs de la ceinture formée par les bannis.
+
+L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets
+qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la
+présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée.
+Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se
+séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi.
+
+Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré
+d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le
+théâtre même de l'action.
+
+Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer,
+tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux
+individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel
+ils figuraient.
+
+L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance,
+le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un
+étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses
+peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce
+costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient
+nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse
+chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes
+longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait
+de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère
+enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son
+sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément
+longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était
+veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était
+pas due à des moyens artificiels, mais à la nature.
+
+La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort.
+
+Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un
+cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une
+branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui
+attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la
+victime placée à l'autre extrémité.
+
+Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait,
+soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun
+mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur
+eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La,
+poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche
+on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais.
+François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure
+suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante;
+une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles
+s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés.
+
+Au moment où le vicomte se présenta, Brise-tout, comme une lampe qui se
+ranime avant de s'éteindre, se souleva sur un coude et traînant vers les
+assistants une menace hideuse, il râla plutôt qu'il n'articula les mots
+suivants:
+
+--Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais
+hâtez-vous, si vous voulez que je voie la dernière danse du maudit avant
+de descendre chez monsieur Satan!
+
+--N'oublie pas de lui présenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot
+qui trouvait, à son habitude, matière à plaisanter, même dans une
+circonstance aussi grave.
+
+François Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut
+pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de
+sang, en grimaçant un rire sardonique, ses dents s'entre-choquèrent
+bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croisés contre sa
+poitrine se détendirent et il expira.
+
+--Un phénomène animal de trépassé! _De Profundis!_ glapit la voix
+aigrelette du nain.
+
+--Silence! s'écria le vicomte tristement impressionné.
+
+Cette scène s'était accomplie en bien moins de temps que nous n'avons
+mis pour la raconter et sa dernière phase avait été si rapide que
+les routiers avaient presque oublié l'étranger qui, la corde au cou,
+considérait tout cela d'un air impassible. Mais, dès que François
+Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris «A la hart! à la hart, le
+meurtrier!» grondèrent de tous côtés.
+
+--Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! répéta Nabot du milieu de
+la foule où il s'était réfugié.
+
+Déjà les deux exécuteurs improvisés, pour témoigner de leur bonne
+volonté, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans
+l'éternité, quand l'écuyer, mettant son épée au vent, d'un coup trancha
+le lien. L'inconnu retomba à terre, en poussant un cri strangulé.
+
+--Que pas un de vous ne touche à cet homme! dit Jean de Ganay avec un
+geste irrésistible.
+
+Et, remarquant que, malgré son commandement, le matelot Pierre
+manifestait des dispositions récalcitrantes, il marcha sur lui, l'épée
+haute, et lui dit résolument:
+
+--Encore un mot, et tu es mort.
+
+Rien n'est plus propre, on le sait, à intimider les masses que l'audace
+jointe a la spontanéité: aussi les déportés frissonnèrent-ils sous
+le regard intrépide du vicomte. Certain de leur obéissance, celui-ci
+ordonna à l'un de ses voisins de délier la victime. Son ordre fut
+exécuté sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vêtements de peaux se releva
+lestement, bondit à travers la cohue de spectateurs qui l'environnait,
+et, avant qu'on eût même songé à s'opposer à son dessein, se précipita
+dans le lac.
+
+Là, il plongea et disparut à tous les yeux.
+
+Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisément que cet individu
+était le propriétaire de la hutte, qui avait prodigué ses bons offices
+à Yvon. Mais restait un mystère à éclaircir: celui de la mort de
+Brise-tout.
+
+L'écuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'après son départ, François
+Rivet, étant allé explorer la partie sud-est de l'île, avait aperçu un
+homme qui pêchait. Supposant que c'était un sauvage, le géant s'élança
+sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait
+suivie, pendant laquelle l'attaqué aurait frappé son adversaire avec un
+instrument tranchant. Se sentant blessé, Brise-tout appela au secours,
+mais sans lâcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient près de
+là accoururent. Ils s'emparèrent de l'étranger, le garrottèrent, le
+conduisirent au camp, et se préparaient à le pendre pour venger leur
+camarade et se conformer à ses désirs, lorsque l'arrivée soudaine du
+vicomte les en empêcha.
+
+Ce récit avait un caractère de vraisemblance assez plausible. Jean de
+Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer
+le malheureux Brise-tout, dont la fin prématurée souleva peu de regrets.
+
+En guise d'oraison funèbre, le Nabot récita sur la tombe du défunt,
+avec une légère variante, le sixain qu'il avait composé quelques jours
+auparavant:
+
+ Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
+ Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé
+ François Rivet, surnommé Brise-tout
+ Passé maître dans l'art de faire atout,
+ Qui, faute de soudure
+ Creva d'une blessure.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ PERPLEXITÉ
+
+
+La fin de l'été de l'année mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche.
+Depuis trois mois bientôt le _Castor_ a débarqué sa cargaison humaine
+sur l'île de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux
+abandonnés se sont bercés de l'espoir de voir poindre à l'horizon le
+navire qui les a amenés, et chaque jour cet espoir a été déçu. L'anxiété
+plombe leurs fronts, le découragement amollit leurs bras, des colères
+sourdes grondent dans leur tête. Cependant, sur le rivage de la mer
+et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont élevées,
+l'existence des proscrits s'est régularisée, ils jouissent d'un certain
+bien-être. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-là capturent du poisson; tous
+travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une
+assez grande quantité de viandes salées et fort peu avariées qu'ils ont
+recueillies du naufrage de l'_Érable_, ils trouvent encore sur le
+lieu de leur exil bon nombre de moutons, chèvres et autres herbivores
+domestiques, qui ont été probablement laissés par des colons qui l'ont
+précédemment habité[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la
+plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'île qu'ils occupent,
+l'obligation de se livrer à des labeurs auxquels ils n'ont point été
+accoutumés, la sévérité de la discipline à laquelle les soumet le
+vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis;
+pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la stérilité du sol,
+l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dégoût; chez tous, déjà,
+la perspective d'un hiver dans ces régions sauvages suscite de terribles
+appréhensions.
+
+[Note 11: Ce fait est historique.]
+
+Le vicomte Jean de Ganay lui-même est en proie au doute et à la
+crainte. Son fidèle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement à
+le rassurer. L'écuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille
+angoisses lui déchirent l'âme. Le souvenir de sa chère Bourgogne, de
+sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de
+jeune homme avait brodé les fleurs, planent souvent devant son esprit.
+Néanmoins il pense rarement à la reine de ses premières amours, à Laure
+de Kerskoên, et, quand l'image de la charmante châtelaine lui sourit
+encore, il s'impatiente et se dérobe à ce sourire. Les nuits du
+vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures.
+L'abattement des gens laissés à son commandement, leur mauvais vouloir,
+leurs instincts turbulents ne lui ont pas échappé. Il a conçu des
+soupçons sur la loyauté du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui,
+apparaît comme un scélérat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est
+venu justifier sa méfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer
+la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de
+sa fidélité au chef, s'est formé une sorte de parti qu'il dirige à son
+gré. Ce parti est composé de tous les plus mutins de la bande, de ceux
+qui opposent des murmures ou la résistance de l'inertie aux ordres de
+l'écuyer, qui délibèrent parfois en conciliabule secret et contrarient
+les projets d'amélioration conçus par Jean de Ganay.
+
+Voulant se mettre à l'abri des intentions malveillantes qu'il leur
+présumait, l'écuyer les avait renvoyés avec Caliban au poste de la
+côte, et avait rappelé le Maléficieux près de lui au camp du lac. Les
+premiers, pensait-il, ennemis de la culture, proféreraient s'adonner
+exclusivement à la pêche et à la chasse, tandis que ceux qui demeuraient
+avec lui défricheraient la terre. Par ce moyen, aussitôt la récolte
+achevée, les deux troupes feraient l'échange de leurs divers produits,
+et pourraient vivre commodément. Ce plan, au premier abord, paraîtra
+assez sage. Mais en y réfléchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait
+produire que des résultats désastreux. Et, on effet, il créait la
+jalousie, la rivalité entre des gens aigris par le malheur, et, de plus,
+il habituait les amis de Caliban à méconnaître le contrôle du vicomte
+pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier était
+réellement animé de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait
+de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonnés contre leur
+chef réel et peut-être même s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus
+d'expérience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas
+agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut
+commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses appétits. Ne
+pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de
+l'hypocrisie n'avait légalisé l'une et condamné l'autre? Mais, comme
+nous ne nous sommes pas proposé la tâche de réformer les passions et
+les lois, abandonnons le thème aux philosophes et retournons à l'île de
+Sable.
+
+Il était huit heures de relevée; la chaleur, durant tout le jour, avait
+été suffoquante. A ce moment, le soleil, penché à l'occident, semblait
+plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les
+rameaux des arbustes; et, couchés à l'ombre, les routiers jouaient aux
+dés ou respiraient la fraîcheur du soir.
+
+Après s'être promené pendant quelques minutes à travers les groupes,
+le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Maléficieux
+échiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des
+rets.
+
+--Eh bien! fit l'écuyer d'un ton mystérieux.
+
+Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de répondre.
+
+--Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay.
+
+--Du mieux! non, messire; non, la fièvre augmente, hélas! et tenez, ça
+me fend le coeur rien que d'y songer...
+
+--Chut! fit l'écuyer portant le doigt sur ses lèvres à la vue d'un
+routier qui rôdait près de la cabane.
+
+Le matelot comprit ce geste, et apostrophant le routier:
+
+--Ohé, Poitevin, va donc lever la nasse que j'ai posée ce matin au bas
+du lac, tu sais?... Elle doit être bellement grosse de fretins, oui
+bien, par la fourche de Neptune!
+
+--Cuides-tu, vieux loup de mer? repartit l'autre.
+
+--Par tous les diables, j'en suis aussi sûr que si je l'entendais déjà
+chanter dans la poêle, mon gars! s'écria Philippe.
+
+--Jarnidieu! alors j'y cours... mais j'en aurai ma part?
+
+--Oui bien, par la fourche de Neptune!
+
+Quand l'importun se fut éloigné, Philippe Francoeur dit à voix basse au
+vicomte:
+
+--Pourtant, il y a de l'espoir... beaucoup d'espoir... je me connais un
+peu en choses médicales, messire...
+
+--Le délire a-t-il cessé?
+
+--Je le crois. Voyez vous-même. Je veillerai tandis que vous y serez.
+
+Le vicomte poussa une claire-voie d'osier qui servait de porte à la
+hutte et entra. L'intérieur était nu, mais d'une propreté remarquable.
+Filtrant par une ouverture pratiquée A hauteur d'homme et tamisée par un
+rideau de toile fixé devant cette ouverture, le soleil répandait dans la
+cabane une clarté douce et rosée. Vis-à-vis de la fenêtre, sur un lit
+de bruyères, gisait une personne. Elle semblait profondément endormie,
+quoique sa respiration fût saccadée. Un drap grossier, mais d'une grande
+propreté, était jeté sur elle.
+
+Le vicomte avança d'un pas imperceptible, en retenant son baleine.
+
+Longtemps, il considéra silencieusement la malade.
+
+Est-il nécessaire de dire que c'était Guyonne?
+
+On l'avait transférée au camp. La fièvre et le délire s'étaient emparés
+d'elle, le soir même de son arrivée, et ne l'avaient point quittée
+depuis lors.
+
+Le premier, Philippe Francoeur, qui s'était chargé de la soigner, avait
+découvert le sexe du faux Yvon. Informé de cette découverte, Jean de
+Ganay en recommanda le secret au Maléficieux. Celui-ci n'avait pas
+besoin de la recommandation; il savait trop bien à quels désordres
+pourrait donner lieu une telle révélation. Rude, mais affectueux;
+enjoué, mais moral, il eut pour la jeune fille des trésors de tendresse
+inexprimables. Une mère ne se montrerait pas plus empressée au chevet de
+son enfant alité que ne le fut le vieux marin près du grabat de Guyonne.
+Il poussa la délicatesse jusqu'à lui laisser ignorer qu'il savait
+ce qu'elle était. Mais le jour, la nuit, à toute heure, il faisait
+sentinelle; et aucun des routiers ne soupçonnait le mystère.
+
+Les souffrances avaient cruellement ravagé les traits de la pauvre
+enfant. Une pâleur morbide remplaçait les roses de son teint; ses joues
+étaient creusées, ses pommettes enflammées et ses lèvres sèches et
+écaillées de pellicules jaunâtres. Cependant, sa beauté n'avait pas
+disparu; le caractère s'en était seulement altéré. La langueur lui
+avait, enlevé ce qu'elle avait de trop mâle pour y substituer la
+féminéité propre aux femmes.
+
+Ainsi, vue dans cette cabane, à la lueur affaiblie du soleil couchant,
+Guyonne représentait une admirable incarnation de la douleur physique.
+
+Dans son sommeil, elle murmurait des paroles incohérentes, au milieu
+desquelles le prénom du vicomte revenait fréquemment, accompagné de
+soupirs.
+
+Jean lui prie le bras, interrogea son pouls; il battait vite, mais les
+pulsations n'étaient pas désordonnées. Cet examen parut d'un bon augure
+à l'écuyer, car un rayon de joie traversa ses yeux. Tirant ensuite de
+son sein le portrait qu'il avait trouvé dans le coffret dont nous
+avons parlé, il commença à en étudier attentivement les détails, on
+contemplant tour à tour la physionomie de la grande dame et celle de
+l'exilée.
+
+--C'est bien cela, pensait-il tout haut; la ressemblance est complète;
+rien n'y manque, pas même le grain de rousseur au-dessous de l'oreille
+droite.. Quelle énigme! Oh! il faut que je la questionne, que je lui
+dise que...
+
+La jeune fille s'agita sur sa couche, et le vicomte resserra promptement
+le médaillon.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ INTRIGUE
+
+
+Ça mouvement ayant dérangé le drap qui couvrait Guyonne, ses bras,
+ses épaules et jusqu'à la naissance de sa gorge apparurent dans une
+éblouissante blancheur dont la matité faisait songer involontairement à
+l'albâtre. Jean de Ganay baissa les regards, son visage s'empourpra et
+un indicible frissonnement courut dans ses artères.
+
+--A boire! murmura Guyonne d'une voix dolente.
+
+Le vicomte jeta autour de lui un regard rapide.
+
+--A boire! répéta la jeune fille, en dessillant pour la première fois
+ses paupières.
+
+D'abord, elle ne reconnut pas l'écuyer qui, dans un coin de la cabane,
+emplissait d'eau une écuelle de bois; mais remarquant le désordre de sa
+toilette, elle ramena le drap traître à sa pudeur.
+
+Le jeune homme revint près du lit, apportant l'unique boisson qu'il pût
+donner à la pauvre malade.
+
+En s'approchant, il tremblait de tous ses membres; un vif incarnat
+colorait ses joues, et la sueur perlait son front. Il avait l'air
+d'aller commettre une mauvaise action.
+
+Guyonne, à sa vue, poussa un cri; ensuite, honteuse, confuse, elle ferma
+les yeux sang oser prononcer une parole.
+
+--Buvez! lui dit, bien bas, Jean de Ganay, plus timide, plus effrayé
+peut-être que sa protégée.
+
+Et, comme elle hésitait, ou plutôt ne comprenait pas cette prière, il
+ajouta, en s'agenouillant devant la couche et portant l'écuelle aux
+lèvres de la jeune fille:
+
+--Buvez! cette eau apaisera la soif qui vous dévore. Que ne puis-je vous
+offrir quelque chose de plus!...
+
+--Merci, monseigneur, votre bonté est pour moi trop grande, bégaya le
+faux Yvon, d'un accent profondément ému.
+
+--Vous avez été bien malade!
+
+--Bien malade? dit-elle avec surprise.
+
+--Oh! oui, répliqua naïvement l'écuyer; bien malade... tellement que
+nous appréhendions... Mais votre santé...
+
+--Oh! messire, ma santé s'est améliorée... grandement.
+
+--Souffrez-vous toujours de cette fracture! demanda le vicomte.
+
+Guyonne ne répondit pas sur-le-champ; et observant qu'elle cherchait à
+remuer sa jambe, afin sans doute de s'assurer si la guérison avançait,
+Jean de Ganay reprit:
+
+--Non, non, ne bougez pas, les mouvements pourraient vous nuire;
+restez...
+
+Après ces mots, il y eut entre les jeunes gens un silence de
+plusieurs minutes. Ils évitaient de se regarder, et il semblait qu'ils
+craignissent de se communiquer leurs pensées.
+
+Le soleil s'inclinait de plus en plus à l'horizon. Insensible et les
+ténèbres envahissaient l'intérieur de la cabane, dont une douce brise
+rafraîchissait l'atmosphère, en soulevant avec un frou-frou continuel le
+rideau de la petite fenêtre.
+
+L'heure était mystérieuse, parfumée d'arômes et de poésie; le coeur se
+dilatait joyeusement à ces tièdes haleines du soir; on se sentait noyé
+dans une énervante langueur.
+
+Jean de Ganay conservait la même position. Prosterné devant Guyonne, de
+sa main gauche il tenait le bras de la malade, et, accoudé sur le lit,
+cachait son visage dans sa main droite; les battements de son coeur
+répondaient à l'unisson aux battements du coeur de la jeune fille; de
+leurs poitrines gonflées s'échappaient des souffles brûlants.
+
+Le mal de Guyonne était-il contagieux? avait-il gagné Jean? et
+maintenant tous deux avaient-ils la fièvre?
+
+Tout à coup, le vicomte attira passionnément la main de Guyonne et se
+pencha comme pour y déposer un baiser, puis repoussant soudain la pensée
+qui l'entraînait, il se leva brusquement, avant d'avoir accompli cet
+acte, et se mit à parcourir la cabane en tous sens.
+
+N'eût été l'obscurité, Guyonne aurait pu remarquer que les traits
+de l'amant de Laure de Kerskoên étaient décomposés et que des larmes
+ardentes jaillissaient de ses paupières.
+
+De son côté Jean de Ganay se serait aperçu que le faux Yvon pleurait.
+
+Un quart d'heure s'écoula sans qu'ils échangeassent une parole. Des
+mondes d'idées tourbillonnaient dans l'esprit du vicomte; Guyonne
+attendait dans une fébrile impatience la fin de cette scène.
+Involontairement elle laissa échapper un sanglot. A cette expansion de
+douleur, l'écuyer tressaillit. Il s'arrêta, fit sur lui-même un violent
+effort, et ensuite, d'un pas tranquille et ferme, vint s'asseoir près de
+la malade.
+
+Le silence recommença; mais il fut de courte durée. Bientôt Jean de
+Ganay, qui paraissait en proie à une lutte intérieure, triompha de ses
+hésitations et, d'une voix presque solennelle, il demanda à la jeune
+fille:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez fils d'un pêcheur, vassal du
+soigneur de la Roche?
+
+--Oui, messire murmura d'un ton inintelligible Guyonne, intimidée par le
+début de cet interrogatoire.
+
+--Son fils! reprit le vicomte sans déguiser le mécontentement que lui
+causait la réponse.
+
+Guyonne ne répliqua point. Elle avait peur; elle pressentait que son
+secret n'existait plus pour le vicomte! Et quand celui-ci répéta pour
+la troisième fois: «Son filas!» incapable de dissimuler plus longtemps,
+elle s'écria en joignant les mains:
+
+--Oh! messire, pardonnez, pardonnez à une pauvre fille!... Je vous dirai
+tout... toute la vérité...
+
+Accablée par cette confession, elle poussa un long soupir et se tut.
+
+La nuit était complète; on ne distinguait plus les objets dans la
+cabane.
+
+Jean de Ganay étonné, effrayé de ne plus entendre la voix de son
+interlocutrice, appela:
+
+--Yvon! Yvon!
+
+Son appel n'obtint pas de réplique. Tremblant à son tour, le jeune homme
+porta vivement la main sur le visage de Guyonne: il était froid comme le
+marbre.
+
+--Grand Dieu! exclama-t-il; ma brutalité aurait-elle hâté la mort de
+cette malheureuse enfant?
+
+Puis il ajouta eu courant vers la porte:
+
+--Philippe! Philippe! un flambeau... une torche!...
