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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Scènes de la vie de bohème
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: May 28, 2006 [EBook #18446]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif (This file was produced from that
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur: Cette oeuvre, adaptée en pièce de théâtre en
+1849, et en livre en 1851, est aussi à l'origine de deux opéras (avec
+libretti en Italien): «La Bohème» de Ruggero Leoncavallo (1897) et le
+mieux connu, «La Bohème» de Giacomo Puccini (1896).
+
+
+
+
+Scènes de la vie de bohème
+
+Henry Murger
+
+M. Levy
+
+1869
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec
+les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de
+filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les
+montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de
+sûreté, les professeurs d'_à tout coup l'on gagne,_ les négociants des
+bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues
+dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont
+toujours prêts à tout faire, excepté le bien.
+
+La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née
+d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut
+revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans
+remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui,
+en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie
+florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour
+suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté
+les _Amours d'Hélène_ et la _Chute de Troie_. En descendant l'échelle
+des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques
+artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition
+homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai
+savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine;
+toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du
+nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les
+plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure.
+
+À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et
+l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins
+du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre
+Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé
+comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il
+bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève,
+flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de
+convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les
+jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner,
+dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que
+lui ont promis messieurs les échevins en payement de la _très-pieuse et
+dévote sotie_ qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de
+justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux
+d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon
+d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître
+François Villon, l'amant de _la belle qui fut haultmière_. Poète et
+vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement
+imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens
+attribuent à leurs _vates_, était sans cesse poursuivie par une
+singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour
+être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la
+couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois
+essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des
+bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc
+d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le
+sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et
+font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant
+cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.
+
+Au reste, parmi tous ceux dont l'oeuvre peu connue n'a été fréquentée
+que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement
+le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des
+plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est
+précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec
+son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et
+sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles
+stances amoureuses improvisées dans le taudis où _la belle qui fut
+haultmière_ détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui,
+métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre,
+figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique.
+
+Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange
+gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune
+Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les
+cartons des loges. Benvenuto médite son _Persée_, Ghiberti cisèle les
+portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur
+les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de
+chefs-d'oeuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et
+Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec
+Saint-Pierre.
+
+Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule
+italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion
+dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois.
+Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François
+Ier fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet corrige
+peut-être les épreuves de _Pantagruel_.
+
+Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue
+comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte
+et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du
+Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori
+de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir
+de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de
+Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison.
+Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur
+la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le
+Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de
+François Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite,
+l'auteur de la _Jérusalem_ payait de sa raison et de la perte de son
+génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.
+
+Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en
+France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au
+moment où une balle atteignait, sur les échafauds des _Innocents_, Jean
+Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard
+retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande
+école lyrique française. À cette école du _renouveau_ succéda la
+réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes
+les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de
+nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui
+défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée
+par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient
+Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le
+cynique qui, rajoutant des noeuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait
+indigné en voyant les moeurs de son époque:
+
+ L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.
+
+Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie
+des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte
+des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle
+collabore à la _Guirlande de Julie_; elle a ses entrées au palais
+Cardinal, où elle collabore à la tragédie de _Marianne_ avec le
+poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de
+madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres
+de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des _Goinfres_ ou
+de _l'Épée-Royale_, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle
+se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le
+sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la
+diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en
+poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles
+de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un
+siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des
+siens.
+
+Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que
+parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent
+opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière
+et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de
+rapprochements.
+
+Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se
+retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux
+de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé
+du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux
+réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle
+reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de
+l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une
+haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la
+sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des
+colères d'un parti.
+
+Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses
+différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons
+placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur
+contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en
+rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec
+lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons
+essayé de retracer les moeurs et le langage.
+
+Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans
+autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les
+sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus
+beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme
+et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le
+temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient
+d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est
+la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres.
+
+Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne
+trouvent jamais trop de points sur les _i_ d'une définition, nous
+répéterons en forme d'axiome:
+
+«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de
+l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.»
+
+Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris.
+
+Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des
+genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas
+inutile d'établir la classification.
+
+Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se
+compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés
+à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas
+trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art,
+et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour.
+Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré
+une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue
+d'un chef-d'oeuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le coeur loyal
+bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du
+maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens
+dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent
+les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par
+ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand
+l'oeuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la
+fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent
+pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans
+l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les
+symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front
+des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils
+attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une
+petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à
+leur existence; ils s'appelaient les disciples de _l'art pour l'art_.
+Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à
+ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à
+attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.
+
+C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous
+l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la
+Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié
+sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous
+leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième
+siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que
+les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le
+dos et vous appellent bourgeois.
+
+Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent
+ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et
+rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart,
+décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son
+véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup
+pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore
+leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur
+suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la
+nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux
+deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le
+choeur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se
+pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque
+toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères
+distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que
+l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils
+de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux
+une oeuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute
+applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible.
+
+Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute
+la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage
+pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux
+soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et
+une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.
+
+De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui
+s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où
+luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et,
+sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une oeuvre
+terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul
+d'indifférence.
+
+Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des
+jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils
+prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité
+homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil,
+les autres idolâtres d'une chimère.
+
+Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art,
+si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les
+obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par
+conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse.
+
+Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette
+affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.
+
+Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à
+propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de
+Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop
+imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de
+la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le
+martyre de l'art et de la poésie.
+
+ Adieu, trop inféconde terre,
+ Fléaux humains, soleil glacé!
+ Comme un fantôme solitaire,
+ Inaperçu j'aurai passé.
+
+Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui
+avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps _la
+Marseillaise_ des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au
+martyrologe de la médiocrité.
+
+Car toutes ces funèbres apothéoses, ce _Requiem_ louangeur, ayant tout
+l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités
+ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que
+la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital
+où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le
+devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une
+étape obligée pour arriver à la gloire.
+
+On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes
+meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de
+gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent
+ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer.
+
+Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes
+qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont
+la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes
+les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit,
+appellent la muse marâtre et l'art bourreau.
+
+Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en
+effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents
+imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne
+sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas
+au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le
+soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut
+rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par
+quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux
+rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art
+malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie
+dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond
+des moeurs.
+
+_AXIOME_.
+
+«La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.»
+
+En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une
+misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une
+lampe dans un lieu sans air; où le coeur se pétrifie dans une
+misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires.
+Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant
+dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des
+brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les
+moeurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie
+littéraire.
+
+Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait
+appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la
+vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les
+jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et
+s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de
+la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le
+foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain.
+Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir
+les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne
+tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne
+tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti
+paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir
+notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de
+leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur _misère d'artiste_,
+avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres
+s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont
+épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de
+famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant
+jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne
+l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après
+avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille,
+est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le
+corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!
+
+Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun
+avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de
+la Bohème ignorée.
+
+Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le
+sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de
+l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme
+les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté:
+la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un
+chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en
+attendant qu'ils le touchent du doigt.
+
+C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font
+partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur
+présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil;
+qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont
+sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique,
+et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix
+modérés, il est vrai.
+
+Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les
+chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux
+accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien
+n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une
+vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la
+charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux
+prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche
+allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence
+de chaque jour est une oeuvre de génie, un problème quotidien qu'ils
+parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques.
+Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient
+trouvé des truffes sur le radeau de la _Méduse_. Au besoin ils savent
+aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais
+qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez
+aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus
+belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne
+trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand
+leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la
+table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés
+d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se
+rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on
+appelle la pièce de cinq francs.
+
+Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes
+vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la
+cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les
+tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur
+le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans
+rencontrer un créancier.
+
+La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux
+causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des
+bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent
+rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques
+coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à
+des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses
+tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature
+moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes;
+où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de
+ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique
+inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace
+dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est
+l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.
+
+Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du
+monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les
+médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de
+mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui
+arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur
+talent.
+
+Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une
+forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où
+l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul
+moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante
+et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle
+on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi
+du _vae victis_.
+
+_mai 1850_.
+
+H M.
+
+
+
+
+I
+
+_COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME_
+
+
+Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires
+du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association
+fraternelle devait plus tard constituer le cénacle formé de cette
+fraction de la _bohème_ que l'auteur de ce livre a essayé de faire
+connaître au public.
+
+Un matin, c'était le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les
+deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement
+réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui
+servait d'horloge.
+
+--Sacrebleu! s'écria Schaunard, ma pendule à plumes avance, il n'est pas
+possible qu'il soit déjà aujourd'hui.
+
+En disant ces mots, il sauta précipitamment hors d'un meuble de son
+industrieuse invention et qui, jouant le rôle de lit pendant la nuit, ce
+n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le
+jour le rôle de tous les autres meubles, absents par suite du froid
+rigoureux qui avait signalé le précédent hiver: une espèce de meuble
+maître-Jacques, comme on voit.
+
+Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa à la
+hâte un jupon de satin rose semé d'étoiles en pailleté, et qui lui
+servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal
+masqué, oublié chez l'artiste par une _folie_ qui avait commis celle de
+se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel,
+déguisé en marquis de Mondor, faisait résonner dans ses poches les
+sonorités séductrices d'une douzaine d'écus, monnaie de fantaisie,
+découpée à l'emporte-pièce dans une plaque de métal, et empruntée aux
+accessoires d'un théâtre.
+
+Lorsqu'il eut vêtu sa toilette d'intérieur, l'artiste alla ouvrir sa
+fenêtre et son volet. Un rayon de soleil, pareil à une flèche de
+lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller
+ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil; en même temps cinq
+heures sonnèrent à un clocher d'alentour.
+
+--C'est l'aurore elle-même, murmura Schaunard; c'est étonnant. Mais,
+ajouta-t-il en consultant un calendrier accroché à son mur, il n'y a pas
+moins erreur. Les indications de la science affirment qu'à cette époque
+de l'année, le soleil ne doit se lever qu'à cinq heures et demie; il
+n'est que cinq heures, et le voilà déjà debout. Zèle coupable! cet astre
+est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes.
+Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer à m'inquiéter un peu;
+c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier était le 7, à
+moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd'hui le 8
+avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en
+allant relire une formule de congé par huissier affichée à la muraille,
+c'est aujourd'hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et
+compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de
+soixante-quinze francs pour trois termes échus, et qu'il me réclame dans
+une fort mauvaise écriture. J'avais, comme toujours, espéré que le
+hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paraîtrait qu'il
+n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les
+employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta
+Schaunard.
+
+Il se disposait à vêtir un paletot dont l'étoffe, primitivement à longs
+poils, était atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout à coup,
+comme s'il eût été mordu par une tarentule, il se mit à exécuter dans sa
+chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics,
+lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie.
+
+--Tiens, tiens, s'écria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin
+vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air!
+Voyons.
+
+Et Schaunard, à moitié nu, alla s'asseoir devant son piano. Et après
+avoir réveillé l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il
+commença, tout en monologuant, à poursuivre sur le clavier la phrase
+mélodique qu'il cherchait depuis si longtemps.
+
+--_Do, sol, mi, do, la, si, do, ré_, boum, boum. _Fa, ré, mi, ré_. Aïe,
+aïe, il est faux comme Judas, ce _ré_, fit Schaunard en frappant avec
+violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit
+dépeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une
+marguerite blanche dans un lac bleu. Voilà une idée qui n'est pas en bas
+âge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un éditeur
+qui osât publier une romance où il n'y aurait pas de lac bleu, il faut
+s'y conformer... _Do, sol, mi, do, la, si, do, ré;_ je ne suis pas
+mécontent de ceci, ça donne assez l'idée d'une paquerette, surtout aux
+gens qui sont forts en botanique. _La, si, do, ré,_ gredin de _ré_, va!
+Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque
+chose d'humide, d'azuré, de clair de lune, car la lune en est aussi;
+tiens, mais ça vient, n'oublions pas le cygne... _Fa, mi, la, sol_,
+continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de
+l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se décide à se
+jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aimé enseveli sous la
+neige; ce dénoûment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est
+intéressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique; ça
+vient, ça vient, voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des
+Madeleines; ça fend le coeur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant
+dans son jupon semé d'étoiles, si ça pouvait fendre le bois: il y a dans
+mon alcôve une solive qui me gêne beaucoup quand j'ai du monde... à
+dîner; je ferais un peu de feu avec... _la, la... ré, mi,_ car je sens
+que l'inspiration m'arrive enveloppée d'un rhume de cerveau. Ah! bah!
+tant pis!... Continuons à noyer ma jeune fille.
+
+Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard,
+l'oeil allumé, l'oreille tendue, poursuivait sa mélodie, qui, pareille à
+un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que
+les vibrations de l'instrument semblaient dégager dans la chambre.
+
+--Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche
+avec les paroles de mon poëte. Et il fredonna d'une voix désagréable ce
+fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les
+légendes de mirliton:
+
+ La blonde jeune fille,
+ Vers le ciel étoilé,
+ En ôtant sa mantille,
+ Jette un regard voilé;
+ Et dans l'onde _azurée_
+ Su lac aux flots d'_argent_...
+
+--Comment, comment! fit Schaunard transporté d'une juste indignation,
+l'onde azurée d'un lac d'argent, je ne m'étais pas encore aperçu de
+celle-là, c'est trop romantique à la fin, ce poëte est un idiot, il n'a
+jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la
+coupe des vers me gênait pour ma musique; à l'avenir je composerai mes
+poëmes moi-même, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en
+train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma
+mélodie.
+
+Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l'attitude
+grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.
+
+Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au
+monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec
+raison des _monstres_, et qu'ils improvisent assez facilement pour
+servir de canevas provisoire à l'inspiration du compositeur.
+
+Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait
+assez clairement l'inquiétude éveillée dans son esprit par l'arrivée
+brutale de cette date: le 8 avril.
+
+Voici ce couplet:
+
+ Huit et huit font seize,
+ J'pose six et retiens un.
+ Je serais bien aise
+ De trouver quelqu'un
+ De pauvre et d'honnête
+ Qui m'prête huit cents francs,
+ Pour payer mes dettes
+ Quand j'aurai le temps.
+
+ Refrain.
+
+ Et quand sonnerait au cadran _suprême_
+ Midi moins un quart,
+ Avec probité je payerais mon _terme_ (ter.)
+ À Monsieur Bernard.
+
+--Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, _terme_ et
+_suprême_, voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai
+point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se
+marieront avec les syllabes.
+
+Et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de
+nouveau l'exécution de sa romance. Satisfait sans doute du résultat
+qu'il venait d'obtenir, Schaunard se félicita par une grimace
+jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval
+sur son nez chaque fois qu'il était content de lui-même. Mais cette
+orgueilleuse béatitude n'eut pas une longue durée. Onze heures sonnèrent
+au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et
+s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux
+Schaunard: Es-tu prêt?
+
+L'artiste bondit sur sa chaise.
+
+--Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois
+quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau
+logement. Je n'en viendrai jamais à bout, ça rentre trop dans le domaine
+de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et,
+s'enfonçant la tête entre les deux genoux, il descendit dans les abîmes
+de la réflexion.
+
+Les cinq minutes s'écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir
+rien trouvé qui ressemblât à soixante-quinze francs.
+
+--Je n'ai décidément qu'un parti à prendre pour sortir d'ici, c'est de
+m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se
+promène peut-être au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalité
+jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard.
+
+Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu'elles pouvaient contenir
+les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans
+un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans
+adresser en quelques paroles ses adieux à son domicile.
+
+Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le
+guetter, l'arrêta soudain.
+
+--Hé, Monsieur Schaunard, s'écria-t-il en barrant le passage à
+l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.
+
+ Huit et huit font seize,
+ J'pose six et retiens un,
+
+fredonna Schaunard; je ne pense qu'à ça!
+
+--C'est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le
+portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a
+loué votre chambre peut arriver d'un moment à l'autre. Faudrait voir à
+se dépêcher!
+
+--Alors, répondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher
+une voiture de déménagement.
+
+--Sans doute, mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à
+remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que
+vous ayez payé les trois termes échus. Vous êtes en mesure probablement?
+
+--Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.
+
+--Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais
+vous donner vos quittances.
+
+--Je les prendrai en revenant.
+
+--Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.
+
+--Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.
+
+--Ah! ah! reprit l'autre avec inquiétude, vous allez chercher de la
+monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous
+avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.
+
+--Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité, est-ce que vous
+vous méfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes
+meubles dans un mouchoir?
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le
+ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressément recommandé de ne pas
+vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez payé.
+
+--Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont
+pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse
+qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici.
+
+--C'est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du
+paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre
+nouvelle adresse?
+
+--Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste qui, ayant mis
+le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.
+
+--Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son
+nez, c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit
+pas même venu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle ça. Enfin
+il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre
+locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard
+déménagera! ça me ferait un _aria_ dans mes escaliers. Allons, bon,
+fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà
+justement, mon nouveau locataire.
+
+Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix,
+un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis XIII venait en effet
+d'entrer sous le vestibule.
+
+--Monsieur, demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui, mon
+appartement est-il libre?
+
+--Pas encore, monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est
+allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant,
+monsieur pourrait faire déposer ces meubles dans la cour.
+
+--Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant
+tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents;
+mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en
+s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet
+chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature,
+déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement
+prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art.
+
+Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une
+hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce
+moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à
+volonté.
+
+--Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un
+des volets et en lui désignant un accroc qui se trouvait dans la toile,
+voilà un malheur, vous m'avez étoilé ma grande glace de Venise; tâchez
+de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma
+bibliothèque.
+
+--Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier
+en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je
+ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois
+qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au
+second voyage.
+
+--Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place
+libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.
+
+--Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste,
+il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivés,
+ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.
+
+Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton
+entra dans la cour.
+
+--M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille
+de cuir qui lui battait les flancs.
+
+--C'est ici, répondit le portier.
+
+--Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il
+tendit au concierge un bulletin de dépêches, que celui-ci alla signer
+dans sa loge.
+
+--Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se
+promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du
+ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui montrer.
+
+Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de
+se faire la barbe.
+
+--Que me voulez-vous, Durand?
+
+--Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un
+planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère.
+
+Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au
+sceau du département de la guerre.
+
+--Ô mon Dieu! fit M. Bernard, tellement ému qu'il failli se faire une
+entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre! Je suis sûr que
+c'est ma nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, que je
+sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice à ma bonne tenue.
+Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà
+cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je
+vais vous les donner tout à l'heure, attendez.
+
+Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante,
+auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette
+sur sa tête.
+
+Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette
+infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en
+apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion
+respectueuse d'un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la
+lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable
+creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses
+petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux
+mèches de sa perruque en broussailles.
+
+Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa
+figure venait d'éprouver un tremblement de terre.
+
+Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tête du
+ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de
+laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement.
+
+ «Monsieur et propriétaire,
+
+ La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aïeule des
+ belles manières, m'oblige à vous faire savoir que je me trouve dans
+ la cruelle nécessité de ne pouvoir point satisfaire à l'usage
+ qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'à ce
+ matin, j'avais caressé l'espérance de pouvoir célébrer ce beau
+ jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chimère,
+ illusion, idéal! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la
+ sécurité, le guignon, _anankè_ en grec, le guignon dispersait mes
+ espérances. Les rentrées sur lesquelles je comptais, Dieu que le
+ commerce va mal!!! Ne se sont pas opérées; et sur les sommes
+ considérables que je devais toucher, je n'ai encore reçu que trois
+ francs, qu'on m'a prêtés, je ne vous les offre pas. Des jours
+ meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en
+ doutez pas, monsieur. Dès qu'ils auront lui, je prendrai des ailes
+ pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses
+ précieuses que j'y ai laissées, et que je mets sous votre
+ protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le
+ négoce, au cas où vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les
+ sommes pour lesquelles vous êtes crédité sur le registre de ma
+ probité. Je vous recommande spécialement mon piano, et le grand
+ cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les
+ couleurs différentes parcourent toute la gamme des nuances
+ capillaires, et qui ont été enlevées sur le front des grâces par le
+ scalpel de l'amour.
+
+ «Vous pouvez donc, monsieur et propriétaire, disposer des lambris
+ sous lesquels j'ai habité. Je vous en octroie ma permission ici-bas
+ revêtue de mon seing.
+
+ «Alexandre Schaunard.»
+
+Lorsqu'il eut achevé cette épître que l'artiste avait écrite dans le
+bureau d'un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard
+la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le père
+Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda
+brutalement ce qu'il faisait là.
+
+--J'attends, monsieur!
+
+--Quoi?
+
+--Mais la générosité que monsieur... à cause de la bonne nouvelle!
+Balbutia le portier.
+
+--Sortez. Comment, drôle! Vous restez devant moi la tête couverte!
+
+--Mais, Monsieur...
+
+--Allons, pas de réplique, sortez, ou plutôt, non, attendez-moi. Nous
+allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui déménage sans
+me payer.
+
+--Comment, fit le portier, M. Schaunard?...
+
+--Oui, continue le propriétaire, dont la fureur allait comme chez
+Nicollet. Et s'il a emporté le moindre objet, je vous chasse,
+entendez-vous? Je vous châââsse.
+
+--Mais c'est impossible, ça, murmura le pauvre portier. M. Schaunard
+n'est pas déménagé; il est allé chercher de la monnaie pour payer
+monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.
+
+--Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis sûr qu'il
+est en train; il vous a tendu un piége pour vous éloigner de votre loge
+et faire son coup, imbécile que vous êtes.
+
+--Ah! mon Dieu! Imbécile que je suis! s'écria le père Durand tout
+tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l'entraînait
+dans l'escalier.
+
+Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le
+jeune homme au chapeau blanc.
+
+--Ah çà! Concierge, s'écria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être
+mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril?
+N'est-ce pas ici que j'ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à
+Dieu, oui ou non?
+
+--Pardon, monsieur, pardon, dit le propriétaire, je suis à vous. Durand,
+ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais répondre moi-même à
+Monsieur. Courez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré
+pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous
+redescendrez pour aller chercher la garde.
+
+Le père Durand disparut dans l'escalier.
+
+--Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propriétaire au jeune homme
+avec qui il était resté seul, à qui ai-je l'avantage de parler?
+
+--Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai loué une chambre dans
+cette maison au sixième, et je commence à m'impatienter que ce logement
+ne soit pas vacant.
+
+--Vous me voyez désolé, monsieur, répliqua M. Bernard, une difficulté
+s'élève entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez
+remplacer.
+
+--Monsieur, monsieur! s'écria d'une fenêtre située au dernier étage de
+la maison, le père Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y
+est... Imbécile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emporté, pas un
+cheveu, monsieur.
+
+--C'est bien, descendez, répondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en
+s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon
+portier va descendre à la cave les objets qui garnissent la chambre de
+mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre
+possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivés.
+
+--Pardon, monsieur, répondit tranquillement le jeune homme.
+
+M. Bernard regarda autour de lui et n'aperçut que les grands paravents
+qui avaient déjà inquiété son portier.
+
+--Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien.
+
+--Voilà, répondit le jeune homme en déployant les feuilles du chassis et
+en offrant à la vue du propriétaire ébahi un magnifique intérieur de
+palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands
+maîtres.
+
+--Mais vos meubles? demanda M. Bernard.
+
+--Les voici, répondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux
+qui se trouvait peint dans le _palais_ qu'il venait d'acheter à l'hôtel
+Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations d'un théâtre de
+société...
+
+--Monsieur, reprit le propriétaire, j'aime à croire que vous avez des
+meubles plus sérieux que ceux-ci...
+
+--Comment, du boule tout pur!
+
+--Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.
+
+--Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d'une
+mansarde?
+
+--Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou!
+
+--Hélas, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un
+ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop
+bête, tout le monde en a.
+
+--Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?
+
+--Non, ça prend trop de place dans les appartements, dès qu'on a des
+chaises on ne sait plus où s'asseoir.
+
+--Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous?
+
+--Je me repose sur la Providence, monsieur!
+
+--Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il
+vous plaît.
+
+En ce moment même le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son
+second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont étaient
+chargés ses crochets, on remarquait un chevalet.
+
+--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand avec terreur; et il montrait le
+chevalet au propriétaire. C'est un peintre!
+
+--Un artiste, j'en étais sûr! Exclama à son tour M. Bernard, et les
+cheveux de sa perruque se dressèrent d'effroi; un peintre!!! Mais vous
+n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en
+s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?
+
+--Dame, répondit le pauvre homme, il m'avait donné _cinque_ francs de
+_dernier_ à Dieu; est-ce que je pouvais me douter...
+
+--Quand vous aurez fini, demanda à son tour le jeune homme.
+
+--Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son
+nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emménager.
+La loi autorise à refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.
+
+--Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignité.
+
+--Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement
+ailleurs. Durand va vous rendre votre denier à Dieu.
+
+--Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis à la caisse d'épargne.
+
+--Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre
+logement à la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalité pour un jour.
+
+--Allez loger à l'hôtel, répondit M. Bernard. À propos, ajouta-t-il
+vivement en faisant une réflexion subite, si vous le voulez, je vous
+louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et où se trouvent
+les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans
+ce genre de location le loyer se paye d'avance.
+
+Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit
+l'artiste forcé d'en passer par là.
+
+--Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de vingt-cinq
+francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.
+
+--Vous l'avez déjà dit; cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du
+bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie
+de cinq cents francs?
+
+--Hein? demanda le propriétaire stupéfait, vous dites?...
+
+--Eh bien, la moitié de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais
+vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du
+propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre
+l'équilibre.
+
+Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne
+sera que vingt francs à prendre, puisque Durand vous rendra le denier à
+Dieu.
+
+--Je le lui laisse, dit l'artiste, à la condition qu'il viendra tous les
+matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le
+temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons.
+
+--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand en décrivant une courbe de
+quatre-vingt-dix degrés.
+
+--C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous
+allez aider mon commissionnaire à m'emménager.
+
+--Monsieur, dit le propriétaire, je vais vous envoyer votre quittance.
+
+Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel,
+était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en
+palais.
+
+Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle
+le rappel de la monnaie.
+
+Schaunard avait élevé l'emprunt à la hauteur d'un art. Prévoyant le cas
+où il aurait à _opprimer_ des étrangers, il avait appris la manière
+d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait
+étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour
+échapper à ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne connaît
+les heures de marée, il savait les époques où les _eaux_ étaient basses
+ou hautes, c'est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient
+l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison
+où en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voilà M. Schaunard;
+mais bien: voilà le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et
+égaliser en même temps cette espèce de dîme qu'il allait prélever,
+lorsque la nécessité l'y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de
+la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et
+d'arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de
+tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom étaient inscrits
+le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement à leur
+état de fortune, les époques où ils étaient en fonds, et l'heure des
+repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard
+avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur
+laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu'aux
+plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au delà d'un
+certain chiffre qui était encore au bout de la plume d'un oncle normand
+dont il devait hériter. Dès qu'il devait vingt francs à un individu,
+Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d'un seul
+coup, dût-il, pour s'acquitter, emprunter à ceux auxquels il devait
+moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain
+crédit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait
+l'habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui
+permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.
+
+Or, depuis onze heures du matin qu'il était parti de chez lui pour
+tâcher de grouper les soixante-quinze francs nécessaires, il n'avait
+encore réuni qu'un petit écu, dû à la collaboration des lettres m v et r
+de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un
+terme à payer, l'avait renvoyé des fins de sa demande.
+
+À six heures, un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son
+estomac; il était alors à la barrière du Maine, où demeurait la lettre
+u. Schaunard monta chez la lettre u, où il avait son rond de serviette,
+quand il y avait des serviettes.
+
+--Où allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arrêtant au passage.
+
+--Chez M. U... répondit l'artiste.
+
+--Il n'y est pas.
+
+--Et madame?
+
+--Elle n'y est pas non plus: ils m'ont chargé de dire à un de leurs amis
+qui devait venir chez eux ce soir qu'ils étaient allés dîner en ville:
+au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici
+l'adresse qu'ils ont laissée, et il tendit à Schaunard un bout de papier
+sur lequel son ami U... avait écrit:
+
+«Nous sommes allés dîner chez Schaunard, rue... numéro...; viens nous
+retrouver.»
+
+--Très-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mêle, il
+fait de singuliers vaudevilles.
+
+Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait à deux pas d'un petit
+bouchon où deux ou trois fois il s'était nourri pour pas bien cher, et
+se dirigea vers cet établissement, situé Chaussée du Maine, et connu
+dans la basse bohème sous le nom de _la Mère Cadet._ C'est un cabaret
+mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route
+d'Orléans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de
+bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui
+avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres inédits, les
+folliculaires des gazettes mystérieuses, viennent en choeur dîner chez
+_la Mère Cadet_, célèbre par ses gibelottes, sa choucroûte authentique,
+et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil.
