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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:21 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de la vie de bohème + +Author: Henry Murger + +Release Date: May 28, 2006 [EBook #18446] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME *** + + + + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from that +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +Note du transcripteur: Cette oeuvre, adaptée en pièce de théâtre en +1849, et en livre en 1851, est aussi à l'origine de deux opéras (avec +libretti en Italien): «La Bohème» de Ruggero Leoncavallo (1897) et le +mieux connu, «La Bohème» de Giacomo Puccini (1896). + + + + +Scènes de la vie de bohème + +Henry Murger + +M. Levy + +1869 + + + + +PREFACE + + +Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec +les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de +filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les +montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de +sûreté, les professeurs d'_à tout coup l'on gagne,_ les négociants des +bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues +dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont +toujours prêts à tout faire, excepté le bien. + +La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née +d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut +revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans +remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui, +en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie +florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour +suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté +les _Amours d'Hélène_ et la _Chute de Troie_. En descendant l'échelle +des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques +artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition +homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai +savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine; +toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du +nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les +plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure. + +À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et +l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins +du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre +Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé +comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il +bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève, +flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de +convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les +jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner, +dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que +lui ont promis messieurs les échevins en payement de la _très-pieuse et +dévote sotie_ qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de +justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux +d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon +d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître +François Villon, l'amant de _la belle qui fut haultmière_. Poète et +vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement +imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens +attribuent à leurs _vates_, était sans cesse poursuivie par une +singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour +être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la +couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois +essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des +bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc +d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le +sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et +font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant +cette muse toute ruisselante de ses propres larmes. + +Au reste, parmi tous ceux dont l'oeuvre peu connue n'a été fréquentée +que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement +le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des +plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est +précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec +son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et +sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles +stances amoureuses improvisées dans le taudis où _la belle qui fut +haultmière_ détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui, +métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre, +figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique. + +Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange +gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune +Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les +cartons des loges. Benvenuto médite son _Persée_, Ghiberti cisèle les +portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur +les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de +chefs-d'oeuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et +Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec +Saint-Pierre. + +Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule +italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion +dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois. +Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François +Ier fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet corrige +peut-être les épreuves de _Pantagruel_. + +Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue +comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte +et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du +Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori +de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir +de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de +Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison. +Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur +la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le +Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de +François Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite, +l'auteur de la _Jérusalem_ payait de sa raison et de la perte de son +génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este. + +Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en +France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au +moment où une balle atteignait, sur les échafauds des _Innocents_, Jean +Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard +retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande +école lyrique française. À cette école du _renouveau_ succéda la +réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes +les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de +nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui +défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée +par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient +Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le +cynique qui, rajoutant des noeuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait +indigné en voyant les moeurs de son époque: + + L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus. + +Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie +des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte +des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle +collabore à la _Guirlande de Julie_; elle a ses entrées au palais +Cardinal, où elle collabore à la tragédie de _Marianne_ avec le +poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de +madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres +de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des _Goinfres_ ou +de _l'Épée-Royale_, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle +se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le +sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la +diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en +poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles +de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un +siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des +siens. + +Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que +parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent +opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière +et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de +rapprochements. + +Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se +retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux +de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé +du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux +réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle +reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de +l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une +haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la +sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des +colères d'un parti. + +Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses +différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons +placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur +contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en +rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec +lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons +essayé de retracer les moeurs et le langage. + +Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans +autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les +sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus +beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme +et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le +temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient +d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est +la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres. + +Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne +trouvent jamais trop de points sur les _i_ d'une définition, nous +répéterons en forme d'axiome: + +«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de +l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.» + +Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris. + +Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des +genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas +inutile d'établir la classification. + +Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se +compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés +à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas +trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art, +et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour. +Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré +une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue +d'un chef-d'oeuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le coeur loyal +bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du +maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens +dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent +les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par +ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand +l'oeuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la +fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent +pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans +l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les +symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front +des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils +attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une +petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à +leur existence; ils s'appelaient les disciples de _l'art pour l'art_. +Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à +ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à +attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas. + +C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous +l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la +Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié +sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous +leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième +siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que +les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le +dos et vous appellent bourgeois. + +Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent +ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et +rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart, +décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son +véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup +pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore +leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur +suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la +nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux +deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le +choeur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se +pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque +toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères +distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que +l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils +de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux +une oeuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute +applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible. + +Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute +la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage +pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux +soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et +une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts. + +De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui +s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où +luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et, +sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une oeuvre +terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul +d'indifférence. + +Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des +jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils +prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité +homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil, +les autres idolâtres d'une chimère. + +Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art, +si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les +obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par +conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse. + +Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette +affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci. + +Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à +propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de +Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop +imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de +la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le +martyre de l'art et de la poésie. + + Adieu, trop inféconde terre, + Fléaux humains, soleil glacé! + Comme un fantôme solitaire, + Inaperçu j'aurai passé. + +Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui +avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps _la +Marseillaise_ des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au +martyrologe de la médiocrité. + +Car toutes ces funèbres apothéoses, ce _Requiem_ louangeur, ayant tout +l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités +ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que +la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital +où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le +devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une +étape obligée pour arriver à la gloire. + +On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes +meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de +gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent +ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer. + +Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes +qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont +la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes +les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit, +appellent la muse marâtre et l'art bourreau. + +Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en +effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents +imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne +sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas +au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le +soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut +rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par +quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux +rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art +malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie +dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond +des moeurs. + +_AXIOME_. + +«La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.» + +En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une +misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une +lampe dans un lieu sans air; où le coeur se pétrifie dans une +misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires. +Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant +dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des +brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les +moeurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie +littéraire. + +Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait +appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la +vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les +jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et +s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de +la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le +foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain. +Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir +les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne +tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne +tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti +paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir +notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de +leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur _misère d'artiste_, +avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres +s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont +épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de +famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant +jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne +l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après +avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille, +est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le +corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente! + +Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun +avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de +la Bohème ignorée. + +Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le +sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de +l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme +les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté: +la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un +chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en +attendant qu'ils le touchent du doigt. + +C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font +partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur +présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil; +qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont +sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique, +et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix +modérés, il est vrai. + +Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les +chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux +accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien +n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une +vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la +charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux +prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche +allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence +de chaque jour est une oeuvre de génie, un problème quotidien qu'ils +parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques. +Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient +trouvé des truffes sur le radeau de la _Méduse_. Au besoin ils savent +aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais +qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez +aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus +belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne +trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand +leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la +table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés +d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se +rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on +appelle la pièce de cinq francs. + +Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes +vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la +cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les +tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur +le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans +rencontrer un créancier. + +La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux +causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des +bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent +rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques +coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à +des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses +tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature +moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes; +où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de +ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique +inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace +dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est +l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme. + +Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du +monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les +médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de +mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui +arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur +talent. + +Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une +forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où +l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul +moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante +et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle +on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi +du _vae victis_. + +_mai 1850_. + +H M. + + + + +I + +_COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME_ + + +Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires +du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association +fraternelle devait plus tard constituer le cénacle formé de cette +fraction de la _bohème_ que l'auteur de ce livre a essayé de faire +connaître au public. + +Un matin, c'était le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les +deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement +réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui +servait d'horloge. + +--Sacrebleu! s'écria Schaunard, ma pendule à plumes avance, il n'est pas +possible qu'il soit déjà aujourd'hui. + +En disant ces mots, il sauta précipitamment hors d'un meuble de son +industrieuse invention et qui, jouant le rôle de lit pendant la nuit, ce +n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le +jour le rôle de tous les autres meubles, absents par suite du froid +rigoureux qui avait signalé le précédent hiver: une espèce de meuble +maître-Jacques, comme on voit. + +Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa à la +hâte un jupon de satin rose semé d'étoiles en pailleté, et qui lui +servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal +masqué, oublié chez l'artiste par une _folie_ qui avait commis celle de +se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel, +déguisé en marquis de Mondor, faisait résonner dans ses poches les +sonorités séductrices d'une douzaine d'écus, monnaie de fantaisie, +découpée à l'emporte-pièce dans une plaque de métal, et empruntée aux +accessoires d'un théâtre. + +Lorsqu'il eut vêtu sa toilette d'intérieur, l'artiste alla ouvrir sa +fenêtre et son volet. Un rayon de soleil, pareil à une flèche de +lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller +ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil; en même temps cinq +heures sonnèrent à un clocher d'alentour. + +--C'est l'aurore elle-même, murmura Schaunard; c'est étonnant. Mais, +ajouta-t-il en consultant un calendrier accroché à son mur, il n'y a pas +moins erreur. Les indications de la science affirment qu'à cette époque +de l'année, le soleil ne doit se lever qu'à cinq heures et demie; il +n'est que cinq heures, et le voilà déjà debout. Zèle coupable! cet astre +est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes. +Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer à m'inquiéter un peu; +c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier était le 7, à +moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd'hui le 8 +avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en +allant relire une formule de congé par huissier affichée à la muraille, +c'est aujourd'hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et +compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de +soixante-quinze francs pour trois termes échus, et qu'il me réclame dans +une fort mauvaise écriture. J'avais, comme toujours, espéré que le +hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paraîtrait qu'il +n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les +employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta +Schaunard. + +Il se disposait à vêtir un paletot dont l'étoffe, primitivement à longs +poils, était atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout à coup, +comme s'il eût été mordu par une tarentule, il se mit à exécuter dans sa +chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics, +lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie. + +--Tiens, tiens, s'écria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin +vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air! +Voyons. + +Et Schaunard, à moitié nu, alla s'asseoir devant son piano. Et après +avoir réveillé l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il +commença, tout en monologuant, à poursuivre sur le clavier la phrase +mélodique qu'il cherchait depuis si longtemps. + +--_Do, sol, mi, do, la, si, do, ré_, boum, boum. _Fa, ré, mi, ré_. Aïe, +aïe, il est faux comme Judas, ce _ré_, fit Schaunard en frappant avec +violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit +dépeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une +marguerite blanche dans un lac bleu. Voilà une idée qui n'est pas en bas +âge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un éditeur +qui osât publier une romance où il n'y aurait pas de lac bleu, il faut +s'y conformer... _Do, sol, mi, do, la, si, do, ré;_ je ne suis pas +mécontent de ceci, ça donne assez l'idée d'une paquerette, surtout aux +gens qui sont forts en botanique. _La, si, do, ré,_ gredin de _ré_, va! +Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque +chose d'humide, d'azuré, de clair de lune, car la lune en est aussi; +tiens, mais ça vient, n'oublions pas le cygne... _Fa, mi, la, sol_, +continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de +l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se décide à se +jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aimé enseveli sous la +neige; ce dénoûment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est +intéressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique; ça +vient, ça vient, voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des +Madeleines; ça fend le coeur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant +dans son jupon semé d'étoiles, si ça pouvait fendre le bois: il y a dans +mon alcôve une solive qui me gêne beaucoup quand j'ai du monde... à +dîner; je ferais un peu de feu avec... _la, la... ré, mi,_ car je sens +que l'inspiration m'arrive enveloppée d'un rhume de cerveau. Ah! bah! +tant pis!... Continuons à noyer ma jeune fille. + +Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard, +l'oeil allumé, l'oreille tendue, poursuivait sa mélodie, qui, pareille à +un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que +les vibrations de l'instrument semblaient dégager dans la chambre. + +--Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche +avec les paroles de mon poëte. Et il fredonna d'une voix désagréable ce +fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les +légendes de mirliton: + + La blonde jeune fille, + Vers le ciel étoilé, + En ôtant sa mantille, + Jette un regard voilé; + Et dans l'onde _azurée_ + Su lac aux flots d'_argent_... + +--Comment, comment! fit Schaunard transporté d'une juste indignation, +l'onde azurée d'un lac d'argent, je ne m'étais pas encore aperçu de +celle-là, c'est trop romantique à la fin, ce poëte est un idiot, il n'a +jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la +coupe des vers me gênait pour ma musique; à l'avenir je composerai mes +poëmes moi-même, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en +train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma +mélodie. + +Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l'attitude +grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses. + +Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au +monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec +raison des _monstres_, et qu'ils improvisent assez facilement pour +servir de canevas provisoire à l'inspiration du compositeur. + +Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait +assez clairement l'inquiétude éveillée dans son esprit par l'arrivée +brutale de cette date: le 8 avril. + +Voici ce couplet: + + Huit et huit font seize, + J'pose six et retiens un. + Je serais bien aise + De trouver quelqu'un + De pauvre et d'honnête + Qui m'prête huit cents francs, + Pour payer mes dettes + Quand j'aurai le temps. + + Refrain. + + Et quand sonnerait au cadran _suprême_ + Midi moins un quart, + Avec probité je payerais mon _terme_ (ter.) + À Monsieur Bernard. + +--Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, _terme_ et +_suprême_, voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai +point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se +marieront avec les syllabes. + +Et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de +nouveau l'exécution de sa romance. Satisfait sans doute du résultat +qu'il venait d'obtenir, Schaunard se félicita par une grimace +jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval +sur son nez chaque fois qu'il était content de lui-même. Mais cette +orgueilleuse béatitude n'eut pas une longue durée. Onze heures sonnèrent +au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et +s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux +Schaunard: Es-tu prêt? + +L'artiste bondit sur sa chaise. + +--Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois +quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau +logement. Je n'en viendrai jamais à bout, ça rentre trop dans le domaine +de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et, +s'enfonçant la tête entre les deux genoux, il descendit dans les abîmes +de la réflexion. + +Les cinq minutes s'écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir +rien trouvé qui ressemblât à soixante-quinze francs. + +--Je n'ai décidément qu'un parti à prendre pour sortir d'ici, c'est de +m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se +promène peut-être au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalité +jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard. + +Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu'elles pouvaient contenir +les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans +un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans +adresser en quelques paroles ses adieux à son domicile. + +Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le +guetter, l'arrêta soudain. + +--Hé, Monsieur Schaunard, s'écria-t-il en barrant le passage à +l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8. + + Huit et huit font seize, + J'pose six et retiens un, + +fredonna Schaunard; je ne pense qu'à ça! + +--C'est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le +portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a +loué votre chambre peut arriver d'un moment à l'autre. Faudrait voir à +se dépêcher! + +--Alors, répondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher +une voiture de déménagement. + +--Sans doute, mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à +remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que +vous ayez payé les trois termes échus. Vous êtes en mesure probablement? + +--Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant. + +--Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais +vous donner vos quittances. + +--Je les prendrai en revenant. + +--Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance. + +--Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie. + +--Ah! ah! reprit l'autre avec inquiétude, vous allez chercher de la +monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous +avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser. + +--Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité, est-ce que vous +vous méfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes +meubles dans un mouchoir? + +--Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le +ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressément recommandé de ne pas +vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez payé. + +--Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont +pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse +qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici. + +--C'est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du +paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre +nouvelle adresse? + +--Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste qui, ayant mis +le pied dans la rue, gagna le large au plus vite. + +--Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son +nez, c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit +pas même venu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle ça. Enfin +il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre +locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard +déménagera! ça me ferait un _aria_ dans mes escaliers. Allons, bon, +fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà +justement, mon nouveau locataire. + +Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix, +un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis XIII venait en effet +d'entrer sous le vestibule. + +--Monsieur, demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui, mon +appartement est-il libre? + +--Pas encore, monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est +allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant, +monsieur pourrait faire déposer ces meubles dans la cour. + +--Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant +tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents; +mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en +s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet +chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature, +déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement +prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art. + +Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une +hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce +moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à +volonté. + +--Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un +des volets et en lui désignant un accroc qui se trouvait dans la toile, +voilà un malheur, vous m'avez étoilé ma grande glace de Venise; tâchez +de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma +bibliothèque. + +--Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier +en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je +ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois +qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au +second voyage. + +--Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place +libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme. + +--Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste, +il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivés, +ajouta-t-il en appuyant sur ces mots. + +Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton +entra dans la cour. + +--M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille +de cuir qui lui battait les flancs. + +--C'est ici, répondit le portier. + +--Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il +tendit au concierge un bulletin de dépêches, que celui-ci alla signer +dans sa loge. + +--Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se +promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du +ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui montrer. + +Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de +se faire la barbe. + +--Que me voulez-vous, Durand? + +--Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un +planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère. + +Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au +sceau du département de la guerre. + +--Ô mon Dieu! fit M. Bernard, tellement ému qu'il failli se faire une +entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre! Je suis sûr que +c'est ma nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, que je +sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice à ma bonne tenue. +Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà +cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je +vais vous les donner tout à l'heure, attendez. + +Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante, +auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette +sur sa tête. + +Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette +infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en +apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion +respectueuse d'un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la +lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable +creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses +petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux +mèches de sa perruque en broussailles. + +Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa +figure venait d'éprouver un tremblement de terre. + +Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tête du +ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de +laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement. + + «Monsieur et propriétaire, + + La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aïeule des + belles manières, m'oblige à vous faire savoir que je me trouve dans + la cruelle nécessité de ne pouvoir point satisfaire à l'usage + qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'à ce + matin, j'avais caressé l'espérance de pouvoir célébrer ce beau + jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chimère, + illusion, idéal! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la + sécurité, le guignon, _anankè_ en grec, le guignon dispersait mes + espérances. Les rentrées sur lesquelles je comptais, Dieu que le + commerce va mal!!! Ne se sont pas opérées; et sur les sommes + considérables que je devais toucher, je n'ai encore reçu que trois + francs, qu'on m'a prêtés, je ne vous les offre pas. Des jours + meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en + doutez pas, monsieur. Dès qu'ils auront lui, je prendrai des ailes + pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses + précieuses que j'y ai laissées, et que je mets sous votre + protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le + négoce, au cas où vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les + sommes pour lesquelles vous êtes crédité sur le registre de ma + probité. Je vous recommande spécialement mon piano, et le grand + cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les + couleurs différentes parcourent toute la gamme des nuances + capillaires, et qui ont été enlevées sur le front des grâces par le + scalpel de l'amour. + + «Vous pouvez donc, monsieur et propriétaire, disposer des lambris + sous lesquels j'ai habité. Je vous en octroie ma permission ici-bas + revêtue de mon seing. + + «Alexandre Schaunard.» + +Lorsqu'il eut achevé cette épître que l'artiste avait écrite dans le +bureau d'un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard +la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le père +Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda +brutalement ce qu'il faisait là. + +--J'attends, monsieur! + +--Quoi? + +--Mais la générosité que monsieur... à cause de la bonne nouvelle! +Balbutia le portier. + +--Sortez. Comment, drôle! Vous restez devant moi la tête couverte! + +--Mais, Monsieur... + +--Allons, pas de réplique, sortez, ou plutôt, non, attendez-moi. Nous +allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui déménage sans +me payer. + +--Comment, fit le portier, M. Schaunard?... + +--Oui, continue le propriétaire, dont la fureur allait comme chez +Nicollet. Et s'il a emporté le moindre objet, je vous chasse, +entendez-vous? Je vous châââsse. + +--Mais c'est impossible, ça, murmura le pauvre portier. M. Schaunard +n'est pas déménagé; il est allé chercher de la monnaie pour payer +monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles. + +--Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis sûr qu'il +est en train; il vous a tendu un piége pour vous éloigner de votre loge +et faire son coup, imbécile que vous êtes. + +--Ah! mon Dieu! Imbécile que je suis! s'écria le père Durand tout +tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l'entraînait +dans l'escalier. + +Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le +jeune homme au chapeau blanc. + +--Ah çà! Concierge, s'écria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être +mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril? +N'est-ce pas ici que j'ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à +Dieu, oui ou non? + +--Pardon, monsieur, pardon, dit le propriétaire, je suis à vous. Durand, +ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais répondre moi-même à +Monsieur. Courez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré +pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous +redescendrez pour aller chercher la garde. + +Le père Durand disparut dans l'escalier. + +--Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propriétaire au jeune homme +avec qui il était resté seul, à qui ai-je l'avantage de parler? + +--Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai loué une chambre dans +cette maison au sixième, et je commence à m'impatienter que ce logement +ne soit pas vacant. + +--Vous me voyez désolé, monsieur, répliqua M. Bernard, une difficulté +s'élève entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez +remplacer. + +--Monsieur, monsieur! s'écria d'une fenêtre située au dernier étage de +la maison, le père Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y +est... Imbécile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emporté, pas un +cheveu, monsieur. + +--C'est bien, descendez, répondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en +s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon +portier va descendre à la cave les objets qui garnissent la chambre de +mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre +possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivés. + +--Pardon, monsieur, répondit tranquillement le jeune homme. + +M. Bernard regarda autour de lui et n'aperçut que les grands paravents +qui avaient déjà inquiété son portier. + +--Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien. + +--Voilà, répondit le jeune homme en déployant les feuilles du chassis et +en offrant à la vue du propriétaire ébahi un magnifique intérieur de +palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands +maîtres. + +--Mais vos meubles? demanda M. Bernard. + +--Les voici, répondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux +qui se trouvait peint dans le _palais_ qu'il venait d'acheter à l'hôtel +Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations d'un théâtre de +société... + +--Monsieur, reprit le propriétaire, j'aime à croire que vous avez des +meubles plus sérieux que ceux-ci... + +--Comment, du boule tout pur! + +--Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers. + +--Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d'une +mansarde? + +--Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou! + +--Hélas, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un +ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop +bête, tout le monde en a. + +--Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit? + +--Non, ça prend trop de place dans les appartements, dès qu'on a des +chaises on ne sait plus où s'asseoir. + +--Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous? + +--Je me repose sur la Providence, monsieur! + +--Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il +vous plaît. + +En ce moment même le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son +second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont étaient +chargés ses crochets, on remarquait un chevalet. + +--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand avec terreur; et il montrait le +chevalet au propriétaire. C'est un peintre! + +--Un artiste, j'en étais sûr! Exclama à son tour M. Bernard, et les +cheveux de sa perruque se dressèrent d'effroi; un peintre!!! Mais vous +n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en +s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait? + +--Dame, répondit le pauvre homme, il m'avait donné _cinque_ francs de +_dernier_ à Dieu; est-ce que je pouvais me douter... + +--Quand vous aurez fini, demanda à son tour le jeune homme. + +--Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son +nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emménager. +La loi autorise à refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie. + +--Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignité. + +--Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement +ailleurs. Durand va vous rendre votre denier à Dieu. + +--Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis à la caisse d'épargne. + +--Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre +logement à la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalité pour un jour. + +--Allez loger à l'hôtel, répondit M. Bernard. À propos, ajouta-t-il +vivement en faisant une réflexion subite, si vous le voulez, je vous +louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et où se trouvent +les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans +ce genre de location le loyer se paye d'avance. + +Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit +l'artiste forcé d'en passer par là. + +--Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de vingt-cinq +francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance. + +--Vous l'avez déjà dit; cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du +bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie +de cinq cents francs? + +--Hein? demanda le propriétaire stupéfait, vous dites?... + +--Eh bien, la moitié de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais +vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du +propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre +l'équilibre. + +Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne +sera que vingt francs à prendre, puisque Durand vous rendra le denier à +Dieu. + +--Je le lui laisse, dit l'artiste, à la condition qu'il viendra tous les +matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le +temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons. + +--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand en décrivant une courbe de +quatre-vingt-dix degrés. + +--C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous +allez aider mon commissionnaire à m'emménager. + +--Monsieur, dit le propriétaire, je vais vous envoyer votre quittance. + +Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel, +était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en +palais. + +Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle +le rappel de la monnaie. + +Schaunard avait élevé l'emprunt à la hauteur d'un art. Prévoyant le cas +où il aurait à _opprimer_ des étrangers, il avait appris la manière +d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait +étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour +échapper à ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne connaît +les heures de marée, il savait les époques où les _eaux_ étaient basses +ou hautes, c'est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient +l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison +où en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voilà M. Schaunard; +mais bien: voilà le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et +égaliser en même temps cette espèce de dîme qu'il allait prélever, +lorsque la nécessité l'y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de +la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et +d'arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de +tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom étaient inscrits +le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement à leur +état de fortune, les époques où ils étaient en fonds, et l'heure des +repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard +avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur +laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu'aux +plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au delà d'un +certain chiffre qui était encore au bout de la plume d'un oncle normand +dont il devait hériter. Dès qu'il devait vingt francs à un individu, +Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d'un seul +coup, dût-il, pour s'acquitter, emprunter à ceux auxquels il devait +moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain +crédit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait +l'habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui +permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait. + +Or, depuis onze heures du matin qu'il était parti de chez lui pour +tâcher de grouper les soixante-quinze francs nécessaires, il n'avait +encore réuni qu'un petit écu, dû à la collaboration des lettres m v et r +de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un +terme à payer, l'avait renvoyé des fins de sa demande. + +À six heures, un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son +estomac; il était alors à la barrière du Maine, où demeurait la lettre +u. Schaunard monta chez la lettre u, où il avait son rond de serviette, +quand il y avait des serviettes. + +--Où allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arrêtant au passage. + +--Chez M. U... répondit l'artiste. + +--Il n'y est pas. + +--Et madame? + +--Elle n'y est pas non plus: ils m'ont chargé de dire à un de leurs amis +qui devait venir chez eux ce soir qu'ils étaient allés dîner en ville: +au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici +l'adresse qu'ils ont laissée, et il tendit à Schaunard un bout de papier +sur lequel son ami U... avait écrit: + +«Nous sommes allés dîner chez Schaunard, rue... numéro...; viens nous +retrouver.» + +--Très-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mêle, il +fait de singuliers vaudevilles. + +Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait à deux pas d'un petit +bouchon où deux ou trois fois il s'était nourri pour pas bien cher, et +se dirigea vers cet établissement, situé Chaussée du Maine, et connu +dans la basse bohème sous le nom de _la Mère Cadet._ C'est un cabaret +mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route +d'Orléans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de +bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui +avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres inédits, les +folliculaires des gazettes mystérieuses, viennent en choeur dîner chez +_la Mère Cadet_, célèbre par ses gibelottes, sa choucroûte authentique, +et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil. + +Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez _la +Mère Cadet_ le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques +dont on a fait plafonner la verdure maladive. + +--Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-même, je vais me donner une +bosse et faire un Balthasar intime. + +Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une +demi-choucroûte et deux demi-gibelottes: il avait remarqué qu'en +fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier. + +La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune +personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de +souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des +épaules qui auraient bien dû garder l'incognito. C'était une cantatrice +du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans +la cuisine de _la Mère Cadet_. Elle était venue prendre son repas +pendant un entr'acte de la _Lucie_, et achevait en ce moment, par une +demi-tasse, un dîner composé exclusivement d'un artichaut à l'huile et +au vinaigre. + +--Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas à la fille qui servait le +garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je, +Adèle? + +--Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. Ça nous +fait neuf sous. + +--Voilà, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant: + +_Cet amour que Dieu me donne_! + +--Tiens, elle donne le _la_, dit alors un personnage mystérieux assis à +la même table que Schaunard, et à demi caché derrière un rempart de +bouquins. + +--Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutôt qu'elle le garde, moi. +Aussi on n'a pas idée de ça, ajouta-t-il en indiquant du doigt +l'assiette où _Lucia De Lamermoor_ avait consommé ses artichauts, faire +mariner son fausset dans du vinaigre! + +--C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà +parlé. La ville d'Orléans en produit qui jouit à juste titre d'une +grande réputation. + +Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des +hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui +semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à sa physionomie le +caractère de placidité béate qu'on remarque chez les séminaristes. Son +visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient +tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait +avoir été dessinée par un élève de _premiers principes_, à qui on aurait +poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race +nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton +asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes +menaçait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre. +D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux +s'échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d'un paletot noisette à +pèlerine, dont l'étoffe, réduite à la trame, avait les rugosités d'une +râpe. Des poches béantes de ce paletot s'échappaient des liasses de +papiers et de brochures. Sans se préoccuper de l'examen dont il était +l'objet, il savourait une choucroûte garnie en laissant échapper tout +haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait +un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps +des annotations avec un crayon qu'il portait à l'oreille. + +--Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec +son couteau, et ma gibelotte? + +--Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main, +il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est monsieur qui l'a demandée, +ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins. + +--Sacrebleu! s'écria Schaunard. + +Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce: sacrebleu! +Que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le +rempart de livres qui s'élevait entre lui et Schaunard; et, mettant +l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa +voix: + +--Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi? + +--Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver. + +--Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable? + +--S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avança son assiette. + +--Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger. + +--Ah! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas. + +Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui +avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui. + +--Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna +Schaunard en lui-même. + +--Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est +la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de +personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est différent, je +l'adore. + +--Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé +pour moi. + +--Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé +la tête. J'ai même eu l'honneur de vous faire observer que... + +--Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez. +Qu'est-ce que c'est que ce morceau-là? + +--Juste ciel! Que vois-je! ô dieux! Encore une tête! C'est un lapin +bicéphale! s'écria l'étranger. + +--Bicé... dit Schaunard. + +--...phale. Ça vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des +manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eh bien, ma foi! Je +ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène. + +Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée. +Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un +litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre. +Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. À +huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En +causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les +avait poussés l'un l'autre à se faire leur biographie, et ils se +connaissaient déjà comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. L'homme aux +bouquins, après avoir écouté les confidences de Schaunard, lui avait +appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exerçait la profession de +philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de +scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en _ique_. + +Le peu d'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le +dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était connu de +tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au +pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que +la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le +savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez +lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le +soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le +mot de Titus, et disait: «J'ai perdu ma journée.» Ses manières câlines +et son langage, qui offraient une mosaïque de tous les styles, les +calembours terribles dont il émaillait sa conversation, avaient séduit +Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d'ajouter +son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé. + +Ils sortirent de chez _la Mère Cadet_ à neuf heures du soir, +passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui +viennent de dialoguer avec les bouteilles. + +Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition +qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue +Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de _Momus_, dieu des +jeux et des ris. + +Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive +venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était +un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de +barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de _poil +mentonnier_, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui +ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on +aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudité. Il était +vêtu d'un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il +levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l'embouchure des +manches. Son pantalon avait pu être noir, mais ses bottes, qui n'avaient +jamais été neuves, paraissaient avoir déjà fait plusieurs fois le tour +du monde aux pieds du juif errant. + +Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à +grande barbe s'étaient salués. + +--Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe. + +--Pas absolument, répondit celui-ci; seulement je le rencontre +quelquefois à la bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres. + +--Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard. Le personnage avec +lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine +d'années, voué au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une +grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la +transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son +front déprimé, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M. +Mouton, et était employé à la mairie du ive arrondissement, où il tenait +le registre des décès. + +--Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant +le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit, +voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça +ne sert à rien. Tenez, une supposition: je suis un père de famille, moi, +n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au café. +Suivez bien mon raisonnement. + +--Allez, allez, dit Rodolphe. + +--Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases +par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés +sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que +je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata +ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi? Je suis un bon père de famille qui +vient pour faire... + +--Sa partie de dominos, dit Rodolphe. + +--Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous +comprenez... + +--Très-bien! dit Rodolphe. + +--Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère, +et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous +les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans +son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des +folliculaires. + +--Cependant, Monsieur Mouton... + +--Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des +malheurs de tout le monde; ils ont fait la révolution et les assignats; +à preuve Murat. + +--Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat. + +--Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son +enterrement quand j'étais petit... + +--Je vous assure... + +--Même qu'on a fait une pièce au cirque, là. + +--Eh bien, précisément, dit Rodolphe; c'est Murat. + +--Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'écria l'obstiné +Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une +supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le +guillotiner, puisqu'il avait trahi? + +--Qui? guillotiné! trahi! quoi? s'écria Rodolphe en empoignant à son +tour M. Mouton par le bouton de sa redingote. + +--Eh bien Marat... + +--Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu! + +--Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815. +C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mêmes, continua M. +Mouton en rentrant dans la thèse de ce qu'il appelait une explication. +Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une +supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et +qui ne ferait pas de phrases... Là! + +--Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases! + +--Eh bien, oui; suivez mon idée. + +--Je tâche. + +--Un journal qui dirait tout simplement la santé du roi et les biens de +la terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on +n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis à la mairie, n'est-ce +pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me +dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les décès, eh bien, faites ci, +faites ça. Eh bien, quoi, ça? Quoi, ça? Quoi! ça? Eh bien, les journaux, +c'est la même chose, acheva-t-il pour conclure. + +--Évidemment, dit un voisin qui avait compris. + +Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui +partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos. + +--Je l'ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était +retourné s'asseoir à la même table où se trouvaient Schaunard et +Colline. + +--Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur désignant +l'employé. + +--Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses +yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brûle-gueule +merveilleusement culotté. + +--Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez là une bien jolie pipe. + +--Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit +négligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline. + +--Tiens! s'écria le philosophe, je n'en ai plus. + +--Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche +un paquet de tabac qu'il déposa sur la table. + +À cette gracieuseté, Colline crut devoir répondre par l'offre d'une +tournée de quelque chose. + +Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littérature. Rodolphe, +interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, confessa ses +rapports avec les muses, et fit venir une seconde tournée. Comme le +garçon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien +l'oublier. Il avait entendu résonner dans l'une des poches de Colline le +duo argentin de deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint +le niveau d'expansion où se trouvaient les deux amis et leur fit à son +tour ses confidences. + +Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'était venu les +prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et +ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris +par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux +extrémités opposées de Paris, l'un dans l'île-Saint-Louis, et l'autre à +Montmartre. + +Schaunard, qui avait complétement oublié qu'il était sans domicile, leur +offrit l'hospitalité. + +--Venez chez moi, dit-il, je loge ici près; nous passerons la nuit à +causer littérature et beaux-arts. + +--Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit +Colline. + +--Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps +à vivre. + +Arrivé devant sa maison que Schaunard eut quelque difficulté à +reconnaître, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe +et Colline qui étaient entrés chez un marchand de vin encore ouvert, +pour y prendre les premiers éléments d'un souper. Quand ils furent de +retour, Schaunard frappa plusieurs fois à la porte, car il se souvenait +vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La +porte s'ouvrit enfin, et le père Durand, plongé dans les douceurs du +premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'était plus son +locataire, ne se dérangea aucunement quand celui-ci lui eut crié son nom +par le vasistas. + +Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont +l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui +marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la +porte de sa chambre. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe. + +--Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef +que j'avais emportée ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais +mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voilà encore! s'écria-t-il en +montrant une clef. + +--C'est de la magie! + +--De la fantasmagorie, dit Colline. + +--De la fantaisie, ajouta Rodolphe. + +--Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de +terreur, entendez-vous? + +--Quoi? + +--Quoi? + +--Mon piano, qui joue tout seul, _ut, la mi ré do, la si sol ré._ gredin +de _ré_, va! Il sera toujours faux. + +--Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta +bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris. + +--Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte. + +--Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le poëte au +philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon. + +--Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son +ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! Voilà monsieur qui prétend +que c'est un vio... + +--Sacrebleu! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante mon piano joue +toujours; c'est de la magie! + +--De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des +bouteilles qu'il tenait à la main. + +--De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe. + +Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement, +et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un +flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose. + +--Que désirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les +trois amis. + +--Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi, +fit Schaunard. + +--Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au +personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est +gris jusqu'à la troisième capucine. + +Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard; il +venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne: + + «Je suis venue trois fois pour chercher mes étrennes. + + «Phémie.» + +--Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'écria-t-il; voilà bien +la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an: c'est +bien ma porte. + +--Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus. + +--Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté je collabore +activement à la confusion de mon ami. + +Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de rire. + +--Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que +votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur. + +--Volontiers. + +Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras, +l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel, +qu'on aura sans doute reconnu. + +Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant: + +--C'est étonnant comme mon séjour est embelli. + +--Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline. + +Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des +gammes. + +--Hein!, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant résonner les +accords... à la bonne heure! L'animal a reconnu son maître: _si la sol, +fa mi ré_. Ah! Gredin de _ré_! tu seras toujours le même, va! Je disais +bien que c'était mon instrument. + +--Il insiste, dit Colline à Rodolphe. + +--Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel. + +--Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles, qui +était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être! Ah! Et +il regardait Marcel sous le nez. + +--Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont +il a été parlé plus haut. Et il se mit à lire: + +--«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les +rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi. +Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs.» +Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne +congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq +francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans +les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une +main chère? à votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre +présence dans mes lares. + +--Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline +et à Rodolphe, monsieur, et il désignait Schaunard, monsieur est chez +lui, je le confesse. + +--Ah! exclama Schaunard, c'est heureux. + +--Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi. + +--Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît... + +--Oui, continua Colline, si notre ami... + +--Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment +se fait-il... + +--Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!... + +--Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel, je vais vous +expliquer le mystère. + +--Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline. + +--En cassant une croûte, ajouta Rodolphe. + +Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut à un +morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin. + +Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le +propriétaire, quand il était venu pour emménager. + +--Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez +lui. + +--Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel. + +Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce +qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la +situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y +découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait +changé le matin à M. Bernard. + +--Ah! J'en étais bien sûr! s'écria-t-il, que le hasard ne +m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'étais sorti ce +matin pour courir après lui. À cause du terme, c'est vrai, il sera venu +pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai +bien fait de laisser la clef sur mon tiroir! + +--Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les +espèces en piles égales. + +--Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe. + +Marcel riait. + +Une heure après ils étaient endormis tous les quatre. + +Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent et parurent d'abord +très-étonnés de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe +n'avaient pas l'air de se reconnaître et s'appelaient monsieur. Il +fallut que Marcel leur rappelât qu'ils étaient venus ensemble la veille. + +En ce moment le père Durand entra dans la chambre. + +--Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit +cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe +est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand +en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par où donc +êtes-vous venu? + +--Par le télégraphe, répondit Schaunard. + +--Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur, +vous!... + +--Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma +conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter +à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en +donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez. + +--Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à +souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non +pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à +Schaunard. + +À la fin du déjeuner, Rodolphe demanda la parole. + +--Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter... + +--Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais. + +--C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline. + +--De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît +_l'Écharpe d'Iris_, un journal de modes dont je suis le rédacteur en +chef; et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une +heure. + +--Diable! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon à donner à +un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe. + +--Vous irez demain, dit Marcel. + +--Oh! Non, répondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui. +Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi, +si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins. + +--Mais tu reviendras? demanda Schaunard. + +--Avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre, répondit le +philosophe, qui aimait les images excentriques. + +Et il sortit avec Rodolphe. + +--Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter +sur l'oreiller du _far niente,_ si j'allais chercher quelque or pour +apaiser la cupidité de M. Bernard? + +--Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours +déménager? + +--Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par +huissier, coût cinq francs. + +--Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez +vos meubles? + +--J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M. +Bernard. + +--Diable! ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en +garni. + +--Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec +mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs +aujourd'hui, ni demain, ni après. + +--Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée. + +--Exhibez, dit Schaunard. + +--Voici la situation: légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai +payé un mois d'avance. + +--Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlève +légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais même +extralégalement, dit Schaunard. + +--De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de +logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles. + +--Voilà, fit Schaunard. + +--Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel. + +--Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu. + +--Vous dites? + +--Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue. + +--Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel; restez +avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles. + +--Et les termes? dit Schaunard. + +--Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine +fois ce sera votre tour. Réfléchissez. + +--Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui +m'est agréable; j'accepte d'emblée: au fait, la peinture et la musique +sont soeurs. + +--Belles-soeurs, dit Marcel. + +En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés. + +Marcel et Schaunard leur firent part de leur association. + +--Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre à +dîner à la compagnie. + +--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit +Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans +l'oeil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire +indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant. + +--Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le +caissier de _l'Écharpe d'Iris_, sous le prétexte que j'en avais besoin +pour me faire vacciner. + +--C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui +n'ai pas étrenné, c'est humiliant. + +--En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner. + +--Et moi aussi, dit Colline. + +--Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera +celui qui payera la carte. + +--Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à +vous offrir pour vous tirer d'embarras. + +--Voyons! + +--Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper. + +--Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le +philosophe. + +--C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel. + +Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue dauphine, +célèbre par ses garçons littéraires et son _ayoli_. Comme il fallait +faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La +connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard +avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le +drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils +avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils +s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous +dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égaye sans +blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point +laissé de place vide dans leur coeur, facile à mettre en émoi par la vue +ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour +aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre +chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être +aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait +ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille +l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité: +«Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.» + +À la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe +se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui répondit par un +petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par +aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de +la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal. + +--Est-il bête ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans +son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin. + +Après le dîner on alla prendre le café à _Momus_, où on avait déjà passé +la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement +devint inhabitable pour les autres habitués. + +Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé, +retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'_Élysée_ Schaunard. +Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les +autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces +pyrotechniques; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres +un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous, +et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête: + +Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour! + +Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans +en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur +affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café _Momus_, +où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, et où on les vit pendant +longtemps revenir assidûment tous les jours. + +Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les +petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et +n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes +de la vie de bohème ne sont en effet que des études de moeurs dont les +héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus +grand défaut est le désordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse +que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie. + + + + +II + +_UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE_ + + +Schaunard et Marcel, qui s'étaient vaillamment mis à la besogne dès le +matin, suspendirent tout à coup leur travail. + +--Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta négligemment: +est-ce qu'on ne déjeune pas aujourd'hui. + +Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune. + +--Depuis quand déjeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'était hier +jeudi. + +Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement +de l'église: + + «Vendredi chair ne mangeras, + Ni autre chose pareillement.» + +Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel +représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui +se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs +de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être +très-philosophique. + +En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour +Marcel. + +--C'est trois sous, dit-il. + +--Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez. + +Et il lui ferma la porte au nez. + +Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se +mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la +célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la +jubilation: + + Y'avait quat' jeunes gens du quartier, + Ils étaient tous les quat' malades; + On les a m'nés à l'hôtel-Dieu + Eu! Eu! Eu! Eu! + +--Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant + + On les a mis dans un grand lit, + deux à la tête et deux aux pieds. + +--Nous savons ça. + +Marcel reprit: + + Ils virent arriver un' petit' soeur, + Eur! Eur! Eur! Eur! + +--Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes +d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur +_l'influence du bleu dans les arts_. + +Et il s'approcha de son piano. + +Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un +liquide en ébullition. + +Marcel se calma comme par enchantement. + +--Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois. + +C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts +et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de +campagne. + +--C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet +ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député +est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes +te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple. + +--Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour +contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande, +et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a +beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux +dîner aujourd'hui, voilà. + +--Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait +pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami. +Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet +de débardeur. + +--J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline. + +--Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et +qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont _cloués_ et +_surcloués_? + +--Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel. + +--J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de +mon cousin; et c'était au commencement de janvier. + +--Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il +ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de +faire mon premier pas dans le monde. + +--À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à +faire du chagrin à son ami, et des bottes? + +Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de +deux heures il rentrait chargé d'un faux col. + +--Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement. + +--Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il +y a ici du papier de quoi en faire une douzaine. + +--Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des +effets, que diable! + +--Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux +chambres. + +Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé: + +Un pantalon écossais, + +Un chapeau gris, + +Une cravate rouge, + +Un gant jadis blanc, + +Un gant noir. + +--Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu +seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est +coloriste! + +Pendant ce temps Marcel essayait les bottes. + +Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied! + +L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans +laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara. + +--De _Garrick_ en _Syllabe_, dit son ironique compagnon: celle-ci est +pointue et l'autre est carrée. + +--Ça ne se verra pas, je les vernirai. + +--C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur. + +--Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je +donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu! + +Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit. + +--Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil. + +--C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer. + +--Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui +sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre +talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux +colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes, +je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je +suis venu vous trouver. + +--Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à +monsieur... + +--M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de +l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde +nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres. + +--Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en +s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir +votre portrait? + +--À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un +portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres, +ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de +milieu. + +Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait +affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son +portrait fût peint avec des couleurs fines. + +--Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur +monsieur désire-t-il son portrait? + +--Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt. +Mais dans quel prix ça va-t-il? + +--De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante +avec. + +--Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs. + +--C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus +chères à différentes époques. + +--Tiens! C'est donc comme le sucre? + +--Absolument. + +--Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron. + +--Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans +lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui +serait flatteur. + +--Ma foi, vous avez raison. + +--Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire +éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux. + +--As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille. + +--Quoi? + +--Il a un habit noir. + +--Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire. + +--Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne +faudrait pas tarder, car je pars prochainement. + +--J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris. +Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne +séance avancera la besogne. + +--Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, +dit M. Blancheron. + +--Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure... +reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose, +nous allons commencer. + +--Ôter mon habit! Pourquoi faire? + +--Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre +famille? + +--Sans doute. + +--Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume +d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs. + +--Mais je n'ai pas de robe de chambre ici. + +--Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son +modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout +d'abord hésiter l'honnête provincial. + +--Ce vêtement est bien singulier, dit-il. + +--Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a +fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son +élève. + +--Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron. + +--Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je +renie mes dieux. + +--Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de +chambre qui avait une si noble origine. + +--Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard à son ami +avec un clignement d'yeux significatif. + +--Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le +Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau? + +--Je tâcherai! mais ce n'est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de +retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi +quelque chose dans tes poches. + +--Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant. + +Il s'habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit +par la seconde porte de l'atelier. + +Schaunard s'était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait +venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il +n'avait pas dîné. Il en fit la remarque au peintre. + +--Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce +soir. Pourtant j'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain, +dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait +la ressemblance. + +Il se mit à l'oeuvre. + +--Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger. +Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous +voudrons. + +Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels. + +--Je partage votre idée, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime à +croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie à table. + +Schaunard s'inclina. + +--Allons, se dit-il à lui-même, c'est un brave homme, un véritable +envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son +amphitryon. + +--Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment +celui-ci. + +--Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les +escaliers quatre à quatre. + +Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu +dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique. + +--Du bordeaux à l'ordinaire. + +--Qu'est-ce qui payera? + +--Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous +verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi, tâchez de vous distinguer, et que +nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine +surtout. + + * * * * * + +À huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin d'épancher dans le +sein d'un ami ses idées sur l'industrie sucrière, et il récita à +Schaunard la brochure qu'il avait écrite. + +Celui-ci l'accompagna sur le piano. + +À dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se +tutoyaient. À onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et +firent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur +fortune. + +À minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils +fondaient en pleurs. Et il y avait déjà un demi-pouce d'eau dans +l'atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du +superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement +vides. + +Il voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s'il +voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller. + +--Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de +noisettes. Moi qui lui apportais à dîner! + + + + +III + +_LES AMOURS DE CARÊME_ + + +Un soir de carême, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec +l'intention de travailler. Mais à peine se fut-il mis à table et eut-il +trempé sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit +singulier; et, appliquant l'oreille à l'indiscrète cloison qui le +séparait de la chambre voisine, il écouta et distingua parfaitement un +dialogue alterné de baisers et autres amoureuses onomatopées. + +--Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard... +et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Roméo bien +après le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit. +Et, prenant son chapeau, il sortit. + +En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier +emprisonnée à demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut +tellement effarouchée qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir +tirer le cordon. + +--Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments où les portières +redeviennent des femmes. + +En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une +cuisinière en sortie qui se donnaient la main et échangeaient les arrhes +de l'amour. + +--Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et à sa +robuste compagne, voilà des hérétiques qui ne songent guère que nous +sommes dans le carême. + +Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le +voisinage. + +--Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soirée à dire +du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose... + +Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebâilla à demi, et +un jeune homme simplement vêtu d'un lorgnon et d'une chemise se +présenta. + +--Je ne peux pas te recevoir, dit-il à Rodolphe. + +--Pourquoi? demanda celui-ci. + +--Tiens! dit Marcel en désignant une tête féminine qui venait +d'apparaître derrière un rideau: voici ma réponse. + +--Elle n'est pas belle, répondit Rodolphe auquel on venait de refermer +la porte sur le nez. Ah çà, se dit-il quand il fut dans la rue, que +faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps à dire du mal +de Marcel. + +En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu +fréquentée, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait +mélancoliquement en mâchant des rimes entre ses dents. + +--Hé! Hé! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue? +Tiens, Colline! + +--Tiens, Rodolphe! Où vas-tu? + +--Chez toi. + +--Tu ne m'y trouveras pas. + +--Qu'est-ce que tu fais là? + +--J'attends. + +--Et qu'est-ce que tu attends? + +--Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand +on a vingt ans, qu'il y a des étoiles au ciel et des chansons dans +l'air? + +--Parle en prose. + +--J'attends une femme. + +--Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant. +Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne +pourrais-je faire un pas sans me heurter à des amoureux? Cela est +immoral et scandaleux. Que fait donc la police? + +Comme le Luxembourg était encore ouvert, Rodolphe y entra pour abréger +son chemin. Au milieu des allées désertes, il voyait souvent fuir devant +lui, comme effrayés par le bruit de ses pas, des couples mystérieusement +enlacés et cherchant, comme dit un poëte: la double volupté du silence +et de l'ombre. + +--Voilà, dit Rodolphe, une soirée qui a été copiée dans un roman. Et +cependant, pénétré malgré lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un +banc et regarda sentimentalement la lune. + +Au bout de quelque temps, il était entièrement sous le joug d'une fièvre +hallucinée. Il lui sembla que les dieux et les héros de marbre qui +peuplent le jardin quittaient leurs piédestaux pour s'en aller faire la +cour aux déesses et héroïnes leurs voisines; et il entendit +distinctement le gros Hercule faire un madrigal à la Velléda, dont la +tunique lui parut singulièrement raccourcie. + +Du banc où il était assis, il aperçut le cygne du bassin qui se +dirigeait vers une nymphe d'alentour. + +--Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voilà +Jupiter qui va au rendez-vous de Léda. Pourvu que le gardien ne les +surprenne pas! + +Puis il se prit le front dans les mains et s'enfonça plus avant les +aubépines du sentiment. + +Mais, à ce beau moment de son rêve, Rodolphe fut subitement réveillé par +un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule. + +--Il faut sortir, monsieur, dit-il. + +--C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes, +j'aurais dans le coeur plus de _vergiss-meinnicht_ qu'il n'y en a sur +les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr. + +Et, prenant sa course, il sortit en toute hâte du Luxembourg, fredonnant +à voix basse une romance sentimentale, qui était pour lui la +marseillaise de l'amour. + +Une demi-heure après, ne sais comment, il était au _Prado_, attablé +devant du punch et causant avec un grand garçon célèbre par son nez, +qui, par un singulier privilége, est aquilin de profil et camard de +face; un maître nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez +d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et +être utile à son ami. + +--Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous êtes +amoureux? + +--Oui, mon cher... ça m'a pris tout à l'heure, subitement, comme un +grand mal de dents qu'on aurait au coeur. + +--Passez-moi le tabac, dit Alexandre. + +--Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne +rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai +eu l'idée d'entrer dans le Luxembourg, où j'ai vu toutes sortes de +fantasmagories; ça m'a remué le coeur extraordinairement; il m'y pousse +des élégies; je bêle et je roucoule; je me métamorphose moitié agneau, +moitié pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des +plumes. + +--Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatienté, vous me +faites poser, vous. + +--Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-à-dire +non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose. +Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il +faut que vous m'aidiez à trouver une femme... nous allons faire le tour +du bal, et la première que je vous montrerai, vous irez lui dire que je +l'aime. + +--Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-même? répondit Alexandre +avec sa superbe basse nasale. + +--Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout à fait oublié +comment on s'y prend pour dire ces choses-là. De tous mes romans +d'amour, ce sont mes amis qui ont écrit la préface, et quelques-uns même +le dénoûment. Je n'ai jamais su commencer. + +--Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai +vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-être lui +convenir. + +--Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle eût des gants blancs et +des yeux bleus. + +--Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez +qu'on ne peut pas avoir tout à la fois... cependant, allons dans le +quartier de l'aristocratie. + +--Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon où se tiennent les +élégantes du lieu, en voici une qui paraît bien douce... et il indiquait +une jeune fille assez élégamment mise qui se tenait dans un coin. + +--C'est bon! répondit Alexandre, restez un peu en arrière; je vais lui +lancer pour vous le brûlot de la passion. Quand il faudra venir... je +vous appellerai. + +Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en +temps, partait en joyeux éclats de rire et finit par lancer à Rodolphe +un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagné la cause. + +--Allez donc, dit Alexandre, la victoire est à nous, la petite n'est +sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naïf pour commencer. + +--Vous n'avez pas besoin de me recommander cela. + +--Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous +asseoir près d'elle. + +--Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place à ses +côtés, comme votre ami est drôle, il parle comme un cor de chasse. + +--C'est qu'il est musicien, répondit Rodolphe. + +Deux heures après, Rodolphe et sa compagne étaient arrêtés devant une +maison de la rue Saint-Denis. + +--C'est ici que je demeure, dit la jeune fille. + +--Eh bien, chère Louise, quand vous reverrai-je, et où? + +--Chez vous, demain soir, à huit heures. + +--Bien vrai? + +--Voilà ma promesse, répondit Louise en tendant ses joues fraîches à +Rodolphe qui mordit à même dans ces beaux fruits mûrs de jeunesse et de +santé. Rodolphe rentra chez lui _ivre fou_. + +--Ah! dit-il en parcourant sa chambre à grands pas, ça ne peut pas se +passer comme ça; il faut que je fasse des vers. + +Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de +feuilles de papier en tête desquelles s'étalait avec majesté cet +alexandrin solitaire: + +Ô l'amour! Ô l'amour! Prince de la jeunesse! + +Ce jour-là, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'était +réveillé de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva +sur-le-champ. + +--Ah! s'écria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze +heures d'attente... avec quoi combler ces douze éternités?... + +Et comme son regard était tombé sur son bureau, il lui sembla voir +frétiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille? + +--Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester +ici, ça pue l'encre. + +Il fut s'installer dans un café où il était sûr de ne point rencontrer +d'amis. + +--Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient +d'avance mon idéal. + +Après un repas très-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans +un wagon. + +Au bout d'une demi-heure, il était dans les bois de Ville-D'Avray. + +Rodolphe se promena toute la journée, lâché à travers la nature +rajeunie, et ne revint à Paris qu'au tomber de la nuit. + +Après avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son +idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup +de ne pouvoir s'habiller en blanc. + +De sept à huit heures, il fut en proie à la fièvre aiguë de l'attente. +Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours +qui les avaient charmés. Puis, suivant son habitude, il rêva déjà une +grande passion, un amour en dix volumes, un véritable poëme lyrique avec +clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules, +jalousies, soupirs, et le reste. Et il en était ainsi chaque fois que le +hasard amenait une femme à sa porte, et pas une ne l'avait quitté sans +emporter au front une auréole et au cou un collier de larmes. + +--Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses +amis. + +Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses écoles qu'il +avait commises n'avaient pu le guérir. Il attendait toujours une femme +qui voulût bien poser en idole, un ange en robe de velours à qui il +pourrait tout à son aise adresser des sonnets écrits sur feuilles de +saule. + +Enfin, Rodolphe entendit sonner «l'heure sainte;» et comme le dernier +coup résonnait sur le timbre de métal, il crut voir l'_Amour_ et la +_Psyché_ qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albâtre. + +Au même moment on frappa deux coups timides à la porte. Rodolphe alla +ouvrir; c'était Louise. + +--Je suis de parole, dit-elle, vous voyez! + +Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve. + +Pendant ce temps, la petite s'était débarrassée de son châle et de son +chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'éblouissante blancheur des +draps la fit sourire, et presque rougir. + +Louise était plutôt gracieuse que jolie; sa fraîche figure offrait un +piquant mélange de naïveté et de malice. C'était quelque chose comme un +motif de Greuze arrangé par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la +jeune fille était adroitement mise en relief par une toilette qui, bien +que très-simple, attestait chez elle cette science innée de coquetterie +que toutes les femmes possèdent, depuis leur premier lange jusqu'à leur +robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulièrement étudié +la théorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en +artiste, une foule de poses séduisantes dont le maniérisme avait +souvent plus de grâce que le naturel: ses pieds, finement chaussés, +étaient d'une exiguïté satisfaisante... même pour un romantique épris +des miniatures andalouses ou chinoises. Quant à ses mains, leur +délicatesse attestait l'oisiveté. En effet, depuis six mois, elles +n'avaient plus à redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire, +Louise était un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie +et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutôt une nuit, leur nid +dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques +jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans. + +Après avoir causé une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme +exemple le groupe de l'amour et psyché. + +--Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle. + +--Oui, répondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par +une contradiction. + +--Ils sont bien imités, répondit Louise. + +--Hélas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a guère de +littérature. Je suis sûr qu'elle se borne à l'orthographe du coeur, +celle qui ne met point d'_s_ au pluriel. Il faudra que je lui achète un +Lhomond. + +Cependant, comme Louise se plaignait d'être gênée dans sa chaussure, il +l'aida obligeamment à délacer ses bottines. + +Tout à coup la lumière s'éteignit. + +--Tiens, s'écria Rodolphe, qui donc a soufflé la bougie? + +Un joyeux éclat de rire lui répondit. + +Quelques jours après, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis. + +--Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus. + +--Je fais de la poésie intime, répondit Rodolphe. + +Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander à Louise plus que la +pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les +sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et +Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se +comprenaient-ils guère. + +Huit jours après, au même bal où elle avait trouvé Rodolphe... Louise +rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et à +la fin de la soirée il la reconduisit chez lui. + +C'était un étudiant de seconde année, il parlait très-bien la prose du +plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore. + +Louise lui demanda du papier et de l'encre, et écrivit à Rodolphe une +lettre ainsi conçue: + +«Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrâse pour la dernière foi. +Adieu. + +«Louise.» + +Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumière +mourut tout à coup. + +--Tiens, dit Rodolphe en manière de réflexion, c'est la bougie que j'ai +allumée le soir où Louise est venue: elle devait finir avec notre +liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il +avec un accent moitié dépit, moitié regret, et il déposa le billet de sa +maîtresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de +ses amours. + +Un jour, étant chez Marcel, Rodolphe ramassa à terre, pour allumer sa +pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'écriture et +l'orthographe de Louise. + +--J'ai, dit-il à son ami, un autographe de la même personne; seulement, +il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve +pas qu'elle m'aimait mieux que toi? + +--Ça prouve que tu es un niais, lui répondit Marcel: les blanches +épaules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire. + + + + +IV + +_ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ_ + + +Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait +depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de +son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher; +son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fréquemment à +l'auberge de la Belle-Étoile. + +Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au +milieu de ces pénibles traverses, c'était sa bonne humeur, et le +manuscrit du _Vengeur_, drame qui avait fait des stations dans tous les +lieux dramatiques de Paris. + +Un jour, Rodolphe, conduit au _violon_ pour cause de chorégraphie trop +macabre, se trouva nez à nez avec un oncle à lui, le sieur Monetti, +poêlier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait +pas vu depuis une éternité. + +Touché des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'améliorer sa +position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas +d'une ascension de six étages. + +Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous +voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous +n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et +belle vue. + +Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux +poêles, de fourneaux économiques, quand on n'y fait pas de feu surtout, +d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule +d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un +hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de +jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobêche, et divers +autres objets d'art et de fantaisie. + +Quant à la seconde pièce, le balcon, deux cyprès nains, mis en pots, la +transforment en parc pour la belle saison. + +Au moment où nous entrons, l'hôte du lieu, jeune homme habillé en turc +d'opéra-comique, achève un repas dans lequel il viole effrontément la +loi du prophète, ainsi que l'indique la présence d'un ex-jambonneau et +d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas terminé, le jeune +turc s'étendit à l'orientale sur le carreau, et se mit à fumer +nonchalamment un narguillé marqué J G. Tout en s'abandonnant à la +béatitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos +d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute répondu à +ses caresses s'il n'eût aussi été en terre cuite. + +Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la +porte de la chambre s'ouvrit, donnant entrée à un personnage qui, sans +mot dire, alla droit à l'un des poêles servant de secrétaire, ouvrit la +porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considéra avec +attention. + +--Comment, s'écria le nouveau venu avec un fort accent piémontais, tu +n'as pas achevé encore le chapitre des Ventouses? + +--Permettez, mon oncle, répondit le turc, le chapitre des ventouses est +un des plus intéressants de votre ouvrage, et demande à être étudié avec +soin. Je l'étudie. + +--Mais, malheureux, tu me dis toujours la même chose. Et mon chapitre +des calorifères, où en est-il? + +--Le calorifère va bien. Mais, à propos, mon oncle, si vous pouviez me +donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite +Sibérie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomètre +au-dessous de zéro, rien qu'en le regardant. + +--Comment, tu as déjà consumé un fagot? + +--Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vôtre était bien +petit. + +--Je t'enverrai une bûche économique. Ça garde la chaleur. + +--C'est précisément pourquoi ça n'en donne pas. + +--Eh bien! dit le piémontais en se retirant, je te ferai monter un petit +cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifères pour demain. + +--Quand j'aurai du feu, ça m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de +renfermer à double tour. Si nous faisions une tragédie, ce serait ici le +moment de faire apparaître le confident. Il s'appellerait Noureddin ou +Osman, et d'un air à la fois discret et protecteur il s'avancerait +auprès de notre héros, et lui tirerait adroitement les vers du nez à +l'aide de ceux-ci: + + Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur, + À votre auguste front, pourquoi cette pâleur? + Allah se montre-t-il à vos desseins contraire? + Ou le farouche Ali, par un ordre sévère, + A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos voeux, + Éloigné la beauté qui sut charmer vos yeux? + +Mais nous ne faisons pas de tragédie, et, malgré le besoin que nous +avons d'un confident, il faut nous en passer. + +Notre héros n'est point ce qu'il paraît être, le turban ne fait pas le +turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle, +pour lequel il rédige actuellement un manuel du _Parfait Fumiste_. En +effet, M. Monetti, passionné pour son art, avait consacré ses jours à la +fumisterie. Ce digne piémontais avait arrangé pour son usage une maxime +faisant à peu près pendant à celle de Cicéron, et dans ses beaux moments +d'enthousiasme, il s'écriait: _Nascuntur poê... liers_. Un jour, pour +l'utilité des races futures, il avait songé à formuler un code théorique +des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il +avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de +ses idées dans la forme qui pût les faire comprendre. Rodolphe était +nourri, couché, logé, etc... et devait, à l'achèvement du _Manuel_, +recevoir une gratification de cent écus. + +Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti +lui avait généreusement fait une avance de cinquante francs. Mais +Rodolphe, qui n'avait point _vu_ une pareille somme depuis près d'un an, +était sorti à moitié fou, accompagné de ses écus, et il resta trois +jours dehors: le quatrième il rentrait, seul! + +Monetti, qui avait hâte de voir achever son _manuel_, car il comptait +obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et +pour le forcer à travailler, en l'empêchant de sortir, il lui enleva ses +vêtements et lui laissa en place le déguisement sous lequel nous l'avons +vu tout à l'heure. + +Cependant, le fameux _Manuel_ n'en allait pas moins _piano, piano,_ +Rodolphe manquant absolument des cordes nécessaires à ce genre de +littérature. L'oncle se vengeait de cette indifférence paresseuse en +matière de cheminées, en faisant subir à son neveu une foule de misères. +Tantôt il lui abrégeait ses repas, et souvent il le privait de tabac à +fumer. + +Un dimanche, après avoir péniblement sué sang et encre sur le fameux +chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brûlait les +doigts, et s'en alla se promener dans son parc. + +Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait +hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir à toutes les +fenêtres une figure de fumeur. + +Au balcon doré d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mâchait +entre ses dents le panatellas aristocratique. Un étage au-dessus, un +artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin +qui brûlait dans une pipe à bouquin d'ambre. À la fenêtre d'un +estaminet, un gros allemand faisait mousser la bière et repoussait avec +une précision mécanique les nuages opaques s'échappant d'une pipe de +cudmer. D'un autre côté, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrières +passaient en chantant, le _brûle-gueule_ aux dents. Enfin, tous les +autres piétons qui emplissaient la rue fumaient. + +--Hélas! disait Rodolphe avec envie, excepté moi et les cheminées de mon +oncle, tout le monde fume à cette heure dans la création. + +Et Rodolphe, le front appuyé sur la barre du balcon, songea combien la +vie était amère. + +Tout à coup un éclat de rire sonore et prolongé se fit entendre +au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'où +sortait cette fusée de folle joie, et il _s'aperçut_ qu'il avait été +aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur: Mademoiselle +Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg. + +Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses +doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac +blond qu'elle tirait d'un sac en velours brodé. + +--Oh! La belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration +contemplative. + +--Quel est cet _Ali-Baba_? pensait de son côté Mademoiselle Sidonie. + +Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec +Rodolphe, qui, de son côté, cherchait à en faire autant. + +--Ah! Mon Dieu! s'écria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à +elle-même; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes. + +--Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe +en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques +roulées dans du papier. + +--Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette. + +--Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger +service que _mon bon ange_ m'a permis de vous rendre, oserais-je vous +demander?... + +--Comment! Il demande déjà! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec +plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien +agréables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tête vers +Rodolphe: que désirez-vous? + +--Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de +tabac; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement... + +--Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la +peine de descendre un étage. + +--Hélas! Cela ne m'est point possible... je suis enfermé; mais il me +reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe. + +Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la +terrasse, où Mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec abondance. +Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection, à l'ascension +de sa pipe, qui lui arriva sans encombre. + +--Ah! mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé +meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux! + +Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition, +mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe. + +--Vous me flattez! Crut-elle devoir répondre. + +--Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les +trois Grâces. + +--Décidément, _Ali-Baba_ est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que +vous êtes vraiment turc? demanda-t-elle à Rodolphe. + +--Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité; je suis auteur +dramatique, madame. + +--Et moi artiste, reprit Sidonie. + +Puis elle ajouta: + +--Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et +passer la soirée chez moi? + +--Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le +ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous +le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetti, +poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire. + +--Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien +ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. À +l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces +d'un _judas_ qui existait et a été condamné depuis: trouvez le moyen +d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez +nous, nous serons presque ensemble... + +Rodolphe se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Après cinq minutes de travail, +une communication était établie entre les deux chambres. + +--Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de +place pour que je puisse vous passer mon coeur. + +--Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez +vous, je vais vous passer les plats. + +Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle +et le remonta chargé de comestibles, puis le poëte et l'artiste se +mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe +dévorait le pâté, et des yeux, Mademoiselle Sidonie. + +--Hélas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas, +grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même +la fringale de mon coeur, qui est à jeûne depuis si longtemps? + +--Pauvre garçon! dit Sidonie. + +Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de Rodolphe sa +main, que celui-ci _ganta_ de baisers. + +--Ah! s'écria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire +comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains. + +Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe +parla du _Vengeur_, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture. +Penché au bord du trou, Rodolphe commença à déclamer son drame à +l'actrice, qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un +fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidonie déclara _le +Vengeur_ un chef-d'oeuvre; et, comme elle était un peu _maîtresse_ au +théâtre, elle promit à Rodolphe de lui faire recevoir sa pièce. + +Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre +dans le corridor son pas léger comme celui du _Commandeur_. Rodolphe +n'eut que le temps de fermer le judas. + +--Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi +depuis un mois. + +--Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis +riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents +francs à une académie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes +_affaires_, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole. + +--Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement. + +--Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes _affaires_. Je +ne peux pas sortir dans cet équipage... + +--Tu ne sortiras que lorsque mon _manuel_ sera terminé, dit l'oncle, en +enfermant Rodolphe à double tour. + +Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps sur le parti qu'il avait +à prendre... Il attacha solidement à son balcon une couverture +transformée en corde à noeuds; et, malgré le péril de la tentative, il +descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de +Mademoiselle Sidonie. + +--Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses +carreaux. + +--Silence, répondit-il, ouvrez... + +--Que voulez-vous? Qui êtes-vous? + +--Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du _Vengeur_, et je viens +rechercher mon coeur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le +judas. + +--Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer! + +--Écoutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il +venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me +sourient... que l'amour fasse comme elles!... + + * * * * * + +Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait +fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'échapper de la maison de son oncle... +il courut chez le correspondant de l'académie des jeux floraux recevoir +une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce +que vivent les roses. + +Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu, +d'assister à la première représentation du _Vengeur_. Grâce au talent de +Mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta +quarante francs à son auteur. + +Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait +avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du +bois de Boulogne, sur la cinquième branche. + + + + +V + +_L' ÉCU DE CHARLEMAGNE_ + + +Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration +Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un +billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère +et véritable: + + M. + + «MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de + venir passer la soirée chez eux, samedi prochain, veille de noël.» + On rira! + + _P.-S._ nous n'avons qu'un temps à vivre!! + + Programme de la fête. + + À 7 heures, ouverture des salons; conversation vive et animée. + + À 8 heures, entrée et promenade dans les salons des spirituels + auteurs de la _montagne en couches_, comédie refusée au théâtre de + l'Odéon. + + À 8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingué, + exécutera sur le piano l'_Influence du bleu dans les arts_, + symphonie imitative. + + À 9 heures, première lecture du mémoire sur l'abolition de la peine + de la tragédie. + + À 9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique, + et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de + métapolitique comparées. Afin d'éviter toute collision entre les + deux antagonistes, ils seront attachés l'un et l'autre. + + À 10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premières + amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano. + + À 10 heures et demie, deuxième lecture du mémoire sur l'abolition + de la peine de la tragédie. + + À 11 heures, récit d'une chasse au casoar, par un prince étranger. + + Deuxième partie. + + À minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux, + et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napoléon et de + Voltaire dans les Champs Élysées. M. Rodolphe improvisera également + un parallèle entre l'auteur de _Zaïre_ et l'auteur de la _Bataille + d'Austerlitz_. + + À minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement déshabillé, + imitera les jeux athlétiques de la 4e olympiade. + + À une heure du matin, troisième lecture du Mémoire sur l'abolition + de la peine de la tragédie, et quête au profit des auteurs + tragiques qui se trouveront un jour sans emploi. + + À 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui + se prolongeront jusqu'au matin. + + À 6 heures, lever du soleil, et choeur final. Pendant toute la + durée de la fête, des ventilateurs joueront. + + _N.-B._ toute personne qui voudrait lire ou réciter des vers sera + immédiatement mise hors des salons et livrée entre les mains de la + police; on est également prié de ne pas emporter les bouts de + bougie. + +Deux jours après, des exemplaires de cette lettre étaient en circulation +dans les troisièmes dessous de la littérature et des arts, et y +déterminaient une profonde rumeur. + +Cependant, parmi les invités, il s'en trouvait quelques-uns qui +mettaient en doute les splendeurs annoncées par les deux amis. + +--Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai été +quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne +pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtrée dans +des poteries éclectiques. + +--Cette fois, dit un autre, ce sera très-sérieux. Marcel m'a montré le +plan de la fête, et ça promet un effet magique. + +--Est-ce que vous aurez des femmes? + +--Oui, Phémie, Teinturière a demandé à être reine de la fête, et +Schaunard doit amener des dames du monde. + +Voici, en quelques mots, l'origine de cette fête qui causait une si +grande stupéfaction dans le monde bohémien qui vit au delà des ponts. +Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annoncé ce somptueux +gala, qui devait toujours avoir lieu _samedi prochain;_ mais des +circonstances pénibles avaient forcé leur promesse à faire le tour de +cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en étaient arrivés à ne pouvoir +faire un pas sans se heurter à quelque ironie de leurs amis, parmi +lesquels ils s'en trouvait même d'assez indiscrets pour formuler +d'énergiques réclamations. La chose commençant à prendre le caractère +d'une _scie_, les deux amis résolurent d'y mettre fin en se liquidant +des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoyé +l'invitation plus haut. + +--Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus à reculer, nous avons +brûlé nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver +les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses. + +--Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait répondu Marcel. Et avec +l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis +s'endormirent convaincus que leurs cent francs étaient déjà en route; la +route de l'impossible. + +Cependant la surveille du jour désigné pour la fête, et comme rien +n'était encore arrivé, Rodolphe pensa qu'il serait peut-être plus sûr +d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure +serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilité, les deux amis +modifièrent progressivement les somptuosités du programme qu'ils +s'étaient imposé. + +Et de modification en modification, après avoir fait subir force +deleatur à l'article gâteaux, après avoir soigneusement revu et diminué +l'article rafraîchissements, le total des frais se trouva réduit à +quinze francs. + +La question était simplifiée, mais non encore résolue. + +--Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands +moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire relâche cette fois. + +--Impossible! reprit Marcel. + +--Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le récit de la bataille de +Studzianka? + +--Deux mois à peu près. + +--Deux mois, bon, c'est un délai honnête, mon oncle n'aura pas à se +plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce +sera cinq francs, ça, c'est sûr. + +--Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un _Manoir abandonné,_ au vieux +Médicis. Ça fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre +trois tourelles et un moulin, ça ira peut-être à dix francs, et nous +aurons notre budget. + +Et les deux amis s'endormirent, rêvant que la princesse de Belgiojoso +les priait de changer leurs jours de réception, pour ne point lui +enlever ses habitués. + +Éveillé dès le grand matin, Marcel prit une toile et procéda vivement à +la construction d'un _Manoir abandonné,_ article qui lui était +particulièrement demandé par un brocanteur de la place du carrousel. De +son côté Rodolphe alla rendre visite à son oncle Monetti, qui excellait +dans le récit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait, +cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction +de narrer ses campagnes, moyennant un prêt de quelque argent que le +vétéran-poêlier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer +beaucoup d'enthousiasme à l'audition de ses récits. + +Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une +toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son +oncle; son attitude annonçait une mauvaise nouvelle. + +--Eh bien, dit Marcel, as-tu réussi? + +--Non, mon oncle est allé voir le musée de Versailles. Et toi? + +--Cet animal de Médicis ne veut plus de _Châteaux en ruine;_ il m'a +demandé un _Bombardement de Tanger._ + +--Nous sommes perdus de réputation si nous ne donnons pas notre fête, +murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si +je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien? + +Et tous deux rentrèrent à l'atelier, en proie à de vives inquiétudes. + +En ce moment quatre heures sonnaient à la pendule d'un voisin. + +--Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe. + +--Mais, s'écria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien sûr, +très-sûr, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein? + +--Ni ici ni ailleurs. D'où proviendrait ce reliquat. + +--Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On prétend +que les émigrés cachaient leurs trésors, du temps de Robespierre. Qui +sait!... Notre fauteuil a peut-être appartenu à un émigré; et puis il +est si dur, que j'ai souvent eu l'idée qu'il renfermait des métaux... +Veux-tu en faire l'autopsie? + +--Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton où la sévérité se +mêlait à l'indulgence. Tout à coup Marcel qui avait continué ses +fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de +triomphe. + +--Nous sommes sauvés, s'écria-t-il, j'étais bien sûr qu'il y avait des +valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait à Rodolphe une pièce de +monnaie grande comme un écu et à moitié rongée par la rouille et le +vert-de-gris. + +C'était une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la +légende heureusement conservée, on pouvait lire la date du règne de +Charlemagne. + +--Ça, ça vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'oeil +dédaigneux sur la trouvaille de son ami. + +--Trente sous bien employés font beaucoup d'effet, répondit Marcel. Avec +douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes à dix mille +autrichiens. L'adresse égale le nombre. Je m'en vais changer l'écu de +Charlemagne chez le père Médicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose à +vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de +Jaconowski, le tambour-major russe, ça ferait masse. + +--Emporte le tibia. Mais c'est désagréable, il ne va pas rester un seul +objet d'art ici. + +Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien décidé à donner la soirée +quand même, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique +qui demeurait à deux pas de chez lui. + +--Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualité +de maître de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et... +je n'en ai pas... prête-moi le tien. + +--Mais, fit Colline en hésitant, en ma qualité d'invité, j'ai besoin de +mon habit noir aussi, moi. + +--Je te permets de venir en redingote. + +--Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien. + +--Eh bien, écoute, ça peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais +ne pas venir à ma soirée, et me prêter ton habit noir. + +--Tout ça, c'est désagréable; puisque je suis sur le programme, je ne +peux pas manquer. + +--Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Prête-moi +ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras +de chemise... tu passeras pour un fidèle domestique. + +--Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette. +Mais enfin, c'est bien désagréable tout ça. Et comme il aperçut Rodolphe +qui s'était déjà emparé du fameux habit noir, il lui cria: + +--Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans. + +L'habit de Colline mérite une mention. D'abord cet habit était +complétement bleu, et c'était par habitude que Colline disait mon habit +noir. Et comme il était alors le seul de la bande possédant un habit, +ses amis avaient également la coutume de dire en parlant du vêtement +officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce vêtement +célèbre avait une forme particulière, la plus bizarre qu'on pût voir: +les basques très-longues, attachées à une taille très-courte, +possédaient deux poches, véritables gouffres, dans lesquelles Colline +avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait +éternellement sur lui, ce qui faisait dire à ses amis que, pendant les +vacances des bibliothèques, les savants et les hommes de lettres +pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit +de Colline, bibliothèque toujours ouverte aux lecteurs. + +Ce jour-là, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un +volume in-quarto de Bayle, un traité des facultés hyperphysiques en +trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et +l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Quand il en eut débarrassé son +habit-bibliothèque, il permit à Rodolphe de s'en vêtir. + +--Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as +laissé quelque chose. + +--Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oublié de vider la poche aux langues +étrangères. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire +Malai et un _Parfait bouvier_ en chinois, sa lecture favorite. + +Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet +avec des pièces de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment, +Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait à un +crime. + +--Dépêchons-nous, dépêchons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze +francs demandés... voici comment: j'ai rencontré un antiquaire chez +Médicis. Quand il a vu ma pièce, il a failli se trouver mal: c'était la +seule qui manquât à son médailler. Il a envoyé dans tous les pays pour +combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a +eu bien examiné mon écu de Charlemagne, il n'a pas hésité un seul moment +à m'offrir cinq francs. Médicis m'a poussé du coude, son regard a +complété le reste. Il voulait dire: partageons le bénéfice de la vente +et je surenchéris; nous avons monté jusqu'à trente francs. J'en ai donné +quinze au juif, et voilà le reste. Maintenant nos invités peuvent venir, +nous sommes en mesure de leur donner des éblouissements. Tiens tu as un +habit noir, toi? + +--Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la +poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de +_mandchou_, oublié dans la poche aux littératures étrangères. + +Sur-le-champ les deux amis procédèrent aux préparatifs. On rangea +l'atelier; on fit du feu dans le poêle; un châssis de toile, garni de +bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut placé +au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on plaça +devant l'unique fauteuil, qui devait être occupé par le critique +influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans, +poëmes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soirée de leur +présence. Afin d'éviter toute collision entre les différents corps de +gens de lettres, l'atelier avait été, en outre, disposé en quatre +compartiments, à l'entrée de chacun desquels, sur quatre écriteaux +fabriqués en toute hâte, on lisait: + +CÔTÉ DES POÈTES.--ROMANTIQUES. + +CÔTÉ DES PROSATEURS.--CLASSIQUES. + +Les dames devaient occuper un espace pratiqué au centre. + +--Ah çà! Mais, ça manque de chaises, dit Rodolphe. + +--Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carré qui sont accrochées +le long du mur. Si nous les cueillions! + +--Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer +des siéges qui appartenaient à quelque voisin. + +Six heures sonnèrent; les deux amis allèrent dîner en toute hâte et +remontèrent procéder à l'éclairage des salons. Ils en demeurèrent +éblouis eux-mêmes. À sept heures, Schaunard arriva accompagné de trois +dames qui avaient oublié de prendre leurs diamants et leurs chapeaux. +L'une d'elles avait un châle rouge, taché de noir. Schaunard la désigna +particulièrement à Rodolphe. + +--C'est une femme très comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute +des Stuarts a forcée à l'exil; elle vit modestement en donnant des +leçons d'anglais. Son père a été chancelier sous Cromwell, à ce qu'elle +m'a dit; faut être poli avec elle; ne la tutoie pas trop. + +Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les +invités qui arrivaient; ils parurent étonnés de voir du feu dans le +poêle. + +L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la +main avec une grâce toute régence; quand il y eut une vingtaine de +personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tournée de quelque +chose. + +--Tout à l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arrivée du critique +influent pour allumer le punch. + +À huit heures, tous les invités étaient au complet, et l'on commença à +exécuter le programme. Chaque divertissement était alterné d'une tournée +de quelque chose; on a jamais su quoi. + +Vers les dix heures on vit apparaître le gilet blanc du critique +influent; il ne resta qu'une heure et fut très-sobre dans sa +consommation. + +Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait +très-froid, les invités qui étaient assis tiraient au sort à qui +jetterait sa chaise au feu. + +À une heure tout le monde était debout. + +Une aimable gaieté ne cessa point de régner parmi les invités. On n'eut +aucun accident à regretter, sinon un accroc fait à la poche aux langues +étrangères de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua +à la fille du chancelier de Cromwell. + +Cette mémorable soirée fut pendant huit jours l'objet de la chronique du +quartier; et Phémie, Teinturière, qui avait été reine de la fête, avait +l'habitude de dire en en parlant à ses amies: + +--C'était fièrement beau; il y avait de la bougie, ma chère. + + + + +VI + +_MADEMOISELLE MUSETTE_ + + +Mademoiselle Musette était une jolie fille de vingt ans, qui, peu de +temps après son arrivée à Paris, était devenue ce que deviennent les +jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie, +un peu d'ambition et guère d'orthographe. Après avoir fait longtemps la +joie des soupers du quartier latin, où elle chantait d'une voix +toujours très-fraîche, sinon très-juste, une foule de rondes +campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis célébrée +les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta +brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs +cythéréennes du quartier Bréda. + +Elle ne tarda pas à devenir une des lionnes de l'aristocratie du +plaisir, et s'achemina peu à peu vers cette célébrité qui consiste à +être citée dans les courriers de Paris, ou lithographiée chez les +marchands d'estampes. + +Cependant Mademoiselle Musette était une exception parmi les femmes au +milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement élégante et +poétique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe +et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes +convoitises pour tout ce qui était beau et distingué; fille du peuple, +elle n'eut été aucunement dépaysée au milieu des somptuosités les plus +royales. Mais Mademoiselle Musette, qui était jeune et belle, n'aurait +jamais voulu consentir à être la maîtresse d'un homme qui ne fût pas +comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les +offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le Pérou de +la Chaussée-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des +fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en +répugnance les sots et les niais, quels que fussent leur âge, leur titre +et leur nom. + +C'était donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour, +adoptait la moitié du célèbre aphorisme de Champfort: «L'amour est +l'échange de deux fantaisies.» Aussi, jamais ses liaisons n'avaient été +précédées d'un de ces honteux marchés qui déshonorent la galanterie +moderne. Comme elle le disait elle-même, Musette jouait franc jeu, et +exigeait qu'on lui rendît la monnaie de sa sincérité. + +Mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n'étaient +jamais assez durables pour arriver à la hauteur d'une passion. Et la +mobilité excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait à +regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter, +apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une +perpétuelle alternative de coupés bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de +cinquième étage, de robes de soie et de robes d'indienne. Ô fille +charmante! Poëme vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux! +Coeur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe +entre-bâillée, ô Mademoiselle Musette! Vous qui êtes la soeur de +Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset +pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les +sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous +célébrer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre +jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites: + + C'était un beau jour de printemps + Que je me déclarai l'amant, + L'amant d'une brunette + Au coeur de Cupidon, + Portant fine cornette, + Posée en papillon. + +L'histoire que nous allons raconter est un des épisodes les plus +charmants de la vie de cette charmante aventurière, qui a jeté tant de +bonnets par-dessus tant de moulins. + +À une époque où elle était la maîtresse d'un jeune conseiller d'état qui +lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine, +Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des +soirées dans son joli salon de la rue de La Bruyère. Ces soirées +ressemblaient à la plupart des soirées parisiennes, avec cette +différence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on +s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le +même verre servait pour un couple. Rodolphe, qui était l'ami de Musette, +et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un +ni l'autre), Rodolphe demanda à Musette la permission de lui amener son +ami, le peintre Marcel; un garçon de talent, ajouta-t-il, à qui l'avenir +est en train de broder un habit d'académicien. + +--Amenez! dit Musette. + +Le soir où ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez +Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette. + +--Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de +couleur? + +--Est-ce que ça blesse l'usage? dit tranquillement Marcel. + +--Si ça le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux. + +--Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui était à fond bleu, avec +vignettes représentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que +je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col; +et, comme _Mathusalem_ boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur +de mon linge. + +--Comment, dit Rodolphe avec inquiétude, tu vas encore mettre +_Mathusalem_? + +--Hélas! répondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur +aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai +reprisé tantôt avec du noir de pêche. + +_Mathusalem_ était simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi +parce que c'était le doyen de sa garde-robe. _Mathusalem_ était fait à +la dernière mode d'il y a quatre ans, et était en outre d'un vert +atroce; mais, aux lumières, Marcel affirmait qu'il jouait le noir. + +Au bout de cinq minutes, Marcel était habillé; il était mis avec le +mauvais goût le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde. + +M. Casimir Bonjour ne sera jamais si étonné le jour où on lui apprendra +son élection à l'institut, que ne furent étonnés Marcel et Rodolphe en +arrivant à la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur +étonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'était +brouillée avec son amant le conseiller d'état, avait été délaissée par +lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses créanciers et par son +propriétaire, ses meubles avaient été saisis et descendus dans la cour +de la maison pour être enlevés et vendus le lendemain. Malgré cet +incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'idée de fausser +compagnie à ses invités, et ne décommanda point la soirée. Elle fit +gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pavé, prépara +tout comme à l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les +locataires à sa petite fête, à la splendeur de laquelle le bon Dieu +voulut bien contribuer pour les illuminations. + +Cette bouffonnerie eut un succès énorme; jamais les soirées de Musette +n'avaient eu tant d'entrain et de gaieté; on dansait et on chantait +encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et +divans, et force fut alors à la compagnie de se retirer. + +Musette reconduisait tout son monde en chantant: + + On en parlera longtemps, la ri ra, + De ma soirée de jeudi; + On en parlera longtemps, la ri ri. + +Marcel et Rodolphe restèrent seuls avec Musette, qui était remontée dans +son appartement, où il ne restait plus que le lit. + +--Ah çà! Mais, dit Musette, ce n'est pas déjà si gai mon aventure; il va +falloir que j'aille loger à l'hôtel de la belle étoile. Je le connais, +cet hôtel; il y a furieusement des courants d'air. + +--Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais +vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais... + +--Vous n'êtes pas Plutus, mon ami. C'est égal, je vous sais gré de +l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du +regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier était vieux. Voilà +près de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, ça; après le +bal on soupe, que je soupçonne. + +--Soupe-çonnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le +matin surtout, où il était terrible. + +Comme Rodolphe avait gagné quelque argent au lansquenet qui s'était fait +pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui +venait d'ouvrir. + +Après le déjeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie +d'aller dormir, parlèrent d'aller achever la journée à la campagne; et +comme ils se trouvaient près du chemin de fer, ils montèrent dans le +premier convoi près de partir, qui les descendit à Saint-Germain. + +Toute la journée, ils coururent les bois, et ne revinrent à Paris qu'à +sept heures du soir, et cela malgré Marcel, qui soutenait qu'il ne +devait être que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que +le temps était couvert. + +Pendant toute la nuit de la fête et tout le reste de la journée, Marcel, +dont le coeur était un salpêtre qu'un seul regard allumait, s'était +épris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour _colorée_, +comme il disait à Rodolphe. Il avait été jusqu'à proposer à la belle +fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le +produit de la vente de son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_. +aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment où il faudrait se +séparer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et +divers autres accessoires, se bornait à le repousser doucement toutes +les fois qu'il voulait pénétrer dans son coeur avec effraction. + +En arrivant à Paris, Rodolphe avait laissé son ami avec la jeune fille, +qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu'à sa porte. + +--Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai +votre portrait. + +--Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse, +puisque je n'en aurai peut-être plus demain; mais j'irai vous voir, et +je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait +déménager au travers sans payer. + +--Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel. + +--Pas si longtemps, dit Musette en riant. + +--Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est +la déesse de la gaieté. Je ferai deux trous à mon habit. + +Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'épaule: +c'était Mademoiselle Musette. + +--Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, êtes-vous chevalier français? + +--Je le suis: Rubens et ma dame, voilà ma devise. + +--Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit +Musette, qui était un peu teintée de littérature, bien qu'elle se livrât +sur la grammaire à d'horribles Saint-Barthélemy; mon propriétaire a +emporté la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir: +comprenez-vous? + +--Je comprends, dit Marcel en offrant son bras à Musette. Il la +conduisit à son atelier, situé quai aux fleurs. + +Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour +dire à Marcel en lui serrant la main: + +--Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis. + +--Ô Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu émue, +vous êtes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi, +je m'en vais. + +--Pourquoi? dit Musette, les yeux presque fermés; je n'ai point peur, je +vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre +canapé. + +--Mon canapé est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cardés. Je +vous donne l'hospitalité chez moi, et je vais aller la demander pour moi +à un ami qui demeure là sur mon carré; c'est plus prudent, dit-il. Je +tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous +dix-huit, ô Musette... et je m'en vais. Bonsoir. + +Le lendemain matin, à huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de +fleurs qu'il avait été acheter au marché. Il trouva Musette qui s'était +jetée tout habillée sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit +elle se réveilla et tendit la main à Marcel. + +--Brave garçon! Lui dit-elle. + +--Brave garçon, répéta Marcel, n'est-il point là un synonyme à ridicule? + +--Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au +lieu de me dire des méchancetés, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs. + +--C'est en effet à votre intention que je l'ai monté, dit Marcel. +Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalité, chantez-moi une de vos +jolies chansons; l'écho de ma mansarde gardera peut-être quelque chose +de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie. + +--Ah çà! mais, vous voulez donc me mettre à la porte? dit Musette. Et si +je ne veux pas m'en aller, moi? Écoutez, Marcel, je ne monte pas à +trente-six échelles pour dire ma façon de penser. Vous me plaisez et je +vous plais. Ça n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-être de la +graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant +que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas. + +--Ah! s'écria Marcel, mais elles seront flétries dans deux jours! Si +j'avais su, j'aurais pris des immortelles. + + * * * * * + +Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient, +bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde. +Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun +avec ses passions antérieures, et Marcel commençait à craindre qu'il ne +fût amoureux sérieusement de sa maîtresse. Ignorant qu'elle-même +redoutait fort d'être éprise de lui, il regardait chaque matin l'état +dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la +rupture de leur liaison, et il avait grand'peine à s'expliquer leur +fraîcheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bientôt la clef du mystère: +une nuit, en se réveillant, il ne trouva plus Musette à côté de lui. Il +se leva, courut dans la chambre, et aperçut sa maîtresse qui profitait +chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les empêcher de +mourir. + + + + +VII + +_LES FLOTS DU PACTOLE_ + + +C'était le 19 mars... et dût-il atteindre l'âge avancé de M. +Raoul-Rochette, qui a vu bâtir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette +date, car ce fut ce jour-là même, jour de Saint-Joseph, à trois heures +de relevée, que notre ami sortait de chez un banquier, où il venait de +toucher une somme de cinq cents francs en espèces sonnantes et ayant +cours. + +Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Pérou, qui venait +de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il +s'était juré à lui-même d'aller à l'économie et de ne faire aucun extra. +Il avait d'ailleurs à ce sujet des idées extrêmement arrêtées, et disait +qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du nécessaire; +c'est pourquoi il ne paya point ses créanciers, et acheta une pipe +turque, qu'il convoitait depuis longtemps. + +Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel, +qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de +l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de +village le jour d'une grande fête. En entendant ce bruit inaccoutumé, +Marcel pensa que c'était un de ses voisins, grand joueur à la baisse, +qui passait en revue ses bénéfices d'agio, et il murmura: + +--Voilà encore cet intrigant d'à côté qui recommence ses épigrammes. Si +cela doit durer, je donnerai congé. Il n'y a pas moyen de travailler +avec un pareil vacarme. Cela donne des idées de quitter l'état d'artiste +pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du +monde que son ami Rodolphe était métamorphosé en Crésus, Marcel se remit +à son tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui était sur le chevalet +depuis tantôt trois ans. + +Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une +expérience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-même: + +--Nous allons bien rire tout à l'heure; ah! Que ça va donc être gai, mon +Dieu! Et il laissa tomber une pièce de cinq francs à terre. + +Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui était sérieux comme un +article de la _Revue des deux Mondes._ + +L'artiste ramassa la pièce avec un air très-satisfait et lui fit un +très-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et était +fort civil avec les étrangers. Sachant, du reste, que Rodolphe était +sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait +réussi dans ses démarches, se borna à en admirer le résultat, sans lui +demander à l'aide de quels moyens il avait été obtenu. + +Il se remit donc sans mot dire à son travail, et acheva de noyer un +égyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet +homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pièce de cinq francs. Et +observant la figure que le peintre allait faire, il se mit à rire dans +sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait. + +Au bruit sonore du métal, Marcel, comme frappé d'une commotion +électrique, se leva subitement et s'écria: + +--Comment! Il y a un second couplet? + +Une troisième pièce roula sur le carreau puis une autre, puis une autre +encore; enfin tout un quadrille d'écus se mit à danser dans la chambre. + +Marcel commençait à donner des signes visibles d'aliénation mentale, et +Rodolphe riait comme le parterre du théâtre-français à la première +représentation de _Jeanne de Flandre_. Tout à coup, et sans aucuns +ménagements, Rodolphe fouilla à pleines mains dans ses poches, et les +écus commencèrent un _steeple chase_ fabuleux. C'était le débordement du +Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Danaé. + +Marcel était immobile, muet, l'oeil fixe; l'étonnement amenait à peu +près chez lui une métamorphose pareille à celle dont la curiosité rendit +jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau +sa dernière pile de cent francs, l'artiste avait déjà tout un côté du +corps salé. + +Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprès de cette orageuse hilarité, les +tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent semblé des soupirs d'enfant +à la mamelle. + +Ébloui, strangulé, stupéfié par l'émotion, Marcel pensa qu'il rêvait; et +pour chasser le cauchemar qui l'obsédait, il se mordit le doigt jusqu'au +sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier. + +Il s'aperçut alors qu'il était parfaitement éveillé; et voyant qu'il +foulait l'or à ses pieds, il s'écria, comme dans les tragédies: + +--En croirais-je mes yeux! + +Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne: + +--Donne-moi l'explication de ce mystère. + +--Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un. + +--Mais encore? + +--Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent, +qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il +considéra avec respect les cinq cents francs rangés en piles, et il +pensait en lui-même: + +--C'est donc maintenant que je vais réaliser mes rêves? + +--Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en +contemplant les écus qui tremblaient sur la table. J'ai une idée. Je +vais charger Rodolphe d'acheter mon _Passage de la mer Rouge_. Tout à +coup Rodolphe prit une pose théâtrale, et, avec une grande solennité +dans le geste et dans la voix, il dit à l'artiste: + +--Écoute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller à tes regards +n'est point le résultat de viles manoeuvres, je n'ai point trafiqué de +ma plume, je suis riche mais honnête; cet or m'a été donné par une main +généreuse, et j'ai fait serment de l'utiliser à acquérir par le travail +une position sérieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus +saint des devoirs. + +--Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant +Rodolphe. Ah çà! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'où tires-tu +cette prose? Des carrières de l'école du bon sens, sans doute? + +--Ne m'interromps point et fais trêve à tes railleries, dit Rodolphe, +elles s'émousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invulnérable +volonté dont je suis revêtu désormais. + +--Voyons, assez de prologue comme cela. Où veux-tu en venir? + +--Voici quels sont mes projets. À l'abri des embarras matériels de la +vie, je vais travailler sérieusement; j'achèverai ma _grande machine_, +et je me poserai carrément dans l'opinion. D'abord, je renonce à la +bohème, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et +j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous +continuerons à demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme. +La plus stricte économie présidera à notre existence. En sachant nous +arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assuré sans +aucune préoccupation. Mais il faut de l'économie. + +--Mon ami, dit Marcel, l'économie est une science qui est seulement à la +portée des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les +premiers éléments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six +francs, nous achèterons les oeuvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un +économiste très-distingué, et il nous enseignera peut-être la manière de +pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi? + +--Oui, dit Rodolphe, je l'ai achetée vingt-cinq francs. + +--Comment! Tu mets vingt-cinq francs à une pipe... et tu parles +d'économie?... + +--Et ceci en est certainement une, répondit Rodolphe: je cassais tous +les jours une pipe de deux sous; à la fin de l'année, cela constituait +une dépense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est +donc en réalité une économie. + +--Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouvé celle-là. + +En ce moment, une horloge voisine sonna six heures. + +--Dînons vite, dit Rodolphe, je veux dès ce soir me mettre en route. +Mais, à propos de dîner, je fais une réflexion: nous perdons tous les +jours un temps précieux à faire notre cuisine; or, le temps est la +richesse du travailleur, il faut donc en être économe. À compter +d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville. + +--Oui, dit Marcel, il y a à vingt pas d'ici un excellent restaurant; il +est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins +longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps. + +--Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou après, nous +aviserons à adopter une mesure encore plus économique... Au lieu d'aller +au restaurant, nous prendrons une cuisinière. + +--Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui +sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages +qui en résulteront. D'abord, notre ménage sera toujours fait: il cirera +nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tâcherai +même de lui inculquer le goût des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin. +De cette façon, à nous deux nous économiserons au moins six heures par +jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles à notre +travail. + +--Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre idée, moi... mais allons dîner. + +Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets +du restaurant voisin, et continuaient à deviser d'économie. + +--Voici quelle est mon idée: si, au lieu de prendre un domestique, nous +prenions une maîtresse? Hasarda Rodolphe. + +--Une maîtresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice +portée jusqu'à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à +acheter des couteaux pour nous égorger l'un l'autre. Je préfère le +domestique; d'abord, cela donne de la considération. + +--En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent; +et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai à rédiger. + +Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en +additionnant la carte qui se montait à quinze francs. Tiens, c'est assez +cher. Habituellement, nous dînions pour trente sous à nous deux. + +--Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de +souper le soir. À tout prendre, c'est donc une économie. + +--Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce +raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce +soir? + +--Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un +brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de +bons conseils. Et toi, où vas-tu, Marcel? + +--Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s'il n'a +pas de restaurations de tableaux à me confier. À propos, donne-moi donc +cinq francs. + +--Pourquoi faire? + +--Pour passer le pont des Arts. + +--Ah! Ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle +s'éloigne de notre principe. + +--J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais +je prendrai un cabriolet. + +Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent, +qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit, +où ils se retrouvèrent. + +--Tiens, tu n'as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel. + +--Tu n'as donc point vu Médicis? demanda Rodolphe. Et ils éclatèrent de +rire. + +Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure... le lendemain. + +Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complétement métamorphosés. +Habillés tous deux comme des mariés de première classe, ils étaient si +beaux, si reluisants, si élégants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans +la rue, ils hésitaient à se reconnaître l'un l'autre. + +Leur système d'économie était, du reste, en pleine vigueur, mais +l'organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. Ils +avaient pris un domestique. C'était un grand garçon de trente-quatre +ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de +Jocrisse. Du reste, il n'était pas né pour être domestique; et si un de +ses maîtres lui confiait quelque paquet un peu apparent à porter, +Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un +commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualités; ainsi, quand on +lui donnait un lièvre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme +il avait été distillateur avant d'être valet, il avait conservé un grand +amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu'il devait +à ses maîtres à chercher la composition d'un nouveau vulnéraire +supérieur, auquel il voulait donner son nom; il réussissait aussi dans +le brou de noix. Mais où Baptiste n'avait pas de rival, c'était dans +l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les +manuscrits de Rodolphe. + +Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour +son tableau du _Passage de la mer Rouge._ À cette proposition, Baptiste +répondit par un refus absolu et demanda son compte. + +--C'est bien, dit Marcel, je vous le réglerai ce soir, votre compte. + +Quand Rodolphe rentra, son ami lui déclara qu'il fallait renvoyer +Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il. + +--Il est vrai, répondit Marcel; c'est un objet d'art vivant. + +--Il est bête à faire cuire. + +--Il est paresseux. + +--Il faut le renvoyer. + +--Renvoyons-le. + +--Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet. + +--Et le brou de noix, donc. Il est le Raphaël du brou de noix. + +--Oui; mais il n'est bon qu'à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous +perdons tout notre temps en discussions avec lui. + +--Il nous empêche de travailler. + +--Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon _Passage de la mer +Rouge_ pour le salon. Il a refusé de poser pour pharaon. + +--Grâce à lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait +demandé. Il n'a pas voulu aller à la bibliothèque chercher les notes +dont j'avais besoin. + +--Il nous ruine. + +--Décidément, nous ne pouvons pas le garder. + +--Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer. + +--Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je +fasse son compte. + +--Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est +toi. + +--Du tout, c'est toi. Tu t'es chargé de l'intendance générale, dit +Rodolphe. + +--Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel. + +--Est-ce qu'il n'y en aurait déjà plus? C'est impossible! On ne peut pas +dépenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons +fait, avec l'économie la plus absolue, et qu'on se borne au strict +nécessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait dû dire.) il faut +vérifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur. + +--Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est égal, +consultons les livres de dépense. + +Voici le spécimen de cette comptabilité, qui avait été commencée sous +les auspices de la sainte économie: + +--De 19 mars. En recette, 500 fr. En dépense: une pipe turque, 25 fr; +dîner, 15 fr; dépenses diverses, 40 fr. + +--Qu'est-ce que c'est que ces dépenses-là? dit Rodolphe à Marcel qui +lisait. + +--Tu sais bien, répondit celui-ci, c'est le soir où nous ne sommes +rentrés chez nous que le matin. Du reste, cela nous a économisé du bois +et de la bougie. + +--Après? Continue. + +--Du 20 mars. Déjeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dîner, 2 fr; un lorgnon, +2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu +besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement... + +--Tu sais bien que j'avais à faire un compte rendu du salon dans +_l'Écharpe d'Iris_; il est impossible de faire de la critique de +peinture sans lorgnon; c'était une dépense légitime. Après?... + +--Une canne en jonc... + +--Ah! ça, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de +canne. + +--C'est tout ce qu'on a dépensé le 20, fit Marcel sans répondre. Le 21, +nous avons déjeuné en ville, et dîné aussi, et soupé aussi. + +--Nous n'avons pas dû dépenser beaucoup ce jour-là? + +--En effet, fort peu... à peine 30 fr. + +--Mais à quoi donc, alors? + +--Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqué sous la rubrique +dépenses diverses. + +--Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe. + +--Le 22. C'est le jour d'entrée de Baptiste; nous lui avons donné un +à-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c; +pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés +dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40 +c. + +--Ah çà! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on +remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi +insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle nécessité de +racheter des petits chinois? S'ils avaient été à l'eau-de-vie, +seulement. + +--Je suis né généreux, répliqua Marcel, va, continue; jusqu'à présent on +ne s'est que très-peu éloigné du principe de l'économie. + +--Du 23, il n'y a rien de marqué. Du 24, idem. Voilà deux bons jours. Du +25, donné à Baptiste, à-compte sur ses appointements, 3 fr. + +--Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en +manière de réflexion. + +--On lui devra moins, répondit Rodolphe. Continue. + +--Du 26 mars, dépenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36 +fr 40 c. + +--Qu'est-ce qu'on peut donc avoir acheté de si utile? dit Rodolphe; je +ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que ça peut donc être? + +--Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour où nous sommes +montés sur les tours notre-dame pour voir Paris à vol d'oiseau... + +--Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe. + +--Oui, mais en descendant nous avons été dîner à Saint-Germain. + +--Cette rédaction pèche par la limpidité. + +--Du 27, il n'y a rien de marqué. + +--Bon! Voilà de l'économie. + +--Du 28, donné à Baptiste, à-compte sur ses gages, 6 fr. + +--Ah! Cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste. +Il se pourrait même qu'il nous dût... il faudra voir. + +--Du 29. Tiens, on n'a pas marqué le 29; la dépense est remplacée par un +commencement d'article de moeurs. + +--Le 30. Ah! Nous avions du monde à dîner; forte dépense, 30 fr 55 c. Le +31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dépensé. Tu vois, dit +Marcel en achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. Le +total ne fait pas 500 fr. + +--Alors, il doit rester de l'argent en caisse. + +--On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a +plus rien. Il n'y a qu'une araignée. + +--Araignée du matin, chagrin, fit Rodolphe. + +--Où diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterré en voyant +la caisse vide. + +--Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donné à Baptiste. + +--Attends donc! s'écria Marcel en fouillant dans le tiroir où il aperçut +un papier. La quittance du dernier terme! s'écria-t-il. + +--Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrivée là? + +--Et acquittée, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as payé le +propriétaire? + +--Moi, allons donc! dit Rodolphe. + +--Cependant, que signifie... + +--Mais je t'assure... + +--«Quel est donc ce mystère?» Chantèrent-ils tous deux en choeur sur +l'air final de _la Dame Blanche_. + +Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt. + +Marcel lui montra la quittance. + +--Ah! Oui, fit Baptiste négligemment, j'avais oublié de vous le dire, +c'est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez +sortis. Je l'ai payé, pour lui éviter la peine de revenir. + +--Où avez-vous trouvé de l'argent? + +--Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai _prise_ dans le tiroir qui était +ouvert; j'ai même pensé que ces messieurs l'avaient laissé ouvert dans +cette intention, et je me suis dit: mes maîtres ont oublié de me dire en +sortant: «Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer, +il faudra le payer;» et j'ai fait comme si l'on m'avait commandé... sans +qu'on m'ait commandé. + +--Baptiste, dit Marcel avec une colère blanche, vous avez outrepassé nos +ordres; à compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre +maison. Baptiste, rendez votre livrée! + +Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée et la +rendit à Marcel. + +--C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir... + +--Et mes gages? + +--Comment dites-vous, drôle? Vous avez reçu plus qu'on ne vous devait. +Je vous ai donné 14 fr en quinze jours à peine. Qu'est-ce que vous +faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse? + +--De corde, ajouta Rodolphe. + +--Je vais donc rester abandonné, dit le malheureux domestique, sans abri +pour garantir ma tête! + +--Reprenez votre livrée, répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la +casquette à Baptiste. + +--C'est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit +Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. Où dînerons-nous +aujourd'hui? + +--Nous le saurons demain, répondit Marcel. + + + + +VIII + +_CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS_ + + +Un samedi soir, dans le temps où il n'était pas encore en ménage avec +Mademoiselle Mimi, qu'on verra paraître bientôt, Rodolphe fit +connaissance, à sa table d'hôte, d'une marchande à la toilette en +chambre, appelée Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était +rédacteur en chef de _l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, journaux de +fashion, la modiste, dans l'espérance d'obtenir des réclames pour ses +produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. À ces +provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d'artifice de madrigaux +à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant; +et à la fin du dîner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe +était poëte, lui donna clairement à entendre qu'elle n'était pas +éloignée de l'accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda même, sans +circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain. + +--Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voilà +certainement une aimable personne. Elle me paraît avoir de la grammaire +et une garde-robe assez cossue. Je suis tout disposé à la rendre +heureuse. + +Arrivée à la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de +Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en +l'accompagnant dans un quartier aussi éloigné. + +--Oh! Madame, répondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'à terre, j'aurais +désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, afin +d'avoir plus longtemps le plaisir d'être votre cavalier. + +--C'est un peu loin, répondit Laure en minaudant. + +--Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe. +Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue, +continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure +eût pu faire résistance. + +--Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite. + +--C'est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour les premiers +relais doivent être franchis au galop. + +--Drôle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle. + +--Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant. + +Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux. +Il se vit ayant à son bras, dans les bals, dans les théâtres et aux +promenades, Mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles +ambitionnées par la coquetterie de peau-d'âne. + +Le lendemain à onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa +première pensée fut pour Mademoiselle Laure. + +--C'est une femme très-bien, murmura-t-il; je suis sûr qu'elle a été +élevée à Saint-Denis. Je vais donc enfin connaître le bonheur d'avoir +une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des +sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent à _l'Écharpe +d'Iris_, j'achèterai des gants et je mènerai Laure dîner dans un +restaurant où on donne des serviettes. Mon habit n'est pas très-beau, +dit-il en se vêtissant; mais, bah! Le noir, ça habille si bien! + +Et il sortit pour se rendre au bureau de _l'Écharpe d'Iris_. En +traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était +collée une affiche où on lisait: + +AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX À VERSAILLES. + +Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une +impression plus profonde que la vue de cette affiche. + +--Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai +pas trouver d'argent. + +Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'écus à Paris est en +route pour Versailles. + +Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme +s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un +bienheureux hasard y aurait amené le caissier. + +M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti +immédiatement. + +--Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau. + +--Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon +rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures +pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de +Boulogne. En route! + +Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il +appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une +tentative. + +--Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier; +c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui +emprunterai cinq francs. + +--Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous +arrivez bien; j'ai un petit service à vous demander. + +--Comme ça se trouve! Pensa le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_. + +--Étiez-vous à l'Odéon, hier? + +--Je suis toujours à l'Odéon. + +--Vous avez vu la pièce nouvelle, alors? + +--Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi. + +--C'est vrai, dit le critique: vous êtes une des cariatides de ce +théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la +subvention. Eh bien! Voilà ce que j'ai à vous demander: le compte rendu +de la nouvelle pièce. + +--C'est facile; j'ai une mémoire de créancier. + +--De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que +celui-ci écrivait. + +--C'est d'un monsieur. + +--Ça ne doit pas être fort. + +--Moins fort qu'un turc, assurément. + +--Alors, ça n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une réputation +usurpée de force, ils ne pourraient pas être savoyards. + +--Qu'est-ce qui les en empêcherait? + +--Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats +sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals +masqués des barrières et aux Champs-Élysées, où ils vendent des dattes. +Le turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'orient, il m'a +assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue +Coquenard. + +--C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe. + +--Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre ça dans mon feuilleton. + +--Voilà mon analyse; c'est carrément fait, reprit Rodolphe. + +--Oui, mais c'est court. + +--En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça +prendra de la place. + +--Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne +prend pas assez de place. + +--Vous mettrez un adjectif tous les trois mots. + +--Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite +ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le +critique. + +--Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous +préviens que je les ai imprimées trois fois dans _le Castor_, et +_l'Écharpe d'Iris_. + +--C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées? + +--Quarante lignes. + +--Fichtre! Vous avez de grandes idées, vous! Eh bien, prêtez-moi donc +vos quarante lignes. + +--Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de _copie_, il +ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au +critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu +râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les +cafés de Paris, il n'y a pas un garçon qui ne les sache par coeur. + +--Oh! _quéque_ ça me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce +qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Excepté la vertu. + +--Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé. + +--Foudre et tempête! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler +cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi +donc quelques paradoxes! + +--Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prêter +quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achetés 50 +centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n'ont encore que +peu servi. + +--Très-bien! dit le critique. + +--Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais +certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont +aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où +on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges, +l'école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de +toilette. + +--C'est très-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amitié d'ajouter +que le bagne est l'endroit du monde où on trouve le plus d'honnêtes +gens. + +--Tiens, pourquoi ça? + +--Pour faire deux lignes. Bon, voilà qui est fait, dit le critique +influent, en appelant son domestique pour qu'il portât son feuilleton à +l'imprimerie. + +--Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula +gravement sa demande. + +--Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me +ruine en pommade, et tout à l'heure elle m'a dévalisé jusqu'à mon +dernier as pour aller à Versailles, voir les Néréides et les monstres +d'airain vomir des jets liquides. + +--À Versailles! Ah çà! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une épidémie? + +--Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent? + +--Voilà le poëme, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, à cinq heures, +rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne +sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour +quelques jours, et il me paraît décent de lui faire goûter les douceurs +de la vie. Dîner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq +francs; si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée +dans ma personne. + +--Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même? +s'écria le critique. + +--La première fois, ce n'est guère possible. Il n'y a que vous qui +puissiez me tirer de là. + +--Par toutes les momies d'Égypte, je vous jure ma grande parole +d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une +virginité. Cependant, j'ai là quelques bouquins que vous pourriez aller +_laver_. + +--Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mère Mansut, Lebigre, et toutes +les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermées. +Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de poésie, avec le +portrait de l'auteur en lunettes? Mais ça ne s'achète pas, ces +choses-là. + +--À moins qu'on n'y soit condamné par la cour d'assises, dit le +critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de +concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire +de la monnaie. + +--J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple. + +--Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le plâtre de M. +Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve. + +--Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J'emporte +les trésors; mais si j'en tire trente sous, je considérerai cela comme +le treizième travail d'Hercule. + +Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, à l'aide d'une +éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à +se faire prêter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation +des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot. + +--Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce, maintenant il +faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle. + +Une demi-heure après, il était chez son oncle Monetti lequel lut sur la +physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se +mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de +récriminations telles que celles-ci: + +--Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas, +les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc, +toutes les hypocrites litanies des boutiquiers. + +--Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai été forcé d'emprunter de l'argent à +mon garçon de boutique pour payer un billet? + +--Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de +l'argent; j'ai reçu deux cents francs il y a trois jours. + +--Merci, mon garçon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah! +Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me +copier des factures que je veux envoyer toucher. + +--Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à +la besogne qu'il abrégea. + +--Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la +musique, et je vous apporte des billets de concert. + +--Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?... + +--Merci, mon oncle, je suis attendu à dîner Faubourg Saint-Germain; je +suis même contrarié, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi +prendre de l'argent pour acheter des gants. + +--Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te prête les miens? dit l'oncle. + +--Merci, nous n'avons pas la même main; seulement vous m'obligeriez de +me prêter... + +--Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon garçon, les voilà. +Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire +envie que pitié, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant +mieux... Je t'aurais bien donné plus, reprit-il, mais c'est tout ce que +j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux +pas laisser la boutique seule: à chaque instant il vient des acheteurs. + +--Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant +de ne pas entendre, et dit à son neveu, qui empochait les vingt-neuf +sous: + +--Ne te presse pas pour me les rendre. + +--Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah çà! fit-il, il manque +encore trente et un sous. Où les trouver? Mais j'y songe, allons au +carrefour de la Providence. + +Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est-à-dire +le Palais-Royal. Un endroit où il est presque impossible de rester dix +minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des créanciers +surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du +Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue à venir. Enfin, +Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert +et une canne à pomme d'or... une Providence très-bien mise. + +C'était un garçon obligeant et riche, quoique phalanstérien. + +--Je suis ravi de vous voir, dit-il à Rodolphe; venez donc me conduire +un peu, nous causerons. + +--Allons, je vais subir le supplice du phalanstère, murmura Rodolphe en +se laissant entraîner par le chapeau blanc, qui, en effet, le +_phalanstérina_ à outrance. + +Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit à son compagnon: + +--Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet impôt. + +--Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous +à l'invalide. + +--Voilà le moment venu, pensait le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_ en +traversant le pont; et arrivé au bout, devant l'horloge de l'institut, +Rodolphe s'arrêta court, montra le cadran avec un geste désespéré et +s'écria: + +--Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu? + +--Qu'y a-t-il? dit l'autre étonné. + +--Il y a, dit Rodolphe, que, grâce à vous, qui m'avez entraîné malgré +moi jusqu'ici, j'ai manqué un rendez-vous. + +--Important? + +--Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher à cinq +heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment +faire?... + +--Parbleu! dit le phalanstérien, c'est bien simple, venez chez moi, je +vous en prêterai. + +--Impossible! Vous demeurez à Montrouge, et j'ai une affaire à six +heures Chaussée-D'Antin... sacrebleu!... + +--J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais +très-peu. + +--Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-être arriverais-je à +temps aux Batignoles. + +--Voilà le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous. + +--Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait +d'entendre sonner cinq heures, et il se hâta de courir au lieu de son +rendez-vous. + +--Ç'a été dur à tirer, fit-il en comptant sa monnaie.+ + +Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis paré, et Laure verra +qu'elle a affaire à un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un +centime chez moi ce soir. Il faut réhabiliter les lettres, et prouver +qu'il ne leur manque que de l'argent pour être riches. + +Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous. + +--À la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Bréguet. + +Il passa la soirée avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au +creuset de la prodigalité. Mademoiselle Laure était enchantée de ses +manières, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait +pas chez elle qu'au moment où il la faisait entrer dans sa chambre à +lui. + +--C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire +repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe. + +--Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point +que tous mes amis s'étonnent de ma fidélité, et m'ont surnommé le +général Bertrand de l'amour. + + + + +IX + +_LES VIOLETTES DU PÔLE_ + + +En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui +ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier +marquait douze degrés au-dessous de zéro. + +Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poêlier-fumiste +dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait +dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où elle avait passé cinq +années près d'une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort. +Cette parente était une vieille femme qui n'avait jamais été ni jeune ni +belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévote, ou parce +que, Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont +l'adolescence portait déjà le germe d'une charmante jeunesse, revint au +bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et +indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d'une +dévotion outrée et l'éducation à principes mesquins qu'elle avait reçue, +avaient rempli son esprit de préjugés vulgaires et absurdes, rétréci son +imagination, et fait de son coeur une espèce d'organe qui se bornait à +accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de +l'eau bénite au lieu de sang dans les veines. À son retour, elle +accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps +toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des +ressouvenirs, souvenirs du temps où ils avaient ébauché tous deux cette +amourette à la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et +cousine. Cependant, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, +qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune +fille devait aller prochainement à un bal de noces d'une de ses amies, +il s'était enhardi jusqu'au point de promettre à Angèle un bouquet de +violettes pour aller à ce bal. Et après avoir demandé la permission à +son père, Angèle accepta la galanterie de son cousin, en insistant +toutefois pour avoir des violettes blanches. + +Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et +chantonnait en regagnant son _mont Saint-Bernard._ C'est ainsi qu'il +appelait son domicile. On verra pourquoi tout à l'heure. Comme il +traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame +Provost, la célèbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches à +l'étalage, et par curiosité il entra pour en demander le prix. Un +bouquet présentable ne coûtait pas moins de dix francs, mais il y en +avait qui coûtaient davantage. + +--Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi +pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est égal, ma +cousine aura son bouquet. J'ai mon idée. + +Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe. +Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois +qui lui était faite par un de ses amis, un grand poëte qui, après un +long séjour à Paris, était devenu, à l'aide de protections, maître +d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour +marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne +voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de poëte +élégiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui +tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne +l'effrayait pas; il le traversait gaiement, grâce à une sobriété +stoïque, et aux trésors d'imagination qu'il dépensait chaque jour pour +atteindre le 1er du mois, ce jour de pâques qui terminait son jeûne. +À cette époque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un +grand bâtiment qui s'appelait autrefois l'hôtel de _l'Éminence grise_, +parce que le père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, y avait habité, +disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus +élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère, +était une délicieuse habitation pendant l'été; mais d'octobre à avril, +c'était un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient +par les quatre croisées dont chaque face était percée, y venaient +exécuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une +ironie, on remarquait encore une cheminée dont l'immense ouverture +semblait être une entrée d'honneur réservée à Borée et à toute sa suite. +Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système +particulier de chauffage: il avait mis en coupe réglée le peu de meubles +qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva +considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux +chaises; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par +ainsi, naturellement assurés contre l'incendie. Rodolphe appelait cette +manière de se chauffer, déménager par la cheminée. + +On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze +degrés au quai des lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s'il +avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le +_mont Saint-Bernard,_ le _Spitzberg_, la _Sibérie_. + +Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe +fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui: les quatre vents +cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins +dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze +jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Éole +et toute sa famille le brise-tout. Après avoir bouché cette brèche +nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout +habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et +toute la nuit il rêva violettes blanches. + +Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui +pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait +donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre +était encore descendu, et le malheureux poëte se désespérait en songeant +que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin la Providence eut +pitié de lui, et voici comme elle vint à son secours. + +Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le +peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil. +C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et +elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau +qu'elle avait fait élever au défunt une _main d'homme_, au-dessous de +laquelle on écrirait: + +JE T'ATTENDS, MON ÉPOUSE CHÉRIE. + +Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à +l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il +aurait à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet, +avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue: + +NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS... + +--Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et +j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée. + +--Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que +vous me proposez... mais c'est dans l'espérance de la _poignée de main_. +N'allez pas m'oublier dans votre testament. + +--Je désirerais que vous me donniez cela le plus tôt possible, dit la +veuve; néanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au +pouce. Je veux une main vivante. + +--Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en +reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur +ses pas. + +--J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je +voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une _machine_ en vers, où +on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu'il a +prononcées à son lit de mort. Est-ce distingué? + +--C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est +très-distingué! + +--Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela à bon +marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l'écrivain public, mais il me +demande les yeux de la tête. + +Ici Rodolphe lança un coup d'oeil à Marcel, qui comprit sur-le-champ. + +--Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené +ici la personne qui peut vous être utile en cette douloureuse +circonstance. Monsieur est un poëte distingué, et vous ne pourriez mieux +trouver. + +--Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que +l'orthographe fût bien mise. + +--Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du +doigt: au collége, il avait tous les prix. + +--Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que +sept ans. + +--C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel. + +--Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers +tristes? + +--Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa +vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux +lui reprochent toujours. + +--Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors, +il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public. + +--Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez +pas. + +Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle +voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de +donner dix francs à Rodolphe, si elle était contente; seulement, elle +voulait avoir les vers très-vite. Le poëte promit de les lui envoyer le +lendemain même par son ami. + +--Ô bonne fée Artémise, s'écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je +te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme +funèbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. Ô bonne +vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept +ans, comme la bonne eau-de-vie! + +--Je m'y oppose, s'écria Marcel. + +--C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à +peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de +l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière! +Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il. + +--Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel. + +--J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit +pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de +demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume +d'ours blanc. + +--Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet. + +--Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée +pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert +et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop +printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous +le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je +dirai même plus, il est exigible. + +--Prends le _martin_, dit Marcel; c'est une idée; il est chaud comme +braise, et tu seras là-dedans comme un pain dans un four. + +Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré. + +--Maintenant, dit-il le thermomètre va être furieusement vexé. + +--Est-ce que tu vas sortir comme ça? dit Marcel à son ami, après qu'ils +eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle, timbrée à cinq +centimes. + +--Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs, +c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris +avec l'attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant +devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire +un pied de nez. + +Rentré chez lui, non sans avoir causé une grande frayeur à son portier, +le poëte alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un +papier transparent pour prévenir les malices des aquilons; et +sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir +que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne +l'étaient pas; et il n'avait point écrit deux vers de son épitaphe, +qu'une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume. + +--L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les éléments, dit +Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon, +mais il n'aurait point passé la Bérésina. + +Tout à coup le poëte poussa un cri de joie du fond de sa poitrine +d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son +encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une idée, renouvelée +de Chatterton. + +Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi +lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son fameux +drame du _Vengeur_. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait +été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient +un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus +récent et traîna les autres devant la cheminée. + +--J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écria-t-il... +avec de la patience! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! Si +j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et +aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas +tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du +manuscrit, à la flamme desquels il se dégourdit les mains. Au bout de +cinq minutes, le premier acte du _Vengeur_ était _joué_ et Rodolphe +avait écrit trois vers de son épitaphe. + +Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents +cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée. + +--C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa à rebrousser +le poil de Rodolphe. + +--Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça +ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster +le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de +l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor +d'aquilons. + +Aussi le vent du sud cria à ses frères: «Sauvons-nous bien vite, +l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en +contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrés à +minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.» + +Pendant ce temps-là, le deuxième acte du _Vengeur_ brûlait avec le plus +grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire +que deux pendant la durée du troisième acte. + +--J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura +Rodolphe, mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un +défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a +vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma +gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en +flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire. + +--Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera +bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dénoûment, qui ne +fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans +un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en +l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde +représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres +manuscrits. + + * * * * * + +Le lendemain, à huit heures du soir, Mademoiselle Angèle faisait son +entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches, +au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute +la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes, +et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son +cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions +d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les +galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs +fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces +superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont les hameçons +où s'accrochent les coeurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à +Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son +bouquet, effeuillé par tout le monde... mais Angèle avait refusé, pour +oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune +homme blond courut les prendre. + +À ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de +Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du +Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui +ne pouvait pas le souffrir. + + + + +X + +_LE CAP DES TEMPÊTES_ + + +Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques +terribles: le 1er et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait +voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les +appelait _le Cap des Tempêtes_. Ce jour-là, ce n'est point l'aurore qui +ouvre les portes de l'orient, ce sont des créanciers, des propriétaires, +des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-là commence par +une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une +grêle de protêts, _Dies irae_! + +Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et +rêvait qu'un de ses oncles lui léguait par testament toute une province +du Pérou, les Péruviennes avec. + +Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef +tournant dans la serrure vint interrompre l'héritier présomptueux au +moment le plus reluisant de son rêve doré. + +Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore +ensommeillés, et il regarda autour de lui. + +Il aperçut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui +venait d'entrer, et quel homme? + +Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une +sacoche, et à la main un grand portefeuille; il était vêtu d'un habit à +la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufflé d'avoir +gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa +démarche sonore comme pourrait être celle d'un comptoir de changeur qui +entrerait en locomotion. + +Rodolphe fut un instant effrayé, et, vu le chapeau à trois cornes et +l'habit, il pensa voir un sergent de ville. + +Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son +erreur. + +--Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un à-compte sur mon héritage, cet +homme vient des îles... Mais alors pourquoi n'est-il pas nègre? Et +faisant un signe à l'homme, il lui dit en désignant la sacoche: + +--Je sais ce que c'est. Mettez ça là. Merci. + +L'homme était un garçon de la Banque de France. À l'invitation de +Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit +papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores. + +--Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et +l'encre. Là, sur la table. + +--Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, un effet de +cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril. + +--Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon +tailleur... Hélas! ajouta-t-il avec mélancolie en portant +alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le +billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est +aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mangé +de fraises! + +Et le garçon de recette, ennuyé de ses lenteurs, sortit en disant à +Rodolphe: + +--Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer. + +--Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe. +L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en +tricorne, il remporte son sac. + +Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin +de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli +dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas, +lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les +usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur +paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi +par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril. + +C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait +Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et +l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une +affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à +la main un sac vide. + +--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Français_... +il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein! + +--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit. + +--Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de +votre visite? + +--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril. + +--Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que +j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais +jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de +reconnaissance! + +--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il +se fait temps de régler ce petit compte. + +--Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner, +Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra +grand... + +--Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois. + +--En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument +indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous +mortels... Réglons. + +Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas +jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance. + +--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe. + +--D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci, +soixante-quinze francs. + +--Sauf erreur, dit Rodolphe. Après? + +--Plus, trois paires de bottes à vingt francs. + +--Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai +plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à +part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller. + +--Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin +un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la +chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs. + +Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues. + +--Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne +seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se +sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît... + +--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté, +vingt-sept francs. + +--Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint +aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent. +Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et +entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un +compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi? + +--Vingt-sept francs. + +--Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît. +Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout +cela fait? + +--Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois +notes. + +--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire. +Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant +que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux, +nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai +votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que +vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait +nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le +propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de +leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais +toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire, +de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité. + +En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge, +vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire, +cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son +visage. + +--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu +assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas +donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire. + +--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit +Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais +pas... Un vendredi, ça porte malheur. + +La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui +eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque +fauteuil. + +Cependant il sortit en proférant des menaces. + +--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant. + +--Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul. +J'aimerais mieux dompter des lions. + +--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la +hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer. +Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard. +Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent +francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard. + +En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de +subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que +l'attestait son sac vide, un objet d'art. + +--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne... +dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure +plus ici. + +--Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une +accentuation très-significative. + +Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette +pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe. + +--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers. + +Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait +envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre +l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un +jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de +recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs, +abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe +marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux +épingles. + +Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard. + +--Ah! C'est toi, dit celui-ci. + +--Oui, je viens te demander à déjeuner. + +--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a +quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix +minutes plus tôt... + +--Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe. + +--Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de +l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes +ennemis! + +--Je te le rendrai lundi. + +--Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je +ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est +pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève +jamais avant midi. + +--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits +oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel. + +Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en +contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le +_Passage de la mer Rouge_. + +--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié. + +--Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours +que je suis dans la Semaine Sainte. + +Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche. + +--Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens. + +En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un +temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson. + +--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent +francs. + +--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me +venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est +toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich... + +--Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout. + +Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge. + +De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les +maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit +environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se +faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait +de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât +avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la +_Méduse_. + +Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée: + +--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15 +avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui. + +Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu: + ++---------------------------------------------------+ +| BARRIÈRE DE LA VILLETTE. | +| | +| AU GRAND VAINQUEUR. | +| | +| Salon de 300 couverts. | +| | +| BANQUET ANNIVERSAIRE | +| | +| EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE | +| | +| DU | +| | +| MESSIE HUMANITAIRE, | +| | +| _le 15 avril 184..._ | +| | +| Bon pour une personne. | +| | +|N.-B.--On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.| ++---------------------------------------------------+ + +--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit +Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une +vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière. + +Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule était +immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents +personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue +de Rodolphe. + +On commença enfin à servir le potage. + +Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six +personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption +dans la salle, un commissaire à leur tête. + +--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le +banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer. + +--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui +vient de renverser mon potage! + +Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze +heures du soir. + +M. Benoît l'attendait. + +--Ah! C'est vous, dit le propriétaire. Avez-vous songé à ce que je vous +ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent? + +--Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin, +répondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il +ne trouva rien. + +--Monsieur Rodolphe, dit M. Benoît, j'en suis bien fâché, mais j'ai loué +votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut +voir ailleurs. + +Rodolphe avait l'âme grande, et une nuit à la belle étoile ne +l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher +dans une loge d'avant-scène à l'Odéon, ainsi que cela lui était arrivé +déjà. Seulement, il réclama _ses affaires_ à M. Benoît, lesquelles +affaires consistaient en une liasse de papiers. + +--C'est juste, dit le propriétaire: je n'ai pas le droit de vous retenir +ces choses-là, elles sont restées dans le secrétaire. Montez avec moi; +si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couchée, nous pourrons +entrer. + +La chambre avait été louée dans la journée à une jeune fille qui +s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commencé un duo de +tendresse. + +Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas à l'oreille de +Mimi, et lui serra doucement la main. + +--Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui +venait d'éclater. + +Mademoiselle Mimi alla droit à M. Benoît, qui attendait dans un coin de +la chambre. + +--Monsieur, lui dit-elle en désignant Rodolphe... monsieur est la +personne que j'attendais ce soir... ma porte est défendue. + +--Ah! fit M. Benoît avec une grimace. C'est bien! + +Pendant que Mademoiselle Mimi préparait à la hâte un souper improvisé, +minuit sonna. + +--Ah! dit Rodolphe en lui-même, le 15 avril est passé, j'ai enfin doublé +mon cap des tempêtes. Chère Mimi, fit le jeune homme en attirant la +belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou à l'endroit de la +nuque, il ne vous aurait pas été possible de me laisser mettre à la +porte. Vous avez la bosse de l'hospitalité. + + + + +XI + +_UN CAFÉ DE LA BOHÈME_ + + +Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de +lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohème en la +vingt-quatrième année de son âge. + +En ce temps-là, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand +peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand poëte, +comme ils s'appelaient entre eux, fréquentaient régulièrement le café +_Momus_, où on les avait surnommés les _quatre mousquetaires_, à cause +qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en +allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient +pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du +conservatoire. + +Ils avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes +eussent été à l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils +avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués ordinaires. + +Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait, +dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps, +se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes +inouïs sur l'art, le sentiment de l'économie politique faisaient tourner +la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle +nature que le garçon qui les servait était devenu idiot à la fleur de +l'âge. + +Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le +maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire +gravement l'exposé de ses griefs: + +1º M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait dans _sa_ +salle tous les journaux de l'établissement; il poussait même l'exigence +jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait +que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient +jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La +société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet. + +M. Rodolphe avait même obligé le café à s'abonner au _Castor_, dont il +était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y était d'abord +refusé; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les +quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix: _le Castor_! +apportez-nous _le Castor_! quelques autres abonnés, dont la curiosité +était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi _le Castor_. +On prit donc un abonnement au _Castor_, journal de la chapellerie, qui +paraissait tous les mois, orné d'une vignette et d'un article de +philosophie en _variétés_, par Gustave Colline. + +2º Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de +l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à +minuit; et comme l'établissement ne possédait qu'une seule table de +trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion +pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on +venait le leur demander, se bornaient à répondre: + +--Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain. + +La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières +amours ou à jouer au piquet. + +3º M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y +transporter son chevalet, sa boîte à peindre et tous les instruments de +son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de +sexes divers. + +Ce qui peut affliger les moeurs de la société Bosquet. + +4º suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son +piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en choeur un +motif tiré de sa symphonie: _l'Influence du bleu dans les arts_. M. +Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert +d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit: + + COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE, + + À L'USAGE DES DEUX SEXES. + + _S'adresser au comptoir_. + +Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes +d'une mise négligée, qui viennent s'informer _par où qu'on passe_. + +En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle +Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet. + +Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les +pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature. + +5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces +messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont +surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils +ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café, +qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est +une insulte faite au laboratoire. + +6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon _Bergami_ +(ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et +bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une +pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère +et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre +avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa +littérature. + +En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de +l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de +choisir un autre endroit pour y établir ses conférences +révolutionnaires. + +Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et, +_à priori_, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules +et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son +établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et +celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur +présence à la hauteur de café artistique et littéraire. + +--Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous +consommez si peu. + +--Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de +nos moeurs, répliqua Colline. + +Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus +considérable; il suffira de nous ouvrir un compte. + +--Nous fournirons le registre, dit Marcel. + +Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques +éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait +adressée à sa femme. + +Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite, +s'innocenta avec vivacité. + +--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière +qui... + +--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à +Saint-Denis. + +Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son +éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre +amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait +désormais _le Castor_ gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un +bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les +dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de +nouveaux crédits. + +Tout alla bien pendant quelques jours. + +La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de +leurs épouses. + +Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de +Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des +cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là, +Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne +voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à +mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut, +par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande +du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter +deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait +extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait +Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et +Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble +une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il +allait de femme en femme égrener avec une bouche en coeur toutes les +galantes verroteries de style ramassées dans la collection de +l'_Almanach des Muses_. + +Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux +ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table +isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des +yeux dont le regard était étrange. + +Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de +tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme +effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches +l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa +pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait +un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui. +Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre +retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que +Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris +changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre +amis le désignèrent sous le nom du _capitaliste_. + +Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que +les vers étaient vides. + +--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes +tous bons chrétiens, il faut faire un extra. + +--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles. + +--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la +sonnette avec frénésie. + +--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un +arc et dit en montrant les femmes: + +--C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des +rafraîchissements. + +--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du +champagne. + +--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin, +d'abord. + +--Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit. + +--Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du +_beaune_, dans un petit panier. + +--Perds-tu la tête? fit Rodolphe. + +--Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une +influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot. + +--Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique +divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac. + +Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent +tressaillir Phémie sur sa base. + +--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de +dépense, une fois par hasard. + +--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas +assez. Il faut le plonger dans l'étonnement. + +--Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous +devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de +dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la +jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons! +Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une +agitation fièvreuse. + +Le garçon arriva rapide comme les aquilons. + +Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs +diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise. + +--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon. + +--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette. + +--Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour... + +--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel. + +--Ça nous irait assez, reprirent les femmes. + +--Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement. + +Le garçon était devenu tricolore à force de surprise. + +Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des +choses extraordinaires qu'on venait de lui demander. + +Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel +de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il +avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer +chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce +qu'on lui avait demandé. + +Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des +noeuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa +femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à +Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les +belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper. + +--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois +par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on +lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil +abonné. Fatale imprudence! + +Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et +descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des +suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de +couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les +verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline +exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa +serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait +pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient +point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude, +arriver l'heure du dénoûment. + +Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave; +de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire; +puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se +fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans. + +À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle +atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c. + +--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira +parlementer avec le cafetier. Ça va être grave. + +On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé. + +Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire. +Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva +justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil +habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une +humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra +dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un +caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente. +La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût +à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir +avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec +laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier +redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur +le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames. + +Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître +de l'établissement. + +Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons. + +Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il +s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une +personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui +parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier +sortit enfin en disant à l'étranger: + +--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement; +arrangez-vous avec eux. + +M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur +sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de +Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes, +envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la +parole d'une voix timide: + +--Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il +y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je +n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en +rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente +aujourd'hui? + +--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger. + +Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire. + +La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre. + +--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur +de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous +la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis +de mes amis... + +--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des +beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer, +nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et +de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet +établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes +libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les +moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service +que... + +La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard. + +--Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter. +Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au +billard, et je lui rendrai des points. + +Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais +ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème. + +On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain. + +--Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre +dignité est sauvegardée. + +--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline. + + + + +XII + +_UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME_ + + +Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la +note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de +façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait +aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés +d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait +déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard +devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour +être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit +à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait +encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le +pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux +son feutre hyperphysique. + +--Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? dit Barbemuche, en insistant +avec une politesse de bon goût. + +--J'ai des raisons, répliqua Colline: il y a dans cet établissement une +dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne +pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce +que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux +autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, répondit naïvement +Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel. + +--J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer +un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un +endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés... +mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément +spirituel. + +Colline rêva un instant. + +--Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il. + +Et il indiquait un marchand de vin. + +Barbemuche fit la grimace et parut hésiter. + +--Est-ce un lieu convenable? fit-il. + +Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire +discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline +s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il +pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret. + +--Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; à cette heure, +tout le corps diplomatique est couché. + +Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien +voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et +eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces +précautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch. +Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus +communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il +osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement +partie de la société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Colline +pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux. + +Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition +de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une +manière absolue. + +--Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de +disposer de celle de mes camarades. + +--Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de +m'admettre parmi eux? + +Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa +bouche, et d'un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l'audacieux +Carolus: + +--Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline. + +--Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit +Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style. + +Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina: + +--Vous connaissez la musique? fit-il. + +--J'ai joué de la contre-basse. + +--C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si +vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans +blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans +un quatuor; autrement ça cesse d'être quatuor. + +--Ça devient un quintette, répondit Carolus. + +--Vous dites? fit Colline. + +--Quintette. + +--Parfaitement, de même que, si à la trinité, ce divin triangle, vous +ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la trinité, ce sera un +carré, et voilà une religion fêlée dans son principe! + +--Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher +parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas +bien... + +--Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous +l'astronomie? + +--Un peu; je suis bachelier. + +--Il y a une chanson là-dessus, fit Colline. «Bachelier dit Lisette...» +Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a +quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point +cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce +qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez? + +--J'attends la conclusion. + +--En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort +est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh +bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre +ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un +autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de moeurs, d'opinions, de +goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points +cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et, +habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point +cardinal... + +--Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda +Carolus. + +--Oui, mais on n'est plus quatre. + +--Le prétexte est futile. + +--Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits +ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des +alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans +la _Sagesse des nations_; il y en a un exemplaire sur le quai. + +--Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour +m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime? + +--Je le _crains_, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette +plaisanterie. + +--Vous avez dit?... demanda Carolus étonné. + +--Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher +monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon +que vous creusez de préférence? + +--Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes +modèles; je me nourris de leur étude. _Télémaque_ m'a le premier inspiré +la passion qui me dévore. + +--_Télémaque_, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve à +toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion; +cependant je consentirais à m'en défaire pour vous obliger. Au reste, +bon ouvrage, et bien rédigé, pour le temps. + +--Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine +littérature, voilà où j'aspire. À mon sens, l'art est un sacerdoce. + +--Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus. + +Et il se mit à chanter: + + Oui, l'art est sacerdoce + Et sachons nous en servir. + +--Je crois que c'est dans _Robert le Diable_, ajouta-t-il. + +--Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains +doivent incessamment... + +--Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure +avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une +personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui +avais promis de rentrer... c'est son jour! + +--En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous. + +--Vous logez loin? demanda Colline. + +--Rue Royale-Saint-Honoré, numéro 10... + +Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se +ressouvint que c'était un magnifique hôtel. + +--Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant, +et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient +favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil. + +--Parlez, dit Carolus. + +--Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie; +ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre +sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à +obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe. + +--Je tâcherai, dit Carolus. + +Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème: c'était +l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les +trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts à +la poivrade. + +--Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer. +Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous +avons rencontré hier soir au café. + +--Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous? +demanda Marcel. + +--Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air +si comme il faut? + +--Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être +des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une +part dans les bénéfices, bien entendu. + +Les trois bohèmes levèrent la tête et s'entre-regardèrent. + +--Voilà, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte. + +--Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe. + +--Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline: hier soir, en vous +quittant, vous m'aviez prié de le suivre; de son côté, il m'a invité à +l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il +m'a abreuvé une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines, +mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance. + +--Très-bien, dit Schaunard. + +--Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit +Marcel. + +--Grandeur d'âme, moeurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de +vin, bachelier ès lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse, +nature qui change quelquefois cinq francs. + +--Très-bien, dit Schaunard. + +--Quelles sont ses espérances? + +--Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à +nous tutoyer. + +--C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être +vu montant dans nos carrosses. + +--Quel est son art? demanda Rodolphe. + +--Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il? + +--Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et philosophie +mêlées. + +--Quelles sont ses connaissances philosophiques? + +--Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l'art un +sacerdoce. + +--Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec épouvante. + +--Il le dit. + +--Et en littérature quelle est sa voie? + +--Il fréquente TÉLÉMAQUE. + +--Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts. + +--Comment! Très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de +répéter cela dans la rue. + +Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un +coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion +dans sa sauce. + +--Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde? +De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure? + +--Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de +choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche, +mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un +hôtel. + +--Un hôtel garni? + +--Non, il y a des meubles. + +--Je demande la parole, dit Marcel. Il est évident pour moi que Colline +est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de +petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se +lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale, +vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il +soit l'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de +cet étranger. Il veut spéculer sur nous. Il s'est dit: voilà des +gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche, +j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée. + +--Très-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce? + +--Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée. + +--D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne +Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de +coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua +l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de +Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la +littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez! +Pour moi, je vote contre l'admission. + +--Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe. +Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus +voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le +MANTEAU DE LA LITTÉRATURE. + +--C'était une figure parlementaire, fit Marcel. + +--Je blâme cette figure; elle est mauvaise. La littérature n'a pas de +manteau. + +--Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se +levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui +le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est +insensé... + +--À l'ordre! Hurla Marcel. + +--...Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire +dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à +cette tribune a relevé les incorrections. + +--Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un +violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les +assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est +incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du coeur. +(Rires prolongés chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline +secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa +cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son +discours. + +--Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les +craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire +naître à l'endroit de Carolus. + +--Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant. + +--Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline, en éteignant +d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe. + +--Parlez! Parlez! Crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes, +pour qui le débat offrait un grand intérêt. + +--Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et +violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir +vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux, +fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma +probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Émotion.) Mais, il est une chose +que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de +poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a +voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous +un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur... +sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames, +et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Barbemuche est fort +laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, Teinturière, rumeur +sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise +compromettante de sa jeune amie.) + +--Mais, continua Colline, ce qui va réduire en poudre le misérable +argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en +exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe +PLATONICIEN. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.) + +--Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie. + +--C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit +Mimi, j'ai eu un amant comme ça, je l'ai gardé deux heures. + +--Des bêtises, quoi! fit Mademoiselle Musette. + +--Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est +de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur. + +--Et vive la jeunesse! ajouta Musette. + +La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers +Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son +éloquente et adroite inculpation. + +--Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement +les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après +tout, nous a rendu service. Quant à moi qu'on accuse d'avoir agi à +l'étourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considère cette +opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire +avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas +cette prudence, j'offre ma démission. + +--Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel. + +--Je la pose, répondit Colline. Les trois bohèmes se consultèrent, et +d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le +caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la +parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il +voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de +passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la +bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement: + + «Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était + chose grave, qu'un étranger pouvait y apporter des éléments de + discorde, en ignorant les moeurs, les caractères et les opinions de + ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit + Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa + capacité littéraire et sa garde-robe. Les bohémiens se + communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on + statuerait après sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette + admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois, + c'est-à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les + tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la + réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du + récipiendaire. Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas + s'élever à moins de douze francs.» + +Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle +de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et +que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence. + +Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin +d'être le premier à voir Carolus. + +Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la +main trois énormes bouquets de roses. + +--Tiens! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce +jardin? + +--Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront +sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces +fleurs; elles sont fort belles. + +--En effet, il y en a au moins pour quinze sous. + +--Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de décembre, si vous disiez +quinze francs. + +--Ah! Ciel! s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de +flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des cordillères? Eh bien, mon +cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés +d'effeuiller par la fenêtre. + +--Comment! Que voulez-vous dire? + +Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait +concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion +qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le +cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta +Caroline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de +renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant +trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces +bouquets. + +Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de +débarras. + +--Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs désirent avant de se +lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier à une +enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche +ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait +moral de chacun des bohèmes. Tâchez de vous trouver d'accord avec eux +séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous. + +Carolus consentit à tout. + +Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses. + +Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel +resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec +les hommes, en étant très-indifférent avec les femmes. + +En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le +lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi. + +Le poëte accepta. + +--Bon, se dit-il à lui-même, c'est moi qui commencerai l'enquête. + +Le lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus. +Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la Rue Royale, et +y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement, +Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on fût en plein jour, les volets +fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en +demanda des explications à Barbemuche. + +--L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On +s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec +une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase +qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à +Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des +veilles dudit Carolus. + +Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur +du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était +enchanté de ce que... + +Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou +à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de +Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le +peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du +poëte. + +--C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il. + +--Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je +cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire... Voilà: +_Don Lopez, ou la Fatalité,_ numéro 14. C'est sur le troisième rayon, +dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe +aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en +prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte. + +Rodolphe jeta un coup d'oeil sur l'un des quatre cahiers dont se +composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars. + +--Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle DON +LOPEZ! + +Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture: + + «Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les + plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes, + cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la + solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena...» + +--Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua +ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style. + +Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader. + +--Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle +est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes +ces précautions. + +--Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en +supplie, ne me ménagez pas les critiques. + +Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de +philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez, +héros du roman, et il répondit à tout hasard: + +--La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle +la _Profession de foi du vicaire savoyard;_ la description de la mule de +Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le +paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de +J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage. + +Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules, +et vous abusez du mot _dorénavant_; c'est un joli mot qui fait bien de +temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser. +Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de +D LOPEZ OU LA FATALITÉ. + +--J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes +et du chocolat de Bayonne, c'était peut-être un parent du vôtre... +Continuez... + +À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus. + +--Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui +demanda-t-il. + +--Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire +d'Inésille. + +--J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le +poëte, il ne faudrait pas... + +--CHAPITRE III dit Carolus d'une voix claire. + +Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou +très-court et le teint sanguin. + +J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette +découverte. C'est l'apoplexie. + +--Nous allons passer au CHAPITRE IV. Vous aurez l'obligeance de me dire +ce que vous pensez de la scène d'amour. + +Et Carolus reprit sa lecture. + +Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet +que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur +sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des +sons lointains. + +--Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il. + +--Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au +feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit +rien. + +--L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse +prodigieusement; c'est un noble jeune homme. + +Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette +phrase du jeune Don Alvar. + + «Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit + votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au + ciel, fût-ce en enfer.» + +En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors. + +--C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte. + +C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit +avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de +remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me +force à sortir sans retard. + +--Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais +le cachet de la Providence. + +--Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à +laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner. + +--Je suis à vos ordres, dit Rodolphe. + +Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses +amis à propos de Barbemuche. + +--Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et +Schaunard. + +--Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe. + +--Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard +avec une indignation croissante. + +--Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et +Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse _Ange ou +Démon_. + +--Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en choeur. + +--Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur +Carolus? + +--C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement +vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns après les +autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta +Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux +manuscrits, c'est un meuble dangereux. + +Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de +commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le +soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de +vue des choses mobilières. + +--Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis? + +--Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il +sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates, +comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît +lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des +bottiers des panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près +de notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui +prêter nos habits. Ses moeurs sont moins sévères que Colline voulait +bien le dire; il s'est laissé mener partout où j'ai voulu le conduire, +et m'a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s'est passé dans +un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies +diverses dans le carnaval. Carolus est entré là-dedans comme un homme +naturel. Voilà! Marcel est invité pour demain. + +Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait +le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec +une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste +favorable, ce fut en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des +portraits dans la famille de son élève. + +Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y +trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée +d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche +qu'il était admis. + +--Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie. + +--Oui, répondit Colline, mais à corrections. + +--Qu'entendez-vous par là? + +--Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes +vulgaires dont il faudra vous corriger. + +--Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le +temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta +assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les +moeurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements. + +Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux. + +--Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, +c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et +l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous. + +--Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon +élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le +mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous +serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte. + +--Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les +horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente? + +--J'en suis sûr d'avance. + +--Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour. + +--Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche. + +Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il venait +d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et +que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une +petite fête; il lui proposait donc de faire partie des convives: + +--Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera +dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce +petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est +discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance +avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs. + +--Imprimés? dit le jeune homme. + +--Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de _l'Écharpe +d'Iris_ que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués, +presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes. + +--Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul. + +--Ravissantes, reprit Carolus. + +--Ô mon cher maître, je vous remercie; certainement, nous donnerons la +fête ici; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des +meubles. Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le +samedi suivant. + +Les bohèmes invitèrent leurs maîtresses à songer à leur toilette. + +--N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons. +Ainsi donc, préparez-vous; toilette simple, mais riche. + +À compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles +Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde. + +Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard, +Marcel et Rodolphe se rendirent en choeur chez Barbemuche, qui parut +étonné de les voir si matinalement. + +--Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise? +demanda-t-il avec une certaine inquiétude. + +--Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre +nous, nous ne faisons jamais de cérémonie; mais quand nous devons nous +trouver avec des étrangers, vous voulons garder un certain décorum. + +--Eh bien? fit Barbemuche. + +--Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir +avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour +lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligée pourrait +compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez +pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse. +Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en +vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence. + +--Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs. + +--Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez. + +--Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien +fournie. + +--Mais vous avez là un arsenal complet d'élégances. + +--Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois +chapeaux quand on n'a qu'une tête? + +--Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc! + +--Il y en a des bottes! Hurla Colline. + +En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un équipement complet. + +--À ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent +d'être éblouissantes. + +--Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'oeil sur les porte-manteaux +complétement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous +recevrai-je? + +--Ah! Vous, c'est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la +maison; vous pouvez laisser l'étiquette de côté. + +--Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un +pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout +pris. + +--Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, répondirent les bohémiens. + +À six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les +bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur. +Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit +aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie. +Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait +à une fenêtre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre à +table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaieté +ravissante. + +Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était +sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service. +Schaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et +cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel, +qui était toujours maussade. + +--Qu'as-tu? Lui disait-il. + +--Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. Ce Carolus a un pied +de petite-maîtresse. + +--Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut +pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure +quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais +passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent. + +La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et +exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: LA MORT DE +LA JEUNE FILLE. Le beau morceau de la marche du CRÉANCIER obtint les +honneurs du _ter_. Il y eut deux cordes brisées au piano. + +Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à +lui, l'artiste lui répondit: + +--Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici +pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice +certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont +d'accord là-dessus. + +--Eh bien? fit Carolus. + +--Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment +trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le même caractère; +du reste, votre petite fête était charmante. + +À une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux +en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours +insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de +Mademoiselle Mimi. + + + + +XIII + +_LA CRÉMAILLÈRE_ + + +Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poëte Rodolphe +avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le +cénacle bohémien était fort en peine à cause de la disparition de +Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l'avait cherché +dans tous les endroits où il avait habitude d'aller, et partout on avait +reçu la même réponse: + +--Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout, +était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours +auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie +que celui-ci devait insérer dans les colonnes _Variétés_ du journal _le +Castor_, revue de la chapellerie élégante dont il était rédacteur en +chef. L'article philosophique était-il paru aux yeux de l'Europe +étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline; et +on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n'avait pas +encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brûlait du désir de +voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère _cicéro_. Pour +se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait déjà dépensé six +francs en séance de lecture dans tous les salons littéraires de Paris, +sans y rencontrer _le Castor_. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura à +lui-même qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la +main sur l'introuvable rédacteur de cette feuille. + +Aidé par des hasards qu'il serait trop long de faire connaître, le +philosophe s'était tenu parole. Deux jours après, il connaissait bien le +domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du matin. + +Rodolphe habitait alors un hôtel garni d'une rue déserte située dans le +faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu'il n'y avait +point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point +la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui répondît de +l'intérieur; le vacarme matinal attira même le portier qui vint prier +Colline de se taire. + +--Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il. + +--C'est pour cela que je veux le réveiller, répondit Colline en frappant +de nouveau. + +--Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à +la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de +bottines de femme qu'il venait de cirer. + +--Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et +femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai trompé de porte, +ce n'est pas ici que j'ai affaire. + +--Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous? + +--Des bottines de femme! continua Colline en se parlant à lui-même et en +songeant aux moeurs austères de son ami; oui, décidément je me suis +trompé. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe. + +--Faites excuse, monsieur, c'est ici. + +--Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme? + +--Que voulez-vous dire? + +--Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les +bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? + +--Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M. +Rodolphe? + +--C'est à sa dame, dit le portier. + +--À sa dame! Exclama Colline stupéfait! Ah! Le voluptueux! Voilà +pourquoi il ne veut pas ouvrir. + +--Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut +me dire son nom, j'en ferai part à M. Rodolphe. + +--Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai; +et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis. + +Les bottes vernies de Rodolphe furent généralement traitées de fables, +dues à la richesse d'imagination de Colline, et on déclara à l'unanimité +que sa maîtresse était un paradoxe. + +Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir même, Marcel reçut +une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi +conçue: + + «Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de + leur faire l'honneur de venir dîner chez eux demain soir, à cinq + heures précises.» + + N.-B. Il y aura des assiettes. + +--Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades, +la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une maîtresse; de plus il +nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la +vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une +exagération lyrique; cependant il faudra voir. + +Le lendemain, à l'heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre +Schaunard, affamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez +Rodolphe, qu'ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate, +tandis qu'une jeune femme disposait le couvert. + +--Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur +désignant la jeune femme, permettez-moi de vous présenter la maîtresse +de céans. + +--C'est toi qui es céans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lèpre +de ce genre de bons mots. + +--Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et +maintenant va tremper la soupe. + +--Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se précipitant vers Mimi, vous +êtes fraîche comme une fleur sauvage. + +Après s'être convaincu qu'il y avait en réalité des assiettes sur la +table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa même la +curiosité jusqu'à soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le +dîner. La présence d'un homard lui causa une vive impression. + +Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des +nouvelles de son article philosophique. + +--Mon cher, il est à l'imprimerie. Le _Castor_ paraît jeudi prochain. + +Nous renonçons à peindre la joie du philosophe. + +--Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis +resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'étais dans +ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette +charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six +mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi +comme elle. + +--Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de +mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas +de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche +cordialité. + +En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les +convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne +manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'était mis en +frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et déclara +à haute voix que Mademoiselle Mimi était digne de l'écharpe azurée dont +on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était complétement +_sanscrite_ pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui +disant: «qu'elle ferait un excellent cordon bleu.» + +L'entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le +prétexte qu'il avait étudié l'histoire naturelle, Schaunard demanda à le +partager lui-même; il profita même de la circonstance pour casser un +couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita +l'indignation générale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en +matière de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il +eut l'audace de la mettre de côté, disant qu'elle lui servirait de +modèle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train. + +L'indulgente amitié eut l'air de croire à ce mensonge, fils d'une +gourmandise immodérée. + +Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et +s'obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum +contre une entrée à l'orangerie de Versailles que lui proposait +Schaunard. + +En ce moment, la conversation commença à s'animer. Aux trois bouteilles +de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu +desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qu'à son goulot surmonté +d'un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de +Royal-Champenois, un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles +de Saint-Ouen, et vendu à Paris deux francs la bouteille, pour cause de +liquidation, à ce que prétendait le marchand. + +Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohèmes acceptèrent +comme de l'aï authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres +_ad hoc_; et malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s'évader de +sa prison, ils s'extasièrent sur l'excellence du crû en voyant la +quantité de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid à +se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait +gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à Mademoiselle +Mimi l'article philosophique qui devait paraître dans le _Castor_; puis +tout à coup il devint pâle et demanda la permission d'aller à la fenêtre +pour voir le soleil couchant, bien qu'il fût dix heures du soir et que +le soleil fût couché et endormi depuis longtemps. + +--C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit +Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein +de son voisin, tentative qui n'eut point de succès. + +--Madame, disait à Mimi Colline, qui avait cessé de prendre l'air, on +frappe le champagne avec la glace, la glace est formée par la +condensation de l'eau, _aqua_ en latin. L'eau gèle à deux degrés, et il +y a quatre saisons, l'été, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a causé la +retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne. + +--Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait +pas, à Rodolphe. + +--C'est un mot, répondit celui-ci; Colline veut dire un _demi-verre_. + +Tout à coup Colline frappa brusquement sur l'épaule de Rodolphe, et lui +dit d'une voix embarrassée qui semblait mettre des syllabes en pâte: + +--C'est demain jeudi, n'est-ce pas? + +--Non, répondit Rodolphe, c'est demain dimanche. + +--Non, jeudi. + +--Non, encore une fois, c'est demain dimanche. + +--Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tête, plus souvent, +c'est demain jeu... di... + +Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème +qui était sur son assiette. + +--Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel. + +--Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre +l'insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe; c'est à cause +de son article du _Castor..._ tenez, il en rêve tout haut. + +--Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de café, n'est-ce pas, madame? + +--À propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi. + +Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de +sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement à +l'oreille: + +--Madame, le café est originaire de l'Arabie, où il fut découvert par +une chèvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait +soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le +prends très-chaud. + +--Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le café +et les pipes. + +Cependant l'heure s'avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et +Rodolphe essaya de faire comprendre à ses convives qu'il était temps de +se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour +partir. + +Mais Schaunard s'aperçut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une +bouteille, et déclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait +quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa +chaise et murmurait à voix basse: + +--Lundi, mardi, mercredi, jeudi. + +--Ah çà! disait Rodolphe très-embarrassé, je ne peux pourtant pas les +garder ici cette nuit; autrefois, c'était bien; mais maintenant c'est +autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement +allumé, semblait appeler la solitude à deux. + +--Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente +une ficelle pour les éloigner. + +--Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai. + +--Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de +mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène. + +--Je me souviens de ça, fit Rodolphe, c'est dans _Kean_. En effet, la +situation est la même. + +--Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature. +Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'écria +le peintre. + +--Hein? Qu'est-ce qu'il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans +le bleu d'une douce ivresse. + +--Il y a qu'il n'y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif. + +--Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit. + +--Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a décidé qu'on passerait la nuit ici; +mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient +fermées... + +--Mon épicier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu +devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part. + +--Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et +prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son +couteau. + +--Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant à +Colline, celui-là sera dur. Ah! Une idée. Eh! Eh! Colline, fit-il en +heurtant violemment le philosophe. + +--Quoi?... quoi?... quoi?... + +--Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette. + +Colline regarda autour de lui et aperçut en effet, à la place ou était +son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine +lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquiétude. Colline, selon son +habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté, pour +quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard, +intitulé: _le Convoi de la Laitière._ À ces deux acquisitions étaient +joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours +sur lui, afin d'avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de +discussion philosophique. L'idée de savoir cette bibliothèque entre les +mains de Schaunard lui donna une sueur froide. + +--Le malheureux! s'écria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot? + +--C'est par erreur. + +--Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage. + +--N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe. + +--Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec. + +--Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de +sortir à l'instant; si tu trouveras à la porte. + +--Certainement que je le rattraperai, répondit Colline en se couvrant de +son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement +servir dessus un thé pour dix personnes. + +--Et de deux, dit Marcel à Rodolphe; te voilà libre, je m'en vais, et je +recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe. + +--Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci. + +Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier +un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre +miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte +entre-bâillée. + +--Pauvre Roméo! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l'appelle; allons, +va, fit-il en ouvrant sa porte à la bête enamourée qui ne fit qu'un bond +de l'escalier jusque entre les pattes de son amante. + +Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses +cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de +Mimi et l'enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de +commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la +capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux +et lui appuya sur l'épaule un long et sonore baiser qui imprima une +vibration soudaine au corps de la printanière créature. + +L'instrument était d'accord. + + + + +XIV + +_MADEMOISELLE MIMI_ + + +Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé +ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il +pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je, +moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de +rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la +pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête +ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes? + +Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en +vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous +convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la +solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le +silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies +et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de +l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui +vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues +par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un +reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer +pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs +de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones +empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces +charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court +bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas +de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les +rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des +colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et +les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller +faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou +tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre +fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu, +Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore +vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici +précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon +ami infortuné! + +_«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte +l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile.»_ Et ce +soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et +vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui +attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi +chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou +avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me +couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse +laconique du premier: + +_«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves +de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»_ Ah! mon ami, +ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas +vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres. + +Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de +_l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rênes du bon goût que +vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il +peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous +en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on +verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers +et appelleraient la colère du ciel. + +Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami +Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut +au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement +au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À +l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence +accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les +précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais +porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée +il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur +le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit +noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe +de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez +commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme +une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui +était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit +contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et +nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que +l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison +nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux +sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque +révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser +prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies +sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise, +concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer +l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot +très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques +de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: _myosotis +chauve_. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement +en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait +insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors +qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et +plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait +plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe! +et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de +ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais +guéri. + +Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors +qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce +fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils +apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante, +point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la +pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la +traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une +nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et +poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite, +délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure +aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme +doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides, +prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de +brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu +l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais +c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais, +aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la +jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes +rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté +maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des +heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie, +dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de +ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre +Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que, +malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les +mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si +mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre +lesquelles Rodolphe avait déposé son coeur de nouveau en floraison, ces +mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le coeur du +poëte avec leurs ongles roses. + +Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé +une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle +_voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps +chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la +connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint +lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse. +L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait +naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui +jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du +nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à +rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de +Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient +d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait +pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe +de drap. + +--Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez +facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher. + +Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes +sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie +douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de +quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau +sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il +adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur +et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle +n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de +l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son coeur avait déjà été +dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore +pleine des souvenirs de son premier amant. + +Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant +ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de +Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de +la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était +devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces +luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet +état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et +ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties +depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des +heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les +soupçons auxquels il se déchirait le coeur. Il y avait des moments où +elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard +bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce +jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était +rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au +milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un +commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces +causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et +animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller +à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à +ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée +qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à +tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait +fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui +engourdissaient son coeur, des fièvres contagieuses commençaient à +l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers +tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les +surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les +mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes +murmuraient encore le mot immortel: + + «Qui, depuis cinq mille ans, + Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.» + +Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et +l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps. + +À la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les +mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il +laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla +en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux +raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il +alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait +n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées +éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire, +d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui +fait pendant au proverbe: «quand on n'a point de pain blanc on se +contente de pain bis.» Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa +maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême +et annonça à Mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant. +Mimi se mit à rire et fit des bravades. À la fin, voyant que Rodolphe +tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de +tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un jour +passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu devant cette +fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle fut alors charmante +pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce +qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé +quelqu'un. + +--Je n'ai seulement pas cherché, répondait-elle. Cependant elle avait +cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En +quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait +aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau +qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de +l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi +elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre, +n'était pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point à +faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses +cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses +mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du +nouveau-monde. + +Le lycéen ne tarda pas à être remplacé par un gentilhomme breton, dont +Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier +longtemps pour devenir comtesse. + +Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque +intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après +une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à +l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en +plein coeur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les +yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du +manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau +maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins +fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec, +après l'enlèvement de la belle Hélène. + +En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise. +Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort +tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté. +Leur rupture était résolue. + +Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous +les objets qui appartenaient à sa maîtresse. + +Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe +reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui +s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un +grand bonheur. + +--Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient +été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait +endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre coeur des mains +d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à +courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de +Fontenay-Aux-Roses. + +Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le +désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue +délabrée représentait fort mal _l'Écharpe d'Iris_ qui lui procurait ses +entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe +rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta +son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure, +il fut étourdissant de verve et d'entrain. + +--Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie +qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop! + +--Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait +d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me +compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter. + +Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds, +enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et +de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame +demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et +de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des +souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme +vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée. + +Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle +de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita +point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les +chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le _pas des regrets +et soupirs_, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les +trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se +moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la +figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits. + +--Hélas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait +l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cassés. + +--En attendant, il _a fait_ une femme superbe, dit un autre en voyant +Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse. + +--Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel. + +Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main +était froide et humide comme une pierre mouillée. + +La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie, riche et +abondante nature dont la rusticité native s'était promptement +aristocratisée au milieu des élégances du luxe parisien et d'une vie +oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Séraphine, et était +pour le présent la maîtresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui +donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de +comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle +espéra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle. + +--Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et, +après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes, +revêtue d'un costume spécial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car +depuis son entrée il s'était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein +de sanglots silencieux. + +--Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Séraphine étonnée. + +--Allons, se dit Rodolphe en relevant la tête, regardons-la, mais pour +l'art seulement! + + Et quel spectacle, alors, vint s'offrir à ses yeux! + +comme dit Raoul dans _les Huguenots_. + +Séraphine était admirablement belle. Ces formes splendides, habilement +mises en valeur par la coupe de son vêtement, s'accusaient pleines de +provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les impérieuses +fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud +brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour +l'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle +fille. C'étaient des mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les +plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces +admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins +critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se +colorait déjà de cette rougeur qui est l'aurore de la volupté. + +--Cette créature est un véritable instrument de plaisir un vrai +_stradivarius_ d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa +Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le coeur de la belle +battre une charge précipitée. + +En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de +l'appartement. + +--Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas; +dites que je ne suis pas rentrée. + +À ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva. + +--Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D'ailleurs, il +faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Bonsoir. + +--Comment! Vous partez? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de +son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez +rester. + +--Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui +arrive de la terre de feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait +pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame! + +Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe +leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la +démarche lente; son visage très-pâle faisait une charmante antithèse +avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus +semblaient deux étoiles malades. + +--Ô fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le +nom et le visage de sa maîtresse. + +Arrière! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier à la hâte. + +--Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est +fou, ce jeune homme! + +--Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée. + +Oh! ajouta-t-elle, ça m'apprendra à être bonne. Si cet imbécile de Léon +avait au moins l'esprit de venir à présent! + +Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache. + +Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il +trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y +avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante +infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les +toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé; ta +Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu, +ma pauvre bête, le coeur des femmes et des chattes est un abîme que les +hommes et les chats ne pourront jamais sonder. + +Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fît une chaleur +épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses +épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la +nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la +chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du +plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre, +qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du +pied les paquets renfermant les objets appartenant à Mademoiselle Mimi, +et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas +encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le +ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher +l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait +expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée. +Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue, +s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées +dans son coeur. + +Comme il s'approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce +lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux +oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se +cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit +son coeur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne +peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains; +et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria: + +--Ô petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez +partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon +Dieu! ô jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne +reviendrez-vous plus y dormir encore? ô voix capricieuse dont les +caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient, +est-ce que je ne vous entendrai plus? ô petites mains blanches aux +veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains +blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait, +avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés +des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui +semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu'il avait passées +avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, au +milieu du silence nocturne, le rire épanoui de Mademoiselle Mimi, et il +se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle +elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes +les misères de leur existence hasardeuse. + +Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait +d'écouler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé +peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de +Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières. + +L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il +venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette +nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les +plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond +de leur passé. + +Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en +voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses +qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour. + +--Bon, dit Marcel, j'en étais sûr: c'est sa gaieté d'hier qui lui a +tourné sur le coeur. Ça ne peut pas durer comme ça. + +Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur +Mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot +s'enfonçait comme une épine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui +_prouvèrent_ que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un +niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de +la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces. + +Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient +entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour +aigri se change en mépris; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le +désespoir du poëte se changea en colère. Il se jeta avec rage sur les +paquets qu'il avait préparés la veille; et après avoir mis de côté tous +les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui, +il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison, +c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette +auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa +coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps. + +Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses +effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les +puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jetât point +au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes, +et Mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui +font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le +dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté +insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante; un +instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir +vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins +accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe. + +Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait +rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui. + +--Non, répondit-il. + +Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit +que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle +allait manquer de logement. + +--Et son amant, dont elle est si folle? + +--Mais, répondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point +l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort +longtemps, et il paraît peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et +m'embarrasse beaucoup. + +--Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; ça ne me regarde +pas... Et il fit des madrigaux à Mademoiselle Amélie, et lui persuada +qu'elle était la plus belle femme du monde. + +Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe. + +--Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi? + +--Aucunement; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle +maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu +beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est +très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes. + +--Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi. + +Tous les jours, Mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un +prétexte quelconque; et, quoi qu'il fît, celui-ci ne pouvait s'empêcher +de lui parler de Mimi. + +--Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se +préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec +vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour +faire enrager vos amis. + +--C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons. + +Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait tout +rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle. + +--Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est +tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain. + +--Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me +faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à +moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait +était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez +lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais +avec un machiavélisme qui avait peut-être son but; et, s'apercevant bien +que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée +de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement +inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants. + +Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée +demander à Rodolphe si la partie tenait toujours. + +--Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le +chevalier de la plus belle personne des temps modernes. + +Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans +un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et +elle promit qu'elle serait prête pour le soir. + +--À propos, fit Rodolphe, dites à Mademoiselle Mimi que, si elle veut +faire une infidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit +chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires. + +Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout +autre que celui qu'elle avait su deviner. + +--Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi, sa proposition +est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang +des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne +vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses +amis: c'est une conspiration arrangée entre eux. + +--Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amélie en train de préparer +sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal. + +--Oui, répondit l'autre. + +--Avec Rodolphe? + +--Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison. + +--Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer, +elle courut en toute hâte chez l'amant de Mademoiselle Amélie et le +prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison +avec son ancien amant à elle. + +Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez +Mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle +passât la soirée avec lui. + +À huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver +Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un +homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser +l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises +violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné +à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin, +elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui +demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui +l'amenait près de lui; tout cela d'une voix douce, et où un accent de +tendresse cherchait à se contraindre. + +--C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle +Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient. + +--J'irai donc au bal tout seul. + +Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de +Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle. + +--Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son +amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti. + +--Écoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt une +proposition par Mademoiselle Amélie; vous l'a-t-elle transmise? + +--Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est +arrivé, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que, +malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez +assez peu de coeur pour accepter un semblable marché. + +--Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. Ce +qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous +avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'à +minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir. + +--Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent... +Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habillé sur son lit. À onze +heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre. + +--Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle: l'amant d'Amélie est +resté chez elle, et je n'ai pu rentrer. + +Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation +explicative, où de temps en temps le _tu_ familier succédait au _vous_ +de la discussion officielle. + +À quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut en allumer une +neuve. + +--Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir. + +Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur +l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres +de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la +pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas +la bougie. + +Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi +plusieurs paquets, il lui dit très-doucement: + +--Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma +parole. + +--Oh! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas +emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir. + +Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et +une paire de manchettes. + +--J'emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant. + +--Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela +finisse. + +--Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la +jeune Mimi en embrassant Rodolphe. + +Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En +traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poëte qui l'avait +toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe +allait feindre de ne pas le voir. Mais le poëte ne lui en donna pas le +temps; et, en passant près de lui, il lui fit un geste amical, et salua +sa jeune compagne avec un gracieux sourire. + +--Quel est ce monsieur? demanda Mimi. + +Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil. + +--Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chanté +l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation. + +--Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il +fussent au milieu de la foule. + +--Hélas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper +toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être +trompé toujours? + + + + +XV + +_DONEC GRATUS..._ + + +Nous avons raconté comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle +Musette. Unis un matin par le ministère du caprice, qui est le maire du +13e arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive +souvent, s'épouser sous le régime de la séparation de coeur. Mais un +soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter +sur-le-champ, ils s'aperçurent que leurs mains, qui s'étaient serrées en +signe d'adieu, ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu leur +caprice était devenu de l'amour. Ils se l'avouèrent tous deux en riant à +moitié. + +--C'est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable +avons-nous donc fait? + +--Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris +assez de précautions. + +--Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de +Marcel. + +--Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et +moi, nous venons de faire une jolie découverte. Nous sommes amoureux. Ça +nous sera venu en dormant. + +--Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui +prouve que vous aimez? Vous exagérez peut-être le danger. + +--Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir. + +--Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette. + +--Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au +plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec +Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer +jour et nuit. C'est avec ce système-là qu'on éternise les mariages. +Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et +Baucis. Votre intérieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et +Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés, +notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable. + +En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait +d'arriver à Musette et à Marcel. + +--Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de ça? + +Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura: + +--J'en étais sûr d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte +s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul. + +Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à Mimi: + +--Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le +quitter. + +--Pauvre fille! répondit Mimi. Elle qui a si bon appétit! + +--Et de son côté, Marcel est empoigné par Musette. Il l'adore à +trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline. + +--Pauvre garçon! dit Mimi, lui qui est si jaloux! + +--C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes élèves d'Othello. + +Quelque temps après, aux ménages de Rodolphe et de Marcel vint se +joindre le ménage de Schaunard; le musicien emménageait dans la maison, +avec Phémie, Teinturière. + +À compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan, +et, à l'époque du terme, ils envoyaient un congé unanime au +propriétaire. + +En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage éclatât dans l'un +des ménages. Tantôt c'était Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force +de parler, s'expliquaient à l'aide des projectiles qui leur tombaient +sous la main. Le plus souvent c'était Schaunard qui faisait, au bout +d'une canne, quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à +Marcel et Musette, leurs discussions étaient renfermées dans le silence +du huit clos; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs +portes et leurs fenêtres. + +Si d'aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires +n'étaient pas moins victimes de cette concorde passagère. L'indiscrétion +des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des +ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères. +Aussi, plus d'un voisin préférait-il le _casus belli_ aux ratifications +des traités de paix. + +Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu'on mena +pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase +dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne +ou mauvaise fortune. + +Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l'on ne serait +pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, où l'on dînait +toute la journée. Il y en avait d'autres où l'on serait presque allé à +la cour sans bottes, jours de carême où, après n'avoir pas déjeuné en +commun, on ne dînait pas ensemble, ou bien l'on arrivait, à force de +combinaisons économiques, à réaliser un de ces repas dans lesquels les +assiettes et les couverts _faisaient relâche_, comme disait Mademoiselle +Mimi. + +Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association où se +trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune ébauche de +discorde ne s'éleva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent +devant les plus futiles caprices de leurs maîtresses, mais pas un d'eux +n'eût hésité un instant entre la femme et l'ami. + +L'amour naît surtout de la spontanéité; c'est une improvisation. +L'amitié, au contraire, s'édifie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui +marche avec circonspection; c'est l'égoïsme de l'esprit, tandis que +l'amour c'est l'égoïsme du coeur. + +Il y avait six ans que les bohèmes se connaissaient. Ce long espace de +temps passé dans une intimité quotidienne avait, sans altérer +l'individualité bien tranchée de chacun, amené entre eux un accord +d'idées, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouvé ailleurs. Ils avaient +des moeurs qui leur étaient propres, un langage intime dont les +étrangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les +connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté d'allure du +cynisme. Ce n'était pourtant que de la franchise. Esprits rétifs à toute +chose imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en +mépris. Accusés de vanités exagérées, ils répondaient en étalant +fièrement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur +valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mêmes. + +Depuis tant d'années qu'ils marchaient ensemble dans la même vie, mis +souvent en rivalité par nécessité d'état, ils ne s'étaient pas quitté la +main et avaient passé, sans y prendre garde, sur les questions +personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essayé d'en +élever entre eux pour les désunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns +les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le +contre-poison de l'envie, les préservait de toutes les petites jalousies +de métier. + +Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce +s'abattit tout à coup sur les ménages. + +Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aperçut que Phémie, +Teinturière, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de +plastique, il était d'un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant +pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fréquentes +observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait +un logement gratis. + +Quinze jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les +carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien élève de Carolus Barbemuche, +qui lui avait promis des robes couleur du soleil. + +Après Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra à grand +bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitté pour +suivre Marcel. + +Cette séparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans +préméditation. Née d'un caprice qui était devenu de l'amour, cette +liaison fut rompue par un autre caprice. + +Un soir du carnaval, au bal masqué de l'Opéra, où elle était allée avec +Marcel, Musette eut pour vis-à-vis dans une contredanse un jeune homme +qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en +dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en +instruisant ce jeune homme de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un +regret sur sa vie passée. Tant fut-il qu'à la fin du quadrille, Musette +se trompa; et, au lieu de donner la main à Marcel qui était son +cavalier, elle prit la main de son _vis-à-vis_, qui l'entraîna et +disparut avec elle dans la foule. + +Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au +bras du jeune homme; elle sortait du café de l'opéra, la bouche pleine +de refrains. En apercevant Marcel, qui s'était mis dans un angle les +bras croisés, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais +revenir. + +--C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux, +mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il +pas; il rentra chez lui le coeur gros néanmoins, mais l'estomac léger. +Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à +manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de +hareng saur. + +--Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins +Musette aura soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses +yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha. + +Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose. +Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode, +mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette +était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de +ce cadre d'élégances. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de +toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout, +dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes +parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant +jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu +légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors +Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait: + +--Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un +homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui +m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon, +parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que +j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé +d'amour. Il ne m'en reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne +vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché; et si les +rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre. +Quant à mon coeur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs, +je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir +oublié dans un des tiroirs de Marcel. + +La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la +maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire +donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres. + +Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble; ils avaient pris +chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste. +Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de +Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur +ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les +nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en +rêve. Une à une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs +toutes ces heures envolées; et ils finissaient ordinairement par ce +dire: qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble, +les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur +pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se +raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils +étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en +emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient +encore. + +Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de +lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout +de bas blanc d'une correction toute particulière; le cocher lui-même +dévorait des yeux ce charmant _pourboire_. + +--Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe; j'ai bien envie de lui +offrir mon bras; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà +mon affaire... c'est assez neuf. + +--Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put +tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon +mouchoir? + +--Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la +main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main. + +L'artiste roula dans un précipice d'étonnement. Mais tout à coup un +éclat de rire qu'il reçut en plein visage le fit revenir à lui; à cette +joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours. + +C'était Mademoiselle Musette. + +--Ah! s'écria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures. +Comment la trouves-tu celle-là, hein? Elle ne manque pas de gaieté. + +--Je la trouve supportable, répondit Marcel. + +--Où vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette. + +--Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit théâtre +où il avait ses entrées. + +--Pour l'amour de l'art? + +--Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour, +je le vendrai à Colline: il en fait collection. + +--Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des +points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie. + +--C'est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce +petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idéal. + +--Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette. + +--Et vous bien curieuse, fit Marcel. + +--Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre +pour des amoureux qui se disputent. + +--Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit +Marcel. + +Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement: + +--Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein? Le mot était clair; il +siffla comme une balle à l'oreille de Marcel. + +--Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les étoiles vous êtes +témoins que ce n'est pas moi qui ai tiré le premier. Vite ma cuirasse! + +À compter de ce moment le feu était engagé. + +Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour +aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivaces. + +Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette. +Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du +coeur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de +diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l'affaire. Il +n'y avait plus qu'à ratifier. + +La conversation interrompue se renoua. + +--Franchement, dit Musette à Marcel, où allais-tu tout à l'heure? + +--Je te l'ai dit, j'allais voir Laure. + +--Est-elle jolie? + +--Sa bouche est un nid de sourires. + +--Connu, dit Musette. + +--Mais toi-même, fit Marcel, d'où venais-tu sur les ailes de cette +citadine? + +--Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour +dans sa famille. + +--Quel homme est-ce que cet Alexis? + +--À son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait. +Tout en se promenant, Marcel et Musette continuèrent ainsi, en plein +boulevard, cette comédie du _revenez-y_ de l'amour. Avec la même +naïveté, tour à tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe à +strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de +grâce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un +post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour +d'une rue, une assez forte patrouille déboucha tout à coup. + +Musette _organisa_ une petite attitude effrayée, et se cramponnant au +bras de Marcel elle lui dit: + +--Ah! mon Dieu, vois donc, voilà de la troupe qui arrive, il va encore y +avoir une révolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me +reconduire! + +--Mais où allons-nous? demanda Marcel. + +--Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre à +souper, nous parlerons politique. + +--Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgré +l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres. + +Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de +ses souvenirs, elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car +Marcel n'était pas devenu millionnaire; alors Musette eut une idée; et, +profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une +nouvelle terreur. + +--On va se battre, s'écria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi. +Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui _doit_ demeurer dans +ton quartier. + +En traversant le pont neuf, Musette poussa un éclat de rire. + +--Qu'y a-t-il? demanda Marcel. + +--Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est déménagée; elle +demeure aux Batignolles. + +En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe +ne fut pas étonné. + +--Ces amours mal enterrées, dit-il, c'est toujours comme ça! + + + + +XVI + +_LE PASSAGE DE LA MER ROUGE_ + + +Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait à ce fameux tableau qu'il +affirmait devoir représenter le _Passage de la mer Rouge_ et, depuis +cinq ou six ans, ce chef-d'oeuvre de couleur était refusé avec +obstination par le jury. Aussi, à force d'aller et de revenir de +l'atelier de l'artiste au musée, et du musée à l'atelier, le tableau +connaissait si bien le chemin, que, si on l'eût placé sur des roulettes, +il eût été en état de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait +refait dix fois, et du haut en bas remanié cette toile, attribuait à une +hostilité personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait +annuellement du salon carré; et, dans ses moments perdus, il avait +composé en l'honneur des cerbères de l'institut un petit dictionnaire +d'injures, avec des illustrations d'une férocité aiguë. Ce recueil, +devenu célèbre, avait obtenu dans les ateliers et à l'école des +beaux-arts le succès populaire qui s'est attaché à l'immortelle +complainte de Jean Bélin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs; +tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mémoire. + +Pendant longtemps, Marcel ne s'était pas découragé des refus acharnés +qui l'accueillaient à chaque exposition. Il s'était confortablement +assis dans cette opinion que son tableau était, dans des proportions +moindres, le pendant attendu par les _Noces de Cana_, ce gigantesque +chef-d'oeuvre dont la poussière de trois siècles n'a pu ternir +l'éclatante splendeur. Aussi, chaque année, à l'époque du salon, Marcel +envoyait son tableau à l'examen du jury. Seulement, pour dérouter les +examinateurs et tâcher de les faire faillir dans le parti pris +d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le _Passage de la mer +Rouge_, Marcel, sans rien déranger à la composition générale, modifiait +quelque détail et changeait le titre de son tableau. + +Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de _Passage du +Rubicon_; mais Pharaon, mal déguisé sous le manteau de César, fut +reconnu et repoussé avec tous les honneurs qui lui étaient dus. + +L'année suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de +blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un +égyptien en grenadier de la garde impériale, baptisa son tableau: +_Passage de la Bérésina_. + +Le jury, qui avait ce jour-là récuré ses lunettes sur le parement de son +habit à palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il +reconnut parfaitement la toile obstinée, surtout à un grand diable de +cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge. +La robe de ce cheval servait à Marcel pour toutes ses expériences de +coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique +des _tons fins_, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de +lumière, toutes les combinaisons les plus variées de la couleur. Mais +une fois encore, insensible à ce détail, le jury n'eut pas assez de +boules noires pour refuser le _Passage de la Bérésina_. + +--Très-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'année prochaine je le +renverrai sous le titre de: _Passage des Panoramas_. + +--Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trape... chantonna le +musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air +terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont +l'accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins. + +--Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer +Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en +contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a là-dedans pour cent +écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle +jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une oeuvre sérieuse qui ouvre +de nouveaux horizons à la science des _glacis_. Mais ils n'auront pas le +dernier; jusqu'à mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je +veux qu'il se grave dans leur mémoire. + +--C'est la plus sûre manière de le faire jamais graver, dit Gustave +Colline d'une voix plaintive; et en lui-même il ajouta: il est +très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés. +Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en +musique. + +--Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel. + +Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix, +uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier +mars, une toile de cent sur châssis à clef... je vois distinctement leur +idée, je la vois très-distinctement; ils veulent me faire briser mes +pinceaux. Ils espèrent peut-être, en me refusant ma _mer Rouge_, que je +vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais, ils connaissent +bien mal mon coeur humain, s'ils comptent me prendre à cette ruse +grossière. Je n'attendrai même plus l'époque du salon. À compter +d'aujourd'hui, mon oeuvre devient le tableau de Damoclès éternellement +suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine +l'envoyer chez chacun d'eux, à domicile, au sein de leur famille, au +plein coeur de leur vie privée. Il troublera leurs joies domestiques, il +leur fera trouver le vin sûr, le rôti brûlé, et leurs épouses amères. +Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de +force pour aller à l'institut les jours de séance. Cette idée me +sourit. + +Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles +plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père +_Médicis_. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et +qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohème artistique et +littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis +négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers +complets depuis _douze_ francs jusqu'à mille écus. Il achetait tout et +savait le revendre avec bénéfice. La banque d'échange de M. Proudhon est +bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui +possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa +religion n'étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du +carrousel, était un lieu féerique où l'on trouvait toute chose à +souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l'art, +tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis +en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument +à tout ce qui existe, il travaillait même dans _l'idéal_. Médicis +achetait des _idées_ pour les exploiter lui-même ou les revendre. Connu +de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette +et familier de l'écritoire, c'était l'Asmodée des arts. Il vous vendait +des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un +sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes; il causait _à l'heure_ +avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du +monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et +des invitations pour les soirées particulières; il logeait à la nuit, à +la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies +faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de +mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les +théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un +exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait +la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités, même +obscures. + +Quelques pages copiées dans le _brouillard_ de sa tenue de livres +pourront, mieux que toutes les explications les plus détaillées, donner +une idée de l'universalité de son commerce. + + 20 mars 184... + +--Vendu à M. L, antiquaire, le compas dont Archimède s'est servi pendant +le siége de Syracuse, 75 fr. + +--Acheté à M. V, journaliste, les oeuvres complètes, non coupées, de M, +membre de l'académie, 10 fr. + +--Vendu au même un article de critique sur les oeuvres complètes de +M***, membre de l'académie, 30 fr. + +--Vendu à M***, membre de l'académie, un feuilleton de douze colonnes +sur ses oeuvres complètes, 250 fr. + +--Acheté à M. R, homme de lettres, une appréciation critique sur les +oeuvres complètes de M***, de l'Académie Française, 10 fr; plus 50 +livres de charbon de terre et 2 kilog. de café. + +--Vendu à M*** un vase en porcelaine ayant appartenu à Madame du Barry, +18 fr. + +--Acheté à la petite D... ses cheveux, 15 fr. + +--Acheté à M. B... un lot d'articles de moeurs et les trois dernières +fautes d'orthographe faites par m le préfet de la Seine, 6 fr; plus une +paire de souliers napolitains. + +--Vendu à Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr. + +--Acheté à M. M..., peintre d'histoire, une série de dessins gais, 25 +fr. + +--Indiqué à M. Ferdinand l'heure à laquelle Madame la Baronne R... De +P... va à la messe.--Au même, loué pour une journée le petit entre-sol +du faubourg Montmartre, le tout 30 fr. + +--Vendu à M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr. + +--Vendu à Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants, +36 fr (reçu 2 fr 75 c). + +--À la même, procuré un crédit de six mois chez Madame***, modiste. +(Prix à débattre.) + +--Procuré à Madame***, modiste, la clientèle de Mademoiselle R... (Reçu +pour ce, trois mètres de velours et six aunes de dentelle.) + +--Acheté à M. R..., homme de lettres, une créance de 120 fr sur le +journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac +de Moravie. + +--Vendu à M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr. + +--Acheté à M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6 +fr. + +--Acheté à M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitulé: _des Révolutions +sous-marines_, 15 fr. + +--Loué à Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr. + +--Acheté à M***, journaliste, 52 lignes dans son _Courrier de Paris,_ +100 fr; plus une garniture de cheminée. + +--Vendu à MM. O... et Cie 52 lignes dans le _Courrier de Paris_ de +M***, 300 fr; plus deux garnitures de cheminée. + +--À Mademoiselle S... G..., loué un lit et un coupé pour un jour +(néant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26 +et 27.) + +--Acheté à M. Gustave C..., un mémoire sur l'industrie linière, 50 fr; +plus une édition rare des oeuvres de Flavius Josèphe. + +--À Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr. + +--Pour la même, payé une note chez le pharmacien, 75 fr. + +--_Id_. Payé une note chez la crémière, 3 fr 85. + +Etc, etc, etc. + +On voit, par ces citations, sur quelle immense échelle s'étendaient les +opérations du juif Médicis, qui, malgré les notes un peu illicites de +son commerce infiniment éclectique, n'avait jamais été inquiété par +personne. + +En entrant chez les bohèmes avec cet air intelligent qui le distinguait, +le juif avait deviné qu'il arrivait à un moment propice. En effet, les +quatre amis se trouvaient en ce moment réunis en conseil, et, sous la +présidence d'un appétit féroce, dissertaient la grave question _du pain +et de la viande_. C'était un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et +quantième sinistre. + +L'entrée de Médicis fut donc acclamée par un joyeux chorus; car on +savait que le juif était trop avare de son temps pour le dépenser en +visites de politesse; aussi sa présence annonçait-elle toujours une +affaire à traiter. + +--Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va? + +--Colline, dit Rodolphe couché sur son lit et engourdi dans les douceurs +de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalité, offre une +chaise à notre hôte: un hôte est sacré. Je vous salue en Abraham, ajouta +le poëte. + +Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'élasticité du bronze, et +l'avança près du juif en lui disant avec une voix hospitalière: + +--Supposez un instant que vous êtes Cinna, et prenez ce siége. + +Médicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa +dureté, lorsqu'il se ressouvint que lui-même l'avait jadis changé avec +Colline contre une profession de foi vendue à un député qui n'avait pas +la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif +résonnèrent d'un bruit argentin, et cette mélodieuse symphonie jeta les +quatre bohèmes dans une rêverie pleine de douceurs. + +--Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas à Marcel, +l'accompagnement paraît joli. + +--Monsieur Marcel, fit Médicis, je viens simplement faire votre fortune. +C'est-à-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans +le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un +chemin aride dont la gloire est l'oasis. + +--Père Médicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de +50 pour cent, votre patron vénéré, soyez bref. + +--Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Pépin, qui était un sire +concis comme vous: car vous devez l'être, circoncis, fils de Jacob! + +--Ouh! Ouh! Ouh! firent les bohèmes en regardant si le plancher ne +s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe. + +Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois. + +--Voici l'affaire, reprit Médicis. Un riche amateur qui monte une +galerie destinée à faire le tour de l'Europe m'a chargé de lui procurer +une série d'oeuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entrées dans +ce musée. En un mot, je viens pour vous acheter votre _Passage de la mer +Rouge_. + +--Comptant? fit Marcel. + +--Comptant, répondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses +goussets. + +--L'es-tu content? dit Colline. + +--Décidément, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire +d'angoisse pour fermer le soupirail à sottises de ce gueux-là. Brigand, +ne vois-tu pas qu'il cause d'_écus_? Il n'y a donc rien de sacré pour +toi, athée? + +Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du +silence. + +--Continuez, Médicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous +laisser l'honneur de fixer vous-même le prix de cette oeuvre qui n'en a +pas. Le juif posa sur la table 50 écus en bel argent neuf. + +--Après? dit Marcel, c'est l'avant-garde. + +--Monsieur Marcel, dit Médicis, vous savez bien que mon premier mot est +toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; réfléchissez: 50 écus, cela +fait 150 francs. C'est une somme, ça! + +--Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon +Pharaon, il y a pour 50 écus de cobalt. Payez-moi au moins la façon, +égalisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Léon +X, Léon X _bis_. + +--Voici mon dernier mot, reprit Médicis: je n'ajoute pas un sou de plus; +mais j'offre à dîner à tout le monde, vins variés à discrétion, et au +dessert je paye en or. + +--Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing +sur la table. Adjugé. + +--Allons, dit Marcel, convenu. + +--Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs, +le couvert est mis. + +Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le choeur des +_Huguenots: À table, à table_! + +Médicis traita les bohèmes d'une façon tout à fait magnifique. Il leur +offrit une foule de choses qui jusques-là étaient restées pour eux +complétement inédites. Ce fut à compter de ce dîner que le homard cessa +d'être un mythe pour Schaunard, et il contracta dès lors pour cet +amphibie une passion qui devait aller jusqu'au délire. + +Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de +vendange. Cette ivresse faillit même avoir des suites déplorables pour +Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur, à deux heures +du matin, voulait absolument éveiller son créancier pour lui donner en +à-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison +qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de +ce précipice. + +Huit jours après ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son +tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honoré, il +s'arrêta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la +pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'était +autre chose que le tableau de Marcel, vendu par Médicis à un marchand de +comestibles. Seulement, le _Passage de la mer Rouge_ avait encore subi +une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajouté un +bateau à vapeur, et il s'appelait: _Au port de Marseille_. Une ovation +flatteuse s'était élevée parmi les curieux quand on avait découvert le +tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura: +_La voix du peuple, c'est la voix de Dieu_. + + + + +XVII + +_LA TOILETTE DES GRÂCES_ + + +Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matinée, se +réveilla un matin sur le coup de dix heures, et parut très-étonnée de ne +point voir Rodolphe auprès d'elle ni même dans la chambre. La veille au +soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu à son bureau, se +disposant à passer la nuit sur un travail extra-littéraire qui venait de +lui être commandé, et à l'achèvement duquel la jeune Mimi était +particulièrement intéressée. En effet, sur le produit de son labeur, le +poëte avait fait espérer à son amie qu'il lui achèterait une certaine +robe printanière dont elle avait un jour aperçu le coupon aux _deux +magots_, un magasin de nouveautés fameux, à l'étalage duquel la +coquetterie de Mimi allait faire de fréquentes dévotions. Aussi, depuis +que le travail en question était commencé, Mimi se préoccupait-elle avec +une grande inquiétude de ses progrès. Souvent elle s'approchait de +Rodolphe, pendant qu'il écrivait, et, penchant la tête par-dessus son +épaule, elle lui disait gravement: + +--Eh bien, ma robe avance-t-elle? + +--Il y a déjà une manche, sois calme, répondait Rodolphe. + +Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui +indiquait ordinairement qu'il était content de son labeur, Mimi se +dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa tête brune à +travers les rideaux: + +--Est-ce que ma robe est finie? + +--Tiens, répondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages +couvertes de lignes serrées, je viens d'achever le corsage. + +--Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il +de pages comme ça pour faire une jupe. + +--C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages +de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une +jupe convenable. + +--Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi sérieusement; mais il ne +faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer après l'étoffe: on porte +les robes très-amples, et je voudrais de beaux plis pour que ça fasse +_frou-frou_. + +--C'est bien, répondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de +plus à la ligne, et nous obtiendrons le _frou-frou_. + +Et Mimi se rendormait heureuse. + +Comme elle avait commis l'imprudence de parler à ses amies, +Mesdemoiselles Musette et Phémie, de la belle robe que Rodolphe était en +train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqué +d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la générosité de leur ami +envers sa maîtresse; et ces confidences avaient été suivies de +provocations non équivoques à imiter l'exemple donné par le poëte. + +--C'est-à-dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les +moustaches, c'est-à-dire que si cela continue encore huit jours comme +ça, je serai forcée de t'emprunter un pantalon pour sortir. + +--Il m'est dû onze francs dans une bonne maison, répondit Marcel; si je +récupère cette valeur, je la consacrerai à t'acheter une feuille de +vigne à la mode. + +--Et moi? demandait Phémie à Schaunard. Mon peigne _noir_ (elle ne +pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine. + +Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait à sa +maîtresse en lui disant: + +--Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir +bleu, cela t'instruira en t'amusant, _utile dulci_. + +Néanmoins, dans un conciliabule tenu très-secret, Marcel et Schaunard +convinrent avec Rodolphe que chacun de son côté s'efforcerait de +satisfaire la juste coquetterie de leurs maîtresses. + +--Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore +faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et +la littérature vont très-bien, nous gagnons presque autant que des +commissionnaires. + +--Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les +beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le règne de +Léon X. + +--Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que +tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment +de la besogne? + +--Mon cher, une affaire superbe, que m'a procurée Médicis. Je fais des +portraits à la caserne de _l'Ave Maria_, dix-huit grenadiers qui m'ont +demandé leur image à six francs l'une dans l'autre, la ressemblance +garantie un an, comme les montres. J'espère avoir le régiment tout +entier. C'était bien aussi mon idée de requinquer Musette quand Médicis +m'aura payé, car c'est avec lui que j'ai traité et pas avec mes modèles. + +--Quant à moi, fit Schaunard négligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai +deux cents francs qui dorment. + +--Sacrebleu! Réveillons-les, dit Rodolphe. + +--Dans deux ou trois jours je compte émarger, reprit Schaunard. En +sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de +donner un libre cours à quelques-unes de mes passions. Il y a surtout, +chez le fripier d'à côté, un habit de nankin et un cor de chasse qui +m'agacent l'oeil depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage. + +--Mais, demandèrent à la fois Rodolphe et Marcel, d'où espères-tu tirer +ce nombreux capital? + +--Écoutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en +s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns +et aux autres qu'avant d'être membres de l'institut et contribuables, +nous avons encore pas mal de pain de seigle à manger, et la miche +quotidienne est dure à pétrir. D'un autre côté, nous ne sommes pas +seuls; comme le ciel nous a créés sensibles, chacun de nous s'est choisi +une chacune, à qui il a offert de partager son sort. + +--Précédé d'un hareng, interrompit Marcel. + +--Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte économie, +quand on ne possède rien, il est difficile de mettre de côté, surtout si +l'on a toujours un appétit plus grand que son assiette. + +--Où veux-tu en venir?... demanda Rodolphe. + +--À ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous +aurions tort les uns et les autres de faire les dédaigneux, lorsqu'il se +présente, même en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre +devant le zéro qui constitue notre apport social! + +--Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le +dédaigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas +consenti à consacrer mes pinceaux à la reproduction picturale de +guerriers français qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble +que je ne crains pas de descendre de l'échelle de ma grandeur future. + +--Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je +compose un poëme didactique médico-chirurgical-osanore pour un dentiste +célèbre qui subventionne mon inspiration à raison de quinze sous la +douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les huîtres?... Cependant, +je n'en rougis pas; plutôt que de voir ma muse rester les bras croisés, +je lui ferais volontiers mettre le _Conducteur parisien_ en romances. +Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis +Mimi est altérée de bottines. + +--Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de +quelle source est sorti le pactole dont j'attends le débordement. + +Voici quelle était l'histoire des deux cents francs de Schaunard. + +Il y avait environ une quinzaine de jours, il était entré chez un +éditeur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses +clients, soit des leçons de piano, soit des accords. + +--Parbleu! dit l'éditeur en le voyant entrer, vous arrivez à propos, on +est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un +anglais; je crois qu'on vous payera bien... êtes-vous réellement fort? + +Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans +l'esprit de son éditeur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste, +c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard répondit-il avec beaucoup +d'aplomb: + +--Je suis de première force; si j'avais seulement un poumon attaqué, de +grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement célèbre comme le +soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver +ma partition de _la Mort de la jeune fille_, vous viendriez m'en offrir +trois mille, à genoux, et dans un plat d'argent. + +--Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans +de travaux forcés sur les cinq octaves, je manipule assez agréablement +l'ivoire et les dièses. + +Le personnage auquel on adressait Schaunard était un anglais nommé M. +Birn'n. Le musicien fut d'abord reçu par un laquais bleu, qui le +présenta à un laquais vert, qui le repassa à un laquais noir, lequel +l'avait introduit dans un salon où il s'était trouvé en face d'un +insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait +ressembler à _Hamlet_, méditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se +disposait à expliquer le motif de sa présence, lorsque des cris perçants +se firent entendre et lui coupèrent la parole. Ce bruit affreux qui +déchiraient les oreilles était poussé par un perroquet exposé sur un +perchoir au balcon de l'étage inférieur. + +--Ô le bête, le bête! le bête! murmura l'Anglais en faisant un bond dans +son fauteuil, il fera mourir moi. + +Et au même instant le volatile se mit à débiter son répertoire, beaucoup +plus étendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta +confondu lorsqu'il entendit l'animal, excité par une voix féminine, +commencer à déclamer les premiers vers du récit de _Théramène_ avec les +intonations du conservatoire. + +Ce perroquet était le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir. +C'était une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont +cotées des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est +inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, où elles servent de +dessert vivant. De nos jours, cela pose un chrétien d'être vu avec une +de ces païennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance. +Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, après tout: le plus +qu'on risque, c'est d'être mis sur la paille pour les avoir mises dans +le palissandre. Mais quand leur beauté s'achète à l'once chez les +parfumeurs et ne résiste pas à trois gouttes d'eau versées sur un +chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur +talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine à s'expliquer +comment des gens distingués, ayant quelquefois un nom, de la raison et +un habit à la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, à +élever jusqu'au terre-à-terre du caprice le plus banal, des créatures +dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette. + +L'actrice en question était du nombre de ces beautés du jour. Elle +s'appelait Dolorès et se disait Espagnole, bien qu'elle fut née dans +cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il +n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard à la rue de Provence, elle +avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prospérité avait +commencé au fur et à mesure de sa décadence personnelle. Ainsi, le jour +où elle fit poser sa première fausse dent, elle eut un cheval, et deux +chevaux le jour où elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait +grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chaussée les +jours de Longchamp, et donnait des bals où tout Paris assistait. Le tout +Paris de ces dames? C'est-à-dire cette collection d'oisifs courtisans de +tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de +lansquenet et de paradoxes, les fainéants de la tête et du bras, tueurs +de leur temps et de celui des autres; les écrivains qui se font hommes +de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le +dos; les bravi de la débauche, les gentilshommes biseautés, les +chevaliers d'ordre mystérieux, toute la Bohème hantée, venue on ne sait +d'où et y retournant; toutes les créatures notées et annotées; toutes +les filles d'Ève qui vendaient jadis le fruit maternel sur un éventaire, +et qui le débitent maintenant dans des boudoirs; toute la race +corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premières +représentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les épaules, +et pour qui cependant fleurissent les premières violettes du printemps +et les premières amours des adolescents. Tout ce monde-là, que les +_chroniques_ appellent tout Paris, était reçu chez Mademoiselle Dolorès, +la maîtresse du perroquet en question. + +Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu célèbre dans tout le +quartier, était devenu peu à peu la terreur des plus proches voisins. +Exposé sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune où il +tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques +journalistes liés avec sa maîtresse lui ayant appris certaines +spécialités parlementaires, le volatile était devenu d'une force +surprenante sur _la question des sucres_. Il savait par coeur le +répertoire de l'actrice et le déclamait de façon à pouvoir la doubler +elle-même en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci était +polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins +du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait +quelquefois dans chaque idiome à des blasphèmes qui eussent fait rougir +les mariniers à qui _Vert-Vert_ dut son éducation avancée. La société de +cet oiseau, qui pouvait être instructive et agréable pendant dix +minutes, devenait un supplice véritable quand elle se prolongeait. Les +voisins s'étaient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait +insolemment renvoyés des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires, +honnêtes pères de famille, indignés des moeurs relâchées auxquelles les +indiscrétions du perroquet les initiaient, avaient même donné congé au +propriétaire, que l'actrice avait su prendre par son faible. + +L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience +pendant trois mois. + +Un jour, il déguisa sa fureur qui venait d'éclater sous un grand costume +d'apparat; et tel qu'il se fût présenté chez la reine Victoria un jour +de baisemain, à Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolorès. + +En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'était _Hoffmann_ dans +son costume de _lord Spleen_; et, voulant faire bon accueil à un +camarade, elle lui offrit à déjeuner. L'anglais lui répondit gravement +dans un français en vingt-cinq leçons que lui avait appris un réfugié +espagnol. + +--Je acceptai votre invitation, à la condition que nous mangerons cet +oiseau... désagréable, et il désignait la cage du perroquet, qui, ayant +déjà flairé un insulaire, l'avait salué en fredonnant le _God save the +king._ + +Dolorès pensa que l'Anglais, son voisin, était venu pour se moquer +d'elle, et se disposait à se fâcher, quand celui-ci ajouta: + +--Comme je étais fort riche, je mettrais le prix à la bête. + +Dolorès répondit qu'elle tenait à son oiseau, et qu'elle ne voulait pas +le voir passer entre les mains d'un autre. + +--Oh! Ce n'était pas dans mes mains que je voulais le mettre, répondit +l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses +bottes. + +Dolorès frémit d'indignation, et allait s'emporter peut-être, +lorsqu'elle aperçut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant +représentait peut-être 2,500 francs de rentes. Cette découverte fut +comme une douche tombée sur sa colère. Elle réfléchit qu'il était +peut-être imprudent de se fâcher avec un homme qui avait cinquante mille +francs à son petit doigt. + +--Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie, +je le mettrai sur le derrière; de cette façon, vous ne pourrez plus +l'entendre. + +L'anglais se borna à faire un geste de satisfaction. + +--Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup +préféré... + +--Soyez sans crainte, fit Dolorès; à l'endroit où je le mettrai, il lui +sera impossible de troubler milord. + +--Oh! Je étais pas milord... je étais seulement esquire. + +Mais au moment même où M. Birn'n se disposait à se retirer après l'avoir +saluée avec une inclinaison très-modeste, Dolorès, qui ne négligeait en +aucune occasion ses intérêts, prit un petit paquet déposé sur un +guéridon, et dit à l'Anglais: + +--Monsieur, on donne ce soir, au théâtre de... une représentation à mon +bénéfice, et je dois jouer dans trois pièces. Voudriez-vous me permettre +de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a été que +peu augmenté. + +Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire. + +--Après m'être montrée aussi prompte à lui être agréable, pensait-elle +intérieurement, s'il est un homme bien élevé, il est impossible qu'il me +refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre +voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million. +Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais ça me fournira une +occasion d'aller à Londres sans avoir le mal de mer. + +L'anglais, après avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde +fois l'usage auquel ils étaient destinés, puis il demanda le prix... + +--Les loges sont à soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est +pas pressé, ajouta Dolorès en voyant l'Anglais qui se disposait à +prendre son portefeuille; j'espère qu'en qualité de voisin vous voudrez +bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite. + +M. Birn'n répondit: + +--Je n'aimai point à faire les affaires à terme; et, ayant tiré un +billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de +loges dans sa poche. + +--Je vais vous rendre, fit Dolorès en ouvrant un petit meuble où elle +serrait son argent. + +--Oh! Non, dit l'Anglais, ce était pour boire; et il sortit en laissant +Dolorès foudroyée par ce mot. + +--Pour boire! s'écria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais +lui renvoyer son argent. + +Mais cette grossièreté de son voisin avait seulement irrité l'épiderme +de son amour-propre; la réflexion le calma; elle pensa que vingt louis +de _boni_ faisaient après tout un joli _banco_, et qu'elle avait jadis +supporté des impertinences à meilleur marché. + +--Ah bah! Se dit-elle, faut pas être si fière. Personne ne m'a vue, et +c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Après ça, cet anglais +manie si mal la langue, qu'il a cru peut-être me faire un compliment. + +Et Dolorès empocha gaiement ses vingt louis. + +Mais le soir, après le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M. +Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges étaient +restées vides. + +Aussi, en entrant en scène à minuit et demi, l'infortunée bénéficiaire +lisait-elle, sur le visage de ses _amies_ de coulisse, la joie que +celles-ci éprouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie. + +Elle entendit même une actrice de ses amies dire à une autre, en +montrant les belles loges du théâtre inoccupées: + +--Cette pauvre Dolorès n'a _fait_ qu'une avant-scène. + +--Les loges sont à peine garnies. + +--L'orchestre est vide. + +--Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la +salle, l'effet d'une machine pneumatique. + +--Aussi, quelle idée d'augmenter le prix des places! + +--Un beau bénéfice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire +ou dans le fond d'un bas. + +--Ah! Voilà son fameux costume à coques de velours rouge... + +--Elle a l'air d'un buisson d'écrevisses. + +--Combien as-tu fait à ton dernier bénéfice? demanda l'une des actrices +à sa compagne. + +--Comble, ma chère, et c'était jour de _première_; les tabourets +valaient un louis. Mais je n'ai touché que six francs: ma marchande de +modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais +à Saint-Pétersbourg. + +--Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes déjà à _faire_ ta +Russie? + +--Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bientôt ton +_bénéf_? + +--Dans quinze jours. J'ai déjà mille écus de coupons de pris, sans +compter mes saint-cyriens. + +--Tiens! Tout l'orchestre s'en va. + +--C'est Dolorès qui chante. + +En effet, Dolorès, pourprée comme son costume, cadençait son couplet au +verjus. Comme elle l'achevait à grand'peine, deux bouquets tombaient à +ses pieds, lancés par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui +s'avancèrent sur le bord de leur baignoire, en criant: + +--Bravo, Dolorès! + +On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez +elle, bien qu'on fût au milieu de la nuit, elle ouvrit la fenêtre et +réveilla _Coco_, qui réveilla l'honnête M. Birn'n, endormi sous la foi +de la parole donnée. + +--À compter de ce jour, la guerre avait été déclarée entre l'actrice et +l'Anglais: guerre à outrance, sans repos ni trêve, dans laquelle les +adversaires engagés ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet, +éduqué en conséquence, avait approfondi l'étude de la langue d'Albion, +et proférait toute la journée des injures contre son voisin, dans son +fausset le plus aigu. C'était, en vérité, quelque chose d'intolérable. +Dolorès en souffrait elle-même, mais elle espérait que, d'un jour à +l'autre, M. Birn'n donnerait congé: c'était là où elle plaçait son +amour-propre. L'insulaire, de son côté, avait inventé toutes sortes de +magies pour se venger. Il avait d'abord fondé une école de tambours dans +son salon; mais le commissaire de police était intervenu. M. Birn'n, de +plus en plus ingénieux, avait alors établi un tir au pistolet; ses +domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire +intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui +interdit l'usage des armes à feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le +feu. Mais huit jours après, Mademoiselle Dolorès s'aperçut qu'il +pleuvait dans ses appartements. Le propriétaire vint rendre visite à M. +Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son +salon. En effet, cette pièce, fort grande, avait été revêtue sur tous +les murs de feuilles de métal; toutes les portes avaient été condamnées; +et, dans ce bassin improvisé, on avait mêlé dans une centaine de voies +d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'était une véritable +réduction de l'océan. Rien n'y manquait, pas même les poissons. On y +descendait par une ouverture pratiquée dans le panneau supérieur de la +porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de +quelque temps, on sentait la marée dans le quartier, et Mademoiselle +Dolorès avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre à coucher. + +Le propriétaire devint furieux, et menaça M. Birn'n de lui faire un +procès en dédommagement des dégâts causés dans son immeuble. + +--Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner +chez moi? + +--Non, monsieur. + +--Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect +pour la loi du pays où il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup +moi. + +Et le soir même il donna des ordres pour qu'on fît écouler son océan. Il +n'était que temps: il y avait déjà un banc d'huîtres sur le parquet. + +Cependant M. Birn'n n'avait pas renoncé à la lutte, et cherchait un +moyen légal de continuer cette guerre singulière, qui faisait les +délices de tout Paris oisif; car l'aventure avait été répandue dans les +foyers de théâtre et autres lieux de publicité. Aussi Dolorès +tenait-elle à honneur de sortir triomphante de cette lutte, à propos de +laquelle des paris étaient engagés. + +Ce fut alors que M. Birn'n avait imaginé le piano. Et ce n'était point +si mal imaginé: le plus désagréable des instruments était de force à +lutter contre le plus désagréable des volatiles. Aussi, dès que cette +bonne idée lui était venue, s'était-il dépêché de la mettre à exécution. +Il avait loué un piano, et il avait demandé un pianiste. Le pianiste, on +se le rappelle, était notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta +familièrement ses doléances à cause du perroquet de la voisine, et tout +ce qu'il avait fait déjà pour tâcher d'amener l'actrice à composition. + +--Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous débarrasser de +cette bête: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour +déclarer que cette plante potagère est l'acide prussique de ces animaux; +faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la +fenêtre sur la cage de _Coco_: il expirera absolument comme s'il avait +été invité à dîner par le pape Alexandre VI. + +--J'y ai pensé, mais le bête est gardé, répondit l'Anglais; le piano est +plus sûr. + +Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord. + +--Voici ce que je avais combiné, reprit l'Anglais. La comédienne et son +bête dormaient jusqu'à midi. Suivez bien mon raisonnement... + +--Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons. + +--Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me +autorise à faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir. +Comprenez-vous ce que je attends de vous?... + +--Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas déjà si désagréable pour la +comédienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journée, et gratis +encore. Je suis de première force, et, si j'avais seulement un poumon +attaqué... + +--Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas à vous de faire de +l'excellente musique. Il faudrait seulement taper là-dessus votre +instrument. Comme ça, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et +toujours, toujours le même chose, sans pitié, monsieur le musicien, +toujours la gamme. Je savais un peu le médecine, cela rend fou. Ils +deviendront fou là-dessous, c'est là-dessus que je compte. Allons, +monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous. + +--Et voilà, dit Schaunard qui avait raconté tous les détails que l'on +vient de lire, voilà le métier que je fais depuis quinze jours. Une +gamme, rien que la même, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce +n'est point là précisément de l'art sérieux; mais que voulez-vous, mes +enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois; +faudrait être le bourreau de son corps pour refuser une pareille +aubaine. J'ai accepté, et dans deux ou trois jours je passe à la caisse +pour toucher mon premier mois. + +Ce fut à la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis +convinrent entre eux de profiter de la commune rentrée de fonds, pour +donner à leurs maîtresses l'équipement printanier que la coquetterie de +chacune convoitait depuis si longtemps. On était convenu, en outre, que +celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin +que les acquisitions se fissent en même temps, et que mesdemoiselles +Mimi, Musette et Phémie pussent jouir ensemble du plaisir de faire _peau +neuve_, comme disait Schaunard. + +Or, deux ou trois jours après ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde, +son poëme osanore avait été payé, il pesait quatre-vingts francs. Le +surlendemain, Marcel avait émargé chez Médicis le prix de dix-huit +portraits de caporaux, à six francs. + +Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde à dissimuler leur +fortune. + +--Il me semble que je sue de l'or, disait le poëte. + +--C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera +impossible de continuer mon rôle de Crésus anonyme. + +Mais le lendemain même les bohèmes virent arriver Schaunard, +splendidement vêtu d'une jaquette en nankin jaune d'or. + +--Ah! mon Dieu, s'écria Phémie, éblouie en voyant son amant si +élégamment relié, où as-tu trouvé cet habit-là? + +--Je l'ai trouvé dans mes papiers, répondit le musicien en faisant un +signe à ses deux amis pour qu'ils eussent à le suivre. J'ai touché leur +dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il étala une poignée +d'or. + +--Eh bien, s'écria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au +pillage! Comme Musette va être heureuse! + +--Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe. + +Allons, viens-tu, Schaunard? + +--Permettez-moi de réfléchir, répondit le musicien. En couvrant ces +dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-être faire une +folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de _l'Écharpe +d'Iris_, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une +déplorable influence sur leur caractère? Et convient-il à des jeunes +hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous étions des +Mondors caducs et ridés? Ce n'est pas que j'hésite à sacrifier quatorze +ou dix-huit francs pour habiller Phémie; mais je tremble; quand elle +aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-être! Une fleur +dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe? +interrompit Schaunard en s'adressant à Colline qui était entré depuis +quelques instants. + +--L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe. + +--D'un autre côté, continua Schaunard, quand vos maîtresses seront bien +mises, quelle figure ferez-vous à leur bras dans vos costumes délabrés? +Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que +je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de +nankin; car, Dieu merci, je puis me présenter partout maintenant. + +Cependant, malgré l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de +nouveau que l'on dépouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage +au bénéfice de ces dames. + +Et le lendemain matin, en effet, à l'heure même où nous avons vu, au +commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se réveiller très-étonnée +de l'absence de Rodolphe, le poëte et ses deux amis montaient les +escaliers de l'hôtel, accompagnés par un garçon des _Deux Magots_ et par +une modiste, qui portaient des échantillons. Schaunard, qui avait acheté +la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de _la +Caravane_. + +Musette et Phémie, appelées par Mimi qui habitait l'entresol, sur la +nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent +les escaliers avec la rapidité d'une avalanche. En voyant toutes ces +pauvres richesses étalées devant elles, les trois femmes faillirent +devenir folles de joie. Mimi était prise d'une quinte d'hilarité et +sautait comme une chèvre, en faisant voltiger une petite écharpe de +barége. Musette s'était jetée au cou de Marcel, ayant dans chaque main +une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme +des cymbales. Phémie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait +que dire: + +--Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre! + +--Il n'y a point de danger qu'elle refuse les présents d'Artaxercès, +murmurait le philosophe Colline. + +Après le premier élan de joie passé, quand les choix furent faits et les +factures acquittées, Rodolphe annonça aux trois femmes qu'elles eussent +à s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin. + +--On ira à la campagne, dit-il. + +--La belle affaire! s'écria Musette, ce n'est point la première fois que +j'aurais acheté, taillé, cousu et porté une robe le même jour. Et +d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons prêtes, n'est-ce pas, +mesdames? + +--Nous serons prêtes! s'écrièrent à la fois Mimi et Phémie. + +Sur-le-champ elles se mirent à l'oeuvre, et pendant seize heures, elles +ne quittèrent ni les ciseaux ni l'aiguille. + +Le lendemain matin était le premier jour du mois de mai. Les cloches de +pâques avaient sonné depuis quelques jours la résurrection du printemps, +et de tous les côtés il arrivait empressé et joyeux; il arrivait, comme +dit la ballade allemande, léger ainsi que le jeune fiancé qui va planter +le mai sous la fenêtre de sa bien-aimée. Il peignait le ciel en bleu, +les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il réveillait +le soleil engourdi qui dormait couché dans son lit de brouillards, la +tête appuyée sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller +et il lui criait: ha! hé! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite à la +besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons +neufs, et montrez-vous tout de suite à votre balcon pour annoncer mon +arrivée. + +Sur quoi, le soleil s'était en effet mis en campagne, et se promenait +fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues +de leur pèlerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aubépine +blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, où +l'on voyait déjà tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de +romances sous leurs ailes. C'était le printemps en effet, le vrai +printemps des poëtes et des amoureux, et non pas le printemps de +Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'onglée aux +doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son âtre, où +les dernières cendres de sa dernière bûche sont depuis longtemps +éteintes. Les brises attiédies couraient dans l'air transparent, et +semaient dans la ville les premières odeurs des campagnes environnantes. +Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres +des fenêtres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la santé! Et +dans la mansarde de la fillette penchée à son miroir, cet innocent et +premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que +nous éclairions ta beauté! Nous sommes les messagers du beau temps; tu +peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et +chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets où l'on danse sont +panachés de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se réveiller +pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle! + +Comme l'angelus sonnait à l'église prochaine, les trois coquettes +laborieuses, qui avaient eu à peine le temps de dormir quelques heures, +étaient déjà devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'oeil à leur +toilette nouvelle. + +Elles étaient charmantes toutes trois, pareillement vêtues, et ayant sur +le visage le même reflet de satisfaction que donne la réalisation d'un +désir longtemps caressé. + +Musette était surtout resplendissante de beauté. + +--Je n'ai jamais été si contente, disait-elle à Marcel; il me semble que +le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai +peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y +en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle +gaiement en embrassant Marcel. + +Quant à Phémie, une chose la chagrinait. + +--J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais à la +campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli +chapeau et ma belle robe. Si nous allions à la campagne sur le +boulevard? + +--À huit heures du matin, toute la rue était mise en émoi par les +fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du départ. Tous +les voisins se mirent aux fenêtres pour regarder passer les bohèmes. +Colline, qui était de la fête, fermait la marche, portant les ombrelles +des dames. Une heure après, toute la bande joyeuse était dispersée dans +les champs de Fontenay-Aux-Roses. + +Lorsqu'ils rentrèrent à la maison le soir, bien tard, Colline, qui, +pendant la journée, avait rempli les fonctions de trésorier, déclara +qu'on avait oublié de dépenser six francs, et déposa le reliquat sur une +table. + +--Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel. + +--Si nous achetions de la rente? dit Schaunard. + + + + +XVIII + +_LE MANCHON DE FRANCINE_ + + +I + +Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un +garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur et promettait d'avoir un +jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps +d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars +1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Saint-Victoire, lit 14. + +J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une +longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand +talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux +mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans +les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule +fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule +l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible +grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les +plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs +humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le +corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs +réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service +de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre +six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier +enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt +qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui +n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une +colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer. + +La soeur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur +le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole: + +--Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon: +il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas +tout nu devant le bon Dieu. + +Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise, mais il lui +recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui +vendait du linge d'occasion. + +--Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il. + +Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard; il était +furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne +s'était pas apaisée, même devant un cercueil. + +Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y +reviens: Mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse +de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine +vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser mettre tout nu +dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques lui-même, alors qu'il +était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, un +vilain endroit pour mourir. + +Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle +chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami +Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il +m'a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant, +la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe +et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces +grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre! + +--Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire, +et la soeur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée +lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne soeur! Que vous étiez +bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter +l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous +les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si +beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne soeur! Vous +étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations, +qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami +Jacques n'était pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous +aurait sculpté une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule, +bonne soeur Sainte-Geneviève! + +UN LECTEUR.--Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi. + +AUTRE LECTEUR.--Et Mademoiselle Francine? Où est-elle donc? + +PREMIER LECTEUR.--Ce n'est point très-gai, cette histoire! + +DEUXIÈME LECTEUR.--Nous allons voir la fin. + +--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami +Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai +point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les +jours la Bohème. + +Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de +la Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme +d'avril. + +L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces +relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on +habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule +parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son +voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa +voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper +aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles +d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme +elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici +comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la +cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui +harassé de fatigue, à jeûne depuis le matin et profondément triste, +d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise, et qui +vous prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du coeur à +laquelle sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent +solitaires. Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule, +ouvrit la fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le +soleil couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de +Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le choeur ailé +des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela +augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta +un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à +élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux +n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa +fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de +l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait +rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus +triste, il bourra sa pipe. + +--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet, +murmura-t-il, et il se mit à fumer. + +Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il +songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les +grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en +quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il +répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le +nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui +dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout +un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes. +Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait +presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient +Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au +seuil de ses rêves. + +Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le pistolet était +parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement triste. Ce +soir-là, au contraire, Mademoiselle Francine était extrêmement gaie en +rentrant chez elle, et sa gaieté était sans cause, comme la tristesse de +Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu +jette dans les bons coeurs. Donc, Mademoiselle Francine était en belle +humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait +ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fenêtre ouverte du carré +éteignit brusquement sa chandelle. + +--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voilà qu'il faut +encore descendre et monter six étages. + +Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un +instinct de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla +d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se +rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de +compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques, +qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine +eut-elle fait un pas dans la chambre, la fumée qui l'emplissait la +suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle +glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et +sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques +ne jugea point à propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de +compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour +laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes +d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir +à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement +repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez +l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé. + +--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez +moi. + +Et il avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que +non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle +n'avait pas la clef de sa chambre. + +--Étourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge +de résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en +aller sans. + +Mais, au même instant, le courant d'air établi dans la chambre par la +porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit +subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans +l'obscurité. + +--On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi, +monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour +faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef. + +--Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des +allumettes à tâtons. + +Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa +l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'écriant: + +--Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une +seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré. + +J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée pensa-t-il en +lui-même. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez +moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y +perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à +chercher, elle doit être à terre. + +--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques. + +Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu; mais, +comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que +pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même +endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient +aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef. + +--La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma +chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra +éclairer nos recherches. + +Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une +causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit +de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde +le chapitre des confidences, vous savez où cela mène... Les paroles +deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse, +les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent achèvent +la pensée qui, du coeur, monte aux lèvres, et... Cherchez la conclusion +dans vos souvenirs, ô jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme, +rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la +main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours. + +Enfin, la lune se démasqua et sa lueur claire inonda la chambrette; +Mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri. + +--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses +bras. + +--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que +Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef +qu'elle venait d'apercevoir. + +Elle ne voulait pas la retrouver. + + * * * * * + +PREMIER LECTEUR.--Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre +les mains de ma fille. + +DEUXIÈME LECTEUR.--Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil +du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne +sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde. + +Patience, ô lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous +le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie +Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué +dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde, +Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré +l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin +prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le +connaître. + +Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils +s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine +était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi: +quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris +d'un de ses amis qui était médecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes, +avait dit celui-ci. + +Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir +qu'elle causait à son ami. + +--Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son +amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les +feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras prête +à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et +tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je +resterai. + +Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères +de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques, +il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal, +il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de +quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en voulait +point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fenêtres. La +nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de la chambre et +allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point. + +Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques +aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda +tristement Francine qui marchait lentement et un peu rêveuse. + +Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur. + +--Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en +juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et +jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à +passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux +feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les +feuilles sont toujours vertes. + + * * * * * + +Au mois d'octobre, Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de +Jacques la soignait... La petite chambrette où ils logeaient était +située tout au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un +arbre, qui chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un +rideau à la fenêtre pour cacher cet arbre à la malade: mais Francine +exigea qu'on retirât le rideau. + +--Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de +baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup +mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid, +et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon. +Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique. + +La veille de la toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle +voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, +elle se leva. Le médecin arriva au même instant, il la fit recoucher de +force. + +--Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini, +Francine va mourir. + +Jacques fondit en larmes. + +--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le +médecin: il n'y a plus d'espoir. + +Francine _entendit des yeux_ ce que le médecin avait dit à son amant. + +--Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne +l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la +toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai +peur des engelures pour cet hiver. + +Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le médecin +auprès d'elle. + +--Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques; prends-le beau, qu'il +dure longtemps. + +Et quand elle fut seule elle dit au médecin: + +--Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en +aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit, +je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure +après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps... + +Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans +la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à +l'arbre de la petite cour. + +Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complétement. + +--C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller. + +--Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous chez une nuit à +vous. + +--Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera +longue. + +Jacques rentra; il apportait un manchon. + +--Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir. + +Elle passa la nuit avec Jacques. + +Le lendemain, jour de la toussaint, à l'angelus de midi, elle fut prise +par l'agonie et tout son corps se mit à trembler. + +--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon. + +Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure... + +--C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser. + +Jacques colla ses lèvres à celle de son amie. Au dernier moment, on +voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains. + +--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait +froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que +tu vas devenir? Ah! mon Dieu! + +Et le lendemain Jacques était seul. + +PREMIER LECTEUR.--Je le disais bien que ce n'était point gai cette +histoire. + +Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire. + + +II + +C'était le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir. + +Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le +médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains +de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré, +c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il +était plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie +qui passa sous les fenêtres vint l'en tirer. + +Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le +matin en s'éveillant. + +Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les +grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans +le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia +l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était +qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche +ouverte à son refrain matinal. + +Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était +déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement +close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière +pensée s'effaçait de ses lèvres où la mort commençait à naître. + +--Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur. + +Jacques se releva et dit en regardant le médecin: + +--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance? Sans répondre à +cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant +ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main. + +--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait +que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était +une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que +tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis +que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est +pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires +pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre +absence nous prierons la voisine de veiller ici. + +Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent +à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait +point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques +effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au +lendemain. + +Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à +manger un peu. + +--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un +peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit. + +La voisine et le médecin ne comprirent pas. Jacques se mit à table et +mangea si précipitamment quelques bouchées qu'il faillit s'étouffer. +Alors il demanda à boire. Mais en portant son verre à sa bouche, Jacques +le laissa tomber à terre. Le verre qui s'était brisé avait réveillé dans +l'esprit de l'artiste un souvenir qui réveillait lui-même sa douleur un +instant engourdie. Le jour où Francine était venue pour la première fois +chez lui, la jeune fille, qui était déjà souffrante, s'était trouvée +indisposée, et Jacques lui avait donné à boire un peu d'eau sucrée dans +ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeurèrent ensemble, ils en avaient +fait une relique d'amour. + +Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie +une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était +prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa +tendresse puisait une gaieté charmante. + +Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les +morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que +son coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats +déchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris +du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui +chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier. + +--Ne t'en va pas, dit-il au médecin qui n'y songeait aucunement, j'aurai +besoin de toi tout à l'heure. + +On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls. + +--Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir +versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à +poignées égales. + +--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais +mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je +restais seul, tu ne t'en iras pas. + +Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on +avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à +trembler et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres. + +--Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile. +L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute +sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au +pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste +oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que +Francine faisait le plus habituellement. + +--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque, +murmura Jacques à lui-même. Ces précautions prises, et après avoir +disposé la tête de la morte dans une attitude favorable, Jacques +commença à couler le plâtre par couches successives jusqu'à ce que le +moule eût atteint l'épaisseur nécessaire. Au bout d'un quart d'heure +l'opération était terminée et avait complétement réussi. + +Par une étrange particularité, un changement s'était opéré sur le visage +de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer +entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué +vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se +mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les +paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule, +laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait +recéler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un +sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette +dernière parole qu'on entend seulement avec le coeur. + +Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence +l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et +meurent juste avec la dernière pulsation du coeur qu'elles ont agité? +L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive +dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison +charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont +ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent! + +Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de +l'art, qui sait? Une pensée d'outre-vie était peut-être revenue +réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être +s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un +artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce +qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était +l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su +être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme. +Et alors, peut-être, Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine +qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà +glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de +l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet +d'art. + +Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe, +parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire +de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées +vivantes. + +Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de +traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi +de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et +en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté. + +Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin. + +Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit +halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait +se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées +par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité +du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse +illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint +constater le décès et autoriser l'inhumation. + +Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa +mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire +toute l'infaillibilité de la science. + +Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entraîné Jacques +dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis venus pour +suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils +aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne +font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si +difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour +serrer silencieusement la main de leur ami. + +--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux. + +--Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre +de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant +l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par +étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit +dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé. + +--Elle l'a rendu heureux, dit un autre. + +--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous +bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce +moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne détournerait pas +les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il +marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est +immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle +_Joconde_. + +Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le +sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'église. + +Après quelques basses prières, le convoi se dirigea vers le cimetière... +Comme c'était précisément le jour de la fête des morts, une foule +immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient +pour regarder Jacques qui marchait tête nue derrière le corbillard. + +--Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute... + +--C'est son père, disait un autre. + +--C'est sa soeur, disait-on autre part. + +Venu là pour étudier l'attitude des regrets à cette fête des souvenirs +qui se célèbre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un +poëte, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de +sa maîtresse. + +Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête +nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le médecin +le tenait par le bras. + +Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vitement les +choses. + +--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp! +Camarade! Allons, là! Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée +avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les +cordes et sortit du trou, puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une +pelle et commença à jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On +y planta une petite croix de bois. + +Au milieu de ses sanglots, le médecin entendit Jacques qui laissait +échapper ce cri d'égoïsme: + +--Ô ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une +société appelée _les Buveurs d'eau_, et qui paraissait avoir été fondée +en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue des quatre-vents, dont il +est question dans le beau roman du _Grand Homme de province_. Seulement, +il existait une grande différence entre les héros du cénacle et les +_Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs, avaient exagéré le +système qu'ils voulaient mettre en application. Cette différence se +comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les +membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient, +et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis qu'après +plusieurs années d'existence la société des _Buveurs d'eau_ s'est +dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom +d'aucun soit resté attaché à une oeuvre qui pût attester de leur +existence. + +Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la +société des _Buveurs_ devinrent moins fréquents. Les nécessités +d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions, +signées et jurées solennellement par les _Buveurs d'eau_, le jour où la +société avait été fondée. + +Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes +gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils +ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que, +malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession +à la nécessité. Ainsi, le poëte Melchior n'aurait jamais consenti à +abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour écrire un prospectus +commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poëte Rodolphe, +un propre à rien qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer +une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi. +Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu salir +ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur +ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en +échange de ce fameux habit surnommé _Mathusalem_, et que la main de +chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il +avait vécu en communion d'idées avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur +Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il +connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà +malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude. +Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla +trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça +que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être +productif. + +--Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta +démission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne +serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu +n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu +pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à +manger notre pain de munition, nous resterons des artistes. + +Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver +Francine auprès de lui, il se livrait, quand les occasions se +présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla +longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans +l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans +abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces +compositions de genre qui sont devenues un des principaux éléments du +commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais +artistes, et amoureux à la façon des poëtes. La jeunesse, en lui, +s'était éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa +fin prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de +Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail +venaient frapper à sa porte, sans que Jacques voulût y répondre, parce +qu'il aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver +aux lueurs des yeux de son amie. + +Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis +les _Buveurs_. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où +chacun des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y +trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son +désespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu +de sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir +exposée à la discussion. Il rompit donc complétement avec les _Buveurs +d'eau_ et s'en alla vivre seul. + +Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver +un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec +lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un +entourage que Jacques se réservait de dessiner et donnerait en outre à +l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait +pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier +tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait +alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de +Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que +le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit +jours après, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel +la croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le +nom gravé en creux. + +Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que +cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des +Pyrénées ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont +le talent lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à +l'artiste de l'attacher à son entreprise, moyennant un intérêt, mais +Jacques ne consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter +répugnait à sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait, +un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir +un chef-d'oeuvre qu'il destinait à la tombe de Francine. + +Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure: +son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger +qui venait se fixer à Paris, et y faisait construire un magnifique hôtel +dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient +été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à +Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de +Jacques; c'était une chose charmante: tout le poëme de l'hiver était +raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme. +L'atelier de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour +exécuter son oeuvre, une pièce dans l'hôtel encore inhabité. On lui +avança même une assez forte somme sur le prix convenu de son travail. +Jacques commença par rembourser à son ami, le médecin l'argent que +celui-ci lui avait prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au +cimetière, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre où +reposait sa maîtresse. + +Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune +fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante. +L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces +fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui +demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait +apportées, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine +nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant +pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et +surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de +la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il +était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau +soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de +Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec +ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le +coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard +extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il +était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné. +Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna +du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se +souvint que Francine était restée une demie heure à deviner le rébus qui +y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée +Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne coûte pas +bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue +de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur. +Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et +rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant +marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de +bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller +d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, oeil vif, +coeur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce +refrain de la chanson de Francine: + + L'amour rôde dans mon quartier, + Il faut tenir ma porte ouverte. + +Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais +aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques +fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la +tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! Quoi qu'on +veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le +veut ainsi. + +De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient +poussé sur sa tombe, des séves de jeunesse fleurissaient dans le coeur +de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues +aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques était de cette +race d'artistes et de poëtes qui font de la passion un instrument de +l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il +est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques, +l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une +parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il +s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à la +meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son coeur s'usait +faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui; +l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous +l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la +vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_. + +Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de +nouvelles liaisons. Il fréquenta le poëte Rodolphe, qu'il avait +rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie +l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne +fut pas bien longtemps à en comprendre le motif. + +--Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à +l'endroit du coeur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu +là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous +reviendront. + +--Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine. + +--Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur +les lèvres d'une autre. + +--Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui +ressemblât!... et il quitta Rodolphe tout rêveur. + + * * * * * + +Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux +doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté +maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli +en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six +semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec +Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal +champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et +d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée +un soir, où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la +danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné +jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui +connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles: + +--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à +enterrer? + +Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le +coeur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité, +en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de +l'artiste, triste comme un _De Profundis_. Ce fut au milieu de cette +rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait +comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et +entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il +s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles +elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle +accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le +fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux +arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce +rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté. +Jacques pensa à la bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer +avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes. +Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi +qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même. + +Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de +Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et +travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de +la morte. + +Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie, +une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva +que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il +aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette +robe tous les jours. Marie lui obéit. + +Un samedi, Jacques dit à la jeune fille: + +--Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne. + +--Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain +il fera du soleil. + +Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait +achetée sur ses économies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle +arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier de Jacques. + +L'artiste la reçut froidement, brutalement presque. + +--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette +toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de +Jacques. + +--Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller, +j'ai à travailler. + +Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un +jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la +cour, à elle. + +--Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? Lui dit-il. + +--En deuil, dit Marie, et de qui? + +--Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire +que Jacques vous a donnée... + +--Eh bien? dit Marie. + +--Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de +Francine. + +--À compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie. + +Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut +plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant +plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire +entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'oeil que cette +admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait +pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine. + +On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis. + +Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de +l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point, +pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit +apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les +quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au +tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette +figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement +achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne +put plus quitter son lit. + +Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, +en voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il +écrivit à sa famille, et fit appeler la soeur Sainte-Geneviève, qui +l'entourait de tous ses soins charitables. + +--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous +m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui +représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le +temps de l'exécuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez +moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma +petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté. + +Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même +de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistèrent pas. +L'art avant tout, avait dit Lazare. + +La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de +terrain particulier. + +Il fut enterré en quelque part. + + + + +XIX + +_LES FANTAISIES DE MUSETTE_ + + +On se rappelle peut-être comment le peintre Marcel vendit au juif +Médicis son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui devait +aller servir d'enseigne à la boutique d'un marchand de comestibles. Le +lendemain de cette vente, qui avait été suivie d'un fastueux souper +offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au marché, Marcel, +Schaunard, Colline et Rodolphe se réveillèrent fort tard le matin. +Encore étourdis les uns et les autres par les fumées de l'ivresse de la +veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'était passé; et +comme l'_Angelus_ de midi sonnait à une église prochaine, ils +s'entre-regardèrent tous trois avec un sourire mélancolique. + +--Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanité au réfectoire, +dit Marcel. + +--En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle où les honnêtes +gens passent dans la salle à manger. + +--Il faudrait pourtant voir à devenir d'honnêtes gens, murmura Colline, +pour qui c'était tous les jours la saint-appétit. + +--Ah! Les boîtes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon +enfance, qu'êtes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'êtes-vous devenus? +Répéta-t-il sur un motif plein d'une mélancolie rêveuse et douce. + +--Dire qu'il y a à cette heure, à Paris, plus de cent mille côtelettes +sur le gril! fit Marcel. + +--Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe. + +Comme une ironique antithèse, pendant que les quatre amis se posaient +les uns aux autres le terrible problème quotidien du déjeuner, les +garçons d'un restaurant qui était dans la maison criaient à tue-tête +les commandes des consommateurs. + +--Ils ne se tairont pas, ces brigands-là! disait Marcel; chaque mot me +fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac. + +--Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette +en évolution sur un toit voisin, nous ne déjeunerons pas aujourd'hui, +les éléments s'y opposent. + +--Pourquoi ça? demanda Marcel. + +--C'est une remarque atmosphérique que j'ai faite, continua le +philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de +même que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chère. + +C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut. + +--À jeûne, Gustave Colline avait la plaisanterie féroce. + +En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans +l'abîme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri +d'angoisse. + +--Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en +essayant de dégager sa main serrée dans les pinces d'un homard vivant. + +Au cri qu'il venait de pousser répondit tout à coup un autre cri. +C'était Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche, +venait d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne songeait plus: +c'est-à-dire les cent cinquante francs que le juif Médicis lui avait +donnés la veille en payement du _Passage de la mer Rouge_. + +La mémoire revint alors en même temps aux bohèmes. + +--Saluez, messieurs! dit Marcel en étalant sur la table un tas d'écus, +parmi lesquels frétillaient cinq ou six louis neufs. + +--On les croirait vivants, fit Colline. + +--La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pièces d'or. + +--Comme c'est joli, ces médailles! ajouta Rodolphe; on dirait des +morceaux de soleil. Si j'étais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie, +et je la ferais frapper à l'effigie de ma maîtresse. + +--Quand on pense qu'il y a un pays où c'est des cailloux, dit Schaunard. +Autrefois, les américains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un +de mes anciens parents qui a visité l'Amérique: il a été enterré dans le +ventre des Sauvages. Ça a fait bien du tort à la famille. + +--Ah çà! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'était mis à +marcher dans la chambre, d'où vient cette bête? + +--Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai été faire un tour dans la +cuisine de Médicis; il faut croire que ce reptile sera tombé dans ma +poche sans le faire exprès, ça a la vue basse, ces bêtes-là. Puisque je +l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le +peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le départ de +Phémie, ça me fera une compagnie. + +--Messieurs, s'écria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a +tourné au sud; nous déjeunerons. + +--Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pièce d'or, en voici une +que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce. + +On procéda longuement et gravement à la discussion de la carte. Chaque +plat fut l'occasion d'une discussion et voté à la majorité. L'omelette +soufflée, proposée par Schaunard, fut repoussée avec sollicitude, ainsi +que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'éleva dans une +improvisation qui mit en relief ses connaissances oenophiles. + +--Le premier devoir du vin est d'être rouge, s'écria l'artiste; ne me +parlez pas de vos vins blancs. + +--Cependant, fit Schaunard, le champagne? + +--Ah! Bah. Un cidre élégant! Un coco épileptique! Je donnerais toutes +les caves d'Épernay et d'Aï pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs, +nous n'avons pas de grisettes à séduire, ni de vaudeville à faire. Je +vote contre le champagne. + +Le programme une fois adopté, Schaunard et Colline descendirent chez le +restaurant du voisinage, pour commander le repas. + +--Si nous faisions du feu! dit Marcel. + +--Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le +thermomètre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La cheminée +sera bien étonnée. + +Et il courut dans l'escalier et recommanda à Colline de faire monter du +bois. + +Quelques instants après, Schaunard et Colline remontèrent, suivis d'un +charbonnier chargé d'une grosse falourde. + +Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers +inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont +l'écriture le fit tressaillir et qu'il se mit à lire en se cachant de +ses amis. + +C'était un billet au crayon, écrit jadis par Musette, au temps où elle +demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date. +Elle ne contenait que ces quelques mots. + + «Mon cher ami, + + Ne sois pas inquiet après moi, je vais rentrer bientôt. Je suis + allée me promener un peu pour me réchauffer en marchant, il gèle + dans la chambre et le charbonnier a clos la paupière. J'ai cassé + les deux derniers bâtons de la chaise, mais ça n'a pas brûlé le + temps de faire cuire un oeuf. Avec ça le vent entre comme chez lui + par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te + feraient du chagrin si je les écoutais. J'aime mieux m'en aller un + instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du + velours à dix francs le mètre. C'est incroyable, il faut voir cela. + Je serai rentrée pour dîner. + + «Musette.» + +--Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et +il resta un instant pensif, la tête entre ses mains. + +--À cette époque, il y avait déjà longtemps que les bohèmes étaient en +état de veuvage, à l'exception de Colline pourtant, dont l'amante était +toujours restée invisible et anonyme. + +Phémie elle-même, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontré +une âme naïve qui lui avait offert son coeur, un mobilier en acajou, et +une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours +après les lui avoir donnés, l'amant de Phémie avait voulu lui reprendre +son coeur et son mobilier, parce qu'il s'était aperçu, en regardant les +mains de sa maîtresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire; +et il osa la soupçonner de trahison. + +Pourtant Phémie n'avait pas cessé d'être vertueuse; seulement, comme +plusieurs fois ses amies l'avaient raillée à cause de sa bague en +cheveux rouges, elle l'avait fait _teindre_ en noir. Le monsieur fut si +content, qu'il acheta une robe de soie à Phémie, c'était la première. Le +jour où elle l'étrenna, la pauvre enfant s'écria: + +--Maintenant je puis mourir. + +Quant à Musette, elle était redevenue un personnage presque officiel, et +il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontrée. Pour +Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, excepté par lui-même +quand il était seul. + +--Ah çà, s'écria tout à coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et +rêveur au coin de la cheminée, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas +prendre? + +--Voilà, voilà! dit le peintre en allumant le bois qui se mit à flamber +en pétillant. + +Pendant que ses amis s'agaçaient l'appétit en faisant les préparatifs du +repas, Marcel s'était de nouveau isolé dans un coin, et rangeait, avec +quelques souvenirs que lui avait laissés Musette, la lettre qu'il venait +de retrouver par hasard. Tout à coup il se rappela l'adresse d'une femme +qui était l'amie intime de son ancienne passion. + +--Ah! s'écria-t-il assez haut pour être entendu, je sais où la trouver. + +--Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais là? ajouta-t-il en +voyant l'artiste se disposer à écrire. + +--Rien, une lettre très-pressée que j'oubliais. Je suis à vous dans +l'instant, répondit Marcel, et il écrivit: + + «Ma chère enfant, + + J'ai des _sommes_ dans mon secrétaire, c'est une apoplexie de + fortune foudroyante. Il y a à la maison un gros déjeuner qui se + mitonne, des vins généreux, et nous avons fait du feu, ma chère, + comme des bourgeois. Il faut voir ça, ainsi que tu disais + autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras là + Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au + dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons + probablement rester à table une huitaine de jours. N'aie donc pas + peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai + entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons + toutes sortes de choses à nos amours défuntes, quitte à les + ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est + jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an passé, + tu ne m'aurais peut-être pas quitté. Tu m'as trompé pour un fagot, + et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien + fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-là que pour les + autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu. + + Je t'embrasse autant que tu voudras. + + «Marcel.» + +Cette lettre achevée, Marcel en écrivit une autre à Madame Sidonie, +l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir à celle-ci le +billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le +charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission +d'avance, le portier aperçut une pièce d'or reluire dans les mains du +peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta prévenir le +propriétaire, avec qui Marcel était en retard pour ses loyers. + +--_Mossieu_, dit-il tout essoufflé, l'_artisse_ du sixième a de +l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la +quittance. + +--Oui, dit le propriétaire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de +l'argent pour me donner un à-compte. Il a congé. + +--Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, ça m'a brûlé les +yeux tout à l'heure. Il donne des fêtes... C'est le bon moment... + +--En effet, dit le propriétaire, j'irai moi-même tantôt. + +Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre +de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre +adressée à Mademoiselle Musette. + +Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la +Chaussée-D'Antin. Au moment où on lui remit la lettre de Marcel, elle +était en compagnie, et avait précisément, pour le même soir, un grand +dîner de cérémonie. + +--En voilà un miracle! s'écria Musette en riant comme une folle. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme +une statuette. + +--C'est une invitation à dîner, fit la jeune femme. Hein! Comme ça se +trouve? + +--Ça se trouve mal, dit le jeune homme. + +--Pourquoi ça? fit Musette. + +--Comment!... penseriez-vous à aller à ce dîner? + +--Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez. + +--Mais, ma chère, cependant il n'est pas convenable... vous irez une +autre fois. + +--Ah! C'est joli, ça! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance, +Marcel, qui m'invite à dîner, et c'est assez extraordinaire pour que +j'aille voir ça en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les +éclipses, les dîners sérieux dans cette maison-là! + +--Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir _cette_ personne, +dit le jeune homme, et c'est à moi que vous le dites!... + +--À qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? ça ne le regarde +pas, cet homme. + +--Mais c'est une franchise singulière. + +--Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, répliqua +Musette. + +--Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant où vous +allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien +inconvenant: il faut vous excuser près de ce jeune homme... + +--Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix +très-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que +j'étais pleine de caprices, et que jamais âme qui vive n'a pu se vanter +de m'en avoir fait rentrer un. + +--Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a +caprice... et caprice... + +--Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son +chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi; +c'est le meilleur garçon du monde, et le seul que j'aie jamais aimé. Si +son coeur avait été en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des +bagues. Pauvre garçon! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, dès +qu'il a un peu de feu, il m'invite à venir me chauffer. Ah! s'il +n'était pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de +soieries dans les magasins!!! J'étais bien heureuse avec lui; il avait +le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donné le nom de +Musette, à cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous +êtes sûr que je reviendrai auprès de vous... si vous ne me fermez pas la +porte au nez. + +--Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas, +dit le jeune homme. + +--Allons donc, mon cher Maurice, vous êtes trop homme d'esprit pour que +nous engagions là-dessus une discussion sérieuse. Vous m'avez comme on a +un beau cheval dans une écurie; moi, je vous aime... parce que j'aime le +luxe, le bruit des fêtes, tout ce qui résonne et tout ce qui rayonne; ne +faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile. + +--Au moins, laissez-moi aller avec vous. + +--Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous +empêcherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce garçon, +nécessairement. + +--Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouvé des gens aussi +accommodants que moi? + +--Monsieur le vicomte, répliqua Musette, un jour que je me promenais en +voiture aux Champs-Élysées avec lord, j'ai rencontré Marcel et son ami +Rodolphe qui étaient à pied, très-mal mis tous deux, crottés comme des +chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je +n'avais vu Marcel, et il m'a semblé que mon coeur allait sauter par la +portière. J'ai fait arrêter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai +causé avec Marcel devant tout Paris qui passait là en équipage. Marcel +m'a offert des gâteaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou, +que j'ai mis à ma ceinture. Quand il m'a eu quittée, lord voulait le +rappeler pour l'inviter à dîner avec nous. Je l'ai embrassé pour la +peine. Et voilà mon caractère, mon cher Monsieur Maurice; si ça ne vous +plaît pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles +et mon bonnet de nuit. + +--C'est donc quelquefois une bonne chose que d'être pauvre! dit le +vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse. + +--Eh! Non, fit Musette: si Marcel était riche, je ne l'aurais jamais +quitté. + +--Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis +votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied à merveille. + +--Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que +j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'étrenne. Adieu! fit-elle, je m'en +vais manger un peu du pain béni de la gaieté. + +Musette avait ce jour-là une ravissante toilette; jamais reliure plus +séductrice n'avait enveloppé le poëme de sa jeunesse et de sa beauté. Au +reste, Musette possédait instinctivement le génie de l'élégance. En +arrivant au monde, la première chose qu'elle avait cherchée du regard +avait dû être un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant +d'aller au baptême, elle avait déjà commis le péché de coquetterie. Au +temps où sa position avait été des plus humbles, quand elle en était +encore réduite aux robes d'indienne imprimée, aux petits bonnets à +pompons et aux souliers de peau de chèvre, elle portait à ravir ce +pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moitié +abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la +semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche, +faisaient vulgairement l'amour avec le coeur, et se jetaient quelquefois +par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle +des jeunes gens: génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus +tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants +paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains +mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt +plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont +parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que +la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride, +créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguents, +dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur +coeur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles, +qui déshonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne, +n'ont point toujours l'intelligence des bêtes dont elles portent les +plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non +point un amour, pas même un caprice, mais un désir vulgaire, c'est au +bénéfice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure +et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de +tous les ridicules, célèbrent par leurs réclames. Bien qu'elle fût +forcée de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les moeurs ni +les allures; elle n'avait point la servilité cupide, ordinaire chez ces +créatures qui ne savent lire que barême et n'écrivent qu'en chiffres. +C'était une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines +quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle à toute chose imposée, +elle n'avait jamais pu ni su résister à un caprice, quelles que dussent +en être les conséquences. + +Marcel avait été vraiment le seul homme qu'elle eût aimé. C'était du +moins le seul pour qui elle avait réellement souffert, et il avait fallu +toute l'opiniâtreté des instincts qui l'attiraient vers «tout ce qui +rayonne et tout ce qui résonne» pour qu'elle le quittât. Elle avait +vingt ans, et pour elle le luxe était presque une question de santé. +Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y +renoncer complétement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais +voulu consentir à mettre à son coeur le cadenas d'un serment de +fidélité. Elle avait été ardemment aimée par beaucoup de jeunes gens +pour qui elle avait eu elle-même des goûts très-vifs; et toujours elle +procédait envers eux avec une probité pleine de prévoyance; les +engagements qu'elle contractait étaient simples, francs et rustiques +comme les déclarations d'amour des paysans de Molière. Vous me voulez +bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle +eût voulu, Musette aurait trouvé une position stable, ce qu'on appelle +un avenir; mais elle ne croyait guère à l'avenir, et professait à son +égard le scepticisme du figaro. + +--Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuité du calendrier; c'est un +prétexte quotidien que les hommes ont inventé pour ne point faire leurs +affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-être un tremblement de terre. À +la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme. + +Un jour, un galant homme, avec qui elle était restée près de six mois, +et qui était devenu éperdument amoureux d'elle, lui proposa sérieusement +de l'épouser. Musette lui avait jeté un grand éclat de rire au nez à +cette proposition. + +--Moi, mettre ma liberté en prison dans un contrat de mariage? Jamais! +dit-elle. + +--Mais je passe ma vie à trembler de la crainte de vous perdre. + +--Vous me perdriez bien plus si j'étais votre femme, répondit Musette. +Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle, +en songeant sans doute à Marcel. + +Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant à tous les vents de +l'imprévu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse +elle-même. Le vicomte Maurice, avec qui elle était en ce moment, avait +beaucoup de peine à se faire à ce caractère indomptable, ivre de +liberté; et ce fut dans une impatience oxydée de jalousie qu'il attendit +le retour de Musette après l'avoir vue partir pour aller chez Marcel. + +--Y restera-t-elle? Se demanda toute la soirée le jeune homme en +s'enfonçant ce point d'interrogation dans le coeur. + +--Ce pauvre Maurice! disait Musette de son côté, il trouve ça un peu +violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant +subitement _à d'autres exercices_, elle pensa à Marcel, chez qui elle +allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que réveillait le nom +de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis +la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui +avait écrite, et ne put s'empêcher d'être un peu attristée. Mais cela ne +dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'était moins que +jamais l'occasion de se désoler, et comme en ce moment un grand vent +venait de s'élever, elle s'écria: + +--C'est bien drôle, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent +m'y pousserait. + +Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau +qui revole à son premier nid. + +Tout à coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si +elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme +elle se trouvait précisément dans la rue où demeurait son amie Madame +Sidonie, celle-là qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel, +Musette eut l'idée d'entrer un instant chez cette femme pour attendre +que le temps lui permît de continuer sa route. + +Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse +compagnie. On y continuait un lansquenet commencé depuis trois jours. + +--Ne vous dérangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir. + +--Tu as reçu la lettre de Marcel? lui dit bas à l'oreille Madame +Sidonie. + +--Oui, répondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite à dîner. +Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien. + +--Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et +mon terme? + +--Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes. + +--J'en fais deux! s'écria Madame Sidonie. + +--Je ne suis pas fier, je pars pour deux, répondit le banquier, qui +avait déjà passé plusieurs fois. Roi et as. Je suis flambé! +continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts... + +--On ne parle pas politique, fit un journaliste. + +--Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna +encore un roi. Vive le roi! s'écria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi +deux louis. + +--Mets-les dans ta mémoire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu. + +--Ça fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier. +Vous irez à mille. Je passe la main. + +Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua. + +--À peu près à la même heure, on se mettait à table chez les bohèmes. +Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait +un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir. + +--Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends +quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet? + +Mais à un certain regard que l'artiste lui lança, le poëte comprit +quelle était la préoccupation de son ami. + +--C'est vrai, pensa-t-il en lui-même, nous ne sommes pas au complet. + +Le coup d'oeil de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe +voulait dire Mimi. + +--Ça manque de femmes, dit tout à coup Schaunard. + +--Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes réflexions +libertines! Il a été convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, ça fait +tourner les sauces. + +Et les amis recommencèrent à boire à plus amples rasades, pendant qu'en +dehors la neige tombait toujours, et que dans l'âtre le bois flambait +clair en tirant des feux d'artifice d'étincelles. + +Au moment où Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson +qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups +à la porte. + +À ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau, +remonte à la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse, +se leva précipitamment de sa chaise et courut ouvrir. + +Ce n'était point Musette. + +Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait à la main un petit papier. Son +extérieur paraissait agréable, mais sa robe de chambre était bien mal +faite. + +--Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au +milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal. + +--Le propriétaire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui +sont dus. + +Et il se mit à battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa +fourchette. + +Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'écria: + +--Allons, Schaunard, un verre blanc à monsieur. Vous arrivez +parfaitement à propos, dit l'artiste au propriétaire. Nous étions en +train de porter un toast à la propriété. Mon ami que voilà, Monsieur +Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va +recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline. + +--Pardon, messieurs, dit le propriétaire, je ne voudrais pas vous +déranger. + +Et il déploya le petit papier qu'il tenait à la main. + +--Quel est cet imprimé? demanda Marcel. + +Le propriétaire, qui avait promené dans la chambre un regard +inquisitorial, aperçut l'or et l'argent qui étaient restés sur la +cheminée. + +--C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai déjà eu l'honneur de vous +la faire présenter. + +--En effet, dit Marcel, ma mémoire fidèle me rappelle parfaitement ce +détail; c'était même un vendredi, le 8 octobre, à midi un quart; +très-bien. + +--Elle est revêtue de ma signature, fit le propriétaire; et si ça ne +vous dérange pas... + +--Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement à +causer avec vous. + +--Tout à vos ordres. + +--Faites-moi donc le plaisir de vous rafraîchir, continua Marcel en +l'obligeant à boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous +m'aviez envoyé dernièrement un petit papier... avec une image +représentant une dame qui tient des balances. Le message était signé +Godard. + +--C'est mon huissier, dit le propriétaire. + +--Il a une bien vilaine écriture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes +les langues, continua-t-il en désignant Colline, mon ami a bien voulu me +traduire cette dépêche, dont le port coûte cinq francs... + +--C'était un congé, fit le propriétaire, mesure de précaution... c'est +l'usage. + +--Un congé, c'est cela même, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que +nous eussions une conférence à propos de cet acte, que je désirerais +convertir en un bail. Cette maison me plaît, l'escalier est propre, la +rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses +m'attachent à ces murs. + +--Mais, dit le propriétaire en déployant de nouveau sa quittance, il y a +le dernier terme à liquider. + +--Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pensée intime. + +Cependant le propriétaire ne quittait point des yeux la cheminée où se +trouvait l'argent; et la fixité attractive de ses regards pleins de +convoitise était telle, que les espèces semblaient remuer et s'avancer +vers lui. + +--Je suis heureux d'arriver dans un moment où, sans que cela vous gêne, +nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance +à Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et +recommença avec son créancier la scène de don Juan avec M. Dimanche. + +--Vous avez, je crois, des propriétés dans les départements? +demanda-t-il. + +--Oh! répondit le propriétaire, fort peu; une petite maison en +Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne +payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance, +cette petite rentrée arrive à merveille... C'est soixante francs, comme +vous savez. + +--Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la cheminée, où il prit +trois pièces d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur +la table, à quelque distance du propriétaire. + +--Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'éclaircit soudain, et il +posa également sa quittance sur la table. + +Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la scène avec inquiétude. + +--Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous êtes bourguignon, vous ne +refuserez pas de dire deux mots à un compatriote. + +Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux mâcon, il en versa +un plein verre au propriétaire. + +--Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur. + +--C'est un de mes oncles que j'ai par là-bas, et qui m'en envoie +quelques paniers de temps en temps. + +Le propriétaire s'était levé et allongeait la main vers l'argent placé +devant lui, quand Marcel l'arrêta de nouveau. + +--Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en +versant encore à boire et en forçant le créancier à trinquer avec lui et +avec les trois autres bohèmes. + +Le propriétaire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et +se disposait encore à prendre l'argent, quand Marcel s'écria: + +--Au fait, monsieur, il me vient une idée. Je me trouve un peu riche en +ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoyé un supplément à ma pension. +Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est +folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme +d'avance. + +Et, prenant soixante autres francs en écus, il les ajouta aux louis qui +étaient sur la table. + +--Je vais alors vous donner une quittance du terme à échoir, dit le +propriétaire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son +portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant, +ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des +yeux. + +--À cette proposition, les trois bohèmes, qui ne comprenaient plus rien +à la diplomatie de Marcel, restèrent stupéfaits. + +--Mais cette cheminée fume, cela est fort incommode. + +--Que ne m'en avez-vous prévenu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit +le propriétaire qui ne voulait pas être en reste de procédés. Demain, je +ferai venir les ouvriers. Et ayant terminé de remplir la seconde +quittance, il la joignit à la première, les poussa toutes les deux +devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous +ne sauriez croire combien cette somme arrive à point, dit-il. J'ai des +mémoires à payer pour réparations à mon immeuble... et j'étais fort +embarrassé. + +--Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel. + +--Oh! Je n'étais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa +main s'allongeait encore... + +--Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous +savez le proverbe: quand le vin est tiré... + +Et il emplit de nouveau le verre du propriétaire. + +--Il faut boire... + +--C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse. + +Cette fois, à un coup d'oeil que leur lança Marcel, les bohèmes +comprirent quel était son but. + +Cependant le propriétaire commençait à jouer de la prunelle d'une façon +extraordinaire. Il se balançait sur sa chaise, tenait des propos +grivois, et promettait à Marcel, qui lui demandait des réparations +locatives, des embellissements fabuleux. + +--En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas à Rodolphe, en lui +indiquant une bouteille de rhum. + +Après le premier petit verre, le propriétaire chanta une gaudriole qui +fit rougir Schaunard. + +Après le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et, +comme son épouse s'appelait Hélène, il se compara à Ménélas. + +Après le troisième petit verre, il eut un accès de philosophie, et émit +des aphorismes comme ceux-ci: + + «La vie est un fleuve. + La fortune ne fait pas le bonheur. + L'homme est éphémère. + Ah! Que l'amour est agréable!» + +Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison +clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui +s'appelait Euphémie. Et il fit un portrait si détaillé de cette jeune +personne, aux tendresses naïves, que Schaunard commença à être travaillé +par un étrange soupçon, qui devint une certitude lorsque le propriétaire +lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille. + +--Oh! Ciel! s'écria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille! +tu m'enfonces un poignard dans le coeur. + +--Qu'a-t-il donc? s'écrièrent les bohèmes, étonnés de ce langage. + +--Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Phémie; voyez ce pâté qui +sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne +maîtresse; elle commençait par ces mots: + + «Mon gros louf-louf!» + +--C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propriétaire en essayant +de se lever, sans pouvoir y parvenir. + +--Très-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jeté l'ancre. + +--Phémie! cruelle Phémie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la +peine. + +--Je lui ai meublé un petit entre-sol, rue Coquenard, numéro 12, dit le +propriétaire. C'est joli, joli... ça m'a coûté bien cher... Mais l'amour +sincère n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente... +Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre. +Pauvre chérie!... Je lui donnerai celui-là, ça lui fera plaisir... et il +allongea la main vers l'argent préparé par Marcel. Tiens, tiens! fit-il +avec étonnement en tâtonnement sur la table, où donc est-il?... + +L'argent avait disparu. + +--Il est impossible qu'un galant homme se prête à d'aussi coupables +manoeuvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de +verser le prix de mes loyers ès mains de ce vieillard débauché. Je ne +payerai point mon terme. Mais mon âme restera du moins sans remords. +Quelles moeurs! Un homme aussi chauve! Cependant le propriétaire +achevait de se couler à fond et tenait tout haut des discours insensés +aux bouteilles. + +Comme il était absent depuis deux heures, sa femme, inquiète de lui, +l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le +voyant. + +--Qu'est-ce que vous avez fait à mon maître? demanda-t-elle aux bohèmes. + +--Rien, dit Marcel; il est monté tout à l'heure pour réclamer ses +loyers; comme nous n'avions pas d'argent à lui donner, nous lui avons +demandé du temps. + +--Mais il s'est _ivrogné_, dit la domestique. + +--Le plus fort de cette besogne était fait, répondit Rodolphe: quand il +est venu ici, il nous a dit qu'il était allé ranger sa cave. + +--Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous +laisser nos quittances sans argent. + +--Vous les donnerez à sa femme, ajouta le peintre en rendant les +quittances; nous sommes d'honnêtes gens, et nous ne voulons pas profiter +de son état. + +--Ô mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en +entraînant le propriétaire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. + +--Enfin! s'écria Marcel. + +--Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent. + +--Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son +épouse de ses relations avec la jeune Phémie, et il nous donnera du +temps. + +Quand le propriétaire fut dehors, les quatre amis se remirent à boire et +à fumer. Seul, Marcel avait conservé un sentiment de lucidité dans son +ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait +dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient +s'arrêtaient toujours aux étages inférieurs; alors l'artiste venait +lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette +n'était point venue. + +--Au fait, pensa Marcel, peut-être n'était-elle point chez elle quand on +lui a porté ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle +viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne +vienne pas. Allons, à demain. Et il s'endormit au coin de l'âtre. + +Au moment même où Marcel s'endormait, rêvant d'elle, Mademoiselle +Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle était +restée jusque-là. Musette n'était point seule, un jeune homme +l'accompagnait, une voiture attendait à la porte, ils y montèrent tous +deux; la voiture partit au galop. + +La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie. + +--Où donc est Musette? s'écria tout à coup quelqu'un. + +--Où donc est le petit Séraphin? dit une autre personne. + +Madame Sidonie se mit à rire. + +--Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse +histoire. Quelle singulière créature que cette Musette! Figurez-vous... + +Et elle raconta à la société comment Musette, après s'être fâchée +presque avec le vicomte Maurice, après s'être mise en chemin pour aller +chez Marcel, était montée un instant par hasard chez elle, et comment +elle y avait rencontré le jeune Séraphin. + +--Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant +son récit: je les ai observés toute la soirée: il n'est pas maladroit, +ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire +gare, et bien fin qui les attraperait. + +C'est égal, c'est bien drôle, quand on pense que Musette est folle de +son Marcel. + +--Si elle en est folle, à quoi bon le Séraphin, un enfant presque? Il +n'a jamais eu de maîtresse, dit un jeune homme. + +--Elle veut lui apprendre à lire, fit le journaliste, qui était fort +bête quand il avait perdu. + +--C'est égal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi +Séraphin? Voilà qui me passe. + +--Hélas! Oui, pourquoi? + + * * * * * + +Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les bohèmes menaient la +plus joyeuse vie du monde. Ils restaient à table depuis le matin +jusqu'au soir. Un admirable désordre régnait dans la chambre, que +remplissait une atmosphère pantagruélique. Sur un banc presque entier de +coquilles d'huîtres était couchée une armée de bouteilles de divers +formats. La table était chargée de débris de toute nature, et une forêt +brûlait dans la cheminée. + +Le sixième jour, Colline, qui était l'ordonnateur des cérémonies, +rédigea, comme il le faisait tous les matins, le menu du déjeuner, du +dîner, du goûter et du souper, et le soumit à l'appréciation de ses +amis, qui le revêtirent chacun de leur paraphe, en signe +d'acquiescement. + +Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de +prendre l'argent nécessaire à la consommation du jour, il recula de deux +pas, et devint blême comme le spectre de Banquo. + +--Qu'y a-t-il? demandèrent nonchalamment les autres. + +--Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe. + +--Diable! Diable! firent les autres, ça va causer des remaniements dans +notre menu. Enfin, trente sous bien employés!... C'est égal, nous aurons +difficilement des truffes. + +Quelques instants après, la table était servie. On y voyait trois plats +dressés avec beaucoup de symétrie: + +Un plat de harengs; +Un plat de pommes de terre; +Un plat de fromage. + +Dans la cheminée fumaient deux petits tisons gros comme le poing. + +Au dehors la neige tombait toujours. + +Les quatre bohèmes se mirent à table et déployèrent gravement leurs +serviettes. + +--C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un goût de faisan. + +--Ça tient à la manière dont je l'ai arrangé, répliqua Colline; le +hareng a été méconnu. + +En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint +frapper à la porte. Marcel, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir, +courut ouvrir. + +Musette lui sauta au cou, et le tint embrassé pendant cinq minutes. +Marcel la sentit trembler dans ses bras. + +--Qu'as-tu? lui demanda-t-il. + +--J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la cheminée. + +--Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu! + +--Oui, dit Musette en regardant sur la table les débris du festin qui +servait depuis cinq jours; je viens trop tard. + +--Pourquoi? fit Marcel. + +--Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les +genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains étaient +violettes. + +--Tu n'étais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas à l'oreille. + +--Moi! Pas libre! s'écria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise +au milieu des étoiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un +signe, que je descendrais auprès de toi. Moi! Pas libre!... Elle se +remit à trembler. + +--Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans +compter que la cinquième est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise +contre le mur, il en jeta les morceaux dans la cheminée. Le feu +ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe à +Colline et à Schaunard, le poëte les emmena avec lui. + +--Où allez-vous? demanda Marcel. + +--Nous allons acheter du tabac, répondirent-ils. + +--À la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence à +Marcel, qui le remercia du regard. + +--Pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt? demanda-t-il de nouveau à Musette +lorsqu'ils furent seuls. + +--C'est vrai, je suis un peu en retard... + +--Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les +Pyrénées? dit Marcel. + +Musette baissa la tête et demeura silencieuse. + +--Ah! Méchante fille! reprit mélancoliquement l'artiste en frappant +légèrement avec la main sur le corsage de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu +as donc là-dessous? + +--Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci. + +--Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai écrit? + +--Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant à +plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer à côté de +toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe +pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis +partie pour venir ici; mais c'était plus fort que moi... Je me suis mise +en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites +mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu'à demain. Veux-tu? + +--Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi dîner. +Tu es venue trop tard, répéta-t-il. + +--Ah! Bah! dit Musette, ça ressemblera mieux à autrefois. + + * * * * * + +Rodolphe, Colline et Schaunard restèrent vingt-quatre heures à aller +chercher leur tabac. Quand ils revinrent à la maison, Marcel était seul. + +Après six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette. + +Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle +paraissait triste. + +--Je me suis querellée avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal +quittés. + +--Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore auprès de +lui. + +--Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller +respirer l'air de cette vie-là. Mon existence folle est comme une +chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le +refrain. + + + + +XX + +_MIMI A DES PLUMES_ + + +I + +«Eh! Non, non, non, vous n'êtes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous +n'êtes plus Mimi. + +«Vous êtes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; après-demain peut-être +serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez posé le pied sur +l'escalier des grandeurs; la porte de vos rêves s'est enfin ouverte à +deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer +victorieuse et triomphante. J'étais bien sûr que vous finiriez ainsi une +nuit ou l'autre. Il fallait que ce fût, d'ailleurs; vos mains blanches +étaient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau +d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous +préférons encore celui que la jeunesse donnait à votre beauté, qui, par +vos yeux bleus et votre visage pâle, semblait écarteler d'azur sur champ +de lis. Noble ou vilaine, allez, vous êtes toujours charmante; et je +vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied +rapide et finement chaussé, aidant d'une main gantée le vent à soulever +les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir, +beaucoup pour laisser voir vos jupons brodés et vos bas transparents. +Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez même +plongée dans une profonde perplexité à propos du voile en riche dentelle +qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il +s'agissait de savoir lequel valait le mieux et était le plus profitable +à votre coquetterie, de porter ce voile baissé ou relevé. En le portant +baissé, vous risquiez de n'être pas reconnue par ceux de vos amis que +vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient passé dix fois près +de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle +Mimi. D'un autre côté, en portant ce voile relevé, c'était lui qui +risquait de ne pas être vu, et alors, à quoi bon l'avoir? Vous avez +spirituellement tranché la difficulté, en baissant et en relevant tour à +tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tramé sans doute dans +ces contrées d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, à lui tout +seul, a coûté plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah! +Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous +le voyez, quand je vous disais: patience, ne désespérez pas; l'avenir +est gros de cachemires, d'écrins brillants, de petits soupers, etc. Vous +ne vouliez pas me croire, incrédule! Eh bien, mes prédictions se sont +pourtant réalisées, et je vaux bien, je l'espère, votre _Oracle des +Dames_, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez acheté cinq sous à +un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'éternelles +interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes +prophéties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous +n'en resterez pas là? Si je vous disais qu'en prêtant l'oreille +j'entends déjà sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le +piétinement et les hennissements des chevaux attelés à un coupé bleu, +conduit par un cocher poudré qui abaisse le marchepied devant vous en +disant: «Où va Madame?» me croiriez-vous encore si je vous disais aussi +que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but +d'une ambition que vous avez longtemps caressée, vous tiendrez une table +d'hôte à Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtisée par de +vieux militaires et des Céladons à la réforme, qui viendront faire chez +vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver +à cette époque où le soleil de votre jeunesse aura déjà décliné, +croyez-moi, chère enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et +de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de +vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des +fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra +tour à tour briller sur votre tête le tortil des baronnes, la couronne +des comtesses et le diadème emperlé des marquises; vous prendrez pour +devise: _Inconstance_, et vous saurez, selon le caprice ou la nécessité, +satisfaire, chacun à son tour ou même à la fois, tous ces nombreux +adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre +coeur comme on fait la queue à la porte d'un théâtre où l'on joue une +pièce en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit allégé de +souvenirs, remplacés par des ambitions; allez, la route est belle, et +nous la souhaitons longtemps douce à vos pieds: mais nous souhaitons +surtout que toutes ces somptuosités, ces belles toilettes ne deviennent +pas trop tôt le linceul où s'ensevelira votre gaieté.» + +Ainsi parlait le peintre Marcel à la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il +venait de rencontrer trois ou quatre jours après son second divorce avec +le poëte Rodolphe. Bien qu'il se fût efforcé de mettre une sourdine aux +railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point +dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu +respectueux pour son titre nouveau, il s'était moqué d'elle à outrance. + +--Vous êtes méchant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal: +j'ai toujours été très-bonne fille avec vous quand j'étais la maîtresse +de Rodolphe; mais si je l'ai quitté, après tout, c'est sa faute. C'est +lui qui m'a renvoyée presque sans délai; et encore, comment m'a-t-il +traitée pendant les derniers jours que j'ai passés avec lui? J'ai été +bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'était que +Rodolphe: un caractère pétri de colère et de jalousie, qui me tuait par +petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour était +dangereux comme une arme à feu; et quelle existence que celle que j'ai +menée pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me +faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe, +vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misère qui me l'a fait +quitter, non, je vous l'assure, j'y étais habituée d'abord; et puis, je +vous le répète, c'est lui qui m'a renvoyée. Il a marché à deux pieds sur +mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de coeur si je restais +avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse +un autre amant; il a même été jusqu'à me désigner un jeune homme qui me +faisait la cour, et il a, par ses défis, servi de trait d'union entre +moi et ce jeune homme. J'ai été avec lui autant par dépit que par +nécessité, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime +pas les _si_ jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des +harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas, +et je ferais encore de même si c'était à refaire. Maintenant qu'il ne +m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est +furieux et très-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontré ces +jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'étonne pas, j'étais bien +sûre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait après moi; mais vous +pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout +à fait sérieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu, +Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien changé? demanda Mimi avec un autre +accent. + +--Bien changé, en effet, répondit Marcel. Assez changé. + +--Il se désole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse? +Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela eût une fin, à la +fin. Consolez-le... vous. + +--Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est +fait. Ne vous inquiétez pas, Mimi. + +--Vous ne dites pas la vérité, mon cher, reprit Mimi avec une petite +moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous +saviez dans quel état je l'ai vu, la veille de mon départ! C'était le +vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant, +parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour. + +--Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les +anciens disaient: _Dies Veneris_. + +--Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en +revenais donc de chez Paul; j'ai trouvé Rodolphe qui m'attendait en +faisant sentinelle dans la rue. Il était tard, plus de minuit, et +j'avais faim, car j'avais mal dîné. Je priai Rodolphe d'aller chercher +quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure après; il avait +beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin, +des sardines, du fromage et un gâteau aux pommes. Je m'étais couchée +pendant son absence; il dressa le couvert près du lit; je n'avais pas +l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il était pâle comme la +mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme +qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperçut plusieurs +paquets de mes hardes qui étaient à terre. Cette vue parut lui faire du +mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir. +Quand tout fut préparé, nous commençâmes à manger; il essaya de me faire +boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le coeur tout +serré. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on +entendait le vent qui soufflait dans la cheminée. C'était bien triste. +Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la +mienne, et je sentis sa main trembler, elle était à la fois brûlante et +glacée. + +--C'est le souper des funérailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je +ne répondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la +sienne. + +--J'ai sommeil, lui dis-je à la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me +regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma tête pour me garantir +du froid; il ôta cette cravate sans parler. + +--Pourquoi ôtes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid. + +--Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te coûtera guère, +remets, pour cette nuit, ton petit bonnet rayé. + +C'était un bonnet de nuit en indienne rayée, blanc et brun. Rodolphe +aimait beaucoup à me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles +nuits, car c'était ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant +que c'était la dernière fois que j'allais dormir auprès de lui, je +n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai +prendre mon bonnet rayé qui était au fond d'un de mes paquets: par +mégarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperçut, et +cacha les paquets, comme il avait déjà fait. + +--Bonsoir, me dit-il.--Bonsoir, lui répondis-je. Je croyais qu'il allait +m'embrasser, et je ne l'aurais pas empêché, mais il prit seulement ma +main, qu'il porta à ses lèvres. Vous savez, Marcel, combien il était +fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je +sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et +il avait placé sa tête sur mon épaule, qui ne tarda pas à être toute +mouillée. Rodolphe était dans un état affreux. Il mordait les draps du +lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je +sentais toujours ses larmes couler sur mes épaules, qu'elles brûlaient +d'abord, et qu'elles glaçaient ensuite. En ce moment-là, j'eus besoin de +tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot à +dire, je n'avais qu'à retourner la tête: ma bouche aurait rencontré +celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommodés encore une fois. Ah! +un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que +tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une +fois, vous rappelez-vous? J'allais céder, je le sentais; j'allais +revenir la première, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait +vraiment n'avoir point d'âme pour rester insensible devant de pareilles +douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille: +«Tu n'as point de coeur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.» +Ah! en me rappelant ces duretés, j'aurais vu Rodolphe près d'expirer et +il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais détourné ma lèvre, +et que je l'aurais laissé mourir. À la fin, vaincue par la fatigue, je +m'endormis à moitié. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je +vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour +revint et que je regardai dans ce lit, où j'avais dormi pour la dernière +fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un +autre, j'ai été épouvantablement effrayée en voyant des ravages que +cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe. + +Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre +aux premiers pas qu'il fit, tant il était faible et abattu. Cependant il +s'habilla très-vite, et me demanda seulement où en étaient mes affaires +et quand je partais. Je lui répondis que je n'en savais rien. Il s'en +alla sans me dire à revoir, sans me serrer la main. Voilà comment nous +nous sommes quittés. Quel coup il a dû recevoir dans le coeur lorsqu'il +ne m'a plus trouvée en rentrant, hein? + +--J'étais là lorsque Rodolphe est rentré, dit Marcel à Mimi essoufflée +d'avoir parlé aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la +maîtresse d'hôtel, celle-ci lui a dit: + +--La petite est partie. + +--Ah! répondit Rodolphe, cela ne m'étonne pas; je m'y attendais. Et il +monta dans sa chambre, où je le suivis, craignant aussi quelque crise; +mais il n'en fut rien. + +--Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce +sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons +dîner. + +Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait +un dîner très-sobre dans un restaurant où vous alliez quelquefois manger +avec lui. J'avais demandé du vin de Beaune pour étourdir un peu +Rodolphe. + +--C'était le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent +ensemble, à cette table où nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle +me disait, en tendant son verre déjà plusieurs fois vidé: «Verse encore, +cela me met du _baume_ dans le coeur.» C'était un mot assez médiocre, +trouves-tu pas? Digne tout au plus de la maîtresse d'un vaudevilliste. +Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant disposé à s'enfoncer dans les +sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus +question de vous. Il passa la soirée entière avec moi, et parut aussi +calme que la Méditerranée. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que ce calme +n'avait rien d'affecté. C'était de l'indifférence sincère. À minuit nous +rentrâmes. + +--Tu parais surpris de ma tranquillité dans la situation où je me +trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si +elle est vulgaire, elle a du moins le mérite d'être juste. Mon coeur est +comme une fontaine dont on a laissé le robinet ouvert toute la nuit; le +matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En vérité, de même est +mon coeur: j'ai pleuré cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela +est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une +nuit de souffrances, me voilà ruiné, complétement à sec, ma parole +d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce même lit où j'ai failli +rendre l'âme la nuit dernière, près d'une femme qui n'a pas plus remué +qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa tête sur +l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une +excellente journée. + +--Comédie, pensai-je en moi-même; je ne serai pas plus tôt parti, qu'il +battera les murailles avec sa tête. Cependant je laissai Rodolphe seul, +et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas. À trois heures du +matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y +descendis en toute hâte, croyant le trouver au milieu de quelque fièvre +désespérée... + +--Eh bien? dit Mimi. + +--Eh bien, ma chère, Rodolphe dormait, le lit n'était pas défait, et +tout prouvait que son sommeil avait été calme, et qu'il n'avait pas +tardé à s'y abandonner. + +--C'est possible, dit Mimi: il était si fatigué de la nuit précédente... +mais le lendemain?... + +--Le lendemain, Rodolphe est venu m'éveiller de bonne heure, et nous +avons été louer des chambres dans un autre hôtel, où nous sommes +emménagés le soir même. + +--Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous +occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre où il m'a tant +aimée? + +--Il a fait ses paquets tranquillement, répondit Marcel; et comme il +avait trouvé dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez +oubliée, ainsi que deux ou trois lettres également à vous... + +--Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je +les ai oubliés exprès pour qu'il lui restât quelque souvenir de moi. +Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle. + +--Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jeté les lettres dans la +cheminée et les gants par la fenêtre; mais sans geste de théâtre, sans +pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se débarrasse +d'une chose inutile. + +--Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon coeur je +souhaite que cette indifférence dure. Mais encore une fois, là, bien +sincèrement, je ne crois pas à une guérison si rapide, et, malgré tout +ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre poëte a le coeur +brisé. + +--Cela se peut, répondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je +me trompe fort, les morceaux sont encore bons. + +Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait +sa nouvelle maîtresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut +parfaitement désagréable avec M. le vicomte. Il se coucha à ses genoux +et lui roucoula sa romance favorite, à savoir: qu'elle était charmante, +pâle comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout à +cause des beautés de son âme. + +--Ah! pensait Mimi en déroulant les ondes de ses cheveux bruns sur la +neige de ses épaules, mon amant Rodolphe n'était pas si exclusif. + + +II + +Ainsi que Marcel l'avait annoncé, Rodolphe paraissait être radicalement +guéri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours +après sa séparation d'avec elle, on vit reparaître le poëte complétement +métamorphosé. Il était mis avec une élégance qui devait le rendre +méconnaissable pour son miroir même. Rien en lui, du reste, ne semblait +faire craindre qu'il fût dans l'intention de se précipiter dans les +abîmes du néant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec +toutes sortes d'hypocrisies condoléantes. Rodolphe était en effet +parfaitement calme; il écoutait, sans que les plis de son visage se +dérangeassent, les récits qui lui étaient faits sur la nouvelle et +somptueuse existence de sa maîtresse, qui se plaisait à le faire +renseigner sur son compte par une jeune femme qui était restée sa +confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les +soirs. + +--Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au poëte, elle +en paraît follement _amourachée_; une seule chose l'inquiète, elle +craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites +qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa +maîtresse et il a deux ans de salle d'armes. + +--Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je +n'ai aucunement envie d'aller répandre du vinaigre dans les douceurs de +sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser +sa dague au clou, comme _Gastibelza_, l'homme à la carabine. Je n'en +veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur +d'être en nourrice chez les illusions. + +Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l'attitude avec laquelle +son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n'oubliait +pas de répondre en haussant les épaules: + +--C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela +deviendra. + +Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même +fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les +transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait +aux orageuses tempêtes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant. +L'oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d'amour, l'oubli +qu'ils appellent à grands cris, et qu'à grands cris ils repoussent quand +ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait +subitement, tout à coup, et sans qu'il eût pu s'en défendre, envahi le +coeur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y +tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la +mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses +qui s'étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les +êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la +plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se +rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de +cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si +frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s'était si souvent endormi, il +n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et +dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s'en rappelait +point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son +divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux, +il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne. + +--Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina +curieusement Rodolphe. + +Voyant qu'il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton +condoléant. + +--Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il +aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que +plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri. + +--Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade, +mon cher. + +--Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je +sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre +figure. + +--Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis +très-ennuyé ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous +n'avez pas absolument mis le doigt dessus. + +--Bon, pourquoi vous défendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas +comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis près de deux ans. + +--Ils me disent tous la même chose, fit Rodolphe impatienté. Eh bien, +sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis +profondément triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici +pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait +m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voilà, voilà pourquoi +je suis ennuyé. + +--Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant. + +--Point mauvais; bon, au contraire, très-bon, excellent même. Suivez mon +raisonnement, et vous allez voir. + +--Voyons, dit le poëte, je vous écoute; prouvez-moi un peu comment on +peut raisonnablement avoir l'air si attristé, parce qu'un tailleur vous +manque de parole. Allez, allez, je vous attends. + +--Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent +les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite +très-importante, et je ne la puis faire à cause que je n'ai pas mon +habit. Y êtes-vous? + +--Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant à désolation. Vous êtes +désolé... parce que... enfin. Vous êtes très-bête de faire des poses +avec moi. Voilà mon opinion. + +--Mon ami, dit Rodolphe, vous êtes bien obstiné; il y a toujours de quoi +être désolé lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir, +parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent +bien tort de dire, à propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une +autre fois. Je me résume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une +femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'où je l'aurais +peut-être ramenée chez moi, si ç'avait été plus court que d'aller chez +elle, et même si ç'avait été le plus long. Dans cette maison il y avait +une soirée, dans une soirée on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit, +mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais +pas à la soirée, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-être +rencontrée par un autre; je ne la ramène ni chez moi ni chez elle, où +elle est peut-être ramenée par un autre. Donc, comme je vous disais, je +manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis désolé, donc j'en ai +l'air, et c'est tout naturel. + +--Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre +pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouvé là, +dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue. + +--Je le faisais aussi parfaitement. + +--Mais, continua l'autre, nous sommes là dans le quartier où habite +votre ancienne maîtresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne +l'attendiez pas? + +--Quoique séparé d'elle, des raisons particulières m'ont obligé à rester +dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi éloignés que +si nous restions elle à un pôle et moi à l'autre. D'ailleurs, à l'heure +qu'il est, mon ancienne maîtresse est au coin de son feu et prend des +leçons de grammaire française avec M. le vicomte Paul, qui veut la +ramener à la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la +gâter! Enfin, ça le regarde, maintenant qu'il est le rédacteur en chef +de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos réflexions sont absurdes, +et qu'au lieu d'être sur la trace effacée de mon ancienne passion, je +suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est déjà ma voisine +un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens à faire tout le +chemin nécessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas +longtemps à nous entendre. + +--Vraiment! dit le poëte, vous êtes amoureux, déjà? + +--Voilà comme je suis, répondit Rodolphe: mon coeur ressemble à ces +logements qu'on met en location, sitôt qu'un locataire les quitte. Quand +un amour s'en va de mon coeur, je mets écriteau pour appeler un autre +amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement réparé. + +--Et quelle est cette nouvelle idole? Où l'avez-vous connue, et quand? + +--Voilà, dit Rodolphe, procédons par ordre. Quand Mimi a été partie, je +me suis figuré que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je +m'imaginai que mon coeur était mort de fatigue, d'épuisement, de tout ce +que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop +vite, que la chose était croyable. Bref, je le crus mort, bien mort, +très-mort, et je songeais à l'enterrer, comme M. Marlborough. À cette +occasion, je donnai un petit dîner de funérailles où j'invitai +quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine +lamentable, et les bouteilles avaient un crêpe à leur goulot. + +--Vous ne m'avez pas invité! + +--Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage où vous demeurez! + +--Un des convives avait amené une femme, une jeune femme, délaissée +aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de +mes amis, un garçon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment. +Il parla à cette jeune veuve des qualités de mon coeur, ce pauvre défunt +que nous allions enterrer, et l'invita à boire à son repos éternel. +Allons donc, dit-elle en élevant son verre, je bois à sa santé, au +contraire; et elle me lança un coup d'oeil, un coup d'oeil à réveiller +un mort, comme on dit, et c'était ou jamais l'occasion de dire ainsi, +car elle n'avait pas achevé son toast que je sentis mon coeur chanter +aussitôt l'_O Filii_ de la résurrection. Qu'est-ce que vous auriez fait +à ma place? + +--Belle question!... comment se nomme-t-elle? + +--Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment où nous +signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les délais +légaux au point de vue de certaines gens; mais voilà, je sollicite près +de moi-même, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma +future m'apportera en dot la gaieté, qui est la santé de l'esprit, et la +santé, qui est la gaieté du corps. + +--Elle est jolie? + +--Très-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se débarbouille le +matin avec la palette de Watteau. + + Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs + Allument l'incendie aux quatre coins des coeurs. + +Témoin le mien. + +--Une blonde? vous m'étonnez. + +--Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'ébène, je passe au blond; et +Rodolphe se mit à chanter en gambadant: + + Et nous chanterons à la ronde, + Si vous voulez, + Que je l'adore, et qu'elle est blonde + Comme les blés. + +--Pauvre Mimi, dit l'ami, sitôt oubliée! + +Ce nom, jeté dans la gaieté de Rodolphe, donna subitement un autre tour +à la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta +longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les +terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle était partie; comment il +s'était désolé parce qu'il avait pensé qu'avec elle elle emportait tout +ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours +après, il avait reconnu qu'il s'était trompé, en sentant les poudres de +son coeur, inondées par tant de sanglots et de larmes, se réchauffer, +s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de +passion que lui avait lancé la première femme qu'il avait rencontrée. Il +lui raconta cet envahissement subit et impérieux que l'oubli avait fait +en lui, sans même qu'il eût appelé au secours de sa douleur, et comment +cette douleur était morte, ensevelie dans cet oubli. + +--Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au poëte, qui, +sachant par coeur et par expérience tous les douloureux chapitres des +amours brisés, lui répondit: + +--Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour +les autres. Ce qui vous arrive m'est arrivé. Les femmes que nous aimons, +lorsqu'elles deviennent nos maîtresses, cessent pour nous d'être ce +qu'elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux +de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du poëte. Comme un +peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoilé +d'une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux +rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de +créatures inintelligentes, maussades ou méchantes; et quand elles ont +ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans +l'azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement; +nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous +parlons notre langue et qui ne nous comprend pas. + +Cependant que cette créature, aux pieds de laquelle nous vivons +prosternés, s'arrache elle-même la divine enveloppe, sous laquelle nous +l'avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses +mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main à la place de son +coeur, où rien ne bat plus, où rien n'a jamais battu peut-être; +cependant qu'elle écarte son voile et nous montre ses yeux éteints, et +sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et +nous nous écrions: «Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi. +Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un coeur qui a toute sa +juvénilité; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond +de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!» + +Puis à la fin, oh! Bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau +nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que +nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la +misérable qui la veille a été notre idole; nous lui reprenons les voiles +d'or de notre poésie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur +les épaules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ à l'état d'idole +auréolée: et voilà comme nous sommes tous, de monstrueux égoïstes, +d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce +pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu. + + Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse? + +--C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-là, +dit Rodolphe au poëte. + +--Oui, répondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moitié et demie +des vérités. Bonsoir. + +Deux jours après, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une +nouvelle maîtresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui +embrassait aussi souvent les mains qu'à elle. + +--Aussi souvent, répondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux +les uns après les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu'à ce +qu'il ait fini. + +--Ah! répondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien +heureux qu'il n'ait pas imaginé de m'en faire autant, nous serions +restés ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai +qu'il ne m'aime plus du tout, vous? + +--Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore? + +--Moi, je ne l'ai jamais aimé de ma vie. + +--Si, Mimi, si, vous l'avez aimé, à ces heures où le coeur des femmes +change de place. Vous l'avez aimé, et ne vous en défendez pas, car c'est +votre justification. + +--Ah! bah! dit Mimi, voilà qu'il en aime une autre, maintenant. + +--C'est vrai, fit Marcel, mais _n'empêche_. Plus tard, votre souvenir +sera pour lui pareil à ces fleurs qu'on place encore toutes fraîches et +toutes parfumées entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps +après, on retrouve mortes, décolorées et flétries, mais ayant conservé +toujours comme un vague parfum de leur fraîcheur première. + +Un soir qu'elle fredonnait à voix basse autour de lui, M. le vicomte +Paul dit à Mimi: + +--Que chantez-vous là, ma chère? + +--L'oraison funèbre de nos amours que mon amant Rodolphe a composée +dernièrement. Et elle se mit à chanter: + + Je n'ai plus le sou, ma chère, et le Code, + Dans un cas pareil, ordonne l'oubli; + Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode, + Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi? + + C'est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère, + Sans compter les nuits, passé d'heureux jours. + Ils n'ont pas duré longtemps; mais qu'y faire? + Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts. + + + + +XXI + +_ROMÉO ET JULIETTE_ + + +Mis comme une gravure de son journal _l'Écharpe d'Iris_, ganté, verni, +rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à +l'oeil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir +du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le +boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui. + +Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup +survenu dans sa vie privée? + +--À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache, +mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des +belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le +philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reconnut bien +vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne +pas le reconnaître? Colline était chargé, comme toujours, d'une douzaine +de bouquins. Vêtu de cet immortel paletot noisette dont la solidité fait +croire qu'il a été construit par les romains, et coiffé de ce fameux +chapeau à grands rebords, dôme en castor sous lequel s'agitait l'essaim +des rêves hyperphysiques, et qui a été surnommé l'armet de Mambrin de la +philosophie moderne, Gustave Colline marchait à pas lents, et ruminait +tout bas la préface d'un ouvrage qui était depuis trois mois sous +presse... dans son imagination. + +Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline +crut un instant le reconnaître; mais la suprême élégance étalée par le +poëte jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude. + +--Rodolphe ganté, avec une canne, chimère! Utopie! Quelle aberration! +Rodolphe frisé! Lui qui a moins de cheveux que _l'Occasion_. Où donc +avais-je la tête? D'ailleurs, à l'heure qu'il est, mon malheureux ami +est en train de se lamenter, et compose des vers mélancoliques sur le +départ de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a planté là, ai-je ouï dire. +Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande +distinction dans la manière de préparer le café, qui est le breuvage des +esprits sérieux. Mais j'aime à croire que Rodolphe se consolera, et +qu'il prendra bientôt une nouvelle _cafetière_. + +Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se +serait volontiers crié _bis_... si la voix grave de la philosophie ne +s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique +holà à cette débauche d'esprit. + +Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien +forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté, +avec une canne; c'était impossible, mais c'était vrai. + +--Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi, +j'en suis sûr. + +--Et moi aussi, répondit Rodolphe. + +Et Colline se mit à considérer son ami, en donnant à son visage +l'expression employée par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la +surprise. Mais tout à coup il aperçut deux objets bizarres dont Rodolphe +était chargé: 1º une échelle de corde; 2º une cage dans laquelle +voltigeait un oiseau quelconque. À cette vue, la physionomie de Gustave +Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oublié +dans son tableau des passions. + +--Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de +ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire; +seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes +interrogations et mes réponses. + +Et tous deux entrèrent dans un café. + +Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que +la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à +chanter dans une langue inconnue à Colline, qui était cependant +polyglotte. + +--Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est +que ça? + +--C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, répondit Rodolphe +avec un accent de mandoline. + +--Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau. + +--Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la +brise, c'est une horloge. + +--Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement. + +--Soit. As-tu lu Shakspeare? + +--Si je l'ai lu! _To be or not be_. C'était un grand philosophe... Oui, +je l'ai lu. + +--Te souviens-tu de _Roméo et Juliette_? + +--Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter: + + Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, + Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète, + Non, c'est le rossignol... + +Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après? + +--Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne +comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux +d'une femme qui s'appelle Juliette. + +--Eh bien, après? continua Colline impatienté. + +--Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan, +c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne +m'appelle plus Rodolphe, je me nomme _Roméo Montaigu_, et tu m'obligeras +de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le +sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est +pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval +pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée. + +--Pour tuer Tybald? dit Colline. + +--Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit +me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément +posséder un balcon. + +--Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline. + +--Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du +rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à +quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira +de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce +n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-à-dire non, il n'est +pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas, +nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de +me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et +j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps +un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma +Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe? + +--C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi +le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méconnaissable... Tu +es donc devenu riche? + +Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui +jeta négligemment un louis en disant: + +--Payez-vous! + +Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter. + +--Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça sonne tant que ça? + +--Quelques louis seulement. + +--Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'étonnement; +montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se séparent, +Colline pour aller raconter les moeurs opulentes et les nouvelles amours +de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui. + +Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des +amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel, +le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de +changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le +propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous +deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et +arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La +chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable +qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des +meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter +le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce +que dois.» + +Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des +fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux. +Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était +venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien +faire. + +--Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais +seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure, +qu'elle s'y tienne! Le jour où elle marquera minuit cinq minutes, je +déménage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se +soumettre à l'impérieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime +qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute +par minute, et vous dit à chaque instant: voici une partie de ta vie qui +s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre où se +trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels +la nonchalance et la rêverie sont impossibles... Une pendule dont les +aiguilles s'allongent jusqu'à votre lit et viennent vous piquer le matin +quand vous êtes encore plongé dans les molles douceurs du premier +réveil... Une pendule dont la voix vous crie: _ding, ding, ding_! C'est +l'heure des affaires, quitte ton rêve charmant, échappe aux caresses de +tes visions (et quelquefois à celles des réalités). Mets ton chapeau, +tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en à tes affaires, c'est +l'heure, _ding, ding..._ C'est déjà bien assez d'avoir l'almanach... Que +ma pendule reste donc paralysée, sinon... + +Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se +sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque +toujours en entrant dans un nouveau logement. + +--Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une +influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos +actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si +jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore +elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans +échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas! +quelle sera ma vie entre ces quatre murs? + + * * * * * + +Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de +clartés et résonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crémaillère, +et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe +lui-même s'était laissé gagner par la bonne humeur contagieuse de ses +convives. Isolé dans un coin avec une jeune femme venue là par hasard et +dont il s'était emparé, le poëte madrigalisait avec elle de la parole et +des mains. Vers la fin de la _fête_, il avait obtenu un rendez-vous pour +le lendemain. + +--Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soirée n'a pas été trop +mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon séjour ici. + +Le lendemain, à l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La +soirée se passa seulement en explications. Juliette avait appris la +récente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait +tant aimée; elle savait qu'après l'avoir quittée déjà une fois, Rodolphe +l'avait reprise, et elle craignait d'être la victime d'un nouveau +_revenez-y_ de l'amour. + +--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie, +je n'ai point du tout envie de jouer un rôle ridicule. Je vous préviens +que je suis très-méchante; une fois _maîtresse_ ici, et elle souligna +par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cède +point ma place. + +Rodolphe appela toute son éloquence à la rescousse pour la convaincre +que ses craintes n'étaient point fondées, et la jeune femme ayant de son +côté bon désir d'être convaincue, ils finirent par s'entendre. +Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe +voulait que Juliette restât, et celle-ci prétendit s'en aller. + +--Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous +arriverons bien toujours où nous devons arriver, à moins que vous ne +vous arrêtiez en route; je reviendrai demain. + +Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en +retourner de même quand sonnait minuit. + +Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou même en +caprice, il était de cette école de voyageurs qui n'ont jamais +grand'hâte d'arriver, et qui, à la route droite menant au but +directement, préfèrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le +rendent pittoresque. Cette petite préface sentimentale eut pour résultat +d'entraîner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et +c'était sans doute pour l'amener à ce point où le caprice, mûri par la +résistance qu'on lui oppose, commence à ressembler à de l'amour, que +Mademoiselle Juliette avait employé ce stratagème. + +--À chaque nouvelle visite qu'elle faisait à Rodolphe, Juliette +remarquait un ton de sincérité plus prononcé dans ce qu'il lui disait. +Il éprouvait, lorsqu'elle était un peu en retard, de ces impatiences +symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui écrivait même +des lettres dont le langage avait de quoi lui faire espérer qu'elle +deviendrait prochainement sa _maîtresse légitime_. + +Comme Marcel, qui était son confident, avait une fois surpris une des +épîtres de Rodolphe, il lui dit en riant: + +--Est-ce du style, ou bien penses-tu réellement ce que tu dis là? + +--Vraiment oui, je le pense, répondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu +étonné; mais cela est ainsi. J'étais, il y a huit jours, dans une +situation d'esprit très-triste. Cette solitude et ce silence, qui +avaient succédé si brutalement aux tempêtes de mon ancien ménage, +m'épouvantaient horriblement; mais Juliette est arrivée presque +subitement. J'ai entendu résonner à mon oreille les fanfares d'une +gaieté de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins +de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement +laissé entraîner à suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-être +amené à l'amour. J'aime à aimer. + +Cependant Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne tenait plus +guère qu'à lui d'amener une conclusion à ce petit roman; et c'est alors +qu'il avait imaginé de copier dans Shakspeare la mise en scène des +amours de _Roméo et Juliette_. Sa future maîtresse avait trouvé l'idée +amusante et consentit à se mettre de moitié dans la plaisanterie. + +C'était le soir même où ce rendez-vous était fixé que Rodolphe rencontra +le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette échelle de soie +en corde qui devait lui servir à escalader le balcon de Juliette. Le +marchand d'oiseaux auquel il s'était adressé n'ayant point de rossignol, +Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les +matins, au lever de l'aube. + +Rentré chez lui, le poëte fit cette réflexion qu'une ascension sur une +échelle de corde n'était point chose facile, et qu'il était bon de faire +une petite répétition de la scène du balcon, s'il ne voulait pas, outre +les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et +maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attaché son +échelle à deux clous, solidement enfoncés dans le plafond, Rodolphe +employa les deux heures qui lui restaient à faire de la gymnastique; et, +après un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal à +pouvoir franchir une dizaine d'échelons. + +--Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sûr de mon affaire, +et d'ailleurs, si je restais en chemin _l'amour me donnerait des ailes_. + +Et, chargé de son échelle et de sa cage à pigeon, il se rendit chez +Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre était située au +fond d'un petit jardin et possédait bien, en effet, une espèce de +balcon. Mais cette chambre était au rez-de-chaussée, et ce balcon +pouvait s'enjamber le plus facilement du monde. + +Aussi Rodolphe fut-il tout atterré lorsqu'il s'aperçut de cette +disposition locale qui mettait à néant son poétique projet d'escalade. + +--C'est égal, dit-il à Juliette, nous pourrons toujours exécuter +l'épisode du balcon. Voilà un oiseau qui nous éveillera demain par sa +voix mélodieuse, et nous avertira du moment précis où nous devrons nous +séparer l'un de l'autre avec désespoir. Et Rodolphe accrocha la cage +dans un angle de la chambre. + +Le lendemain, à cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact, +et remplit la chambre d'un roucoulement prolongé qui aurait réveillé les +deux amants s'ils avaient dormi. + +--Eh bien, dit Juliette, voilà le moment d'aller sur le balcon et de +nous faire des adieux désespérés; qu'en penses-tu? + +--Le pigeon _avance_, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil +ne se lève qu'à midi. + +--C'est égal, dit Juliette, je me lève, moi. + +--Tiens! Pourquoi faire? + +--J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien +un peu. + +--C'est extraordinaire l'accord qui règne dans nos sympathies, j'ai +également une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en +s'habillant en toute hâte. + +Juliette avait déjà allumé du feu, et cherchait dans son buffet si elle +ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches. + +--Tiens, dit-il, des oignons! + +--Et du lard, dit Juliette. + +--Et du beurre. + +--Et du pain. + +--Hélas! C'était tout! + +Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur +son perchoir. + +Roméo regarda Juliette, Juliette regarda Roméo; tous deux regardèrent le +pigeon. + +Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule était fixé; +il en aurait appelé en cassation que c'eût été peines perdues, la faim +est une si cruelle conseillère. + +Rodolphe avait allumé du charbon, et faisait revenir du lard dans le +beurre frémissant; il avait l'air grave et solennel. + +Juliette épluchait des oignons dans une attitude mélancolique. + +Le pigeon chantait toujours, c'était sa _Romance du saule_. + +À ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole. + +Cinq minutes après, le beurre chantait encore; mais, pareil aux +_templiers_, le pigeon ne chantait plus. + +Roméo et Juliette avaient accommodé leur pendule à la crapaudine. + +--Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant à table. + +--Il était bien tendre, fit Roméo en découpant son _réveille-matin_ +parfaitement rissolé. + +Et les deux amants se regardèrent et se surprirent ayant chacun une +larme dans les yeux. + +...Hypocrites, c'étaient les oignons qui les faisaient pleurer! + + + + +XXII + +_ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI_ + + +I + +Pendant les premiers jours de sa rupture définitive avec Mademoiselle +Mimi, qui l'avait quitté, comme on se rappelle, pour monter dans les +carrosses du vicomte Paul, le poëte Rodolphe avait cherché à s'étourdir +en prenant une autre maîtresse. + +Celle-là même qui était blonde, et pour laquelle nous l'avons vu +s'habiller en Roméo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette +liaison, qui n'était chez lui qu'une affaire de dépit, et chez l'autre +qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue durée. Cette +jeune fille n'était, après tout, qu'une folle personne, vocalisant dans +la perfection le solfége de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer +l'esprit des autres et s'en servir à l'occasion, et n'ayant de coeur que +pour y avoir mal, quand elle avait trop mangé. Avec tout cela, un +amour-propre effréné et une coquetterie féroce qui l'eût poussé à +préférer une jambe cassée à son amant plutôt qu'un volant de moins à sa +robe ou un ruban fané à son chapeau. Beauté contestable, créature +ordinaire, dotée nativement de tous les mauvais instincts, et cependant +séductrice par certains côtés et à certaines heures. Elle ne tarda pas à +s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider à lui +faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car +jamais son ancienne amie n'avait été si bruyante et si vivante dans son +coeur. + +Un jour, Juliette, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, causait de son +amant le poëte avec un élève en médecine qui lui faisait la cour; +l'étudiant lui répondit: + +--Ma chère enfant, ce garçon-là se sert de vous comme on se sert du +nitrate pour cautériser les plaies, il veut se cautériser le coeur; +aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui être +fidèle. + +--Ah! ah! s'écria la jeune fille en éclatant de rire, est-ce que vous +croyez bonnement que je me gêne? Et le soir même elle donna à l'étudiant +la preuve du contraire. + +Grâce à l'indiscrétion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient +garder inédite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin, +Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prétexte pour rompre avec +sa maîtresse par intérim. + +Il s'enferma alors dans une solitude absolue, où toutes les +chauves-souris de l'ennui ne tardèrent pas à venir faire leur nid, et il +appela le travail à son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, après +avoir sué autant de gouttes d'eau qu'il avait usé de gouttes d'encre, il +écrivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille idée plus +fatiguée que le juif errant, et mal vêtue de haillons empruntés aux +friperies littéraires, dansait lourdement sur la corde roide du +paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait consterné comme un +homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande où il a cru semer +des roses. Il déchirait alors la page où il venait d'égrener ces +chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage. + +--Allons, disait-il en se frappant la poitrine à l'endroit du coeur, la +corde est cassée, résignons-nous. Et comme depuis longtemps une +semblable déception succédait à toutes ses tentatives de travail, il fut +pris d'une de ces langueurs découragées qui font trébucher les orgueils +les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides. +Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui +s'engagent quelquefois entre l'artiste obstiné et l'art rebelle, rien +n'est plus émouvant que ces emportements alternées d'invocations tour à +tour suppliantes et impératives adressées à la muse dédaigneuse ou +fugitive. + +Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures +faites au vif du coeur ne causent pas une souffrance qui approche de +celle qu'on éprouve dans ces heures d'impatience et de doute si +fréquentes pour tous ceux qui se livrent au périlleux métier de +l'imagination. + +--À ces violentes crises succédaient de pénibles abattements; Rodolphe +restait alors pendant des heures entières comme pétrifié dans une +immobilité hébétée. Les coudes appuyés sur sa table, les yeux fixement +arrêtés sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe décrivait au +milieu de cette feuille de papier, «champ de bataille» où son esprit +était vaincu quotidiennement et où sa plume s'était fourbue à poursuivre +l'insaisissable idée, il voyait défiler lentement, pareils aux figures +des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques +tableaux qui déroulaient devant lui le panorama de son passé. C'étaient +d'abord les jours laborieux où chaque heure du cadran sonnait +l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passées en +tête-à-tête avec la muse qui venait parer de ses féeries sa pauvreté +solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie +l'orgueilleuse béatitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achevé la +tâche imposée par sa volonté. «Oh! Rien ne vous vaut, s'écriait-il, +rien ne vous égale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver +si doux les matelas du _far niente_. Ni les satisfactions de +l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fiévreuses +pamoisons étouffées sous les rideaux lourds des alcôves mystérieuses, +rien ne vaut et n'égale cette joie honnête et calme, ce légitime +contentement de soi-même que le travail donne aux laborieux comme un +premier salaire.» Et les yeux toujours fixés sur ces visions qui +continuaient à lui retracer les scènes des époques disparues, il +remontait les six étages de toutes les mansardes où son existence +aventureuse avait campé, et où la muse, son seul amour d'alors, fidèle +et persévérante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon ménage avec la +misère, et n'interrompant jamais sa chanson d'espérance. Mais voici +qu'au milieu de cette existence régulière et tranquille apparaissait +brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette +demeure où elle avait été jusque-là reine unique et maîtresse, la muse +du poëte se levait tristement et livrait la place à la nouvelle venue en +qui elle avait deviné une rivale, Rodolphe hésitait un instant entre la +muse à qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif +adressé à l'étrangère lui disait viens. Et comment la repousser, cette +créature charmante qui venait à lui, armée de toutes les séductions +d'une beauté dans son aube? Bouche mignonne et lèvre rose, parlant un +langage naïf et hardi, plein de promesses câlines; comment refuser sa +main à cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'étendait vers +lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en à ces dix-huit ans +fleuris dont la présence embaumait déjà la maison d'un parfum de +jeunesse et de gaieté? Et puis, de sa douce voix tendrement émue, elle +chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et +brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lèvres où +fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin: +je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs +cette jeune femme, après tout, n'était-ce pas la poésie vivante et +réelle, ne lui avait-il pas dû ses plus fraîches inspirations? Ne +l'avait-elle pas souvent initié à des enthousiasmes qui l'emportaient si +haut dans l'éther de la rêverie, qu'il perdait de vue les choses de la +terre? S'il avait beaucoup souffert à cause d'elle, cette souffrance +n'était-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait +données? N'était-ce point la vengeance ordinaire de la destinée humaine, +qui interdit le bonheur absolu comme une impiété? Si la loi chrétienne +pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé, c'est aussi parce qu'ils auront +beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine +qu'à la condition de se purifier dans les larmes. De même qu'on s'enivre +à respirer l'odeur des roses fanées, de même Rodolphe s'enivrait encore +en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, où chaque jour +amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque. +Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère +absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui +avaient déterminé leur dernière rupture; il se rappelait le répertoire +de toutes les ruses de son ancienne maîtresse, il redisait tous ses +_mots_. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit ménage, +fredonnant sa chanson de _Ma mie Annette_, et accueillant avec la même +gaieté insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il +arrivait à se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En +effet, qu'avait-il gagné à cette rupture? Au temps où il vivait avec +Mimi, celle-ci le trompait, il était vrai; mais s'il le savait, c'était +sa faute, après tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour +l'apprendre, parce qu'il passait son temps à l'affût des preuves, et que +lui-même aiguisait les poignards qu'il s'enfonçait dans le coeur. +D'ailleurs, Mimi n'était-elle pas assez adroite pour lui démontrer au +besoin que c'était lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui était-elle +infidèle? C'était le plus souvent avec un châle, avec un chapeau, avec +des choses et non avec des hommes. Cette tranquillité, ce calme qu'il +avait espérés en se séparant de sa maîtresse, les avait-il retrouvés +après son départ? Hélas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la +maison. Autrefois sa douleur pouvait s'épancher, il pouvait s'emporter +en injures, en représentations, il pouvait montrer tout ce qu'il +souffrait, et exciter la pitié de celle qui causait ses souffrances. Et +maintenant sa douleur était solitaire, sa jalousie était devenue de la +rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupçons, +empêcher Mimi de sortir, la garder près de lui, dans sa possession; et +maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau, +et il fallait qu'il se détournât pour la laisser passer, heureuse sans +doute, et allant au plaisir. + +Cette misérable vie dura trois ou quatre mois. Peu à peu le calme lui +revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de +Musette, revint à Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se +consolaient l'un par l'autre. + +Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra +Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de +tête, auquel il répondit par un salut. Cette rencontre lui donna un +grand coup dans le coeur, mais cette émotion fut moins douloureuse que +de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du +Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le +trouva au travail. + +--Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son épaule, tu travailles... +des vers? + +--Oui, répondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bête n'est +pas tout à fait morte. Depuis quatre heures que je suis là, j'ai +retrouvé la verve des anciens jours. J'ai rencontré Mimi. + +--Bah! fit Marcel avec inquiétude. Et où en êtes-vous? + +--A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. Ça n'a +pas été plus loin que ça. + +--Bien vrai? dit Marcel. + +--Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets à +travailler, je lui pardonne. + +--Si c'est tant fini que ça, ajouta Marcel qui venait de lire les vers +de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers? + +--Hélas! reprit le poëte, je prends ma poésie où je la trouve. + +Pendant huit jours il travailla à ce petit poëme. Quand il eut fini, il +vint le lire à Marcel, qui s'en déclara satisfait, et qui encouragea +Rodolphe à utiliser autrement la veine qui lui était revenue. + +--Car, lui observa-t-il, ce n'était pas la peine de quitter Mimi, si tu +dois toujours vivre avec son ombre. Après ça, dit-il en souriant, au +lieu de prêcher les autres, je ferais mieux de me prêcher moi-même, car +j'ai encore de la Musette plein le coeur. Enfin! Nous ne serons +peut-être pas toujours des jeunes gens affolés de créatures du diable. + +--Hélas! Répliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire à la jeunesse: +va-t'en. + +--C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours où je voudrais être un +honnête vieillard, membre de l'institut, décoré de plusieurs ordres, et +revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y +retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir +soixante ans? + +--Aujourd'hui, répondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante +francs. + +Peu de jours après, Mademoiselle Mimi, étant entrée dans un café avec le +jeune vicomte Paul, ouvrit une _Revue_ où se trouvaient imprimés les +vers que Rodolphe avait faits pour elle. + +--Bon! s'écria-t-elle en riant d'abord, voilà encore mon amant Rodolphe +qui dit du mal de moi dans les journaux. + +Mais quand elle eut achevé la pièce de vers, elle resta silencieuse et +toute rêveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait à Rodolphe, +essaya de l'en distraire. + +--Je t'achèterai des pendants d'oreilles, lui dit-il. + +--Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous! + +--Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul. + +--Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi ça. + +Et elle lui montrait la livraison où elle venait de lire la poésie de +Rodolphe. + +--Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqué. + +--C'est bien, répondit Mimi froidement. Je l'achèterai moi-même, avec de +l'argent que je gagnerai moi-même. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit +pas avec le vôtre. + +Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de +fleuriste, où elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par +coeur la poésie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul, +elle la répétait toute la journée à ses amis. Voici quels étaient ces +vers: + + Alors que je voulais choisir une maîtresse + Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas, + J'ai mis entre tes mains mon coeur et ma jeunesse + Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras. + + Hélas! Ta volonté fut cruelle, ma chère: + Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux, + Mon coeur s'est en éclats brisé comme du verre, + Et ma chambre est le cimetièr + Où sont enterrés les morceaux + De ce qui t'aima tant naguère. + + Entre nous maintenant, n--i, ni--, c'est fini, + Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme, + Et sur notre amour mort et bien enseveli, + Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume. + + Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut, + Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre; + choisissons un mineur grave et sans fioriture; + moi je ferai la basse et toi le soprano. + + _Mi, ré, mi, do, ré, la_.--Pas cet air, ma petite! + S'il entendait cet air que tu chantais jadis, + Mon coeur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite, + Et ressusciterait à ce _De Profundis_. + + _Do, mi, fa, sol, mi, do_.--Celui-ci me rappelle + Une valse à deux temps qui me fit bien du mal + Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle + Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal. + + _Sol, do, do, si, si, la_.--Point cet air, je t'en prie, + Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété + Avec des allemands qui chantaient leur patrie + Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été. + + Eh bien! ne chantons pas, restons-en là, ma chère; + Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir, + Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère + Jetons en souriant un dernier souvenir. + + Nous étions bien heureux dans ta petite chambre + Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent; + Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre + Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent. + + La houille pétillait; en chauffant sur les cendres, + La bouilloire chantait son refrain régulier, + Et faisait un orchestre au bal des salamandres + Qui voltigeaient dans le foyer. + + Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse, + Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés, + Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse, + Mes lèvres sur tes mains et mon coeur à tes pieds. + + Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine, + On sentait le parfum d'amour et de gaîté + Dont notre chambre était du matin au soir pleine, + Car le bonheur aimait notre hospitalité. + + Puis l'hiver s'en alla; par la fenêtre ouverte, + Le printemps un matin vint nous donner l'éveil, + Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte + Nous allâmes courir au-devant du soleil. + + C'était le vendredi de la Sainte Semaine, + Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps, + Du val à la colline, et du bois à la plaine, + D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps. + + Fatigués cependant par ce pèlerinage, + Dans un lieu qui formait un divan naturel + Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage, + Nous nous sommes assis en regardant le ciel. + + Les mains pressant les mains, épaule contre épaule, + Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés, + Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole, + Et nous nous sommes embrassés. + + Près de nous l'hyacinthe avec la violette + Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur; + Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête, + Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur. + + Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce + La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas + Dérouler en tapis le velours de la mousse. + Embrassez-vous encor,--je ne regarde pas. + + Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure, + Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis, + Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids, + C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature. + + Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or, + De mon printemps nouveau qui réjouit la terre, + Si vous êtes contents, au lieu d'une prière + Pour me remercier--embrassez-vous encor. + + Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses + Dans le petit jardin que nous avions planté, + Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes + Brusquement ton amour de moi s'est écarté. + + Où s'en est-il allé? Partout un peu, je pense; + Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur, + Ton amour inconstant flotte sans préférence + Du brun valet de pique au blond valet de coeur. + + Te voilà maintenant heureuse: ton caprice + Règne sur une cour de galants jouvenceaux, + Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse + Un parterre émaillé d'odorants madrigaux. + + Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entrée, + Autour de toi se forme un cercle langoureux; + Et le frémissement de ta robe moirée, + Pâme en choeur laudatif ta meute d'amoureux. + + Élégamment chaussé d'une souple bottine + Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon, + Ton pied est si petit qu'à peine on le devine + Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon. + + Dans les bains onctueux d'une huile de paresse, + Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis + La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse + Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits. + + Autour de ton bras blanc une perle choisie + Constelle un bracelet ciselé par Froment, + Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie + En cascade de plis ondule artistement. + + La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre, + La guipure gothique à la mate blancheur, + Chef-d'oeuvre arachnéen d'un âge séculaire, + De ta riche toilette achève la splendeur. + + Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile + Printanière, indienne ou modeste organdi, + Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile, + Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni. + + Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie + Ne me rappelle pas mes amours disparus, + Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie + Dans ce linceul de soie où ton coeur ne bat plus. + + Lorsque je composai ce morceau funéraire + Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé, + J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire, + Moins les besicles d'or et le jabot plissé. + + Un crêpe enveloppait le manche de ma plume, + Et des filets de deuil encadraient le papier + Sur lequel j'écrivais ces strophes, où j'exhume + Le dernier souvenir de mon amour dernier. + + Arrivé cependant à la fin d'un poëme + Où je jette mon coeur dans le fond d'un grand trou, + --Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même, + Voilà que je me mets à rire comme un fou. + + Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie: + Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main, + Et quand je souriais, comme une chaude pluie, + Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin. + + +II + +C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une +physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du +mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes +avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la +soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et +des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme +Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient +les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours +de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois +vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le +chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le +célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père +Cretaine, dit _Petit-Pain_, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au +beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des +maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de +kermesse emplissait le quartier. + +On célébrait l'antique solennité du réveillon. + +Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux +assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une +grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de +comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par +le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes +ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman +espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant. + +--Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une +magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et +transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu +des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le +peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir. + +--Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe. +Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette +boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot +est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine. + +--Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce +sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes, +qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant +s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça +remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous +accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger. + +--Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à +une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la +pomme de reinette des tropiques. + +--Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce +morceau de boeuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée +transparente comme de l'ambre. + +--Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand +il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan. + +--Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées. + +Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses +processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes +les gourmandes divinités en _us_, ils se demandèrent l'un l'autre quel +était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande +profusion de victuailles. + +Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour. + +--C'est aujourd'hui réveillon, dit-il. + +--Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit +Rodolphe. + +--Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je +n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût +contenir autant de saucisson. + +--Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe. + +--Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent +pas. + +--Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe. + +--Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre. + +--Avec moi, donc. + +--Et de l'or? + +--Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je +connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à +un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine +ou un pied de cochon. + +--Va donc, fit Marcel, j'ai une faim _caniche_! je t'attends là. + +Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui +venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit +un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous, +qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la +fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis +vert, il aurait peut-être prêté quarante francs. + +--Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe. + +--Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.--Une croûte et +une goutte, fit Marcel. + +Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du +pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu. + +Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre +séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus +grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en +commun les apprêts de leur Balthasar intime. + +Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où +les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme +et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le +fantôme du passé disparu. + +Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous +deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la +dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence. + +--Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions +promis. + +--Que veux-tu dire? fit Rodolphe. + +--Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant! +Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie +pas. + +--Eh bien, alors... + +--Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs +qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le +monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui +s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre +chose, et que ce soit la dernière fois. + +--C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en +retournant à sa rêverie. + +--Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce +que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses +les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient +surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont +vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes +les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette +captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage +ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les +liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant +sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse, +d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un +joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des +jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à +dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le +mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous +est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la +société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que +celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de moeurs +dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien +médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et +d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu, +dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge +de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous +lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait +dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai +assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence, +dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence +d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre +les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on +renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même +ridicule. + +Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre +pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en +se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on +dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut +toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne +peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas +m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma +pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire +métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si +tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a +prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois +ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous +continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous +arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout +et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons +arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux +moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un +tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois +pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose +non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons +menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité. + +Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas +dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre +lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus. + +--Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon +cette mercuriale? + +--Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent +sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des +souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi +comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta +maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un +ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis +au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons +vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si +poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les +illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa +maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans +il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau +dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop +vite; notre coeur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est +pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi. +Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec +son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets +qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent +à songer à elle quand je le retrouve. + +Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode +un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un +bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres. + +--Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe. + +--Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison. +Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles. + +Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant +des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel +faisait silencieusement l'inventaire. + +--Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces _biblots_ vont vous servir à +rallumer le feu qui s'éteint. + +--En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de +faire éclore des ours blancs. + +--Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette +qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch. +Allons, ami Rodolphe, attention! + +Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le +foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse +passée. + +--Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose +qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé +de fleurs des champs. + +--Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait +bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son coeur te l'a dit le jour où tes +fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me +demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me +parleras plus d'elle, jamais! jamais! + +Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe, +il glissa le bouquet dans sa poitrine. + +--Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre. + +Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui, +arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche, +après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait +appartenu à Mimi. + +--Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi. + +Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se +coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel. + +--Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir. + +Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte. + +C'était Mimi. + +Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa +maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une +des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à +se retirer. + +--Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte. + +--À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé. + +--Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la +main, qu'il se laissa prendre machinalement. + +--Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure? + +--J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière +chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis +montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités +cristallines qui entraient dans le coeur de Rodolphe comme un glas +funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus +attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre. +Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la +belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer. + +--C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains +violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis +venue chez vous? + +--Ma foi non, répondit celui-ci. + +--Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous +ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de +me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je +ne sais pas où aller. + +--Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne +odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma +pauvre enfant. + +--Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller. + +--Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse? + +--Ah! mon Dieu, non, plus du tout. + +--Mais depuis quand? + +--Depuis deux mois déjà. + +--Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte? + +--Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui +s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a +fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous +sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre, +allez. + +--Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que +j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée. + +--Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis +partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une +mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce +garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche +économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin +pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il +voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que +c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il +m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon +purgatoire avec lui. + +--Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel. + +--Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne +le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que +de lui demander un sou. + +--Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas +restée seule. + +--Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur +Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste +n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les +peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle +gaiement. + +Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait +pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit: + +--Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup +d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en +recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais +trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon +hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore +les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine +touché, vous allez souper? + +--Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim. + +--Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi. + +--À cette parole, Rodolphe sentit son coeur qui se serrait horriblement; +il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit. + +--Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la +fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec +Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose. + +--Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la +nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher, +glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de +Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. + +--Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper +tous les trois. + +--Non, dit le poëte en restant dans son coin. + +--Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda +Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille? + +--Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir +ainsi. + +--C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est +passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus +être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même, +n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez +vous mettre à table avec nous. + +Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si +faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise. + +--La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir. + +--Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie. + +Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était +très-gaie. + +Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi: + +--Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une +chambre dans la maison. + +--Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever. + +--Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger +l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec +Rodolphe. + +--Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux +jours. + +--Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est +entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez +Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien. + +--Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui +s'éloignaient. + +--Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la +porte. + +--Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur! + +Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur +le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe: + +--Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant? + +--Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas. + +--Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes, +je te prédis que demain vous serez remis ensemble. + +--Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi? +demanda Rodolphe à son ami. + +--Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh +bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais +plus dans celle-ci. + +--Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste. + +--Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit; +est-ce que tu vas te coucher? + +--Certes, oui, répondit Rodolphe. + +Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que +Rodolphe l'avait quitté. + +Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était +Mimi. + +--Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas +pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un +fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à +côté de celle de Mimi. + +--C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel +très-étonné. + +--Oui, répondit la jeune femme. + +Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il +tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué. + +--Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre, +tu tiendras compagnie à Mimi. + +--Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que +s'est-il passé cette nuit? + +--Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours. + +--Je le sais bien. + +--Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas, +Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon. + +--Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore? + +--Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait +mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu +peu de temps pour cela. + +--Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez +pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc +d'y rester une bonne fois. + +--C'est impossible, fit Mimi. + +--Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que +vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que +vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre. + +--Avant peu, je serai plus loin que ça. + +--Hein, que voulez-vous dire? + +--N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais +m'en aller pour toujours. + +--Mais où? + +--Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et +relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules, +son cou et ses bras. + +--Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille! + +--N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir +bientôt? + +--Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps? + +--Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est +pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans +les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais; +et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau +de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça +que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais +restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami, +voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour +longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon +pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je +souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade; +il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras +et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!... +Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et +il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure +dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et +Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix. + +--Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il +faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité. + +--Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de +forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une +heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui +serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre, +puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais +bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en +larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais +c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce +pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah! +Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le +temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne +se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à +côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la +terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler +d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le +bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans +la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se +briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire +les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais +faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de +mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez, +dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper, +voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle, +ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent. + +Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui +avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle! + +Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et +de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu +ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que +Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On +aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti +plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait +fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe. + +Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis. + +--Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné. +S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça +m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé, +ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel, +Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu +médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine. +Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi. + +Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait +sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe: + +--Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il +faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la +pitié; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle +atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle +reste ici, dans huit jours elle ne sera plus. + +--Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe. + +--Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain +je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié. + +--Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez +pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y +conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je +consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la +tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de +chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du +poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu +travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je +reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je +redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps, +quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas +heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je +t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore, +car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les +mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de +force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui, +dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me +revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien +gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va, +mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant +le visage dans ses cheveux déroulés. + +Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes +restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle, +la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a +rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous; +qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle +société! Une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il +marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que +c'est lui qui fera les enfants. + +Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse +fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler +leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où +l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si +vite le lin du dernier vêtement. + +Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne +pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la +voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du +fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez +les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle +fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder +les étalages. + +En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un +grand coup au coeur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était +entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa +tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre +qui l'avait glacée. + +Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière +fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche +suivant, qui était jour d'entrée. + +--Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des +violettes, il y en a encore. + +--Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux +du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en +allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque +délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi +hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes: + +--Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à +son cri et tâcha de la calmer. + +--Oh! dit Mimi, je vais mourir ici. + +Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi, +Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une +superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps +horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces +bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle. +Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin +et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit +les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec +un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes, +justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et +dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils +venaient à la campagne. + +En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe +rencontra sur la place de l'église le cortége d'un baptême, dans lequel +il reconnut un de ses amis qui était parrain avec une artiste de +l'opéra. + +--Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, très-surpris de voir +Rodolphe dans ce pays. + +Le poëte lui conta ce qui lui arrivait. + +Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit, +et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le +remit à Rodolphe. + +--Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz +que j'irai la voir. + +--Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en +le quittant. + +Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui +sauta au cou d'un regard. + +--Ah! Voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir +satisfait. + +Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le +paradis de leurs amours. + +--Chères fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les +bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait +oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien, +tous tes amis, va! dit-elle à Rodolphe. + +Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint +Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car +ils avaient dépassé l'heure de la visite. + +--Adieu, dit Mimi; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure. + +Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reçut une lettre +d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, et à qui il avait +recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots: + +«Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre: le numéro 8 +est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide.» + +Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel +rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie; d'un +geste, le poëte lui montra la lettre. + +--Pauvre fille! dit Marcel. + +--C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là. + +Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir? + +--Qui sait! murmura le peintre. + +La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la Bohème. + +Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait +annoncé la mort de sa maîtresse. + +--Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du poëte, +pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie. + +--Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné. + +--Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas +revue! + +--Qui? s'écria Rodolphe. + +--Elle, Mimi. + +--Quoi, dit le poëte qui devint tout pâle. + +--Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle, +j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent +de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la +visite, j'ai trouvé le lit de votre femme vide. J'ai demandé à la soeur +où était la malade; elle m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit. +Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changée +de salle et de lit. Au numéro 8 qu'elle avait quitté, on avait mis une +autre femme qui mourut le même jour. C'est ce qui vous explique l'erreur +dans laquelle je suis tombé. Le lendemain du jour où je vous ai écrit, +j'ai retrouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise +dans un état horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai +portée à votre hôtel à l'instant même. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi était +morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche +chez mes amis. Mimi est vivante! Ô mon Dieu! Que doit-elle penser de mon +absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous +vue? + +--Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est +très-inquiète et vous croit malade. + +--Conduisez-moi sur-le-champ à la pitié, dit Rodolphe, que je la voie. + +--Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de +l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire +entrer. + +Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne +revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots: + +--Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit +jours, était vraie. + +--Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi... + +--Ce matin, à quatre heures. + +--Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie. + +--Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au poëte un grand +fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon, +au-dessus duquel on lisait: _Amphithéâtre_, il ajouta: Elle est là. + +C'était, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse +commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés. + +--Adieu, dit Rodolphe à l'interne. + +--Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci. + +--Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'être seul. + + + + +XXIII + +_LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS_ + + +Un an après la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'étaient pas +quittés, inauguraient par une fête leur entrée dans le monde officiel. +Marcel, qui avait enfin pénétré au salon, y avait exposé deux tableaux, +dont l'un avait été acheté par un riche anglais qui jadis avait été +l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande +du gouvernement, Marcel avait en partie liquidé les dettes de son passé. +Il s'était meublé un logement convenable, et avait un atelier sérieux. + +Presque en même temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public, +qui fait la renommée et la fortune, l'un avec un album de mélodies qui +fut chanté dans tous les concerts, et qui commença sa réputation; +l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant à +Barbemuche, il avait depuis longtemps renoncé à la Bohème, Gustave +Colline avait hérité et fait un mariage avantageux, il donnait des +soirées à musique et à gâteaux. + +Un soir Rodolphe, assis dans _son_ fauteuil, les pieds sur _son_ tapis, +vit entrer Marcel tout effaré. + +--Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il. + +--Non, répondit le poëte. Je sais que j'ai été chez toi, que tu y étais +parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir. + +--Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'étais. + +--Que sais-je, moi. + +--Avec Musette, qui est tombée chez moi, hier soir, en débardeur. + +--Musette! Tu as retrouvé Musette? fit Rodolphe avec un accent de +regret. + +--Ne t'inquiète pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilités; Musette +est venue chez moi passer sa dernière nuit de bohème. + +--Comment? + +--Elle se marie. + +--Ah bah! s'écria Rodolphe. Contre qui, seigneur? + +--Contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant, un +drôle de corps, à ce qu'il paraît. Musette lui a dit: «Mon cher +monsieur, avant de vous donner définitivement ma main et d'entrer à la +mairie, je veux huit jours de liberté. J'ai mes affaires à arranger, et +je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier +quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme +tout le monde, à ce qu'il paraît. Et pendant huit jours, la chère +créature m'a cherché. C'est comme ça qu'elle est tombée chez moi hier +soir, juste au moment où je pensais à elle. Ah! Mon ami, nous avons +passé une triste nuit en somme, ce n'était plus ça du tout, mais du +tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'oeuvre. J'ai +même fait à propos de cette dernière séparation une petite complainte +que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit à fredonner les +couplets suivants:» + + Hier, en voyant une hirondelle + Qui nous ramenait le printemps, + Je me suis rappelé la belle + Qui m'aima quand elle eut le temps + --Et pendant toute la journée, + Pensif, je suis resté devant + Le vieil almanach de l'année + Où nous nous sommes aimés tant. + + --Non, ma jeunesse n'est pas morte, + Il n'est pas mort ton souvenir; + Et si tu frappais à ma porte, + Mon coeur, Musette, irait t'ouvrir. + Puisqu'à ton nom toujours il tremble,-- + Muse de l'infidélité,-- + Reviens encor manger ensemble + Le pain béni de la gaîté. + + --Les meubles de notre chambrette, + Ces vieux amis de notre amour, + Déjà prennent un air de fête + Au seul espoir de ton retour. + Viens, tu reconnaîtras, ma chère, + Tous ceux qu'en deuil mit ton départ. + Le petit lit-et le grand verre + Où tu buvais souvent ma part. + + Tu remettras la robe blanche + Dont tu te parais autrefois, + Et comme autrefois, le dimanche, + Nous irons courir dans les bois. + Assis le soir sous la tonnelle, + Nous boirons encor ce vin clair + Où ta chanson mouillait son aile + Avant de s'envoler dans l'air. + + Musette qui s'est souvenue, + Le carnaval étant fini, + Un beau matin est revenue, + Oiseau volage, à l'ancien nid; + Mais en embrassant l'infidèle, + Mon coeur n'a plus senti d'émoi, + Et Musette, qui n'est plus elle, + disait que je n'étais plus moi. + + Adieu, va-t'en, chère adorée, + Bien morte avec l'amour dernier; + Notre jeunesse est enterrée + Au fond du vieux calendrier. + Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre + Des beaux jours qu'il a contenus, + Qu'un souvenir pourra nous rendre + La clef des paradis perdus. + +--Eh bien, dit Marcel, quand il eut achevé, tu es rassuré maintenant; +mon amour pour Musette est bien trépassé, puisque les _vers_-s'y +mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa +chanson. + +--Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton coeur, +prends garde qu'il ne le tue! + +--C'est déjà fait, répondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux, +nous sommes morts et enterrés. La jeunesse n'a qu'un temps! Où dînes-tu +ce soir? + +--Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons dîner à douze sous dans notre +ancien restaurant de la rue du four, là où il y a des assiettes en +faïence de village, et où nous avions si faim quand nous avions fini de +manger. + +--Ma foi, non, répliqua Marcel. Je veux bien consentir à regarder le +passé, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis +dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je +n'aime plus que ce qui est bon! + +FIN. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME *** + +***** This file should be named 18446-8.txt or 18446-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/4/18446/ + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from that +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18446-8.zip b/18446-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e423015 --- /dev/null +++ b/18446-8.zip diff --git a/18446-h.zip b/18446-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df013b7 --- /dev/null +++ b/18446-h.zip diff --git a/18446-h/18446-h.htm b/18446-h/18446-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8f7f055 --- /dev/null +++ b/18446-h/18446-h.htm @@ -0,0 +1,13907 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .center {text-align: center;} + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .poem {margin-left:20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i3 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i7 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de la vie de bohème + +Author: Henry Murger + +Release Date: May 28, 2006 [EBook #18446] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME *** + + + + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from that +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p>[Note du transcripteur: Cette oeuvre, adaptée en pièce de théâtre en +1849, et en livre en 1851, est aussi à l'origine de deux opéras (avec +libretti en Italien): «La Bohème» de Ruggero Leoncavallo (1897) et le +mieux connu, «La Bohème» de Giacomo Puccini (1896).]</p> + +<br /><br /> + +<h1>SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME</h1> + +<h1>Henry Murger</h1> + +<h3>M. Levy</h3> + +<h3>1869</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a><b>Table des metières</b><br /><br /> +<a href="#PREFACE"><b>PREFACE</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I—<i>COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME</i></b></a><br /> +<a href="#II"><b>II—<i>UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE</i></b></a><br /> +<a href="#III"><b>III—<i>LES AMOURS DE CARÊME</i></b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV—<i>ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ</i></b></a><br /> +<a href="#V"><b>V—<i>L' ÉCU DE CHARLEMAGNE</i></b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI—<i>MADEMOISELLE MUSETTE</i></b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII—<i>LES FLOTS DU PACTOLE</i></b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII—<i>CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS</i></b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX—<i>LES VIOLETTES DU PÔLE</i></b></a><br /> +<a href="#X"><b>X—<i>LE CAP DES TEMPÊTES</i></b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI—<i>UN CAFÉ DE LA BOHÈME</i></b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII—<i>UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME</i></b></a><br /> +<a href="#XIII"><b>XIII—<i>LA CRÉMAILLÈRE</i></b></a><br /> +<a href="#XIV"><b>XIV—<i>MADEMOISELLE MIMI</i></b></a><br /> +<a href="#XV"><b>XV—<i>DONEC GRATUS...</i></b></a><br /> +<a href="#XVI"><b>XVI—<i>LE PASSAGE DE LA MER ROUGE</i></b></a><br /> +<a href="#XVII"><b>XVII—<i>LA TOILETTE DES GRÂCES</i></b></a><br /> +<a href="#XVIII"><b>XVIII—<i>LE MANCHON DE FRANCINE</i></b></a><br /> +<a href="#XIX"><b>XIX—<i>LES FANTAISIES DE MUSETTE</i></b></a><br /> +<a href="#XX"><b>XX—<i>MIMI A DES PLUMES</i></b></a><br /> +<a href="#XXI"><b>XXI—<i>ROMÉO ET JULIETTE</i></b></a><br /> +<a href="#XXII"><b>XXII—<i>ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI</i></b></a><br /> +<a href="#XXIII"><b>XXIII—<i>LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS</i></b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><a href="#table">PREFACE</a></h2> + +<p>Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec +les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de +filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les +montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de +sûreté, les professeurs d'<i>à tout coup l'on gagne,</i> les négociants des +bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues +dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont +toujours prêts à tout faire, excepté le bien.</p> + +<p>La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née +d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut +revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans +remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui, +en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie +florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour +suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté +les <i>Amours d'Hélène</i> et la <i>Chute de Troie</i>. En descendant l'échelle +des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques +artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition +homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai +savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine; +toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du +nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les +plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure.</p> + +<p>À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et +l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins +du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre +Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé +comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il +bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève, +flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de +convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les +jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner, +dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que +lui ont promis messieurs les échevins en payement de la <i>très-pieuse et +dévote sotie</i> qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de +justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux +d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon +d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître +François Villon, l'amant de <i>la belle qui fut haultmière</i>. Poète et +vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement +imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens +attribuent à leurs <i>vates</i>, était sans cesse poursuivie par une +singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour +être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la +couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois +essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des +bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc +d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le +sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et +font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant +cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.</p> + +<p>Au reste, parmi tous ceux dont l'œuvre peu connue n'a été fréquentée +que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement +le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des +plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est +précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec +son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et +sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles +stances amoureuses improvisées dans le taudis où <i>la belle qui fut +haultmière</i> détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui, +métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre, +figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique.</p> + +<p>Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange +gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune +Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les +cartons des loges. Benvenuto médite son <i>Persée</i>, Ghiberti cisèle les +portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur +les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de +chefs-d'œuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et +Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec +Saint-Pierre.</p> + +<p>Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule +italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion +dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois. +Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François +I<sup>er</sup> fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet corrige +peut-être les épreuves de <i>Pantagruel</i>.</p> + +<p>Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue +comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte +et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du +Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori +de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir +de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de +Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison. +Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur +la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le +Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de +François I<sup>er</sup>; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite, +l'auteur de la <i>Jérusalem</i> payait de sa raison et de la perte de son +génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.</p> + +<p>Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en +France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au +moment où une balle atteignait, sur les échafauds des <i>Innocents</i>, Jean +Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard +retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande +école lyrique française. À cette école du <i>renouveau</i> succéda la +réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes +les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de +nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui +défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée +par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient +Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le +cynique qui, rajoutant des nœuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait +indigné en voyant les mœurs de son époque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.<br /></span> +</div></div> + +<p>Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie +des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte +des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle +collabore à la <i>Guirlande de Julie</i>; elle a ses entrées au palais +Cardinal, où elle collabore à la tragédie de <i>Marianne</i> avec le +poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de +madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres +de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des <i>Goinfres</i> ou +de <i>l'Épée-Royale</i>, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle +se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le +sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la +diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en +poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles +de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un +siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des +siens.</p> + +<p>Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que +parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent +opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière +et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de +rapprochements.</p> + +<p>Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se +retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux +de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé +du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux +réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle +reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de +l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une +haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la +sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des +colères d'un parti.</p> + +<p>Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses +différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons +placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur +contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en +rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec +lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons +essayé de retracer les mœurs et le langage.</p> + +<p>Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans +autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les +sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus +beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme +et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le +temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient +d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est +la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres.</p> + +<p>Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne +trouvent jamais trop de points sur les <i>i</i> d'une définition, nous +répéterons en forme d'axiome:</p> + +<p>«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de +l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.»</p> + +<p>Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris.</p> + +<p>Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des +genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas +inutile d'établir la classification.