+
+Mais, à cet instant, le Maléficieux entrait brusquement dans la cabane
+en criant:
+
+--Aux armes, messire! aux armes! Nos hommes sont révoltés...
+
+Une décharge de mousqueterie, accompagnée de vociférations
+épouvantables, vint aussitôt confirmer l'assertion de Philippe
+Francoeur.
+
+Oubliant tout, le vicomte bondit, plutôt qu'il ne s'élança au dehors.
+
+Il avait mis son épée au vent, et tandis que sa main droite brandissait
+la lame étincelante dans l'obscurité, sa main gauche armait un pistolet.
+
+Derrière lui, mais ayant de la peine à le suivre, tant les allures du
+jeune homme étaient précipitées, courait Philippe Francoeur. De son
+côté, le matelot était bien armé de toutes pièces pour ainsi dire. A
+sa ceinture pendait une hache d'abordage à deux tranchants; un mousquet
+était jeté sur son épaule, et, tandis qu'attaché par la dragonne un
+sabre se balançait à l'un de ses poignets, serrée à la hampe par les
+doigts, une pique hérissait son acier luisant à dix pas devant lui.
+
+Les ténèbres couvraient la terre. Au ciel, d'un bleu sombre, quelques
+rares étoiles, oubliées sur un azur terne scintillaient en décrivant des
+fractions de corde. Des nuages gris de fer, cotonneux, estompaient la
+voûte céleste vers l'occident. La brise était toujours tiède et fraîche,
+mais de temps en temps un coup de vent bref, piquant, lui succédait.
+Rien n'annonçait un prochain orage; rien n'annonçait que la nuit
+serait sereine et tranquille. Dans la plus grande partie des régions
+américaines, du nord au sud, les variations atmosphériques sont si
+soudaines, si inopinées, qu'elles déjouent souvent les calculs des
+météorologistes les plus expérimentés.
+
+Devant le lac, se déployait une pelouse d'un quart de mille de rayon
+à peu près. Les tentes des proscrits en occupaient une partie, leurs
+essais de culture et des bruyères une autre: un cordon de bois feuillu
+servait de rideau à la clairière.
+
+Quand le vicomte et le matelot sortirent de la hutte, tout était plongé
+dans l'ombre; mais ça et là on voyait se profiler des masses et des
+silhouettes plus opaques que l'opacité des ténèbres, et des étincelles
+éblouissantes trouaient la profondeur de la nuit.
+
+Mille cris étranges déchiraient le calme; et puis des détonations
+intermittentes précédées d'éclairs, venaient ajouter à l'horreur de tous
+ces mystères.
+
+--Mort! mort! mort au tyran! mort au vicomte Jean de Ganay! hurlaient
+des voix lointaines.
+
+--Secours! secours! saint Denis! Montjoie! aux armes! aux armes!
+clamaient d'autres voix: plus proches.
+
+
+
+
+ XV
+
+ INSURRECTION
+
+
+Avant de rapporter les événements de cette nuit, mémorable dans la vie
+des routiers abandonnés sur l'île de Sable par le marquis de la Roche,
+disons en quelques lignes ce qui s'était passé durant les journées
+précédentes.
+
+Le lecteur se souvient sans doute que le vicomte Jean de Ganay avait
+jugé à propos de partager ses gens en deux bandes: l'une qui devait
+camper sur le bord de la mer, l'autre s'établir près du lac et
+s'employer plus spécialement à des travaux de défrichement et de
+colonisation. Cette seconde troupe, composée de dix-neuf hommes
+seulement depuis la mort de Brise-tout, formait pour ainsi dire
+l'état-major. Le lieu qu'elle habitait était une sorte de quartier
+général où l'écuyer avait, fait transporter les munitions et tous les
+objets qui n'étaient pas d'un usage immédiat et journalier. N'ayant
+laissé entre les mains du détachement sous les ordres du matelot Pierre
+qu'un petit nombre d'armes, il pensait être assuré contre une tentative
+de révolte de la part de ceux qu'il regardait avec raison comme les plus
+indisciplinables de la troupe. Par malheur, Jean de Ganay avait compté
+sans son hôte. On a vu dans un chapitre précédent que lors du naufrage
+de l'_Érable_, le matelot Pierre avait clandestinement détourné et caché
+en lieu sûr une caisse d'armes. Dès cette époque, le traître ruminait
+un complot. Sournois, ambitieux, il aspirait à renverser Jean de Ganay,
+n'importe par quel moyen, et à le remplacer au commandement. Si Pierre
+n'avait pas cette vigueur d'esprit et cette force musculaire qui
+imposent aux masses, il possédait à un haut degré l'art de la
+dissimulation et de faire rayonner autour de lui les mauvais desseins
+qu'enfantait son imagination. Les soupçons du vicomte sur ce misérable
+n'étaient donc que trop fondés. Que si l'on est surpris que Jean de
+Ganay, devinant, comme c'était le cas, les dispositions hostiles du
+matelot, lui eût confié une autorité aussi grande que celle dont il
+l'avait investi nous répliquerons qu'en procédant de cette manière
+l'écuyer avait pensé qu'il s'attacherait le matelot, et que, d'ailleurs,
+nul autre que Pierre, sauf le Maléficieux, n'était capable de maîtriser
+une partie quelconque des bannis. Au surplus, Jean de Ganay, malgré
+ses appréhensions, n'avait eu jusque-là qu'à se féliciter de la mise en
+oeuvre du plan qu'il avait adopté, et si l'esprit de Pierre n'eût été
+une espèce de creuset où les plus détestables passions s'amalgamaient
+aux plus perfides projets, probablement les routiers auraient
+insensiblement réussi à jouir d'une existence tolérable. Mais l'envie ne
+compte qu'avec ses intérêts. Peu importait à Pierre que la moitié de
+ses compagnons d'infortune mourussent d'une mort affreuse, pourvu qu'il
+supplantât le vicomte, et se débarrassât, du même coup, de Philippe
+Francoeur pour qui il éprouvait une haine implacable, surtout depuis que
+ce dernier, l'ayant surpris dans un état d'ivresse complet, avait averti
+son seigneur et maître, et attiré sur le débauché une verte semonce!
+Pierre renferma ses fureurs et ses aspirations. Puis, adroitement, il
+répandit parmi les siens que les Colons (ainsi on avait désigné les
+bannis qui habitaient le bord du lac) vivaient dans l'abondance,
+tandis qu'eux, les Soudards, ils manquaient souvent de nourriture. Pour
+expliquer cette rumeur, Pierre disait avoir remarqué au camp des Colons
+une immense quantité de barils et de coffres, provenant de l'_Érable_,
+et qui renfermaient tous des viandes salées et des conserves. Ces
+assertions faites à demi, avec des restrictions habiles, et toujours
+confidentiellement, trouvèrent des crédules. Passées de bouche en
+oreille, elles grossirent vite. Bientôt il y eut des Soudards qui
+affirmèrent que les Colons se gorgeaient des mets les plus délicats
+et prenaient _moult soulas et esbattement_. Si absurde que soit un
+mensonge, il trouve toujours des partisans chez ceux dont il flatte les
+instincts ou les désirs. Peu à peu les Soudards se prirent d'inimitié
+contre les Colons. Rassemblés le soir sur le rivage de la mer, ils se
+plaignaient, blasphémaient et s'excitaient à la révolte. Caliban riait
+sous cape; l'hypocrite leur prêchait la patience et l'abnégation pour
+leurs frères plus heureux, sachant bien que c'était jeter de l'huile
+sur le feu. Quant à leurs marques non équivoques de mécontentement, il
+n'avait garde de les mentionner au vicomte dans le rapport qu'il lui
+envoyait quotidiennement. Au contraire, selon lui, les Soudards étaient
+doux comme des moutons et prêts à tout sacrifier au service du sire de
+Ganay.
+
+Quoiqu'il ne s'endormît point dans une fausse quiétude et suspectât une
+partie de la vérité, Jean ne croyait pas qu'une révolte fût possible
+et encore moins prochaine. Le jour où s'accomplirent les faits que
+nous nous disposons à consigner ici, il avait condamné à un châtiment
+corporel un des Soudards pour avoir provoqué, battu et grièvement
+blessé un Colon. La punition était juste, mais pas au point de vue des
+Soudards. Le soir, à leur habitude, ils s'attroupèrent et proférèrent
+des menaces contre les Colons, que le vicomte de Ganay favorisait sans
+cesse, disaient-ils, à leurs dépens. Cela ne pouvait durer. Il fallait
+une fin, et si on les poussait à bout, ils prouveraient qu'ils avaient
+du sang dans les veines. L'orateur de la bande, l'âme damnée de Pierre,
+un Italien nommé Ludovico Ruggi, mais plus connu sous le sobriquet
+de _Long-croc_ (sobriquet que lui avait vraisemblablement valu le
+développement de ses moustaches), monta sur une tonne vide et harangua
+la foule. Il rappela la condamnation qui avait eu lieu dans la matinée,
+démontra, en dénaturant les incidents de la querelle entre le Soudard et
+le Colon, que la peine infligée au premier aurait dû l'être au second,
+passa en revue plusieurs vieilles sentences rendues par le vicomte
+contre ses braves _compaings_ au profit des privilégiés, récapitula cent
+griefs imaginaires, parla de courage, valeur, égalité, et enfin termina
+en s'écriant qu'au nom de la justice ils étaient tous tenus de
+demander, d'exiger, d'obtenir une réparation! Ludovico improvisait
+chaleureusement; son éloquence de tribun savait faire vibrer les cordes
+sensibles dans un auditoire populaire. Des tonnerres d'applaudissements
+accueillirent sa péroraison. L'opportunité était belle, Pierre ne la
+manqua point:
+
+«Oui, dit-il, lorsque Ruggi eut achevé son discours, oui, je commence à
+m'apercevoir, enfin, qu'on nous traite en lépreux, et que nous ne sommes
+que les serfs des Colons. Jusqu'ici, j'avais fermé les yeux à la lumière
+aujourd'hui, me voici forcé de les ouvrir.... Je tremblé en songeant
+que ma tonne foi a été indignement trompée... et, comme notre cher ami
+Long-croc, je suis convaincu qu'au nom de la justice, nous sommes tous
+tenus à demander, exiger et obtenir une prompte et décisive réparation.»
+
+La conclusion du matelot fut reçue par des bravos non moins énergiques,
+non moins bruyants que celle de Ruggi. _Bis repetita placent_.
+
+Mais s'il est aisé de discourir, il n'est pas aussi aisé d'agir. Pierre
+ne l'ignorait point. Quand l'un des mécontents s'écria: «Comment
+avoir cette réparation?» il se fit un grand silence dans l'assemblée.
+L'Italien tortilla sa moustache en interrogeant Pierre du regard;
+celui-ci se pinça le nez d'un air embarrassé, non qu'il ne fût
+pas préparé à cette question,--Pierre avait à l'avance combiné sa
+tactique--mais il était poltron, n'aimait pas à se compromettre, et il
+attendait qu'un autre prît l'initiative, quitte à diriger ensuite tous
+les fils du complot. Ce qu'il avait prévu arriva. Pendant que Ruggi
+étirait ses crocs et que lui-même se tourmentait les fosses nasales, un
+petit homme, grêle et fluet, à la mine de furet, répondit légèrement:
+
+--Sac à papier! c'est donc bien difficile que de changer de camp avec
+les Colons?
+
+Pour ça, non, dit un voisin; mais le seigneur de Ganay y
+consentira-t-il?
+
+--That is the question! murmura un Anglais remarquable par son teint lie
+de vin et ses formes osseuses et décharnées.
+
+--Corne de boeuf! cria un quatrième, quel besoin avons-nous du
+consentement de celui-ci ou de celui-là! Ne sommes-nous pas les plus
+forts?
+
+La digue venait d'être rompue. Timides et incertaines d'abord, mais
+peu après rageuses et menaçantes, des imprécations furent proférées de
+toutes parts contre le vicomte de Ganay.
+
+Pierre se frotta les mains, l'Italien se travailla les poils en tous
+sens.
+
+--Corne de boeuf! reprit l'homme qui venait de parler si vingt gaillards
+comme nous ne sont pas capables de dire «viens ici que je t'envoie» à
+cette volée d'oisons de là-bas...
+
+--On les étrillera, cria une voix.
+
+--Mais ils ont des armes, dit une autre.
+
+--Des armes... c'est vrai! objectèrent plusieurs.
+
+--Et nous aussi! fut-il dit d'un ton perçant par un individu caché dans
+la foule.
+
+--Nous...
+
+--Oui! oui! oui...
+
+--Où çà?
+
+Cent demandes, cent interpellations se croiseront à la fois.
+
+--Allez à la grotte de sable! dit la même voix perçante qui avait crié:
+Et nous aussi!
+
+La grotte de sable était l'endroit où Pierre avait caché sa caisse
+d'armes.
+
+On y courut, la caisse fut rapportée en triomphe.
+
+--Et maintenant, vociféra l'Italien, compaings, nous sommes tous
+déterminés, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui, oui...
+
+--Il faut battre le fer quand il est rouge. Qu'on se partage
+fraternellement les armes, et en avant!
+
+
+
+
+ XVI
+
+ COMBAT
+
+
+Le commandement des rebelles avait été offert au matelot Pierre. Mais
+celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilité, l'avait
+refusé. Son sosie, Ruggi, appelé ensuite à la direction générale,
+s'était empressé d'accepter. Vantard et fanfaron, mais néanmoins brave
+et amoureux des périls, l'Italien avait toutes les aptitudes requises
+peur faire un chef d'insurrection.
+
+Pris à l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le
+temps de se mettre sur la défensive.
+
+Ne sachant d'ailleurs à quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire,
+appréhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient
+ouï raconter les horribles expéditions, ils se laissèrent d'abord aller
+à l'épouvante.
+
+Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il
+commanda à ses gens de le suivre et de faire résistance. Chacun s'arma
+à la hâte, et en quelques minutes les Colons éparpillés sur la rive du
+fossé qu'ils avaient creusé devant leurs tentes étaient prêts à bien
+recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps
+se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs
+retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois
+seulement.
+
+L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'étaient rangés à côté
+du vicomte de Ganay; près de la porte d'entrée. L'accès du camp devenait
+donc difficile, car il était protégé par le fossé qui décrivait autour
+une demi-circonférence dont le lac était la corde.
+
+Avec moins de précipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurés
+auraient eu bon marché de leurs compagnons. Pour cela il eût suffi
+d'arriver sans bruit jusqu'à l'issue et de se précipiter ensuite dans
+le camp. Mais la première troupe aperçut un groupe d'hommes qui se
+promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces
+hommes était Jean de Ganay. Comme le but du rebelle était surtout de se
+débarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la première
+explosion opérée, d'autres se succédèrent alternativement. Ce fut en
+purs perte. Soit que la nuit les empêchât de viser juste, soit
+qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes à feu, les Soudards
+n'atteignirent personne.
+
+Jean de Ganay avait ordonné à ses subordonnés fidèles de ne tirer que
+sur son injonction expresse.
+
+Remarquant que les insurgés ralentissaient leur feu, il jugea le moment
+favorable pour les engager à rentrer dans l'ordre, en les priant,
+s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avisât à les
+redresser.
+
+Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple détonation
+vint apprendre aux Colons que les Soudards étaient décidés à tout braver
+pour assouvir leurs passions.
+
+--Ventre de biche! dit Grosbec en tombant à la renverse, je suis touché.
+
+Jean de Ganay se retourna.
+
+--Les rufians m'ont lesté pour l'éternité.... Adieu, monseigneur! adieu!
+ventre de biche, autant cette mort qu'une autre, ventre de...
+
+--Un de tué! mâchonna le Maléficieux entre ses dents. Par le trident de
+Neptune, je le vengerai, oui bien.....
+
+Un grand bruit, suivi de deux décharges de mousqueterie, l'une au nord,
+l'autre au sud du camp, coupèrent court au soliloque du matelot.
+
+--Ils ont formé un plan, dit froidement le vicomte. Leur résister n'est
+pas chose difficile, mais nous devons essayer de nous emparer des chefs.
+Ce Pierre...
+
+--Pierre, oui, monseigneur, lui seul a pu les exciter et les pousser à
+une semblable équipée.
+
+--Bien. Prenez cinq hommes avec vous. J'en prendrai également cinq et
+nous sortirons. Les autres veilleront.
+
+--Restez plutôt, messire. Vous exposez.....
+
+--Point de réplique! allez et faites vite!
+
+Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas.
+
+Le vicomte appela. Aussitôt cinq Colons des plus robustes et des mieux
+armés se trouvèrent réunis près de lui.
+
+--Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage
+de vos armes que dans le cas de nécessité absolue. Souvenez-vous que ce
+ne sont pas des ennemis, mais des frères de malheur, égarés, que nous
+avons à combattre.
+
+Philippe Francoeur et cinq hommes s'étant joints à eux, ils sortirent en
+bon ordre du retranchement, et, malgré le feu continuel des Soudards, se
+portèrent vers le bois.
+
+En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'étendait
+au-dessus du camp se dégradèrent. Une lueur soudaine éclaira ses
+franges.
+
+C'était une de ces aurores boréales si communes dans les régions de
+l'Amérique septentrionale.
+
+Le phénomène s'était annoncé par un brouillard vaporeux voltigeant au
+nord; quelques secondes après, un arc lumineux se dessina au faîte,
+puis des cercles concentriques également lumineux se formèrent entre des
+zones obscures d'où jaillirent des rayons éclatants; ensuite les cercles
+et les zones s'ébréchèrent, et enfin une éblouissante auréole de feu
+vint couronner le sommet et inonder la campagne de clartés.
+
+Alors, assaillis et assaillants furent en état de s'observer
+mutuellement.
+
+Se voyant découvert, le chef des révoltés résolut de jouer le tout pour
+le tout.
+
+--Rendez-vous et il vous sera lait grâce! cria Jean de Ganay.
+
+--Mort aux privilégiés! répondit Pierre.
+
+De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla
+aux oreilles de l'écuyer, mais sans l'effleurer.
+
+Ce fut le signal de l'engagement.
+
+Furieux, les colons, à leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les
+soudards répondirent, et des deux côtés plusieurs hommes tombèrent.
+
+Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne fût pas assez forte, prit
+un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux détachements
+qu'il avait chargés d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur
+sentit de quelle importance il était pour sa cause d'empêcher ce
+mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien
+Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-même
+sur la lisière du bois, il le saisit à bras le corps et essaya de le
+faire prisonnier; mais l'Italien était souple autant au moins que le
+Maléficieux était robuste. Pendant quelques minutes il déjoua tous les
+efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, épuisé, il
+tomba à terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine.
+
+--Rends-toi; lui dit-il.
+
+--J'étouffe! bégaya Ludovico.
+
+--Ta parole de m'obéir, et je te donne merci.
+
+--Je jure sur les saintes reliques! proféra l'Italien.
+
+Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyauté de ce germent retira
+son genou; mais à l'instant, même, Ruggi, sortant de son habit un long
+stylet, s'élança sur le matelot et il allait l'assassiner lâchement,
+lorsqu'une détonation retentit.
+
+L'Italien tourna deux fois sur lui-même et retomba sur le gazon.
+
+--Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, maître Philippe? nasilla
+une voix.
+
+--Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot.
+
+--Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui
+vous ai débarrassé de ce fai-chien-là? eh! eh! dites donc que je ne
+suis bon qu'à plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous
+ménageait un vilain quart d'heure!
+
+--Tu es un brave garçonnet.
+
+--Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le
+pistolet dont il s'était si adroitement servi.
+
+La lutte était toujours acharnée à l'endroit où Philippe avait laissé
+le vicomte. Il y courut. L'aurore boréale s'éteignait déjà, les ténèbres
+reprenaient leur empire.
+
+Comme le Maléficieux reparaissait dans la mêlée, il aperçut un individu
+accroupi derrière un pin qui, le mousquet à l'épaule, la main sur la
+détente, ajustait Jean de Ganay. S'élancer sur cet individu, rabattre
+violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le
+coup partit, et Philippe Francoeur reçut la balle dans la cuisse.
+
+Exaspérés, les Colons se ruèrent sur les Soudards, qui commencèrent à
+fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure après, ils étaient
+entièrement dispersés.