+
+Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez _la
+Mère Cadet_ le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques
+dont on a fait plafonner la verdure maladive.
+
+--Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-même, je vais me donner une
+bosse et faire un Balthasar intime.
+
+Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une
+demi-choucroûte et deux demi-gibelottes: il avait remarqué qu'en
+fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.
+
+La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune
+personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de
+souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des
+épaules qui auraient bien dû garder l'incognito. C'était une cantatrice
+du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans
+la cuisine de _la Mère Cadet_. Elle était venue prendre son repas
+pendant un entr'acte de la _Lucie_, et achevait en ce moment, par une
+demi-tasse, un dîner composé exclusivement d'un artichaut à l'huile et
+au vinaigre.
+
+--Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas à la fille qui servait le
+garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je,
+Adèle?
+
+--Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. Ça nous
+fait neuf sous.
+
+--Voilà, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant:
+
+_Cet amour que Dieu me donne_!
+
+--Tiens, elle donne le _la_, dit alors un personnage mystérieux assis à
+la même table que Schaunard, et à demi caché derrière un rempart de
+bouquins.
+
+--Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutôt qu'elle le garde, moi.
+Aussi on n'a pas idée de ça, ajouta-t-il en indiquant du doigt
+l'assiette où _Lucia De Lamermoor_ avait consommé ses artichauts, faire
+mariner son fausset dans du vinaigre!
+
+--C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà
+parlé. La ville d'Orléans en produit qui jouit à juste titre d'une
+grande réputation.
+
+Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des
+hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui
+semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à sa physionomie le
+caractère de placidité béate qu'on remarque chez les séminaristes. Son
+visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient
+tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait
+avoir été dessinée par un élève de _premiers principes_, à qui on aurait
+poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race
+nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton
+asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes
+menaçait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre.
+D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux
+s'échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d'un paletot noisette à
+pèlerine, dont l'étoffe, réduite à la trame, avait les rugosités d'une
+râpe. Des poches béantes de ce paletot s'échappaient des liasses de
+papiers et de brochures. Sans se préoccuper de l'examen dont il était
+l'objet, il savourait une choucroûte garnie en laissant échapper tout
+haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait
+un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps
+des annotations avec un crayon qu'il portait à l'oreille.
+
+--Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec
+son couteau, et ma gibelotte?
+
+--Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main,
+il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est monsieur qui l'a demandée,
+ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins.
+
+--Sacrebleu! s'écria Schaunard.
+
+Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce: sacrebleu!
+Que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le
+rempart de livres qui s'élevait entre lui et Schaunard; et, mettant
+l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa
+voix:
+
+--Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?
+
+--Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.
+
+--Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable?
+
+--S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avança son assiette.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger.
+
+--Ah! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas.
+
+Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui
+avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.
+
+--Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna
+Schaunard en lui-même.
+
+--Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est
+la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de
+personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est différent, je
+l'adore.
+
+--Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé
+pour moi.
+
+--Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé
+la tête. J'ai même eu l'honneur de vous faire observer que...
+
+--Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez.
+Qu'est-ce que c'est que ce morceau-là?
+
+--Juste ciel! Que vois-je! ô dieux! Encore une tête! C'est un lapin
+bicéphale! s'écria l'étranger.
+
+--Bicé... dit Schaunard.
+
+--...phale. Ça vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des
+manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eh bien, ma foi! Je
+ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène.
+
+Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée.
+Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un
+litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre.
+Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. À
+huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En
+causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les
+avait poussés l'un l'autre à se faire leur biographie, et ils se
+connaissaient déjà comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. L'homme aux
+bouquins, après avoir écouté les confidences de Schaunard, lui avait
+appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exerçait la profession de
+philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de
+scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en _ique_.
+
+Le peu d'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le
+dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était connu de
+tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au
+pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que
+la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le
+savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez
+lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le
+soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le
+mot de Titus, et disait: «J'ai perdu ma journée.» Ses manières câlines
+et son langage, qui offraient une mosaïque de tous les styles, les
+calembours terribles dont il émaillait sa conversation, avaient séduit
+Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d'ajouter
+son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé.
+
+Ils sortirent de chez _la Mère Cadet_ à neuf heures du soir,
+passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui
+viennent de dialoguer avec les bouteilles.
+
+Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition
+qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue
+Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de _Momus_, dieu des
+jeux et des ris.
+
+Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive
+venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était
+un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de
+barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de _poil
+mentonnier_, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui
+ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on
+aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudité. Il était
+vêtu d'un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il
+levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l'embouchure des
+manches. Son pantalon avait pu être noir, mais ses bottes, qui n'avaient
+jamais été neuves, paraissaient avoir déjà fait plusieurs fois le tour
+du monde aux pieds du juif errant.
+
+Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à
+grande barbe s'étaient salués.
+
+--Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.
+
+--Pas absolument, répondit celui-ci; seulement je le rencontre
+quelquefois à la bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres.
+
+--Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard. Le personnage avec
+lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine
+d'années, voué au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une
+grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la
+transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son
+front déprimé, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M.
+Mouton, et était employé à la mairie du ive arrondissement, où il tenait
+le registre des décès.
+
+--Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant
+le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit,
+voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça
+ne sert à rien. Tenez, une supposition: je suis un père de famille, moi,
+n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au café.
+Suivez bien mon raisonnement.
+
+--Allez, allez, dit Rodolphe.
+
+--Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases
+par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés
+sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que
+je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata
+ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi? Je suis un bon père de famille qui
+vient pour faire...
+
+--Sa partie de dominos, dit Rodolphe.
+
+--Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous
+comprenez...
+
+--Très-bien! dit Rodolphe.
+
+--Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère,
+et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous
+les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans
+son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des
+folliculaires.
+
+--Cependant, Monsieur Mouton...
+
+--Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des
+malheurs de tout le monde; ils ont fait la révolution et les assignats;
+à preuve Murat.
+
+--Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.
+
+--Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son
+enterrement quand j'étais petit...
+
+--Je vous assure...
+
+--Même qu'on a fait une pièce au cirque, là.
+
+--Eh bien, précisément, dit Rodolphe; c'est Murat.
+
+--Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'écria l'obstiné
+Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une
+supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le
+guillotiner, puisqu'il avait trahi?
+
+--Qui? guillotiné! trahi! quoi? s'écria Rodolphe en empoignant à son
+tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.
+
+--Eh bien Marat...
+
+--Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu!
+
+--Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815.
+C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mêmes, continua M.
+Mouton en rentrant dans la thèse de ce qu'il appelait une explication.
+Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une
+supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et
+qui ne ferait pas de phrases... Là!
+
+--Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases!
+
+--Eh bien, oui; suivez mon idée.
+
+--Je tâche.
+
+--Un journal qui dirait tout simplement la santé du roi et les biens de
+la terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on
+n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis à la mairie, n'est-ce
+pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me
+dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les décès, eh bien, faites ci,
+faites ça. Eh bien, quoi, ça? Quoi, ça? Quoi! ça? Eh bien, les journaux,
+c'est la même chose, acheva-t-il pour conclure.
+
+--Évidemment, dit un voisin qui avait compris.
+
+Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui
+partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.
+
+--Je l'ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était
+retourné s'asseoir à la même table où se trouvaient Schaunard et
+Colline.
+
+--Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur désignant
+l'employé.
+
+--Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses
+yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brûle-gueule
+merveilleusement culotté.
+
+--Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez là une bien jolie pipe.
+
+--Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit
+négligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.
+
+--Tiens! s'écria le philosophe, je n'en ai plus.
+
+--Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche
+un paquet de tabac qu'il déposa sur la table.
+
+À cette gracieuseté, Colline crut devoir répondre par l'offre d'une
+tournée de quelque chose.
+
+Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littérature. Rodolphe,
+interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, confessa ses
+rapports avec les muses, et fit venir une seconde tournée. Comme le
+garçon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien
+l'oublier. Il avait entendu résonner dans l'une des poches de Colline le
+duo argentin de deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint
+le niveau d'expansion où se trouvaient les deux amis et leur fit à son
+tour ses confidences.
+
+Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'était venu les
+prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et
+ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris
+par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux
+extrémités opposées de Paris, l'un dans l'île-Saint-Louis, et l'autre à
+Montmartre.
+
+Schaunard, qui avait complétement oublié qu'il était sans domicile, leur
+offrit l'hospitalité.
+
+--Venez chez moi, dit-il, je loge ici près; nous passerons la nuit à
+causer littérature et beaux-arts.
+
+--Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit
+Colline.
+
+--Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps
+à vivre.
+
+Arrivé devant sa maison que Schaunard eut quelque difficulté à
+reconnaître, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe
+et Colline qui étaient entrés chez un marchand de vin encore ouvert,
+pour y prendre les premiers éléments d'un souper. Quand ils furent de
+retour, Schaunard frappa plusieurs fois à la porte, car il se souvenait
+vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La
+porte s'ouvrit enfin, et le père Durand, plongé dans les douceurs du
+premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'était plus son
+locataire, ne se dérangea aucunement quand celui-ci lui eut crié son nom
+par le vasistas.
+
+Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont
+l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui
+marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la
+porte de sa chambre.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.
+
+--Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef
+que j'avais emportée ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais
+mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voilà encore! s'écria-t-il en
+montrant une clef.
+
+--C'est de la magie!
+
+--De la fantasmagorie, dit Colline.
+
+--De la fantaisie, ajouta Rodolphe.
+
+--Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de
+terreur, entendez-vous?
+
+--Quoi?
+
+--Quoi?
+
+--Mon piano, qui joue tout seul, _ut, la mi ré do, la si sol ré._ gredin
+de _ré_, va! Il sera toujours faux.
+
+--Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta
+bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.
+
+--Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte.
+
+--Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le poëte au
+philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon.
+
+--Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son
+ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! Voilà monsieur qui prétend
+que c'est un vio...
+
+--Sacrebleu! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante mon piano joue
+toujours; c'est de la magie!
+
+--De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des
+bouteilles qu'il tenait à la main.
+
+--De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.
+
+Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement,
+et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un
+flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.
+
+--Que désirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les
+trois amis.
+
+--Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi,
+fit Schaunard.
+
+--Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au
+personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est
+gris jusqu'à la troisième capucine.
+
+Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard; il
+venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne:
+
+ «Je suis venue trois fois pour chercher mes étrennes.
+
+ «Phémie.»
+
+--Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'écria-t-il; voilà bien
+la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an: c'est
+bien ma porte.
+
+--Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.
+
+--Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté je collabore
+activement à la confusion de mon ami.
+
+Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de rire.
+
+--Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que
+votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur.
+
+--Volontiers.
+
+Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras,
+l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel,
+qu'on aura sans doute reconnu.
+
+Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:
+
+--C'est étonnant comme mon séjour est embelli.
+
+--Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.
+
+Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des
+gammes.
+
+--Hein!, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant résonner les
+accords... à la bonne heure! L'animal a reconnu son maître: _si la sol,
+fa mi ré_. Ah! Gredin de _ré_! tu seras toujours le même, va! Je disais
+bien que c'était mon instrument.
+
+--Il insiste, dit Colline à Rodolphe.
+
+--Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.
+
+--Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles, qui
+était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être! Ah! Et
+il regardait Marcel sous le nez.
+
+--Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont
+il a été parlé plus haut. Et il se mit à lire:
+
+--«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les
+rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi.
+Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs.»
+Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne
+congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq
+francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans
+les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une
+main chère? à votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre
+présence dans mes lares.
+
+--Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline
+et à Rodolphe, monsieur, et il désignait Schaunard, monsieur est chez
+lui, je le confesse.
+
+--Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.
+
+--Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.
+
+--Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît...
+
+--Oui, continua Colline, si notre ami...
+
+--Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment
+se fait-il...
+
+--Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!...
+
+--Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel, je vais vous
+expliquer le mystère.
+
+--Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.
+
+--En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.
+
+Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut à un
+morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.
+
+Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le
+propriétaire, quand il était venu pour emménager.
+
+--Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez
+lui.
+
+--Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.
+
+Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce
+qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la
+situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y
+découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait
+changé le matin à M. Bernard.
+
+--Ah! J'en étais bien sûr! s'écria-t-il, que le hasard ne
+m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'étais sorti ce
+matin pour courir après lui. À cause du terme, c'est vrai, il sera venu
+pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai
+bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!
+
+--Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les
+espèces en piles égales.
+
+--Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.
+
+Marcel riait.
+
+Une heure après ils étaient endormis tous les quatre.
+
+Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent et parurent d'abord
+très-étonnés de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe
+n'avaient pas l'air de se reconnaître et s'appelaient monsieur. Il
+fallut que Marcel leur rappelât qu'ils étaient venus ensemble la veille.
+
+En ce moment le père Durand entra dans la chambre.
+
+--Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit
+cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe
+est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand
+en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par où donc
+êtes-vous venu?
+
+--Par le télégraphe, répondit Schaunard.
+
+--Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur,
+vous!...
+
+--Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma
+conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter
+à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en
+donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez.
+
+--Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à
+souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non
+pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à
+Schaunard.
+
+À la fin du déjeuner, Rodolphe demanda la parole.
+
+--Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...
+
+--Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.
+
+--C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.
+
+--De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît
+_l'Écharpe d'Iris_, un journal de modes dont je suis le rédacteur en
+chef; et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une
+heure.
+
+--Diable! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon à donner à
+un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe.
+
+--Vous irez demain, dit Marcel.
+
+--Oh! Non, répondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui.
+Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi,
+si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins.
+
+--Mais tu reviendras? demanda Schaunard.
+
+--Avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre, répondit le
+philosophe, qui aimait les images excentriques.
+
+Et il sortit avec Rodolphe.
+
+--Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter
+sur l'oreiller du _far niente,_ si j'allais chercher quelque or pour
+apaiser la cupidité de M. Bernard?
+
+--Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours
+déménager?
+
+--Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par
+huissier, coût cinq francs.
+
+--Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez
+vos meubles?
+
+--J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M.
+Bernard.
+
+--Diable! ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en
+garni.
+
+--Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec
+mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs
+aujourd'hui, ni demain, ni après.
+
+--Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée.
+
+--Exhibez, dit Schaunard.
+
+--Voici la situation: légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai
+payé un mois d'avance.
+
+--Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlève
+légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais même
+extralégalement, dit Schaunard.
+
+--De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de
+logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.
+
+--Voilà, fit Schaunard.
+
+--Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.
+
+--Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.
+
+--Vous dites?
+
+--Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.
+
+--Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel; restez
+avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.
+
+--Et les termes? dit Schaunard.
+
+--Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine
+fois ce sera votre tour. Réfléchissez.
+
+--Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui
+m'est agréable; j'accepte d'emblée: au fait, la peinture et la musique
+sont soeurs.
+
+--Belles-soeurs, dit Marcel.
+
+En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés.
+
+Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.
+
+--Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre à
+dîner à la compagnie.
+
+--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit
+Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans
+l'oeil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire
+indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.
+
+--Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le
+caissier de _l'Écharpe d'Iris_, sous le prétexte que j'en avais besoin
+pour me faire vacciner.
+
+--C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui
+n'ai pas étrenné, c'est humiliant.
+
+--En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner.
+
+--Et moi aussi, dit Colline.
+
+--Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera
+celui qui payera la carte.
+
+--Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à
+vous offrir pour vous tirer d'embarras.
+
+--Voyons!
+
+--Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper.
+
+--Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le
+philosophe.
+
+--C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.
+
+Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue dauphine,
+célèbre par ses garçons littéraires et son _ayoli_. Comme il fallait
+faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La
+connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard
+avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le
+drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils
+avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils
+s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous
+dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égaye sans
+blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point
+laissé de place vide dans leur coeur, facile à mettre en émoi par la vue
+ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour
+aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre
+chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être
+aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait
+ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille
+l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité:
+«Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.»
+
+À la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe
+se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui répondit par un
+petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par
+aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de
+la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.
+
+--Est-il bête ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans
+son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin.
+
+Après le dîner on alla prendre le café à _Momus_, où on avait déjà passé
+la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement
+devint inhabitable pour les autres habitués.
+
+Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé,
+retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'_Élysée_ Schaunard.
+Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les
+autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces
+pyrotechniques; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres
+un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous,
+et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête:
+
+Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour!
+
+Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans
+en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur
+affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café _Momus_,
+où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, et où on les vit pendant
+longtemps revenir assidûment tous les jours.
+
+Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les
+petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et
+n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes
+de la vie de bohème ne sont en effet que des études de moeurs dont les
+héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus
+grand défaut est le désordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse
+que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.
+
+
+
+
+II
+
+_UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE_
+
+
+Schaunard et Marcel, qui s'étaient vaillamment mis à la besogne dès le
+matin, suspendirent tout à coup leur travail.
+
+--Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta négligemment:
+est-ce qu'on ne déjeune pas aujourd'hui.
+
+Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune.
+
+--Depuis quand déjeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'était hier
+jeudi.
+
+Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement
+de l'église:
+
+ «Vendredi chair ne mangeras,
+ Ni autre chose pareillement.»
+
+Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel
+représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui
+se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs
+de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être
+très-philosophique.
+
+En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour
+Marcel.
+
+--C'est trois sous, dit-il.
+
+--Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.
+
+Et il lui ferma la porte au nez.
+
+Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se
+mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la
+célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la
+jubilation:
+
+ Y'avait quat' jeunes gens du quartier,
+ Ils étaient tous les quat' malades;
+ On les a m'nés à l'hôtel-Dieu
+ Eu! Eu! Eu! Eu!
+
+--Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant
+
+ On les a mis dans un grand lit,
+ deux à la tête et deux aux pieds.
+
+--Nous savons ça.
+
+Marcel reprit:
+
+ Ils virent arriver un' petit' soeur,
+ Eur! Eur! Eur! Eur!
+
+--Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes
+d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur
+_l'influence du bleu dans les arts_.
+
+Et il s'approcha de son piano.
+
+Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un
+liquide en ébullition.
+
+Marcel se calma comme par enchantement.
+
+--Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.
+
+C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts
+et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de
+campagne.
+
+--C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet
+ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député
+est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes
+te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.
+
+--Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour
+contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande,
+et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a
+beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux
+dîner aujourd'hui, voilà.
+
+--Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait
+pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami.
+Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet
+de débardeur.
+
+--J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.
+
+--Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et
+qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont _cloués_ et
+_surcloués_?
+
+--Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.
+
+--J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de
+mon cousin; et c'était au commencement de janvier.
+
+--Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il
+ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de
+faire mon premier pas dans le monde.
+
+--À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à
+faire du chagrin à son ami, et des bottes?
+
+Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de
+deux heures il rentrait chargé d'un faux col.
+
+--Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.
+
+--Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il
+y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.
+
+--Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des
+effets, que diable!
+
+--Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux
+chambres.
+
+Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé:
+
+Un pantalon écossais,
+
+Un chapeau gris,
+
+Une cravate rouge,
+
+Un gant jadis blanc,
+
+Un gant noir.
+
+--Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu
+seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est
+coloriste!
+
+Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.
+
+Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!
+
+L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans
+laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara.
+
+--De _Garrick_ en _Syllabe_, dit son ironique compagnon: celle-ci est
+pointue et l'autre est carrée.
+
+--Ça ne se verra pas, je les vernirai.
+
+--C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.
+
+--Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je
+donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!
+
+Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.
+
+--Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.
+
+--C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer.
+
+--Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui
+sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre
+talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux
+colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes,
+je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je
+suis venu vous trouver.
+
+--Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à
+monsieur...
+
+--M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de
+l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde
+nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.
+
+--Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en
+s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir
+votre portrait?
+
+--À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un
+portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres,
+ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de
+milieu.
+
+Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait
+affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son
+portrait fût peint avec des couleurs fines.
+
+--Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur
+monsieur désire-t-il son portrait?
+
+--Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt.
+Mais dans quel prix ça va-t-il?
+
+--De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante
+avec.
+
+--Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs.
+
+--C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus
+chères à différentes époques.
+
+--Tiens! C'est donc comme le sucre?
+
+--Absolument.
+
+--Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.
+
+--Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans
+lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui
+serait flatteur.
+
+--Ma foi, vous avez raison.
+
+--Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire
+éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.
+
+--As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille.
+
+--Quoi?
+
+--Il a un habit noir.
+
+--Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.
+
+--Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne
+faudrait pas tarder, car je pars prochainement.
+
+--J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris.
+Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne
+séance avancera la besogne.
+
+--Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières,
+dit M. Blancheron.
+
+--Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure...
+reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose,
+nous allons commencer.
+
+--Ôter mon habit! Pourquoi faire?
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre
+famille?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume
+d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.
+
+--Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.
+
+--Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son
+modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout
+d'abord hésiter l'honnête provincial.
+
+--Ce vêtement est bien singulier, dit-il.
+
+--Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a
+fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son
+élève.
+
+--Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron.
+
+--Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je
+renie mes dieux.
+
+--Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de
+chambre qui avait une si noble origine.
+
+--Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard à son ami
+avec un clignement d'yeux significatif.
+
+--Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le
+Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?
+
+--Je tâcherai! mais ce n'est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de
+retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi
+quelque chose dans tes poches.
+
+--Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.
+
+Il s'habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit
+par la seconde porte de l'atelier.
+
+Schaunard s'était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait
+venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il
+n'avait pas dîné. Il en fit la remarque au peintre.
+
+--Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce
+soir. Pourtant j'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain,
+dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait
+la ressemblance.
+
+Il se mit à l'oeuvre.
+
+--Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger.
+Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous
+voudrons.
+
+Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.
+
+--Je partage votre idée, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime à
+croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie à table.
+
+Schaunard s'inclina.
+
+--Allons, se dit-il à lui-même, c'est un brave homme, un véritable
+envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son
+amphitryon.
+
+--Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment
+celui-ci.
+
+--Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les
+escaliers quatre à quatre.
+
+Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu
+dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique.
+
+--Du bordeaux à l'ordinaire.
+
+--Qu'est-ce qui payera?
+
+--Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous
+verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi, tâchez de vous distinguer, et que
+nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine
+surtout.
+
+ * * * * *
+
+À huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin d'épancher dans le
+sein d'un ami ses idées sur l'industrie sucrière, et il récita à
+Schaunard la brochure qu'il avait écrite.
+
+Celui-ci l'accompagna sur le piano.
+
+À dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se
+tutoyaient. À onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et
+firent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur
+fortune.
+
+À minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils
+fondaient en pleurs. Et il y avait déjà un demi-pouce d'eau dans
+l'atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du
+superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement
+vides.
+
+Il voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s'il
+voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.
+
+--Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de
+noisettes. Moi qui lui apportais à dîner!
+
+
+
+
+III
+
+_LES AMOURS DE CARÊME_
+
+
+Un soir de carême, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec
+l'intention de travailler. Mais à peine se fut-il mis à table et eut-il
+trempé sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit
+singulier; et, appliquant l'oreille à l'indiscrète cloison qui le
+séparait de la chambre voisine, il écouta et distingua parfaitement un
+dialogue alterné de baisers et autres amoureuses onomatopées.
+
+--Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard...
+et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Roméo bien
+après le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit.
+Et, prenant son chapeau, il sortit.
+
+En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier
+emprisonnée à demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut
+tellement effarouchée qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir
+tirer le cordon.
+
+--Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments où les portières
+redeviennent des femmes.
+
+En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une
+cuisinière en sortie qui se donnaient la main et échangeaient les arrhes
+de l'amour.
+
+--Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et à sa
+robuste compagne, voilà des hérétiques qui ne songent guère que nous
+sommes dans le carême.
+
+Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le
+voisinage.
+
+--Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soirée à dire
+du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...
+
+Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebâilla à demi, et
+un jeune homme simplement vêtu d'un lorgnon et d'une chemise se
+présenta.
+
+--Je ne peux pas te recevoir, dit-il à Rodolphe.
+
+--Pourquoi? demanda celui-ci.
+
+--Tiens! dit Marcel en désignant une tête féminine qui venait
+d'apparaître derrière un rideau: voici ma réponse.
+
+--Elle n'est pas belle, répondit Rodolphe auquel on venait de refermer
+la porte sur le nez. Ah çà, se dit-il quand il fut dans la rue, que
+faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps à dire du mal
+de Marcel.
+
+En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu
+fréquentée, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait
+mélancoliquement en mâchant des rimes entre ses dents.
+
+--Hé! Hé! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue?
+Tiens, Colline!
+
+--Tiens, Rodolphe! Où vas-tu?
+
+--Chez toi.
+
+--Tu ne m'y trouveras pas.
+
+--Qu'est-ce que tu fais là?
+
+--J'attends.
+
+--Et qu'est-ce que tu attends?
+
+--Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand
+on a vingt ans, qu'il y a des étoiles au ciel et des chansons dans
+l'air?
+
+--Parle en prose.
+
+--J'attends une femme.
+
+--Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant.
+Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne
+pourrais-je faire un pas sans me heurter à des amoureux? Cela est
+immoral et scandaleux. Que fait donc la police?
+
+Comme le Luxembourg était encore ouvert, Rodolphe y entra pour abréger
+son chemin. Au milieu des allées désertes, il voyait souvent fuir devant
+lui, comme effrayés par le bruit de ses pas, des couples mystérieusement
+enlacés et cherchant, comme dit un poëte: la double volupté du silence
+et de l'ombre.
+
+--Voilà, dit Rodolphe, une soirée qui a été copiée dans un roman. Et
+cependant, pénétré malgré lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un
+banc et regarda sentimentalement la lune.
+
+Au bout de quelque temps, il était entièrement sous le joug d'une fièvre
+hallucinée. Il lui sembla que les dieux et les héros de marbre qui
+peuplent le jardin quittaient leurs piédestaux pour s'en aller faire la
+cour aux déesses et héroïnes leurs voisines; et il entendit
+distinctement le gros Hercule faire un madrigal à la Velléda, dont la
+tunique lui parut singulièrement raccourcie.
+
+Du banc où il était assis, il aperçut le cygne du bassin qui se
+dirigeait vers une nymphe d'alentour.
+
+--Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voilà
+Jupiter qui va au rendez-vous de Léda. Pourvu que le gardien ne les
+surprenne pas!
+
+Puis il se prit le front dans les mains et s'enfonça plus avant les
+aubépines du sentiment.
+
+Mais, à ce beau moment de son rêve, Rodolphe fut subitement réveillé par
+un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule.
+
+--Il faut sortir, monsieur, dit-il.
+
+--C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes,
+j'aurais dans le coeur plus de _vergiss-meinnicht_ qu'il n'y en a sur
+les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.
+
+Et, prenant sa course, il sortit en toute hâte du Luxembourg, fredonnant
+à voix basse une romance sentimentale, qui était pour lui la
+marseillaise de l'amour.
+
+Une demi-heure après, ne sais comment, il était au _Prado_, attablé
+devant du punch et causant avec un grand garçon célèbre par son nez,
+qui, par un singulier privilége, est aquilin de profil et camard de
+face; un maître nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez
+d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et
+être utile à son ami.
+
+--Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous êtes
+amoureux?
+
+--Oui, mon cher... ça m'a pris tout à l'heure, subitement, comme un
+grand mal de dents qu'on aurait au coeur.
+
+--Passez-moi le tabac, dit Alexandre.
+
+--Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne
+rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai
+eu l'idée d'entrer dans le Luxembourg, où j'ai vu toutes sortes de
+fantasmagories; ça m'a remué le coeur extraordinairement; il m'y pousse
+des élégies; je bêle et je roucoule; je me métamorphose moitié agneau,
+moitié pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des
+plumes.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatienté, vous me
+faites poser, vous.
+
+--Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-à-dire
+non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose.
+Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il
+faut que vous m'aidiez à trouver une femme... nous allons faire le tour
+du bal, et la première que je vous montrerai, vous irez lui dire que je
+l'aime.
+
+--Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-même? répondit Alexandre
+avec sa superbe basse nasale.
+
+--Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout à fait oublié
+comment on s'y prend pour dire ces choses-là. De tous mes romans
+d'amour, ce sont mes amis qui ont écrit la préface, et quelques-uns même
+le dénoûment. Je n'ai jamais su commencer.
+
+--Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai
+vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-être lui
+convenir.
+
+--Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle eût des gants blancs et
+des yeux bleus.
+
+--Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez
+qu'on ne peut pas avoir tout à la fois... cependant, allons dans le
+quartier de l'aristocratie.