</p> + +<p>Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se +compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés +à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas +trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art, +et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour. +Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré +une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue +d'un chef-d'œuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le cœur loyal +bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du +maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens +dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent +les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par +ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand +l'œuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la +fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent +pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans +l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les +symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front +des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils +attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une +petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à +leur existence; ils s'appelaient les disciples de <i>l'art pour l'art</i>. +Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à +ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à +attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.</p> + +<p>C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous +l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la +Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié +sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous +leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième +siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que +les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le +dos et vous appellent bourgeois.</p> + +<p>Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent +ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et +rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart, +décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son +véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup +pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore +leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur +suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la +nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux +deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le +chœur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se +pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque +toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères +distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que +l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils +de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux +une œuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute +applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible.</p> + +<p>Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute +la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage +pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux +soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et +une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.</p> + +<p>De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui +s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où +luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et, +sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une œuvre +terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul +d'indifférence.</p> + +<p>Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des +jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils +prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité +homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil, +les autres idolâtres d'une chimère.</p> + +<p>Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art, +si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les +obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par +conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse.</p> + +<p>Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette +affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à +propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de +Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop +imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de +la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le +martyre de l'art et de la poésie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Adieu, trop inféconde terre,<br /></span> +<span class="i0">Fléaux humains, soleil glacé!<br /></span> +<span class="i0">Comme un fantôme solitaire,<br /></span> +<span class="i0">Inaperçu j'aurai passé.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui +avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps <i>la +Marseillaise</i> des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au +martyrologe de la médiocrité.</p> + +<p>Car toutes ces funèbres apothéoses, ce <i>Requiem</i> louangeur, ayant tout +l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités +ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que +la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital +où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le +devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une +étape obligée pour arriver à la gloire.</p> + +<p>On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes +meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de +gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent +ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer.</p> + +<p>Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes +qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont +la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes +les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit, +appellent la muse marâtre et l'art bourreau.</p> + +<p>Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en +effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents +imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne +sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas +au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le +soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut +rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par +quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux +rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art +malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie +dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond +des mœurs.</p> + +<p class="center"><i>AXIOME</i>.<br /> +«La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.»</p> + +<p>En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une +misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une +lampe dans un lieu sans air; où le cœur se pétrifie dans une +misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires. +Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant +dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des +brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les +mœurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie +littéraire.</p> + +<p>Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait +appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la +vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les +jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et +s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de +la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le +foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain. +Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir +les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne +tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne +tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti +paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir +notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de +leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur <i>misère d'artiste</i>, +avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres +s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont +épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de +famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant +jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne +l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après +avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille, +est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le +corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!</p> + +<p>Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun +avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de +la Bohème ignorée.</p> + +<p>Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le +sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de +l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme +les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté: +la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un +chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en +attendant qu'ils le touchent du doigt.</p> + +<p>C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font +partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur +présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil; +qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont +sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique, +et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix +modérés, il est vrai.</p> + +<p>Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les +chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux +accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien +n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une +vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la +charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux +prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche +allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence +de chaque jour est une œuvre de génie, un problème quotidien qu'ils +parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques. +Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient +trouvé des truffes sur le radeau de la <i>Méduse</i>. Au besoin ils savent +aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais +qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez +aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus +belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne +trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand +leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la +table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés +d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se +rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on +appelle la pièce de cinq francs.</p> + +<p>Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes +vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la +cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les +tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur +le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans +rencontrer un créancier.</p> + +<p>La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux +causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des +bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent +rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques +coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à +des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses +tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature +moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes; +où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de +ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique +inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace +dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est +l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.</p> + +<p>Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du +monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les +médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de +mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui +arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur +talent.</p> + +<p>Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une +forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où +l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul +moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante +et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle +on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi +du <i>vae victis</i>.</p> + +<p><i>mai 1850</i>.</p> + +<p>H M.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><i>COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME</i></h3> + + +<p>Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires +du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association +fraternelle devait plus tard constituer le cénacle formé de cette +fraction de la <i>bohème</i> que l'auteur de ce livre a essayé de faire +connaître au public.</p> + +<p>Un matin, c'était le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les +deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement +réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui +servait d'horloge.</p> + +<p>—Sacrebleu! s'écria Schaunard, ma pendule à plumes avance, il n'est pas +possible qu'il soit déjà aujourd'hui.</p> + +<p>En disant ces mots, il sauta précipitamment hors d'un meuble de son +industrieuse invention et qui, jouant le rôle de lit pendant la nuit, ce +n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le +jour le rôle de tous les autres meubles, absents par suite du froid +rigoureux qui avait signalé le précédent hiver: une espèce de meuble +maître-Jacques, comme on voit.</p> + +<p>Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa à la +hâte un jupon de satin rose semé d'étoiles en pailleté, et qui lui +servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal +masqué, oublié chez l'artiste par une <i>folie</i> qui avait commis celle de +se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel, +déguisé en marquis de Mondor, faisait résonner dans ses poches les +sonorités séductrices d'une douzaine d'écus, monnaie de fantaisie, +découpée à l'emporte-pièce dans une plaque de métal, et empruntée aux +accessoires d'un théâtre.</p> + +<p>Lorsqu'il eut vêtu sa toilette d'intérieur, l'artiste alla ouvrir sa +fenêtre et son volet. Un rayon de soleil, pareil à une flèche de +lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller +ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil; en même temps cinq +heures sonnèrent à un clocher d'alentour.</p> + +<p>—C'est l'aurore elle-même, murmura Schaunard; c'est étonnant. Mais, +ajouta-t-il en consultant un calendrier accroché à son mur, il n'y a pas +moins erreur. Les indications de la science affirment qu'à cette époque +de l'année, le soleil ne doit se lever qu'à cinq heures et demie; il +n'est que cinq heures, et le voilà déjà debout. Zèle coupable! cet astre +est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes. +Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer à m'inquiéter un peu; +c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier était le 7, à +moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd'hui le 8 +avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en +allant relire une formule de congé par huissier affichée à la muraille, +c'est aujourd'hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et +compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de +soixante-quinze francs pour trois termes échus, et qu'il me réclame dans +une fort mauvaise écriture. J'avais, comme toujours, espéré que le +hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paraîtrait qu'il +n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les +employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta +Schaunard.</p> + +<p>Il se disposait à vêtir un paletot dont l'étoffe, primitivement à longs +poils, était atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout à coup, +comme s'il eût été mordu par une tarentule, il se mit à exécuter dans sa +chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics, +lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie.</p> + +<p>—Tiens, tiens, s'écria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin +vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air! +Voyons.</p> + +<p>Et Schaunard, à moitié nu, alla s'asseoir devant son piano. Et après +avoir réveillé l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il +commença, tout en monologuant, à poursuivre sur le clavier la phrase +mélodique qu'il cherchait depuis si longtemps.</p> + +<p>—<i>Do, sol, mi, do, la, si, do, ré</i>, boum, boum. <i>Fa, ré, mi, ré</i>. Aïe, +aïe, il est faux comme Judas, ce <i>ré</i>, fit Schaunard en frappant avec +violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit +dépeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une +marguerite blanche dans un lac bleu. Voilà une idée qui n'est pas en bas +âge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un éditeur +qui osât publier une romance où il n'y aurait pas de lac bleu, il faut +s'y conformer... <i>Do, sol, mi, do, la, si, do, ré;</i> je ne suis pas +mécontent de ceci, ça donne assez l'idée d'une paquerette, surtout aux +gens qui sont forts en botanique. <i>La, si, do, ré,</i> gredin de <i>ré</i>, va! +Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque +chose d'humide, d'azuré, de clair de lune, car la lune en est aussi; +tiens, mais ça vient, n'oublions pas le cygne... <i>Fa, mi, la, sol</i>, +continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de +l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se décide à se +jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aimé enseveli sous la +neige; ce dénoûment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est +intéressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique; ça +vient, ça vient, voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des +Madeleines; ça fend le cœur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant +dans son jupon semé d'étoiles, si ça pouvait fendre le bois: il y a dans +mon alcôve une solive qui me gêne beaucoup quand j'ai du monde... à +dîner; je ferais un peu de feu avec... <i>la, la... ré, mi,</i> car je sens +que l'inspiration m'arrive enveloppée d'un rhume de cerveau. Ah! bah! +tant pis!... Continuons à noyer ma jeune fille.</p> + +<p>Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard, +l'œil allumé, l'oreille tendue, poursuivait sa mélodie, qui, pareille à +un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que +les vibrations de l'instrument semblaient dégager dans la chambre.</p> + +<p>—Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche +avec les paroles de mon poëte. Et il fredonna d'une voix désagréable ce +fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les +légendes de mirliton:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La blonde jeune fille,<br /></span> +<span class="i0">Vers le ciel étoilé,<br /></span> +<span class="i0">En ôtant sa mantille,<br /></span> +<span class="i0">Jette un regard voilé;<br /></span> +<span class="i0">Et dans l'onde <i>azurée</i><br /></span> +<span class="i0">Su lac aux flots d'<i>argent</i>...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Comment, comment! fit Schaunard transporté d'une juste indignation, +l'onde azurée d'un lac d'argent, je ne m'étais pas encore aperçu de +celle-là, c'est trop romantique à la fin, ce poëte est un idiot, il n'a +jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la +coupe des vers me gênait pour ma musique; à l'avenir je composerai mes +poëmes moi-même, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en +train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma +mélodie.</p> + +<p>Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l'attitude +grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au +monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec +raison des <i>monstres</i>, et qu'ils improvisent assez facilement pour +servir de canevas provisoire à l'inspiration du compositeur.</p> + +<p>Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait +assez clairement l'inquiétude éveillée dans son esprit par l'arrivée +brutale de cette date: le 8 avril.</p> + +<p>Voici ce couplet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">Huit et huit font seize,<br /></span> +<span class="i3">J'pose six et retiens un.<br /></span> +<span class="i3">Je serais bien aise<br /></span> +<span class="i3">De trouver quelqu'un<br /></span> +<span class="i3">De pauvre et d'honnête<br /></span> +<span class="i3">Qui m'prête huit cents francs,<br /></span> +<span class="i3">Pour payer mes dettes<br /></span> +<span class="i3">Quand j'aurai le temps.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i7">Refrain.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et quand sonnerait au cadran <i>suprême</i><br /></span> +<span class="i3">Midi moins un quart,<br /></span> +<span class="i0">Avec probité je payerais mon <i>terme</i> (ter.)<br /></span> +<span class="i3">À Monsieur Bernard.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, <i>terme</i> et +<i>suprême</i>, voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai +point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se +marieront avec les syllabes.</p> + +<p>Et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de +nouveau l'exécution de sa romance. Satisfait sans doute du résultat +qu'il venait d'obtenir, Schaunard se félicita par une grimace +jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval +sur son nez chaque fois qu'il était content de lui-même. Mais cette +orgueilleuse béatitude n'eut pas une longue durée. Onze heures sonnèrent +au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et +s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux +Schaunard: Es-tu prêt?</p> + +<p>L'artiste bondit sur sa chaise.</p> + +<p>—Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois +quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau +logement. Je n'en viendrai jamais à bout, ça rentre trop dans le domaine +de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et, +s'enfonçant la tête entre les deux genoux, il descendit dans les abîmes +de la réflexion.</p> + +<p>Les cinq minutes s'écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir +rien trouvé qui ressemblât à soixante-quinze francs.</p> + +<p>—Je n'ai décidément qu'un parti à prendre pour sortir d'ici, c'est de +m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se +promène peut-être au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalité +jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard.</p> + +<p>Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu'elles pouvaient contenir +les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans +un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans +adresser en quelques paroles ses adieux à son domicile.</p> + +<p>Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le +guetter, l'arrêta soudain.</p> + +<p>—Hé, Monsieur Schaunard, s'écria-t-il en barrant le passage à +l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Huit et huit font seize,<br /></span> +<span class="i0">J'pose six et retiens un,<br /></span> +</div></div> + +<p>fredonna Schaunard; je ne pense qu'à ça!</p> + +<p>—C'est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le +portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a +loué votre chambre peut arriver d'un moment à l'autre. Faudrait voir à +se dépêcher!</p> + +<p>—Alors, répondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher +une voiture de déménagement.</p> + +<p>—Sans doute, mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à +remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que +vous ayez payé les trois termes échus. Vous êtes en mesure probablement?</p> + +<p>—Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.</p> + +<p>—Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais +vous donner vos quittances.</p> + +<p>—Je les prendrai en revenant.</p> + +<p>—Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.</p> + +<p>—Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.</p> + +<p>—Ah! ah! reprit l'autre avec inquiétude, vous allez chercher de la +monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous +avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.</p> + +<p>—Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité, est-ce que vous +vous méfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes +meubles dans un mouchoir?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le +ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressément recommandé de ne pas +vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez payé.</p> + +<p>—Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont +pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse +qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici.</p> + +<p>—C'est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du +paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre +nouvelle adresse?</p> + +<p>—Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste qui, ayant mis +le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.</p> + +<p>—Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son +nez, c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit +pas même venu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle ça. Enfin +il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre +locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard +déménagera! ça me ferait un <i>aria</i> dans mes escaliers. Allons, bon, +fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà +justement, mon nouveau locataire.</p> + +<p>Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix, +un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis <span class="smcap">xiii</span> venait en effet +d'entrer sous le vestibule.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui, mon +appartement est-il libre?</p> + +<p>—Pas encore, monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est +allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant, +monsieur pourrait faire déposer ces meubles dans la cour.</p> + +<p>—Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant +tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents; +mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en +s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet +chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature, +déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement +prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art.</p> + +<p>Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une +hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce +moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à +volonté.</p> + +<p>—Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un +des volets et en lui désignant un accroc qui se trouvait dans la toile, +voilà un malheur, vous m'avez étoilé ma grande glace de Venise; tâchez +de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma +bibliothèque.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier +en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je +ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois +qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au +second voyage.</p> + +<p>—Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place +libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.</p> + +<p>—Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste, +il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivés, +ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.</p> + +<p>Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton +entra dans la cour.</p> + +<p>—M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille +de cuir qui lui battait les flancs.</p> + +<p>—C'est ici, répondit le portier.</p> + +<p>—Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il +tendit au concierge un bulletin de dépêches, que celui-ci alla signer +dans sa loge.</p> + +<p>—Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se +promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du +ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui montrer.</p> + +<p>Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de +se faire la barbe.</p> + +<p>—Que me voulez-vous, Durand?</p> + +<p>—Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un +planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère.</p> + +<p>Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au +sceau du département de la guerre.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! fit M. Bernard, tellement ému qu'il failli se faire une +entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre! Je suis sûr que +c'est ma nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, que je +sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice à ma bonne tenue. +Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà +cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je +vais vous les donner tout à l'heure, attendez.</p> + +<p>Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante, +auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette +sur sa tête.</p> + +<p>Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette +infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en +apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion +respectueuse d'un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la +lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable +creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses +petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux +mèches de sa perruque en broussailles.</p> + +<p>Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa +figure venait d'éprouver un tremblement de terre.</p> + +<p>Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tête du +ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de +laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Monsieur et propriétaire,</p> + +<p>La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aïeule des +belles manières, m'oblige à vous faire savoir que je me trouve dans +la cruelle nécessité de ne pouvoir point satisfaire à l'usage +qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'à ce +matin, j'avais caressé l'espérance de pouvoir célébrer ce beau +jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chimère, +illusion, idéal! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la +sécurité, le guignon, <i>anankè</i> en grec, le guignon dispersait mes +espérances. Les rentrées sur lesquelles je comptais, Dieu que le +commerce va mal!!! Ne se sont pas opérées; et sur les sommes +considérables que je devais toucher, je n'ai encore reçu que trois +francs, qu'on m'a prêtés, je ne vous les offre pas. Des jours +meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en +doutez pas, monsieur. Dès qu'ils auront lui, je prendrai des ailes +pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses +précieuses que j'y ai laissées, et que je mets sous votre +protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le +négoce, au cas où vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les +sommes pour lesquelles vous êtes crédité sur le registre de ma +probité. Je vous recommande spécialement mon piano, et le grand +cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les +couleurs différentes parcourent toute la gamme des nuances +capillaires, et qui ont été enlevées sur le front des grâces par le +scalpel de l'amour.</p> + +<p>«Vous pouvez donc, monsieur et propriétaire, disposer des lambris +sous lesquels j'ai habité. Je vous en octroie ma permission ici-bas +revêtue de mon seing.</p> + +<p>«Alexandre Schaunard.»</p></div> + +<p>Lorsqu'il eut achevé cette épître que l'artiste avait écrite dans le +bureau d'un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard +la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le père +Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda +brutalement ce qu'il faisait là.</p> + +<p>—J'attends, monsieur!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Mais la générosité que monsieur... à cause de la bonne nouvelle! +Balbutia le portier.</p> + +<p>—Sortez. Comment, drôle! Vous restez devant moi la tête couverte!</p> + +<p>—Mais, Monsieur...</p> + +<p>—Allons, pas de réplique, sortez, ou plutôt, non, attendez-moi. Nous +allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui déménage sans +me payer.</p> + +<p>—Comment, fit le portier, M. Schaunard?...</p> + +<p>—Oui, continue le propriétaire, dont la fureur allait comme chez +Nicollet. Et s'il a emporté le moindre objet, je vous chasse, +entendez-vous? Je vous châââsse.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, ça, murmura le pauvre portier. M. Schaunard +n'est pas déménagé; il est allé chercher de la monnaie pour payer +monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.</p> + +<p>—Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis sûr qu'il +est en train; il vous a tendu un piége pour vous éloigner de votre loge +et faire son coup, imbécile que vous êtes.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Imbécile que je suis! s'écria le père Durand tout +tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l'entraînait +dans l'escalier.</p> + +<p>Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le +jeune homme au chapeau blanc.</p> + +<p>—Ah çà! Concierge, s'écria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être +mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril? +N'est-ce pas ici que j'ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à +Dieu, oui ou non?</p> + +<p>—Pardon, monsieur, pardon, dit le propriétaire, je suis à vous. Durand, +ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais répondre moi-même à +Monsieur. Courez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré +pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous +redescendrez pour aller chercher la garde.</p> + +<p>Le père Durand disparut dans l'escalier.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propriétaire au jeune homme +avec qui il était resté seul, à qui ai-je l'avantage de parler?</p> + +<p>—Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai loué une chambre dans +cette maison au sixième, et je commence à m'impatienter que ce logement +ne soit pas vacant.</p> + +<p>—Vous me voyez désolé, monsieur, répliqua M. Bernard, une difficulté +s'élève entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez +remplacer.</p> + +<p>—Monsieur, monsieur! s'écria d'une fenêtre située au dernier étage de +la maison, le père Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y +est... Imbécile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emporté, pas un +cheveu, monsieur.</p> + +<p>—C'est bien, descendez, répondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en +s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon +portier va descendre à la cave les objets qui garnissent la chambre de +mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre +possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivés.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, répondit tranquillement le jeune homme.</p> + +<p>M. Bernard regarda autour de lui et n'aperçut que les grands paravents +qui avaient déjà inquiété son portier.</p> + +<p>—Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien.</p> + +<p>—Voilà, répondit le jeune homme en déployant les feuilles du chassis et +en offrant à la vue du propriétaire ébahi un magnifique intérieur de +palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands +maîtres.</p> + +<p>—Mais vos meubles? demanda M. Bernard.</p> + +<p>—Les voici, répondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux +qui se trouvait peint dans le <i>palais</i> qu'il venait d'acheter à l'hôtel +Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations d'un théâtre de +société...</p> + +<p>—Monsieur, reprit le propriétaire, j'aime à croire que vous avez des +meubles plus sérieux que ceux-ci...</p> + +<p>—Comment, du boule tout pur!</p> + +<p>—Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.</p> + +<p>—Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d'une +mansarde?</p> + +<p>—Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou!</p> + +<p>—Hélas, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un +ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop +bête, tout le monde en a.</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?</p> + +<p>—Non, ça prend trop de place dans les appartements, dès qu'on a des +chaises on ne sait plus où s'asseoir.</p> + +<p>—Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous?</p> + +<p>—Je me repose sur la Providence, monsieur!</p> + +<p>—Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il +vous plaît.</p> + +<p>En ce moment même le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son +second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont étaient +chargés ses crochets, on remarquait un chevalet.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, s'écria le père Durand avec terreur; et il montrait le +chevalet au propriétaire. C'est un peintre!</p> + +<p>—Un artiste, j'en étais sûr! Exclama à son tour M. Bernard, et les +cheveux de sa perruque se dressèrent d'effroi; un peintre!!! Mais vous +n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en +s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?</p> + +<p>—Dame, répondit le pauvre homme, il m'avait donné <i>cinque</i> francs de +<i>dernier</i> à Dieu; est-ce que je pouvais me douter...</p> + +<p>—Quand vous aurez fini, demanda à son tour le jeune homme.</p> + +<p>—Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son +nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emménager. +La loi autorise à refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.</p> + +<p>—Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignité.</p> + +<p>—Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement +ailleurs. Durand va vous rendre votre denier à Dieu.</p> + +<p>—Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis à la caisse d'épargne.</p> + +<p>—Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre +logement à la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalité pour un jour.</p> + +<p>—Allez loger à l'hôtel, répondit M. Bernard. À propos, ajouta-t-il +vivement en faisant une réflexion subite, si vous le voulez, je vous +louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et où se trouvent +les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans +ce genre de location le loyer se paye d'avance.</p> + +<p>Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit +l'artiste forcé d'en passer par là.</p> + +<p>—Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de vingt-cinq +francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.</p> + +<p>—Vous l'avez déjà dit; cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du +bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie +de cinq cents francs?</p> + +<p>—Hein? demanda le propriétaire stupéfait, vous dites?...</p> + +<p>—Eh bien, la moitié de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais +vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du +propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre +l'équilibre.</p> + +<p>Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne +sera que vingt francs à prendre, puisque Durand vous rendra le denier à +Dieu.</p> + +<p>—Je le lui laisse, dit l'artiste, à la condition qu'il viendra tous les +matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le +temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, s'écria le père Durand en décrivant une courbe de +quatre-vingt-dix degrés.</p> + +<p>—C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous +allez aider mon commissionnaire à m'emménager.</p> + +<p>—Monsieur, dit le propriétaire, je vais vous envoyer votre quittance.</p> + +<p>Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel, +était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en +palais.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle +le rappel de la monnaie.</p> + +<p>Schaunard avait élevé l'emprunt à la hauteur d'un art. Prévoyant le cas +où il aurait à <i>opprimer</i> des étrangers, il avait appris la manière +d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait +étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour +échapper à ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne connaît +les heures de marée, il savait les époques où les <i>eaux</i> étaient basses +ou hautes, c'est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient +l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison +où en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voilà M. Schaunard; +mais bien: voilà le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et +égaliser en même temps cette espèce de dîme qu'il allait prélever, +lorsque la nécessité l'y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de +la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et +d'arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de +tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom étaient inscrits +le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement à leur +état de fortune, les époques où ils étaient en fonds, et l'heure des +repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard +avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur +laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu'aux +plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au delà d'un +certain chiffre qui était encore au bout de la plume d'un oncle normand +dont il devait hériter. Dès qu'il devait vingt francs à un individu, +Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d'un seul +coup, dût-il, pour s'acquitter, emprunter à ceux auxquels il devait +moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain +crédit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait +l'habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui +permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.</p> + +<p>Or, depuis onze heures du matin qu'il était parti de chez lui pour +tâcher de grouper les soixante-quinze francs nécessaires, il n'avait +encore réuni qu'un petit écu, dû à la collaboration des lettres m v et r +de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un +terme à payer, l'avait renvoyé des fins de sa demande.</p> + +<p>À six heures, un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son +estomac; il était alors à la barrière du Maine, où demeurait la lettre +u. Schaunard monta chez la lettre u, où il avait son rond de serviette, +quand il y avait des serviettes.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arrêtant au passage.</p> + +<p>—Chez M. U... répondit l'artiste.</p> + +<p>—Il n'y est pas.</p> + +<p>—Et madame?</p> + +<p>—Elle n'y est pas non plus: ils m'ont chargé de dire à un de leurs amis +qui devait venir chez eux ce soir qu'ils étaient allés dîner en ville: +au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici +l'adresse qu'ils ont laissée, et il tendit à Schaunard un bout de papier +sur lequel son ami U... avait écrit:</p> + +<p>«Nous sommes allés dîner chez Schaunard, rue... numéro...; viens nous +retrouver.»</p> + +<p>—Très-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mêle, il +fait de singuliers vaudevilles.</p> + +<p>Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait à deux pas d'un petit +bouchon où deux ou trois fois il s'était nourri pour pas bien cher, et +se dirigea vers cet établissement, situé Chaussée du Maine, et connu +dans la basse bohème sous le nom de <i>la Mère Cadet.</i> C'est un cabaret +mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route +d'Orléans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de +bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui +avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres inédits, les +folliculaires des gazettes mystérieuses, viennent en chœur dîner chez +<i>la Mère Cadet</i>, célèbre par ses gibelottes, sa choucroûte authentique, +et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil.</p> + +<p>Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez <i>la +Mère Cadet</i> le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques +dont on a fait plafonner la verdure maladive.</p> + +<p>—Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-même, je vais me donner une +bosse et faire un Balthasar intime.</p> + +<p>Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une +demi-choucroûte et deux demi-gibelottes: il avait remarqué qu'en +fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.</p> + +<p>La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune +personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de +souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des +épaules qui auraient bien dû garder l'incognito. C'était une cantatrice +du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans +la cuisine de <i>la Mère Cadet</i>. Elle était venue prendre son repas +pendant un entr'acte de la <i>Lucie</i>, et achevait en ce moment, par une +demi-tasse, un dîner composé exclusivement d'un artichaut à l'huile et +au vinaigre.</p> + +<p>—Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas à la fille qui servait le +garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je, +Adèle?</p> + +<p>—Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. Ça nous +fait neuf sous.</p> + +<p>—Voilà, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant:</p> + +<p><i>Cet amour que Dieu me donne</i>!</p> + +<p>—Tiens, elle donne le <i>la</i>, dit alors un personnage mystérieux assis à +la même table que Schaunard, et à demi caché derrière un rempart de +bouquins.</p> + +<p>—Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutôt qu'elle le garde, moi. +Aussi on n'a pas idée de ça, ajouta-t-il en indiquant du doigt +l'assiette où <i>Lucia De Lamermoor</i> avait consommé ses artichauts, faire +mariner son fausset dans du vinaigre!</p> + +<p>—C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà +parlé. La ville d'Orléans en produit qui jouit à juste titre d'une +grande réputation.</p> + +<p>Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des +hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui +semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à sa physionomie le +caractère de placidité béate qu'on remarque chez les séminaristes. Son +visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient +tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait +avoir été dessinée par un élève de <i>premiers principes</i>, à qui on aurait +poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race +nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton +asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes +menaçait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre. +D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux +s'échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d'un paletot noisette à +pèlerine, dont l'étoffe, réduite à la trame, avait les rugosités d'une +râpe. Des poches béantes de ce paletot s'échappaient des liasses de +papiers et de brochures. Sans se préoccuper de l'examen dont il était +l'objet, il savourait une choucroûte garnie en laissant échapper tout +haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait +un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps +des annotations avec un crayon qu'il portait à l'oreille.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec +son couteau, et ma gibelotte?</p> + +<p>—Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main, +il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est monsieur qui l'a demandée, +ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins.</p> + +<p>—Sacrebleu! s'écria Schaunard.</p> + +<p>Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce: sacrebleu! +Que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le +rempart de livres qui s'élevait entre lui et Schaunard; et, mettant +l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa +voix:</p> + +<p>—Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?</p> + +<p>—Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.</p> + +<p>—Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable?</p> + +<p>—S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avança son assiette.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas.</p> + +<p>Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui +avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.</p> + +<p>—Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna +Schaunard en lui-même.</p> + +<p>—Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est +la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de +personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est différent, je +l'adore.</p> + +<p>—Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé +pour moi.</p> + +<p>—Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé +la tête. J'ai même eu l'honneur de vous faire observer que...</p> + +<p>—Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez. +Qu'est-ce que c'est que ce morceau-là?</p> + +<p>—Juste ciel! Que vois-je! ô dieux! Encore une tête! C'est un lapin +bicéphale! s'écria l'étranger.</p> + +<p>—Bicé... dit Schaunard.</p> + +<p>—...phale. Ça vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des +manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eh bien, ma foi! Je +ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène.</p> + +<p>Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée. +Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un +litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre. +Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. À +huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En +causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les +avait poussés l'un l'autre à se faire leur biographie, et ils se +connaissaient déjà comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. L'homme aux +bouquins, après avoir écouté les confidences de Schaunard, lui avait +appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exerçait la profession de +philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de +scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en <i>ique</i>.</p> + +<p>Le peu d'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le +dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était connu de +tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au +pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que +la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le +savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez +lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le +soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le +mot de Titus, et disait: «J'ai perdu ma journée.» Ses manières câlines +et son langage, qui offraient une mosaïque de tous les styles, les +calembours terribles dont il émaillait sa conversation, avaient séduit +Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d'ajouter +son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé.</p> + +<p>Ils sortirent de chez <i>la Mère Cadet</i> à neuf heures du soir, +passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui +viennent de dialoguer avec les bouteilles.</p> + +<p>Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition +qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue +Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de <i>Momus</i>, dieu des +jeux et des ris.</p> + +<p>Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive +venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était +un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de +barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de <i>poil +mentonnier</i>, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui +ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on +aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudité. Il était +vêtu d'un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il +levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l'embouchure des +manches. Son pantalon avait pu être noir, mais ses bottes, qui n'avaient +jamais été neuves, paraissaient avoir déjà fait plusieurs fois le tour +du monde aux pieds du juif errant.</p> + +<p>Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à +grande barbe s'étaient salués.</p> + +<p>—Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.</p> + + +<p>—Pas absolument, répondit celui-ci; seulement je le rencontre +quelquefois à la bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres.</p> + + +<p>—Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard. Le personnage avec +lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine +d'années, voué au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une +grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la +transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son +front déprimé, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M. +Mouton, et était employé à la mairie du ive arrondissement, où il tenait +le registre des décès.</p> + +<p>—Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant +le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit, +voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça +ne sert à rien. Tenez, une supposition: je suis un père de famille, moi, +n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au café. +Suivez bien mon raisonnement.</p> + +<p>—Allez, allez, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases +par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés +sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que +je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata +ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi? Je suis un bon père de famille qui +vient pour faire...</p> + +<p>—Sa partie de dominos, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous +comprenez...</p> + +<p>—Très-bien! dit Rodolphe.</p> + +<p>—Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère, +et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous +les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans +son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des +folliculaires.</p> + +<p>—Cependant, Monsieur Mouton...</p> + +<p>—Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des +malheurs de tout le monde; ils ont fait la révolution et les assignats; +à preuve Murat.</p> + +<p>—Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.</p> + +<p>—Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son +enterrement quand j'étais petit...</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>—Même qu'on a fait une pièce au cirque, là.</p> + +<p>—Eh bien, précisément, dit Rodolphe; c'est Murat.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'écria l'obstiné +Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une +supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le +guillotiner, puisqu'il avait trahi?</p> + +<p>—Qui? guillotiné! trahi! quoi? s'écria Rodolphe en empoignant à son +tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.</p> + +<p>—Eh bien Marat...</p> + +<p>—Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu!</p> + +<p>—Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815. +C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mêmes, continua M. +Mouton en rentrant dans la thèse de ce qu'il appelait une explication. +Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une +supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et +qui ne ferait pas de phrases... Là!</p> + +<p>—Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases!</p> + +<p>—Eh bien, oui; suivez mon idée.</p> + +<p>—Je tâche.</p> + +<p>—Un journal qui dirait tout simplement la santé du roi et les biens de +la terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on +n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis à la mairie, n'est-ce +pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me +dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les décès, eh bien, faites ci, +faites ça. Eh bien, quoi, ça? Quoi, ça? Quoi! ça? Eh bien, les journaux, +c'est la même chose, acheva-t-il pour conclure.</p> + +<p>—Évidemment, dit un voisin qui avait compris.</p> + +<p>Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui +partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.</p> + +<p>—Je l'ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était +retourné s'asseoir à la même table où se trouvaient Schaunard et +Colline.</p> + +<p>—Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur désignant +l'employé.</p> + +<p>—Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses +yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brûle-gueule +merveilleusement culotté.</p> + +<p>—Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez là une bien jolie pipe.</p> + +<p>—Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit +négligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.</p> + +<p>—Tiens! s'écria le philosophe, je n'en ai plus.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche +un paquet de tabac qu'il déposa sur la table.</p> + +<p>À cette gracieuseté, Colline crut devoir répondre par l'offre d'une +tournée de quelque chose.</p> + +<p>Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littérature. Rodolphe, +interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, confessa ses +rapports avec les muses, et fit venir une seconde tournée. Comme le +garçon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien +l'oublier. Il avait entendu résonner dans l'une des poches de Colline le +duo argentin de deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint +le niveau d'expansion où se trouvaient les deux amis et leur fit à son +tour ses confidences.</p> + +<p>Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'était venu les +prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et +ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris +par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux +extrémités opposées de Paris, l'un dans l'île-Saint-Louis, et l'autre à +Montmartre.</p> + +<p>Schaunard, qui avait complétement oublié qu'il était sans domicile, leur +offrit l'hospitalité.</p> + +<p>—Venez chez moi, dit-il, je loge ici près; nous passerons la nuit à +causer littérature et beaux-arts.</p> + +<p>—Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit +Colline.</p> + +<p>—Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps +à vivre.</p> + +<p>Arrivé devant sa maison que Schaunard eut quelque difficulté à +reconnaître, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe +et Colline qui étaient entrés chez un marchand de vin encore ouvert, +pour y prendre les premiers éléments d'un souper. Quand ils furent de +retour, Schaunard frappa plusieurs fois à la porte, car il se souvenait +vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La +porte s'ouvrit enfin, et le père Durand, plongé dans les douceurs du +premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'était plus son +locataire, ne se dérangea aucunement quand celui-ci lui eut crié son nom +par le vasistas.</p> + +<p>Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont +l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui +marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la +porte de sa chambre.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef +que j'avais emportée ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais +mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voilà encore! s'écria-t-il en +montrant une clef.</p> + +<p>—C'est de la magie!</p> + +<p>—De la fantasmagorie, dit Colline.</p> + +<p>—De la fantaisie, ajouta Rodolphe.</p> + +<p>—Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de +terreur, entendez-vous?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Mon piano, qui joue tout seul, <i>ut, la mi ré do, la si sol ré.</i> gredin +de <i>ré</i>, va! Il sera toujours faux.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta +bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.</p> + +<p>—Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte.</p> + +<p>—Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le poëte au +philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon.</p> + +<p>—Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son +ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! Voilà monsieur qui prétend +que c'est un vio...</p> + +<p>—Sacrebleu! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante mon piano joue +toujours; c'est de la magie!</p> + +<p>—De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des +bouteilles qu'il tenait à la main.</p> + +<p>—De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.</p> + +<p>Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement, +et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un +flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.</p> + +<p>—Que désirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les +trois amis.</p> + +<p>—Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi, +fit Schaunard.</p> + +<p>—Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au +personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est +gris jusqu'à la troisième capucine.</p> + +<p>Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard; il +venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 8em;">«Je suis venue trois fois pour chercher mes étrennes.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 16em;">«Phémie.»</span><br /> +</p> + +<p>—Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'écria-t-il; voilà bien +la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an: c'est +bien ma porte.</p> + +<p>—Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.</p> + +<p>—Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté je collabore +activement à la confusion de mon ami.</p> + +<p>Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de rire.</p> + +<p>—Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que +votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras, +l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel, +qu'on aura sans doute reconnu.</p> + +<p>Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:</p> + +<p>—C'est étonnant comme mon séjour est embelli.</p> + +<p>—Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.</p> + +<p>Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des +gammes.</p> + +<p>—Hein!, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant résonner les +accords... à la bonne heure! L'animal a reconnu son maître: <i>si la sol, +fa mi ré</i>. Ah! Gredin de <i>ré</i>! tu seras toujours le même, va! Je disais +bien que c'était mon instrument.</p> + +<p>—Il insiste, dit Colline à Rodolphe.</p> + +<p>—Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.</p> + +<p>—Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles, qui +était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être! Ah! Et +il regardait Marcel sous le nez.</p> + +<p>—Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont +il a été parlé plus haut. Et il se mit à lire:</p> + +<p>—«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les +rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi. +Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs.» +Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne +congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq +francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans +les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une +main chère? à votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre +présence dans mes lares.</p> + +<p>—Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline +et à Rodolphe, monsieur, et il désignait Schaunard, monsieur est chez +lui, je le confesse.</p> + +<p>—Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.</p> + +<p>—Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît...</p> + +<p>—Oui, continua Colline, si notre ami...</p> + +<p>—Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment +se fait-il...</p> + +<p>—Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!...</p> + +<p>—Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel, je vais vous +expliquer le mystère.</p> + +<p>—Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.</p> + +<p>—En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.</p> + +<p>Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut à un +morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.</p> + +<p>Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le +propriétaire, quand il était venu pour emménager.</p> + +<p>—Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez +lui.</p> + +<p>—Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.</p> + +<p>Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce +qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la +situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y +découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait +changé le matin à M. Bernard.</p> + +<p>—Ah! J'en étais bien sûr! s'écria-t-il, que le hasard ne +m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'étais sorti ce +matin pour courir après lui. À cause du terme, c'est vrai, il sera venu +pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai +bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!</p> + +<p>—Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les +espèces en piles égales.</p> + +<p>—Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.</p> + +<p>Marcel riait.</p> + +<p>Une heure après ils étaient endormis tous les quatre.</p> + +<p>Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent et parurent d'abord +très-étonnés de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe +n'avaient pas l'air de se reconnaître et s'appelaient monsieur. Il +fallut que Marcel leur rappelât qu'ils étaient venus ensemble la veille.</p> + +<p>En ce moment le père Durand entra dans la chambre.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit +cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe +est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand +en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par où donc +êtes-vous venu?</p> + +<p>—Par le télégraphe, répondit Schaunard.</p> + +<p>—Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur, +vous!...</p> + +<p>—Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma +conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter +à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en +donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à +souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non +pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à +Schaunard.</p> + +<p>À la fin du déjeuner, Rodolphe demanda la parole.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...</p> + +<p>—Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.</p> + +<p>—C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.</p> + +<p>—De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît +<i>l'Écharpe d'Iris</i>, un journal de modes dont je suis le rédacteur en +chef; et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une +heure.</p> + +<p>—Diable! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon à donner à +un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe.</p> + +<p>—Vous irez demain, dit Marcel.</p> + +<p>—Oh! Non, répondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui. +Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi, +si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins.</p> + +<p>—Mais tu reviendras? demanda Schaunard.</p> + +<p>—Avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre, répondit le +philosophe, qui aimait les images excentriques.</p> + +<p>Et il sortit avec Rodolphe.</p> + +<p>—Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter +sur l'oreiller du <i>far niente,</i> si j'allais chercher quelque or pour +apaiser la cupidité de M. Bernard?</p> + +<p>—Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours +déménager?</p> + +<p>—Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par +huissier, coût cinq francs.</p> + +<p>—Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez +vos meubles?</p> + +<p>—J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M. +Bernard.</p> + +<p>—Diable! ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en +garni.</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec +mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs +aujourd'hui, ni demain, ni après.</p> + +<p>—Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée.</p> + +<p>—Exhibez, dit Schaunard.</p> + +<p>—Voici la situation: légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai +payé un mois d'avance.</p> + +<p>—Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlève +légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais même +extralégalement, dit Schaunard.</p> + +<p>—De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de +logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.</p> + +<p>—Voilà, fit Schaunard.</p> + +<p>—Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.</p> + +<p>—Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.</p> + +<p>—Vous dites?</p> + +<p>—Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.</p> + +<p>—Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel; restez +avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.</p> + +<p>—Et les termes? dit Schaunard.</p> + +<p>—Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine +fois ce sera votre tour. Réfléchissez.</p> + +<p>—Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui +m'est agréable; j'accepte d'emblée: au fait, la peinture et la musique +sont sœurs.</p> + +<p>—Belles-sœurs, dit Marcel.</p> + +<p>En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés.</p> + +<p>Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.</p> + +<p>—Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre à +dîner à la compagnie.</p> + +<p>—C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit +Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans +l'œil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire +indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.</p> + +<p>—Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le +caissier de <i>l'Écharpe d'Iris</i>, sous le prétexte que j'en avais besoin +pour me faire vacciner.</p> + +<p>—C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui +n'ai pas étrenné, c'est humiliant.</p> + +<p>—En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Colline.</p> + +<p>—Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera +celui qui payera la carte.</p> + +<p>—Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à +vous offrir pour vous tirer d'embarras.</p> + +<p>—Voyons!</p> + +<p>—Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper.</p> + +<p>—Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le +philosophe.</p> + +<p>—C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.</p> + +<p>Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue dauphine, +célèbre par ses garçons littéraires et son <i>ayoli</i>. Comme il fallait +faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La +connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard +avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le +drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils +avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils +s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous +dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égaye sans +blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point +laissé de place vide dans leur cœur, facile à mettre en émoi par la vue +ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour +aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre +chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être +aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait +ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille +l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité: +«Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.»</p> + +<p>À la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe +se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui répondit par un +petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par +aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de +la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.</p> + +<p>—Est-il bête ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans +son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin.</p> + +<p>Après le dîner on alla prendre le café à <i>Momus</i>, où on avait déjà passé +la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement +devint inhabitable pour les autres habitués.</p> + +<p>Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé, +retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'<i>Élysée</i> Schaunard. +Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les +autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces +pyrotechniques; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres +un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous, +et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête:</p> + +<p>Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour!</p> + +<p>Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans +en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur +affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café <i>Momus</i>, +où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, et où on les vit pendant +longtemps revenir assidûment tous les jours.</p> + +<p>Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les +petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et +n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes +de la vie de bohème ne sont en effet que des études de mœurs dont les +héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus +grand défaut est le désordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse +que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><i>UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE</i></h3> + + +<p>Schaunard et Marcel, qui s'étaient vaillamment mis à la besogne dès le +matin, suspendirent tout à coup leur travail.</p> + +<p>—Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta négligemment: +est-ce qu'on ne déjeune pas aujourd'hui.</p> + +<p>Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune.</p> + +<p>—Depuis quand déjeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'était hier +jeudi.</p> + +<p>Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement +de l'église:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Vendredi chair ne mangeras,<br /></span> +<span class="i0">Ni autre chose pareillement.»<br /></span> +</div></div> + +<p>Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel +représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui +se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs +de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être +très-philosophique.</p> + +<p>En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour +Marcel.</p> + +<p>—C'est trois sous, dit-il.</p> + +<p>—Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.</p> + +<p>Et il lui ferma la porte au nez.</p> + +<p>Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se +mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la +célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la +jubilation:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Y'avait quat' jeunes gens du quartier,<br /></span> +<span class="i0">Ils étaient tous les quat' malades;<br /></span> +<span class="i0">On les a m'nés à l'hôtel-Dieu<br /></span> +<span class="i3">Eu! Eu! Eu! Eu!<br /></span> +</div></div> + +<p>—Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On les a mis dans un grand lit,<br /></span> +<span class="i0">deux à la tête et deux aux pieds.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Nous savons ça.</p> + +<p>Marcel reprit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils virent arriver un' petit' sœur,<br /></span> +<span class="i3">Eur! Eur! Eur! Eur!<br /></span> +</div></div> + +<p>—Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes +d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur +<i>l'influence du bleu dans les arts</i>.</p> + +<p>Et il s'approcha de son piano.</p> + +<p>Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un +liquide en ébullition.</p> + +<p>Marcel se calma comme par enchantement.</p> + +<p>—Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.</p> + +<p>C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts +et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de +campagne.</p> + +<p>—C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet +ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député +est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes +te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.</p> + +<p>—Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour +contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande, +et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a +beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux +dîner aujourd'hui, voilà.</p> + +<p>—Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait +pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami. +Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet +de débardeur.</p> + +<p>—J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.</p> + +<p>—Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et +qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont <i>cloués</i> et +<i>surcloués</i>?</p> + +<p>—Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.</p> + +<p>—J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de +mon cousin; et c'était au commencement de janvier.</p> + +<p>—Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il +ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de +faire mon premier pas dans le monde.</p> + +<p>—À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à +faire du chagrin à son ami, et des bottes?</p> + +<p>Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de +deux heures il rentrait chargé d'un faux col.</p> + +<p>—Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.</p> + +<p>—Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il +y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.</p> + +<p>—Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des +effets, que diable!</p> + +<p>—Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux +chambres.</p> + +<p>Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé:</p> + +<p>Un pantalon écossais,</p> + +<p>Un chapeau gris,</p> + +<p>Une cravate rouge,</p> + +<p>Un gant jadis blanc,</p> + +<p>Un gant noir.</p> + +<p>—Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu +seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est +coloriste!</p> + +<p>Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.</p> + +<p>Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!</p> + +<p>L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans +laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara.</p> + +<p>—De <i>Garrick</i> en <i>Syllabe</i>, dit son ironique compagnon: celle-ci est +pointue et l'autre est carrée.</p> + +<p>—Ça ne se verra pas, je les vernirai.</p> + +<p>—C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.</p> + +<p>—Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je +donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!</p> + +<p>Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.</p> + +<p>—Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.</p> + +<p>—C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui +sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre +talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux +colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes, +je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je +suis venu vous trouver.</p> + +<p>—Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à +monsieur...</p> + +<p>—M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de +l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde +nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.</p> + +<p>—Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en +s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir +votre portrait?</p> + +<p>—À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un +portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres, +ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de +milieu.</p> + +<p>Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait +affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son +portrait fût peint avec des couleurs fines.</p> + +<p>—Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur +monsieur désire-t-il son portrait?</p> + +<p>—Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt. +Mais dans quel prix ça va-t-il?</p> + +<p>—De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante +avec.</p> + +<p>—Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs.</p> + +<p>—C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus +chères à différentes époques.</p> + +<p>—Tiens! C'est donc comme le sucre?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.</p> + +<p>—Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans +lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui +serait flatteur.</p> + +<p>—Ma foi, vous avez raison.</p> + +<p>—Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire +éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.</p> + +<p>—As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Il a un habit noir.</p> + +<p>—Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne +faudrait pas tarder, car je pars prochainement.</p> + +<p>—J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris. +Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne +séance avancera la besogne.</p> + +<p>—Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, +dit M. Blancheron.</p> + +<p>—Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure... +reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose, +nous allons commencer.</p> + +<p>—Ôter mon habit! Pourquoi faire?</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre +famille?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume +d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.</p> + +<p>—Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son +modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout +d'abord hésiter l'honnête provincial.</p> + +<p>—Ce vêtement est bien singulier, dit-il.</p> + +<p>—Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a +fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son +élève.</p> + +<p>—Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je +renie mes dieux.</p> + +<p>—Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de +chambre qui avait une si noble origine.</p> + +<p>—Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard à son ami +avec un clignement d'yeux significatif.</p> + +<p>—Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le +Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?</p> + +<p>—Je tâcherai! mais ce n'est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de +retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi +quelque chose dans tes poches.</p> + +<p>—Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.</p> + +<p>Il s'habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit +par la seconde porte de l'atelier.</p> + +<p>Schaunard s'était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait +venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il +n'avait pas dîné. Il en fit la remarque au peintre.</p> + +<p>—Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce +soir. Pourtant j'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain, +dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait +la ressemblance.</p> + +<p>Il se mit à l'œuvre.</p> + +<p>—Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger. +Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous +voudrons.</p> + +<p>Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.</p> + +<p>—Je partage votre idée, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime à +croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie à table.</p> + +<p>Schaunard s'inclina.</p> + +<p>—Allons, se dit-il à lui-même, c'est un brave homme, un véritable +envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son +amphitryon.</p> + +<p>—Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment +celui-ci.</p> + +<p>—Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les +escaliers quatre à quatre.</p> + +<p>Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu +dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique.</p> + +<p>—Du bordeaux à l'ordinaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui payera?</p> + +<p>—Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous +verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi, tâchez de vous distinguer, et que +nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine +surtout.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>À huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin d'épancher dans le +sein d'un ami ses idées sur l'industrie sucrière, et il récita à +Schaunard la brochure qu'il avait écrite.</p> + +<p>Celui-ci l'accompagna sur le piano.</p> + +<p>À dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se +tutoyaient. À onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et +firent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur +fortune.</p> + +<p>À minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils +fondaient en pleurs. Et il y avait déjà un demi-pouce d'eau dans +l'atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du +superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement +vides.</p> + +<p>Il voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s'il +voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.</p> + +<p>—Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de +noisettes. Moi qui lui apportais à dîner!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><i>LES AMOURS DE CARÊME</i></h3> + + +<p>Un soir de carême, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec +l'intention de travailler. Mais à peine se fut-il mis à table et eut-il +trempé sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit +singulier; et, appliquant l'oreille à l'indiscrète cloison qui le +séparait de la chambre voisine, il écouta et distingua parfaitement un +dialogue alterné de baisers et autres amoureuses onomatopées.</p> + +<p>—Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard... +et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Roméo bien +après le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit. +Et, prenant son chapeau, il sortit.</p> + +<p>En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier +emprisonnée à demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut +tellement effarouchée qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir +tirer le cordon.</p> + +<p>—Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments où les portières +redeviennent des femmes.</p> + +<p>En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une +cuisinière en sortie qui se donnaient la main et échangeaient les arrhes +de l'amour.</p> + +<p>—Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et à sa +robuste compagne, voilà des hérétiques qui ne songent guère que nous +sommes dans le carême.</p> + +<p>Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le +voisinage.</p> + +<p>—Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soirée à dire +du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...</p> + +<p>Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebâilla à demi, et +un jeune homme simplement vêtu d'un lorgnon et d'une chemise se +présenta.</p> + +<p>—Je ne peux pas te recevoir, dit-il à Rodolphe.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Tiens! dit Marcel en désignant une tête féminine qui venait +d'apparaître derrière un rideau: voici ma réponse.</p> + +<p>—Elle n'est pas belle, répondit Rodolphe auquel on venait de refermer +la porte sur le nez. Ah çà, se dit-il quand il fut dans la rue, que +faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps à dire du mal +de Marcel.</p> + +<p>En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu +fréquentée, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait +mélancoliquement en mâchant des rimes entre ses dents.</p> + +<p>—Hé! Hé! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue? +Tiens, Colline!</p> + +<p>—Tiens, Rodolphe! Où vas-tu?</p> + +<p>—Chez toi.</p> + +<p>—Tu ne m'y trouveras pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu fais là?</p> + +<p>—J'attends.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tu attends?</p> + +<p>—Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand +on a vingt ans, qu'il y a des étoiles au ciel et des chansons dans +l'air?</p> + +<p>—Parle en prose.</p> + +<p>—J'attends une femme.</p> + +<p>—Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant. +Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne +pourrais-je faire un pas sans me heurter à des amoureux? Cela est +immoral et scandaleux. Que fait donc la police?</p> + +<p>Comme le Luxembourg était encore ouvert, Rodolphe y entra pour abréger +son chemin. Au milieu des allées désertes, il voyait souvent fuir devant +lui, comme effrayés par le bruit de ses pas, des couples mystérieusement +enlacés et cherchant, comme dit un poëte: la double volupté du silence +et de l'ombre.</p> + +<p>—Voilà, dit Rodolphe, une soirée qui a été copiée dans un roman. Et +cependant, pénétré malgré lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un +banc et regarda sentimentalement la lune.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, il était entièrement sous le joug d'une fièvre +hallucinée. Il lui sembla que les dieux et les héros de marbre qui +peuplent le jardin quittaient leurs piédestaux pour s'en aller faire la +cour aux déesses et héroïnes leurs voisines; et il entendit +distinctement le gros Hercule faire un madrigal à la Velléda, dont la +tunique lui parut singulièrement raccourcie.</p> + +<p>Du banc où il était assis, il aperçut le cygne du bassin qui se +dirigeait vers une nymphe d'alentour.</p> + +<p>—Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voilà +Jupiter qui va au rendez-vous de Léda. Pourvu que le gardien ne les +surprenne pas!</p> + +<p>Puis il se prit le front dans les mains et s'enfonça plus avant les +aubépines du sentiment.</p> + +<p>Mais, à ce beau moment de son rêve, Rodolphe fut subitement réveillé par +un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule.</p> + +<p>—Il faut sortir, monsieur, dit-il.</p> + +<p>—C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes, +j'aurais dans le cœur plus de <i>vergiss-meinnicht</i> qu'il n'y en a sur +les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.</p> + +<p>Et, prenant sa course, il sortit en toute hâte du Luxembourg, fredonnant +à voix basse une romance sentimentale, qui était pour lui la +marseillaise de l'amour.</p> + +<p>Une demi-heure après, ne sais comment, il était au <i>Prado</i>, attablé +devant du punch et causant avec un grand garçon célèbre par son nez, +qui, par un singulier privilége, est aquilin de profil et camard de +face; un maître nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez +d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et +être utile à son ami.</p> + +<p>—Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous êtes +amoureux?</p> + +<p>—Oui, mon cher... ça m'a pris tout à l'heure, subitement, comme un +grand mal de dents qu'on aurait au cœur.</p> + +<p>—Passez-moi le tabac, dit Alexandre.</p> + +<p>—Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne +rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai +eu l'idée d'entrer dans le Luxembourg, où j'ai vu toutes sortes de +fantasmagories; ça m'a remué le cœur extraordinairement; il m'y pousse +des élégies; je bêle et je roucoule; je me métamorphose moitié agneau, +moitié pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des +plumes.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatienté, vous me +faites poser, vous.</p> + +<p>—Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-à-dire +non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose. +Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il +faut que vous m'aidiez à trouver une femme... nous allons faire le tour +du bal, et la première que je vous montrerai, vous irez lui dire que je +l'aime.</p> + +<p>—Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-même? répondit Alexandre +avec sa superbe basse nasale.</p> + +<p>—Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout à fait oublié +comment on s'y prend pour dire ces choses-là. De tous mes romans +d'amour, ce sont mes amis qui ont écrit la préface, et quelques-uns même +le dénoûment. Je n'ai jamais su commencer.</p> + +<p>—Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai +vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-être lui +convenir.</p> + +<p>—Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle eût des gants blancs et +des yeux bleus.</p> + +<p>—Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez +qu'on ne peut pas avoir tout à la fois... cependant, allons dans le +quartier de l'aristocratie.</p> + +<p>—Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon où se tiennent les +élégantes du lieu, en voici une qui paraît bien douce... et il indiquait +une jeune fille assez élégamment mise qui se tenait dans un coin.</p> + +<p>—C'est bon! répondit Alexandre, restez un peu en arrière; je vais lui +lancer pour vous le brûlot de la passion. Quand il faudra venir... je +vous appellerai.</p> + +<p>Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en +temps, partait en joyeux éclats de rire et finit par lancer à Rodolphe +un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagné la cause.</p> + +<p>—Allez donc, dit Alexandre, la victoire est à nous, la petite n'est +sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naïf pour commencer.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.</p> + +<p>—Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous +asseoir près d'elle.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place à ses +côtés, comme votre ami est drôle, il parle comme un cor de chasse.</p> + +<p>—C'est qu'il est musicien, répondit Rodolphe.</p> + +<p>Deux heures après, Rodolphe et sa compagne étaient arrêtés devant une +maison de la rue Saint-Denis.</p> + +<p>—C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.</p> + +<p>—Eh bien, chère Louise, quand vous reverrai-je, et où?</p> + +<p>—Chez vous, demain soir, à huit heures.</p> + +<p>—Bien vrai?</p> + +<p>—Voilà ma promesse, répondit Louise en tendant ses joues fraîches à +Rodolphe qui mordit à même dans ces beaux fruits mûrs de jeunesse et de +santé. Rodolphe rentra chez lui <i>ivre fou</i>.</p> + +<p>—Ah! dit-il en parcourant sa chambre à grands pas, ça ne peut pas se +passer comme ça; il faut que je fasse des vers.</p> + +<p>Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de +feuilles de papier en tête desquelles s'étalait avec majesté cet +alexandrin solitaire:</p> + +<p>Ô l'amour! Ô l'amour! Prince de la jeunesse!</p> + +<p>Ce jour-là, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'était +réveillé de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva +sur-le-champ.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze +heures d'attente... avec quoi combler ces douze éternités?...</p> + +<p>Et comme son regard était tombé sur son bureau, il lui sembla voir +frétiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?</p> + +<p>—Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester +ici, ça pue l'encre.</p> + +<p>Il fut s'installer dans un café où il était sûr de ne point rencontrer +d'amis.</p> + +<p>—Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient +d'avance mon idéal.</p> + +<p>Après un repas très-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans +un wagon.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, il était dans les bois de Ville-D'Avray.</p> + +<p>Rodolphe se promena toute la journée, lâché à travers la nature +rajeunie, et ne revint à Paris qu'au tomber de la nuit.</p> + +<p>Après avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son +idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup +de ne pouvoir s'habiller en blanc.</p> + +<p>De sept à huit heures, il fut en proie à la fièvre aiguë de l'attente. +Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours +qui les avaient charmés. Puis, suivant son habitude, il rêva déjà une +grande passion, un amour en dix volumes, un véritable poëme lyrique avec +clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules, +jalousies, soupirs, et le reste. Et il en était ainsi chaque fois que le +hasard amenait une femme à sa porte, et pas une ne l'avait quitté sans +emporter au front une auréole et au cou un collier de larmes.</p> + +<p>—Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses +amis.</p> + +<p>Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses écoles qu'il +avait commises n'avaient pu le guérir. Il attendait toujours une femme +qui voulût bien poser en idole, un ange en robe de velours à qui il +pourrait tout à son aise adresser des sonnets écrits sur feuilles de +saule.</p> + +<p>Enfin, Rodolphe entendit sonner «l'heure sainte;» et comme le dernier +coup résonnait sur le timbre de métal, il crut voir l'<i>Amour</i> et la +<i>Psyché</i> qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albâtre.</p> + +<p>Au même moment on frappa deux coups timides à la porte. Rodolphe alla +ouvrir; c'était Louise.</p> + +<p>—Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!</p> + +<p>Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.</p> + +<p>Pendant ce temps, la petite s'était débarrassée de son châle et de son +chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'éblouissante blancheur des +draps la fit sourire, et presque rougir.</p> + +<p>Louise était plutôt gracieuse que jolie; sa fraîche figure offrait un +piquant mélange de naïveté et de malice. C'était quelque chose comme un +motif de Greuze arrangé par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la +jeune fille était adroitement mise en relief par une toilette qui, bien +que très-simple, attestait chez elle cette science innée de coquetterie +que toutes les femmes possèdent, depuis leur premier lange jusqu'à leur +robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulièrement étudié +la théorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en +artiste, une foule de poses séduisantes dont le maniérisme avait +souvent plus de grâce que le naturel: ses pieds, finement chaussés, +étaient d'une exiguïté satisfaisante... même pour un romantique épris +des miniatures andalouses ou chinoises. Quant à ses mains, leur +délicatesse attestait l'oisiveté. En effet, depuis six mois, elles +n'avaient plus à redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire, +Louise était un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie +et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutôt une nuit, leur nid +dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques +jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.</p> + +<p>Après avoir causé une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme +exemple le groupe de l'amour et psyché.</p> + +<p>—Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par +une contradiction.</p> + +<p>—Ils sont bien imités, répondit Louise.</p> + +<p>—Hélas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a guère de +littérature. Je suis sûr qu'elle se borne à l'orthographe du cœur, +celle qui ne met point d'<i>s</i> au pluriel. Il faudra que je lui achète un +Lhomond.</p> + +<p>Cependant, comme Louise se plaignait d'être gênée dans sa chaussure, il +l'aida obligeamment à délacer ses bottines.</p> + +<p>Tout à coup la lumière s'éteignit.</p> + +<p>—Tiens, s'écria Rodolphe, qui donc a soufflé la bougie?</p> + +<p>Un joyeux éclat de rire lui répondit.</p> + +<p>Quelques jours après, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.</p> + +<p>—Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.</p> + +<p>—Je fais de la poésie intime, répondit Rodolphe.</p> + +<p>Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander à Louise plus que la +pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les +sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et +Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se +comprenaient-ils guère.</p> + +<p>Huit jours après, au même bal où elle avait trouvé Rodolphe... Louise +rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et à +la fin de la soirée il la reconduisit chez lui.</p> + +<p>C'était un étudiant de seconde année, il parlait très-bien la prose du +plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.</p> + +<p>Louise lui demanda du papier et de l'encre, et écrivit à Rodolphe une +lettre ainsi conçue:</p> + +<p>«Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrâse pour la dernière foi. +Adieu.</p> + +<p>«Louise.»</p> + +<p>Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumière +mourut tout à coup.</p> + +<p>—Tiens, dit Rodolphe en manière de réflexion, c'est la bougie que j'ai +allumée le soir où Louise est venue: elle devait finir avec notre +liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il +avec un accent moitié dépit, moitié regret, et il déposa le billet de sa +maîtresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de +ses amours.</p> + +<p>Un jour, étant chez Marcel, Rodolphe ramassa à terre, pour allumer sa +pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'écriture et +l'orthographe de Louise.</p> + +<p>—J'ai, dit-il à son ami, un autographe de la même personne; seulement, +il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve +pas qu'elle m'aimait mieux que toi?</p> + +<p>—Ça prouve que tu es un niais, lui répondit Marcel: les blanches +épaules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><i>ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ</i></h3> + + +<p>Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait +depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de +son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher; +son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fréquemment à +l'auberge de la Belle-Étoile.</p> + +<p>Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au +milieu de ces pénibles traverses, c'était sa bonne humeur, et le +manuscrit du <i>Vengeur</i>, drame qui avait fait des stations dans tous les +lieux dramatiques de Paris.</p> + +<p>Un jour, Rodolphe, conduit au <i>violon</i> pour cause de chorégraphie trop +macabre, se trouva nez à nez avec un oncle à lui, le sieur Monetti, +poêlier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait +pas vu depuis une éternité.</p> + +<p>Touché des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'améliorer sa +position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas +d'une ascension de six étages.</p> + +<p>Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous +voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous +n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et +belle vue.</p> + +<p>Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux +poêles, de fourneaux économiques, quand on n'y fait pas de feu surtout, +d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule +d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un +hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de +jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobêche, et divers +autres objets d'art et de fantaisie.</p> + +<p>Quant à la seconde pièce, le balcon, deux cyprès nains, mis en pots, la +transforment en parc pour la belle saison.</p> + +<p>Au moment où nous entrons, l'hôte du lieu, jeune homme habillé en turc +d'opéra-comique, achève un repas dans lequel il viole effrontément la +loi du prophète, ainsi que l'indique la présence d'un ex-jambonneau et +d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas terminé, le jeune +turc s'étendit à l'orientale sur le carreau, et se mit à fumer +nonchalamment un narguillé marqué J G. Tout en s'abandonnant à la +béatitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos +d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute répondu à +ses caresses s'il n'eût aussi été en terre cuite.</p> + +<p>Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la +porte de la chambre s'ouvrit, donnant entrée à un personnage qui, sans +mot dire, alla droit à l'un des poêles servant de secrétaire, ouvrit la +porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considéra avec +attention.</p> + +<p>—Comment, s'écria le nouveau venu avec un fort accent piémontais, tu +n'as pas achevé encore le chapitre des Ventouses?</p> + +<p>—Permettez, mon oncle, répondit le turc, le chapitre des ventouses est +un des plus intéressants de votre ouvrage, et demande à être étudié avec +soin. Je l'étudie.</p> + +<p>—Mais, malheureux, tu me dis toujours la même chose. Et mon chapitre +des calorifères, où en est-il?</p> + +<p>—Le calorifère va bien. Mais, à propos, mon oncle, si vous pouviez me +donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite +Sibérie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomètre +au-dessous de zéro, rien qu'en le regardant.</p> + +<p>—Comment, tu as déjà consumé un fagot?</p> + +<p>—Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vôtre était bien +petit.</p> + +<p>—Je t'enverrai une bûche économique. Ça garde la chaleur.</p> + +<p>—C'est précisément pourquoi ça n'en donne pas.</p> + +<p>—Eh bien! dit le piémontais en se retirant, je te ferai monter un petit +cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifères pour demain.</p> + +<p>—Quand j'aurai du feu, ça m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de +renfermer à double tour. Si nous faisions une tragédie, ce serait ici le +moment de faire apparaître le confident. Il s'appellerait Noureddin ou +Osman, et d'un air à la fois discret et protecteur il s'avancerait +auprès de notre héros, et lui tirerait adroitement les vers du nez à +l'aide de ceux-ci:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,<br /></span> +<span class="i0">À votre auguste front, pourquoi cette pâleur?<br /></span> +<span class="i0">Allah se montre-t-il à vos desseins contraire?<br /></span> +<span class="i0">Ou le farouche Ali, par un ordre sévère,<br /></span> +<span class="i0">A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos vœux,<br /></span> +<span class="i0">Éloigné la beauté qui sut charmer vos yeux?<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais nous ne faisons pas de tragédie, et, malgré le besoin que nous +avons d'un confident, il faut nous en passer.</p> + +<p>Notre héros n'est point ce qu'il paraît être, le turban ne fait pas le +turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle, +pour lequel il rédige actuellement un manuel du <i>Parfait Fumiste</i>. En +effet, M. Monetti, passionné pour son art, avait consacré ses jours à la +fumisterie. Ce digne piémontais avait arrangé pour son usage une maxime +faisant à peu près pendant à celle de Cicéron, et dans ses beaux moments +d'enthousiasme, il s'écriait: <i>Nascuntur poê... liers</i>. Un jour, pour +l'utilité des races futures, il avait songé à formuler un code théorique +des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il +avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de +ses idées dans la forme qui pût les faire comprendre. Rodolphe était +nourri, couché, logé, etc... et devait, à l'achèvement du <i>Manuel</i>, +recevoir une gratification de cent écus.</p> + +<p>Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti +lui avait généreusement fait une avance de cinquante francs. Mais +Rodolphe, qui n'avait point <i>vu</i> une pareille somme depuis près d'un an, +était sorti à moitié fou, accompagné de ses écus, et il resta trois +jours dehors: le quatrième il rentrait, seul!</p> + +<p>Monetti, qui avait hâte de voir achever son <i>manuel</i>, car il comptait +obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et +pour le forcer à travailler, en l'empêchant de sortir, il lui enleva ses +vêtements et lui laissa en place le déguisement sous lequel nous l'avons +vu tout à l'heure.</p> + +<p>Cependant, le fameux <i>Manuel</i> n'en allait pas moins <i>piano, piano,</i> +Rodolphe manquant absolument des cordes nécessaires à ce genre de +littérature. L'oncle se vengeait de cette indifférence paresseuse en +matière de cheminées, en faisant subir à son neveu une foule de misères. +Tantôt il lui abrégeait ses repas, et souvent il le privait de tabac à +fumer.</p> + +<p>Un dimanche, après avoir péniblement sué sang et encre sur le fameux +chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brûlait les +doigts, et s'en alla se promener dans son parc.</p> + +<p>Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait +hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir à toutes les +fenêtres une figure de fumeur.</p> + +<p>Au balcon doré d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mâchait +entre ses dents le panatellas aristocratique. Un étage au-dessus, un +artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin +qui brûlait dans une pipe à bouquin d'ambre. À la fenêtre d'un +estaminet, un gros allemand faisait mousser la bière et repoussait avec +une précision mécanique les nuages opaques s'échappant d'une pipe de +cudmer. D'un autre côté, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrières +passaient en chantant, le <i>brûle-gueule</i> aux dents. Enfin, tous les +autres piétons qui emplissaient la rue fumaient.</p> + +<p>—Hélas! disait Rodolphe avec envie, excepté moi et les cheminées de mon +oncle, tout le monde fume à cette heure dans la création.</p> + +<p>Et Rodolphe, le front appuyé sur la barre du balcon, songea combien la +vie était amère.</p> + +<p>Tout à coup un éclat de rire sonore et prolongé se fit entendre +au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'où +sortait cette fusée de folle joie, et il <i>s'aperçut</i> qu'il avait été +aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur: Mademoiselle +Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg.</p> + +<p>Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses +doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac +blond qu'elle tirait d'un sac en velours brodé.</p> + +<p>—Oh! La belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration +contemplative.</p> + +<p>—Quel est cet <i>Ali-Baba</i>? pensait de son côté Mademoiselle Sidonie.</p> + +<p>Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec +Rodolphe, qui, de son côté, cherchait à en faire autant.</p> + +<p>—Ah! Mon Dieu! s'écria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à +elle-même; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.</p> + +<p>—Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe +en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques +roulées dans du papier.</p> + +<p>—Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette.</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger +service que <i>mon bon ange</i> m'a permis de vous rendre, oserais-je vous +demander?...</p> + +<p>—Comment! Il demande déjà! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec +plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien +agréables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tête vers +Rodolphe: que désirez-vous?</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de +tabac; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement...</p> + +<p>—Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la +peine de descendre un étage.</p> + +<p>—Hélas! Cela ne m'est point possible... je suis enfermé; mais il me +reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe.</p> + +<p>Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la +terrasse, où Mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec abondance. +Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection, à l'ascension +de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé +meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!</p> + +<p>Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition, +mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.</p> + +<p>—Vous me flattez! Crut-elle devoir répondre.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les +trois Grâces.</p> + +<p>—Décidément, <i>Ali-Baba</i> est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que +vous êtes vraiment turc? demanda-t-elle à Rodolphe.</p> + +<p>—Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité; je suis auteur +dramatique, madame.</p> + +<p>—Et moi artiste, reprit Sidonie.</p> + +<p>Puis elle ajouta:</p> + +<p>—Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et +passer la soirée chez moi?</p> + +<p>—Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le +ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous +le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetti, +poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire.</p> + +<p>—Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien +ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. À +l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces +d'un <i>judas</i> qui existait et a été condamné depuis: trouvez le moyen +d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez +nous, nous serons presque ensemble...</p> + +<p>Rodolphe se mit à l'œuvre sur-le-champ. Après cinq minutes de travail, +une communication était établie entre les deux chambres.</p> + +<p>—Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de +place pour que je puisse vous passer mon cœur.</p> + +<p>—Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez +vous, je vais vous passer les plats.</p> + +<p>Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle +et le remonta chargé de comestibles, puis le poëte et l'artiste se +mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe +dévorait le pâté, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.</p> + +<p>—Hélas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas, +grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même +la fringale de mon cœur, qui est à jeûne depuis si longtemps?</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit Sidonie.</p> + +<p>Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de Rodolphe sa +main, que celui-ci <i>ganta</i> de baisers.</p> + +<p>—Ah! s'écria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire +comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains.</p> + +<p>Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe +parla du <i>Vengeur</i>, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture. +Penché au bord du trou, Rodolphe commença à déclamer son drame à +l'actrice, qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un +fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidonie déclara <i>le +Vengeur</i> un chef-d'œuvre; et, comme elle était un peu <i>maîtresse</i> au +théâtre, elle promit à Rodolphe de lui faire recevoir sa pièce.</p> + +<p>Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre +dans le corridor son pas léger comme celui du <i>Commandeur</i>. Rodolphe +n'eut que le temps de fermer le judas.</p> + +<p>—Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi +depuis un mois.</p> + +<p>—Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis +riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents +francs à une académie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes +<i>affaires</i>, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.</p> + +<p>—Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.</p> + +<p>—Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes <i>affaires</i>. Je +ne peux pas sortir dans cet équipage...</p> + +<p>—Tu ne sortiras que lorsque mon <i>manuel</i> sera terminé, dit l'oncle, en +enfermant Rodolphe à double tour.</p> + +<p>Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps sur le parti qu'il avait +à prendre... Il attacha solidement à son balcon une couverture +transformée en corde à nœuds; et, malgré le péril de la tentative, il +descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de +Mademoiselle Sidonie.</p> + +<p>—Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses +carreaux.</p> + +<p>—Silence, répondit-il, ouvrez...</p> + +<p>—Que voulez-vous? Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du <i>Vengeur</i>, et je viens +rechercher mon cœur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le +judas.</p> + +<p>—Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!</p> + +<p>—Écoutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il +venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me +sourient... que l'amour fasse comme elles!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait +fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'échapper de la maison de son oncle... +il courut chez le correspondant de l'académie des jeux floraux recevoir +une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce +que vivent les roses.</p> + +<p>Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu, +d'assister à la première représentation du <i>Vengeur</i>. Grâce au talent de +Mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta +quarante francs à son auteur.</p> + +<p>Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait +avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du +bois de Boulogne, sur la cinquième branche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><i>L' ÉCU DE CHARLEMAGNE</i></h3> + + +<p>Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration +Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un +billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère +et véritable:</p> + +<div class="blockquot"><p>M.</p> + +<p>«MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de +venir passer la soirée chez eux, samedi prochain, veille de noël.» +On rira!</p> + +<p><i>P.-S.</i> nous n'avons qu'un temps à vivre!!</p> + +<p>Programme de la fête.</p> + +<p>À 7 heures, ouverture des salons; conversation vive et animée.</p> + +<p>À 8 heures, entrée et promenade dans les salons des spirituels +auteurs de la <i>montagne en couches</i>, comédie refusée au théâtre de +l'Odéon.</p> + +<p>À 8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingué, +exécutera sur le piano l'<i>Influence du bleu dans les arts</i>, +symphonie imitative.</p> + +<p>À 9 heures, première lecture du mémoire sur l'abolition de la peine +de la tragédie.</p> + +<p>À 9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique, +et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de +métapolitique comparées. Afin d'éviter toute collision entre les +deux antagonistes, ils seront attachés l'un et l'autre.</p> + +<p>À 10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premières +amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano.</p> + +<p>À 10 heures et demie, deuxième lecture du mémoire sur l'abolition +de la peine de la tragédie.</p> + +<p>À 11 heures, récit d'une chasse au casoar, par un prince étranger.</p> + +<p>Deuxième partie.</p> + +<p>À minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux, +et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napoléon et de +Voltaire dans les Champs Élysées. M. Rodolphe improvisera également +un parallèle entre l'auteur de <i>Zaïre</i> et l'auteur de la <i>Bataille +d'Austerlitz</i>.</p> + +<p>À minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement déshabillé, +imitera les jeux athlétiques de la 4<sup>e</sup> olympiade.</p> + +<p>À une heure du matin, troisième lecture du Mémoire sur l'abolition +de la peine de la tragédie, et quête au profit des auteurs +tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.</p> + +<p>À 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui +se prolongeront jusqu'au matin.</p> + +<p>À 6 heures, lever du soleil, et chœur final. Pendant toute la +durée de la fête, des ventilateurs joueront.</p> + +<p><i>N.-B.</i> toute personne qui voudrait lire ou réciter des vers sera +immédiatement mise hors des salons et livrée entre les mains de la +police; on est également prié de ne pas emporter les bouts de +bougie.</p></div> + +<p>Deux jours après, des exemplaires de cette lettre étaient en circulation +dans les troisièmes dessous de la littérature et des arts, et y +déterminaient une profonde rumeur.</p> + +<p>Cependant, parmi les invités, il s'en trouvait quelques-uns qui +mettaient en doute les splendeurs annoncées par les deux amis.</p> + +<p>—Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai été +quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne +pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtrée dans +des poteries éclectiques.</p> + +<p>—Cette fois, dit un autre, ce sera très-sérieux. Marcel m'a montré le +plan de la fête, et ça promet un effet magique.</p> + +<p>—Est-ce que vous aurez des femmes?</p> + +<p>—Oui, Phémie, Teinturière a demandé à être reine de la fête, et +Schaunard doit amener des dames du monde.</p> + +<p>Voici, en quelques mots, l'origine de cette fête qui causait une si +grande stupéfaction dans le monde bohémien qui vit au delà des ponts. +Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annoncé ce somptueux +gala, qui devait toujours avoir lieu <i>samedi prochain;</i> mais des +circonstances pénibles avaient forcé leur promesse à faire le tour de +cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en étaient arrivés à ne pouvoir +faire un pas sans se heurter à quelque ironie de leurs amis, parmi +lesquels ils s'en trouvait même d'assez indiscrets pour formuler +d'énergiques réclamations. La chose commençant à prendre le caractère +d'une <i>scie</i>, les deux amis résolurent d'y mettre fin en se liquidant +des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoyé +l'invitation plus haut.</p> + +<p>—Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus à reculer, nous avons +brûlé nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver +les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses.</p> + +<p>—Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait répondu Marcel. Et avec +l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis +s'endormirent convaincus que leurs cent francs étaient déjà en route; la +route de l'impossible.</p> + +<p>Cependant la surveille du jour désigné pour la fête, et comme rien +n'était encore arrivé, Rodolphe pensa qu'il serait peut-être plus sûr +d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure +serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilité, les deux amis +modifièrent progressivement les somptuosités du programme qu'ils +s'étaient imposé.</p> + +<p>Et de modification en modification, après avoir fait subir force +deleatur à l'article gâteaux, après avoir soigneusement revu et diminué +l'article rafraîchissements, le total des frais se trouva réduit à +quinze francs.</p> + +<p>La question était simplifiée, mais non encore résolue.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands +moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire relâche cette fois.</p> + +<p>—Impossible! reprit Marcel.</p> + +<p>—Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le récit de la bataille de +Studzianka?</p> + +<p>—Deux mois à peu près.</p> + +<p>—Deux mois, bon, c'est un délai honnête, mon oncle n'aura pas à se +plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce +sera cinq francs, ça, c'est sûr.</p> + +<p>—Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un <i>Manoir abandonné,</i> au vieux +Médicis. Ça fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre +trois tourelles et un moulin, ça ira peut-être à dix francs, et nous +aurons notre budget.</p> + +<p>Et les deux amis s'endormirent, rêvant que la princesse de Belgiojoso +les priait de changer leurs jours de réception, pour ne point lui +enlever ses habitués.</p> + +<p>Éveillé dès le grand matin, Marcel prit une toile et procéda vivement à +la construction d'un <i>Manoir abandonné,</i> article qui lui était +particulièrement demandé par un brocanteur de la place du carrousel. De +son côté Rodolphe alla rendre visite à son oncle Monetti, qui excellait +dans le récit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait, +cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction +de narrer ses campagnes, moyennant un prêt de quelque argent que le +vétéran-poêlier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer +beaucoup d'enthousiasme à l'audition de ses récits.</p> + +<p>Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une +toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son +oncle; son attitude annonçait une mauvaise nouvelle.</p> + +<p>—Eh bien, dit Marcel, as-tu réussi?</p> + +<p>—Non, mon oncle est allé voir le musée de Versailles. Et toi?</p> + +<p>—Cet animal de Médicis ne veut plus de <i>Châteaux en ruine;</i> il m'a +demandé un <i>Bombardement de Tanger.</i></p> + +<p>—Nous sommes perdus de réputation si nous ne donnons pas notre fête, +murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si +je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien?</p> + +<p>Et tous deux rentrèrent à l'atelier, en proie à de vives inquiétudes.</p> + +<p>En ce moment quatre heures sonnaient à la pendule d'un voisin.</p> + +<p>—Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Mais, s'écria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien sûr, +très-sûr, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein?</p> + +<p>—Ni ici ni ailleurs. D'où proviendrait ce reliquat.</p> + +<p>—Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On prétend +que les émigrés cachaient leurs trésors, du temps de Robespierre. Qui +sait!... Notre fauteuil a peut-être appartenu à un émigré; et puis il +est si dur, que j'ai souvent eu l'idée qu'il renfermait des métaux... +Veux-tu en faire l'autopsie?</p> + +<p>—Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton où la sévérité se +mêlait à l'indulgence. Tout à coup Marcel qui avait continué ses +fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de +triomphe.</p> + +<p>—Nous sommes sauvés, s'écria-t-il, j'étais bien sûr qu'il y avait des +valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait à Rodolphe une pièce de +monnaie grande comme un écu et à moitié rongée par la rouille et le +vert-de-gris.</p> + +<p>C'était une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la +légende heureusement conservée, on pouvait lire la date du règne de +Charlemagne.</p> + +<p>—Ça, ça vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'œil +dédaigneux sur la trouvaille de son ami.</p> + +<p>—Trente sous bien employés font beaucoup d'effet, répondit Marcel. Avec +douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes à dix mille +autrichiens. L'adresse égale le nombre. Je m'en vais changer l'écu de +Charlemagne chez le père Médicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose à +vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de +Jaconowski, le tambour-major russe, ça ferait masse.</p> + +<p>—Emporte le tibia. Mais c'est désagréable, il ne va pas rester un seul +objet d'art ici.</p> + +<p>Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien décidé à donner la soirée +quand même, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique +qui demeurait à deux pas de chez lui.</p> + +<p>—Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualité +de maître de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et... +je n'en ai pas... prête-moi le tien.</p> + +<p>—Mais, fit Colline en hésitant, en ma qualité d'invité, j'ai besoin de +mon habit noir aussi, moi.</p> + +<p>—Je te permets de venir en redingote.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien.</p> + +<p>—Eh bien, écoute, ça peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais +ne pas venir à ma soirée, et me prêter ton habit noir.</p> + +<p>—Tout ça, c'est désagréable; puisque je suis sur le programme, je ne +peux pas manquer.</p> + +<p>—Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Prête-moi +ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras +de chemise... tu passeras pour un fidèle domestique.</p> + +<p>—Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette. +Mais enfin, c'est bien désagréable tout ça. Et comme il aperçut Rodolphe +qui s'était déjà emparé du fameux habit noir, il lui cria:</p> + +<p>—Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans.</p> + +<p>L'habit de Colline mérite une mention. D'abord cet habit était +complétement bleu, et c'était par habitude que Colline disait mon habit +noir. Et comme il était alors le seul de la bande possédant un habit, +ses amis avaient également la coutume de dire en parlant du vêtement +officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce vêtement +célèbre avait une forme particulière, la plus bizarre qu'on pût voir: +les basques très-longues, attachées à une taille très-courte, +possédaient deux poches, véritables gouffres, dans lesquelles Colline +avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait +éternellement sur lui, ce qui faisait dire à ses amis que, pendant les +vacances des bibliothèques, les savants et les hommes de lettres +pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit +de Colline, bibliothèque toujours ouverte aux lecteurs.</p> + +<p>Ce jour-là, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un +volume in-quarto de Bayle, un traité des facultés hyperphysiques en +trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et +l'<i>Essai sur l'homme</i> de Pope. Quand il en eut débarrassé son +habit-bibliothèque, il permit à Rodolphe de s'en vêtir.</p> + +<p>—Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as +laissé quelque chose.</p> + +<p>—Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oublié de vider la poche aux langues +étrangères. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire +Malai et un <i>Parfait bouvier</i> en chinois, sa lecture favorite.</p> + +<p>Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet +avec des pièces de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment, +Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait à un +crime.</p> + +<p>—Dépêchons-nous, dépêchons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze +francs demandés... voici comment: j'ai rencontré un antiquaire chez +Médicis. Quand il a vu ma pièce, il a failli se trouver mal: c'était la +seule qui manquât à son médailler. Il a envoyé dans tous les pays pour +combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a +eu bien examiné mon écu de Charlemagne, il n'a pas hésité un seul moment +à m'offrir cinq francs. Médicis m'a poussé du coude, son regard a +complété le reste. Il voulait dire: partageons le bénéfice de la vente +et je surenchéris; nous avons monté jusqu'à trente francs. J'en ai donné +quinze au juif, et voilà le reste. Maintenant nos invités peuvent venir, +nous sommes en mesure de leur donner des éblouissements. Tiens tu as un +habit noir, toi?</p> + +<p>—Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la +poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de +<i>mandchou</i>, oublié dans la poche aux littératures étrangères.</p> + +<p>Sur-le-champ les deux amis procédèrent aux préparatifs. On rangea +l'atelier; on fit du feu dans le poêle; un châssis de toile, garni de +bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut placé +au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on plaça +devant l'unique fauteuil, qui devait être occupé par le critique +influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans, +poëmes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soirée de leur +présence. Afin d'éviter toute collision entre les différents corps de +gens de lettres, l'atelier avait été, en outre, disposé en quatre +compartiments, à l'entrée de chacun desquels, sur quatre écriteaux +fabriqués en toute hâte, on lisait:</p> + +<p class="center">CÔTÉ DES POÈTES.—ROMANTIQUES.<br /> +CÔTÉ DES PROSATEURS.—CLASSIQUES.<br /> +</p> + +<p>Les dames devaient occuper un espace pratiqué au centre.</p> + +<p>—Ah çà! Mais, ça manque de chaises, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carré qui sont accrochées +le long du mur. Si nous les cueillions!</p> + +<p>—Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer +des siéges qui appartenaient à quelque voisin.</p> + +<p>Six heures sonnèrent; les deux amis allèrent dîner en toute hâte et +remontèrent procéder à l'éclairage des salons. Ils en demeurèrent +éblouis eux-mêmes. À sept heures, Schaunard arriva accompagné de trois +dames qui avaient oublié de prendre leurs diamants et leurs chapeaux. +L'une d'elles avait un châle rouge, taché de noir. Schaunard la désigna +particulièrement à Rodolphe.</p> + +<p>—C'est une femme très comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute +des Stuarts a forcée à l'exil; elle vit modestement en donnant des +leçons d'anglais. Son père a été chancelier sous Cromwell, à ce qu'elle +m'a dit; faut être poli avec elle; ne la tutoie pas trop.</p> + +<p>Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les +invités qui arrivaient; ils parurent étonnés de voir du feu dans le +poêle.</p> + +<p>L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la +main avec une grâce toute régence; quand il y eut une vingtaine de +personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tournée de quelque +chose.</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arrivée du critique +influent pour allumer le punch.</p> + +<p>À huit heures, tous les invités étaient au complet, et l'on commença à +exécuter le programme. Chaque divertissement était alterné d'une tournée +de quelque chose; on a jamais su quoi.</p> + +<p>Vers les dix heures on vit apparaître le gilet blanc du critique +influent; il ne resta qu'une heure et fut très-sobre dans sa +consommation.</p> + +<p>Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait +très-froid, les invités qui étaient assis tiraient au sort à qui +jetterait sa chaise au feu.</p> + +<p>À une heure tout le monde était debout.</p> + +<p>Une aimable gaieté ne cessa point de régner parmi les invités. On n'eut +aucun accident à regretter, sinon un accroc fait à la poche aux langues +étrangères de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua +à la fille du chancelier de Cromwell.</p> + +<p>Cette mémorable soirée fut pendant huit jours l'objet de la chronique du +quartier; et Phémie, Teinturière, qui avait été reine de la fête, avait +l'habitude de dire en en parlant à ses amies:</p> + +<p>—C'était fièrement beau; il y avait de la bougie, ma chère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><i>MADEMOISELLE MUSETTE</i></h3> + + +<p>Mademoiselle Musette était une jolie fille de vingt ans, qui, peu de +temps après son arrivée à Paris, était devenue ce que deviennent les +jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie, +un peu d'ambition et guère d'orthographe. Après avoir fait longtemps la +joie des soupers du quartier latin, où elle chantait d'une voix +toujours très-fraîche, sinon très-juste, une foule de rondes +campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis célébrée +les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta +brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs +cythéréennes du quartier Bréda.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à devenir une des lionnes de l'aristocratie du +plaisir, et s'achemina peu à peu vers cette célébrité qui consiste à +être citée dans les courriers de Paris, ou lithographiée chez les +marchands d'estampes.</p> + +<p>Cependant Mademoiselle Musette était une exception parmi les femmes au +milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement élégante et +poétique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe +et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes +convoitises pour tout ce qui était beau et distingué; fille du peuple, +elle n'eut été aucunement dépaysée au milieu des somptuosités les plus +royales. Mais Mademoiselle Musette, qui était jeune et belle, n'aurait +jamais voulu consentir à être la maîtresse d'un homme qui ne fût pas +comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les +offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le Pérou de +la Chaussée-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des +fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en +répugnance les sots et les niais, quels que fussent leur âge, leur titre +et leur nom.</p> + +<p>C'était donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour, +adoptait la moitié du célèbre aphorisme de Champfort: «L'amour est +l'échange de deux fantaisies.» Aussi, jamais ses liaisons n'avaient été +précédées d'un de ces honteux marchés qui déshonorent la galanterie +moderne. Comme elle le disait elle-même, Musette jouait franc jeu, et +exigeait qu'on lui rendît la monnaie de sa sincérité.</p> + +<p>Mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n'étaient +jamais assez durables pour arriver à la hauteur d'une passion. Et la +mobilité excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait à +regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter, +apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une +perpétuelle alternative de coupés bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de +cinquième étage, de robes de soie et de robes d'indienne. Ô fille +charmante! Poëme vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux! +Cœur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe +entre-bâillée, ô Mademoiselle Musette! Vous qui êtes la sœur de +Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset +pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les +sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous +célébrer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre +jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'était un beau jour de printemps<br /></span> +<span class="i0">Que je me déclarai l'amant,<br /></span> +<span class="i2">L'amant d'une brunette<br /></span> +<span class="i2">Au cœur de Cupidon,<br /></span> +<span class="i2">Portant fine cornette,<br /></span> +<span class="i2">Posée en papillon.<br /></span> +</div></div> + +<p>L'histoire que nous allons raconter est un des épisodes les plus +charmants de la vie de cette charmante aventurière, qui a jeté tant de +bonnets par-dessus tant de moulins.</p> + +<p>À une époque où elle était la maîtresse d'un jeune conseiller d'état qui +lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine, +Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des +soirées dans son joli salon de la rue de La Bruyère. Ces soirées +ressemblaient à la plupart des soirées parisiennes, avec cette +différence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on +s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le +même verre servait pour un couple. Rodolphe, qui était l'ami de Musette, +et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un +ni l'autre), Rodolphe demanda à Musette la permission de lui amener son +ami, le peintre Marcel; un garçon de talent, ajouta-t-il, à qui l'avenir +est en train de broder un habit d'académicien.</p> + +<p>—Amenez! dit Musette.</p> + +<p>Le soir où ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez +Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette.</p> + +<p>—Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de +couleur?</p> + +<p>—Est-ce que ça blesse l'usage? dit tranquillement Marcel.</p> + +<p>—Si ça le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux.</p> + +<p>—Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui était à fond bleu, avec +vignettes représentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que +je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col; +et, comme <i>Mathusalem</i> boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur +de mon linge.</p> + +<p>—Comment, dit Rodolphe avec inquiétude, tu vas encore mettre +<i>Mathusalem</i>?</p> + +<p>—Hélas! répondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur +aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai +reprisé tantôt avec du noir de pêche.</p> + +<p><i>Mathusalem</i> était simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi +parce que c'était le doyen de sa garde-robe. <i>Mathusalem</i> était fait à +la dernière mode d'il y a quatre ans, et était en outre d'un vert +atroce; mais, aux lumières, Marcel affirmait qu'il jouait le noir.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, Marcel était habillé; il était mis avec le +mauvais goût le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde.</p> + +<p>M. Casimir Bonjour ne sera jamais si étonné le jour où on lui apprendra +son élection à l'institut, que ne furent étonnés Marcel et Rodolphe en +arrivant à la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur +étonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'était +brouillée avec son amant le conseiller d'état, avait été délaissée par +lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses créanciers et par son +propriétaire, ses meubles avaient été saisis et descendus dans la cour +de la maison pour être enlevés et vendus le lendemain. Malgré cet +incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'idée de fausser +compagnie à ses invités, et ne décommanda point la soirée. Elle fit +gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pavé, prépara +tout comme à l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les +locataires à sa petite fête, à la splendeur de laquelle le bon Dieu +voulut bien contribuer pour les illuminations.</p> + +<p>Cette bouffonnerie eut un succès énorme; jamais les soirées de Musette +n'avaient eu tant d'entrain et de gaieté; on dansait et on chantait +encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et +divans, et force fut alors à la compagnie de se retirer.</p> + +<p>Musette reconduisait tout son monde en chantant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On en parlera longtemps, la ri ra,<br /></span> +<span class="i2">De ma soirée de jeudi;<br /></span> +<span class="i0">On en parlera longtemps, la ri ri.<br /></span> +</div></div> + +<p>Marcel et Rodolphe restèrent seuls avec Musette, qui était remontée dans +son appartement, où il ne restait plus que le lit.</p> + +<p>—Ah çà! Mais, dit Musette, ce n'est pas déjà si gai mon aventure; il va +falloir que j'aille loger à l'hôtel de la belle étoile. Je le connais, +cet hôtel; il y a furieusement des courants d'air.</p> + +<p>—Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais +vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais...</p> + +<p>—Vous n'êtes pas Plutus, mon ami. C'est égal, je vous sais gré de +l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du +regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier était vieux. Voilà +près de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, ça; après le +bal on soupe, que je soupçonne.</p> + +<p>—Soupe-çonnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le +matin surtout, où il était terrible.</p> + +<p>Comme Rodolphe avait gagné quelque argent au lansquenet qui s'était fait +pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui +venait d'ouvrir.</p> + +<p>Après le déjeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie +d'aller dormir, parlèrent d'aller achever la journée à la campagne; et +comme ils se trouvaient près du chemin de fer, ils montèrent dans le +premier convoi près de partir, qui les descendit à Saint-Germain.</p> + +<p>Toute la journée, ils coururent les bois, et ne revinrent à Paris qu'à +sept heures du soir, et cela malgré Marcel, qui soutenait qu'il ne +devait être que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que +le temps était couvert.</p> + +<p>Pendant toute la nuit de la fête et tout le reste de la journée, Marcel, +dont le cœur était un salpêtre qu'un seul regard allumait, s'était +épris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour <i>colorée</i>, +comme il disait à Rodolphe. Il avait été jusqu'à proposer à la belle +fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le +produit de la vente de son fameux tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>. +aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment où il faudrait se +séparer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et +divers autres accessoires, se bornait à le repousser doucement toutes +les fois qu'il voulait pénétrer dans son cœur avec effraction.</p> + +<p>En arrivant à Paris, Rodolphe avait laissé son ami avec la jeune fille, +qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu'à sa porte.</p> + +<p>—Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai +votre portrait.</p> + +<p>—Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse, +puisque je n'en aurai peut-être plus demain; mais j'irai vous voir, et +je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait +déménager au travers sans payer.</p> + +<p>—Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel.</p> + +<p>—Pas si longtemps, dit Musette en riant.</p> + +<p>—Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est +la déesse de la gaieté. Je ferai deux trous à mon habit.</p> + +<p>Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'épaule: +c'était Mademoiselle Musette.</p> + +<p>—Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, êtes-vous chevalier français?</p> + +<p>—Je le suis: Rubens et ma dame, voilà ma devise.</p> + +<p>—Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit +Musette, qui était un peu teintée de littérature, bien qu'elle se livrât +sur la grammaire à d'horribles Saint-Barthélemy; mon propriétaire a +emporté la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir: +comprenez-vous?</p> + +<p>—Je comprends, dit Marcel en offrant son bras à Musette. Il la +conduisit à son atelier, situé quai aux fleurs.</p> + +<p>Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour +dire à Marcel en lui serrant la main:</p> + +<p>—Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis.</p> + +<p>—Ô Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu émue, +vous êtes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi, +je m'en vais.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Musette, les yeux presque fermés; je n'ai point peur, je +vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre +canapé.</p> + +<p>—Mon canapé est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cardés. Je +vous donne l'hospitalité chez moi, et je vais aller la demander pour moi +à un ami qui demeure là sur mon carré; c'est plus prudent, dit-il. Je +tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous +dix-huit, ô Musette... et je m'en vais. Bonsoir.</p> + +<p>Le lendemain matin, à huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de +fleurs qu'il avait été acheter au marché. Il trouva Musette qui s'était +jetée tout habillée sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit +elle se réveilla et tendit la main à Marcel.</p> + +<p>—Brave garçon! Lui dit-elle.</p> + +<p>—Brave garçon, répéta Marcel, n'est-il point là un synonyme à ridicule?</p> + +<p>—Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au +lieu de me dire des méchancetés, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs.</p> + +<p>—C'est en effet à votre intention que je l'ai monté, dit Marcel. +Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalité, chantez-moi une de vos +jolies chansons; l'écho de ma mansarde gardera peut-être quelque chose +de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.</p> + +<p>—Ah çà! mais, vous voulez donc me mettre à la porte? dit Musette. Et si +je ne veux pas m'en aller, moi? Écoutez, Marcel, je ne monte pas à +trente-six échelles pour dire ma façon de penser. Vous me plaisez et je +vous plais. Ça n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-être de la +graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant +que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.</p> + +<p>—Ah! s'écria Marcel, mais elles seront flétries dans deux jours! Si +j'avais su, j'aurais pris des immortelles.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient, +bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde. +Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun +avec ses passions antérieures, et Marcel commençait à craindre qu'il ne +fût amoureux sérieusement de sa maîtresse. Ignorant qu'elle-même +redoutait fort d'être éprise de lui, il regardait chaque matin l'état +dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la +rupture de leur liaison, et il avait grand'peine à s'expliquer leur +fraîcheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bientôt la clef du mystère: +une nuit, en se réveillant, il ne trouva plus Musette à côté de lui. Il +se leva, courut dans la chambre, et aperçut sa maîtresse qui profitait +chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les empêcher de +mourir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><i>LES FLOTS DU PACTOLE</i></h3> + + +<p>C'était le 19 mars... et dût-il atteindre l'âge avancé de M. +Raoul-Rochette, qui a vu bâtir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette +date, car ce fut ce jour-là même, jour de Saint-Joseph, à trois heures +de relevée, que notre ami sortait de chez un banquier, où il venait de +toucher une somme de cinq cents francs en espèces sonnantes et ayant +cours.