+
+La révolte apaisée, le vicomte fit apporter des torches, et on procéda
+à l'examen des pertes. Heureusement elles n'étaient pas considérables.
+Trois colons et deux soudards étaient restés sur le champ de bataille;
+les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blessés plus ou moins
+grièvement; les seconda avaient enlevé les leurs. Les victimes furent
+transférées au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur
+état, les autres une sépulture commune.
+
+Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp,
+et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystérieuse protégée.
+
+Le jour se levait.
+
+Jean trouva le Maléficieux étendu en travers de la porte de la cabane.
+
+--Que faites-vous là? demanda Jean.
+
+--Messire, répliqua simplement le digne matelot, je gardais.
+
+--Mais votre blessure!
+
+--Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apporté là prétendaient me déposer
+dans la cambuse, mais.....
+
+Philippe posa le doigt sur ses lèvres en souriant.
+
+--Généreux ami! s'écria le vicomte avec une effusion sincère; oh! je
+n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur!
+
+--Ne pensez pas à moi, messire. Entrez plutôt.
+
+Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitôt une exclamation
+vibrante jaillit de ses lèvres.
+
+Guyonne avait disparu!
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+
+ OU GUYONNE ET JEAN DE GANAY
+
+
+
+
+ I
+
+ CINQ ANS APRÈS
+
+
+Il est environ huit heures du matin. L'air est froid et imprégné d'une
+moiteur pénétrante. Des vapeurs épaisses, grisâtres, s'élèvent de toutes
+parts. On ne distingue pas à dix pas devant soi.
+
+Debout sur la glace, deux Individus se livrent à la pêche.
+
+Ils sont hermétiquement enveloppés dans des peaux de loup marin, qui
+leur encapuchonnent la tête de telle sorte que l'on n'aperçoit que leurs
+yeux.
+
+La coupe de ces vêtements est aussi grossière que la matière dont ils
+sont faits. Cependant celui du plus petit des deux individus a une forme
+moins brute; et soit que la personne qui le porte sache mieux s'habiller
+que son compagnon, soit que sa conformation ait plus de souplesse, ce
+costume, quoique singulier, n'a pas mauvaise apparence.
+
+C'est une espèce de blouse descendant jusqu'aux genoux, puis des
+pantalons à pied qui s'attachent à la ceinture. Des gants de pelleterie
+emprisonnent les mains.
+
+Près des deux individus, un bon feu, au-dessus duquel rôtissent des
+poissons; et, à côté du feu, une large planche plate, légèrement
+recourbée à l'une de ses extrémités, et qui sert probablement aux
+inconnus de traîneau pour véhiculer les produits de leur pêche.
+
+A cette pêche, ils procèdent de la manière suivante:
+
+Par un trou pratiqué dans la glace avec une pique, ils passent une corde
+de nerf d'animal que termine un hameçon fait avec un clou. Un morceau de
+chair tient lieu d'amorce. Quand le poisson mord, ils retirent la corde,
+et une sole ou une morue va grossir le tas de victimes amoncelées au
+bord du trou.
+
+Les deux pêcheurs n'articulent pas une parole. Mais, de temps eu temps,
+le plus grand tousse; l'autre alors lève la tête, et ils se font des
+signes à la façon des muets.
+
+Cependant le brouillard se dissipe peu à peu. Mais le ciel reste
+couvert de nuages cotonneux qui roulent lentement du nord au sud.
+Insensiblement, l'horizon étend ses barrières. La nappe de glace
+s'allonge, puis elle se frange de bizarres déchiquetures, et enfin
+aboutit à la mer, de laquelle s'élancent des brumes follettes qui
+dansent à la cime des vagues.
+
+D'intervalle en intervalle, des bruits se font entendre. Ils ressemblent
+au fracas lointain du canon ou à des mugissements souterrains.
+
+Les deux pêcheurs ne paraissent pas s'inquiéter de ces sons. Mais,
+tout à coup, un grognement sourd retentit vers l'ouest: nos inconnus
+tressaillent, échangent un regard, et fixent leurs yeux dans la
+direction d'où vient le grognement.
+
+La densité du brouillard les empêche de rien découvrir encore.
+Toutefois, ils ont interrompu leur occupation. L'un et l'autre ont
+empoigné une pique et un couteau.
+
+Un second grognement frappe leurs oreilles; il est plus rapproché que le
+premier. Alors, le plus grand des deux individus prenant son compagnon
+par la main, lui montre du bout de sa pique un point, noir se dessinant
+derrière un glaçon. Le point grossit: c'est une masse, c'est un corps
+animé, un quadrupède, un ours!
+
+Une minute s'écoule. Les pêcheurs guignent d'un oeil l'animal qui
+s'avance avec lenteur, et, de l'autre, se consultent réciproquement.
+Leurs bras s'agitent comme dans une discussion. On dirait que le grand
+vent aller à la rencontre du terrible carnivore, et refuse au petit
+la permission de l'accompagner. D'autre part, le petit insiste. L'ours
+avance toujours. Il est parfaitement visible. En marchant, il aspire
+l'air et pousse des grondements sinistres.
+
+La taille du carnassier est énorme. Son pelage, d'un roux foncé et
+luisant, est, malgré la longueur des poils, froncé de plis qui annoncent
+la maigreur. Ses prunelles ardentes, flamboyant comme des escarboucles,
+sa langue qu'il promène sur ses labiales, sa langue d'un rouge de sang,
+indiquent qu'il cherche une pâture.
+
+Il vient de flairer la chair, il renifle bruyamment, s'arrête, lève
+son museau et aperçoit, les pécheurs. Sa queue s'agite, ses muscles
+frémissent, puis il fait un mouvement comme pour prendre sa course; puis
+il hésite, reste là le corps démesurément tendu, le nez au vent; puis il
+projette une patte, la retire, ferme vivement ses paupières, les
+rouvre plus vivement encore, lance un regard farouche et incertain,
+se consulte, se dresse à demi sur les pattes de derrière, retombe
+pesamment, fait un bond et se retient encore.
+
+Alors, le plus grand de nos personnages, ayant triomphé des insistances
+de son camarade, sa porte en avant. Mais, il a déposé sa pique, enlevé
+son gant de la main droite, et se dirige vers l'animal, sans autre arme
+qu'un long coutelas.
+
+L'ours sent un ennemi. Ses indécisions cessent. Il s'assied sur son
+train de derrière, et, tout en surveillant le pêcheur de sa pupille
+éclatante, il peigne complaisamment sa robe avec ses griffes acérées
+comme des pointes d'acier.
+
+Déjà le pêcheur n'est séparé que par une distance de cinq pieds de
+son formidable adversaire. A son tour, il fait halte. Une demi-minute
+durant, ainsi que deux athlètes prêts à s'étreindre corps à corps,
+l'homme et la bête se toisent, s'étudient.
+
+L'autre pêcheur accourt; et, à cet instant, le premier s'élance
+bravement sur l'ours qui se dresse debout, ouvre ses membres de devant,
+entre lesquels se précipite le hardi pêcheur. Son bras droit brandit le
+couteau, et, quoiqu'à demi-étouffé par la patte gauche du plantigrade,
+qui tâche de lui briser les reins contre sa poitrine, il va le frapper
+au défaut de l'épaule, quand, d'un coup d'ongle, ce dernier lui déchire
+la main droite et fait choir le couteau.
+
+La douleur arrache un cri à l'homme, et il roule sur la glace avec le
+quadrupède.
+
+C'en est fait de l'assaillant, car déjà on entend le cliquetis de ses
+vertèbres qui se disloquent, et des flots de sang rougissent le théâtre
+du combat. Mais un secours survient. Le second pêcheur fond sur l'ours,
+le frappe vigoureusement de sa pique sur le dos. La pique rebondit sans
+entamer la carapace du roi des régions boréales.
+
+Néanmoins, il abandonne sa proie pour se ruer sur le nouvel agresseur,
+lorsque grince un craquement lugubre. Puis, en moins d'une seconde, la
+glace ploie, elle se disjoint, se divise!
+
+L'ours et le cadavre de sa victime disparaissent dans un abîme.
+
+L'irruption des eaux couvre le bruit de ces deux corps qu'elles ont reçu
+dans leur sein.
+
+Mais, chassé par les flots courroucés, un gigantesque fragment de glace
+dérive, s'éloigne. Par bonheur, le deuxième inconnu s'est trouvé dessus
+au moment de la séparation. Espérant que son malheureux ami remontera
+à la surface du gouffre, il s'accroupit au bord du glaçon et interroge
+anxieusement le cercueil liquide. Déjà l'onde bouillonne, éructe des
+myriades de globules, une espérance se glisse au coeur de l'homme! Ses
+yeux disent au ciel une prière de gratitude, mais ce mouvement de
+joie fébrile s'évanouit plus vite que l'éclair. Des incommensurables
+profondeurs de la mer surgit une tête velue!
+
+Plein d'angoisses, le pêcheur saisit sa pique. Un duel s'engage entre
+l'animal et lui. Mais le premier n'a pas l'avantage. Obligé de se
+soutenir sur l'eau, il tâche d'ancrer ses ongles dans les parois du
+glaçon. Elles s'exfolient, cèdent. Le monstre enfonce. Il reparaît,
+recommence ses tentatives. Un coup de pique sur le crâne le précipite
+de nouveau au fond des plaines aquatiques. Ruisselant d'eau, de sang,
+la langue pantelante, les narines fumantes, il ne se décourage pas. Le
+voici qui s'agite, qui fend ces lames, se cramponne à l'épave naturelle,
+et cherche à se hisser. La pique du pêcheur bat son crâne comme le
+bélier bat une muraille. Et vainement! le fer s'émousse contre l'os. Un
+marteau produit plus d'effet sur l'enclume!
+
+L'ours, échauffé, haletant, exhale des souffles ronflants comme ceux
+d'un soufflet de forge, et ses yeux ne quittent pas l'ennemi qui le
+harasse. Enfin, il fléchit, ses jarrets se détendent; l'inconnu, pensant
+que le monstre va s'engloutir, suspend ses coups pour reprendre haleine.
+Mais ce n'est qu'un moment de trêve. Son ennemi s'apprête à faire un
+suprême effort. Il thésaurise un reste d'énergie, ranime une étincelle
+de vigueur, puis, rivant soudain ses pieds dans la glace concassée, il
+ramasse son torse et émerge de l'eau! Le pécheur a frémi. Il a brandi
+son arme et l'a dardée dans la gueule de l'ours, qui lâche prise et
+retombe dans les flots, avec le vainqueur entraîné par l'impétuosité mal
+calculée, de son élan!
+
+L'onde tourbillonne, tourbillonne!
+
+Mais l'inconnu est bon nageur; il ne tarde guère à revenir à fleur
+d'eau. A lui maintenant de s'accrocher au glaçon! Heureusement, les
+griffes de l'ours y ont creusé des entailles qui permettent aux doigts
+de s'incruster. Bien que gêné par son vêtement, bien qu'alourdi par le
+poids de l'eau dont il était trempé, notre personnage, déployant toutes
+les forces que la nature lui a données, réussit, avec ses poings et ses
+genoux, à sa replacer sur le glaçon.
+
+Ensuite, brisé de fatigue, il s'affaisse sans connaissance.
+
+Cela se passait le vingt-sixième jour du mois d'avril de l'an de grâce
+mil six cent trois!
+
+
+
+
+ II
+
+ CINQ ANS APRÈS. (SUITE)
+
+
+L'intensité du froid agit comme un réactif sur le pêcheur. Ayant
+recouvré ses sens, il essaya de se remuer; mais la gelée avait glacé
+ses vêtements. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés qu'il parvint à
+étirer ses membres, puis à reprendre la position verticale. Une fois la
+rigidité qui guindait ses mouvements vaincue, il interrogea sa mémoire.
+L'image du combat avec l'ours lui apparut. Songeant à la triste fin de
+son compagnon, il poussa un profond soupir et se prit à sangloter. Puis,
+ses regards se portèrent vers l'horizon. L'Océan l'entourait de toutes
+parts. Il frissonna. N'avait-il donc si courageusement lutté contre une
+bête féroce que pour périr de froid et de faim? Tout à coup, une lueur
+de joie l'illumina:--l'infortuné avait aperçu sur le glaçon-esquif
+le feu que son camarade et lui avaient, allumé pour faire cuire leur
+modeste repas. Il s'approcha immédiatement du brasier, le raviva, et,
+tandis qu'une flamme pétillante s'en échappait, il rabattit, le capuchon
+qui cachait son visage.
+
+Le lecteur l'a deviné: le pêcheur c'était Guyonne. Mais que la belle
+jeune fille était changée! Où était cette carnation fraîche et rosée qui
+eût défié le pinceau de l'Albane? où ces chairs souples et fermes que le
+printemps de la vie avait pétries? où ces traits si purs, si charmants,
+qui séduisaient le regard, enchantaient l'imagination? où cette sève
+de jeunesse dont sa physionomie révélait jadis l'abondance et la force?
+Tout cela, hélas! avait disparu. C'était bien encore cette chevelure
+opulente et soyeuse, ce front large et bombé, cette figure d'une
+grandeur imposante; mais la figure était sèche, le front plissé par des
+rides précoces, la chevelure sillonnée ça et là par des fils argentés.
+Quelle maladie physique ou intellectuelle avait donc torturé Guyonne,
+depuis cinq années? car, si son aspect annonçait les douleurs physiques,
+il exprimait aussi les angoisses mentales. Dans ses yeux on lisait tout
+un livre de misères.
+
+Ah! bien des attentes déçues, bien des soucis cuisants avaient
+stigmatisé la pauvre fille de leur empreinte indélébile!
+
+Cependant le jour avançait. Les brouillards s'étaient complètement
+dissipés. Avec leur résolution, l'atmosphère s'était adoucie. Il
+était près de midi, et le soleil déchirant, enfin, les voiles qui
+l'obscurcissaient, brilla dans toute la splendeur de sa majesté.
+
+Sur le glaçon qui portait les destinée de Guyonne, se trouvait une
+assez bonne quantité de bois. Elle jeta dans le foyer une partie des
+combustibles, et quand la chaleur combinée du brasier et de l'astre du
+jour eut réchauffé son corps, elle fit griller un poisson et le mangea.
+Restaurée par la nourriture, elle réfléchit ensuite à sa situation.
+Cette situation était aussi triste, aussi désespérée que possible.
+
+Seule la Providence divine pouvait sauver l'infortunée. Guyonne était
+pieuse: elle se mit en prière.
+
+Sa prière terminée, elle se releva plus confiante.
+
+Poussé par une légère brise du nord, le glaçon naviguait toujours vers
+le sud. Guyonne, les yeux attachés dans cette direction, espérait que
+le vent et la marée le porteraient près d'une île. Une partie de
+l'après-midi se passa ainsi. Mais, quand le soleil commença à
+descendre au couchant, la pauvre fille sentit renaître ses terribles
+appréhensions. Elle avait épuisé sa provision de bois. Le froid
+reconquérait son empire, et pour ne pas geler sur pied, notre héroïne
+était obligée de faire et refaire à grands pas le tour de sa glaciale
+embarcation. A quatre heures, Guyonne exténuée par la fatigue, et saisie
+par l'inclémence de la température, Guyonne tomba à genoux, tira de son
+sein un scapulaire qui ne l'avait jamais quittée, le baisa dévotement,
+et élevant ses mains jointes au ciel, avec un air de douloureuse
+résignation se prépara à mourir.
+
+A ce moment, son existence entière se refléta comme dans un miroir aux
+yeux de son esprit. Elle retourna au toit natal, à la chaumière de sa
+famille, près de Saint-Malo; elle revit sa tendre mère, prêta l'oreille
+aux légendes qu'elle lui racontait le soir pendant la veillée, entendit
+la bénédiction que lui avait donnée le vieux Perrin, son beau-père, au
+jour où elle s'était sacrifiée pour Yvon; puis elle aperçut le _Castor_,
+frissonna devant Chedotel, rougit de plaisir en contemplant le visage du
+vicomte de Ganay, répliqua en balbutiant aux questions du jeune homme,
+admira sa belle prestance, ses brillantes qualités, nagea au milieu des
+rêves d'amour que tant de fois elle avait évoqués, et intercéda la grâce
+du Seigneur pour le salut du bien-aimé.
+
+Le sang lui figeait de plus en plus dans les veines; tout son corps
+grelottait, et la mort imprimait déjà son sceau sur la pauvre créature.
+Mais avant de rendre l'âme, talonnée par l'instinct de la conservation,
+plus impérieux que la volonté même, elle étendit son regard droit devant
+elle.
+
+Alors, il lui sembla distinguer une ligne blanche qui tranchait sur
+le vert foncé de l'Océan. D'abord, Guyonne pensa être le jouet d'un
+vertige. Elle abaissa ses paupières, les releva au bout de quelques
+secondes. La ligne blanche se dessinait plus ferme, plus sensible. Elle
+était même pointillée d'ombres noires, et ressemblait à une plaine de
+neige parsemée d'arbres dépouillés de leur feuillage, vue de loin.
+
+--Sainte-Marie, mère de Dieu, se pourrait-il que vous eussiez exaucé mes
+voeux! murmura Guyonne d'une voix affaiblie.
+
+Elle essaya de se lever, mais ses jambes refusèrent de la servir.
+
+--Ma patronne! pensa la jeune fille, plus effrayée de sa nouvelle
+position qu'au moment où elle aspirait presque à exhaler le dernier
+soupir; ô ma patronne miséricordieuse, prêtez-moi la force nécessaire
+pour vivre encore, et je jure de consacrer le reste de mes jours au
+culte de notre miséricordieux Sauveur.
+
+Après cette invocation, elle s'agita en conservant toujours la même
+posture. Le fluide vital, fouetté par un retour d'énergie et par ses
+mouvements en tous sens, reprit sa circulation. Guyonne frictionna alors
+tour à tour ses jambes. Elle parvint à en bouger une, puis l'autre, et
+enfin à se mettre debout.
+
+Là, ligne blanche s'élargissait. Il n'en fallait pas douter, c'était une
+île.
+
+Guyonne réitéra ses efforts, peu à peu, l'engourdissement de ses membres
+se dissipa. Elle s'habitua à faire un pas, deux. Elle marcha, elle
+courut! Et l'espérance, et le bonheur faillirent la rendre folle de
+joie!
+
+La marée montait!
+
+Une demi-heure s'écoule! L'île n'est plus qu'à quelques toises de la
+jeune fille, qui pousse des cris, autant pour s'assurer qu'elle existe,
+qu'elle a échappé à un affreux trépas, que pour traduire les émotions
+désordonnées de son coeur! Et subitement, elle se tait, elle examine!
+Guyonne vient de remarquer une spirale de fumée tournoyant au-dessus
+d'un monticule de neige; et elle appelle de toute la puissance de ses
+poumons!
+
+Un être humain sort du monticule. Il chemine avec défiance vers le
+rivage, et il aperçoit la personne dont les clameurs l'ont attiré.
+Aussitôt il fait un geste de surprise.
+
+--Sauvez-moi! oh! sauvez-moi! répéta la jeune fille éperdue.
+
+Au son de cette voix, la surprise de l'homme augmente. Il s'éloigne avec
+rapidité. Guyonne, craignant qu'il ne l'abandonne, se laisse aller à
+une indicible terreur; car repoussé par le renvoi des vagues, son glaçon
+double lentement la pointe de l'île, et semble près de regagner la haute
+mer. Mais ce surcroît d'affliction ne dure pas, l'homme reparaît. Il
+est monté dans un canot et fait force de rames pour rejoindre l'épave de
+glace. Il arrive. Guyonne va se trouver mal.
+
+--Yvon! s'écrie l'homme, on la recevant dans ses bras.
+
+Il lui pose sur la bouche le goulot d'une gourde qui contient du
+genièvre; Guyonne en avale une gorgée.
+
+--Philippe! dit-elle en lui pressant la main.
+
+Le Maléficieux lui frotte les tempes avec le tonique. Elle le remercie
+des yeux. Il l'enlève sur ses bras et la dépose dans le canot.