+
+--Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon où se tiennent les
+élégantes du lieu, en voici une qui paraît bien douce... et il indiquait
+une jeune fille assez élégamment mise qui se tenait dans un coin.
+
+--C'est bon! répondit Alexandre, restez un peu en arrière; je vais lui
+lancer pour vous le brûlot de la passion. Quand il faudra venir... je
+vous appellerai.
+
+Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en
+temps, partait en joyeux éclats de rire et finit par lancer à Rodolphe
+un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagné la cause.
+
+--Allez donc, dit Alexandre, la victoire est à nous, la petite n'est
+sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naïf pour commencer.
+
+--Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.
+
+--Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous
+asseoir près d'elle.
+
+--Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place à ses
+côtés, comme votre ami est drôle, il parle comme un cor de chasse.
+
+--C'est qu'il est musicien, répondit Rodolphe.
+
+Deux heures après, Rodolphe et sa compagne étaient arrêtés devant une
+maison de la rue Saint-Denis.
+
+--C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.
+
+--Eh bien, chère Louise, quand vous reverrai-je, et où?
+
+--Chez vous, demain soir, à huit heures.
+
+--Bien vrai?
+
+--Voilà ma promesse, répondit Louise en tendant ses joues fraîches à
+Rodolphe qui mordit à même dans ces beaux fruits mûrs de jeunesse et de
+santé. Rodolphe rentra chez lui _ivre fou_.
+
+--Ah! dit-il en parcourant sa chambre à grands pas, ça ne peut pas se
+passer comme ça; il faut que je fasse des vers.
+
+Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de
+feuilles de papier en tête desquelles s'étalait avec majesté cet
+alexandrin solitaire:
+
+Ô l'amour! Ô l'amour! Prince de la jeunesse!
+
+Ce jour-là, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'était
+réveillé de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva
+sur-le-champ.
+
+--Ah! s'écria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze
+heures d'attente... avec quoi combler ces douze éternités?...
+
+Et comme son regard était tombé sur son bureau, il lui sembla voir
+frétiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?
+
+--Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester
+ici, ça pue l'encre.
+
+Il fut s'installer dans un café où il était sûr de ne point rencontrer
+d'amis.
+
+--Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient
+d'avance mon idéal.
+
+Après un repas très-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans
+un wagon.
+
+Au bout d'une demi-heure, il était dans les bois de Ville-D'Avray.
+
+Rodolphe se promena toute la journée, lâché à travers la nature
+rajeunie, et ne revint à Paris qu'au tomber de la nuit.
+
+Après avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son
+idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup
+de ne pouvoir s'habiller en blanc.
+
+De sept à huit heures, il fut en proie à la fièvre aiguë de l'attente.
+Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours
+qui les avaient charmés. Puis, suivant son habitude, il rêva déjà une
+grande passion, un amour en dix volumes, un véritable poëme lyrique avec
+clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules,
+jalousies, soupirs, et le reste. Et il en était ainsi chaque fois que le
+hasard amenait une femme à sa porte, et pas une ne l'avait quitté sans
+emporter au front une auréole et au cou un collier de larmes.
+
+--Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses
+amis.
+
+Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses écoles qu'il
+avait commises n'avaient pu le guérir. Il attendait toujours une femme
+qui voulût bien poser en idole, un ange en robe de velours à qui il
+pourrait tout à son aise adresser des sonnets écrits sur feuilles de
+saule.
+
+Enfin, Rodolphe entendit sonner «l'heure sainte;» et comme le dernier
+coup résonnait sur le timbre de métal, il crut voir l'_Amour_ et la
+_Psyché_ qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albâtre.
+
+Au même moment on frappa deux coups timides à la porte. Rodolphe alla
+ouvrir; c'était Louise.
+
+--Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!
+
+Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.
+
+Pendant ce temps, la petite s'était débarrassée de son châle et de son
+chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'éblouissante blancheur des
+draps la fit sourire, et presque rougir.
+
+Louise était plutôt gracieuse que jolie; sa fraîche figure offrait un
+piquant mélange de naïveté et de malice. C'était quelque chose comme un
+motif de Greuze arrangé par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la
+jeune fille était adroitement mise en relief par une toilette qui, bien
+que très-simple, attestait chez elle cette science innée de coquetterie
+que toutes les femmes possèdent, depuis leur premier lange jusqu'à leur
+robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulièrement étudié
+la théorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en
+artiste, une foule de poses séduisantes dont le maniérisme avait
+souvent plus de grâce que le naturel: ses pieds, finement chaussés,
+étaient d'une exiguïté satisfaisante... même pour un romantique épris
+des miniatures andalouses ou chinoises. Quant à ses mains, leur
+délicatesse attestait l'oisiveté. En effet, depuis six mois, elles
+n'avaient plus à redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire,
+Louise était un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie
+et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutôt une nuit, leur nid
+dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques
+jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.
+
+Après avoir causé une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme
+exemple le groupe de l'amour et psyché.
+
+--Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.
+
+--Oui, répondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par
+une contradiction.
+
+--Ils sont bien imités, répondit Louise.
+
+--Hélas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a guère de
+littérature. Je suis sûr qu'elle se borne à l'orthographe du coeur,
+celle qui ne met point d'_s_ au pluriel. Il faudra que je lui achète un
+Lhomond.
+
+Cependant, comme Louise se plaignait d'être gênée dans sa chaussure, il
+l'aida obligeamment à délacer ses bottines.
+
+Tout à coup la lumière s'éteignit.
+
+--Tiens, s'écria Rodolphe, qui donc a soufflé la bougie?
+
+Un joyeux éclat de rire lui répondit.
+
+Quelques jours après, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.
+
+--Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.
+
+--Je fais de la poésie intime, répondit Rodolphe.
+
+Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander à Louise plus que la
+pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les
+sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et
+Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se
+comprenaient-ils guère.
+
+Huit jours après, au même bal où elle avait trouvé Rodolphe... Louise
+rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et à
+la fin de la soirée il la reconduisit chez lui.
+
+C'était un étudiant de seconde année, il parlait très-bien la prose du
+plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.
+
+Louise lui demanda du papier et de l'encre, et écrivit à Rodolphe une
+lettre ainsi conçue:
+
+«Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrâse pour la dernière foi.
+Adieu.
+
+«Louise.»
+
+Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumière
+mourut tout à coup.
+
+--Tiens, dit Rodolphe en manière de réflexion, c'est la bougie que j'ai
+allumée le soir où Louise est venue: elle devait finir avec notre
+liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il
+avec un accent moitié dépit, moitié regret, et il déposa le billet de sa
+maîtresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de
+ses amours.
+
+Un jour, étant chez Marcel, Rodolphe ramassa à terre, pour allumer sa
+pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'écriture et
+l'orthographe de Louise.
+
+--J'ai, dit-il à son ami, un autographe de la même personne; seulement,
+il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve
+pas qu'elle m'aimait mieux que toi?
+
+--Ça prouve que tu es un niais, lui répondit Marcel: les blanches
+épaules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.
+
+
+
+
+IV
+
+_ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ_
+
+
+Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait
+depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de
+son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher;
+son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fréquemment à
+l'auberge de la Belle-Étoile.
+
+Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au
+milieu de ces pénibles traverses, c'était sa bonne humeur, et le
+manuscrit du _Vengeur_, drame qui avait fait des stations dans tous les
+lieux dramatiques de Paris.
+
+Un jour, Rodolphe, conduit au _violon_ pour cause de chorégraphie trop
+macabre, se trouva nez à nez avec un oncle à lui, le sieur Monetti,
+poêlier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait
+pas vu depuis une éternité.
+
+Touché des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'améliorer sa
+position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas
+d'une ascension de six étages.
+
+Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous
+voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous
+n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et
+belle vue.
+
+Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux
+poêles, de fourneaux économiques, quand on n'y fait pas de feu surtout,
+d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule
+d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un
+hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de
+jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobêche, et divers
+autres objets d'art et de fantaisie.
+
+Quant à la seconde pièce, le balcon, deux cyprès nains, mis en pots, la
+transforment en parc pour la belle saison.
+
+Au moment où nous entrons, l'hôte du lieu, jeune homme habillé en turc
+d'opéra-comique, achève un repas dans lequel il viole effrontément la
+loi du prophète, ainsi que l'indique la présence d'un ex-jambonneau et
+d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas terminé, le jeune
+turc s'étendit à l'orientale sur le carreau, et se mit à fumer
+nonchalamment un narguillé marqué J G. Tout en s'abandonnant à la
+béatitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos
+d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute répondu à
+ses caresses s'il n'eût aussi été en terre cuite.
+
+Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la
+porte de la chambre s'ouvrit, donnant entrée à un personnage qui, sans
+mot dire, alla droit à l'un des poêles servant de secrétaire, ouvrit la
+porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considéra avec
+attention.
+
+--Comment, s'écria le nouveau venu avec un fort accent piémontais, tu
+n'as pas achevé encore le chapitre des Ventouses?
+
+--Permettez, mon oncle, répondit le turc, le chapitre des ventouses est
+un des plus intéressants de votre ouvrage, et demande à être étudié avec
+soin. Je l'étudie.
+
+--Mais, malheureux, tu me dis toujours la même chose. Et mon chapitre
+des calorifères, où en est-il?
+
+--Le calorifère va bien. Mais, à propos, mon oncle, si vous pouviez me
+donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite
+Sibérie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomètre
+au-dessous de zéro, rien qu'en le regardant.
+
+--Comment, tu as déjà consumé un fagot?
+
+--Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vôtre était bien
+petit.
+
+--Je t'enverrai une bûche économique. Ça garde la chaleur.
+
+--C'est précisément pourquoi ça n'en donne pas.
+
+--Eh bien! dit le piémontais en se retirant, je te ferai monter un petit
+cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifères pour demain.
+
+--Quand j'aurai du feu, ça m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de
+renfermer à double tour. Si nous faisions une tragédie, ce serait ici le
+moment de faire apparaître le confident. Il s'appellerait Noureddin ou
+Osman, et d'un air à la fois discret et protecteur il s'avancerait
+auprès de notre héros, et lui tirerait adroitement les vers du nez à
+l'aide de ceux-ci:
+
+ Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,
+ À votre auguste front, pourquoi cette pâleur?
+ Allah se montre-t-il à vos desseins contraire?
+ Ou le farouche Ali, par un ordre sévère,
+ A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos voeux,
+ Éloigné la beauté qui sut charmer vos yeux?
+
+Mais nous ne faisons pas de tragédie, et, malgré le besoin que nous
+avons d'un confident, il faut nous en passer.
+
+Notre héros n'est point ce qu'il paraît être, le turban ne fait pas le
+turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle,
+pour lequel il rédige actuellement un manuel du _Parfait Fumiste_. En
+effet, M. Monetti, passionné pour son art, avait consacré ses jours à la
+fumisterie. Ce digne piémontais avait arrangé pour son usage une maxime
+faisant à peu près pendant à celle de Cicéron, et dans ses beaux moments
+d'enthousiasme, il s'écriait: _Nascuntur poê... liers_. Un jour, pour
+l'utilité des races futures, il avait songé à formuler un code théorique
+des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il
+avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de
+ses idées dans la forme qui pût les faire comprendre. Rodolphe était
+nourri, couché, logé, etc... et devait, à l'achèvement du _Manuel_,
+recevoir une gratification de cent écus.
+
+Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti
+lui avait généreusement fait une avance de cinquante francs. Mais
+Rodolphe, qui n'avait point _vu_ une pareille somme depuis près d'un an,
+était sorti à moitié fou, accompagné de ses écus, et il resta trois
+jours dehors: le quatrième il rentrait, seul!
+
+Monetti, qui avait hâte de voir achever son _manuel_, car il comptait
+obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et
+pour le forcer à travailler, en l'empêchant de sortir, il lui enleva ses
+vêtements et lui laissa en place le déguisement sous lequel nous l'avons
+vu tout à l'heure.
+
+Cependant, le fameux _Manuel_ n'en allait pas moins _piano, piano,_
+Rodolphe manquant absolument des cordes nécessaires à ce genre de
+littérature. L'oncle se vengeait de cette indifférence paresseuse en
+matière de cheminées, en faisant subir à son neveu une foule de misères.
+Tantôt il lui abrégeait ses repas, et souvent il le privait de tabac à
+fumer.
+
+Un dimanche, après avoir péniblement sué sang et encre sur le fameux
+chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brûlait les
+doigts, et s'en alla se promener dans son parc.
+
+Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait
+hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir à toutes les
+fenêtres une figure de fumeur.
+
+Au balcon doré d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mâchait
+entre ses dents le panatellas aristocratique. Un étage au-dessus, un
+artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin
+qui brûlait dans une pipe à bouquin d'ambre. À la fenêtre d'un
+estaminet, un gros allemand faisait mousser la bière et repoussait avec
+une précision mécanique les nuages opaques s'échappant d'une pipe de
+cudmer. D'un autre côté, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrières
+passaient en chantant, le _brûle-gueule_ aux dents. Enfin, tous les
+autres piétons qui emplissaient la rue fumaient.
+
+--Hélas! disait Rodolphe avec envie, excepté moi et les cheminées de mon
+oncle, tout le monde fume à cette heure dans la création.
+
+Et Rodolphe, le front appuyé sur la barre du balcon, songea combien la
+vie était amère.
+
+Tout à coup un éclat de rire sonore et prolongé se fit entendre
+au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'où
+sortait cette fusée de folle joie, et il _s'aperçut_ qu'il avait été
+aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur: Mademoiselle
+Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg.
+
+Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses
+doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac
+blond qu'elle tirait d'un sac en velours brodé.
+
+--Oh! La belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration
+contemplative.
+
+--Quel est cet _Ali-Baba_? pensait de son côté Mademoiselle Sidonie.
+
+Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec
+Rodolphe, qui, de son côté, cherchait à en faire autant.
+
+--Ah! Mon Dieu! s'écria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à
+elle-même; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.
+
+--Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe
+en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques
+roulées dans du papier.
+
+--Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette.
+
+--Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger
+service que _mon bon ange_ m'a permis de vous rendre, oserais-je vous
+demander?...
+
+--Comment! Il demande déjà! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec
+plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien
+agréables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tête vers
+Rodolphe: que désirez-vous?
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de
+tabac; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement...
+
+--Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la
+peine de descendre un étage.
+
+--Hélas! Cela ne m'est point possible... je suis enfermé; mais il me
+reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe.
+
+Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la
+terrasse, où Mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec abondance.
+Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection, à l'ascension
+de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.
+
+--Ah! mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé
+meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!
+
+Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition,
+mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.
+
+--Vous me flattez! Crut-elle devoir répondre.
+
+--Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les
+trois Grâces.
+
+--Décidément, _Ali-Baba_ est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que
+vous êtes vraiment turc? demanda-t-elle à Rodolphe.
+
+--Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité; je suis auteur
+dramatique, madame.
+
+--Et moi artiste, reprit Sidonie.
+
+Puis elle ajouta:
+
+--Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et
+passer la soirée chez moi?
+
+--Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le
+ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous
+le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetti,
+poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire.
+
+--Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien
+ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. À
+l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces
+d'un _judas_ qui existait et a été condamné depuis: trouvez le moyen
+d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez
+nous, nous serons presque ensemble...
+
+Rodolphe se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Après cinq minutes de travail,
+une communication était établie entre les deux chambres.
+
+--Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de
+place pour que je puisse vous passer mon coeur.
+
+--Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez
+vous, je vais vous passer les plats.
+
+Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle
+et le remonta chargé de comestibles, puis le poëte et l'artiste se
+mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe
+dévorait le pâté, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.
+
+--Hélas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas,
+grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même
+la fringale de mon coeur, qui est à jeûne depuis si longtemps?
+
+--Pauvre garçon! dit Sidonie.
+
+Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de Rodolphe sa
+main, que celui-ci _ganta_ de baisers.
+
+--Ah! s'écria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire
+comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains.
+
+Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe
+parla du _Vengeur_, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture.
+Penché au bord du trou, Rodolphe commença à déclamer son drame à
+l'actrice, qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un
+fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidonie déclara _le
+Vengeur_ un chef-d'oeuvre; et, comme elle était un peu _maîtresse_ au
+théâtre, elle promit à Rodolphe de lui faire recevoir sa pièce.
+
+Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre
+dans le corridor son pas léger comme celui du _Commandeur_. Rodolphe
+n'eut que le temps de fermer le judas.
+
+--Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi
+depuis un mois.
+
+--Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis
+riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents
+francs à une académie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes
+_affaires_, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.
+
+--Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.
+
+--Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes _affaires_. Je
+ne peux pas sortir dans cet équipage...
+
+--Tu ne sortiras que lorsque mon _manuel_ sera terminé, dit l'oncle, en
+enfermant Rodolphe à double tour.
+
+Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps sur le parti qu'il avait
+à prendre... Il attacha solidement à son balcon une couverture
+transformée en corde à noeuds; et, malgré le péril de la tentative, il
+descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de
+Mademoiselle Sidonie.
+
+--Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses
+carreaux.
+
+--Silence, répondit-il, ouvrez...
+
+--Que voulez-vous? Qui êtes-vous?
+
+--Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du _Vengeur_, et je viens
+rechercher mon coeur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le
+judas.
+
+--Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!
+
+--Écoutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il
+venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me
+sourient... que l'amour fasse comme elles!...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait
+fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'échapper de la maison de son oncle...
+il courut chez le correspondant de l'académie des jeux floraux recevoir
+une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce
+que vivent les roses.
+
+Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu,
+d'assister à la première représentation du _Vengeur_. Grâce au talent de
+Mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta
+quarante francs à son auteur.
+
+Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait
+avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du
+bois de Boulogne, sur la cinquième branche.
+
+
+
+
+V
+
+_L' ÉCU DE CHARLEMAGNE_
+
+
+Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration
+Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un
+billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère
+et véritable:
+
+ M.
+
+ «MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de
+ venir passer la soirée chez eux, samedi prochain, veille de noël.»
+ On rira!
+
+ _P.-S._ nous n'avons qu'un temps à vivre!!
+
+ Programme de la fête.
+
+ À 7 heures, ouverture des salons; conversation vive et animée.
+
+ À 8 heures, entrée et promenade dans les salons des spirituels
+ auteurs de la _montagne en couches_, comédie refusée au théâtre de
+ l'Odéon.
+
+ À 8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingué,
+ exécutera sur le piano l'_Influence du bleu dans les arts_,
+ symphonie imitative.
+
+ À 9 heures, première lecture du mémoire sur l'abolition de la peine
+ de la tragédie.
+
+ À 9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique,
+ et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de
+ métapolitique comparées. Afin d'éviter toute collision entre les
+ deux antagonistes, ils seront attachés l'un et l'autre.
+
+ À 10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premières
+ amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano.
+
+ À 10 heures et demie, deuxième lecture du mémoire sur l'abolition
+ de la peine de la tragédie.
+
+ À 11 heures, récit d'une chasse au casoar, par un prince étranger.
+
+ Deuxième partie.
+
+ À minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux,
+ et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napoléon et de
+ Voltaire dans les Champs Élysées. M. Rodolphe improvisera également
+ un parallèle entre l'auteur de _Zaïre_ et l'auteur de la _Bataille
+ d'Austerlitz_.
+
+ À minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement déshabillé,
+ imitera les jeux athlétiques de la 4e olympiade.
+
+ À une heure du matin, troisième lecture du Mémoire sur l'abolition
+ de la peine de la tragédie, et quête au profit des auteurs
+ tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.
+
+ À 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui
+ se prolongeront jusqu'au matin.
+
+ À 6 heures, lever du soleil, et choeur final. Pendant toute la
+ durée de la fête, des ventilateurs joueront.
+
+ _N.-B._ toute personne qui voudrait lire ou réciter des vers sera
+ immédiatement mise hors des salons et livrée entre les mains de la
+ police; on est également prié de ne pas emporter les bouts de
+ bougie.
+
+Deux jours après, des exemplaires de cette lettre étaient en circulation
+dans les troisièmes dessous de la littérature et des arts, et y
+déterminaient une profonde rumeur.
+
+Cependant, parmi les invités, il s'en trouvait quelques-uns qui
+mettaient en doute les splendeurs annoncées par les deux amis.
+
+--Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai été
+quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne
+pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtrée dans
+des poteries éclectiques.
+
+--Cette fois, dit un autre, ce sera très-sérieux. Marcel m'a montré le
+plan de la fête, et ça promet un effet magique.
+
+--Est-ce que vous aurez des femmes?
+
+--Oui, Phémie, Teinturière a demandé à être reine de la fête, et
+Schaunard doit amener des dames du monde.
+
+Voici, en quelques mots, l'origine de cette fête qui causait une si
+grande stupéfaction dans le monde bohémien qui vit au delà des ponts.
+Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annoncé ce somptueux
+gala, qui devait toujours avoir lieu _samedi prochain;_ mais des
+circonstances pénibles avaient forcé leur promesse à faire le tour de
+cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en étaient arrivés à ne pouvoir
+faire un pas sans se heurter à quelque ironie de leurs amis, parmi
+lesquels ils s'en trouvait même d'assez indiscrets pour formuler
+d'énergiques réclamations. La chose commençant à prendre le caractère
+d'une _scie_, les deux amis résolurent d'y mettre fin en se liquidant
+des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoyé
+l'invitation plus haut.
+
+--Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus à reculer, nous avons
+brûlé nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver
+les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses.
+
+--Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait répondu Marcel. Et avec
+l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis
+s'endormirent convaincus que leurs cent francs étaient déjà en route; la
+route de l'impossible.
+
+Cependant la surveille du jour désigné pour la fête, et comme rien
+n'était encore arrivé, Rodolphe pensa qu'il serait peut-être plus sûr
+d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure
+serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilité, les deux amis
+modifièrent progressivement les somptuosités du programme qu'ils
+s'étaient imposé.
+
+Et de modification en modification, après avoir fait subir force
+deleatur à l'article gâteaux, après avoir soigneusement revu et diminué
+l'article rafraîchissements, le total des frais se trouva réduit à
+quinze francs.
+
+La question était simplifiée, mais non encore résolue.
+
+--Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands
+moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire relâche cette fois.
+
+--Impossible! reprit Marcel.
+
+--Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le récit de la bataille de
+Studzianka?
+
+--Deux mois à peu près.
+
+--Deux mois, bon, c'est un délai honnête, mon oncle n'aura pas à se
+plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce
+sera cinq francs, ça, c'est sûr.
+
+--Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un _Manoir abandonné,_ au vieux
+Médicis. Ça fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre
+trois tourelles et un moulin, ça ira peut-être à dix francs, et nous
+aurons notre budget.
+
+Et les deux amis s'endormirent, rêvant que la princesse de Belgiojoso
+les priait de changer leurs jours de réception, pour ne point lui
+enlever ses habitués.
+
+Éveillé dès le grand matin, Marcel prit une toile et procéda vivement à
+la construction d'un _Manoir abandonné,_ article qui lui était
+particulièrement demandé par un brocanteur de la place du carrousel. De
+son côté Rodolphe alla rendre visite à son oncle Monetti, qui excellait
+dans le récit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait,
+cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction
+de narrer ses campagnes, moyennant un prêt de quelque argent que le
+vétéran-poêlier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer
+beaucoup d'enthousiasme à l'audition de ses récits.
+
+Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une
+toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son
+oncle; son attitude annonçait une mauvaise nouvelle.
+
+--Eh bien, dit Marcel, as-tu réussi?
+
+--Non, mon oncle est allé voir le musée de Versailles. Et toi?
+
+--Cet animal de Médicis ne veut plus de _Châteaux en ruine;_ il m'a
+demandé un _Bombardement de Tanger._
+
+--Nous sommes perdus de réputation si nous ne donnons pas notre fête,
+murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si
+je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien?
+
+Et tous deux rentrèrent à l'atelier, en proie à de vives inquiétudes.
+
+En ce moment quatre heures sonnaient à la pendule d'un voisin.
+
+--Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe.
+
+--Mais, s'écria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien sûr,
+très-sûr, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein?
+
+--Ni ici ni ailleurs. D'où proviendrait ce reliquat.
+
+--Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On prétend
+que les émigrés cachaient leurs trésors, du temps de Robespierre. Qui
+sait!... Notre fauteuil a peut-être appartenu à un émigré; et puis il
+est si dur, que j'ai souvent eu l'idée qu'il renfermait des métaux...
+Veux-tu en faire l'autopsie?
+
+--Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton où la sévérité se
+mêlait à l'indulgence. Tout à coup Marcel qui avait continué ses
+fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de
+triomphe.
+
+--Nous sommes sauvés, s'écria-t-il, j'étais bien sûr qu'il y avait des
+valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait à Rodolphe une pièce de
+monnaie grande comme un écu et à moitié rongée par la rouille et le
+vert-de-gris.
+
+C'était une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la
+légende heureusement conservée, on pouvait lire la date du règne de
+Charlemagne.
+
+--Ça, ça vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'oeil
+dédaigneux sur la trouvaille de son ami.
+
+--Trente sous bien employés font beaucoup d'effet, répondit Marcel. Avec
+douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes à dix mille
+autrichiens. L'adresse égale le nombre. Je m'en vais changer l'écu de
+Charlemagne chez le père Médicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose à
+vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de
+Jaconowski, le tambour-major russe, ça ferait masse.
+
+--Emporte le tibia. Mais c'est désagréable, il ne va pas rester un seul
+objet d'art ici.
+
+Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien décidé à donner la soirée
+quand même, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique
+qui demeurait à deux pas de chez lui.
+
+--Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualité
+de maître de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et...
+je n'en ai pas... prête-moi le tien.
+
+--Mais, fit Colline en hésitant, en ma qualité d'invité, j'ai besoin de
+mon habit noir aussi, moi.
+
+--Je te permets de venir en redingote.
+
+--Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien.
+
+--Eh bien, écoute, ça peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais
+ne pas venir à ma soirée, et me prêter ton habit noir.
+
+--Tout ça, c'est désagréable; puisque je suis sur le programme, je ne
+peux pas manquer.
+
+--Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Prête-moi
+ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras
+de chemise... tu passeras pour un fidèle domestique.
+
+--Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette.
+Mais enfin, c'est bien désagréable tout ça. Et comme il aperçut Rodolphe
+qui s'était déjà emparé du fameux habit noir, il lui cria:
+
+--Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans.
+
+L'habit de Colline mérite une mention. D'abord cet habit était
+complétement bleu, et c'était par habitude que Colline disait mon habit
+noir. Et comme il était alors le seul de la bande possédant un habit,
+ses amis avaient également la coutume de dire en parlant du vêtement
+officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce vêtement
+célèbre avait une forme particulière, la plus bizarre qu'on pût voir:
+les basques très-longues, attachées à une taille très-courte,
+possédaient deux poches, véritables gouffres, dans lesquelles Colline
+avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait
+éternellement sur lui, ce qui faisait dire à ses amis que, pendant les
+vacances des bibliothèques, les savants et les hommes de lettres
+pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit
+de Colline, bibliothèque toujours ouverte aux lecteurs.
+
+Ce jour-là, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un
+volume in-quarto de Bayle, un traité des facultés hyperphysiques en
+trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et
+l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Quand il en eut débarrassé son
+habit-bibliothèque, il permit à Rodolphe de s'en vêtir.
+
+--Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as
+laissé quelque chose.
+
+--Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oublié de vider la poche aux langues
+étrangères. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire
+Malai et un _Parfait bouvier_ en chinois, sa lecture favorite.
+
+Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet
+avec des pièces de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment,
+Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait à un
+crime.
+
+--Dépêchons-nous, dépêchons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze
+francs demandés... voici comment: j'ai rencontré un antiquaire chez
+Médicis. Quand il a vu ma pièce, il a failli se trouver mal: c'était la
+seule qui manquât à son médailler. Il a envoyé dans tous les pays pour
+combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a
+eu bien examiné mon écu de Charlemagne, il n'a pas hésité un seul moment
+à m'offrir cinq francs. Médicis m'a poussé du coude, son regard a
+complété le reste. Il voulait dire: partageons le bénéfice de la vente
+et je surenchéris; nous avons monté jusqu'à trente francs. J'en ai donné
+quinze au juif, et voilà le reste. Maintenant nos invités peuvent venir,
+nous sommes en mesure de leur donner des éblouissements. Tiens tu as un
+habit noir, toi?
+
+--Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la
+poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de
+_mandchou_, oublié dans la poche aux littératures étrangères.