</p> + +<p>Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Pérou, qui venait +de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il +s'était juré à lui-même d'aller à l'économie et de ne faire aucun extra. +Il avait d'ailleurs à ce sujet des idées extrêmement arrêtées, et disait +qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du nécessaire; +c'est pourquoi il ne paya point ses créanciers, et acheta une pipe +turque, qu'il convoitait depuis longtemps.</p> + +<p>Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel, +qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de +l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de +village le jour d'une grande fête. En entendant ce bruit inaccoutumé, +Marcel pensa que c'était un de ses voisins, grand joueur à la baisse, +qui passait en revue ses bénéfices d'agio, et il murmura:</p> + +<p>—Voilà encore cet intrigant d'à côté qui recommence ses épigrammes. Si +cela doit durer, je donnerai congé. Il n'y a pas moyen de travailler +avec un pareil vacarme. Cela donne des idées de quitter l'état d'artiste +pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du +monde que son ami Rodolphe était métamorphosé en Crésus, Marcel se remit +à son tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>, qui était sur le chevalet +depuis tantôt trois ans.</p> + +<p>Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une +expérience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-même:</p> + +<p>—Nous allons bien rire tout à l'heure; ah! Que ça va donc être gai, mon +Dieu! Et il laissa tomber une pièce de cinq francs à terre.</p> + +<p>Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui était sérieux comme un +article de la <i>Revue des deux Mondes.</i></p> + +<p>L'artiste ramassa la pièce avec un air très-satisfait et lui fit un +très-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et était +fort civil avec les étrangers. Sachant, du reste, que Rodolphe était +sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait +réussi dans ses démarches, se borna à en admirer le résultat, sans lui +demander à l'aide de quels moyens il avait été obtenu.</p> + +<p>Il se remit donc sans mot dire à son travail, et acheva de noyer un +égyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet +homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pièce de cinq francs. Et +observant la figure que le peintre allait faire, il se mit à rire dans +sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait.</p> + +<p>Au bruit sonore du métal, Marcel, comme frappé d'une commotion +électrique, se leva subitement et s'écria:</p> + +<p>—Comment! Il y a un second couplet?</p> + +<p>Une troisième pièce roula sur le carreau puis une autre, puis une autre +encore; enfin tout un quadrille d'écus se mit à danser dans la chambre.</p> + +<p>Marcel commençait à donner des signes visibles d'aliénation mentale, et +Rodolphe riait comme le parterre du théâtre-français à la première +représentation de <i>Jeanne de Flandre</i>. Tout à coup, et sans aucuns +ménagements, Rodolphe fouilla à pleines mains dans ses poches, et les +écus commencèrent un <i>steeple chase</i> fabuleux. C'était le débordement du +Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Danaé.</p> + +<p>Marcel était immobile, muet, l'œil fixe; l'étonnement amenait à peu +près chez lui une métamorphose pareille à celle dont la curiosité rendit +jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau +sa dernière pile de cent francs, l'artiste avait déjà tout un côté du +corps salé.</p> + +<p>Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprès de cette orageuse hilarité, les +tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent semblé des soupirs d'enfant +à la mamelle.</p> + +<p>Ébloui, strangulé, stupéfié par l'émotion, Marcel pensa qu'il rêvait; et +pour chasser le cauchemar qui l'obsédait, il se mordit le doigt jusqu'au +sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.</p> + +<p>Il s'aperçut alors qu'il était parfaitement éveillé; et voyant qu'il +foulait l'or à ses pieds, il s'écria, comme dans les tragédies:</p> + +<p>—En croirais-je mes yeux!</p> + +<p>Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne:</p> + +<p>—Donne-moi l'explication de ce mystère.</p> + +<p>—Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un.</p> + +<p>—Mais encore?</p> + +<p>—Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent, +qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il +considéra avec respect les cinq cents francs rangés en piles, et il +pensait en lui-même:</p> + +<p>—C'est donc maintenant que je vais réaliser mes rêves?</p> + +<p>—Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en +contemplant les écus qui tremblaient sur la table. J'ai une idée. Je +vais charger Rodolphe d'acheter mon <i>Passage de la mer Rouge</i>. Tout à +coup Rodolphe prit une pose théâtrale, et, avec une grande solennité +dans le geste et dans la voix, il dit à l'artiste:</p> + +<p>—Écoute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller à tes regards +n'est point le résultat de viles manœuvres, je n'ai point trafiqué de +ma plume, je suis riche mais honnête; cet or m'a été donné par une main +généreuse, et j'ai fait serment de l'utiliser à acquérir par le travail +une position sérieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus +saint des devoirs.</p> + +<p>—Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant +Rodolphe. Ah çà! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'où tires-tu +cette prose? Des carrières de l'école du bon sens, sans doute?</p> + +<p>—Ne m'interromps point et fais trêve à tes railleries, dit Rodolphe, +elles s'émousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invulnérable +volonté dont je suis revêtu désormais.</p> + +<p>—Voyons, assez de prologue comme cela. Où veux-tu en venir?</p> + +<p>—Voici quels sont mes projets. À l'abri des embarras matériels de la +vie, je vais travailler sérieusement; j'achèverai ma <i>grande machine</i>, +et je me poserai carrément dans l'opinion. D'abord, je renonce à la +bohème, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et +j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous +continuerons à demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme. +La plus stricte économie présidera à notre existence. En sachant nous +arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assuré sans +aucune préoccupation. Mais il faut de l'économie.</p> + +<p>—Mon ami, dit Marcel, l'économie est une science qui est seulement à la +portée des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les +premiers éléments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six +francs, nous achèterons les œuvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un +économiste très-distingué, et il nous enseignera peut-être la manière de +pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi?</p> + +<p>—Oui, dit Rodolphe, je l'ai achetée vingt-cinq francs.</p> + +<p>—Comment! Tu mets vingt-cinq francs à une pipe... et tu parles +d'économie?...</p> + +<p>—Et ceci en est certainement une, répondit Rodolphe: je cassais tous +les jours une pipe de deux sous; à la fin de l'année, cela constituait +une dépense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est +donc en réalité une économie.</p> + +<p>—Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouvé celle-là.</p> + +<p>En ce moment, une horloge voisine sonna six heures.</p> + +<p>—Dînons vite, dit Rodolphe, je veux dès ce soir me mettre en route. +Mais, à propos de dîner, je fais une réflexion: nous perdons tous les +jours un temps précieux à faire notre cuisine; or, le temps est la +richesse du travailleur, il faut donc en être économe. À compter +d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville.</p> + +<p>—Oui, dit Marcel, il y a à vingt pas d'ici un excellent restaurant; il +est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins +longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.</p> + +<p>—Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou après, nous +aviserons à adopter une mesure encore plus économique... Au lieu d'aller +au restaurant, nous prendrons une cuisinière.</p> + +<p>—Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui +sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages +qui en résulteront. D'abord, notre ménage sera toujours fait: il cirera +nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tâcherai +même de lui inculquer le goût des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin. +De cette façon, à nous deux nous économiserons au moins six heures par +jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles à notre +travail.</p> + +<p>—Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre idée, moi... mais allons dîner.</p> + +<p>Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets +du restaurant voisin, et continuaient à deviser d'économie.</p> + +<p>—Voici quelle est mon idée: si, au lieu de prendre un domestique, nous +prenions une maîtresse? Hasarda Rodolphe.</p> + +<p>—Une maîtresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice +portée jusqu'à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à +acheter des couteaux pour nous égorger l'un l'autre. Je préfère le +domestique; d'abord, cela donne de la considération.</p> + +<p>—En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent; +et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai à rédiger.</p> + +<p>Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en +additionnant la carte qui se montait à quinze francs. Tiens, c'est assez +cher. Habituellement, nous dînions pour trente sous à nous deux.</p> + +<p>—Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de +souper le soir. À tout prendre, c'est donc une économie.</p> + +<p>—Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce +raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce +soir?</p> + +<p>—Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un +brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de +bons conseils. Et toi, où vas-tu, Marcel?</p> + +<p>—Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s'il n'a +pas de restaurations de tableaux à me confier. À propos, donne-moi donc +cinq francs.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour passer le pont des Arts.</p> + +<p>—Ah! Ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle +s'éloigne de notre principe.</p> + +<p>—J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais +je prendrai un cabriolet.</p> + +<p>Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent, +qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit, +où ils se retrouvèrent.</p> + +<p>—Tiens, tu n'as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel.</p> + +<p>—Tu n'as donc point vu Médicis? demanda Rodolphe. Et ils éclatèrent de +rire.</p> + +<p>Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure... le lendemain.</p> + +<p>Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complétement métamorphosés. +Habillés tous deux comme des mariés de première classe, ils étaient si +beaux, si reluisants, si élégants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans +la rue, ils hésitaient à se reconnaître l'un l'autre.</p> + +<p>Leur système d'économie était, du reste, en pleine vigueur, mais +l'organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. Ils +avaient pris un domestique. C'était un grand garçon de trente-quatre +ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de +Jocrisse. Du reste, il n'était pas né pour être domestique; et si un de +ses maîtres lui confiait quelque paquet un peu apparent à porter, +Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un +commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualités; ainsi, quand on +lui donnait un lièvre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme +il avait été distillateur avant d'être valet, il avait conservé un grand +amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu'il devait +à ses maîtres à chercher la composition d'un nouveau vulnéraire +supérieur, auquel il voulait donner son nom; il réussissait aussi dans +le brou de noix. Mais où Baptiste n'avait pas de rival, c'était dans +l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les +manuscrits de Rodolphe.</p> + +<p>Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour +son tableau du <i>Passage de la mer Rouge.</i> À cette proposition, Baptiste +répondit par un refus absolu et demanda son compte.</p> + +<p>—C'est bien, dit Marcel, je vous le réglerai ce soir, votre compte.</p> + +<p>Quand Rodolphe rentra, son ami lui déclara qu'il fallait renvoyer +Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.</p> + +<p>—Il est bête à faire cuire.</p> + +<p>—Il est paresseux.</p> + +<p>—Il faut le renvoyer.</p> + +<p>—Renvoyons-le.</p> + +<p>—Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet.</p> + +<p>—Et le brou de noix, donc. Il est le Raphaël du brou de noix.</p> + +<p>—Oui; mais il n'est bon qu'à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous +perdons tout notre temps en discussions avec lui.</p> + +<p>—Il nous empêche de travailler.</p> + +<p>—Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon <i>Passage de la mer +Rouge</i> pour le salon. Il a refusé de poser pour pharaon.</p> + +<p>—Grâce à lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait +demandé. Il n'a pas voulu aller à la bibliothèque chercher les notes +dont j'avais besoin.</p> + +<p>—Il nous ruine.</p> + +<p>—Décidément, nous ne pouvons pas le garder.</p> + +<p>—Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.</p> + +<p>—Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je +fasse son compte.</p> + +<p>—Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est +toi.</p> + +<p>—Du tout, c'est toi. Tu t'es chargé de l'intendance générale, dit +Rodolphe.</p> + +<p>—Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y en aurait déjà plus? C'est impossible! On ne peut pas +dépenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons +fait, avec l'économie la plus absolue, et qu'on se borne au strict +nécessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait dû dire.) il faut +vérifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.</p> + +<p>—Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est égal, +consultons les livres de dépense.</p> + +<p>Voici le spécimen de cette comptabilité, qui avait été commencée sous +les auspices de la sainte économie:</p> + +<p>—De 19 mars. En recette, 500 fr. En dépense: une pipe turque, 25 fr; +dîner, 15 fr; dépenses diverses, 40 fr.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ces dépenses-là? dit Rodolphe à Marcel qui +lisait.</p> + +<p>—Tu sais bien, répondit celui-ci, c'est le soir où nous ne sommes +rentrés chez nous que le matin. Du reste, cela nous a économisé du bois +et de la bougie.</p> + +<p>—Après? Continue.</p> + +<p>—Du 20 mars. Déjeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dîner, 2 fr; un lorgnon, +2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu +besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...</p> + +<p>—Tu sais bien que j'avais à faire un compte rendu du salon dans +<i>l'Écharpe d'Iris</i>; il est impossible de faire de la critique de +peinture sans lorgnon; c'était une dépense légitime. Après?...</p> + +<p>—Une canne en jonc...</p> + +<p>—Ah! ça, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de +canne.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'on a dépensé le 20, fit Marcel sans répondre. Le 21, +nous avons déjeuné en ville, et dîné aussi, et soupé aussi.</p> + +<p>—Nous n'avons pas dû dépenser beaucoup ce jour-là?</p> + +<p>—En effet, fort peu... à peine 30 fr.</p> + +<p>—Mais à quoi donc, alors?</p> + +<p>—Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqué sous la rubrique +dépenses diverses.</p> + +<p>—Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.</p> + +<p>—Le 22. C'est le jour d'entrée de Baptiste; nous lui avons donné un +à-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c; +pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés +dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40 +c.</p> + +<p>—Ah çà! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on +remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi +insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle nécessité de +racheter des petits chinois? S'ils avaient été à l'eau-de-vie, +seulement.</p> + +<p>—Je suis né généreux, répliqua Marcel, va, continue; jusqu'à présent on +ne s'est que très-peu éloigné du principe de l'économie.</p> + +<p>—Du 23, il n'y a rien de marqué. Du 24, idem. Voilà deux bons jours. Du +25, donné à Baptiste, à-compte sur ses appointements, 3 fr.</p> + +<p>—Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en +manière de réflexion.</p> + +<p>—On lui devra moins, répondit Rodolphe. Continue.</p> + +<p>—Du 26 mars, dépenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36 +fr 40 c.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on peut donc avoir acheté de si utile? dit Rodolphe; je +ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que ça peut donc être?</p> + +<p>—Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour où nous sommes +montés sur les tours notre-dame pour voir Paris à vol d'oiseau...</p> + +<p>—Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Oui, mais en descendant nous avons été dîner à Saint-Germain.</p> + +<p>—Cette rédaction pèche par la limpidité.</p> + +<p>—Du 27, il n'y a rien de marqué.</p> + +<p>—Bon! Voilà de l'économie.</p> + +<p>—Du 28, donné à Baptiste, à-compte sur ses gages, 6 fr.</p> + +<p>—Ah! Cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste. +Il se pourrait même qu'il nous dût... il faudra voir.</p> + +<p>—Du 29. Tiens, on n'a pas marqué le 29; la dépense est remplacée par un +commencement d'article de mœurs.</p> + +<p>—Le 30. Ah! Nous avions du monde à dîner; forte dépense, 30 fr 55 c. Le +31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dépensé. Tu vois, dit +Marcel en achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. Le +total ne fait pas 500 fr.</p> + +<p>—Alors, il doit rester de l'argent en caisse.</p> + +<p>—On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a +plus rien. Il n'y a qu'une araignée.</p> + +<p>—Araignée du matin, chagrin, fit Rodolphe.</p> + +<p>—Où diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterré en voyant +la caisse vide.</p> + +<p>—Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donné à Baptiste.</p> + +<p>—Attends donc! s'écria Marcel en fouillant dans le tiroir où il aperçut +un papier. La quittance du dernier terme! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrivée là?</p> + +<p>—Et acquittée, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as payé le +propriétaire?</p> + +<p>—Moi, allons donc! dit Rodolphe.</p> + +<p>—Cependant, que signifie...</p> + +<p>—Mais je t'assure...</p> + +<p>—«Quel est donc ce mystère?» Chantèrent-ils tous deux en chœur sur +l'air final de <i>la Dame Blanche</i>.</p> + +<p>Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt.</p> + +<p>Marcel lui montra la quittance.</p> + +<p>—Ah! Oui, fit Baptiste négligemment, j'avais oublié de vous le dire, +c'est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez +sortis. Je l'ai payé, pour lui éviter la peine de revenir.</p> + +<p>—Où avez-vous trouvé de l'argent?</p> + +<p>—Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai <i>prise</i> dans le tiroir qui était +ouvert; j'ai même pensé que ces messieurs l'avaient laissé ouvert dans +cette intention, et je me suis dit: mes maîtres ont oublié de me dire en +sortant: «Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer, +il faudra le payer;» et j'ai fait comme si l'on m'avait commandé... sans +qu'on m'ait commandé.</p> + +<p>—Baptiste, dit Marcel avec une colère blanche, vous avez outrepassé nos +ordres; à compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre +maison. Baptiste, rendez votre livrée!</p> + +<p>Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée et la +rendit à Marcel.</p> + +<p>—C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...</p> + +<p>—Et mes gages?</p> + +<p>—Comment dites-vous, drôle? Vous avez reçu plus qu'on ne vous devait. +Je vous ai donné 14 fr en quinze jours à peine. Qu'est-ce que vous +faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?</p> + +<p>—De corde, ajouta Rodolphe.</p> + +<p>—Je vais donc rester abandonné, dit le malheureux domestique, sans abri +pour garantir ma tête!</p> + +<p>—Reprenez votre livrée, répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la +casquette à Baptiste.</p> + +<p>—C'est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit +Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. Où dînerons-nous +aujourd'hui?</p> + +<p>—Nous le saurons demain, répondit Marcel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><i>CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS</i></h3> + + +<p>Un samedi soir, dans le temps où il n'était pas encore en ménage avec +Mademoiselle Mimi, qu'on verra paraître bientôt, Rodolphe fit +connaissance, à sa table d'hôte, d'une marchande à la toilette en +chambre, appelée Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était +rédacteur en chef de <i>l'Écharpe d'Iris</i> et du <i>Castor</i>, journaux de +fashion, la modiste, dans l'espérance d'obtenir des réclames pour ses +produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. À ces +provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d'artifice de madrigaux +à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant; +et à la fin du dîner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe +était poëte, lui donna clairement à entendre qu'elle n'était pas +éloignée de l'accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda même, sans +circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.</p> + +<p>—Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voilà +certainement une aimable personne. Elle me paraît avoir de la grammaire +et une garde-robe assez cossue. Je suis tout disposé à la rendre +heureuse.</p> + +<p>Arrivée à la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de +Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en +l'accompagnant dans un quartier aussi éloigné.</p> + +<p>—Oh! Madame, répondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'à terre, j'aurais +désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, afin +d'avoir plus longtemps le plaisir d'être votre cavalier.</p> + +<p>—C'est un peu loin, répondit Laure en minaudant.</p> + +<p>—Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe. +Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue, +continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure +eût pu faire résistance.</p> + +<p>—Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.</p> + +<p>—C'est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour les premiers +relais doivent être franchis au galop.</p> + +<p>—Drôle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.</p> + +<p>—Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.</p> + +<p>Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux. +Il se vit ayant à son bras, dans les bals, dans les théâtres et aux +promenades, Mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles +ambitionnées par la coquetterie de peau-d'âne.</p> + +<p>Le lendemain à onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa +première pensée fut pour Mademoiselle Laure.</p> + +<p>—C'est une femme très-bien, murmura-t-il; je suis sûr qu'elle a été +élevée à Saint-Denis. Je vais donc enfin connaître le bonheur d'avoir +une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des +sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent à <i>l'Écharpe +d'Iris</i>, j'achèterai des gants et je mènerai Laure dîner dans un +restaurant où on donne des serviettes. Mon habit n'est pas très-beau, +dit-il en se vêtissant; mais, bah! Le noir, ça habille si bien!</p> + +<p>Et il sortit pour se rendre au bureau de <i>l'Écharpe d'Iris</i>. En +traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était +collée une affiche où on lisait:</p> + +<p class="center">AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX À VERSAILLES.</p> + +<p>Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une +impression plus profonde que la vue de cette affiche.</p> + +<p>—Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai +pas trouver d'argent.</p> + +<p>Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'écus à Paris est en +route pour Versailles.</p> + +<p>Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme +s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un +bienheureux hasard y aurait amené le caissier.</p> + +<p>M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti +immédiatement.</p> + +<p>—Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau.</p> + +<p>—Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon +rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures +pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de +Boulogne. En route!</p> + +<p>Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il +appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une +tentative.</p> + +<p>—Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier; +c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui +emprunterai cinq francs.</p> + +<p>—Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous +arrivez bien; j'ai un petit service à vous demander.</p> + +<p>—Comme ça se trouve! Pensa le rédacteur de <i>l'Écharpe d'Iris</i>.</p> + +<p>—Étiez-vous à l'Odéon, hier?</p> + +<p>—Je suis toujours à l'Odéon.</p> + +<p>—Vous avez vu la pièce nouvelle, alors?</p> + +<p>—Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le critique: vous êtes une des cariatides de ce +théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la +subvention. Eh bien! Voilà ce que j'ai à vous demander: le compte rendu +de la nouvelle pièce.</p> + +<p>—C'est facile; j'ai une mémoire de créancier.</p> + +<p>—De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que +celui-ci écrivait.</p> + +<p>—C'est d'un monsieur.</p> + +<p>—Ça ne doit pas être fort.</p> + +<p>—Moins fort qu'un turc, assurément.</p> + +<p>—Alors, ça n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une réputation +usurpée de force, ils ne pourraient pas être savoyards.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui les en empêcherait?</p> + +<p>—Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats +sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals +masqués des barrières et aux Champs-Élysées, où ils vendent des dattes. +Le turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'orient, il m'a +assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue +Coquenard.</p> + +<p>—C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre ça dans mon feuilleton.</p> + +<p>—Voilà mon analyse; c'est carrément fait, reprit Rodolphe.</p> + +<p>—Oui, mais c'est court.</p> + +<p>—En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça +prendra de la place.</p> + +<p>—Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne +prend pas assez de place.</p> + +<p>—Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.</p> + +<p>—Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite +ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le +critique.</p> + +<p>—Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous +préviens que je les ai imprimées trois fois dans <i>le Castor</i>, et +<i>l'Écharpe d'Iris</i>.</p> + +<p>—C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées?</p> + +<p>—Quarante lignes.</p> + +<p>—Fichtre! Vous avez de grandes idées, vous! Eh bien, prêtez-moi donc +vos quarante lignes.</p> + +<p>—Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de <i>copie</i>, il +ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au +critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu +râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les +cafés de Paris, il n'y a pas un garçon qui ne les sache par cœur.</p> + +<p>—Oh! <i>quéque</i> ça me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce +qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Excepté la vertu.</p> + +<p>—Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé.</p> + +<p>—Foudre et tempête! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler +cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi +donc quelques paradoxes!</p> + +<p>—Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prêter +quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achetés 50 +centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n'ont encore que +peu servi.</p> + +<p>—Très-bien! dit le critique.</p> + +<p>—Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais +certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont +aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où +on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges, +l'école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de +toilette.</p> + +<p>—C'est très-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amitié d'ajouter +que le bagne est l'endroit du monde où on trouve le plus d'honnêtes +gens.</p> + +<p>—Tiens, pourquoi ça?</p> + +<p>—Pour faire deux lignes. Bon, voilà qui est fait, dit le critique +influent, en appelant son domestique pour qu'il portât son feuilleton à +l'imprimerie.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula +gravement sa demande.</p> + +<p>—Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me +ruine en pommade, et tout à l'heure elle m'a dévalisé jusqu'à mon +dernier as pour aller à Versailles, voir les Néréides et les monstres +d'airain vomir des jets liquides.</p> + +<p>—À Versailles! Ah çà! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une épidémie?</p> + +<p>—Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?</p> + +<p>—Voilà le poëme, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, à cinq heures, +rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne +sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour +quelques jours, et il me paraît décent de lui faire goûter les douceurs +de la vie. Dîner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq +francs; si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée +dans ma personne.</p> + +<p>—Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même? +s'écria le critique.</p> + +<p>—La première fois, ce n'est guère possible. Il n'y a que vous qui +puissiez me tirer de là.</p> + +<p>—Par toutes les momies d'Égypte, je vous jure ma grande parole +d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une +virginité. Cependant, j'ai là quelques bouquins que vous pourriez aller +<i>laver</i>.</p> + +<p>—Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mère Mansut, Lebigre, et toutes +les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermées. +Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de poésie, avec le +portrait de l'auteur en lunettes? Mais ça ne s'achète pas, ces +choses-là.</p> + +<p>—À moins qu'on n'y soit condamné par la cour d'assises, dit le +critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de +concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire +de la monnaie.</p> + +<p>—J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.</p> + +<p>—Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le plâtre de M. +Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.</p> + +<p>—Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J'emporte +les trésors; mais si j'en tire trente sous, je considérerai cela comme +le treizième travail d'Hercule.</p> + +<p>Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, à l'aide d'une +éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à +se faire prêter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation +des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot.</p> + +<p>—Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce, maintenant il +faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.</p> + +<p>Une demi-heure après, il était chez son oncle Monetti lequel lut sur la +physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se +mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de +récriminations telles que celles-ci:</p> + +<p>—Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas, +les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc, +toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.</p> + +<p>—Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai été forcé d'emprunter de l'argent à +mon garçon de boutique pour payer un billet?</p> + +<p>—Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de +l'argent; j'ai reçu deux cents francs il y a trois jours.</p> + +<p>—Merci, mon garçon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah! +Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me +copier des factures que je veux envoyer toucher.</p> + +<p>—Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à +la besogne qu'il abrégea.</p> + +<p>—Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la +musique, et je vous apporte des billets de concert.</p> + +<p>—Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?...</p> + +<p>—Merci, mon oncle, je suis attendu à dîner Faubourg Saint-Germain; je +suis même contrarié, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi +prendre de l'argent pour acheter des gants.</p> + +<p>—Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te prête les miens? dit l'oncle.</p> + +<p>—Merci, nous n'avons pas la même main; seulement vous m'obligeriez de +me prêter...</p> + +<p>—Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon garçon, les voilà. +Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire +envie que pitié, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant +mieux... Je t'aurais bien donné plus, reprit-il, mais c'est tout ce que +j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux +pas laisser la boutique seule: à chaque instant il vient des acheteurs.</p> + +<p>—Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant +de ne pas entendre, et dit à son neveu, qui empochait les vingt-neuf +sous:</p> + +<p>—Ne te presse pas pour me les rendre.</p> + +<p>—Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah çà! fit-il, il manque +encore trente et un sous. Où les trouver? Mais j'y songe, allons au +carrefour de la Providence.</p> + +<p>Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est-à-dire +le Palais-Royal. Un endroit où il est presque impossible de rester dix +minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des créanciers +surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du +Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue à venir. Enfin, +Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert +et une canne à pomme d'or... une Providence très-bien mise.</p> + +<p>C'était un garçon obligeant et riche, quoique phalanstérien.</p> + +<p>—Je suis ravi de vous voir, dit-il à Rodolphe; venez donc me conduire +un peu, nous causerons.</p> + +<p>—Allons, je vais subir le supplice du phalanstère, murmura Rodolphe en +se laissant entraîner par le chapeau blanc, qui, en effet, le +<i>phalanstérina</i> à outrance.</p> + +<p>Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit à son compagnon:</p> + +<p>—Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet impôt.</p> + +<p>—Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous +à l'invalide.</p> + +<p>—Voilà le moment venu, pensait le rédacteur de <i>l'Écharpe d'Iris</i> en +traversant le pont; et arrivé au bout, devant l'horloge de l'institut, +Rodolphe s'arrêta court, montra le cadran avec un geste désespéré et +s'écria:</p> + +<p>—Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu?</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? dit l'autre étonné.</p> + +<p>—Il y a, dit Rodolphe, que, grâce à vous, qui m'avez entraîné malgré +moi jusqu'ici, j'ai manqué un rendez-vous.</p> + +<p>—Important?</p> + +<p>—Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher à cinq +heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment +faire?...</p> + +<p>—Parbleu! dit le phalanstérien, c'est bien simple, venez chez moi, je +vous en prêterai.</p> + +<p>—Impossible! Vous demeurez à Montrouge, et j'ai une affaire à six +heures Chaussée-D'Antin... sacrebleu!...</p> + +<p>—J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais +très-peu.</p> + +<p>—Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-être arriverais-je à +temps aux Batignoles.</p> + +<p>—Voilà le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous.</p> + +<p>—Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait +d'entendre sonner cinq heures, et il se hâta de courir au lieu de son +rendez-vous.</p> + +<p>—Ç'a été dur à tirer, fit-il en comptant sa monnaie.</p> + +<p>Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis paré, et Laure verra +qu'elle a affaire à un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un +centime chez moi ce soir. Il faut réhabiliter les lettres, et prouver +qu'il ne leur manque que de l'argent pour être riches.</p> + +<p>Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Bréguet.</p> + +<p>Il passa la soirée avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au +creuset de la prodigalité. Mademoiselle Laure était enchantée de ses +manières, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait +pas chez elle qu'au moment où il la faisait entrer dans sa chambre à +lui.</p> + +<p>—C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire +repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe.</p> + +<p>—Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point +que tous mes amis s'étonnent de ma fidélité, et m'ont surnommé le +général Bertrand de l'amour.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><i>LES VIOLETTES DU PÔLE</i></h3> + + +<p>En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui +ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier +marquait douze degrés au-dessous de zéro.</p> + +<p>Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poêlier-fumiste +dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait +dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où elle avait passé cinq +années près d'une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort. +Cette parente était une vieille femme qui n'avait jamais été ni jeune ni +belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévote, ou parce +que, Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont +l'adolescence portait déjà le germe d'une charmante jeunesse, revint au +bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et +indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d'une +dévotion outrée et l'éducation à principes mesquins qu'elle avait reçue, +avaient rempli son esprit de préjugés vulgaires et absurdes, rétréci son +imagination, et fait de son cœur une espèce d'organe qui se bornait à +accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de +l'eau bénite au lieu de sang dans les veines. À son retour, elle +accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps +toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des +ressouvenirs, souvenirs du temps où ils avaient ébauché tous deux cette +amourette à la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et +cousine. Cependant, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, +qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune +fille devait aller prochainement à un bal de noces d'une de ses amies, +il s'était enhardi jusqu'au point de promettre à Angèle un bouquet de +violettes pour aller à ce bal. Et après avoir demandé la permission à +son père, Angèle accepta la galanterie de son cousin, en insistant +toutefois pour avoir des violettes blanches.</p> + +<p>Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et +chantonnait en regagnant son <i>mont Saint-Bernard.</i> C'est ainsi qu'il +appelait son domicile. On verra pourquoi tout à l'heure. Comme il +traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame +Provost, la célèbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches à +l'étalage, et par curiosité il entra pour en demander le prix. Un +bouquet présentable ne coûtait pas moins de dix francs, mais il y en +avait qui coûtaient davantage.</p> + +<p>—Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi +pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est égal, ma +cousine aura son bouquet. J'ai mon idée.</p> + +<p>Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe. +Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois +qui lui était faite par un de ses amis, un grand poëte qui, après un +long séjour à Paris, était devenu, à l'aide de protections, maître +d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour +marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne +voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de poëte +élégiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui +tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne +l'effrayait pas; il le traversait gaiement, grâce à une sobriété +stoïque, et aux trésors d'imagination qu'il dépensait chaque jour pour +atteindre le 1<sup>er</sup> du mois, ce jour de pâques qui terminait son jeûne. +À cette époque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un +grand bâtiment qui s'appelait autrefois l'hôtel de <i>l'Éminence grise</i>, +parce que le père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, y avait habité, +disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus +élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère, +était une délicieuse habitation pendant l'été; mais d'octobre à avril, +c'était un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient +par les quatre croisées dont chaque face était percée, y venaient +exécuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une +ironie, on remarquait encore une cheminée dont l'immense ouverture +semblait être une entrée d'honneur réservée à Borée et à toute sa suite. +Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système +particulier de chauffage: il avait mis en coupe réglée le peu de meubles +qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva +considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux +chaises; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par +ainsi, naturellement assurés contre l'incendie. Rodolphe appelait cette +manière de se chauffer, déménager par la cheminée.</p> + +<p>On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze +degrés au quai des lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s'il +avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le +<i>mont Saint-Bernard,</i> le <i>Spitzberg</i>, la <i>Sibérie</i>.</p> + +<p>Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe +fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui: les quatre vents +cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins +dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze +jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Éole +et toute sa famille le brise-tout. Après avoir bouché cette brèche +nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout +habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et +toute la nuit il rêva violettes blanches.</p> + +<p>Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui +pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait +donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre +était encore descendu, et le malheureux poëte se désespérait en songeant +que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin la Providence eut +pitié de lui, et voici comme elle vint à son secours.</p> + +<p>Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le +peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil. +C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et +elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau +qu'elle avait fait élever au défunt une <i>main d'homme</i>, au-dessous de +laquelle on écrirait:</p> + +<p class="center">JE T'ATTENDS, MON ÉPOUSE CHÉRIE.</p> + +<p>Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à +l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il +aurait à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet, +avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue:</p> + +<p class="center">NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS...</p> + +<p>—Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et +j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.</p> + +<p>—Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que +vous me proposez... mais c'est dans l'espérance de la <i>poignée de main</i>. +N'allez pas m'oublier dans votre testament.</p> + +<p>—Je désirerais que vous me donniez cela le plus tôt possible, dit la +veuve; néanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au +pouce. Je veux une main vivante.</p> + +<p>—Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en +reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur +ses pas.</p> + +<p>—J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je +voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une <i>machine</i> en vers, où +on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu'il a +prononcées à son lit de mort. Est-ce distingué?</p> + +<p>—C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est +très-distingué!</p> + +<p>—Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela à bon +marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l'écrivain public, mais il me +demande les yeux de la tête.</p> + +<p>Ici Rodolphe lança un coup d'œil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.</p> + +<p>—Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené +ici la personne qui peut vous être utile en cette douloureuse +circonstance. Monsieur est un poëte distingué, et vous ne pourriez mieux +trouver.</p> + +<p>—Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que +l'orthographe fût bien mise.</p> + +<p>—Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du +doigt: au collége, il avait tous les prix.</p> + +<p>—Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que +sept ans.</p> + +<p>—C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.</p> + +<p>—Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers +tristes?</p> + +<p>—Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa +vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux +lui reprochent toujours.</p> + +<p>—Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors, +il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public.</p> + +<p>—Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez +pas.</p> + +<p>Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle +voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de +donner dix francs à Rodolphe, si elle était contente; seulement, elle +voulait avoir les vers très-vite. Le poëte promit de les lui envoyer le +lendemain même par son ami.</p> + +<p>—Ô bonne fée Artémise, s'écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je +te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme +funèbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. Ô bonne +vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept +ans, comme la bonne eau-de-vie!</p> + +<p>—Je m'y oppose, s'écria Marcel.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à +peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de +l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière! +Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.</p> + +<p>—J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit +pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de +demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume +d'ours blanc.</p> + +<p>—Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet.</p> + +<p>—Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée +pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert +et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop +printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous +le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je +dirai même plus, il est exigible.</p> + +<p>—Prends le <i>martin</i>, dit Marcel; c'est une idée; il est chaud comme +braise, et tu seras là-dedans comme un pain dans un four.</p> + +<p>Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il le thermomètre va être furieusement vexé.</p> + +<p>—Est-ce que tu vas sortir comme ça? dit Marcel à son ami, après qu'ils +eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle, timbrée à cinq +centimes.</p> + +<p>—Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs, +c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris +avec l'attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant +devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire +un pied de nez.</p> + +<p>Rentré chez lui, non sans avoir causé une grande frayeur à son portier, +le poëte alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un +papier transparent pour prévenir les malices des aquilons; et +sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir +que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne +l'étaient pas; et il n'avait point écrit deux vers de son épitaphe, +qu'une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume.</p> + +<p>—L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les éléments, dit +Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon, +mais il n'aurait point passé la Bérésina.</p> + +<p>Tout à coup le poëte poussa un cri de joie du fond de sa poitrine +d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son +encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une idée, renouvelée +de Chatterton.</p> + +<p>Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi +lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son fameux +drame du <i>Vengeur</i>. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait +été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient +un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus +récent et traîna les autres devant la cheminée.</p> + +<p>—J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écria-t-il... +avec de la patience! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! Si +j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et +aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas +tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du +manuscrit, à la flamme desquels il se dégourdit les mains. Au bout de +cinq minutes, le premier acte du <i>Vengeur</i> était <i>joué</i> et Rodolphe +avait écrit trois vers de son épitaphe.</p> + +<p>Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents +cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.</p> + +<p>—C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa à rebrousser +le poil de Rodolphe.</p> + +<p>—Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça +ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster +le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de +l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor +d'aquilons.</p> + +<p>Aussi le vent du sud cria à ses frères: «Sauvons-nous bien vite, +l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en +contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrés à +minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.»</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le deuxième acte du <i>Vengeur</i> brûlait avec le plus +grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire +que deux pendant la durée du troisième acte.</p> + +<p>—J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura +Rodolphe, mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un +défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a +vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma +gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en +flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.</p> + +<p>—Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera +bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dénoûment, qui ne +fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans +un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en +l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde +représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres +manuscrits.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le lendemain, à huit heures du soir, Mademoiselle Angèle faisait son +entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches, +au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute +la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes, +et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son +cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions +d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les +galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs +fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces +superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont les hameçons +où s'accrochent les cœurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à +Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son +bouquet, effeuillé par tout le monde... mais Angèle avait refusé, pour +oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune +homme blond courut les prendre.</p> + +<p>À ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de +Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du +Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui +ne pouvait pas le souffrir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><i>LE CAP DES TEMPÊTES</i></h3> + + +<p>Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques +terribles: le 1<sup>er</sup> et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait +voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les +appelait <i>le Cap des Tempêtes</i>. Ce jour-là, ce n'est point l'aurore qui +ouvre les portes de l'orient, ce sont des créanciers, des propriétaires, +des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-là commence par +une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une +grêle de protêts, <i>Dies irae</i>!</p> + +<p>Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et +rêvait qu'un de ses oncles lui léguait par testament toute une province +du Pérou, les Péruviennes avec.</p> + +<p>Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef +tournant dans la serrure vint interrompre l'héritier présomptueux au +moment le plus reluisant de son rêve doré.</p> + +<p>Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore +ensommeillés, et il regarda autour de lui.</p> + +<p>Il aperçut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui +venait d'entrer, et quel homme?</p> + +<p>Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une +sacoche, et à la main un grand portefeuille; il était vêtu d'un habit à +la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufflé d'avoir +gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa +démarche sonore comme pourrait être celle d'un comptoir de changeur qui +entrerait en locomotion.</p> + +<p>Rodolphe fut un instant effrayé, et, vu le chapeau à trois cornes et +l'habit, il pensa voir un sergent de ville.</p> + +<p>Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son +erreur.</p> + +<p>—Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un à-compte sur mon héritage, cet +homme vient des îles... Mais alors pourquoi n'est-il pas nègre? Et +faisant un signe à l'homme, il lui dit en désignant la sacoche:</p> + +<p>—Je sais ce que c'est. Mettez ça là. Merci.</p> + +<p>L'homme était un garçon de la Banque de France. À l'invitation de +Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit +papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores.</p> + +<p>—Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et +l'encre. Là, sur la table.</p> + +<p>—Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, un effet de +cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.</p> + +<p>—Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon +tailleur... Hélas! ajouta-t-il avec mélancolie en portant +alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le +billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est +aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mangé +de fraises!</p> + +<p>Et le garçon de recette, ennuyé de ses lenteurs, sortit en disant à +Rodolphe:</p> + +<p>—Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe. +L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en +tricorne, il remporte son sac.</p> + +<p>Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin +de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli +dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas, +lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les +usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur +paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi +par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril.</p> + +<p>C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait +Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et +l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une +affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à +la main un sac vide.</p> + +<p>—Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des <i>Français</i>... +il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit.</p> + +<p>—Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de +votre visite?</p> + +<p>—Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.</p> + +<p>—Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que +j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais +jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de +reconnaissance!</p> + +<p>—Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il +se fait temps de régler ce petit compte.</p> + +<p>—Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner, +Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra +grand...</p> + +<p>—Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois.</p> + +<p>—En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument +indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous +mortels... Réglons.</p> + +<p>Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas +jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci, +soixante-quinze francs.</p> + +<p>—Sauf erreur, dit Rodolphe. Après?</p> + +<p>—Plus, trois paires de bottes à vingt francs.</p> + +<p>—Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai +plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à +part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.</p> + +<p>—Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin +un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la +chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs.</p> + +<p>Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues.</p> + +<p>—Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au <i>Juif Errant</i> qu'elles ne +seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se +sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît...</p> + +<p>—Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté, +vingt-sept francs.</p> + +<p>—Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint +aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent. +Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et +entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un +compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi?</p> + +<p>—Vingt-sept francs.</p> + +<p>—Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît. +Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout +cela fait?</p> + +<p>—Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois +notes.</p> + +<p>—Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire. +Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant +que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux, +nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai +votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que +vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait +nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le +propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de +leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais +toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire, +de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité.</p> + +<p>En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge, +vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire, +cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son +visage.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu +assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas +donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire.</p> + +<p>—De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit +Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais +pas... Un vendredi, ça porte malheur.</p> + +<p>La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui +eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque +fauteuil.</p> + +<p>Cependant il sortit en proférant des menaces.</p> + +<p>—Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.</p> + +<p>—Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul. +J'aimerais mieux dompter des lions.</p> + +<p>—Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la +hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer. +Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard. +Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent +francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.</p> + +<p>En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de +subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que +l'attestait son sac vide, un objet d'art.</p> + +<p>—Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne... +dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure +plus ici.</p> + +<p>—Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une +accentuation très-significative.</p> + +<p>Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette +pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe.</p> + +<p>—Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers.</p> + +<p>Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait +envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre +l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un +jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de +recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs, +abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe +marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux +épingles.</p> + +<p>Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.</p> + +<p>—Ah! C'est toi, dit celui-ci.</p> + +<p>—Oui, je viens te demander à déjeuner.</p> + +<p>—Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a +quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix +minutes plus tôt...</p> + +<p>—Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe.</p> + +<p>—Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de +l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes +ennemis!</p> + +<p>—Je te le rendrai lundi.</p> + +<p>—Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je +ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est +pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève +jamais avant midi.</p> + +<p>—Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits +oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.</p> + +<p>Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en +contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le +<i>Passage de la mer Rouge</i>.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié.</p> + +<p>—Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours +que je suis dans la Semaine Sainte.</p> + +<p>Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche.</p> + +<p>—Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens.</p> + +<p>En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un +temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.</p> + +<p>—Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent +francs.</p> + +<p>—Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me +venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est +toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich...</p> + +<p>—Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.</p> + +<p>Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.</p> + +<p>De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les +maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit +environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se +faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait +de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât +avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la +<i>Méduse</i>.</p> + +<p>Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée:</p> + +<p>—Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15 +avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui.</p> + +<p>Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu:</p> +<p><br /></p> + +<table summary="billet" style="border: solid 1pt black;"> +<tr><td align='center'><span class="smcap">barrière de la villette.</span></td></tr> +<tr><td align='center'>AU GRAND VAINQUEUR.</td></tr> +<tr><td align='center'>Salon de 300 couverts.</td></tr> +<tr><td align='center'><span class="smcap">banquet anniversaire</span></td></tr> +<tr><td align='center'>EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE</td></tr> +<tr><td align='center'><span class="smcap">du</span></td></tr> +<tr><td align='center'>MESSIE HUMANITAIRE</td></tr> +<tr><td align='center'><i>le 15 avril 184...</i></td></tr> +<tr><td align='center'>Bon pour une personne.</td></tr> +<tr><td align='center'>N.-B.—On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.</td></tr> +</table> +<p><br /></p> + +<p>—Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit +Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une +vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière.</p> + +<p>Quand il arriva dans les salons du <i>Grand-Vainqueur</i>, la foule était +immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents +personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue +de Rodolphe.</p> + +<p>On commença enfin à servir le potage.</p> + +<p>Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six +personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption +dans la salle, un commissaire à leur tête.</p> + +<p>—Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le +banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.</p> + +<p>—Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui +vient de renverser mon potage!</p> + +<p>Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze +heures du soir.</p> + +<p>M. Benoît l'attendait.</p> + +<p>—Ah! C'est vous, dit le propriétaire. Avez-vous songé à ce que je vous +ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?</p> + +<p>—Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin, +répondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il +ne trouva rien.</p> + +<p>—Monsieur Rodolphe, dit M. Benoît, j'en suis bien fâché, mais j'ai loué +votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut +voir ailleurs.</p> + +<p>Rodolphe avait l'âme grande, et une nuit à la belle étoile ne +l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher +dans une loge d'avant-scène à l'Odéon, ainsi que cela lui était arrivé +déjà. Seulement, il réclama <i>ses affaires</i> à M. Benoît, lesquelles +affaires consistaient en une liasse de papiers.</p> + +<p>—C'est juste, dit le propriétaire: je n'ai pas le droit de vous retenir +ces choses-là, elles sont restées dans le secrétaire. Montez avec moi; +si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couchée, nous pourrons +entrer.</p> + +<p>La chambre avait été louée dans la journée à une jeune fille qui +s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commencé un duo de +tendresse.</p> + +<p>Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas à l'oreille de +Mimi, et lui serra doucement la main.</p> + +<p>—Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui +venait d'éclater.</p> + +<p>Mademoiselle Mimi alla droit à M. Benoît, qui attendait dans un coin de +la chambre.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle en désignant Rodolphe... monsieur est la +personne que j'attendais ce soir... ma porte est défendue.</p> + +<p>—Ah! fit M. Benoît avec une grimace. C'est bien!</p> + +<p>Pendant que Mademoiselle Mimi préparait à la hâte un souper improvisé, +minuit sonna.</p> + +<p>—Ah! dit Rodolphe en lui-même, le 15 avril est passé, j'ai enfin doublé +mon cap des tempêtes. Chère Mimi, fit le jeune homme en attirant la +belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou à l'endroit de la +nuque, il ne vous aurait pas été possible de me laisser mettre à la +porte. Vous avez la bosse de l'hospitalité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><i>UN CAFÉ DE LA BOHÈME</i></h3> + + +<p>Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de +lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohème en la +vingt-quatrième année de son âge.</p> + +<p>En ce temps-là, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand +peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand poëte, +comme ils s'appelaient entre eux, fréquentaient régulièrement le café +<i>Momus</i>, où on les avait surnommés les <i>quatre mousquetaires</i>, à cause +qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en +allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient +pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du +conservatoire.</p> + +<p>Ils avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes +eussent été à l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils +avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués ordinaires.</p> + +<p>Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait, +dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps, +se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes +inouïs sur l'art, le sentiment de l'économie politique faisaient tourner +la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle +nature que le garçon qui les servait était devenu idiot à la fleur de +l'âge.</p> + +<p>Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le +maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire +gravement l'exposé de ses griefs:</p> + +<p>1º M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait dans <i>sa</i> +salle tous les journaux de l'établissement; il poussait même l'exigence +jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait +que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient +jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La +société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet.</p> + +<p>M. Rodolphe avait même obligé le café à s'abonner au <i>Castor</i>, dont il +était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y était d'abord +refusé; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les +quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix: <i>le Castor</i>! +apportez-nous <i>le Castor</i>! quelques autres abonnés, dont la curiosité +était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi <i>le Castor</i>. +On prit donc un abonnement au <i>Castor</i>, journal de la chapellerie, qui +paraissait tous les mois, orné d'une vignette et d'un article de +philosophie en <i>variétés</i>, par Gustave Colline.</p> + +<p>2º Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de +l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à +minuit; et comme l'établissement ne possédait qu'une seule table de +trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion +pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on +venait le leur demander, se bornaient à répondre:</p> + +<p>—Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.</p> + +<p>La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières +amours ou à jouer au piquet.</p> + +<p>3º M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y +transporter son chevalet, sa boîte à peindre et tous les instruments de +son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de +sexes divers.</p> + +<p>Ce qui peut affliger les mœurs de la société Bosquet.</p> + +<p>4º suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son +piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en chœur un +motif tiré de sa symphonie: <i>l'Influence du bleu dans les arts</i>. M. +Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert +d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit:</p> + +<p class="center"> +COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,<br /> + +À L'USAGE DES DEUX SEXES.<br /> + +<i>S'adresser au comptoir</i>.<br /> +</p> + +<p>Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes +d'une mise négligée, qui viennent s'informer <i>par où qu'on passe</i>.</p> + +<p>En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle +Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.</p> + +<p>Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les +pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature.</p> + +<p>5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces +messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont +surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils +ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café, +qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est +une insulte faite au laboratoire.</p> + +<p>6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon <i>Bergami</i> +(ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et +bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une +pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère +et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre +avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa +littérature.</p> + +<p>En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de +l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de +choisir un autre endroit pour y établir ses conférences +révolutionnaires.</p> + +<p>Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et, +<i>à priori</i>, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules +et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son +établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et +celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur +présence à la hauteur de café artistique et littéraire.</p> + +<p>—Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous +consommez si peu.</p> + +<p>—Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de +nos mœurs, répliqua Colline.</p> + +<p>Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus +considérable; il suffira de nous ouvrir un compte.</p> + +<p>—Nous fournirons le registre, dit Marcel.</p> + +<p>Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques +éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait +adressée à sa femme.</p> + +<p>Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite, +s'innocenta avec vivacité.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière +qui...</p> + +<p>—Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à +Saint-Denis.</p> + +<p>Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son +éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre +amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait +désormais <i>le Castor</i> gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un +bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les +dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de +nouveaux crédits.</p> + +<p>Tout alla bien pendant quelques jours.</p> + +<p>La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de +leurs épouses.</p> + +<p>Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de +Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des +cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là, +Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne +voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à +mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut, +par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande +du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter +deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait +extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait +Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et +Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble +une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il +allait de femme en femme égrener avec une bouche en cœur toutes les +galantes verroteries de style ramassées dans la collection de +l'<i>Almanach des Muses</i>.</p> + +<p>Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux +ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table +isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des +yeux dont le regard était étrange.</p> + +<p>Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de +tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme +effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches +l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa +pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait +un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui. +Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre +retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que +Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris +changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre +amis le désignèrent sous le nom du <i>capitaliste</i>.</p> + +<p>Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que +les vers étaient vides.</p> + +<p>—Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes +tous bons chrétiens, il faut faire un extra.</p> + +<p>—Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.</p> + +<p>—Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la +sonnette avec frénésie.</p> + +<p>—Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un +arc et dit en montrant les femmes:</p> + +<p>—C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des +rafraîchissements.</p> + +<p>—Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du +champagne.</p> + +<p>—Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin, +d'abord.</p> + +<p>—Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit.</p> + +<p>—Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du +<i>beaune</i>, dans un petit panier.</p> + +<p>—Perds-tu la tête? fit Rodolphe.</p> + +<p>—Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une +influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot.</p> + +<p>—Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique +divan, je voudrais bien du <i>parfait amour</i>. C'est bon pour l'estomac.</p> + +<p>Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent +tressaillir Phémie sur sa base.</p> + +<p>—Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de +dépense, une fois par hasard.</p> + +<p>—Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas +assez. Il faut le plonger dans l'étonnement.</p> + +<p>—Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous +devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de +dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la +jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons! +Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une +agitation fièvreuse.</p> + +<p>Le garçon arriva rapide comme les aquilons.</p> + +<p>Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs +diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.</p> + +<p>—J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.</p> + +<p>—Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.</p> + +<p>—Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour...</p> + +<p>—Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.</p> + +<p>—Ça nous irait assez, reprirent les femmes.</p> + +<p>—Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.</p> + +<p>Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.</p> + +<p>Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des +choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.</p> + +<p>Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel +de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il +avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer +chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce +qu'on lui avait demandé.</p> + +<p>Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des +nœuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa +femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à +Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les +belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.</p> + +<p>—Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois +par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on +lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil +abonné. Fatale imprudence!</p> + +<p>Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et +descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des +suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de +couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les +verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline +exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa +serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait +pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient +point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude, +arriver l'heure du dénoûment.</p> + +<p>Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave; +de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire; +puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se +fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans.</p> + +<p>À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle +atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c.</p> + +<p>—Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira +parlementer avec le cafetier. Ça va être grave.</p> + +<p>On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé.</p> + +<p>Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire. +Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva +justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil +habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une +humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra +dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un +caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente. +La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût +à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir +avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec +laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier +redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur +le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.</p> + +<p>Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître +de l'établissement.</p> + +<p>Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.</p> + +<p>Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il +s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une +personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui +parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier +sortit enfin en disant à l'étranger:</p> + +<p>—Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement; +arrangez-vous avec eux.</p> + +<p>M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur +sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de +Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes, +envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la +parole d'une voix timide:</p> + +<p>—Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il +y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je +n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en +rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente +aujourd'hui?</p> + +<p>—Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger.</p> + +<p>Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.</p> + +<p>La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.</p> + +<p>—Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur +de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous +la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis +de mes amis...</p> + +<p>—Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des +beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer, +nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et +de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet +établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes +libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les +moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service +que...</p> + +<p>La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.</p> + +<p>—Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter. +Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au +billard, et je lui rendrai des points.</p> + +<p>Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais +ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème.</p> + +<p>On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.</p> + +<p>—Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre +dignité est sauvegardée.</p> + +<p>—Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><i>UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME</i></h3> + + +<p>Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la +note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de +façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait +aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés +d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait +déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard +devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour +être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit +à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait +encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le +pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux +son feutre hyperphysique.</p> + +<p>—Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? dit Barbemuche, en insistant +avec une politesse de bon goût.</p> + +<p>—J'ai des raisons, répliqua Colline: il y a dans cet établissement une +dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne +pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce +que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux +autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, répondit naïvement +Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel.</p> + +<p>—J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer +un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un +endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés... +mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément +spirituel.</p> + +<p>Colline rêva un instant.</p> + +<p>—Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il.</p> + +<p>Et il indiquait un marchand de vin.</p> + +<p>Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.</p> + +<p>—Est-ce un lieu convenable? fit-il.</p> + +<p>Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire +discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline +s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il +pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; à cette heure, +tout le corps diplomatique est couché.</p> + +<p>Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien +voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et +eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces +précautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch. +Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus +communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il +osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement +partie de la société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Colline +pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux.</p> + +<p>Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition +de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une +manière absolue.</p> + +<p>—Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de +disposer de celle de mes camarades.</p> + +<p>—Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de +m'admettre parmi eux?</p> + +<p>Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa +bouche, et d'un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l'audacieux +Carolus:</p> + +<p>—Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.</p> + +<p>—Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit +Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style.</p> + +<p>Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:</p> + +<p>—Vous connaissez la musique? fit-il.</p> + +<p>—J'ai joué de la contre-basse.</p> + +<p>—C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si +vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans +blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans +un quatuor; autrement ça cesse d'être quatuor.</p> + +<p>—Ça devient un quintette, répondit Carolus.</p> + +<p>—Vous dites? fit Colline.</p> + +<p>—Quintette.</p> + +<p>—Parfaitement, de même que, si à la trinité, ce divin triangle, vous +ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la trinité, ce sera un +carré, et voilà une religion fêlée dans son principe!</p> + +<p>—Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher +parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas +bien...</p> + +<p>—Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous +l'astronomie?</p> + +<p>—Un peu; je suis bachelier.</p> + +<p>—Il y a une chanson là-dessus, fit Colline. «Bachelier dit Lisette...» +Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a +quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point +cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce +qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?</p> + +<p>—J'attends la conclusion.</p> + +<p>—En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort +est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh +bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre +ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un +autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de mœurs, d'opinions, de +goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points +cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et, +habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point +cardinal...</p> + +<p>—Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda +Carolus.</p> + +<p>—Oui, mais on n'est plus quatre.</p> + +<p>—Le prétexte est futile.</p> + +<p>—Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits +ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des +alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans +la <i>Sagesse des nations</i>; il y en a un exemplaire sur le quai.</p> + +<p>—Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour +m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime?</p> + +<p>—Je le <i>crains</i>, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette +plaisanterie.</p> + +<p>—Vous avez dit?... demanda Carolus étonné.</p> + +<p>—Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher +monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon +que vous creusez de préférence?</p> + +<p>—Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes +modèles; je me nourris de leur étude. <i>Télémaque</i> m'a le premier inspiré +la passion qui me dévore.</p> + +<p>—<i>Télémaque</i>, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve à +toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion; +cependant je consentirais à m'en défaire pour vous obliger. Au reste, +bon ouvrage, et bien rédigé, pour le temps.</p> + +<p>—Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine +littérature, voilà où j'aspire. À mon sens, l'art est un sacerdoce.</p> + +<p>—Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus.</p> + +<p>Et il se mit à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Oui, l'art est sacerdoce<br /></span> +<span class="i0">Et sachons nous en servir.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Je crois que c'est dans <i>Robert le Diable</i>, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains +doivent incessamment...</p> + +<p>—Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure +avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une +personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui +avais promis de rentrer... c'est son jour!</p> + +<p>—En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.</p> + +<p>—Vous logez loin? demanda Colline.</p> + +<p>—Rue Royale-Saint-Honoré, numéro 10...</p> + +<p>Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se +ressouvint que c'était un magnifique hôtel.</p> + +<p>—Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant, +et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient +favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.</p> + +<p>—Parlez, dit Carolus.</p> + +<p>—Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie; +ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre +sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à +obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.</p> + +<p>—Je tâcherai, dit Carolus.</p> + +<p>Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème: c'était +l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les +trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts à +la poivrade.</p> + +<p>—Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer. +Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous +avons rencontré hier soir au café.</p> + +<p>—Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous? +demanda Marcel.</p> + +<p>—Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air +si comme il faut?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être +des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une +part dans les bénéfices, bien entendu.</p> + +<p>Les trois bohèmes levèrent la tête et s'entre-regardèrent.</p> + +<p>—Voilà, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.</p> + +<p>—Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline: hier soir, en vous +quittant, vous m'aviez prié de le suivre; de son côté, il m'a invité à +l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il +m'a abreuvé une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines, +mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance.</p> + +<p>—Très-bien, dit Schaunard.</p> + +<p>—Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit +Marcel.</p> + +<p>—Grandeur d'âme, mœurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de +vin, bachelier ès lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse, +nature qui change quelquefois cinq francs.</p> + +<p>—Très-bien, dit Schaunard.</p> + +<p>—Quelles sont ses espérances?</p> + +<p>—Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à +nous tutoyer.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être +vu montant dans nos carrosses.</p> + +<p>—Quel est son art? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?</p> + +<p>—Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et philosophie +mêlées.</p> + +<p>—Quelles sont ses connaissances philosophiques?</p> + +<p>—Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l'art un +sacerdoce.</p> + +<p>—Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec épouvante.</p> + +<p>—Il le dit.</p> + +<p>—Et en littérature quelle est sa voie?</p> + +<p>—Il fréquente <span class="smcap">Télémaque</span>.</p> + +<p>—Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.</p> + +<p>—Comment! Très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de +répéter cela dans la rue.</p> + +<p>Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un +coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion +dans sa sauce.</p> + +<p>—Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde? +De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?</p> + +<p>—Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de +choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche, +mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un +hôtel.</p> + +<p>—Un hôtel garni?</p> + +<p>—Non, il y a des meubles.</p> + +<p>—Je demande la parole, dit Marcel. Il est évident pour moi que Colline +est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de +petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se +lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale, +vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il +soit l'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de +cet étranger. Il veut spéculer sur nous. Il s'est dit: voilà des +gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche, +j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.</p> + +<p>—Très-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?</p> + +<p>—Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée.</p> + +<p>—D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne +Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de +coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua +l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de +Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la +littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez! +Pour moi, je vote contre l'admission.</p> + +<p>—Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe. +Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus +voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le +<span class="smcap">manteau de la littérature.</span></p> + +<p>—C'était une figure parlementaire, fit Marcel.</p> + +<p>—Je blâme cette figure; elle est mauvaise. La littérature n'a pas de +manteau.</p> + +<p>—Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se +levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui +le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est +insensé...</p> + +<p>—À l'ordre! Hurla Marcel.</p> + +<p>—...Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire +dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à +cette tribune a relevé les incorrections.</p> + +<p>—Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un +violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les +assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est +incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du cœur. +(Rires prolongés chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline +secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa +cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son +discours.</p> + +<p>—Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les +craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire +naître à l'endroit de Carolus.</p> + +<p>—Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.</p> + +<p>—Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline, en éteignant +d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.</p> + +<p>—Parlez! Parlez! Crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes, +pour qui le débat offrait un grand intérêt.</p> + +<p>—Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et +violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir +vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux, +fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma +probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Émotion.) Mais, il est une chose +que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de +poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a +voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous +un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur... +sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames, +et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Barbemuche est fort +laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, Teinturière, rumeur +sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise +compromettante de sa jeune amie.)</p> + +<p>—Mais, continua Colline, ce qui va réduire en poudre le misérable +argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en +exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe +<span class="smcap">platonicien</span>. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)</p> + +<p>—Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.</p> + +<p>—C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit +Mimi, j'ai eu un amant comme ça, je l'ai gardé deux heures.</p> + +<p>—Des bêtises, quoi! fit Mademoiselle Musette.</p> + +<p>—Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est +de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.</p> + +<p>—Et vive la jeunesse! ajouta Musette.</p> + +<p>La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers +Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son +éloquente et adroite inculpation.</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement +les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après +tout, nous a rendu service. Quant à moi qu'on accuse d'avoir agi à +l'étourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considère cette +opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire +avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas +cette prudence, j'offre ma démission.</p> + +<p>—Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.</p> + +<p>—Je la pose, répondit Colline. Les trois bohèmes se consultèrent, et +d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le +caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la +parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il +voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de +passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la +bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était +chose grave, qu'un étranger pouvait y apporter des éléments de +discorde, en ignorant les mœurs, les caractères et les opinions de +ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit +Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa +capacité littéraire et sa garde-robe. Les bohémiens se +communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on +statuerait après sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette +admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois, +c'est-à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les +tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la +réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du +récipiendaire. Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas +s'élever à moins de douze francs.»</p></div> + +<p>Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle +de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et +que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence.</p> + +<p>Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin +d'être le premier à voir Carolus.</p> + +<p>Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la +main trois énormes bouquets de roses.</p> + +<p>—Tiens! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce +jardin?</p> + +<p>—Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront +sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces +fleurs; elles sont fort belles.</p> + +<p>—En effet, il y en a au moins pour quinze sous.</p> + +<p>—Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de décembre, si vous disiez +quinze francs.</p> + +<p>—Ah! Ciel! s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de +flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des cordillères? Eh bien, mon +cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés +d'effeuiller par la fenêtre.</p> + +<p>—Comment! Que voulez-vous dire?</p> + +<p>Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait +concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion +qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le +cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta +Caroline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de +renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant +trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces +bouquets.</p> + +<p>Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de +débarras.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs désirent avant de se +lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier à une +enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche +ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait +moral de chacun des bohèmes. Tâchez de vous trouver d'accord avec eux +séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous.</p> + +<p>Carolus consentit à tout.</p> + +<p>Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.</p> + +<p>Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel +resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec +les hommes, en étant très-indifférent avec les femmes.</p> + +<p>En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le +lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.</p> + +<p>Le poëte accepta.</p> + +<p>—Bon, se dit-il à lui-même, c'est moi qui commencerai l'enquête.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus. +Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la Rue Royale, et +y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement, +Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on fût en plein jour, les volets +fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en +demanda des explications à Barbemuche.</p> + +<p>—L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On +s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec +une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase +qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à +Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des +veilles dudit Carolus.</p> + +<p>Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur +du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était +enchanté de ce que...</p> + +<p>Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou +à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de +Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le +peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du +poëte.</p> + +<p>—C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je +cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire... Voilà: +<i>Don Lopez, ou la Fatalité,</i> numéro 14. C'est sur le troisième rayon, +dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe +aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en +prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte.</p> + +<p>Rodolphe jeta un coup d'œil sur l'un des quatre cahiers dont se +composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars.</p> + +<p>—Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle <span class="smcap">Don +Lopez</span>!</p> + +<p>Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les +plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes, +cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la +solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena...»</p></div> + +<p>—Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua +ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.</p> + +<p>Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader.</p> + +<p>—Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle +est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes +ces précautions.</p> + +<p>—Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en +supplie, ne me ménagez pas les critiques.</p> + +<p>Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de +philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez, +héros du roman, et il répondit à tout hasard:</p> + +<p>—La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle +la <i>Profession de foi du vicaire savoyard;</i> la description de la mule de +Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le +paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de +J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage.</p> + +<p>Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules, +et vous abusez du mot <i>dorénavant</i>; c'est un joli mot qui fait bien de +temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser. +Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de <span class="smcap">D +Lopez ou la Fatalité.</span></p> + +<p>—J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes +et du chocolat de Bayonne, c'était peut-être un parent du vôtre... +Continuez...</p> + +<p>À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus.</p> + +<p>—Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui +demanda-t-il.</p> + +<p>—Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire +d'Inésille.</p> + +<p>—J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le +poëte, il ne faudrait pas...</p> + +<p>—<span class="smcap">Chapitre iii</span> dit Carolus d'une voix claire.</p> + +<p>Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou +très-court et le teint sanguin.</p> + +<p>J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette +découverte. C'est l'apoplexie.</p> + +<p>—Nous allons passer au <span class="smcap">Chapitre iv</span>. Vous aurez l'obligeance de me dire +ce que vous pensez de la scène d'amour.</p> + +<p>Et Carolus reprit sa lecture.</p> + +<p>Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet +que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur +sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des +sons lointains.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au +feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit +rien.</p> + +<p>—L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse +prodigieusement; c'est un noble jeune homme.</p> + +<p>Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette +phrase du jeune Don Alvar.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit +votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au +ciel, fût-ce en enfer.»</p></div> + +<p>En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.</p> + +<p>—C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte.</p> + +<p>C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit +avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de +remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me +force à sortir sans retard.</p> + +<p>—Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais +le cachet de la Providence.</p> + +<p>—Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à +laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.</p> + +<p>Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses +amis à propos de Barbemuche.</p> + +<p>—Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et +Schaunard.</p> + +<p>—Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard +avec une indignation croissante.</p> + +<p>—Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et +Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse <i>Ange ou +Démon</i>.</p> + +<p>—Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en chœur.</p> + +<p>—Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur +Carolus?</p> + +<p>—C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement +vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns après les +autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta +Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux +manuscrits, c'est un meuble dangereux.</p> + +<p>Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de +commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le +soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de +vue des choses mobilières.</p> + +<p>—Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?</p> + +<p>—Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il +sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates, +comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît +lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des +bottiers des panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près +de notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui +prêter nos habits. Ses mœurs sont moins sévères que Colline voulait +bien le dire; il s'est laissé mener partout où j'ai voulu le conduire, +et m'a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s'est passé dans +un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies +diverses dans le carnaval. Carolus est entré là-dedans comme un homme +naturel. Voilà! Marcel est invité pour demain.</p> + +<p>Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait +le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec +une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste +favorable, ce fut en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des +portraits dans la famille de son élève.</p> + +<p>Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y +trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée +d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche +qu'il était admis.</p> + +<p>—Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.</p> + +<p>—Oui, répondit Colline, mais à corrections.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là?</p> + +<p>—Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes +vulgaires dont il faudra vous corriger.</p> + +<p>—Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le +temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta +assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les +mœurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.</p> + +<p>Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, +c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et +l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.</p> + +<p>—Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon +élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le +mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous +serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.</p> + +<p>—Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les +horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente?</p> + +<p>—J'en suis sûr d'avance.</p> + +<p>—Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour.</p> + +<p>—Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.</p> + +<p>Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il venait +d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et +que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une +petite fête; il lui proposait donc de faire partie des convives:</p> + +<p>—Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera +dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce +petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est +discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance +avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.</p> + +<p>—Imprimés? dit le jeune homme.</p> + +<p>—Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de <i>l'Écharpe +d'Iris</i> que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués, +presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.</p> + +<p>—Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.</p> + +<p>—Ravissantes, reprit Carolus.</p> + +<p>—Ô mon cher maître, je vous remercie; certainement, nous donnerons la +fête ici; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des +meubles. Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le +samedi suivant.</p> + +<p>Les bohèmes invitèrent leurs maîtresses à songer à leur toilette.</p> + +<p>—N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons. +Ainsi donc, préparez-vous; toilette simple, mais riche.</p> + +<p>À compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles +Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde.</p> + +<p>Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard, +Marcel et Rodolphe se rendirent en chœur chez Barbemuche, qui parut +étonné de les voir si matinalement.</p> + +<p>—Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise? +demanda-t-il avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>—Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre +nous, nous ne faisons jamais de cérémonie; mais quand nous devons nous +trouver avec des étrangers, vous voulons garder un certain décorum.</p> + +<p>—Eh bien? fit Barbemuche.</p> + +<p>—Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir +avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour +lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligée pourrait +compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez +pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse. +Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en +vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence.</p> + +<p>—Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.</p> + +<p>—Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.</p> + +<p>—Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien +fournie.</p> + +<p>—Mais vous avez là un arsenal complet d'élégances.</p> + +<p>—Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois +chapeaux quand on n'a qu'une tête?</p> + +<p>—Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!</p> + +<p>—Il y en a des bottes! Hurla Colline.</p> + +<p>En un clin d'œil ils avaient choisi chacun un équipement complet.</p> + +<p>—À ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent +d'être éblouissantes.</p> + +<p>—Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'œil sur les porte-manteaux +complétement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous +recevrai-je?</p> + +<p>—Ah! Vous, c'est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la +maison; vous pouvez laisser l'étiquette de côté.</p> + +<p>—Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un +pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout +pris.</p> + +<p>—Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, répondirent les bohémiens.</p> + +<p>À six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les +bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur. +Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit +aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie. +Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait +à une fenêtre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre à +table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaieté +ravissante.</p> + +<p>Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était +sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service. +Schaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et +cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel, +qui était toujours maussade.</p> + +<p>—Qu'as-tu? Lui disait-il.</p> + +<p>—Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. Ce Carolus a un pied +de petite-maîtresse.</p> + +<p>—Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut +pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure +quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais +passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent.</p> + +<p>La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et +exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: <span class="smcap">La mort de +la jeune fille</span>. Le beau morceau de la marche du <span class="smcap">créancier</span> obtint les +honneurs du <i>ter</i>. Il y eut deux cordes brisées au piano.</p> + +<p>Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à +lui, l'artiste lui répondit:</p> + +<p>—Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici +pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice +certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont +d'accord là-dessus.</p> + +<p>—Eh bien? fit Carolus.</p> + +<p>—Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment +trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le même caractère; +du reste, votre petite fête était charmante.</p> + +<p>À une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux +en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours +insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de +Mademoiselle Mimi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><i>LA CRÉMAILLÈRE</i></h3> + + +<p>Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poëte Rodolphe +avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le +cénacle bohémien était fort en peine à cause de la disparition de +Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l'avait cherché +dans tous les endroits où il avait habitude d'aller, et partout on avait +reçu la même réponse:</p> + +<p>—Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout, +était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours +auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie +que celui-ci devait insérer dans les colonnes <i>Variétés</i> du journal <i>le +Castor</i>, revue de la chapellerie élégante dont il était rédacteur en +chef. L'article philosophique était-il paru aux yeux de l'Europe +étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline; et +on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n'avait pas +encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brûlait du désir de +voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère <i>cicéro</i>. Pour +se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait déjà dépensé six +francs en séance de lecture dans tous les salons littéraires de Paris, +sans y rencontrer <i>le Castor</i>. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura à +lui-même qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la +main sur l'introuvable rédacteur de cette feuille.</p> + +<p>Aidé par des hasards qu'il serait trop long de faire connaître, le +philosophe s'était tenu parole. Deux jours après, il connaissait bien le +domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du matin.</p> + +<p>Rodolphe habitait alors un hôtel garni d'une rue déserte située dans le +faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu'il n'y avait +point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point +la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui répondît de +l'intérieur; le vacarme matinal attira même le portier qui vint prier +Colline de se taire.</p> + +<p>—Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.</p> + +<p>—C'est pour cela que je veux le réveiller, répondit Colline en frappant +de nouveau.</p> + +<p>—Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à +la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de +bottines de femme qu'il venait de cirer.</p> + +<p>—Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et +femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai trompé de porte, +ce n'est pas ici que j'ai affaire.</p> + +<p>—Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous?</p> + +<p>—Des bottines de femme! continua Colline en se parlant à lui-même et en +songeant aux mœurs austères de son ami; oui, décidément je me suis +trompé. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.</p> + +<p>—Faites excuse, monsieur, c'est ici.</p> + +<p>—Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les +bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'étonnant?</p> + +<p>—Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M. +Rodolphe?</p> + +<p>—C'est à sa dame, dit le portier.</p> + +<p>—À sa dame! Exclama Colline stupéfait! Ah! Le voluptueux! Voilà +pourquoi il ne veut pas ouvrir.</p> + +<p>—Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut +me dire son nom, j'en ferai part à M. Rodolphe.</p> + +<p>—Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai; +et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.</p> + +<p>Les bottes vernies de Rodolphe furent généralement traitées de fables, +dues à la richesse d'imagination de Colline, et on déclara à l'unanimité +que sa maîtresse était un paradoxe.</p> + +<p>Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir même, Marcel reçut +une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi +conçue:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de +leur faire l'honneur de venir dîner chez eux demain soir, à cinq +heures précises.»</p> + +<p>N.-B. Il y aura des assiettes.</p></div> + +<p>—Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades, +la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une maîtresse; de plus il +nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la +vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une +exagération lyrique; cependant il faudra voir.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre +Schaunard, affamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez +Rodolphe, qu'ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate, +tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.</p> + +<p>—Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur +désignant la jeune femme, permettez-moi de vous présenter la maîtresse +de céans.</p> + +<p>—C'est toi qui es céans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lèpre +de ce genre de bons mots.</p> + +<p>—Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et +maintenant va tremper la soupe.</p> + +<p>—Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se précipitant vers Mimi, vous +êtes fraîche comme une fleur sauvage.</p> + +<p>Après s'être convaincu qu'il y avait en réalité des assiettes sur la +table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa même la +curiosité jusqu'à soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le +dîner. La présence d'un homard lui causa une vive impression.</p> + +<p>Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des +nouvelles de son article philosophique.</p> + +<p>—Mon cher, il est à l'imprimerie. Le <i>Castor</i> paraît jeudi prochain.</p> + +<p>Nous renonçons à peindre la joie du philosophe.</p> + +<p>—Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis +resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'étais dans +ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette +charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six +mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi +comme elle.</p> + +<p>—Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de +mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas +de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche +cordialité.</p> + +<p>En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les +convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne +manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'était mis en +frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et déclara +à haute voix que Mademoiselle Mimi était digne de l'écharpe azurée dont +on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était complétement +<i>sanscrite</i> pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui +disant: «qu'elle ferait un excellent cordon bleu.»</p> + +<p>L'entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le +prétexte qu'il avait étudié l'histoire naturelle, Schaunard demanda à le +partager lui-même; il profita même de la circonstance pour casser un +couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita +l'indignation générale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en +matière de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il +eut l'audace de la mettre de côté, disant qu'elle lui servirait de +modèle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.</p> + +<p>L'indulgente amitié eut l'air de croire à ce mensonge, fils d'une +gourmandise immodérée.</p> + +<p>Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et +s'obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum +contre une entrée à l'orangerie de Versailles que lui proposait +Schaunard.</p> + +<p>En ce moment, la conversation commença à s'animer. Aux trois bouteilles +de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu +desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qu'à son goulot surmonté +d'un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de +Royal-Champenois, un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles +de Saint-Ouen, et vendu à Paris deux francs la bouteille, pour cause de +liquidation, à ce que prétendait le marchand.</p> + +<p>Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohèmes acceptèrent +comme de l'aï authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres +<i>ad hoc</i>; et malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s'évader de +sa prison, ils s'extasièrent sur l'excellence du crû en voyant la +quantité de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid à +se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait +gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à Mademoiselle +Mimi l'article philosophique qui devait paraître dans le <i>Castor</i>; puis +tout à coup il devint pâle et demanda la permission d'aller à la fenêtre +pour voir le soleil couchant, bien qu'il fût dix heures du soir et que +le soleil fût couché et endormi depuis longtemps.</p> + +<p>—C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit +Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein +de son voisin, tentative qui n'eut point de succès.</p> + +<p>—Madame, disait à Mimi Colline, qui avait cessé de prendre l'air, on +frappe le champagne avec la glace, la glace est formée par la +condensation de l'eau, <i>aqua</i> en latin. L'eau gèle à deux degrés, et il +y a quatre saisons, l'été, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a causé la +retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait +pas, à Rodolphe.</p> + +<p>—C'est un mot, répondit celui-ci; Colline veut dire un <i>demi-verre</i>.</p> + +<p>Tout à coup Colline frappa brusquement sur l'épaule de Rodolphe, et lui +dit d'une voix embarrassée qui semblait mettre des syllabes en pâte:</p> + +<p>—C'est demain jeudi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, répondit Rodolphe, c'est demain dimanche.</p> + +<p>—Non, jeudi.</p> + +<p>—Non, encore une fois, c'est demain dimanche.</p> + +<p>—Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tête, plus souvent, +c'est demain jeu... di...</p> + +<p>Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème +qui était sur son assiette.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.</p> + +<p>—Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre +l'insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe; c'est à cause +de son article du <i>Castor...</i> tenez, il en rêve tout haut.</p> + +<p>—Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de café, n'est-ce pas, madame?</p> + +<p>—À propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi.</p> + +<p>Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de +sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement à +l'oreille:</p> + +<p>—Madame, le café est originaire de l'Arabie, où il fut découvert par +une chèvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait +soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le +prends très-chaud.</p> + +<p>—Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le café +et les pipes.</p> + +<p>Cependant l'heure s'avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et +Rodolphe essaya de faire comprendre à ses convives qu'il était temps de +se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour +partir.</p> + +<p>Mais Schaunard s'aperçut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une +bouteille, et déclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait +quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa +chaise et murmurait à voix basse:</p> + +<p>—Lundi, mardi, mercredi, jeudi.</p> + +<p>—Ah çà! disait Rodolphe très-embarrassé, je ne peux pourtant pas les +garder ici cette nuit; autrefois, c'était bien; mais maintenant c'est +autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement +allumé, semblait appeler la solitude à deux.</p> + +<p>—Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente +une ficelle pour les éloigner.</p> + +<p>—Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.</p> + +<p>—Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de +mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène.</p> + +<p>—Je me souviens de ça, fit Rodolphe, c'est dans <i>Kean</i>. En effet, la +situation est la même.</p> + +<p>—Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature. +Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'écria +le peintre.</p> + +<p>—Hein? Qu'est-ce qu'il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans +le bleu d'une douce ivresse.</p> + +<p>—Il y a qu'il n'y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif.</p> + +<p>—Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a décidé qu'on passerait la nuit ici; +mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient +fermées...</p> + +<p>—Mon épicier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu +devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.</p> + +<p>—Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et +prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son +couteau.</p> + +<p>—Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant à +Colline, celui-là sera dur. Ah! Une idée. Eh! Eh! Colline, fit-il en +heurtant violemment le philosophe.</p> + +<p>—Quoi?... quoi?... quoi?...</p> + +<p>—Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.</p> + +<p>Colline regarda autour de lui et aperçut en effet, à la place ou était +son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine +lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquiétude. Colline, selon son +habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté, pour +quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard, +intitulé: <i>le Convoi de la Laitière.</i> À ces deux acquisitions étaient +joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours +sur lui, afin d'avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de +discussion philosophique. L'idée de savoir cette bibliothèque entre les +mains de Schaunard lui donna une sueur froide.</p> + +<p>—Le malheureux! s'écria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?</p> + +<p>—C'est par erreur.</p> + +<p>—Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.</p> + +<p>—N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.</p> + +<p>—Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de +sortir à l'instant; si tu trouveras à la porte.</p> + +<p>—Certainement que je le rattraperai, répondit Colline en se couvrant de +son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement +servir dessus un thé pour dix personnes.</p> + +<p>—Et de deux, dit Marcel à Rodolphe; te voilà libre, je m'en vais, et je +recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.</p> + +<p>—Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.</p> + +<p>Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier +un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre +miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte +entre-bâillée.</p> + +<p>—Pauvre Roméo! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l'appelle; allons, +va, fit-il en ouvrant sa porte à la bête enamourée qui ne fit qu'un bond +de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.</p> + +<p>Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses +cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de +Mimi et l'enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de +commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la +capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux +et lui appuya sur l'épaule un long et sonore baiser qui imprima une +vibration soudaine au corps de la printanière créature.</p> + +<p>L'instrument était d'accord.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><i>MADEMOISELLE MIMI</i></h3> + + +<p>Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé +ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il +pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je, +moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de +rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la +pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête +ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes?</p> + +<p>Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en +vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous +convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la +solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le +silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies +et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de +l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui +vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues +par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un +reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer +pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs +de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones +empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces +charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court +bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas +de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les +rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des +colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et +les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller +faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou +tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre +fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu, +Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore +vous parler d'elle; au feu les lettres d'<i>amour</i>. Tenez, en voici +précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon +ami infortuné!</p> + +<p><i>«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte +l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.—Lucile.»</i> Et ce +soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et +vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui +attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi +chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou +avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me +couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse +laconique du premier:</p> + +<p><i>«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves +de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»</i> Ah! mon ami, +ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas +vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.</p> + +<p>Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de +<i>l'Écharpe d'Iris</i> et du <i>Castor</i>, reprenez les rênes du bon goût que +vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il +peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous +en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on +verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers +et appelleraient la colère du ciel.</p> + +<p>Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami +Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut +au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement +au cœur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À +l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence +accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les +précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais +porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée +il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur +le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit +noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe +de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez +commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme +une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui +était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit +contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et +nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que +l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison +nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux +sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque +révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser +prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies +sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise, +concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer +l'<i>harmonica</i>, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot +très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques +de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: <i>myosotis +chauve</i>. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement +en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait +insolemment le <i>De Profundis</i> sur son cœur qu'il croyait mort, alors +qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et +plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait +plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe! +et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de +ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais +guéri.</p> + +<p>Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors +qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce +fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils +apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante, +point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la +pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la +traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une +nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et +poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite, +délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure +aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme +doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides, +prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de +brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu +l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais +c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais, +aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la +jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes +rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté +maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des +heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie, +dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de +ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre +Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que, +malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les +mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si +mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre +lesquelles Rodolphe avait déposé son cœur de nouveau en floraison, ces +mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le cœur du +poëte avec leurs ongles roses.</p> + +<p>Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé +une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle +<i>voisinait</i>, comme on dit, et passait une grande partie de son temps +chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la +connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint +lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse. +L'opulence variable de quelques-unes de ses <i>amies</i> nouvelles avait fait +naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui +jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du +nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à +rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de +Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient +d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait +pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe +de drap.</p> + +<p>—Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez +facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.</p> + +<p>Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes +sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie +douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de +quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau +sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il +adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur +et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle +n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de +l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son cœur avait déjà été +dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore +pleine des souvenirs de son premier amant.</p> + +<p>Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant +ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de +Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de +la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était +devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces +luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet +état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et +ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties +depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des +heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les +soupçons auxquels il se déchirait le cœur. Il y avait des moments où +elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard +bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce +jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était +rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au +milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un +commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces +causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et +animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller +à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à +ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée +qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à +tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait +fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui +engourdissaient son cœur, des fièvres contagieuses commençaient à +l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers +tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les +surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les +mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes +murmuraient encore le mot immortel:</p> + +<p class="center"> +«Qui, depuis cinq mille ans,<br /> +Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.» </p> + +<p>Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et +l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps.</p> + +<p>À la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les +mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il +laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla +en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux +raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il +alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait +n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées +éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire, +d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui +fait pendant au proverbe: «quand on n'a point de pain blanc on se +contente de pain bis.» Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa +maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême +et annonça à Mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant. +Mimi se mit à rire et fit des bravades. À la fin, voyant que Rodolphe +tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de +tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un jour +passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu devant cette +fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle fut alors charmante +pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce +qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé +quelqu'un.</p> + +<p>—Je n'ai seulement pas cherché, répondait-elle. Cependant elle avait +cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En +quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait +aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau +qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de +l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi +elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre, +n'était pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point à +faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses +cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses +mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du +nouveau-monde.</p> + +<p>Le lycéen ne tarda pas à être remplacé par un gentilhomme breton, dont +Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier +longtemps pour devenir comtesse.</p> + +<p>Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque +intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après +une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à +l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en +plein cœur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les +yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du +manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau +maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins +fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec, +après l'enlèvement de la belle Hélène.</p> + +<p>En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise. +Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort +tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté. +Leur rupture était résolue.