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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18454-8.txt b/18454-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2199c31 --- /dev/null +++ b/18454-8.txt @@ -0,0 +1,11021 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'île de sable, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'île de sable + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: May 26, 2006 [EBook #18454] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DE SABLE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + ÉMILE CHEVALIER + + + + + L'ILE + + DE SABLE + + + + + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + 3, RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + PROLOGUE + + + EN BRETAGNE + + + + + I + + LES ROUTIERS + + +Par une belle matinée de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la +ville de Saint-Malo, prirent une route boisée qui conduisait au sud, et +s'avancèrent vers un plateau escarpé. + +Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de +cour. Le plus vieux paraissait âgé de quarante-cinq ans. + +L'autre était un jeune homme, vêtu avec un goût sobre et distingué. +Quoique armé, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fête ou +aller à quelque gente réunion de châtelaines. Sa physionomie avait ce +caractère d'intrépidité féminine qui distingue les rejetons de la vielle +noblesse; ses traits étaient délicats, mais dans son oeil rayonnait une +indicible fierté; son front était blanc comme le marbre, mais large +et bombé, son nez finement dessiné, mais hardi dans son jet, sa bouche +petite, mais railleuse; son menton agréable mais allongé; son corps +grêle, mais musculeux et vigoureusement charpenté. Enfin, il était le +type de cette race franque qui s'imposa à la Gaule par la force brutale +après la décadence de l'empire romain. + +Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard. + +Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay. + +Celui-là était Breton. + +Celui-ci était Bourguignon. + +Tous deux comptaient des croisés parmi leurs aïeux; et, bien que la +glace féodale commençât à se fondre au soleil de la royauté, les de la +Roche et les de Ganay s'efforçaient de suivre les traditions surannées +de leurs ancêtres. C'est pourquoi Jean avait été envoyé en Bretagne par +le comte Germain de Ganay, son père, pour y faire ses premières armes +sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'était lié +d'amitié durant les guerres de la Ligue. Après avoir été page, Jean +s'était élevé au grade d'écuyer, et, à ce titre, servait Guillaume de la +Roche. + +Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchèrent sans prononcer +une parole. Le chemin qu'ils parcouraient était sinueux, raboteux et +profondément encaissé entre une double haie d'aubépine et de merisiers +en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait à l'allure +nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dévorait +l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa +monture, mais un sentiment de déférence l'empêchait de devancer son +compagnon qu'il suivait à une courte distance. Tout à coup, comme ils +atteignaient un endroit où la route formait un coude, cinq cavaliers, +armés de toutes pièces, lance en arrêt, et visière baissée, s'offrirent +à leur vue. + +--Par la messe, que signifie ceci? s'écria Guillaume de la Roche tirant +son épée. + +--Rendez-vous, ou vous êtes morts! commanda un des cavaliers dont le +casque était surmonté d'une aigrette noire. + +--Sur mon âme! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que +courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre présence, sans +permission? Arrière, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et +les lâches bandits qui t'accompagnent. + +Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils répondirent par un +bruyant éclat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole. + +--Je suis, dit-il, de bonne lignée, marquis de la Roche, et te déclare +mon prisonnier. + +--Attends que tu m'aies pris, avant de te répandre en forfanteries, +chevalier traître et félon. Maintenant, je te somme de détaler, ou je +tire sur toi comme sur un chien enragé. + +Et la Roche, après un signe à Jean de Ganay, avait rapidement replacé +son épée dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune +homme avait imité ce mouvement avec non moins de promptitude. + +--Sus! sus! Emparez-vous des mécréants, mes braves, cria le chef des +rufians. + +--Couard! viens donc te mesurer avec moi, à la longueur d'une lame! + +--Cent écus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se +contenta de dire l'autre à ses estafiers. + +--Reçois toujours ceci comme à-compte, repartit la Roche en dirigeant un +de ses pistolets contre son adversaire. + +Mais, quoique le coup fût bien ajusté, il n'eut aucun effet. La balle +rebondit sur la cuisse du chevalier sans même la bossuer, et les +routiers évoluèrent autour de nos héros pour leur couper la retraite. +Trois nouvelles détonations retentirent, presque en même temps. Jean +avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui +restait. Au milieu de la fumée produite par cette triple explosion, il +fut impossible de préciser l'étendue du résultat: cependant, un homme +vida les étriers, roula à terre et l'issue du combat était plus que +douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes déboucha d'un taillis +voisin. + +--A moi, à moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de +ses pennons. + +Aussitôt les nouveaux venus piquèrent des deux, et les agresseurs, dans +la prévision qu'ils seraient accablés par le nombre, tournèrent bride et +s'enfuirent au galop. + +Le marquis détacha quelques hommes à leur poursuite, puis il mit pied +à terre pour savoir quelle était la victime de l'attentat contre +sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette +perquisition, mais un coup d'oeil l'arrêta. Couvert de sang et de +poussière, le blessé haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il +avait été atteint au défaut de l'épaulière droite et se tordait en proie +à d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya +son genou sur sa poitrine, déboucla les jugulaires de son heaume, enleva +la coiffure et examina un instant la figure du routier. + +--Qui es-tu? lui demanda-t-il. + +--A boire! j'ai soif, je brûle, pour l'amour du ciel, donnez-moi à +boire! répondit l'inconnu d'une voix étranglée. + +Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut à une +source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au blessé +qui but avidement ce liquide rafraîchissant. + +--Ah! continua-t-il, cela fait du bien! + +--Mais qui es-tu? à qui appartiens-tu? réitéra le marquis. + +L'étranger garda le silence. + +--Parle, ou je te perfore comme un misérable hérétique, poursuivit la +Roche avec un geste significatif. + +--Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi. + +--Parleras-tu? + +--Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut obligé de se +baisser jusqu'à sa bouche pour l'entendre, je suis à la solde du duc de +Mercoeur. + +--Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais... C'était lui qui avait une +aigrette noire, n'est-ce pas? + +--Je l'ignore. + +--Jour de Dieu, tu mens, soudard! + +--Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux +patron. + +--Cuides-tu me leurrer par tes impostures! + +--Je souffre, oh! je souffre peines et châtiments infernaux, râlait le +routier que les tiraillements de douleurs étouffaient. + +--Qu'on lui enlève sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval, +enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu +éloignés du manoir; là, il sera pansé par notre barbier, et demain il +subira un interrogatoire. Vous m'en répondez sur votre col. + +Bientôt la petite troupe sa mit en marche, ayant à sa tête les deux +gentilshommes. + +--L'infâme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une +embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouillée. Qu'il +m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous +verrons... + +Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta: + +--J'espère, mon ami, que vous n'avez reçu aucun heurt? + +--Non, messire; grâce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais +sauriez-vous, d'aventure, qui était le chevalier déloyal auquel ils +obéissaient? + +Le marquis fixa son interlocuteur avec sévérité et fronça les sourcils. + +--Pardon, dit Jean déconcerté par la dureté de ce regard incisif. + +--Votre curiosité est excusable, vicomte, reprit de la Roche en +changeant de ton. Au surplus, il est heure que je vous initie aux +secrets de la famille dans laquelle vous désirez entrer. Ne rougissez +pas; je sais que vous êtes affolé de ma nièce, Laure de Kerskoên; et je +crois que la demoiselle ne vous voit pas d'un trop mauvais oeil. Aussi +dois-je vous confier certaines affaires de nature fort grave, avant que +d'accomplir un projet qui me coûtera peut-être la vie. Me jurez-vous que +dans le cas où je viendrais à périr, vous prendriez Laure de Kerskoên +pour femme et légitime épouse? + +--Je le jure sur la garde de mon épée! dit solennellement Jean de Ganay. + +--Votre serment me suffit. Apprenez maintenant que j'ai dans le duc de +Mercoeur, gouverneur de la belle province de Bretagne, un implacable +ennemi, qui depuis vingt-cinq ans a tout mis en oeuvre pour flétrir +l'écusson des de la Roche, et déshonorer leur chef. Voici le motif de +cette haine. Le duc s'était épris de ma soeur cadette, Adélaïde de la +Roche, la mère de Laure. Comme il était homme de moeurs dissolues et +perverses, mon père lui refusa la main de sa fille qu'il maria au comte +Alfred Kerskoên. Dès lors, de Mercoeur nous voua une inimitié que le +temps n'a fait qu'accroître. Après avoir répandu sur ma soeur des bruits +odieux, il appela son mari en combat singulier et le tua. Puis, les +mains dégouttantes du sang de mon beau-frère, il osa renouveler ses +propositions à la veuve... Elle le repoussa avec horreur, et mourut +presque subitement, en donnant le jour à Laure. Cela se passait en +1581; j'étais au siège de Cambrai. A ma rentrée, en Bretagne, je reçus +communication de ces tristes nouvelles. Sans débotter, je me rendis à +Rennes où le duc tenait sa cour, et là, devant tous ses fiers barons, +je l'insultai grièvement. Le lendemain, nous nous battions à cheval et +à outrance. L'ayant désarçonné, nous recommençâmes le combat à pied. +Son épée se brisa contre mon écu, et il était à ma merci, quand, par un +sentiment de compassion que je me reproche toujours, je lui laissai la +vie sauve. Loin de me témoigner de la reconnaissance pour cet acte de +générosité, il ne rêva plus que vengeance, et telle est la source de +sa profonde animadversion contre notre glorieux Henri IV. Après +l'assassinat du feu roi Henri III, je pris fait et cause pour la Ligue +contre le Béarnais, et le duc de Mercoeur, quoique fervent catholique, +promit secrètement son appui aux calvinistes. Plus tard, Mayenne commit +une faute irréparable pour couvrir ses desseins ambitieux: il fit +proclamer le cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X, le 7 août +1589. Alors, comprenant dans quel abîme de maux l'anarchie allait +entraîner notre pauvre France, et pressentant les intentions +usurpatrices de Philippe II, qui, derrière le manteau de la religion, +ne visait à rien moins qu'à l'unité monarchique sur toute l'Europe et à +l'abaissement du trône pontifical, je m'unis franchement aux partisans +de Henri. En revanche le duc de Mercoeur fit volte-face, se coalisa, +contre ce prince avec les ducs de Longueville, de Montpensier, +d'Épernon, d'Aumont, le baron d'O, et cria à qui voulut l'entendre que +j'étais un renégat, un relaps, un hérétique. Mais ce fut en vain qu'il +distilla le venin de la calomnie, pour m'aliéner l'affection des vassaux +bretons; mes principes étaient trop bien connus. Je puis même dire que +j'ai eu une grande part dans l'abjuration de Henri IV. L'excommunication +de Grégoire XIV ne m'a point effrayé, parce que j'étais sûr de gagner +une âme au ciel, et un bon souverain à ma patrie. Et lorsque Clément +VII, cédant aux sollicitations de mes amis, d'Ossant et Duperron, +accorda l'absolution à notre roi bien-aimé, j'ai béni la Providence +de la faveur qu'elle octroyait à la France par l'entremise du divin +pontife. Mais la jalousie du duc de Mercoeur a grandi de tous ses +insuccès. Furieux du triomphe de la cause que j'avais soutenue, il +essaya de se faire passer ici comme l'héritier des anciens ducs, +complota avec Philippe II, et refusa l'allégeance au roi Henri. +Cependant il me craint et, n'osant m'attaquer ouvertement, se déguise +pour m'attendre avec des assassins au coin d'un bois... + +--Quoi! dit Jean surpris, c'était... + +--Chut! n'avançons rien sans preuve; l'Église le défend, et moi-même, +emporté par la colère, j'ai failli pécher. Au surplus, demain, le doute +ne sera plus permis. Mais, pour terminer, vous êtes informé de la haine +qui anime le duc de Mercoeur contre notre maison. + +--Cette haine, je la méprise! s'écria vivement le jeune homme. + +De la Roche branla la tête d'un air sombre. + +--Le duc est puissant, dit-il ensuite, trop puissant! + +--Le crédit du roi, hasarda l'écuyer... + +--Le crédit du roi est sans influence sur les fanatiques, et, je vous +l'avoue, j'appréhende fort que, malgré le traité de Vorvins, l'édit de +Nantes, du 13 avril dernier, édit qui assure aux huguenots égalité de +charges, d'honneurs et de dignités avec les catholiques, ne soit mal +vu par la cour de Rome et ne pousse la France dans de nouvelles guerres +religieuses. Enfin!... + +Et le marquis passa sur son front sa large main que sillonnait une +cicatrice. + +--Enfin, reprit-il, j'ai les lettres patentes qui me confirment dans la +charge de lieutenant général du Canada. Dans huit jours, nous partirons +pour cette terre vierge dont on rapporte tant de merveilles, et Laure +entrera au couvent de Blois où elle attendra patiemment le retour de son +fiancé. Si je succombe, vous la protégerez, n'est-ce pas, Jean? + +--Oh! s'écria le jeune homme avec chaleur. + + + + + II + + LAURE DE KERSKOÊN + + +Il était midi. Assise dans une vaste chaire sculptée Laure de Kerskoên, +châtelaine de Vornadeck, feuilletait son beau missel imprimé sur +parchemin enluminé de miniatures d'après l'art byzantin et enrichi d'une +brillante couverture ayant des fermoirs d'or ciselé, avec l'améthyste +orientale au centre, enchâssée dans une plaque d'argent selon l'as de +saint Éloi, orfèvre du roi Dagobert. + +Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, avait l'âge des illusions, +dix-sept printemps. C'était un bouton de rose près de fendre la capsule +qui jalouse la richesse de ses couleurs, la suavité de ses parfums. Rien +de joli et de mutin à la fois comme son visage, où la témérité et la +douceur harmonisaient leurs traits. + +En face de la jeune fille, se tenait sa nourrice, dame Catherine, +vieille Normande qui, depuis l'enfance de Laure, lui avait tenu lieu de +mère. + +--Dis donc, nourrice, s'écria tout à coup la noble demoiselle, en posant +le missel sur ses genoux, saurais-tu pas l'heure qu'il est? + +--M'est avis que la douzième heure approche, répliqua Catherine, car +voici sonner le cor, pour relever la garde du château. Bientôt notre +bon seigneur de la Roche-Gommard sera céans, avec son aimable écuyer, le +sire de Ganay. Je suis sûr que votre coeur soupire après lui. Le vicomte +Jean est aussi beau damoiseau qu'intrépide cavalier. + +Une petite moue tout à fait dédaigneuse monta aux lèvres de Laure, qui +reprit au bout d'une minute: + +--Parlais-tu pas, ce matin, d'aller visiter la poissonnière qui s'est +cassé la jambe'? + +--Oui, chère damoiselle, j'irai dès que la grande chaleur sera diminuée. + +--J'imagine qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Si mon oncle +et tuteur rentre, dans l'après-dîner, il ne te sera guère possible de +quitter le castel, nourrice. + +--De vrai, ma fille, vous raisonnez comme un ange; je vais prendre une +mante et vite porter à cette pauvre femme les herbages et potions qu'a +prescrits le chirurgien-barbier. + +Ce disant, la vieille Normande se leva de son siège et sortit. + +--Ah! exclama joyeusement Laure, dès que sa «duègne,» comme elle +l'appelait, eut laissé retomber la portière de l'appartement. Ah! je +suis donc libre, enfin! Quelques minutes de plus et peut-être... Après +tout, Catherine est si indulgente pour moi! elle n'en aurait soufflé mot +à monseigneur de la Roche. Il ne tardera moult à revenir et ce Jean de +Ganay avec lui... Quel ennui! Mais elle aussi ne tardera moult à venir, +elle viendra avant eux, ma gentille messagère... Quel bonheur! + +Bondissant de gaieté, la nièce du marquis courut à une étroite croisée +en ogive, garnie de vitraux coloriés, et souleva le châssis inférieur. +Un amoureux rayon de soleil l'enveloppa sur-le-champ dans les ondes de +sa lumière éclatante, et s'étendit follement sur le parquet. + +Pendant vingt minutes, Laure de Kerskoên, accoudée à l'entablement de +la fenêtre, interrogea l'étendue de la voûte azurée, en effeuillant +les corolles d'une adorable méditation. Elle commençait toutefois à +s'impatienter, quand au nord apparut un point noir. + +--Adresse! ma tendre Adresse! murmura la jeune fille. + +Le point grossissait insensiblement, prenait des proportions, des +formes sveltes et élancées. C'était une colombe fendant l'atmosphère à +tire-d'ailes. Elle approche, elle approche; déjà on peut distinguer, son +blanc plumage et son col léger que ceint un cercle vert. + +--O chère Adresse! répéta Laure, c'est bien toi; je ne m'étais pas +trompée! + +Comme un pilote habile, reconnaissant le port après une périlleuse +traversée, l'oiseau double d'ardeur dès qu'il aperçoit la délicieuse +tête de Laure, encadrée dans l'embrasure de la fenêtre. Il a franchi +l'enceinte du castel, plane sur les remparts extérieurs, et ne tardera +pas à recevoir le prix de sa course, lorsque, soudain, une détonation +se fait entendre, et la demoiselle de Kerskoên pâlit, puis pousse un cri +perçant. Toutefois, bientôt, elle recouvre tout son sang-froid. Alors, +elle projette son corps en dehors de la croisée, et voit le volatile, +battant des ailes, désespérément accroché aux rinceaux d'une moulure, +à quelques pieds au-dessous d'elle. Au bas, sur le mur de ronde, +des arquebusiers rient à gorge déployée et félicitent l'un de leurs +_compaings_, dont l'arme meurtrière a blessé l'innocente créature. Ravi +de sa dextérité, le soldat rit plus fort que les autres. Mais à la +vue de la nièce de leur seigneur, les arquebusiers se taisent et +s'éloignent. La jeune châtelaine peut alors, sans crainte d'être +surprise, se baisser davantage, allonger le bras, saisir l'infortunée +colombe. Elle la prend doucement, l'attire à elle, et retourne à son +siège. L'oiseau avait la cuisse cassée. Laure ne put retenir ses larmes. + +--Pauvre chérie! dit-elle, d'une voix entrecoupée, elle ne guérira +jamais... + +Pourtant, elle lava la plaie avec soin, retira des chairs meurtries le +duvet sanglant qui les souillait, et, après s'être assurée que le plomb +n'avait fait qu'écorcher quelques tendons secondaires, elle enleva du +cou de la colombe un ruban vert, et la porta douillettement sur son lit. + +--Notre-Dame de Bon-Secours, disait-elle, ayez pitié de ma mignonnette +Adresse! Je brûlerai en votre honneur quatre gros cierges de cire +parfumée, et donnerai une belle nappe de toile de Flandres pour votre +autel, si me la conservez en vie et santé; sans quoi, ferai occire le +scélérat d'arquebusier qui lui aura baillé la mort! + +Cette invocation terminée, Laure de Kerskoên déroula le ruban qu'elle +avait glissé dans son corsage, l'introduisit dans un flacon de bronze +pendu à sa ceinture par une chaînette de même métal et l'en retira au +bout de cinq secondes. + +La couleur primitive avait disparu. Il était jaune et marqué de +caractères brunâtres. + +En un clin d'oeil, la jeune fille eut dévoré ces caractères, et tous ses +membres frémirent d'épouvante. + +A cet instant, le son d'une trompette éveilla les échos du manoir. Laure +se précipita à la fenêtre, ses regards se rivèrent sur l'esplanade qui +longeait le pont-levis de l'entrée principale. + +--Le marquis de la Roche et Jean de Ganay! fit-elle avec effroi... +Sainte Vierge! Bertrand est perdu! + + + + + III + + LE MANOIR + + +Bâti sur le plateau d'un rocher abrupt, le manoir de la Roche était +une des plus redoutables forteresses de la Bretagne. Sa configuration +générale ressemblait à celle d'un trapèze, dont l'axe se dirigeait du +sud-ouest au nord-ouest, et dont le petit côté s'étendait au nord-est. + +Cette configuration était décrite par une enceinte de remparts élevés de +trente pieds. Derrière, on apercevait le château proprement dit. Quatre +grosses ailes, en pierres de taille, reliées entre elles par des tours +carrées, le composaient. Derrière encore, au centre d'une vaste cour, +s'élançait, à vingt toises de hauteur, la citadelle, sorte de donjon +octogonal couronné d'un diadème de tourelles à encorbellement. C'était +là qu'on déposait les armes, les munitions, qu'on enfermait les +prisonniers de guerre, qu'on se réfugiait dans les cas désespérés. +Un fossé profond, taillé en biseau, dans le roc vif, et aux parois +hérissées de pointes de fer, entourait le donjon à son pied. Cinq portes +y conduisaient: les deux premières situées, sous une voûte, dans le +rempart extérieur et séparées par une herse intermédiaire, les deux +suivantes établies dans le corps de l'édifice habité, également séparées +par une herse intermédiaire, et la cinquième pratiquée à la base +du donjon. Nul fossé de circonvallation ne longeait les premières +fortifications, posées à même sur des rochers perpendiculaires d'une +escalade impossible. On ne pouvait arriver au château que par un sentier +en zigzag, incrusté, pour ainsi dire, dans le flanc de la montagne +et qui menait à un pont-levis sous lequel on avait creusé un puits +très-profonds. Deux masses de granit, en forme de demi-lunes, pourvues +de nombreux créneaux et de barbacanes, défendaient ce pont. + +Le château de la Roche avait été construit au treizième siècle par Aymon +de la Roche à son retour des croisades. C'est assez dire que le style du +monument appartenait à l'architecture féodale. + +Dès que le cor eut sonné, un archer parut sur la plate-forme de la +porte. + +--Bretagne et Navarre! lui cria le marquis. + +Aussitôt on entendit un grincement de chaînes sur des treuils, et le +pont s'abaissa bruyamment. La cavalcade entra, le seigneur de la Roche +en tête. Arrivé dans la cour d'honneur, il s'arrêta, donna quelques +ordres concernant le captif, sauta, de cheval et fit signe à son écuyer +de le suivre.--Prenant un large escalier, ils traversèrent bientôt la +salle d'armes, et pénétrèrent dans une pièce déplus étroite dimension, +contiguë à cette salle. + +C'était la chambre du marquis de la Roche-Gommard. + +Elle avait l'air bien sombre et bien austère, cette chambre! + +On eût dit de la cellule d'un dominicain. + +Rien pour flatter le regard..... Mais l'ameublement consistait en un lit +de camp simplement couvert d'une peau d'ours, deux tables chargées de +livres, cartes, mappemondes, instruments de physique et d'astronomie, +quelques escabeaux et une cassette scellée dans la muraille blanchie à +la chaux. Le seul ornement digne d'attention était un grand christ en +bois noir, d'une exquise pureté de formes. On prétendait que ce christ +était l'oeuvre du fameux Michel-Ange, qu'il avait été enlevé à l'église +du Saint-Esprit, à l'époque des guerres d'Italie, et vendu cent marcs +d'argent au père de Guillaume de la Roche. + +Le marquis avait pris un siège, tiré de son pourpoint un parchemin +scellé aux armes de France et de Navarre, dont il parcourait la teneur, +tandis que Jean de Ganay se tenait à quelques pas, dans une attitude +respectueuse. + +Le parchemin renfermait ces lignes: + +«Nous, Henry, quatrième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et +de Navarre, à notre ami et féal Troillus des Mesgonnets, chevalier de +notre ordre conseiller en notre conseil et capitaine de cinquante +hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche, marquis +de Cotemmineal, baron de Las, vicomte de Caventon et Saint-Lô, +en Normandie, vicomte de Travallet, sieur de la Roche-Gommard, et +Quermolac, de Gornac, Benteguigno et Lescuit, conformément à la volonté +du feu roi Henry troisième, avons créé lieutenant-général du pays de +Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, rivière de la Grande-Baie, Norimbègne +et terres adjacentes, aux conditions suivantes: + +»Que le sieur de la Roche aura particulièrement en vue d'établir la foi +catholique; que son autorité s'étendra sur tous les gens de guerre, tant +de mer que de terre: qu'il choisira les capitaines, maîtres de navires +et pilotes: qu'il pourra les commander en tout ce qu'il jugera à propos, +sans que, sous aucun prétexte, ils puissent refuser de lui obéir; qu'ils +pourra disposer des navires et des équipages qu'il trouvera dans les +ports de France, en état de mettre en mer, lever autant de troupes qu'il +voudra, faire la guerre, bâtir des forts et des villes, leur donner +des lois, en punir les violateurs, ou leur faire grâce: concéder aux +gentilshommes des terres en fiefs, seigneuries, châtelainies, comtés, +vicomtés, baronnies et autres dignités relevantes de notre suzeraineté, +selon qu'il croira convenable au bien du service, et aux autres de +moindre condition, à telle charge et redevance annuelle qu'il lui plaira +de leur imposer, mais dont ils seront exempts les six premières années, +et plus, s'il l'estime nécessaire: qu'au retour de son expédition, il +pourra répartir entre ceux qui auront fait le voyage avec lui le tiers +de tous les gains et profits mobiliaires, en retenir un autre pour +lui et employer le troisième aux frais de la guerre, fortifications +et autres dépenses communes: que tous les gentilshommes, marchands +et autres qui voudront l'accompagner à leurs frais, ou autrement, le +pourront en toute liberté, mais qu'il ne sera pas permis de faire le +commerce sans sa permission, et cela sous peine de confiscation de leurs +navires, marchandises et autres effets; qu'en cas de maladie ou de mort +il pourra, par testament ou autrement nommer un ou deux lieutenants pour +tenir sa place; qu'il aura la liberté de faire dans tout le royaume +la levée des ouvriers et autres gens nécessaires pour le succès de son +entreprise: finalement, qu'il jouira des mêmes pouvoirs, privilèges, +puissance et autorité, dont le sieur de Roberval avait été gratifié par +le feu roi François premier. + +»Donné en notre palais du Louvre, en notre bonne ville de Paris, +ce douzième jour de janvier de l'an de grâce mil cinq cent +quatre-vingt-dix-huit et de notre règne le neuvième. + +»Signé, HENRY de France et de Navarre.[1]» + +[Note 1: On comprend que la lettre que nous donnons ici n'est qu'un +abrégé très-succinct de celle qui accordait à Guillaume de la Roche +la lieutenance du Canada. Publier la lettre en entier eût été un +hors-d'oeuvre qui aurait nui à l'intérêt dramatique de notre récit.] + +--Jean, dit le marquis, quand il eut terminé sa lecture. + +--Monseigneur! + +--Vous avez étudié la relation de Jacques Cartier? + +L'écuyer s'inclina affirmativement. + +--Et vous êtes toujours résolu de m'accompagner? poursuivit Guillaume de +la Roche, en enveloppant le jeune homme d'un regard inquisiteur. + +--Oui, messire, répliqua l'écuyer sans hésitation. + +--Les périls, les dangers ne vous effrayent pas? + +--Je sors d'une famille où la peur est mot vide de sens. Sur notre +devise on a gravé: _Audaces fortuna juvat_! Ce qui signifie, pour +moi, que l'homme ne doit jamais trembler quand il poursuit une noble +entreprise. + +--Bien, dit Guillaume; j'aime à vous entendre parler de la sorte. Mais +vous savez le but de notre expédition en Acadie? + +--Fonder une colonie. + +--Ce n'est pas tout, reprit le marquis avec exaltation; oh! ce n'est +pas tout! Que dis-je, c'est la moindre cause! Il s'agit, mon enfant, de +propager les doctrines que notre Sauveur, Jésus-Christ, a transmises +au monde, par la voie de la sainte Église catholique, apostolique et +romaine! il s'agit, mon cher enfant, de porter le flambeau de lumière et +de vérité au milieu des peuplades ignorantes et idolâtres qui habitent +les forêts de l'Amérique du Nord; il s'agit de faire notre salut, +de mériter le ciel en convertissant les Indiens à notre religion! il +s'agit,--et de la Roche baissa la voix,--d'empêcher les hérétiques, les +huguenots--vous m'entendez, Jean--de distiller sur la Nouvelle-France +le venin de leurs dogmes mensongers, comme ils avaient déjà essayé de le +faire à Charlefort, à l'instigation de Coligny! + +Après cette sortie, dictée par le fanatisme religieux de l'époque, de la +Roche-Gommard pencha la tête sur sa poitrine et se livra à une profonde +méditation. Mais s'il eût jeté les yeux vers son écuyer, il aurait été +surpris de l'altération qu'il avait subie, depuis quelques instants, +Jean de Ganay était d'une pâleur livide; ses traits se contractaient, +ses muscles frémissaient, il semblait se débattre contre une colère +sourde dont il voulait comprimer l'essor, et se mordait furieusement les +lèvres, comme pour refouler les paroles qui affluaient à sa bouche. Peu +à peu, cependant, il se maîtrisa, et quand le marquis s'arracha à ses +pensées, Jean était calme ou du moins paraissait l'être. + +--Vous m'avez compris? demanda le seigneur de la Roche. + +--Je vous ai compris, répondit froidement Jean. + +--Et vous viendrez, la croix d'une main, la houe de l'autre? et si je +succombe... + +--Je veillerai à l'accomplissement de vos dernières volontés. + +--Merci, Jean, dit le marquis, se levant et prenant la main du vicomte +qu'il trouva moite et glacée; merci; vous serez un jour la gloire de la +chrétienté. A demain! Faites vos apprêts pour le départ. + +De Ganay se retira et Guillaume de la Roche alla se prosterner devant +son crucifix. + + + + + IV + + L'ONCLE ET LA NIÈCE + + +Cependant, Laure de Kerskoên s'était de nouveau jetée dans sa chaire et +elle réfléchissait. + +--Quelle folie! m'écrire qu'il viendra ce soir! ne lui avais-je pas dit +que j'attendais mon oncle! Mais, que signifient ces mots: «Ne craignez +rien. Mes précautions sont bien prises; demain, si vous le voulez, nous +serons unis par des liens indissolubles!» Oh! je tremble! que prétend-il +faire? Cher Bertrand, il est capable de tout... il m'aime tant!... +Pourquoi faut-il qu'une inimitié mortelle divise nos parents? Mais, non, +non, je n'aurai jamais d'autre époux que lui au monde! oh! plutôt je +préférerais m'enterrer dans un cloître! Mon amour n'est-il pas juste, +n'est-il pas légitime? mon existence ne la dois-je pas à ce valeureux +champion? Où serais-je sans lui, bonne Sainte-Marie! Au péril de sa vie, +il m'a arrachée aux flammes qui dévoraient le couvent de ma tante... +Comme il est beau, comme il est brave! Et puis, si timide avec moi! +affrontant tous les dangers pour venir soupirer un instant sous les +fenêtres de sa reine! Quelle différence avec ce Jean de Ganay, dont les +assiduités m'importunent! D'ailleurs, quoi qu'en pense le marquis de la +Roche, il ne me semble pas loyal catholique, le Bourguignon! Je ne me +souviens pas de lui avoir vu faire le signe de la croix, et il trouve +toujours un prétexte pour ne pas assister au divin sacrifice de la +messe. Bien au contraire, Bertrand n'y manque jamais, lui! Chaque +dimanche, déguisé en serf, je l'aperçois pieusement humilié en un coin +de l'église du hameau, où je vais régulièrement depuis la mort de notre +digne chapelain... Venir ce soir, quelle imprudence! Si je pouvais +l'avertir! Impossible, Adresse est trop grièvement blessée! Que +résoudre?... Si je savais où il est!... Et cet écuyer qui rôde sans +cesse sur les remparts! En disant à monseigneur de la Roche de doubler +les gardes, parce que... parce que... Mauvais moyen, mauvais moyen; mon +oncle concevrait des soupçons! Fatalité! quelque magicien m'aura jeté +un sort, c'est sûr... Il faut implorer le secours de ma miséricordieuse +patronne! + +Ayant formé ce dessein, la dévotieuse jeune fille courut s'agenouiller +devant son prie-Dieu. + +Tandis qu'elle était ainsi prosternée, Guillaume de la Roche entra sans +bruit chez elle. + +Ne voulant point troubler ses oraisons, il allait se retirer, car il +était bien loin de se douter, le rigide tuteur, que c'était une pensée +terrestre, une pensée mondaine, une pensée d'amante insoumise, qui +absorbait ainsi l'attention de sa pupille; mais tout à coup celle-ci +s'écria avec allégresse: + +--Oh! merci, merci! bienheureuse patronne, vous avez exaucé mes voeux; +il est sauvé! + +--Qui cela? demanda le marquis. + +--Monseigneur de la Roche! balbutia Laure interdite. + +--Eh bien! chère enfant, est-ce ainsi que vous recevez votre oncle après +deux mois d'absence? + +--Pardon, pardon, dit Laure en rougissant, je... + +--Vous ne m'attendiez pas, méchante fille, reprit Guillaume en la +baisant tendrement au front. Mais grâce au ciel, nous sommes revenus +sains et saufs et tout est prêt pour notre prochain départ. + +--Votre prochain départ! + +--Ah! ma mie, vous gémirez, car j'emmène avec moi le chevalier de vos +pensées. Jean de Ganay m'accompagnera à la Nouvelle-France. Ça, ne te +désole pas, ma Laurette; ne baisse pas ces grands yeux bleus pour cacher +ton affliction. Je te promets de te le rendre dans un an au plus. + +--Mais, monseigneur... + +--Mais quoi, mademoiselle? dit Guillaume en s'asseyant et l'attirant sur +ses genoux. + +--Mais... + +--Puisque je te promets de te le rendre. Ne vas-tu pas être jalouse de +ton vieil oncle? La séparation vous fortifiera tous deux, et vous +me saurez gré de vous avoir tenus éloignés durant quelque temps. Tu +passeras ton veuvage chez l'abbesse du moustier de Blois. + +--Mais, mon oncle, dit enfin la jeune châtelaine qui s'était peu à peu +remise de son émotion, ne m'avez-vous pas annoncé que votre projet de +fonder une colonie à la Nouvelle-France était ajourné? + +--Ah! répliqua le marquis en souriant, c'est moins mon projet de +colonisation que le colon que j'enlève qui m'attire cette insidieuse +question. + +--Vous avez donc obtenu vos lettres patentes? dit-elle avec une +agitation qui échappa à son interlocuteur. + +--Bien mieux, répondit-il; j'ai triomphé des pièges que m'avait tendus +le duc de Mercoeur. + +Laure tressaillit. + +--Chère enfant, dit de la Roche en la pressant affectueusement contre sa +poitrine, tu me pardonneras de te délaisser. Mais la voix de Dieu parle +à ma conscience. Il faut que je parte. Nouveau Pierre l'Hermite, je +porterai la bannière de l'Église romaine au milieu des infidèles, +et bientôt l'autre rive de l'Atlantique retentira de louanges au +Tout-Puissant. Courage, ma fille! offre ton âme à Dieu! il t'aidera à +supporter cette épreuve. + +Laure était sensible. Élevée par Guillaume de la Roche qui l'avait +gâtée, elle le chérissait à l'égal d'un père. Si les longues expéditions +de son tuteur ne l'avaient jamais effrayée, à cette époque de troubles +et de guerres civiles, l'idée d'un voyage au delà de l'Océan, vers des +contrées qu'on jugeait beaucoup plus lointaines qu'elles ne le sont +réellement, cette idée, disons-nous, ne pouvait manquer de l'attrister. +Elle fondit en larmes. + +Persuadé que ces larmes avaient plutôt son écuyer pour objet que +lui-même, Guillaume essaya de la consoler par des caresses. Puis +s'imaginant opposer un remède souverain à la douleur de sa nièce, il lui +dit en la quittant: + +--Allons, enfant, sèche tes pleurs. Vous serez fiancés avant que nous +nous embarquions. + +Aussitôt qu'il eut laissé la chambre, Laure frappa trois fois sur un +gong avec une baguette d'argent. Sa camériste, jeune Picarde accorte, +avenante, parut. + +--Suzette, quel est le sergent de garde à la porte du château? + +La soubrette cligna de l'oeil d'un air intelligent et répondit: + +--C'est Goliath! + +--Descends à l'office, et ordonne au sommelier de ne pas oublier ce soir +le poste... Tu m'entends! + +--Mademoiselle sera obéie, dit Suzette en s'inclinant. + +--Ah! je suis indisposée... Je ne paraîtrai pas au souper. + +Suzette fit une deuxième révérence et sortit. + +--Comme cela, s'écria alors la nièce du marquis, peut-être réussirai-je +à le voir en sûreté! + + + + + V + + LE MÉNESTREL + + +--Allons, sergent Goliath, encore un verre de ce généreux cidre dont +nous a gratifiés la noble Laure de Kerskoên. + +--Verse, verse toujours, Oreille-de-Lièvre; car, ventremahom! la langue +m'arde plus que charbon ardent, et mon estomac résonne comme une tonne +vide. + +--Brave demoiselle, que notre châtelaine! ajouta Oreille-de-Lièvre, en +remplissant une écuelle de bois que lui tendait le sergent. + +--Jour de ma vie! tu dis vrai, répondit celui-ci. Brave demoiselle, +ventremahom! + +Et il porta le gobelet à ses lèvres. + +Mais tout à coup il s'arrêta, tendit l'oreille. + +--Qu'as-tu donc, Goliath? on dirait que tu écoutes quelque chose. + +--Vraiment oui, ventremahom, j'écoute... n'entendez-vous pas? + +Par la porte entr'ouverte du corps de garde, la brise du soir apportait +ces paroles bien connues, chantées sur un mode lent et harmonieux: + + ................... Li Bretons + Jadis souloioient par prouesse, + Des aventures qu'ils oioient + Faire des lais par remembrance + Qu'on ne les mist en oubliance... + +--Oh! oh! ventremahom! cela nous annonce, si je ne m'embrène en fumier +d'erreur, le jovial trouvère qui tant nous donna soulas et esbattements +ces derniers jours. Sans doute il demande l'hospitalité. Ce sera +précieuse aubaine pour nous de le recevoir en notre chambrée. Il nous +contera vaillantes histoires des preux Armoricains, et ne manquera pas +de nous redire les merveilleuses aventures du chevalier Bertrand du +Guesclin. + +--Et aussi l'expédition des quatre fils de Montglave, dit +Oreille-de-Lièvre: «A l'issu de l'hyver que le joly temps de l'esté +commence et qu'on voit les arbres florir et les fleurs s'espanyr.» + +--Pas si vite, compère, pas si vite, intervint un troisième +hallebardier; festinons, banquetons, c'est fort bien; mais ne forçons +pas la consigne. Le couvre-feu est sonné! + +--Oh! la piètre affaire! dit Goliath. Qu'on introduise notre galant +ménestrel, je réponds de tout! + +--Nenni, sergent, nenni! reprit l'autre avec opiniâtreté; répondez de +votre nuque, soit; cela vous regarde; mais de la mienne, c'est objet qui +m'intéresse trop particulièrement pour que j'abandonne à aucun le soin +de sa responsabilité. + +--Ventremahom! m'est avis, vieux pleurard de Balafré, que tu ne seras +satisfait que quand je t'aurai refroidi le sang avec mon baume d'acier. + +Balafré allait riposter, mais un des hallebardiers lui tendit l'écuelle +qui ne cessait de circuler à la ronde. Le parfum du liquide pétillant +apaisa la colère du troupier, et après avoir bu, il dit: + +--D'ailleurs, agissez comme vous le désirez; moi je m'en lave les mains, +ainsi que monsieur Ponce Pilate fit, à l'occasion du jugement prononcé +contre notre rédempteur Jésus. + +--Ventremahom! tu as raison de consentir... + +--Mais, sergent, objectèrent quelques-uns des soudards, si notre redouté +seigneur, le marquis de la Roche, vient à savoir que nous avons reçu un +étranger en notre corps de garde?... + +--Jour de ma vie! qui osera le lui dire? Y a-t-il un espion parmi nous? + +Cette interrogation imposa silence aux récalcitrants. Au reste le chant +du trouvère était si poétique, si harmonieux, qu'il eût attendri un +rocher. En ce moment, il modulait, en s'accompagnant de son rebec, +la vieille romance bretonne dont Thibault, comte de Champagne, nous a +laissé la traduction: + + Las! si j'avais pouvoir d'oublier + Sa beauté, sa beauté, son bien dire, + Et son très-doux, très-doux regarder, + Finirait mon martyre. + ..................... + +--Il n'y a pas une couple de gosiers comme celui-là dans tout le monde, +ventremahom! c'est notre barde; il ne couchera pas à la taverne de la +belle étoile, dussé-je, pour cet acte de charité, être fouetté de verges +jusqu'à effusion de sang. Ça, mandez la sentinelle. + +Au bout de quelques minutes, le factionnaire arriva dans le corps de +garde du château de la Roche, où se passait cette scène. + +--Ah! c'est toi, Courtevue! dit Goliath. Qui ballade à pareille heure +sous les murs du château? + +--Le trouvère armoricain. + +--Seul? + +--Seul, sergent. + +--Qu'on abaisse le pont, ventremahom! nous avons encore une cruche +pleine, et nous coulerons joyeuse nuit, jour de ma vie! + +Après ces paroles, le chef du poste, sans défiance, sortit pour aller à +la rencontre de l'hôte que la chance lui amenait. + +L'énorme panneau de madriers décrivit lentement son quart de cercle +et recouvrit horizontalement le puits qui précédait l'entrée des +fortifications. + +--Qui vive! cria Goliath, apercevant une ombre à travers les ténèbres de +la nuit. + +En réponse à son interrogatoire, il reçut ce couplet: + + Pour débaucher, par un doux style, + Femme ou fille de bon maintien, + Point ne faut de vieille subtile, + Frère Lubin le fera bien. + +--Est-ce toi, ventremahom, mon barde? + +Accroupie devant le pont, l'ombre continuait sa ballade: + + Je pregche en théologien; + Mais pour boire de belle eau claire, + Faites-la boire à votre chien; + Frère Lubin ne le peut faire. + +--Ah! bravo! bravo! ventremahom! dit Goliath en se frottant les mains. +Accours, mon gai rossignol; tu pomperas à autre réservoir qu'à claire +fontaine! Et, par les cornes du diable!... + +Mais, avant qu'il eût achevé sa phrase, dix doigts vigoureux nouaient +son cou dans leurs muscles d'acier, un poignard était planté dans sa +poitrine et il tombait dans le puits, sans proférer un soupir! + + + + + VI + + L'ATTAQUE + + +Pendant ce temps, le vicomte Jean de Ganay se promenait sur le rempart, +autant pour s'assurer que les sentinelles étaient bien à leur poste que +pour méditer. + +Le temps, superbe le matin, s'était assombri dans l'après-midi, et, à +ce moment, de lourds nuages noirs se traînaient péniblement au ciel. Les +ténèbres étaient profondes; aucun rayon de lune n'apparaissait; mais à +de courts intervalles, un éblouissant éclair déchirait en échancrures +embrasées l'épais manteau du firmament et illuminait les hautes tours du +château. + +Nulle brise ne courait dans l'air: on respirait une atmosphère épaisse, +chargée d'électricité. + +Au loin la mer grondait en brisant ses vagues contre les falaises, et +parfois le cri strident d'une orfraie troublait encore le silence de la +nuit. + +L'écuyer se sentait navré de tristesse. + +--Elle n'est point venue à notre rencontre, pensait-il; elle n'a pas +présidé au souper, sous prétexte d'une indisposition: et cependant je +suis bien sûr de l'avoir vue à sa fenêtre quand le marquis fit sonner du +cor pour qu'on abaissât le pont-levis... C'est étrange! me serais-je +trompé?... ne m'aimerait-elle pas? Ne pas m'aimer! oh! c'est impossible! +cent fois, je lui ai parlé de mon amour... jamais, de vrai, elle ne m'a +avoué... Quel impénétrable mystère que le coeur d'une femme!... Ah! je +suis fou de m'inquiéter; n'est-ce pas elle qui a brodé cette écharpe que +je porte sur mon sein? n'est-ce pas elle qui me l'a donnée? Pourtant... +Encore ces maudits soupçons! Eh! qui aimera-t-elle donc, si elle ne +m'aimait pas! Depuis sa sortie du couvent, elle est restée au château, +ne recevant, ne voyant personne!... Bast! je suis bien sot de... +Qu'est-ce? il me semble qu'on appelle. + +Jean, qui se trouvait alors sous la fenêtre de Laure, leva la tête. +Cette fenêtre, nous avons omis de le dire, s'ouvrait au sud, vis-à-vis +de la porte extérieure du manoir. + +--Bertrand, est-ce vous? disait une voix. + +Le vicomte s'efforçait vainement de percer le voile d'obscurité qui +l'enveloppait de ses plis opaques: rien, il ne distinguait rien! + +Néanmoins il allait répondre, quand tout à coup l'occident s'éclaira +d'une lueur phosphorescente suivie d'un formidable roulement de tonnerre +et d'un cri d'effroi. + +--Laure de Kerskoên! murmura de Ganay, qui avait aperçu la jeune +châtelaine accoudée à sa fenêtre. + +Mais, avant qu'il eût pu se rendre compte le l'impression que lui causa +cet incident, le feu céleste s'était évanoui, l'ombre avait repris +sa place un instant usurpée, et un deuxième cri, vigoureux, sauvage, +excitant, ébranlait les échos du manoir. + +--Alerte! alerte! aux armes! aux armes! + +--Qu'y a-t-il! demanda Jean à un archer qui passait près de lui. + +--Le château est investi! le château est investi! répliqua celui-ci en +fuyant à toutes jambes. + +Sans se troubler, l'écuyer s'élança vers le corps de garde supérieur où +était enfermée la manivelle pour monter et descendre la herse. + +La plus grande confusion régnait parmi les soldats. + +--Abattez la herse! s'écria le vicomte. + +--Mais l'ennemi a déjà franchi les fortifications, fit observer un des +gardes. + +--N'importe! n'importe! qu'on lui coupe la retraite. + +Et tandis que les soldats s'empressaient d'obéir à cette injonction, +Jean courait à l'escalier qui conduisait à la porte du château +proprement dit. + +Elle débouchait sur la partie septentrionale du trapèze; l'écuyer +pressa ses pas de ce côté; mais quelle que fût sa rapidité, il avait +été devance par les assaillants qui se ruaient tumultueusement vers le +pont-levis. + +Déjà le bruit de l'attaque nocturne s'était répandu de toutes parts. +La grosse cloche du donjon sonnait l'alarme Arrachée au sommeil, la +garnison se mettait sur pied, et faisait, des préparatifs de défense; +tandis que, interrompu au milieu de ses oraisons par les premières +rumeurs, le marquis de la Roche s'était précipité dans la cour, où +bientôt l'avait joint l'élite de ses hommes d'armes. On lui apprit +qu'une troupe de gens inconnus venait de surprendre et de massacrer le +corps de garde extérieur. + +--Levez le pont, fermez les portes! dit-il avec le plus grand +sang-froid. Qu'une compagnie se rende à la plate-forme, une autre dans +les tours, et que les femmes, les enfants et les domestiques soient +confinés dans le donjon. + +Ensuite, sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de sa nièce +afin de la mener lui-même en un lieu sûr, car l'appartement qu'elle +occupait durant la paix servait de retranchement à une escouade +d'archers lorsque la forteresse était assiégée. Mais, jugez de +l'étonnement du marquis! la chambre de Laure Kerskoên était vide. + +Il ne fallait pas songer à s'enquérir des motifs de la disparition de la +jeune fille, alors que chaque seconde écoulée aggravait le péril commun. +Étouffant ses angoisses, de la Roche vola à la galerie saillante qui +surplombait la porte du château. + +Une troupe d'hommes y étaient assemblés, les uns faisant pleuvoir sur +la tête des assaillants des pierres, des obus, les autres apportant +de l'huile bouillante, les autres jetant par les mâchicoulis, des +couleuvrines, des canons, des mortiers devenus inutiles, pendant que, +postés aux barbacanes des tours voisines, archers et arquebusiers +criblaient l'ennemi de traits et de balles. + +Le vacarme était épouvantable, le combat lugubre comme la tempête +qui hurlait dans l'espace! A la clarté fumeuse de quelques torches de +résine, pâlissant fréquemment sous la fulguration des éclairs, l'oeil +saisissait des nuées d'hommes se mouvant sur toute l'étendue du +bâtiment, entre la contrescarpe intérieure et le terrassement du +rempart.--Puis l'on entendait des cris féroces, des gémissements, des +imprécations, et, couvrant le tout, la voix solennelle du tonnerre +mugissait dans l'étendue. + +Les agresseurs avaient eu le loisir de briser les chaînes du pont-levis +avant, que l'éveil ne fût donné, et malgré les projectiles de toute +nature dont les accablaient les défenseurs du château, ils s'acharnaient +à enfoncer la porte. + +Un énorme madrier qu'ils avaient trouvé sur le glacis leur servait à cet +effet. + +Vingt hommes robustes, placés aux deux côtés de la pièce de bois, +la soutenaient au bout de leurs bras tendus, et lui imprimaient un +mouvement de va-et-vient, en dardant son extrémité contre la porte, qui +éclatait à chaque coup du formidable bélier. + +--Hardi! hardi! sus! sus! mes braves! vociférait un chevalier, armé +de toutes pièces, dont le casque orné d'une plume noire dominait cette +cohue de démons. + +--Du courage! du courage! clamait à son tour Guillaume de la Roche +qui s'était emparé d'un fusil à rouet et tirait incessamment sur les +ennemis. + +Mais, malgré la valeur des assiégés, malgré les flots d'huile et de poix +en ébullition qu'ils versaient sur leurs ennemis, ceux-ci ne bronchaient +pas; blessés et morts étaient poussés dans le fossé; de nouvelles mains +les remplaçaient aussitôt, et le bélier improvisé ne cessait d'ébranler +l'obstacle qu'ils voulaient renverser. Un des gonds de la porte avait +cédé, les autres ne pouvaient tenir longtemps. L'ennemi beuglait sa +victoire, lorsque Guillaume de la Roche s'écria: + +--Jetez le Foudroyant! + +Le Foudroyant était une monstrueuse pièce de quatre-vingt-seize, braquée +à l'angle de la plate-forme. + +Tout ce qu'il y avait d'hommes autour du marquis se mit à l'oeuvre, et +après des efforts inouïs, le colosse de bronze fut renversé du haut de +la galerie sur le flot humain qui déferlait au bas. + +Puis ce fut un craquement horrible, une vibrante exclamation de douleur +et d'épouvante! + +Le pont s'était rompu et abîmé dans le fossé avec tous ceux qu'il +supportait... + +Dès lors la panique se glissa dans les rangs des ennemis. Ceux qui +étaient les plus proches voulurent fuir, mais refoulés par les plus +éloignés désireux d'arriver sur le théâtre de l'action, ils tombèrent +pêle-mêle dans le fossé où ils furent déchirés, lacérés, par les pointes +de fer qui en garnissaient le talus. Un grand nombre trouvèrent la mort +dans cette bagarre, que les assiégés mirent largement à profit pour +mitrailler leurs adversaires. + +Un vent impétueux s'était élevé, chassant les nuées vers l'orient. Entra +les éclaircies faites par leur dispersion, la lune tantôt montrait son +disque d'argent, tantôt se replongeait derrière un impénétrable rideau. +Ces fluctuations de lumière et d'ombre prêtaient au siège du château des +couleurs vraiment fantastiques. + +Cependant, le chevalier à la plume noire était parvenu à rétablir +l'ordre parmi les siens. Ils battirent en retraite, mais au moment où +ils atteignaient la porte, une troupe d'arquebusiers que Jean de +Ganay avait à la hâte ramassés sur le rempart fondit sur eux. Les +arquebusiers, contre leur attente, furent reçus avec uns intrépidité qui +les contraignit à se replier. Infructueusement le vicomte s'épuisait +à stimuler leur ardeur, ils n'écoutaient rien et se débandaient, +incapables de résister à l'impulsion de ceux qu'ils avaient cru pouvoir +cerner et tailler en pièces. + +Frémissant d'indignation, le vicomte de Ganay allait se jeter au fort +de la mêlée pour y périr les armes à la main, lorsqu'il aperçut le +chevalier à la plume noire. + +Abattre deux hommes qui lui barraient le passage et se trouver en face +du chef de cette lâche expédition fut pour notre brave écuyer l'affaire +d'une minute. + +--A nous deux! cria-t-il en l'affrontant l'épée en arrêt. + +--Es-tu chevalier? + +--Oui, j'ai gagné mes éperons au blocus de Paris. + +Aussitôt, les fers croisés se choquent, pétillent, grincent, lancent +des milliers d'étincelles, et la trompette résonne annonçant une trêve +momentanée, afin de laisser toute liberté aux deux nobles combattants. + +Pour champ clos ils ont une petite esplanade en arrière de la porte +principale, pour lustre la lune qui brille à cet instant au-dessus de +l'arène, pour témoins une ceinture de soldats. + + + + + VII + + BERTRAND + + +Le chevalier noir, nos lecteurs l'ont deviné, était Bertrand, l'amant +favori de la belle Laure de Kerskoên. Ne pouvant songer à obtenir la +main de sa maîtresse à cause de la haine qui divisait son oncle, le duc +de Mercoeur et le marquis de la Roche, il avait résolu de profiter de +l'absence de ce dernier pour enlever la jeune châtelaine. Son plan était +des plus simples. Ayant à sa solde un régiment de reîtres, Bertrand +devait se présenter à la porte du manoir sous le costume de troubadour, +qu'il adoptait souvent pour y pénétrer. + +Une partie de ses soldats le suivrait de près en rampant le long des +rochers, il solliciterait l'hospitalité qu'on ne lui refusait jamais, +parce que les soldats de la garnison savaient que le trouvère armoricain +était agréable à la nièce de leur seigneur, et se rendrait maître de la +forteresse. Cela explique le message qu'au moyen d'une colombe il avait +expédié, à Laure de Kerskoên. Mais à peine ce message était-il envoyé +qu'un espion avait averti Bertrand que le marquis, alors à Saint-Malo, +s'était mis on marche pour retourner au château. Désespéré de ce +contre-temps qui ajournait l'accomplissement de ses desseins, notre +paladin se décida à s'emparer du marquis. Ayant échoué dans cette +tentative, il poursuivit néanmoins l'exécution de son entreprise, dans +laquelle, comme on l'a vu, il eut à subir de nouveaux revers. + +Bertrand connaissait bien le vicomte de Ganay, et s'il avait exigé qu'il +déclinât son titre, c'était pure moquerie; il n'ignorait pas non plus +les prétentions de Jean au coeur de Laure, aussi répondit-il à son +attaque avec cette fureur aveugle qu'aiguillonnent la jalousie et le +désir d'humilier un rival déjà illustre par de nombreux exploits. + +Le duel dura plus de vingt minutes avec, un acharnement sans égal. Les +deux antagonistes étaient peut-être de même force, mais à la fougue +de son adversaire, Jean opposait un calme inébranlable, et après les +premières passes, l'on put prévoir qu'à moins d'un accident, le vicomte +resterait vainqueur de ce combat singulier. En effet, le neveu du duc +de Mercoeur, exaspéré par le sang-froid de l'écuyer, ne tarda guère à +ferrailler sans étudier les bottes qu'il poussait; c'était là que Jean +l'attendait; mais comme il désirait plutôt le désarmer que le tuer, il +négligea maintes occasions de riposter, alors qu'il lui était facile +de le faire. A la fin, cependant, lassé lui-même, il rendit estoc pour +estoc, et relevant une fausse parade, atteignit Bertrand à la solution +de continuité de sa cuirasse et de ses brassards. + +Le jeune homme chancela et tomba sur les genoux: il avait l'épaule +traversée de part en part. + +Cette défaite mettait un terme aux hostilités. Les assaillants se +livrèrent à la merci des assiégés, qui étaient sortis du château par une +poterne secrète, afin d'assister au cartel. + +Guillaume de la Roche embrassa chaleureusement son brave écuyer, fit +enchaîner les captifs au nombre de plus de soixante, et transporter +Bertrand dans un des cachots du donjon. Puis, ayant donné des ordres +pour que tous les postes fassent doublés et les cadavres brûlés dans la +chaux vive, il entraîna Jean de Ganay vers son appartement. + +--Eh bien! lui dit-il en arrivant, n'avais-je pas raison, mon cher et +valeureux ami? + +--Je ne sais, messire. + +--Vous ne connaissez donc pas Bertrand de Mercoeur, neveu du duc? + +--J'en ai beaucoup ouï parler comme d'un vaillant champion... + +--Vaillant! ne lui appliquez pas cette épithète, mon fils; Bertrand +est un lâche, indigne de la couronne qu'il porte sur son blason. En +voulez-vous une preuve irrécusable? c'est lui qui nous a attaqués ce +matin, sur la route de Saint-Malo, lui qui nous a attaqués ce soir +par une trahison dont j'ignore les menées, lui que vous avez provoqué, +blessé! + +--Se peut-il! murmura le vicomte. + +--Que trop, reprit Guillaume. Mais quel parti prendre à son égard? + +--En référer à la justice du roi. + +--J'y songeais... oui, c'est, ce me semble, le meilleur expédient, car +son crime ne doit pas demeurer impuni, fit notre sécurité exige que nous +ne le gardions pas ici. Le duc saurait bien nous l'arracher. Allons, +bon courage, Jean! Dans quelques jours nous serons en route pour +aller défendre une cause plus noble--la sainte cause de la religion +chrétienne. + +Le seigneur de la Roche, et son écuyer échangèrent encore quelques +paroles, et sa quittèrent l'un pour s'informer de sa nièce, l'autre pour +s'assurer que tout danger avait cessé. + + + + + VIII + + L'ÉVASION + + +Et Laure de Kerskoên, qu'était-elle devenue? pourquoi son oncle ne +l'avait-il pas trouvée dans sa chambre? + +A neuf heures, la jeune châtelaine avait ouvert le châssis de sa +fenêtre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit, +le lecteur s'en souvient: «Est-ce vous, Bertrand!» mais la lueur de +l'éclair lui ayant montré Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle +attendait, Laure s'était brusquement retirée, avec une épouvante +augmentée par le cri de guerre qui monta soudain à ses oreilles. +Tremblante, éperdue, Laure pensa d'abord à se réfugier chez son oncle. +Un instinct--l'instinct de l'amour--l'arrêta. Retournant à sa fenêtre, +elle entrevit à travers les ténèbres la plume noire qui ombrageait le +casque de son amant. + +--Bertrand! dit-elle, miséricorde divine! c'en est fait de lui! + +Mais bientôt une idée traversa l'esprit de la jeune fille. Sans +plus réfléchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour +d'honneur. Elle espérait pouvoir avertir Bertrand que le marquis était +de retour au château. Par malheur, on achevait de barricader toutes les +issues, et elle fut obligée de regagner son appartement. C'est durant +cette absence que Guillaume était venu chez sa nièce. Palpitante, +affolée, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit +et écouta. Il est plus difficile de décrire que d'imaginer les tortures +morales qu'elle eut à souffrir tant que dura le siège du manoir. Chaque +coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funéraire, et +quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre +enfant manqua de s'évanouir. + +Quelle triste situation pour elle! si son oncle était vainqueur, son +amant serait sans doute passé au fil de l'épée; si au contraire Bertrand +l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait +élevée, la chérissait comme un père? Mon Dieu! que d'afflictions pour +l'âme de l'infortunée Laure! Partagée entre les sentiments du devoir, de +la reconnaissance, et les anxiétés de la passion, de l'amour, combien la +peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le +sang se précipitait à son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau à +la main. + +La bonne dame frissonnait de tous ses membres. + +--Jésus, seigneur, ayez pitié de nous! s'écria-t-elle. Ils vont nous +prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de +Rennes! Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-nous! + +--As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion à ses +angoisses. + +--Peur, chère damoiselle!... peur! oh! mettons-nous en prière, ma fille; +implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe! + +Laure ne savait trop que répondre à cette invitation; entraînée par +l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencèrent +à réciter leurs patenôtres en s'interrompant chaque fois que le tumulte +croissait. + +Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assiégeants +et assiégés firent silence. + +--Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence +avait exaucé ses voeux, les infidèles sont repoussés. + +Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fenêtre. + +--Oh! damoiselle! damoiselle! où allez-vous? + +--Chut! + +S'effaçant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au +dehors, tressaillit, bondit en arrière, puis elle s'avança de nouveau, +passa sa tête à travers le châssis... et les doigts crispés à la +tablette de la croisée, le corps ployé, les muscles frémissants, les +prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade. +Je laisse à penser quelles sensations l'agitèrent durant ce long combat +où se trouvait compromise une tête qu'elle affectionnait au delà de +toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'émotion lui +coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'éloigner, +mais une puissance d'attraction plus énergique que sa volonté la tenait +clouée à cette place... + +Bertrand est touché, il tombe! + +Aussitôt les nerfs de Laure se détendent, elle est frappée au coeur, +elle s'affaisse! Catherine vole à son secours. + +Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskoên, +châtelaine de Vornadeck, enveloppée de la tête aux pieds dans une mante +noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur +du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction +à l'entrée, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort +profondément, adossée à la guérite. + +Laure pénètre dans la tour, monte au premier étage, et tirant de son +corsage une grosse clef, ouvre, après mille difficultés, la porte d'une +chambre de forme triangulaire. + +Cette chambre, c'est la prison de Bertrand. + +Enchaîné sur un bloc de pierre, le jeune homme était on proie à +une fièvre ardente, occasionnée par la blessure qu'il avait reçue à +l'épaule. + +--Qui est là? dit-il dolemment. + +La jeune fille démasqua la lanterne qu'elle avait cachée sous sa mante +et vint s'agenouiller près de lui. + +--Laure! est-ce un rêve? + +--Las! pauvre Bertrand! + +--Mais quoi, je ne rêve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez... +encore... encore... là, que je sente vos vêtements, que je respire votre +haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure... + +--Cher Bertrand, dans quelle position!... + +--Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adorée, je suis heureux, +puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais +les derniers supplices sans sourciller. + +--Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous délivrer. + +Le prisonnier sourit amèrement. + +--Oh! dit-il, en montrant les fers dont il était chargé. + +--Êtes-vous trop faible pour vous soutenir? + +--Comment cela? + +--Tenez, dit Laure en lui présentant une petite lime. + +Un éclair de joie colora le visage pâli de Bertrand. + +--Ensuite? dit-il. + +--Ensuite, ne craignez rien. + +Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commença à limer la chaîne +qui scellait son amant à la muraille. + +Ce travail fut lent et pénible, les blanches mains de Laure se +teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait--ce courage qui +a fait tant de femmes héroïques--et au bout d'une heure, la chaîne était +sciée. + +--A présent, hâtons-nous, dit-elle. + +L'espérance de la liberté prêta des forces au captif. Ils descendirent +les marches du donjon, et arrivèrent au rez-de-chaussée dans une grande +pièce au centre de laquelle on remarquait un puits. + +--Écoutez, dit alors la châtelaine, en indiquant le bord du puits, +Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de +la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage +souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de là montagne. +Voici la clef de la poterne dérobée. Mais, sur votre honneur, jurez-moi +que jamais vous ne révélerez le secret que je vous confie! + +--Hélas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la +volonté de partir. Laure, je voudrais mourir! + +--Laissez là, ami! + +--Sans vous, l'existence... + +--Bertrand, jamais je n'appartiendrai à d'autre qu'à vous. Prenez cet +anneau, c'est celui que me légua ma pauvre mère... qu'il soit le gage de +nos fiançailles! + +Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta à ses lèvres. + +--Allons, séparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonflés de +larmes. + +Aidé par sa maîtresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le +premier degré de l'escalier à mi-hauteur du corps, et adressa à la jeune +allé un signe d'adieu. + +Mais elle se pencha jusqu'à lui et le baisa au front. + +--Oh! tu, seras à moi, ma bien-aimée! proféra le prisonnier avec +transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait +remise, il s'enfonça dans les profondeurs du gouffre. + +Peu à peu, le son de ses pas s'évanouit, et lorsqu'ils eurent cessé de +résonner sur les degrés humides, la nièce de Guillaume de la Roche se +releva en disant: + +--Bénie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauvé! + +Quelques minutes après, Laure de Kerskoên, comtesse de Vornadeck, +rentrait dans son appartement sans avoir été remarquée. + + + + + IX + + AVANT LE DÉPART + + +Un mois s'est écoulé depuis les divers événements que nous avons +racontés. Laure, à la fenêtre où nous l'avons déjà vue, Laure attend. +Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagère +d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre. + +Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sûreté, remis de ses +blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage à feindre de +l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et à lui déclarer qu'elle a fait +voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'âge de vingt ans, afin +de le déterminer à ajourner à son retour du Canada leurs fiançailles qui +doivent avoir lieu le lendemain. + +Après avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de +douces larmes, Laure de Kerskoên se rendit dans la salle d'armes. Elle +savait y rencontrer Jean de Ganay. L'écuyer se promenait soucieux, agité +de sombres pressentiments. + +--Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix +la plus câline; vous serait-il advenu malheur? + +--Ah! damoiselle, répondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur! +si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'étendue. + +--Vraiment! serais-je indiscrète en vous demandant la cause de cette +vive affliction? + +--Vous-même n'êtes-vous donc pas chagrine? + +--Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne +puis m'habituer à l'idée de son départ, et... + +--Et? s'écria Jean intrigué. + +Laure baissa ses longues paupières avec un geste de pudeur, mais sans +répondre. + +--Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'écuyer, en +proie à une émotion poignante. + +--Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! répliqua l'amante +de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si +expressif, que le pauvre vicomte se crut aimé et faillit se précipiter +aux pieds de la sirène. + +--Mais, dit-il d'un ton pénétré, suis-je au nombre de vos amis? + +--Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean, +qui jouissez de la considération de monseigneur de la Roche, vous qui +tout récemment avez délivré ce château, vous... Ah! c'est bien mal, +Jean, de douter ainsi de moi! + +Une perle liquide qui vint étinceler au coin de sa paupière, couronna +la série de tendres reproches déjà exprimés par le sens et l'inflexion +qu'elle avait, imprimés à ses paroles. + +Les femmes possèdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments +qu'elles n'éprouvent pas. Elles sont souvent même plus éloquentes dans +le jeu de la passion que dans son action, réelle. + +Est-il donc surprenant que le vicomte se laissât prendre à ce piège +jonché de roses odorantes. + +--Quoi, c'est vrai, s'écria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point, +vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous... +Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends +cet aveu! Oh! mon Dieu! prêtez-moi la force nécessaire pour savourer +pareilles délices! + +Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune châtelaine +s'y opposa doucement en souriant: + +--Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi à l'attachement de +ses meilleurs amis! vous mériteriez, messire, que pour votre peine je +brûlasse le noeud d'épée que j'ai tressé à votre intention. + +--Un noeud d'épée! ah! Laure, votre bienveillance m'accable! + +--Un noeud d'épée que voici, et que j'attacherai moi-même, si vous +le permettez, à la coquille de votre dague. Dorénavant, soyez moins +soupçonneux, ou je me fâcherai pour de bon. Mais j'ai une prière à vous +adresser. + +--A moi... une prière! Oh! parlez, soyez sûre que je ferai tout ce +qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la première marque +de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me +demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir! + +Son teint pâle d'ordinaire s'était nuancé d'un chaud incarnat, sa voix +avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum +de l'amour vrai, profondément senti. La vanité de Laure dégusta ce +triomphe; mais son coeur était trop occupé pour s'émouvoir au contact de +cette ardente passion. + +--Ce que j'ai à vous demander vous coûtera beaucoup, reprit-elle; +toutefois je ne me prévaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher, +à l'avance, un serment qu'ensuite vous réprouveriez peut-être... + +--Non, non, interrompit de Ganay avec véhémence, non! quoi que vous +ordonniez, je jure, sur la garde de mon épée, de l'exécuter fidèlement! + +L'amante de Bertrand ne put réprimer une lueur de satisfaction, en le +voyant tomber dans les rêts qu'elle lui avait si adroitement tendus. + +--Je crains que vous ne vous repentiez de cette précipitation, +objecta-t-elle encore. + +--Ne craignez rien; parlez. + +--Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancés demain. + +--C'est aussi ma plus douce aspiration. + +--Voilà ce que je redoutais. + +--Vous... + +--Hélas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant +vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous? + +--Et cette promesse? balbutia de Ganay, plongé dans l'horreur du +désenchantement. + +--Je l'ai faite à une personne qui m'est plus chère que l'existence. + +En prononçant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de +son mouchoir. + +--Que votre volonté soit exaucée, dit le jeune homme, après un moment de +pause pour maîtriser les angoisses qui déchiraient son coeur. Puis, il +ajouta: + +--Un serment est sacré, je respecterai le vôtre en respectant le mien; +mais, Laure, serez-vous fidèle? + +--Oh! oui, repartit la nièce du marquis, continuant mentalement son +perfide mensonge; oui, je serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir... «à +Bertrand,» murmura-t-elle _in petto_. + +--Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit à +cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple. + +Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouchée. + +Vingt-quatre heures après cet entretien, une cavalcade, composée de +dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montées sur des +palefrois, quittait le manoir de la Roche. + +C'était Laure de Kerskoên qui partait pour la capitale du Blésois, où +elle devait rester dans un couvent jusqu'à la fin de l'expédition de son +oncle. + +Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la +chevauchée qui serpentait sur le flanc de la montagne. + +L'écuyer espérait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser +un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux +amazones, précédées de leur escorte, disparurent derrière les massifs +d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en +s'écriant: + +--Grand Dieu! Laure m'aurait-elle trompé... ne m'aimerait-elle pas? + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + EN MER + + + + + I + + GUYONNE LA POISSONNIÈRE + + +A quelque distance du château de la Roche, sur le bord de la mer, +s'élevait une cabane à l'aspect chétif et désolé. Des galets, cimentés +avec de la terre glaise, avaient servi à sa bâtisse, que recouvrait un +toit de chaume. Deux fenêtres étroites, garnies de carreaux en papier +huilé, filtraient à l'intérieur un jour blafard et souffreteux. Devant +cette cabane s'étendait un jardinet potager, généralement mal entretenu, +et derrière séchaient de grands filets accrochés à des pieux. + +Telle était l'habitation de Perrin le pêcheur, de son fils Yvon et de sa +belle-fille, Guyonne la poissonnière. + +Un soir de la fin de mai de l'année 1598, Perrin le pêcheur, vieillard +sexagénaire, mais encore robuste, malgré ses rides et ses cheveux +argentés, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, réparait +une seine fortement endommagée. + +Le soleil à son déclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du +manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lécher le sable +irisé du rivage avec un bruit régulier de fusée volante. La soirée se +montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mêlait +l'arôme balsamique des primevères; au gazouillement des linottes se +mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphère semblait saturée +d'un parfum de bonheur. + +Cependant le pêcheur était triste. L'anxiété, le désespoir marquaient +son visage bronzé par le hâle et l'intempérie des saisons. + +Souvent il levait vers le château un regard douloureux, puis une larme +brillait au coin de sa paupière; ses mains laissaient échapper le filet, +et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rêvait profondément. +Ensuite, il reprenait son travail en prononçant quelques mots +inintelligibles. + +Tout à coup, au détour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur +la tête un panier d'osier. + +Le vieillard poussa un cri de satisfaction. + +--Eh bien, Guyonne? + +--Consolez-vous, mon père, répondit la femme; Yvon vous sera rendu... +s'il plaît à Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intérieurement. + +--Rendu!... mon Yvon me sera rendu! dit le pêcheur d'un ton passionné; ô +ma fille! Guyonne, enfant chéri, approche que je t'embrasse. + +--Bon père! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard. + +--Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parlé? +Le seigneur de la Roche lui a pardonné, n'est-ce pas! oh! je prierai +Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise... + +--Écoutez, mon père, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous +tromper; je n'ai pas vu Yvon. + +--Que dis-tu? + +--Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est à Saint-Malo +depuis ce matin. + +--A Saint-Malo! + +--A Saint-Malo, avec tous les autres prisonniers qui doivent s'embarquer +demain pour la Nouvelle-France. + +--Alors, dit Perrin, terrifié par cette nouvelle, notre miséricordieux +seigneur de la Roche t'a promis... + +--Monseigneur de la Roche est parti lui-même, avec son écuyer. Ils ont +escorté les captifs. + +Le vieillard pâlit et chancela. + +--Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le +jure. + +--Ah! exclama le pêcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je +ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voilà que tu me rassures pour me +replonger plus avant dans l'affliction. + +--Je vous ai dit et je vous répète que je le sauverai! s'écria-t-elle +d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renaître à l'espérance. + +--Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore. + +C'est mon affaire, fiez-vous à moi, mon père. Je tiendrai ma parole. +Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer +sous la protection du due de Mercoeur. A présent, donnez-moi votre +bénédiction, car jamais, peut-être, nous ne nous reverrons. + +Soit qu'il n'eût pas entendu cette dernière phrase, soit qu'il n'en eût +pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement: + +--Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvré mon brave Yvon? tu en es +certaine, Guyonne? + +--Autant qu'on peut l'être! Mais le temps presse, donnez-moi votre +bénédiction, mon père, répliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du +vieillard. + +--Où veux-tu aller? + +--A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes +desseins. + +--Va, ma fille, dit le pêcheur en étendant les mains au-dessus de +Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte à ton +courage et à ta prudence Ah! si tu parviens à sauver mon Yvon, je ne +vivrai pas assez d'années pour te prouver ma gratitude. + +S'étant relevée, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, après +avoir échangé quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord +de la mer, détacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et +s'éloigna à force de rames, en adressant à son père un signe d'adieu. + +La Manche, ordinairement inégale et moutonneuse, était, ce soir-là, +unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illuminée par les +derniers feux du jour, et damassée à l'horizon de blanches voiles qui +attendaient que la fraîcheur de la nuit les gonflât pour mouiller dans +les ports de la côte. + +Penchée sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la régularité et +la prestesse d'un batelier consommé. Son canot sillait légèrement la +mer, en déroulant un ruban d'écume. + +C'était une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus +magnifique assemblage de formes masculines unies aux grâces féminines. +Sa tête, admirable d'expression, surmontait un buste richement +proportionné, quoique d'apparence athlétique. Son épaisse chevelure +noire flottait sur ses épaules en boucles soyeuses encadrant un visage +d'un ovale parfait. Le front découvert, large, les sourcils bien +accusés, le nez quelque peu busqué et surtout la vivacité des yeux +de Guyonne, dénotaient chez elle un caractère opiniâtre et exalté. +Cependant, malgré sa haute taille et son organisation virile, ses mains +étaient mignonnes, bien que bistrées par de rudes travaux, ses pieds +comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus +téméraires, l'aménité de ses manières, la douceur touchante de sa voix +séduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fière avec les dédaigneux, +soumise sans bassesse avec ses supérieurs, affable avec ses égaux, +Guyonne déployait envers ses proches une abnégation à toute épreuve. +Force physique, vigueur morale, telle était la créature; attraits +matériels, amabilité, ingénuité, chasteté, telle était la femme. Loin +de la déparer, sa stature herculéenne ajoutait un charme de plus à sa +personne, quand par la fréquentation on avait pu apprécier les rares +qualités dont elle était douée. + +Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour être fille d'un +caboteur qui avait, croyait-on, péri dans un naufrage sur les côtes de +Terre-Neuve, et d'une femme qui avait épousé Perrin en secondes noces. +Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pêcheur conçut pour son +propre enfant une tendresse poussée jusqu'à l'idolâtrie. Il releva avec +tout le soin que lui permettait sa condition précaire. Mais Yvon, comme +il arrive fréquemment, ne répondit point à l'affection de son père. +Léger, paresseux, il compta bientôt parmi les plus mauvais sujets du +voisinage. + +Un matin, il disparut et resta plusieurs années absent. Cette fugue +faillit être fatale à Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider; +Guyonne l'en empêcha. Yvon qui était allé faire la guerre pour le compte +des Seize, rentra subitement, comme il était parti, et la joie que causa +son retour au vieux pêcheur faillit également lui être funeste. Hélas! +cette joie ne fut pas de longue durée, car Yvon que la fainéantise +inhérente à l'état militaire avait alléché, et qui voyait dans le +seigneur de la Roche un ennemi de l'Église catholique, Yvon s'engagea +dans une bande de routiers à la solde du duc de Mercoeur. + +S'étant trouvé à l'attaque du château de la Roche, il y fut fait +prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux +coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes +pour l'expédition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de +transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la +plupart étaient des repris de justice ou des malfaiteurs--tous gens +de sac et de corde. Maître Yvon ne s'accommodait guère du sort qui lui +était réservé. Une traversée de douze à quinze cents lieues, ensuite de +quoi, un exercice illimité à la hache, à la bêche, à la houe, souriaient +médiocrement à son imagination. Sachant que son père avait jadis rendu +service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le +suppliant de solliciter sa grâce. Certes, le pêcheur n'avait pas besoin +d'être supplié. A la nouvelle que son fils bien-aimé allait lui être +ravi, il courut au château, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une +cordialité dont il n'était pas coutumier vis-à-vis de ses vassaux. Mais +dès que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il fronça le +sourcil, et répliqua sèchement qu'Yvon partagerait le châtiment de ses +complices. + +Le pêcheur revint chez lui; son âme était brisée. Il fallut l'attentive +sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et +ranimer l'espérance dans son coeur. + +--Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une +mère. Elle a, vous le savez, été la nourrice de notre damoiselle Laure +de Kerskoên, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur +de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-être, avec son concours, +parviendrons-nous à fléchir le courroux du marquis. + +Comme tous ceux qui aspirent à la réalisation d'un souhait, Perrin +accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir. + +Dame Catherine, toute marrie du départ de sa jeune maîtresse, pleura +avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprès du marquis de la +Roche. + +Guillaume fut inexorable. C'était un caractère de fer; jamais il n'avait +modifié une résolution prise. Il mettait son point d'honneur dans +l'inflexibilité. + +--Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice à +Guyonne, c'est de te ménager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand +il sera à Saint-Malo. Le sire de Ganay est chargé de la garde des +prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui. +Reviens demain. + +Guyonne passa la nuit à réfléchir et à prier. L'aube la surprit +prosternée sur la tombe de sa mère. + +Elle était mélancolique; mais le voile d'anxiété qui couvrait son front +depuis quelques jours avait disparu. + +Une détermination inconcevable germait dans le cerveau de la +poissonnière. Elle monta au château. + +Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant, +lui dit la vieille femme. + +--Avez-vous obtenu? + +--Tu pourras le voir cette nuit, en présentant ce billet à la sentinelle +de faction. + +--Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous récompense! + +Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien +qu'elle eue ensuite avec son beau-père. + +Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la +jeune fille à Saint-Malo. + +Le couvre-feu n'était pas encore sonné quand elle aborda dans le port +de la cité malouine, et les étoiles s'allumaient une à une au firmament. +Guyonne n'eut pas de difficulté à se faire indiquer le lieu où avaient +été casernes les captifs, car les rues étaient encombrées de personnes +qui devisaient sur les chances probables de l'expédition de la Roche. + +On avait enfermé les routiers dans un ancien couvent, situé au sud de la +ville. Un piquier se promenait, l'arme à la main, devant la porte. + +--Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne. + +--Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-dà, ma poulette! Et +que lui voulons-nous au sergent du poste? + +--J'ai un billet à lui communiquer. + +--Un billet! par les griffes de Belzébut! quel fortuné mortel que notre +sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons +bien une bavette ensemble! + +En disant ces mots, le piquier s'avança pour enlacer Guyonne A la +taille; mais celle-ci, l'étreignant par le milieu du corps dans ses +doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lança +violemment contre le mur du monastère. + +Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron. + +Néanmoins, il se disposait à réitérer ses insolentes agaceries, lorsque +la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage à Jean de Ganay. + +--Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne à l'écuyer. + +--Que désirez-vous? + +--Dame Catherine..., commença la jeune fille. + +--Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec +intérêt. Vous êtes la soeur... + +--D'Yvon, messire. + +--Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui. + +Après avoir adressé quelques paroles au commandant du poste et salué +Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau. + +--Suivez-moi, dit le sergent à la jeune femme. + +En haut d'un escalier, ils enfilèrent un grand corridor dont les dalles +sonores répercutaient le bruit des pas, et s'arrêtèrent à une porte +basse. + +--Numéro 40, dit le sergent, c'est ici. + +Il tira un verrou, déposa sur une table la torche de résine qui avait +éclairé leur marche et se retira en disant: + +--Dans une heure, je vous querrai. + +Pendant ce temps, Guyonne s'était précipitée dans les bras d'Yvon. + +--Dis-moi, cher frère, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut +passée, tu soupires pour la liberté? + +--Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, où, +raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses à gagner. + +--Je suis à même de te délivrer. + +--Toi? + +--A une condition. + +--A une condition? parle; je souscris à tout, pourvu que je ne sois pas +exilé sur cette terre maudite de la Nouvelle-France. + +--Si tu veux jurer de ne plus délaisser notre vieux père... + +--Mais quel est ton plan? + +--Tu le sauras plus tard. + +--Je fais le serment que tu exiges, Guyonne. + +--Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allégresse. +Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vêtements. Ta +prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes +haut-de-chausses! + +--Et tu resteras prisonnière à ma place! + +--Sans doute, riposta-t-elle en souriant. + +--Y songes-tu, Guyonne? + +--Oh! j'y ai songé durant toute la nuit dernière sur la fosse de notre +mère; c'est elle qui m'a suggéré ce stratagème. + +--Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois +pas que je souscrive... + +--Yvon, pense à notre père! il ne peut vivre sans toi. + +--Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lâcheté. Tu ignores +quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai été condamné. + +--Que m'importe! + +--Que t'importe! mais on t'emmènera avec eux. + +--Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refusé d'embarquer une +seule femme à son bord? Demain, je déclarerai mon sexe et on me lâchera. + +Ce raisonnement paraissait très-admissible, l'amour de la liberté +bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu. + +Les deux jeunes gens étaient à peu près de la même grandeur. Ils +échangèrent leur costume, et Guyonne dit à son frère, en lui arrangeant +sa cornette sur la tête: + +--Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens +ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperçoive point de la +substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port où j'ai +attaché notre canot. + +--Je comprends, dit Yvon. Mais toi? + +--N'aie aucune inquiétude. Je saurai, avec l'aide de la bonne +Sainte-Vierge, me tirer d'affaire. + +Tout se passa comme l'avait prévu la noble jeune fille. Yvon sortit du +couvent sans que l'on se doutât de la supercherie, et quand la porte de +l'enceinte se referma en grinçant sur ses gonds, Guyonne tomba à genoux +en s'écriant: + +--J'ai sauvé mon père et mon frère. Seigneur, que votre nom soit +sanctifié dans ce monde comme dans l'autre! + + + + + II + + L'EMBARQUEMENT + + +Aux premières lueurs de l'aurore, la diane résonna et bientôt les +prisonniers furent alignés sur deux rangs, dans la cour du monastère, +pour être passés en revue. + +Cette réunion d'individus, appartenant à toutes les nationalités +européennes et portant chacun son accoutrement indigène, ou la partie la +plus caractéristique, formait un spectacle étrange et pittoresque. + +Ici se carrait un volumineux Allemand, à la figure blondasse, flanqué à +droite d'un Espagnol grêle, sec, au teint d'olive, à gauche d'un Anglais +gigantesque, riche de maigreur, de rousseur et couvert d'une casaque +rouge. Là, on distinguait un Suisse, armé de toutes pièces, coudoyant +un Languedocien à l'air fanfaron et un hallebardier limousin. Plus loin, +l'oeil rencontrait le chapeau empanaché d'un Italien, la toque verte +d'un montagnard, le pourpoint bariolé d'un Tyrolien, le museau futé d'un +Normand, la face rubiconde et joviale d'un Bourguignon, l'équipement +broché de lambeaux de similor d'un bâtard portugais. Enfin c'était un +pêle-mêle de contrastes, un amalgame d'hétérogénéités, une profusion +d'antithèses humaines, une variété de portraits dont nul tableau ne +pourrait donner l'idée exacte. Un seul point de similitude rapprochait +la majorité de ces hommes--l'audace gravée sur leurs visages en traits +indélébiles. Hormis cela, les routiers différaient autant au moral qu'au +physique. + +Un officier subalterne fit l'appel, personne ne manquait; et comme +l'officier terminait son rapport, Guillaume de la Roche, accompagné de +Jean de Ganay, d'un marin, et d'une nombreuse suite, entra dans la cour +du couvent. + +Ce marin marquait quarante années. Ses traits étaient d'une hardiesse +telle, qu'à son aspect on oubliait la taille lilliputienne que la nature +lui avait accordée comme à regret. De son oeil gris jaillissaient des +éclairs et son front fuyant, son menton déjeté, sa lèvre supérieure +proéminente, son nez en bec de corbin lui prêtaient le mascaron d'un +oiseau de proie. + +Il était vêtu avec une mesquinerie sordide, d'un chapeau de toile +goudronnée, d'une jaquette amoureuse des solutions de continuité, d'une +_broeck_ étriquée. Ses chaussures consistaient en une paire de bottes +molles rapiécées sur toutes les coutures. La rapacité coulée dans le +moule de l'avarice avait dû servir à la conformation de cet homme, que, +nonobstant sa physionomie repoussante, le fier marquis, Guillaume de la +Roche-Gommard, traitait avec une déférence toute particulière. On peut +en juger par le dialogue suivant: + +--Que dites-vous de ces lurons, maître locman? + +--Hum! répliqua le marin en faisant claquer sa langue contre son palais, +triste fumier pour féconder la terre! + +--Pensez-vous qu'ils s'acclimateront? + +--Hum! s'acclimater! ce bétail-là s'acclimate partout, quand on le +frictionne avec des étrivières. + +--Vous n'êtes pas satisfait de la cargaison que le hasard m'a confiée? + +--Hum! à vrai dire, j'aurais préféré une vingtaine de rustres bretons à +cette séquelle de va-nu-pieds, dont les chevelures ébouriffées ne sont +bonnes qu'à décorer les temples des Algonquins. + +--Vous désapprouvez donc mon choix? + +--Je ne désapprouve rien. Vous m'interrogez, je réponds. + +De la Roche, blessé par le ton de cette impertinence, fit un +haut-le-corps en arrière. Mais son interlocuteur ne prit pas garde à son +geste. + +--Hum! dit-il en se pinçant le nez, mouvement qui indiquait chez lui la +contrariété, je crois que le vent vire du sud-est au nord-est. Il +serait urgent de nous presser, si nous voulons profiter de la brise pour +appareiller. + +--Alors, qu'on fasse distribuer les costumes à ces gens, dit le marquis +à voix haute. + +Aussitôt des caisses remplies de vêtements furent apportées dans la +cour, et un sous-officier remit à chacun des condamnés un uniforme +complet. + +Cet uniforme se composait d'un bonnet, d'un sarrau et d'un pantalon, le +tout en laine brune et marque d'un chiffre grossièrement brodé. + +En perdant leur liberté les transportés perdaient aussi leur nom; ils +devenaient simplement le numéro un tel. + +Ils dépouillèrent leur défroque pour endosser l'habillement commun, en +plaisantant sur les avantages que leur procurait la toilette coloniale. + +--Par la barbe du bourgmestre, dit un épais Flamand, en se coiffant de +sa tuque, avec un attifet de cette forme gracieuse et agréable, j'aurais +séduit les onze mille vierges de la légende. + +--Zé té crois bien, mon cer Tronchard, zézaia un Marseillais. Bagasse! +nous sommes gréés comme pour un jour dé nocé. + +--Mais reluque donc ce blanc-bec, continua le Flamand, désignant du +doigt un des captifs qui cherchait à se cacher derrière des décombres +pour s'habiller; ne se figure-t-il pas que nous sommes épris de ses +charmes? ohé! beau damoiseau, as-tu peur qu'on te violente comme fit +madame Putiphar à monsieur Joseph! + +--Troun de l'air! riposta le Marseillais, zè regrette de n'avoir pas une +couronné dé fleurs d'oranger à offrir à ce cérubin. Il la mérité mieux +que plus d'une jouvencelle quèz è sais. + +--_Der Teuffel_! je vais aller t'aider à ôter tes braies, mon bijou, +ajouta un Wurtembergeois, en se dirigeant vers celui qui, par sa +modestie, s'attirait ces quolibets. + +Mais sa bravade lui coûta cher, car, avant qu'il eût franchi le monceau +de décombres, deux éloquents coups de poing dans l'estomac l'envoyaient +mesurer la surface plane. + +Comme il arrive toujours en pareille circonstance, les railleurs se +tournèrent du côté du vainqueur et un immense éclat de rire accueillit +la chute du Germain. + +--Sacrament! maugréa-t-il en se relevant pour s'élancer sur son +adversaire. + +--Kss! kss! kss! siffla le Marseillais, comme s'il excitait des chiens +au combat. + +--Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix +aigre et perçante du locman. + +--Cap dé dious! riposta le Provençal, en approchant sa main à demi +fermée de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est +cè griffon qui pépie là-bas? + +--Gare qu'il ne te pose la patte sur l'épaule! dit un Breton. + +--Bast! zè lui poserai la mienne autour du col... + +--Silence! répéta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups +de garcette à toute la bande. + +Cette menace rétablit instantanément l'ordre troublé. Ensuite les +routiers furent attachés deux à deux; et Guillaume de la Roche et son +escorte s'étant mis à leur tête, les exilés commencèrent à sortir du +couvent. + +Il était environ six heures du matin. + +Une foule bruyante, animée, encombrait déjà les rues de Saint-Malo, +avide d'assister à l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux +fenêtres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de +curieux. + +C'est que ce n'était pas mince événement en 1598, que le départ d'un +navire pour l'Amérique. Cinquante-quatre années s'étaient à peine +écoulées depuis que Cartier, ayant mis à la voile dans ce même port, +pour explorer la partie du grand continent américain connue sous le nom +de Terres-Neuves, avait découvert le Saint-Laurent, et, au retour +de leurs différents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur +avaient raconté tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada, +que chacun voulait contempler ceux qui étaient destinée à le civiliser. +Aussi toutes les voies sur leur passage étaient-elles encombrées. Mais +c'était particulièrement, sur les quais que la foule se pressait en +essaims tumultueux. + +Là, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se déroulait une vaste +esplanade. A son extrémité orientale, vis-à-vis de la mer, on avait +élevé un autel champêtre, ombragé par des rameaux de châtaignier. En +avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairés à contenir les +flots de la cohue grossissante. + +Dans la baie, faisant face à l'autel, se balançaient deux navires de +quatre-vingts ou cent tonneaux environ. Au bout de leurs mâts pavoisés +et enrubannés, flottait la bannière de France et Navarre, blanche, +constellée de fleurs de lis d'or. Le plus gros de ces navires portait en +outre l'oriflamme de la maison de la Roche-Gommard au _champ, de sable +semé de trèfles d'or, au lion du même armé et lampassé de gueules_. +Tous deux semblaient près de lever l'ancre. Le pont, les haubans, les +porte-haubans, les hunes et les vergues étaient garnis de matelots. + +Cependant le cortége, commandé par le marquis de la Roche, descendait +lentement vers la plage, ondulant à travers les groupes bigarrés comme +un serpent à travers les touffes d'herbe d'une prairie. + +Au nombre des bannis, il y en avait un qui concentrait particulièrement +les regards. L'opposition qui régnait entre lui et son compagnon de +chaîne contribuait puissamment à faire ressortir la noblesse de son +maintien et la mâle beauté de son visage. Ce jeune homme n'était autre +que celui qui avait expérimenté la vigueur de son poignet sur le thorax +de l'Allemand. + +--Mais, sainte Thérèse, qu'il est donc gentil, murmura une piquante +Bretonne; n'est-ce pas honteux, Marthe, d'enlever un si brave gars pour +le conduire au fin fond de la mer? + +--Ah! dame, oui, il est bien joli à côté de ce vilain ours poilu qu'on +dirait échappé de l'enfer. + +--Quasiment comme si on avait amarré un ange à un démon. + +--Arrière, les fillettes! ordonna un cavalier, en écartant la multitude +avec sa lance. + +Cet incident, comme une goutte d'eau tombée sur un charbon ardent, +refroidit heureusement l'ardeur des deux bachelettes, qui déjà +s'enflammaient à la vue du beau déporté. + +Quand la colonne déboucha sur l'esplanade que nous avons décrite, une +salve d'artillerie salua son arrivée. Les prisonniers pénétrèrent en +se découvrant dans l'enceinte qui leur avait été ménagée et se mirent à +genoux. Tous les spectateurs imitèrent cet exemple. + +Peu après parut une procession de moines, précédant un dais sous lequel +s'avançait pieusement l'évêque de Rennes, mandé pour bénir le départ des +aventuriers. Le prélat monta les marches de l'autel et dit la messe qui +fut entendue avec un profond recueillement. Jamais cérémonie ne fut plus +majestueuse ni plus imposante. + +Lorsque, en présence de cette multitude muette, de cette mer endormie +dont les limites se fondaient dans l'azur de la voûte céleste, le +vieillard à cheveux blancs, à la voix sympathique et solennelle, implora +l'assistance divine pour le succès de l'entreprise, les auditeurs se +sentirent émus jusqu'aux larmes. + +Les routiers eux-mêmes courbèrent la tête, comme autrefois Clovis à +l'injonction de saint Rémi. + +Guillaume de la Roche, le locman, plusieurs marins communièrent et +reçurent l'hostie consacrée de la main du vénérable prélat. + +Un observateur eût pu remarquer que non-seulement l'écuyer Jean de Ganay +ne prit point part à cette communion, mais encore qu'il n'assista pas à +l'office. + +Que servirait de cacher plus longtemps ce que mon lecteur sagace a +deviné? Le vicomte de Ganay avait embrassé le culte de la religion +réformée. S'il n'osait dévoiler ses doctrines, à cette époque où +l'abjuration de Henri IV était retombée comme un anathème sur le parti +calviniste entier, Jean demeurait fidèle à la foi de ses convictions +et se conformait secrètement aux rites qu'il ne pouvait pratiquer en +public. + +Il lui avait été facile de s'esquiver, durant l'encombrement qui +accompagna l'entrée des captifs dans l'enceinte réservée. + +La messe finie, on procéda à l'embarquement. + +Les deux navires, le _Castor_ et l'_Érable_, étaient mouillés à quelques +centaines de mètres du rivage. En moins de vingt minutes, les passagers +furent transférés à leur bord. + +Un coup de canon donna le signal du départ. + +Sur le _Castor_ se trouvaient Guillaume de la Roche-Gommard gouverneur +général du Canada; Jean vicomte de Ganay, son écuyer; Alexis Chedotel, +pilote-locman, de l'expédition; Guyonne la poissonnière, et un nombre +considérable de futurs colons. + + + + + III + + LE CASTOR + + +Encore aujourd'hui malgré les perfectionnements prodigieux dont on a +enrichi l'art de la navigation, ce n'est pas sans une sorte de crainte +indéfinissable que nous entreprenons un voyage par delà les mers. Et +cependant les énormes et magnifiques navires à voiles on à vapeur qui +sillonnent en tous sens l'Océan offrent presque autant de sûreté et de +commodité que nos maisons et nos châteaux. Quels gigantesques progrès +la marine a faits depuis quatre siècles! quelle différence entre ces +immenses vaisseaux que l'on construit à présent et ceux qui naguère +s'aventuraient intrépidement à la recherche de terres inconnues! Quand +on songe que ce fut avec trois embarcations, dont deux étaient sans pont +et dont la troisième ne jaugeait pas deux cents tonneaux, que Colomb +partit de Palos, le 8 août 1492 pour, découvrir l'Amérique le 12 +octobre de la même année; quand on songe que ce fut avec deux misérables +goélettes de soixante tonneaux que Cartier traversa l'Atlantique +pour venir le premier explorer le golfe Saint-Laurent, le Labrador, +Terre-Neuve, etc.; quand on songe que ce fut avec deux bateaux à peu +près semblables que les successeurs de ces grands hommes ont achevé +la reconnaissance et la découverte du Nouveau-Monde, combien on sent +croître et s'exalter l'admiration qu'on a toujours éprouvée pour les +immortels régénérateurs de l'Amérique! + +Le _Castor_, qui emportait Guillaume de la Roche et la plupart de nos +héros vers l'Acadie était si petit, qu'un contemporain d'alors affirme +que, de la lisse de plat-bord, on pouvait tremper la main dans la +mer[2]. + +[Note 2: Lescarbot dit à ce sujet: + +«Et pour montrer la petitesse de sa barque (celle de la Roche) et qu'il +fallait céder à la fureur du vent, j'ay, plusieurs fois, ouï dire au +sieur de Poutrincourt que du bord d'icelle, il se lavait les mains dans +la mer.»] + +La capacité du _Castor_ était évaluée à cent tonneaux. + +Joli navire, d'ailleurs, solide à la vague, fin voilier, et portant +fièrement ses mâts, fermes comme l'acier, flexibles comme la baleine. + +Il contenait une cale, un entrepont et deux ponts-coupés. + +La cale renfermait les provisions et les munitions de guerre. + +Dans l'entrepont étaient parqués les proscrits envoyés à la colonie. + +Le pont-coupé de la poupe avait pour hôte le marquis Guillaume de la +Roche, le vicomte Jean de Ganay, le pilote locman, Alexis Chedotel et +quelques autres. + +Le pont-coupé de la proue était affecté au logement des matelots. + +Lorsqu'on quitta la rade de Saint-Malo, il y avait à bord du _Castor_ +quatre-vingt-douze hommes en y comprenant le gouverneur général du +Canada et son état-major composé de quelques cadets de familles nobles. + +Plusieurs des transportés avaient obtenu du marquis de la Roche la +permission de rester sur le pont afin de contempler, aussi longtemps +que possible, les rives de cette belle France qu'ils quittaient pour +toujours peut-être!--On avait descendu les autres dans l'entrepont, de +peur qu'ils ne gênassent la manoeuvre. + +Tous cependant auraient bien voulu jouir de la faveur accordée à +quelques privilégiés; car si âpres que fussent leurs natures, si +grossiers que fussent leurs appétits, si brisés qu'ils fussent aux +fluctuations de la fortune, ils étaient profondément remués par la +pensée de ce long voyage si loin, si loin de la patrie. + +On dit que l'amour du lieu qui nous vit naître est un préjugé, mais +crions-le, oh! crions-le de toutes nos forces, c'est un magnifique +préjugé, supérieur, à notre sens, aux plus nobles affections. + +Et la preuve, c'est que l'homme délaissera parfois ses parents, sans +regret; c'est qu'il abandonnera son épouse et ses enfants, sans remords; +c'est qu'il résistera aux rafales de l'adversité comme le roc aux +tourbillonnements de la tempête; que la perte de ses biens, des êtres +qui lui sont chers ne l'affligera point, mais qu'il gémira et sanglotera +comme une femme, s'il est forcé de dire un éternel adieu à sa patrie. + +La patrie, mon Dieu! comme nous l'aimons, comme nous l'idolâtrons quand +fuit rapidement le navire qui nous emporte loin d'elle! comme alors nous +voudrions pouvoir l'étreindre! comme nos yeux se rivent passionnément à +la dernière pointe de rocher qui s'efface dans les vapeurs flottantes +à l'horizon! comme le coeur se serre, à mesure que cette pointe chérie +disparaît! et puis, quand elle s'est perdue tout à fait, quand pour +reposer notre regard, il n'y a plus rien, rien devant, derrière, autour +de nous, rien que l'immensité de l'air, l'immensité de l'eau... les +mains du banni s'élèvent vers le ciel, se croisent désespérément, ses +genoux s'affaissent ses paupières s'humectent de larmes,--le malheureux +prie!... + +Laissez-le prier, car sa prière est sainte; elle est pure; c'est la +prière de l'infortuné, la seule qui élève l'âme, la seule qui monte à +l'Éternel! + +Et la première nuit que l'on passe à bord du vaisseau qui nous arrache +à la patrie, et cette première nuit, si vous saviez comme elle est +affreuse!... + +Ah! vous qui jamais n'avez quitté le sol où reposent les ossements de +vos aïeux, vous qui méconnaissez vos trésors de tendresse pour ce sol +dont parfois vous parlez dédaigneusement, vous tous qui vivez dans votre +patrie, faites des voeux afin que la destinée ne vous ravisse point +cette bonne mère, si belle, si riche, si généreuse, si indulgente pour +ses enfants! + +Le souvenir de la patrie nourrit l'exilé, l'espérance de la revoir +rafraîchit son front courbé par le malheur et la misère; mais tout +homme, vicieux ou vertueux, n'importe, souffre et pleure en son âme, au +moment où la patrie lui échappe. + +--Pourvu que je ne meure pas à l'étranger! murmure-t-il bas. + +Guyonne, inscrite sous le nom d'Yvon, numéro 40, jouissait de l'avantage +octroyé à un petit nombre de ses compagnons. + +Debout au pied du grand mât, elle voyait se dissiper insensiblement, +comme une brume, les côtes adorées de sa Bretagne, tandis que le soleil +épanchait ses flots d'or sur la rade de Saint-Malo et qu'un vent propice +enflait les voiles du _Castor_. + +Qui pourrait dire quelles étaient les pensées de Guyonne? car, de temps +en temps, une larme silencieuse roulait le long de sa joue, et sa tête +se penchait, douloureusement sur sa poitrine. + +Noble et digne jeune fille, avait-elle trop compté sur son courage et se +reprochait-elle déjà son héroïque sacrifice? + +Non; Guyonne avait l'âme aussi fortement trempée que le corps; les +périls de sa situation ne l'effrayaient pas, le sort qui lui était +réservé l'inquiétait peu, mais elle rêvait à la tombe de sa pauvre +mère, à cette tombe qu'elle entretenait avec sollicitude, qu'elle ornait +chaque jour de fleurs nouvelles, et sur laquelle croîtraient bientôt +les ronces et les épines; elle songeait à son vieux père qui allait +être privé de ses soins attentifs; à son jeune frère, sans guide pour se +diriger à travers les écueils de la vie! + +Elle songeait, la pauvre Guyonne, à ses amis, à la chanson du soir, à +la clochette de sa génisse qu'elle n'entendrait plus, à la chapelle du +hameau, à sa chambrette qu'elle ne reverrait peut-être jamais... +puis, elle songeait à ce je ne sais quoi, qui n'est rien, qui est +tout--murmure, bruissement, sentier, corbeille, voix, ustensile de +ménage, colifichet de fête, intérieur de famille, patrie! + +Devant elle, adossé au mât d'artimon, Jean de Ganay semblait aussi +enfoncé dans une profonde méditation. + +Ses réflexions étaient pleines d'amertumes. N'avait-il pas brisé le +lien qui l'attachait au bonheur? et chaque noeud filé par le _Castor_ ne +l'éloignait-il pas de celle qu'il aimait? + +D'ailleurs, un pressentiment étrange torturait l'esprit du vicomte. +Nonobstant les gages de tendresse qu'il avait reçus de Laure, il doutait +qu'elle le payât d'un égal retour. + +Toutes ses tentatives pour chasser cet atroce soupçon étaient +infructueuses: il revenait sans cesse et l'obsédait comme un cauchemar. + +Jean demeura six heures consécutives dans cette situation, immobile, +insensible à ce qui l'environnait. Mais, quand la terre eut complètement +voilé ses formes blanchâtres, l'écuyer tourna les regards vers l'avant +du navire. + +Il aperçut le faux Yvon qui n'avait point bougé de place et tâchait +de percer l'étendue pour distinguer encore une ligne qui indiquât la +patrie. + +La sévère beauté du jeune homme, sa physionomie intelligente, la douceur +de ses traits, la chasteté de son maintien, surprirent l'écuyer au point +de l'arracher à sa préoccupation. + +Il se demandait déjà par quel hasard ce bel adolescent se trouvait +compris parmi les condamnés, lorsque Chedotel, qui commandait un +changement d'amures, se précipita brusquement du gaillard d'arrière sur +le pont, et, de son porte-voix, asséna un coup violent sur la tête du +faux Yvon. + +--Veux-tu bien décamper, avorton du diable! + +Étourdie par la violence du choc, la jeune fille obéit lentement. Le +pilote furieux la repoussa avec tant de rudesse qu'elle alla tomber sur +une grosse chaîne d'amarrage et se meurtrit la face. + +--Attrape! dit Chedotel, en continuant de donner ses ordres. + +Cet acte de brutalité révolta Jean de Ganay. Il se disposait à +réprimander sévèrement le pilote, lorsqu'il se rappela que le marquis +avait investi Chedotel de ses pleins pouvoirs durant le cours de la +traversée. Réprimant sa colère, il descendit pour secourir le blessé, +qui se relevait le visage inondé de sang. + +--Veux-tu que je mande le chirurgien? dit-il à Guyonne avec compassion. + +--Oh! non merci, monseigneur, répondit-elle. Un peu d'eau de mer suffira +pour sécher ces écorchures. + +La douceur de cette voix augmenta l'intérêt que l'écuyer éprouvait pour +le proscrit. + +Tirant de son pourpoint un foulard de soie, il le lui présenta en +disant: + +Essuie-toi avec ceci. Je vais envoyer quérir ce que tu désires. + +Guyonne, émue par un sentiment nouveau et inexprimable, n'osait +accepter. + +--Prends, reprit le vicomte, en lui mettant le mouchoir dans la main. + +--Oh! monseigneur! fit la jeune fille. + +--Bien; tu parleras de reconnaissance plus tard. Maintenant conforme-toi +à ma volonté. + +Le remède de Guyonne eut tout l'effet voulu et bientôt, sauf +quelques taches bleuâtres, elle reparut plus charmante, plus fraîche +qu'auparavant. + +Son grossier accoutrement de laine grise rehaussait, par le contraste +même, l'éclat de son teint. + +Le vicomte ne put retenir un geste d'admiration. + +--Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il en s'appuyant contre le +bordage. + +--Yvon, pour vous servir, monseigneur, répliqua-t-elle après quelques +secondes d'hésitation. + +--Yvon! mais j'ai ouï prononcer ce nom-là... Yvon! De qui étais-tu +vassal? + +--De monseigneur de la Roche. + +--Ah! ah! en effet, je me souviens. Ton père est pêcheur? + +--Pêcheur, répéta affirmativement Guyonne. + +--Et quel âge as-tu? + +--J'aurai tantôt vingt-cinq ans à la Chandeleur. + +--Vingt-cinq ans? tu en parais dix-sept à peine. + +Le changement de côté était à peine opéré qu'une risée violente siffla +dans les agrès du _Castor_. + +Peu après on entendit un bruit sourd comme le roulement lointain du +tonnerre, et le ciel se marbra de taches sombres. + +Tous les matelots avaient suspendu leur flânerie pour courir, qui au +gouvernail, qui sur les vergues, qui au cabestan. + +--Ferle, ferle tout! tonnait le porte-voix du pilote. + +Mais avant que la manoeuvre fût exécutée, une seconde bourrasque +assaillit le _Castor_ par le travers, et il donna une telle bande sur +bâbord que les boute-hors des basses vergues plongèrent fort avant dans +l'eau. + +Cette bascule inattendue précipita le marquis contre le bastingage de la +dunette. + +Les oeuvres-vives du _Castor_ craquèrent avec un horrible frissonnement. + +--Rentrez, monsieur, dit alors Chedotel au soigneur de la Roche; rentrez +dans la cabine, votre place n'est pas ici! + +En disant ces mots, le pilote n'était plus cet homme au visage astucieux +et rechigné que nous avons naguère présenté au lecteur; c'était le +marin, dans sa sphère; le marin qui mesure ses forces à celles de la +nature en furie, et ne reconnaît d'autre conseiller que son coup d'oeil, +d'autre maître que son vouloir. + +Sur terre, l'être humain rarement oublie son caractère: sur mer il +l'abaisse ou l'exalte au gré des circonstances. + +Paresseux, ivrogne, libertin, vil, le matelot est cependant susceptible +d'accomplir des prodiges de travail, de continence, de noblesse. + +Le commandant d'un navire, bête, stupide dans un temps calme, deviendra +un génie dans une tempête. Sa voix dominera celle de l'ouragan, sa +volonté domptera la rage des éléments, et sa personne s'incarnera d'une +nouvelle vie pour lutter avec les trois formidables ennemis conjurés à +sa perte:--l'eau, l'air, le feu! + +Semblable à un artiste que l'inspiration embrase, Chedotel, son +porte-voix d'une main, son astrolabe de l'autre, était grandi de dix +coudées. + +La mer montait, montait. Les lames d'eau, grosses comme des montagnes, +furieuses comme des Ogresses déchaînées, se ruaient tumultueusement +contre la carène et la préceinte du navire. + +Les rafales se succédaient avec une rapidité effrayante. On eût dit que +le _Castor_ dansait une sorte de danse macabre sur l'abîme. Tantôt il +s'ensevelissait dans le linceul des flots roulant autour de lui leurs +plis humides; puis, ruisselant d'eau, haletant, il surgissait de +son suaire aquatique et recommençait, à travers mille périls, mille +naufrages, sa course échevelée. + +Toutes les voiles heureusement étaient ployées; quatre hommes robustes +se tenaient à la barre du gouvernail, et Chedotel, ferme à son poste, +dirigeait le vaisseau avec l'aisance d'un écuyer habile qui a lancé sa, +monture au milieu des ravines, des fondrières et des précipices. + +Les matelots oubliaient les dangers de la situation pour admirer le +sang-froid vraiment extraordinaire du pilote. + +La tourmente sévissait toujours avec une opiniâtreté inquiétante. Il +était à craindre que le _Castor_ ne vînt à toucher un de ces nombreux +écueils dont la Manche est si abondamment parsemée. + +La nuit approchait à grands pas, et les proscrits, confinés dans +l'entrepont, se livraient, sauf le petit nombre de ceux qui avaient +déjà voyagé en mer, à toutes les transes de la terreur, lorsqu'un cri +terrible mit le comble à leurs angoisses: + +--Au feu! au feu! + +Presqu'au même moment, Jean de Ganay parut en haut de l'échelle qui +descendait à l'intérieur du _Castor_. + +--Dix hommes de bonne volonté! demanda-t-il. + +Plus de vingt se jetèrent sur les degrés de l'échelle. + +Le vicomte fit rapidement son choix, enjoignit aux élus de monter, et +reforma le panneau. + +Pour exécuter tout cela, il avait dépensé moins de temps que nous pour +le dire. + +Le feu avait pris aux cuisines, et déjà la caisse de bois qui les +contenait était complètement étreinte par le cercle destructeur des +flammes, lorsque les dix condamnés arrivèrent sur le tillac. + +Le vent redoublait d'impétuosité. + +Le _Castor_ volait à la cime des flots avec des inclinaisons de roulis +et de tangage permettant à peine aux hommes employés aux pompes de +garder l'équilibre. + +--Accrochez-vous aux haubans et aux cabillots! leur criait Chedotel, +qui, du haut de son banc de quart, suivait sans émoi les mouvements +désordonnés de la barque, et déployait une présence d'esprit surprenante +dans la multiplication de ses ordres. + +Quand parfois une vague, après avoir balayé le pont, menaçait, furieuse, +blanche de colère, le gaillard, d'arrière, notre pilote roulait son bras +autour du mât d'artimon, et, sans courber la tête, sans contraindre +une seconde la posture de son corps, continuait de transmettre les +commandements nécessaires au salut du navire. + +Cependant, l'incendie gagnait du terrain, les pompes mal menées étaient +insuffisantes à combattre ses voraces empiétements. + +--Je crois que nous sommes flambés! disait un matelot. + +--Frits comme des goujons en poêle, répondait un autre. + +--A moins que l'_Érable_ ne nous rejoigne d'ici à une heure. + +--Ah! oui, ajoutait un quatrième. Mais, avec pareil chassé croisé de +vents, je le défie de nous accoster. + +--La barre sous le vent! et vous autres, hardi, hardi aux pompes! dit à +cet instant la voix vibrante de Chedotel. + +--Sommes-nous donc perdus? demanda le marquis de la Roche qui était +sorti de sa cabine et revenu sur le pont. + +--Hum! répondit Chedotel, perdus! hum! ça se peut bien. + +--Mais... voulut objecter de la Roche que les sèches paroles du pilote +commençaient à impatienter. + +--Mais, s'écria celui-ci en frappant du pied, retirez-vous, monsieur, +votre présence me gêne, vos questions sont intempestives. + +--Qu'est-ce à dire? fit de la Roche blessé au vif. + +--Encore une fois, partez ou j'abandonne la direction du navire. + +--Ce ton... + +--Mais ne voyez-vous donc pas que chaque seconde que vous me faites +perdre compromet notre salut! dit Chedotel d'une voix sourde en +saisissant et secouant dans ses mains le poignet du marquis. + +--Manant! essaya le grand seigneur. + +Un paquet de mer, gros comme une montagne, fort comme une avalanche, +fondant de bâbord vers tribord, en ligne oblique, couvrit à cet instant +le foyer de l'incendie, coupa la parole au marquis de la Roche et +l'aurait assurément entraîné avec lui, si les muscles d'acier du pilote +ne l'eussent disputé à la violence du choc. + +Quoique tous les hommes alors sur le pont se tinssent sur leurs gardes, +deux d'entre eux arrachés aux étais du mât de misaine par l'irruption +des flots disparurent dans l'abîme inexorable: + + Without a grave, unknell'd uncoffin'd and unknown. + +Surpris par l'arrivée soudaine de cette lame, Jean de Ganay, qui +travaillait aux pompes, n'eut que le loisir de happer un bout de drisse, +pour ne pas être précipité par-dessus le bastingage; mais la corde +s'étant rompue, le malheureux jeune homme allait périr d'une mort +affreuse, quand Guyonne se cramponnant d'une main aux porte-haubans, et +tendant l'autre à l'écuyer, parvint, grâce à la vigueur extraordinaire +dont la nature l'avait douée, à le ramener sur la drome, d'où il put +facilement remonter à bord du navire lorsque la lame fut écoulée. + +Guyonne alors releva la tête. Ses longs cheveux étaient plaqués contre +ses joues, ses vêtements ruisselaient d'eau, mais sur son beau front on +lisait le contentement. + +Avant de remettre le pied sur le pont, elle fit dévotement le signe de +la croix et porta à ses lèvres un petit sachet de cuir, qu'elle avait +pendu au cou et qui renfermait probablement une pieuse relique. + +--Hum! ce n'est qu'une saute de vent, après tout, murmura Chedotel, en +remarquant que la pluie commençait à tomber, et que le feu avait été +éteint par cette vague énorme qui aurait peut-être englouti le _Castor_, +si elle l'eût pris en proue ou en poupe. + +De la Roche s'était prosterné et priait en égrenant son chapelet. + +Quelques matelots et routiers imitaient cet exemple. + +--Debout! debout, racaille! leur cria Chedotel d'un ton impérieux; et +vous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, je vous somme, +au nom de la sécurité de tous ceux qui se trouvent sur ce vaisseau, de +rentrer immédiatement dans votre cabine, car vos actes amollissent mon +équipage et aggravent notre commune position. + +Le seigneur de la Roche s'éloigna sans mot dire. L'imminence du péril +auquel l'avait ravi Chedotel, était encore trop fraîche à sa mémoire +pour ne pas imposer silence aux murmures de la morgue du haut +dignitaire. De ce jour, néanmoins, il voua au pilote une haine mortelle. + +Tandis qu'il se retirait, celui-ci, profitant des premiers indices d'une +embellie, faisait pour la deuxième fois changer les amures et régler +ses basses voiles. A dix heures du soir, le _Castor_, poussé par un bon +vent, avait repris ses allures ordinaires et cinglait rapidement vers +sa destination. Le ciel s'était dégagé des nuages qui en souillaient +l'éclat. Les astres scintillaient au milieu d'une poussière nacrée et +l'on n'entendait abord que les pas de Chedotel arpentant la dunette et +le chuchotement de deux matelots qui veillaient au bossoir. + +--Notre-Dame de Bon-Secours! quel fier homme que notre pilote! disait +l'un. As-tu vu, Noël, comme il se tenait ferme à son poste? + +--Quasiment comme une barre de guindeau qu'on aurait clouée au mât +d'artimon, répondit l'autre. + +--Et sans lui, le marquis de la Roche... + +--Ah! oui, le marquis de la Roche et son expédition étaient joliment +enfoncés. Mais tu ne sais pas, Jacques, je n'augure rien de bon pour +cette traversée. Pendant la tempête j'ai vu... + +--Eh bien? + +--J'ai vu, Jacques, de mes propres yeux vu, comme je te vois, la +sorcière d'Ouessant qui planait sur le navire. + +--La sorcière d'Ouessant! répéta Jacques avec une terreur profonde... +Sainte mère de Dieu, intercédez pour nous pauvres pécheurs! + +--Il doit y avoir un grand criminel à bord, poursuivit Noël, car jamais +la sorcière n'apparaît que pour punir les crimes. + +--Si c'était le pilote? + +--Peut-être! Ne te souviens-tu pas qu'il nous a défendu de prier, alors +que nous étions prosternés pour implorer l'appui du ciel? Et comme il +parlait au marquis! et comme ses yeux lançaient des éclairs! ça n'est +pas naturel. + +--Si cet homme était un démon déguisé? + +--Plus bas, Noël, plus bas, répliqua l'homme en se signant. + +--J'ai peur... + +A cet instant un éclat de rire sarcastique retentit derrière les deux +matelots. + + + + + IV + + LE COMPLOT + + +Quinze jours se sont écoulés depuis le départ de l'expédition pour la +Nouvelle-France. A l'exception de la tempête dont nous venons de parler, +le temps a presque toujours été favorable. + +Le _Castor_ et l'_Érable_ naviguent dans les mêmes eaux et approchent du +banc de Terre-Neuve. + +A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le +chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les +joyeuses histoires appellent de bruyants éclats de rire; et les sombres +légendes endorment la durée des heures. + +Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De même que l'Atlantique sous sa +limpidité recèle des gouffres, des colères terribles; de même sous sa +tranquillité, le _Castor_ cache des abîmes, des passions épouvantables. +Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches +prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres +complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prière est fausse, la +danse est guindée, les amusements forcés. A l'intérieur de la barque +fermentent des aliments de discorde: qu'une étincelle jaillisse et le +volcan fera son éruption. + +Et cependant le _Castor_ filait ce soir-là sous la brise comme une +bachelette respectueuse devant sa mère, suivant la pittoresque +expression du matelot, Noël. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant +fièrement pour recevoir le baiser des petites vagues écumeuses et +déroulant derrière lui un long ruban de moire argentée. C'est qu'il +avait fait grande toilette dans l'après-midi, le _Castor_; il avait +bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'à +celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que +c'était plaisir à entendre. + +Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa +cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il +si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses +pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay +parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants? +Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment +séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi, +enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât +causaient-ils à voix basse dans l'entrepont. + +[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employé que depuis +quelques années seulement. Il a été emprunté à l'anglais cabin. Avant, +on se servait toujours du terme cabane pour désigner les chambrettes à +bord d'un navire.] + +Avant de répondre aux premières questions, écoutons ce que disent les +exilés. Peut-être saisirons-nous le fil de ce mystère. + +--Mes cers amis, zézaie le Marseillais, zè crois qu'il est temps ou +jamais dé nous débarrasser dé cette clique dé marquis qui nous tient +enfermés ici comme des lapins dans une lapinière. Nous prend-il pour des +taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la çandellè du jour, mosieur +le soleil; et la lampe dé la nuit, madame la luné? Sandiou! cela dépassé +toutes les bornés dé la courtoisie que l'on doit à dé bravés gens +dé notre sorte. Pour moi, zè vous assuré, zè m'ennuie dans ce +cul-dè-bassè-fossè, comme une souris en souricière, et zè suis tout +disposé à faire faire un plongeon à monseigneur le marquis dé la Roche. +Qu'en pensé mon ami Tronchard? + +--Moi, répondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que +mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans +cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis +prêt! + +--Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et... + +--Et quoi? grogna l'Allemand. + +--Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous +ferons hacher comme chair à pâté. Prudence est mère de sûreté, +rappelez-le-vous. + +--Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et +ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre maîtres de l'équipage? + +--Puis, troun dé l'air! n'avons-nous pas chacun un bout dé couteau! +ajouta le Provençal. + +--Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en découvrant son torse +athlétique. + +--Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin. + +--Tout ça est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais... + +--Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta +Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je +t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne? + +--Chut! Né nous emportons pas, très-cer ami, dit le Marseillais. La +colèré est une mauvaise conseillère. Causons comme des gens dé bonne +compagnie. + +--Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer. + +--Oui, oui, exclamèrent plusieurs voix. + +--Zè vous approuvé, mes bravés. + +--Et après, que ferons-nous? grommela le Suisse récalcitrant. + +Ces paroles tombèrent comme un réfrigérant sur le feu des rebelles. + +--Après? bast! nous aviserons, répondit insoucieusement Tronchard. Quand +le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel. + +--S'il n'est pas empoisonné? + +--Comment cela? + +--Eh! supposons que nous ayons dépêché tout l'équipage ad patres, le +pilote en tête... + +--Le piloté, bagasse! ce n'est, Dieu mè pardonné! pas à lui que nous +ménageons une saucé, bien au contraire, le piloté zè l'aimé et l'estimé, +moi! + +--Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit +comme un docteur ès-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en +récompense... + +--Né plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'était constitué +chef du complot. Voici ce que zè proposé. Ouvrez vos oreilles comme des +portes-cochères, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous +les morceaux dé fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous +forcerons les écoutilles, et bellement nous jetterons dix sur le +gaillard d'arrière, tandis que le resté se portera sur le gaillard +d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.--Mais point dé bruit, +point dé sang, troun dé l'air!--les autres me suivront. Cela vous +arangè-t-il? + +--Oui, fut-il répliqué unanimement. + +--Bien, mes adorés bijoux, continua Molin, très-bien; vous entendez +le mot pour rire comme des anges; et zè pensé que nous mitonnerons +parfaitement notre petite bouille-abaisse. + +--Tout ça ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse +entêté. + +--Per Baccho! lui répliqua un Sicilien, là où il n'y a plus de chats que +font les rats? + +--Ce qu'ils font? + +--Oui, qu'est-ce qu'ils font? + +--Ma foi... + +--Ils gouvernent, imbécile. + +--Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant +d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse. + +--Ce n'est pas absolument nécessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le +susnommé Pepoli, avec un geste de vierge offensée. + +--Tout le mondé est-il déterminé? demanda Molin que ces digressions +ennuyaient. + +--Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de +la Roche! + +--Silence! silence! fit le Marseillais en étendant la main; procédons +sans bruit; c'est le seul moyen dé réussir. Viens ici, Wolf. + +L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'élévation dépassait d'un +pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des +conjurés. + +--Tu vois ce panneau? dit celui-ci désignant du bout du doigt le +couvercle de l'écoutille. + +Une sorte de grognement traduisit la réponse du géant. + +--Eh bien! troun de l'air, mon bravé, il nous gêné diantrement, ce +panneau! conçois-tu? + +--Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, ça n'est pas difficile. Attendez. + +Prononçant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manière que +ses larges épaules en touchaient les extrémités, raidit ses membres +inférieurs, et, redressant lentement son échine, fit bientôt voler +en éclats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un «ouf» de +satisfaction annoncèrent cette victoire. + +Le clapotis des vagues contre la membrure du _Castor_ avait étouffé le +bruit de l'effraction. + +Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel +était en proie à une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se +dressaient sur sa tête, de grosses gouttes de sueur découlaient de son +front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout à coup, il parut +s'armer d'une résolution désespérée. Son visage se marbra de taches +livides et cramoisies, ses yeux s'injectèrent de sang, et, la +respiration fiévreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il +sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne. + +Étendue tout habillée sur son cadre, la jeune fille s'était assoupie. +Une lampe fumeuse éclairait à demi. Chedotel tremblait si fort en +entrant chez elle qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie pour ne +pas tomber. Là, il eut une minute d'hésitation: son coeur battait à +rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent +couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son +visage gonflées par les passions semblaient près d'éclater. + +Frappé par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote était +effrayant à voir! on aurait dit un de ces démons dont on retrouve les +horribles figures sculptées dans le granit des vieilles basiliques du +moyen âge. + +Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras +s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses +lèvres demi-closes qui laissèrent voltiger le nom «Jean!» + +Aussitôt l'indécision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de +lui: il éteignit la lumière et se précipita vers le lit. + +Éveillée en sursaut, Guyonne se disposait à une vive résistance, quand +des imprécations affreuses retentirent au-dessus de la cabane: + +--Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche! + + + + + V + + RÉVOLTE A BORD + + +L'enfer, par soixante bouches, hurlait; «Mort, mort au marquis de la +Roche!» et l'immensité de Dieu répondait, de sa voix solennelle: «Mort, +mort au marquis de la Roche!» + +La nuit était toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour +de fête, et le _Castor_ sillait allègrement, sans plus de souci de ces +vociférations épouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage. + +Sur terre, une révolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un +effroi secret, mais sur mer, une révolte commande la terreur.--Sur +terre on peut fuir la révolte, on peut l'arrêter, la comprimer par mille +moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abîme est sous vos +pas, l'inconnu sur vos têtes, la mort autour de vous! il faut affronter +la révolte, la braver, la pulvériser par la force qui l'a fait +naître,--par la force de l'esprit, où se livrera la furie! + +Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une révolte à bord d'un +navire! + +Regardez! Mille clartés fulgurantes, rouges comme le soleil s'éteignant +dans les noires colères d'une prochaine tempête, entre-choquent leurs +flammes fumeuses sur le pont du _Castor_ et répandent sur le vaisseau +des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur +de ce brasier apparaissent des figures étranges, des types sauvages, +qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accès de fureur. Et +ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons, +des barres de bois ou de fer, des anneaux de chaîne, des instruments +de toute espèce! Au loin, on les prendrait pour une assemblée satanique +s'apprêtant à quelque orgie infernale. + +Ils surgissent tumultueusement du _Castor_, essaiment autour du grand +mât, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par +l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre, +conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrière qu'occupent le marquis +Guillaume de la Roche et sa suite. + +Déjà l'homme de quart au gouvernail, intimidé par l'explosion de la +révolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes; +déjà la barque, laissée sans direction au souffle des vents, roule +sur elle-même et menace de chavirer, lorsque Chedotel débouche sur le +tillac. + +Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et +Guyonne y arrivent en même temps que lui. + +--Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perçante de Molin. + +Et un sinistre écho répond:--Mort au marquis! mort au marquis! + +--Par le Christ! nous tombons à la bande, s'écrie Chedotel, remarquant +que le _Castor_ venait au vent et que la grande voile était à demi +fascillée. + +Et aussitôt il courut à la barre et lui imprima un vigoureux mouvement. +Peu à peu le navire se redressa et continua sa marche première. + +Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles: + +--Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court à la +grande vergue pour servir de pâture aux goélands! + +Cette première sommation fut couverte par les mugissements de +l'insurrection. + +--Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien! +vous comprendrez peut-être mieux celui-ci. + +En prononçant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait à la +main. + +--Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reçu +l'atout, dit Tronchard en étendant les bras et s'étalant la face contre +le pont. + +Frappée de crainte, la foule des insurgés recula, mais pour revenir +promptement, électrisée par le cri de son chef: + +--Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons +galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa +satanée compagnie. + +--Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous, +compaings! + +Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le _Castor_ +eût été transformé en un pandémonium. Poussé par la marée humaine qui +montait toujours derrière lui, Molin se vit tout A coup transporté sur +la dunette, à deux pieds de la Roche. Le premier était muni d'un long +coutelas dont la lame dardait de fauves étincelles à la lueur des +flambeaux. Guillaume de la Roche, occupé tout entier par l'attitude des +rebelles, n'avait point observé l'évolution de son ennemi. Les yeux de +Molin brillèrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis. +Mais avant qu'il eût pu perpétrer l'homicide qu'il projetait, un coup de +hache énergiquement appliqué faisait sauter son bras que soulevait une +intention meurtrière. La douleur arracha un rauquement au bandit: + +--Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as démanché, +gringalet; troun dé l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau... +mais... + +Il s'évanouit dans une mare de sang. + +Une décharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit +des assaillants. Cette décharge était partie de la proue où les matelots +soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens. + +Voici ce qui s'était passé: + +Au premier signal de l'émeute, l'homme du bossoir avait lancé un cri +d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient +saisi les armes les plus à leur portée. Puis, sur l'ordre du maître +d'équipage, ils s'étaient formés en bataille, et avaient attendu en +silence que les rebelles eussent enfoncé la porte de leur cabane pour +les accueillir par un feu croisé. Pareille réception était lien capable +de dérouter les gens incertains qui avaient espéré que les matelots, +loin de s'opposer à leur entreprise, se joindraient à eux. Cinq victimes +que leur fit cette mousqueterie achevèrent de les consterner. Les uns +se replièrent confusément sur la troupe commandée par Molin, d'autres +coururent se réfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le +Wurtembergeois Wolf à leur tête, tentèrent de forcer le retranchement +des marins. + +Le désordre était à son comble sur le pont du _Castor_; car, dans la +mêlée, la plupart des torches avaient été éteintes et les ténèbres de la +nuit commençaient à reconquérir leur prédominance sur la clarté qui un +instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronnée, oubliés +par les héros de ce drame, agonisaient encore çà et là le long du +bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurité. + +--Un falot! s'écria le marquis. + +Guyonne descendit à la cambuse et revint avec l'objet demandé. De la +Roche alluma une mèche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay +venait de braquer contre les conjurés: + +--A présent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu à +cette pièce. + +Son geste, son accent étaient irrésistibles. Douter qu'il fût prêt +à accomplir sa détermination eût été folie. Les rebelles obéirent en +silence, à l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci, +au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils +entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'étant +rués contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger +leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour +toute arme, le géant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il +s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de +ses coups, équivalait à un passe-port pour l'éternité. De son côté, le +Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramassé durant +la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la +victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lâcheté du +plus grand nombre. + +--A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre +sur le crâne du maître d'équipage. + +--Et à toi, vilaine caboche carrée! dit tout à coup en s'agenouillant +dans le hamac où il s'était tenu caché, un mousse qui déchargea son +pistolet au milieu du visage de l'Hercule. + +--Der Teuffel!... essaya encore le colosse en tombant à la renverse. + +Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la révolte. + + + + + VI + + EXÉCUTION + + +Le lendemain, dans l'après-midi, le _Castor_ présentait un triste +spectacle. + +Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil +vivifiant et chaud. La grandeur de Dieu se déployait dans toute +sa magnificence autour du navire, mais le contraste même de ces +majestueuses beautés ajoutait à la mélancolie de la scène que nous +allons décrire. + +Assis sur une estrade, revêtu de son costume de gouverneur général du +Canada, et ayant à sa droite le pilote Chedotel, à sa gauche le vicomte +Jean de Ganay, le marquis Guillaume de la Roche promène sur l'Océan +un regard attristé. A ses pieds, enchaînés deux à deux, et entourés de +marins le mousquet chargé, se tiennent tous les proscrits, à l'exception +du faux Yvon. Au-dessus de leurs têtes, accrochés aux vergues se +balancent huit cadavres, parmi lesquels on remarque ceux du Flamand +Tronchard et de l'Allemand Wolf. + +Des oiseaux de proie planent sur le navire en déchirant l'air de cris +perçants, et dans la traînée d'écume que le _Castor_ laisse en creusant +son sillon, on peut distinguer à de rares intervalles un corps noirâtre, +squameux, suivant la barque avec une persistance opiniâtre. + +C'est un requin qui flaire la mort. + +A deux heures, un roulement de tambour se fait entendre; dès lors les +conversations à mi-voix, les chuchotements cessent: tous les yeux se +dirigent vers une écoutille placée sous l'accastillage de proue. D'abord +on voit sortir le Sicilien Pepoli, les poignets liés derrière le dos, +puis le Marseillais Molin porté par deux matelots, et définitivement le +Basque et un Bourguignon nommé François, dit le _Buveur_. + +Molin, malgré la perte de son bras droit, a toute sa connaissance. Ses +traits contractés par la souffrance expriment toujours la fierté, et un +sourire sardonique joue au coin de ses lèvres décolorées. + +Pepoli et François dit le Buveur, font assaut de quolibets. + +--Corde pour corde, il me fallait toujours finir par une corde, dit le +premier. Mais sur mon âme je n'imaginais pas que j'aurais la chance de +mourir dans les bras d'une vierge! + +--De fait, appuie le second, voici du chanvre qui fait honneur au champ +qui l'a produit. + +--Et au tisserand qui l'a tissé. + +--Vois donc un peu, Pepoli, comme ce brave Wolf tire la langue là-haut. +Dirait-on pas qu'il attend la chute d'une breusse de bière pour se +désaltérer! + +--Ivrogne d'Allemand, va! + +--Et cet animal de Tronchard qui se fait éventrer par les oiseaux du +ciel. + +--Plus que ça de raffinement. + +--Le gros voluptueux! + +Un deuxième roulement de tambour mit fin à ces ignobles plaisanteries. + +De la Roche se leva et manda: + +--Nº 31, 43, 50. + +--Présents, répliquèrent tour à tour Molin, Pepoli et François. + +--Vous êtes condamnés tous trois à être pendus, reprit le marquis. +Recommandez vos âmes à Dieu! vous avez une demi-heure! Que cet exemple +serve de leçon à ceux qui tenteraient désormais de se révolter contre +mon autorité. + +A l'audition de cette sentence inexorable, un tressaillement de frayeur +parcourut la foule des bannis. Seules les victimes ne manifestèrent +aucun émoi. + +--Voilà ce que j'appelle de la précision, dit Pepoli + +--Et moi ce que j'appelle ne pas faire languir les gens, ajouta +François. + +--Por Dios, il y a longtemps que j'avais envie de tailler une bavette +avec monsieur Satanas. Comme ça se rencontre! + +--Saint Bacchus, mon divin patron, faites que le vin soit là-bas aussi +généreux qu'en notre Bourgogne, ajouta François. + +Troun de l'air, pensa le Marseillais, zé me doutais bien que zé né +ferais jamais la bouille-abaisse dans cette maudite galère de Canada. + +Un troisième roulement de tambour annonça que l'heure fatale avait +sonné. Tous les exilés se mirent à genoux et deux minutes après un +grincement de poulie, un croassement des oiseaux de proie épouvantés, +quelques sons inarticulés, tintaient le glas funèbre des trois +criminels. + +Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil +vivifiant et chaud, et la grandeur de Dieu se déployait dans toute sa +magnificence autour du Navire! + + + + + VII + + PILOTE + + +Revenons à quelques-uns de nos principaux personnages que les incidents +précédemment racontés nous ont forcés de laisser dans une sorte de +pénombre. + +On se souvient, sans doute, que dans une tempête, Guyonne avait sauvé +la vie au vicomte de Ganay; on se souvient également que, pendant la +révolte, elle avait aussi sauvé la vie à Guillaume de la Roche. Ces +deux traits vous ont prouvé qu'à l'héroïsme du coeur, la belle-fille +de Perrin unissait l'héroïsme du courage et du sang-froid: trinité de +vertus malheureusement trop peu commune chez les hommes. + +Le vicomte et le marquis payèrent, l'un après l'autre, au prétendu Yvon +la dette de leur reconnaissance: le premier en l'admettant parmi +les serviteurs du château de poupe (ainsi se nommait à cette époque, +l'arrière d'un navire); le second en rendant hommage à sa bravoure +devant tout l'équipage et en lui promettant de le ramener libre en +France. + +La jeune fille s'était donc acquis une position meilleure que celle +qu'elle aurait jamais osé espérer, et elle pouvait considérer l'avenir +sans grande appréhension. Mais la fortune fait bien souvent les choses +à demi. En nous donnant à pleines mains d'un côté, elle nous rogne, +en gloutonne, notre part de bonheur de l'autre. Deux passions se +partageaient déjà les pensées de Guyonne: elle aimait le vicomte Jean de +Ganay, elle haïssait le pilote Chedotel. + +Ces deux passions avaient pris naissance en même temps dans son coeur, +s'y étaient enracinées ensemble et avaient grandi en s'appuyant l'une +sur l'autre. + +Le jour de l'embarquement, Chedotel avait brutalisé la jeune fille, Jean +de Ganay l'avait prise sous sa protection: tel était le point de départ, +de ce double sentiment. Depuis, le contraste l'avait cimenté et un +événement que nous ne tarderons pas à faire connaître l'avait porté à +son comble. + +D'abord, Guyonne se méprit sur la nature de son penchant pour l'écuyer. +Elle crut que c'était le résultat d'une vive gratitude; mais elle avait +passé l'âge où l'on s'ignore soi-même; si son âme était restée vierge de +toute tendresse étrangère à la famille, une intelligence pénétrante lui +avait enseigné à chercher et à trouver la cause de ce qu'elle éprouvait. +Guyonne discerna donc promptement que l'amour seul lui faisait craindre +et désirer la présence de Jean de Ganay; que l'amour empourprait ses +joues lorsqu'il lui adressait la parole, et faisait trembler sa voix +lorsqu'elle lui répondait. + +Cette découverte la remplit d'épouvante. + +Quel intervalle infranchissable la séparait, elle, pauvre fille d'un +pêcheur, d'un serf, de l'opulent vicomte de Ganay, fils d'un des plus +puissants seigneurs de la basse Bourgogne! comment combler cet abîme! Y +songer n'eût-ce pas été le comble de la démence! D'ailleurs, Jean n'en +aimait-il par une autre, la, belle Laure de Kerskoên, la châtelaine aux +nombreux vassaux, la beauté sans rivale, la perle bretonne?... Vraiment, +vraiment elle eût été bien impudemment effrontée la jeune fille, +bachelette ou damoiselle, qui eût élevé ses prétentions jusqu'à la main +de l'écuyer de monseigneur de la Roche. + +Hélas! l'amour a beau raisonner; quand l'objet qui l'excite en est +digne, plus il accumule de persuasions pour s'étouffer lui-même, plus il +prend de vie et de consistance. Moins il a de raison d'être et plus il +est; plus grandes seront les distances sociales creusées entre le mobile +et le moteur, et plus grande sera la force d'attraction du premier vers +l'autre. + +Guyonne demanda un remède à la prière; la prière enflamma son +imagination et exalta son amour. Mais le cours de cet amour fut +changé. Elle résolut de se dévouer à la félicité du jeune homme. Cette +détermination rétablit le calme dans son âme, sans toutefois y établir +une paix éternelle. Pour but, elle s'imposa le sacrifice; pour horizon, +elle entrevit la volupté de la douleur concentrée. Elle s'accoutuma +même à l'idée de servir un jour la femme du vicomte, en qualité de +domestique, et d'élever leurs enfants. Certainement il fallait une piété +robuste et un caractère solidement trempé pour se consacrer à un pareil +martyre; mais, nous l'avons déjà dit, Guyonne était le type de la +volonté morale incarnée. Il y a des consciences sûres d'elles-mêmes qui +défient le mal de jamais entamer le bouclier qu'elles ont opposé à ses +assauts. + +Qu'on ne s'étonne pas, du reste, qu'en deux semaines l'amour de la +poissonnière pour le vicomte eût pris d'aussi vastes proportions. En +mer, le cercle des impressions est rétréci, tous les mouvements du +coeur sont, à cause de cela même, bien plus violents, et la plus chétive +circonstance acquiert sur nos facultés l'importance d'un véritable +événement. + +Le vicomte de Ganay ignorait tout, et le sexe de son libérateur, et +la flamme qu'il avait allumée dans son sein. Peut-être que si un autre +amour ne l'eût pas embrasé, il se serait étonné de certains mouvements +d'Yvon, peut-être aurait-il remarqué que, parfois, quand il croyait ne +pas être vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur; +mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'écuyer et le +prétendu routier et jamais il ne lui vint à la pensée qu'un coeur de +jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Néanmoins, +l'ayant un jour surprise, prosternée devant un crucifix et dans une +attitude de dévotion qui attestait des sentiments religieux excessifs, +il ne put s'empêcher de lui dire: + +--Tu crois donc en Dieu? + +--En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?. + +--Trop d'ingrats, répondit l'écuyer. Mais quand on croit en Dieu, on +craint de l'offenser. + +--Aussi est-ce ma crainte la plus vive. + +Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de +la jeune fille. + +--Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu à tes +relations avec des misérables perdus de vices et de débauches? + +A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et +des larmes brûlantes étincelèrent au coin de sa paupière. + +--C'est d'autant plus étrange, poursuivit le gentilhomme, que tu +appartiens à une famille honnête, au milieu de laquelle tu n'aurais dû +sucer que de bons principes. + +On conçoit le coup que porta à la pauvre Guyonne cette accusation, +malheureusement justifiée par les apparences. Incapable de se contenir +davantage, elle éclata en sanglots. + +--Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprétant +maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu +te pardonnera, comme ceux que tu as offensés sur cette terre t'ont déjà +pardonné. + +Un pénible soupir fut toute la réponse de la pauvre fille. + +L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus +minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son +aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle. + +Cette passion était née le jour même du départ. + +Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici +quelques événements antérieurs. + +Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur +et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de +costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa +de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait +apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le +pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir. +Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter +son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui +portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et +un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette +passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de +rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en +faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper +un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne +revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne +tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une +nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il +avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui +coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons +étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40. + +L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines +âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces +âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui, +fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu +transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre +hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la +Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les +désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée. +Puis une réflexion l'arrêta: + +--Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me +pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions +cette poulette... + +Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais +achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir +qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses +infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La +résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous +ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de +quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité +si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux +attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour +le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste +et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel +l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait +inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait +inspirer une haine, un dégoût invincibles. + +Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait +ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte +jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli +devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être +connue, détester et être aimée! + +Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures +physiques! + +Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui +l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour +crier grâce ou merci! + + + + + VIII + + DISETTE + + +Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du +marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre +qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation +de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de +l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort. + +Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande +négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des +établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de +Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait +généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc., +il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or +ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots +chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires +forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut +un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience +particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de +Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put +recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il +affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de +la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait +aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de +la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le +débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le +printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent +qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut +quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré +de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser +abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre +quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce +que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour, +et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre +acquérait à la patrie. + +Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays +qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état +où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut, +persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à +la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune +apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre +étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.» +Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés +et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur +de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées. +L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier +disparaît du théâtre de l'histoire. + +Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier +l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval, +alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les +traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et +l'on n'en entendit plus parler. + +Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait +occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant +qu'on y songeât de nouveau. + +Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de +Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant +nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la +disette. + +Le _Castor_ n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours; +il comptait sur l'_Érable_, dont la cargaison renfermait un vaste +approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la +tempête, le _Castor_ dévia de sa route, et quarante jours s'étaient +déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble +d'infortune, on avait perdu l'_Érable_ dans une tourmente. Il fallut +diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces +mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas +sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des +meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils +osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le +marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez +pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre +volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations +quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance. + +Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la +comparaison. + +La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du _Castor_; on ne +rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes +étouffées! + +Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait +que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui +l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation. +Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la +position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir +quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées. +De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics. +Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux +yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se +sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour +partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de +ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa +Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil +si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa +première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée, +écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur +les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance. +Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui +échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs +qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans +la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne +l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles +monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale +sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même. + +Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force +indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel. +Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim, +la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin +de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa +satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces +de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi +sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en +proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le +dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution +n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations +ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa +destinée. + +Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était +encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme +le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il +avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger +d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable. + +Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le _Castor_ +approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint +effleurer le coin de ses lèvres. + +--Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était +particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour +de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez +voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de +patte! il vous en cuira! + +Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la +manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci +était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean +de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné. + +--Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel +ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur? + +--Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est +que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion. + +--Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis. + +Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de +Chedotel. + +--Vraiment, dit-il, à moins que ce damné _Érable_ ne nous rallie, nous +courons risque... + +--Eh bien? + +--Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi +souple que des vessies dégonflées. + +--Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de +la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire +rien. + +--Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si +pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous +le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que +nous n'avions plus qu'une barrique d'eau. + +Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants. + +--Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre. + +--Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay. + +--Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une +semaine de vivres... à peine. + +--Comment? + +--En rognant les portions, ajouta-t-il. + +Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines. + +--Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses +auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse +dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez, +messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me +rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'_Amphitrite_, nous +avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont +je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades... + +--Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et +vos pareils. Sommes-nous loin de terre? + +--Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre +brasses et un fond de coquillages... Tenez, entendez-vous nos matelots +crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous +_bancquons_, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des +Terres-Neuves. + +[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.] + +--Donc les côtes de l'Acadie... + +--Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents +très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez +à adopter un plan... + +--Voyons, quel est-il? soyez bref. + +--A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui +renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre +bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et +aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis +nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement +colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde. + +--Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un +des gentilshommes. + +--Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces +gens pendant notre absence. + +--Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse! +l'île abonde en gibier et en poisson. + +Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et +s'adressant à Chedotel: + +--Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise! + + + + + IX + + TERRE + + +Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes +froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès +de _Castor_, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que +déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules +argentés qui indiquent la proximité des côtes. + +Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le _Castor_ faisait +route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient +de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on +atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait +pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être +point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles +qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir +été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa +maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une +première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls, +privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes +ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer +retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le +coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous +les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont +les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut +être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour +arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de +ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale +qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes +exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse! + +La terre, même la terre étrangère, sonne aux oreilles comme une musique +mélodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperçue, qu'on ne l'a +sentie, foulée! + +Contemplez la scène qui se joue déjà sur le pont du _Castor_: le +brouillard enveloppe la barque d'un nuage impénétrable; il y a quinze +heures que tous ces malheureux n'ont avalé une bouchée; l'horizon est +fermé à leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent, +se trémoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent... C'est qu'ils +viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage. + +--Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour +de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechignée que celle +d'un drapier qui a surpris sa femme en péché de tête-à-tête avec un +cornette aux chevau-légers, s'écrie un Espagnol, en agitant son bonnet +de laine brune. + +--Je brûlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit +un Breton. + +--Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot +de bière cette année durant, si nous arrivons à bon port. + +--Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas +malaisée, répond le maître d'équipage, en le repoussant brusquement. +Crois-tu, par hasard, que bière coule là-bas comme flots dans la grande +tasse? + +--Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que +s'il y a du houblon, on peut brasser de la bière, que si on peut la +brasser on peut la boire, que si on peut la boire... + +--Ohé! qui est-ce qui veut danser une bourrée! braille un Auvergnat. + +--Non, un menuet!--Non, un fandango!--Non, une valse!--Non, une +courante!--Non, une gavotte!--Non, un tricotté!--Non, une ronde! + +La dernière proposition, lancée d'une voix de stentor, au milieu du +choc de ces clameurs, réunit tous les suffrages. Aussitôt quatre ou cinq +exilés descendirent dans l'entrepont, en rapportèrent des instruments de +cuisine, chaudrons, poêles ou écuelles, s'armèrent de chevilles de fer, +et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchèrent sur +des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste +des proscrits boucla une chaîne autour du grand mât, et une ronde +fantastique commença, au charivari assourdissant de cet orchestre +improvisé. + +Chedotel, que son humeur tracassière et jalouse rendait l'ennemi des +distractions d'autrui, voulut s'opposer à la fête des bannis; mais de +la Roche intervint, et, bien que le pilote alléguât que ce tohu-bohu +embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublât les +maigres amusements de ces pauvres gens. + +--Le navire file à merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils +se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvénient. + +--Aucun inconvénient! hum! aucun inconvénient, maugréa le pilote. Ça +se connaît en marine comme un Algonquin en mathématiques, et ça veut... +hum! Lui aussi il aura à se rappeler maître Chedotel, pilote-locman. +Hum! hum! rira bien qui rira le dernier! + +Le claquement de langue indispensable à l'expression de tous ses accès +de misanthropie termina ce charitable soliloque. + +En ce moment, Guyonne, attirée par le vacarme, se montra sur le pont. + +Chedotel l'aperçut et alla droit à elle. + +--Écoute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entraînant vers les +batayoles. + +La jeune fille aurait pu facilement s'arracher à cette étreinte, mais +la fausseté de sa position à bord du _Castor_ ne lui permettait pas de +faire résistance. + +Elle suivit résolument Chedotel. + +--Écoute, répéta-t-il, avec une intonation sourde et passionnée, +et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma +détermination sera irrévocable.