+
+Sur-le-champ les deux amis procédèrent aux préparatifs. On rangea
+l'atelier; on fit du feu dans le poêle; un châssis de toile, garni de
+bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut placé
+au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on plaça
+devant l'unique fauteuil, qui devait être occupé par le critique
+influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans,
+poëmes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soirée de leur
+présence. Afin d'éviter toute collision entre les différents corps de
+gens de lettres, l'atelier avait été, en outre, disposé en quatre
+compartiments, à l'entrée de chacun desquels, sur quatre écriteaux
+fabriqués en toute hâte, on lisait:
+
+CÔTÉ DES POÈTES.--ROMANTIQUES.
+
+CÔTÉ DES PROSATEURS.--CLASSIQUES.
+
+Les dames devaient occuper un espace pratiqué au centre.
+
+--Ah çà! Mais, ça manque de chaises, dit Rodolphe.
+
+--Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carré qui sont accrochées
+le long du mur. Si nous les cueillions!
+
+--Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer
+des siéges qui appartenaient à quelque voisin.
+
+Six heures sonnèrent; les deux amis allèrent dîner en toute hâte et
+remontèrent procéder à l'éclairage des salons. Ils en demeurèrent
+éblouis eux-mêmes. À sept heures, Schaunard arriva accompagné de trois
+dames qui avaient oublié de prendre leurs diamants et leurs chapeaux.
+L'une d'elles avait un châle rouge, taché de noir. Schaunard la désigna
+particulièrement à Rodolphe.
+
+--C'est une femme très comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute
+des Stuarts a forcée à l'exil; elle vit modestement en donnant des
+leçons d'anglais. Son père a été chancelier sous Cromwell, à ce qu'elle
+m'a dit; faut être poli avec elle; ne la tutoie pas trop.
+
+Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les
+invités qui arrivaient; ils parurent étonnés de voir du feu dans le
+poêle.
+
+L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la
+main avec une grâce toute régence; quand il y eut une vingtaine de
+personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tournée de quelque
+chose.
+
+--Tout à l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arrivée du critique
+influent pour allumer le punch.
+
+À huit heures, tous les invités étaient au complet, et l'on commença à
+exécuter le programme. Chaque divertissement était alterné d'une tournée
+de quelque chose; on a jamais su quoi.
+
+Vers les dix heures on vit apparaître le gilet blanc du critique
+influent; il ne resta qu'une heure et fut très-sobre dans sa
+consommation.
+
+Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait
+très-froid, les invités qui étaient assis tiraient au sort à qui
+jetterait sa chaise au feu.
+
+À une heure tout le monde était debout.
+
+Une aimable gaieté ne cessa point de régner parmi les invités. On n'eut
+aucun accident à regretter, sinon un accroc fait à la poche aux langues
+étrangères de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua
+à la fille du chancelier de Cromwell.
+
+Cette mémorable soirée fut pendant huit jours l'objet de la chronique du
+quartier; et Phémie, Teinturière, qui avait été reine de la fête, avait
+l'habitude de dire en en parlant à ses amies:
+
+--C'était fièrement beau; il y avait de la bougie, ma chère.
+
+
+
+
+VI
+
+_MADEMOISELLE MUSETTE_
+
+
+Mademoiselle Musette était une jolie fille de vingt ans, qui, peu de
+temps après son arrivée à Paris, était devenue ce que deviennent les
+jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie,
+un peu d'ambition et guère d'orthographe. Après avoir fait longtemps la
+joie des soupers du quartier latin, où elle chantait d'une voix
+toujours très-fraîche, sinon très-juste, une foule de rondes
+campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis célébrée
+les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta
+brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs
+cythéréennes du quartier Bréda.
+
+Elle ne tarda pas à devenir une des lionnes de l'aristocratie du
+plaisir, et s'achemina peu à peu vers cette célébrité qui consiste à
+être citée dans les courriers de Paris, ou lithographiée chez les
+marchands d'estampes.
+
+Cependant Mademoiselle Musette était une exception parmi les femmes au
+milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement élégante et
+poétique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe
+et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes
+convoitises pour tout ce qui était beau et distingué; fille du peuple,
+elle n'eut été aucunement dépaysée au milieu des somptuosités les plus
+royales. Mais Mademoiselle Musette, qui était jeune et belle, n'aurait
+jamais voulu consentir à être la maîtresse d'un homme qui ne fût pas
+comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les
+offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le Pérou de
+la Chaussée-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des
+fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en
+répugnance les sots et les niais, quels que fussent leur âge, leur titre
+et leur nom.
+
+C'était donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour,
+adoptait la moitié du célèbre aphorisme de Champfort: «L'amour est
+l'échange de deux fantaisies.» Aussi, jamais ses liaisons n'avaient été
+précédées d'un de ces honteux marchés qui déshonorent la galanterie
+moderne. Comme elle le disait elle-même, Musette jouait franc jeu, et
+exigeait qu'on lui rendît la monnaie de sa sincérité.
+
+Mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n'étaient
+jamais assez durables pour arriver à la hauteur d'une passion. Et la
+mobilité excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait à
+regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter,
+apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une
+perpétuelle alternative de coupés bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de
+cinquième étage, de robes de soie et de robes d'indienne. Ô fille
+charmante! Poëme vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux!
+Coeur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe
+entre-bâillée, ô Mademoiselle Musette! Vous qui êtes la soeur de
+Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset
+pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les
+sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous
+célébrer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre
+jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites:
+
+ C'était un beau jour de printemps
+ Que je me déclarai l'amant,
+ L'amant d'une brunette
+ Au coeur de Cupidon,
+ Portant fine cornette,
+ Posée en papillon.
+
+L'histoire que nous allons raconter est un des épisodes les plus
+charmants de la vie de cette charmante aventurière, qui a jeté tant de
+bonnets par-dessus tant de moulins.
+
+À une époque où elle était la maîtresse d'un jeune conseiller d'état qui
+lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine,
+Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des
+soirées dans son joli salon de la rue de La Bruyère. Ces soirées
+ressemblaient à la plupart des soirées parisiennes, avec cette
+différence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on
+s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le
+même verre servait pour un couple. Rodolphe, qui était l'ami de Musette,
+et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un
+ni l'autre), Rodolphe demanda à Musette la permission de lui amener son
+ami, le peintre Marcel; un garçon de talent, ajouta-t-il, à qui l'avenir
+est en train de broder un habit d'académicien.
+
+--Amenez! dit Musette.
+
+Le soir où ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez
+Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette.
+
+--Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de
+couleur?
+
+--Est-ce que ça blesse l'usage? dit tranquillement Marcel.
+
+--Si ça le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux.
+
+--Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui était à fond bleu, avec
+vignettes représentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que
+je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col;
+et, comme _Mathusalem_ boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur
+de mon linge.
+
+--Comment, dit Rodolphe avec inquiétude, tu vas encore mettre
+_Mathusalem_?
+
+--Hélas! répondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur
+aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai
+reprisé tantôt avec du noir de pêche.
+
+_Mathusalem_ était simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi
+parce que c'était le doyen de sa garde-robe. _Mathusalem_ était fait à
+la dernière mode d'il y a quatre ans, et était en outre d'un vert
+atroce; mais, aux lumières, Marcel affirmait qu'il jouait le noir.
+
+Au bout de cinq minutes, Marcel était habillé; il était mis avec le
+mauvais goût le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde.
+
+M. Casimir Bonjour ne sera jamais si étonné le jour où on lui apprendra
+son élection à l'institut, que ne furent étonnés Marcel et Rodolphe en
+arrivant à la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur
+étonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'était
+brouillée avec son amant le conseiller d'état, avait été délaissée par
+lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses créanciers et par son
+propriétaire, ses meubles avaient été saisis et descendus dans la cour
+de la maison pour être enlevés et vendus le lendemain. Malgré cet
+incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'idée de fausser
+compagnie à ses invités, et ne décommanda point la soirée. Elle fit
+gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pavé, prépara
+tout comme à l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les
+locataires à sa petite fête, à la splendeur de laquelle le bon Dieu
+voulut bien contribuer pour les illuminations.
+
+Cette bouffonnerie eut un succès énorme; jamais les soirées de Musette
+n'avaient eu tant d'entrain et de gaieté; on dansait et on chantait
+encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et
+divans, et force fut alors à la compagnie de se retirer.
+
+Musette reconduisait tout son monde en chantant:
+
+ On en parlera longtemps, la ri ra,
+ De ma soirée de jeudi;
+ On en parlera longtemps, la ri ri.
+
+Marcel et Rodolphe restèrent seuls avec Musette, qui était remontée dans
+son appartement, où il ne restait plus que le lit.
+
+--Ah çà! Mais, dit Musette, ce n'est pas déjà si gai mon aventure; il va
+falloir que j'aille loger à l'hôtel de la belle étoile. Je le connais,
+cet hôtel; il y a furieusement des courants d'air.
+
+--Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais
+vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais...
+
+--Vous n'êtes pas Plutus, mon ami. C'est égal, je vous sais gré de
+l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du
+regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier était vieux. Voilà
+près de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, ça; après le
+bal on soupe, que je soupçonne.
+
+--Soupe-çonnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le
+matin surtout, où il était terrible.
+
+Comme Rodolphe avait gagné quelque argent au lansquenet qui s'était fait
+pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui
+venait d'ouvrir.
+
+Après le déjeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie
+d'aller dormir, parlèrent d'aller achever la journée à la campagne; et
+comme ils se trouvaient près du chemin de fer, ils montèrent dans le
+premier convoi près de partir, qui les descendit à Saint-Germain.
+
+Toute la journée, ils coururent les bois, et ne revinrent à Paris qu'à
+sept heures du soir, et cela malgré Marcel, qui soutenait qu'il ne
+devait être que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que
+le temps était couvert.
+
+Pendant toute la nuit de la fête et tout le reste de la journée, Marcel,
+dont le coeur était un salpêtre qu'un seul regard allumait, s'était
+épris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour _colorée_,
+comme il disait à Rodolphe. Il avait été jusqu'à proposer à la belle
+fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le
+produit de la vente de son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_.
+aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment où il faudrait se
+séparer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et
+divers autres accessoires, se bornait à le repousser doucement toutes
+les fois qu'il voulait pénétrer dans son coeur avec effraction.
+
+En arrivant à Paris, Rodolphe avait laissé son ami avec la jeune fille,
+qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu'à sa porte.
+
+--Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai
+votre portrait.
+
+--Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse,
+puisque je n'en aurai peut-être plus demain; mais j'irai vous voir, et
+je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait
+déménager au travers sans payer.
+
+--Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel.
+
+--Pas si longtemps, dit Musette en riant.
+
+--Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est
+la déesse de la gaieté. Je ferai deux trous à mon habit.
+
+Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'épaule:
+c'était Mademoiselle Musette.
+
+--Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, êtes-vous chevalier français?
+
+--Je le suis: Rubens et ma dame, voilà ma devise.
+
+--Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit
+Musette, qui était un peu teintée de littérature, bien qu'elle se livrât
+sur la grammaire à d'horribles Saint-Barthélemy; mon propriétaire a
+emporté la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir:
+comprenez-vous?
+
+--Je comprends, dit Marcel en offrant son bras à Musette. Il la
+conduisit à son atelier, situé quai aux fleurs.
+
+Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour
+dire à Marcel en lui serrant la main:
+
+--Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis.
+
+--Ô Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu émue,
+vous êtes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi,
+je m'en vais.
+
+--Pourquoi? dit Musette, les yeux presque fermés; je n'ai point peur, je
+vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre
+canapé.
+
+--Mon canapé est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cardés. Je
+vous donne l'hospitalité chez moi, et je vais aller la demander pour moi
+à un ami qui demeure là sur mon carré; c'est plus prudent, dit-il. Je
+tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous
+dix-huit, ô Musette... et je m'en vais. Bonsoir.
+
+Le lendemain matin, à huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de
+fleurs qu'il avait été acheter au marché. Il trouva Musette qui s'était
+jetée tout habillée sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit
+elle se réveilla et tendit la main à Marcel.
+
+--Brave garçon! Lui dit-elle.
+
+--Brave garçon, répéta Marcel, n'est-il point là un synonyme à ridicule?
+
+--Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au
+lieu de me dire des méchancetés, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs.
+
+--C'est en effet à votre intention que je l'ai monté, dit Marcel.
+Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalité, chantez-moi une de vos
+jolies chansons; l'écho de ma mansarde gardera peut-être quelque chose
+de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.
+
+--Ah çà! mais, vous voulez donc me mettre à la porte? dit Musette. Et si
+je ne veux pas m'en aller, moi? Écoutez, Marcel, je ne monte pas à
+trente-six échelles pour dire ma façon de penser. Vous me plaisez et je
+vous plais. Ça n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-être de la
+graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant
+que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.
+
+--Ah! s'écria Marcel, mais elles seront flétries dans deux jours! Si
+j'avais su, j'aurais pris des immortelles.
+
+ * * * * *
+
+Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient,
+bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde.
+Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun
+avec ses passions antérieures, et Marcel commençait à craindre qu'il ne
+fût amoureux sérieusement de sa maîtresse. Ignorant qu'elle-même
+redoutait fort d'être éprise de lui, il regardait chaque matin l'état
+dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la
+rupture de leur liaison, et il avait grand'peine à s'expliquer leur
+fraîcheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bientôt la clef du mystère:
+une nuit, en se réveillant, il ne trouva plus Musette à côté de lui. Il
+se leva, courut dans la chambre, et aperçut sa maîtresse qui profitait
+chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les empêcher de
+mourir.
+
+
+
+
+VII
+
+_LES FLOTS DU PACTOLE_
+
+
+C'était le 19 mars... et dût-il atteindre l'âge avancé de M.
+Raoul-Rochette, qui a vu bâtir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette
+date, car ce fut ce jour-là même, jour de Saint-Joseph, à trois heures
+de relevée, que notre ami sortait de chez un banquier, où il venait de
+toucher une somme de cinq cents francs en espèces sonnantes et ayant
+cours.
+
+Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Pérou, qui venait
+de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il
+s'était juré à lui-même d'aller à l'économie et de ne faire aucun extra.
+Il avait d'ailleurs à ce sujet des idées extrêmement arrêtées, et disait
+qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du nécessaire;
+c'est pourquoi il ne paya point ses créanciers, et acheta une pipe
+turque, qu'il convoitait depuis longtemps.
+
+Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel,
+qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de
+l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de
+village le jour d'une grande fête. En entendant ce bruit inaccoutumé,
+Marcel pensa que c'était un de ses voisins, grand joueur à la baisse,
+qui passait en revue ses bénéfices d'agio, et il murmura:
+
+--Voilà encore cet intrigant d'à côté qui recommence ses épigrammes. Si
+cela doit durer, je donnerai congé. Il n'y a pas moyen de travailler
+avec un pareil vacarme. Cela donne des idées de quitter l'état d'artiste
+pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du
+monde que son ami Rodolphe était métamorphosé en Crésus, Marcel se remit
+à son tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui était sur le chevalet
+depuis tantôt trois ans.
+
+Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une
+expérience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-même:
+
+--Nous allons bien rire tout à l'heure; ah! Que ça va donc être gai, mon
+Dieu! Et il laissa tomber une pièce de cinq francs à terre.
+
+Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui était sérieux comme un
+article de la _Revue des deux Mondes._
+
+L'artiste ramassa la pièce avec un air très-satisfait et lui fit un
+très-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et était
+fort civil avec les étrangers. Sachant, du reste, que Rodolphe était
+sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait
+réussi dans ses démarches, se borna à en admirer le résultat, sans lui
+demander à l'aide de quels moyens il avait été obtenu.
+
+Il se remit donc sans mot dire à son travail, et acheva de noyer un
+égyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet
+homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pièce de cinq francs. Et
+observant la figure que le peintre allait faire, il se mit à rire dans
+sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait.
+
+Au bruit sonore du métal, Marcel, comme frappé d'une commotion
+électrique, se leva subitement et s'écria:
+
+--Comment! Il y a un second couplet?
+
+Une troisième pièce roula sur le carreau puis une autre, puis une autre
+encore; enfin tout un quadrille d'écus se mit à danser dans la chambre.
+
+Marcel commençait à donner des signes visibles d'aliénation mentale, et
+Rodolphe riait comme le parterre du théâtre-français à la première
+représentation de _Jeanne de Flandre_. Tout à coup, et sans aucuns
+ménagements, Rodolphe fouilla à pleines mains dans ses poches, et les
+écus commencèrent un _steeple chase_ fabuleux. C'était le débordement du
+Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Danaé.
+
+Marcel était immobile, muet, l'oeil fixe; l'étonnement amenait à peu
+près chez lui une métamorphose pareille à celle dont la curiosité rendit
+jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau
+sa dernière pile de cent francs, l'artiste avait déjà tout un côté du
+corps salé.
+
+Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprès de cette orageuse hilarité, les
+tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent semblé des soupirs d'enfant
+à la mamelle.
+
+Ébloui, strangulé, stupéfié par l'émotion, Marcel pensa qu'il rêvait; et
+pour chasser le cauchemar qui l'obsédait, il se mordit le doigt jusqu'au
+sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.
+
+Il s'aperçut alors qu'il était parfaitement éveillé; et voyant qu'il
+foulait l'or à ses pieds, il s'écria, comme dans les tragédies:
+
+--En croirais-je mes yeux!
+
+Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne:
+
+--Donne-moi l'explication de ce mystère.
+
+--Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un.
+
+--Mais encore?
+
+--Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent,
+qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il
+considéra avec respect les cinq cents francs rangés en piles, et il
+pensait en lui-même:
+
+--C'est donc maintenant que je vais réaliser mes rêves?
+
+--Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en
+contemplant les écus qui tremblaient sur la table. J'ai une idée. Je
+vais charger Rodolphe d'acheter mon _Passage de la mer Rouge_. Tout à
+coup Rodolphe prit une pose théâtrale, et, avec une grande solennité
+dans le geste et dans la voix, il dit à l'artiste:
+
+--Écoute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller à tes regards
+n'est point le résultat de viles manoeuvres, je n'ai point trafiqué de
+ma plume, je suis riche mais honnête; cet or m'a été donné par une main
+généreuse, et j'ai fait serment de l'utiliser à acquérir par le travail
+une position sérieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus
+saint des devoirs.
+
+--Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant
+Rodolphe. Ah çà! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'où tires-tu
+cette prose? Des carrières de l'école du bon sens, sans doute?
+
+--Ne m'interromps point et fais trêve à tes railleries, dit Rodolphe,
+elles s'émousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invulnérable
+volonté dont je suis revêtu désormais.
+
+--Voyons, assez de prologue comme cela. Où veux-tu en venir?
+
+--Voici quels sont mes projets. À l'abri des embarras matériels de la
+vie, je vais travailler sérieusement; j'achèverai ma _grande machine_,
+et je me poserai carrément dans l'opinion. D'abord, je renonce à la
+bohème, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et
+j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous
+continuerons à demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme.
+La plus stricte économie présidera à notre existence. En sachant nous
+arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assuré sans
+aucune préoccupation. Mais il faut de l'économie.
+
+--Mon ami, dit Marcel, l'économie est une science qui est seulement à la
+portée des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les
+premiers éléments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six
+francs, nous achèterons les oeuvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un
+économiste très-distingué, et il nous enseignera peut-être la manière de
+pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi?
+
+--Oui, dit Rodolphe, je l'ai achetée vingt-cinq francs.
+
+--Comment! Tu mets vingt-cinq francs à une pipe... et tu parles
+d'économie?...
+
+--Et ceci en est certainement une, répondit Rodolphe: je cassais tous
+les jours une pipe de deux sous; à la fin de l'année, cela constituait
+une dépense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est
+donc en réalité une économie.
+
+--Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouvé celle-là.
+
+En ce moment, une horloge voisine sonna six heures.
+
+--Dînons vite, dit Rodolphe, je veux dès ce soir me mettre en route.
+Mais, à propos de dîner, je fais une réflexion: nous perdons tous les
+jours un temps précieux à faire notre cuisine; or, le temps est la
+richesse du travailleur, il faut donc en être économe. À compter
+d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville.
+
+--Oui, dit Marcel, il y a à vingt pas d'ici un excellent restaurant; il
+est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins
+longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.
+
+--Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou après, nous
+aviserons à adopter une mesure encore plus économique... Au lieu d'aller
+au restaurant, nous prendrons une cuisinière.
+
+--Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui
+sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages
+qui en résulteront. D'abord, notre ménage sera toujours fait: il cirera
+nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tâcherai
+même de lui inculquer le goût des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin.
+De cette façon, à nous deux nous économiserons au moins six heures par
+jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles à notre
+travail.
+
+--Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre idée, moi... mais allons dîner.
+
+Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets
+du restaurant voisin, et continuaient à deviser d'économie.
+
+--Voici quelle est mon idée: si, au lieu de prendre un domestique, nous
+prenions une maîtresse? Hasarda Rodolphe.
+
+--Une maîtresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice
+portée jusqu'à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à
+acheter des couteaux pour nous égorger l'un l'autre. Je préfère le
+domestique; d'abord, cela donne de la considération.
+
+--En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent;
+et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai à rédiger.
+
+Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en
+additionnant la carte qui se montait à quinze francs. Tiens, c'est assez
+cher. Habituellement, nous dînions pour trente sous à nous deux.
+
+--Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de
+souper le soir. À tout prendre, c'est donc une économie.
+
+--Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce
+raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce
+soir?
+
+--Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un
+brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de
+bons conseils. Et toi, où vas-tu, Marcel?
+
+--Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s'il n'a
+pas de restaurations de tableaux à me confier. À propos, donne-moi donc
+cinq francs.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour passer le pont des Arts.
+
+--Ah! Ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle
+s'éloigne de notre principe.
+
+--J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais
+je prendrai un cabriolet.
+
+Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent,
+qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit,
+où ils se retrouvèrent.
+
+--Tiens, tu n'as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel.
+
+--Tu n'as donc point vu Médicis? demanda Rodolphe. Et ils éclatèrent de
+rire.
+
+Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure... le lendemain.
+
+Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complétement métamorphosés.
+Habillés tous deux comme des mariés de première classe, ils étaient si
+beaux, si reluisants, si élégants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans
+la rue, ils hésitaient à se reconnaître l'un l'autre.
+
+Leur système d'économie était, du reste, en pleine vigueur, mais
+l'organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. Ils
+avaient pris un domestique. C'était un grand garçon de trente-quatre
+ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de
+Jocrisse. Du reste, il n'était pas né pour être domestique; et si un de
+ses maîtres lui confiait quelque paquet un peu apparent à porter,
+Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un
+commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualités; ainsi, quand on
+lui donnait un lièvre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme
+il avait été distillateur avant d'être valet, il avait conservé un grand
+amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu'il devait
+à ses maîtres à chercher la composition d'un nouveau vulnéraire
+supérieur, auquel il voulait donner son nom; il réussissait aussi dans
+le brou de noix. Mais où Baptiste n'avait pas de rival, c'était dans
+l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les
+manuscrits de Rodolphe.
+
+Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour
+son tableau du _Passage de la mer Rouge._ À cette proposition, Baptiste
+répondit par un refus absolu et demanda son compte.
+
+--C'est bien, dit Marcel, je vous le réglerai ce soir, votre compte.
+
+Quand Rodolphe rentra, son ami lui déclara qu'il fallait renvoyer
+Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il.
+
+--Il est vrai, répondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.
+
+--Il est bête à faire cuire.
+
+--Il est paresseux.
+
+--Il faut le renvoyer.
+
+--Renvoyons-le.
+
+--Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet.
+
+--Et le brou de noix, donc. Il est le Raphaël du brou de noix.
+
+--Oui; mais il n'est bon qu'à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous
+perdons tout notre temps en discussions avec lui.
+
+--Il nous empêche de travailler.
+
+--Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon _Passage de la mer
+Rouge_ pour le salon. Il a refusé de poser pour pharaon.
+
+--Grâce à lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait
+demandé. Il n'a pas voulu aller à la bibliothèque chercher les notes
+dont j'avais besoin.
+
+--Il nous ruine.
+
+--Décidément, nous ne pouvons pas le garder.
+
+--Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.
+
+--Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je
+fasse son compte.
+
+--Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est
+toi.
+
+--Du tout, c'est toi. Tu t'es chargé de l'intendance générale, dit
+Rodolphe.
+
+--Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.
+
+--Est-ce qu'il n'y en aurait déjà plus? C'est impossible! On ne peut pas
+dépenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons
+fait, avec l'économie la plus absolue, et qu'on se borne au strict
+nécessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait dû dire.) il faut
+vérifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.
+
+--Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est égal,
+consultons les livres de dépense.
+
+Voici le spécimen de cette comptabilité, qui avait été commencée sous
+les auspices de la sainte économie:
+
+--De 19 mars. En recette, 500 fr. En dépense: une pipe turque, 25 fr;
+dîner, 15 fr; dépenses diverses, 40 fr.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces dépenses-là? dit Rodolphe à Marcel qui
+lisait.
+
+--Tu sais bien, répondit celui-ci, c'est le soir où nous ne sommes
+rentrés chez nous que le matin. Du reste, cela nous a économisé du bois
+et de la bougie.
+
+--Après? Continue.
+
+--Du 20 mars. Déjeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dîner, 2 fr; un lorgnon,
+2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu
+besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...
+
+--Tu sais bien que j'avais à faire un compte rendu du salon dans
+_l'Écharpe d'Iris_; il est impossible de faire de la critique de
+peinture sans lorgnon; c'était une dépense légitime. Après?...
+
+--Une canne en jonc...
+
+--Ah! ça, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de
+canne.
+
+--C'est tout ce qu'on a dépensé le 20, fit Marcel sans répondre. Le 21,
+nous avons déjeuné en ville, et dîné aussi, et soupé aussi.
+
+--Nous n'avons pas dû dépenser beaucoup ce jour-là?
+
+--En effet, fort peu... à peine 30 fr.
+
+--Mais à quoi donc, alors?
+
+--Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqué sous la rubrique
+dépenses diverses.
+
+--Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.
+
+--Le 22. C'est le jour d'entrée de Baptiste; nous lui avons donné un
+à-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c;
+pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés
+dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40
+c.
+
+--Ah çà! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on
+remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi
+insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle nécessité de
+racheter des petits chinois? S'ils avaient été à l'eau-de-vie,
+seulement.
+
+--Je suis né généreux, répliqua Marcel, va, continue; jusqu'à présent on
+ne s'est que très-peu éloigné du principe de l'économie.
+
+--Du 23, il n'y a rien de marqué. Du 24, idem. Voilà deux bons jours. Du
+25, donné à Baptiste, à-compte sur ses appointements, 3 fr.
+
+--Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en
+manière de réflexion.
+
+--On lui devra moins, répondit Rodolphe. Continue.
+
+--Du 26 mars, dépenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36
+fr 40 c.
+
+--Qu'est-ce qu'on peut donc avoir acheté de si utile? dit Rodolphe; je
+ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que ça peut donc être?
+
+--Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour où nous sommes
+montés sur les tours notre-dame pour voir Paris à vol d'oiseau...
+
+--Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.
+
+--Oui, mais en descendant nous avons été dîner à Saint-Germain.
+
+--Cette rédaction pèche par la limpidité.
+
+--Du 27, il n'y a rien de marqué.
+
+--Bon! Voilà de l'économie.
+
+--Du 28, donné à Baptiste, à-compte sur ses gages, 6 fr.
+
+--Ah! Cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste.
+Il se pourrait même qu'il nous dût... il faudra voir.
+
+--Du 29. Tiens, on n'a pas marqué le 29; la dépense est remplacée par un
+commencement d'article de moeurs.
+
+--Le 30. Ah! Nous avions du monde à dîner; forte dépense, 30 fr 55 c. Le
+31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dépensé. Tu vois, dit
+Marcel en achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. Le
+total ne fait pas 500 fr.
+
+--Alors, il doit rester de l'argent en caisse.
+
+--On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a
+plus rien. Il n'y a qu'une araignée.
+
+--Araignée du matin, chagrin, fit Rodolphe.
+
+--Où diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterré en voyant
+la caisse vide.
+
+--Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donné à Baptiste.
+
+--Attends donc! s'écria Marcel en fouillant dans le tiroir où il aperçut
+un papier. La quittance du dernier terme! s'écria-t-il.
+
+--Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrivée là?
+
+--Et acquittée, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as payé le
+propriétaire?
+
+--Moi, allons donc! dit Rodolphe.
+
+--Cependant, que signifie...
+
+--Mais je t'assure...
+
+--«Quel est donc ce mystère?» Chantèrent-ils tous deux en choeur sur
+l'air final de _la Dame Blanche_.
+
+Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt.
+
+Marcel lui montra la quittance.
+
+--Ah! Oui, fit Baptiste négligemment, j'avais oublié de vous le dire,
+c'est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez
+sortis. Je l'ai payé, pour lui éviter la peine de revenir.
+
+--Où avez-vous trouvé de l'argent?