</p> + +<p>Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous +les objets qui appartenaient à sa maîtresse.</p> + +<p>Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe +reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui +s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un +grand bonheur.</p> + +<p>—Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient +été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait +endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre cœur des mains +d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à +courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de +Fontenay-Aux-Roses.</p> + +<p>Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le +désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue +délabrée représentait fort mal <i>l'Écharpe d'Iris</i> qui lui procurait ses +entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe +rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta +son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure, +il fut étourdissant de verve et d'entrain.</p> + +<p>—Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie +qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!</p> + +<p>—Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait +d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me +compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter.</p> + +<p>Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds, +enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et +de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame +demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et +de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des +souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme +vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée.</p> + +<p>Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle +de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita +point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les +chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le <i>pas des regrets +et soupirs</i>, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les +trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se +moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la +figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.</p> + +<p>—Hélas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait +l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cassés.</p> + +<p>—En attendant, il <i>a fait</i> une femme superbe, dit un autre en voyant +Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.</p> + +<p>—Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.</p> + +<p>Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main +était froide et humide comme une pierre mouillée.</p> + +<p>La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie, riche et +abondante nature dont la rusticité native s'était promptement +aristocratisée au milieu des élégances du luxe parisien et d'une vie +oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Séraphine, et était +pour le présent la maîtresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui +donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de +comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle +espéra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.</p> + +<p>—Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et, +après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes, +revêtue d'un costume spécial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car +depuis son entrée il s'était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein +de sanglots silencieux.</p> + +<p>—Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Séraphine étonnée.</p> + +<p>—Allons, se dit Rodolphe en relevant la tête, regardons-la, mais pour +l'art seulement!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et quel spectacle, alors, vint s'offrir à ses yeux!<br /></span> +</div></div> + +<p>comme dit Raoul dans <i>les Huguenots</i>.</p> + +<p>Séraphine était admirablement belle. Ces formes splendides, habilement +mises en valeur par la coupe de son vêtement, s'accusaient pleines de +provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les impérieuses +fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud +brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour +l'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle +fille. C'étaient des mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les +plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces +admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins +critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se +colorait déjà de cette rougeur qui est l'aurore de la volupté.</p> + +<p>—Cette créature est un véritable instrument de plaisir un vrai +<i>stradivarius</i> d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa +Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le cœur de la belle +battre une charge précipitée.</p> + +<p>En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de +l'appartement.</p> + +<p>—Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas; +dites que je ne suis pas rentrée.</p> + +<p>À ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.</p> + +<p>—Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D'ailleurs, il +faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Bonsoir.</p> + +<p>—Comment! Vous partez? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de +son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez +rester.</p> + +<p>—Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui +arrive de la terre de feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait +pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!</p> + +<p>Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe +leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la +démarche lente; son visage très-pâle faisait une charmante antithèse +avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus +semblaient deux étoiles malades.</p> + +<p>—Ô fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le +nom et le visage de sa maîtresse.</p> + +<p>Arrière! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier à la hâte.</p> + +<p>—Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est +fou, ce jeune homme!</p> + +<p>—Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée.</p> + +<p>Oh! ajouta-t-elle, ça m'apprendra à être bonne. Si cet imbécile de Léon +avait au moins l'esprit de venir à présent!</p> + +<p>Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.</p> + +<p>Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il +trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y +avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante +infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les +toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé; ta +Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu, +ma pauvre bête, le cœur des femmes et des chattes est un abîme que les +hommes et les chats ne pourront jamais sonder.</p> + +<p>Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fît une chaleur +épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses +épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la +nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la +chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du +plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre, +qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du +pied les paquets renfermant les objets appartenant à Mademoiselle Mimi, +et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas +encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le +ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher +l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait +expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée. +Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue, +s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées +dans son cœur.</p> + +<p>Comme il s'approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce +lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux +oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se +cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit +son cœur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne +peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains; +et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria:</p> + +<p>—Ô petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez +partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon +Dieu! ô jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne +reviendrez-vous plus y dormir encore? ô voix capricieuse dont les +caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient, +est-ce que je ne vous entendrai plus? ô petites mains blanches aux +veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains +blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait, +avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés +des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui +semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu'il avait passées +avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, au +milieu du silence nocturne, le rire épanoui de Mademoiselle Mimi, et il +se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle +elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes +les misères de leur existence hasardeuse.</p> + +<p>Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait +d'écouler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé +peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au cœur de +Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.</p> + +<p>L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il +venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette +nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les +plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond +de leur passé.</p> + +<p>Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en +voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses +qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.</p> + +<p>—Bon, dit Marcel, j'en étais sûr: c'est sa gaieté d'hier qui lui a +tourné sur le cœur. Ça ne peut pas durer comme ça.</p> + +<p>Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur +Mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot +s'enfonçait comme une épine au cœur de Rodolphe. Ses amis lui +<i>prouvèrent</i> que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un +niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de +la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces.</p> + +<p>Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient +entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour +aigri se change en mépris; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le +désespoir du poëte se changea en colère. Il se jeta avec rage sur les +paquets qu'il avait préparés la veille; et après avoir mis de côté tous +les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui, +il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison, +c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette +auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa +coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.</p> + +<p>Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses +effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les +puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jetât point +au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes, +et Mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui +font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le +dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté +insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante; un +instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir +vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins +accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe.</p> + +<p>Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait +rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui.</p> + +<p>—Non, répondit-il.</p> + +<p>Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit +que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle +allait manquer de logement.</p> + +<p>—Et son amant, dont elle est si folle?</p> + +<p>—Mais, répondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point +l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort +longtemps, et il paraît peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et +m'embarrasse beaucoup.</p> + +<p>—Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; ça ne me regarde +pas... Et il fit des madrigaux à Mademoiselle Amélie, et lui persuada +qu'elle était la plus belle femme du monde.</p> + +<p>Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.</p> + +<p>—Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi?</p> + +<p>—Aucunement; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle +maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu +beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est +très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.</p> + +<p>—Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.</p> + +<p>Tous les jours, Mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un +prétexte quelconque; et, quoi qu'il fît, celui-ci ne pouvait s'empêcher +de lui parler de Mimi.</p> + +<p>—Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se +préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec +vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour +faire enrager vos amis.</p> + +<p>—C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.</p> + +<p>Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait tout +rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle.</p> + +<p>—Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est +tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.</p> + +<p>—Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me +faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à +moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait +était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez +lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais +avec un machiavélisme qui avait peut-être son but; et, s'apercevant bien +que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée +de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement +inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.</p> + +<p>Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée +demander à Rodolphe si la partie tenait toujours.</p> + +<p>—Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le +chevalier de la plus belle personne des temps modernes.</p> + +<p>Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans +un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et +elle promit qu'elle serait prête pour le soir.</p> + +<p>—À propos, fit Rodolphe, dites à Mademoiselle Mimi que, si elle veut +faire une infidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit +chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.</p> + +<p>Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout +autre que celui qu'elle avait su deviner.</p> + +<p>—Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi, sa proposition +est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang +des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne +vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses +amis: c'est une conspiration arrangée entre eux.</p> + +<p>—Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amélie en train de préparer +sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.</p> + +<p>—Oui, répondit l'autre.</p> + +<p>—Avec Rodolphe?</p> + +<p>—Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison.</p> + +<p>—Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer, +elle courut en toute hâte chez l'amant de Mademoiselle Amélie et le +prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison +avec son ancien amant à elle.</p> + +<p>Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez +Mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle +passât la soirée avec lui.</p> + +<p>À huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver +Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un +homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser +l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises +violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné +à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin, +elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui +demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui +l'amenait près de lui; tout cela d'une voix douce, et où un accent de +tendresse cherchait à se contraindre.</p> + +<p>—C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle +Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.</p> + +<p>—J'irai donc au bal tout seul.</p> + +<p>Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de +Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.</p> + +<p>—Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son +amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.</p> + +<p>—Écoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt une +proposition par Mademoiselle Amélie; vous l'a-t-elle transmise?</p> + +<p>—Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est +arrivé, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que, +malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez +assez peu de cœur pour accepter un semblable marché.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. Ce +qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous +avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'à +minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.</p> + +<p>—Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent... +Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habillé sur son lit. À onze +heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.</p> + +<p>—Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle: l'amant d'Amélie est +resté chez elle, et je n'ai pu rentrer.</p> + +<p>Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation +explicative, où de temps en temps le <i>tu</i> familier succédait au <i>vous</i> +de la discussion officielle.</p> + +<p>À quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut en allumer une +neuve.</p> + +<p>—Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.</p> + +<p>Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur +l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres +de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la +pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas +la bougie.</p> + +<p>Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi +plusieurs paquets, il lui dit très-doucement:</p> + +<p>—Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma +parole.</p> + +<p>—Oh! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas +emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.</p> + +<p>Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et +une paire de manchettes.</p> + +<p>—J'emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant.</p> + +<p>—Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela +finisse.</p> + +<p>—Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la +jeune Mimi en embrassant Rodolphe.</p> + +<p>Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En +traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poëte qui l'avait +toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe +allait feindre de ne pas le voir. Mais le poëte ne lui en donna pas le +temps; et, en passant près de lui, il lui fit un geste amical, et salua +sa jeune compagne avec un gracieux sourire.</p> + +<p>—Quel est ce monsieur? demanda Mimi.</p> + +<p>Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.</p> + +<p>—Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chanté +l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation.</p> + +<p>—Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il +fussent au milieu de la foule.</p> + +<p>—Hélas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper +toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être +trompé toujours?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><i>DONEC GRATUS...</i></h3> + + +<p>Nous avons raconté comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle +Musette. Unis un matin par le ministère du caprice, qui est le maire du +13<sup>e</sup> arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive +souvent, s'épouser sous le régime de la séparation de cœur. Mais un +soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter +sur-le-champ, ils s'aperçurent que leurs mains, qui s'étaient serrées en +signe d'adieu, ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu leur +caprice était devenu de l'amour. Ils se l'avouèrent tous deux en riant à +moitié.</p> + +<p>—C'est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable +avons-nous donc fait?</p> + +<p>—Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris +assez de précautions.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de +Marcel.</p> + +<p>—Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et +moi, nous venons de faire une jolie découverte. Nous sommes amoureux. Ça +nous sera venu en dormant.</p> + +<p>—Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui +prouve que vous aimez? Vous exagérez peut-être le danger.</p> + +<p>—Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.</p> + +<p>—Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.</p> + +<p>—Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au +plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec +Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer +jour et nuit. C'est avec ce système-là qu'on éternise les mariages. +Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et +Baucis. Votre intérieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et +Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés, +notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable.</p> + +<p>En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait +d'arriver à Musette et à Marcel.</p> + +<p>—Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de ça?</p> + +<p>Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura:</p> + +<p>—J'en étais sûr d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte +s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.</p> + +<p>Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à Mimi:</p> + +<p>—Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le +quitter.</p> + +<p>—Pauvre fille! répondit Mimi. Elle qui a si bon appétit!</p> + +<p>—Et de son côté, Marcel est empoigné par Musette. Il l'adore à +trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit Mimi, lui qui est si jaloux!</p> + +<p>—C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes élèves d'Othello.</p> + +<p>Quelque temps après, aux ménages de Rodolphe et de Marcel vint se +joindre le ménage de Schaunard; le musicien emménageait dans la maison, +avec Phémie, Teinturière.</p> + +<p>À compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan, +et, à l'époque du terme, ils envoyaient un congé unanime au +propriétaire.</p> + +<p>En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage éclatât dans l'un +des ménages. Tantôt c'était Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force +de parler, s'expliquaient à l'aide des projectiles qui leur tombaient +sous la main. Le plus souvent c'était Schaunard qui faisait, au bout +d'une canne, quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à +Marcel et Musette, leurs discussions étaient renfermées dans le silence +du huit clos; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs +portes et leurs fenêtres.</p> + +<p>Si d'aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires +n'étaient pas moins victimes de cette concorde passagère. L'indiscrétion +des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des +ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères. +Aussi, plus d'un voisin préférait-il le <i>casus belli</i> aux ratifications +des traités de paix.</p> + +<p>Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu'on mena +pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase +dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne +ou mauvaise fortune.</p> + +<p>Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l'on ne serait +pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, où l'on dînait +toute la journée. Il y en avait d'autres où l'on serait presque allé à +la cour sans bottes, jours de carême où, après n'avoir pas déjeuné en +commun, on ne dînait pas ensemble, ou bien l'on arrivait, à force de +combinaisons économiques, à réaliser un de ces repas dans lesquels les +assiettes et les couverts <i>faisaient relâche</i>, comme disait Mademoiselle +Mimi.</p> + +<p>Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association où se +trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune ébauche de +discorde ne s'éleva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent +devant les plus futiles caprices de leurs maîtresses, mais pas un d'eux +n'eût hésité un instant entre la femme et l'ami.</p> + +<p>L'amour naît surtout de la spontanéité; c'est une improvisation. +L'amitié, au contraire, s'édifie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui +marche avec circonspection; c'est l'égoïsme de l'esprit, tandis que +l'amour c'est l'égoïsme du cœur.</p> + +<p>Il y avait six ans que les bohèmes se connaissaient. Ce long espace de +temps passé dans une intimité quotidienne avait, sans altérer +l'individualité bien tranchée de chacun, amené entre eux un accord +d'idées, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouvé ailleurs. Ils avaient +des mœurs qui leur étaient propres, un langage intime dont les +étrangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les +connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté d'allure du +cynisme. Ce n'était pourtant que de la franchise. Esprits rétifs à toute +chose imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en +mépris. Accusés de vanités exagérées, ils répondaient en étalant +fièrement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur +valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mêmes.</p> + +<p>Depuis tant d'années qu'ils marchaient ensemble dans la même vie, mis +souvent en rivalité par nécessité d'état, ils ne s'étaient pas quitté la +main et avaient passé, sans y prendre garde, sur les questions +personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essayé d'en +élever entre eux pour les désunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns +les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le +contre-poison de l'envie, les préservait de toutes les petites jalousies +de métier.</p> + +<p>Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce +s'abattit tout à coup sur les ménages.</p> + +<p>Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aperçut que Phémie, +Teinturière, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de +plastique, il était d'un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant +pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fréquentes +observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait +un logement gratis.</p> + +<p>Quinze jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les +carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien élève de Carolus Barbemuche, +qui lui avait promis des robes couleur du soleil.</p> + +<p>Après Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra à grand +bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitté pour +suivre Marcel.</p> + +<p>Cette séparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans +préméditation. Née d'un caprice qui était devenu de l'amour, cette +liaison fut rompue par un autre caprice.</p> + +<p>Un soir du carnaval, au bal masqué de l'Opéra, où elle était allée avec +Marcel, Musette eut pour vis-à-vis dans une contredanse un jeune homme +qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en +dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en +instruisant ce jeune homme de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un +regret sur sa vie passée. Tant fut-il qu'à la fin du quadrille, Musette +se trompa; et, au lieu de donner la main à Marcel qui était son +cavalier, elle prit la main de son <i>vis-à-vis</i>, qui l'entraîna et +disparut avec elle dans la foule.</p> + +<p>Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au +bras du jeune homme; elle sortait du café de l'opéra, la bouche pleine +de refrains. En apercevant Marcel, qui s'était mis dans un angle les +bras croisés, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais +revenir.</p> + +<p>—C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux, +mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il +pas; il rentra chez lui le cœur gros néanmoins, mais l'estomac léger. +Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à +manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de +hareng saur.</p> + +<p>—Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins +Musette aura soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses +yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha.</p> + +<p>Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose. +Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode, +mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette +était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de +ce cadre d'élégances. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de +toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout, +dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes +parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant +jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu +légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors +Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un +homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui +m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon, +parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que +j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé +d'amour. Il ne m'en reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne +vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché; et si les +rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre. +Quant à mon cœur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs, +je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir +oublié dans un des tiroirs de Marcel.</p> + +<p>La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la +maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire +donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.</p> + +<p>Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble; ils avaient pris +chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste. +Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de +Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur +ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les +nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en +rêve. Une à une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs +toutes ces heures envolées; et ils finissaient ordinairement par ce +dire: qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble, +les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur +pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se +raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils +étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en +emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient +encore.</p> + +<p>Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de +lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout +de bas blanc d'une correction toute particulière; le cocher lui-même +dévorait des yeux ce charmant <i>pourboire</i>.</p> + +<p>—Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe; j'ai bien envie de lui +offrir mon bras; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà +mon affaire... c'est assez neuf.</p> + +<p>—Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put +tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon +mouchoir?</p> + +<p>—Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la +main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main.</p> + +<p>L'artiste roula dans un précipice d'étonnement. Mais tout à coup un +éclat de rire qu'il reçut en plein visage le fit revenir à lui; à cette +joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.</p> + +<p>C'était Mademoiselle Musette.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures. +Comment la trouves-tu celle-là, hein? Elle ne manque pas de gaieté.</p> + +<p>—Je la trouve supportable, répondit Marcel.</p> + +<p>—Où vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.</p> + +<p>—Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit théâtre +où il avait ses entrées.</p> + +<p>—Pour l'amour de l'art?</p> + +<p>—Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour, +je le vendrai à Colline: il en fait collection.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des +points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>—C'est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce +petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idéal.</p> + +<p>—Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette.</p> + +<p>—Et vous bien curieuse, fit Marcel.</p> + +<p>—Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre +pour des amoureux qui se disputent.</p> + +<p>—Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit +Marcel.</p> + +<p>Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement:</p> + +<p>—Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein? Le mot était clair; il +siffla comme une balle à l'oreille de Marcel.</p> + +<p>—Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les étoiles vous êtes +témoins que ce n'est pas moi qui ai tiré le premier. Vite ma cuirasse!</p> + +<p>À compter de ce moment le feu était engagé.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour +aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivaces.</p> + +<p>Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette. +Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du +cœur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de +diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l'affaire. Il +n'y avait plus qu'à ratifier.</p> + +<p>La conversation interrompue se renoua.</p> + +<p>—Franchement, dit Musette à Marcel, où allais-tu tout à l'heure?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, j'allais voir Laure.</p> + +<p>—Est-elle jolie?</p> + +<p>—Sa bouche est un nid de sourires.</p> + +<p>—Connu, dit Musette.</p> + +<p>—Mais toi-même, fit Marcel, d'où venais-tu sur les ailes de cette +citadine?</p> + +<p>—Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour +dans sa famille.</p> + +<p>—Quel homme est-ce que cet Alexis?</p> + +<p>—À son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait. +Tout en se promenant, Marcel et Musette continuèrent ainsi, en plein +boulevard, cette comédie du <i>revenez-y</i> de l'amour. Avec la même +naïveté, tour à tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe à +strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de +grâce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un +post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour +d'une rue, une assez forte patrouille déboucha tout à coup.</p> + +<p>Musette <i>organisa</i> une petite attitude effrayée, et se cramponnant au +bras de Marcel elle lui dit:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, vois donc, voilà de la troupe qui arrive, il va encore y +avoir une révolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me +reconduire!</p> + +<p>—Mais où allons-nous? demanda Marcel.</p> + +<p>—Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre à +souper, nous parlerons politique.</p> + +<p>—Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgré +l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.</p> + +<p>Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de +ses souvenirs, elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car +Marcel n'était pas devenu millionnaire; alors Musette eut une idée; et, +profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une +nouvelle terreur.</p> + +<p>—On va se battre, s'écria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi. +Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui <i>doit</i> demeurer dans +ton quartier.</p> + +<p>En traversant le pont neuf, Musette poussa un éclat de rire.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Marcel.</p> + +<p>—Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est déménagée; elle +demeure aux Batignolles.</p> + +<p>En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe +ne fut pas étonné.</p> + +<p>—Ces amours mal enterrées, dit-il, c'est toujours comme ça!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><i>LE PASSAGE DE LA MER ROUGE</i></h3> + + +<p>Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait à ce fameux tableau qu'il +affirmait devoir représenter le <i>Passage de la mer Rouge</i> et, depuis +cinq ou six ans, ce chef-d'œuvre de couleur était refusé avec +obstination par le jury. Aussi, à force d'aller et de revenir de +l'atelier de l'artiste au musée, et du musée à l'atelier, le tableau +connaissait si bien le chemin, que, si on l'eût placé sur des roulettes, +il eût été en état de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait +refait dix fois, et du haut en bas remanié cette toile, attribuait à une +hostilité personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait +annuellement du salon carré; et, dans ses moments perdus, il avait +composé en l'honneur des cerbères de l'institut un petit dictionnaire +d'injures, avec des illustrations d'une férocité aiguë. Ce recueil, +devenu célèbre, avait obtenu dans les ateliers et à l'école des +beaux-arts le succès populaire qui s'est attaché à l'immortelle +complainte de Jean Bélin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs; +tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mémoire.</p> + +<p>Pendant longtemps, Marcel ne s'était pas découragé des refus acharnés +qui l'accueillaient à chaque exposition. Il s'était confortablement +assis dans cette opinion que son tableau était, dans des proportions +moindres, le pendant attendu par les <i>Noces de Cana</i>, ce gigantesque +chef-d'œuvre dont la poussière de trois siècles n'a pu ternir +l'éclatante splendeur. Aussi, chaque année, à l'époque du salon, Marcel +envoyait son tableau à l'examen du jury. Seulement, pour dérouter les +examinateurs et tâcher de les faire faillir dans le parti pris +d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le <i>Passage de la mer +Rouge</i>, Marcel, sans rien déranger à la composition générale, modifiait +quelque détail et changeait le titre de son tableau.</p> + +<p>Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de <i>Passage du +Rubicon</i>; mais Pharaon, mal déguisé sous le manteau de César, fut +reconnu et repoussé avec tous les honneurs qui lui étaient dus.</p> + +<p>L'année suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de +blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un +égyptien en grenadier de la garde impériale, baptisa son tableau: +<i>Passage de la Bérésina</i>.</p> + +<p>Le jury, qui avait ce jour-là récuré ses lunettes sur le parement de son +habit à palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il +reconnut parfaitement la toile obstinée, surtout à un grand diable de +cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge. +La robe de ce cheval servait à Marcel pour toutes ses expériences de +coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique +des <i>tons fins</i>, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de +lumière, toutes les combinaisons les plus variées de la couleur. Mais +une fois encore, insensible à ce détail, le jury n'eut pas assez de +boules noires pour refuser le <i>Passage de la Bérésina</i>.</p> + +<p>—Très-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'année prochaine je le +renverrai sous le titre de: <i>Passage des Panoramas</i>.</p> + +<p>—Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trape... chantonna le +musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air +terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont +l'accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins.</p> + +<p>—Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer +Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en +contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a là-dedans pour cent +écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle +jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une œuvre sérieuse qui ouvre +de nouveaux horizons à la science des <i>glacis</i>. Mais ils n'auront pas le +dernier; jusqu'à mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je +veux qu'il se grave dans leur mémoire.</p> + +<p>—C'est la plus sûre manière de le faire jamais graver, dit Gustave +Colline d'une voix plaintive; et en lui-même il ajouta: il est +très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés. +Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en +musique.</p> + +<p>—Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.</p> + +<p>Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix, +uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier +mars, une toile de cent sur châssis à clef... je vois distinctement leur +idée, je la vois très-distinctement; ils veulent me faire briser mes +pinceaux. Ils espèrent peut-être, en me refusant ma <i>mer Rouge</i>, que je +vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais, ils connaissent +bien mal mon cœur humain, s'ils comptent me prendre à cette ruse +grossière. Je n'attendrai même plus l'époque du salon. À compter +d'aujourd'hui, mon œuvre devient le tableau de Damoclès éternellement +suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine +l'envoyer chez chacun d'eux, à domicile, au sein de leur famille, au +plein cœur de leur vie privée. Il troublera leurs joies domestiques, il +leur fera trouver le vin sûr, le rôti brûlé, et leurs épouses amères. +Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de +force pour aller à l'institut les jours de séance. Cette idée me +sourit.</p> + +<p>Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles +plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père +<i>Médicis</i>. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et +qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohème artistique et +littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis +négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers +complets depuis <i>douze</i> francs jusqu'à mille écus. Il achetait tout et +savait le revendre avec bénéfice. La banque d'échange de M. Proudhon est +bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui +possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa +religion n'étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du +carrousel, était un lieu féerique où l'on trouvait toute chose à +souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l'art, +tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis +en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument +à tout ce qui existe, il travaillait même dans <i>l'idéal</i>. Médicis +achetait des <i>idées</i> pour les exploiter lui-même ou les revendre. Connu +de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette +et familier de l'écritoire, c'était l'Asmodée des arts. Il vous vendait +des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un +sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes; il causait <i>à l'heure</i> +avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du +monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et +des invitations pour les soirées particulières; il logeait à la nuit, à +la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies +faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de +mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les +théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un +exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait +la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités, même +obscures.</p> + +<p>Quelques pages copiées dans le <i>brouillard</i> de sa tenue de livres +pourront, mieux que toutes les explications les plus détaillées, donner +une idée de l'universalité de son commerce.</p> + +<p><br /></p> + +<p class="center"> +20 mars 184...<br /> +</p> + +<p>—Vendu à M. L, antiquaire, le compas dont Archimède s'est servi pendant +le siége de Syracuse, 75 fr.</p> + +<p>—Acheté à M. V, journaliste, les œuvres complètes, non coupées, de M, +membre de l'académie, 10 fr.</p> + +<p>—Vendu au même un article de critique sur les œuvres complètes de +M***, membre de l'académie, 30 fr.</p> + +<p>—Vendu à M***, membre de l'académie, un feuilleton de douze colonnes +sur ses œuvres complètes, 250 fr.</p> + +<p>—Acheté à M. R, homme de lettres, une appréciation critique sur les +œuvres complètes de M***, de l'Académie Française, 10 fr; plus 50 +livres de charbon de terre et 2 kilog. de café.</p> + +<p>—Vendu à M*** un vase en porcelaine ayant appartenu à Madame du Barry, +18 fr.</p> + +<p>—Acheté à la petite D... ses cheveux, 15 fr.</p> + +<p>—Acheté à M. B... un lot d'articles de mœurs et les trois dernières +fautes d'orthographe faites par m le préfet de la Seine, 6 fr; plus une +paire de souliers napolitains.</p> + +<p>—Vendu à Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr.</p> + +<p>—Acheté à M. M..., peintre d'histoire, une série de dessins gais, 25 +fr.</p> + +<p>—Indiqué à M. Ferdinand l'heure à laquelle Madame la Baronne R... De +P... va à la messe.—Au même, loué pour une journée le petit entre-sol +du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.</p> + +<p>—Vendu à M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.</p> + +<p>—Vendu à Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants, +36 fr (reçu 2 fr 75 c).</p> + +<p>—À la même, procuré un crédit de six mois chez Madame***, modiste. +(Prix à débattre.)</p> + +<p>—Procuré à Madame***, modiste, la clientèle de Mademoiselle R... (Reçu +pour ce, trois mètres de velours et six aunes de dentelle.)</p> + +<p>—Acheté à M. R..., homme de lettres, une créance de 120 fr sur le +journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac +de Moravie.</p> + +<p>—Vendu à M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr.</p> + +<p>—Acheté à M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6 +fr.</p> + +<p>—Acheté à M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitulé: <i>des Révolutions +sous-marines</i>, 15 fr.</p> + +<p>—Loué à Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.</p> + +<p>—Acheté à M***, journaliste, 52 lignes dans son <i>Courrier de Paris,</i> +100 fr; plus une garniture de cheminée.</p> + +<p>—Vendu à MM. O... et C<sup>ie</sup> 52 lignes dans le <i>Courrier de Paris</i> de +M***, 300 fr; plus deux garnitures de cheminée.</p> + +<p>—À Mademoiselle S... G..., loué un lit et un coupé pour un jour +(néant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26 +et 27.)</p> + +<p>—Acheté à M. Gustave C..., un mémoire sur l'industrie linière, 50 fr; +plus une édition rare des œuvres de Flavius Josèphe.</p> + +<p>—À Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr.</p> + +<p>—Pour la même, payé une note chez le pharmacien, 75 fr.</p> + +<p>—<i>Id</i>. Payé une note chez la crémière, 3 fr 85.</p> + +<p>Etc, etc, etc.</p> + +<p><br /></p> + +<p>On voit, par ces citations, sur quelle immense échelle s'étendaient les +opérations du juif Médicis, qui, malgré les notes un peu illicites de +son commerce infiniment éclectique, n'avait jamais été inquiété par +personne.</p> + +<p>En entrant chez les bohèmes avec cet air intelligent qui le distinguait, +le juif avait deviné qu'il arrivait à un moment propice. En effet, les +quatre amis se trouvaient en ce moment réunis en conseil, et, sous la +présidence d'un appétit féroce, dissertaient la grave question <i>du pain +et de la viande</i>. C'était un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et +quantième sinistre.</p> + +<p>L'entrée de Médicis fut donc acclamée par un joyeux chorus; car on +savait que le juif était trop avare de son temps pour le dépenser en +visites de politesse; aussi sa présence annonçait-elle toujours une +affaire à traiter.</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?</p> + +<p>—Colline, dit Rodolphe couché sur son lit et engourdi dans les douceurs +de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalité, offre une +chaise à notre hôte: un hôte est sacré. Je vous salue en Abraham, ajouta +le poëte.</p> + +<p>Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'élasticité du bronze, et +l'avança près du juif en lui disant avec une voix hospitalière:</p> + +<p>—Supposez un instant que vous êtes Cinna, et prenez ce siége.</p> + +<p>Médicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa +dureté, lorsqu'il se ressouvint que lui-même l'avait jadis changé avec +Colline contre une profession de foi vendue à un député qui n'avait pas +la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif +résonnèrent d'un bruit argentin, et cette mélodieuse symphonie jeta les +quatre bohèmes dans une rêverie pleine de douceurs.</p> + +<p>—Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas à Marcel, +l'accompagnement paraît joli.</p> + +<p>—Monsieur Marcel, fit Médicis, je viens simplement faire votre fortune. +C'est-à-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans +le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un +chemin aride dont la gloire est l'oasis.</p> + +<p>—Père Médicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de +50 pour cent, votre patron vénéré, soyez bref.</p> + +<p>—Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Pépin, qui était un sire +concis comme vous: car vous devez l'être, circoncis, fils de Jacob!</p> + +<p>—Ouh! Ouh! Ouh! firent les bohèmes en regardant si le plancher ne +s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe.</p> + +<p>Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois.</p> + +<p>—Voici l'affaire, reprit Médicis. Un riche amateur qui monte une +galerie destinée à faire le tour de l'Europe m'a chargé de lui procurer +une série d'œuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entrées dans +ce musée. En un mot, je viens pour vous acheter votre <i>Passage de la mer +Rouge</i>.</p> + +<p>—Comptant? fit Marcel.</p> + +<p>—Comptant, répondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses +goussets.</p> + +<p>—L'es-tu content? dit Colline.</p> + +<p>—Décidément, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire +d'angoisse pour fermer le soupirail à sottises de ce gueux-là. Brigand, +ne vois-tu pas qu'il cause d'<i>écus</i>? Il n'y a donc rien de sacré pour +toi, athée?</p> + +<p>Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du +silence.</p> + +<p>—Continuez, Médicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous +laisser l'honneur de fixer vous-même le prix de cette œuvre qui n'en a +pas. Le juif posa sur la table 50 écus en bel argent neuf.</p> + +<p>—Après? dit Marcel, c'est l'avant-garde.</p> + +<p>—Monsieur Marcel, dit Médicis, vous savez bien que mon premier mot est +toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; réfléchissez: 50 écus, cela +fait 150 francs. C'est une somme, ça!</p> + +<p>—Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon +Pharaon, il y a pour 50 écus de cobalt. Payez-moi au moins la façon, +égalisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Léon +X, Léon X <i>bis</i>.</p> + +<p>—Voici mon dernier mot, reprit Médicis: je n'ajoute pas un sou de plus; +mais j'offre à dîner à tout le monde, vins variés à discrétion, et au +dessert je paye en or.</p> + +<p>—Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing +sur la table. Adjugé.</p> + +<p>—Allons, dit Marcel, convenu.</p> + +<p>—Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs, +le couvert est mis.</p> + +<p>Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le chœur des +<i>Huguenots: À table, à table</i>!</p> + +<p>Médicis traita les bohèmes d'une façon tout à fait magnifique. Il leur +offrit une foule de choses qui jusques-là étaient restées pour eux +complétement inédites. Ce fut à compter de ce dîner que le homard cessa +d'être un mythe pour Schaunard, et il contracta dès lors pour cet +amphibie une passion qui devait aller jusqu'au délire.</p> + +<p>Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de +vendange. Cette ivresse faillit même avoir des suites déplorables pour +Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur, à deux heures +du matin, voulait absolument éveiller son créancier pour lui donner en +à-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison +qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de +ce précipice.</p> + +<p>Huit jours après ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son +tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honoré, il +s'arrêta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la +pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'était +autre chose que le tableau de Marcel, vendu par Médicis à un marchand de +comestibles. Seulement, le <i>Passage de la mer Rouge</i> avait encore subi +une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajouté un +bateau à vapeur, et il s'appelait: <i>Au port de Marseille</i>. Une ovation +flatteuse s'était élevée parmi les curieux quand on avait découvert le +tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura: +<i>La voix du peuple, c'est la voix de Dieu</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + +<h3><i>LA TOILETTE DES GRÂCES</i></h3> + + +<p>Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matinée, se +réveilla un matin sur le coup de dix heures, et parut très-étonnée de ne +point voir Rodolphe auprès d'elle ni même dans la chambre. La veille au +soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu à son bureau, se +disposant à passer la nuit sur un travail extra-littéraire qui venait de +lui être commandé, et à l'achèvement duquel la jeune Mimi était +particulièrement intéressée. En effet, sur le produit de son labeur, le +poëte avait fait espérer à son amie qu'il lui achèterait une certaine +robe printanière dont elle avait un jour aperçu le coupon aux <i>deux +magots</i>, un magasin de nouveautés fameux, à l'étalage duquel la +coquetterie de Mimi allait faire de fréquentes dévotions. Aussi, depuis +que le travail en question était commencé, Mimi se préoccupait-elle avec +une grande inquiétude de ses progrès. Souvent elle s'approchait de +Rodolphe, pendant qu'il écrivait, et, penchant la tête par-dessus son +épaule, elle lui disait gravement:</p> + +<p>—Eh bien, ma robe avance-t-elle?</p> + +<p>—Il y a déjà une manche, sois calme, répondait Rodolphe.</p> + +<p>Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui +indiquait ordinairement qu'il était content de son labeur, Mimi se +dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa tête brune à +travers les rideaux:</p> + +<p>—Est-ce que ma robe est finie?</p> + +<p>—Tiens, répondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages +couvertes de lignes serrées, je viens d'achever le corsage.</p> + +<p>—Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il +de pages comme ça pour faire une jupe.</p> + +<p>—C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages +de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une +jupe convenable.</p> + +<p>—Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi sérieusement; mais il ne +faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer après l'étoffe: on porte +les robes très-amples, et je voudrais de beaux plis pour que ça fasse +<i>frou-frou</i>.</p> + +<p>—C'est bien, répondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de +plus à la ligne, et nous obtiendrons le <i>frou-frou</i>.</p> + +<p>Et Mimi se rendormait heureuse.</p> + +<p>Comme elle avait commis l'imprudence de parler à ses amies, +Mesdemoiselles Musette et Phémie, de la belle robe que Rodolphe était en +train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqué +d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la générosité de leur ami +envers sa maîtresse; et ces confidences avaient été suivies de +provocations non équivoques à imiter l'exemple donné par le poëte.</p> + +<p>—C'est-à-dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les +moustaches, c'est-à-dire que si cela continue encore huit jours comme +ça, je serai forcée de t'emprunter un pantalon pour sortir.</p> + +<p>—Il m'est dû onze francs dans une bonne maison, répondit Marcel; si je +récupère cette valeur, je la consacrerai à t'acheter une feuille de +vigne à la mode.</p> + +<p>—Et moi? demandait Phémie à Schaunard. Mon peigne <i>noir</i> (elle ne +pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine.</p> + +<p>Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait à sa +maîtresse en lui disant:</p> + +<p>—Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir +bleu, cela t'instruira en t'amusant, <i>utile dulci</i>.</p> + +<p>Néanmoins, dans un conciliabule tenu très-secret, Marcel et Schaunard +convinrent avec Rodolphe que chacun de son côté s'efforcerait de +satisfaire la juste coquetterie de leurs maîtresses.</p> + +<p>—Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore +faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et +la littérature vont très-bien, nous gagnons presque autant que des +commissionnaires.</p> + +<p>—Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les +beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le règne de +Léon X.</p> + +<p>—Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que +tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment +de la besogne?</p> + +<p>—Mon cher, une affaire superbe, que m'a procurée Médicis. Je fais des +portraits à la caserne de <i>l'Ave Maria</i>, dix-huit grenadiers qui m'ont +demandé leur image à six francs l'une dans l'autre, la ressemblance +garantie un an, comme les montres. J'espère avoir le régiment tout +entier. C'était bien aussi mon idée de requinquer Musette quand Médicis +m'aura payé, car c'est avec lui que j'ai traité et pas avec mes modèles.</p> + +<p>—Quant à moi, fit Schaunard négligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai +deux cents francs qui dorment.</p> + +<p>—Sacrebleu! Réveillons-les, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Dans deux ou trois jours je compte émarger, reprit Schaunard. En +sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de +donner un libre cours à quelques-unes de mes passions. Il y a surtout, +chez le fripier d'à côté, un habit de nankin et un cor de chasse qui +m'agacent l'œil depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage.</p> + +<p>—Mais, demandèrent à la fois Rodolphe et Marcel, d'où espères-tu tirer +ce nombreux capital?</p> + +<p>—Écoutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en +s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns +et aux autres qu'avant d'être membres de l'institut et contribuables, +nous avons encore pas mal de pain de seigle à manger, et la miche +quotidienne est dure à pétrir. D'un autre côté, nous ne sommes pas +seuls; comme le ciel nous a créés sensibles, chacun de nous s'est choisi +une chacune, à qui il a offert de partager son sort.</p> + +<p>—Précédé d'un hareng, interrompit Marcel.</p> + +<p>—Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte économie, +quand on ne possède rien, il est difficile de mettre de côté, surtout si +l'on a toujours un appétit plus grand que son assiette.</p> + +<p>—Où veux-tu en venir?... demanda Rodolphe.</p> + +<p>—À ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous +aurions tort les uns et les autres de faire les dédaigneux, lorsqu'il se +présente, même en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre +devant le zéro qui constitue notre apport social!</p> + +<p>—Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le +dédaigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas +consenti à consacrer mes pinceaux à la reproduction picturale de +guerriers français qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble +que je ne crains pas de descendre de l'échelle de ma grandeur future.</p> + +<p>—Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je +compose un poëme didactique médico-chirurgical-osanore pour un dentiste +célèbre qui subventionne mon inspiration à raison de quinze sous la +douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les huîtres?... Cependant, +je n'en rougis pas; plutôt que de voir ma muse rester les bras croisés, +je lui ferais volontiers mettre le <i>Conducteur parisien</i> en romances. +Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis +Mimi est altérée de bottines.</p> + +<p>—Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de +quelle source est sorti le pactole dont j'attends le débordement.</p> + +<p>Voici quelle était l'histoire des deux cents francs de Schaunard.</p> + +<p>Il y avait environ une quinzaine de jours, il était entré chez un +éditeur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses +clients, soit des leçons de piano, soit des accords.</p> + +<p>—Parbleu! dit l'éditeur en le voyant entrer, vous arrivez à propos, on +est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un +anglais; je crois qu'on vous payera bien... êtes-vous réellement fort?</p> + +<p>Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans +l'esprit de son éditeur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste, +c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard répondit-il avec beaucoup +d'aplomb:</p> + +<p>—Je suis de première force; si j'avais seulement un poumon attaqué, de +grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement célèbre comme le +soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver +ma partition de <i>la Mort de la jeune fille</i>, vous viendriez m'en offrir +trois mille, à genoux, et dans un plat d'argent.</p> + +<p>—Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans +de travaux forcés sur les cinq octaves, je manipule assez agréablement +l'ivoire et les dièses.</p> + +<p>Le personnage auquel on adressait Schaunard était un anglais nommé M. +Birn'n. Le musicien fut d'abord reçu par un laquais bleu, qui le +présenta à un laquais vert, qui le repassa à un laquais noir, lequel +l'avait introduit dans un salon où il s'était trouvé en face d'un +insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait +ressembler à <i>Hamlet</i>, méditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se +disposait à expliquer le motif de sa présence, lorsque des cris perçants +se firent entendre et lui coupèrent la parole. Ce bruit affreux qui +déchiraient les oreilles était poussé par un perroquet exposé sur un +perchoir au balcon de l'étage inférieur.</p> + +<p>—Ô le bête, le bête! le bête! murmura l'Anglais en faisant un bond dans +son fauteuil, il fera mourir moi.</p> + +<p>Et au même instant le volatile se mit à débiter son répertoire, beaucoup +plus étendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta +confondu lorsqu'il entendit l'animal, excité par une voix féminine, +commencer à déclamer les premiers vers du récit de <i>Théramène</i> avec les +intonations du conservatoire.</p> + +<p>Ce perroquet était le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir. +C'était une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont +cotées des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est +inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, où elles servent de +dessert vivant. De nos jours, cela pose un chrétien d'être vu avec une +de ces païennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance. +Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, après tout: le plus +qu'on risque, c'est d'être mis sur la paille pour les avoir mises dans +le palissandre. Mais quand leur beauté s'achète à l'once chez les +parfumeurs et ne résiste pas à trois gouttes d'eau versées sur un +chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur +talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine à s'expliquer +comment des gens distingués, ayant quelquefois un nom, de la raison et +un habit à la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, à +élever jusqu'au terre-à-terre du caprice le plus banal, des créatures +dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette.</p> + +<p>L'actrice en question était du nombre de ces beautés du jour. Elle +s'appelait Dolorès et se disait Espagnole, bien qu'elle fut née dans +cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il +n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard à la rue de Provence, elle +avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prospérité avait +commencé au fur et à mesure de sa décadence personnelle. Ainsi, le jour +où elle fit poser sa première fausse dent, elle eut un cheval, et deux +chevaux le jour où elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait +grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chaussée les +jours de Longchamp, et donnait des bals où tout Paris assistait. Le tout +Paris de ces dames? C'est-à-dire cette collection d'oisifs courtisans de +tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de +lansquenet et de paradoxes, les fainéants de la tête et du bras, tueurs +de leur temps et de celui des autres; les écrivains qui se font hommes +de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le +dos; les bravi de la débauche, les gentilshommes biseautés, les +chevaliers d'ordre mystérieux, toute la Bohème hantée, venue on ne sait +d'où et y retournant; toutes les créatures notées et annotées; toutes +les filles d'Ève qui vendaient jadis le fruit maternel sur un éventaire, +et qui le débitent maintenant dans des boudoirs; toute la race +corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premières +représentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les épaules, +et pour qui cependant fleurissent les premières violettes du printemps +et les premières amours des adolescents. Tout ce monde-là, que les +<i>chroniques</i> appellent tout Paris, était reçu chez Mademoiselle Dolorès, +la maîtresse du perroquet en question.</p> + +<p>Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu célèbre dans tout le +quartier, était devenu peu à peu la terreur des plus proches voisins. +Exposé sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune où il +tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques +journalistes liés avec sa maîtresse lui ayant appris certaines +spécialités parlementaires, le volatile était devenu d'une force +surprenante sur <i>la question des sucres</i>. Il savait par cœur le +répertoire de l'actrice et le déclamait de façon à pouvoir la doubler +elle-même en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci était +polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins +du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait +quelquefois dans chaque idiome à des blasphèmes qui eussent fait rougir +les mariniers à qui <i>Vert-Vert</i> dut son éducation avancée. La société de +cet oiseau, qui pouvait être instructive et agréable pendant dix +minutes, devenait un supplice véritable quand elle se prolongeait. Les +voisins s'étaient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait +insolemment renvoyés des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires, +honnêtes pères de famille, indignés des mœurs relâchées auxquelles les +indiscrétions du perroquet les initiaient, avaient même donné congé au +propriétaire, que l'actrice avait su prendre par son faible.</p> + +<p>L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience +pendant trois mois.</p> + +<p>Un jour, il déguisa sa fureur qui venait d'éclater sous un grand costume +d'apparat; et tel qu'il se fût présenté chez la reine Victoria un jour +de baisemain, à Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolorès.</p> + +<p>En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'était <i>Hoffmann</i> dans +son costume de <i>lord Spleen</i>; et, voulant faire bon accueil à un +camarade, elle lui offrit à déjeuner. L'anglais lui répondit gravement +dans un français en vingt-cinq leçons que lui avait appris un réfugié +espagnol.</p> + +<p>—Je acceptai votre invitation, à la condition que nous mangerons cet +oiseau... désagréable, et il désignait la cage du perroquet, qui, ayant +déjà flairé un insulaire, l'avait salué en fredonnant le <i>God save the +king.</i></p> + +<p>Dolorès pensa que l'Anglais, son voisin, était venu pour se moquer +d'elle, et se disposait à se fâcher, quand celui-ci ajouta:</p> + +<p>—Comme je étais fort riche, je mettrais le prix à la bête.</p> + +<p>Dolorès répondit qu'elle tenait à son oiseau, et qu'elle ne voulait pas +le voir passer entre les mains d'un autre.</p> + +<p>—Oh! Ce n'était pas dans mes mains que je voulais le mettre, répondit +l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses +bottes.</p> + +<p>Dolorès frémit d'indignation, et allait s'emporter peut-être, +lorsqu'elle aperçut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant +représentait peut-être 2,500 francs de rentes. Cette découverte fut +comme une douche tombée sur sa colère. Elle réfléchit qu'il était +peut-être imprudent de se fâcher avec un homme qui avait cinquante mille +francs à son petit doigt.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie, +je le mettrai sur le derrière; de cette façon, vous ne pourrez plus +l'entendre.</p> + +<p>L'anglais se borna à faire un geste de satisfaction.</p> + +<p>—Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup +préféré...</p> + +<p>—Soyez sans crainte, fit Dolorès; à l'endroit où je le mettrai, il lui +sera impossible de troubler milord.</p> + +<p>—Oh! Je étais pas milord... je étais seulement esquire.</p> + +<p>Mais au moment même où M. Birn'n se disposait à se retirer après l'avoir +saluée avec une inclinaison très-modeste, Dolorès, qui ne négligeait en +aucune occasion ses intérêts, prit un petit paquet déposé sur un +guéridon, et dit à l'Anglais:</p> + +<p>—Monsieur, on donne ce soir, au théâtre de... une représentation à mon +bénéfice, et je dois jouer dans trois pièces. Voudriez-vous me permettre +de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a été que +peu augmenté.</p> + +<p>Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire.</p> + +<p>—Après m'être montrée aussi prompte à lui être agréable, pensait-elle +intérieurement, s'il est un homme bien élevé, il est impossible qu'il me +refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre +voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million. +Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais ça me fournira une +occasion d'aller à Londres sans avoir le mal de mer.</p> + +<p>L'anglais, après avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde +fois l'usage auquel ils étaient destinés, puis il demanda le prix...</p> + +<p>—Les loges sont à soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est +pas pressé, ajouta Dolorès en voyant l'Anglais qui se disposait à +prendre son portefeuille; j'espère qu'en qualité de voisin vous voudrez +bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite.</p> + +<p>M. Birn'n répondit:</p> + +<p>—Je n'aimai point à faire les affaires à terme; et, ayant tiré un +billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de +loges dans sa poche.</p> + +<p>—Je vais vous rendre, fit Dolorès en ouvrant un petit meuble où elle +serrait son argent.</p> + +<p>—Oh! Non, dit l'Anglais, ce était pour boire; et il sortit en laissant +Dolorès foudroyée par ce mot.</p> + +<p>—Pour boire! s'écria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais +lui renvoyer son argent.</p> + +<p>Mais cette grossièreté de son voisin avait seulement irrité l'épiderme +de son amour-propre; la réflexion le calma; elle pensa que vingt louis +de <i>boni</i> faisaient après tout un joli <i>banco</i>, et qu'elle avait jadis +supporté des impertinences à meilleur marché.</p> + +<p>—Ah bah! Se dit-elle, faut pas être si fière. Personne ne m'a vue, et +c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Après ça, cet anglais +manie si mal la langue, qu'il a cru peut-être me faire un compliment.</p> + +<p>Et Dolorès empocha gaiement ses vingt louis.</p> + +<p>Mais le soir, après le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M. +Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges étaient +restées vides.</p> + +<p>Aussi, en entrant en scène à minuit et demi, l'infortunée bénéficiaire +lisait-elle, sur le visage de ses <i>amies</i> de coulisse, la joie que +celles-ci éprouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie.</p> + +<p>Elle entendit même une actrice de ses amies dire à une autre, en +montrant les belles loges du théâtre inoccupées:</p> + +<p>—Cette pauvre Dolorès n'a <i>fait</i> qu'une avant-scène.</p> + +<p>—Les loges sont à peine garnies.</p> + +<p>—L'orchestre est vide.</p> + +<p>—Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la +salle, l'effet d'une machine pneumatique.</p> + +<p>—Aussi, quelle idée d'augmenter le prix des places!</p> + +<p>—Un beau bénéfice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire +ou dans le fond d'un bas.</p> + +<p>—Ah! Voilà son fameux costume à coques de velours rouge...</p> + +<p>—Elle a l'air d'un buisson d'écrevisses.</p> + +<p>—Combien as-tu fait à ton dernier bénéfice? demanda l'une des actrices +à sa compagne.</p> + +<p>—Comble, ma chère, et c'était jour de <i>première</i>; les tabourets +valaient un louis. Mais je n'ai touché que six francs: ma marchande de +modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais +à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>—Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes déjà à <i>faire</i> ta +Russie?</p> + +<p>—Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bientôt ton +<i>bénéf</i>?</p> + +<p>—Dans quinze jours. J'ai déjà mille écus de coupons de pris, sans +compter mes saint-cyriens.</p> + +<p>—Tiens! Tout l'orchestre s'en va.</p> + +<p>—C'est Dolorès qui chante.</p> + +<p>En effet, Dolorès, pourprée comme son costume, cadençait son couplet au +verjus. Comme elle l'achevait à grand'peine, deux bouquets tombaient à +ses pieds, lancés par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui +s'avancèrent sur le bord de leur baignoire, en criant:</p> + +<p>—Bravo, Dolorès!</p> + +<p>On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez +elle, bien qu'on fût au milieu de la nuit, elle ouvrit la fenêtre et +réveilla <i>Coco</i>, qui réveilla l'honnête M. Birn'n, endormi sous la foi +de la parole donnée.</p> + +<p>—À compter de ce jour, la guerre avait été déclarée entre l'actrice et +l'Anglais: guerre à outrance, sans repos ni trêve, dans laquelle les +adversaires engagés ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet, +éduqué en conséquence, avait approfondi l'étude de la langue d'Albion, +et proférait toute la journée des injures contre son voisin, dans son +fausset le plus aigu. C'était, en vérité, quelque chose d'intolérable. +Dolorès en souffrait elle-même, mais elle espérait que, d'un jour à +l'autre, M. Birn'n donnerait congé: c'était là où elle plaçait son +amour-propre. L'insulaire, de son côté, avait inventé toutes sortes de +magies pour se venger. Il avait d'abord fondé une école de tambours dans +son salon; mais le commissaire de police était intervenu. M. Birn'n, de +plus en plus ingénieux, avait alors établi un tir au pistolet; ses +domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire +intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui +interdit l'usage des armes à feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le +feu. Mais huit jours après, Mademoiselle Dolorès s'aperçut qu'il +pleuvait dans ses appartements. Le propriétaire vint rendre visite à M. +Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son +salon. En effet, cette pièce, fort grande, avait été revêtue sur tous +les murs de feuilles de métal; toutes les portes avaient été condamnées; +et, dans ce bassin improvisé, on avait mêlé dans une centaine de voies +d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'était une véritable +réduction de l'océan. Rien n'y manquait, pas même les poissons. On y +descendait par une ouverture pratiquée dans le panneau supérieur de la +porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de +quelque temps, on sentait la marée dans le quartier, et Mademoiselle +Dolorès avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre à coucher.</p> + +<p>Le propriétaire devint furieux, et menaça M. Birn'n de lui faire un +procès en dédommagement des dégâts causés dans son immeuble.</p> + +<p>—Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner +chez moi?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect +pour la loi du pays où il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup +moi.</p> + +<p>Et le soir même il donna des ordres pour qu'on fît écouler son océan. Il +n'était que temps: il y avait déjà un banc d'huîtres sur le parquet.</p> + +<p>Cependant M. Birn'n n'avait pas renoncé à la lutte, et cherchait un +moyen légal de continuer cette guerre singulière, qui faisait les +délices de tout Paris oisif; car l'aventure avait été répandue dans les +foyers de théâtre et autres lieux de publicité. Aussi Dolorès +tenait-elle à honneur de sortir triomphante de cette lutte, à propos de +laquelle des paris étaient engagés.</p> + +<p>Ce fut alors que M. Birn'n avait imaginé le piano. Et ce n'était point +si mal imaginé: le plus désagréable des instruments était de force à +lutter contre le plus désagréable des volatiles. Aussi, dès que cette +bonne idée lui était venue, s'était-il dépêché de la mettre à exécution. +Il avait loué un piano, et il avait demandé un pianiste. Le pianiste, on +se le rappelle, était notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta +familièrement ses doléances à cause du perroquet de la voisine, et tout +ce qu'il avait fait déjà pour tâcher d'amener l'actrice à composition.</p> + +<p>—Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous débarrasser de +cette bête: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour +déclarer que cette plante potagère est l'acide prussique de ces animaux; +faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la +fenêtre sur la cage de <i>Coco</i>: il expirera absolument comme s'il avait +été invité à dîner par le pape Alexandre VI.</p> + +<p>—J'y ai pensé, mais le bête est gardé, répondit l'Anglais; le piano est +plus sûr.</p> + +<p>Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord.</p> + +<p>—Voici ce que je avais combiné, reprit l'Anglais. La comédienne et son +bête dormaient jusqu'à midi. Suivez bien mon raisonnement...</p> + +<p>—Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons.</p> + +<p>—Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me +autorise à faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir. +Comprenez-vous ce que je attends de vous?...</p> + +<p>—Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas déjà si désagréable pour la +comédienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journée, et gratis +encore. Je suis de première force, et, si j'avais seulement un poumon +attaqué...</p> + +<p>—Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas à vous de faire de +l'excellente musique. Il faudrait seulement taper là-dessus votre +instrument. Comme ça, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et +toujours, toujours le même chose, sans pitié, monsieur le musicien, +toujours la gamme. Je savais un peu le médecine, cela rend fou. Ils +deviendront fou là-dessous, c'est là-dessus que je compte. Allons, +monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous.</p> + +<p>—Et voilà, dit Schaunard qui avait raconté tous les détails que l'on +vient de lire, voilà le métier que je fais depuis quinze jours. Une +gamme, rien que la même, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce +n'est point là précisément de l'art sérieux; mais que voulez-vous, mes +enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois; +faudrait être le bourreau de son corps pour refuser une pareille +aubaine. J'ai accepté, et dans deux ou trois jours je passe à la caisse +pour toucher mon premier mois.</p> + +<p>Ce fut à la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis +convinrent entre eux de profiter de la commune rentrée de fonds, pour +donner à leurs maîtresses l'équipement printanier que la coquetterie de +chacune convoitait depuis si longtemps. On était convenu, en outre, que +celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin +que les acquisitions se fissent en même temps, et que mesdemoiselles +Mimi, Musette et Phémie pussent jouir ensemble du plaisir de faire <i>peau +neuve</i>, comme disait Schaunard.</p> + +<p>Or, deux ou trois jours après ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde, +son poëme osanore avait été payé, il pesait quatre-vingts francs. Le +surlendemain, Marcel avait émargé chez Médicis le prix de dix-huit +portraits de caporaux, à six francs.</p> + +<p>Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde à dissimuler leur +fortune.</p> + +<p>—Il me semble que je sue de l'or, disait le poëte.</p> + +<p>—C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera +impossible de continuer mon rôle de Crésus anonyme.</p> + +<p>Mais le lendemain même les bohèmes virent arriver Schaunard, +splendidement vêtu d'une jaquette en nankin jaune d'or.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, s'écria Phémie, éblouie en voyant son amant si +élégamment relié, où as-tu trouvé cet habit-là?</p> + +<p>—Je l'ai trouvé dans mes papiers, répondit le musicien en faisant un +signe à ses deux amis pour qu'ils eussent à le suivre. J'ai touché leur +dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il étala une poignée +d'or.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au +pillage! Comme Musette va être heureuse!</p> + +<p>—Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe.</p> + +<p>Allons, viens-tu, Schaunard?</p> + +<p>—Permettez-moi de réfléchir, répondit le musicien. En couvrant ces +dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-être faire une +folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de <i>l'Écharpe +d'Iris</i>, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une +déplorable influence sur leur caractère? Et convient-il à des jeunes +hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous étions des +Mondors caducs et ridés? Ce n'est pas que j'hésite à sacrifier quatorze +ou dix-huit francs pour habiller Phémie; mais je tremble; quand elle +aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-être! Une fleur +dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe? +interrompit Schaunard en s'adressant à Colline qui était entré depuis +quelques instants.</p> + +<p>—L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe.</p> + +<p>—D'un autre côté, continua Schaunard, quand vos maîtresses seront bien +mises, quelle figure ferez-vous à leur bras dans vos costumes délabrés? +Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que +je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de +nankin; car, Dieu merci, je puis me présenter partout maintenant.</p> + +<p>Cependant, malgré l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de +nouveau que l'on dépouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage +au bénéfice de ces dames.</p> + +<p>Et le lendemain matin, en effet, à l'heure même où nous avons vu, au +commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se réveiller très-étonnée +de l'absence de Rodolphe, le poëte et ses deux amis montaient les +escaliers de l'hôtel, accompagnés par un garçon des <i>Deux Magots</i> et par +une modiste, qui portaient des échantillons. Schaunard, qui avait acheté +la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de <i>la +Caravane</i>.</p> + +<p>Musette et Phémie, appelées par Mimi qui habitait l'entresol, sur la +nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent +les escaliers avec la rapidité d'une avalanche. En voyant toutes ces +pauvres richesses étalées devant elles, les trois femmes faillirent +devenir folles de joie. Mimi était prise d'une quinte d'hilarité et +sautait comme une chèvre, en faisant voltiger une petite écharpe de +barége. Musette s'était jetée au cou de Marcel, ayant dans chaque main +une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme +des cymbales. Phémie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait +que dire:</p> + +<p>—Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre!</p> + +<p>—Il n'y a point de danger qu'elle refuse les présents d'Artaxercès, +murmurait le philosophe Colline.</p> + +<p>Après le premier élan de joie passé, quand les choix furent faits et les +factures acquittées, Rodolphe annonça aux trois femmes qu'elles eussent +à s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin.</p> + +<p>—On ira à la campagne, dit-il.</p> + +<p>—La belle affaire! s'écria Musette, ce n'est point la première fois que +j'aurais acheté, taillé, cousu et porté une robe le même jour. Et +d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons prêtes, n'est-ce pas, +mesdames?</p> + +<p>—Nous serons prêtes! s'écrièrent à la fois Mimi et Phémie.</p> + +<p>Sur-le-champ elles se mirent à l'œuvre, et pendant seize heures, elles +ne quittèrent ni les ciseaux ni l'aiguille.</p> + +<p>Le lendemain matin était le premier jour du mois de mai. Les cloches de +pâques avaient sonné depuis quelques jours la résurrection du printemps, +et de tous les côtés il arrivait empressé et joyeux; il arrivait, comme +dit la ballade allemande, léger ainsi que le jeune fiancé qui va planter +le mai sous la fenêtre de sa bien-aimée. Il peignait le ciel en bleu, +les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il réveillait +le soleil engourdi qui dormait couché dans son lit de brouillards, la +tête appuyée sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller +et il lui criait: ha! hé! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite à la +besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons +neufs, et montrez-vous tout de suite à votre balcon pour annoncer mon +arrivée.</p> + +<p>Sur quoi, le soleil s'était en effet mis en campagne, et se promenait +fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues +de leur pèlerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aubépine +blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, où +l'on voyait déjà tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de +romances sous leurs ailes. C'était le printemps en effet, le vrai +printemps des poëtes et des amoureux, et non pas le printemps de +Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'onglée aux +doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son âtre, où +les dernières cendres de sa dernière bûche sont depuis longtemps +éteintes. Les brises attiédies couraient dans l'air transparent, et +semaient dans la ville les premières odeurs des campagnes environnantes. +Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres +des fenêtres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la santé! Et +dans la mansarde de la fillette penchée à son miroir, cet innocent et +premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que +nous éclairions ta beauté! Nous sommes les messagers du beau temps; tu +peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et +chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets où l'on danse sont +panachés de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se réveiller +pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle!</p> + +<p>Comme l'angelus sonnait à l'église prochaine, les trois coquettes +laborieuses, qui avaient eu à peine le temps de dormir quelques heures, +étaient déjà devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'œil à leur +toilette nouvelle.</p> + +<p>Elles étaient charmantes toutes trois, pareillement vêtues, et ayant sur +le visage le même reflet de satisfaction que donne la réalisation d'un +désir longtemps caressé.</p> + +<p>Musette était surtout resplendissante de beauté.</p> + +<p>—Je n'ai jamais été si contente, disait-elle à Marcel; il me semble que +le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai +peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y +en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle +gaiement en embrassant Marcel.</p> + +<p>Quant à Phémie, une chose la chagrinait.</p> + +<p>—J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais à la +campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli +chapeau et ma belle robe. Si nous allions à la campagne sur le +boulevard?</p> + +<p>—À huit heures du matin, toute la rue était mise en émoi par les +fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du départ. Tous +les voisins se mirent aux fenêtres pour regarder passer les bohèmes. +Colline, qui était de la fête, fermait la marche, portant les ombrelles +des dames. Une heure après, toute la bande joyeuse était dispersée dans +les champs de Fontenay-Aux-Roses.</p> + +<p>Lorsqu'ils rentrèrent à la maison le soir, bien tard, Colline, qui, +pendant la journée, avait rempli les fonctions de trésorier, déclara +qu'on avait oublié de dépenser six francs, et déposa le reliquat sur une +table.</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel.</p> + +<p>—Si nous achetions de la rente? dit Schaunard.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + +<h3><i>LE MANCHON DE FRANCINE</i></h3> + + +<h3>I</h3> + +<p>Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un +garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur et promettait d'avoir un +jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps +d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars +1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.</p> + +<p>J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une +longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand +talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux +mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans +les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule +fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule +l'artiste incompris. Il est mort sans <i>pose</i>, en faisant l'horrible +grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les +plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs +humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le +corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs +réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service +de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre +six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier +enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt +qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui +n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une +colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.</p> + +<p>La sœur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur +le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:</p> + +<p>—Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon: +il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas +tout nu devant le bon Dieu.</p> + +<p>Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise, mais il lui +recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui +vendait du linge d'occasion.</p> + +<p>—Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il.</p> + +<p>Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard; il était +furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne +s'était pas apaisée, même devant un cercueil.</p> + +<p>Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y +reviens: Mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse +de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine +vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser mettre tout nu +dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques lui-même, alors qu'il +était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, un +vilain endroit pour mourir.</p> + +<p>Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle +chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami +Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il +m'a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant, +la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe +et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces +grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!</p> + +<p>—Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire, +et la sœur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée +lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne sœur! Que vous étiez +bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter +l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous +les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si +beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne sœur! Vous +étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations, +qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami +Jacques n'était pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous +aurait sculpté une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule, +bonne sœur Sainte-Geneviève!</p> + +<p><span class="smcap">Un Lecteur</span>.—Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi.</p> + +<p><span class="smcap">Autre Lecteur</span>.—Et Mademoiselle Francine? Où est-elle donc?</p> + +<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.—Ce n'est point très-gai, cette histoire!</p> + +<p><span class="smcap">Deuxième Lecteur</span>.—Nous allons voir la fin.</p> + +<p>—Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami +Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai +point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les +jours la Bohème.</p> + +<p>Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de +la Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme +d'avril.</p> + +<p>L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces +relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on +habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule +parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son +voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa +voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper +aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles +d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme +elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici +comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la +cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui +harassé de fatigue, à jeûne depuis le matin et profondément triste, +d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise, et qui +vous prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du cœur à +laquelle sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent +solitaires. Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule, +ouvrit la fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le +soleil couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de +Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le chœur ailé +des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela +augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta +un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à +élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux +n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa +fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de +l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait +rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus +triste, il bourra sa pipe.</p> + +<p>—Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet, +murmura-t-il, et il se mit à fumer.</p> + +<p>Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il +songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les +grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en +quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il +répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le +nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui +dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout +un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes. +Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait +presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient +Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au +seuil de ses rêves.</p> + +<p>Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le pistolet était +parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement triste. Ce +soir-là, au contraire, Mademoiselle Francine était extrêmement gaie en +rentrant chez elle, et sa gaieté était sans cause, comme la tristesse de +Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu +jette dans les bons cœurs. Donc, Mademoiselle Francine était en belle +humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait +ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fenêtre ouverte du carré +éteignit brusquement sa chandelle.</p> + +<p>—Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voilà qu'il faut +encore descendre et monter six étages.</p> + +<p>Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un +instinct de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla +d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se +rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de +compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques, +qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine +eut-elle fait un pas dans la chambre, la fumée qui l'emplissait la +suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle +glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et +sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques +ne jugea point à propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de +compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour +laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes +d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir +à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement +repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez +l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé.</p> + +<p>—Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez +moi.</p> + +<p>Et il avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que +non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle +n'avait pas la clef de sa chambre.</p> + +<p>—Étourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge +de résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en +aller sans.</p> + +<p>Mais, au même instant, le courant d'air établi dans la chambre par la +porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit +subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans +l'obscurité.</p> + +<p>—On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi, +monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour +faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef.</p> + +<p>—Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des +allumettes à tâtons.</p> + +<p>Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa +l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'écriant:</p> + +<p>—Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une +seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.</p> + +<p>J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée pensa-t-il en +lui-même.</p> + +<p>—Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez +moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y +perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à +chercher, elle doit être à terre.</p> + +<p>—Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.</p> + +<p>Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu; mais, +comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que +pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même +endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient +aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef.</p> + +<p>—La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma +chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra +éclairer nos recherches.</p> + +<p>Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une +causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit +de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde +le chapitre des confidences, vous savez où cela mène... Les paroles +deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse, +les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent achèvent +la pensée qui, du cœur, monte aux lèvres, et... Cherchez la conclusion +dans vos souvenirs, ô jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme, +rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la +main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours.</p> + +<p>Enfin, la lune se démasqua et sa lueur claire inonda la chambrette; +Mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses +bras.</p> + +<p>—Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que +Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef +qu'elle venait d'apercevoir.</p> + +<p>Elle ne voulait pas la retrouver.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.—Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre +les mains de ma fille.</p> + +<p><span class="smcap">Deuxième Lecteur</span>.—Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil +du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne +sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.</p> + +<p>Patience, ô lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous +le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie +Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué +dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde, +Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré +l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin +prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le +connaître.</p> + +<p>Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils +s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine +était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi: +quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris +d'un de ses amis qui était médecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes, +avait dit celui-ci.</p> + +<p>Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir +qu'elle causait à son ami.</p> + +<p>—Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son +amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les +feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras prête +à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et +tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je +resterai.</p> + +<p>Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères +de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques, +il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal, +il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de +quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en voulait +point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fenêtres. La +nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de la chambre et +allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point.</p> + +<p>Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques +aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda +tristement Francine qui marchait lentement et un peu rêveuse.</p> + +<p>Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur.</p> + +<p>—Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en +juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et +jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à +passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux +feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les +feuilles sont toujours vertes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au mois d'octobre, Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de +Jacques la soignait... La petite chambrette où ils logeaient était +située tout au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un +arbre, qui chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un +rideau à la fenêtre pour cacher cet arbre à la malade: mais Francine +exigea qu'on retirât le rideau.</p> + +<p>—Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de +baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup +mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid, +et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon. +Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique.</p> + +<p>La veille de la toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle +voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, +elle se leva. Le médecin arriva au même instant, il la fit recoucher de +force.</p> + +<p>—Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini, +Francine va mourir.</p> + +<p>Jacques fondit en larmes.</p> + +<p>—Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le +médecin: il n'y a plus d'espoir.</p> + +<p>Francine <i>entendit des yeux</i> ce que le médecin avait dit à son amant.</p> + +<p>—Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne +l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la +toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai +peur des engelures pour cet hiver.</p> + +<p>Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le médecin +auprès d'elle.</p> + +<p>—Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques; prends-le beau, qu'il +dure longtemps.</p> + +<p>Et quand elle fut seule elle dit au médecin:</p> + +<p>—Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en +aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit, +je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure +après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps...</p> + +<p>Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans +la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à +l'arbre de la petite cour.</p> + +<p>Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complétement.</p> + +<p>—C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.</p> + +<p>—Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous chez une nuit à +vous.</p> + +<p>—Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera +longue.</p> + +<p>Jacques rentra; il apportait un manchon.</p> + +<p>—Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir.</p> + +<p>Elle passa la nuit avec Jacques.</p> + +<p>Le lendemain, jour de la toussaint, à l'angelus de midi, elle fut prise +par l'agonie et tout son corps se mit à trembler.</p> + +<p>—J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon.</p> + +<p>Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure...</p> + +<p>—C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser.</p> + +<p>Jacques colla ses lèvres à celle de son amie. Au dernier moment, on +voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait +froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que +tu vas devenir? Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et le lendemain Jacques était seul.</p> + +<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.—Je le disais bien que ce n'était point gai cette +histoire.</p> + +<p>Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire.</p> + +<p><br /></p> + +<h3>II</h3> + +<p>C'était le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir.</p> + +<p>Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le +médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains +de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré, +c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il +était plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie +qui passa sous les fenêtres vint l'en tirer.</p> + +<p>Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le +matin en s'éveillant.</p> + +<p>Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les +grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans +le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia +l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était +qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche +ouverte à son refrain matinal.</p> + +<p>Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était +déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement +close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière +pensée s'effaçait de ses lèvres où la mort commençait à naître.</p> + +<p>—Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur.</p> + +<p>Jacques se releva et dit en regardant le médecin:</p> + +<p>—C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance? Sans répondre à +cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant +ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.</p> + +<p>—Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait +que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était +une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que +tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis +que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est +pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires +pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre +absence nous prierons la voisine de veiller ici.</p> + +<p>Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent +à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait +point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques +effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au +lendemain.</p> + +<p>Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à +manger un peu.</p> + +<p>—Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un +peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit.</p> + +<p>La voisine et le médecin ne comprirent pas. Jacques se mit à table et +mangea si précipitamment quelques bouchées qu'il faillit s'étouffer. +Alors il demanda à boire. Mais en portant son verre à sa bouche, Jacques +le laissa tomber à terre. Le verre qui s'était brisé avait réveillé dans +l'esprit de l'artiste un souvenir qui réveillait lui-même sa douleur un +instant engourdie. Le jour où Francine était venue pour la première fois +chez lui, la jeune fille, qui était déjà souffrante, s'était trouvée +indisposée, et Jacques lui avait donné à boire un peu d'eau sucrée dans +ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeurèrent ensemble, ils en avaient +fait une relique d'amour.</p> + +<p>Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie +une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était +prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa +tendresse puisait une gaieté charmante.</p> + +<p>Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les +morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que +son cœur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats +déchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris +du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui +chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.</p> + +<p>—Ne t'en va pas, dit-il au médecin qui n'y songeait aucunement, j'aurai +besoin de toi tout à l'heure.</p> + +<p>On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.</p> + +<p>—Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir +versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à +poignées égales.</p> + +<p>—Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais +mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je +restais seul, tu ne t'en iras pas.</p> + +<p>Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on +avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à +trembler et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.</p> + +<p>—Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile. +L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute +sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au +pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste +oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que +Francine faisait le plus habituellement.</p> + +<p>—Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque, +murmura Jacques à lui-même. Ces précautions prises, et après avoir +disposé la tête de la morte dans une attitude favorable, Jacques +commença à couler le plâtre par couches successives jusqu'à ce que le +moule eût atteint l'épaisseur nécessaire. Au bout d'un quart d'heure +l'opération était terminée et avait complétement réussi.</p> + +<p>Par une étrange particularité, un changement s'était opéré sur le visage +de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer +entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué +vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se +mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les +paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule, +laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait +recéler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un +sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette +dernière parole qu'on entend seulement avec le cœur.</p> + +<p>Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence +l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et +meurent juste avec la dernière pulsation du cœur qu'elles ont agité? +L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive +dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison +charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont +ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!</p> + +<p>Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de +l'art, qui sait? Une pensée d'outre-vie était peut-être revenue +réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être +s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un +artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce +qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était +l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su +être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme. +Et alors, peut-être, Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine +qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà +glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de +l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet +d'art.</p> + +<p>Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe, +parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire +de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées +vivantes.</p> + +<p>Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de +traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi +de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et +en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté.</p> + +<p>Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.</p> + +<p>Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit +halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait +se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées +par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité +du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse +illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint +constater le décès et autoriser l'inhumation.</p> + +<p>Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa +mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire +toute l'infaillibilité de la science.</p> + +<p>Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entraîné Jacques +dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis venus pour +suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils +aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne +font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si +difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour +serrer silencieusement la main de leur ami.</p> + +<p>—Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.</p> + +<p>—Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre +de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant +l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par +étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit +dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.</p> + +<p>—Elle l'a rendu heureux, dit un autre.</p> + +<p>—Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous +bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce +moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'œuvre: il ne détournerait pas +les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il +marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est +immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle +<i>Joconde</i>.</p> + +<p>Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le +sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.</p> + +<p>Après quelques basses prières, le convoi se dirigea vers le cimetière... +Comme c'était précisément le jour de la fête des morts, une foule +immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient +pour regarder Jacques qui marchait tête nue derrière le corbillard.</p> + +<p>—Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute...</p> + +<p>—C'est son père, disait un autre.</p> + +<p>—C'est sa sœur, disait-on autre part.</p> + +<p>Venu là pour étudier l'attitude des regrets à cette fête des souvenirs +qui se célèbre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un +poëte, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de +sa maîtresse.</p> + +<p>Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête +nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le médecin +le tenait par le bras.</p> + +<p>Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vitement les +choses.</p> + +<p>—Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp! +Camarade! Allons, là! Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée +avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les +cordes et sortit du trou, puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une +pelle et commença à jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On +y planta une petite croix de bois.</p> + +<p>Au milieu de ses sanglots, le médecin entendit Jacques qui laissait +échapper ce cri d'égoïsme:</p> + +<p>—Ô ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une +société appelée <i>les Buveurs d'eau</i>, et qui paraissait avoir été fondée +en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue des quatre-vents, dont il +est question dans le beau roman du <i>Grand Homme de province</i>. Seulement, +il existait une grande différence entre les héros du cénacle et les +<i>Buveurs d'eau</i>, qui, comme tous les imitateurs, avaient exagéré le +système qu'ils voulaient mettre en application. Cette différence se +comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les +membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient, +et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis qu'après +plusieurs années d'existence la société des <i>Buveurs d'eau</i> s'est +dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom +d'aucun soit resté attaché à une œuvre qui pût attester de leur +existence.</p> + +<p>Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la +société des <i>Buveurs</i> devinrent moins fréquents. Les nécessités +d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions, +signées et jurées solennellement par les <i>Buveurs d'eau</i>, le jour où la +société avait été fondée.</p> + +<p>Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes +gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils +ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que, +malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession +à la nécessité. Ainsi, le poëte Melchior n'aurait jamais consenti à +abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour écrire un prospectus +commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poëte Rodolphe, +un propre à rien qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer +une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi. +Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu salir +ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur +ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en +échange de ce fameux habit surnommé <i>Mathusalem</i>, et que la main de +chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il +avait vécu en communion d'idées avec les <i>Buveurs d'eau</i>, le sculpteur +Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il +connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà +malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude. +Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla +trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça +que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être +productif.</p> + +<p>—Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta +démission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne +serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu +n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu +pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à +manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.</p> + +<p>Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver +Francine auprès de lui, il se livrait, quand les occasions se +présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla +longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans +l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans +abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces +compositions de genre qui sont devenues un des principaux éléments du +commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais +artistes, et amoureux à la façon des poëtes. La jeunesse, en lui, +s'était éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa +fin prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de +Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail +venaient frapper à sa porte, sans que Jacques voulût y répondre, parce +qu'il aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver +aux lueurs des yeux de son amie.</p> + +<p>Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis +les <i>Buveurs</i>. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où +chacun des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y +trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son +désespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu +de sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir +exposée à la discussion. Il rompit donc complétement avec les <i>Buveurs +d'eau</i> et s'en alla vivre seul.</p> + +<p>Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver +un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec +lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un +entourage que Jacques se réservait de dessiner et donnerait en outre à +l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait +pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier +tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait +alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de +Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que +le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit +jours après, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel +la croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le +nom gravé en creux.</p> + +<p>Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que +cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des +Pyrénées ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont +le talent lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à +l'artiste de l'attacher à son entreprise, moyennant un intérêt, mais +Jacques ne consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter +répugnait à sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait, +un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir +un chef-d'œuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.</p> + +<p>Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure: +son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger +qui venait se fixer à Paris, et y faisait construire un magnifique hôtel +dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient +été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à +Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de +Jacques; c'était une chose charmante: tout le poëme de l'hiver était +raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme. +L'atelier de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour +exécuter son œuvre, une pièce dans l'hôtel encore inhabité. On lui +avança même une assez forte somme sur le prix convenu de son travail. +Jacques commença par rembourser à son ami, le médecin l'argent que +celui-ci lui avait prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au +cimetière, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre où +reposait sa maîtresse.</p> + +<p>Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune +fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante. +L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces +fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui +demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait +apportées, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine +nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant +pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et +surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de +la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il +était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau +soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de +Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec +ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le +cœur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard +extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il +était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné. +Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna +du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se +souvint que Francine était restée une demie heure à deviner le rébus qui +y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée +Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne coûte pas +bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue +de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur. +Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et +rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant +marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de +bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller +d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, œil vif, +cœur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce +refrain de la chanson de Francine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'amour rôde dans mon quartier,<br /></span> +<span class="i0">Il faut tenir ma porte ouverte.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais +aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques +fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la +tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! Quoi qu'on +veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le +veut ainsi.</p> + +<p>De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient +poussé sur sa tombe, des séves de jeunesse fleurissaient dans le cœur +de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues +aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques était de cette +race d'artistes et de poëtes qui font de la passion un instrument de +l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il +est mis en mouvement par les forces motrices du cœur. Chez Jacques, +l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une +parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il +s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à la +meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son cœur s'usait +faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui; +l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous +l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la +vie de ses anciens amis les <i>Buveurs d'eau</i>.</p> + +<p>Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de +nouvelles liaisons. Il fréquenta le poëte Rodolphe, qu'il avait +rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie +l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne +fut pas bien longtemps à en comprendre le motif.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à +l'endroit du cœur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu +là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous +reviendront.</p> + +<p>—Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.</p> + +<p>—Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur +les lèvres d'une autre.</p> + +<p>—Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui +ressemblât!... et il quitta Rodolphe tout rêveur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux +doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté +maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli +en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six +semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec +Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal +champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et +d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée +un soir, où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la +danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné +jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui +connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:</p> + +<p>—Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à +enterrer?</p> + +<p>Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le +cœur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité, +en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de +l'artiste, triste comme un <i>De Profundis</i>. Ce fut au milieu de cette +rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait +comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et +entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il +s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles +elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle +accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le +fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux +arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce +rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté. +Jacques pensa à la bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer +avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes. +Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi +qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même.</p> + +<p>Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de +Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et +travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de +la morte.</p> + +<p>Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie, +une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva +que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il +aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette +robe tous les jours. Marie lui obéit.</p> + +<p>Un samedi, Jacques dit à la jeune fille:</p> + +<p>—Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne.</p> + +<p>—Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain +il fera du soleil.</p> + +<p>Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait +achetée sur ses économies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle +arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier de Jacques.</p> + +<p>L'artiste la reçut froidement, brutalement presque.</p> + +<p>—Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette +toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de +Jacques.</p> + +<p>—Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller, +j'ai à travailler.</p> + +<p>Marie s'en retourna chez elle le cœur gros. En route, elle rencontra un +jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la +cour, à elle.</p> + +<p>—Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? Lui dit-il.</p> + +<p>—En deuil, dit Marie, et de qui?</p> + +<p>—Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire +que Jacques vous a donnée...</p> + +<p>—Eh bien? dit Marie.</p> + +<p>—Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de +Francine.</p> + +<p>—À compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie.</p> + +<p>Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut +plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant +plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire +entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'œil que cette +admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait +pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine.</p> + +<p>On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis.</p> + +<p>Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de +l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point, +pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit +apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les +quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au +tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette +figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement +achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne +put plus quitter son lit.</p> + +<p>Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, +en voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il +écrivit à sa famille, et fit appeler la sœur Sainte-Geneviève, qui +l'entourait de tous ses soins charitables.</p> + +<p>—Ma sœur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous +m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui +représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le +temps de l'exécuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez +moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma sœur, je vous donne ma +petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté.</p> + +<p>Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même +de l'ouverture du <i>salon</i>, les <i>Buveurs d'eau</i> n'y assistèrent pas. +L'art avant tout, avait dit Lazare.</p> + +<p>La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de +terrain particulier.</p> + +<p>Il fut enterré en quelque part.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + +<h3><i>LES FANTAISIES DE MUSETTE</i></h3> + + +<p>On se rappelle peut-être comment le peintre Marcel vendit au juif +Médicis son fameux tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>, qui devait +aller servir d'enseigne à la boutique d'un marchand de comestibles. Le +lendemain de cette vente, qui avait été suivie d'un fastueux souper +offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au marché, Marcel, +Schaunard, Colline et Rodolphe se réveillèrent fort tard le matin. +Encore étourdis les uns et les autres par les fumées de l'ivresse de la +veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'était passé; et +comme l'<i>Angelus</i> de midi sonnait à une église prochaine, ils +s'entre-regardèrent tous trois avec un sourire mélancolique.</p> + +<p>—Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanité au réfectoire, +dit Marcel.</p> + +<p>—En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle où les honnêtes +gens passent dans la salle à manger.</p> + +<p>—Il faudrait pourtant voir à devenir d'honnêtes gens, murmura Colline, +pour qui c'était tous les jours la saint-appétit.</p> + +<p>—Ah! Les boîtes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon +enfance, qu'êtes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'êtes-vous devenus? +Répéta-t-il sur un motif plein d'une mélancolie rêveuse et douce.</p> + +<p>—Dire qu'il y a à cette heure, à Paris, plus de cent mille côtelettes +sur le gril! fit Marcel.</p> + +<p>—Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe.</p> + +<p>Comme une ironique antithèse, pendant que les quatre amis se posaient +les uns aux autres le terrible problème quotidien du déjeuner, les +garçons d'un restaurant qui était dans la maison criaient à tue-tête +les commandes des consommateurs.</p> + +<p>—Ils ne se tairont pas, ces brigands-là! disait Marcel; chaque mot me +fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.</p> + +<p>—Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette +en évolution sur un toit voisin, nous ne déjeunerons pas aujourd'hui, +les éléments s'y opposent.</p> + +<p>—Pourquoi ça? demanda Marcel.</p> + +<p>—C'est une remarque atmosphérique que j'ai faite, continua le +philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de +même que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chère.</p> + +<p>C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.</p> + +<p>—À jeûne, Gustave Colline avait la plaisanterie féroce.</p> + +<p>En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans +l'abîme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri +d'angoisse.</p> + +<p>—Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en +essayant de dégager sa main serrée dans les pinces d'un homard vivant.</p> + +<p>Au cri qu'il venait de pousser répondit tout à coup un autre cri. +C'était Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche, +venait d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne songeait plus: +c'est-à-dire les cent cinquante francs que le juif Médicis lui avait +donnés la veille en payement du <i>Passage de la mer Rouge</i>.</p> + +<p>La mémoire revint alors en même temps aux bohèmes.</p> + +<p>—Saluez, messieurs! dit Marcel en étalant sur la table un tas d'écus, +parmi lesquels frétillaient cinq ou six louis neufs.</p> + +<p>—On les croirait vivants, fit Colline.</p> + +<p>—La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pièces d'or.</p> + +<p>—Comme c'est joli, ces médailles! ajouta Rodolphe; on dirait des +morceaux de soleil. Si j'étais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie, +et je la ferais frapper à l'effigie de ma maîtresse.</p> + +<p>—Quand on pense qu'il y a un pays où c'est des cailloux, dit Schaunard. +Autrefois, les américains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un +de mes anciens parents qui a visité l'Amérique: il a été enterré dans le +ventre des Sauvages. Ça a fait bien du tort à la famille.</p> + +<p>—Ah çà! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'était mis à +marcher dans la chambre, d'où vient cette bête?</p> + +<p>—Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai été faire un tour dans la +cuisine de Médicis; il faut croire que ce reptile sera tombé dans ma +poche sans le faire exprès, ça a la vue basse, ces bêtes-là. Puisque je +l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le +peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le départ de +Phémie, ça me fera une compagnie.</p> + +<p>—Messieurs, s'écria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a +tourné au sud; nous déjeunerons.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pièce d'or, en voici une +que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce.</p> + +<p>On procéda longuement et gravement à la discussion de la carte. Chaque +plat fut l'occasion d'une discussion et voté à la majorité. L'omelette +soufflée, proposée par Schaunard, fut repoussée avec sollicitude, ainsi +que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'éleva dans une +improvisation qui mit en relief ses connaissances œnophiles.</p> + +<p>—Le premier devoir du vin est d'être rouge, s'écria l'artiste; ne me +parlez pas de vos vins blancs.</p> + +<p>—Cependant, fit Schaunard, le champagne?</p> + +<p>—Ah! Bah. Un cidre élégant! Un coco épileptique! Je donnerais toutes +les caves d'Épernay et d'Aï pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs, +nous n'avons pas de grisettes à séduire, ni de vaudeville à faire. Je +vote contre le champagne.</p> + +<p>Le programme une fois adopté, Schaunard et Colline descendirent chez le +restaurant du voisinage, pour commander le repas.</p> + +<p>—Si nous faisions du feu! dit Marcel.</p> + +<p>—Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le +thermomètre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La cheminée +sera bien étonnée.</p> + +<p>Et il courut dans l'escalier et recommanda à Colline de faire monter du +bois.</p> + +<p>Quelques instants après, Schaunard et Colline remontèrent, suivis d'un +charbonnier chargé d'une grosse falourde.</p> + +<p>Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers +inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont +l'écriture le fit tressaillir et qu'il se mit à lire en se cachant de +ses amis.</p> + +<p>C'était un billet au crayon, écrit jadis par Musette, au temps où elle +demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date. +Elle ne contenait que ces quelques mots.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mon cher ami,</p> + +<p>Ne sois pas inquiet après moi, je vais rentrer bientôt. Je suis +allée me promener un peu pour me réchauffer en marchant, il gèle +dans la chambre et le charbonnier a clos la paupière. J'ai cassé +les deux derniers bâtons de la chaise, mais ça n'a pas brûlé le +temps de faire cuire un œuf. Avec ça le vent entre comme chez lui +par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te +feraient du chagrin si je les écoutais. J'aime mieux m'en aller un +instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du +velours à dix francs le mètre. C'est incroyable, il faut voir cela. +Je serai rentrée pour dîner.</p> + +<p>«Musette.»</p></div> + +<p>—Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et +il resta un instant pensif, la tête entre ses mains.</p> + +<p>—À cette époque, il y avait déjà longtemps que les bohèmes étaient en +état de veuvage, à l'exception de Colline pourtant, dont l'amante était +toujours restée invisible et anonyme.</p> + +<p>Phémie elle-même, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontré +une âme naïve qui lui avait offert son cœur, un mobilier en acajou, et +une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours +après les lui avoir donnés, l'amant de Phémie avait voulu lui reprendre +son cœur et son mobilier, parce qu'il s'était aperçu, en regardant les +mains de sa maîtresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire; +et il osa la soupçonner de trahison.</p> + +<p>Pourtant Phémie n'avait pas cessé d'être vertueuse; seulement, comme +plusieurs fois ses amies l'avaient raillée à cause de sa bague en +cheveux rouges, elle l'avait fait <i>teindre</i> en noir. Le monsieur fut si +content, qu'il acheta une robe de soie à Phémie, c'était la première. Le +jour où elle l'étrenna, la pauvre enfant s'écria:</p> + +<p>—Maintenant je puis mourir.</p> + +<p>Quant à Musette, elle était redevenue un personnage presque officiel, et +il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontrée. Pour +Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, excepté par lui-même +quand il était seul.</p> + +<p>—Ah çà, s'écria tout à coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et +rêveur au coin de la cheminée, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas +prendre?</p> + +<p>—Voilà, voilà! dit le peintre en allumant le bois qui se mit à flamber +en pétillant.</p> + +<p>Pendant que ses amis s'agaçaient l'appétit en faisant les préparatifs du +repas, Marcel s'était de nouveau isolé dans un coin, et rangeait, avec +quelques souvenirs que lui avait laissés Musette, la lettre qu'il venait +de retrouver par hasard. Tout à coup il se rappela l'adresse d'une femme +qui était l'amie intime de son ancienne passion.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il assez haut pour être entendu, je sais où la trouver.</p> + +<p>—Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais là? ajouta-t-il en +voyant l'artiste se disposer à écrire.</p> + +<p>—Rien, une lettre très-pressée que j'oubliais. Je suis à vous dans +l'instant, répondit Marcel, et il écrivit:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Ma chère enfant,</p> + +<p>J'ai des <i>sommes</i> dans mon secrétaire, c'est une apoplexie de +fortune foudroyante. Il y a à la maison un gros déjeuner qui se +mitonne, des vins généreux, et nous avons fait du feu, ma chère, +comme des bourgeois. Il faut voir ça, ainsi que tu disais +autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras là +Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au +dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons +probablement rester à table une huitaine de jours. N'aie donc pas +peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai +entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons +toutes sortes de choses à nos amours défuntes, quitte à les +ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est +jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an passé, +tu ne m'aurais peut-être pas quitté. Tu m'as trompé pour un fagot, +et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien +fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-là que pour les +autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu.</p> + +<p>Je t'embrasse autant que tu voudras.</p> + +<p>«Marcel.»</p></div> + +<p>Cette lettre achevée, Marcel en écrivit une autre à Madame Sidonie, +l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir à celle-ci le +billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le +charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission +d'avance, le portier aperçut une pièce d'or reluire dans les mains du +peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta prévenir le +propriétaire, avec qui Marcel était en retard pour ses loyers.</p> + +<p>—<i>Mossieu</i>, dit-il tout essoufflé, l'<i>artisse</i> du sixième a de +l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la +quittance.</p> + +<p>—Oui, dit le propriétaire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de +l'argent pour me donner un à-compte. Il a congé.</p> + +<p>—Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, ça m'a brûlé les +yeux tout à l'heure. Il donne des fêtes... C'est le bon moment...</p> + +<p>—En effet, dit le propriétaire, j'irai moi-même tantôt.</p> + +<p>Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre +de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre +adressée à Mademoiselle Musette.</p> + +<p>Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la +Chaussée-D'Antin. Au moment où on lui remit la lettre de Marcel, elle +était en compagnie, et avait précisément, pour le même soir, un grand +dîner de cérémonie.</p> + +<p>—En voilà un miracle! s'écria Musette en riant comme une folle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme +une statuette.</p> + +<p>—C'est une invitation à dîner, fit la jeune femme. Hein! Comme ça se +trouve?</p> + +<p>—Ça se trouve mal, dit le jeune homme.</p> + +<p>—Pourquoi ça? fit Musette.</p> + +<p>—Comment!... penseriez-vous à aller à ce dîner?</p> + +<p>—Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez.</p> + +<p>—Mais, ma chère, cependant il n'est pas convenable... vous irez une +autre fois.</p> + +<p>—Ah! C'est joli, ça! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance, +Marcel, qui m'invite à dîner, et c'est assez extraordinaire pour que +j'aille voir ça en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les +éclipses, les dîners sérieux dans cette maison-là!</p> + +<p>—Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir <i>cette</i> personne, +dit le jeune homme, et c'est à moi que vous le dites!...</p> + +<p>—À qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? ça ne le regarde +pas, cet homme.</p> + +<p>—Mais c'est une franchise singulière.</p> + +<p>—Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, répliqua +Musette.</p> + +<p>—Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant où vous +allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien +inconvenant: il faut vous excuser près de ce jeune homme...</p> + +<p>—Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix +très-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que +j'étais pleine de caprices, et que jamais âme qui vive n'a pu se vanter +de m'en avoir fait rentrer un.</p> + +<p>—Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a +caprice... et caprice...</p> + +<p>—Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son +chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi; +c'est le meilleur garçon du monde, et le seul que j'aie jamais aimé. Si +son cœur avait été en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des +bagues. Pauvre garçon! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, dès +qu'il a un peu de feu, il m'invite à venir me chauffer. Ah! s'il +n'était pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de +soieries dans les magasins!!! J'étais bien heureuse avec lui; il avait +le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donné le nom de +Musette, à cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous +êtes sûr que je reviendrai auprès de vous... si vous ne me fermez pas la +porte au nez.