+
+En moins d'un quart d'heure, le brave matelot a transféré sa protégea
+dans une cabane pratiquée sous la neige. Un feu ardent flambe, au
+centre. La chaleur redonne des forces à la jeune fille. Un pâle sourire
+vient effleurer ses lèvres décolorées.
+
+--Encore un coup, dit Philippe en lui présentant la gourde.
+
+Guyonne fit un signe négatif.
+
+--Buvez, reprit le matelot avec insistance.
+
+Puis quand elle eut obéi, il lui dit avec timidité;
+
+--Pouvez-vous changer de vêtements?
+
+Guyonne rougit.
+
+--Je vais, ajouta le Maléficieux, aller quérir des aliments. Pendant ce
+temps-là...
+
+Ne trouvant pas de mots pour achever sa phrase, il sortit.
+
+Quoique bien faible, et souffrant cruellement de tous les membres, la
+jeune fille s'empressa de remplacer par un habillement de fourrures
+que le Maléficieux avait étalé près d'elle, son accoutrement hérissé
+de frimas et de glace. Mais elle fut incapable de se chausser; et, se
+sentant froid aux pieds, elle eut l'imprudence de les approcher près du
+foyer. Philippe Francoeur étant rentré sur ces entrefaites, remarqua à
+la lueur des charbons que l'épiderme des jambes de Guyonne était marbré
+de taches livides.
+
+--Insensée! s'écria-t-il, en l'emportant loin du feu, ne savez-vous pas
+à quoi vous vous exposez!
+
+Et sans dire un mot de plus; il ramassa une poignée de neige et se mit à
+frictionner rudement les parties attaquées par la gelée.
+
+Quant il pensa avoir suffisamment rétabli la sécrétion dans les canaux
+sanguins, il prépara en un coin de la cabane un lit de branchages secs,
+recouverts de peaux de mouton, et y coucha la jeune fille qui ne tarda à
+s'endormir.
+
+La nuit était tout à fait venue.
+
+Le matelot s'agenouilla près de la couche de Guyonne, la considéra avec
+la tendre sollicitude d'une mère pour son enfant. A la vue des ravages
+que cinq années avaient faits sur la physionomie de la jeune fille, le
+rude marin éprouva une de ces tristesses navrantes qui courbent parfois
+les natures les plus insensibles. Deux grosses larmes jaillirent de ses
+yeux.
+
+--Pauvre enfant! dit-il, on essuyant ses pleurs avec le revers de sa
+main calleuse; pauvre enfant! que lui est-il advenu depuis cette nuit
+fatale?...
+
+Guyonne s'agita, ses lèvres s'entr'ouvrirent:
+
+--Jean! murmura-t-elle.
+
+Et sa main alla se placer dans celle du matelot qui la pressa doucement
+dans les siennes.
+
+--Monseigneur de Ganay! pensa-t-il; comme il sera content de la revoir!
+car sa disparition... Malheureux jeune homme! il l'aime autant qu'elle
+l'adore, c'est sûr... oui bien, par le trident de Neptune! Demain, au
+point du jour, j'irai... Oui. Mais d'où venait-elle? Oh! j'ai hâte de
+savoir...
+
+Le sommeil surprit notre brave matelot au milieu des milliers de
+conjectures enfantées par l'étrange circonstance qui lui avait fait
+retrouver Guyonne.
+
+
+
+
+ III
+
+ LE MUET
+
+
+Philippe Francoeur s'éveilla le premier. Il n'était pas encore jour. Des
+ténèbres profondes, à peine combattues par les lueurs ternes de quelques
+tisons agonisants, régnaient dans la cabane. Le matelot écouta un
+instant, en se soutenant sur le coude. La cadence régulière d'une
+respiration lui apprit que Guyonne dormait profondément. Il s'occupa
+aussitôt à ranimer le feu. Ensuite, il plaça sur les cendres chaudes un
+vase de terre cuite, dont la rude fabrication accusait un ouvrier
+peu exercé au pétrissage de la glaise, fit fondre dans le vase de la
+graisse, y versa des graines de maïs, puis de l'eau, boucha le tout avec
+un couvercle, et s'asseyant sur un billot de bois, surveilla la cuisson
+du déjeuner.
+
+La flamme éclairait la cabane, et se livrait dans son intérieur à des
+jeux de lumière et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intérieur était
+de la plus grande pauvreté. Quatre poteaux fichés en terre, reliés entre
+eux par des claies d'osier plâtrées de boue; un toit presque plat, percé
+au centre pour donner issue à la fumée, en formaient la bâtisse. Le long
+d'un des pans de la muraille s'étendait le lit sur lequel était couchée
+Guyonne. Vis-à-vis s'étalaient quelques grossiers ustensiles de ménage,
+de pêche, de chasse et de labour. A deux perches croisées sous le
+toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des
+bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite
+d'écorces, était placés au sud.
+
+Alors que les clartés brillantes de la flamme commençaient à pâlir sous
+les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux.
+
+Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ.
+
+--Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de
+sa santé.
+
+--Et vos membres?
+
+--Un peu courbaturés, répliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et...
+monseigneur...
+
+--Noble vicomte, il est cruellement changé! dit Philippe d'un ton ému.
+
+--Ah! il vit! s'écria Guyonne avec transport.
+
+--Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations... Ah! il s'est passé de
+tristes événements depuis cette nuit... Et vous?
+
+Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement.
+
+Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille
+élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit
+discrètement.
+
+Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée.
+
+--Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous
+sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera
+bien heureux.
+
+Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui
+rougit.
+
+Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux
+Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer,
+même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette
+connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe
+Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de
+féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces
+deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens
+d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement
+belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières
+d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation.
+L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum
+pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont
+s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se
+prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute
+affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule
+peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante
+exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis.
+
+Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois.
+
+Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti
+sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent
+honneur.
+
+Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne:
+
+--Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp?
+
+--Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement.
+
+--Un moment, un moment! Avant de mettre à la voile, il faut se lester,
+oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorgée!
+
+Guyonne fit un signe de refus.
+
+--Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds à
+filer, et une goutte de cette liqueur...
+
+--Non, je vous remercie.
+
+--Ça ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien... C'est une
+distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit
+coup!
+
+Plutôt pour ne pas désobliger le matelot que par goût, la jeune fille
+accepta. Elle se contenta de mouiller ses lèvres à la gourde que lui
+tendait Philippe et la lui rendit. Le Maléficieux ingurgita trois ou
+quatre lampées, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur
+ses lèvres, et prenant dans un coin de la cabane deux bâtons ferrés:
+
+--Levons l'ancre, dit-il en présentant à Guyonne un des bâtons.
+
+Il ouvrit la porte, et un flot d'éblouissante lumière envahit la hutte.
+
+--Marchez devant, dit Philippe à Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis
+de la cambuse...
+
+--Comment!.
+
+--Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que
+nous jouent ces damnés Soudards? Ah! s'ils dénichaient la pêcherie des
+Colons...
+
+En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane.
+Après quoi, il monta sur le faîte, calfeutra le trou avec un glaçon et
+le recouvrit aussi de neige amassée par le vent.
+
+Dès qu'il eut terminé, Philippe rejoignit la jeune fille, qui
+contemplait tristement la mer.
+
+--Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait
+les yeux gonflés de larmes.
+
+--Oh! bon Philippe, je souffre! répondit Guyonne d'une voix brisée.
+
+--Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha
+au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; ça vous
+soulagera.
+
+Elle s'arracha à sa pénible rêverie et le suivit.
+
+Le ciel était clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de
+l'Atlantique le soleil réfléchissait ses paillettes d'or. Une brise
+légère fredonnait à travers les rameaux des arbres chenus. C'était
+la mise en scène d'une de ces belles journées d'avril, grosses des
+promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus à l'hiver, le
+tableau le représentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se
+dégradant comme dans un diorama; l'imagination voyait déjà les tapis
+verts de la végétation se substituer à la nappe de neige déployée sur la
+terre.
+
+Les deux piétons marchaient en silence, comme absorbés par leurs propres
+réflexions.
+
+Le chemin qu'ils parcouraient était d'ailleurs difficile, coupé de
+fondrières et de monticules formés par le tassement des glaces. Mais
+lorsqu'ils se furent un peu éloignés du rivage de la mer, la route
+devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors à Guyonne, en
+hochant la tête:
+
+--Voilà cinq ans!
+
+--Cinq ans! répéta-t-elle comme un écho.
+
+--Ah! ce maudit Chedotel!
+
+La jeune fille pâlit.
+
+--Si jamais je jette sur lui mon grappin...
+
+--Probablement le _Castor_ aura fait naufrage.
+
+--Naufrage! non, répliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai là quelque
+chose qui me dit... Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse
+du Maléficieux est encore solide, oui bien!
+
+--Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la
+jeune fille.
+
+--Une existence qui l'a blanchi et courbé comme un vieillard, dit
+amèrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout supporté, la faim,
+la soif, le froid, le dénûment et sans se plaindre, sans gémir! Il nous
+encourageait; il... Pauvre jeune homme!
+
+Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit.
+
+--Et vous? dit-il brusquement pour faire trêve a ses cuisants souvenirs.
+
+--Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une
+profonde préoccupation.
+
+--N'avez-vous point disparu dans la nuit de la révolte des Soudards?
+
+--Cette nuit-là même!
+
+--Et comment?
+
+--Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'étais malade?
+
+--Oui bien, vous aviez la fièvre... une suite de...
+
+--La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'étais cassé la jambe.
+
+--C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier.
+
+--Monseigneur avait eu la bonté de me venir visiter, continua Guyonne en
+baissant les yeux.
+
+Le matelot sourit d'un air fin.
+
+--Et puis, poursuivit-elle, vous êtes entré en criant: aux armes! et
+j'ai entendu des coups de mousquet.
+
+--Les brigands, ils voulaient nous égorger!
+
+--Tandis que j'écoutais, sans pouvoir me bouger, le Muet...
+
+--Le Muet, qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--L'homme qui m'avait sauvé la vie.
+
+--Ah bien! cette espèce de singe qui a tué Brise-tout?
+
+--Je ne sais, dit Guyonne, mais...
+
+--Par le trident de Neptune, il vous lui a planté un couteau pleine
+poitrine à ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot, à telle enseigne
+que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans
+monseigneur de Ganay... Mais vous disiez?
+
+--Le Muet entra dans la cabane où j'étais couchée. En m'apercevant, le
+pauvre homme se jeta à genoux, riant et pleurant tour à tour comme un
+fou, me faisant des signes et...
+
+--Et?
+
+--Et baisant mes mains!
+
+--Ah! le fripon! s'écria Philippe.
+
+--Et, reprit-elle vivement, il modéra ses accès de démence, prêta
+l'oreille, entre-bailla la porte, lança un regard au dehors, revint
+près de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaça sur son
+épaule...
+
+--Oui-dà, fit le Maléficieux s'arrêtant court.
+
+--Me plaça sur son épaule et se mit à courir.
+
+--J'y avais songé, dit Philippe en se frappant le front.
+
+--Il m'était impossible de résister. Une torpeur accablante paralysait
+tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui
+m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. Là, il me déposa
+dans un canot, et se mit à ramer en poussant un cri bizarre que je lui
+avais déjà entendu articuler quand il avait été heureux à la chasse ou à
+la pêche.
+
+--Mais qu'était-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe.
+
+--C'était mon père! répliqua Guyonne avec émotion.
+
+--Votre père!
+
+--Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu
+un jour...
+
+Elle se mit à fondre en larmes.
+
+--Comment! dit le Maléficieux quand elle se fut un peu calmée.
+
+Guyonne reprit d'une voix entrecoupée de sanglots:
+
+--Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mère se remaria; mais
+il paraît qu'il avait réussi à aborder sur l'île de Sable, où l'absence
+de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot à la longue.
+
+--C'est bien étrange... bien étrange... Qu'est-il devenu?
+
+--Il est mort!
+
+--Mort!
+
+--Oui, hélas! Mais laissez-moi vous finir mon récit.
+
+Soit que ma fièvre se fût augmentée, soit que la fatigue l'emportât
+sur ma résolution de rester éveillée, pour voir où il me conduisait,
+je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était à côté de moi, semblant
+attendre ce moment pour m'offrir à boire. Mon corps était étendu sur
+le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour.
+Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insensé nous avait
+transportés dans une autre partie de l'île de Sable. Pour m'en assurer,
+je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas
+comprendre.
+
+--Il était fou, dit le matelot.
+
+--Oui, hélas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une
+cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons passé
+cinq années!
+
+--Mais où étiez-vous?
+
+--Je ne sais. Dès que ma santé me fut revenue, un matin, je profitai
+de son départ pour essayer une reconnaissance, et bientôt je dus me
+convaincre que nous avions quitté l'île de Sable. Le point où nous nous
+trouvions était un îlot, ayant au plus une lieue de circonférence. Cette
+découverte me plongea dans une stupéfaction affreuse. Je cherchai le
+canot qui nous avait amenés. Mais sans doute il l'avait submergé, car je
+n'en aperçus aucun vestige.
+
+Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considéra avec une surprise
+profonde.
+
+Au bout d'un instant, elle reprit;
+
+--Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dévoué pour
+moi, quoiqu'il ne me reconnût pas, lui! J'étais son idole. Quand il me
+voyait triste, il se couchait à mes pieds et pleurait; quand parfois
+j'étais gaie, il avait des accès de joie... Pauvre malheureux, il a péri
+pour moi! Sa mort a encore été un sacrifice pour me sauver... Durant
+les cinq années que j'ai coulées avec lui sur cet îlot, il n'a jamais
+manifesté d'humeur... Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me
+permettait-il de l'accompagner à la pêche ou à là chasse! Pauvre Muet,
+pauvre père bien-aimé! car c'était mon père, j'en suis sûre, voyez-vous!
+Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon
+Dieu veuille avoir son âme! Lorsque je faisais mes dévotions, il
+s'agenouillait près de moi et semblait aussi adresser une invocation au
+ciel.
+
+--Quelle étrange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance?
+ajouta-t-il.
+
+--Oh! il y pourvoyait abondamment. L'îlot est plein de gibier. Le
+Muet était d'une adresse extraordinaire. Il s'était fabriqué un arc et
+rarement ses flèches manquaient le but.
+
+--Mais l'hiver?
+
+--Nous vivions de poisson fumé. Avec des peaux de veau marin je faisais
+mes vêtements. Quant aux siens, il les façonnait lui-même sans vouloir
+que j'y misse les mains.
+
+--Refusait-il de vous ramener à l'île de Sable?
+
+--Bien souvent, vous le comprenez, je témoignai ce désir. Mais alors il
+sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur...
+
+--Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;.
+
+--Oh! j'ai bien souffert, allez! répliqua Guyonne. Cependant, si grandes
+qu'aient été mes souffrances, durant ces longs jours de misère et
+d'abattement, elles n'ont pas égalé celles que j'ai ressenties, quand je
+l'ai vu disparaître sous les flots.
+
+--Il s'est noyé!
+
+--Hier nous étions allés à la pêche sur un banc de glace qui s'était
+fixé à la rive sud de l'îlot. Pendant que nous pêchions, un ours énorme
+arriva près de nous. Mon père se précipita au-devant de l'animal, qui
+l'enlaça dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque
+je volai à son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortuné
+s'enfonça dans le gouffre avec le monstre.
+
+--Mais vous?
+
+--Par hasard, je me trouvais sur le glaçon détaché, répondit Guyonne
+avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le
+glaçon à la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique,
+mais je tombai moi-même dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficultés
+que je réussis à rattraper ma planche de sauvetage...
+
+--Pauvre chère enfant! s'écria Philippe en attirant la jeune fille sur
+sa poitrine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ PHILIPPE ET GUYONNE
+
+
+Oubliant son rôle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa
+tendrement.
+
+--Chère enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux
+de vous avoir retrouvée que si vous étiez ma propre fille. Cependant,
+dites-moi, par quel hasard avez-vous été comprise dans la catégorie des
+déportés?
+
+La jeune fille raconta son histoire.
+
+--Oh! c'est beau, trop beau! s'écriait le Maléficieux en écoutant le
+récit de cet admirable dévouement.
+
+--Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, répondit Guyonne
+avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-père aime
+son fils! Si on le lui avait arraché, il serait mort de chagrin; oh!
+c'est sûr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il était capable
+d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au
+contraire, j'étais naturellement forte; mon départ ne devait causer
+qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que
+ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez
+pas fait autant, vous, Philippe?
+
+--Moi, moi! dit le Maléficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne
+sais trop. Ainsi... Enfin, ça n'empêche... je ne croyais pas qu'il y eût
+tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais
+monseigneur de Ganay sait-il tout cela?
+
+--Oh! s'écria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie,
+Philippe, qu'il l'ignore toujours!
+
+--Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant?
+
+--Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Maléficieux ses beaux yeux
+mouillés de pleurs.
+
+--L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas héroïque, comme dirait
+feu notre ami Grosbec.
+
+--Mais, j'ai fait un mensonge à monseigneur; c'est un gros péché!
+
+Philippe sourit.
+
+--Que ne commet-on souvent de pareils péchés, noble fille! il y aurait
+moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien... Au surplus,
+Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'êtes peut-être pas ce que vous
+croyez être!
+
+--Hein? fit la jeune fille surprise.
+
+--Bien, bien; je m'entends. Le Maléficieux a bon oeil, bon nez, bonnes
+oreilles.
+
+La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosité.
+
+--Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce à l'oreille, demoiselle
+Guyonne! Hé! hé! nous redevenons fille à ce qu'il paraît. Par les
+flèches de Cupidon, comme ces grands yeux-là me mitraillent! Si madame
+ma mère m'avait seulement conçu et mis au monde vingt-cinq ans plus
+tard, hé! hé!
+
+--Méchant! vous n'auriez pas été ici, et la pauvre Guyonne eût succombé,
+répliqua-t-elle en partageant la gaieté de son compagnon.
+
+--C'est ma foi vrai, dit Philippe, émerveillé de cette observation qui
+lui parut très-profonde.
+
+Après ces mots, ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Guyonne
+était femme malgré tout; et les demi-confidence du Maléficieux lui
+avait mis la puce à l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se
+rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la
+révolte qui avait favorisé son enlèvement, elle soupçonnait un mystère.
+Mais quel était ce mystère? Voilà ce que se demandait intérieurement la
+jeune fille, voilà ce qu'elle brûlait de demander à Philippe, voilà ce
+qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait résoudre. Le matelot
+la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voulût pas
+parler, soit qu'il craignît d'en avoir trop dit, il se taisait.
+
+Tous deux côtoyaient alors le bord de la mer. Une chaîne de collines de
+glace entassées sur le rivage les empêchait de découvrir l'Atlantique.
+Parvenus à un coude, ils furent tout à coup arrêtés comme dans
+une impasse. En cet endroit, les flots avaient empilé des môles de
+congélations qui obstruaient la voie. Il était indispensable de franchir
+cette barricade, car elle s'étageait au milieu de l'unique sentier qui
+conduisît au camp. Essayer de tourner l'obstacle eût été périlleux, vu
+l'épaisseur des couches de neige dont la terre était encore cotonnée.
+
+--Diable! exclama le Maléficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au
+pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne
+semble pas des plus aisées à emporter! Bon signe, toutefois, bon signe!
+Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une
+gelée blanche! Ça, au moins, ça indique que monsieur l'hiver fait la
+grimace à monsieur le printemps qui lui répond par une nique. Allons,
+Yvon, donnez-moi la main et à l'assaut!
+
+--Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule.
+
+--En avant donc!
+
+Ils commencèrent à gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains
+et de leurs genoux. Mais l'ascension était plus difficultueuse
+encore que le matelot n'avait supposé. Les blocs de glace avaient été
+précipités pêle-mêle les uns sur les autres; et tantôt ils projetaient
+une arête aiguë, tranchante, tantôt offraient un angle rentrant, tantôt
+une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrés.
+S'élever sur ces concrétions monstrueuses était un projet téméraire
+autant que dangereux. Four le réaliser, il fallait plus que de
+l'audace,--du sang-froid;--plus que de la force, un coup d'oeil
+sur,--Guyonne fut bien obligée d'avoir parfois recours à son compagnon,
+et celui-ci, quoiqu'il lui répugnât d'en appeler à l'assistance de la
+jeune fille, fut également obligé de réclamer ses services en plus
+d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espèce d'anfractuosité située
+presque au sommet de cette Alpe factice. Là ils s'arrêtèrent afin de
+reprendre haleine. Pour être au faîte, ils n'avaient plus qu'à escalader
+un énorme glaçon dressé perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis
+que le Maléficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur à
+sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils
+tombèrent dans une fondrière.