+
+--Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai _prise_ dans le tiroir qui était
+ouvert; j'ai même pensé que ces messieurs l'avaient laissé ouvert dans
+cette intention, et je me suis dit: mes maîtres ont oublié de me dire en
+sortant: «Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer,
+il faudra le payer;» et j'ai fait comme si l'on m'avait commandé... sans
+qu'on m'ait commandé.
+
+--Baptiste, dit Marcel avec une colère blanche, vous avez outrepassé nos
+ordres; à compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre
+maison. Baptiste, rendez votre livrée!
+
+Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée et la
+rendit à Marcel.
+
+--C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...
+
+--Et mes gages?
+
+--Comment dites-vous, drôle? Vous avez reçu plus qu'on ne vous devait.
+Je vous ai donné 14 fr en quinze jours à peine. Qu'est-ce que vous
+faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?
+
+--De corde, ajouta Rodolphe.
+
+--Je vais donc rester abandonné, dit le malheureux domestique, sans abri
+pour garantir ma tête!
+
+--Reprenez votre livrée, répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la
+casquette à Baptiste.
+
+--C'est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit
+Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. Où dînerons-nous
+aujourd'hui?
+
+--Nous le saurons demain, répondit Marcel.
+
+
+
+
+VIII
+
+_CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS_
+
+
+Un samedi soir, dans le temps où il n'était pas encore en ménage avec
+Mademoiselle Mimi, qu'on verra paraître bientôt, Rodolphe fit
+connaissance, à sa table d'hôte, d'une marchande à la toilette en
+chambre, appelée Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était
+rédacteur en chef de _l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, journaux de
+fashion, la modiste, dans l'espérance d'obtenir des réclames pour ses
+produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. À ces
+provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d'artifice de madrigaux
+à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant;
+et à la fin du dîner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe
+était poëte, lui donna clairement à entendre qu'elle n'était pas
+éloignée de l'accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda même, sans
+circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.
+
+--Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voilà
+certainement une aimable personne. Elle me paraît avoir de la grammaire
+et une garde-robe assez cossue. Je suis tout disposé à la rendre
+heureuse.
+
+Arrivée à la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de
+Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en
+l'accompagnant dans un quartier aussi éloigné.
+
+--Oh! Madame, répondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'à terre, j'aurais
+désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, afin
+d'avoir plus longtemps le plaisir d'être votre cavalier.
+
+--C'est un peu loin, répondit Laure en minaudant.
+
+--Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe.
+Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue,
+continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure
+eût pu faire résistance.
+
+--Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.
+
+--C'est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour les premiers
+relais doivent être franchis au galop.
+
+--Drôle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.
+
+--Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.
+
+Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux.
+Il se vit ayant à son bras, dans les bals, dans les théâtres et aux
+promenades, Mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles
+ambitionnées par la coquetterie de peau-d'âne.
+
+Le lendemain à onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa
+première pensée fut pour Mademoiselle Laure.
+
+--C'est une femme très-bien, murmura-t-il; je suis sûr qu'elle a été
+élevée à Saint-Denis. Je vais donc enfin connaître le bonheur d'avoir
+une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des
+sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent à _l'Écharpe
+d'Iris_, j'achèterai des gants et je mènerai Laure dîner dans un
+restaurant où on donne des serviettes. Mon habit n'est pas très-beau,
+dit-il en se vêtissant; mais, bah! Le noir, ça habille si bien!
+
+Et il sortit pour se rendre au bureau de _l'Écharpe d'Iris_. En
+traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était
+collée une affiche où on lisait:
+
+AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX À VERSAILLES.
+
+Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une
+impression plus profonde que la vue de cette affiche.
+
+--Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai
+pas trouver d'argent.
+
+Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'écus à Paris est en
+route pour Versailles.
+
+Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme
+s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un
+bienheureux hasard y aurait amené le caissier.
+
+M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti
+immédiatement.
+
+--Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau.
+
+--Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon
+rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures
+pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de
+Boulogne. En route!
+
+Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il
+appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une
+tentative.
+
+--Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier;
+c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui
+emprunterai cinq francs.
+
+--Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous
+arrivez bien; j'ai un petit service à vous demander.
+
+--Comme ça se trouve! Pensa le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_.
+
+--Étiez-vous à l'Odéon, hier?
+
+--Je suis toujours à l'Odéon.
+
+--Vous avez vu la pièce nouvelle, alors?
+
+--Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi.
+
+--C'est vrai, dit le critique: vous êtes une des cariatides de ce
+théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la
+subvention. Eh bien! Voilà ce que j'ai à vous demander: le compte rendu
+de la nouvelle pièce.
+
+--C'est facile; j'ai une mémoire de créancier.
+
+--De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que
+celui-ci écrivait.
+
+--C'est d'un monsieur.
+
+--Ça ne doit pas être fort.
+
+--Moins fort qu'un turc, assurément.
+
+--Alors, ça n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une réputation
+usurpée de force, ils ne pourraient pas être savoyards.
+
+--Qu'est-ce qui les en empêcherait?
+
+--Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats
+sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals
+masqués des barrières et aux Champs-Élysées, où ils vendent des dattes.
+Le turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'orient, il m'a
+assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue
+Coquenard.
+
+--C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.
+
+--Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre ça dans mon feuilleton.
+
+--Voilà mon analyse; c'est carrément fait, reprit Rodolphe.
+
+--Oui, mais c'est court.
+
+--En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça
+prendra de la place.
+
+--Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne
+prend pas assez de place.
+
+--Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.
+
+--Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite
+ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le
+critique.
+
+--Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous
+préviens que je les ai imprimées trois fois dans _le Castor_, et
+_l'Écharpe d'Iris_.
+
+--C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées?
+
+--Quarante lignes.
+
+--Fichtre! Vous avez de grandes idées, vous! Eh bien, prêtez-moi donc
+vos quarante lignes.
+
+--Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de _copie_, il
+ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au
+critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu
+râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les
+cafés de Paris, il n'y a pas un garçon qui ne les sache par coeur.
+
+--Oh! _quéque_ ça me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce
+qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Excepté la vertu.
+
+--Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé.
+
+--Foudre et tempête! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler
+cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi
+donc quelques paradoxes!
+
+--Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prêter
+quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achetés 50
+centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n'ont encore que
+peu servi.
+
+--Très-bien! dit le critique.
+
+--Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais
+certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont
+aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où
+on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges,
+l'école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de
+toilette.
+
+--C'est très-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amitié d'ajouter
+que le bagne est l'endroit du monde où on trouve le plus d'honnêtes
+gens.
+
+--Tiens, pourquoi ça?
+
+--Pour faire deux lignes. Bon, voilà qui est fait, dit le critique
+influent, en appelant son domestique pour qu'il portât son feuilleton à
+l'imprimerie.
+
+--Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula
+gravement sa demande.
+
+--Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me
+ruine en pommade, et tout à l'heure elle m'a dévalisé jusqu'à mon
+dernier as pour aller à Versailles, voir les Néréides et les monstres
+d'airain vomir des jets liquides.
+
+--À Versailles! Ah çà! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une épidémie?
+
+--Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?
+
+--Voilà le poëme, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, à cinq heures,
+rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne
+sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour
+quelques jours, et il me paraît décent de lui faire goûter les douceurs
+de la vie. Dîner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq
+francs; si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée
+dans ma personne.
+
+--Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même?
+s'écria le critique.
+
+--La première fois, ce n'est guère possible. Il n'y a que vous qui
+puissiez me tirer de là.
+
+--Par toutes les momies d'Égypte, je vous jure ma grande parole
+d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une
+virginité. Cependant, j'ai là quelques bouquins que vous pourriez aller
+_laver_.
+
+--Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mère Mansut, Lebigre, et toutes
+les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermées.
+Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de poésie, avec le
+portrait de l'auteur en lunettes? Mais ça ne s'achète pas, ces
+choses-là.
+
+--À moins qu'on n'y soit condamné par la cour d'assises, dit le
+critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de
+concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire
+de la monnaie.
+
+--J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.
+
+--Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le plâtre de M.
+Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.
+
+--Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J'emporte
+les trésors; mais si j'en tire trente sous, je considérerai cela comme
+le treizième travail d'Hercule.
+
+Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, à l'aide d'une
+éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à
+se faire prêter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation
+des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot.
+
+--Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce, maintenant il
+faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.
+
+Une demi-heure après, il était chez son oncle Monetti lequel lut sur la
+physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se
+mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de
+récriminations telles que celles-ci:
+
+--Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas,
+les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc,
+toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.
+
+--Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai été forcé d'emprunter de l'argent à
+mon garçon de boutique pour payer un billet?
+
+--Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de
+l'argent; j'ai reçu deux cents francs il y a trois jours.
+
+--Merci, mon garçon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah!
+Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me
+copier des factures que je veux envoyer toucher.
+
+--Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à
+la besogne qu'il abrégea.
+
+--Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la
+musique, et je vous apporte des billets de concert.
+
+--Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?...
+
+--Merci, mon oncle, je suis attendu à dîner Faubourg Saint-Germain; je
+suis même contrarié, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi
+prendre de l'argent pour acheter des gants.
+
+--Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te prête les miens? dit l'oncle.
+
+--Merci, nous n'avons pas la même main; seulement vous m'obligeriez de
+me prêter...
+
+--Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon garçon, les voilà.
+Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire
+envie que pitié, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant
+mieux... Je t'aurais bien donné plus, reprit-il, mais c'est tout ce que
+j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux
+pas laisser la boutique seule: à chaque instant il vient des acheteurs.
+
+--Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant
+de ne pas entendre, et dit à son neveu, qui empochait les vingt-neuf
+sous:
+
+--Ne te presse pas pour me les rendre.
+
+--Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah çà! fit-il, il manque
+encore trente et un sous. Où les trouver? Mais j'y songe, allons au
+carrefour de la Providence.
+
+Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est-à-dire
+le Palais-Royal. Un endroit où il est presque impossible de rester dix
+minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des créanciers
+surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du
+Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue à venir. Enfin,
+Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert
+et une canne à pomme d'or... une Providence très-bien mise.
+
+C'était un garçon obligeant et riche, quoique phalanstérien.
+
+--Je suis ravi de vous voir, dit-il à Rodolphe; venez donc me conduire
+un peu, nous causerons.
+
+--Allons, je vais subir le supplice du phalanstère, murmura Rodolphe en
+se laissant entraîner par le chapeau blanc, qui, en effet, le
+_phalanstérina_ à outrance.
+
+Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit à son compagnon:
+
+--Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet impôt.
+
+--Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous
+à l'invalide.
+
+--Voilà le moment venu, pensait le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_ en
+traversant le pont; et arrivé au bout, devant l'horloge de l'institut,
+Rodolphe s'arrêta court, montra le cadran avec un geste désespéré et
+s'écria:
+
+--Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu?
+
+--Qu'y a-t-il? dit l'autre étonné.
+
+--Il y a, dit Rodolphe, que, grâce à vous, qui m'avez entraîné malgré
+moi jusqu'ici, j'ai manqué un rendez-vous.
+
+--Important?
+
+--Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher à cinq
+heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment
+faire?...
+
+--Parbleu! dit le phalanstérien, c'est bien simple, venez chez moi, je
+vous en prêterai.
+
+--Impossible! Vous demeurez à Montrouge, et j'ai une affaire à six
+heures Chaussée-D'Antin... sacrebleu!...
+
+--J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais
+très-peu.
+
+--Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-être arriverais-je à
+temps aux Batignoles.
+
+--Voilà le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous.
+
+--Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait
+d'entendre sonner cinq heures, et il se hâta de courir au lieu de son
+rendez-vous.
+
+--Ç'a été dur à tirer, fit-il en comptant sa monnaie.+
+
+Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis paré, et Laure verra
+qu'elle a affaire à un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un
+centime chez moi ce soir. Il faut réhabiliter les lettres, et prouver
+qu'il ne leur manque que de l'argent pour être riches.
+
+Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous.
+
+--À la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Bréguet.
+
+Il passa la soirée avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au
+creuset de la prodigalité. Mademoiselle Laure était enchantée de ses
+manières, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait
+pas chez elle qu'au moment où il la faisait entrer dans sa chambre à
+lui.
+
+--C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire
+repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe.
+
+--Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point
+que tous mes amis s'étonnent de ma fidélité, et m'ont surnommé le
+général Bertrand de l'amour.
+
+
+
+
+IX
+
+_LES VIOLETTES DU PÔLE_
+
+
+En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui
+ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier
+marquait douze degrés au-dessous de zéro.
+
+Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poêlier-fumiste
+dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait
+dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où elle avait passé cinq
+années près d'une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort.
+Cette parente était une vieille femme qui n'avait jamais été ni jeune ni
+belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévote, ou parce
+que, Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont
+l'adolescence portait déjà le germe d'une charmante jeunesse, revint au
+bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et
+indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d'une
+dévotion outrée et l'éducation à principes mesquins qu'elle avait reçue,
+avaient rempli son esprit de préjugés vulgaires et absurdes, rétréci son
+imagination, et fait de son coeur une espèce d'organe qui se bornait à
+accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de
+l'eau bénite au lieu de sang dans les veines. À son retour, elle
+accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps
+toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des
+ressouvenirs, souvenirs du temps où ils avaient ébauché tous deux cette
+amourette à la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et
+cousine. Cependant, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle,
+qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune
+fille devait aller prochainement à un bal de noces d'une de ses amies,
+il s'était enhardi jusqu'au point de promettre à Angèle un bouquet de
+violettes pour aller à ce bal. Et après avoir demandé la permission à
+son père, Angèle accepta la galanterie de son cousin, en insistant
+toutefois pour avoir des violettes blanches.
+
+Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et
+chantonnait en regagnant son _mont Saint-Bernard._ C'est ainsi qu'il
+appelait son domicile. On verra pourquoi tout à l'heure. Comme il
+traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame
+Provost, la célèbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches à
+l'étalage, et par curiosité il entra pour en demander le prix. Un
+bouquet présentable ne coûtait pas moins de dix francs, mais il y en
+avait qui coûtaient davantage.
+
+--Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi
+pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est égal, ma
+cousine aura son bouquet. J'ai mon idée.
+
+Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe.
+Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois
+qui lui était faite par un de ses amis, un grand poëte qui, après un
+long séjour à Paris, était devenu, à l'aide de protections, maître
+d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour
+marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne
+voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de poëte
+élégiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui
+tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne
+l'effrayait pas; il le traversait gaiement, grâce à une sobriété
+stoïque, et aux trésors d'imagination qu'il dépensait chaque jour pour
+atteindre le 1er du mois, ce jour de pâques qui terminait son jeûne.
+À cette époque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un
+grand bâtiment qui s'appelait autrefois l'hôtel de _l'Éminence grise_,
+parce que le père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, y avait habité,
+disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus
+élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère,
+était une délicieuse habitation pendant l'été; mais d'octobre à avril,
+c'était un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient
+par les quatre croisées dont chaque face était percée, y venaient
+exécuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une
+ironie, on remarquait encore une cheminée dont l'immense ouverture
+semblait être une entrée d'honneur réservée à Borée et à toute sa suite.
+Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système
+particulier de chauffage: il avait mis en coupe réglée le peu de meubles
+qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva
+considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux
+chaises; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par
+ainsi, naturellement assurés contre l'incendie. Rodolphe appelait cette
+manière de se chauffer, déménager par la cheminée.
+
+On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze
+degrés au quai des lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s'il
+avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le
+_mont Saint-Bernard,_ le _Spitzberg_, la _Sibérie_.
+
+Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe
+fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui: les quatre vents
+cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins
+dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze
+jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Éole
+et toute sa famille le brise-tout. Après avoir bouché cette brèche
+nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout
+habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et
+toute la nuit il rêva violettes blanches.
+
+Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui
+pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait
+donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre
+était encore descendu, et le malheureux poëte se désespérait en songeant
+que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin la Providence eut
+pitié de lui, et voici comme elle vint à son secours.
+
+Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le
+peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil.
+C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et
+elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau
+qu'elle avait fait élever au défunt une _main d'homme_, au-dessous de
+laquelle on écrirait:
+
+JE T'ATTENDS, MON ÉPOUSE CHÉRIE.
+
+Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à
+l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il
+aurait à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet,
+avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue:
+
+NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS...
+
+--Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et
+j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.
+
+--Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que
+vous me proposez... mais c'est dans l'espérance de la _poignée de main_.
+N'allez pas m'oublier dans votre testament.
+
+--Je désirerais que vous me donniez cela le plus tôt possible, dit la
+veuve; néanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au
+pouce. Je veux une main vivante.
+
+--Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en
+reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur
+ses pas.
+
+--J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je
+voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une _machine_ en vers, où
+on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu'il a
+prononcées à son lit de mort. Est-ce distingué?
+
+--C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est
+très-distingué!
+
+--Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela à bon
+marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l'écrivain public, mais il me
+demande les yeux de la tête.
+
+Ici Rodolphe lança un coup d'oeil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.
+
+--Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené
+ici la personne qui peut vous être utile en cette douloureuse
+circonstance. Monsieur est un poëte distingué, et vous ne pourriez mieux
+trouver.
+
+--Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que
+l'orthographe fût bien mise.
+
+--Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du
+doigt: au collége, il avait tous les prix.
+
+--Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que
+sept ans.
+
+--C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.
+
+--Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers
+tristes?
+
+--Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa
+vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux
+lui reprochent toujours.
+
+--Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors,
+il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public.
+
+--Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez
+pas.
+
+Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle
+voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de
+donner dix francs à Rodolphe, si elle était contente; seulement, elle
+voulait avoir les vers très-vite. Le poëte promit de les lui envoyer le
+lendemain même par son ami.
+
+--Ô bonne fée Artémise, s'écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je
+te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme
+funèbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. Ô bonne
+vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept
+ans, comme la bonne eau-de-vie!
+
+--Je m'y oppose, s'écria Marcel.
+
+--C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à
+peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de
+l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière!
+Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il.
+
+--Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.
+
+--J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit
+pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de
+demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume
+d'ours blanc.
+
+--Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet.
+
+--Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée
+pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert
+et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop
+printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous
+le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je
+dirai même plus, il est exigible.
+
+--Prends le _martin_, dit Marcel; c'est une idée; il est chaud comme
+braise, et tu seras là-dedans comme un pain dans un four.
+
+Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré.
+
+--Maintenant, dit-il le thermomètre va être furieusement vexé.
+
+--Est-ce que tu vas sortir comme ça? dit Marcel à son ami, après qu'ils
+eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle, timbrée à cinq
+centimes.
+
+--Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs,
+c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris
+avec l'attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant
+devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire
+un pied de nez.
+
+Rentré chez lui, non sans avoir causé une grande frayeur à son portier,
+le poëte alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un
+papier transparent pour prévenir les malices des aquilons; et
+sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir
+que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne
+l'étaient pas; et il n'avait point écrit deux vers de son épitaphe,
+qu'une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume.
+
+--L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les éléments, dit
+Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon,
+mais il n'aurait point passé la Bérésina.
+
+Tout à coup le poëte poussa un cri de joie du fond de sa poitrine
+d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son
+encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une idée, renouvelée
+de Chatterton.
+
+Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi
+lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son fameux
+drame du _Vengeur_. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait
+été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient
+un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus
+récent et traîna les autres devant la cheminée.
+
+--J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écria-t-il...
+avec de la patience! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! Si
+j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et
+aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas
+tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du
+manuscrit, à la flamme desquels il se dégourdit les mains. Au bout de
+cinq minutes, le premier acte du _Vengeur_ était _joué_ et Rodolphe
+avait écrit trois vers de son épitaphe.
+
+Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents
+cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.
+
+--C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa à rebrousser
+le poil de Rodolphe.
+
+--Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça
+ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster
+le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de
+l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor
+d'aquilons.
+
+Aussi le vent du sud cria à ses frères: «Sauvons-nous bien vite,
+l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en
+contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrés à
+minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.»
+
+Pendant ce temps-là, le deuxième acte du _Vengeur_ brûlait avec le plus
+grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire
+que deux pendant la durée du troisième acte.
+
+--J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura
+Rodolphe, mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un
+défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a
+vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma
+gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en
+flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.
+
+--Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera
+bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dénoûment, qui ne
+fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans
+un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en
+l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde
+représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres
+manuscrits.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à huit heures du soir, Mademoiselle Angèle faisait son
+entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches,
+au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute
+la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes,
+et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son
+cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions
+d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les
+galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs
+fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces
+superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont les hameçons
+où s'accrochent les coeurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à
+Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son
+bouquet, effeuillé par tout le monde... mais Angèle avait refusé, pour
+oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune
+homme blond courut les prendre.
+
+À ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de
+Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du
+Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui
+ne pouvait pas le souffrir.
+
+
+
+
+X
+
+_LE CAP DES TEMPÊTES_
+
+
+Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques
+terribles: le 1er et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait
+voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les
+appelait _le Cap des Tempêtes_. Ce jour-là, ce n'est point l'aurore qui
+ouvre les portes de l'orient, ce sont des créanciers, des propriétaires,
+des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-là commence par
+une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une
+grêle de protêts, _Dies irae_!
+
+Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et
+rêvait qu'un de ses oncles lui léguait par testament toute une province
+du Pérou, les Péruviennes avec.
+
+Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef
+tournant dans la serrure vint interrompre l'héritier présomptueux au
+moment le plus reluisant de son rêve doré.
+
+Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore
+ensommeillés, et il regarda autour de lui.
+
+Il aperçut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui
+venait d'entrer, et quel homme?
+
+Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une
+sacoche, et à la main un grand portefeuille; il était vêtu d'un habit à
+la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufflé d'avoir
+gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa
+démarche sonore comme pourrait être celle d'un comptoir de changeur qui
+entrerait en locomotion.
+
+Rodolphe fut un instant effrayé, et, vu le chapeau à trois cornes et
+l'habit, il pensa voir un sergent de ville.
+
+Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son
+erreur.
+
+--Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un à-compte sur mon héritage, cet
+homme vient des îles... Mais alors pourquoi n'est-il pas nègre? Et
+faisant un signe à l'homme, il lui dit en désignant la sacoche:
+
+--Je sais ce que c'est. Mettez ça là. Merci.
+
+L'homme était un garçon de la Banque de France. À l'invitation de
+Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit
+papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores.
+
+--Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et
+l'encre. Là, sur la table.
+
+--Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, un effet de
+cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.
+
+--Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon
+tailleur... Hélas! ajouta-t-il avec mélancolie en portant
+alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le
+billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est
+aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mangé
+de fraises!
+
+Et le garçon de recette, ennuyé de ses lenteurs, sortit en disant à
+Rodolphe:
+
+--Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer.
+
+--Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe.
+L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en
+tricorne, il remporte son sac.
+
+Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin
+de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli
+dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas,
+lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les
+usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur
+paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi
+par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril.
+
+C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait
+Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et
+l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une
+affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à
+la main un sac vide.
+
+--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Français_...
+il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!
+
+--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit.
+
+--Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de
+votre visite?
+
+--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.
+
+--Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que
+j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais
+jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de
+reconnaissance!
+
+--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il
+se fait temps de régler ce petit compte.
+
+--Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner,
+Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra
+grand...
+
+--Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois.
+
+--En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument
+indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous
+mortels... Réglons.
+
+Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas
+jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance.
+
+--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.
+
+--D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci,
+soixante-quinze francs.
+
+--Sauf erreur, dit Rodolphe. Après?
+
+--Plus, trois paires de bottes à vingt francs.
+
+--Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai
+plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à
+part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.
+
+--Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin
+un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la
+chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs.
+
+Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues.
+
+--Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne
+seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se
+sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît...
+
+--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté,
+vingt-sept francs.
+
+--Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint
+aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent.
+Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et
+entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un
+compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi?
+
+--Vingt-sept francs.
+
+--Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît.
+Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout
+cela fait?
+
+--Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois
+notes.
+
+--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire.
+Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant
+que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux,
+nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai
+votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que
+vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait
+nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le
+propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de
+leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais
+toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire,
+de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité.
+
+En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge,
+vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire,
+cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son
+visage.
+
+--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu
+assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas
+donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire.
+
+--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit
+Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais
+pas... Un vendredi, ça porte malheur.
+
+La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui
+eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque
+fauteuil.
+
+Cependant il sortit en proférant des menaces.
+
+--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.
+
+--Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul.
+J'aimerais mieux dompter des lions.
+
+--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la
+hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer.
+Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard.
+Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent
+francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.
+
+En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de
+subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que
+l'attestait son sac vide, un objet d'art.
+
+--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne...
+dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure
+plus ici.
+
+--Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une
+accentuation très-significative.
+
+Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette
+pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe.
+
+--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers.
+
+Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait
+envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre
+l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un
+jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de
+recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs,
+abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe
+marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux
+épingles.
+
+Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.
+
+--Ah! C'est toi, dit celui-ci.
+
+--Oui, je viens te demander à déjeuner.
+
+--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a
+quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix
+minutes plus tôt...
+
+--Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe.
+
+--Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de
+l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes
+ennemis!
+
+--Je te le rendrai lundi.
+
+--Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je
+ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est
+pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève
+jamais avant midi.
+
+--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits
+oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.
+
+Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en
+contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le
+_Passage de la mer Rouge_.
+
+--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié.
+
+--Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours
+que je suis dans la Semaine Sainte.
+
+Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche.
+
+--Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens.
+
+En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un
+temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.
+
+--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent
+francs.
+
+--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me
+venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est
+toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich...
+
+--Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.
+
+Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.
+
+De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les
+maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit
+environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se
+faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait
+de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât
+avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la
+_Méduse_.
+
+Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée:
+
+--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15
+avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui.
+
+Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu:
+
++---------------------------------------------------+
+| BARRIÈRE DE LA VILLETTE. |
+| |
+| AU GRAND VAINQUEUR. |
+| |
+| Salon de 300 couverts. |
+| |
+| BANQUET ANNIVERSAIRE |
+| |
+| EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE |
+| |
+| DU |
+| |
+| MESSIE HUMANITAIRE, |
+| |
+| _le 15 avril 184..._ |
+| |
+| Bon pour une personne. |
+| |
+|N.-B.--On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.|
++---------------------------------------------------+
+
+--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit
+Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une
+vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière.
+
+Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule était
+immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents
+personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue
+de Rodolphe.
+
+On commença enfin à servir le potage.
+
+Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six
+personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption
+dans la salle, un commissaire à leur tête.
+
+--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le
+banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.
+
+--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui
+vient de renverser mon potage!
+
+Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze
+heures du soir.
+
+M. Benoît l'attendait.
+
+--Ah! C'est vous, dit le propriétaire. Avez-vous songé à ce que je vous
+ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?
+
+--Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin,
+répondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il
+ne trouva rien.
+
+--Monsieur Rodolphe, dit M. Benoît, j'en suis bien fâché, mais j'ai loué
+votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut
+voir ailleurs.
+
+Rodolphe avait l'âme grande, et une nuit à la belle étoile ne
+l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher
+dans une loge d'avant-scène à l'Odéon, ainsi que cela lui était arrivé
+déjà. Seulement, il réclama _ses affaires_ à M. Benoît, lesquelles
+affaires consistaient en une liasse de papiers.
+
+--C'est juste, dit le propriétaire: je n'ai pas le droit de vous retenir
+ces choses-là, elles sont restées dans le secrétaire. Montez avec moi;
+si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couchée, nous pourrons
+entrer.
+
+La chambre avait été louée dans la journée à une jeune fille qui
+s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commencé un duo de
+tendresse.
+
+Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas à l'oreille de
+Mimi, et lui serra doucement la main.
+
+--Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui
+venait d'éclater.
+
+Mademoiselle Mimi alla droit à M. Benoît, qui attendait dans un coin de
+la chambre.
+
+--Monsieur, lui dit-elle en désignant Rodolphe... monsieur est la
+personne que j'attendais ce soir... ma porte est défendue.
+
+--Ah! fit M. Benoît avec une grimace. C'est bien!
+
+Pendant que Mademoiselle Mimi préparait à la hâte un souper improvisé,
+minuit sonna.
+
+--Ah! dit Rodolphe en lui-même, le 15 avril est passé, j'ai enfin doublé
+mon cap des tempêtes. Chère Mimi, fit le jeune homme en attirant la
+belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou à l'endroit de la
+nuque, il ne vous aurait pas été possible de me laisser mettre à la
+porte. Vous avez la bosse de l'hospitalité.
+
+
+
+
+XI
+
+_UN CAFÉ DE LA BOHÈME_
+
+
+Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de
+lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohème en la
+vingt-quatrième année de son âge.