--Je t'aime, tu le sais. Pour un mot +d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient; +pour un baiser de tes lèvres, j'irais chercher le trépas au fond des +abîmes béants sous nos yeux, pour ta possession... + +La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs +fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme +les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles +jaillirent sèches, embrasées de sa gorge. + +--Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je +damnerais mon âme, je sacrifierais l'humanité entière!.... Vois comme je +t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes +mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier +marquis de la Roche plie le genou; moi qui méprise la fureur des hommes, +dédaigne la colère des flots, moi qui suis plus maître ici que le +roi n'est maître en France, moi, j'implore ta pitié, j'implore ta +compassion, Guyonne! je te supplie de consentir à être ma femme, de +me donner un mot d'espoir... Tiens, veux-tu que je me prosterne à tes +pieds, en présence de tout l'équipage? dis, le veux-tu? + +--Non, répondit froidement Guyonne. + +--Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'écria impétueusement +le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille. + +--Rien, répliqua-t-elle, en se jetant en arrière. + +--Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer. + +Guyonne ne fit aucune réponse. + +--Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur +froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil +rebut de la société, écume des clapiers, à être la femme légitime... + +--Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon. + +--Ignores-tu que tu es sous ma dépendance absolue que d'un mot, d'un +geste, je puis signer ton arrêt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons +donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!... +Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu +es donc bien fatiguée de la vie pour me parler ainsi!... Jamais!... +Insensée! tu te sens donc bien forte contre les tourments... Jamais!... + +En articulant ces imprécations, le pilote serrait, à les briser, les +doigts de Guyonne entre les siens. + +Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au +milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse +couvrait les vociférations. Un observateur eût pu remarquer alors que +le pilote se débattait entre deux passions divergentes, exaltées à leur +paroxysme. Enfin, il parut se décider, sa main lâcha celle de Guyonne, +et il lui dit avec un sourire démoniaque: + +--Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant? + +--Je vous hais, riposta la jeune fille, à bout de patience. + +--Hum! Vous me haïssez, vous me haïssez! Cette franchise m'est agréable, +hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que +vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point à l'occident? + +--Oui, dit simplement Guyonne. + +--Çà donc, apprenez, dès cet instant, que là sera votre tombeau, et +Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle! + +Ensuite de ce blasphème, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche +qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne, +au gouvernail. + +Le soleil montant à son zénith avait peu à peu dégagé sa face +éblouissante des voiles qui gazaient l'empyrée. Quelques nuages +floconneux lutinaient bien encore ça et là sur la cime des vagues +écumeuses, mais déjà le dôme céleste dévoilait ses splendeurs éclatantes +et dans le lointain se groupaient des masses blanchâtres qui se +dessinaient, s'échancraient, se nuançaient, s'estompaient à chaque +enjambée du _Castor_ vers elle. + +C'était le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la +Nouvelle-Écosse. + + + + + X + + ARRIVÉE + + +Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout à coup sur l'habitacle un +de ces petits télescopes qu'avait récemment inventés l'Allemand Jensen +et examina la côte. + +--Hum! murmura-t-il, ce diable de _Castor_ connaît son chemin; mais il +ne me plaît pas de déposer mon fret de ce côté. Demi-tour sur nous-même. +Puis, remettant la lunette à sa place et élevant la voix: + +--Range à changer d'amures! cria-t-il d'un ton perçant. + +On entendit grincer les chaînes sur les moufles et les palans; les +voiles lâchées et dégonflées battirent follement les mâts; le soleil +sembla décrire rapidement un arc de cercle à la voûte du ciel, les +chaînes grincèrent de nouveau sur les moufles et les palans; les +voiles se gonflèrent derechef et la barque reprit son allure première. +Seulement elle avait changé de direction, et au lieu de voguer vers le +nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest. + +Les jeux avaient cessé et, depuis quelques minutes, tous les yeux +attachés aux rivages lointains en étudiaient, muets et palpitants +d'espérance, les contours variés à l'infini. L'évolution du _Castor_ +les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre à une cause +urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentèrent de +faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui déjà +s'évanouissait comme un mirage trompeur. + +Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes +tracées par Cartier et dont la fidélité est vraiment inconcevable. Il +fut tout étonné de la route que prenait le pilote. + +--Ne procédons-nous pas à la façon des écrevisses? lui dit-il on +souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voilà +que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrêtée sur le sud. + +--Au nord, répondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la +voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure. + +--Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote? + +--Hum! + +--Néanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur +nos pas. Y aurait-il des récifs, des écueils? + +--Hum! des récifs, des écueils, vous l'avez dit, il y en a des récifs, +des écueils, la côte en est hérissée. + +--C'est la côte de l'Acadie, n'est-il pas vrai? + +--Hum! la côte de l'Acadie; non, ce n'est pas la côte de l'Acadie, +répondit imperturbablement Chedotel, c'est une île. + +--Une île! fit le marquis. + +--Une île. + +--Vous la nommez? + +--Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donné un nom. + +--C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni +Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signalé cette île. + +--Hum! cela ne doit pas vous émerveiller, cette île est un amas +de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les +navigateurs que vous citez ont pu passer auprès sans l'observer. + +--Voyons donc, dit de la Roche en prenant le télescope. + +Mais il était trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible, +le gouverneur général du Canada ne distingua rien à l'horizon. + +--Approchons-nous de l'autre île dont vous m'avez parlé? s'informa-t-il, +après un intervalle. + +--Nous la rangerons avant quatre heures de relevée, répliqua Chedotel. + +--L'avez-vous parcourue? + +--Plusieurs fois. + +--Et êtes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les +quelques jours que durera notre éloignement? + +--Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront été +en meilleur campement pour faire chère lie. Les morues, les ralingues +essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les +lièvres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu'à allonger la main pour en +prendre en veux-tu, en voilà. + +--Souvenez-vous, pilote, que vous répondez d'eux sur votre tête! dit +solennellement de la Roche. + +--Sur ma tête, hum! j'estime plus ma tête qu'un million de ces +garnements; mais n'importe, j'en réponds. + +Soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il n'eût pas entendu, le marquis +ne releva pas cette grossièreté. Il redescendit à l'intérieur du +_Castor_, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre: + +--Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'île est aussi stérile +que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoyé durant +la traversée! Ah! vous m'avez traité comme un manant, moi Chedotel, qui +cours les mers depuis trente ans... Ah! ah! monseigneur le gouverneur, +vous gouvernerez... les Hurons et les Esquimaux... si vous pouvez... +Et cette péronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais être témoin... Tiens, +qu'est-ce qu'il veut? + +Un roulement de tambour avait arraché cette exclamation au pilote. + +A cet appel les déportés s'assemblèrent en ordre, et Guillaume de la +Roche, suivi de son état-major, parut sur le couronnement. + +--Serrez les perroquets et le beaupré, cria alors Chedotel, dont l'oeil +vigilant ne perdait pas un des mouvements du _Castor_. + +--Tandis que les matelots exécutaient l'ordre du pilote, Guillaume +adressa aux condamnés l'allocution suivante: + +«Enfants, + +»Vous savez que, malgré tous mes soins, la malheur a marqué jusqu'ici +notre expédition. Les vivres manquent à bord. Encore quelques jours de +mer, et nous serions réduits à la dernière extrémité. J'ai partagé vos +misères et vos privations. Comme vous j'ai pâti de la faim, et, sans ma +confiance entière dans la bonté de Dieu, peut-être ma serais-je laissé +aller à une lâche désespérance. Mais celui qui croit il la miséricorde +infinie du Tout-Puissant, celui qui dépose, chaque soir, le fardeau de +ses tribulations aux pieds du Rédempteur du monde, celui-là est fort +contre l'adversité. + +»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous +avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de +travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car, +apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me +forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous +des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie, +des instruments de chasse et de pêche, puis le _Castor_ remettra à la +voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit +convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté. +Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous +y transporter.» + +A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une +tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait +pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit. + +--On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu +dans la foule. + +--On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un +accent de terreur et de menace inqualifiable. + +--Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur +quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes +fauves. + +Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins +d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés +s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de +l'escalader. + +Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest. + +De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle +pour conjurer l'insurrection imminente. + +«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs +de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je +répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement +d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des +condamnations à mort.» + +--Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres! +intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla +l'irritation assoupie. + +«Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina +instantanément les murmures, pour vous montrer que je n'ai point +l'intention de vous délaisser, comme certains esprits soupçonneux le +craignent, mon écuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et +vous commandera en mon absence. Êtes-vous satisfaits?» + +--Oui, oui, répliquèrent plusieurs routiers. + +«Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et +faites vos préparatifs.» + +Cette promesse comprima aussitôt l'effervescence qui bouillonnait dans +toutes les têtes. + +--Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers +son écuyer. Quatre matelots vous serviront de garde. + +--J'obéirai, monseigneur, répondit indifféremment le vicomte. + +Le _Castor_ nageait sur le banc Craus, et autour de sa carène +s'abattaient des marsouins aux reflets diamantés, des flottants à +l'échine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air +par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des +ondes le museau effilé d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de +goélands voletaient à la tête des mâts ou rasaient les petites vagues +glapissantes, et de toutes parts surgissaient des môles de sable qui +scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de +pierreries sur une plaque d'argent. + +Chedotel fit serrer les voiles, à l'exception de la misaine, et dirigea, +la sonde à la main, le _Castor_ à travers les battures qui encombrent le +passage où il naviguait alors. + +Peu après, l'on discerna, à quelques milles au sud, une île couverte +de petits arbres qui, à cette distance, produisaient un effet assez +agréable. + +L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda guère à +être donné. Puis Guillaume de la Roche, accompagné de ses principaux +officiers, descendit dans un canot et se rendit à terre. Le premier, il +débarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le +sable du rivage, et prit possession de l'île au nom du roi, son maître. + +Le débarquement des proscrits s'effectua de même, à l'aide des +chaloupes, car le _Castor_ ne pouvait, sans danger, approcher davantage. + +Le soleil se couchait derrière un gros nuage gris de fer qui maculait +l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fête, +quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de +Ganay, les quatre matelots chargés de veiller à sa sûreté personnelle, +et le faux Yvon, qui lui servait de domestique. + +Comme, la dernière, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place +dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une +fureur concentrée: + +--Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misérables +qui t'attendent là-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts +jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant +Chedotel! + +Guyonne frissonna d'épouvante sous le regard infernal du pilote, et +machinalement sauta dans le canot, qui s'éloigna immédiatement. + +Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, impétueux, siffla +dans le gréement du _Castor_. Un grondement de tonnerre succéda à ce +sinistre présage. La barque fit trois embardées successives, roula sur +elle-même et recula comme emportée par une puissance irrésistible. + +--Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous +dérapons!--Levez les ancres! s'écria-t-il, et prenez un ris dans la +misaine! + +--Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche. + +--Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent à l'extrémité +des cacatois? répondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut +regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas échouer sur un +banc ou nous briser contre les rochers à fleur d'eau! + +Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur +l'île de Sable. + +[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nommé aussi quelquefois feu +Saint-Nicolas, est une sorte de météore lumineux qui précède souvent les +tempêtes ou apparaît durant les nuits obscures.] + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + + L'ILE DE SABLE + + + + + I + + L'ILE DE SABLE + + +L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86° +42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route +océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux +de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6] +et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom +l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent. +Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y +remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue +aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud. +L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de +l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à +l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de +bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au +confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure +de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante, +enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la +nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense +que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car +non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les +caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre +se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules +jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes +rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des +herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et +des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la +fatalité au coin de l'Atlantique. + +[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.] + +[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.] + +«Jamais, dit Charlevoix, dans son _Histoire de la Nouvelle-France_, +terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.» + +De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés +à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie. +Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et +redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours, +la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards +impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année, +rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore +aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui +l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le +nom d'Avenue de l'Enfer (_Hell-Avenue_) au passage qui la sépare de la +Nouvelle-Écosse. + +En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude +philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste +d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir +les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours, +approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les +infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le +malheur jette sur son rivage. + +Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle +de cet horrible désert: + +«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant +les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents +vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux +États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui +y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards +épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des +restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler. + +»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer +une communication avec elle,--et il y en a peu qui l'entreprennent +volontairement,--jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du +bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le +vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord +domine. + +»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du +côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux +profondes. + +»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie, +entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots +vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon +actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en +détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une +fois toutes les vingt-quatre heures. + +»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les +travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont +leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant. +Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent +des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du +vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de +pourvoir aux besoins des insulaires. + +»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour +la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de +refuge et bois de chauffage. + +»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à +l'extrémité sud-ouest de l'île. + +»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec, +une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un +sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée +au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de +l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à +dix-huit pouces on deux pieds dans le sable. + +»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le +surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est. + +»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon +bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il +y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il +a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau +parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance +des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement +inutile. + +»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été +discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser +jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses, +mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles +rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des +blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées, +portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur +les côtes du Maine et ailleurs. + +»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île +de Sable, au mois de juillet, dernier, le _Guide_, vaisseau anglais, +presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour +le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement +perdu--les hommes et la cargaison furent sauvés. + +Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on +accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée +de ce qu'elle devait être en 1598. + +Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont +parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la +représenter. + +Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à +l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de +gibier sur l'île de Sable[8]. + +A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche +a laissés dans cette solitude affreuse. + +[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son _Histoire de la +Nouvelle-Écosse_, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur +l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi, +je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.] + + + + + II + + LES QUARANTE + + +Comme le _Castor_, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers +l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable! + +Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa +de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis +des flots irrités! + +Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait +les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains, +il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient +disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée! + +Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes. + +Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs +stridentes; autant de bras, autant d'imprécations contre le ciel et le +navire qui fuyait! + +Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits +pour reproduire cet horrible tableau! + +Qu'elle était écrasante la déception qu'ils venaient d'éprouver! Après +de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un +vaisseau où ils étaient entassés comme des nègres à fond de cale, avoir +aperçu, la terre, l'avoir saluée avec l'enthousiasme du prisonnier +saluant l'heure de sa délivrance, avoir formé mille projets, de félicité +future, savouré les voluptés imaginaires de bientôt boire et manger +à discrétion,--après tant d'émotions, tomber soudain sur une plage +inconnue, stérile suivant toute apparence, au commencement d'une +tempête, sans abri contre la pluie, sans vivres pour réparer leurs +forces exténuées par un jeûne mortel!--Le stoïcisme incarné aurait-il +lui-même résisté à de si rudes assauts? + +Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'eût été +jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'éteindre. + +Le vicomte Jean de Ganay, malgré sa jeunesse, avait une trop grande +expérience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures +sauvages par une tentative précipitée. Croyant d'ailleurs que le +_Castor_ n'avait levé l'ancre que dans le but d'éviter le grain et +de chercher un mouillage plus sûr, il attendit silencieusement que +l'effervescence se fût apaisée d'elle-même. + +Les prévisions de l'écuyer par rapport à ses compagnons d'infortune se +réalisèrent. + +Fatigués de blasphémer et de se tordre inutilement les bras, les mieux +résolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors, +accompagné de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amené et lui +servaient d'escorte, Jean jugea qu'il était temps d'agir et s'approcha +des groupes. + +Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqué la présence du +vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'espérance renaquit dans ces +coeurs susceptibles de se livrer instantanément aux sensations les plus +divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacré, comme +la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas +voulu les abandonner à jamais. Envers eux, réprouvés du monde, un haut +et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte était bon +gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la +Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour à un membre de la +très-considérable famille bourguignonne des Ganay. + +Ces réflexions, bien naturelles, passèrent des esprits sur les lèvres, +et le vicomte trouva bientôt les oreilles prêtes à l'écouter, les mains +prêtes à obéir à ses ordres. + +La nuit déployait rapidement son manteau de ténèbres; la pluie tombait +à flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumâtre qu'il +rejetait avec force sur le rivage. + +--Allons, mes braves, dit l'écuyer aux exilés qui l'entouraient, comme +il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du _Castor_ avant +demain matin, il faut nous disposer à camper ici. Formez-vous en groupes +de dix; mes matelots donneront à chaque groupe des rations de vin et +de viande salée que j'ai apportées dans mon canot; puis, en coupant +quelques arbustes, les fichant dans le sable, et étendant dessus vos +souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour +de vaillants routiers plus accoutumés à coucher à l'hôtellerie de la +belle étoile que sous des lambris dorés! Vive monseigneur de la Roche, +gouverneur de la Nouvelle-France! + +--Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France! +répétèrent unanimement les condamnés; car Jean de Ganay en faisant appel +à la valeur de ces bandits les avait pris par leur côté faible. Flatter +l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'éloquence des grands +orateurs populaires. + +Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribuées, +promptement avalées, et chaque groupe se mit en devoir de se +confectionner un refuge contre la tempête qui sévissait toujours avec +furie. + +Enveloppé dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis +que ses matelots et Guyonne lui préparaient une tente au centre du petit +camp. Vers neuf heures, toute la besogne était terminée, la pluie +cessait peu à peu; mais un froid piquant succédait aussi peu à peu, et +les pauvres routiers, trempés jusqu'aux os avaient en perspective +une nuit fort désagréable, quand un vieux marin qui avait pris part à +l'expédition de Roberval, dit tout à coup en s'adressant au vicomte: + +--Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu? + +--Allumez, mon brave, répondit l'écuyer; mais j'ai bien peur que vous ne +puissiez en venir à bout. Les deux barils de poudre que j'ai transportés +du _Castor_ ici sont avariés, et comme il se pourrait que j'eusse besoin +de mes pistolets pour quelque chose de plus nécessaire... + +--Qu'à cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie +le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre à mousquet. + +--Vraiment, voilà qui est curieux! comment faites-vous? + +--Rien de plus simple, vous allez voir. + +Le matelot s'éloigna, et, guidé par la lune qui sortait par intervalles +de dessous un vaste réseau de nuages, parvint à découvrir dans les +cavités du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de hêtre morts. + +Ayant rapporté le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un +trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et +l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux +simultanément jusqu'à ce que des étincelles en jaillirent. + +A la vue de ces étincelles, la surprise éclata sur les visages des +routiers: quelques-uns, croyant à un sortilège, se signèrent dévotement; +d'autres crièrent résolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques +prononcèrent les mots de nécromancien; terrible inculpation à cette +époque de superstitions, où les phénomènes de la physique étaient +considérés comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le +supplice du bûcher. + +Par bonheur pour l'ingénieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas +les préjugés du précepte: «Aux ignorants prends garde de montrer +ta science: sur dix qui en seront témoins, il y en aura neuf qui la +nieront, un qui la réfutera et dix qui la jalouseront.» + +A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne, +les proscrits refusèrent longtemps de se chauffer à ce feu «allumé +par l'enfer.» A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensité, +quelques-uns se hasardèrent, le reste les imita comme les moutons +de Panurge; mais, l'écuyer les ayant engagés à prendre des tisons au +brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y décider. Ces hommes +qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vérité, +ne se souciaient guère des lois divines et humaines, professaient tous +pour le surnaturel une horreur invincible. + +A partir de cette soirée, comme nous le verrons dans le cours de ce +récit, le matelot Philippe Francoeur, surnommé le _Maléficieux_, fut +pour la troupe entière des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de +respect! + + + + + III + + PREMIÈRE JOURNÉE SUR L'ILE DE SABLE + + +La nuit s'écoula sans incident digne d'être raconté. Le lendemain +matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage, +cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amenés. Mais, +vaine attente! quoique nul brouillard n'étendît son rideau sur la face +de l'Océan, quoique le soleil brillât d'une clarté resplendissante, +le regard venait mourir intact contre les impénétrables barrières de +l'horizon. + +--Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et +affectait les manières et les expressions favorites du célèbre ligueur, +ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets +en cage. + +--Crois-tu, Grosbec? + +--Ventre de biche, c'est ma mélancolique opinion. Pas plus de _Castor_ +sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or +dans la paume de ma main. + +--Oui, mais il va venir. + +--Qui ça? + +--Le _Castor_ donc! + +--Compte là-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant. + +--Ah! j'aperçois... + +--Qu'est-ce que tu aperçois? + +--Là-bas, au sud! + +--Nigaud, c'est une mouette. + +--Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule +à la mine rébarbative, qui jusque-là s'était tenu coi. + +--Une mouette, répéta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur... qu'en +dis-tu, père François Rivet dit Brise-tout? + +--Je dis, moi, répliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que +tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laissés prendre comme rats en +souricière, puis bêtement débarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin +le diable l'ait en sa chaudière! devinait juste. Vois-tu, me disait-il, +on veut se débarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair à +poissons ou à corbeaux, ça n'est pas douteux! + +--Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas trompé, ce pauvre Molin, dit +Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore +réduits là. + +--Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain... + +--Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le _Castor_ nous +aura repris à son bord. + +--Qui dit cela? demanda Grosbec. + +--Le Nabot, répondirent plusieurs voix en ricanant. + +--Le Nabot est un imbécile, fit Brise-tout avec impatience. + +--Un imbécile! où est celui qui m'a donné son nom? s'écria un bonhomme, +haut de trois pieds et demi à peine se faufilant à travers les jambes +des spectateurs et s'avançant vers le géant. + +--L'imbécile qui t'a donné son nom, c'est moi! repartit Brise-tout. + +--Toi! dit le nain, campant fièrement les poings sur les hanches. + +--Hélas! oui, mon bel avorton! + +Le visage de Nabot blêmit de fureur. + +--Tu t'imagines donc que tu es bien fort? + +--Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas +aussi fort qu'un embryon comme toi! + +--Oui-dà! + +Un rire général accueillit cette fanfaronnade. + +--Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la +cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine? + +--Après? + +--Après?... gare à toi! + +En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre +saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à +s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à +la grande hilarité des assistants. + +Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents +serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était +prudemment éclipsé. + +Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus +d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par +goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures. + +Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os +occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un +développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était +fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents, +écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient +l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de +ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le +reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile +à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa +trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était +en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid, +mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination +et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente, +clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le +reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de +cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires +qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes +sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit +Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un +thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont +il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce +type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme +des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui +diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître. +Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout +n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre +entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval +ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se +baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de +ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de +conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans +l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais +d'inspirer son extérieur. + +--Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme +qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les +munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou +s'en tirer. + +--C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! répondirent plusieurs +routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades +envieuses. Pas de privilège, pas de chef, partageons! + +--Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout à +coup au milieu des mutins. + +--Le Maléficieux! firent les routiers en s'écartant sur le passage du +matelot. + +--Le Maléficieux, soit! tas de clampins et d'huîtres que vous êtes! Par +le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore à rouler dans vos +caboches? Êtes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre +à coups de barre de guindeau? + +--Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses +doigts un galet rond, en manière de passe-temps. + +--Je baragouine que vous êtes plus bêtes que des marsouins, toi le +premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Maléficieux. Quoi! +vous marronnez parce que le _Castor_ n'est pas encore revenu! Mais, +busons, est-ce que vous ignorez qu'une risée chasse quelquefois un +vaisseau à cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi +qui, depuis vingt ans, traîne mon cuir sur les mers, si je vous disais +que je ne crois pas que le _Castor_ puisse être ici avant demain! Là, +ouvrez vos gueules comme des sabords, et écarquillez vos yeux comme des +écubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant même que +le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas très-probable, puisque la +brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de +Ganay qui sort de sa tente, je vous engage à filer doux, si vous tenez +à votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille +caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli +et compagnie, hein! + +Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, eût été plus que +suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles +eussent pu dégénérer en révolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva +au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers généralement disposés à +l'écouter. + +L'écuyer avait profondément réfléchi pendant la nuit. Il en était venu à +conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec énergie aux esprits +inquiets et agitateurs des gens confiés à sa direction, s'il voulait les +maîtriser. En conséquence, après s'être assuré que ses quatre matelots +lui seraient dévoués jusqu'à la mort, il se résolut à explorer l'île, +puis à établir son campement dans un endroit convenable. + +Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaça chacune +sous l'autorité d'un matelot. + +Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles +étaient les seules armes et instruments que possédassent les bannis. Ces +armes furent partagées entre les chefs des troupes; ensuite on convint +d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se réunir; +on décida que, vers deux heures de l'après-midi, les diverses bandes +rebrousseraient chemin pour regagner le point de départ, et l'on se +mit en route, trois escouades du moins, car la quatrième avait ordre de +demeurer en place pour recevoir le _Castor_, si, par hasard, ce navire +réapparaissait, durant l'absence des explorateurs. + +Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisième +s'achemina entre elles deux, c'est-à-dire vers le centre présumé de +l'île. + +Cette troisième bande était commandée par Jean de Ganay en personne, +avec le Maléficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on +remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec. + +La journée était luxuriante de charmes. Rien ne pouvait égaler la pureté +du ciel semblable à une coupole de saphir au milieu de laquelle on +aurait enchâssé une étincelante escarboucle. Les sables de la grève +brillants de mille feux sous les rayons de l'astre céleste, paraissaient +former autour de l'île un collier de perles et de rubis, il n'était +pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le +lointain, qui ne donnassent à cette plage désolée un certain air de +gaieté décevante, qui d'abord dissipa les sinistres appréhensions des +déportés. + +--Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant à Brise-tout, m'est avis +que nous avions tort de nous désoler; nous sommes on pays de Cocagne. +Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rébarbatives +sur le chapitre des moeurs... A propos de ces dames, où diable se +cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte +d'une de ces charmantes! + +--Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugréa Brise-tout. + +--Monsieur Grosbec, veillez à votre pif, dit à cet instant Nabot. + +--A mon pif! répliqua l'ex-lansquenet, en portant la main à son nez +qu'il avait, démesurément prononcé. + +--Eh! sans doute, les Indiens sont très-friands de cet organe; demandez +plutôt au Maléficieux. + +--Tais-toi, vermine, répliqua François Rivet en tirant l'oreille du +nain. + +--Aïe! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd? + +--Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse +odeur on respire céans! + +--Excusez! une odeur de marée corrompue, dit le nain. + +--De verveine, bêta. + +--Ça dépend des nez. + +--Des... quoi! + +--Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent +gascon de Grosbec. + +Ce mauvais calembour eut un succès fou, et souleva de perçants éclats de +rire. + +--Silence! intervint le Maléficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de +jouer comme des écoliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela? + +La troupe marchait alors sur une lande marécageuse, à travers des +bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean +de Ganay s'arrêta et fût imité de ses hommes, dont les yeux se portèrent +anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du +doigt. Là, parmi les branchages de quelques genévriers, se montrait un +corps blanchâtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillité +du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais +sans résultat, car on vit aussitôt l'animal s'enfuir en bondissant. +Interrompue par cet incident, la marche fut aussitôt reprise. A midi +les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonnée. Nulle trace +humaine n'avait été remarquée, et l'île dans les parties que Jean de +Ganay avait visitées n'était pas seulement déserte, mais dépourvue +de tout ce qui est indispensable à la subsistance de notre espèce. +Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en étaient +fleuries, et leur sol pouvait être propre à la culture. Désireux de +poursuivre ses observations, l'écuyer longea le bord de ce lac, tandis +que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants +des eaux. Il arriva ainsi à un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il +se trouva tout à coup devant une hutte de branchages, grossièrement +construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se +tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea +dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage +prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyères +pouvant être hantées par une tribu sauvage. Il se détermina même à ne +point faire part immédiatement de sa découverte aux routiers, pour ne +pas augmenter leur mécontentement. Étant revenu près d'eux, il partagea +un modeste repas de poisson qu'ils avaient préparé, puis les ramena, +assez peu favorablement impressionnés, au cantonnement de la veille. + +Déjà les deux autres troupes étaient de retour. Leur rapport fut +unanime: l'île ne produisait que du sable. + +On fit l'appel général des proscrite, il en manquait un: le numéro 40, +Guyonne! + + + + + IV + + BRISE-TOUT + + +Seul, Jean de Ganay conçut quelques inquiétudes de l'absence du numéro +40. Le reste de la bande était naturellement trop égoïste et trop +habitué aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux +Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'était attiré +leur jalousie, à cause de l'intérêt que n'avait cessé de lui porter +le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes +voient avec déplaisir un de leurs semblables plus favorisé qu'eux; mais +c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a établi le siège +de son empire. Quant à l'écuyer, deux raisons lui faisaient regretter +la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris +pour le prétendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition +dût être attribuée au personnage qu'il avait aperçu sur le bord du lac. +Cependant, il dissimula ses appréhensions et tâcha de se montrer plus +gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe restée +au campement avait employé la journée à construire des tentes aussi +confortables que possible. Les débris d'un navire naufragé lui avaient +servi à cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes +étaient assez avancées pour leur faire espérer qu'ils passeraient une +nuit meilleure que la première. Chacun des détachements avait apporté +quelques comestibles de son expédition: ceux-ci du poisson, ceux-là des +coquillages. Le souper fut préparé et on l'expédia gaillardement, car, +avant de commencer son repas, le Maléficieux avait fait remarquer que +le vent ayant tourné au sud-est, il était présumable que le _Castor_ +reparaîtrait à l'aube suivante. + +--Si ta prévision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire +roi... des ribauds. + +--Et moi, dit le Nabot, je demande que le très-illustre Brise-tout soit +nommé pape des fous. + +--Bien trouvé! s'écrièrent les convives qui suspendirent leur bruyante +mastication pour arrêter un regard moqueur sur le visage hideux du +colosse. + +Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouchée. Il me le payera! + +--En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique à Brise-tout. + +--Gare à toi, lui dit Grosbec bas à l'oreille. Quand l'éléphant est +fatigué de jouer avec un roquet, il l'écrase. + +--Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractère aussi +délicatement conformé que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes +douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vénus la laide? + +--Satané diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sûr la joue de +Nabot avec le manche de son couteau. + +--Oui, diablotin que je réduirai à l'état d'angelot, grommela le +colosse. + +--Peste! la réduction ne serait pas des plus à dédaigner. Moi qui n'ai +jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir métamorphosé... +Ohé! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! maître Polyphème se trouve mal! Vite! +vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de +potence? + +Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colère ne pouvait dompter une +effroyable voracité, venait d'avaler une arête et faisait des efforts +inouïs pour se délivrer de l'os engagé dans sa gorge. Il gesticulait, +se démenait, suait, pleurait, écumait, mais vainement. L'arête, loin de +céder à ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonçait de plus en plus +dans les chairs. + +Je laisse à penser si grande était l'hilarité des spectateurs. + +--Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un. + +--Non, ne lui dérobez pas le mérite d'accomplir seul et, sans secours ce +treizième travail, reprit l'ex-lansquenet. + +--Sacramente! ajouta l'Allemand, il va éclater, si vous ne le +déboutonnez. + +--Pauvre chéri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te +décourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! là... +bien... comme ça! + +--Il vaincra!--il ne vaincra pas!--Je te dis qu'il vaincra!--Je te dis +que non.--Gageons...--Ah! il étouffe! + +--Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la +retiens, je la conserverai comme une relique... pour m'en faire un +cure-dents! + +Et les rires de redoubler! + +Pourtant la chose n'était pas risible, tant s'en faut, et François Rivet +ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré +de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de +sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les +paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements +spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons +caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé +d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait. + +--Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et +Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre +parmi nous?--Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un +Piémontais.--Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous +commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné +compagnon râle son dernier soupir?--_De profundis clamavi..._ bredouilla +Grosbec.--Mourir d'une arête, lamentable destin!--Regretté Brise-tout, +je composerai une élégie sur son trépas.--Je chanterai son stoïcisme +dans la souffrance.--Je prononcerai son oraison funèbre, avec +accompagnement de guimbarde et de crécelle. + +--Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant +de te sacrifier aux jours gras des vers de terre: + + Passant, sous cet amas de sable amoncelé, + Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé, + François Rivet, surnommé Brise-tout, + Passé maître dans l'art de faire atout, + Qui, faute d'une arête[9], + Creva par une arête! + +[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se +rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent +pour exprimer un temps d'arrêt.] + +Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son +comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec +frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser +un être supérieur. + +Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime +de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux, +comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors, +saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur +son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil +injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre +l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise. +Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se +tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à +propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les +imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner +François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines +de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante +bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé +par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui +osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un +écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et +se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint +vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui +s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte +terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la +fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un +dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles +étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement +terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était +dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa +manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un +mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités +à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient +aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous +la tente fut le signal de sa délivrance. + +Le vacarme avait attiré le vicomte qui se promenait solitairement sur la +grève. Il se hâta de pacifier les combattants et se retira, après avoir +reçu du Maléficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troublé. + +Depuis longtemps déjà la nuit couvrait de son aile l'île de Sable. +Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scène +précédente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On +raviva le feu, chacun prit place autour du foyer, à l'exception de +Brise-tout, qui s'obstina à grogner dans un coin, et, cédant aux +sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une +histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes: + + + + + V + + LÉGENDE + + +«Or bien, ouvrez vos écoutilles, mes gars, car je m'en vais vous +filer un câble de longueur. Pour ne pas nous, couler dans la chose des +phrases, il y en a sans doute quelques-uns parmi vous qui ont louvoyé +dans la rue du Possédé, à Saint-Malo; une rue étroite, tortueuse, sombre +comme la cale du _Castor_, vous savez! Par Neptune, elle est la bien +nommée, la rue du Possédé! Rien qu'à voir ses maisons délabrées, +vermoulues, on se sent prêt à recommander son âme à Dieu! Quelle +puanteur! quel avant-goût de l'enfer! aussi n'est-elle hantée encore +aujourd'hui que par les suppôts du démon. C'est donc là que pour +l'instant, nous allons jeter l'ancre. N'ayez pas peur du diable qui l'a +tenue sur les fonds de baptême, il ne viendra pas vous chercher ici; pas +si serviable le vieux cornu! + +»Donc, il y a, ma foi, quarante-quatre ans, la rue du Possédé était la +terreur des Malouins, braves gens, dévotieux, payant régulièrement la +dîme et ne manquant jamais au retour de leurs courses en mer d'offrir un +gros cierge de cire jaune à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais Lucifer +est un rusé compère. Ne vous avait-il pas ensorcelé l'âme d'un pauvre +pêcheur de la rue du Possédé! + + +»Bon, par la fourche de Neptune! voilà que le pêcheur: devient amoureux, +amoureux, oui, mes gars, et de la plus jolie fillette de Saint-Malo, +encore! mais elle était fière comme une duchesse, la Louison, oui bien, +par la fourche de Neptune! et Jacques avait beau faire, beau faire, il +ne parvenait pas à mouiller dans le coeur de sa belle. Ça le rendait +triste et sombre comme une tempête si bien qu'il finit par s'enfermer +dans sa cambuse de la rue du Possédé, et que bientôt dans le voisinage, +on répéta qu'il allait chaque samedi au sabat, oui bien, par la, fourche +de Neptune! + +»Pendant tout ça, la Louison s'était laissé courtiser par le fils d'un +mégissier, fort riche et si beau garçon que c'était plaisir de les +regarder danger ensemble le dimanche après vêpres, oui bien, par la +fourche de Neptune! + +»Il avait été convenu qu'ils se marieraient après Pâques! mais les +vieilles gens, quand on leur parlait du mariage, secouaient la tête, en +disant: + +--Les pauvres enfants! les pauvres enfants! Ah! c'est bien à craindre +que le Jacot leur jette un sort! + +»Et qu'ils avaient raison, les vieux! car, voyez-vous, mes gars, ceux +qui ont navigué sur l'Océan ont une expérience qui manque aux jeunesses! +oui bien! par la fourche de Neptune! + +»Le fait est qu'en reluquant le Jacot, il n'y avait pas moyen de se +méprendre sur ses desseins. Il était un jour blanc comme une voile +neuve; un autre, vert comme les feuilles d'un sapin; un autre, plus +rouge que sang, et toujours, toujours, ses yeux brillaient comme des +charbons. + +»D'aucuns disaient que souvent sa bouche déferlait des flots de soufre +et de bitume; d'aucuns rapportaient que la nuit le tonnerre grondait +au-dessus de sa maison, même lorsque le ciel était pur et serein; +d'aucuns l'avaient vu faire le signe de la croix de la main gauche, si +bien que peu à peu la rue du Possédé fut abandonné et qu'il y demeura +seul, en compagnie des damnés, oui bien, par la fourche de Jupiter! + +»Voilà que le dimanche de Quasimodo, la veille du jour où le fils du +mégissier devait épouser sa fiancée, il lui proposa de venir se promener +avec lui dans sa chaloupe. + +»Le temps était superbe. Pour son malheur la Louison accepta. Ils +partirent à deux heures, gais et joyeux dans une petite barque toute +pavoisée de rubans. Mais au moment où ils quittaient la grève, on +aperçut dans le lointain un canot noir qui tirait des bordées et +semblait guetter le départ des jeunes gens! Aussitôt tous ceux qui se +trouvaient sur le rivage eurent la chair de poule. + +»Ce canot noir, c'était celui de Jacques! + +»La Louison, qui le distingua la première, sentit le froid de la mort +courir dans ses veines. + +--Retournons, revenons à terre, dit-elle à son amoureux. + +--Revenir à terre, pourquoi! répondit-il.. + +--Je tremble! + +--Mais... + +--Voyez! dit-elle, en lui montrant du bout du doigt l'esquif, de la +coque duquel sortait une lumière si vive qu'elle faisait pâlir les +rayons du soleil...» + +--Comment, sacramente? le canot brûlait au milieu de la mer! interrompit +l'Allemand. + +--Brûlait, répliqua le Maléficieux, qui est-ce qui t'a dit qu'il +brûlait, à toi? + +--Puisqu'il était en feu! + +--Ah! novice, est-ce que le feu de l'enfer brûle les démons? + +--Brute de Tudesque, dit Grosbec en haussant les épaules, ça n'a jamais +rien vu. Continue ton histoire, matelot. + +«... Oui bien, par la fourche de Neptune! reprit + +Philippe Francoeur, des flammes ardentes sortaient en tourbillonnant du +canot noir, et au milieu se tenait Jacques, mais grand, grand, comme le +grand mât d'un navire de guerre, et sa bouche vomissait des torrents de +fumée. + +»Tous les gens, sur la plage, le voyaient, à l'exception du fils du +mégissier, qui, loin d'écouter les prières de la Louison, se mit à ramer +justement dans la direction du canot noir. + +»Celui-ci s'éloigna vers le nord, et le bateau du fils du mégissier +suivit. Le canot noir ayant viré de bord, l'autre vira de bord aussi. +On aurait dit que le premier était d'aimant et le second d'acier, et +fidèlement ils exécutaient les mêmes évolutions! + +»Cependant le bateau se rapprochait petit à petit du canot noir, et, +après une heure de manoeuvres dans la baie, ils tournèrent brusquement +vers le septentrion et cinglèrent de ce côté. + +»Alors, ils se touchaient presque! Le ciel s'était tout à coup chargé +de nuages; la mer courroucée hurlait sur les rochers, et des bandes de +griffons, plus gros que des vautours, battaient l'air de leurs ailes, +avec des criaillements lugubres. + +»Les deux bateaux apparaissaient encore, mais comme un brasier allumé +aux confins de l'horizon. Puis, soudain, un coup de tonnerre effroyable +retentit et l'on ne vit rien... que la mer blanche d'écume qui se +tordait le long du rivage! + +»Les gens de Saint-Malo coururent à l'église et prièrent la bonne Vierge +de sauver Louison et le fils du mégissier. La journée se passa sans +qu'on eût de leurs nouvelles. Mais, vers minuit, au plus fort de la +tempête, des mariniers remarquèrent, à la lueur des éclairs, un canot +qui entrait dans le port. + +»Il était monté par deux personnes, un homme et une femme. + +»En débarquant, l'homme jeta son bras autour du cou de la femme et lui +dit: + +»--Tu me jures, sur le salut de ton âme, d'être à moi? + +»--Oui, à toi, rien qu'à toi, toujours à toi! répliqua la femme. + +»L'inconnu, alors, pencha la tête et embrassa la femme. Elle poussa un +cri, et les mariniers virent un cercle flamboyant à la place où l'homme +avait mis ses lèvres. + +»Épouvantés, les mariniers s'enfuirent! + +»Le lendemain, on racontait dans Saint-Malo, qu'englouti avec son canot, +pendant l'orage, le fils du mégissier avait péri, et que la Louison +avait été sauvée par Jacques, le possédé. + +»Il y en eut qui crurent à ce récit, d'autres considérèrent le fait +comme un tour de sorcellerie, oui bien, par la fourche de Neptune! + +»Ce qui est certain, c'est qu'un mois après ces événements, la Louison +épousait Jacques, que le pauvre pêcheur devenait un riche pilote, et +recevait du roi la commission pour aller avec deux vaisseaux reconnaître +les environs du banc de Terre-Neuve, oui bien, par la fourche de +Neptune!» + +--Pas possible! dit l'Allemand. + +--C'était donc Jacques Cartier, ajouta Grosbec. + +--C'était Jacques, je n'en sais pas davantage, mon gars, repartit +le Maléficieux d'un air capable. Mon grand-père, de qui je tiens +l'histoire, ne m'en a pas dit davantage. + +--Mais, sapristi! de quelle manière mourut-il, ton Jacques? demanda +la Nabot qui, ramassé en pelote, les coudes appuyés sur les genoux, la +visage dans la paume des mains, avait écouté silencieusement la légende +du matelot. + +--De quelle manière mourut-il, oui, de quelle manière mourut-il? appuya +l'ex-lansquenet. + +Tous les yeux se braquèrent sur Philippe Francoeur. + +--Ah! voilà! dit-il avec la complaisance d'un conteur qui a captivé +l'attention de son auditoire; voilà ce qu'on n'a jamais su, qu'on ne +saura jamais, oui bien, par la fourche de Neptune! + +Chacun des routiers fit un geste de désappointement. + +«Pourtant, reprit le Maléficieux, semblant recueillir ses souvenirs, +voici ce qu'assurait mon grand-père, qui avait beaucoup connu Jacques: + +»Certain soir, le pêcheur ayant rencontré Louison, la supplia de +consentir à être sa femme. + +»--Je céderai à tes désirs, quand tu pourras me donner cent sous d'or, +lui répondit-elle. + +»Cent sous d'or! c'était plus que Jacques ne pouvait amasser en vingt +années de travail. Il rentra chez lui, désespéré et décidé à s'occire. +Mais, à l'instant où il se passait au cou la corde qui devait le +délivrer d'une vie insupportable, un petit homme, vêtu de noir, entra +brusquement dans sa chambre. + +»--Que fais-tu là? lui dit-il. + +»Jacques ne répondit pas. L'aspect de cet homme l'avait terrifié. + +»--Tu voulais te pendre, imbécile, continua l'étranger. Bien plutôt +brûle cette corde et épouse celle que tu aimes. + +»--Épouser Louison! + +»--Tiens, sans doute! est-ce que ça ne te gréerait plus? + +»--Oh! si, mais... + +»--Mais, il te faut cent sous d'or, n'est-ce pas? je t'en donnerai +mille. + +»--Vous! + +»--Pourquoi non? + +»La mine du petit homme n'était guère propre à inspirer la confiance; +car, à travers les nombreux sabords de son habit noir, on voyait sa +peau crasseuse et velue, puis il sentait mauvais... que c'était une +infection! oui bien, par la fourche de Neptune! + +»--Bon, lui dit-il en ricanant, suis-moi. + +»Jacques ne tenait plus à la vie. Il s'approcha de l'inconnu. + +»--Où irons-nous? dit-il. + +»--Grimpe sur mes épaules. + +»--Je suis trop lourd, je vous écraserais. + +»--Grimpe toujours. + +»Il obéit. Le petit homme ricana de nouveau et dit: + +»--Y es-tu? + +»--Oui, répondit le pêcheur, tout tremblant, car en croisant ses bras +sur la gorge de l'inconnu, il lui avait semblé qu'il les appliquait sur +un fer rouge. Jacques voulut sauter à terre; il ne le put: ses doigts +étaient rivés l'un contre l'autre et ses cuisses soudées aux hanches +du petit homme, qui aussitôt blasphéma le nom du bon Dieu, s'éleva au +plafond, lequel s'ouvrit pour lui livrer passage, et en moins d'une +seconde transporta le pauvre pêcheur en haut d'une falaise, éloignée de +plus de vingt lieues de Saint-Malo, oui bien, par la fourche de Neptune! + +»Là, une foule de monstres de toutes couleurs grouillaient autour d'une +marmite dans laquelle cuisaient les membres d'un être humain. + +»Le petit homme déposa Jacques près de la marmite et lui dit: + +»--Regarde. + +»Le malheureux, quoique à demi mort d'effroi, regarda et reconnut la +tête du fils du mégissier son rival, que l'eau en bouillonnant avait +fait monter à la surface. + +»--Horreur! s'écria-t-il. + +»--Tu boiras de ce bouillon, mon bijou, lui dit cette affreuse vieille, +toute ridée, qui écumait la marmite. + +»--Non, non! jamais! + +»Les monstres éclatèrent en vociférations et commencèrent une ronde +satanique autour du feu. + +»Une sueur glacée inondait les membres de Jacques, et, chose étrange, le +sang courait dans ses veines, chaud comme du plomb fondu. + +»--J'ai soif, balbutia-t-il. + +»Les imprécations des monstres redoublèrent. + +»--Voici du bouillon; bois! lui dit la vieille. + +»Il recula en arrière! et un instant après s'écria: + +»--A boire! oh! donnez-moi à boire! + +»--Le bouillon est prêt; bois! répéta la vieille. + +»Jacques perdit la tête. Ses lèvres ardentes calcinaient ses dents, et +sa salive s'était transformée en vitriol. + +»--Je veux boire, donnez-moi à boire! + +»--Tiens, bois, mon amour! lui dit la vieille, en lui présentant une +cuillère remplie de l'infâme breuvage; bois, et tu épouseras la belle +Louison. + +»Jacques ne sachant plus ce qu'il faisait, prit la cuillère, l'éleva à +sa bouche, et saisi par un remords de conscience, la lança loin de lui. +Mais, hélas! il était trop tard; une goutte de bouillon tombée sur sa +langue scellait pour l'éternité son pacte avec les démons... oui bien, +par la fourche de Neptune! + +»Incontinent, les monstres s'approchèrent de Jacques, l'accolèrent +à tour de rôle sur les deux joues, et disparurent au milieu d'un +épouvantable vacarme. + +»Jacques se trouva seul sur la falaise, avec le petit homme. + +»--Et maintenant, que désires-tu? lui dit le diable, car c'était le +diable, oui bien, par la fourche de Neptune! + +»--Épouser Louison, répondit le pêcheur, qui déjà n'éprouvait plus +aucune crainte pour Satan. + +»--Tu l'épouseras. Ensuite? + +»--Être riche. + +»--Tu le seras. Ensuite?. + +»--Faire parler de moi dans le monde entier, jusqu'à la fin des siècles. + +»Le roi des ténèbres grimaça son ricanement moqueur. + +»--Il sera fait à ta volonté. Ensuite? + +»--Rien. + +»--Tu n'es pas ambitieux, en vérité! rarement créature n'a coûté moins +cher que la tienne. Mais, comme les bons comptes font les bons amis, +auparavant signe ce papier. + +»--Qu'est-ce? + +»--Une misère! la vente de ton âme à l'amour, à la fortune, à la gloire. +Signe, le temps presse. + +»Jacques eut un frisson. Deux tableaux se déroulèrent devant ses yeux: +ici, son ange gardien et sa mère le conjurant de ne pas abandonner la +route de la vertu; là, la volupté lui faisant des agaceries, appuyée au +bras du luxe et de la renommée... + +»Jacques signa! + +»--Monte encore en croupe sur moi, lui dit le diable. + +»Et l'enlevant comme une plume, ils traversèrent la Manche, l'Océan, et +arrivèrent au-dessus d'un pays sauvage, couvert de neiges et de glaces, +habité par des hommes qui ne ressemblaient pas plus aux autres hommes +qu'un loup de terre ne ressemble à un loup de mer. Quand ils furent +arrivés, le diable dit à Jacques: + +»--Sais-tu ce que c'est que cette contrée? + +»--Non. + +»--C'est une contrée où je n'exerce pas encore mon empire, et où, grâce +à toi, dans deux cents ans, j'étendrai; ma puissance. Tu connais ta +route. Retournons chez toi, car il ne fait pas encore bon pour moi ici, +et quand tu voudras, tu t'immortaliseras. Fouille sous le noyer de ton +jardin et tu y découvriras les mille sous d'or que je t'ai promis. A toi +donc amour, gloire, opulence; à moi ton âme! + +»La peur reprit Jacques. Il fit un violent soubresaut pour se séparer de +Satan et se trouva seul dans sa maison de la rue du Possédé. + +»Il était grand jour; oui bien, par la fourche de Neptune! + +»Satan ne l'avait pas trompé. Ayant creusé à la racine du noyer de son +jardin, Jacques déterra une cassette qui renfermait mille louis d'or. + +»Je vous ai dit comment il épousa la Louison, comment il partit pour +explorer le banc de Terre-Neuve. A présent, il ne me reste plus qu'à +vous dire qu'après avoir retrouvé le pays dont le diable lui avait +enseigné le chemin et amassé des trésors innombrables, il entreprenait +son huitième voyage à la Nouvelle-France lorsque Satan lui apparut +pendant une tempête. + +»A son aspect Jacques pâlit. + +»--Ai-je tenu ma parole? dit le capitaine des ténèbres. + +»--Oui. + +»--Et tu as été heureux? + +»Jacques secoua sa tête blanchie par l'âge, ce qui voulait dire non. + +»Le diable sourit de son sourire écoeurant. + +»--Tant pis, dit-il. A moi ton âme, l'heure est venue! + +»Une flamme scintilla à l'extrémité des perroquets; une lame, haute +comme une montagne, s'abattit sur l'avant du vaisseau. Cinq minutes +après, il avait sombré avec tous ceux qui le montaient[10]!» + +[Note 10: Qui a pu donner naissance à cette légende? je l'ignore. +Est-elle populaire en Bretagne? je l'ignore également. Mais je l'ai +entendu raconter à bord de la _Belle-Poule_, par un ancien matelot qu'on +nommait communément «le Malouin.» J'étais très-jeune à cette époque +et peut-être aussi ignorant de l'histoire de la France que de celle +du Canada. Ce qui me frappa dans la légende fut donc simplement son +caractère merveilleux. Lorsque, plus tard, l'étude de la découverte +de l'Amérique me l'eut remise en mémoire, j'aurais beaucoup donné pour +savoir où le «Malouin» l'avait apprise; mais le légendaire était mort et +toutes mes recherches furent stériles. + +Il me semble néanmoins qu'elle dut d'abord avoir pour héros un autre +pilote que Jacques Cartier; car celui-ci étant né le 31 décembre +1494, avait quarante ans lorsqu'il explora les côtés de l'Acadie, par +conséquent ce n'était plus un jeune homme. La légende pourrait donc +lui être postérieure, comme la découverte qui lui est attribuée, et +s'appliquer à un autre personnage.] + +--Et Jacques?... s'écria le Nabot. + +--Jacques! sais pas, oui bien, par la fourche de Neptune! répondit +Philippe Francoeur. Sur ce, bonne nuit, mes gars! ne faites pas de +mauvais rêves, et Dieu nous préserve du diable! oui bien... + +Le Maléficieux n'acheva point sa, locution sacramentelle, dont un +glorieux ronflement remplaça la finale. + +Il était endormi. + + + + + VI + + LE NAUFRAGE + + +Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et +incessante qui obligea les bannis à demeurer dans le voisinage de +leur campement. Jean de Ganay aurait préféré que le temps lui permît +d'achever la reconnaissance de l'île; mais, dans l'impossibilité de le +faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs à quelques +travaux utiles. Si rien ne prouvait que le _Castor_ ne reviendrait pas +bientôt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui +sait? des semaines pouvaient s'écouler avant son retour. Il était donc +important de s'arranger à tout événement. D'ailleurs, Jean savait que +l'oisiveté est mauvaise conseillère. Affairés, ses hommes réfléchiraient +moins à l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu à peu aux +labeurs de la vie coloniale. + +Il commença par faire élever une sorte de retranchement autour +des tentes. De gros pieux, aiguisés par le bout, durcis au feu, et +entrelacés de branchages flexibles, servirent à cet effet. + +L'écuyer aurait voulu creuser un fossé de circonvallation pour plus +de sûreté. Mais tous ses efforts restèrent infructueux. Le terrain sur +lequel il opérait était sablonneux, et chaque coup de vent remplissait +de gravier les ouvertures qu'on y faisait. + +Plusieurs fois, Jean conçut le projet d'aller se fixer plus loin, sur +les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrêta. + +Pour guider la marche du _Castor_ dans le cas où il approcherait +de l'île, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie +occidentale un mât auquel flottait une pièce d'étoffe rouge, et +établit à son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en +observation. Quatre hommes, se relevant successivement à chaque heure, +composèrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre +matelots. De plus, un autre poste fut maintenu à la porte du camp et +Jean de Ganay en confia alternativement le commandement à celui des +routiers qui s'était le mieux comporté. + +Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à +la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire +pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe +à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des +sauvages ou par des bêtes fauves. + +Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle, +ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante: +Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et +les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût +couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à +leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs, +soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie. + +Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le +Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne +parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent. + +En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop +rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en +rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une +terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de +Ganay. + +Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que +le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient +le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est. + +Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur +fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il +leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec +recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en +entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de +Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais +d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle +qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit +et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont +éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le +premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre +le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire, +l'humanité en la divisant. + +A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les +sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes +conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie +grandiose! + +Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides, +par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de +foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le +crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras +condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!--Rien ne l'arrête, rien +ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou +pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille +dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine +ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit +qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle +prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé; +soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les +petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse +aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du +sublime. + +Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il +faudrait être Dieu! + +Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne +pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme +ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à +craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion. + +Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers, +fatigués par leurs travaux antérieurs, se sentirent bien moins disposés +à courir la campagne qu'à se reposer sur leurs lits de ramilles de pin, +soit en dormant, soit en devisant entre eux. + +Quelques-uns, cependant, se dirigèrent vers le Poste du Mât (c'est +ainsi qu'on avait nommé le corps de garde dont nous avons parlé), où le +Maléficieux était de service, afin de lui faire conter des histoires. + +Vers trois heures de l'après-midi, le vent, qui n'avait cessé de balayer +l'air avec force, redoubla de violence. + +--Par la fourche de Neptune! s'écria tout à coup Philippe Francoeur, +s'interrompant à l'endroit le plus dramatique de son récit, monsieur +Borée voudrait-il nous prendre à son bord pour nous transporter +sur l'autre rive de l'Atlantique? Ça ne serait pas là une mauvaise +manoeuvre! Comme il s'époumone, le vieux, là haut, hum! + +--Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants. + +--Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre. + +--Et nous avec! continua un troisième. + +--Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de +biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une +branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fée. + +--Ah! oui-dà, tu crois ça toi, beau lansquenet, dit le Maléficieux, en +guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois ça? Et si je te disais que +moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu... + +Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans +la cabane, coupa la parole au matelot. + +La tourmente, dans ses folles colères, venait d'enlever le toit du corps +de garde. Et presqu'au même moment, le routier qui était de faction au +pied du grand mât cria: + +--Un navire! j'aperçois un navire! + +La surprise et la joie répondirent bruyamment à cette exclamation. +Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se +précipitèrent au dehors. + +Le château de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest. +Mais la position de ce bâtiment quel qu'il fût, était évidemment +affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arboré à l'extrémité +d'une vergue annoncèrent presque aussitôt la détresse de ceux qui le +montaient. + +--Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'_Érable_, oui bien! +dit Philippe Francoeur. + +Le bruit des trois coups de canon avait résonné jusque sous les tentes +occupées par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent +sur-le-champ interrompus et tout le monde courut à la côte. + +La tempête écumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient +au ciel avec une effrayante rapidité. Quelques rares éclairs +échancraient la zone méridionale de leurs langues barbelées. Le vent, +impétueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphère +à un silence mortel, l'eau à ses propres convulsions; puis, haletant, +courroucé, s'élançait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes +immenses, mêlant, confondant, anéantissant, élevant des montagnes de +sable, soulevant les vagues, les écrasant les unes contre les autres ou +les transportant à des distances considérables. + +Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste. + +--Qu'y a-t-il? + +--Un navire était en vue tout à l'heure, répondit le Maléficieux. La +hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas à se +montrer. + +--Est-ce le _Castor_? demanda le vicomte, en ajustant à son oeil un +petit télescope qu'il tenait à la main. + +--Je ne crois pas, messire, et bien plutôt je pense que c'est +l'_Érable_. + +--L'_Érable_! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine! + +La satisfaction de l'écuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes +il fallait qu'elle fût bien grande pour qu'il se permît une pareille +exclamation, lui, le sévère huguenot. + +--Oui, ça doit être l'_Érable_, par la fourche de Neptune, reprit le +matelot. N'a-t-il pas sa préceinte rouge! + +--Rouge, bordée de bleu, je m'en souviens parfaitement, répliqua Jean de +Ganay. + +--Rouge, bordée de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en être certain, +comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux. + +--A genoux! et remercions le Seigneur, maître de toutes choses, car nous +allons être sauvés, dit Jean. + +--Sauvés! pas si vite, messire. + +--Que voulez-vous dire! + +--Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe à ce navire d'éviter... +si cela lui est encore possible. Autrement... + +--Le matelot leva les yeux au ciel. + +--Autrement, il est perdu! s'écria le vicomte. + +--Perdu, je vous le garantis. + +--Mais comment établir des signaux? + +--C'est tout simple, messire. + +Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts +serrés, et une demi-minute après les trois autres matelots, ses +compagnons, se rapprochaient de lui. + +Ils conférèrent brièvement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mât +voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles étaient +fixés des lambeaux d'étoffe de nuances diverses, ainsi que de longues +ficelles tombant jusqu'à terre, et sa besogne finie, il redescendit. + +Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu à la cime des ondes. + +Jean de Ganay l'aperçut en entier. + +C'était vraiment l'_Érable_! mais dans quel triste état! Ses mâts +brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine +fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments. +Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en +avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme +des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient +implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges +pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui +riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui +cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux. + +Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de +damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes. + +--Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur. + +Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se +penchant ensuite à l'oreille du vicomte: + +--Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils +se seront sans doute révoltés à bord de l'_Érable_ et soûlés; mais si le +Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir +la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien. + +--Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon. + +--Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au +gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal. + +Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant +que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur +avait établi son appareil de télégraphie. + +--Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant +du pied. + +--Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec. + +--Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perçante +du Nabot. + +--Silence donc! commanda le Maléficieux que ces colloques importunaient. + +L'_Érable_ rangeait la côte de plus en plus près. + +La nuit commençait à se faire, et pourtant on apercevait distinctement +sa coque désemparée, tantôt au faîte d'une vague monstrueuse qui la +portait, sur l'ouverture d'un abîme, à une autre vague; tantôt ensevelie +dans une gorge profonde, pressée par des paquets de mer acharnés à sa +destruction. + +--Mille écoutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le +matelot. + +--Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse +appréhension. + +--Levez les lofs! levez les lofs! cria le Maléficieux disposant ses +mains devant ses lèvres, en manière de porte-voix. + +Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre. + +Une lame d'eau gigantesque s'était abattue sur l'avant par bâbord, et +presque au même instant un craquement lugubre disait que le vaisseau +avait donné sur un écueil. + +Un cri immense lutta de sauvage énergie avec les cris de la tempête: à +la surface des eaux se montrèrent des malheureux que l'Océan s'amusa à +déchirer contre les rochers, et les ténèbres couvrirent de leurs voiles +les râlements de l'_Érable_ à l'agonie. + + + + + VII + + LES ÉPAVES + + +L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de +l'Atlantique, illumina sur l'île de Sable un spectacle plus désolant +encore que celui dont le crépuscule avait, la veille, vu et éclairé +toutes les péripéties et l'horrible dénoûment. + +L'air était frais et parfumé de pénétrantes exhalaisons. Au-dessus +des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus +légère brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir, +s'arc-boutait, dôme incommensurable sur la mer, dont la transparente +limpidité réfléchissait sa splendeur et son éclat. Les arbustes, +froissés par la tempête précédente, se redressaient aux premiers baisers +du soleil; leurs feuilles humides de rosée scintillaient comme des +émeraudes; et quelques petits oiseaux cachés dans les broussailles +saluaient mélodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau +jour. Quelle différence entre le lever de ce jour et le coucher de +celui auquel il succédait! Hier soir, les éléments faisaient rage contre +eux-mêmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe; +ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent +d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les +uns des autres, comme de jeunes mariés qui s'éveillent, pour la première +fois, dans la couche nuptiale. + +Mais il reste de leur colère passée des traces sinistres pour +l'humanité--traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau, +que la nature s'est parée de ses plus gais atours; car beauté et +gaieté endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a +distillé quelques gouttes de son poison. + +Considérez la plage de l'île de Sable près du camp des déportés! Les +tentes sont abattues ou dispersées; une montagne de gravier s'élève là +où se creusait une ravine: Une ravine laboure profondément l'endroit +qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonné de cicatrices béantes; +des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, découronnés ou +déracinés, montrent partout leurs plaies. + +Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement éloquent, +rappelle sur la grève l'orage du dimanche. + +Ce sont, au milieu d'innombrables débris d'un navire, des monceaux de +cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le +même uniforme que les routiers qui sont dans l'île, et la plupart sont +cruellement mutilés. A l'un, il semblerait qu'on eût fait subir la peine +de la décollation; à l'autre, qu'on lui eût coupé les membres; à un +troisième, qu'on lui eût lacéré le corps avec des cailloux pointus; à +tous, qu'on les eût défigurés à plaisir. + +Ils s'étalent pêle-mêle, parmi les caisses, les barriques, les madriers, +les fragments de vergues ou d'espars; et, à mesure que la mer se retire, +elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces +cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent +de l'_Érable_ dont on distingue parfaitement la coque, échouée entre des +rochers à cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste +du pauvre navire, naguère si fringant sous sa svelte mâture. Nul être +vivant n'a échappé à la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra +raconter le drame qui précéda et prépara sans doute ses derniers +moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont passé +la nuit sur pied, allumé des feux le long de la côte pour secourir et +guider les naufragés, la violence du flux et du reflux s'est opposée +à tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Océan a, de +lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivelé ses houleuses +inégalités, vomies par la marée, les épaves, hommes et choses, de +l'_Érable_, ont été traînées jusqu'au rivage de l'île de Sable. + +Infortunés! mourir si loin de leur pays, à la fleur de l'âge! et de +quelle mort! + +Mais, du moins, ils auront une sépulture chrétienne, car les nouveaux +insulaires ont déjà ouvert une grande fosse dans les entrailles de la +terre, et, les larmes aux yeux, la prière aux lèvres, ils y déposent +pieusement ceux qui devaient à jamais partager leur bonne ou mauvaise +fortune. + +Navrantes obsèques que celles-là! On sanglote, on tâche de reconnaître +un ami dans un corps froid, inerte, livide, déchiré, et, en même temps, +on lui enlève son misérable vêtement de condamné. Ne faut-il pas tout +prévoir? Ce vêtement en haillons, ce vêtement qui suinte et sent le +cadavre, ce vêtement il pourra être utile, indispensable à une vie +d'homme. + +Jean de Ganay préside aux funérailles. Son visage est pâle, ses yeux +rouges et secs. Il ne pleure pas, le bon jeune homme. Mais quels efforts +il fait pour arrêter les larmes brûlant sous sa paupière! Sensibilité +serait faiblesse dans la circonstance; il le sait et il impose silence +aux émotions qui brisent son âme. + +--Allons, amis, dit-il, hâtons-nous d'accomplir ce funèbre devoir, et +profitons du jusan pour mettre en sûreté tous les objets que nous a +apportés la marée haute. + +--Philippe! + +Le Maléficieux s'approcha respectueusement. + +--A-t-on retrouvé le corps du capitaine on de quelqu'un de ses +officiers! + +--Non, messire, répondit le matelot, en branlant la tête. + +--Pensez-vous qu'ils aient échappé au naufrage? + +--Échappé au naufrage, messire! s'écria Philippe avec une surprise qui +équivalait à la plus énergique négation. + +Il est singulier pourtant, murmura le vicomte, que les flots de la mer +aient rejeté les restes de la plupart des routiers qui étaient à bord de +l'_Érable_, sans en rendre un seul de l'équipage; c'est singulier! c'est +singulier! + +--N'accusons pas ceux qui ne sont plus, dit le Maléficieux, à mi-voix; +mais j'ai vu ce que j'ai vu. Tantôt, si je ne me trompe, nous aurons +basse mer; alors, si vous le voulez, messire, nous éclaircirons ce +mystère. + +--Comment cela? + +Le matelot indiqua du doigt la ligne rouge que l'_Érable_ traçait à la +surface de l'Atlantique. + +--Eh bien? dit Jean. + +--Avec un radeau, je me charge d'aller là; et, si les murs ne parlent +pas, peut-être les planches parleront-elles. + +--Je comprends, répliqua l'écuyer songeur. + +L'inhumation étant terminée, les bannis se mirent à genoux sur le bord +de la fosse, et l'ex-mousquetaire entonna les prières des morts: le +reste de la bande donna les répons, sans remarquer que le vicomte ne +s'était point prosterné, à son exemple. + +Après cet office funéraire, solennel par cela même qu'il était simple, +que les oraisons partaient du coeur et non pas seulement de la bouche; +solennel par cela même qu'il avait lieu à la face du ciel et non sous +les lambris dorés des basiliques, on planta temporairement une croix de +bois en tête du charnier, et l'on transféra au camp tous les débris du +bâtiment amoncelés sur la plage. + +Ce travail fut surveillé par les quatre matelots, et un poste, composé +d'hommes sûrs, eut mission de faire bonne garde autour des divers +objets. + +Le vicomte avait jugé avec raison ces précaution nécessaires pour +empêcher le gaspillage d'effets précieux, quelle que fût leur nature, +et prévenir des querelles et des pertes de temps. Les condamnés étaient +sous l'empire d'une sombre mélancolie; mais peu à peu leur naturel +jovial et léger reprit le dessus. Après tout, ils allaient tirer +parti du naufrage de l'_Érable_, et comme l'égoïsme domine les autres +sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des éclats de +rire déridèrent les fronts moroses. + +Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu. + +Ce dernier, debout devant une tonne énorme, assise sur son fond, +essayait de l'étreindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne +plus lourde qu'il n'était fort, défiait ses tentatives et le géant +jurait, piétinait et se démenait autour avec une colère vraiment +comique. + +Ohé, maître Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue? + +--Une grue! et pourquoi faire, répliqua l'ex-lansquenet occupé à tirer +une longue pièce de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien +vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent. + +--Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chèvre que je te +demande, monsieur le marquis du ventre creux. + +--Un pied de chèvre! pied de diable même je rongerais, riposta l'autre. + +--Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux +affamé. Mais alors, pour l'amour de la très-sainte engeance titanesque, +viens ça, brave soudard, en aide à un pauvret; qui se meurt à la peine. + +--Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du côté du Nabot. + +--Vois, repartit effrontément celui-ci, mon affectueux ami, François +Rivet, mâle de belle allure et de hautes espérances, qui se tue pour ne +rien faire. + +Brise-tout leva la tête et chercha infructueusement à croiser ses gros +bras courts sur sa poitrine. + +--Serait-ce une nouvelle arête qui te raclerait la gorge, doux François +de mon coeur? dit le Nabot d'un ton comique. + +--Une arête! bougonna le colosse, dont ce souvenir hérissa les cheveux +et la barbe; une arête, je t'en fabriquerai une quelque jour, qui te +fera passer le goût du pain, marmouset. + +--Pour cela, ce sera pas malaisé, aimable Brise-tout. Onc, mon palais +ne se souilla au contact de ce grossier aliment. D'ailleurs, ça ne te +guérirait pas de ton arête. + +--Encore! + +--Et moi je puis t'en guérir, comme de l'autre; tu sais, je fus ton +généreux Esculape. + +--Voilà pour tes honoraires, vilain museau de singe, clama François +Rivet, en ramassant une poignée de galets et la lançant au malin enfant +qui se renversa sur le sable pour éviter l'atteinte des projectiles. + +--Ce n'est pas digne de votre noblesse ça, mon gentilhomme de la +monstruosité, dit-il sans quitter la position horizontale. Puis +s'accroupissant sur les talons: + +--Je vous fais un pari, M. Rivet: je gage ma portion de dîner contre +la vôtre que je mènerai à vingt pas du lieu où elle est cette tonne que +vous ne parvenez pas à bouger de place. + +--Faquin manqué! nasilla Grosbec, en abaissant ses regards sur la tonne +à Nabot. + +--Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier, +savants docteurs. + +Il bondit agilement sur ses petites jambes fuselées et courut à la tonne +qui le dépassait d'une demi-toise en élévation. + +La mer l'avait juchée, pour ainsi dire, au faîte d'un môle de sable, +derrière lequel la côte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord +dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de +l'_Érable_; puis, armé d'un long bâton, il mina le sol mouvant sous +le tonneau. Le résultat de cette opération ne se fit pas longtemps +attendre. Bientôt la futaille péchant à sa base, pencha, vacilla une +seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'éclisse +et roula sur le plan incliné devant elle. L'élan une fois imprimé +l'énorme cylindre poursuivit rapidement sa course au delà du but +déterminé par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait +les lèvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son +dépit et la décocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'écriait +avec une stupéfaction naïve: + +--Ventremahom! si l'âme de Lucifer n'est pas logée dans le corps de ce +gringalet-là, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ! + + + + + VIII + + L'ÉRABLE + + +Par un bonheur inespéré, une grande quantité d'outils de charpentier et +de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachés au naufrage +de l'_Érable_. L'inventaire de ces objets amena aussi la découverte de +plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines +de diverses espèces. + +Le Maléficieux se mit aussitôt en devoir de construire un radeau, avec +lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse +du navire échoué. L'esquif terminé, tant bien que mal, tous deux le +poussèrent à flots; et le vicomte ayant chargé les trois autres matelots +de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montèrent sur +l'embarcation et se dirigèrent à l'aviron du côté de l'épave. + +En dix minutes le vicomte et le Maléficieux y arrivèrent. + +Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du +vaisseau où il avait vu embarquer et périr tant de braves gens parmi +lesquels, au moment du départ, on comptait plusieurs rejetons des plus +illustres familles de France. Mais quand après avoir attaché leur radeau +à la joue de tribord de l'_Érable_, ils commencèrent à se hisser sur +le pont, l'écuyer était si vivement ému qu'il fut obligé de recourir à +l'aide du matelot pour effectuer son ascension. + +Philippe Francoeur lui-même, tout endurci qu'il fût par une longue vie +de périls, avait les larmes aux yeux en posant le pied sur le gaillard +d'avant. + +--Pauvres diables! murmura-t-il; ils ont payé bien cher leur révolte! + +--Que dites-vous? demanda le vicomte. + +--Hélas! messire; les soupçons que j'avais conçus hier soir se +confirment. Il y a eu une émeute à bord et c'est à elle probablement +qu'il faut attribuer la perte de l'_Érable_. Voyez! + +En prononçant ce mot, le Maléficieux étendit la main et indiqua du doigt +à Jean de Ganay le cadavre d'un homme lié à des boulons de fer, sous +l'accastillage. + +--Le capitaine! s'écria Jean reconnaissant l'uniforme que portait le +cadavre. + +--Oui, dit Philippe d'une voix émue en se découvrant. Les misérables, +ils l'auront assassiné! + +--Pauvre capitaine! reprit le vicomte. Mais, grand Dieu! que s'est-il +donc passé ici? + +--On s'est insurgé, répliqua le matelot. Les rebelles auront été les +plus forts, ils auront tué les officiers, garrotté le commandant et +abandonné le vaisseau à la merci de l'Océan. + +--Transportons ce corps sur l'île, dit Jean. Nous lui donnerons la +sépulture. + +--Pardon, messire, objecta respectueusement Philippe Francoeur; nous +n'avons guère de temps à dépenser. L'_Érable_ est tout disloqué. Le +retour de la marée achèvera de le mettre en pièces. Il vaudrait mieux +s'emparer des effets précieux qui peuvent se trouver dans les cabanes, +non encore submergées. + +L'avis était bon à suivre; aussi, l'écuyer y répondit-il par un signe de +tête affirmatif. Laissant donc la malheureuse victime du drame probable, +ils entrèrent dans le château d'arrière. Partout régnait un affreux +désordre. Quoique la mer eût balayé et lavé en grande partie le traces +de la révolte, on sentait immédiatement qu'elle avait dû être affreuse. +Des débris de vaisselles, d'armes, de poteries; des tonnes défoncées +à coups de hache; des lambeaux de vêtements; des fragments de meubles, +disaient assez que les mutins, après avoir massacré l'équipage, +s'étaient livrés à une dégoûtante débauche et que la mort les avait +surpris au sein de l'orgie. + +--Insensés! dit Jean de Ganay d'un ton douloureux: ils ont cruellement +expié leurs forfaits. Puisse le Seigneur qui les a punis sur cette terre +leur pardonner là-haut! + +--Ne les plaignez pas, messire, repartit le matelot brusquement; ils +n'ont eu que ce qu'ils méritaient. + +--Les Saintes Écritures nous apprennent qu'il faut pardonner à ceux qui +ne sont plus, dit le vicomte avec une pieuse sévérité. Qui de nous peut +répondre qu'il restera innocent devant Dieu? Mais dites-moi, comment se +fait-il qu'à l'exception du capitaine nous ne trouvions aucun vestige +des officiers qui étaient à bord? + +--Ils les auront ou enfermés dans la cale ou jetés à la mer. + +A cet instant un frémissement courut dans la charpente du navire qui +oscilla sur lui-même. + +--Hâtons-nous, messire! s'écria le Maléficieux. + +--Hâtons-nous? + +--Oui, l'épave de l'_Érable_ menace de se démembrer entièrement. + +--Partons alors, car je ne vois rien ici... + +--Dans la chambre du capitaine, peut-être... + +--Vous avez raison. + +Jean pénétra à travers des amas de lambris dans une petite pièce et, +d'un coup d'oeil, s'assura qu'elle ne renfermait qu'une malle défoncée. +Il allait s'éloigner, quand le matelot qui avait fouillé la malle le +rappela en lui disant qu'elle était à double boîte. Et, plongeant la +main dans la caisse, il retira un coffret qu'il remit au vicomte. Le +vicomte le prit, l'examina avec une sorte de satisfaction curieuse et +dit à Philippe: + +--Sans doute l'entrepont est entièrement submergé? + +--Entièrement, messire, jusqu'à la lisse de gabari. + +--Alors regagnons le rivage et emportons le corps du capitaine. Je veux +qu'on lui rende les honneurs funèbres. + +Philippe Francoeur poussait à l'excès le sentiment de l'obéissance à ses +chefs. Bien qu'il ne goûtât pas l'idée d'ensevelir le capitaine, autre +part que dans la tombe qui se fermait sur le squelette de l'_Érable_, il +s'abstint de toute observation; et, saisissant un tronçon de sabre, il +coupa les liens qui fixaient le cadavre aux oeuvres mortes. Ensuite il +s'agenouilla, le chargea sur ses épaules, et dit au vicomte qui l'avait +regardé faire, les bras croisés, la tête mélancoliquement inclinée sur +la poitrine: + +--Maintenant, si vous daignez m'en croire, messire, nous ne resterons +pas une minute de plus ici. Entendez-vous ces craquements dans +l'intérieur du navire? + +Le conseil arrivait à point. Ébranlée par les terribles secousses +qu'elle avait reçues, et incapable d'une plus longue résistance, la +carène de l'_Érable_ se disjoignait au retour de la marée, et déjà les +eaux s'engouffraient avec fracas dans les ouvertures béantes qu'elle +offrait à leur irruption. + +D'un bond, Jean de Ganay fut sur le radeau. Malgré le poids de son +fardeau, le Maléficieux voulut aussi sauter, mais soit qu'il eût mal +calculé la distance, soit que sa charge fût trop lourde, il tomba à la +mer. + +Le vicomte poussa un cri. + +--Larguez l'amarre! pour l'amour du ciel, larguez l'amarre, messire! lui +dit le matelot en reparaissant à la surface. + +L'écuyer obéit machinalement, et presque aussitôt la, carcasse du +bâtiment naufragé se morcela en une multitude de fragments qui devinrent +le jouet des flots. + +Philippe Francoeur n'avait pas lâché le corps du capitaine. D'une main, +il le traînait avec lui; de l'autre, il nageait vigoureusement vers le +radeau. Quand il l'eut atteint, se cramponnant à l'une des pièces de +bois qui étaient entrées dans sa structure, il essaya de s'y placer à +califourchon, avec son faix, mais cela était au-dessus de ses forces. + +--Abandonnez ce cadavre, lui dit Jean de Ganay. + +Le matelot laissa aller la masse inerte, qui surnagea quelques secondes +et disparut dans l'abîme sans fond. + + +Telle qu'une fournaise ardente allumée aux confins de l'horizon, le +soleil embrasait de teintes rouges les plaines de l'île de Sable, +lorsque Jean de Ganay et le Maléficieux rejoignirent leurs compagnons, +qui les attendaient impatiemment le long du rivage. + + + + + IX + + LE COFFRET + + +Pendant ce temps, les routiers n'étaient pas restés inactifs. Dirigés +par les trois matelots, ils avaient réparé leurs tentes et construit +pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai, +mais fort confortable, vu la dureté des circonstances. Jean trouva dans +son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention, +à laquelle il ne s'attendait pas. + +Après le souper en commun, notre héros se retira dans sa nouvelle +demeure, suivi du Maléficieux, qu'il considérait dès lors plutôt comme +un ami que comme un vassal. + +L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractères les plus +opposés, égalise les conditions les plus diverses et nivelle les classes +les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de +démarcations entre les individus, autant la misère et le malheur tendent +à combler l'abîme qui les sépare. «La douleur, a dit l'abbé Constant, +est la fatigue de l'humanité au progrès.» Cette idée profonde et juste +appuie celles que nous venons d'exprimer.--Pour que l'humanité marche +rapidement dans la voie de la perfection, il faut détruire les préjugés +séculaires, éteindre ce tison de haines allumé par la division des +castes, réunir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions éparses +d'une société, équilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que +les membres de cette société souffrent, que les mieux partagés aient +besoin de ceux qu'on nomme les déshérités! Rarement, ceux-ci peuvent +s'élever d'un coup, mais toujours ceux-là peuvent descendre. Comme +d'ordinaire les facultés morales sont plus développées chez les premiers +que chez les derniers, leur sensibilité est plus grande. Quand ils +pâtissent d'un mal, ils pâtissent doublement, en comparaison des autres. +C'est pourquoi ils les appellent ou vont à eux car nous cherchons +toujours à nous décharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous +semblent plus forts que nous et même à les étayer avec l'indifférence +d'autrui... + +Brisé de lassitude, Philippe Francoeur, aussitôt entré dans le pavillon, +s'étendit en un coin et s'endormit. Le vicomte était abattu; mais son +esprit, travaillé par la variété des émotions qu'il avait éprouvées +depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immédiatement son corps +au repos. + +Le Maléficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et régulier. En +s'arrêtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui reflétait +une âme tranquille, Jean aperçut la cassette qu'il avait rapportée de +l'_Érable_ et déposée sous la tente, à son arrivée. Autant par curiosité +que pour faire diversion à sa mélancolie, il prit cette cassette, +s'approcha d'une torche et se mit à l'examiner. C'est une simple boîte +de palissandre, incrustée d'argent et portant, ciselées en relief, sur +une plaque, deux initiales entrelacées. + +--Ce coffret appartenait au capitaine de l'_Érable_, M. de Pentoêk +murmura l'écuyer à la vue du chiffre que surmontait une couronne de +comte. Il est bien léger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant +l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-être y trouverais-je +des renseignements sur les premiers actes du drame... + +D'un autre côté, s'il renfermait des choses privées... je les brûlerai +ou je conserverai le tout pour le rendre à sa famille, si jamais... + +Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, après +quelques minutes de recueillement: + +--Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la délicatesse +ne sauraient s'en offenser. + +Mais l'ouverture de la cassette n'était pas affaire aisée; le vicomte +y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en +essayant de forcer la serrure éveilla Philippe Francoeur. Saisissant du +premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit: + +--Pardon, messire, mais si vous voulez me confier cette boîte, je crois +savoir le secret pour l'ouvrir. + +--Vous, Philippe! et comment cela? fit le jeune homme en souriant. + +--Oh! je me connais en serrurerie, messire. Mon père était arquebusier, +et, quand j'étais jeune,--un bon temps que celui-là!--il m'exerçait au +métier. + +--Alors, essayez, mais je crains bien que vous n'en veniez pas à bout, +dit Jean de Ganay, en lui tendant la cassette. + +Le Maléficieux la prit, l'examina attentivement, la tourna dans ses +doigts pendant près d'un quart d'heure, et déjà l'écuyer riait de ses +vains efforts, lorsque, tout à coup, Philippe s'écria avec joie: + +--Ah! j'y suis! + +--Vraiment! exclama Jean de Ganay, d'un ton à demi incrédule. + +--Tenez, messire, répliqua triomphalement Francoeur. + +--Voyons, dit le premier, en s'approchant du matelot qui, ayant, à force +de fureter, fini par apercevoir un petit bouton presque imperceptible au +milieu des incrustations du coffret, le pressait avec le pouce. + +--Eh bien? demanda Jean. + +--Eh bien, j'y suis, messire. Voici votre cassette ouverte. + +Au même moment, le couvert, mû par un ressort intérieur, se souleva +brusquement. + +--Donne! dit le vicomte d'une voix émue. + +François lui rendit la boîte et s'éloigna discrètement à quelques pas. + +Jean de Ganay courut à la table et regarda dans le coffret. D'abord, il +ne trouva que des papiers jaunis qu'il retira. C'étaient des parchemins, +puis des lettres qu'on avait dû lire et relire bien des fois, à en juger +par l'usé des plis et les taches dont elles étaient maculées. Le vicomte +se demanda s'il les lirait à son tour. Il hésitait. Mais l'adresse +de l'une d'elles attira son attention, en lui rappelant le nom de la +famille des de la Roche, dans laquelle il devait entrer. Mettant alors +de côté ses scrupules, il ouvrit la lettre, la parcourut en entier avec +une avidité fiévreuse, puis dévora de même toutes les autres. Dans +son maintien, dans les exclamations qui lui échappaient, de moment en +moment, on pouvait voir que le jeune homme était surpris jusqu'à la +stupéfaction. + +Après avoir fini, il se promena rapidement dans la chambre; ensuite, +il revint au coffret, y plongea la main, comme pour chercher d'autres +papiers, et ramena un médaillon richement monté en or et en pierreries. +Ce médaillon contenait un portrait. A peine Jean l'eut-il aperçu qu'il +poussa un cri. + +--Comme elle est belle! + +--Et un moment après, il ajouta avec émotion: + +--Pauvre Guyonne de la Roche! si noble, si charmante, si malheureuse! + +C'était, en effet, une belle et noble femme qu'il avait sous les yeux. +De grande prestance, elle avait cet air digne et imposant particulier +aux vieilles familles. Ses traits étaient fins, mais nettement dessinés. +Ses cheveux noirs, ses yeux bleus et l'expression mélancolique de sa +bouche imprimaient à sa physionomie un caractère sympathique. Vêtue à la +mode du temps de Charles IX, elle portait une robe de taffetas montante, +avec fraise de dentelle, et chaperon de velours. Tout en elle respirait +l'élégance alliée à la simplicité, la douleur à la résignation. + +Sous le portrait était gravé le millésime 1573. + +Jean de Ganay la contempla longuement. Il semblait qu'il ne pût se +rassasier de ce tableau. Parfois, il se frappait le front, et paraissait +chercher à rassembler des souvenirs fugitifs ou indécis et murmurait: + +--C'est singulier!... je connais quelqu'un qui ressemble à s'y méprendre +à cette personne... Ce n'est pas la mère de Laure de Kerskoên; non, +elle était plus grêle, plus délicate. Qui est-ce donc? Pourtant, j'ai vu +cette tête quelque part, et il n'y a pas longtemps... Mais où...? où...? + +Reprenant le portrait, il le considéra encore avec un redoublement de +fixité, enfouit sa tête dans ses mains pour réfléchir, et, par mégarde, +laissa échapper le médaillon. + +Philippe, qui l'observait silencieusement, se précipita pour ramasser +l'objet, sur lequel, en le présentant au vicomte, il jeta un coup d'oeil +qui lui arracha une exclamation. + +--N'est-ce pas qu'elle est bien belle? dit celui-ci, répondant à ses +propres pensées. + +--Belle, messire! mais on dirait que c'est Yvon, répondit le matelot. + +--Yvon! cet exilé!... Ah! j'y suis, repartit Jean de Ganay, comme un +homme qui vient de retrouver le fil d'une idée vainement et longtemps +cherchée. + +--N'est-ce pas, messire? + +--Oui, en effet, il y a de la ressemblance... une ressemblance +frappante... C'est vraiment extraordinaire! Plus je le regarde et plus +j'en suis saisi... On dirait que cette dame fut sa mère, et si ce jeune +homme était une fille... + +--Eh! pourquoi pas, messire? dit le matelot d'un air fin. + +--Que dites-vous, Philippe? + +--Eh! messire j'ai le flair bon, et je gagerais dix ans de ma vie contre +rien que notre Yvon ferait meilleure figure sous une cornette que sous +un casque. + +--Ah! bah! folie, rêve, de mon imagination! s'écria le vicomte en +faisant signe à Philippe de se coucher. + +Celui-ci s'étendit sur son lit, où il ne tarda pas à se rendormir. + +Jean de Ganay aurait bien voulu l'imiter; mais, malgré lui, il était +en proie à mille préoccupations, et il ne put fermer l'oeil pendant, le +reste de la nuit. + + + + + X + + MYSTÉRIEUX + + +Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et +physiques essuyées depuis son débarquement sur l'île de Sable, avaient +considérablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil réclamait +impérieusement ses droits. Néanmoins, depuis la lecture des papiers +trouvés dans le coffret, l'esprit du jeune homme était agité d'une idée +si brûlante, que, repoussant les désirs de la nature, il éveilla dès +l'aurore Maléficieux et lui dit: + +--Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le +retour du _Castor_ est incertain. Quoique le naufrage de l'_Érable_ nous +ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer +avant de nous être assurés que nous pourrons nous en procurer de +nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre à la culture. Comme +moi, vous avez sans doute remarqué que les bords du lac, où nous nous +sommes déjà rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent, à mon +avis, d'y retourner au plus tôt et d'essayer d'en labourer une partie. +Qu'en pensez-vous? + +Le matelot réfléchit quelques instants et il répliqua: + +--Votre opinion, messire, me paraît judicieuse. Autant que j'aie pu +voir, le gibier n'abonde pas sur l'île, quoi qu'en ait dit ce satané... + +Arrêté par un regard sévère de l'écuyer, il se reprit: + +--Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je +me trompe, mais ce diable de marin... + +Un nouveau regard expressif lui coupa la parole. + +--Passons! dit brièvement le vicomte. + +--Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel, +voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier, +oui bien, par... Pour revenir à l'affaire en question, je l'envisage, +comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bécasses ici, +et plus de grains de sable que de lièvres. La pêche ne donnera pas +longtemps. + +--Alors, il faut se mettre à l'oeuvre au plus vite. + +--Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la +Nouvelle-France, la saison n'attend pas. + +--Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront +chargés de terminer les tentes, de préparer la nourriture et de veiller +au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux. + +--Mais des instruments? objecta Philippe. + +--Des instruments, c'est vrai! répondit le vicomte en se frappant le +front, des instruments! nous n'en avons pas... à moins... + +Un éclair d'espérance illumina son visage. + +--Appelez Pierre! + +Pierre était un des trois matelots qui avaient été préposés à la garde +des caisses laissées par la mer sur la grève après l'engloutissement de +l'_Érable_ et transportées depuis, comme nous l'avons dit, au camp des +bannis. + +Il accourut. + +C'était un homme de moyenne taille, à la mine basse et sournoise,--un de +ces êtres qui durent inspirer à Shakespeare son type de Caliban, surnom +dont on l'avait affublé. + +--Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay. + +--Des farines et des graines avariées. + +--Il y a aussi des instruments? + +--Oui, messire, les outils du charpentier. + +--Est-ce tout? + +--Des pelles et des pioches! + +--Ah! exclama l'écuyer, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids. + +Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban +s'était bien gardé de faire part de cette circonstance au vicomte. Il +avait même enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit précédente, +à l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de +poudre. + +Caliban avait ses desseins. + +--C'est bien, lui dit l'écuyer; tu peux sortir. + +Le matelot salua humblement et se retira en jetant à la dérobée au +vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse. + +--Le ciel exauce mes voeux, oh! béni soit-il! murmura dévotieusement de +Ganay quand Caliban fut parti. + +--Philippe! + +Le Maléficieux qui, par respect, s'était tenu à l'écart, se rapprocha. + +--Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que +tout autre vous êtes capable de remplir ce devoir. Si la Providence +permettait que le _Castor_ revînt, vous me feriez prévenir +immédiatement. Je compte sur Votre dévouement. + +Francoeur s'inclina. + +--Peut-être, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours. +Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation! +je vous transmettrai mes ordres par lui. + +Bien qu'il lui en coûtât de ne pas accompagner dans cette entreprise le +seigneur de Ganay, pour lequel il avait conçu une sorte de vénération, +Philippe Francoeur répondit: + +--Oui, messire. + +--Et, ajouta encore le Bourguignon, en désignant au matelot le coffret +dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous +aurez soin de cette cassette. Je vous la confie. + +Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les +accentua, équivalaient, à une injonction. + +--Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, répondit le Maléficieux, +en se découvrant. + +--Merci, Philippe, s'écria le vicomte, tendant au matelot, une main que +celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se +mettant à genoux, quand de Ganay lui eut dit: + +--Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amitié? + +Les préparatifs de l'expédition furent promptement terminés. Ceux des +routiers qui étaient malades ou peu robustes furent laissés au camp, et +les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognées, +se mirent gaiement en marche. + +Un mousquet sur l'épaule, le vicomte Jean de Ganay s'avançait en tête de +la colonne. + +Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot +tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, tempêtait, menaçait. +L'ex-lansquenet essayait d'adapter à un air impossible une tentative +de bardit, non moins impossible; enfin, malgré la tristesse du temps +nébuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort. + +Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacité générale. Il +réfléchissait. Le vicomte semblait s'être rattaché à la vie. Dans ses +yeux animés, on lisait je ne sais quoi de mystérieux comme le titre de +certains livres. Sans doute, Jean n'était pas un esprit vulgaire. Si +singulière, si critique que fût sa situation au milieu de cette bande +de routiers dissolus et forcenés quand la passion les enflammait, il +n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il eût été naturel que le +découragement amollît son énergie et couvrît son front. Pourquoi donc +alors, une anxiété fiévreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu +dans ses prunelles? pourquoi ces regards pénétrants de côté et d'autre, +ces pas tantôt lents, tantôt précipités? pourquoi ces mouvements +brusques, cette incertitude? Quelles émotions le peignaient! +qu'attendait-il? que désirait-il? que redoutait-il? + + + + + XI + + DÉCOUVERTS + + +Tout à coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme +chromatique du plus bel effet, et courant de la queue à la tête de la +colonne: + +--Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay. + +--Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fâché d'être +troublé dans sa rêverie. + +--Regardez, s'il vous plaît, messire, répondit Grosbec; là, dans la +direction de mon doigt... + +La troupe s'était arrêtée et faisait silence. + +--Je ne vois rien, repartit l'écuyer. + +--Il vient de se cacher derrière ce gros buisson; mais il ne tardera pas +à reparaître... Tenez, voyez-vous, maintenant?... + +--Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main +gauche, tandis que de la droite, il apprêtait son mousquet. + +On distinguait parfaitement, à cinquante pas de distance, un animal qui +paissait le gazon. + +L'écuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupède bondit sur les quatre +pattes, en poussant un bêlement et retomba sur le tapis de mousse. Il +était mort. + +--Un mouton! c'est un mouton, s'écria triomphalement un des routiers, +qui aussitôt après s'était élancé pour saisir le gibier que venait +d'abattre Jean de Ganay. + +Le routier ne se trompait pas; c'était un mouton et un mouton de +magnifique espèce. + +On comprend le cri de joie que souleva cette découverte. Jamais +dépouilles opimes rapportées par un conquérant ne furent plus fêtées que +le cadavre du pauvre membre de la race ovine. + +Évidemment il ne devait pas être, il n'était pas seul. L'un prétendit +avoir remarqué des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il +en avait vu plusieurs fuyant à travers les broussailles, mais que, +craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse espérance, il n'avait +osé en parler. Enfin, ce fut un déluge de paroles au milieu desquelles +se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothèses les +plus incroyables. + +Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement +égalât, s'il ne surpassait, l'allégresse bruyante de ses subordonnés. +Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;--puisque l'île +renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim. + +--Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bête! s'écria +Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse. + +--Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment, +mon ami, monsieur Galimâfré; il nous faut est fort bon, mais je vous ai +gagne votre ration de déjeuner et par conséquent... + +Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilité qu'il +avait de faire jouer sa tête sur son cou comme un pivot, avait tourné +son épouvantable visage en arrière, et empoigné l'épaule du malheureux +imprudent entre ses mâchoires. Celui-ci lâcha un cri aigu: il aurait +culbuté à la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents +par l'omoplate, ne l'eût apporté devant lui, comme il eût fait d'un fétu +de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se débarrasser +de la douloureuse étreinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui +assénait, balance une demi-minute en l'air et finalement déposé à +califourchon sur le dos du mouton. + +Cet incident causa une hilarité générale, qui gagna même le vicomte +Jean de Ganay, malgré la gravité que lui commandait son rang. Une fois +délivré des serres de son terrible ennemi, pour échapper aux huées dont, +à son tour, il était devenu l'objet, Nabot courut digérer son dépit et +les brûlures de sa morsure derrière le cercle des routiers. + +--En avant! dit l'écuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous +le dépècerons et le ferons rôtir sur le bord du lac. + +Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche. + +Le soleil se dégageait des humides vapeurs qui avaient voilé ses rayons, +quand on arriva au terme du voyage. Toutes chargées des perles du matin, +les rives du lac reflétaient entre les brins d'herbes des millions de +diamants, éclairées qu'elles étaient par les premiers feux de l'astre du +jour. Vraiment, ce site, surtout après qu'on avait parcouru les landes +arides qui le précédaient, portait un cachet féerique; c'était comme +l'oasis au sein