+
+Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique
+surpris par la soudaineté de l'éboulement, ne perdit pas la tête. Dans
+sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grâce à ses gants
+de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice.
+Remarquant qu'il était étroit comme le tuyau d'une cheminée, il
+s'arc-bouta à la paroi opposée, tira son couteau, le ficha entre deux
+glaçons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits.
+
+Une minute à peine lui avait suffit pour opérer son sauvetage.
+
+Restait Guyonne.
+
+Philippe aussitôt se couche à plat ventre, passe la tête dans la gueule
+de la fosse et aperçoit la jeune fille. Elle est à plus de dix pieds
+au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot
+respire.
+
+--Les deux bâtons ferrés sont près de vous, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Les voici.
+
+--Plantez-en un à la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre à
+la hauteur de votre tête, vous monterez sur le premier, en vous servant
+du second comme d'un point d'appui pour vos mains. Là, je vous tendrai
+ma ceinture, pour vous aider à vous établir à califourchon sur la
+deuxième pique, d'où il sera possible de vous haler, en me donnant les
+mains.
+
+Guyonne se hâta de mettre ce plan à exécution.
+
+Il eut tout le succès désirable. La jeune fille fut enfin dans les bras
+de son ami.
+
+--Chère enfant, vous n'êtes pas blessée, au moins!
+
+--Non, non, mon brave Philippe.
+
+--Mais du sang! s'écria le matelot palpitant d'inquiétude.
+
+--Oh! ce n'est rien, une légère écorchure que je me suis faite à la
+joue.
+
+Philippe examina la blessure; elle était effectivement insignifiante.
+
+--Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne.
+
+Le matelot réfléchit pendant une minute.
+
+--Il n'y à qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser à ce glaçon et
+vous faire la courte échelle.
+
+--Et vous, Philippe?
+
+--Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce
+qu'il y a un chat capable de passer là où le Maléficieux ne passerait
+pas?
+
+--Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrassé
+pour...
+
+--Ta! ta! ta! L'escalier est prêt; houp!
+
+Il s'était planté debout contre le monolithe de glace, le buste droit,
+la jambe gauche un peu avancée et un peu ployée, les bras collés aux
+mains, et les mains croisées, la paume tournée vers la face.
+
+Guyonne, saisissant Philippe par la manche de son habit, posa un pied
+sur le genou du matelot, l'autre dans l'étrier formé par ses doigts,
+puis s'exhaussa sur ses épaules, sur sa tête, et finalement s'assit à
+la crête du glaçon.
+
+--Et la descente! demanda le Maléficieux.
+
+--Oh! fort aisée.
+
+--Heureusement! pensa Philippe.
+
+--Mais, pour l'amour du ciel, comment ferez-vous? dit Guyonne.
+
+--Par le diable, je ferai comme... hum! hum! hum!... Ah! j'y suis...
+
+En achevant ce monologue, le Maléficieux retira de sa poche une corde à
+noeuds.
+
+--Mort de vie, dit-il, j'avais oublié ma garcette. Attrapez! et
+amarrez-la quelque part.
+
+Il lança le bout de la corde à Guyonne qui l'attacha à un bloc de glace.
+Philippe se suspendit au câble et grimpa avec l'agilité d'un écureuil.
+
+--Ouf! souffla-t-il en rejoignant sa compagne! Si la route de l'enfer
+est aussi raboteuse que celle-ci, je plains ma pauvre âme!
+
+--Oh! ne blasphémez pas, mon cher ami. C'est mal que de plaisanter des
+choses sacrées, dit Guyonne avec un accent de doux reproche.
+
+--Vous avez raison, répliqua Philippe. Mais que voulez-vous, nous autres
+loups de mer, nous avons toujours le petit mot pour rire, oui bien!
+Voyons, maintenant laissons-nous couler!
+
+Le versant méridional de la montagne de glace était en pente assez unie.
+Nos héros furent promptement au bas.
+
+--Mille sabords! s'écria Philippe d'un ton moitié colère, moitié
+lamentable.
+
+--Qu'y a-t-il!
+
+--Par la fourche de Neptune, ma gourde est demeurée dans le trou. Pas
+plus de chance qu'un vaisseau qui a perdu son gouvernail! Une gourds
+toute pleine! J'ai envie d'aller la chercher.
+
+--La chercher!
+
+--Elle était toute pleine, répéta piteusement le matelot en dévorant des
+yeux le monticule.
+
+--Mais Philippe, vous ne commettrez pas cette folie!
+
+--Au fait, dit-il en se ravisant, elle n'est qu'égarée. Après la fonte
+des neiges, je pourrai la ravoir, oui bien! Alarchotis! C'est une
+fameuse gourde, tout de même. Je ne l'aurais pas échangée pour dix
+angelots d'argent.
+
+--Je crois bien, riposta Guyonne en riant. De quelle utilité vous
+seraient dix angelots d'argent, voire même d'or.
+
+--Elle à de l'esprit comme un démon! marmotta Philippe.
+
+Puis il ajouta à voix haute;
+
+--Nous approchons, Yvon. A présent, reprenez le nom de votre frère.
+Personne autre que monseigneur de Ganay, vous et moi, ne doit savoir...
+Vous comprenez, mon enfant?
+
+--Oh oui! exclama Guyonne en le remerciant du regard.
+
+--Avant d'outrer au camp, vous vous arrêterez, afin que j'aille prévenir
+le vicomte.
+
+--Mais, dit la jeune fille, êtes-vous tous réunis?
+
+--Tous réunis, jour de Dieu! Non, hélas! Ce misérable Pierre a été
+pour nous un brandon de discorde et un agent de malheur. Ce fut à son
+instigation que les soudards s'insurgèrent pour la première fois, il y a
+cinq ans. Depuis lors, ni la communauté de misères, ni les tentatives de
+M. de Ganay n'ont pu les amener à de meilleurs sentiments. Je m'imagine
+que ce scélérat de Pierre les a ensorcelés. A vingt reprises nous avons
+été contraints de les repousser par la force des armes; à vingt reprises
+ils ont tenté de nous surprendre, à la faveur de la nuit, et de nous
+massacrer. Cependant, Dieu sait si le vicomte a été indulgent pour ces
+bandits. Sans lui, ils auraient tous crevé de faim. Tout a été inutile.
+Présentement, ce qui reste de cette clique est disséminé sur l'île, et
+subsiste par le pillage de nos biens. Mais ce Pierre, ce Pierre!... Ah!
+si jamais je lui mets la main au collet...
+
+Un geste menaçant compléta la phrase de Maléficieux, dont les traits
+contractés annonçaient une colère sourde et terrible.
+
+--Mais j'aperçois le quartier-général, reprit-il après quelques minutes.
+Yvon, cachez-vous derrière ces pins je cours avertir monseigneur de
+Ganay.
+
+Ayant affectueusement pressé la main de Guyonne, Philippe Francoeur
+s'éloigna à grands pas.
+
+
+
+
+ V
+
+ FRAGMENTS DE JOURNAL
+
+
+Nous sommes dans une petite chambre quadrangulaire.
+
+Cette chambre a une apparence plus que rustique. Ses murailles sont
+tendues de pelleteries bariolées, au milieu desquelles se mêlent le
+manteau chatoyant du renard argenté, la toison bouclée de la brebis,
+le poil ras et luisant du phoque, et la blanche robe de l'hermine. Une
+simple toile jaunie par l'usage dérobe le plafond. Sur le plancher, en
+guise de tapis, s'étend une mosaïque de peaux. Le mobilier est rare;
+quelques escabeaux de bois, deux valises, un bahut grossièrement
+fabriqué et une lourde table le composent. Une large cheminée en
+cailloux non crépis embrasse tout un côté de la pièce. Le côté parallèle
+est occupé par un lit recouvert de pelleteries comme les murailles,
+et le plancher. Au milieu de l'un des deux autres côtés, on voit une
+fenêtre carrelée de parchemins en place de vitres, et une porte basse
+vis-à-vis.
+
+Des armes sont pendues ça et là ou réunies en faisceaux.
+
+Un homme est assis près de la table; il a les jambes croisées l'une sur
+l'autre, le coude gauche appuyé sur la cuisse et la tête soutenue dans
+la paume de sa main. Devant lui gisent divers papiers et un cahier qu'il
+feuillette avec distraction. Cet homme est entièrement vêtu de fourrure.
+Une épée à la coque ornée d'un ruban flétri est passée à sa ceinture. Il
+porte longs cheveux et longue barbe; barbe et cheveux sont bruns, soyeux
+et abondants. Sa physionomie a une beauté typique. Visage bronzé par le
+hâle; traits réguliers, fins, traits de race; expression fière, mais
+empreinte de mélancolie; oeil vif, hardi, et cependant voilé par une
+douleur lente et continue; taille mince, hardie dans son jet, quoique un
+peu voûtée par l'habitude de la concentration; tel est le portrait de
+cet homme à qui l'on donnerait de trente-cinq à quarante ans.
+
+--Avec quelle rapidité fuit le temps, murmurait-il on tournant une à
+une les pages du manuscrit, couvertes d'une écriture cursive, serrée.
+Bientôt cinq années!--cinq années d'afflictions!--Pourtant, il me semble
+que c'est hier seulement que nous avons débarqué. Vivons-nous donc
+plus d'espérance que de souvenir? Bon ou mauvais, le passé s'escompte
+toujours à la banque de l'avenir, et, rarement, le présent est un billet
+qui, pour nous, a de la valeur. Chose indéchiffrable que la vie humaine!
+Pour éveil, nous avons un rêve. Que vaste est donc la distance qui
+sépare notre petitesse de la grandeur divine! Ne pas même posséder la
+maîtrise de sa volonté!
+
+Il s'arrêta et regarda la flamme de la lampe qui brûlait sur la table;
+car, bien qu'il fît grand jour, les carreaux de parchemin tamisaient à
+l'intérieur trop peu de clarté pour qu'il fût possible de lire sans le
+secours d'une lumière.
+
+Après un instant de muette contemplation, ses yeux se reposèrent sur le
+manuscrit.
+
+ Isle de Sable, 29 octobre 1598.
+
+«Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble
+serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon âme endolorie; je marche, à
+l'abîme du désespoir.
+
+»Quelles émotions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les pensées
+montent à mon cerveau comme les bulles montent à la surface de l'eau
+bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer;
+les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brûlants. Je
+n'ai pas même la faiblesse de la douleur. Les peines m'épuisent, et
+j'ignore où est mon mal. C'est bien étrange! A ma chère France, à ma
+bien-aimée Laure, pourtant je songe moins. Les privations de
+toute espèce me trouvent indifférent, mais je souffre! Mystère, me
+permettras-tu de déchirer ton voile? D'où vient cette agitation; d'où
+viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du
+marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir
+arriver. Cotte île, elle me plaît, toute stérile qu'elle est. Y demeurer
+avec une femme tendre et vertueuse, entouré de vassaux honnêtes et
+laborieux, me paraîtrait un bonheur! Une femme, ai-je dit... Qu'est-elle
+devenue, elle qui était parmi nous? Comment, dans quel but s'était-elle
+glissée au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon;
+sa conduite était, exemplaire; son courage, son énergie, surpassaient
+l'imagination, et puis quelle mâle beauté sur son visage! Oh! la vie
+de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque
+sublime dévouement l'avait poussée... Mais, ne suis-je, pas; insensé!
+Cette, femme avait peut-être un amant parmi les déportés! Oh! non, non,
+bannissons cette monstrueuse, présomption! Elle, un amant! elle, une
+femme, dépravée! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le
+prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mémoire de celle qui, au péril
+des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens?
+Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble
+inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu!
+comme, elle était belle! Quel port de reine! Quelle dignité dans la
+maintien! Quelle angélique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait
+pas reçu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse à le
+croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et
+puissants seigneurs qu'elle eut pour parents... Encore cette pensée!
+elle m'obsède sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparaît
+sous une autre. Je ferme les yeux elle se réfléchit comme dans un
+miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promène, elle me suit;
+je travaille, elle se mêle à mes labeurs; je me couche, elle est sous
+mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tête. On dit que
+la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous
+instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user
+à la recherche d'une chose désormais inutile? Plus de deux mois ne se
+sont-ils pas écoulés depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre
+l'île en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la
+retrouver? Le lac n'a-t-il pas été sondé par Philippe?... Pauvre jeune
+fille, elle est morte! peut-être de mort horrible! Qui sait? peut-être
+que, durant la nuit de la rébellion, un de ces misérables... Oh! je
+frémis à cette seule appréhension. Quoi! il se serait rencontré un être
+à face humaine assez lâche, assez féroce pour profiter de l'état de
+malaise de cette pauvre enfant!... Mon Dieu, les hommes sont donc bien
+méchants, puisqu'ils peuvent même supposer la possibilité de pareils
+crimes!... Des ténèbres épaisses m'environnent. Ces papiers recueillis à
+bord de l'_Érable_... ce portrait dont la ressemblance avec elle est
+si frappante... ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau
+attentivement. Plus je le compare, plus mes soupçons prennent
+consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des
+entrailles. Ai-je le droit de me mentir à moi-même? Et ne me rappelé-je,
+pas les dernières paroles échangées, entre elle et moi? Quand je lui ai
+demandé s'il était vrai qu'elle se nommât Yvon, n'a-t-elle pas balbutié;
+puis n'a-t-elle pas avoué son sexe?... Quel dédale! je m'y perds... Ne
+jamais la revoir! n'être pas certain de connaître la vérité! Seigneur,
+aidez-moi à effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de
+fers rouges! Rétablissez la paix dans mon âme, et que je puisse renoncer
+à des mondanités condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et
+envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donné mission de former à
+l'adoration de votre nom et à l'obéissance à vos saintes lois!»
+
+Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de fréquentes
+pauses pour méditer.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il en achevant, les heures, les jours, les
+semaines, les mois, les saisons, les années, se sont écoulés, et ni le
+temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le
+corps, ni les maladies morales, qui oblitèrent la sensibilité, n'ont
+pu user ces empreintes laissées sur mon esprit et sur mon coeur. Le
+Tout-Puissant n'a pas eu pitié de moi!
+
+Il baissa tristement la tête et souleva avec son pouce quelques feuilles
+du journal.
+
+ 2 janvier 1599.
+
+«Comme la journée d'hier m'a doucement ému! J'étais bien loin de
+m'attendre à cette délicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous
+sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a décidé
+les colons à me souhaiter une heureuse année! Oh! j'aurais été bien
+heureux, si tous ils étaient venus! La certitude que j'avais des ennemis
+ici, où tous nous devrions être unis comme des frères, a répandu un
+léger nuage sur cette fête de famille. Fasse notre divin Rédempteur que
+les soudards,--ces brebis égarées plutôt par la lassitude que par la
+malignité,--ne persévèrent pas dans leur endurcissement! Combien il eût
+été agréable de remercier tous ensemble le ciel qui a daigné jusqu'ici
+pourvoir à notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses
+bienfaits! Que c'eût été dignement et délicieusement saluer l'aube
+d'une nouvelle année!--Il était huit heures quand mes chers colons sont
+arrivés, parés de leurs meilleurs vêtements. Philippe marchait en tête.
+L'honnête matelot a essayé de me débiter un compliment; mais l'éloquence
+ne répondant pas à son intention, il s'est jeté à mes genoux, et a
+baisé ma main, en s'écriant les larmes aux yeux:--Excusez, monseigneur,
+j'aurais voulu... j'aurais désiré... enfin, pour vous dire la chose
+en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les
+prospérités...--Bien, bien, Philippe, ai-je répondu, en voyant qu'il ne
+pouvait continuer. Et m'adressant à la troupe, qui criait à tue-tête:
+Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a
+touché ces bonnes gens. Ensuite, nous avons élevé nos coeurs à Dieu!--Le
+dîner a été gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai
+fait distribuer le reste de la dernière barrique d'eau-de-vie qui nous
+restât! Étaient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublièrent les
+incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui
+soumet la mer elle-même à son empire! Ils oublièrent que si, demain, la
+pêche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi!
+hélas!»
+
+ 6 février.
+
+«C'est horrible! deux de nos hommes ont été gelés ce matin en allant à
+la chasse. On me dit que les soudards sont en proie à la famine. Je
+vais leur envoyer un peu de poisson. Pourquoi, mon Dieu! refusent-ils de
+suivre mes conseils.»
+
+ 11 février.
+
+«Dieu tout-puissant, éloignerez-vous de moi ce calice d'amertume! Il a
+fallu nous défendre contre le meurtre conduit par le pillage; il a fallu
+verser le sang de nos frères!--L'esprit malin s'est-il emparé de ces
+malheureux? Dans la matinée, ils sont arrivés, armés jusqu'aux dents;
+et, sans la valeur de nos colons, nous serions tombés sous les coups
+de ces forcenés. La lutte a duré deux heures. Il tombait une neige
+abondante! Nous fûmes obligés de faire usage de nos mousquets. Six
+hommes ont été tués; deux colons et quatre soudards. Cette leçon
+profitera-t-elle aux derniers? J'en doute. A moins que leur chef,
+ce Pierre, ne périsse, ils reviendront tôt ou tard à la charge. Par
+malheur, nous n'avons plus que quelques onces de poudre et j'ai tout
+lieu de craindre qu'ils n'en possèdent encore une grande quantité. Si
+j'en croyais le Maléficieux, nous marcherions sur les baraques des
+soudards et les forcerions à nous livrer leurs armes. Mais ce plan me
+répugne. Il ne pourrait s'effectuer que par des moyens violents; je
+préfère attendre encore. Dieu aidant, les infidèles rentreront au
+bercail. Seulement je vais enjoindre à mes gens de tâcher de s'emparer
+de Pierre. Si je réussis à le prendre, l'ordre régnera promptement et
+nous pourrons en sûreté entreprendre au printemps prochain la culture
+des terres.»
+
+ 1 mars.
+
+«La colère divine pèse sur nous de tout son poids. Mon Dieu, que votre
+sainte volonté soit faite, sur la terre comme au ciel! Mais, je vous en
+supplie, épargnez ces pauvres malheureux... Le scorbut sévit au camp!»
+
+ 2 mars.
+
+«Un routier, le nommé Ludovic Bernard, est mort du scorbut, ce matin,
+à dix heures. Deux autres sont affectés de cette horrible maladie. Un
+soudard a déserté pour venir se joindre à nous. J'ai donné des ordres
+pour qu'il fût bien reçu. Espérons que son exemple trouvera des
+imitateurs.»
+
+--Le misérable! dit le lecteur en se levant avec agitation; il avait
+été dépêché par ses complices pour m'assassiner. Sans la prudence de
+Philippe qui découvrit le complot, c'en était fait de moi.
+
+Il fit quelques tours dans l'appartement, revint s'asseoir et ouvrit le
+cahier au hasard.
+
+ 7 avril.
+
+«Le froid est toujours excessif et nous avons faim... Ah! que c'est
+hideux, la faim! Des visages rechignés, des esprits irritables; des
+hommes qui sanglotent ou blasphèment, voilà, pour mon entourage. A
+l'exception de Francoeur, dont la fermeté et l'abnégation sont à toute
+épreuve, je ne vois que prostration et haine à mes côtés! Moi-même,
+je sens fléchir mon énergie. J'ai faim... La pêche ayant soudain fait
+défaut, nous avons mangé des peaux de lapin bouillies; puis nous avons
+creusé dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment où
+j'écris, cette dernière ressource manque... Mon Dieu! j'apprends qu'ils
+veulent déterrer les cadavres des deux hommes gelés en mars, pour
+assouvir le besoin qui les presse... Seigneur, Seigneur, faites que
+cette profanation n'ait pas lieu!»
+
+ 8 avril.
+
+«J'ai la fièvre, ma tête brûle, une sueur froide trempe mon corps...
+Mes cheveux se hérissent sur ma tête... La plume tremble dans ma main!