+
+En ce temps-là, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand
+peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand poëte,
+comme ils s'appelaient entre eux, fréquentaient régulièrement le café
+_Momus_, où on les avait surnommés les _quatre mousquetaires_, à cause
+qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en
+allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient
+pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du
+conservatoire.
+
+Ils avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes
+eussent été à l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils
+avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués ordinaires.
+
+Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait,
+dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps,
+se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes
+inouïs sur l'art, le sentiment de l'économie politique faisaient tourner
+la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle
+nature que le garçon qui les servait était devenu idiot à la fleur de
+l'âge.
+
+Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le
+maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire
+gravement l'exposé de ses griefs:
+
+1º M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait dans _sa_
+salle tous les journaux de l'établissement; il poussait même l'exigence
+jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait
+que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient
+jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La
+société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet.
+
+M. Rodolphe avait même obligé le café à s'abonner au _Castor_, dont il
+était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y était d'abord
+refusé; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les
+quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix: _le Castor_!
+apportez-nous _le Castor_! quelques autres abonnés, dont la curiosité
+était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi _le Castor_.
+On prit donc un abonnement au _Castor_, journal de la chapellerie, qui
+paraissait tous les mois, orné d'une vignette et d'un article de
+philosophie en _variétés_, par Gustave Colline.
+
+2º Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de
+l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à
+minuit; et comme l'établissement ne possédait qu'une seule table de
+trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion
+pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on
+venait le leur demander, se bornaient à répondre:
+
+--Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.
+
+La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières
+amours ou à jouer au piquet.
+
+3º M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y
+transporter son chevalet, sa boîte à peindre et tous les instruments de
+son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de
+sexes divers.
+
+Ce qui peut affliger les moeurs de la société Bosquet.
+
+4º suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son
+piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en choeur un
+motif tiré de sa symphonie: _l'Influence du bleu dans les arts_. M.
+Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert
+d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit:
+
+ COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,
+
+ À L'USAGE DES DEUX SEXES.
+
+ _S'adresser au comptoir_.
+
+Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes
+d'une mise négligée, qui viennent s'informer _par où qu'on passe_.
+
+En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle
+Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.
+
+Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les
+pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature.
+
+5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces
+messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont
+surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils
+ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café,
+qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est
+une insulte faite au laboratoire.
+
+6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon _Bergami_
+(ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et
+bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une
+pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère
+et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre
+avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa
+littérature.
+
+En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de
+l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de
+choisir un autre endroit pour y établir ses conférences
+révolutionnaires.
+
+Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et,
+_à priori_, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules
+et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son
+établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et
+celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur
+présence à la hauteur de café artistique et littéraire.
+
+--Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous
+consommez si peu.
+
+--Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de
+nos moeurs, répliqua Colline.
+
+Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus
+considérable; il suffira de nous ouvrir un compte.
+
+--Nous fournirons le registre, dit Marcel.
+
+Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques
+éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait
+adressée à sa femme.
+
+Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite,
+s'innocenta avec vivacité.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière
+qui...
+
+--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à
+Saint-Denis.
+
+Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son
+éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre
+amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait
+désormais _le Castor_ gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un
+bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les
+dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de
+nouveaux crédits.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours.
+
+La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de
+leurs épouses.
+
+Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de
+Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des
+cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là,
+Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne
+voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à
+mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut,
+par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande
+du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter
+deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait
+extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait
+Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et
+Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble
+une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il
+allait de femme en femme égrener avec une bouche en coeur toutes les
+galantes verroteries de style ramassées dans la collection de
+l'_Almanach des Muses_.
+
+Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux
+ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table
+isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des
+yeux dont le regard était étrange.
+
+Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de
+tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme
+effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches
+l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa
+pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait
+un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui.
+Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre
+retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que
+Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris
+changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre
+amis le désignèrent sous le nom du _capitaliste_.
+
+Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que
+les vers étaient vides.
+
+--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes
+tous bons chrétiens, il faut faire un extra.
+
+--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.
+
+--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la
+sonnette avec frénésie.
+
+--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un
+arc et dit en montrant les femmes:
+
+--C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des
+rafraîchissements.
+
+--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du
+champagne.
+
+--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin,
+d'abord.
+
+--Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit.
+
+--Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du
+_beaune_, dans un petit panier.
+
+--Perds-tu la tête? fit Rodolphe.
+
+--Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une
+influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot.
+
+--Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique
+divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac.
+
+Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent
+tressaillir Phémie sur sa base.
+
+--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de
+dépense, une fois par hasard.
+
+--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas
+assez. Il faut le plonger dans l'étonnement.
+
+--Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous
+devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de
+dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la
+jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons!
+Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une
+agitation fièvreuse.
+
+Le garçon arriva rapide comme les aquilons.
+
+Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs
+diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.
+
+--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.
+
+--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.
+
+--Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour...
+
+--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.
+
+--Ça nous irait assez, reprirent les femmes.
+
+--Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.
+
+Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.
+
+Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des
+choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.
+
+Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel
+de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il
+avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer
+chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce
+qu'on lui avait demandé.
+
+Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des
+noeuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa
+femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à
+Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les
+belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.
+
+--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois
+par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on
+lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil
+abonné. Fatale imprudence!
+
+Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et
+descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des
+suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de
+couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les
+verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline
+exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa
+serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait
+pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient
+point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude,
+arriver l'heure du dénoûment.
+
+Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave;
+de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire;
+puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se
+fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans.
+
+À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle
+atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c.
+
+--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira
+parlementer avec le cafetier. Ça va être grave.
+
+On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé.
+
+Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire.
+Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva
+justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil
+habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une
+humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra
+dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un
+caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente.
+La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût
+à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir
+avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec
+laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier
+redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur
+le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.
+
+Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître
+de l'établissement.
+
+Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.
+
+Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il
+s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une
+personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui
+parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier
+sortit enfin en disant à l'étranger:
+
+--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement;
+arrangez-vous avec eux.
+
+M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur
+sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de
+Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes,
+envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la
+parole d'une voix timide:
+
+--Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il
+y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je
+n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en
+rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente
+aujourd'hui?
+
+--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger.
+
+Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.
+
+La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.
+
+--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur
+de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous
+la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis
+de mes amis...
+
+--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des
+beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer,
+nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et
+de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet
+établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes
+libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les
+moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service
+que...
+
+La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.
+
+--Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter.
+Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au
+billard, et je lui rendrai des points.
+
+Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais
+ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème.
+
+On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
+
+--Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre
+dignité est sauvegardée.
+
+--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.
+
+
+
+
+XII
+
+_UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME_
+
+
+Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la
+note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de
+façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait
+aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés
+d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait
+déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard
+devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour
+être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit
+à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait
+encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le
+pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux
+son feutre hyperphysique.
+
+--Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? dit Barbemuche, en insistant
+avec une politesse de bon goût.
+
+--J'ai des raisons, répliqua Colline: il y a dans cet établissement une
+dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne
+pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce
+que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux
+autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, répondit naïvement
+Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel.
+
+--J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer
+un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un
+endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés...
+mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément
+spirituel.
+
+Colline rêva un instant.
+
+--Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il.
+
+Et il indiquait un marchand de vin.
+
+Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.
+
+--Est-ce un lieu convenable? fit-il.
+
+Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire
+discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline
+s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il
+pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.
+
+--Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; à cette heure,
+tout le corps diplomatique est couché.
+
+Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien
+voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et
+eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces
+précautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch.
+Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus
+communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il
+osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement
+partie de la société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Colline
+pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux.
+
+Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition
+de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une
+manière absolue.
+
+--Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de
+disposer de celle de mes camarades.
+
+--Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de
+m'admettre parmi eux?
+
+Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa
+bouche, et d'un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l'audacieux
+Carolus:
+
+--Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.
+
+--Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit
+Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style.
+
+Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:
+
+--Vous connaissez la musique? fit-il.
+
+--J'ai joué de la contre-basse.
+
+--C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si
+vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans
+blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans
+un quatuor; autrement ça cesse d'être quatuor.
+
+--Ça devient un quintette, répondit Carolus.
+
+--Vous dites? fit Colline.
+
+--Quintette.
+
+--Parfaitement, de même que, si à la trinité, ce divin triangle, vous
+ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la trinité, ce sera un
+carré, et voilà une religion fêlée dans son principe!
+
+--Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher
+parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas
+bien...
+
+--Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous
+l'astronomie?
+
+--Un peu; je suis bachelier.
+
+--Il y a une chanson là-dessus, fit Colline. «Bachelier dit Lisette...»
+Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a
+quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point
+cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce
+qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?
+
+--J'attends la conclusion.
+
+--En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort
+est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh
+bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre
+ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un
+autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de moeurs, d'opinions, de
+goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points
+cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et,
+habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point
+cardinal...
+
+--Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda
+Carolus.
+
+--Oui, mais on n'est plus quatre.
+
+--Le prétexte est futile.
+
+--Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits
+ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des
+alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans
+la _Sagesse des nations_; il y en a un exemplaire sur le quai.
+
+--Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour
+m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime?
+
+--Je le _crains_, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette
+plaisanterie.
+
+--Vous avez dit?... demanda Carolus étonné.
+
+--Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher
+monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon
+que vous creusez de préférence?
+
+--Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes
+modèles; je me nourris de leur étude. _Télémaque_ m'a le premier inspiré
+la passion qui me dévore.
+
+--_Télémaque_, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve à
+toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion;
+cependant je consentirais à m'en défaire pour vous obliger. Au reste,
+bon ouvrage, et bien rédigé, pour le temps.
+
+--Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine
+littérature, voilà où j'aspire. À mon sens, l'art est un sacerdoce.
+
+--Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus.
+
+Et il se mit à chanter:
+
+ Oui, l'art est sacerdoce
+ Et sachons nous en servir.
+
+--Je crois que c'est dans _Robert le Diable_, ajouta-t-il.
+
+--Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains
+doivent incessamment...
+
+--Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure
+avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une
+personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui
+avais promis de rentrer... c'est son jour!
+
+--En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.
+
+--Vous logez loin? demanda Colline.
+
+--Rue Royale-Saint-Honoré, numéro 10...
+
+Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se
+ressouvint que c'était un magnifique hôtel.
+
+--Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant,
+et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient
+favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.
+
+--Parlez, dit Carolus.
+
+--Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie;
+ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre
+sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à
+obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.
+
+--Je tâcherai, dit Carolus.
+
+Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème: c'était
+l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les
+trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts à
+la poivrade.
+
+--Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer.
+Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous
+avons rencontré hier soir au café.
+
+--Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous?
+demanda Marcel.
+
+--Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air
+si comme il faut?
+
+--Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être
+des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une
+part dans les bénéfices, bien entendu.
+
+Les trois bohèmes levèrent la tête et s'entre-regardèrent.
+
+--Voilà, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.
+
+--Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe.
+
+--Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline: hier soir, en vous
+quittant, vous m'aviez prié de le suivre; de son côté, il m'a invité à
+l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il
+m'a abreuvé une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines,
+mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance.
+
+--Très-bien, dit Schaunard.
+
+--Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit
+Marcel.
+
+--Grandeur d'âme, moeurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de
+vin, bachelier ès lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse,
+nature qui change quelquefois cinq francs.
+
+--Très-bien, dit Schaunard.
+
+--Quelles sont ses espérances?
+
+--Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à
+nous tutoyer.
+
+--C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être
+vu montant dans nos carrosses.
+
+--Quel est son art? demanda Rodolphe.
+
+--Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?
+
+--Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et philosophie
+mêlées.
+
+--Quelles sont ses connaissances philosophiques?
+
+--Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l'art un
+sacerdoce.
+
+--Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec épouvante.
+
+--Il le dit.
+
+--Et en littérature quelle est sa voie?
+
+--Il fréquente TÉLÉMAQUE.
+
+--Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.
+
+--Comment! Très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de
+répéter cela dans la rue.
+
+Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un
+coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion
+dans sa sauce.
+
+--Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde?
+De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?
+
+--Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de
+choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche,
+mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un
+hôtel.
+
+--Un hôtel garni?
+
+--Non, il y a des meubles.
+
+--Je demande la parole, dit Marcel. Il est évident pour moi que Colline
+est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de
+petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se
+lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale,
+vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il
+soit l'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de
+cet étranger. Il veut spéculer sur nous. Il s'est dit: voilà des
+gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche,
+j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.
+
+--Très-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?
+
+--Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée.
+
+--D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne
+Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de
+coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua
+l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de
+Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la
+littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez!
+Pour moi, je vote contre l'admission.
+
+--Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe.
+Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus
+voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le
+MANTEAU DE LA LITTÉRATURE.
+
+--C'était une figure parlementaire, fit Marcel.
+
+--Je blâme cette figure; elle est mauvaise. La littérature n'a pas de
+manteau.
+
+--Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se
+levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui
+le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est
+insensé...
+
+--À l'ordre! Hurla Marcel.
+
+--...Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire
+dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à
+cette tribune a relevé les incorrections.
+
+--Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un
+violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les
+assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est
+incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du coeur.
+(Rires prolongés chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline
+secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa
+cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son
+discours.
+
+--Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les
+craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire
+naître à l'endroit de Carolus.
+
+--Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.
+
+--Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline, en éteignant
+d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.
+
+--Parlez! Parlez! Crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes,
+pour qui le débat offrait un grand intérêt.
+
+--Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et
+violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir
+vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux,
+fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma
+probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Émotion.) Mais, il est une chose
+que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de
+poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a
+voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous
+un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur...
+sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames,
+et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Barbemuche est fort
+laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, Teinturière, rumeur
+sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise
+compromettante de sa jeune amie.)
+
+--Mais, continua Colline, ce qui va réduire en poudre le misérable
+argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en
+exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe
+PLATONICIEN. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)
+
+--Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.
+
+--C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit
+Mimi, j'ai eu un amant comme ça, je l'ai gardé deux heures.
+
+--Des bêtises, quoi! fit Mademoiselle Musette.
+
+--Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est
+de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.
+
+--Et vive la jeunesse! ajouta Musette.
+
+La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers
+Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son
+éloquente et adroite inculpation.
+
+--Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement
+les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après
+tout, nous a rendu service. Quant à moi qu'on accuse d'avoir agi à
+l'étourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considère cette
+opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire
+avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas
+cette prudence, j'offre ma démission.
+
+--Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.
+
+--Je la pose, répondit Colline. Les trois bohèmes se consultèrent, et
+d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le
+caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la
+parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il
+voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de
+passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la
+bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement:
+
+ «Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était
+ chose grave, qu'un étranger pouvait y apporter des éléments de
+ discorde, en ignorant les moeurs, les caractères et les opinions de
+ ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit
+ Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa
+ capacité littéraire et sa garde-robe. Les bohémiens se
+ communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on
+ statuerait après sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette
+ admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois,
+ c'est-à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les
+ tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la
+ réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du
+ récipiendaire. Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas
+ s'élever à moins de douze francs.»
+
+Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle
+de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et
+que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence.
+
+Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin
+d'être le premier à voir Carolus.
+
+Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la
+main trois énormes bouquets de roses.
+
+--Tiens! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce
+jardin?
+
+--Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront
+sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces
+fleurs; elles sont fort belles.
+
+--En effet, il y en a au moins pour quinze sous.
+
+--Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de décembre, si vous disiez
+quinze francs.
+
+--Ah! Ciel! s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de
+flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des cordillères? Eh bien, mon
+cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés
+d'effeuiller par la fenêtre.
+
+--Comment! Que voulez-vous dire?
+
+Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait
+concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion
+qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le
+cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta
+Caroline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de
+renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant
+trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces
+bouquets.
+
+Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de
+débarras.
+
+--Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs désirent avant de se
+lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier à une
+enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche
+ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait
+moral de chacun des bohèmes. Tâchez de vous trouver d'accord avec eux
+séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous.
+
+Carolus consentit à tout.
+
+Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.
+
+Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel
+resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec
+les hommes, en étant très-indifférent avec les femmes.
+
+En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le
+lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.
+
+Le poëte accepta.
+
+--Bon, se dit-il à lui-même, c'est moi qui commencerai l'enquête.
+
+Le lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus.
+Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la Rue Royale, et
+y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement,
+Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on fût en plein jour, les volets
+fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en
+demanda des explications à Barbemuche.
+
+--L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On
+s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec
+une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase
+qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à
+Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des
+veilles dudit Carolus.
+
+Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur
+du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était
+enchanté de ce que...
+
+Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou
+à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de
+Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le
+peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du
+poëte.
+
+--C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je
+cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire... Voilà:
+_Don Lopez, ou la Fatalité,_ numéro 14. C'est sur le troisième rayon,
+dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe
+aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en
+prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte.
+
+Rodolphe jeta un coup d'oeil sur l'un des quatre cahiers dont se
+composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars.
+
+--Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle DON
+LOPEZ!
+
+Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture:
+
+ «Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les
+ plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes,
+ cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la
+ solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena...»
+
+--Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua
+ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.
+
+Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader.
+
+--Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle
+est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes
+ces précautions.
+
+--Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en
+supplie, ne me ménagez pas les critiques.
+
+Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de
+philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez,
+héros du roman, et il répondit à tout hasard:
+
+--La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle
+la _Profession de foi du vicaire savoyard;_ la description de la mule de
+Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le
+paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de
+J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage.
+
+Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules,
+et vous abusez du mot _dorénavant_; c'est un joli mot qui fait bien de
+temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser.
+Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de
+D LOPEZ OU LA FATALITÉ.
+
+--J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes
+et du chocolat de Bayonne, c'était peut-être un parent du vôtre...
+Continuez...
+
+À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus.
+
+--Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui
+demanda-t-il.
+
+--Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire
+d'Inésille.
+
+--J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le
+poëte, il ne faudrait pas...
+
+--CHAPITRE III dit Carolus d'une voix claire.
+
+Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou
+très-court et le teint sanguin.
+
+J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette
+découverte. C'est l'apoplexie.
+
+--Nous allons passer au CHAPITRE IV. Vous aurez l'obligeance de me dire
+ce que vous pensez de la scène d'amour.
+
+Et Carolus reprit sa lecture.
+
+Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet
+que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur
+sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des
+sons lointains.
+
+--Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.
+
+--Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au
+feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit
+rien.
+
+--L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse
+prodigieusement; c'est un noble jeune homme.
+
+Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette
+phrase du jeune Don Alvar.
+
+ «Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit
+ votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au
+ ciel, fût-ce en enfer.»
+
+En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.
+
+--C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte.
+
+C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit
+avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de
+remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me
+force à sortir sans retard.
+
+--Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais
+le cachet de la Providence.
+
+--Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à
+laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.
+
+--Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.
+
+Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses
+amis à propos de Barbemuche.
+
+--Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et
+Schaunard.
+
+--Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe.
+
+--Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard
+avec une indignation croissante.
+
+--Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et
+Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse _Ange ou
+Démon_.
+
+--Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en choeur.
+
+--Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur
+Carolus?
+
+--C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement
+vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns après les
+autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta
+Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux
+manuscrits, c'est un meuble dangereux.
+
+Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de
+commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le
+soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de
+vue des choses mobilières.
+
+--Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?
+
+--Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il
+sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates,
+comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît
+lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des
+bottiers des panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près
+de notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui
+prêter nos habits. Ses moeurs sont moins sévères que Colline voulait
+bien le dire; il s'est laissé mener partout où j'ai voulu le conduire,
+et m'a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s'est passé dans
+un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies
+diverses dans le carnaval. Carolus est entré là-dedans comme un homme
+naturel. Voilà! Marcel est invité pour demain.
+
+Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait
+le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec
+une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste
+favorable, ce fut en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des
+portraits dans la famille de son élève.
+
+Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y
+trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée
+d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche
+qu'il était admis.
+
+--Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.
+
+--Oui, répondit Colline, mais à corrections.
+
+--Qu'entendez-vous par là?
+
+--Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes
+vulgaires dont il faudra vous corriger.
+
+--Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le
+temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta
+assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les
+moeurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.
+
+Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.
+
+--Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres,
+c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et
+l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.
+
+--Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon
+élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le
+mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous
+serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.
+
+--Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les
+horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente?
+
+--J'en suis sûr d'avance.
+
+--Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour.
+
+--Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.
+
+Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il venait
+d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et
+que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une
+petite fête; il lui proposait donc de faire partie des convives:
+
+--Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera
+dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce
+petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est
+discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance
+avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.
+
+--Imprimés? dit le jeune homme.
+
+--Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de _l'Écharpe
+d'Iris_ que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués,
+presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.
+
+--Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.
+
+--Ravissantes, reprit Carolus.
+
+--Ô mon cher maître, je vous remercie; certainement, nous donnerons la
+fête ici; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des
+meubles. Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le
+samedi suivant.
+
+Les bohèmes invitèrent leurs maîtresses à songer à leur toilette.
+
+--N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons.
+Ainsi donc, préparez-vous; toilette simple, mais riche.
+
+À compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles
+Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde.
+
+Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard,
+Marcel et Rodolphe se rendirent en choeur chez Barbemuche, qui parut
+étonné de les voir si matinalement.
+
+--Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise?
+demanda-t-il avec une certaine inquiétude.
+
+--Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre
+nous, nous ne faisons jamais de cérémonie; mais quand nous devons nous
+trouver avec des étrangers, vous voulons garder un certain décorum.
+
+--Eh bien? fit Barbemuche.
+
+--Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir
+avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour
+lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligée pourrait
+compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez
+pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse.
+Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en
+vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence.
+
+--Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.
+
+--Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.
+
+--Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien
+fournie.
+
+--Mais vous avez là un arsenal complet d'élégances.
+
+--Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois
+chapeaux quand on n'a qu'une tête?
+
+--Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!
+
+--Il y en a des bottes! Hurla Colline.
+
+En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un équipement complet.
+
+--À ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent
+d'être éblouissantes.
+
+--Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'oeil sur les porte-manteaux
+complétement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous
+recevrai-je?
+
+--Ah! Vous, c'est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la
+maison; vous pouvez laisser l'étiquette de côté.
+
+--Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un
+pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout
+pris.
+
+--Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, répondirent les bohémiens.
+
+À six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les
+bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur.
+Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit
+aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie.
+Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait
+à une fenêtre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre à
+table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaieté
+ravissante.
+
+Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était
+sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service.
+Schaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et
+cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel,
+qui était toujours maussade.
+
+--Qu'as-tu? Lui disait-il.
+
+--Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. Ce Carolus a un pied
+de petite-maîtresse.
+
+--Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut
+pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure
+quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais
+passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent.
+
+La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et
+exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: LA MORT DE
+LA JEUNE FILLE. Le beau morceau de la marche du CRÉANCIER obtint les
+honneurs du _ter_. Il y eut deux cordes brisées au piano.
+
+Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à
+lui, l'artiste lui répondit:
+
+--Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici
+pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice
+certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont
+d'accord là-dessus.
+
+--Eh bien? fit Carolus.
+
+--Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment
+trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le même caractère;
+du reste, votre petite fête était charmante.
+
+À une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux
+en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours
+insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de
+Mademoiselle Mimi.
+
+
+
+
+XIII
+
+_LA CRÉMAILLÈRE_
+
+
+Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poëte Rodolphe
+avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le
+cénacle bohémien était fort en peine à cause de la disparition de
+Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l'avait cherché
+dans tous les endroits où il avait habitude d'aller, et partout on avait
+reçu la même réponse:
+
+--Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout,
+était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours
+auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie
+que celui-ci devait insérer dans les colonnes _Variétés_ du journal _le
+Castor_, revue de la chapellerie élégante dont il était rédacteur en
+chef. L'article philosophique était-il paru aux yeux de l'Europe
+étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline; et
+on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n'avait pas
+encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brûlait du désir de
+voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère _cicéro_. Pour
+se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait déjà dépensé six
+francs en séance de lecture dans tous les salons littéraires de Paris,
+sans y rencontrer _le Castor_. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura à
+lui-même qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la
+main sur l'introuvable rédacteur de cette feuille.
+
+Aidé par des hasards qu'il serait trop long de faire connaître, le
+philosophe s'était tenu parole. Deux jours après, il connaissait bien le
+domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du matin.
+
+Rodolphe habitait alors un hôtel garni d'une rue déserte située dans le
+faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu'il n'y avait
+point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point
+la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui répondît de
+l'intérieur; le vacarme matinal attira même le portier qui vint prier
+Colline de se taire.
+
+--Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.
+
+--C'est pour cela que je veux le réveiller, répondit Colline en frappant
+de nouveau.
+
+--Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à
+la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de
+bottines de femme qu'il venait de cirer.
+
+--Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et
+femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai trompé de porte,
+ce n'est pas ici que j'ai affaire.
+
+--Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous?
+
+--Des bottines de femme! continua Colline en se parlant à lui-même et en
+songeant aux moeurs austères de son ami; oui, décidément je me suis
+trompé. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.
+
+--Faites excuse, monsieur, c'est ici.
+
+--Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les
+bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'étonnant?
+
+--Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M.
+Rodolphe?
+
+--C'est à sa dame, dit le portier.
+
+--À sa dame! Exclama Colline stupéfait! Ah! Le voluptueux! Voilà
+pourquoi il ne veut pas ouvrir.
+
+--Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut
+me dire son nom, j'en ferai part à M. Rodolphe.
+
+--Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai;
+et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.
+
+Les bottes vernies de Rodolphe furent généralement traitées de fables,
+dues à la richesse d'imagination de Colline, et on déclara à l'unanimité
+que sa maîtresse était un paradoxe.
+
+Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir même, Marcel reçut
+une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi
+conçue:
+
+ «Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de
+ leur faire l'honneur de venir dîner chez eux demain soir, à cinq
+ heures précises.»
+
+ N.-B. Il y aura des assiettes.
+
+--Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades,
+la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une maîtresse; de plus il
+nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la
+vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une
+exagération lyrique; cependant il faudra voir.
+
+Le lendemain, à l'heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre
+Schaunard, affamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez
+Rodolphe, qu'ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate,
+tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.
+
+--Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur
+désignant la jeune femme, permettez-moi de vous présenter la maîtresse
+de céans.
+
+--C'est toi qui es céans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lèpre
+de ce genre de bons mots.
+
+--Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et
+maintenant va tremper la soupe.
+
+--Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se précipitant vers Mimi, vous
+êtes fraîche comme une fleur sauvage.
+
+Après s'être convaincu qu'il y avait en réalité des assiettes sur la
+table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa même la
+curiosité jusqu'à soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le
+dîner. La présence d'un homard lui causa une vive impression.
+
+Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des
+nouvelles de son article philosophique.
+
+--Mon cher, il est à l'imprimerie. Le _Castor_ paraît jeudi prochain.
+
+Nous renonçons à peindre la joie du philosophe.
+
+--Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis
+resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'étais dans
+ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette
+charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six
+mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi
+comme elle.
+
+--Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de
+mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas
+de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche
+cordialité.
+
+En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les
+convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne
+manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'était mis en
+frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et déclara
+à haute voix que Mademoiselle Mimi était digne de l'écharpe azurée dont
+on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était complétement
+_sanscrite_ pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui
+disant: «qu'elle ferait un excellent cordon bleu.»
+
+L'entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le
+prétexte qu'il avait étudié l'histoire naturelle, Schaunard demanda à le
+partager lui-même; il profita même de la circonstance pour casser un
+couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita
+l'indignation générale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en
+matière de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il
+eut l'audace de la mettre de côté, disant qu'elle lui servirait de
+modèle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.
+
+L'indulgente amitié eut l'air de croire à ce mensonge, fils d'une
+gourmandise immodérée.
+
+Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et
+s'obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum
+contre une entrée à l'orangerie de Versailles que lui proposait
+Schaunard.
+
+En ce moment, la conversation commença à s'animer. Aux trois bouteilles
+de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu
+desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qu'à son goulot surmonté
+d'un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de
+Royal-Champenois, un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles
+de Saint-Ouen, et vendu à Paris deux francs la bouteille, pour cause de
+liquidation, à ce que prétendait le marchand.
+
+Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohèmes acceptèrent
+comme de l'aï authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres
+_ad hoc_; et malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s'évader de
+sa prison, ils s'extasièrent sur l'excellence du crû en voyant la
+quantité de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid à
+se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait
+gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à Mademoiselle
+Mimi l'article philosophique qui devait paraître dans le _Castor_; puis
+tout à coup il devint pâle et demanda la permission d'aller à la fenêtre
+pour voir le soleil couchant, bien qu'il fût dix heures du soir et que
+le soleil fût couché et endormi depuis longtemps.