</p> + +<p>—Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas, +dit le jeune homme.</p> + +<p>—Allons donc, mon cher Maurice, vous êtes trop homme d'esprit pour que +nous engagions là-dessus une discussion sérieuse. Vous m'avez comme on a +un beau cheval dans une écurie; moi, je vous aime... parce que j'aime le +luxe, le bruit des fêtes, tout ce qui résonne et tout ce qui rayonne; ne +faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile.</p> + +<p>—Au moins, laissez-moi aller avec vous.</p> + +<p>—Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous +empêcherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce garçon, +nécessairement.</p> + +<p>—Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouvé des gens aussi +accommodants que moi?</p> + +<p>—Monsieur le vicomte, répliqua Musette, un jour que je me promenais en +voiture aux Champs-Élysées avec lord, j'ai rencontré Marcel et son ami +Rodolphe qui étaient à pied, très-mal mis tous deux, crottés comme des +chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je +n'avais vu Marcel, et il m'a semblé que mon cœur allait sauter par la +portière. J'ai fait arrêter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai +causé avec Marcel devant tout Paris qui passait là en équipage. Marcel +m'a offert des gâteaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou, +que j'ai mis à ma ceinture. Quand il m'a eu quittée, lord voulait le +rappeler pour l'inviter à dîner avec nous. Je l'ai embrassé pour la +peine. Et voilà mon caractère, mon cher Monsieur Maurice; si ça ne vous +plaît pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles +et mon bonnet de nuit.</p> + +<p>—C'est donc quelquefois une bonne chose que d'être pauvre! dit le +vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse.</p> + +<p>—Eh! Non, fit Musette: si Marcel était riche, je ne l'aurais jamais +quitté.</p> + +<p>—Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis +votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied à merveille.</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que +j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'étrenne. Adieu! fit-elle, je m'en +vais manger un peu du pain béni de la gaieté.</p> + +<p>Musette avait ce jour-là une ravissante toilette; jamais reliure plus +séductrice n'avait enveloppé le poëme de sa jeunesse et de sa beauté. Au +reste, Musette possédait instinctivement le génie de l'élégance. En +arrivant au monde, la première chose qu'elle avait cherchée du regard +avait dû être un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant +d'aller au baptême, elle avait déjà commis le péché de coquetterie. Au +temps où sa position avait été des plus humbles, quand elle en était +encore réduite aux robes d'indienne imprimée, aux petits bonnets à +pompons et aux souliers de peau de chèvre, elle portait à ravir ce +pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moitié +abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la +semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche, +faisaient vulgairement l'amour avec le cœur, et se jetaient quelquefois +par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle +des jeunes gens: génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus +tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants +paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains +mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt +plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont +parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que +la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride, +créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguents, +dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur +cœur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles, +qui déshonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne, +n'ont point toujours l'intelligence des bêtes dont elles portent les +plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non +point un amour, pas même un caprice, mais un désir vulgaire, c'est au +bénéfice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure +et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de +tous les ridicules, célèbrent par leurs réclames. Bien qu'elle fût +forcée de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les mœurs ni +les allures; elle n'avait point la servilité cupide, ordinaire chez ces +créatures qui ne savent lire que barême et n'écrivent qu'en chiffres. +C'était une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines +quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle à toute chose imposée, +elle n'avait jamais pu ni su résister à un caprice, quelles que dussent +en être les conséquences.</p> + +<p>Marcel avait été vraiment le seul homme qu'elle eût aimé. C'était du +moins le seul pour qui elle avait réellement souffert, et il avait fallu +toute l'opiniâtreté des instincts qui l'attiraient vers «tout ce qui +rayonne et tout ce qui résonne» pour qu'elle le quittât. Elle avait +vingt ans, et pour elle le luxe était presque une question de santé. +Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y +renoncer complétement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais +voulu consentir à mettre à son cœur le cadenas d'un serment de +fidélité. Elle avait été ardemment aimée par beaucoup de jeunes gens +pour qui elle avait eu elle-même des goûts très-vifs; et toujours elle +procédait envers eux avec une probité pleine de prévoyance; les +engagements qu'elle contractait étaient simples, francs et rustiques +comme les déclarations d'amour des paysans de Molière. Vous me voulez +bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle +eût voulu, Musette aurait trouvé une position stable, ce qu'on appelle +un avenir; mais elle ne croyait guère à l'avenir, et professait à son +égard le scepticisme du figaro.</p> + +<p>—Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuité du calendrier; c'est un +prétexte quotidien que les hommes ont inventé pour ne point faire leurs +affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-être un tremblement de terre. À +la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme.</p> + +<p>Un jour, un galant homme, avec qui elle était restée près de six mois, +et qui était devenu éperdument amoureux d'elle, lui proposa sérieusement +de l'épouser. Musette lui avait jeté un grand éclat de rire au nez à +cette proposition.</p> + +<p>—Moi, mettre ma liberté en prison dans un contrat de mariage? Jamais! +dit-elle.</p> + +<p>—Mais je passe ma vie à trembler de la crainte de vous perdre.</p> + +<p>—Vous me perdriez bien plus si j'étais votre femme, répondit Musette. +Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle, +en songeant sans doute à Marcel.</p> + +<p>Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant à tous les vents de +l'imprévu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse +elle-même. Le vicomte Maurice, avec qui elle était en ce moment, avait +beaucoup de peine à se faire à ce caractère indomptable, ivre de +liberté; et ce fut dans une impatience oxydée de jalousie qu'il attendit +le retour de Musette après l'avoir vue partir pour aller chez Marcel.</p> + +<p>—Y restera-t-elle? Se demanda toute la soirée le jeune homme en +s'enfonçant ce point d'interrogation dans le cœur.</p> + +<p>—Ce pauvre Maurice! disait Musette de son côté, il trouve ça un peu +violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant +subitement <i>à d'autres exercices</i>, elle pensa à Marcel, chez qui elle +allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que réveillait le nom +de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis +la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui +avait écrite, et ne put s'empêcher d'être un peu attristée. Mais cela ne +dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'était moins que +jamais l'occasion de se désoler, et comme en ce moment un grand vent +venait de s'élever, elle s'écria:</p> + +<p>—C'est bien drôle, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent +m'y pousserait.</p> + +<p>Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau +qui revole à son premier nid.</p> + +<p>Tout à coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si +elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme +elle se trouvait précisément dans la rue où demeurait son amie Madame +Sidonie, celle-là qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel, +Musette eut l'idée d'entrer un instant chez cette femme pour attendre +que le temps lui permît de continuer sa route.</p> + +<p>Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse +compagnie. On y continuait un lansquenet commencé depuis trois jours.</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir.</p> + +<p>—Tu as reçu la lettre de Marcel? lui dit bas à l'oreille Madame +Sidonie.</p> + +<p>—Oui, répondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite à dîner. +Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien.</p> + +<p>—Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et +mon terme?</p> + +<p>—Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes.</p> + +<p>—J'en fais deux! s'écria Madame Sidonie.</p> + +<p>—Je ne suis pas fier, je pars pour deux, répondit le banquier, qui +avait déjà passé plusieurs fois. Roi et as. Je suis flambé! +continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts...</p> + +<p>—On ne parle pas politique, fit un journaliste.</p> + +<p>—Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna +encore un roi. Vive le roi! s'écria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi +deux louis.</p> + +<p>—Mets-les dans ta mémoire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu.</p> + +<p>—Ça fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier. +Vous irez à mille. Je passe la main.</p> + +<p>Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua.</p> + +<p>—À peu près à la même heure, on se mettait à table chez les bohèmes. +Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait +un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends +quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet?</p> + +<p>Mais à un certain regard que l'artiste lui lança, le poëte comprit +quelle était la préoccupation de son ami.</p> + +<p>—C'est vrai, pensa-t-il en lui-même, nous ne sommes pas au complet.</p> + +<p>Le coup d'œil de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe +voulait dire Mimi.</p> + +<p>—Ça manque de femmes, dit tout à coup Schaunard.</p> + +<p>—Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes réflexions +libertines! Il a été convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, ça fait +tourner les sauces.</p> + +<p>Et les amis recommencèrent à boire à plus amples rasades, pendant qu'en +dehors la neige tombait toujours, et que dans l'âtre le bois flambait +clair en tirant des feux d'artifice d'étincelles.</p> + +<p>Au moment où Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson +qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups +à la porte.</p> + +<p>À ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau, +remonte à la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse, +se leva précipitamment de sa chaise et courut ouvrir.</p> + +<p>Ce n'était point Musette.</p> + +<p>Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait à la main un petit papier. Son +extérieur paraissait agréable, mais sa robe de chambre était bien mal +faite.</p> + +<p>—Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au +milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal.</p> + +<p>—Le propriétaire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui +sont dus.</p> + +<p>Et il se mit à battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa +fourchette.</p> + +<p>Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'écria:</p> + +<p>—Allons, Schaunard, un verre blanc à monsieur. Vous arrivez +parfaitement à propos, dit l'artiste au propriétaire. Nous étions en +train de porter un toast à la propriété. Mon ami que voilà, Monsieur +Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va +recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline.</p> + +<p>—Pardon, messieurs, dit le propriétaire, je ne voudrais pas vous +déranger.</p> + +<p>Et il déploya le petit papier qu'il tenait à la main.</p> + +<p>—Quel est cet imprimé? demanda Marcel.</p> + +<p>Le propriétaire, qui avait promené dans la chambre un regard +inquisitorial, aperçut l'or et l'argent qui étaient restés sur la +cheminée.</p> + +<p>—C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai déjà eu l'honneur de vous +la faire présenter.</p> + +<p>—En effet, dit Marcel, ma mémoire fidèle me rappelle parfaitement ce +détail; c'était même un vendredi, le 8 octobre, à midi un quart; +très-bien.</p> + +<p>—Elle est revêtue de ma signature, fit le propriétaire; et si ça ne +vous dérange pas...</p> + +<p>—Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement à +causer avec vous.</p> + +<p>—Tout à vos ordres.</p> + +<p>—Faites-moi donc le plaisir de vous rafraîchir, continua Marcel en +l'obligeant à boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous +m'aviez envoyé dernièrement un petit papier... avec une image +représentant une dame qui tient des balances. Le message était signé +Godard.</p> + +<p>—C'est mon huissier, dit le propriétaire.</p> + +<p>—Il a une bien vilaine écriture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes +les langues, continua-t-il en désignant Colline, mon ami a bien voulu me +traduire cette dépêche, dont le port coûte cinq francs...</p> + +<p>—C'était un congé, fit le propriétaire, mesure de précaution... c'est +l'usage.</p> + +<p>—Un congé, c'est cela même, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que +nous eussions une conférence à propos de cet acte, que je désirerais +convertir en un bail. Cette maison me plaît, l'escalier est propre, la +rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses +m'attachent à ces murs.</p> + +<p>—Mais, dit le propriétaire en déployant de nouveau sa quittance, il y a +le dernier terme à liquider.</p> + +<p>—Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pensée intime.</p> + +<p>Cependant le propriétaire ne quittait point des yeux la cheminée où se +trouvait l'argent; et la fixité attractive de ses regards pleins de +convoitise était telle, que les espèces semblaient remuer et s'avancer +vers lui.</p> + +<p>—Je suis heureux d'arriver dans un moment où, sans que cela vous gêne, +nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance +à Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et +recommença avec son créancier la scène de don Juan avec M. Dimanche.</p> + +<p>—Vous avez, je crois, des propriétés dans les départements? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Oh! répondit le propriétaire, fort peu; une petite maison en +Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne +payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance, +cette petite rentrée arrive à merveille... C'est soixante francs, comme +vous savez.</p> + +<p>—Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la cheminée, où il prit +trois pièces d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur +la table, à quelque distance du propriétaire.</p> + +<p>—Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'éclaircit soudain, et il +posa également sa quittance sur la table.</p> + +<p>Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la scène avec inquiétude.</p> + +<p>—Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous êtes bourguignon, vous ne +refuserez pas de dire deux mots à un compatriote.</p> + +<p>Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux mâcon, il en versa +un plein verre au propriétaire.</p> + +<p>—Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur.</p> + +<p>—C'est un de mes oncles que j'ai par là-bas, et qui m'en envoie +quelques paniers de temps en temps.</p> + +<p>Le propriétaire s'était levé et allongeait la main vers l'argent placé +devant lui, quand Marcel l'arrêta de nouveau.</p> + +<p>—Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en +versant encore à boire et en forçant le créancier à trinquer avec lui et +avec les trois autres bohèmes.</p> + +<p>Le propriétaire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et +se disposait encore à prendre l'argent, quand Marcel s'écria:</p> + +<p>—Au fait, monsieur, il me vient une idée. Je me trouve un peu riche en +ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoyé un supplément à ma pension. +Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est +folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme +d'avance.</p> + +<p>Et, prenant soixante autres francs en écus, il les ajouta aux louis qui +étaient sur la table.</p> + +<p>—Je vais alors vous donner une quittance du terme à échoir, dit le +propriétaire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son +portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant, +ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des +yeux.</p> + +<p>—À cette proposition, les trois bohèmes, qui ne comprenaient plus rien +à la diplomatie de Marcel, restèrent stupéfaits.</p> + +<p>—Mais cette cheminée fume, cela est fort incommode.</p> + +<p>—Que ne m'en avez-vous prévenu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit +le propriétaire qui ne voulait pas être en reste de procédés. Demain, je +ferai venir les ouvriers. Et ayant terminé de remplir la seconde +quittance, il la joignit à la première, les poussa toutes les deux +devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous +ne sauriez croire combien cette somme arrive à point, dit-il. J'ai des +mémoires à payer pour réparations à mon immeuble... et j'étais fort +embarrassé.</p> + +<p>—Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel.</p> + +<p>—Oh! Je n'étais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa +main s'allongeait encore...</p> + +<p>—Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous +savez le proverbe: quand le vin est tiré...</p> + +<p>Et il emplit de nouveau le verre du propriétaire.</p> + +<p>—Il faut boire...</p> + +<p>—C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse.</p> + +<p>Cette fois, à un coup d'œil que leur lança Marcel, les bohèmes +comprirent quel était son but.</p> + +<p>Cependant le propriétaire commençait à jouer de la prunelle d'une façon +extraordinaire. Il se balançait sur sa chaise, tenait des propos +grivois, et promettait à Marcel, qui lui demandait des réparations +locatives, des embellissements fabuleux.</p> + +<p>—En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas à Rodolphe, en lui +indiquant une bouteille de rhum.</p> + +<p>Après le premier petit verre, le propriétaire chanta une gaudriole qui +fit rougir Schaunard.</p> + +<p>Après le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et, +comme son épouse s'appelait Hélène, il se compara à Ménélas.</p> + +<p>Après le troisième petit verre, il eut un accès de philosophie, et émit +des aphorismes comme ceux-ci:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«La vie est un fleuve.<br /></span> +<span class="i0">La fortune ne fait pas le bonheur.<br /></span> +<span class="i0">L'homme est éphémère.<br /></span> +<span class="i0">Ah! Que l'amour est agréable!»<br /></span> +</div></div> + +<p>Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison +clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui +s'appelait Euphémie. Et il fit un portrait si détaillé de cette jeune +personne, aux tendresses naïves, que Schaunard commença à être travaillé +par un étrange soupçon, qui devint une certitude lorsque le propriétaire +lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille.</p> + +<p>—Oh! Ciel! s'écria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille! +tu m'enfonces un poignard dans le cœur.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc? s'écrièrent les bohèmes, étonnés de ce langage.</p> + +<p>—Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Phémie; voyez ce pâté qui +sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne +maîtresse; elle commençait par ces mots:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Mon gros louf-louf!»<br /></span> +</div></div> + +<p>—C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propriétaire en essayant +de se lever, sans pouvoir y parvenir.</p> + +<p>—Très-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jeté l'ancre.</p> + +<p>—Phémie! cruelle Phémie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la +peine.</p> + +<p>—Je lui ai meublé un petit entre-sol, rue Coquenard, numéro 12, dit le +propriétaire. C'est joli, joli... ça m'a coûté bien cher... Mais l'amour +sincère n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente... +Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre. +Pauvre chérie!... Je lui donnerai celui-là, ça lui fera plaisir... et il +allongea la main vers l'argent préparé par Marcel. Tiens, tiens! fit-il +avec étonnement en tâtonnement sur la table, où donc est-il?...</p> + +<p>L'argent avait disparu.</p> + +<p>—Il est impossible qu'un galant homme se prête à d'aussi coupables +manœuvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de +verser le prix de mes loyers ès mains de ce vieillard débauché. Je ne +payerai point mon terme. Mais mon âme restera du moins sans remords. +Quelles mœurs! Un homme aussi chauve! Cependant le propriétaire +achevait de se couler à fond et tenait tout haut des discours insensés +aux bouteilles.</p> + +<p>Comme il était absent depuis deux heures, sa femme, inquiète de lui, +l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le +voyant.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez fait à mon maître? demanda-t-elle aux bohèmes.</p> + +<p>—Rien, dit Marcel; il est monté tout à l'heure pour réclamer ses +loyers; comme nous n'avions pas d'argent à lui donner, nous lui avons +demandé du temps.</p> + +<p>—Mais il s'est <i>ivrogné</i>, dit la domestique.</p> + +<p>—Le plus fort de cette besogne était fait, répondit Rodolphe: quand il +est venu ici, il nous a dit qu'il était allé ranger sa cave.</p> + +<p>—Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous +laisser nos quittances sans argent.</p> + +<p>—Vous les donnerez à sa femme, ajouta le peintre en rendant les +quittances; nous sommes d'honnêtes gens, et nous ne voulons pas profiter +de son état.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en +entraînant le propriétaire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.</p> + +<p>—Enfin! s'écria Marcel.</p> + +<p>—Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent.</p> + +<p>—Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son +épouse de ses relations avec la jeune Phémie, et il nous donnera du +temps.</p> + +<p>Quand le propriétaire fut dehors, les quatre amis se remirent à boire et +à fumer. Seul, Marcel avait conservé un sentiment de lucidité dans son +ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait +dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient +s'arrêtaient toujours aux étages inférieurs; alors l'artiste venait +lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette +n'était point venue.</p> + +<p>—Au fait, pensa Marcel, peut-être n'était-elle point chez elle quand on +lui a porté ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle +viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne +vienne pas. Allons, à demain. Et il s'endormit au coin de l'âtre.</p> + +<p>Au moment même où Marcel s'endormait, rêvant d'elle, Mademoiselle +Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle était +restée jusque-là. Musette n'était point seule, un jeune homme +l'accompagnait, une voiture attendait à la porte, ils y montèrent tous +deux; la voiture partit au galop.</p> + +<p>La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie.</p> + +<p>—Où donc est Musette? s'écria tout à coup quelqu'un.</p> + +<p>—Où donc est le petit Séraphin? dit une autre personne.</p> + +<p>Madame Sidonie se mit à rire.</p> + +<p>—Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse +histoire. Quelle singulière créature que cette Musette! Figurez-vous...</p> + +<p>Et elle raconta à la société comment Musette, après s'être fâchée +presque avec le vicomte Maurice, après s'être mise en chemin pour aller +chez Marcel, était montée un instant par hasard chez elle, et comment +elle y avait rencontré le jeune Séraphin.</p> + +<p>—Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant +son récit: je les ai observés toute la soirée: il n'est pas maladroit, +ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire +gare, et bien fin qui les attraperait.</p> + +<p>C'est égal, c'est bien drôle, quand on pense que Musette est folle de +son Marcel.</p> + +<p>—Si elle en est folle, à quoi bon le Séraphin, un enfant presque? Il +n'a jamais eu de maîtresse, dit un jeune homme.</p> + +<p>—Elle veut lui apprendre à lire, fit le journaliste, qui était fort +bête quand il avait perdu.</p> + +<p>—C'est égal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi +Séraphin? Voilà qui me passe.</p> + +<p>—Hélas! Oui, pourquoi?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les bohèmes menaient la +plus joyeuse vie du monde. Ils restaient à table depuis le matin +jusqu'au soir. Un admirable désordre régnait dans la chambre, que +remplissait une atmosphère pantagruélique. Sur un banc presque entier de +coquilles d'huîtres était couchée une armée de bouteilles de divers +formats. La table était chargée de débris de toute nature, et une forêt +brûlait dans la cheminée.</p> + +<p>Le sixième jour, Colline, qui était l'ordonnateur des cérémonies, +rédigea, comme il le faisait tous les matins, le menu du déjeuner, du +dîner, du goûter et du souper, et le soumit à l'appréciation de ses +amis, qui le revêtirent chacun de leur paraphe, en signe +d'acquiescement.</p> + +<p>Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de +prendre l'argent nécessaire à la consommation du jour, il recula de deux +pas, et devint blême comme le spectre de Banquo.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandèrent nonchalamment les autres.</p> + +<p>—Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe.</p> + +<p>—Diable! Diable! firent les autres, ça va causer des remaniements dans +notre menu. Enfin, trente sous bien employés!... C'est égal, nous aurons +difficilement des truffes.</p> + +<p>Quelques instants après, la table était servie. On y voyait trois plats +dressés avec beaucoup de symétrie:</p> + +<p>Un plat de harengs;</p> +<p>Un plat de pommes de terre;</p> +<p>Un plat de fromage.</p> + +<p>Dans la cheminée fumaient deux petits tisons gros comme le poing.</p> + +<p>Au dehors la neige tombait toujours.</p> + +<p>Les quatre bohèmes se mirent à table et déployèrent gravement leurs +serviettes.</p> + +<p>—C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un goût de faisan.</p> + +<p>—Ça tient à la manière dont je l'ai arrangé, répliqua Colline; le +hareng a été méconnu.</p> + +<p>En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint +frapper à la porte. Marcel, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir, +courut ouvrir.</p> + +<p>Musette lui sauta au cou, et le tint embrassé pendant cinq minutes. +Marcel la sentit trembler dans ses bras.</p> + +<p>—Qu'as-tu? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la cheminée.</p> + +<p>—Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu!</p> + +<p>—Oui, dit Musette en regardant sur la table les débris du festin qui +servait depuis cinq jours; je viens trop tard.</p> + +<p>—Pourquoi? fit Marcel.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les +genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains étaient +violettes.</p> + +<p>—Tu n'étais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas à l'oreille.</p> + +<p>—Moi! Pas libre! s'écria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise +au milieu des étoiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un +signe, que je descendrais auprès de toi. Moi! Pas libre!... Elle se +remit à trembler.</p> + +<p>—Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans +compter que la cinquième est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise +contre le mur, il en jeta les morceaux dans la cheminée. Le feu +ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe à +Colline et à Schaunard, le poëte les emmena avec lui.</p> + +<p>—Où allez-vous? demanda Marcel.</p> + +<p>—Nous allons acheter du tabac, répondirent-ils.</p> + +<p>—À la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence à +Marcel, qui le remercia du regard.</p> + +<p>—Pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt? demanda-t-il de nouveau à Musette +lorsqu'ils furent seuls.</p> + +<p>—C'est vrai, je suis un peu en retard...</p> + +<p>—Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les +Pyrénées? dit Marcel.</p> + +<p>Musette baissa la tête et demeura silencieuse.</p> + +<p>—Ah! Méchante fille! reprit mélancoliquement l'artiste en frappant +légèrement avec la main sur le corsage de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu +as donc là-dessous?</p> + +<p>—Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci.</p> + +<p>—Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai écrit?</p> + +<p>—Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant à +plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer à côté de +toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe +pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis +partie pour venir ici; mais c'était plus fort que moi... Je me suis mise +en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites +mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu'à demain. Veux-tu?</p> + +<p>—Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi dîner. +Tu es venue trop tard, répéta-t-il.</p> + +<p>—Ah! Bah! dit Musette, ça ressemblera mieux à autrefois.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Rodolphe, Colline et Schaunard restèrent vingt-quatre heures à aller +chercher leur tabac. Quand ils revinrent à la maison, Marcel était seul.</p> + +<p>Après six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette.</p> + +<p>Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle +paraissait triste.</p> + +<p>—Je me suis querellée avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal +quittés.</p> + +<p>—Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore auprès de +lui.</p> + +<p>—Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller +respirer l'air de cette vie-là. Mon existence folle est comme une +chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le +refrain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + +<h3><i>MIMI A DES PLUMES</i></h3> + + +<h3>I</h3> + +<p>«Eh! Non, non, non, vous n'êtes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous +n'êtes plus Mimi.</p> + +<p>«Vous êtes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; après-demain peut-être +serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez posé le pied sur +l'escalier des grandeurs; la porte de vos rêves s'est enfin ouverte à +deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer +victorieuse et triomphante. J'étais bien sûr que vous finiriez ainsi une +nuit ou l'autre. Il fallait que ce fût, d'ailleurs; vos mains blanches +étaient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau +d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous +préférons encore celui que la jeunesse donnait à votre beauté, qui, par +vos yeux bleus et votre visage pâle, semblait écarteler d'azur sur champ +de lis. Noble ou vilaine, allez, vous êtes toujours charmante; et je +vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied +rapide et finement chaussé, aidant d'une main gantée le vent à soulever +les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir, +beaucoup pour laisser voir vos jupons brodés et vos bas transparents. +Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez même +plongée dans une profonde perplexité à propos du voile en riche dentelle +qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il +s'agissait de savoir lequel valait le mieux et était le plus profitable +à votre coquetterie, de porter ce voile baissé ou relevé. En le portant +baissé, vous risquiez de n'être pas reconnue par ceux de vos amis que +vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient passé dix fois près +de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle +Mimi. D'un autre côté, en portant ce voile relevé, c'était lui qui +risquait de ne pas être vu, et alors, à quoi bon l'avoir? Vous avez +spirituellement tranché la difficulté, en baissant et en relevant tour à +tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tramé sans doute dans +ces contrées d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, à lui tout +seul, a coûté plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah! +Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous +le voyez, quand je vous disais: patience, ne désespérez pas; l'avenir +est gros de cachemires, d'écrins brillants, de petits soupers, etc. Vous +ne vouliez pas me croire, incrédule! Eh bien, mes prédictions se sont +pourtant réalisées, et je vaux bien, je l'espère, votre <i>Oracle des +Dames</i>, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez acheté cinq sous à +un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'éternelles +interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes +prophéties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous +n'en resterez pas là? Si je vous disais qu'en prêtant l'oreille +j'entends déjà sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le +piétinement et les hennissements des chevaux attelés à un coupé bleu, +conduit par un cocher poudré qui abaisse le marchepied devant vous en +disant: «Où va Madame?» me croiriez-vous encore si je vous disais aussi +que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but +d'une ambition que vous avez longtemps caressée, vous tiendrez une table +d'hôte à Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtisée par de +vieux militaires et des Céladons à la réforme, qui viendront faire chez +vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver +à cette époque où le soleil de votre jeunesse aura déjà décliné, +croyez-moi, chère enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et +de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de +vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des +fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra +tour à tour briller sur votre tête le tortil des baronnes, la couronne +des comtesses et le diadème emperlé des marquises; vous prendrez pour +devise: <i>Inconstance</i>, et vous saurez, selon le caprice ou la nécessité, +satisfaire, chacun à son tour ou même à la fois, tous ces nombreux +adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre +cœur comme on fait la queue à la porte d'un théâtre où l'on joue une +pièce en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit allégé de +souvenirs, remplacés par des ambitions; allez, la route est belle, et +nous la souhaitons longtemps douce à vos pieds: mais nous souhaitons +surtout que toutes ces somptuosités, ces belles toilettes ne deviennent +pas trop tôt le linceul où s'ensevelira votre gaieté.»</p> + +<p>Ainsi parlait le peintre Marcel à la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il +venait de rencontrer trois ou quatre jours après son second divorce avec +le poëte Rodolphe. Bien qu'il se fût efforcé de mettre une sourdine aux +railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point +dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu +respectueux pour son titre nouveau, il s'était moqué d'elle à outrance.</p> + +<p>—Vous êtes méchant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal: +j'ai toujours été très-bonne fille avec vous quand j'étais la maîtresse +de Rodolphe; mais si je l'ai quitté, après tout, c'est sa faute. C'est +lui qui m'a renvoyée presque sans délai; et encore, comment m'a-t-il +traitée pendant les derniers jours que j'ai passés avec lui? J'ai été +bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'était que +Rodolphe: un caractère pétri de colère et de jalousie, qui me tuait par +petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour était +dangereux comme une arme à feu; et quelle existence que celle que j'ai +menée pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me +faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe, +vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misère qui me l'a fait +quitter, non, je vous l'assure, j'y étais habituée d'abord; et puis, je +vous le répète, c'est lui qui m'a renvoyée. Il a marché à deux pieds sur +mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de cœur si je restais +avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse +un autre amant; il a même été jusqu'à me désigner un jeune homme qui me +faisait la cour, et il a, par ses défis, servi de trait d'union entre +moi et ce jeune homme. J'ai été avec lui autant par dépit que par +nécessité, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime +pas les <i>si</i> jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des +harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas, +et je ferais encore de même si c'était à refaire. Maintenant qu'il ne +m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est +furieux et très-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontré ces +jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'étonne pas, j'étais bien +sûre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait après moi; mais vous +pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout +à fait sérieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu, +Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien changé? demanda Mimi avec un autre +accent.</p> + +<p>—Bien changé, en effet, répondit Marcel. Assez changé.</p> + +<p>—Il se désole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse? +Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela eût une fin, à la +fin. Consolez-le... vous.</p> + +<p>—Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est +fait. Ne vous inquiétez pas, Mimi.</p> + +<p>—Vous ne dites pas la vérité, mon cher, reprit Mimi avec une petite +moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous +saviez dans quel état je l'ai vu, la veille de mon départ! C'était le +vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant, +parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour.</p> + +<p>—Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les +anciens disaient: <i>Dies Veneris</i>.</p> + +<p>—Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en +revenais donc de chez Paul; j'ai trouvé Rodolphe qui m'attendait en +faisant sentinelle dans la rue. Il était tard, plus de minuit, et +j'avais faim, car j'avais mal dîné. Je priai Rodolphe d'aller chercher +quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure après; il avait +beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin, +des sardines, du fromage et un gâteau aux pommes. Je m'étais couchée +pendant son absence; il dressa le couvert près du lit; je n'avais pas +l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il était pâle comme la +mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme +qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperçut plusieurs +paquets de mes hardes qui étaient à terre. Cette vue parut lui faire du +mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir. +Quand tout fut préparé, nous commençâmes à manger; il essaya de me faire +boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le cœur tout +serré. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on +entendait le vent qui soufflait dans la cheminée. C'était bien triste. +Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la +mienne, et je sentis sa main trembler, elle était à la fois brûlante et +glacée.</p> + +<p>—C'est le souper des funérailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je +ne répondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la +sienne.</p> + +<p>—J'ai sommeil, lui dis-je à la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me +regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma tête pour me garantir +du froid; il ôta cette cravate sans parler.</p> + +<p>—Pourquoi ôtes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid.</p> + +<p>—Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te coûtera guère, +remets, pour cette nuit, ton petit bonnet rayé.</p> + +<p>C'était un bonnet de nuit en indienne rayée, blanc et brun. Rodolphe +aimait beaucoup à me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles +nuits, car c'était ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant +que c'était la dernière fois que j'allais dormir auprès de lui, je +n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai +prendre mon bonnet rayé qui était au fond d'un de mes paquets: par +mégarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperçut, et +cacha les paquets, comme il avait déjà fait.</p> + +<p>—Bonsoir, me dit-il.—Bonsoir, lui répondis-je. Je croyais qu'il allait +m'embrasser, et je ne l'aurais pas empêché, mais il prit seulement ma +main, qu'il porta à ses lèvres. Vous savez, Marcel, combien il était +fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je +sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et +il avait placé sa tête sur mon épaule, qui ne tarda pas à être toute +mouillée. Rodolphe était dans un état affreux. Il mordait les draps du +lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je +sentais toujours ses larmes couler sur mes épaules, qu'elles brûlaient +d'abord, et qu'elles glaçaient ensuite. En ce moment-là, j'eus besoin de +tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot à +dire, je n'avais qu'à retourner la tête: ma bouche aurait rencontré +celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommodés encore une fois. Ah! +un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que +tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une +fois, vous rappelez-vous? J'allais céder, je le sentais; j'allais +revenir la première, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait +vraiment n'avoir point d'âme pour rester insensible devant de pareilles +douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille: +«Tu n'as point de cœur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.» +Ah! en me rappelant ces duretés, j'aurais vu Rodolphe près d'expirer et +il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais détourné ma lèvre, +et que je l'aurais laissé mourir. À la fin, vaincue par la fatigue, je +m'endormis à moitié. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je +vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour +revint et que je regardai dans ce lit, où j'avais dormi pour la dernière +fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un +autre, j'ai été épouvantablement effrayée en voyant des ravages que +cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe.</p> + +<p>Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre +aux premiers pas qu'il fit, tant il était faible et abattu. Cependant il +s'habilla très-vite, et me demanda seulement où en étaient mes affaires +et quand je partais. Je lui répondis que je n'en savais rien. Il s'en +alla sans me dire à revoir, sans me serrer la main. Voilà comment nous +nous sommes quittés. Quel coup il a dû recevoir dans le cœur lorsqu'il +ne m'a plus trouvée en rentrant, hein?</p> + +<p>—J'étais là lorsque Rodolphe est rentré, dit Marcel à Mimi essoufflée +d'avoir parlé aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la +maîtresse d'hôtel, celle-ci lui a dit:</p> + +<p>—La petite est partie.</p> + +<p>—Ah! répondit Rodolphe, cela ne m'étonne pas; je m'y attendais. Et il +monta dans sa chambre, où je le suivis, craignant aussi quelque crise; +mais il n'en fut rien.</p> + +<p>—Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce +sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons +dîner.</p> + +<p>Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait +un dîner très-sobre dans un restaurant où vous alliez quelquefois manger +avec lui. J'avais demandé du vin de Beaune pour étourdir un peu +Rodolphe.</p> + +<p>—C'était le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent +ensemble, à cette table où nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle +me disait, en tendant son verre déjà plusieurs fois vidé: «Verse encore, +cela me met du <i>baume</i> dans le cœur.» C'était un mot assez médiocre, +trouves-tu pas? Digne tout au plus de la maîtresse d'un vaudevilliste. +Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant disposé à s'enfoncer dans les +sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus +question de vous. Il passa la soirée entière avec moi, et parut aussi +calme que la Méditerranée. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que ce calme +n'avait rien d'affecté. C'était de l'indifférence sincère. À minuit nous +rentrâmes.</p> + +<p>—Tu parais surpris de ma tranquillité dans la situation où je me +trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si +elle est vulgaire, elle a du moins le mérite d'être juste. Mon cœur est +comme une fontaine dont on a laissé le robinet ouvert toute la nuit; le +matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En vérité, de même est +mon cœur: j'ai pleuré cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela +est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une +nuit de souffrances, me voilà ruiné, complétement à sec, ma parole +d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce même lit où j'ai failli +rendre l'âme la nuit dernière, près d'une femme qui n'a pas plus remué +qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa tête sur +l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une +excellente journée.</p> + +<p>—Comédie, pensai-je en moi-même; je ne serai pas plus tôt parti, qu'il +battera les murailles avec sa tête. Cependant je laissai Rodolphe seul, +et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas. À trois heures du +matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y +descendis en toute hâte, croyant le trouver au milieu de quelque fièvre +désespérée...</p> + +<p>—Eh bien? dit Mimi.</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, Rodolphe dormait, le lit n'était pas défait, et +tout prouvait que son sommeil avait été calme, et qu'il n'avait pas +tardé à s'y abandonner.</p> + +<p>—C'est possible, dit Mimi: il était si fatigué de la nuit précédente... +mais le lendemain?...</p> + +<p>—Le lendemain, Rodolphe est venu m'éveiller de bonne heure, et nous +avons été louer des chambres dans un autre hôtel, où nous sommes +emménagés le soir même.</p> + +<p>—Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous +occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre où il m'a tant +aimée?</p> + +<p>—Il a fait ses paquets tranquillement, répondit Marcel; et comme il +avait trouvé dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez +oubliée, ainsi que deux ou trois lettres également à vous...</p> + +<p>—Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je +les ai oubliés exprès pour qu'il lui restât quelque souvenir de moi. +Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jeté les lettres dans la +cheminée et les gants par la fenêtre; mais sans geste de théâtre, sans +pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se débarrasse +d'une chose inutile.</p> + +<p>—Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon cœur je +souhaite que cette indifférence dure. Mais encore une fois, là, bien +sincèrement, je ne crois pas à une guérison si rapide, et, malgré tout +ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre poëte a le cœur +brisé.</p> + +<p>—Cela se peut, répondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je +me trompe fort, les morceaux sont encore bons.</p> + +<p>Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait +sa nouvelle maîtresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut +parfaitement désagréable avec M. le vicomte. Il se coucha à ses genoux +et lui roucoula sa romance favorite, à savoir: qu'elle était charmante, +pâle comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout à +cause des beautés de son âme.</p> + +<p>—Ah! pensait Mimi en déroulant les ondes de ses cheveux bruns sur la +neige de ses épaules, mon amant Rodolphe n'était pas si exclusif.</p> + +<p><br /></p> + +<h3>II</h3> + +<p>Ainsi que Marcel l'avait annoncé, Rodolphe paraissait être radicalement +guéri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours +après sa séparation d'avec elle, on vit reparaître le poëte complétement +métamorphosé. Il était mis avec une élégance qui devait le rendre +méconnaissable pour son miroir même. Rien en lui, du reste, ne semblait +faire craindre qu'il fût dans l'intention de se précipiter dans les +abîmes du néant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec +toutes sortes d'hypocrisies condoléantes. Rodolphe était en effet +parfaitement calme; il écoutait, sans que les plis de son visage se +dérangeassent, les récits qui lui étaient faits sur la nouvelle et +somptueuse existence de sa maîtresse, qui se plaisait à le faire +renseigner sur son compte par une jeune femme qui était restée sa +confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les +soirs.</p> + +<p>—Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au poëte, elle +en paraît follement <i>amourachée</i>; une seule chose l'inquiète, elle +craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites +qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa +maîtresse et il a deux ans de salle d'armes.</p> + +<p>—Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je +n'ai aucunement envie d'aller répandre du vinaigre dans les douceurs de +sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser +sa dague au clou, comme <i>Gastibelza</i>, l'homme à la carabine. Je n'en +veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur +d'être en nourrice chez les illusions.</p> + +<p>Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l'attitude avec laquelle +son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n'oubliait +pas de répondre en haussant les épaules:</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela +deviendra.</p> + +<p>Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même +fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les +transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait +aux orageuses tempêtes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant. +L'oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d'amour, l'oubli +qu'ils appellent à grands cris, et qu'à grands cris ils repoussent quand +ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait +subitement, tout à coup, et sans qu'il eût pu s'en défendre, envahi le +cœur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y +tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la +mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses +qui s'étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les +êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la +plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se +rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de +cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si +frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s'était si souvent endormi, il +n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et +dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s'en rappelait +point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son +divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux, +il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.</p> + +<p>—Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina +curieusement Rodolphe.</p> + +<p>Voyant qu'il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton +condoléant.</p> + +<p>—Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il +aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que +plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade, +mon cher.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je +sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre +figure.</p> + +<p>—Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis +très-ennuyé ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous +n'avez pas absolument mis le doigt dessus.</p> + +<p>—Bon, pourquoi vous défendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas +comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis près de deux ans.</p> + +<p>—Ils me disent tous la même chose, fit Rodolphe impatienté. Eh bien, +sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis +profondément triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici +pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait +m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voilà, voilà pourquoi +je suis ennuyé.</p> + +<p>—Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant.</p> + +<p>—Point mauvais; bon, au contraire, très-bon, excellent même. Suivez mon +raisonnement, et vous allez voir.</p> + +<p>—Voyons, dit le poëte, je vous écoute; prouvez-moi un peu comment on +peut raisonnablement avoir l'air si attristé, parce qu'un tailleur vous +manque de parole. Allez, allez, je vous attends.</p> + +<p>—Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent +les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite +très-importante, et je ne la puis faire à cause que je n'ai pas mon +habit. Y êtes-vous?</p> + +<p>—Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant à désolation. Vous êtes +désolé... parce que... enfin. Vous êtes très-bête de faire des poses +avec moi. Voilà mon opinion.</p> + +<p>—Mon ami, dit Rodolphe, vous êtes bien obstiné; il y a toujours de quoi +être désolé lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir, +parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent +bien tort de dire, à propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une +autre fois. Je me résume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une +femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'où je l'aurais +peut-être ramenée chez moi, si ç'avait été plus court que d'aller chez +elle, et même si ç'avait été le plus long. Dans cette maison il y avait +une soirée, dans une soirée on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit, +mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais +pas à la soirée, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-être +rencontrée par un autre; je ne la ramène ni chez moi ni chez elle, où +elle est peut-être ramenée par un autre. Donc, comme je vous disais, je +manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis désolé, donc j'en ai +l'air, et c'est tout naturel.</p> + +<p>—Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre +pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouvé là, +dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue.</p> + +<p>—Je le faisais aussi parfaitement.</p> + +<p>—Mais, continua l'autre, nous sommes là dans le quartier où habite +votre ancienne maîtresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne +l'attendiez pas?</p> + +<p>—Quoique séparé d'elle, des raisons particulières m'ont obligé à rester +dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi éloignés que +si nous restions elle à un pôle et moi à l'autre. D'ailleurs, à l'heure +qu'il est, mon ancienne maîtresse est au coin de son feu et prend des +leçons de grammaire française avec M. le vicomte Paul, qui veut la +ramener à la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la +gâter! Enfin, ça le regarde, maintenant qu'il est le rédacteur en chef +de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos réflexions sont absurdes, +et qu'au lieu d'être sur la trace effacée de mon ancienne passion, je +suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est déjà ma voisine +un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens à faire tout le +chemin nécessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas +longtemps à nous entendre.</p> + +<p>—Vraiment! dit le poëte, vous êtes amoureux, déjà?</p> + +<p>—Voilà comme je suis, répondit Rodolphe: mon cœur ressemble à ces +logements qu'on met en location, sitôt qu'un locataire les quitte. Quand +un amour s'en va de mon cœur, je mets écriteau pour appeler un autre +amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement réparé.</p> + +<p>—Et quelle est cette nouvelle idole? Où l'avez-vous connue, et quand?</p> + +<p>—Voilà, dit Rodolphe, procédons par ordre. Quand Mimi a été partie, je +me suis figuré que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je +m'imaginai que mon cœur était mort de fatigue, d'épuisement, de tout ce +que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop +vite, que la chose était croyable. Bref, je le crus mort, bien mort, +très-mort, et je songeais à l'enterrer, comme M. Marlborough. À cette +occasion, je donnai un petit dîner de funérailles où j'invitai +quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine +lamentable, et les bouteilles avaient un crêpe à leur goulot.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas invité!</p> + +<p>—Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage où vous demeurez!</p> + +<p>—Un des convives avait amené une femme, une jeune femme, délaissée +aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de +mes amis, un garçon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment. +Il parla à cette jeune veuve des qualités de mon cœur, ce pauvre défunt +que nous allions enterrer, et l'invita à boire à son repos éternel. +Allons donc, dit-elle en élevant son verre, je bois à sa santé, au +contraire; et elle me lança un coup d'œil, un coup d'œil à réveiller +un mort, comme on dit, et c'était ou jamais l'occasion de dire ainsi, +car elle n'avait pas achevé son toast que je sentis mon cœur chanter +aussitôt l'<i>O Filii</i> de la résurrection. Qu'est-ce que vous auriez fait +à ma place?</p> + +<p>—Belle question!... comment se nomme-t-elle?</p> + +<p>—Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment où nous +signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les délais +légaux au point de vue de certaines gens; mais voilà, je sollicite près +de moi-même, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma +future m'apportera en dot la gaieté, qui est la santé de l'esprit, et la +santé, qui est la gaieté du corps.</p> + +<p>—Elle est jolie?</p> + +<p>—Très-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se débarbouille le +matin avec la palette de Watteau.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs<br /></span> +<span class="i0">Allument l'incendie aux quatre coins des cœurs.<br /></span> +</div></div> + +<p>Témoin le mien.</p> + +<p>—Une blonde? vous m'étonnez.</p> + +<p>—Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'ébène, je passe au blond; et +Rodolphe se mit à chanter en gambadant:</p> + +<p class="center"> +Et nous chanterons à la ronde,<br /> +Si vous voulez,<br /> +Que je l'adore, et qu'elle est blonde<br /> +Comme les blés.<br /> +</p> + +<p>—Pauvre Mimi, dit l'ami, sitôt oubliée!</p> + +<p>Ce nom, jeté dans la gaieté de Rodolphe, donna subitement un autre tour +à la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta +longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les +terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle était partie; comment il +s'était désolé parce qu'il avait pensé qu'avec elle elle emportait tout +ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours +après, il avait reconnu qu'il s'était trompé, en sentant les poudres de +son cœur, inondées par tant de sanglots et de larmes, se réchauffer, +s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de +passion que lui avait lancé la première femme qu'il avait rencontrée. Il +lui raconta cet envahissement subit et impérieux que l'oubli avait fait +en lui, sans même qu'il eût appelé au secours de sa douleur, et comment +cette douleur était morte, ensevelie dans cet oubli.</p> + +<p>—Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au poëte, qui, +sachant par cœur et par expérience tous les douloureux chapitres des +amours brisés, lui répondit:</p> + +<p>—Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour +les autres. Ce qui vous arrive m'est arrivé. Les femmes que nous aimons, +lorsqu'elles deviennent nos maîtresses, cessent pour nous d'être ce +qu'elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux +de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du poëte. Comme un +peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoilé +d'une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux +rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de +créatures inintelligentes, maussades ou méchantes; et quand elles ont +ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans +l'azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement; +nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous +parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.</p> + +<p>Cependant que cette créature, aux pieds de laquelle nous vivons +prosternés, s'arrache elle-même la divine enveloppe, sous laquelle nous +l'avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses +mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main à la place de son +cœur, où rien ne bat plus, où rien n'a jamais battu peut-être; +cependant qu'elle écarte son voile et nous montre ses yeux éteints, et +sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et +nous nous écrions: «Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi. +Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un cœur qui a toute sa +juvénilité; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond +de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!»</p> + +<p>Puis à la fin, oh! Bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau +nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que +nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la +misérable qui la veille a été notre idole; nous lui reprenons les voiles +d'or de notre poésie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur +les épaules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ à l'état d'idole +auréolée: et voilà comme nous sommes tous, de monstrueux égoïstes, +d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce +pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?<br /></span> +</div></div> + +<p>—C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-là, +dit Rodolphe au poëte.</p> + +<p>—Oui, répondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moitié et demie +des vérités. Bonsoir.</p> + +<p>Deux jours après, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une +nouvelle maîtresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui +embrassait aussi souvent les mains qu'à elle.</p> + +<p>—Aussi souvent, répondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux +les uns après les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu'à ce +qu'il ait fini.</p> + +<p>—Ah! répondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien +heureux qu'il n'ait pas imaginé de m'en faire autant, nous serions +restés ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai +qu'il ne m'aime plus du tout, vous?</p> + +<p>—Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore?</p> + +<p>—Moi, je ne l'ai jamais aimé de ma vie.</p> + +<p>—Si, Mimi, si, vous l'avez aimé, à ces heures où le cœur des femmes +change de place. Vous l'avez aimé, et ne vous en défendez pas, car c'est +votre justification.</p> + +<p>—Ah! bah! dit Mimi, voilà qu'il en aime une autre, maintenant.</p> + +<p>—C'est vrai, fit Marcel, mais <i>n'empêche</i>. Plus tard, votre souvenir +sera pour lui pareil à ces fleurs qu'on place encore toutes fraîches et +toutes parfumées entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps +après, on retrouve mortes, décolorées et flétries, mais ayant conservé +toujours comme un vague parfum de leur fraîcheur première.</p> + +<p>Un soir qu'elle fredonnait à voix basse autour de lui, M. le vicomte +Paul dit à Mimi:</p> + +<p>—Que chantez-vous là, ma chère?</p> + +<p>—L'oraison funèbre de nos amours que mon amant Rodolphe a composée +dernièrement. Et elle se mit à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je n'ai plus le sou, ma chère, et le Code,<br /></span> +<span class="i0">Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;<br /></span> +<span class="i0">Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,<br /></span> +<span class="i0">Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère,<br /></span> +<span class="i0">Sans compter les nuits, passé d'heureux jours.<br /></span> +<span class="i0">Ils n'ont pas duré longtemps; mais qu'y faire?<br /></span> +<span class="i0">Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + +<h3><i>ROMÉO ET JULIETTE</i></h3> + + +<p>Mis comme une gravure de son journal <i>l'Écharpe d'Iris</i>, ganté, verni, +rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à +l'œil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir +du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le +boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.</p> + +<p>Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup +survenu dans sa vie privée?</p> + +<p>—À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache, +mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des +belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le +philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reconnut bien +vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne +pas le reconnaître? Colline était chargé, comme toujours, d'une douzaine +de bouquins. Vêtu de cet immortel paletot noisette dont la solidité fait +croire qu'il a été construit par les romains, et coiffé de ce fameux +chapeau à grands rebords, dôme en castor sous lequel s'agitait l'essaim +des rêves hyperphysiques, et qui a été surnommé l'armet de Mambrin de la +philosophie moderne, Gustave Colline marchait à pas lents, et ruminait +tout bas la préface d'un ouvrage qui était depuis trois mois sous +presse... dans son imagination.</p> + +<p>Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline +crut un instant le reconnaître; mais la suprême élégance étalée par le +poëte jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.</p> + +<p>—Rodolphe ganté, avec une canne, chimère! Utopie! Quelle aberration! +Rodolphe frisé! Lui qui a moins de cheveux que <i>l'Occasion</i>. Où donc +avais-je la tête? D'ailleurs, à l'heure qu'il est, mon malheureux ami +est en train de se lamenter, et compose des vers mélancoliques sur le +départ de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a planté là, ai-je ouï dire. +Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande +distinction dans la manière de préparer le café, qui est le breuvage des +esprits sérieux. Mais j'aime à croire que Rodolphe se consolera, et +qu'il prendra bientôt une nouvelle <i>cafetière</i>.</p> + +<p>Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se +serait volontiers crié <i>bis</i>... si la voix grave de la philosophie ne +s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique +holà à cette débauche d'esprit.</p> + +<p>Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien +forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté, +avec une canne; c'était impossible, mais c'était vrai.</p> + +<p>—Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi, +j'en suis sûr.</p> + +<p>—Et moi aussi, répondit Rodolphe.</p> + +<p>Et Colline se mit à considérer son ami, en donnant à son visage +l'expression employée par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la +surprise. Mais tout à coup il aperçut deux objets bizarres dont Rodolphe +était chargé: 1º une échelle de corde; 2º une cage dans laquelle +voltigeait un oiseau quelconque. À cette vue, la physionomie de Gustave +Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oublié +dans son tableau des passions.</p> + +<p>—Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de +ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire; +seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes +interrogations et mes réponses.</p> + +<p>Et tous deux entrèrent dans un café.</p> + +<p>Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que +la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à +chanter dans une langue inconnue à Colline, qui était cependant +polyglotte.</p> + +<p>—Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est +que ça?</p> + +<p>—C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, répondit Rodolphe +avec un accent de mandoline.</p> + +<p>—Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau.</p> + +<p>—Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la +brise, c'est une horloge.</p> + +<p>—Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.</p> + +<p>—Soit. As-tu lu Shakspeare?</p> + +<p>—Si je l'ai lu! <i>To be or not be</i>. C'était un grand philosophe... Oui, +je l'ai lu.</p> + +<p>—Te souviens-tu de <i>Roméo et Juliette</i>?</p> + +<p>—Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,<br /></span> +<span class="i0">Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète,<br /></span> +<span class="i0">Non, c'est le rossignol...<br /></span> +</div></div> + +<p>Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après?</p> + +<p>—Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne +comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux +d'une femme qui s'appelle Juliette.</p> + +<p>—Eh bien, après? continua Colline impatienté.</p> + +<p>—Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan, +c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne +m'appelle plus Rodolphe, je me nomme <i>Roméo Montaigu</i>, et tu m'obligeras +de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le +sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est +pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval +pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée.</p> + +<p>—Pour tuer Tybald? dit Colline.</p> + +<p>—Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit +me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément +posséder un balcon.</p> + +<p>—Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline.</p> + +<p>—Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du +rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à +quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira +de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce +n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-à-dire non, il n'est +pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas, +nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de +me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et +j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps +un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma +Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?</p> + +<p>—C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi +le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méconnaissable... Tu +es donc devenu riche?</p> + +<p>Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui +jeta négligemment un louis en disant:</p> + +<p>—Payez-vous!</p> + +<p>Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter.</p> + +<p>—Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça sonne tant que ça?</p> + +<p>—Quelques louis seulement.</p> + +<p>—Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'étonnement; +montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se séparent, +Colline pour aller raconter les mœurs opulentes et les nouvelles amours +de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.</p> + +<p>Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des +amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel, +le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de +changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le +propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous +deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et +arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La +chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable +qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des +meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter +le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce +que dois.»</p> + +<p>Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des +fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux. +Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était +venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien +faire.</p> + +<p>—Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais +seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure, +qu'elle s'y tienne! Le jour où elle marquera minuit cinq minutes, je +déménage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se +soumettre à l'impérieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime +qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute +par minute, et vous dit à chaque instant: voici une partie de ta vie qui +s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre où se +trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels +la nonchalance et la rêverie sont impossibles... Une pendule dont les +aiguilles s'allongent jusqu'à votre lit et viennent vous piquer le matin +quand vous êtes encore plongé dans les molles douceurs du premier +réveil... Une pendule dont la voix vous crie: <i>ding, ding, ding</i>! C'est +l'heure des affaires, quitte ton rêve charmant, échappe aux caresses de +tes visions (et quelquefois à celles des réalités). Mets ton chapeau, +tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en à tes affaires, c'est +l'heure, <i>ding, ding...</i> C'est déjà bien assez d'avoir l'almanach... Que +ma pendule reste donc paralysée, sinon...</p> + +<p>Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se +sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque +toujours en entrant dans un nouveau logement.</p> + +<p>—Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une +influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos +actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si +jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore +elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans +échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas! +quelle sera ma vie entre ces quatre murs?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de +clartés et résonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crémaillère, +et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe +lui-même s'était laissé gagner par la bonne humeur contagieuse de ses +convives. Isolé dans un coin avec une jeune femme venue là par hasard et +dont il s'était emparé, le poëte madrigalisait avec elle de la parole et +des mains. Vers la fin de la <i>fête</i>, il avait obtenu un rendez-vous pour +le lendemain.</p> + +<p>—Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soirée n'a pas été trop +mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon séjour ici.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La +soirée se passa seulement en explications. Juliette avait appris la +récente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait +tant aimée; elle savait qu'après l'avoir quittée déjà une fois, Rodolphe +l'avait reprise, et elle craignait d'être la victime d'un nouveau +<i>revenez-y</i> de l'amour.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie, +je n'ai point du tout envie de jouer un rôle ridicule. Je vous préviens +que je suis très-méchante; une fois <i>maîtresse</i> ici, et elle souligna +par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cède +point ma place.</p> + +<p>Rodolphe appela toute son éloquence à la rescousse pour la convaincre +que ses craintes n'étaient point fondées, et la jeune femme ayant de son +côté bon désir d'être convaincue, ils finirent par s'entendre. +Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe +voulait que Juliette restât, et celle-ci prétendit s'en aller.</p> + +<p>—Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous +arriverons bien toujours où nous devons arriver, à moins que vous ne +vous arrêtiez en route; je reviendrai demain.</p> + +<p>Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en +retourner de même quand sonnait minuit.</p> + +<p>Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou même en +caprice, il était de cette école de voyageurs qui n'ont jamais +grand'hâte d'arriver, et qui, à la route droite menant au but +directement, préfèrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le +rendent pittoresque. Cette petite préface sentimentale eut pour résultat +d'entraîner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et +c'était sans doute pour l'amener à ce point où le caprice, mûri par la +résistance qu'on lui oppose, commence à ressembler à de l'amour, que +Mademoiselle Juliette avait employé ce stratagème.</p> + +<p>—À chaque nouvelle visite qu'elle faisait à Rodolphe, Juliette +remarquait un ton de sincérité plus prononcé dans ce qu'il lui disait. +Il éprouvait, lorsqu'elle était un peu en retard, de ces impatiences +symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui écrivait même +des lettres dont le langage avait de quoi lui faire espérer qu'elle +deviendrait prochainement sa <i>maîtresse légitime</i>.</p> + +<p>Comme Marcel, qui était son confident, avait une fois surpris une des +épîtres de Rodolphe, il lui dit en riant:</p> + +<p>—Est-ce du style, ou bien penses-tu réellement ce que tu dis là?</p> + +<p>—Vraiment oui, je le pense, répondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu +étonné; mais cela est ainsi. J'étais, il y a huit jours, dans une +situation d'esprit très-triste. Cette solitude et ce silence, qui +avaient succédé si brutalement aux tempêtes de mon ancien ménage, +m'épouvantaient horriblement; mais Juliette est arrivée presque +subitement. J'ai entendu résonner à mon oreille les fanfares d'une +gaieté de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins +de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement +laissé entraîner à suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-être +amené à l'amour. J'aime à aimer.</p> + +<p>Cependant Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne tenait plus +guère qu'à lui d'amener une conclusion à ce petit roman; et c'est alors +qu'il avait imaginé de copier dans Shakspeare la mise en scène des +amours de <i>Roméo et Juliette</i>. Sa future maîtresse avait trouvé l'idée +amusante et consentit à se mettre de moitié dans la plaisanterie.</p> + +<p>C'était le soir même où ce rendez-vous était fixé que Rodolphe rencontra +le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette échelle de soie +en corde qui devait lui servir à escalader le balcon de Juliette. Le +marchand d'oiseaux auquel il s'était adressé n'ayant point de rossignol, +Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les +matins, au lever de l'aube.</p> + +<p>Rentré chez lui, le poëte fit cette réflexion qu'une ascension sur une +échelle de corde n'était point chose facile, et qu'il était bon de faire +une petite répétition de la scène du balcon, s'il ne voulait pas, outre +les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et +maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attaché son +échelle à deux clous, solidement enfoncés dans le plafond, Rodolphe +employa les deux heures qui lui restaient à faire de la gymnastique; et, +après un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal à +pouvoir franchir une dizaine d'échelons.</p> + +<p>—Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sûr de mon affaire, +et d'ailleurs, si je restais en chemin <i>l'amour me donnerait des ailes</i>.</p> + +<p>Et, chargé de son échelle et de sa cage à pigeon, il se rendit chez +Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre était située au +fond d'un petit jardin et possédait bien, en effet, une espèce de +balcon. Mais cette chambre était au rez-de-chaussée, et ce balcon +pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.</p> + +<p>Aussi Rodolphe fut-il tout atterré lorsqu'il s'aperçut de cette +disposition locale qui mettait à néant son poétique projet d'escalade.</p> + +<p>—C'est égal, dit-il à Juliette, nous pourrons toujours exécuter +l'épisode du balcon. Voilà un oiseau qui nous éveillera demain par sa +voix mélodieuse, et nous avertira du moment précis où nous devrons nous +séparer l'un de l'autre avec désespoir. Et Rodolphe accrocha la cage +dans un angle de la chambre.</p> + +<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact, +et remplit la chambre d'un roucoulement prolongé qui aurait réveillé les +deux amants s'ils avaient dormi.</p> + +<p>—Eh bien, dit Juliette, voilà le moment d'aller sur le balcon et de +nous faire des adieux désespérés; qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Le pigeon <i>avance</i>, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil +ne se lève qu'à midi.</p> + +<p>—C'est égal, dit Juliette, je me lève, moi.</p> + +<p>—Tiens! Pourquoi faire?</p> + +<p>—J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien +un peu.</p> + +<p>—C'est extraordinaire l'accord qui règne dans nos sympathies, j'ai +également une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en +s'habillant en toute hâte.</p> + +<p>Juliette avait déjà allumé du feu, et cherchait dans son buffet si elle +ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.</p> + +<p>—Tiens, dit-il, des oignons!</p> + +<p>—Et du lard, dit Juliette.</p> + +<p>—Et du beurre.</p> + +<p>—Et du pain.</p> + +<p>—Hélas! C'était tout!</p> + +<p>Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur +son perchoir.</p> + +<p>Roméo regarda Juliette, Juliette regarda Roméo; tous deux regardèrent le +pigeon.</p> + +<p>Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule était fixé; +il en aurait appelé en cassation que c'eût été peines perdues, la faim +est une si cruelle conseillère.</p> + +<p>Rodolphe avait allumé du charbon, et faisait revenir du lard dans le +beurre frémissant; il avait l'air grave et solennel.</p> + +<p>Juliette épluchait des oignons dans une attitude mélancolique.</p> + +<p>Le pigeon chantait toujours, c'était sa <i>Romance du saule</i>.</p> + +<p>À ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.</p> + +<p>Cinq minutes après, le beurre chantait encore; mais, pareil aux +<i>templiers</i>, le pigeon ne chantait plus.</p> + +<p>Roméo et Juliette avaient accommodé leur pendule à la crapaudine.</p> + +<p>—Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant à table.</p> + +<p>—Il était bien tendre, fit Roméo en découpant son <i>réveille-matin</i> +parfaitement rissolé.</p> + +<p>Et les deux amants se regardèrent et se surprirent ayant chacun une +larme dans les yeux.</p> + +<p>...Hypocrites, c'étaient les oignons qui les faisaient pleurer!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + +<h3><i>ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI</i></h3> + + +<h3>I</h3> + +<p>Pendant les premiers jours de sa rupture définitive avec Mademoiselle +Mimi, qui l'avait quitté, comme on se rappelle, pour monter dans les +carrosses du vicomte Paul, le poëte Rodolphe avait cherché à s'étourdir +en prenant une autre maîtresse.</p> + +<p>Celle-là même qui était blonde, et pour laquelle nous l'avons vu +s'habiller en Roméo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette +liaison, qui n'était chez lui qu'une affaire de dépit, et chez l'autre +qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue durée. Cette +jeune fille n'était, après tout, qu'une folle personne, vocalisant dans +la perfection le solfége de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer +l'esprit des autres et s'en servir à l'occasion, et n'ayant de cœur que +pour y avoir mal, quand elle avait trop mangé. Avec tout cela, un +amour-propre effréné et une coquetterie féroce qui l'eût poussé à +préférer une jambe cassée à son amant plutôt qu'un volant de moins à sa +robe ou un ruban fané à son chapeau. Beauté contestable, créature +ordinaire, dotée nativement de tous les mauvais instincts, et cependant +séductrice par certains côtés et à certaines heures. Elle ne tarda pas à +s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider à lui +faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car +jamais son ancienne amie n'avait été si bruyante et si vivante dans son +cœur.</p> + +<p>Un jour, Juliette, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, causait de son +amant le poëte avec un élève en médecine qui lui faisait la cour; +l'étudiant lui répondit:</p> + +<p>—Ma chère enfant, ce garçon-là se sert de vous comme on se sert du +nitrate pour cautériser les plaies, il veut se cautériser le cœur; +aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui être +fidèle.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria la jeune fille en éclatant de rire, est-ce que vous +croyez bonnement que je me gêne? Et le soir même elle donna à l'étudiant +la preuve du contraire.</p> + +<p>Grâce à l'indiscrétion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient +garder inédite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin, +Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prétexte pour rompre avec +sa maîtresse par intérim.</p> + +<p>Il s'enferma alors dans une solitude absolue, où toutes les +chauves-souris de l'ennui ne tardèrent pas à venir faire leur nid, et il +appela le travail à son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, après +avoir sué autant de gouttes d'eau qu'il avait usé de gouttes d'encre, il +écrivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille idée plus +fatiguée que le juif errant, et mal vêtue de haillons empruntés aux +friperies littéraires, dansait lourdement sur la corde roide du +paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait consterné comme un +homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande où il a cru semer +des roses. Il déchirait alors la page où il venait d'égrener ces +chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.</p> + +<p>—Allons, disait-il en se frappant la poitrine à l'endroit du cœur, la +corde est cassée, résignons-nous. Et comme depuis longtemps une +semblable déception succédait à toutes ses tentatives de travail, il fut +pris d'une de ces langueurs découragées qui font trébucher les orgueils +les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides. +Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui +s'engagent quelquefois entre l'artiste obstiné et l'art rebelle, rien +n'est plus émouvant que ces emportements alternées d'invocations tour à +tour suppliantes et impératives adressées à la muse dédaigneuse ou +fugitive.</p> + +<p>Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures +faites au vif du cœur ne causent pas une souffrance qui approche de +celle qu'on éprouve dans ces heures d'impatience et de doute si +fréquentes pour tous ceux qui se livrent au périlleux métier de +l'imagination.</p> + +<p>—À ces violentes crises succédaient de pénibles abattements; Rodolphe +restait alors pendant des heures entières comme pétrifié dans une +immobilité hébétée. Les coudes appuyés sur sa table, les yeux fixement +arrêtés sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe décrivait au +milieu de cette feuille de papier, «champ de bataille» où son esprit +était vaincu quotidiennement et où sa plume s'était fourbue à poursuivre +l'insaisissable idée, il voyait défiler lentement, pareils aux figures +des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques +tableaux qui déroulaient devant lui le panorama de son passé. C'étaient +d'abord les jours laborieux où chaque heure du cadran sonnait +l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passées en +tête-à-tête avec la muse qui venait parer de ses féeries sa pauvreté +solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie +l'orgueilleuse béatitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achevé la +tâche imposée par sa volonté. «Oh! Rien ne vous vaut, s'écriait-il, +rien ne vous égale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver +si doux les matelas du <i>far niente</i>. Ni les satisfactions de +l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fiévreuses +pamoisons étouffées sous les rideaux lourds des alcôves mystérieuses, +rien ne vaut et n'égale cette joie honnête et calme, ce légitime +contentement de soi-même que le travail donne aux laborieux comme un +premier salaire.» Et les yeux toujours fixés sur ces visions qui +continuaient à lui retracer les scènes des époques disparues, il +remontait les six étages de toutes les mansardes où son existence +aventureuse avait campé, et où la muse, son seul amour d'alors, fidèle +et persévérante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon ménage avec la +misère, et n'interrompant jamais sa chanson d'espérance. Mais voici +qu'au milieu de cette existence régulière et tranquille apparaissait +brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette +demeure où elle avait été jusque-là reine unique et maîtresse, la muse +du poëte se levait tristement et livrait la place à la nouvelle venue en +qui elle avait deviné une rivale, Rodolphe hésitait un instant entre la +muse à qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif +adressé à l'étrangère lui disait viens. Et comment la repousser, cette +créature charmante qui venait à lui, armée de toutes les séductions +d'une beauté dans son aube? Bouche mignonne et lèvre rose, parlant un +langage naïf et hardi, plein de promesses câlines; comment refuser sa +main à cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'étendait vers +lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en à ces dix-huit ans +fleuris dont la présence embaumait déjà la maison d'un parfum de +jeunesse et de gaieté? Et puis, de sa douce voix tendrement émue, elle +chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et +brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lèvres où +fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin: +je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs +cette jeune femme, après tout, n'était-ce pas la poésie vivante et +réelle, ne lui avait-il pas dû ses plus fraîches inspirations? Ne +l'avait-elle pas souvent initié à des enthousiasmes qui l'emportaient si +haut dans l'éther de la rêverie, qu'il perdait de vue les choses de la +terre? S'il avait beaucoup souffert à cause d'elle, cette souffrance +n'était-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait +données? N'était-ce point la vengeance ordinaire de la destinée humaine, +qui interdit le bonheur absolu comme une impiété? Si la loi chrétienne +pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé, c'est aussi parce qu'ils auront +beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine +qu'à la condition de se purifier dans les larmes. De même qu'on s'enivre +à respirer l'odeur des roses fanées, de même Rodolphe s'enivrait encore +en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, où chaque jour +amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque. +Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère +absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui +avaient déterminé leur dernière rupture; il se rappelait le répertoire +de toutes les ruses de son ancienne maîtresse, il redisait tous ses +<i>mots</i>. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit ménage, +fredonnant sa chanson de <i>Ma mie Annette</i>, et accueillant avec la même +gaieté insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il +arrivait à se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En +effet, qu'avait-il gagné à cette rupture? Au temps où il vivait avec +Mimi, celle-ci le trompait, il était vrai; mais s'il le savait, c'était +sa faute, après tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour +l'apprendre, parce qu'il passait son temps à l'affût des preuves, et que +lui-même aiguisait les poignards qu'il s'enfonçait dans le cœur. +D'ailleurs, Mimi n'était-elle pas assez adroite pour lui démontrer au +besoin que c'était lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui était-elle +infidèle? C'était le plus souvent avec un châle, avec un chapeau, avec +des choses et non avec des hommes. Cette tranquillité, ce calme qu'il +avait espérés en se séparant de sa maîtresse, les avait-il retrouvés +après son départ? Hélas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la +maison. Autrefois sa douleur pouvait s'épancher, il pouvait s'emporter +en injures, en représentations, il pouvait montrer tout ce qu'il +souffrait, et exciter la pitié de celle qui causait ses souffrances. Et +maintenant sa douleur était solitaire, sa jalousie était devenue de la +rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupçons, +empêcher Mimi de sortir, la garder près de lui, dans sa possession; et +maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau, +et il fallait qu'il se détournât pour la laisser passer, heureuse sans +doute, et allant au plaisir.</p> + +<p>Cette misérable vie dura trois ou quatre mois. Peu à peu le calme lui +revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de +Musette, revint à Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se +consolaient l'un par l'autre.</p> + +<p>Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra +Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de +tête, auquel il répondit par un salut. Cette rencontre lui donna un +grand coup dans le cœur, mais cette émotion fut moins douloureuse que +de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du +Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le +trouva au travail.</p> + +<p>—Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son épaule, tu travailles... +des vers?</p> + +<p>—Oui, répondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bête n'est +pas tout à fait morte. Depuis quatre heures que je suis là, j'ai +retrouvé la verve des anciens jours. J'ai rencontré Mimi.</p> + +<p>—Bah! fit Marcel avec inquiétude. Et où en êtes-vous?</p> + +<p>—A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. Ça n'a +pas été plus loin que ça.</p> + +<p>—Bien vrai? dit Marcel.</p> + +<p>—Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets à +travailler, je lui pardonne.</p> + +<p>—Si c'est tant fini que ça, ajouta Marcel qui venait de lire les vers +de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?</p> + +<p>—Hélas! reprit le poëte, je prends ma poésie où je la trouve.</p> + +<p>Pendant huit jours il travailla à ce petit poëme. Quand il eut fini, il +vint le lire à Marcel, qui s'en déclara satisfait, et qui encouragea +Rodolphe à utiliser autrement la veine qui lui était revenue.</p> + +<p>—Car, lui observa-t-il, ce n'était pas la peine de quitter Mimi, si tu +dois toujours vivre avec son ombre. Après ça, dit-il en souriant, au +lieu de prêcher les autres, je ferais mieux de me prêcher moi-même, car +j'ai encore de la Musette plein le cœur. Enfin! Nous ne serons +peut-être pas toujours des jeunes gens affolés de créatures du diable.</p> + +<p>—Hélas! Répliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire à la jeunesse: +va-t'en.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours où je voudrais être un +honnête vieillard, membre de l'institut, décoré de plusieurs ordres, et +revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y +retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir +soixante ans?</p> + +<p>—Aujourd'hui, répondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante +francs.</p> + +<p>Peu de jours après, Mademoiselle Mimi, étant entrée dans un café avec le +jeune vicomte Paul, ouvrit une <i>Revue</i> où se trouvaient imprimés les +vers que Rodolphe avait faits pour elle.</p> + +<p>—Bon! s'écria-t-elle en riant d'abord, voilà encore mon amant Rodolphe +qui dit du mal de moi dans les journaux.</p> + +<p>Mais quand elle eut achevé la pièce de vers, elle resta silencieuse et +toute rêveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait à Rodolphe, +essaya de l'en distraire.</p> + +<p>—Je t'achèterai des pendants d'oreilles, lui dit-il.</p> + +<p>—Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!</p> + +<p>—Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.</p> + +<p>—Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi ça.</p> + +<p>Et elle lui montrait la livraison où elle venait de lire la poésie de +Rodolphe.</p> + +<p>—Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqué.</p> + +<p>—C'est bien, répondit Mimi froidement. Je l'achèterai moi-même, avec de +l'argent que je gagnerai moi-même. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit +pas avec le vôtre.</p> + +<p>Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de +fleuriste, où elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par +cœur la poésie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul, +elle la répétait toute la journée à ses amis. Voici quels étaient ces +vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Alors que je voulais choisir une maîtresse<br /></span> +<span class="i0">Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,<br /></span> +<span class="i0">J'ai mis entre tes mains mon cœur et ma jeunesse<br /></span> +<span class="i0">Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Hélas! Ta volonté fut cruelle, ma chère:<br /></span> +<span class="i0">Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur s'est en éclats brisé comme du verre,<br /></span> +<span class="i2">Et ma chambre est le cimetièr<br /></span> +<span class="i2">Où sont enterrés les morceaux<br /></span> +<span class="i2">De ce qui t'aima tant naguère.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Entre nous maintenant, n—i, ni—, c'est fini,<br /></span> +<span class="i0">Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme,<br /></span> +<span class="i0">Et sur notre amour mort et bien enseveli,<br /></span> +<span class="i0">Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut,<br /></span> +<span class="i0">Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre;<br /></span> +<span class="i0">choisissons un mineur grave et sans fioriture;<br /></span> +<span class="i0">moi je ferai la basse et toi le soprano.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Mi, ré, mi, do, ré, la</i>.—Pas cet air, ma petite!<br /></span> +<span class="i0">S'il entendait cet air que tu chantais jadis,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,<br /></span> +<span class="i0">Et ressusciterait à ce <i>De Profundis</i>.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Do, mi, fa, sol, mi, do</i>.—Celui-ci me rappelle<br /></span> +<span class="i0">Une valse à deux temps qui me fit bien du mal<br /></span> +<span class="i0">Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle<br /></span> +<span class="i0">Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Sol, do, do, si, si, la</i>.—Point cet air, je t'en prie,<br /></span> +<span class="i0">Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété<br /></span> +<span class="i0">Avec des allemands qui chantaient leur patrie<br /></span> +<span class="i0">Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Eh bien! ne chantons pas, restons-en là, ma chère;<br /></span> +<span class="i0">Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,<br /></span> +<span class="i0">Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère<br /></span> +<span class="i0">Jetons en souriant un dernier souvenir.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Nous étions bien heureux dans ta petite chambre<br /></span> +<span class="i0">Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;<br /></span> +<span class="i0">Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre<br /></span> +<span class="i0">Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La houille pétillait; en chauffant sur les cendres,<br /></span> +<span class="i0">La bouilloire chantait son refrain régulier,<br /></span> +<span class="i0">Et faisait un orchestre au bal des salamandres<br /></span> +<span class="i2">Qui voltigeaient dans le foyer.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,<br /></span> +<span class="i0">Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,<br /></span> +<span class="i0">Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,<br /></span> +<span class="i0">Mes lèvres sur tes mains et mon cœur à tes pieds.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine,<br /></span> +<span class="i0">On sentait le parfum d'amour et de gaîté<br /></span> +<span class="i0">Dont notre chambre était du matin au soir pleine,<br /></span> +<span class="i0">Car le bonheur aimait notre hospitalité.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Puis l'hiver s'en alla; par la fenêtre ouverte,<br /></span> +<span class="i0">Le printemps un matin vint nous donner l'éveil,<br /></span> +<span class="i0">Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte<br /></span> +<span class="i0">Nous allâmes courir au-devant du soleil.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'était le vendredi de la Sainte Semaine,<br /></span> +<span class="i0">Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,<br /></span> +<span class="i0">Du val à la colline, et du bois à la plaine,<br /></span> +<span class="i0">D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Fatigués cependant par ce pèlerinage,<br /></span> +<span class="i0">Dans un lieu qui formait un divan naturel<br /></span> +<span class="i0">Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage,<br /></span> +<span class="i0">Nous nous sommes assis en regardant le ciel.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Les mains pressant les mains, épaule contre épaule,<br /></span> +<span class="i0">Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,<br /></span> +<span class="i0">Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,<br /></span> +<span class="i2">Et nous nous sommes embrassés.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Près de nous l'hyacinthe avec la violette<br /></span> +<span class="i0">Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;<br /></span> +<span class="i0">Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête,<br /></span> +<span class="i0">Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce<br /></span> +<span class="i0">La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas<br /></span> +<span class="i0">Dérouler en tapis le velours de la mousse.<br /></span> +<span class="i0">Embrassez-vous encor,—je ne regarde pas.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure,<br /></span> +<span class="i0">Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,<br /></span> +<span class="i0">Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,<br /></span> +<span class="i0">C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or,<br /></span> +<span class="i0">De mon printemps nouveau qui réjouit la terre,<br /></span> +<span class="i0">Si vous êtes contents, au lieu d'une prière<br /></span> +<span class="i0">Pour me remercier—embrassez-vous encor.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses<br /></span> +<span class="i0">Dans le petit jardin que nous avions planté,<br /></span> +<span class="i0">Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes<br /></span> +<span class="i0">Brusquement ton amour de moi s'est écarté.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Où s'en est-il allé? Partout un peu, je pense;<br /></span> +<span class="i0">Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,<br /></span> +<span class="i0">Ton amour inconstant flotte sans préférence<br /></span> +<span class="i0">Du brun valet de pique au blond valet de cœur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Te voilà maintenant heureuse: ton caprice<br /></span> +<span class="i0">Règne sur une cour de galants jouvenceaux,<br /></span> +<span class="i0">Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse<br /></span> +<span class="i0">Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entrée,<br /></span> +<span class="i0">Autour de toi se forme un cercle langoureux;<br /></span> +<span class="i0">Et le frémissement de ta robe moirée,<br /></span> +<span class="i0">Pâme en chœur laudatif ta meute d'amoureux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Élégamment chaussé d'une souple bottine<br /></span> +<span class="i0">Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon,<br /></span> +<span class="i0">Ton pied est si petit qu'à peine on le devine<br /></span> +<span class="i0">Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans les bains onctueux d'une huile de paresse,<br /></span> +<span class="i0">Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis<br /></span> +<span class="i0">La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse<br /></span> +<span class="i0">Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Autour de ton bras blanc une perle choisie<br /></span> +<span class="i0">Constelle un bracelet ciselé par Froment,<br /></span> +<span class="i0">Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie<br /></span> +<span class="i0">En cascade de plis ondule artistement.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,<br /></span> +<span class="i0">La guipure gothique à la mate blancheur,<br /></span> +<span class="i0">Chef-d'œuvre arachnéen d'un âge séculaire,<br /></span> +<span class="i0">De ta riche toilette achève la splendeur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile<br /></span> +<span class="i0">Printanière, indienne ou modeste organdi,<br /></span> +<span class="i0">Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,<br /></span> +<span class="i0">Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie<br /></span> +<span class="i0">Ne me rappelle pas mes amours disparus,<br /></span> +<span class="i0">Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie<br /></span> +<span class="i0">Dans ce linceul de soie où ton cœur ne bat plus.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque je composai ce morceau funéraire<br /></span> +<span class="i0">Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé,<br /></span> +<span class="i0">J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire,<br /></span> +<span class="i0">Moins les besicles d'or et le jabot plissé.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un crêpe enveloppait le manche de ma plume,<br /></span> +<span class="i0">Et des filets de deuil encadraient le papier<br /></span> +<span class="i0">Sur lequel j'écrivais ces strophes, où j'exhume<br /></span> +<span class="i0">Le dernier souvenir de mon amour dernier.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Arrivé cependant à la fin d'un poëme<br /></span> +<span class="i0">Où je jette mon cœur dans le fond d'un grand trou,<br /></span> +<span class="i0">—Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même,<br /></span> +<span class="i0">Voilà que je me mets à rire comme un fou.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie:<br /></span> +<span class="i0">Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main,<br /></span> +<span class="i0">Et quand je souriais, comme une chaude pluie,<br /></span> +<span class="i0">Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin.<br /></span> +</div></div> + +<p><br /></p> + +<h3>II</h3> + +<p>C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une +physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du +mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes +avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la +soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et +des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme +Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient +les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours +de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois +vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le +chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le +célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père +Cretaine, dit <i>Petit-Pain</i>, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au +beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des +maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de +kermesse emplissait le quartier.</p> + +<p>On célébrait l'antique solennité du réveillon.</p> + +<p>Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux +assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une +grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de +comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par +le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes +ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman +espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.</p> + +<p>—Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une +magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et +transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu +des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le +peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.</p> + +<p>—Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe. +Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette +boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot +est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.</p> + +<p>—Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce +sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes, +qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant +s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça +remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous +accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger.</p> + +<p>—Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à +une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la +pomme de reinette des tropiques.</p> + +<p>—Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce +morceau de bœuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée +transparente comme de l'ambre.</p> + +<p>—Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand +il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.</p> + +<p>—Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées.</p> + +<p>Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses +processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes +les gourmandes divinités en <i>us</i>, ils se demandèrent l'un l'autre quel +était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande +profusion de victuailles.</p> + +<p>Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour.</p> + +<p>—C'est aujourd'hui réveillon, dit-il.</p> + +<p>—Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit +Rodolphe.</p> + +<p>—Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je +n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût +contenir autant de saucisson.</p> + +<p>—Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent +pas.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre.</p> + +<p>—Avec moi, donc.</p> + +<p>—Et de l'or?</p> + +<p>—Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je +connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à +un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine +ou un pied de cochon.</p> + +<p>—Va donc, fit Marcel, j'ai une faim <i>caniche</i>! je t'attends là.</p> + +<p>Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui +venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit +un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous, +qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la +fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis +vert, il aurait peut-être prêté quarante francs.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.</p> + +<p>—Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.—Une croûte et +une goutte, fit Marcel.</p> + +<p>Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du +pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu.</p> + +<p>Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre +séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus +grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en +commun les apprêts de leur Balthasar intime.</p> + +<p>Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où +les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme +et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le +fantôme du passé disparu.</p> + +<p>Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous +deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la +dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.</p> + +<p>—Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions +promis.</p> + +<p>—Que veux-tu dire? fit Rodolphe.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant! +Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie +pas.</p> + +<p>—Eh bien, alors...</p> + +<p>—Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs +qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le +monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui +s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre +chose, et que ce soit la dernière fois.</p> + +<p>—C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en +retournant à sa rêverie.</p> + +<p>—Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce +que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses +les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient +surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont +vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes +les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette +captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage +ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les +liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant +sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse, +d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un +joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des +jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à +dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le +mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous +est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la +société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que +celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de mœurs +dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien +médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et +d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu, +dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge +de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous +lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait +dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai +assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence, +dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence +d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre +les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on +renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même +ridicule.</p> + +<p>Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre +pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en +se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on +dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut +toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne +peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas +m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma +pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire +métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si +tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a +prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois +ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous +continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous +arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout +et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons +arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux +moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un +tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois +pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose +non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons +menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité.</p> + +<p>Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas +dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre +lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus.</p> + +<p>—Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon +cette mercuriale?</p> + +<p>—Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent +sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des +souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi +comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta +maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un +ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis +au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons +vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si +poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les +illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa +maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans +il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau +dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop +vite; notre cœur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est +pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi. +Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec +son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets +qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent +à songer à elle quand je le retrouve.</p> + +<p>Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode +un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un +bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.</p> + +<p>—Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe.</p> + +<p>—Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison. +Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles.</p> + +<p>Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant +des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel +faisait silencieusement l'inventaire.</p> + +<p>—Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces <i>biblots</i> vont vous servir à +rallumer le feu qui s'éteint.</p> + +<p>—En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de +faire éclore des ours blancs.</p> + +<p>—Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette +qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch. +Allons, ami Rodolphe, attention!</p> + +<p>Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le +foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse +passée.</p> + +<p>—Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose +qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé +de fleurs des champs.</p> + +<p>—Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait +bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son cœur te l'a dit le jour où tes +fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me +demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me +parleras plus d'elle, jamais! jamais!</p> + +<p>Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe, +il glissa le bouquet dans sa poitrine.</p> + +<p>—Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.</p> + +<p>Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui, +arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche, +après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait +appartenu à Mimi.</p> + +<p>—Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi.</p> + +<p>Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se +coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel.</p> + +<p>—Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.</p> + +<p>Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte.</p> + +<p>C'était Mimi.</p> + +<p>Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa +maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une +des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à +se retirer.</p> + +<p>—Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte.</p> + +<p>—À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé.</p> + +<p>—Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la +main, qu'il se laissa prendre machinalement.</p> + +<p>—Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure?</p> + +<p>—J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière +chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis +montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités +cristallines qui entraient dans le cœur de Rodolphe comme un glas +funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus +attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre. +Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la +belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.</p> + +<p>—C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains +violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis +venue chez vous?</p> + +<p>—Ma foi non, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous +ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de +me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je +ne sais pas où aller.</p> + +<p>—Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne +odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma +pauvre enfant.</p> + +<p>—Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller.</p> + +<p>—Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, non, plus du tout.</p> + +<p>—Mais depuis quand?</p> + +<p>—Depuis deux mois déjà.</p> + +<p>—Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte?</p> + +<p>—Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui +s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a +fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous +sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre, +allez.</p> + +<p>—Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que +j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.</p> + +<p>—Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis +partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une +mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce +garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche +économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin +pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il +voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que +c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il +m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon +purgatoire avec lui.</p> + +<p>—Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne +le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que +de lui demander un sou.</p> + +<p>—Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas +restée seule.</p> + +<p>—Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur +Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste +n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les +peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle +gaiement.</p> + +<p>Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait +pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit:</p> + +<p>—Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup +d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en +recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais +trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon +hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore +les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine +touché, vous allez souper?</p> + +<p>—Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi.</p> + +<p>—À cette parole, Rodolphe sentit son cœur qui se serrait horriblement; +il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit.</p> + +<p>—Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la +fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec +Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.</p> + +<p>—Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la +nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher, +glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de +Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.</p> + +<p>—Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper +tous les trois.</p> + +<p>—Non, dit le poëte en restant dans son coin.</p> + +<p>—Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda +Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille?</p> + +<p>—Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir +ainsi.</p> + +<p>—C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est +passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus +être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même, +n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez +vous mettre à table avec nous.</p> + +<p>Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si +faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.</p> + +<p>—La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.</p> + +<p>—Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie.</p> + +<p>Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était +très-gaie.</p> + +<p>Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une +chambre dans la maison.</p> + +<p>—Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.</p> + +<p>—Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger +l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec +Rodolphe.</p> + +<p>—Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux +jours.</p> + +<p>—Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est +entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez +Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.</p> + +<p>—Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui +s'éloignaient.</p> + +<p>—Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la +porte.</p> + +<p>—Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!</p> + +<p>Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur +le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe:</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?</p> + +<p>—Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.</p> + +<p>—Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes, +je te prédis que demain vous serez remis ensemble.</p> + +<p>—Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi? +demanda Rodolphe à son ami.</p> + +<p>—Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh +bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais +plus dans celle-ci.</p> + +<p>—Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.</p> + +<p>—Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit; +est-ce que tu vas te coucher?</p> + +<p>—Certes, oui, répondit Rodolphe.</p> + +<p>Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que +Rodolphe l'avait quitté.</p> + +<p>Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était +Mimi.</p> + +<p>—Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas +pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un +fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à +côté de celle de Mimi.</p> + +<p>—C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel +très-étonné.</p> + +<p>—Oui, répondit la jeune femme.</p> + +<p>Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il +tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.</p> + +<p>—Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre, +tu tiendras compagnie à Mimi.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que +s'est-il passé cette nuit?</p> + +<p>—Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas, +Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon.</p> + +<p>—Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?</p> + +<p>—Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait +mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu +peu de temps pour cela.</p> + +<p>—Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez +pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc +d'y rester une bonne fois.</p> + +<p>—C'est impossible, fit Mimi.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que +vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que +vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.</p> + +<p>—Avant peu, je serai plus loin que ça.</p> + +<p>—Hein, que voulez-vous dire?</p> + +<p>—N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais +m'en aller pour toujours.</p> + +<p>—Mais où?</p> + +<p>—Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et +relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules, +son cou et ses bras.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir +bientôt?</p> + +<p>—Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps?</p> + +<p>—Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est +pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans +les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais; +et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau +de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça +que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais +restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami, +voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour +longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon +pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je +souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade; +il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras +et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!... +Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et +il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure +dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et +Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix.</p> + +<p>—Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il +faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité.</p> + +<p>—Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de +forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une +heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui +serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre, +puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais +bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en +larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais +c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce +pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah! +Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le +temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne +se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à +côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la +terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler +d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le +bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans +la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se +briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire +les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais +faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de +mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez, +dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper, +voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle, +ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.</p> + +<p>Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui +avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle!</p> + +<p>Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et +de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu +ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que +Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On +aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti +plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait +fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.</p> + +<p>Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.</p> + +<p>—Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné. +S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça +m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé, +ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel, +Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu +médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine. +Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.</p> + +<p>Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait +sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe:</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il +faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la +pitié; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle +atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle +reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.</p> + +<p>—Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain +je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié.</p> + +<p>—Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez +pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y +conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je +consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la +tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de +chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du +poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu +travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je +reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je +redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps, +quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas +heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je +t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore, +car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les +mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de +force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui, +dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me +revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien +gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va, +mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant +le visage dans ses cheveux déroulés.</p> + +<p>Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes +restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle, +la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a +rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous; +qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle +société! Une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il +marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que +c'est lui qui fera les enfants.</p> + +<p>Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse +fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler +leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où +l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si +vite le lin du dernier vêtement.</p> + +<p>Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne +pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la +voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du +fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez +les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle +fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder +les étalages.</p> + +<p>En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un +grand coup au cœur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était +entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa +tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre +qui l'avait glacée.</p> + +<p>Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière +fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche +suivant, qui était jour d'entrée.</p> + +<p>—Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des +violettes, il y en a encore.</p> + +<p>—Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux +du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en +allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque +délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi +hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes:</p> + +<p>—Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à +son cri et tâcha de la calmer.</p> + +<p>—Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.</p> + +<p>Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi, +Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une +superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps +horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces +bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle. +Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin +et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit +les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec +un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes, +justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et +dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils +venaient à la campagne.</p> + +<p>En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe +rencontra sur la place de l'église le cortége d'un baptême, dans lequel +il reconnut un de ses amis qui était parrain avec une artiste de +l'opéra.</p> + +<p>—Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, très-surpris de voir +Rodolphe dans ce pays.</p> + +<p>Le poëte lui conta ce qui lui arrivait.</p> + +<p>Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit, +et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le +remit à Rodolphe.</p> + +<p>—Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz +que j'irai la voir.</p> + +<p>—Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en +le quittant.</p> + +<p>Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui +sauta au cou d'un regard.</p> + +<p>—Ah! Voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir +satisfait.</p> + +<p>Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le +paradis de leurs amours.</p> + +<p>—Chères fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les +bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait +oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien, +tous tes amis, va! dit-elle à Rodolphe.</p> + +<p>Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint +Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car +ils avaient dépassé l'heure de la visite.</p> + +<p>—Adieu, dit Mimi; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.</p> + +<p>Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reçut une lettre +d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, et à qui il avait +recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:</p> + +<p>«Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre: le numéro 8 +est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide.»</p> + +<p>Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel +rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie; d'un +geste, le poëte lui montra la lettre.</p> + +<p>—Pauvre fille! dit Marcel.</p> + +<p>—C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là.</p> + +<p>Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir?</p> + +<p>—Qui sait! murmura le peintre.</p> + +<p>La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la Bohème.</p> + +<p>Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait +annoncé la mort de sa maîtresse.</p> + +<p>—Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du poëte, +pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné.</p> + +<p>—Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas +revue!</p> + +<p>—Qui? s'écria Rodolphe.</p> + +<p>—Elle, Mimi.</p> + +<p>—Quoi, dit le poëte qui devint tout pâle.</p> + +<p>—Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle, +j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent +de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la +visite, j'ai trouvé le lit de votre femme vide. J'ai demandé à la sœur +où était la malade; elle m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit. +Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changée +de salle et de lit. Au numéro 8 qu'elle avait quitté, on avait mis une +autre femme qui mourut le même jour. C'est ce qui vous explique l'erreur +dans laquelle je suis tombé. Le lendemain du jour où je vous ai écrit, +j'ai retrouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise +dans un état horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai +portée à votre hôtel à l'instant même.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi était +morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche +chez mes amis. Mimi est vivante! Ô mon Dieu! Que doit-elle penser de mon +absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous +vue?</p> + +<p>—Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est +très-inquiète et vous croit malade.</p> + +<p>—Conduisez-moi sur-le-champ à la pitié, dit Rodolphe, que je la voie.</p> + +<p>—Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de +l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire +entrer.</p> + +<p>Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne +revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:</p> + +<p>—Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit +jours, était vraie.</p> + +<p>—Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...</p> + +<p>—Ce matin, à quatre heures.</p> + +<p>—Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie.</p> + +<p>—Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au poëte un grand +fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon, +au-dessus duquel on lisait: <i>Amphithéâtre</i>, il ajouta: Elle est là.</p> + +<p>C'était, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse +commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.</p> + +<p>—Adieu, dit Rodolphe à l'interne.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.</p> + +<p>—Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'être seul.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + +<h3><i>LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS</i></h3> + + +<p>Un an après la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'étaient pas +quittés, inauguraient par une fête leur entrée dans le monde officiel. +Marcel, qui avait enfin pénétré au salon, y avait exposé deux tableaux, +dont l'un avait été acheté par un riche anglais qui jadis avait été +l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande +du gouvernement, Marcel avait en partie liquidé les dettes de son passé. +Il s'était meublé un logement convenable, et avait un atelier sérieux.</p> + +<p>Presque en même temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public, +qui fait la renommée et la fortune, l'un avec un album de mélodies qui +fut chanté dans tous les concerts, et qui commença sa réputation; +l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant à +Barbemuche, il avait depuis longtemps renoncé à la Bohème, Gustave +Colline avait hérité et fait un mariage avantageux, il donnait des +soirées à musique et à gâteaux.</p> + +<p>Un soir Rodolphe, assis dans <i>son</i> fauteuil, les pieds sur <i>son</i> tapis, +vit entrer Marcel tout effaré.</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.</p> + +<p>—Non, répondit le poëte. Je sais que j'ai été chez toi, que tu y étais +parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.</p> + +<p>—Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'étais.</p> + +<p>—Que sais-je, moi.</p> + +<p>—Avec Musette, qui est tombée chez moi, hier soir, en débardeur.</p> + +<p>—Musette! Tu as retrouvé Musette? fit Rodolphe avec un accent de +regret.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilités; Musette +est venue chez moi passer sa dernière nuit de bohème.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Elle se marie.</p> + +<p>—Ah bah! s'écria Rodolphe. Contre qui, seigneur?</p> + +<p>—Contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant, un +drôle de corps, à ce qu'il paraît. Musette lui a dit: «Mon cher +monsieur, avant de vous donner définitivement ma main et d'entrer à la +mairie, je veux huit jours de liberté. J'ai mes affaires à arranger, et +je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier +quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme +tout le monde, à ce qu'il paraît. Et pendant huit jours, la chère +créature m'a cherché. C'est comme ça qu'elle est tombée chez moi hier +soir, juste au moment où je pensais à elle. Ah! Mon ami, nous avons +passé une triste nuit en somme, ce n'était plus ça du tout, mais du +tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'œuvre. J'ai +même fait à propos de cette dernière séparation une petite complainte +que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit à fredonner les +couplets suivants:»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Hier, en voyant une hirondelle<br /></span> +<span class="i0">Qui nous ramenait le printemps,<br /></span> +<span class="i0">Je me suis rappelé la belle<br /></span> +<span class="i0">Qui m'aima quand elle eut le temps<br /></span> +<span class="i0">—Et pendant toute la journée,<br /></span> +<span class="i0">Pensif, je suis resté devant<br /></span> +<span class="i0">Le vieil almanach de l'année<br /></span> +<span class="i0">Où nous nous sommes aimés tant.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—Non, ma jeunesse n'est pas morte,<br /></span> +<span class="i0">Il n'est pas mort ton souvenir;<br /></span> +<span class="i0">Et si tu frappais à ma porte,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur, Musette, irait t'ouvrir.<br /></span> +<span class="i0">Puisqu'à ton nom toujours il tremble,—<br /></span> +<span class="i0">Muse de l'infidélité,—<br /></span> +<span class="i0">Reviens encor manger ensemble<br /></span> +<span class="i0">Le pain béni de la gaîté.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—Les meubles de notre chambrette,<br /></span> +<span class="i0">Ces vieux amis de notre amour,<br /></span> +<span class="i0">Déjà prennent un air de fête<br /></span> +<span class="i0">Au seul espoir de ton retour.<br /></span> +<span class="i0">Viens, tu reconnaîtras, ma chère,<br /></span> +<span class="i0">Tous ceux qu'en deuil mit ton départ.<br /></span> +<span class="i0">Le petit lit-et le grand verre<br /></span> +<span class="i0">Où tu buvais souvent ma part.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tu remettras la robe blanche<br /></span> +<span class="i0">Dont tu te parais autrefois,<br /></span> +<span class="i0">Et comme autrefois, le dimanche,<br /></span> +<span class="i0">Nous irons courir dans les bois.<br /></span> +<span class="i0">Assis le soir sous la tonnelle,<br /></span> +<span class="i0">Nous boirons encor ce vin clair<br /></span> +<span class="i0">Où ta chanson mouillait son aile<br /></span> +<span class="i0">Avant de s'envoler dans l'air.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Musette qui s'est souvenue,<br /></span> +<span class="i0">Le carnaval étant fini,<br /></span> +<span class="i0">Un beau matin est revenue,<br /></span> +<span class="i0">Oiseau volage, à l'ancien nid;<br /></span> +<span class="i0">Mais en embrassant l'infidèle,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur n'a plus senti d'émoi,<br /></span> +<span class="i0">Et Musette, qui n'est plus elle,<br /></span> +<span class="i0">disait que je n'étais plus moi.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Adieu, va-t'en, chère adorée,<br /></span> +<span class="i0">Bien morte avec l'amour dernier;<br /></span> +<span class="i0">Notre jeunesse est enterrée<br /></span> +<span class="i0">Au fond du vieux calendrier.<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre<br /></span> +<span class="i0">Des beaux jours qu'il a contenus,<br /></span> +<span class="i0">Qu'un souvenir pourra nous rendre<br /></span> +<span class="i0">La clef des paradis perdus.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Eh bien, dit Marcel, quand il eut achevé, tu es rassuré maintenant; +mon amour pour Musette est bien trépassé, puisque les <i>vers</i>-s'y +mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa +chanson.</p> + +<p>—Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton cœur, +prends garde qu'il ne le tue!</p> + +<p>—C'est déjà fait, répondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux, +nous sommes morts et enterrés. La jeunesse n'a qu'un temps! Où dînes-tu +ce soir?</p> + +<p>—Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons dîner à douze sous dans notre +ancien restaurant de la rue du four, là où il y a des assiettes en +faïence de village, et où nous avions si faim quand nous avions fini de +manger.</p> + +<p>—Ma foi, non, répliqua Marcel. Je veux bien consentir à regarder le +passé, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis +dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je +n'aime plus que ce qui est bon!</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME *** + +***** This file should be named 18446-h.htm or 18446-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/4/18446/ + +Produced by Chuck Greif (This file was produced from that +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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