+Infortunés, ils ont réalisé leur dessein. Ces corps morts, ces
+corps livides, ils les ont retirés de dessous les glaces... je n'ose
+achever...»
+
+ 9 avril.
+
+«Dieu tout-puissant, fais-moi mourir... la faim me dévore... Il y a du
+feu dans mon estomac... Oh! si je pouvais mourir...»
+
+--Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais
+c'était moins à cause des épouvantables tiraillements d'entrailles que
+j'endurais, qu'à cause des sinistres projets que le jeûne enfantait dans
+mon cerveau! J'en frissonne... Il me prenait des fureurs de cannibale!
+Loin de me répugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me
+souviens que je me suis levé de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si,
+dans ce moment, un homme se fût présenté, je l'aurais égorgé pour sucer
+son sang, déchirer ses membres avec mes dents... Horreur...
+
+Il cacha son visage dans ses mains et demeura plongé dans une
+préoccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des
+tressaillements spasmodiques.
+
+Un bruit venu du dehors arracha le rêveur à ses amères réflexions. Il
+courut à la fenêtre, et s'apercevant que le bruit avait été produit par
+la chute d'une avalanche de neige tombée du toit de la maison où il se
+tenait, il retourna à son siège.
+
+Agitée par un courant d'air, la page du manuscrit se balançait à droite
+et à gauche.
+
+Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage
+s'égaya à la vue de la date suivante:
+
+ 1 mai 1599.
+
+«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la
+nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître
+la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce
+soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans
+la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et
+puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah!
+comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes;
+les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres
+ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les
+oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et
+les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez,
+chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme
+autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance... Tout le
+monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la
+création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées
+par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent
+un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance.
+Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle
+fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision.
+Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu
+de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse
+idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses
+espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant
+l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de
+cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année,
+obtenir une récolte qui permettra d'attendre... Attendre! La Providence
+guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le _Castor_ n'a-t-il pas
+sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent
+continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer
+silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le
+premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du
+Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude
+de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais
+malheureuse.
+
+»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le
+Seigneur a dit:
+
+»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque
+chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.»
+
+«P.-S.--Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en
+dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre
+ferme?»
+
+ 29 septembre.
+
+«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable.
+O mon pieu!
+
+»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses
+jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?
+
+»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son
+salaire.
+
+»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent
+rien et il m'a été assigné des nuits de travail.
+
+»Si je suis couché, je dis; Quand me lèverai-je? et quand, est-ce que
+la nuit aura achevé sa mesure? et je suis plein d'inquiétudes jusqu'au
+point du jour.
+
+»Mes jours ont passé plus légèrement que la navette d'un tisserand et
+ils se consument sans espérance.»
+
+ 3 octobre.
+
+«Déjà l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les
+chantres ailés fuient vers les climats plus doux, et nous, hélas! nous
+ne pouvons même attacher une espérance au jour de demain. Seigneur,
+arrêtez la malédiction sur mes lèvres! Cette île doit-elle nous servir
+de cercueil jusqu'au dernier!
+
+»Les déceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-être
+matériel? Nos prévisions sur la récolte se sont vérifiées. Notre grenier
+est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les
+autres. Les colons s'améliorent. Une discipline salutaire et des
+exhortations quotidiennes ont dompté ces natures sauvages. Maintenant
+je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il
+était en mon pouvoir. Ils écoutent ma voix, ces hommes farouches! ils
+prient avec ferveur et si la Providence nous ramène dans la patrie, ils
+feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation
+qui me mine? D'où vient qu'à certaines heures ma poitrine se resserre,
+des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je à charge
+à moi-même?
+
+»Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai poussé jusqu'à, la hutte
+en ruines qu'elle a habitée avec le naufragé. M'étant assis sur une
+poutre, j'ai longuement rêvé d'elle. Qui était-elle? Où, comment
+a-t-elle péri?
+
+La nuit répand ses ombres sur cette vie éteinte, et jamais une lueur
+n'en éclaira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne
+m'avaient pas trompé!»
+
+Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement à la
+porte. Il se hâta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret
+de palissandre.
+
+--Entrez, dit-il ensuite.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LA SURPRISE
+
+
+La porte s'ouvrit et Philippe Francoeur parut.
+
+--Ah! c'est toi, mon vieil ami, dit le jeune homme se levant et allant
+serrer la main du matelot. Mais qu'as-tu donc? tu es tout essoufflé...
+
+--Oh! monseigneur, monseigneur, répondit Philippe d'une voix
+entrecoupée, je savais bien, je savais bien...
+
+--Que savais-tu?
+
+--Ah! le vieux Francoeur est plus matois qu'il n'en a l'air, allez!
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--Ça m'étouffe, oui bien...
+
+--Assieds-toi, et remets-toi de ton émotion.
+
+--Mon... émotion, vous avez dit le mot, car je suis diantrement ému. Le
+moyen de ne pas l'être aussi!
+
+--Raconte-moi ça, dit le vicomte de Ganay en frappant amicalement sur
+l'épaule du Maléficieux.
+
+--Mais au moins, monseigneur, vous me promettez...
+
+--Tout ce que tu voudras.
+
+--C'est que, voyez-vous, dit Philippe dont les yeux pétillaient de joie,
+voyez-vous, cette nouvelle est si extraordinaire...
+
+--Aurais-tu découvert un banc de harengs?
+
+--Oh! que nenni.
+
+--Seigneur! un navire...
+
+--Non, non, répondit Philippe en hochant la tête. L'heure de notre
+délivrance n'a pas encore sonné.
+
+Une lueur brillante qui avait illuminé le front du vicomte de Ganay
+s'éteignit.
+
+--Alors parle, mon dévoué serviteur, dit-il.
+
+--Je crains que cette nouvelle...
+
+--Serait-elle mauvaise? s'écria Jean en fronçant les sourcils.
+
+--Au contraire.
+
+--Explique-toi donc.
+
+--Si j'étais sûr que... Enfin, je n'y puis plus tenir; oui bien, par la
+fourche de Neptune. Elle est retrouvée!
+
+Le matelot jeta cette dernière phrase avec une vivacité si grande qu'on
+eût cru que les paroles lui brûlaient le gosier.
+
+--Retrouvée! qui? fit le vicomte en pâlissant.
+
+--Oh! s'écria Philippe, pardon, j'ai été trop brusque! Je savais qu'on
+vous apprenant cela tout à coup... Excusez-moi, j'ignore ce que c'est
+que les ménagements.
+
+--Mais qui, elle? répétait le vicomte d'une voix strangulée.
+
+--Monseigneur, monseigneur, ne m'en veuillez, pas, reprit Philippe,
+effrayé de l'agitation de son chef.
+
+--Qui, elle... pour la troisième fois?
+
+--Yvon! dit le matelot, d'un ton si bas que Jean pensa avoir mal
+entendu.
+
+--Yvon!... cette jeune fille... retrouvée!...
+
+--Oui, monseigneur!
+
+--Tu l'as retrouvée!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Ah! mais tu ne me, leurres pas Philippe, n'est-ce pas, mon ami? dit le
+vicomte pressant fébrilement dans ses mains les doigts du matelot.
+
+--Vous leurrer, jour de Dieu! moi vous leurrer, monseigneur!
+
+--Mais où est-elle, Philippe? Vite! courons!
+
+Puis, soudain, le visage du jeune homme blêmit, ses muscles
+frissonnèrent. Il s'appuya à la table, pour ne pas tomber. L'immensité
+de son bonheur venait de sauter sous la mine d'une simple réflexion. Il
+fit un mouvement ouvrit la bouche pour parler et les sons expirèrent sur
+ses lèvres.
+
+Philippe fut épouvante par cette révolution qui s'opérait dans le
+vicomte.
+
+--Donne-moi de l'eau, articula Jean avec une extrême difficulté.
+
+Il avala quelques gouttes et s'humecta les tempes. Peu à peu il parut
+se calmer, et quoiqu'un volcan couvât dans son coeur, il dit assez
+tranquillement au matelot:
+
+--Et où l'as-tu retrouvée?
+
+--A la Pêcherie, sur le bord de la mer.
+
+--Noyée? balbutia le vicomte avec un douloureux effort.
+
+--Noyée! non, monseigneur, mais sur le point de périr de froid!
+
+--Elle vit! tu dis qu'elle vit! exclama le vicomte d'un ton passionné.
+
+--Elle est à quelques pas d'ici.
+
+--Oh! merci, mon Dieu! dit Jean en levant au ciel ses yeux rayonnants de
+gratitude.
+
+Le matelot narra brièvement au vicomte l'histoire de Guyonne, depuis sa
+disparition du camp jusqu'au moment où elle avait été si miraculeusement
+sauvée. Jean écouta ce récit avec une attention muette et pour ainsi
+dire suspendu aux lèvres du conteur.
+
+--Viens, viens, dit-il aussitôt que Philippe eut cessé de parler. Allons
+la chercher. Car tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille... Tu ne
+sais pas qu'elle appartient, à la noble famille... Mais le saisissement,
+me rend fou! Hâte-toi... dépêchons!
+
+--Pardon, monseigneur, dit le matelot sans bouger.
+
+--Non, marche! je grille d'impatience, s'écria le vicomte, tout
+frémissant de cette impétuosité égoïste dont une félicité imprévue anime
+notre sang.
+
+--Monseigneur, écoutez-moi, je vous en conjure, objecta Philippe
+en arrêtant l'écuyer par un regard. Avant tout il faut prendre nos
+précautions. Soyons circonspects. Le retour de Guyonne pourrait nous
+être funeste à tous, si son sexe était connu. Du sang-froid donc.
+
+Cette sage admonestation réprima la fougue du jeune homme.
+
+--Tu as raison, mon cher Philippe, et je suis mi insensé, dit-il, en
+tendant la main au Maléficieux.
+
+--Oh! je comprends cet empressement, répondit Francoeur, avec un sourire
+que lui permettaient son âge et les nombreux services qu'il avait rendus
+au vicomte de Ganay. Vous resterez ici, continua-t-il, votre rang et
+votre dignité le commandent. Moi je retournerai près d'Yvon et vous
+l'amènerai. Soyez sur la porte du castel quand nous arriverons; et, en
+présence des colons qui savent déjà la bonne nouvelle, accueillez-le de
+façon à ne pas exciter les soupçons. Vous excuserez votre vieux matelot.
+Il est bien hardi de vous donner des conseils.
+
+--Donne toujours, mon bon Philippe. Tout t'est permis, à toi.
+
+--Ensuite, reprit le marin en se grattant le front, ensuite,
+monseigneur... ma foi, vous savez ce que vous avez à faire.
+
+--Oui, oui, oui. Vole la quérir!
+
+--C'est Yvon, rien qu'Yvon, le N° 40, n'oubliez pas, monseigneur, dit
+Philippe en s'éloignant.
+
+Dès qu'il fut parti, Jean de Ganay ouvrit son coffret de palissandre, en
+tira le portrait dont nous avons parlé dans les chapitres précédents
+et le contempla avec adoration. Puis il le baisa respectueusement, le
+replaça dans le coffret qu'il ferma et sortit.
+
+Les colons au nombre de dix étaient attroupés devant l'habitation du
+chef. Ils causaient à haute voix de la miraculeuse trouvaille
+qu'avait faite le Maléficieux. L'apparition du vicomte mit fin à leurs
+conversations.
+
+Tous les regards se tournèrent vers lui comme pour l'interroger. A son
+tour, il raconta en peu de mots les aventures d'Yvon. Et quand
+Philippe revint suivi de la jeune fille, toutes les curiosités étaient
+satisfaites. Les routiers se précipitèrent au-devant de leur faux
+compagnon, rivalisant d'avidité pour lui serrer la main ou lui adresser
+une parole d'amitié. Car tous aimaient Guyonne qui en maintes occasions
+les avait tour à tour plus ou moins obligés.
+
+Nabot lui sauta au cou et la baisa bruyamment sur les deux joues en
+disant:
+
+--Tiens, mon bijou, tu es si beau et si bon, que si tu eusses porté
+cornettes et jupons au lieu de haut-de-chausses, je t'aurais offert mon
+coeur.
+
+L'assemblée se mit à rire, et Guyonne rougit vivement. Les roses de son
+teint s'empourprèrent bien davantage quand elle aperçut le vicomte
+Jean. Philippe, qui lui donnait le bras, craignant que son émotion ne la
+trahît, lui dit à l'oreille:
+
+--De la fermeté!
+
+Elle s'avança timidement. Le vicomte la félicita, avec assez de
+calme, sur sa miraculeuse délivrance. Elle répondit par un bégayement
+inintelligible. Et Jean de Ganay, pour mettre fin à une scène qui
+devenait embarrassante, lui dit:
+
+--Yvon, entrez et chauffez-vous. Le froid pourrait nuire à votre santé
+qui paraît avoir déjà tant souffert.
+
+Le matelot entraîna sa protégée dans la chambre du vicomte qui, quelques
+minutes après, se trouvait seul en tête-à-tête avec elle.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ DEMANDES ET RÉPONSES
+
+
+Assise près du feu, Guyonne avait les yeux baissés. Ce qu'elle éprouvait
+alors, nous ne pourrions le peindre. C'était un mélange indéfinissable
+de timidité, de crainte, de honte et d'amour. Son coeur battait à rompre
+sa poitrine. Des pensées confuses se heurtaient dans sa tête, et mille
+sensations différentes l'oppressaient.
+
+Jean de Ganay n'était ni moins ému, ni moins gêné. Debout, près de la
+table, il affectait de mettre de l'ordre dans ses papiers pour se donner
+une contenance. Mais le tremblement de sa main, les regards indécis
+qu'il jetait tantôt sur la jeune fille, tantôt à droite, tantôt à gauche
+trahissaient la perturbation à laquelle il était en proie.
+
+Un quart d'heure s'écoula ainsi. Le silence Ses deux jeunes gens n'était
+interrompu que parlé pétillement du bois dans le foyer. Dix fois le
+vicomte ouvrit la bouche pour parler, dix fois il manqua de force.
+
+Enfin, se faisant violence, il vint s'asseoir près de notre héroïne,
+qui, succombant au poids de ses impressions, fondit en larmes et plongea
+son visage dans ses mains. Cet incident agit sur l'écuyer comme un
+réactif. Il apaisa les palpitations désordonnées de son coeur et
+interpella doucement Guyonne:
+
+--Mademoiselle...
+
+--Oh! pardon, monseigneur! pardon de vous avoir abusé, sanglota la jeune
+fille, tombant à ses pieds.
+
+--Relevez-vous, relevez-vous, dit-il vivement, et détournant la tête
+pour dérober les pleurs qui mouillaient ses yeux.
+
+--Non, monseigneur, c'est la seule posture qui convienne à une misérable
+pécheresse comme moi, répliqua-t-elle avec exaltation. J'ai gravement
+offensé notre Père qui est aux cieux, et vous, monseigneur. Mais croyez
+à ma parole; si mon frère Yvon était parti, son père serait mort
+de chagrin. Pour pénitence, monseigneur, imposez-moi les plus durs
+travaux... Oh! je serai trop heureuse de vous être utile à quelque
+chose...
+
+--Noble fille! S'écria le vicomte en la forçant de se rasseoir, séchez
+ces larmes. Le trait que vous avez accompli est digne des plus beaux
+éloges sur la terre et d'une récompense éternelle dans l'autre monde.
+Ne Courbez pas le front, Guyonne, car vous êtes l'honneur de votre sexe.
+Qui, moi, j'oserais blâmer un semblable dévouement, j'oserais le traiter
+de faute! non, non! bien plutôt je proclamerais à la face du globe que
+vous êtes la plus vertueuse et la plus héroïque des femmes.
+
+--Quoi, monseigneur, vous ne me repoussez pas? vous m'absolvez? dit
+Guyonne, en saisissant la main du jeune homme qu'elle baisa malgré lui.
+
+--Je vous admire! murmura-t-il d'un accent enthousiaste.
+
+Alors seulement Guyonne osa lever ses yeux humides sur Jean de Ganay,
+qui à son tour, par une impulsion irréfléchie, lui prit la main et la
+porta à ses lèvres.
+
+Par cette action, le vicomte de Ganay montait jusqu'à lui Guyonne la
+poissonnière. Cependant celle-ci fut plus charmée que surprise, car,
+avec la pénétration que les femmes conservent, même dans les positions
+compliquées, elle pressentait l'amour du jeune homme pour elle.
+
+--Vous vous nommez Guyonne? demanda-t-il, après un moment de silencieuse
+rêverie.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--D'où êtes-vous?
+
+--Du hameau de la Roche.
+
+--Du hameau de la Roche! ce n'est pas cela, dit pensivement l'écuyer.
+
+Guyonne n'entendit pas ces paroles, et le vicomte reprit:
+
+--Que fait votre père?
+
+--Il était pêcheur, monseigneur.
+
+--Pêcheur! mais ne m'avez-vous pas dit jadis qu'il était cabotier?
+
+--Il est vrai.
+
+--Remplirait-il ces deux professions?
+
+--Non, monseigneur; mon père, à moi, était cabotier; il fit naufrage, on
+le crut mort et ma mère se, remaria à un pêcheur de la seigneurie de la
+Roche, le vieux Perrin, qui ainsi est mon beau-père.
+
+--Ah! exclama le vicomte avec une satisfaction marquée. Mais vous avez
+un frère?
+
+--Yvon, monseigneur. Il est enfant du second lit, et coûta la vie à
+notre mère.
+
+--Et votre mère, vous l'appeliez?
+
+--Marguerite, monseigneur.
+
+--Marguerite! s'écria le jeune homme qui bondit aussitôt, courut à la
+table, déplia une lettre, la lut avidement et revint en demandant:
+
+--Votre père ne se nommait-il pas Siméon?
+
+--Siméon, oui, monseigneur, répondit Guyonne avec un profond étonnement.
+
+--Surnommé Leroux, n'est-ce pas?
+
+--Mais oui.
+
+--Il était originaire de la Normandie... et fut s'établir dans un petit
+village près de Nantes, à Chantenay, où il épousa votre mère...
+
+--Oui, oui, répliqua Guyonne à ces questions faites avec une rapidité
+fiévreuse. Mais comment savez-vous, monseigneur?
+
+Il résidait dans ce village lors de votre naissance?
+
+--Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573.
+
+--Oh! quel rayon de lumière! fit le vicomte en lisant à haute voix les
+mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours à la main:
+
+«Ce fut le cinq février mil cinq cent soixante-treize, vers quatre
+heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux
+et réprouvé par la justice de Dieu et des hommes. C'était un enfant du
+sexe féminin. Le chapelain du château la baptisa sous le nom de Guyonne:
+puis, sans égard pour les prières de la mère qui demandait à voir sa
+fille, on l'enleva...»
+
+La poissonnière entendit la lecture de ce passage avec une stupéfaction
+qui touchait presque à l'hébétement. Depuis la veille, elle avait reçu
+tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'était pas le jouet
+d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru
+sans importance, des souvenirs oubliés, se représentaient en foule dans
+sa mémoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont
+elle entrevoyait le point de départ, quoiqu'elle ne le distinguât pas
+encore nettement.
+
+Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit:
+
+--Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle répondit
+d'un ton assuré:
+
+--Mon enfance me rappelle des choses étranges.
+
+Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille.
+
+--J'étais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions à
+Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque
+dimanche, une belle dame, richement vêtue, venait à notre maison après
+la grand'messe.
+
+--De haute taille? dit le vicomte.
+
+--Oui, monseigneur, elle avait la taille élevée et majestueuse. Lorsque
+mon père était au logis, elle se contentait de me donner des bonbons
+ou des joujous; mais si j'étais seule ou avec ma mère, alors elle me
+prenait sur ses genoux, et me mangeait de caresses. Aussi je l'aimais
+bien! Elle était si bonne pour nous!
+
+Guyonne cessa de parler, deux larmes roulaient sous ses longues
+paupières.
+
+--Vous rappelez-vous le nom de cette dame? dit le vicomte.
+
+--Son nom? repartit Guyonne; non, je ne me le rappelle plus. Ma mère
+l'appelait toujours madame la comtesse...
+
+--Est-ce là tout? demanda encore l'écuyer.