+
+--C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit
+Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein
+de son voisin, tentative qui n'eut point de succès.
+
+--Madame, disait à Mimi Colline, qui avait cessé de prendre l'air, on
+frappe le champagne avec la glace, la glace est formée par la
+condensation de l'eau, _aqua_ en latin. L'eau gèle à deux degrés, et il
+y a quatre saisons, l'été, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a causé la
+retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne.
+
+--Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait
+pas, à Rodolphe.
+
+--C'est un mot, répondit celui-ci; Colline veut dire un _demi-verre_.
+
+Tout à coup Colline frappa brusquement sur l'épaule de Rodolphe, et lui
+dit d'une voix embarrassée qui semblait mettre des syllabes en pâte:
+
+--C'est demain jeudi, n'est-ce pas?
+
+--Non, répondit Rodolphe, c'est demain dimanche.
+
+--Non, jeudi.
+
+--Non, encore une fois, c'est demain dimanche.
+
+--Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tête, plus souvent,
+c'est demain jeu... di...
+
+Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème
+qui était sur son assiette.
+
+--Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.
+
+--Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre
+l'insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe; c'est à cause
+de son article du _Castor..._ tenez, il en rêve tout haut.
+
+--Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de café, n'est-ce pas, madame?
+
+--À propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi.
+
+Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de
+sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement à
+l'oreille:
+
+--Madame, le café est originaire de l'Arabie, où il fut découvert par
+une chèvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait
+soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le
+prends très-chaud.
+
+--Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le café
+et les pipes.
+
+Cependant l'heure s'avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et
+Rodolphe essaya de faire comprendre à ses convives qu'il était temps de
+se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour
+partir.
+
+Mais Schaunard s'aperçut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une
+bouteille, et déclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait
+quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa
+chaise et murmurait à voix basse:
+
+--Lundi, mardi, mercredi, jeudi.
+
+--Ah çà! disait Rodolphe très-embarrassé, je ne peux pourtant pas les
+garder ici cette nuit; autrefois, c'était bien; mais maintenant c'est
+autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement
+allumé, semblait appeler la solitude à deux.
+
+--Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente
+une ficelle pour les éloigner.
+
+--Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.
+
+--Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de
+mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène.
+
+--Je me souviens de ça, fit Rodolphe, c'est dans _Kean_. En effet, la
+situation est la même.
+
+--Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature.
+Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'écria
+le peintre.
+
+--Hein? Qu'est-ce qu'il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans
+le bleu d'une douce ivresse.
+
+--Il y a qu'il n'y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif.
+
+--Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.
+
+--Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a décidé qu'on passerait la nuit ici;
+mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient
+fermées...
+
+--Mon épicier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu
+devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.
+
+--Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et
+prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son
+couteau.
+
+--Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant à
+Colline, celui-là sera dur. Ah! Une idée. Eh! Eh! Colline, fit-il en
+heurtant violemment le philosophe.
+
+--Quoi?... quoi?... quoi?...
+
+--Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.
+
+Colline regarda autour de lui et aperçut en effet, à la place ou était
+son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine
+lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquiétude. Colline, selon son
+habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté, pour
+quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard,
+intitulé: _le Convoi de la Laitière._ À ces deux acquisitions étaient
+joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours
+sur lui, afin d'avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de
+discussion philosophique. L'idée de savoir cette bibliothèque entre les
+mains de Schaunard lui donna une sueur froide.
+
+--Le malheureux! s'écria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?
+
+--C'est par erreur.
+
+--Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.
+
+--N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.
+
+--Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.
+
+--Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de
+sortir à l'instant; si tu trouveras à la porte.
+
+--Certainement que je le rattraperai, répondit Colline en se couvrant de
+son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement
+servir dessus un thé pour dix personnes.
+
+--Et de deux, dit Marcel à Rodolphe; te voilà libre, je m'en vais, et je
+recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.
+
+--Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.
+
+Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier
+un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre
+miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte
+entre-bâillée.
+
+--Pauvre Roméo! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l'appelle; allons,
+va, fit-il en ouvrant sa porte à la bête enamourée qui ne fit qu'un bond
+de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.
+
+Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses
+cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de
+Mimi et l'enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de
+commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la
+capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux
+et lui appuya sur l'épaule un long et sonore baiser qui imprima une
+vibration soudaine au corps de la printanière créature.
+
+L'instrument était d'accord.
+
+
+
+
+XIV
+
+_MADEMOISELLE MIMI_
+
+
+Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé
+ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il
+pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je,
+moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de
+rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la
+pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête
+ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes?
+
+Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en
+vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous
+convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la
+solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le
+silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies
+et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de
+l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui
+vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues
+par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un
+reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer
+pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs
+de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones
+empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces
+charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court
+bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas
+de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les
+rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des
+colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et
+les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller
+faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou
+tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre
+fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu,
+Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore
+vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici
+précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon
+ami infortuné!
+
+_«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte
+l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile.»_ Et ce
+soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et
+vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui
+attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi
+chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou
+avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me
+couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse
+laconique du premier:
+
+_«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves
+de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»_ Ah! mon ami,
+ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas
+vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.
+
+Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de
+_l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rênes du bon goût que
+vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il
+peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous
+en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on
+verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers
+et appelleraient la colère du ciel.
+
+Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami
+Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut
+au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement
+au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À
+l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence
+accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les
+précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais
+porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée
+il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur
+le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit
+noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe
+de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez
+commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme
+une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui
+était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit
+contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et
+nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que
+l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison
+nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux
+sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque
+révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser
+prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies
+sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise,
+concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer
+l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot
+très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques
+de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: _myosotis
+chauve_. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement
+en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait
+insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors
+qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et
+plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait
+plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe!
+et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de
+ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais
+guéri.
+
+Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors
+qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce
+fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils
+apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante,
+point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la
+pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la
+traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une
+nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et
+poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite,
+délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure
+aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme
+doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides,
+prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de
+brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu
+l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais
+c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais,
+aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la
+jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes
+rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté
+maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des
+heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie,
+dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de
+ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre
+Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que,
+malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les
+mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si
+mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre
+lesquelles Rodolphe avait déposé son coeur de nouveau en floraison, ces
+mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le coeur du
+poëte avec leurs ongles roses.
+
+Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé
+une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle
+_voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps
+chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la
+connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint
+lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse.
+L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait
+naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui
+jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du
+nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à
+rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de
+Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient
+d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait
+pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe
+de drap.
+
+--Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez
+facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.
+
+Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes
+sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie
+douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de
+quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau
+sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il
+adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur
+et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle
+n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de
+l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son coeur avait déjà été
+dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore
+pleine des souvenirs de son premier amant.
+
+Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant
+ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de
+Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de
+la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était
+devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces
+luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet
+état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et
+ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties
+depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des
+heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les
+soupçons auxquels il se déchirait le coeur. Il y avait des moments où
+elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard
+bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce
+jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était
+rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au
+milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un
+commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces
+causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et
+animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller
+à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à
+ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée
+qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à
+tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait
+fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui
+engourdissaient son coeur, des fièvres contagieuses commençaient à
+l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers
+tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les
+surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les
+mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes
+murmuraient encore le mot immortel:
+
+ «Qui, depuis cinq mille ans,
+ Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.»
+
+Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et
+l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps.
+
+À la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les
+mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il
+laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla
+en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux
+raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il
+alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait
+n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées
+éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire,
+d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui
+fait pendant au proverbe: «quand on n'a point de pain blanc on se
+contente de pain bis.» Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa
+maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême
+et annonça à Mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant.
+Mimi se mit à rire et fit des bravades. À la fin, voyant que Rodolphe
+tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de
+tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un jour
+passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu devant cette
+fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle fut alors charmante
+pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce
+qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé
+quelqu'un.
+
+--Je n'ai seulement pas cherché, répondait-elle. Cependant elle avait
+cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En
+quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait
+aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau
+qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de
+l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi
+elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre,
+n'était pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point à
+faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses
+cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses
+mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du
+nouveau-monde.
+
+Le lycéen ne tarda pas à être remplacé par un gentilhomme breton, dont
+Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier
+longtemps pour devenir comtesse.
+
+Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque
+intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après
+une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à
+l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en
+plein coeur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les
+yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du
+manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau
+maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins
+fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec,
+après l'enlèvement de la belle Hélène.
+
+En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise.
+Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort
+tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté.
+Leur rupture était résolue.
+
+Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous
+les objets qui appartenaient à sa maîtresse.
+
+Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe
+reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui
+s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un
+grand bonheur.
+
+--Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient
+été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait
+endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre coeur des mains
+d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à
+courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de
+Fontenay-Aux-Roses.
+
+Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le
+désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue
+délabrée représentait fort mal _l'Écharpe d'Iris_ qui lui procurait ses
+entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe
+rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta
+son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure,
+il fut étourdissant de verve et d'entrain.
+
+--Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie
+qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!
+
+--Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait
+d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me
+compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter.
+
+Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds,
+enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et
+de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame
+demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et
+de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des
+souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme
+vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée.
+
+Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle
+de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita
+point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les
+chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le _pas des regrets
+et soupirs_, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les
+trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se
+moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la
+figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.
+
+--Hélas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait
+l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cassés.
+
+--En attendant, il _a fait_ une femme superbe, dit un autre en voyant
+Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.
+
+--Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.
+
+Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main
+était froide et humide comme une pierre mouillée.
+
+La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie, riche et
+abondante nature dont la rusticité native s'était promptement
+aristocratisée au milieu des élégances du luxe parisien et d'une vie
+oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Séraphine, et était
+pour le présent la maîtresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui
+donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de
+comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle
+espéra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.
+
+--Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et,
+après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes,
+revêtue d'un costume spécial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car
+depuis son entrée il s'était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein
+de sanglots silencieux.
+
+--Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Séraphine étonnée.
+
+--Allons, se dit Rodolphe en relevant la tête, regardons-la, mais pour
+l'art seulement!
+
+ Et quel spectacle, alors, vint s'offrir à ses yeux!
+
+comme dit Raoul dans _les Huguenots_.
+
+Séraphine était admirablement belle. Ces formes splendides, habilement
+mises en valeur par la coupe de son vêtement, s'accusaient pleines de
+provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les impérieuses
+fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud
+brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour
+l'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle
+fille. C'étaient des mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les
+plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces
+admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins
+critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se
+colorait déjà de cette rougeur qui est l'aurore de la volupté.
+
+--Cette créature est un véritable instrument de plaisir un vrai
+_stradivarius_ d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa
+Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le coeur de la belle
+battre une charge précipitée.
+
+En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de
+l'appartement.
+
+--Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas;
+dites que je ne suis pas rentrée.
+
+À ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.
+
+--Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D'ailleurs, il
+faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Bonsoir.
+
+--Comment! Vous partez? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de
+son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez
+rester.
+
+--Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui
+arrive de la terre de feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait
+pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!
+
+Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe
+leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la
+démarche lente; son visage très-pâle faisait une charmante antithèse
+avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus
+semblaient deux étoiles malades.
+
+--Ô fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le
+nom et le visage de sa maîtresse.
+
+Arrière! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier à la hâte.
+
+--Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est
+fou, ce jeune homme!
+
+--Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée.
+
+Oh! ajouta-t-elle, ça m'apprendra à être bonne. Si cet imbécile de Léon
+avait au moins l'esprit de venir à présent!
+
+Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.
+
+Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il
+trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y
+avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante
+infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les
+toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé; ta
+Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu,
+ma pauvre bête, le coeur des femmes et des chattes est un abîme que les
+hommes et les chats ne pourront jamais sonder.
+
+Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fît une chaleur
+épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses
+épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la
+nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la
+chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du
+plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre,
+qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du
+pied les paquets renfermant les objets appartenant à Mademoiselle Mimi,
+et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas
+encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le
+ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher
+l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait
+expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée.
+Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue,
+s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées
+dans son coeur.
+
+Comme il s'approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce
+lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux
+oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se
+cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit
+son coeur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne
+peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains;
+et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria:
+
+--Ô petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez
+partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon
+Dieu! ô jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne
+reviendrez-vous plus y dormir encore? ô voix capricieuse dont les
+caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient,
+est-ce que je ne vous entendrai plus? ô petites mains blanches aux
+veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains
+blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait,
+avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés
+des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui
+semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu'il avait passées
+avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, au
+milieu du silence nocturne, le rire épanoui de Mademoiselle Mimi, et il
+se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle
+elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes
+les misères de leur existence hasardeuse.
+
+Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait
+d'écouler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé
+peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de
+Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.
+
+L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il
+venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette
+nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les
+plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond
+de leur passé.
+
+Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en
+voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses
+qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.
+
+--Bon, dit Marcel, j'en étais sûr: c'est sa gaieté d'hier qui lui a
+tourné sur le coeur. Ça ne peut pas durer comme ça.
+
+Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur
+Mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot
+s'enfonçait comme une épine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui
+_prouvèrent_ que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un
+niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de
+la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces.
+
+Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient
+entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour
+aigri se change en mépris; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le
+désespoir du poëte se changea en colère. Il se jeta avec rage sur les
+paquets qu'il avait préparés la veille; et après avoir mis de côté tous
+les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui,
+il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison,
+c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette
+auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa
+coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.
+
+Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses
+effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les
+puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jetât point
+au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes,
+et Mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui
+font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le
+dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté
+insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante; un
+instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir
+vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins
+accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe.
+
+Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait
+rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui.
+
+--Non, répondit-il.
+
+Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit
+que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle
+allait manquer de logement.
+
+--Et son amant, dont elle est si folle?
+
+--Mais, répondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point
+l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort
+longtemps, et il paraît peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et
+m'embarrasse beaucoup.
+
+--Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; ça ne me regarde
+pas... Et il fit des madrigaux à Mademoiselle Amélie, et lui persuada
+qu'elle était la plus belle femme du monde.
+
+Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.
+
+--Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi?
+
+--Aucunement; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle
+maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu
+beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est
+très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.
+
+--Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.
+
+Tous les jours, Mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un
+prétexte quelconque; et, quoi qu'il fît, celui-ci ne pouvait s'empêcher
+de lui parler de Mimi.
+
+--Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se
+préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec
+vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour
+faire enrager vos amis.
+
+--C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.
+
+Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait tout
+rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle.
+
+--Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est
+tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.
+
+--Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me
+faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à
+moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait
+était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez
+lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais
+avec un machiavélisme qui avait peut-être son but; et, s'apercevant bien
+que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée
+de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement
+inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.
+
+Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée
+demander à Rodolphe si la partie tenait toujours.
+
+--Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le
+chevalier de la plus belle personne des temps modernes.
+
+Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans
+un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et
+elle promit qu'elle serait prête pour le soir.
+
+--À propos, fit Rodolphe, dites à Mademoiselle Mimi que, si elle veut
+faire une infidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit
+chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.
+
+Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout
+autre que celui qu'elle avait su deviner.
+
+--Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi, sa proposition
+est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang
+des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne
+vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses
+amis: c'est une conspiration arrangée entre eux.
+
+--Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amélie en train de préparer
+sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.
+
+--Oui, répondit l'autre.
+
+--Avec Rodolphe?
+
+--Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison.
+
+--Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer,
+elle courut en toute hâte chez l'amant de Mademoiselle Amélie et le
+prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison
+avec son ancien amant à elle.
+
+Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez
+Mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle
+passât la soirée avec lui.
+
+À huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver
+Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un
+homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser
+l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises
+violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné
+à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin,
+elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui
+demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui
+l'amenait près de lui; tout cela d'une voix douce, et où un accent de
+tendresse cherchait à se contraindre.
+
+--C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle
+Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.
+
+--J'irai donc au bal tout seul.
+
+Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de
+Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.
+
+--Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son
+amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.
+
+--Écoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt une
+proposition par Mademoiselle Amélie; vous l'a-t-elle transmise?
+
+--Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est
+arrivé, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que,
+malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez
+assez peu de coeur pour accepter un semblable marché.
+
+--Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. Ce
+qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous
+avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'à
+minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.
+
+--Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent...
+Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habillé sur son lit. À onze
+heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.
+
+--Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle: l'amant d'Amélie est
+resté chez elle, et je n'ai pu rentrer.
+
+Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation
+explicative, où de temps en temps le _tu_ familier succédait au _vous_
+de la discussion officielle.
+
+À quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut en allumer une
+neuve.
+
+--Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.
+
+Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur
+l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres
+de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la
+pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas
+la bougie.
+
+Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi
+plusieurs paquets, il lui dit très-doucement:
+
+--Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma
+parole.
+
+--Oh! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas
+emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.
+
+Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et
+une paire de manchettes.
+
+--J'emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant.
+
+--Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela
+finisse.
+
+--Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la
+jeune Mimi en embrassant Rodolphe.
+
+Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En
+traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poëte qui l'avait
+toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe
+allait feindre de ne pas le voir. Mais le poëte ne lui en donna pas le
+temps; et, en passant près de lui, il lui fit un geste amical, et salua
+sa jeune compagne avec un gracieux sourire.
+
+--Quel est ce monsieur? demanda Mimi.
+
+Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.
+
+--Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chanté
+l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation.
+
+--Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il
+fussent au milieu de la foule.
+
+--Hélas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper
+toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être
+trompé toujours?
+
+
+
+
+XV
+
+_DONEC GRATUS..._
+
+
+Nous avons raconté comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle
+Musette. Unis un matin par le ministère du caprice, qui est le maire du
+13e arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive
+souvent, s'épouser sous le régime de la séparation de coeur. Mais un
+soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter
+sur-le-champ, ils s'aperçurent que leurs mains, qui s'étaient serrées en
+signe d'adieu, ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu leur
+caprice était devenu de l'amour. Ils se l'avouèrent tous deux en riant à
+moitié.
+
+--C'est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable
+avons-nous donc fait?
+
+--Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris
+assez de précautions.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de
+Marcel.
+
+--Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et
+moi, nous venons de faire une jolie découverte. Nous sommes amoureux. Ça
+nous sera venu en dormant.
+
+--Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui
+prouve que vous aimez? Vous exagérez peut-être le danger.
+
+--Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.
+
+--Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.
+
+--Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au
+plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec
+Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer
+jour et nuit. C'est avec ce système-là qu'on éternise les mariages.
+Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et
+Baucis. Votre intérieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et
+Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés,
+notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable.
+
+En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait
+d'arriver à Musette et à Marcel.
+
+--Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de ça?
+
+Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura:
+
+--J'en étais sûr d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte
+s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.
+
+Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à Mimi:
+
+--Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le
+quitter.
+
+--Pauvre fille! répondit Mimi. Elle qui a si bon appétit!
+
+--Et de son côté, Marcel est empoigné par Musette. Il l'adore à
+trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.
+
+--Pauvre garçon! dit Mimi, lui qui est si jaloux!
+
+--C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes élèves d'Othello.
+
+Quelque temps après, aux ménages de Rodolphe et de Marcel vint se
+joindre le ménage de Schaunard; le musicien emménageait dans la maison,
+avec Phémie, Teinturière.
+
+À compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan,
+et, à l'époque du terme, ils envoyaient un congé unanime au
+propriétaire.
+
+En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage éclatât dans l'un
+des ménages. Tantôt c'était Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force
+de parler, s'expliquaient à l'aide des projectiles qui leur tombaient
+sous la main. Le plus souvent c'était Schaunard qui faisait, au bout
+d'une canne, quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à
+Marcel et Musette, leurs discussions étaient renfermées dans le silence
+du huit clos; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs
+portes et leurs fenêtres.
+
+Si d'aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires
+n'étaient pas moins victimes de cette concorde passagère. L'indiscrétion
+des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des
+ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères.
+Aussi, plus d'un voisin préférait-il le _casus belli_ aux ratifications
+des traités de paix.
+
+Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu'on mena
+pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase
+dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne
+ou mauvaise fortune.
+
+Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l'on ne serait
+pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, où l'on dînait
+toute la journée. Il y en avait d'autres où l'on serait presque allé à
+la cour sans bottes, jours de carême où, après n'avoir pas déjeuné en
+commun, on ne dînait pas ensemble, ou bien l'on arrivait, à force de
+combinaisons économiques, à réaliser un de ces repas dans lesquels les
+assiettes et les couverts _faisaient relâche_, comme disait Mademoiselle
+Mimi.
+
+Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association où se
+trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune ébauche de
+discorde ne s'éleva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent
+devant les plus futiles caprices de leurs maîtresses, mais pas un d'eux
+n'eût hésité un instant entre la femme et l'ami.
+
+L'amour naît surtout de la spontanéité; c'est une improvisation.
+L'amitié, au contraire, s'édifie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui
+marche avec circonspection; c'est l'égoïsme de l'esprit, tandis que
+l'amour c'est l'égoïsme du coeur.
+
+Il y avait six ans que les bohèmes se connaissaient. Ce long espace de
+temps passé dans une intimité quotidienne avait, sans altérer
+l'individualité bien tranchée de chacun, amené entre eux un accord
+d'idées, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouvé ailleurs. Ils avaient
+des moeurs qui leur étaient propres, un langage intime dont les
+étrangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les
+connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté d'allure du
+cynisme. Ce n'était pourtant que de la franchise. Esprits rétifs à toute
+chose imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en
+mépris. Accusés de vanités exagérées, ils répondaient en étalant
+fièrement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur
+valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mêmes.
+
+Depuis tant d'années qu'ils marchaient ensemble dans la même vie, mis
+souvent en rivalité par nécessité d'état, ils ne s'étaient pas quitté la
+main et avaient passé, sans y prendre garde, sur les questions
+personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essayé d'en
+élever entre eux pour les désunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns
+les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le
+contre-poison de l'envie, les préservait de toutes les petites jalousies
+de métier.
+
+Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce
+s'abattit tout à coup sur les ménages.
+
+Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aperçut que Phémie,
+Teinturière, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de
+plastique, il était d'un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant
+pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fréquentes
+observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait
+un logement gratis.
+
+Quinze jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les
+carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien élève de Carolus Barbemuche,
+qui lui avait promis des robes couleur du soleil.
+
+Après Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra à grand
+bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitté pour
+suivre Marcel.
+
+Cette séparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans
+préméditation. Née d'un caprice qui était devenu de l'amour, cette
+liaison fut rompue par un autre caprice.
+
+Un soir du carnaval, au bal masqué de l'Opéra, où elle était allée avec
+Marcel, Musette eut pour vis-à-vis dans une contredanse un jeune homme
+qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en
+dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en
+instruisant ce jeune homme de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un
+regret sur sa vie passée. Tant fut-il qu'à la fin du quadrille, Musette
+se trompa; et, au lieu de donner la main à Marcel qui était son
+cavalier, elle prit la main de son _vis-à-vis_, qui l'entraîna et
+disparut avec elle dans la foule.
+
+Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au
+bras du jeune homme; elle sortait du café de l'opéra, la bouche pleine
+de refrains. En apercevant Marcel, qui s'était mis dans un angle les
+bras croisés, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais
+revenir.
+
+--C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux,
+mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il
+pas; il rentra chez lui le coeur gros néanmoins, mais l'estomac léger.
+Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à
+manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de
+hareng saur.
+
+--Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins
+Musette aura soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses
+yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha.
+
+Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose.
+Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode,
+mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette
+était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de
+ce cadre d'élégances. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de
+toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout,
+dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes
+parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant
+jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu
+légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors
+Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:
+
+--Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un
+homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui
+m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon,
+parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que
+j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé
+d'amour. Il ne m'en reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne
+vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché; et si les
+rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre.
+Quant à mon coeur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs,
+je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir
+oublié dans un des tiroirs de Marcel.
+
+La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la
+maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire
+donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.
+
+Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble; ils avaient pris
+chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste.
+Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de
+Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur
+ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les
+nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en
+rêve. Une à une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs
+toutes ces heures envolées; et ils finissaient ordinairement par ce
+dire: qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble,
+les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur
+pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se
+raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils
+étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en
+emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient
+encore.
+
+Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de
+lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout
+de bas blanc d'une correction toute particulière; le cocher lui-même
+dévorait des yeux ce charmant _pourboire_.
+
+--Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe; j'ai bien envie de lui
+offrir mon bras; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà
+mon affaire... c'est assez neuf.
+
+--Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put
+tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon
+mouchoir?
+
+--Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la
+main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main.
+
+L'artiste roula dans un précipice d'étonnement. Mais tout à coup un
+éclat de rire qu'il reçut en plein visage le fit revenir à lui; à cette
+joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.
+
+C'était Mademoiselle Musette.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures.
+Comment la trouves-tu celle-là, hein? Elle ne manque pas de gaieté.
+
+--Je la trouve supportable, répondit Marcel.
+
+--Où vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.
+
+--Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit théâtre
+où il avait ses entrées.
+
+--Pour l'amour de l'art?
+
+--Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour,
+je le vendrai à Colline: il en fait collection.
+
+--Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des
+points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.
+
+--C'est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce
+petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idéal.
+
+--Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette.
+
+--Et vous bien curieuse, fit Marcel.
+
+--Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre
+pour des amoureux qui se disputent.
+
+--Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit
+Marcel.
+
+Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement:
+
+--Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein? Le mot était clair; il
+siffla comme une balle à l'oreille de Marcel.
+
+--Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les étoiles vous êtes
+témoins que ce n'est pas moi qui ai tiré le premier. Vite ma cuirasse!
+
+À compter de ce moment le feu était engagé.
+
+Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour
+aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivaces.
+
+Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette.
+Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du
+coeur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de
+diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l'affaire. Il
+n'y avait plus qu'à ratifier.
+
+La conversation interrompue se renoua.
+
+--Franchement, dit Musette à Marcel, où allais-tu tout à l'heure?
+
+--Je te l'ai dit, j'allais voir Laure.
+
+--Est-elle jolie?
+
+--Sa bouche est un nid de sourires.
+
+--Connu, dit Musette.
+
+--Mais toi-même, fit Marcel, d'où venais-tu sur les ailes de cette
+citadine?
+
+--Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour
+dans sa famille.
+
+--Quel homme est-ce que cet Alexis?
+
+--À son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait.
+Tout en se promenant, Marcel et Musette continuèrent ainsi, en plein
+boulevard, cette comédie du _revenez-y_ de l'amour. Avec la même
+naïveté, tour à tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe à
+strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de
+grâce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un
+post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour
+d'une rue, une assez forte patrouille déboucha tout à coup.
+
+Musette _organisa_ une petite attitude effrayée, et se cramponnant au
+bras de Marcel elle lui dit:
+
+--Ah! mon Dieu, vois donc, voilà de la troupe qui arrive, il va encore y
+avoir une révolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me
+reconduire!
+
+--Mais où allons-nous? demanda Marcel.
+
+--Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre à
+souper, nous parlerons politique.
+
+--Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgré
+l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.
+
+Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de
+ses souvenirs, elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car
+Marcel n'était pas devenu millionnaire; alors Musette eut une idée; et,
+profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une
+nouvelle terreur.
+
+--On va se battre, s'écria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi.
+Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui _doit_ demeurer dans
+ton quartier.
+
+En traversant le pont neuf, Musette poussa un éclat de rire.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Marcel.
+
+--Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est déménagée; elle
+demeure aux Batignolles.
+
+En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe
+ne fut pas étonné.
+
+--Ces amours mal enterrées, dit-il, c'est toujours comme ça!
+
+
+
+
+XVI
+
+_LE PASSAGE DE LA MER ROUGE_
+
+
+Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait à ce fameux tableau qu'il
+affirmait devoir représenter le _Passage de la mer Rouge_ et, depuis
+cinq ou six ans, ce chef-d'oeuvre de couleur était refusé avec
+obstination par le jury. Aussi, à force d'aller et de revenir de
+l'atelier de l'artiste au musée, et du musée à l'atelier, le tableau
+connaissait si bien le chemin, que, si on l'eût placé sur des roulettes,
+il eût été en état de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait
+refait dix fois, et du haut en bas remanié cette toile, attribuait à une
+hostilité personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait
+annuellement du salon carré; et, dans ses moments perdus, il avait
+composé en l'honneur des cerbères de l'institut un petit dictionnaire
+d'injures, avec des illustrations d'une férocité aiguë. Ce recueil,
+devenu célèbre, avait obtenu dans les ateliers et à l'école des
+beaux-arts le succès populaire qui s'est attaché à l'immortelle
+complainte de Jean Bélin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs;
+tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mémoire.