du désert. + +Diaphanes et ridées par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux +du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient +une ceinture d'émeraudes. Des poissons, aux écailles étincelantes +sautillaient à travers les larges feuilles de nénuphar pour happer +les moucherons dont les essaims, semblables à des atomes, tournoyaient +au-dessus des ondes. L'air était imprégné de senteurs parfumées, et pour +ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte +corsage, à la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la +vague de leurs ailes légères, abrités dans les buissons circonvoisins, +quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour. + +Cette puissance hâtive de végétation qui, en cinq ou six jours, dans +l'Amérique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le +parasol des arbres, avait tellement transformé ces lieux que Jean de +Ganay se refusait presque à les reconnaître. + +Après quelques instants de repos, le vicomte, ayant donné l'ordre de +préparer le déjeuner, manda près de lui Grosbec. + +--Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache. + +--Oui, monseigneur, répondit l'ex-lansquenet. + +Puis, ils longèrent les bords du lac, du côté de la hutte que Jean de +Ganay avait aperçue lors de sa première excursion. Ils ne tardèrent +point à atteindre le fourré au delà duquel elle s'élevait. L'écuyer, +avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant +à Grosbec d'être sur ses gardes, s'avança d'un pas discret à travers le +bois. + +--Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, découvrant la cabane. Qu'est-ce? + +--Chut! fit son guide, en redoublant de précautions. + +Le zéphyr caressait la cime des arbres avec un doux frémissement, un +ruisseau mêlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit +ne se faisait entendre. + +Une main sur la garde de son épée, l'autre à la platine de son +mousqueton, le vicomte arriva jusqu'à la porte de la hutte. Cette +porte était grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fenêtre +n'éclairait l'intérieur du réduit. D'abord, l'écuyer se trouva enveloppé +dans des ombres épaisses; mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumant à +l'obscurité perçurent les objets qui l'entouraient. C'étaient, pour la +plupart, de grossiers instruments de pêche, des vaisseaux de bois, des +ferrures rouillées pendues à la muraille d'argile, et, au centre de +la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur +lesquelles, par une ouverture pratiquée dans le toit, filtrait un rayon +de soleil, composaient le foyer. + +Jean de Ganay s'abandonnait à la surprise, lorsque le son d'une +respiration agitée l'avertit qu'il n'était pas seul dans la cabane. +Attachant ses regards vers l'endroit d'où partait ce son, il discerna +une personne étendue sur un lit d branchages. + +--Sois vigilant, dit-il à Grosbec qui était resté à la porte. + +Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi +s'éveilla. + +--Je souffre! dit-il d'une voix faible. + +--Qui êtes-vous? interrogea le vicomte. + +--Ah! monseigneur de Ganay! s'écria l'autre, essayant de se mettre sur +son séant. + +--Serait-ce vous, Yvon? + +--Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc +exaucé mes ardentes prières! + +--Mais, comment?... Que faites-vous ici? + +--Monseigneur! oh, que je suis heureuse..., disait Guyonne, folle de +joie et oubliant son rôle. + +--Enfin!... + +La jeune fille couvrait de baisers la main de l'écuyer. + +--Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calmée. + +--Oui, monseigneur... Que Dieu est bon de m'avoir accordé la faveur!... + +--Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu sévère. + +Puis il ajouta plus doucement: + +--Que vous est-il survenu? + +--Messire, répondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'île, étant +demeurée en arrière, j'ai voulu accélérer la marche pour vous rejoindre. +Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe. + +--Vous vous êtes cassé la jambe? s'écria Jean avec une vive sympathie. + +--Hélas! messire! répondit naïvement Guyonne, j'avais sans doute offensé +le Seigneur. Que sa sainte volonté soit faite! + +Mais cette cabane!... + +--Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un +mouvement, et je me résignais à mourir de douleur et de faim, quand le +matin je vis venir un être étrange, qui me parut un démon. Croyant que +c'était la mort, je me résignais à demander pardon à Dieu de mes péchés; +mais lui, dès qu'il m'aperçut, il se cacha, puis revint lentement, se +cacha de nouveau, revint une troisième fois, avançant de plus en plus. +Ce manège dissipa mes appréhensions. Je lui parlai, il ne répondit pas; +je fis des signes alors, et peu à peu il approcha tout à fait. + +--C'était un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte. + +--Non, monseigneur; c'est un Français. + +--Un Français! + +--Oui, il est complètement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois +qu'il aura fait naufrage, il y a bien des années, et aura réussi à +gagner cette île où l'instinct de la conservation lui a enseigné les +moyens de pourvoir à son existence. + +--Et vous... Yvon? + +--Oh! messire, votre bonté pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a +transporté dans sa cabane et nourri... + +--Mais votre fracture? + +--Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, répliqua la jeune +fille. + +--Est-elle remise, au moins? + +--Oui, messire. Il me l'a remise lui-même. Ça n'a pas été sans peine, +mais j'ai tant prié le bon Dieu de me conserver la vie et la santé, pour +vous la consacrer, messire, qu'il a daigné m'accorder les secours de sa +toute-puissance. + +--Où est cet homme? + +--Il est sorti pour pêcher, messire. + +--Rentrera-t-il bientôt? + +--Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait... + +--Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever. + +--Je le crains, monseigneur. + +Jean de Ganay réfléchit durant quelques secondes. + +--Il vous est impossible de marcher? + +--Impossible, messire. + +--Attendez jusqu'à ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous +transférer au camp. + +Après avoir encore échangé quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de +Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant +à Grosbec de ne rien révéler de cette aventure. + + + + + XII + + MORT DE BRISE-TOUT + + +Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du +lieu où ils avaient laissé les routiers, ils remarquèrent qu'une grande +agitation régnait parmi ces derniers. Rassemblés en cercle au pied d'un +chêne, les déportés semblaient discuter chaudement. Ils trépignaient, +criaient à haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens, +et, de loin, avaient l'air de gens prêts à se battre. + +Le premier, Grosbec distingua cette scène extraordinaire; il appela sur +elle l'attention de son chef: + +--Messire! dit-il. + +Jean de Ganay, dont les pensées s'égaraient dans le royaume de l'idéal, +tressaillit et leva la tête. + +--Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque +chose d'insolite là-bas. + +Et son doigt s'étendit dans la direction du campement. + +Le jeune seigneur regarda dans cette direction. + +--Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons! + +Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les +premiers rangs de la ceinture formée par les bannis. + +L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets +qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la +présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée. +Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se +séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi. + +Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré +d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le +théâtre même de l'action. + +Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer, +tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux +individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel +ils figuraient. + +L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance, +le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un +étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses +peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce +costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient +nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse +chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes +longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait +de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère +enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son +sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément +longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était +veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était +pas due à des moyens artificiels, mais à la nature. + +La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort. + +Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un +cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une +branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui +attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la +victime placée à l'autre extrémité. + +Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait, +soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun +mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur +eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La, +poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche +on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais. +François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure +suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante; +une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles +s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés. + +Au moment où le vicomte se présenta, Brise-tout, comme une lampe qui se +ranime avant de s'éteindre, se souleva sur un coude et traînant vers les +assistants une menace hideuse, il râla plutôt qu'il n'articula les mots +suivants: + +--Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais +hâtez-vous, si vous voulez que je voie la dernière danse du maudit avant +de descendre chez monsieur Satan! + +--N'oublie pas de lui présenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot +qui trouvait, à son habitude, matière à plaisanter, même dans une +circonstance aussi grave. + +François Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut +pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de +sang, en grimaçant un rire sardonique, ses dents s'entre-choquèrent +bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croisés contre sa +poitrine se détendirent et il expira. + +--Un phénomène animal de trépassé! _De Profundis!_ glapit la voix +aigrelette du nain. + +--Silence! s'écria le vicomte tristement impressionné. + +Cette scène s'était accomplie en bien moins de temps que nous n'avons +mis pour la raconter et sa dernière phase avait été si rapide que +les routiers avaient presque oublié l'étranger qui, la corde au cou, +considérait tout cela d'un air impassible. Mais, dès que François +Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris «A la hart! à la hart, le +meurtrier!» grondèrent de tous côtés. + +--Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! répéta Nabot du milieu de +la foule où il s'était réfugié. + +Déjà les deux exécuteurs improvisés, pour témoigner de leur bonne +volonté, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans +l'éternité, quand l'écuyer, mettant son épée au vent, d'un coup trancha +le lien. L'inconnu retomba à terre, en poussant un cri strangulé. + +--Que pas un de vous ne touche à cet homme! dit Jean de Ganay avec un +geste irrésistible. + +Et, remarquant que, malgré son commandement, le matelot Pierre +manifestait des dispositions récalcitrantes, il marcha sur lui, l'épée +haute, et lui dit résolument: + +--Encore un mot, et tu es mort. + +Rien n'est plus propre, on le sait, à intimider les masses que l'audace +jointe a la spontanéité: aussi les déportés frissonnèrent-ils sous +le regard intrépide du vicomte. Certain de leur obéissance, celui-ci +ordonna à l'un de ses voisins de délier la victime. Son ordre fut +exécuté sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vêtements de peaux se releva +lestement, bondit à travers la cohue de spectateurs qui l'environnait, +et, avant qu'on eût même songé à s'opposer à son dessein, se précipita +dans le lac. + +Là, il plongea et disparut à tous les yeux. + +Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisément que cet individu +était le propriétaire de la hutte, qui avait prodigué ses bons offices +à Yvon. Mais restait un mystère à éclaircir: celui de la mort de +Brise-tout. + +L'écuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'après son départ, François +Rivet, étant allé explorer la partie sud-est de l'île, avait aperçu un +homme qui pêchait. Supposant que c'était un sauvage, le géant s'élança +sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait +suivie, pendant laquelle l'attaqué aurait frappé son adversaire avec un +instrument tranchant. Se sentant blessé, Brise-tout appela au secours, +mais sans lâcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient près de +là accoururent. Ils s'emparèrent de l'étranger, le garrottèrent, le +conduisirent au camp, et se préparaient à le pendre pour venger leur +camarade et se conformer à ses désirs, lorsque l'arrivée soudaine du +vicomte les en empêcha. + +Ce récit avait un caractère de vraisemblance assez plausible. Jean de +Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer +le malheureux Brise-tout, dont la fin prématurée souleva peu de regrets. + +En guise d'oraison funèbre, le Nabot récita sur la tombe du défunt, +avec une légère variante, le sixain qu'il avait composé quelques jours +auparavant: + + Passant, sous cet amas de sable amoncelé, + Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé + François Rivet, surnommé Brise-tout + Passé maître dans l'art de faire atout, + Qui, faute de soudure + Creva d'une blessure. + + + + + XIII + + PERPLEXITÉ + + +La fin de l'été de l'année mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche. +Depuis trois mois bientôt le _Castor_ a débarqué sa cargaison humaine +sur l'île de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux +abandonnés se sont bercés de l'espoir de voir poindre à l'horizon le +navire qui les a amenés, et chaque jour cet espoir a été déçu. L'anxiété +plombe leurs fronts, le découragement amollit leurs bras, des colères +sourdes grondent dans leur tête. Cependant, sur le rivage de la mer +et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont élevées, +l'existence des proscrits s'est régularisée, ils jouissent d'un certain +bien-être. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-là capturent du poisson; tous +travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une +assez grande quantité de viandes salées et fort peu avariées qu'ils ont +recueillies du naufrage de l'_Érable_, ils trouvent encore sur le +lieu de leur exil bon nombre de moutons, chèvres et autres herbivores +domestiques, qui ont été probablement laissés par des colons qui l'ont +précédemment habité[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la +plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'île qu'ils occupent, +l'obligation de se livrer à des labeurs auxquels ils n'ont point été +accoutumés, la sévérité de la discipline à laquelle les soumet le +vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis; +pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la stérilité du sol, +l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dégoût; chez tous, déjà, +la perspective d'un hiver dans ces régions sauvages suscite de terribles +appréhensions. + +[Note 11: Ce fait est historique.] + +Le vicomte Jean de Ganay lui-même est en proie au doute et à la +crainte. Son fidèle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement à +le rassurer. L'écuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille +angoisses lui déchirent l'âme. Le souvenir de sa chère Bourgogne, de +sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de +jeune homme avait brodé les fleurs, planent souvent devant son esprit. +Néanmoins il pense rarement à la reine de ses premières amours, à Laure +de Kerskoên, et, quand l'image de la charmante châtelaine lui sourit +encore, il s'impatiente et se dérobe à ce sourire. Les nuits du +vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures. +L'abattement des gens laissés à son commandement, leur mauvais vouloir, +leurs instincts turbulents ne lui ont pas échappé. Il a conçu des +soupçons sur la loyauté du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui, +apparaît comme un scélérat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est +venu justifier sa méfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer +la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de +sa fidélité au chef, s'est formé une sorte de parti qu'il dirige à son +gré. Ce parti est composé de tous les plus mutins de la bande, de ceux +qui opposent des murmures ou la résistance de l'inertie aux ordres de +l'écuyer, qui délibèrent parfois en conciliabule secret et contrarient +les projets d'amélioration conçus par Jean de Ganay. + +Voulant se mettre à l'abri des intentions malveillantes qu'il leur +présumait, l'écuyer les avait renvoyés avec Caliban au poste de la +côte, et avait rappelé le Maléficieux près de lui au camp du lac. Les +premiers, pensait-il, ennemis de la culture, proféreraient s'adonner +exclusivement à la pêche et à la chasse, tandis que ceux qui demeuraient +avec lui défricheraient la terre. Par ce moyen, aussitôt la récolte +achevée, les deux troupes feraient l'échange de leurs divers produits, +et pourraient vivre commodément. Ce plan, au premier abord, paraîtra +assez sage. Mais en y réfléchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait +produire que des résultats désastreux. Et, on effet, il créait la +jalousie, la rivalité entre des gens aigris par le malheur, et, de plus, +il habituait les amis de Caliban à méconnaître le contrôle du vicomte +pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier était +réellement animé de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait +de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonnés contre leur +chef réel et peut-être même s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus +d'expérience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas +agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut +commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses appétits. Ne +pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de +l'hypocrisie n'avait légalisé l'une et condamné l'autre? Mais, comme +nous ne nous sommes pas proposé la tâche de réformer les passions et +les lois, abandonnons le thème aux philosophes et retournons à l'île de +Sable. + +Il était huit heures de relevée; la chaleur, durant tout le jour, avait +été suffoquante. A ce moment, le soleil, penché à l'occident, semblait +plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les +rameaux des arbustes; et, couchés à l'ombre, les routiers jouaient aux +dés ou respiraient la fraîcheur du soir. + +Après s'être promené pendant quelques minutes à travers les groupes, +le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Maléficieux +échiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des +rets. + +--Eh bien! fit l'écuyer d'un ton mystérieux. + +Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de répondre. + +--Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay. + +--Du mieux! non, messire; non, la fièvre augmente, hélas! et tenez, ça +me fend le coeur rien que d'y songer... + +--Chut! fit l'écuyer portant le doigt sur ses lèvres à la vue d'un +routier qui rôdait près de la cabane. + +Le matelot comprit ce geste, et apostrophant le routier: + +--Ohé, Poitevin, va donc lever la nasse que j'ai posée ce matin au bas +du lac, tu sais?... Elle doit être bellement grosse de fretins, oui +bien, par la fourche de Neptune! + +--Cuides-tu, vieux loup de mer? repartit l'autre. + +--Par tous les diables, j'en suis aussi sûr que si je l'entendais déjà +chanter dans la poêle, mon gars! s'écria Philippe. + +--Jarnidieu! alors j'y cours... mais j'en aurai ma part? + +--Oui bien, par la fourche de Neptune! + +Quand l'importun se fut éloigné, Philippe Francoeur dit à voix basse au +vicomte: + +--Pourtant, il y a de l'espoir... beaucoup d'espoir... je me connais un +peu en choses médicales, messire... + +--Le délire a-t-il cessé? + +--Je le crois. Voyez vous-même. Je veillerai tandis que vous y serez. + +Le vicomte poussa une claire-voie d'osier qui servait de porte à la +hutte et entra. L'intérieur était nu, mais d'une propreté remarquable. +Filtrant par une ouverture pratiquée A hauteur d'homme et tamisée par un +rideau de toile fixé devant cette ouverture, le soleil répandait dans la +cabane une clarté douce et rosée. Vis-à-vis de la fenêtre, sur un lit +de bruyères, gisait une personne. Elle semblait profondément endormie, +quoique sa respiration fût saccadée. Un drap grossier, mais d'une grande +propreté, était jeté sur elle. + +Le vicomte avança d'un pas imperceptible, en retenant son baleine. + +Longtemps, il considéra silencieusement la malade. + +Est-il nécessaire de dire que c'était Guyonne? + +On l'avait transférée au camp. La fièvre et le délire s'étaient emparés +d'elle, le soir même de son arrivée, et ne l'avaient point quittée +depuis lors. + +Le premier, Philippe Francoeur, qui s'était chargé de la soigner, avait +découvert le sexe du faux Yvon. Informé de cette découverte, Jean de +Ganay en recommanda le secret au Maléficieux. Celui-ci n'avait pas +besoin de la recommandation; il savait trop bien à quels désordres +pourrait donner lieu une telle révélation. Rude, mais affectueux; +enjoué, mais moral, il eut pour la jeune fille des trésors de tendresse +inexprimables. Une mère ne se montrerait pas plus empressée au chevet de +son enfant alité que ne le fut le vieux marin près du grabat de Guyonne. +Il poussa la délicatesse jusqu'à lui laisser ignorer qu'il savait +ce qu'elle était. Mais le jour, la nuit, à toute heure, il faisait +sentinelle; et aucun des routiers ne soupçonnait le mystère. + +Les souffrances avaient cruellement ravagé les traits de la pauvre +enfant. Une pâleur morbide remplaçait les roses de son teint; ses joues +étaient creusées, ses pommettes enflammées et ses lèvres sèches et +écaillées de pellicules jaunâtres. Cependant, sa beauté n'avait pas +disparu; le caractère s'en était seulement altéré. La langueur lui +avait, enlevé ce qu'elle avait de trop mâle pour y substituer la +féminéité propre aux femmes. + +Ainsi, vue dans cette cabane, à la lueur affaiblie du soleil couchant, +Guyonne représentait une admirable incarnation de la douleur physique. + +Dans son sommeil, elle murmurait des paroles incohérentes, au milieu +desquelles le prénom du vicomte revenait fréquemment, accompagné de +soupirs. + +Jean lui prie le bras, interrogea son pouls; il battait vite, mais les +pulsations n'étaient pas désordonnées. Cet examen parut d'un bon augure +à l'écuyer, car un rayon de joie traversa ses yeux. Tirant ensuite de +son sein le portrait qu'il avait trouvé dans le coffret dont nous +avons parlé, il commença à en étudier attentivement les détails, on +contemplant tour à tour la physionomie de la grande dame et celle de +l'exilée. + +--C'est bien cela, pensait-il tout haut; la ressemblance est complète; +rien n'y manque, pas même le grain de rousseur au-dessous de l'oreille +droite.. Quelle énigme! Oh! il faut que je la questionne, que je lui +dise que... + +La jeune fille s'agita sur sa couche, et le vicomte resserra promptement +le médaillon. + + + + + XIV + + INTRIGUE + + +Ça mouvement ayant dérangé le drap qui couvrait Guyonne, ses bras, +ses épaules et jusqu'à la naissance de sa gorge apparurent dans une +éblouissante blancheur dont la matité faisait songer involontairement à +l'albâtre. Jean de Ganay baissa les regards, son visage s'empourpra et +un indicible frissonnement courut dans ses artères. + +--A boire! murmura Guyonne d'une voix dolente. + +Le vicomte jeta autour de lui un regard rapide. + +--A boire! répéta la jeune fille, en dessillant pour la première fois +ses paupières. + +D'abord, elle ne reconnut pas l'écuyer qui, dans un coin de la cabane, +emplissait d'eau une écuelle de bois; mais remarquant le désordre de sa +toilette, elle ramena le drap traître à sa pudeur. + +Le jeune homme revint près du lit, apportant l'unique boisson qu'il pût +donner à la pauvre malade. + +En s'approchant, il tremblait de tous ses membres; un vif incarnat +colorait ses joues, et la sueur perlait son front. Il avait l'air +d'aller commettre une mauvaise action. + +Guyonne, à sa vue, poussa un cri; ensuite, honteuse, confuse, elle ferma +les yeux sang oser prononcer une parole. + +--Buvez! lui dit, bien bas, Jean de Ganay, plus timide, plus effrayé +peut-être que sa protégée. + +Et, comme elle hésitait, ou plutôt ne comprenait pas cette prière, il +ajouta, en s'agenouillant devant la couche et portant l'écuelle aux +lèvres de la jeune fille: + +--Buvez! cette eau apaisera la soif qui vous dévore. Que ne puis-je vous +offrir quelque chose de plus!... + +--Merci, monseigneur, votre bonté est pour moi trop grande, bégaya le +faux Yvon, d'un accent profondément ému. + +--Vous avez été bien malade! + +--Bien malade? dit-elle avec surprise. + +--Oh! oui, répliqua naïvement l'écuyer; bien malade... tellement que +nous appréhendions... Mais votre santé... + +--Oh! messire, ma santé s'est améliorée... grandement. + +--Souffrez-vous toujours de cette fracture! demanda le vicomte. + +Guyonne ne répondit pas sur-le-champ; et observant qu'elle cherchait à +remuer sa jambe, afin sans doute de s'assurer si la guérison avançait, +Jean de Ganay reprit: + +--Non, non, ne bougez pas, les mouvements pourraient vous nuire; +restez... + +Après ces mots, il y eut entre les jeunes gens un silence de +plusieurs minutes. Ils évitaient de se regarder, et il semblait qu'ils +craignissent de se communiquer leurs pensées. + +Le soleil s'inclinait de plus en plus à l'horizon. Insensible et les +ténèbres envahissaient l'intérieur de la cabane, dont une douce brise +rafraîchissait l'atmosphère, en soulevant avec un frou-frou continuel le +rideau de la petite fenêtre. + +L'heure était mystérieuse, parfumée d'arômes et de poésie; le coeur se +dilatait joyeusement à ces tièdes haleines du soir; on se sentait noyé +dans une énervante langueur. + +Jean de Ganay conservait la même position. Prosterné devant Guyonne, de +sa main gauche il tenait le bras de la malade, et, accoudé sur le lit, +cachait son visage dans sa main droite; les battements de son coeur +répondaient à l'unisson aux battements du coeur de la jeune fille; de +leurs poitrines gonflées s'échappaient des souffles brûlants. + +Le mal de Guyonne était-il contagieux? avait-il gagné Jean? et +maintenant tous deux avaient-ils la fièvre? + +Tout à coup, le vicomte attira passionnément la main de Guyonne et se +pencha comme pour y déposer un baiser, puis repoussant soudain la pensée +qui l'entraînait, il se leva brusquement, avant d'avoir accompli cet +acte, et se mit à parcourir la cabane en tous sens. + +N'eût été l'obscurité, Guyonne aurait pu remarquer que les traits +de l'amant de Laure de Kerskoên étaient décomposés et que des larmes +ardentes jaillissaient de ses paupières. + +De son côté Jean de Ganay se serait aperçu que le faux Yvon pleurait. + +Un quart d'heure s'écoula sans qu'ils échangeassent une parole. Des +mondes d'idées tourbillonnaient dans l'esprit du vicomte; Guyonne +attendait dans une fébrile impatience la fin de cette scène. +Involontairement elle laissa échapper un sanglot. A cette expansion de +douleur, l'écuyer tressaillit. Il s'arrêta, fit sur lui-même un violent +effort, et ensuite, d'un pas tranquille et ferme, vint s'asseoir près de +la malade. + +Le silence recommença; mais il fut de courte durée. Bientôt Jean de +Ganay, qui paraissait en proie à une lutte intérieure, triompha de ses +hésitations et, d'une voix presque solennelle, il demanda à la jeune +fille: + +--Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez fils d'un pêcheur, vassal du +soigneur de la Roche? + +--Oui, messire murmura d'un ton inintelligible Guyonne, intimidée par le +début de cet interrogatoire. + +--Son fils! reprit le vicomte sans déguiser le mécontentement que lui +causait la réponse. + +Guyonne ne répliqua point. Elle avait peur; elle pressentait que son +secret n'existait plus pour le vicomte! Et quand celui-ci répéta pour +la troisième fois: «Son filas!» incapable de dissimuler plus longtemps, +elle s'écria en joignant les mains: + +--Oh! messire, pardonnez, pardonnez à une pauvre fille!... Je vous dirai +tout... toute la vérité... + +Accablée par cette confession, elle poussa un long soupir et se tut. + +La nuit était complète; on ne distinguait plus les objets dans la +cabane. + +Jean de Ganay étonné, effrayé de ne plus entendre la voix de son +interlocutrice, appela: + +--Yvon! Yvon! + +Son appel n'obtint pas de réplique. Tremblant à son tour, le jeune homme +porta vivement la main sur le visage de Guyonne: il était froid comme le +marbre. + +--Grand Dieu! exclama-t-il; ma brutalité aurait-elle hâté la mort de +cette malheureuse enfant? + +Puis il ajouta eu courant vers la porte: + +--Philippe! Philippe! un flambeau... une torche!... + +Mais, à cet instant, le Maléficieux entrait brusquement dans la cabane +en criant: + +--Aux armes, messire! aux armes! Nos hommes sont révoltés... + +Une décharge de mousqueterie, accompagnée de vociférations +épouvantables, vint aussitôt confirmer l'assertion de Philippe +Francoeur. + +Oubliant tout, le vicomte bondit, plutôt qu'il ne s'élança au dehors. + +Il avait mis son épée au vent, et tandis que sa main droite brandissait +la lame étincelante dans l'obscurité, sa main gauche armait un pistolet. + +Derrière lui, mais ayant de la peine à le suivre, tant les allures du +jeune homme étaient précipitées, courait Philippe Francoeur. De son +côté, le matelot était bien armé de toutes pièces pour ainsi dire. A +sa ceinture pendait une hache d'abordage à deux tranchants; un mousquet +était jeté sur son épaule, et, tandis qu'attaché par la dragonne un +sabre se balançait à l'un de ses poignets, serrée à la hampe par les +doigts, une pique hérissait son acier luisant à dix pas devant lui. + +Les ténèbres couvraient la terre. Au ciel, d'un bleu sombre, quelques +rares étoiles, oubliées sur un azur terne scintillaient en décrivant des +fractions de corde. Des nuages gris de fer, cotonneux, estompaient la +voûte céleste vers l'occident. La brise était toujours tiède et fraîche, +mais de temps en temps un coup de vent bref, piquant, lui succédait. +Rien n'annonçait un prochain orage; rien n'annonçait que la nuit +serait sereine et tranquille. Dans la plus grande partie des régions +américaines, du nord au sud, les variations atmosphériques sont si +soudaines, si inopinées, qu'elles déjouent souvent les calculs des +météorologistes les plus expérimentés. + +Devant le lac, se déployait une pelouse d'un quart de mille de rayon +à peu près. Les tentes des proscrits en occupaient une partie, leurs +essais de culture et des bruyères une autre: un cordon de bois feuillu +servait de rideau à la clairière. + +Quand le vicomte et le matelot sortirent de la hutte, tout était plongé +dans l'ombre; mais ça et là on voyait se profiler des masses et des +silhouettes plus opaques que l'opacité des ténèbres, et des étincelles +éblouissantes trouaient la profondeur de la nuit. + +Mille cris étranges déchiraient le calme; et puis des détonations +intermittentes précédées d'éclairs, venaient ajouter à l'horreur de tous +ces mystères. + +--Mort! mort! mort au tyran! mort au vicomte Jean de Ganay! hurlaient +des voix lointaines. + +--Secours! secours! saint Denis! Montjoie! aux armes! aux armes! +clamaient d'autres voix: plus proches. + + + + + XV + + INSURRECTION + + +Avant de rapporter les événements de cette nuit, mémorable dans la vie +des routiers abandonnés sur l'île de Sable par le marquis de la Roche, +disons en quelques lignes ce qui s'était passé durant les journées +précédentes. + +Le lecteur se souvient sans doute que le vicomte Jean de Ganay avait +jugé à propos de partager ses gens en deux bandes: l'une qui devait +camper sur le bord de la mer, l'autre s'établir près du lac et +s'employer plus spécialement à des travaux de défrichement et de +colonisation. Cette seconde troupe, composée de dix-neuf hommes +seulement depuis la mort de Brise-tout, formait pour ainsi dire +l'état-major. Le lieu qu'elle habitait était une sorte de quartier +général où l'écuyer avait, fait transporter les munitions et tous les +objets qui n'étaient pas d'un usage immédiat et journalier. N'ayant +laissé entre les mains du détachement sous les ordres du matelot Pierre +qu'un petit nombre d'armes, il pensait être assuré contre une tentative +de révolte de la part de ceux qu'il regardait avec raison comme les plus +indisciplinables de la troupe. Par malheur, Jean de Ganay avait compté +sans son hôte. On a vu dans un chapitre précédent que lors du naufrage +de l'_Érable_, le matelot Pierre avait clandestinement détourné et caché +en lieu sûr une caisse d'armes. Dès cette époque, le traître ruminait +un complot. Sournois, ambitieux, il aspirait à renverser Jean de Ganay, +n'importe par quel moyen, et à le remplacer au commandement. Si Pierre +n'avait pas cette vigueur d'esprit et cette force musculaire qui +imposent aux masses, il possédait à un haut degré l'art de la +dissimulation et de faire rayonner autour de lui les mauvais desseins +qu'enfantait son imagination. Les soupçons du vicomte sur ce misérable +n'étaient donc que trop fondés. Que si l'on est surpris que Jean de +Ganay, devinant, comme c'était le cas, les dispositions hostiles du +matelot, lui eût confié une autorité aussi grande que celle dont il +l'avait investi nous répliquerons qu'en procédant de cette manière +l'écuyer avait pensé qu'il s'attacherait le matelot, et que, d'ailleurs, +nul autre que Pierre, sauf le Maléficieux, n'était capable de maîtriser +une partie quelconque des bannis. Au surplus, Jean de Ganay, malgré +ses appréhensions, n'avait eu jusque-là qu'à se féliciter de la mise en +oeuvre du plan qu'il avait adopté, et si l'esprit de Pierre n'eût été +une espèce de creuset où les plus détestables passions s'amalgamaient +aux plus perfides projets, probablement les routiers auraient +insensiblement réussi à jouir d'une existence tolérable. Mais l'envie ne +compte qu'avec ses intérêts. Peu importait à Pierre que la moitié de +ses compagnons d'infortune mourussent d'une mort affreuse, pourvu qu'il +supplantât le vicomte, et se débarrassât, du même coup, de Philippe +Francoeur pour qui il éprouvait une haine implacable, surtout depuis que +ce dernier, l'ayant surpris dans un état d'ivresse complet, avait averti +son seigneur et maître, et attiré sur le débauché une verte semonce! +Pierre renferma ses fureurs et ses aspirations. Puis, adroitement, il +répandit parmi les siens que les Colons (ainsi on avait désigné les +bannis qui habitaient le bord du lac) vivaient dans l'abondance, +tandis qu'eux, les Soudards, ils manquaient souvent de nourriture. Pour +expliquer cette rumeur, Pierre disait avoir remarqué au camp des Colons +une immense quantité de barils et de coffres, provenant de l'_Érable_, +et qui renfermaient tous des viandes salées et des conserves. Ces +assertions faites à demi, avec des restrictions habiles, et toujours +confidentiellement, trouvèrent des crédules. Passées de bouche en +oreille, elles grossirent vite. Bientôt il y eut des Soudards qui +affirmèrent que les Colons se gorgeaient des mets les plus délicats +et prenaient _moult soulas et esbattement_. Si absurde que soit un +mensonge, il trouve toujours des partisans chez ceux dont il flatte les +instincts ou les désirs. Peu à peu les Soudards se prirent d'inimitié +contre les Colons. Rassemblés le soir sur le rivage de la mer, ils se +plaignaient, blasphémaient et s'excitaient à la révolte. Caliban riait +sous cape; l'hypocrite leur prêchait la patience et l'abnégation pour +leurs frères plus heureux, sachant bien que c'était jeter de l'huile +sur le feu. Quant à leurs marques non équivoques de mécontentement, il +n'avait garde de les mentionner au vicomte dans le rapport qu'il lui +envoyait quotidiennement. Au contraire, selon lui, les Soudards étaient +doux comme des moutons et prêts à tout sacrifier au service du sire de +Ganay. + +Quoiqu'il ne s'endormît point dans une fausse quiétude et suspectât une +partie de la vérité, Jean ne croyait pas qu'une révolte fût possible +et encore moins prochaine. Le jour où s'accomplirent les faits que +nous nous disposons à consigner ici, il avait condamné à un châtiment +corporel un des Soudards pour avoir provoqué, battu et grièvement +blessé un Colon. La punition était juste, mais pas au point de vue des +Soudards. Le soir, à leur habitude, ils s'attroupèrent et proférèrent +des menaces contre les Colons, que le vicomte de Ganay favorisait sans +cesse, disaient-ils, à leurs dépens. Cela ne pouvait durer. Il fallait +une fin, et si on les poussait à bout, ils prouveraient qu'ils avaient +du sang dans les veines. L'orateur de la bande, l'âme damnée de Pierre, +un Italien nommé Ludovico Ruggi, mais plus connu sous le sobriquet +de _Long-croc_ (sobriquet que lui avait vraisemblablement valu le +développement de ses moustaches), monta sur une tonne vide et harangua +la foule. Il rappela la condamnation qui avait eu lieu dans la matinée, +démontra, en dénaturant les incidents de la querelle entre le Soudard et +le Colon, que la peine infligée au premier aurait dû l'être au second, +passa en revue plusieurs vieilles sentences rendues par le vicomte +contre ses braves _compaings_ au profit des privilégiés, récapitula cent +griefs imaginaires, parla de courage, valeur, égalité, et enfin termina +en s'écriant qu'au nom de la justice ils étaient tous tenus de +demander, d'exiger, d'obtenir une réparation! Ludovico improvisait +chaleureusement; son éloquence de tribun savait faire vibrer les cordes +sensibles dans un auditoire populaire. Des tonnerres d'applaudissements +accueillirent sa péroraison. L'opportunité était belle, Pierre ne la +manqua point: + +«Oui, dit-il, lorsque Ruggi eut achevé son discours, oui, je commence à +m'apercevoir, enfin, qu'on nous traite en lépreux, et que nous ne sommes +que les serfs des Colons. Jusqu'ici, j'avais fermé les yeux à la lumière +aujourd'hui, me voici forcé de les ouvrir.... Je tremblé en songeant +que ma tonne foi a été indignement trompée... et, comme notre cher ami +Long-croc, je suis convaincu qu'au nom de la justice, nous sommes tous +tenus à demander, exiger et obtenir une prompte et décisive réparation.» + +La conclusion du matelot fut reçue par des bravos non moins énergiques, +non moins bruyants que celle de Ruggi. _Bis repetita placent_. + +Mais s'il est aisé de discourir, il n'est pas aussi aisé d'agir. Pierre +ne l'ignorait point. Quand l'un des mécontents s'écria: «Comment +avoir cette réparation?» il se fit un grand silence dans l'assemblée. +L'Italien tortilla sa moustache en interrogeant Pierre du regard; +celui-ci se pinça le nez d'un air embarrassé, non qu'il ne fût +pas préparé à cette question,--Pierre avait à l'avance combiné sa +tactique--mais il était poltron, n'aimait pas à se compromettre, et il +attendait qu'un autre prît l'initiative, quitte à diriger ensuite tous +les fils du complot. Ce qu'il avait prévu arriva. Pendant que Ruggi +étirait ses crocs et que lui-même se tourmentait les fosses nasales, un +petit homme, grêle et fluet, à la mine de furet, répondit légèrement: + +--Sac à papier! c'est donc bien difficile que de changer de camp avec +les Colons? + +Pour ça, non, dit un voisin; mais le seigneur de Ganay y +consentira-t-il? + +--That is the question! murmura un Anglais remarquable par son teint lie +de vin et ses formes osseuses et décharnées. + +--Corne de boeuf! cria un quatrième, quel besoin avons-nous du +consentement de celui-ci ou de celui-là! Ne sommes-nous pas les plus +forts? + +La digue venait d'être rompue. Timides et incertaines d'abord, mais +peu après rageuses et menaçantes, des imprécations furent proférées de +toutes parts contre le vicomte de Ganay. + +Pierre se frotta les mains, l'Italien se travailla les poils en tous +sens. + +--Corne de boeuf! reprit l'homme qui venait de parler si vingt gaillards +comme nous ne sont pas capables de dire «viens ici que je t'envoie» à +cette volée d'oisons de là-bas... + +--On les étrillera, cria une voix. + +--Mais ils ont des armes, dit une autre. + +--Des armes... c'est vrai! objectèrent plusieurs. + +--Et nous aussi! fut-il dit d'un ton perçant par un individu caché dans +la foule. + +--Nous... + +--Oui! oui! oui... + +--Où çà? + +Cent demandes, cent interpellations se croiseront à la fois. + +--Allez à la grotte de sable! dit la même voix perçante qui avait crié: +Et nous aussi! + +La grotte de sable était l'endroit où Pierre avait caché sa caisse +d'armes. + +On y courut, la caisse fut rapportée en triomphe. + +--Et maintenant, vociféra l'Italien, compaings, nous sommes tous +déterminés, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, oui... + +--Il faut battre le fer quand il est rouge. Qu'on se partage +fraternellement les armes, et en avant! + + + + + XVI + + COMBAT + + +Le commandement des rebelles avait été offert au matelot Pierre. Mais +celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilité, l'avait +refusé. Son sosie, Ruggi, appelé ensuite à la direction générale, +s'était empressé d'accepter. Vantard et fanfaron, mais néanmoins brave +et amoureux des périls, l'Italien avait toutes les aptitudes requises +peur faire un chef d'insurrection. + +Pris à l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le +temps de se mettre sur la défensive. + +Ne sachant d'ailleurs à quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire, +appréhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient +ouï raconter les horribles expéditions, ils se laissèrent d'abord aller +à l'épouvante. + +Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il +commanda à ses gens de le suivre et de faire résistance. Chacun s'arma +à la hâte, et en quelques minutes les Colons éparpillés sur la rive du +fossé qu'ils avaient creusé devant leurs tentes étaient prêts à bien +recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps +se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs +retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois +seulement. + +L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'étaient rangés à côté +du vicomte de Ganay; près de la porte d'entrée. L'accès du camp devenait +donc difficile, car il était protégé par le fossé qui décrivait autour +une demi-circonférence dont le lac était la corde. + +Avec moins de précipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurés +auraient eu bon marché de leurs compagnons. Pour cela il eût suffi +d'arriver sans bruit jusqu'à l'issue et de se précipiter ensuite dans +le camp. Mais la première troupe aperçut un groupe d'hommes qui se +promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces +hommes était Jean de Ganay. Comme le but du rebelle était surtout de se +débarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la première +explosion opérée, d'autres se succédèrent alternativement. Ce fut en +purs perte. Soit que la nuit les empêchât de viser juste, soit +qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes à feu, les Soudards +n'atteignirent personne. + +Jean de Ganay avait ordonné à ses subordonnés fidèles de ne tirer que +sur son injonction expresse. + +Remarquant que les insurgés ralentissaient leur feu, il jugea le moment +favorable pour les engager à rentrer dans l'ordre, en les priant, +s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avisât à les +redresser. + +Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple détonation +vint apprendre aux Colons que les Soudards étaient décidés à tout braver +pour assouvir leurs passions. + +--Ventre de biche! dit Grosbec en tombant à la renverse, je suis touché. + +Jean de Ganay se retourna. + +--Les rufians m'ont lesté pour l'éternité.... Adieu, monseigneur! adieu! +ventre de biche, autant cette mort qu'une autre, ventre de... + +--Un de tué! mâchonna le Maléficieux entre ses dents. Par le trident de +Neptune, je le vengerai, oui bien..... + +Un grand bruit, suivi de deux décharges de mousqueterie, l'une au nord, +l'autre au sud du camp, coupèrent court au soliloque du matelot. + +--Ils ont formé un plan, dit froidement le vicomte. Leur résister n'est +pas chose difficile, mais nous devons essayer de nous emparer des chefs. +Ce Pierre... + +--Pierre, oui, monseigneur, lui seul a pu les exciter et les pousser à +une semblable équipée. + +--Bien. Prenez cinq hommes avec vous. J'en prendrai également cinq et +nous sortirons. Les autres veilleront. + +--Restez plutôt, messire. Vous exposez..... + +--Point de réplique! allez et faites vite! + +Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas. + +Le vicomte appela. Aussitôt cinq Colons des plus robustes et des mieux +armés se trouvèrent réunis près de lui. + +--Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage +de vos armes que dans le cas de nécessité absolue. Souvenez-vous que ce +ne sont pas des ennemis, mais des frères de malheur, égarés, que nous +avons à combattre. + +Philippe Francoeur et cinq hommes s'étant joints à eux, ils sortirent en +bon ordre du retranchement, et, malgré le feu continuel des Soudards, se +portèrent vers le bois. + +En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'étendait +au-dessus du camp se dégradèrent. Une lueur soudaine éclaira ses +franges. + +C'était une de ces aurores boréales si communes dans les régions de +l'Amérique septentrionale. + +Le phénomène s'était annoncé par un brouillard vaporeux voltigeant au +nord; quelques secondes après, un arc lumineux se dessina au faîte, +puis des cercles concentriques également lumineux se formèrent entre des +zones obscures d'où jaillirent des rayons éclatants; ensuite les cercles +et les zones s'ébréchèrent, et enfin une éblouissante auréole de feu +vint couronner le sommet et inonder la campagne de clartés. + +Alors, assaillis et assaillants furent en état de s'observer +mutuellement. + +Se voyant découvert, le chef des révoltés résolut de jouer le tout pour +le tout. + +--Rendez-vous et il vous sera lait grâce! cria Jean de Ganay. + +--Mort aux privilégiés! répondit Pierre. + +De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla +aux oreilles de l'écuyer, mais sans l'effleurer. + +Ce fut le signal de l'engagement. + +Furieux, les colons, à leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les +soudards répondirent, et des deux côtés plusieurs hommes tombèrent. + +Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne fût pas assez forte, prit +un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux détachements +qu'il avait chargés d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur +sentit de quelle importance il était pour sa cause d'empêcher ce +mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien +Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-même +sur la lisière du bois, il le saisit à bras le corps et essaya de le +faire prisonnier; mais l'Italien était souple autant au moins que le +Maléficieux était robuste. Pendant quelques minutes il déjoua tous les +efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, épuisé, il +tomba à terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine. + +--Rends-toi; lui dit-il. + +--J'étouffe! bégaya Ludovico. + +--Ta parole de m'obéir, et je te donne merci. + +--Je jure sur les saintes reliques! proféra l'Italien. + +Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyauté de ce germent retira +son genou; mais à l'instant, même, Ruggi, sortant de son habit un long +stylet, s'élança sur le matelot et il allait l'assassiner lâchement, +lorsqu'une détonation retentit. + +L'Italien tourna deux fois sur lui-même et retomba sur le gazon. + +--Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, maître Philippe? nasilla +une voix. + +--Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot. + +--Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui +vous ai débarrassé de ce fai-chien-là? eh! eh! dites donc que je ne +suis bon qu'à plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous +ménageait un vilain quart d'heure! + +--Tu es un brave garçonnet. + +--Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le +pistolet dont il s'était si adroitement servi. + +La lutte était toujours acharnée à l'endroit où Philippe avait laissé +le vicomte. Il y courut. L'aurore boréale s'éteignait déjà, les ténèbres +reprenaient leur empire. + +Comme le Maléficieux reparaissait dans la mêlée, il aperçut un individu +accroupi derrière un pin qui, le mousquet à l'épaule, la main sur la +détente, ajustait Jean de Ganay. S'élancer sur cet individu, rabattre +violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le +coup partit, et Philippe Francoeur reçut la balle dans la cuisse. + +Exaspérés, les Colons se ruèrent sur les Soudards, qui commencèrent à +fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure après, ils étaient +entièrement dispersés. + +La révolte apaisée, le vicomte fit apporter des torches, et on procéda +à l'examen des pertes. Heureusement elles n'étaient pas considérables. +Trois colons et deux soudards étaient restés sur le champ de bataille; +les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blessés plus ou moins +grièvement; les seconda avaient enlevé les leurs. Les victimes furent +transférées au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur +état, les autres une sépulture commune. + +Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp, +et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystérieuse protégée. + +Le jour se levait. + +Jean trouva le Maléficieux étendu en travers de la porte de la cabane. + +--Que faites-vous là? demanda Jean. + +--Messire, répliqua simplement le digne matelot, je gardais. + +--Mais votre blessure! + +--Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apporté là prétendaient me déposer +dans la cambuse, mais..... + +Philippe posa le doigt sur ses lèvres en souriant. + +--Généreux ami! s'écria le vicomte avec une effusion sincère; oh! je +n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur! + +--Ne pensez pas à moi, messire. Entrez plutôt. + +Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitôt une exclamation +vibrante jaillit de ses lèvres. + +Guyonne avait disparu! + + + + + TROISIÈME PARTIE + + + OU GUYONNE ET JEAN DE GANAY + + + + + I + + CINQ ANS APRÈS + + +Il est environ huit heures du matin. L'air est froid et imprégné d'une +moiteur pénétrante. Des vapeurs épaisses, grisâtres, s'élèvent de toutes +parts. On ne distingue pas à dix pas devant soi. + +Debout sur la glace, deux Individus se livrent à la pêche. + +Ils sont hermétiquement enveloppés dans des peaux de loup marin, qui +leur encapuchonnent la tête de telle sorte que l'on n'aperçoit que leurs +yeux. + +La coupe de ces vêtements est aussi grossière que la matière dont ils +sont faits. Cependant celui du plus petit des deux individus a une forme +moins brute; et soit que la personne qui le porte sache mieux s'habiller +que son compagnon, soit que sa conformation ait plus de souplesse, ce +costume, quoique singulier, n'a pas mauvaise apparence. + +C'est une espèce de blouse descendant jusqu'aux genoux, puis des +pantalons à pied qui s'attachent à la ceinture. Des gants de pelleterie +emprisonnent les mains. + +Près des deux individus, un bon feu, au-dessus duquel rôtissent des +poissons; et, à côté du feu, une large planche plate, légèrement +recourbée à l'une de ses extrémités, et qui sert probablement aux +inconnus de traîneau pour véhiculer les produits de leur pêche. + +A cette pêche, ils procèdent de la manière suivante: + +Par un trou pratiqué dans la glace avec une pique, ils passent une corde +de nerf d'animal que termine un hameçon fait avec un clou. Un morceau de +chair tient lieu d'amorce. Quand le poisson mord, ils retirent la corde, +et une sole ou une morue va grossir le tas de victimes amoncelées au +bord du trou. + +Les deux pêcheurs n'articulent pas une parole. Mais, de temps eu temps, +le plus grand tousse; l'autre alors lève la tête, et ils se font des +signes à la façon des muets. + +Cependant le brouillard se dissipe peu à peu. Mais le ciel reste +couvert de nuages cotonneux qui roulent lentement du nord au sud. +Insensiblement, l'horizon étend ses barrières. La nappe de glace +s'allonge, puis elle se frange de bizarres déchiquetures, et enfin +aboutit à la mer, de laquelle s'élancent des brumes follettes qui +dansent à la cime des vagues. + +D'intervalle en intervalle, des bruits se font entendre. Ils ressemblent +au fracas lointain du canon ou à des mugissements souterrains. + +Les deux pêcheurs ne paraissent pas s'inquiéter de ces sons. Mais, +tout à coup, un grognement sourd retentit vers l'ouest: nos inconnus +tressaillent, échangent un regard, et fixent leurs yeux dans la +direction d'où vient le grognement. + +La densité du brouillard les empêche de rien découvrir encore. +Toutefois, ils ont interrompu leur occupation. L'un et l'autre ont +empoigné une pique et un couteau. + +Un second grognement frappe leurs oreilles; il est plus rapproché que le +premier. Alors, le plus grand des deux individus prenant son compagnon +par la main, lui montre du bout de sa pique un point, noir se dessinant +derrière un glaçon. Le point grossit: c'est une masse, c'est un corps +animé, un quadrupède, un ours! + +Une minute s'écoule. Les pêcheurs guignent d'un oeil l'animal qui +s'avance avec lenteur, et, de l'autre, se consultent réciproquement. +Leurs bras s'agitent comme dans une discussion. On dirait que le grand +vent aller à la rencontre du terrible carnivore, et refuse au petit +la permission de l'accompagner. D'autre part, le petit insiste. L'ours +avance toujours. Il est parfaitement visible. En marchant, il aspire +l'air et pousse des grondements sinistres. + +La taille du carnassier est énorme. Son pelage, d'un roux foncé et +luisant, est, malgré la longueur des poils, froncé de plis qui annoncent +la maigreur. Ses prunelles ardentes, flamboyant comme des escarboucles, +sa langue qu'il promène sur ses labiales, sa langue d'un rouge de sang, +indiquent qu'il cherche une pâture. + +Il vient de flairer la chair, il renifle bruyamment, s'arrête, lève +son museau et aperçoit, les pécheurs. Sa queue s'agite, ses muscles +frémissent, puis il fait un mouvement comme pour prendre sa course; puis +il hésite, reste là le corps démesurément tendu, le nez au vent; puis il +projette une patte, la retire, ferme vivement ses paupières, les +rouvre plus vivement encore, lance un regard farouche et incertain, +se consulte, se dresse à demi sur les pattes de derrière, retombe +pesamment, fait un bond et se retient encore. + +Alors, le plus grand de nos personnages, ayant triomphé des insistances +de son camarade, sa porte en avant. Mais, il a déposé sa pique, enlevé +son gant de la main droite, et se dirige vers l'animal, sans autre arme +qu'un long coutelas. + +L'ours sent un ennemi. Ses indécisions cessent. Il s'assied sur son +train de derrière, et, tout en surveillant le pêcheur de sa pupille +éclatante, il peigne complaisamment sa robe avec ses griffes acérées +comme des pointes d'acier. + +Déjà le pêcheur n'est séparé que par une distance de cinq pieds de +son formidable adversaire. A son tour, il fait halte. Une demi-minute +durant, ainsi que deux athlètes prêts à s'étreindre corps à corps, +l'homme et la bête se toisent, s'étudient. + +L'autre pêcheur accourt; et, à cet instant, le premier s'élance +bravement sur l'ours qui se dresse debout, ouvre ses membres de devant, +entre lesquels se précipite le hardi pêcheur. Son bras droit brandit le +couteau, et, quoiqu'à demi-étouffé par la patte gauche du plantigrade, +qui tâche de lui briser les reins contre sa poitrine, il va le frapper +au défaut de l'épaule, quand, d'un coup d'ongle, ce dernier lui déchire +la main droite et fait choir le couteau. + +La douleur arrache un cri à l'homme, et il roule sur la glace avec le +quadrupède. + +C'en est fait de l'assaillant, car déjà on entend le cliquetis de ses +vertèbres qui se disloquent, et des flots de sang rougissent le théâtre +du combat. Mais un secours survient. Le second pêcheur fond sur l'ours, +le frappe vigoureusement de sa pique sur le dos. La pique rebondit sans +entamer la carapace du roi des régions boréales. + +Néanmoins, il abandonne sa proie pour se ruer sur le nouvel agresseur, +lorsque grince un craquement lugubre. Puis, en moins d'une seconde, la +glace ploie, elle se disjoint, se divise! + +L'ours et le cadavre de sa victime disparaissent dans un abîme. + +L'irruption des eaux couvre le bruit de ces deux corps qu'elles ont reçu +dans leur sein. + +Mais, chassé par les flots courroucés, un gigantesque fragment de glace +dérive, s'éloigne. Par bonheur, le deuxième inconnu s'est trouvé dessus +au moment de la séparation. Espérant que son malheureux ami remontera +à la surface du gouffre, il s'accroupit au bord du glaçon et interroge +anxieusement le cercueil liquide. Déjà l'onde bouillonne, éructe des +myriades de globules, une espérance se glisse au coeur de l'homme! Ses +yeux disent au ciel une prière de gratitude, mais ce mouvement de +joie fébrile s'évanouit plus vite que l'éclair. Des incommensurables +profondeurs de la mer surgit une tête velue! + +Plein d'angoisses, le pêcheur saisit sa pique. Un duel s'engage entre +l'animal et lui. Mais le premier n'a pas l'avantage. Obligé de se +soutenir sur l'eau, il tâche d'ancrer ses ongles dans les parois du +glaçon. Elles s'exfolient, cèdent. Le monstre enfonce. Il reparaît, +recommence ses tentatives. Un coup de pique sur le crâne le précipite +de nouveau au fond des plaines aquatiques. Ruisselant d'eau, de sang, +la langue pantelante, les narines fumantes, il ne se décourage pas. Le +voici qui s'agite, qui fend ces lames, se cramponne à l'épave naturelle, +et cherche à se hisser. La pique du pêcheur bat son crâne comme le +bélier bat une muraille. Et vainement! le fer s'émousse contre l'os. Un +marteau produit plus d'effet sur l'enclume! + +L'ours, échauffé, haletant, exhale des souffles ronflants comme ceux +d'un soufflet de forge, et ses yeux ne quittent pas l'ennemi qui le +harasse. Enfin, il fléchit, ses jarrets se détendent; l'inconnu, pensant +que le monstre va s'engloutir, suspend ses coups pour reprendre haleine. +Mais ce n'est qu'un moment de trêve. Son ennemi s'apprête à faire un +suprême effort. Il thésaurise un reste d'énergie, ranime une étincelle +de vigueur, puis, rivant soudain ses pieds dans la glace concassée, il +ramasse son torse et émerge de l'eau! Le pécheur a frémi. Il a brandi +son arme et l'a dardée dans la gueule de l'ours, qui lâche prise et +retombe dans les flots, avec le vainqueur entraîné par l'impétuosité mal +calculée, de son élan! + +L'onde tourbillonne, tourbillonne! + +Mais l'inconnu est bon nageur; il ne tarde guère à revenir à fleur +d'eau. A lui maintenant de s'accrocher au glaçon! Heureusement, les +griffes de l'ours y ont creusé des entailles qui permettent aux doigts +de s'incruster. Bien que gêné par son vêtement, bien qu'alourdi par le +poids de l'eau dont il était trempé, notre personnage, déployant toutes +les forces que la nature lui a données, réussit, avec ses poings et ses +genoux, à sa replacer sur le glaçon. + +Ensuite, brisé de fatigue, il s'affaisse sans connaissance. + +Cela se passait le vingt-sixième jour du mois d'avril de l'an de grâce +mil six cent trois! + + + + + II + + CINQ ANS APRÈS. (SUITE) + + +L'intensité du froid agit comme un réactif sur le pêcheur. Ayant +recouvré ses sens, il essaya de se remuer; mais la gelée avait glacé +ses vêtements. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés qu'il parvint à +étirer ses membres, puis à reprendre la position verticale. Une fois la +rigidité qui guindait ses mouvements vaincue, il interrogea sa mémoire. +L'image du combat avec l'ours lui apparut. Songeant à la triste fin de +son compagnon, il poussa un profond soupir et se prit à sangloter. Puis, +ses regards se portèrent vers l'horizon. L'Océan l'entourait de toutes +parts. Il frissonna. N'avait-il donc si courageusement lutté contre une +bête féroce que pour périr de froid et de faim? Tout à coup, une lueur +de joie l'illumina:--l'infortuné avait aperçu sur le glaçon-esquif +le feu que son camarade et lui avaient, allumé pour faire cuire leur +modeste repas. Il s'approcha immédiatement du brasier, le raviva, et, +tandis qu'une flamme pétillante s'en échappait, il rabattit, le capuchon +qui cachait son visage. + +Le lecteur l'a deviné: le pêcheur c'était Guyonne. Mais que la belle +jeune fille était changée! Où était cette carnation fraîche et rosée qui +eût défié le pinceau de l'Albane? où ces chairs souples et fermes que le +printemps de la vie avait pétries? où ces traits si purs, si charmants, +qui séduisaient le regard, enchantaient l'imagination? où cette sève +de jeunesse dont sa physionomie révélait jadis l'abondance et la force? +Tout cela, hélas! avait disparu. C'était bien encore cette chevelure +opulente et soyeuse, ce front large et bombé, cette figure d'une +grandeur imposante; mais la figure était sèche, le front plissé par des +rides précoces, la chevelure sillonnée ça et là par des fils argentés. +Quelle maladie physique ou intellectuelle avait donc torturé Guyonne, +depuis cinq années? car, si son aspect annonçait les douleurs physiques, +il exprimait aussi les angoisses mentales. Dans ses yeux on lisait tout +un livre de misères. + +Ah! bien des attentes déçues, bien des soucis cuisants avaient +stigmatisé la pauvre fille de leur empreinte indélébile! + +Cependant le jour avançait. Les brouillards s'étaient complètement +dissipés. Avec leur résolution, l'atmosphère s'était adoucie. Il +était près de midi, et le soleil déchirant, enfin, les voiles qui +l'obscurcissaient, brilla dans toute la splendeur de sa majesté. + +Sur le glaçon qui portait les destinée de Guyonne, se trouvait une +assez bonne quantité de bois. Elle jeta dans le foyer une partie des +combustibles, et quand la chaleur combinée du brasier et de l'astre du +jour eut réchauffé son corps, elle fit griller un poisson et le mangea. +Restaurée par la nourriture, elle réfléchit ensuite à sa situation. +Cette situation était aussi triste, aussi désespérée que possible. + +Seule la Providence divine pouvait sauver l'infortunée. Guyonne était +pieuse: elle se mit en prière. + +Sa prière terminée, elle se releva plus confiante. + +Poussé par une légère brise du nord, le glaçon naviguait toujours vers +le sud. Guyonne, les yeux attachés dans cette direction, espérait que +le vent et la marée le porteraient près d'une île. Une partie de +l'après-midi se passa ainsi. Mais, quand le soleil commença à +descendre au couchant, la pauvre fille sentit renaître ses terribles +appréhensions. Elle avait épuisé sa provision de bois. Le froid +reconquérait son empire, et pour ne pas geler sur pied, notre héroïne +était obligée de faire et refaire à grands pas le tour de sa glaciale +embarcation. A quatre heures, Guyonne exténuée par la fatigue, et saisie +par l'inclémence de la température, Guyonne tomba à genoux, tira de son +sein un scapulaire qui ne l'avait jamais quittée, le baisa dévotement, +et élevant ses mains jointes au ciel, avec un air de douloureuse +résignation se prépara à mourir. + +A ce moment, son existence entière se refléta comme dans un miroir aux +yeux de son esprit. Elle retourna au toit natal, à la chaumière de sa +famille, près de Saint-Malo; elle revit sa tendre mère, prêta l'oreille +aux légendes qu'elle lui racontait le soir pendant la veillée, entendit +la bénédiction que lui avait donnée le vieux Perrin, son beau-père, au +jour où elle s'était sacrifiée pour Yvon; puis elle aperçut le _Castor_, +frissonna devant Chedotel, rougit de plaisir en contemplant le visage du +vicomte de Ganay, répliqua en balbutiant aux questions du jeune homme, +admira sa belle prestance, ses brillantes qualités, nagea au milieu des +rêves d'amour que tant de fois elle avait évoqués, et intercéda la grâce +du Seigneur pour le salut du bien-aimé. + +Le sang lui figeait de plus en plus dans les veines; tout son corps +grelottait, et la mort imprimait déjà son sceau sur la pauvre créature. +Mais avant de rendre l'âme, talonnée par l'instinct de la conservation, +plus impérieux que la volonté même, elle étendit son regard droit devant +elle. + +Alors, il lui sembla distinguer une ligne blanche qui tranchait sur +le vert foncé de l'Océan. D'abord, Guyonne pensa être le jouet d'un +vertige. Elle abaissa ses paupières, les releva au bout de quelques +secondes. La ligne blanche se dessinait plus ferme, plus sensible. Elle +était même pointillée d'ombres noires, et ressemblait à une plaine de +neige parsemée d'arbres dépouillés de leur feuillage, vue de loin. + +--Sainte-Marie, mère de Dieu, se pourrait-il que vous eussiez exaucé mes +voeux! murmura Guyonne d'une voix affaiblie. + +Elle essaya de se lever, mais ses jambes refusèrent de la servir. + +--Ma patronne! pensa la jeune fille, plus effrayée de sa nouvelle +position qu'au moment où elle aspirait presque à exhaler le dernier +soupir; ô ma patronne miséricordieuse, prêtez-moi la force nécessaire +pour vivre encore, et je jure de consacrer le reste de mes jours au +culte de notre miséricordieux Sauveur. + +Après cette invocation, elle s'agita en conservant toujours la même +posture. Le fluide vital, fouetté par un retour d'énergie et par ses +mouvements en tous sens, reprit sa circulation. Guyonne frictionna alors +tour à tour ses jambes. Elle parvint à en bouger une, puis l'autre, et +enfin à se mettre debout. + +Là, ligne blanche s'élargissait. Il n'en fallait pas douter, c'était une +île. + +Guyonne réitéra ses efforts, peu à peu, l'engourdissement de ses membres +se dissipa. Elle s'habitua à faire un pas, deux. Elle marcha, elle +courut! Et l'espérance, et le bonheur faillirent la rendre folle de +joie! + +La marée montait! + +Une demi-heure s'écoule! L'île n'est plus qu'à quelques toises de la +jeune fille, qui pousse des cris, autant pour s'assurer qu'elle existe, +qu'elle a échappé à un affreux trépas, que pour traduire les émotions +désordonnées de son coeur! Et subitement, elle se tait, elle examine! +Guyonne vient de remarquer une spirale de fumée tournoyant au-dessus +d'un monticule de neige; et elle appelle de toute la puissance de ses +poumons! + +Un être humain sort du monticule. Il chemine avec défiance vers le +rivage, et il aperçoit la personne dont les clameurs l'ont attiré. +Aussitôt il fait un geste de surprise. + +--Sauvez-moi! oh! sauvez-moi! répéta la jeune fille éperdue. + +Au son de cette voix, la surprise de l'homme augmente. Il s'éloigne avec +rapidité. Guyonne, craignant qu'il ne l'abandonne, se laisse aller à +une indicible terreur; car repoussé par le renvoi des vagues, son glaçon +double lentement la pointe de l'île, et semble près de regagner la haute +mer. Mais ce surcroît d'affliction ne dure pas, l'homme reparaît. Il +est monté dans un canot et fait force de rames pour rejoindre l'épave de +glace. Il arrive. Guyonne va se trouver mal. + +--Yvon! s'écrie l'homme, on la recevant dans ses bras. + +Il lui pose sur la bouche le goulot d'une gourde qui contient du +genièvre; Guyonne en avale une gorgée. + +--Philippe! dit-elle en lui pressant la main. + +Le Maléficieux lui frotte les tempes avec le tonique. Elle le remercie +des yeux. Il l'enlève sur ses bras et la dépose dans le canot. + +En moins d'un quart d'heure, le brave matelot a transféré sa protégea +dans une cabane pratiquée sous la neige. Un feu ardent flambe, au +centre. La chaleur redonne des forces à la jeune fille. Un pâle sourire +vient effleurer ses lèvres décolorées. + +--Encore un coup, dit Philippe en lui présentant la gourde. + +Guyonne fit un signe négatif. + +--Buvez, reprit le matelot avec insistance. + +Puis quand elle eut obéi, il lui dit avec timidité; + +--Pouvez-vous changer de vêtements? + +Guyonne rougit. + +--Je vais, ajouta le Maléficieux, aller quérir des aliments. Pendant ce +temps-là... + +Ne trouvant pas de mots pour achever sa phrase, il sortit. + +Quoique bien faible, et souffrant cruellement de tous les membres, la +jeune fille s'empressa de remplacer par un habillement de fourrures +que le Maléficieux avait étalé près d'elle, son accoutrement hérissé +de frimas et de glace. Mais elle fut incapable de se chausser; et, se +sentant froid aux pieds, elle eut l'imprudence de les approcher près du +foyer. Philippe Francoeur étant rentré sur ces entrefaites, remarqua à +la lueur des charbons que l'épiderme des jambes de Guyonne était marbré +de taches livides. + +--Insensée! s'écria-t-il, en l'emportant loin du feu, ne savez-vous pas +à quoi vous vous exposez! + +Et sans dire un mot de plus; il ramassa une poignée de neige et se mit à +frictionner rudement les parties attaquées par la gelée. + +Quant il pensa avoir suffisamment rétabli la sécrétion dans les canaux +sanguins, il prépara en un coin de la cabane un lit de branchages secs, +recouverts de peaux de mouton, et y coucha la jeune fille qui ne tarda à +s'endormir. + +La nuit était tout à fait venue. + +Le matelot s'agenouilla près de la couche de Guyonne, la considéra avec +la tendre sollicitude d'une mère pour son enfant. A la vue des ravages +que cinq années avaient faits sur la physionomie de la jeune fille, le +rude marin éprouva une de ces tristesses navrantes qui courbent parfois +les natures les plus insensibles. Deux grosses larmes jaillirent de ses +yeux. + +--Pauvre enfant! dit-il, on essuyant ses pleurs avec le revers de sa +main calleuse; pauvre enfant! que lui est-il advenu depuis cette nuit +fatale?... + +Guyonne s'agita, ses lèvres s'entr'ouvrirent: + +--Jean! murmura-t-elle. + +Et sa main alla se placer dans celle du matelot qui la pressa doucement +dans les siennes. + +--Monseigneur de Ganay! pensa-t-il; comme il sera content de la revoir! +car sa disparition... Malheureux jeune homme! il l'aime autant qu'elle +l'adore, c'est sûr... oui bien, par le trident de Neptune! Demain, au +point du jour, j'irai... Oui. Mais d'où venait-elle? Oh! j'ai hâte de +savoir... + +Le sommeil surprit notre brave matelot au milieu des milliers de +conjectures enfantées par l'étrange circonstance qui lui avait fait +retrouver Guyonne. + + + + + III + + LE MUET + + +Philippe Francoeur s'éveilla le premier. Il n'était pas encore jour. Des +ténèbres profondes, à peine combattues par les lueurs ternes de quelques +tisons agonisants, régnaient dans la cabane. Le matelot écouta un +instant, en se soutenant sur le coude. La cadence régulière d'une +respiration lui apprit que Guyonne dormait profondément. Il s'occupa +aussitôt à ranimer le feu. Ensuite, il plaça sur les cendres chaudes un +vase de terre cuite, dont la rude fabrication accusait un ouvrier +peu exercé au pétrissage de la glaise, fit fondre dans le vase de la +graisse, y versa des graines de maïs, puis de l'eau, boucha le tout avec +un couvercle, et s'asseyant sur un billot de bois, surveilla la cuisson +du déjeuner. + +La flamme éclairait la cabane, et se livrait dans son intérieur à des +jeux de lumière et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intérieur était +de la plus grande pauvreté. Quatre poteaux fichés en terre, reliés entre +eux par des claies d'osier plâtrées de boue; un toit presque plat, percé +au centre pour donner issue à la fumée, en formaient la bâtisse. Le long +d'un des pans de la muraille s'étendait le lit sur lequel était couchée +Guyonne. Vis-à-vis s'étalaient quelques grossiers ustensiles de ménage, +de pêche, de chasse et de labour. A deux perches croisées sous le +toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des +bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite +d'écorces, était placés au sud. + +Alors que les clartés brillantes de la flamme commençaient à pâlir sous +les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux. + +Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ. + +--Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de +sa santé. + +--Et vos membres? + +--Un peu courbaturés, répliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et... +monseigneur... + +--Noble vicomte, il est cruellement changé! dit Philippe d'un ton ému. + +--Ah! il vit! s'écria Guyonne avec transport. + +--Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations... Ah! il s'est passé de +tristes événements depuis cette nuit... Et vous? + +Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement. + +Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille +élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit +discrètement. + +Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée. + +--Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous +sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera +bien heureux. + +Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui +rougit. + +Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux +Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer, +même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette +connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe +Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de +féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces +deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens +d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement +belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières +d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation. +L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum +pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont +s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se +prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute +affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule +peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante +exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis. + +Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois. + +Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti +sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent +honneur. + +Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne: + +--Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp? + +--Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement. + +--Un moment, un moment! Avant de mettre à la voile, il faut se lester, +oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorgée! + +Guyonne fit un signe de refus. + +--Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds à +filer, et une goutte de cette liqueur... + +--Non, je vous remercie. + +--Ça ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien... C'est une +distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit +coup! + +Plutôt pour ne pas désobliger le matelot que par goût, la jeune fille +accepta. Elle se contenta de mouiller ses lèvres à la gourde que lui +tendait Philippe et la lui rendit. Le Maléficieux ingurgita trois ou +quatre lampées, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur +ses lèvres, et prenant dans un coin de la cabane deux bâtons ferrés: + +--Levons l'ancre, dit-il en présentant à Guyonne un des bâtons. + +Il ouvrit la porte, et un flot d'éblouissante lumière envahit la hutte. + +--Marchez devant, dit Philippe à Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis +de la cambuse... + +--Comment!. + +--Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que +nous jouent ces damnés Soudards? Ah! s'ils dénichaient la pêcherie des +Colons... + +En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane. +Après quoi, il monta sur le faîte, calfeutra le trou avec un glaçon et +le recouvrit aussi de neige amassée par le vent. + +Dès qu'il eut terminé, Philippe rejoignit la jeune fille, qui +contemplait tristement la mer. + +--Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait +les yeux gonflés de larmes. + +--Oh! bon Philippe, je souffre! répondit Guyonne d'une voix brisée. + +--Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha +au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; ça vous +soulagera. + +Elle s'arracha à sa pénible rêverie et le suivit. + +Le ciel était clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de +l'Atlantique le soleil réfléchissait ses paillettes d'or. Une brise +légère fredonnait à travers les rameaux des arbres chenus. C'était +la mise en scène d'une de ces belles journées d'avril, grosses des +promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus à l'hiver, le +tableau le représentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se +dégradant comme dans un diorama; l'imagination voyait déjà les tapis +verts de la végétation se substituer à la nappe de neige déployée sur la +terre. + +Les deux piétons marchaient en silence, comme absorbés par leurs propres +réflexions. + +Le chemin qu'ils parcouraient était d'ailleurs difficile, coupé de +fondrières et de monticules formés par le tassement des glaces. Mais +lorsqu'ils se furent un peu éloignés du rivage de la mer, la route +devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors à Guyonne, en +hochant la tête: + +--Voilà cinq ans! + +--Cinq ans! répéta-t-elle comme un écho. + +--Ah! ce maudit Chedotel! + +La jeune fille pâlit. + +--Si jamais je jette sur lui mon grappin... + +--Probablement le _Castor_ aura fait naufrage. + +--Naufrage! non, répliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai là quelque +chose qui me dit... Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse +du Maléficieux est encore solide, oui bien! + +--Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la +jeune fille. + +--Une existence qui l'a blanchi et courbé comme un vieillard, dit +amèrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout supporté, la faim, +la soif, le froid, le dénûment et sans se plaindre, sans gémir! Il nous +encourageait; il... Pauvre jeune homme! + +Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit. + +--Et vous? dit-il brusquement pour faire trêve a ses cuisants souvenirs. + +--Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une +profonde préoccupation. + +--N'avez-vous point disparu dans la nuit de la révolte des Soudards? + +--Cette nuit-là même! + +--Et comment? + +--Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'étais malade? + +--Oui bien, vous aviez la fièvre... une suite de... + +--La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'étais cassé la jambe. + +--C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier. + +--Monseigneur avait eu la bonté de me venir visiter, continua Guyonne en +baissant les yeux. + +Le matelot sourit d'un air fin. + +--Et puis, poursuivit-elle, vous êtes entré en criant: aux armes! et +j'ai entendu des coups de mousquet. + +--Les brigands, ils voulaient nous égorger! + +--Tandis que j'écoutais, sans pouvoir me bouger, le Muet... + +--Le Muet, qu'est-ce que c'est que ça? + +--L'homme qui m'avait sauvé la vie. + +--Ah bien! cette espèce de singe qui a tué Brise-tout? + +--Je ne sais, dit Guyonne, mais... + +--Par le trident de Neptune, il vous lui a planté un couteau pleine +poitrine à ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot, à telle enseigne +que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans +monseigneur de Ganay... Mais vous disiez? + +--Le Muet entra dans la cabane où j'étais couchée. En m'apercevant, le +pauvre homme se jeta à genoux, riant et pleurant tour à tour comme un +fou, me faisant des signes et... + +--Et? + +--Et baisant mes mains! + +--Ah! le fripon! s'écria Philippe. + +--Et, reprit-elle vivement, il modéra ses accès de démence, prêta +l'oreille, entre-bailla la porte, lança un regard au dehors, revint +près de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaça sur son +épaule... + +--Oui-dà, fit le Maléficieux s'arrêtant court. + +--Me plaça sur son épaule et se mit à courir. + +--J'y avais songé, dit Philippe en se frappant le front. + +--Il m'était impossible de résister. Une torpeur accablante paralysait +tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui +m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. Là, il me déposa +dans un canot, et se mit à ramer en poussant un cri bizarre que je lui +avais déjà entendu articuler quand il avait été heureux à la chasse ou à +la pêche. + +--Mais qu'était-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe. + +--C'était mon père! répliqua Guyonne avec émotion. + +--Votre père! + +--Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu +un jour... + +Elle se mit à fondre en larmes. + +--Comment! dit le Maléficieux quand elle se fut un peu calmée. + +Guyonne reprit d'une voix entrecoupée de sanglots: + +--Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mère se remaria; mais +il paraît qu'il avait réussi à aborder sur l'île de Sable, où l'absence +de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot à la longue. + +--C'est bien étrange... bien étrange... Qu'est-il devenu? + +--Il est mort! + +--Mort! + +--Oui, hélas! Mais laissez-moi vous finir mon récit. + +Soit que ma fièvre se fût augmentée, soit que la fatigue l'emportât +sur ma résolution de rester éveillée, pour voir où il me conduisait, +je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était à côté de moi, semblant +attendre ce moment pour m'offrir à boire. Mon corps était étendu sur +le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour. +Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insensé nous avait +transportés dans une autre partie de l'île de Sable. Pour m'en assurer, +je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas +comprendre. + +--Il était fou, dit le matelot. + +--Oui, hélas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une +cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons passé +cinq années! + +--Mais où étiez-vous? + +--Je ne sais. Dès que ma santé me fut revenue, un matin, je profitai +de son départ pour essayer une reconnaissance, et bientôt je dus me +convaincre que nous avions quitté l'île de Sable. Le point où nous nous +trouvions était un îlot, ayant au plus une lieue de circonférence. Cette +découverte me plongea dans une stupéfaction affreuse. Je cherchai le +canot qui nous avait amenés. Mais sans doute il l'avait submergé, car je +n'en aperçus aucun vestige. + +Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considéra avec une surprise +profonde. + +Au bout d'un instant, elle reprit; + +--Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dévoué pour +moi, quoiqu'il ne me reconnût pas, lui! J'étais son idole. Quand il me +voyait triste, il se couchait à mes pieds et pleurait; quand parfois +j'étais gaie, il avait des accès de joie... Pauvre malheureux, il a péri +pour moi! Sa mort a encore été un sacrifice pour me sauver... Durant +les cinq années que j'ai coulées avec lui sur cet îlot, il n'a jamais +manifesté d'humeur... Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me +permettait-il de l'accompagner à la pêche ou à là chasse! Pauvre Muet, +pauvre père bien-aimé! car c'était mon père, j'en suis sûre, voyez-vous! +Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon +Dieu veuille avoir son âme! Lorsque je faisais mes dévotions, il +s'agenouillait près de moi et semblait aussi adresser une invocation au +ciel. + +--Quelle étrange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance? +ajouta-t-il. + +--Oh! il y pourvoyait abondamment. L'îlot est plein de gibier. Le +Muet était d'une adresse extraordinaire. Il s'était fabriqué un arc et +rarement ses flèches manquaient le but. + +--Mais l'hiver? + +--Nous vivions de poisson fumé. Avec des peaux de veau marin je faisais +mes vêtements. Quant aux siens, il les façonnait lui-même sans vouloir +que j'y misse les mains. + +--Refusait-il de vous ramener à l'île de Sable? + +--Bien souvent, vous le comprenez, je témoignai ce désir. Mais alors il +sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur... + +--Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;. + +--Oh! j'ai bien souffert, allez! répliqua Guyonne. Cependant, si grandes +qu'aient été mes souffrances, durant ces longs jours de misère et +d'abattement, elles n'ont pas égalé celles que j'ai ressenties, quand je +l'ai vu disparaître sous les flots. + +--Il s'est noyé! + +--Hier nous étions allés à la pêche sur un banc de glace qui s'était +fixé à la rive sud de l'îlot. Pendant que nous pêchions, un ours énorme +arriva près de nous. Mon père se précipita au-devant de l'animal, qui +l'enlaça dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque +je volai à son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortuné +s'enfonça dans le gouffre avec le monstre. + +--Mais vous? + +--Par hasard, je me trouvais sur le glaçon détaché, répondit Guyonne +avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le +glaçon à la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique, +mais je tombai moi-même dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficultés +que je réussis à rattraper ma planche de sauvetage... + +--Pauvre chère enfant! s'écria Philippe en attirant la jeune fille sur +sa poitrine. + + + + + IV + + PHILIPPE ET GUYONNE + + +Oubliant son rôle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa +tendrement. + +--Chère enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux +de vous avoir retrouvée que si vous étiez ma propre fille. Cependant, +dites-moi, par quel hasard avez-vous été comprise dans la catégorie des +déportés? + +La jeune fille raconta son histoire. + +--Oh! c'est beau, trop beau! s'écriait le Maléficieux en écoutant le +récit de cet admirable dévouement. + +--Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, répondit Guyonne +avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-père aime +son fils! Si on le lui avait arraché, il serait mort de chagrin; oh! +c'est sûr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il était capable +d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au +contraire, j'étais naturellement forte; mon départ ne devait causer +qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que +ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez +pas fait autant, vous, Philippe? + +--Moi, moi! dit le Maléficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne +sais trop. Ainsi... Enfin, ça n'empêche... je ne croyais pas qu'il y eût +tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais +monseigneur de Ganay sait-il tout cela? + +--Oh! s'écria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie, +Philippe, qu'il l'ignore toujours! + +--Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant? + +--Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Maléficieux ses beaux yeux +mouillés de pleurs. + +--L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas héroïque, comme dirait +feu notre ami Grosbec. + +--Mais, j'ai fait un mensonge à monseigneur; c'est un gros péché! + +Philippe sourit. + +--Que ne commet-on souvent de pareils péchés, noble fille! il y aurait +moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien... Au surplus, +Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'êtes peut-être pas ce que vous +croyez être! + +--Hein? fit la jeune fille surprise. + +--Bien, bien; je m'entends. Le Maléficieux a bon oeil, bon nez, bonnes +oreilles. + +La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosité. + +--Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce à l'oreille, demoiselle +Guyonne! Hé! hé! nous redevenons fille à ce qu'il paraît. Par les +flèches de Cupidon, comme ces grands yeux-là me mitraillent! Si madame +ma mère m'avait seulement conçu et mis au monde vingt-cinq ans plus +tard, hé! hé! + +--Méchant! vous n'auriez pas été ici, et la pauvre Guyonne eût succombé, +répliqua-t-elle en partageant la gaieté de son compagnon. + +--C'est ma foi vrai, dit Philippe, émerveillé de cette observation qui +lui parut très-profonde. + +Après ces mots, ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Guyonne +était femme malgré tout; et les demi-confidence du Maléficieux lui +avait mis la puce à l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se +rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la +révolte qui avait favorisé son enlèvement, elle soupçonnait un mystère. +Mais quel était ce mystère? Voilà ce que se demandait intérieurement la +jeune fille, voilà ce qu'elle brûlait de demander à Philippe, voilà ce +qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait résoudre. Le matelot +la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voulût pas +parler, soit qu'il craignît d'en avoir trop dit, il se taisait. + +Tous deux côtoyaient alors le bord de la mer. Une chaîne de collines de +glace entassées sur le rivage les empêchait de découvrir l'Atlantique. +Parvenus à un coude, ils furent tout à coup arrêtés comme dans +une impasse. En cet endroit, les flots avaient empilé des môles de +congélations qui obstruaient la voie. Il était indispensable de franchir +cette barricade, car elle s'étageait au milieu de l'unique sentier qui +conduisît au camp. Essayer de tourner l'obstacle eût été périlleux, vu +l'épaisseur des couches de neige dont la terre était encore cotonnée. + +--Diable! exclama le Maléficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au +pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne +semble pas des plus aisées à emporter! Bon signe, toutefois, bon signe! +Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une +gelée blanche! Ça, au moins, ça indique que monsieur l'hiver fait la +grimace à monsieur le printemps qui lui répond par une nique. Allons, +Yvon, donnez-moi la main et à l'assaut! + +--Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule. + +--En avant donc! + +Ils commencèrent à gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains +et de leurs genoux. Mais l'ascension était plus difficultueuse +encore que le matelot n'avait supposé. Les blocs de glace avaient été +précipités pêle-mêle les uns sur les autres; et tantôt ils projetaient +une arête aiguë, tranchante, tantôt offraient un angle rentrant, tantôt +une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrés. +S'élever sur ces concrétions monstrueuses était un projet téméraire +autant que dangereux. Four le réaliser, il fallait plus que de +l'audace,--du sang-froid;--plus que de la force, un coup d'oeil +sur,--Guyonne fut bien obligée d'avoir parfois recours à son compagnon, +et celui-ci, quoiqu'il lui répugnât d'en appeler à l'assistance de la +jeune fille, fut également obligé de réclamer ses services en plus +d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espèce d'anfractuosité située +presque au sommet de cette Alpe factice. Là ils s'arrêtèrent afin de +reprendre haleine. Pour être au faîte, ils n'avaient plus qu'à escalader +un énorme glaçon dressé perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis +que le Maléficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur à +sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils +tombèrent dans une fondrière. + +Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique +surpris par la soudaineté de l'éboulement, ne perdit pas la tête. Dans +sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grâce à ses gants +de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice. +Remarquant qu'il était étroit comme le tuyau d'une cheminée, il +s'arc-bouta à la paroi opposée, tira son couteau, le ficha entre deux +glaçons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits. + +Une minute à peine lui avait suffit pour opérer son sauvetage. + +Restait Guyonne. + +Philippe aussitôt se couche à plat ventre, passe la tête dans la gueule +de la fosse et aperçoit la jeune fille. Elle est à plus de dix pieds +au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot +respire. + +--Les deux bâtons ferrés sont près de vous, n'est-ce pas? dit-il. + +--Les voici. + +--Plantez-en un à la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre à +la hauteur de votre tête, vous monterez sur le premier, en vous servant +du second comme d'un point d'appui pour vos mains. Là, je vous tendrai +ma ceinture, pour vous aider à vous établir à califourchon sur la +deuxième pique, d'où il sera possible de vous haler, en me donnant les +mains. + +Guyonne se hâta de mettre ce plan à exécution. + +Il eut tout le succès désirable. La jeune fille fut enfin dans les bras +de son ami. + +--Chère enfant, vous n'êtes pas blessée, au moins! + +--Non, non, mon brave Philippe. + +--Mais du sang! s'écria le matelot palpitant d'inquiétude. + +--Oh! ce n'est rien, une légère écorchure que je me suis faite à la +joue. + +Philippe examina la blessure; elle était effectivement insignifiante. + +--Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne. + +Le matelot réfléchit pendant une minute. + +--Il n'y à qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser à ce glaçon et +vous faire la courte échelle. + +--Et vous, Philippe? + +--Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce +qu'il y a un chat capable de passer là où le Maléficieux ne passerait +pas? + +--Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrassé +pour... + +--Ta! ta! ta! L'escalier est prêt; houp! + +Il s'était planté debout contre le monolithe de glace, le buste droit, +la jambe gauche un peu avancée et un peu ployée, les bras collés aux +mains, et les mains croisées, la paume tournée vers la face. + +Guyonne, saisissant Philippe par la manche de son habit, posa un pied +sur le genou du matelot, l'autre dans l'étrier formé par ses doigts, +puis s'exhaussa sur ses épaules, sur sa tête, et finalement s'assit à +la crête du glaçon. + +--Et la descente! demanda le Maléficieux. + +--Oh! fort aisée. + +--Heureusement! pensa Philippe. + +--Mais, pour l'amour du ciel, comment ferez-vous? dit Guyonne. + +--Par le diable, je ferai comme... hum! hum! hum!... Ah! j'y suis... + +En achevant ce monologue, le Maléficieux retira de sa poche une corde à +noeuds. + +--Mort de vie, dit-il, j'avais oublié ma garcette. Attrapez! et +amarrez-la quelque part. + +Il lança le bout de la corde à Guyonne qui l'attacha à un bloc de glace. +Philippe se suspendit au câble et grimpa avec l'agilité d'un écureuil. + +--Ouf! souffla-t-il en rejoignant sa compagne! Si la route de l'enfer +est aussi raboteuse que celle-ci, je plains ma pauvre âme! + +--Oh! ne blasphémez pas, mon cher ami. C'est mal que de plaisanter des +choses sacrées, dit Guyonne avec un accent de doux reproche. + +--Vous avez raison, répliqua Philippe. Mais que voulez-vous, nous autres +loups de mer, nous avons toujours le petit mot pour rire, oui bien! +Voyons, maintenant laissons-nous couler! + +Le versant méridional de la montagne de glace était en pente assez unie. +Nos héros furent promptement au bas. + +--Mille sabords! s'écria Philippe d'un ton moitié colère, moitié +lamentable. + +--Qu'y a-t-il! + +--Par la fourche de Neptune, ma gourde est demeurée dans le trou. Pas +plus de chance qu'un vaisseau qui a perdu son gouvernail! Une gourds +toute pleine! J'ai envie d'aller la chercher. + +--La chercher! + +--Elle était toute pleine, répéta piteusement le matelot en dévorant des +yeux le monticule. + +--Mais Philippe, vous ne commettrez pas cette folie! + +--Au fait, dit-il en se ravisant, elle n'est qu'égarée. Après la fonte +des neiges, je pourrai la ravoir, oui bien! Alarchotis! C'est une +fameuse gourde, tout de même. Je ne l'aurais pas échangée pour dix +angelots d'argent. + +--Je crois bien, riposta Guyonne en riant. De quelle utilité vous +seraient dix angelots d'argent, voire même d'or. + +--Elle à de l'esprit comme un démon! marmotta Philippe. + +Puis il ajouta à voix haute; + +--Nous approchons, Yvon. A présent, reprenez le nom de votre frère. +Personne autre que monseigneur de Ganay, vous et moi, ne doit savoir... +Vous comprenez, mon enfant? + +--Oh oui! exclama Guyonne en le remerciant du regard. + +--Avant d'outrer au camp, vous vous arrêterez, afin que j'aille prévenir +le vicomte. + +--Mais, dit la jeune fille, êtes-vous tous réunis? + +--Tous réunis, jour de Dieu! Non, hélas! Ce misérable Pierre a été +pour nous un brandon de discorde et un agent de malheur. Ce fut à son +instigation que les soudards s'insurgèrent pour la première fois, il y a +cinq ans. Depuis lors, ni la communauté de misères, ni les tentatives de +M. de Ganay n'ont pu les amener à de meilleurs sentiments. Je m'imagine +que ce scélérat de Pierre les a ensorcelés. A vingt reprises nous avons +été contraints de les repousser par la force des armes; à vingt reprises +ils ont tenté de nous surprendre, à la faveur de la nuit, et de nous +massacrer. Cependant, Dieu sait si le vicomte a été indulgent pour ces +bandits. Sans lui, ils auraient tous crevé de faim. Tout a été inutile. +Présentement, ce qui reste de cette clique est disséminé sur l'île, et +subsiste par le pillage de nos biens. Mais ce Pierre, ce Pierre!... Ah! +si jamais je lui mets la main au collet... + +Un geste menaçant compléta la phrase de Maléficieux, dont les traits +contractés annonçaient une colère sourde et terrible. + +--Mais j'aperçois le quartier-général, reprit-il après quelques minutes. +Yvon, cachez-vous derrière ces pins je cours avertir monseigneur de +Ganay. + +Ayant affectueusement pressé la main de Guyonne, Philippe Francoeur +s'éloigna à grands pas. + + + + + V + + FRAGMENTS DE JOURNAL + + +Nous sommes dans une petite chambre quadrangulaire. + +Cette chambre a une apparence plus que rustique. Ses murailles sont +tendues de pelleteries bariolées, au milieu desquelles se mêlent le +manteau chatoyant du renard argenté, la toison bouclée de la brebis, +le poil ras et luisant du phoque, et la blanche robe de l'hermine. Une +simple toile jaunie par l'usage dérobe le plafond. Sur le plancher, en +guise de tapis, s'étend une mosaïque de peaux. Le mobilier est rare; +quelques escabeaux de bois, deux valises, un bahut grossièrement +fabriqué et une lourde table le composent. Une large cheminée en +cailloux non crépis embrasse tout un côté de la pièce. Le côté parallèle +est occupé par un lit recouvert de pelleteries comme les murailles, +et le plancher. Au milieu de l'un des deux autres côtés, on voit une +fenêtre carrelée de parchemins en place de vitres, et une porte basse +vis-à-vis. + +Des armes sont pendues ça et là ou réunies en faisceaux. + +Un homme est assis près de la table; il a les jambes croisées l'une sur +l'autre, le coude gauche appuyé sur la cuisse et la tête soutenue dans +la paume de sa main. Devant lui gisent divers papiers et un cahier qu'il +feuillette avec distraction. Cet homme est entièrement vêtu de fourrure. +Une épée à la coque ornée d'un ruban flétri est passée à sa ceinture. Il +porte longs cheveux et longue barbe; barbe et cheveux sont bruns, soyeux +et abondants. Sa physionomie a une beauté typique. Visage bronzé par le +hâle; traits réguliers, fins, traits de race; expression fière, mais +empreinte de mélancolie; oeil vif, hardi, et cependant voilé par une +douleur lente et continue; taille mince, hardie dans son jet, quoique un +peu voûtée par l'habitude de la concentration; tel est le portrait de +cet homme à qui l'on donnerait de trente-cinq à quarante ans. + +--Avec quelle rapidité fuit le temps, murmurait-il on tournant une à +une les pages du manuscrit, couvertes d'une écriture cursive, serrée. +Bientôt cinq années!--cinq années d'afflictions!--Pourtant, il me semble +que c'est hier seulement que nous avons débarqué. Vivons-nous donc +plus d'espérance que de souvenir? Bon ou mauvais, le passé s'escompte +toujours à la banque de l'avenir, et, rarement, le présent est un billet +qui, pour nous, a de la valeur. Chose indéchiffrable que la vie humaine! +Pour éveil, nous avons un rêve. Que vaste est donc la distance qui +sépare notre petitesse de la grandeur divine! Ne pas même posséder la +maîtrise de sa volonté! + +Il s'arrêta et regarda la flamme de la lampe qui brûlait sur la table; +car, bien qu'il fît grand jour, les carreaux de parchemin tamisaient à +l'intérieur trop peu de clarté pour qu'il fût possible de lire sans le +secours d'une lumière. + +Après un instant de muette contemplation, ses yeux se reposèrent sur le +manuscrit. + + Isle de Sable, 29 octobre 1598. + +«Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble +serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon âme endolorie; je marche, à +l'abîme du désespoir. + +»Quelles émotions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les pensées +montent à mon cerveau comme les bulles montent à la surface de l'eau +bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer; +les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brûlants. Je +n'ai pas même la faiblesse de la douleur. Les peines m'épuisent, et +j'ignore où est mon mal. C'est bien étrange! A ma chère France, à ma +bien-aimée Laure, pourtant je songe moins. Les privations de +toute espèce me trouvent indifférent, mais je souffre! Mystère, me +permettras-tu de déchirer ton voile? D'où vient cette agitation; d'où +viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du +marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir +arriver. Cotte île, elle me plaît, toute stérile qu'elle est. Y demeurer +avec une femme tendre et vertueuse, entouré de vassaux honnêtes et +laborieux, me paraîtrait un bonheur! Une femme, ai-je dit... Qu'est-elle +devenue, elle qui était parmi nous? Comment, dans quel but s'était-elle +glissée au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon; +sa conduite était, exemplaire; son courage, son énergie, surpassaient +l'imagination, et puis quelle mâle beauté sur son visage! Oh! la vie +de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque +sublime dévouement l'avait poussée... Mais, ne suis-je, pas; insensé! +Cette, femme avait peut-être un amant parmi les déportés! Oh! non, non, +bannissons cette monstrueuse, présomption! Elle, un amant! elle, une +femme, dépravée! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le +prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mémoire de celle qui, au péril +des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens? +Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble +inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu! +comme, elle était belle! Quel port de reine! Quelle dignité dans la +maintien! Quelle angélique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait +pas reçu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse à le +croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et +puissants seigneurs qu'elle eut pour parents... Encore cette pensée! +elle m'obsède sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparaît +sous une autre. Je ferme les yeux elle se réfléchit comme dans un +miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promène, elle me suit; +je travaille, elle se mêle à mes labeurs; je me couche, elle est sous +mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tête. On dit que +la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous +instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user +à la recherche d'une chose désormais inutile? Plus de deux mois ne se +sont-ils pas écoulés depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre +l'île en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la +retrouver? Le lac n'a-t-il pas été sondé par Philippe?... Pauvre jeune +fille, elle est morte! peut-être de mort horrible! Qui sait? peut-être +que, durant la nuit de la rébellion, un de ces misérables... Oh! je +frémis à cette seule appréhension. Quoi! il se serait rencontré un être +à face humaine assez lâche, assez féroce pour profiter de l'état de +malaise de cette pauvre enfant!... Mon Dieu, les hommes sont donc bien +méchants, puisqu'ils peuvent même supposer la possibilité de pareils +crimes!... Des ténèbres épaisses m'environnent. Ces papiers recueillis à +bord de l'_Érable_... ce portrait dont la ressemblance avec elle est +si frappante... ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau +attentivement. Plus je le compare, plus mes soupçons prennent +consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des +entrailles. Ai-je le droit de me mentir à moi-même? Et ne me rappelé-je, +pas les dernières paroles échangées, entre elle et moi? Quand je lui ai +demandé s'il était vrai qu'elle se nommât Yvon, n'a-t-elle pas balbutié; +puis n'a-t-elle pas avoué son sexe?... Quel dédale! je m'y perds... Ne +jamais la revoir! n'être pas certain de connaître la vérité! Seigneur, +aidez-moi à effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de +fers rouges! Rétablissez la paix dans mon âme, et que je puisse renoncer +à des mondanités condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et +envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donné mission de former à +l'adoration de votre nom et à l'obéissance à vos saintes lois!» + +Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de fréquentes +pauses pour méditer. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il en achevant, les heures, les jours, les +semaines, les mois, les saisons, les années, se sont écoulés, et ni le +temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le +corps, ni les maladies morales, qui oblitèrent la sensibilité, n'ont +pu user ces empreintes laissées sur mon esprit et sur mon coeur. Le +Tout-Puissant n'a pas eu pitié de moi! + +Il baissa tristement la tête et souleva avec son pouce quelques feuilles +du journal. + + 2 janvier 1599. + +«Comme la journée d'hier m'a doucement ému! J'étais bien loin de +m'attendre à cette délicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous +sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a décidé +les colons à me souhaiter une heureuse année! Oh! j'aurais été bien +heureux, si tous ils étaient venus! La certitude que j'avais des ennemis +ici, où tous nous devrions être unis comme des frères, a répandu un +léger nuage sur cette fête de famille. Fasse notre divin Rédempteur que +les soudards,--ces brebis égarées plutôt par la lassitude que par la +malignité,--ne persévèrent pas dans leur endurcissement! Combien il eût +été agréable de remercier tous ensemble le ciel qui a daigné jusqu'ici +pourvoir à notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses +bienfaits! Que c'eût été dignement et délicieusement saluer l'aube +d'une nouvelle année!--Il était huit heures quand mes chers colons sont +arrivés, parés de leurs meilleurs vêtements. Philippe marchait en tête. +L'honnête matelot a essayé de me débiter un compliment; mais l'éloquence +ne répondant pas à son intention, il s'est jeté à mes genoux, et a +baisé ma main, en s'écriant les larmes aux yeux:--Excusez, monseigneur, +j'aurais voulu... j'aurais désiré... enfin, pour vous dire la chose +en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les +prospérités...--Bien, bien, Philippe, ai-je répondu, en voyant qu'il ne +pouvait continuer. Et m'adressant à la troupe, qui criait à tue-tête: +Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a +touché ces bonnes gens. Ensuite, nous avons élevé nos coeurs à Dieu!--Le +dîner a été gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai +fait distribuer le reste de la dernière barrique d'eau-de-vie qui nous +restât! Étaient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublièrent les +incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui +soumet la mer elle-même à son empire! Ils oublièrent que si, demain, la +pêche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi! +hélas!» + + 6 février. + +«C'est horrible! deux de nos hommes ont été gelés ce matin en allant à +la chasse. On me dit que les soudards sont en proie à la famine. Je +vais leur envoyer un peu de poisson. Pourquoi, mon Dieu! refusent-ils de +suivre mes conseils.» + + 11 février. + +«Dieu tout-puissant, éloignerez-vous de moi ce calice d'amertume! Il a +fallu nous défendre contre le meurtre conduit par le pillage; il a fallu +verser le sang de nos frères!--L'esprit malin s'est-il emparé de ces +malheureux? Dans la matinée, ils sont arrivés, armés jusqu'aux dents; +et, sans la valeur de nos colons, nous serions tombés sous les coups +de ces forcenés. La lutte a duré deux heures. Il tombait une neige +abondante! Nous fûmes obligés de faire usage de nos mousquets. Six +hommes ont été tués; deux colons et quatre soudards. Cette leçon +profitera-t-elle aux derniers? J'en doute. A moins que leur chef, +ce Pierre, ne périsse, ils reviendront tôt ou tard à la charge. Par +malheur, nous n'avons plus que quelques onces de poudre et j'ai tout +lieu de craindre qu'ils n'en possèdent encore une grande quantité. Si +j'en croyais le Maléficieux, nous marcherions sur les baraques des +soudards et les forcerions à nous livrer leurs armes. Mais ce plan me +répugne. Il ne pourrait s'effectuer que par des moyens violents; je +préfère attendre encore. Dieu aidant, les infidèles rentreront au +bercail. Seulement je vais enjoindre à mes gens de tâcher de s'emparer +de Pierre. Si je réussis à le prendre, l'ordre régnera promptement et +nous pourrons en sûreté entreprendre au printemps prochain la culture +des terres.» + + 1 mars. + +«La colère divine pèse sur nous de tout son poids. Mon Dieu, que votre +sainte volonté soit faite, sur la terre comme au ciel! Mais, je vous en +supplie, épargnez ces pauvres malheureux... Le scorbut sévit au camp!» + + 2 mars. + +«Un routier, le nommé Ludovic Bernard, est mort du scorbut, ce matin, +à dix heures. Deux autres sont affectés de cette horrible maladie. Un +soudard a déserté pour venir se joindre à nous. J'ai donné des ordres +pour qu'il fût bien reçu. Espérons que son exemple trouvera des +imitateurs.» + +--Le misérable! dit le lecteur en se levant avec agitation; il avait +été dépêché par ses complices pour m'assassiner. Sans la prudence de +Philippe qui découvrit le complot, c'en était fait de moi. + +Il fit quelques tours dans l'appartement, revint s'asseoir et ouvrit le +cahier au hasard. + + 7 avril. + +«Le froid est toujours excessif et nous avons faim... Ah! que c'est +hideux, la faim! Des visages rechignés, des esprits irritables; des +hommes qui sanglotent ou blasphèment, voilà, pour mon entourage. A +l'exception de Francoeur, dont la fermeté et l'abnégation sont à toute +épreuve, je ne vois que prostration et haine à mes côtés! Moi-même, +je sens fléchir mon énergie. J'ai faim... La pêche ayant soudain fait +défaut, nous avons mangé des peaux de lapin bouillies; puis nous avons +creusé dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment où +j'écris, cette dernière ressource manque... Mon Dieu! j'apprends qu'ils +veulent déterrer les cadavres des deux hommes gelés en mars, pour +assouvir le besoin qui les presse... Seigneur, Seigneur, faites que +cette profanation n'ait pas lieu!» + + 8 avril. + +«J'ai la fièvre, ma tête brûle, une sueur froide trempe mon corps... +Mes cheveux se hérissent sur ma tête... La plume tremble dans ma main! +Infortunés, ils ont réalisé leur dessein. Ces corps morts, ces +corps livides, ils les ont retirés de dessous les glaces... je n'ose +achever...» + + 9 avril. + +«Dieu tout-puissant, fais-moi mourir... la faim me dévore... Il y a du +feu dans mon estomac... Oh! si je pouvais mourir...» + +--Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais +c'était moins à cause des épouvantables tiraillements d'entrailles que +j'endurais, qu'à cause des sinistres projets que le jeûne enfantait dans +mon cerveau! J'en frissonne... Il me prenait des fureurs de cannibale! +Loin de me répugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me +souviens que je me suis levé de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si, +dans ce moment, un homme se fût présenté, je l'aurais égorgé pour sucer +son sang, déchirer ses membres avec mes dents... Horreur... + +Il cacha son visage dans ses mains et demeura plongé dans une +préoccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des +tressaillements spasmodiques. + +Un bruit venu du dehors arracha le rêveur à ses amères réflexions. Il +courut à la fenêtre, et s'apercevant que le bruit avait été produit par +la chute d'une avalanche de neige tombée du toit de la maison où il se +tenait, il retourna à son siège. + +Agitée par un courant d'air, la page du manuscrit se balançait à droite +et à gauche. + +Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage +s'égaya à la vue de la date suivante: + + 1 mai 1599. + +«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la +nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître +la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce +soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans +la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et +puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah! +comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes; +les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres +ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les +oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et +les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez, +chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme +autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance... Tout le +monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la +création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées +par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent +un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance. +Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle +fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision. +Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu +de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse +idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses +espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant +l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de +cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année, +obtenir une récolte qui permettra d'attendre... Attendre! La Providence +guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le _Castor_ n'a-t-il pas +sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent +continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer +silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le +premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du +Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude +de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais +malheureuse. + +»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le +Seigneur a dit: + +»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque +chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.» + +«P.-S.--Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en +dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre +ferme?» + + 29 septembre. + +«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable. +O mon pieu! + +»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses +jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire? + +»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son +salaire. + +»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent +rien et il m'a été assigné des nuits de travail. + +»Si je suis couché, je dis; Quand me lèverai-je? et quand, est-ce que +la nuit aura achevé sa mesure? et je suis plein d'inquiétudes jusqu'au +point du jour. + +»Mes jours ont passé plus légèrement que la navette d'un tisserand et +ils se consument sans espérance.» + + 3 octobre. + +«Déjà l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les +chantres ailés fuient vers les climats plus doux, et nous, hélas! nous +ne pouvons même attacher une espérance au jour de demain. Seigneur, +arrêtez la malédiction sur mes lèvres! Cette île doit-elle nous servir +de cercueil jusqu'au dernier! + +»Les déceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-être +matériel? Nos prévisions sur la récolte se sont vérifiées. Notre grenier +est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les +autres. Les colons s'améliorent. Une discipline salutaire et des +exhortations quotidiennes ont dompté ces natures sauvages. Maintenant +je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il +était en mon pouvoir. Ils écoutent ma voix, ces hommes farouches! ils +prient avec ferveur et si la Providence nous ramène dans la patrie, ils +feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation +qui me mine? D'où vient qu'à certaines heures ma poitrine se resserre, +des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je à charge +à moi-même? + +»Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai poussé jusqu'à, la hutte +en ruines qu'elle a habitée avec le naufragé. M'étant assis sur une +poutre, j'ai longuement rêvé d'elle. Qui était-elle? Où, comment +a-t-elle péri? + +La nuit répand ses ombres sur cette vie éteinte, et jamais une lueur +n'en éclaira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne +m'avaient pas trompé!» + +Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement à la +porte. Il se hâta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret +de palissandre. + +--Entrez, dit-il ensuite. + + + + + VI + + LA SURPRISE + + +La porte s'ouvrit et Philippe Francoeur parut. + +--Ah! c'est toi, mon vieil ami, dit le jeune homme se levant et allant +serrer la main du matelot. Mais qu'as-tu donc? tu es tout essoufflé... + +--Oh! monseigneur, monseigneur, répondit Philippe d'une voix +entrecoupée, je savais bien, je savais bien... + +--Que savais-tu? + +--Ah! le vieux Francoeur est plus matois qu'il n'en a l'air, allez! + +--De quoi s'agit-il? + +--Ça m'étouffe, oui bien... + +--Assieds-toi, et remets-toi de ton émotion. + +--Mon... émotion, vous avez dit le mot, car je suis diantrement ému. Le +moyen de ne pas l'être aussi! + +--Raconte-moi ça, dit le vicomte de Ganay en frappant amicalement sur +l'épaule du Maléficieux. + +--Mais au moins, monseigneur, vous me promettez... + +--Tout ce que tu voudras. + +--C'est que, voyez-vous, dit Philippe dont les yeux pétillaient de joie, +voyez-vous, cette nouvelle est si extraordinaire... + +--Aurais-tu découvert un banc de harengs? + +--Oh! que nenni. + +--Seigneur! un navire... + +--Non, non, répondit Philippe en hochant la tête. L'heure de notre +délivrance n'a pas encore sonné. + +Une lueur brillante qui avait illuminé le front du vicomte de Ganay +s'éteignit. + +--Alors parle, mon dévoué serviteur, dit-il. + +--Je crains que cette nouvelle... + +--Serait-elle mauvaise? s'écria Jean en fronçant les sourcils. + +--Au contraire. + +--Explique-toi donc. + +--Si j'étais sûr que... Enfin, je n'y puis plus tenir; oui bien, par la +fourche de Neptune. Elle est retrouvée! + +Le matelot jeta cette dernière phrase avec une vivacité si grande qu'on +eût cru que les paroles lui brûlaient le gosier. + +--Retrouvée! qui? fit le vicomte en pâlissant. + +--Oh! s'écria Philippe, pardon, j'ai été trop brusque! Je savais qu'on +vous apprenant cela tout à coup... Excusez-moi, j'ignore ce que c'est +que les ménagements. + +--Mais qui, elle? répétait le vicomte d'une voix strangulée. + +--Monseigneur, monseigneur, ne m'en veuillez, pas, reprit Philippe, +effrayé de l'agitation de son chef. + +--Qui, elle... pour la troisième fois? + +--Yvon! dit le matelot, d'un ton si bas que Jean pensa avoir mal +entendu. + +--Yvon!... cette jeune fille... retrouvée!... + +--Oui, monseigneur! + +--Tu l'as retrouvée! + +--Oui, monseigneur. + +--Ah! mais tu ne me, leurres pas Philippe, n'est-ce pas, mon ami? dit le +vicomte pressant fébrilement dans ses mains les doigts du matelot. + +--Vous leurrer, jour de Dieu! moi vous leurrer, monseigneur! + +--Mais où est-elle, Philippe? Vite! courons! + +Puis, soudain, le visage du jeune homme blêmit, ses muscles +frissonnèrent. Il s'appuya à la table, pour ne pas tomber. L'immensité +de son bonheur venait de sauter sous la mine d'une simple réflexion. Il +fit un mouvement ouvrit la bouche pour parler et les sons expirèrent sur +ses lèvres. + +Philippe fut épouvante par cette révolution qui s'opérait dans le +vicomte. + +--Donne-moi de l'eau, articula Jean avec une extrême difficulté. + +Il avala quelques gouttes et s'humecta les tempes. Peu à peu il parut +se calmer, et quoiqu'un volcan couvât dans son coeur, il dit assez +tranquillement au matelot: + +--Et où l'as-tu retrouvée? + +--A la Pêcherie, sur le bord de la mer. + +--Noyée? balbutia le vicomte avec un douloureux effort. + +--Noyée! non, monseigneur, mais sur le point de périr de froid! + +--Elle vit! tu dis qu'elle vit! exclama le vicomte d'un ton passionné. + +--Elle est à quelques pas d'ici. + +--Oh! merci, mon Dieu! dit Jean en levant au ciel ses yeux rayonnants de +gratitude. + +Le matelot narra brièvement au vicomte l'histoire de Guyonne, depuis sa +disparition du camp jusqu'au moment où elle avait été si miraculeusement +sauvée. Jean écouta ce récit avec une attention muette et pour ainsi +dire suspendu aux lèvres du conteur. + +--Viens, viens, dit-il aussitôt que Philippe eut cessé de parler. Allons +la chercher. Car tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille... Tu ne +sais pas qu'elle appartient, à la noble famille... Mais le saisissement, +me rend fou! Hâte-toi... dépêchons! + +--Pardon, monseigneur, dit le matelot sans bouger. + +--Non, marche! je grille d'impatience, s'écria le vicomte, tout +frémissant de cette impétuosité égoïste dont une félicité imprévue anime +notre sang. + +--Monseigneur, écoutez-moi, je vous en conjure, objecta Philippe +en arrêtant l'écuyer par un regard. Avant tout il faut prendre nos +précautions. Soyons circonspects. Le retour de Guyonne pourrait nous +être funeste à tous, si son sexe était connu. Du sang-froid donc. + +Cette sage admonestation réprima la fougue du jeune homme. + +--Tu as raison, mon cher Philippe, et je suis mi insensé, dit-il, en +tendant la main au Maléficieux. + +--Oh! je comprends cet empressement, répondit Francoeur, avec un sourire +que lui permettaient son âge et les nombreux services qu'il avait rendus +au vicomte de Ganay. Vous resterez ici, continua-t-il, votre rang et +votre dignité le commandent. Moi je retournerai près d'Yvon et vous +l'amènerai. Soyez sur la porte du castel quand nous arriverons; et, en +présence des colons qui savent déjà la bonne nouvelle, accueillez-le de +façon à ne pas exciter les soupçons. Vous excuserez votre vieux matelot. +Il est bien hardi de vous donner des conseils. + +--Donne toujours, mon bon Philippe. Tout t'est permis, à toi. + +--Ensuite, reprit le marin en se grattant le front, ensuite, +monseigneur... ma foi, vous savez ce que vous avez à faire. + +--Oui, oui, oui. Vole la quérir! + +--C'est Yvon, rien qu'Yvon, le N° 40, n'oubliez pas, monseigneur, dit +Philippe en s'éloignant. + +Dès qu'il fut parti, Jean de Ganay ouvrit son coffret de palissandre, en +tira le portrait dont nous avons parlé dans les chapitres précédents +et le contempla avec adoration. Puis il le baisa respectueusement, le +replaça dans le coffret qu'il ferma et sortit. + +Les colons au nombre de dix étaient attroupés devant l'habitation du +chef. Ils causaient à haute voix de la miraculeuse trouvaille +qu'avait faite le Maléficieux. L'apparition du vicomte mit fin à leurs +conversations. + +Tous les regards se tournèrent vers lui comme pour l'interroger. A son +tour, il raconta en peu de mots les aventures d'Yvon. Et quand +Philippe revint suivi de la jeune fille, toutes les curiosités étaient +satisfaites. Les routiers se précipitèrent au-devant de leur faux +compagnon, rivalisant d'avidité pour lui serrer la main ou lui adresser +une parole d'amitié. Car tous aimaient Guyonne qui en maintes occasions +les avait tour à tour plus ou moins obligés. + +Nabot lui sauta au cou et la baisa bruyamment sur les deux joues en +disant: + +--Tiens, mon bijou, tu es si beau et si bon, que si tu eusses porté +cornettes et jupons au lieu de haut-de-chausses, je t'aurais offert mon +coeur. + +L'assemblée se mit à rire, et Guyonne rougit vivement. Les roses de son +teint s'empourprèrent bien davantage quand elle aperçut le vicomte +Jean. Philippe, qui lui donnait le bras, craignant que son émotion ne la +trahît, lui dit à l'oreille: + +--De la fermeté! + +Elle s'avança timidement. Le vicomte la félicita, avec assez de +calme, sur sa miraculeuse délivrance. Elle répondit par un bégayement +inintelligible. Et Jean de Ganay, pour mettre fin à une scène qui +devenait embarrassante, lui dit: + +--Yvon, entrez et chauffez-vous. Le froid pourrait nuire à votre santé +qui paraît avoir déjà tant souffert. + +Le matelot entraîna sa protégée dans la chambre du vicomte qui, quelques +minutes après, se trouvait seul en tête-à-tête avec elle. + + + + + VII + + + DEMANDES ET RÉPONSES + + +Assise près du feu, Guyonne avait les yeux baissés. Ce qu'elle éprouvait +alors, nous ne pourrions le peindre. C'était un mélange indéfinissable +de timidité, de crainte, de honte et d'amour. Son coeur battait à rompre +sa poitrine. Des pensées confuses se heurtaient dans sa tête, et mille +sensations différentes l'oppressaient. + +Jean de Ganay n'était ni moins ému, ni moins gêné. Debout, près de la +table, il affectait de mettre de l'ordre dans ses papiers pour se donner +une contenance. Mais le tremblement de sa main, les regards indécis +qu'il jetait tantôt sur la jeune fille, tantôt à droite, tantôt à gauche +trahissaient la perturbation à laquelle il était en proie. + +Un quart d'heure s'écoula ainsi. Le silence Ses deux jeunes gens n'était +interrompu que parlé pétillement du bois dans le foyer. Dix fois le +vicomte ouvrit la bouche pour parler, dix fois il manqua de force. + +Enfin, se faisant violence, il vint s'asseoir près de notre héroïne, +qui, succombant au poids de ses impressions, fondit en larmes et plongea +son visage dans ses mains. Cet incident agit sur l'écuyer comme un +réactif. Il apaisa les palpitations désordonnées de son coeur et +interpella doucement Guyonne: + +--Mademoiselle... + +--Oh! pardon, monseigneur! pardon de vous avoir abusé, sanglota la jeune +fille, tombant à ses pieds. + +--Relevez-vous, relevez-vous, dit-il vivement, et détournant la tête +pour dérober les pleurs qui mouillaient ses yeux. + +--Non, monseigneur, c'est la seule posture qui convienne à une misérable +pécheresse comme moi, répliqua-t-elle avec exaltation. J'ai gravement +offensé notre Père qui est aux cieux, et vous, monseigneur. Mais croyez +à ma parole; si mon frère Yvon était parti, son père serait mort +de chagrin. Pour pénitence, monseigneur, imposez-moi les plus durs +travaux... Oh! je serai trop heureuse de vous être utile à quelque +chose... + +--Noble fille! S'écria le vicomte en la forçant de se rasseoir, séchez +ces larmes. Le trait que vous avez accompli est digne des plus beaux +éloges sur la terre et d'une récompense éternelle dans l'autre monde. +Ne Courbez pas le front, Guyonne, car vous êtes l'honneur de votre sexe. +Qui, moi, j'oserais blâmer un semblable dévouement, j'oserais le traiter +de faute! non, non! bien plutôt je proclamerais à la face du globe que +vous êtes la plus vertueuse et la plus héroïque des femmes. + +--Quoi, monseigneur, vous ne me repoussez pas? vous m'absolvez? dit +Guyonne, en saisissant la main du jeune homme qu'elle baisa malgré lui. + +--Je vous admire! murmura-t-il d'un accent enthousiaste. + +Alors seulement Guyonne osa lever ses yeux humides sur Jean de Ganay, +qui à son tour, par une impulsion irréfléchie, lui prit la main et la +porta à ses lèvres. + +Par cette action, le vicomte de Ganay montait jusqu'à lui Guyonne la +poissonnière. Cependant celle-ci fut plus charmée que surprise, car, +avec la pénétration que les femmes conservent, même dans les positions +compliquées, elle pressentait l'amour du jeune homme pour elle. + +--Vous vous nommez Guyonne? demanda-t-il, après un moment de silencieuse +rêverie. + +--Oui, monseigneur. + +--D'où êtes-vous? + +--Du hameau de la Roche. + +--Du hameau de la Roche! ce n'est pas cela, dit pensivement l'écuyer. + +Guyonne n'entendit pas ces paroles, et le vicomte reprit: + +--Que fait votre père? + +--Il était pêcheur, monseigneur. + +--Pêcheur! mais ne m'avez-vous pas dit jadis qu'il était cabotier? + +--Il est vrai. + +--Remplirait-il ces deux professions? + +--Non, monseigneur; mon père, à moi, était cabotier; il fit naufrage, on +le crut mort et ma mère se, remaria à un pêcheur de la seigneurie de la +Roche, le vieux Perrin, qui ainsi est mon beau-père. + +--Ah! exclama le vicomte avec une satisfaction marquée. Mais vous avez +un frère? + +--Yvon, monseigneur. Il est enfant du second lit, et coûta la vie à +notre mère. + +--Et votre mère, vous l'appeliez? + +--Marguerite, monseigneur. + +--Marguerite! s'écria le jeune homme qui bondit aussitôt, courut à la +table, déplia une lettre, la lut avidement et revint en demandant: + +--Votre père ne se nommait-il pas Siméon? + +--Siméon, oui, monseigneur, répondit Guyonne avec un profond étonnement. + +--Surnommé Leroux, n'est-ce pas? + +--Mais oui. + +--Il était originaire de la Normandie... et fut s'établir dans un petit +village près de Nantes, à Chantenay, où il épousa votre mère... + +--Oui, oui, répliqua Guyonne à ces questions faites avec une rapidité +fiévreuse. Mais comment savez-vous, monseigneur? + +Il résidait dans ce village lors de votre naissance? + +--Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573. + +--Oh! quel rayon de lumière! fit le vicomte en lisant à haute voix les +mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours à la main: + +«Ce fut le cinq février mil cinq cent soixante-treize, vers quatre +heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux +et réprouvé par la justice de Dieu et des hommes. C'était un enfant du +sexe féminin. Le chapelain du château la baptisa sous le nom de Guyonne: +puis, sans égard pour les prières de la mère qui demandait à voir sa +fille, on l'enleva...» + +La poissonnière entendit la lecture de ce passage avec une stupéfaction +qui touchait presque à l'hébétement. Depuis la veille, elle avait reçu +tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'était pas le jouet +d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru +sans importance, des souvenirs oubliés, se représentaient en foule dans +sa mémoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont +elle entrevoyait le point de départ, quoiqu'elle ne le distinguât pas +encore nettement. + +Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit: + +--Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle répondit +d'un ton assuré: + +--Mon enfance me rappelle des choses étranges. + +Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille. + +--J'étais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions à +Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque +dimanche, une belle dame, richement vêtue, venait à notre maison après +la grand'messe. + +--De haute taille? dit le vicomte. + +--Oui, monseigneur, elle avait la taille élevée et majestueuse. Lorsque +mon père était au logis, elle se contentait de me donner des bonbons +ou des joujous; mais si j'étais seule ou avec ma mère, alors elle me +prenait sur ses genoux, et me mangeait de caresses. Aussi je l'aimais +bien! Elle était si bonne pour nous! + +Guyonne cessa de parler, deux larmes roulaient sous ses longues +paupières. + +--Vous rappelez-vous le nom de cette dame? dit le vicomte. + +--Son nom? repartit Guyonne; non, je ne me le rappelle plus. Ma mère +l'appelait toujours madame la comtesse... + +--Est-ce là tout? demanda encore l'écuyer. + +--Tout?... oh! attendez! Un soir que mon père était à la mer, une +vieille femme entra chez nous. Elle dit quelques mots à ma mère qui +poussa un grand cri. Ensuite on me mit à la hâte mes plus beaux atours; +la vieille femme, ma mère et moi, nous montâmes dans une voiture qui +attendait à la porte. Je m'endormis. En m'éveillant, je me trouvai dans +une vaste chambre; couchée sur un lit. La belle dame que j'avais vue à +la maison était étendue à côté de moi. Elle était livide de pâleur, et +cependant une tendresse infinie allumait son oeil quand elle l'attachait +sur moi. Agenouillées au pied du lit, ma mère et la vieille femme +gémissaient et pleuraient. La dame m'embrassa en soupirant, puis elle +dit à ma mère: + +--Marguerite, tu me promets de l'élever comme ton enfant? + +--Oh! elle l'est! elle l'est! s'écria ma pauvre mère. + +--Tu en auras bien soin, n'est-ce pas, ma bonne? continua la dame d'une +voix si faible qu'on l'entendait à peine. + +--Elle sera ma fille! dit ma mère en me pressant sur son sein. + +--Merci, Marguerite. Je compte sur ta parole. Adieu! je puis maintenant +mourir on paix. Adieu donc, Marguerite!!! Priez pour moi, quand je ne +serai plus. + +Un prêtre entra dans la chambre et ma mère m'emporta dans ses bras. La +même voiture nous ramena à la maison. Je m'endormis de nouveau durant +le trajet. Quand, le lendemain, j'interrogeai ma mère sur la scène dont +j'avais été témoin, elle me répondit que j'avais rêvé. Nous quittâmes +le pays peu de jours après. Ma mère était triste et habillée de noir. +Arrivés au village de la Roche, mon père s'embarqua pour aller faire le +trafic sur la côte de la Nouvelle-France, mais il ne reparut plus. Nous +étions sans ressources. Un pêcheur eut pitié de notre détresse. L'année +suivante, il offrit sa main à ma mère. Elle accepta, et je devins la +belle-fille d'Yvon Perrin. + +--Connaissez-vous cette figure? dit Jean de Ganay, en montrant tout à +coup à Guyonne le portrait dont nous avons précédemment parlé. + +Guyonne prit le cadre des mains du vicomte et alla le contempler à la +lueur de la lampe. + +Mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est elle! + +--Cette dame, n'est-ce pas? + +--Oui, oui; je ne saurais me tromper. Voici bien sa physionomie +gracieuse et sévère en même temps; ses magnifiques cheveux bouclés +avec lesquels je jouais, et la robe de taffetas brune, et la fraise +de dentelle, et le chaperon de velours bleu qu'elle portait +habituellement... O monseigneur, c'est elle! j'en ferais le serment! + +Les doutes du vicomte s'évanouissaient. Son visage rayonnant reflétait +la joie qui débordait de son coeur. Toutefois il voulut une assurance +entière; car quoique la lumière l'éclairât de toute part, comme les +gens à qui l'on a fait l'opération de la cataracte, il aimait à se faire +répéter qu'il voyait clair. C'est pourquoi il posa cette interrogation: + +--Et votre mère ne vous a pas révélé le secret... + +--Quel secret, monseigneur? + +--Elle ne vous a donc rien dit? + +--Rien. + +--A l'heure de sa mort? insista le vicomte, dont le regard plus encore +que les paroles questionnaient Guyonne. + +--A l'heure de sa mort, dit-elle avec mélancolie, la pauvre femme me +passa au cou un scapulaire, en me recommandant de ne le jamais +quitter, et en ajoutant d'un ton qui résonnera toujours à mes oreilles: +«Souviens-toi, mon enfant, que c'est là tout l'héritage que t'a laissé +ta mère infortunée.» + +--Voyons! s'écria Jean. + +La jeune fille, rougissante, tira de son corsage deux petits morceaux +d'étoffe cousus ensemble et pendus à son cou par un cordon de cuir. + +--Pouvez-vous me le confier? dit Jean en examinant l'objet. + +--J'ai juré à ma mère de ne jamais m'en séparer, répliqua la jeune +fille. + +--Pour quelques instants?.. + +--Je voudrais pouvoir ne pas vous refuser, monseigneur, dit Guyonne d'un +accent triste. Mais j'ai promis à ma mère,--à une mourante... + +--Si votre avenir, si votre bonheur dépendaient de cette infraction? + +--Je ne la commettrais pas volontiers. + +--Et, si j'ordonnais! fit le vicomte d'une voix plutôt suppliante +qu'impérative. + +--Mon devoir, monseigneur, répondit péniblement la jeune fille, est de +vous obéir. J'obéirais! + +--Alors, reprit le vicomte, non sans hésiter, Guyonne, je vous +ordonne de me remettre ce scapulaire, et je m'engage à vous le rendre +aujourd'hui même. + +Elle tendit, avec une douloureuse résignation, l'objet au vicomte. +Celui-ci le serra sous son habit et dit en balbutiant: + +--Encore un mot, Guyonne: n'avez-vous pas une tache de rousseur, ayant +la forme d'un papillon, au dessous du coeur? + +--Oui, monseigneur, dit bien bas la jeune fille dont les joues s'étaient +colorées de l'incarnat du coquelicot. + +Aussitôt Jean de Ganay appela: + +--Philippe! + +Le Maléficieux entra et s'approcha du vicomte. + +--Yvon est fatigué, dit Jean. Montre-lui sa chambre. + +Francoeur fit signe à Guyonne qui sortit avec lui toute bouleversée de +la scène qui s'était passée entre l'écuyer et elle. + +Dès que la porte fut fermée, Jean de Ganay trancha les fils qui liaient +les deux pièces du scapulaire. + +Sur l'une d'elles on voyait brodé avec de la soie rouge un G et sur +l'autre un P. + + + + + VIII + + GUYONNE ET JEAN + + +L'amour, présente deux traits fort distincts: ou il jaillit +spontanément, volontairement; ou bien il croît lentement, +involontairement. Dans le premier cas, il résulte, le plus souvent, +d'une prédisposition de l'individu qui en reçoit le germe et d'un rayon +de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans +le second cas, l'amour tire son éclosion d'une liaison suivie entre +le _subjectif_ et l'_objectif_; il est le fruit d'une sorte d'étude, +toujours d'une appréciation raisonnée. Celui-ci caresse ordinairement +les sentiments; celui-là irrite les sens. C'est assez dire que l'un +ressemble à ces fleurs éphémère, resplendissantes de couleurs, saturées +de parfums le matin, mais flétries et desséchées le soir; et que l'autre +apparaît comme une plante frêle, presque imperceptible à l'heure de +sa naissance, et que les jours et les mois développent tout doucement +jusqu'à ce qu'elle arrive à un épanouissement complet. Alors, à son +tour, elle brille de mille éclats; elle embaume de ses senteurs, et loin +de se faner après une révolution du soleil, elle conserve sa fraîcheur, +ses magnificences. L'été en drape les tissus, en fond les nuances; +l'automne en distille les arômes, en enrichit les saveurs; l'hiver +prépare, comme à regret, son linceul de neige. + +--Oh! qu'il est bon, qu'il est délectable cet amour qui mollement +s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend à +connaître les choses pures et délicates! Principe du dévouement, +créateur de l'abnégation, lien de la société, ennemi de tout ce qui est +mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source +de félicités ineffables, il baptise les grandes actions, éclaire +l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les inégalités des caractères, +inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entière à un +saint embrassement! + +N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté +l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur +de ton enthousiasme? + +Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas +d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous +tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le +verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu, +le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout +enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche! +marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais +rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre +passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le +terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme +de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour +nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la +synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur +cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique, +Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes +aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les +forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble... +Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était +un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant +idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme +a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible. + +Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun, +et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les +météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes +passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et +présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de +Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques +de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la +rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et +le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer +un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que +nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes +nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à +lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à +notre amour sans blesser les lois divines... + +Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay, +pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la +poissonnière. + +Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur, +et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans +l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son +retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée +de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance; +aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les +afflictions qu'elle avait précédemment endurées. + +Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle +désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble +inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui: + +--Yvon, voulez-vous m'accompagner? + +Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte. + +Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier. + +Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait +à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu +prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe +éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et, +passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à +l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un +océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée. +Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre, +heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs. + +Néanmoins, la matinée était rehaussée de tous les agréments, de tous les +arômes d'une matinée de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait +leur toilette, ils s'apprêtaient à la revêtir. Les sucs nourriciers de +la végétation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres. +De partout s'élevaient ces murmures mélodieux qu'exhale la création +après un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil, +le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous +l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'était la zéphyr qui +chantait des hymnes mystérieux et pleins de poésie. + +Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac. +Le jeune homme marchait devant. Il allait tantôt vite, sans bouger +la tête, et tantôt se tournant soudain pour jeter un long regard à +sa compagne. Ces allures saccadées étaient la traduction fidèle des +incertitudes auxquelles l'écuyer était en proie. La jeune fille, +quoiqu'elle tînt constamment les yeux baissés, imitait comme par +intuition les mouvements de son guide. Elle hâtait le pas quand il +le hâtait, s'arrêtait quand il s'arrêtait. Elle aussi était vivement +préoccupée. Son coeur lui disait qu'elle touchait à l'époque la plus +importante de son existence, et elle éprouvait ces affres à la fois +douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis +à la veille d'un événement qui doit décider de notre avenir. On voudrait +reculer et accélérer l'heure du dénoûment; on est poltron et téméraire; +on souffre et on se complaît dans cette souffrance. + +Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche. + +--Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille +plutôt que son oreille entendit ce nom. + +Elle se rapprocha. + +--J'ai, poursuivit l'écuyer, de graves révélations à vous faire. + +Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de +marcher. + +--Ces révélations, continua Jean, j'aurais peut-être dû vous les faire +le jour où le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une +importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la +certitude de n'être entendu que de Dieu et de vous m'était nécessaire. +Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu +sûr, à l'abri des indiscrets. Ce lieu est éloigné de deux lieues d'ici +environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me +pardonner la triste condition à laquelle les circonstances m'ont +forcé de vous asservir, même depuis' que je sais... + +--Oh! monseigneur, s'écria-t-elle d'un ton ému, bien plutôt que de +pardonner, laissez-moi bénir le généreux et noble maître... + +--Arrêtez! interrompit-il en fléchissant le genou, entre vous et moi il +n'y a d'autre, maître que l'Éternel! + +Puis, remarquant que la jeune fille le considérait d'un air interdit, il +ajouta rapidement: + +--Venez, Guyonne, oh! venez vite! + +Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrêtèrent que sur le +rivage de la mer. + +Là, au flanc d'une falaise, la nature avait creusé une grotte d'où la +vue pouvait embrasser l'Océan et une partie de l'île de Sable. Au fond +de la grotte s'étendait un banc tapissé de mousse. + +--Entrez, dit le vicomte en montrant le réduit à Guyonne. + +Elle voulut, par déférence, lui céder le pas, mais il dit d'un ton +solennel: + +--Mademoiselle la comtesse de Pentoêk veut-elle me faire l'honneur... + +Son geste acheva l'invitation. + +Guyonne pénétra dans la grotte et, à la prière du gentilhomme, s'assit +sur le banc de gazon. + +Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres +fiefs du duché de Bourgogne; écuyer de monseigneur le marquis de la +Roche, gouverneur de la colonie de l'île de Sable, se découvrit, tira de +son sein un papier cacheté, et, mettant un genou à terre, présenta, avec +ces mots, le papier à la jeune fille: + +--Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentoêk, +souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait +baptistaire. + +Plus profondément étonnée encore par l'acte du vicomte que par la +vue des sceaux armoriés qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un +mouvement. + +--Prenez, reprit l'écuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve +de l'illustre origine de laquelle vous descendez. + +Et comme la jeune fille surprise jusqu'à l'effroi par cette déclaration +soudaine dont la portée même lui échappait, demeurait toujours dans une +immobilité voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et +la baisa respectueusement en y déposant le parchemin. + +--Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas. + +--Écoutez-moi, dit vivement le jeune homme, écoutez-moi, noble fille, +vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis +qu'un simple écuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi +vos ancêtres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la +Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez +coutume de nommer votre mère ne l'était pas; celui que vous aviez +coutume de nommer votre père ne l'était pas non plus. Votre mère, +Guyonne, s'appelait Élisabeth-Guyonne de la Roche; elle était soeur du +marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adélaïde de la Roche, mère +de Laure de Kerskoên. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de +la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre +oncle maternel. + +--Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rêve? s'écria-t-elle, +tandis que le vicomte continuait: + +--Votre père, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine, +Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, comte de Saint-Lô. + +--Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur..., +disait la jeune fille bouleversée. + +--Descellez ce parchemin et vous reconnaîtrez la vérité. + +--Non, non, Jésus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais. + +--Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en +reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte. + +--Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle. + +Et sa prière fut énoncée avec une amabilité charmante, mais qui +équivalait à un ordre. + +La jeune fille avait retrouvé son tact féminin, et avec cette +promptitude qu'ont les femmes à se mettre subitement au niveau des +circonstances, elle savait déjà être gracieuse et impérative dans ses +paroles. + +L'écuyer se leva et resta debout la tête nue. + +Dans cette position, il faisait face à Guyonne, et son corps, placé +devant l'entrée de la grotte, empêchait de voir au dehors. + +--Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main à +prendre place auprès d'elle. + +Jean, joyeux, allait obéir, quand une explosion retentit à quelques pas. + +Le vicomte lâcha un cri et tomba baigné dans son sang. + + + + + IX + + AMOUR + + +Au cri du jeune homme, comme un lugubre écho, répondirent deux autres +cris: l'un déchirant, plein d'angoisses; l'autre, terrible, plein de +menaces. Guyonne avait poussé le premier, Philippe Francoeur, le second. +Débouchant d'un bouquet de sapins, ce dernier se précipita vers une dune +de sable derrière laquelle un homme se tenait tapi. Le Maléficieux était +pourpre de fureur sa main brandissait un long coutelas. Il fondit sur +l'homme et l'assaillit avec rage. Une lutte s'engagea, lutte courte et +fatale. Bientôt le matelot eut désarmé son adversaire, qui se défendait +avec la crosse d'un mousquet; puis il le terrassa et lui plongea son +couteau dans le coeur. + +Ce combat avait été rapide comme l'éclair. Après s'être assuré que +l'ennemi n'existait plus, Philippe s'avança vers la grotte. Il trouva +Guyonne accroupie près du vicomte de Ganay, blessé à l'épaule par une +balle. La jeune fille, tout en pleurs, avait déchiré le vêtement du +vicomte et s'efforçait d'étancher le sang qui jaillissait à flots d'une +plaie béante. + +Durant cette opération, le jeune homme lui souriait doucement; il +semblait heureux de l'accident qui, mieux qu'un aveu, lui apprenait +l'amour de Guyonne pour lui. + +--Oh! Philippe, s'écria-t-elle en apercevant le matelot, c'est le ciel +qui vous envoie! venez, venez vite, monseigneur se meurt, aidez-moi à le +secourir! + +--Monseigneur!... répéta Philippe d'un ton douloureux. + +--N'ayez pas d'inquiétudes, mes chers amis, dit dolemment le vicomte, +ce ne sera rien; aucune des parties nobles n'a été attaquée. Tâchez +seulement d'arrêter l'effusion du sang, car je m'affaiblis. + +--Mon Dieu! mon Dieu! sauvez sa vie et prenez la mienne! sanglotait la +pauvre Guyonne. + +--Voyons, dit Philippe, en se baissant, je me connais aux entailles, +moi, oui bien! + +Et se tournant vers Guyonne: + +--Vous, mon enfant, lui dit-il, allez chercher de l'eau à la source la +plus voisine; pendant ce temps j'examinerai la blessure. + +La jeune fille ne se le fit pas répéter. Et tandis que Francoeur +procédait à son examen avec toute l'habileté d'un praticien consommé, +Jean de Ganay lui dit: + +--Mais comment... + +--Pierre, monseigneur! encore, mais, pour la dernière fois, ce Pierre! + +--Lui, ce misérable!... + +--Il a reçu sa punition, monseigneur; je lui ai servi de valet des +hautes-oeuvres! Allons, voilà qui est bien; cette blessure n'est qu'une +avarie. Huit jours de repos serviront, à la réparer. L'os de l'épaule a +été froissé, mais il n'y a rien de rompu dans les agrès... Oui bien, je +lui ai rendu le bon service d'en débarrasser la colonie. Je savais qu'il +rôdait dû ce côté; un de nos gens disait l'avoir aperçu; aussi, quand je +vous ai vu sortir, je me suis permis de vous suivre de loin. Ça n'était +pas la consigne, mais enfin, monseigneur, ça me faisait tic tac dans +l'entrepont, et coûte que coûte, je fis voile après vous. Punissez-moi, +monseigneur, je l'ai mérité... + +--Bon Philippe! murmura le vicomte en lui tendant la main. + +--Donc, reprit le matelot, j'arrive au coin du petit bois, à quelques +toises d'ici, et, bête comme un novice, au lieu de monter mon quart, je +m'amuse à rêvasser sur l'herbe... + +--Voici de l'eau, interrompit Guyonne en apportant sa casquette de peau +remplie d'eau fraîche. Mais comment va monseigneur, dites-moi, Philippe? +ce ne sera pas sérieux, n'est-ce pas? Oh! bonne sainte Vierge, comme le +sang coule!... + +--Ne craignez rien, mon enfant, répondit le Maléficieux. Par bonheur, le +maladroit a manqué son coup; nous en serons quitte pour une écorchure. + +Assisté de la jeune fille, il lava la plaie avec soin, y appliqua une +compresse d'eau froide, banda le tout tant bien que mal, en continuant +son histoire, et quand il eut fini, il présenta une gourde au vicomte. + +--Buvez un petit coup, monseigneur; rien de meilleur pour ranimer les +forces. Cette outre, c'est mon _vade mecum_, comme disait mon pauvre +ami, feu Grosbec. Heureusement que je l'ai retrouvée, car je l'avais +perdue dans les glaces. Une fameuse gourde, oui bien, par la fourche +de Neptune! je ne la donnerais pas pour dix angelots d'or... Bon, mon +tonique a fait son effet; qu'est-ce que je vous disais? ses couleurs +reviennent, n'est-ce pas, l'enfant? + +Pour toute réponse, Guyonne se pendit à son cou et l'embrassa. + +--Ça fait toujours du bien, quoiqu'on ait cinquante ans sur les épaules, +des baisers comme ça, dit-il gaiement. + +Ensuite, il prit le vicomte dans ses bras, le coucha sur le banc de +gazon et parut se consulter. De temps en temps, il regardait le ciel +et grommelait des paroles de contrariété. Ni Guyonne ni Jean ne +l'écoutaient. L'un, alangui par une perte de sang assez abondante, +demeurait plongé dans cette sorte de voluptueuse torpeur, suite +ordinaire d'une hémorrhagie; l'autre, agenouillée près du vicomte, +lui formait un oreiller avec son bras et le contemplait avec cette +expression d'amour divin que Raphaël a mise dans la tête de sa Marie. + +--Mille écoutilles! s'écria tout à coup le matelot, en frappant du pied; +il ne manquait plus que ça! la pluie! + +Cette exclamation éveilla Guyonne. + +--Il pleut, répéta-t-elle. + +--Oui bien, il pleut par la fourche... Bast! n'importe! vous, ma chère +enfant, vous resterez ici avec monseigneur, et moi j'irai chercher +quelques-uns de nos gens pour le transporter au camp. + +--Oh non, pas vous, Philippe, mais moi, dit vivement la jeune fille. +Il est préférable que vous demeuriez avec monseigneur. Si on attentait +encore à sa vie, pensez donc! je ne pourrais le défendre aussi bien que +vous. + +--Quant à une nouvelle attaque, elle n'est pas à redouter, cependant +comme vous avez le pied plus leste que le mien... + +--Eh bien! reprit-elle, venez soutenir la tête de monseigneur, et avant +deux heures je serai de retour! + +Elle s'inclina pour retirer son bras, et le jeune homme profitant de ce +moment, prit le cou de Guyonne avec sa main gauche, lui abaissa la tête +et la baisa au front... + +Une brûlante rougeur protesta pour la pudeur de la jeune fille, mais une +sensation de plaisir indicible avait gagné la cause de l'amant. + +--C'est convenu, partez! dit Philippe qui avait fait semblant de ne pas +remarquer cette petite scène intime. + +Guyonne s'éloigna, non sans avoir multiplié ses recommandations au +matelot, et laissé pour adieu à l'idole de son coeur un long regard. +Son absence fut aussi courte que possible. Elle revint suivie de quatre +colons qui portaient un large brancard couvert de peaux, car il pleuvait +à torrents. Vers le soir, Jean de Ganay reposait dans son lit au castel +du camp; Guyonne veillait à ses côtés. A dater de ce jour, le cours des +relations entre les deux jeunes gens changea complètement. La maladie +de Jean de Ganay fut le trait d'union qui acheva de marier leurs +belles âmes. L'un par l'autre, ils comprirent combien ils étaient bons, +vertueux et nobles. N'eût été l'accident arrivé au vicomte, bien +des mois peut-être se seraient écoulés avant que Guyonne osât se +familiariser avec l'idée d'être aimée par Jean de Ganay, et que celui-ci +connût la suavité des sentiments qui animaient la jeune fille. Mais +les heures qu'ils coulèrent en tête-à-tête, sans être distraits par les +influences extérieures, les petits soins qu'exigeait l'état du blessé, +les épanchements de l'esprit achevèrent d'embraser ces deux êtres si +bien faits l'un pour l'autre. + +La jeune fille était si lasse de son rôle d'homme, qu'elle inventait +mille mignardises charmantes pour rappeler son sexe. Une pensionnaire +n'aurait pas été plus chaste qu'elle, une amante pas plus tendre, une +mère plus empressée. On eût dit que les trois qualités de la femme +étaient réunies en elle, la pudeur, l'amour, le dévoilement; trinité +sacrée dont l'auréole brillait à son front et enflammait le vicomte +d'une douce ivresse. Elle lui apparaissait comme un ange descendu du +ciel pour le guider au bonheur. Et il était si heureux qu'il craignait +presque de voir approcher sa guérison. Que faire, en effet, lorsque sa +Santé serait rétablie? Découvrirait-il à ses compagnons le sexe du faux +Yvon? l'épouserait-il à la face de Dieu! ou bien continuerait-il de se +comporter comme au temps où il ignorait tout? Le dilemme était affreux. +Jean ne pouvait opter ni pour une décision, ni pour une autre. La seule +chance de salut qui lui restât, c'était la prompte arrivée d'un vaisseau +qui les délivrerait tous. Mais devait-il s'arrêter à cette illusion? +Depuis cinq ans qu'il la ravivait et qu'elle s'éteignait, n'avait-il +pas appris à la considérer sous son vrai jour? Pauvre Jean, ces soucis +empoisonnaient la source à laquelle il buvait à longs traits. Souvent, +en contemplant Guyonne vaincue par la fatigue et endormie sur un +escabeau à son chevet, le jeune homme gémissait et des larmes gonflaient +ses paupières; souvent au milieu d'une de ces conversations muettes +dont les amants savent si bien la langue, il soupirait tristement. Mais +Guyonne devinait immédiatement la cause de ce soupir, et pour chasser +de l'esprit de son bien-aimé des réflexions pénibles, la jeune fille +souriait. De même que le soleil dissipe les nuages, ce sourire dissipait +les chagrins du vicomte. Leur tendresse était profonde comme la cause +qui l'avait fait naître, pure comme l'aile de la colombe. Ils s'aimaient +en enfants, suçant le miel de ce premier amour avec ardeur, et luttant +de sacrifices pour se cacher leurs tourments. Car Guyonne ne souffrait +pas moins que Jean de Ganay de sa position équivoque, et l'avenir +l'épouvantait! Mais c'était à ces heures de doute et d'amertume qu'elle +recueillait les trésors de son affection pour les verser sur le vicomte; +c'était à ces heures surtout, qu'elle le berçait de chastes caresses, +qu'elle lui chantait les divines mélodies de l'amour, et endormait son +esprit endolori dans les bras roses de l'Espérance. Elle réussissait +facilement, si facilement qu'elle-même finissait par le suivre dans ses +rêves de félicité. Nous aimons tant à tromper nos ennuis, il y a tant de +ressource dans un jeune amour! Guyonne, parvenue à trente ans sans +avoir été aimée, et rencontrant tout à coup l'amour qu'elle désirait, +ressemblait au voyageur altéré qui trouve un fruit au milieu du désert. +D'abord il craint d'y toucher; s'il était venimeux, se dit-il? Puis il +avance la main, la retire, l'avance encore, saisit le fruit, le flaire, +y porte la dent; le rejette, le reprend et enfin le dévore avidement, +tout en redoutant qu'il ne contienne des sucs mortels. + +Le jour où Jean de Ganay sortit de son lit fut un beau jour. Les huit +colons qui restaient vinrent le féliciter, et lui apporter les plus +beaux produits de leur chasse ou de leur pêche. + +La maladie, les privations, les révoltes avaient réduit à quatre le +nombre des soudards. Cependant, ils ne s'étaient pas ralliés aux colons +et vivaient toujours misérablement sur un coin de l'île. + +Le soir, le vicomte s'étant, après un repas partagé avec ses compagnons, +rendu dans sa chambre, dit à Guyonne, de sa voix touchante et +sympathique: + +--Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'héritage de vos parents. +Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mère, la +noble Élisabeth-Guyonne de la Roche, et voilà la correspondance de vos +malheureux parents. + +La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui présentait le +vicomte, et celui-ci reprit: + +--Vous me pardonnerez, j'ose l'espérer, d'avoir violé le secret de ces +lettres en apprenant comment elles sont tombées en ma possession. + +Ayant raconté ce qui lui était arrivé à bord de l'épave de l'_Érable_, +Jean continua: + +--Quand j'eus forcé la cassette, le portrait qui y était renfermé me +frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance. +Mais sans Philippe qui m'éclaira, je n'aurais pas songé tout de suite à +ma bien-aimée. + +Guyonne lui pressa la main pour le remercier. + +--Alors j'eus l'indiscrétion de lire cette correspondance de deux amants +infortunés ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du +bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci... Oui, ils se sont bien +aimés, eux aussi, votre père et votre mère, ma Guyonne! Oh! j'ai pleuré +en parcourant ces pages éloquentes, écrites avec les larmes de la +douleur... Votre père, Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, avait de bonne +heure embrassé la carrière maritime. A vingt ans on le considérait comme +un des officiers les plus distingués dans sa profession. Venu en congé à +Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mère, Guyonne de la +Roche. Ils étaient beaux tous deux, ils s'éprirent l'un de l'autre. Mais +une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des +Pentoêk. Au mot de mariage avec un Pentoêk, le vieux marquis de la +Roche fronça les sourcils, et votre mère fut convaincue que jamais elle +n'aurait l'acquiescement de son père. Les obstacles enflammèrent la +passion des deux jeunes gens. Ils se jurèrent fidélité éternelle. Un +prêtre compatissant consentit à les unir en secret. L'hymen eut +lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la +confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mère +adoptive. Elle était soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa +maîtresse à cacher une grossesse qui ne tarda guère à se déclarer. Puis, +à votre naissance, elle vous recueillit et vous éleva comme son enfant. +Pendant ce temps, votre père était allé à Brest. C'est là qu'il apprit +que sa femme adorée lui avait donné une fille. Oh! vous lirez la lettre +qu'il écrivit alors à votre mère, Guyonne! Comme il l'aimait, comme +il savait alléger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer +comme cela... + +--Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes. + +--Hélas! ce que j'ai à vous narrer maintenant est bien navrant. La +_Navarre_, où servait Maxime de Pentoêk, reçut l'ordre d'aller aux +Indes. Quatre années s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Puis la +nouvelle se répandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort +pour votre mère... + +Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune +fille qui éclatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calmée, il +termina ainsi cette mélancolique histoire: + +--Votre père, cependant, n'avait pas péri. Le navire qui le portait +ayant sombré sur les côtes des Indes orientales, il y resta jusqu'à ce +qu'il pût revenir en France, où il comptait retrouver une épouse chérie +et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passés. Jugez de son +désespoir lorsqu'il rentra à Nantes!... Il demanda Catherine. On ne +savait ce qu'elle était devenue... + +--Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brisée et en tombant à genoux, +prions Dieu pour ceux qui ne sont plus! + + + + + X + + RETOUR DU CASTOR + + +Une semaine après, le vicomte Jean de Ganay était complètement rétabli. +Par une belle après-midi, il proposa à Guyonne une partie de pêche. +La jeune fille s'empressa d'accepter. S'étant munis de lignes, ils +montèrent dans un grand canot fait avec les débris de l'_Érable_ et +partirent accompagnés du Maléficieux, qui devait remplir l'office de +rameur. + +Les deux jeunes gens s'assirent à la poupe de l'embarcation, et +Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus à s'entretenir de leur +amour qu'à faire la guerre aux habitants des eaux, se plaça de façon +à leur tourner le dos. Pour les moins gêner par sa présence, le brave +matelot se mit à entonner une vieille chanson guerrière. + +Aussi préoccupé de leur avenir qu'ils l'étaient eux-mêmes de leur +mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait +avec la rapidité de l'aigle, ni à un cercle de petits nuages qui cernait +l'orbe du soleil couchant. + +Subjugués par les effluves de ce fluide magnétique que l'amour +communique et reçoit en même temps par la présence des amants, Guyonne +et Jean rêvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette +rêverie était le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient +plus aisément leurs pensées que si elles eussent été écrites, ils se +comprenaient mieux que s'ils eussent parlé. Le véritable amour est si +immatériel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener, +lui répugne. C'est une fleur délicate qu'on ne reconnaît qu'à son +parfum, à ses couleurs naturelles; une mélodie du soir qu'on savoure +silencieusement, et dont on détruirait le charme en la voulant analyser. +On peut encore comparer cette sensibilité exquise de tout notre être, +quand, aimant sincèrement, nous sommes près de l'objet aimé, à la +disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne, +à la tombée du crépuscule, plongé dans un fauteuil, devant un bon feu, +nous évoquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent, +nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous +devisons avec elles, et nous n'appartenons plus à ce monde. Baigné dans +un fleuve de délices, nous désirons nous y noyer, et nous craignons +de remuer la tête, nous craignons de bouger, tant nous avons peur +d'effaroucher les fantômes de notre somnolence....... + +Tout à coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout +dans le canot. + +Guyonne et Jean tressaillirent. + +--Qu'y a-t-il? demanda ce dernier. + +Les regards attachés à l'occident, le matelot ne répondit pas. + +En ce moment, un nuage noir, aux franges rouges comme le feu, cachait le +soleil. + +--Le cap au nord-ouest, monseigneur! le cap au nord-ouest! s'écria +Philippe, sans essayer de déguiser son émoi. + +Jean de Ganay imprima au gouvernail fixé derrière lui un mouvement si +brusque que la planchette se brisa. Au même instant, un mugissement +sourd et lointain se fit entendre. + +Le matelot se jeta sur ses avirons. + +Deux rafales successives sifflèrent dans l'air. + +--Mon Dieu! fit Guyonne en se serrant contre le vicomte, qui l'entoura +de ses bras, par cet instinct qui nous rapproche tous pour lutter contre +le danger, même lorsque la lutte est impossible. + +Le ciel se marbrait de taches sombres, la mer grossissait, de lourds +goélands voletaient au-dessus de l'embarcation. + +--Faut-il te venir en aide, Philippe? dit l'écuyer. + +Le Maléficieux n'entendit pas, une nouvelle bouffée de vent poussait +contre le canot des montagnes d'eau. + +--Cramponnez-vous au banc! s'écria Francoeur. + +Par bonheur les lames passèrent à côté. + +Dégagé de son voile, le soleil jetait un dernier regard sur l'Océan +courroucé. + +--Un navire! j'aperçois un navire! clama Guyonne. En effet un vaisseau +était en vue. + +--Ah! nous sommes sauvés! Il se dirige vers l'île de Sable, dit le +vicomte, qui oubliait déjà le péril auquel ils étaient exposés. + +Philippe demeura silencieux, tous ses efforts tendaient à maintenir +l'esquif en équilibre. + +Rapidement la nuit arriva. L'Atlantique hurlait comme une bête fauve, et +mêlait sa voix formidable aux glapissements du vent. + +On n'osait ouvrir la bouche, on n'osait se mouvoir sur le canot. + +Soudain, comme la chaloupe arrivait à la cime d'une vague, une masse +sombre se profila près d'elle. + +--Au secours! vociféra Jean de Ganay, reconnaissant le navire qu'ils +avaient distingué deux heures auparavant. + +Enlacée à son amant, Guyonne leva la tête, et poussa un cri d'indicible +effroi! + +Un rayon de lune lui avait montré la figure sardonique du pilote +Alexis Chedotel, accoudé à la lisse de tribord du navire............... + + +Le lendemain matin, il y avait grande allégresse sur l'île de Sable. Une +barque de cent tonneaux se balançait coquettement à un demi-mille de la +côte. + +Chedotel la commandait. + +Un lustre auparavant, après avoir déposé quarante individus sur l'île +de Sable, prétextant des tempêtes qui le chassaient vers l'Europe, le +pilote avait ramené Guillaume de la Roche en France. «Ce dernier n'y +eut pas plus tôt mis le pied, dit l'historien du Canada, qu'il se trouva +enveloppé dans une foule de difficultés au milieu desquelles le duc +de Mercoeur, qui commandait la Bretagne, le garda prisonnier pendant +quelque temps. Ce ne fut qu'au bout de cinq ans qu'il put raconter au +roi, qui se trouvait à Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. +Le monarque, touché du sort des malheureux abandonnés dans l'île de +Sable, ordonna au pilote qui les y avait conduits d'aller les chercher. +Celui-ci n'en trouva, plus que douze... + +»A leur retour, Henri IV voulut les voir habillés comme on les avait +trouvés. Leur barbe et leurs cheveux qu'ils avaient laissé croître +pendaient en désordre sur leurs poitrines et sur leurs épaules; leur +figure avait déjà pris un air fauve et sauvage, qui les faisait plutôt +ressembler à des Indiens qu'à des hommes civilisés. Le roi leur fit +distribuer à chacun cinquante écus et leur permit de retourner dans leur +famille, sans pouvoir être recherchés de la justice pour leurs anciennes +offenses.» + +Ainsi finit le drame de l'île de Sable, un des plus remarquables des +annales du Canada. + + + + + CONCLUSION + + +--Et Jean de Ganay! Jean de Ganay! le brave Jean de Ganay! s'écrie ma +lectrice en froissant ce livre de désappointement. + +--Et Guyonne! la divine, l'incomparable Guyonne! réclame mon lecteur +avec une impatience bourrue. + +--Qu'est devenu ce bon Maléficieux? mon Dieu! je voudrais pourtant bien +le savoir, demande une voix enfantine. + +Ne pouvant résister à cette trinité charmante qui le presse, dût-il +commettre une indiscrétion pour satisfaire son auditoire, le conteur +répond: + +Philippe Francoeur, Guyonne de Kerskoên et Jean de Ganay, après avoir +affronté mille morts, abordèrent sur les côtes de l'Acadie. Ils furent +reçus par quelques familles qui s'y étaient fixées. Les deux amants se +marièrent. Durant une année, ils jouirent d'un bonheur sans mélange. +Mais au bout de ce temps, Guyonne mourut en donnant le jour à un garçon. + +--Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle à son époux avant de rendre l'âme; je +vous avais celé le voeu que j'avais fait, le jour où j'allais périr de +froid sur un glaçon, de consacrer au culte de Jésus le reste de mes +jours, s'il les épargnait. A ce voeu vous savez que j'ai manqué. Le +Seigneur n'a pas voulu bénir notre union; que sa sainte volonté soit +faite! Puisse l'exemple de sa mère rappeler sans cesse au pauvre enfant +qui vient de naître qu'il faut observer religieusement ses serments si +l'on veut être heureux dans ce monde et dans l'autre! + +Brisé de douleur, Jean de Ganay répondit par une explosion de sanglots. + + + +P. S.--Mais Laure de Kerskoên? s'exclame un curieux impitoyable. + +--La chronique rapporte qu'elle fut enlevée et épousée par Bertrand de +Mercoeur. + +--Furent-ils heureux? + + + FIN + + + + TABLE + + + PROLOGUE + + EN BRETAGNE + + I. Les Routiers. + II. Laure de Kerskoên. + III. Le Manoir. + IV. L'Oncle et la nièce. + V. Le Ménestrel. + VI. L'Attaque. + VII. Bertrand. + VIII. L'Évasion. + IX. Avant le départ. + + PREMIÈRE PARTIE + + EN MER + + I. Guyonne la poissonnière. + II. L'Embarquement. + III. Le _Castor_. + IV. Le Complot. + V. Révolte à bord. + VI. Exécution. + VII. L'Amour d'une poissonnière et l'amour d'un pilote. + VIII. Disette. + IX. Terre. + X. Arrivée. + + DEUXIÈME PARTIE + + L'ILE DE SABLE + + I. L'Ile de Sable. + II. Les Quarante. + III. Première journée sur l'île de Sable. + IV. Brise-tout. + V. La Légende. + VI. Le Naufrage. + VII. Les Épaves. + VIII. L'_Érable_. + IX. Le Coffret. + X. Mystérieux. + XI. Découverte. + XII. Mort de Brise-Tout. + XIII. Perplexité. + XIV. Intrigue. + XV. Insurrection. + XVI. Combat. + + TROISIÈME PARTIE + + GUYONNE ET JEAN DE GANAY + + I. Cinq ans après. + II. Cinq ans après. (Suite). + III. Le Muet. + IV. Philippe et Guyonne. + V. Fragments de journal. + VI. La Surprise. + VII. Demandes et réponses. + VIII. Guyonne et Jean. + IX. Amour. + X. Retour du _Castor_. + + CONCLUSION. + + + ________________________________ + ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'île de sable, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DE SABLE *** + +***** This file should be named 18454-8.txt or 18454-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/5/18454/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18454-8.zip b/18454-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73b8b19 --- /dev/null +++ b/18454-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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