+
+--Tout?... oh! attendez! Un soir que mon père était à la mer, une
+vieille femme entra chez nous. Elle dit quelques mots à ma mère qui
+poussa un grand cri. Ensuite on me mit à la hâte mes plus beaux atours;
+la vieille femme, ma mère et moi, nous montâmes dans une voiture qui
+attendait à la porte. Je m'endormis. En m'éveillant, je me trouvai dans
+une vaste chambre; couchée sur un lit. La belle dame que j'avais vue à
+la maison était étendue à côté de moi. Elle était livide de pâleur, et
+cependant une tendresse infinie allumait son oeil quand elle l'attachait
+sur moi. Agenouillées au pied du lit, ma mère et la vieille femme
+gémissaient et pleuraient. La dame m'embrassa en soupirant, puis elle
+dit à ma mère:
+
+--Marguerite, tu me promets de l'élever comme ton enfant?
+
+--Oh! elle l'est! elle l'est! s'écria ma pauvre mère.
+
+--Tu en auras bien soin, n'est-ce pas, ma bonne? continua la dame d'une
+voix si faible qu'on l'entendait à peine.
+
+--Elle sera ma fille! dit ma mère en me pressant sur son sein.
+
+--Merci, Marguerite. Je compte sur ta parole. Adieu! je puis maintenant
+mourir on paix. Adieu donc, Marguerite!!! Priez pour moi, quand je ne
+serai plus.
+
+Un prêtre entra dans la chambre et ma mère m'emporta dans ses bras. La
+même voiture nous ramena à la maison. Je m'endormis de nouveau durant
+le trajet. Quand, le lendemain, j'interrogeai ma mère sur la scène dont
+j'avais été témoin, elle me répondit que j'avais rêvé. Nous quittâmes
+le pays peu de jours après. Ma mère était triste et habillée de noir.
+Arrivés au village de la Roche, mon père s'embarqua pour aller faire le
+trafic sur la côte de la Nouvelle-France, mais il ne reparut plus. Nous
+étions sans ressources. Un pêcheur eut pitié de notre détresse. L'année
+suivante, il offrit sa main à ma mère. Elle accepta, et je devins la
+belle-fille d'Yvon Perrin.
+
+--Connaissez-vous cette figure? dit Jean de Ganay, en montrant tout à
+coup à Guyonne le portrait dont nous avons précédemment parlé.
+
+Guyonne prit le cadre des mains du vicomte et alla le contempler à la
+lueur de la lampe.
+
+Mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est elle!
+
+--Cette dame, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui; je ne saurais me tromper. Voici bien sa physionomie
+gracieuse et sévère en même temps; ses magnifiques cheveux bouclés
+avec lesquels je jouais, et la robe de taffetas brune, et la fraise
+de dentelle, et le chaperon de velours bleu qu'elle portait
+habituellement... O monseigneur, c'est elle! j'en ferais le serment!
+
+Les doutes du vicomte s'évanouissaient. Son visage rayonnant reflétait
+la joie qui débordait de son coeur. Toutefois il voulut une assurance
+entière; car quoique la lumière l'éclairât de toute part, comme les
+gens à qui l'on a fait l'opération de la cataracte, il aimait à se faire
+répéter qu'il voyait clair. C'est pourquoi il posa cette interrogation:
+
+--Et votre mère ne vous a pas révélé le secret...
+
+--Quel secret, monseigneur?
+
+--Elle ne vous a donc rien dit?
+
+--Rien.
+
+--A l'heure de sa mort? insista le vicomte, dont le regard plus encore
+que les paroles questionnaient Guyonne.
+
+--A l'heure de sa mort, dit-elle avec mélancolie, la pauvre femme me
+passa au cou un scapulaire, en me recommandant de ne le jamais
+quitter, et en ajoutant d'un ton qui résonnera toujours à mes oreilles:
+«Souviens-toi, mon enfant, que c'est là tout l'héritage que t'a laissé
+ta mère infortunée.»
+
+--Voyons! s'écria Jean.
+
+La jeune fille, rougissante, tira de son corsage deux petits morceaux
+d'étoffe cousus ensemble et pendus à son cou par un cordon de cuir.
+
+--Pouvez-vous me le confier? dit Jean en examinant l'objet.
+
+--J'ai juré à ma mère de ne jamais m'en séparer, répliqua la jeune
+fille.
+
+--Pour quelques instants?..
+
+--Je voudrais pouvoir ne pas vous refuser, monseigneur, dit Guyonne d'un
+accent triste. Mais j'ai promis à ma mère,--à une mourante...
+
+--Si votre avenir, si votre bonheur dépendaient de cette infraction?
+
+--Je ne la commettrais pas volontiers.
+
+--Et, si j'ordonnais! fit le vicomte d'une voix plutôt suppliante
+qu'impérative.
+
+--Mon devoir, monseigneur, répondit péniblement la jeune fille, est de
+vous obéir. J'obéirais!
+
+--Alors, reprit le vicomte, non sans hésiter, Guyonne, je vous
+ordonne de me remettre ce scapulaire, et je m'engage à vous le rendre
+aujourd'hui même.
+
+Elle tendit, avec une douloureuse résignation, l'objet au vicomte.
+Celui-ci le serra sous son habit et dit en balbutiant:
+
+--Encore un mot, Guyonne: n'avez-vous pas une tache de rousseur, ayant
+la forme d'un papillon, au dessous du coeur?
+
+--Oui, monseigneur, dit bien bas la jeune fille dont les joues s'étaient
+colorées de l'incarnat du coquelicot.
+
+Aussitôt Jean de Ganay appela:
+
+--Philippe!
+
+Le Maléficieux entra et s'approcha du vicomte.
+
+--Yvon est fatigué, dit Jean. Montre-lui sa chambre.
+
+Francoeur fit signe à Guyonne qui sortit avec lui toute bouleversée de
+la scène qui s'était passée entre l'écuyer et elle.
+
+Dès que la porte fut fermée, Jean de Ganay trancha les fils qui liaient
+les deux pièces du scapulaire.
+
+Sur l'une d'elles on voyait brodé avec de la soie rouge un G et sur
+l'autre un P.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ GUYONNE ET JEAN
+
+
+L'amour, présente deux traits fort distincts: ou il jaillit
+spontanément, volontairement; ou bien il croît lentement,
+involontairement. Dans le premier cas, il résulte, le plus souvent,
+d'une prédisposition de l'individu qui en reçoit le germe et d'un rayon
+de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans
+le second cas, l'amour tire son éclosion d'une liaison suivie entre
+le _subjectif_ et l'_objectif_; il est le fruit d'une sorte d'étude,
+toujours d'une appréciation raisonnée. Celui-ci caresse ordinairement
+les sentiments; celui-là irrite les sens. C'est assez dire que l'un
+ressemble à ces fleurs éphémère, resplendissantes de couleurs, saturées
+de parfums le matin, mais flétries et desséchées le soir; et que l'autre
+apparaît comme une plante frêle, presque imperceptible à l'heure de
+sa naissance, et que les jours et les mois développent tout doucement
+jusqu'à ce qu'elle arrive à un épanouissement complet. Alors, à son
+tour, elle brille de mille éclats; elle embaume de ses senteurs, et loin
+de se faner après une révolution du soleil, elle conserve sa fraîcheur,
+ses magnificences. L'été en drape les tissus, en fond les nuances;
+l'automne en distille les arômes, en enrichit les saveurs; l'hiver
+prépare, comme à regret, son linceul de neige.
+
+--Oh! qu'il est bon, qu'il est délectable cet amour qui mollement
+s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend à
+connaître les choses pures et délicates! Principe du dévouement,
+créateur de l'abnégation, lien de la société, ennemi de tout ce qui est
+mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source
+de félicités ineffables, il baptise les grandes actions, éclaire
+l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les inégalités des caractères,
+inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entière à un
+saint embrassement!
+
+N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté
+l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur
+de ton enthousiasme?
+
+Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas
+d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous
+tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le
+verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu,
+le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout
+enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche!
+marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais
+rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre
+passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le
+terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme
+de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour
+nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la
+synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur
+cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique,
+Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes
+aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les
+forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble...
+Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était
+un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant
+idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme
+a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible.
+
+Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun,
+et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les
+météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes
+passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et
+présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de
+Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques
+de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la
+rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et
+le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer
+un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que
+nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes
+nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à
+lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à
+notre amour sans blesser les lois divines...
+
+Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay,
+pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la
+poissonnière.
+
+Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur,
+et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans
+l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son
+retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée
+de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance;
+aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les
+afflictions qu'elle avait précédemment endurées.
+
+Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle
+désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble
+inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:
+
+--Yvon, voulez-vous m'accompagner?
+
+Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte.
+
+Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier.
+
+Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait
+à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu
+prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe
+éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et,
+passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à
+l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un
+océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée.
+Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre,
+heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs.
+
+Néanmoins, la matinée était rehaussée de tous les agréments, de tous les
+arômes d'une matinée de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait
+leur toilette, ils s'apprêtaient à la revêtir. Les sucs nourriciers de
+la végétation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres.
+De partout s'élevaient ces murmures mélodieux qu'exhale la création
+après un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil,
+le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous
+l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'était la zéphyr qui
+chantait des hymnes mystérieux et pleins de poésie.
+
+Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac.
+Le jeune homme marchait devant. Il allait tantôt vite, sans bouger
+la tête, et tantôt se tournant soudain pour jeter un long regard à
+sa compagne. Ces allures saccadées étaient la traduction fidèle des
+incertitudes auxquelles l'écuyer était en proie. La jeune fille,
+quoiqu'elle tînt constamment les yeux baissés, imitait comme par
+intuition les mouvements de son guide. Elle hâtait le pas quand il
+le hâtait, s'arrêtait quand il s'arrêtait. Elle aussi était vivement
+préoccupée. Son coeur lui disait qu'elle touchait à l'époque la plus
+importante de son existence, et elle éprouvait ces affres à la fois
+douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis
+à la veille d'un événement qui doit décider de notre avenir. On voudrait
+reculer et accélérer l'heure du dénoûment; on est poltron et téméraire;
+on souffre et on se complaît dans cette souffrance.
+
+Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche.
+
+--Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille
+plutôt que son oreille entendit ce nom.
+
+Elle se rapprocha.
+
+--J'ai, poursuivit l'écuyer, de graves révélations à vous faire.
+
+Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de
+marcher.
+
+--Ces révélations, continua Jean, j'aurais peut-être dû vous les faire
+le jour où le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une
+importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la
+certitude de n'être entendu que de Dieu et de vous m'était nécessaire.
+Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu
+sûr, à l'abri des indiscrets. Ce lieu est éloigné de deux lieues d'ici
+environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me
+pardonner la triste condition à laquelle les circonstances m'ont
+forcé de vous asservir, même depuis' que je sais...
+
+--Oh! monseigneur, s'écria-t-elle d'un ton ému, bien plutôt que de
+pardonner, laissez-moi bénir le généreux et noble maître...
+
+--Arrêtez! interrompit-il en fléchissant le genou, entre vous et moi il
+n'y a d'autre, maître que l'Éternel!
+
+Puis, remarquant que la jeune fille le considérait d'un air interdit, il
+ajouta rapidement:
+
+--Venez, Guyonne, oh! venez vite!
+
+Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrêtèrent que sur le
+rivage de la mer.
+
+Là, au flanc d'une falaise, la nature avait creusé une grotte d'où la
+vue pouvait embrasser l'Océan et une partie de l'île de Sable. Au fond
+de la grotte s'étendait un banc tapissé de mousse.
+
+--Entrez, dit le vicomte en montrant le réduit à Guyonne.
+
+Elle voulut, par déférence, lui céder le pas, mais il dit d'un ton
+solennel:
+
+--Mademoiselle la comtesse de Pentoêk veut-elle me faire l'honneur...
+
+Son geste acheva l'invitation.
+
+Guyonne pénétra dans la grotte et, à la prière du gentilhomme, s'assit
+sur le banc de gazon.
+
+Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres
+fiefs du duché de Bourgogne; écuyer de monseigneur le marquis de la
+Roche, gouverneur de la colonie de l'île de Sable, se découvrit, tira de
+son sein un papier cacheté, et, mettant un genou à terre, présenta, avec
+ces mots, le papier à la jeune fille:
+
+--Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentoêk,
+souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait
+baptistaire.
+
+Plus profondément étonnée encore par l'acte du vicomte que par la
+vue des sceaux armoriés qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un
+mouvement.
+
+--Prenez, reprit l'écuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve
+de l'illustre origine de laquelle vous descendez.
+
+Et comme la jeune fille surprise jusqu'à l'effroi par cette déclaration
+soudaine dont la portée même lui échappait, demeurait toujours dans une
+immobilité voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et
+la baisa respectueusement en y déposant le parchemin.
+
+--Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas.
+
+--Écoutez-moi, dit vivement le jeune homme, écoutez-moi, noble fille,
+vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis
+qu'un simple écuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi
+vos ancêtres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la
+Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez
+coutume de nommer votre mère ne l'était pas; celui que vous aviez
+coutume de nommer votre père ne l'était pas non plus. Votre mère,
+Guyonne, s'appelait Élisabeth-Guyonne de la Roche; elle était soeur du
+marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adélaïde de la Roche, mère
+de Laure de Kerskoên. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de
+la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre
+oncle maternel.
+
+--Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rêve? s'écria-t-elle,
+tandis que le vicomte continuait:
+
+--Votre père, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine,
+Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, comte de Saint-Lô.
+
+--Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur...,
+disait la jeune fille bouleversée.
+
+--Descellez ce parchemin et vous reconnaîtrez la vérité.
+
+--Non, non, Jésus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais.
+
+--Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en
+reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte.
+
+--Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle.
+
+Et sa prière fut énoncée avec une amabilité charmante, mais qui
+équivalait à un ordre.
+
+La jeune fille avait retrouvé son tact féminin, et avec cette
+promptitude qu'ont les femmes à se mettre subitement au niveau des
+circonstances, elle savait déjà être gracieuse et impérative dans ses
+paroles.
+
+L'écuyer se leva et resta debout la tête nue.
+
+Dans cette position, il faisait face à Guyonne, et son corps, placé
+devant l'entrée de la grotte, empêchait de voir au dehors.
+
+--Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main à
+prendre place auprès d'elle.
+
+Jean, joyeux, allait obéir, quand une explosion retentit à quelques pas.
+
+Le vicomte lâcha un cri et tomba baigné dans son sang.
+
+
+
+
+ IX
+
+ AMOUR
+
+
+Au cri du jeune homme, comme un lugubre écho, répondirent deux autres
+cris: l'un déchirant, plein d'angoisses; l'autre, terrible, plein de
+menaces. Guyonne avait poussé le premier, Philippe Francoeur, le second.
+Débouchant d'un bouquet de sapins, ce dernier se précipita vers une dune
+de sable derrière laquelle un homme se tenait tapi. Le Maléficieux était
+pourpre de fureur sa main brandissait un long coutelas. Il fondit sur
+l'homme et l'assaillit avec rage. Une lutte s'engagea, lutte courte et
+fatale. Bientôt le matelot eut désarmé son adversaire, qui se défendait
+avec la crosse d'un mousquet; puis il le terrassa et lui plongea son
+couteau dans le coeur.
+
+Ce combat avait été rapide comme l'éclair. Après s'être assuré que
+l'ennemi n'existait plus, Philippe s'avança vers la grotte. Il trouva
+Guyonne accroupie près du vicomte de Ganay, blessé à l'épaule par une
+balle. La jeune fille, tout en pleurs, avait déchiré le vêtement du
+vicomte et s'efforçait d'étancher le sang qui jaillissait à flots d'une
+plaie béante.
+
+Durant cette opération, le jeune homme lui souriait doucement; il
+semblait heureux de l'accident qui, mieux qu'un aveu, lui apprenait
+l'amour de Guyonne pour lui.
+
+--Oh! Philippe, s'écria-t-elle en apercevant le matelot, c'est le ciel
+qui vous envoie! venez, venez vite, monseigneur se meurt, aidez-moi à le
+secourir!
+
+--Monseigneur!... répéta Philippe d'un ton douloureux.
+
+--N'ayez pas d'inquiétudes, mes chers amis, dit dolemment le vicomte,
+ce ne sera rien; aucune des parties nobles n'a été attaquée. Tâchez
+seulement d'arrêter l'effusion du sang, car je m'affaiblis.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! sauvez sa vie et prenez la mienne! sanglotait la
+pauvre Guyonne.
+
+--Voyons, dit Philippe, en se baissant, je me connais aux entailles,
+moi, oui bien!
+
+Et se tournant vers Guyonne:
+
+--Vous, mon enfant, lui dit-il, allez chercher de l'eau à la source la
+plus voisine; pendant ce temps j'examinerai la blessure.
+
+La jeune fille ne se le fit pas répéter. Et tandis que Francoeur
+procédait à son examen avec toute l'habileté d'un praticien consommé,
+Jean de Ganay lui dit:
+
+--Mais comment...
+
+--Pierre, monseigneur! encore, mais, pour la dernière fois, ce Pierre!
+
+--Lui, ce misérable!...
+
+--Il a reçu sa punition, monseigneur; je lui ai servi de valet des
+hautes-oeuvres! Allons, voilà qui est bien; cette blessure n'est qu'une
+avarie. Huit jours de repos serviront, à la réparer. L'os de l'épaule a
+été froissé, mais il n'y a rien de rompu dans les agrès... Oui bien, je
+lui ai rendu le bon service d'en débarrasser la colonie. Je savais qu'il
+rôdait dû ce côté; un de nos gens disait l'avoir aperçu; aussi, quand je
+vous ai vu sortir, je me suis permis de vous suivre de loin. Ça n'était
+pas la consigne, mais enfin, monseigneur, ça me faisait tic tac dans
+l'entrepont, et coûte que coûte, je fis voile après vous. Punissez-moi,
+monseigneur, je l'ai mérité...
+
+--Bon Philippe! murmura le vicomte en lui tendant la main.
+
+--Donc, reprit le matelot, j'arrive au coin du petit bois, à quelques
+toises d'ici, et, bête comme un novice, au lieu de monter mon quart, je
+m'amuse à rêvasser sur l'herbe...
+
+--Voici de l'eau, interrompit Guyonne en apportant sa casquette de peau
+remplie d'eau fraîche. Mais comment va monseigneur, dites-moi, Philippe?
+ce ne sera pas sérieux, n'est-ce pas? Oh! bonne sainte Vierge, comme le
+sang coule!...
+
+--Ne craignez rien, mon enfant, répondit le Maléficieux. Par bonheur, le
+maladroit a manqué son coup; nous en serons quitte pour une écorchure.
+
+Assisté de la jeune fille, il lava la plaie avec soin, y appliqua une
+compresse d'eau froide, banda le tout tant bien que mal, en continuant
+son histoire, et quand il eut fini, il présenta une gourde au vicomte.
+
+--Buvez un petit coup, monseigneur; rien de meilleur pour ranimer les
+forces. Cette outre, c'est mon _vade mecum_, comme disait mon pauvre
+ami, feu Grosbec. Heureusement que je l'ai retrouvée, car je l'avais
+perdue dans les glaces. Une fameuse gourde, oui bien, par la fourche
+de Neptune! je ne la donnerais pas pour dix angelots d'or... Bon, mon
+tonique a fait son effet; qu'est-ce que je vous disais? ses couleurs
+reviennent, n'est-ce pas, l'enfant?
+
+Pour toute réponse, Guyonne se pendit à son cou et l'embrassa.
+
+--Ça fait toujours du bien, quoiqu'on ait cinquante ans sur les épaules,
+des baisers comme ça, dit-il gaiement.
+
+Ensuite, il prit le vicomte dans ses bras, le coucha sur le banc de
+gazon et parut se consulter. De temps en temps, il regardait le ciel
+et grommelait des paroles de contrariété. Ni Guyonne ni Jean ne
+l'écoutaient. L'un, alangui par une perte de sang assez abondante,
+demeurait plongé dans cette sorte de voluptueuse torpeur, suite
+ordinaire d'une hémorrhagie; l'autre, agenouillée près du vicomte,
+lui formait un oreiller avec son bras et le contemplait avec cette
+expression d'amour divin que Raphaël a mise dans la tête de sa Marie.
+
+--Mille écoutilles! s'écria tout à coup le matelot, en frappant du pied;
+il ne manquait plus que ça! la pluie!
+
+Cette exclamation éveilla Guyonne.
+
+--Il pleut, répéta-t-elle.
+
+--Oui bien, il pleut par la fourche... Bast! n'importe! vous, ma chère
+enfant, vous resterez ici avec monseigneur, et moi j'irai chercher
+quelques-uns de nos gens pour le transporter au camp.
+
+--Oh non, pas vous, Philippe, mais moi, dit vivement la jeune fille.
+Il est préférable que vous demeuriez avec monseigneur. Si on attentait
+encore à sa vie, pensez donc! je ne pourrais le défendre aussi bien que
+vous.
+
+--Quant à une nouvelle attaque, elle n'est pas à redouter, cependant
+comme vous avez le pied plus leste que le mien...
+
+--Eh bien! reprit-elle, venez soutenir la tête de monseigneur, et avant
+deux heures je serai de retour!
+
+Elle s'inclina pour retirer son bras, et le jeune homme profitant de ce
+moment, prit le cou de Guyonne avec sa main gauche, lui abaissa la tête
+et la baisa au front...
+
+Une brûlante rougeur protesta pour la pudeur de la jeune fille, mais une
+sensation de plaisir indicible avait gagné la cause de l'amant.
+
+--C'est convenu, partez! dit Philippe qui avait fait semblant de ne pas
+remarquer cette petite scène intime.
+
+Guyonne s'éloigna, non sans avoir multiplié ses recommandations au
+matelot, et laissé pour adieu à l'idole de son coeur un long regard.
+Son absence fut aussi courte que possible. Elle revint suivie de quatre
+colons qui portaient un large brancard couvert de peaux, car il pleuvait
+à torrents. Vers le soir, Jean de Ganay reposait dans son lit au castel
+du camp; Guyonne veillait à ses côtés. A dater de ce jour, le cours des
+relations entre les deux jeunes gens changea complètement. La maladie
+de Jean de Ganay fut le trait d'union qui acheva de marier leurs
+belles âmes. L'un par l'autre, ils comprirent combien ils étaient bons,
+vertueux et nobles. N'eût été l'accident arrivé au vicomte, bien
+des mois peut-être se seraient écoulés avant que Guyonne osât se
+familiariser avec l'idée d'être aimée par Jean de Ganay, et que celui-ci
+connût la suavité des sentiments qui animaient la jeune fille. Mais
+les heures qu'ils coulèrent en tête-à-tête, sans être distraits par les
+influences extérieures, les petits soins qu'exigeait l'état du blessé,
+les épanchements de l'esprit achevèrent d'embraser ces deux êtres si
+bien faits l'un pour l'autre.
+
+La jeune fille était si lasse de son rôle d'homme, qu'elle inventait
+mille mignardises charmantes pour rappeler son sexe. Une pensionnaire
+n'aurait pas été plus chaste qu'elle, une amante pas plus tendre, une
+mère plus empressée. On eût dit que les trois qualités de la femme
+étaient réunies en elle, la pudeur, l'amour, le dévoilement; trinité
+sacrée dont l'auréole brillait à son front et enflammait le vicomte
+d'une douce ivresse. Elle lui apparaissait comme un ange descendu du
+ciel pour le guider au bonheur. Et il était si heureux qu'il craignait
+presque de voir approcher sa guérison. Que faire, en effet, lorsque sa
+Santé serait rétablie? Découvrirait-il à ses compagnons le sexe du faux
+Yvon? l'épouserait-il à la face de Dieu! ou bien continuerait-il de se
+comporter comme au temps où il ignorait tout? Le dilemme était affreux.
+Jean ne pouvait opter ni pour une décision, ni pour une autre. La seule
+chance de salut qui lui restât, c'était la prompte arrivée d'un vaisseau
+qui les délivrerait tous. Mais devait-il s'arrêter à cette illusion?
+Depuis cinq ans qu'il la ravivait et qu'elle s'éteignait, n'avait-il
+pas appris à la considérer sous son vrai jour? Pauvre Jean, ces soucis
+empoisonnaient la source à laquelle il buvait à longs traits. Souvent,
+en contemplant Guyonne vaincue par la fatigue et endormie sur un
+escabeau à son chevet, le jeune homme gémissait et des larmes gonflaient
+ses paupières; souvent au milieu d'une de ces conversations muettes
+dont les amants savent si bien la langue, il soupirait tristement. Mais
+Guyonne devinait immédiatement la cause de ce soupir, et pour chasser
+de l'esprit de son bien-aimé des réflexions pénibles, la jeune fille
+souriait. De même que le soleil dissipe les nuages, ce sourire dissipait
+les chagrins du vicomte. Leur tendresse était profonde comme la cause
+qui l'avait fait naître, pure comme l'aile de la colombe. Ils s'aimaient
+en enfants, suçant le miel de ce premier amour avec ardeur, et luttant
+de sacrifices pour se cacher leurs tourments. Car Guyonne ne souffrait
+pas moins que Jean de Ganay de sa position équivoque, et l'avenir
+l'épouvantait! Mais c'était à ces heures de doute et d'amertume qu'elle
+recueillait les trésors de son affection pour les verser sur le vicomte;
+c'était à ces heures surtout, qu'elle le berçait de chastes caresses,
+qu'elle lui chantait les divines mélodies de l'amour, et endormait son
+esprit endolori dans les bras roses de l'Espérance. Elle réussissait
+facilement, si facilement qu'elle-même finissait par le suivre dans ses
+rêves de félicité. Nous aimons tant à tromper nos ennuis, il y a tant de
+ressource dans un jeune amour! Guyonne, parvenue à trente ans sans
+avoir été aimée, et rencontrant tout à coup l'amour qu'elle désirait,
+ressemblait au voyageur altéré qui trouve un fruit au milieu du désert.
+D'abord il craint d'y toucher; s'il était venimeux, se dit-il? Puis il
+avance la main, la retire, l'avance encore, saisit le fruit, le flaire,
+y porte la dent; le rejette, le reprend et enfin le dévore avidement,
+tout en redoutant qu'il ne contienne des sucs mortels.
+
+Le jour où Jean de Ganay sortit de son lit fut un beau jour. Les huit
+colons qui restaient vinrent le féliciter, et lui apporter les plus
+beaux produits de leur chasse ou de leur pêche.
+
+La maladie, les privations, les révoltes avaient réduit à quatre le
+nombre des soudards. Cependant, ils ne s'étaient pas ralliés aux colons
+et vivaient toujours misérablement sur un coin de l'île.
+
+Le soir, le vicomte s'étant, après un repas partagé avec ses compagnons,
+rendu dans sa chambre, dit à Guyonne, de sa voix touchante et
+sympathique:
+
+--Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'héritage de vos parents.
+Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mère, la
+noble Élisabeth-Guyonne de la Roche, et voilà la correspondance de vos
+malheureux parents.
+
+La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui présentait le
+vicomte, et celui-ci reprit:
+
+--Vous me pardonnerez, j'ose l'espérer, d'avoir violé le secret de ces
+lettres en apprenant comment elles sont tombées en ma possession.
+
+Ayant raconté ce qui lui était arrivé à bord de l'épave de l'_Érable_,
+Jean continua:
+
+--Quand j'eus forcé la cassette, le portrait qui y était renfermé me
+frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance.
+Mais sans Philippe qui m'éclaira, je n'aurais pas songé tout de suite à
+ma bien-aimée.
+
+Guyonne lui pressa la main pour le remercier.
+
+--Alors j'eus l'indiscrétion de lire cette correspondance de deux amants
+infortunés ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du
+bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci... Oui, ils se sont bien
+aimés, eux aussi, votre père et votre mère, ma Guyonne! Oh! j'ai pleuré
+en parcourant ces pages éloquentes, écrites avec les larmes de la
+douleur... Votre père, Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, avait de bonne
+heure embrassé la carrière maritime. A vingt ans on le considérait comme
+un des officiers les plus distingués dans sa profession. Venu en congé à
+Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mère, Guyonne de la
+Roche. Ils étaient beaux tous deux, ils s'éprirent l'un de l'autre. Mais
+une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des
+Pentoêk. Au mot de mariage avec un Pentoêk, le vieux marquis de la
+Roche fronça les sourcils, et votre mère fut convaincue que jamais elle
+n'aurait l'acquiescement de son père. Les obstacles enflammèrent la
+passion des deux jeunes gens. Ils se jurèrent fidélité éternelle. Un
+prêtre compatissant consentit à les unir en secret. L'hymen eut
+lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la
+confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mère
+adoptive. Elle était soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa
+maîtresse à cacher une grossesse qui ne tarda guère à se déclarer. Puis,
+à votre naissance, elle vous recueillit et vous éleva comme son enfant.
+Pendant ce temps, votre père était allé à Brest. C'est là qu'il apprit
+que sa femme adorée lui avait donné une fille. Oh! vous lirez la lettre
+qu'il écrivit alors à votre mère, Guyonne! Comme il l'aimait, comme
+il savait alléger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer
+comme cela...
+
+--Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes.
+
+--Hélas! ce que j'ai à vous narrer maintenant est bien navrant. La
+_Navarre_, où servait Maxime de Pentoêk, reçut l'ordre d'aller aux
+Indes. Quatre années s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Puis la
+nouvelle se répandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort
+pour votre mère...
+
+Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune
+fille qui éclatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calmée, il
+termina ainsi cette mélancolique histoire:
+
+--Votre père, cependant, n'avait pas péri. Le navire qui le portait
+ayant sombré sur les côtes des Indes orientales, il y resta jusqu'à ce
+qu'il pût revenir en France, où il comptait retrouver une épouse chérie
+et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passés. Jugez de son
+désespoir lorsqu'il rentra à Nantes!... Il demanda Catherine. On ne
+savait ce qu'elle était devenue...
+
+--Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brisée et en tombant à genoux,
+prions Dieu pour ceux qui ne sont plus!
+
+
+
+
+ X
+
+ RETOUR DU CASTOR
+
+
+Une semaine après, le vicomte Jean de Ganay était complètement rétabli.
+Par une belle après-midi, il proposa à Guyonne une partie de pêche.
+La jeune fille s'empressa d'accepter. S'étant munis de lignes, ils
+montèrent dans un grand canot fait avec les débris de l'_Érable_ et
+partirent accompagnés du Maléficieux, qui devait remplir l'office de
+rameur.
+
+Les deux jeunes gens s'assirent à la poupe de l'embarcation, et
+Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus à s'entretenir de leur
+amour qu'à faire la guerre aux habitants des eaux, se plaça de façon
+à leur tourner le dos. Pour les moins gêner par sa présence, le brave
+matelot se mit à entonner une vieille chanson guerrière.
+
+Aussi préoccupé de leur avenir qu'ils l'étaient eux-mêmes de leur
+mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait
+avec la rapidité de l'aigle, ni à un cercle de petits nuages qui cernait
+l'orbe du soleil couchant.
+
+Subjugués par les effluves de ce fluide magnétique que l'amour
+communique et reçoit en même temps par la présence des amants, Guyonne
+et Jean rêvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette
+rêverie était le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient
+plus aisément leurs pensées que si elles eussent été écrites, ils se
+comprenaient mieux que s'ils eussent parlé. Le véritable amour est si
+immatériel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener,
+lui répugne. C'est une fleur délicate qu'on ne reconnaît qu'à son
+parfum, à ses couleurs naturelles; une mélodie du soir qu'on savoure
+silencieusement, et dont on détruirait le charme en la voulant analyser.
+On peut encore comparer cette sensibilité exquise de tout notre être,
+quand, aimant sincèrement, nous sommes près de l'objet aimé, à la
+disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne,
+à la tombée du crépuscule, plongé dans un fauteuil, devant un bon feu,
+nous évoquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent,
+nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous
+devisons avec elles, et nous n'appartenons plus à ce monde. Baigné dans
+un fleuve de délices, nous désirons nous y noyer, et nous craignons
+de remuer la tête, nous craignons de bouger, tant nous avons peur
+d'effaroucher les fantômes de notre somnolence.......
+
+Tout à coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout
+dans le canot.
+
+Guyonne et Jean tressaillirent.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda ce dernier.
+
+Les regards attachés à l'occident, le matelot ne répondit pas.
+
+En ce moment, un nuage noir, aux franges rouges comme le feu, cachait le
+soleil.
+
+--Le cap au nord-ouest, monseigneur! le cap au nord-ouest! s'écria
+Philippe, sans essayer de déguiser son émoi.
+
+Jean de Ganay imprima au gouvernail fixé derrière lui un mouvement si
+brusque que la planchette se brisa. Au même instant, un mugissement
+sourd et lointain se fit entendre.
+
+Le matelot se jeta sur ses avirons.
+
+Deux rafales successives sifflèrent dans l'air.
+
+--Mon Dieu! fit Guyonne en se serrant contre le vicomte, qui l'entoura
+de ses bras, par cet instinct qui nous rapproche tous pour lutter contre
+le danger, même lorsque la lutte est impossible.
+
+Le ciel se marbrait de taches sombres, la mer grossissait, de lourds
+goélands voletaient au-dessus de l'embarcation.
+
+--Faut-il te venir en aide, Philippe? dit l'écuyer.
+
+Le Maléficieux n'entendit pas, une nouvelle bouffée de vent poussait
+contre le canot des montagnes d'eau.
+
+--Cramponnez-vous au banc! s'écria Francoeur.
+
+Par bonheur les lames passèrent à côté.
+
+Dégagé de son voile, le soleil jetait un dernier regard sur l'Océan
+courroucé.
+
+--Un navire! j'aperçois un navire! clama Guyonne. En effet un vaisseau
+était en vue.
+
+--Ah! nous sommes sauvés! Il se dirige vers l'île de Sable, dit le
+vicomte, qui oubliait déjà le péril auquel ils étaient exposés.
+
+Philippe demeura silencieux, tous ses efforts tendaient à maintenir
+l'esquif en équilibre.
+
+Rapidement la nuit arriva. L'Atlantique hurlait comme une bête fauve, et
+mêlait sa voix formidable aux glapissements du vent.
+
+On n'osait ouvrir la bouche, on n'osait se mouvoir sur le canot.
+
+Soudain, comme la chaloupe arrivait à la cime d'une vague, une masse
+sombre se profila près d'elle.
+
+--Au secours! vociféra Jean de Ganay, reconnaissant le navire qu'ils
+avaient distingué deux heures auparavant.
+
+Enlacée à son amant, Guyonne leva la tête, et poussa un cri d'indicible
+effroi!
+
+Un rayon de lune lui avait montré la figure sardonique du pilote
+Alexis Chedotel, accoudé à la lisse de tribord du navire...............
+
+
+Le lendemain matin, il y avait grande allégresse sur l'île de Sable. Une
+barque de cent tonneaux se balançait coquettement à un demi-mille de la
+côte.
+
+Chedotel la commandait.
+
+Un lustre auparavant, après avoir déposé quarante individus sur l'île
+de Sable, prétextant des tempêtes qui le chassaient vers l'Europe, le
+pilote avait ramené Guillaume de la Roche en France. «Ce dernier n'y
+eut pas plus tôt mis le pied, dit l'historien du Canada, qu'il se trouva
+enveloppé dans une foule de difficultés au milieu desquelles le duc
+de Mercoeur, qui commandait la Bretagne, le garda prisonnier pendant
+quelque temps. Ce ne fut qu'au bout de cinq ans qu'il put raconter au
+roi, qui se trouvait à Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage.
+Le monarque, touché du sort des malheureux abandonnés dans l'île de
+Sable, ordonna au pilote qui les y avait conduits d'aller les chercher.
+Celui-ci n'en trouva, plus que douze...
+
+»A leur retour, Henri IV voulut les voir habillés comme on les avait
+trouvés. Leur barbe et leurs cheveux qu'ils avaient laissé croître
+pendaient en désordre sur leurs poitrines et sur leurs épaules; leur
+figure avait déjà pris un air fauve et sauvage, qui les faisait plutôt
+ressembler à des Indiens qu'à des hommes civilisés. Le roi leur fit
+distribuer à chacun cinquante écus et leur permit de retourner dans leur
+famille, sans pouvoir être recherchés de la justice pour leurs anciennes
+offenses.»
+
+Ainsi finit le drame de l'île de Sable, un des plus remarquables des
+annales du Canada.
+
+
+
+
+ CONCLUSION
+
+
+--Et Jean de Ganay! Jean de Ganay! le brave Jean de Ganay! s'écrie ma
+lectrice en froissant ce livre de désappointement.
+
+--Et Guyonne! la divine, l'incomparable Guyonne! réclame mon lecteur
+avec une impatience bourrue.
+
+--Qu'est devenu ce bon Maléficieux? mon Dieu! je voudrais pourtant bien
+le savoir, demande une voix enfantine.
+
+Ne pouvant résister à cette trinité charmante qui le presse, dût-il
+commettre une indiscrétion pour satisfaire son auditoire, le conteur
+répond:
+
+Philippe Francoeur, Guyonne de Kerskoên et Jean de Ganay, après avoir
+affronté mille morts, abordèrent sur les côtes de l'Acadie. Ils furent
+reçus par quelques familles qui s'y étaient fixées. Les deux amants se
+marièrent. Durant une année, ils jouirent d'un bonheur sans mélange.
+Mais au bout de ce temps, Guyonne mourut en donnant le jour à un garçon.
+
+--Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle à son époux avant de rendre l'âme; je
+vous avais celé le voeu que j'avais fait, le jour où j'allais périr de
+froid sur un glaçon, de consacrer au culte de Jésus le reste de mes
+jours, s'il les épargnait. A ce voeu vous savez que j'ai manqué. Le
+Seigneur n'a pas voulu bénir notre union; que sa sainte volonté soit
+faite! Puisse l'exemple de sa mère rappeler sans cesse au pauvre enfant
+qui vient de naître qu'il faut observer religieusement ses serments si
+l'on veut être heureux dans ce monde et dans l'autre!
+
+Brisé de douleur, Jean de Ganay répondit par une explosion de sanglots.
+
+
+
+P. S.--Mais Laure de Kerskoên? s'exclame un curieux impitoyable.
+
+--La chronique rapporte qu'elle fut enlevée et épousée par Bertrand de
+Mercoeur.
+
+--Furent-ils heureux?
+
+
+ FIN
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ PROLOGUE
+
+ EN BRETAGNE
+
+ I. Les Routiers.
+ II. Laure de Kerskoên.
+ III. Le Manoir.
+ IV. L'Oncle et la nièce.
+ V. Le Ménestrel.
+ VI. L'Attaque.
+ VII. Bertrand.
+ VIII. L'Évasion.
+ IX. Avant le départ.
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ EN MER
+
+ I. Guyonne la poissonnière.
+ II. L'Embarquement.
+ III. Le _Castor_.
+ IV. Le Complot.
+ V. Révolte à bord.
+ VI. Exécution.
+ VII. L'Amour d'une poissonnière et l'amour d'un pilote.
+ VIII. Disette.
+ IX. Terre.
+ X. Arrivée.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ L'ILE DE SABLE
+
+ I. L'Ile de Sable.
+ II. Les Quarante.
+ III. Première journée sur l'île de Sable.
+ IV. Brise-tout.
+ V. La Légende.
+ VI. Le Naufrage.
+ VII. Les Épaves.
+ VIII. L'_Érable_.
+ IX. Le Coffret.
+ X. Mystérieux.
+ XI. Découverte.
+ XII. Mort de Brise-Tout.
+ XIII. Perplexité.
+ XIV. Intrigue.
+ XV. Insurrection.
+ XVI. Combat.
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ GUYONNE ET JEAN DE GANAY
+
+ I. Cinq ans après.
+ II. Cinq ans après. (Suite).
+ III. Le Muet.
+ IV. Philippe et Guyonne.
+ V. Fragments de journal.
+ VI. La Surprise.
+ VII. Demandes et réponses.
+ VIII. Guyonne et Jean.
+ IX. Amour.
+ X. Retour du _Castor_.
+
+ CONCLUSION.
+
+
+ ________________________________
+ ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'île de sable, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DE SABLE ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+works. See paragraph 1.E below.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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