+
+Pendant longtemps, Marcel ne s'était pas découragé des refus acharnés
+qui l'accueillaient à chaque exposition. Il s'était confortablement
+assis dans cette opinion que son tableau était, dans des proportions
+moindres, le pendant attendu par les _Noces de Cana_, ce gigantesque
+chef-d'oeuvre dont la poussière de trois siècles n'a pu ternir
+l'éclatante splendeur. Aussi, chaque année, à l'époque du salon, Marcel
+envoyait son tableau à l'examen du jury. Seulement, pour dérouter les
+examinateurs et tâcher de les faire faillir dans le parti pris
+d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le _Passage de la mer
+Rouge_, Marcel, sans rien déranger à la composition générale, modifiait
+quelque détail et changeait le titre de son tableau.
+
+Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de _Passage du
+Rubicon_; mais Pharaon, mal déguisé sous le manteau de César, fut
+reconnu et repoussé avec tous les honneurs qui lui étaient dus.
+
+L'année suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de
+blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un
+égyptien en grenadier de la garde impériale, baptisa son tableau:
+_Passage de la Bérésina_.
+
+Le jury, qui avait ce jour-là récuré ses lunettes sur le parement de son
+habit à palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il
+reconnut parfaitement la toile obstinée, surtout à un grand diable de
+cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge.
+La robe de ce cheval servait à Marcel pour toutes ses expériences de
+coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique
+des _tons fins_, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de
+lumière, toutes les combinaisons les plus variées de la couleur. Mais
+une fois encore, insensible à ce détail, le jury n'eut pas assez de
+boules noires pour refuser le _Passage de la Bérésina_.
+
+--Très-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'année prochaine je le
+renverrai sous le titre de: _Passage des Panoramas_.
+
+--Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trape... chantonna le
+musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air
+terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont
+l'accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins.
+
+--Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer
+Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en
+contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a là-dedans pour cent
+écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle
+jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une oeuvre sérieuse qui ouvre
+de nouveaux horizons à la science des _glacis_. Mais ils n'auront pas le
+dernier; jusqu'à mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je
+veux qu'il se grave dans leur mémoire.
+
+--C'est la plus sûre manière de le faire jamais graver, dit Gustave
+Colline d'une voix plaintive; et en lui-même il ajouta: il est
+très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés.
+Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en
+musique.
+
+--Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.
+
+Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix,
+uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier
+mars, une toile de cent sur châssis à clef... je vois distinctement leur
+idée, je la vois très-distinctement; ils veulent me faire briser mes
+pinceaux. Ils espèrent peut-être, en me refusant ma _mer Rouge_, que je
+vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais, ils connaissent
+bien mal mon coeur humain, s'ils comptent me prendre à cette ruse
+grossière. Je n'attendrai même plus l'époque du salon. À compter
+d'aujourd'hui, mon oeuvre devient le tableau de Damoclès éternellement
+suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine
+l'envoyer chez chacun d'eux, à domicile, au sein de leur famille, au
+plein coeur de leur vie privée. Il troublera leurs joies domestiques, il
+leur fera trouver le vin sûr, le rôti brûlé, et leurs épouses amères.
+Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de
+force pour aller à l'institut les jours de séance. Cette idée me
+sourit.
+
+Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles
+plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père
+_Médicis_. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et
+qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohème artistique et
+littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis
+négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers
+complets depuis _douze_ francs jusqu'à mille écus. Il achetait tout et
+savait le revendre avec bénéfice. La banque d'échange de M. Proudhon est
+bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui
+possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa
+religion n'étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du
+carrousel, était un lieu féerique où l'on trouvait toute chose à
+souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l'art,
+tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis
+en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument
+à tout ce qui existe, il travaillait même dans _l'idéal_. Médicis
+achetait des _idées_ pour les exploiter lui-même ou les revendre. Connu
+de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette
+et familier de l'écritoire, c'était l'Asmodée des arts. Il vous vendait
+des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un
+sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes; il causait _à l'heure_
+avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du
+monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et
+des invitations pour les soirées particulières; il logeait à la nuit, à
+la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies
+faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de
+mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les
+théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un
+exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait
+la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités, même
+obscures.
+
+Quelques pages copiées dans le _brouillard_ de sa tenue de livres
+pourront, mieux que toutes les explications les plus détaillées, donner
+une idée de l'universalité de son commerce.
+
+ 20 mars 184...
+
+--Vendu à M. L, antiquaire, le compas dont Archimède s'est servi pendant
+le siége de Syracuse, 75 fr.
+
+--Acheté à M. V, journaliste, les oeuvres complètes, non coupées, de M,
+membre de l'académie, 10 fr.
+
+--Vendu au même un article de critique sur les oeuvres complètes de
+M***, membre de l'académie, 30 fr.
+
+--Vendu à M***, membre de l'académie, un feuilleton de douze colonnes
+sur ses oeuvres complètes, 250 fr.
+
+--Acheté à M. R, homme de lettres, une appréciation critique sur les
+oeuvres complètes de M***, de l'Académie Française, 10 fr; plus 50
+livres de charbon de terre et 2 kilog. de café.
+
+--Vendu à M*** un vase en porcelaine ayant appartenu à Madame du Barry,
+18 fr.
+
+--Acheté à la petite D... ses cheveux, 15 fr.
+
+--Acheté à M. B... un lot d'articles de moeurs et les trois dernières
+fautes d'orthographe faites par m le préfet de la Seine, 6 fr; plus une
+paire de souliers napolitains.
+
+--Vendu à Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr.
+
+--Acheté à M. M..., peintre d'histoire, une série de dessins gais, 25
+fr.
+
+--Indiqué à M. Ferdinand l'heure à laquelle Madame la Baronne R... De
+P... va à la messe.--Au même, loué pour une journée le petit entre-sol
+du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.
+
+--Vendu à M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.
+
+--Vendu à Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants,
+36 fr (reçu 2 fr 75 c).
+
+--À la même, procuré un crédit de six mois chez Madame***, modiste.
+(Prix à débattre.)
+
+--Procuré à Madame***, modiste, la clientèle de Mademoiselle R... (Reçu
+pour ce, trois mètres de velours et six aunes de dentelle.)
+
+--Acheté à M. R..., homme de lettres, une créance de 120 fr sur le
+journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac
+de Moravie.
+
+--Vendu à M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr.
+
+--Acheté à M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6
+fr.
+
+--Acheté à M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitulé: _des Révolutions
+sous-marines_, 15 fr.
+
+--Loué à Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.
+
+--Acheté à M***, journaliste, 52 lignes dans son _Courrier de Paris,_
+100 fr; plus une garniture de cheminée.
+
+--Vendu à MM. O... et Cie 52 lignes dans le _Courrier de Paris_ de
+M***, 300 fr; plus deux garnitures de cheminée.
+
+--À Mademoiselle S... G..., loué un lit et un coupé pour un jour
+(néant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26
+et 27.)
+
+--Acheté à M. Gustave C..., un mémoire sur l'industrie linière, 50 fr;
+plus une édition rare des oeuvres de Flavius Josèphe.
+
+--À Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr.
+
+--Pour la même, payé une note chez le pharmacien, 75 fr.
+
+--_Id_. Payé une note chez la crémière, 3 fr 85.
+
+Etc, etc, etc.
+
+On voit, par ces citations, sur quelle immense échelle s'étendaient les
+opérations du juif Médicis, qui, malgré les notes un peu illicites de
+son commerce infiniment éclectique, n'avait jamais été inquiété par
+personne.
+
+En entrant chez les bohèmes avec cet air intelligent qui le distinguait,
+le juif avait deviné qu'il arrivait à un moment propice. En effet, les
+quatre amis se trouvaient en ce moment réunis en conseil, et, sous la
+présidence d'un appétit féroce, dissertaient la grave question _du pain
+et de la viande_. C'était un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et
+quantième sinistre.
+
+L'entrée de Médicis fut donc acclamée par un joyeux chorus; car on
+savait que le juif était trop avare de son temps pour le dépenser en
+visites de politesse; aussi sa présence annonçait-elle toujours une
+affaire à traiter.
+
+--Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?
+
+--Colline, dit Rodolphe couché sur son lit et engourdi dans les douceurs
+de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalité, offre une
+chaise à notre hôte: un hôte est sacré. Je vous salue en Abraham, ajouta
+le poëte.
+
+Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'élasticité du bronze, et
+l'avança près du juif en lui disant avec une voix hospitalière:
+
+--Supposez un instant que vous êtes Cinna, et prenez ce siége.
+
+Médicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa
+dureté, lorsqu'il se ressouvint que lui-même l'avait jadis changé avec
+Colline contre une profession de foi vendue à un député qui n'avait pas
+la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif
+résonnèrent d'un bruit argentin, et cette mélodieuse symphonie jeta les
+quatre bohèmes dans une rêverie pleine de douceurs.
+
+--Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas à Marcel,
+l'accompagnement paraît joli.
+
+--Monsieur Marcel, fit Médicis, je viens simplement faire votre fortune.
+C'est-à-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans
+le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un
+chemin aride dont la gloire est l'oasis.
+
+--Père Médicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de
+50 pour cent, votre patron vénéré, soyez bref.
+
+--Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Pépin, qui était un sire
+concis comme vous: car vous devez l'être, circoncis, fils de Jacob!
+
+--Ouh! Ouh! Ouh! firent les bohèmes en regardant si le plancher ne
+s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe.
+
+Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois.
+
+--Voici l'affaire, reprit Médicis. Un riche amateur qui monte une
+galerie destinée à faire le tour de l'Europe m'a chargé de lui procurer
+une série d'oeuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entrées dans
+ce musée. En un mot, je viens pour vous acheter votre _Passage de la mer
+Rouge_.
+
+--Comptant? fit Marcel.
+
+--Comptant, répondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses
+goussets.
+
+--L'es-tu content? dit Colline.
+
+--Décidément, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire
+d'angoisse pour fermer le soupirail à sottises de ce gueux-là. Brigand,
+ne vois-tu pas qu'il cause d'_écus_? Il n'y a donc rien de sacré pour
+toi, athée?
+
+Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du
+silence.
+
+--Continuez, Médicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous
+laisser l'honneur de fixer vous-même le prix de cette oeuvre qui n'en a
+pas. Le juif posa sur la table 50 écus en bel argent neuf.
+
+--Après? dit Marcel, c'est l'avant-garde.
+
+--Monsieur Marcel, dit Médicis, vous savez bien que mon premier mot est
+toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; réfléchissez: 50 écus, cela
+fait 150 francs. C'est une somme, ça!
+
+--Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon
+Pharaon, il y a pour 50 écus de cobalt. Payez-moi au moins la façon,
+égalisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Léon
+X, Léon X _bis_.
+
+--Voici mon dernier mot, reprit Médicis: je n'ajoute pas un sou de plus;
+mais j'offre à dîner à tout le monde, vins variés à discrétion, et au
+dessert je paye en or.
+
+--Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing
+sur la table. Adjugé.
+
+--Allons, dit Marcel, convenu.
+
+--Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs,
+le couvert est mis.
+
+Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le choeur des
+_Huguenots: À table, à table_!
+
+Médicis traita les bohèmes d'une façon tout à fait magnifique. Il leur
+offrit une foule de choses qui jusques-là étaient restées pour eux
+complétement inédites. Ce fut à compter de ce dîner que le homard cessa
+d'être un mythe pour Schaunard, et il contracta dès lors pour cet
+amphibie une passion qui devait aller jusqu'au délire.
+
+Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de
+vendange. Cette ivresse faillit même avoir des suites déplorables pour
+Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur, à deux heures
+du matin, voulait absolument éveiller son créancier pour lui donner en
+à-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison
+qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de
+ce précipice.
+
+Huit jours après ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son
+tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honoré, il
+s'arrêta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la
+pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'était
+autre chose que le tableau de Marcel, vendu par Médicis à un marchand de
+comestibles. Seulement, le _Passage de la mer Rouge_ avait encore subi
+une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajouté un
+bateau à vapeur, et il s'appelait: _Au port de Marseille_. Une ovation
+flatteuse s'était élevée parmi les curieux quand on avait découvert le
+tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura:
+_La voix du peuple, c'est la voix de Dieu_.
+
+
+
+
+XVII
+
+_LA TOILETTE DES GRÂCES_
+
+
+Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matinée, se
+réveilla un matin sur le coup de dix heures, et parut très-étonnée de ne
+point voir Rodolphe auprès d'elle ni même dans la chambre. La veille au
+soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu à son bureau, se
+disposant à passer la nuit sur un travail extra-littéraire qui venait de
+lui être commandé, et à l'achèvement duquel la jeune Mimi était
+particulièrement intéressée. En effet, sur le produit de son labeur, le
+poëte avait fait espérer à son amie qu'il lui achèterait une certaine
+robe printanière dont elle avait un jour aperçu le coupon aux _deux
+magots_, un magasin de nouveautés fameux, à l'étalage duquel la
+coquetterie de Mimi allait faire de fréquentes dévotions. Aussi, depuis
+que le travail en question était commencé, Mimi se préoccupait-elle avec
+une grande inquiétude de ses progrès. Souvent elle s'approchait de
+Rodolphe, pendant qu'il écrivait, et, penchant la tête par-dessus son
+épaule, elle lui disait gravement:
+
+--Eh bien, ma robe avance-t-elle?
+
+--Il y a déjà une manche, sois calme, répondait Rodolphe.
+
+Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui
+indiquait ordinairement qu'il était content de son labeur, Mimi se
+dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa tête brune à
+travers les rideaux:
+
+--Est-ce que ma robe est finie?
+
+--Tiens, répondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages
+couvertes de lignes serrées, je viens d'achever le corsage.
+
+--Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il
+de pages comme ça pour faire une jupe.
+
+--C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages
+de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une
+jupe convenable.
+
+--Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi sérieusement; mais il ne
+faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer après l'étoffe: on porte
+les robes très-amples, et je voudrais de beaux plis pour que ça fasse
+_frou-frou_.
+
+--C'est bien, répondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de
+plus à la ligne, et nous obtiendrons le _frou-frou_.
+
+Et Mimi se rendormait heureuse.
+
+Comme elle avait commis l'imprudence de parler à ses amies,
+Mesdemoiselles Musette et Phémie, de la belle robe que Rodolphe était en
+train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqué
+d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la générosité de leur ami
+envers sa maîtresse; et ces confidences avaient été suivies de
+provocations non équivoques à imiter l'exemple donné par le poëte.
+
+--C'est-à-dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les
+moustaches, c'est-à-dire que si cela continue encore huit jours comme
+ça, je serai forcée de t'emprunter un pantalon pour sortir.
+
+--Il m'est dû onze francs dans une bonne maison, répondit Marcel; si je
+récupère cette valeur, je la consacrerai à t'acheter une feuille de
+vigne à la mode.
+
+--Et moi? demandait Phémie à Schaunard. Mon peigne _noir_ (elle ne
+pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine.
+
+Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait à sa
+maîtresse en lui disant:
+
+--Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir
+bleu, cela t'instruira en t'amusant, _utile dulci_.
+
+Néanmoins, dans un conciliabule tenu très-secret, Marcel et Schaunard
+convinrent avec Rodolphe que chacun de son côté s'efforcerait de
+satisfaire la juste coquetterie de leurs maîtresses.
+
+--Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore
+faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et
+la littérature vont très-bien, nous gagnons presque autant que des
+commissionnaires.
+
+--Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les
+beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le règne de
+Léon X.
+
+--Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que
+tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment
+de la besogne?
+
+--Mon cher, une affaire superbe, que m'a procurée Médicis. Je fais des
+portraits à la caserne de _l'Ave Maria_, dix-huit grenadiers qui m'ont
+demandé leur image à six francs l'une dans l'autre, la ressemblance
+garantie un an, comme les montres. J'espère avoir le régiment tout
+entier. C'était bien aussi mon idée de requinquer Musette quand Médicis
+m'aura payé, car c'est avec lui que j'ai traité et pas avec mes modèles.
+
+--Quant à moi, fit Schaunard négligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai
+deux cents francs qui dorment.
+
+--Sacrebleu! Réveillons-les, dit Rodolphe.
+
+--Dans deux ou trois jours je compte émarger, reprit Schaunard. En
+sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de
+donner un libre cours à quelques-unes de mes passions. Il y a surtout,
+chez le fripier d'à côté, un habit de nankin et un cor de chasse qui
+m'agacent l'oeil depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage.
+
+--Mais, demandèrent à la fois Rodolphe et Marcel, d'où espères-tu tirer
+ce nombreux capital?
+
+--Écoutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en
+s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns
+et aux autres qu'avant d'être membres de l'institut et contribuables,
+nous avons encore pas mal de pain de seigle à manger, et la miche
+quotidienne est dure à pétrir. D'un autre côté, nous ne sommes pas
+seuls; comme le ciel nous a créés sensibles, chacun de nous s'est choisi
+une chacune, à qui il a offert de partager son sort.
+
+--Précédé d'un hareng, interrompit Marcel.
+
+--Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte économie,
+quand on ne possède rien, il est difficile de mettre de côté, surtout si
+l'on a toujours un appétit plus grand que son assiette.
+
+--Où veux-tu en venir?... demanda Rodolphe.
+
+--À ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous
+aurions tort les uns et les autres de faire les dédaigneux, lorsqu'il se
+présente, même en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre
+devant le zéro qui constitue notre apport social!
+
+--Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le
+dédaigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas
+consenti à consacrer mes pinceaux à la reproduction picturale de
+guerriers français qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble
+que je ne crains pas de descendre de l'échelle de ma grandeur future.
+
+--Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je
+compose un poëme didactique médico-chirurgical-osanore pour un dentiste
+célèbre qui subventionne mon inspiration à raison de quinze sous la
+douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les huîtres?... Cependant,
+je n'en rougis pas; plutôt que de voir ma muse rester les bras croisés,
+je lui ferais volontiers mettre le _Conducteur parisien_ en romances.
+Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis
+Mimi est altérée de bottines.
+
+--Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de
+quelle source est sorti le pactole dont j'attends le débordement.
+
+Voici quelle était l'histoire des deux cents francs de Schaunard.
+
+Il y avait environ une quinzaine de jours, il était entré chez un
+éditeur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses
+clients, soit des leçons de piano, soit des accords.
+
+--Parbleu! dit l'éditeur en le voyant entrer, vous arrivez à propos, on
+est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un
+anglais; je crois qu'on vous payera bien... êtes-vous réellement fort?
+
+Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans
+l'esprit de son éditeur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste,
+c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard répondit-il avec beaucoup
+d'aplomb:
+
+--Je suis de première force; si j'avais seulement un poumon attaqué, de
+grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement célèbre comme le
+soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver
+ma partition de _la Mort de la jeune fille_, vous viendriez m'en offrir
+trois mille, à genoux, et dans un plat d'argent.
+
+--Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans
+de travaux forcés sur les cinq octaves, je manipule assez agréablement
+l'ivoire et les dièses.
+
+Le personnage auquel on adressait Schaunard était un anglais nommé M.
+Birn'n. Le musicien fut d'abord reçu par un laquais bleu, qui le
+présenta à un laquais vert, qui le repassa à un laquais noir, lequel
+l'avait introduit dans un salon où il s'était trouvé en face d'un
+insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait
+ressembler à _Hamlet_, méditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se
+disposait à expliquer le motif de sa présence, lorsque des cris perçants
+se firent entendre et lui coupèrent la parole. Ce bruit affreux qui
+déchiraient les oreilles était poussé par un perroquet exposé sur un
+perchoir au balcon de l'étage inférieur.
+
+--Ô le bête, le bête! le bête! murmura l'Anglais en faisant un bond dans
+son fauteuil, il fera mourir moi.
+
+Et au même instant le volatile se mit à débiter son répertoire, beaucoup
+plus étendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta
+confondu lorsqu'il entendit l'animal, excité par une voix féminine,
+commencer à déclamer les premiers vers du récit de _Théramène_ avec les
+intonations du conservatoire.
+
+Ce perroquet était le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir.
+C'était une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont
+cotées des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est
+inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, où elles servent de
+dessert vivant. De nos jours, cela pose un chrétien d'être vu avec une
+de ces païennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance.
+Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, après tout: le plus
+qu'on risque, c'est d'être mis sur la paille pour les avoir mises dans
+le palissandre. Mais quand leur beauté s'achète à l'once chez les
+parfumeurs et ne résiste pas à trois gouttes d'eau versées sur un
+chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur
+talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine à s'expliquer
+comment des gens distingués, ayant quelquefois un nom, de la raison et
+un habit à la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, à
+élever jusqu'au terre-à-terre du caprice le plus banal, des créatures
+dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette.
+
+L'actrice en question était du nombre de ces beautés du jour. Elle
+s'appelait Dolorès et se disait Espagnole, bien qu'elle fut née dans
+cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il
+n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard à la rue de Provence, elle
+avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prospérité avait
+commencé au fur et à mesure de sa décadence personnelle. Ainsi, le jour
+où elle fit poser sa première fausse dent, elle eut un cheval, et deux
+chevaux le jour où elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait
+grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chaussée les
+jours de Longchamp, et donnait des bals où tout Paris assistait. Le tout
+Paris de ces dames? C'est-à-dire cette collection d'oisifs courtisans de
+tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de
+lansquenet et de paradoxes, les fainéants de la tête et du bras, tueurs
+de leur temps et de celui des autres; les écrivains qui se font hommes
+de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le
+dos; les bravi de la débauche, les gentilshommes biseautés, les
+chevaliers d'ordre mystérieux, toute la Bohème hantée, venue on ne sait
+d'où et y retournant; toutes les créatures notées et annotées; toutes
+les filles d'Ève qui vendaient jadis le fruit maternel sur un éventaire,
+et qui le débitent maintenant dans des boudoirs; toute la race
+corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premières
+représentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les épaules,
+et pour qui cependant fleurissent les premières violettes du printemps
+et les premières amours des adolescents. Tout ce monde-là, que les
+_chroniques_ appellent tout Paris, était reçu chez Mademoiselle Dolorès,
+la maîtresse du perroquet en question.
+
+Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu célèbre dans tout le
+quartier, était devenu peu à peu la terreur des plus proches voisins.
+Exposé sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune où il
+tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques
+journalistes liés avec sa maîtresse lui ayant appris certaines
+spécialités parlementaires, le volatile était devenu d'une force
+surprenante sur _la question des sucres_. Il savait par coeur le
+répertoire de l'actrice et le déclamait de façon à pouvoir la doubler
+elle-même en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci était
+polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins
+du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait
+quelquefois dans chaque idiome à des blasphèmes qui eussent fait rougir
+les mariniers à qui _Vert-Vert_ dut son éducation avancée. La société de
+cet oiseau, qui pouvait être instructive et agréable pendant dix
+minutes, devenait un supplice véritable quand elle se prolongeait. Les
+voisins s'étaient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait
+insolemment renvoyés des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires,
+honnêtes pères de famille, indignés des moeurs relâchées auxquelles les
+indiscrétions du perroquet les initiaient, avaient même donné congé au
+propriétaire, que l'actrice avait su prendre par son faible.
+
+L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience
+pendant trois mois.
+
+Un jour, il déguisa sa fureur qui venait d'éclater sous un grand costume
+d'apparat; et tel qu'il se fût présenté chez la reine Victoria un jour
+de baisemain, à Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolorès.
+
+En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'était _Hoffmann_ dans
+son costume de _lord Spleen_; et, voulant faire bon accueil à un
+camarade, elle lui offrit à déjeuner. L'anglais lui répondit gravement
+dans un français en vingt-cinq leçons que lui avait appris un réfugié
+espagnol.
+
+--Je acceptai votre invitation, à la condition que nous mangerons cet
+oiseau... désagréable, et il désignait la cage du perroquet, qui, ayant
+déjà flairé un insulaire, l'avait salué en fredonnant le _God save the
+king._
+
+Dolorès pensa que l'Anglais, son voisin, était venu pour se moquer
+d'elle, et se disposait à se fâcher, quand celui-ci ajouta:
+
+--Comme je étais fort riche, je mettrais le prix à la bête.
+
+Dolorès répondit qu'elle tenait à son oiseau, et qu'elle ne voulait pas
+le voir passer entre les mains d'un autre.
+
+--Oh! Ce n'était pas dans mes mains que je voulais le mettre, répondit
+l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses
+bottes.
+
+Dolorès frémit d'indignation, et allait s'emporter peut-être,
+lorsqu'elle aperçut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant
+représentait peut-être 2,500 francs de rentes. Cette découverte fut
+comme une douche tombée sur sa colère. Elle réfléchit qu'il était
+peut-être imprudent de se fâcher avec un homme qui avait cinquante mille
+francs à son petit doigt.
+
+--Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie,
+je le mettrai sur le derrière; de cette façon, vous ne pourrez plus
+l'entendre.
+
+L'anglais se borna à faire un geste de satisfaction.
+
+--Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup
+préféré...
+
+--Soyez sans crainte, fit Dolorès; à l'endroit où je le mettrai, il lui
+sera impossible de troubler milord.
+
+--Oh! Je étais pas milord... je étais seulement esquire.
+
+Mais au moment même où M. Birn'n se disposait à se retirer après l'avoir
+saluée avec une inclinaison très-modeste, Dolorès, qui ne négligeait en
+aucune occasion ses intérêts, prit un petit paquet déposé sur un
+guéridon, et dit à l'Anglais:
+
+--Monsieur, on donne ce soir, au théâtre de... une représentation à mon
+bénéfice, et je dois jouer dans trois pièces. Voudriez-vous me permettre
+de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a été que
+peu augmenté.
+
+Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire.
+
+--Après m'être montrée aussi prompte à lui être agréable, pensait-elle
+intérieurement, s'il est un homme bien élevé, il est impossible qu'il me
+refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre
+voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million.
+Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais ça me fournira une
+occasion d'aller à Londres sans avoir le mal de mer.
+
+L'anglais, après avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde
+fois l'usage auquel ils étaient destinés, puis il demanda le prix...
+
+--Les loges sont à soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est
+pas pressé, ajouta Dolorès en voyant l'Anglais qui se disposait à
+prendre son portefeuille; j'espère qu'en qualité de voisin vous voudrez
+bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite.
+
+M. Birn'n répondit:
+
+--Je n'aimai point à faire les affaires à terme; et, ayant tiré un
+billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de
+loges dans sa poche.
+
+--Je vais vous rendre, fit Dolorès en ouvrant un petit meuble où elle
+serrait son argent.
+
+--Oh! Non, dit l'Anglais, ce était pour boire; et il sortit en laissant
+Dolorès foudroyée par ce mot.
+
+--Pour boire! s'écria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais
+lui renvoyer son argent.
+
+Mais cette grossièreté de son voisin avait seulement irrité l'épiderme
+de son amour-propre; la réflexion le calma; elle pensa que vingt louis
+de _boni_ faisaient après tout un joli _banco_, et qu'elle avait jadis
+supporté des impertinences à meilleur marché.
+
+--Ah bah! Se dit-elle, faut pas être si fière. Personne ne m'a vue, et
+c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Après ça, cet anglais
+manie si mal la langue, qu'il a cru peut-être me faire un compliment.
+
+Et Dolorès empocha gaiement ses vingt louis.
+
+Mais le soir, après le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M.
+Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges étaient
+restées vides.
+
+Aussi, en entrant en scène à minuit et demi, l'infortunée bénéficiaire
+lisait-elle, sur le visage de ses _amies_ de coulisse, la joie que
+celles-ci éprouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie.
+
+Elle entendit même une actrice de ses amies dire à une autre, en
+montrant les belles loges du théâtre inoccupées:
+
+--Cette pauvre Dolorès n'a _fait_ qu'une avant-scène.
+
+--Les loges sont à peine garnies.
+
+--L'orchestre est vide.
+
+--Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la
+salle, l'effet d'une machine pneumatique.
+
+--Aussi, quelle idée d'augmenter le prix des places!
+
+--Un beau bénéfice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire
+ou dans le fond d'un bas.
+
+--Ah! Voilà son fameux costume à coques de velours rouge...
+
+--Elle a l'air d'un buisson d'écrevisses.
+
+--Combien as-tu fait à ton dernier bénéfice? demanda l'une des actrices
+à sa compagne.
+
+--Comble, ma chère, et c'était jour de _première_; les tabourets
+valaient un louis. Mais je n'ai touché que six francs: ma marchande de
+modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais
+à Saint-Pétersbourg.
+
+--Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes déjà à _faire_ ta
+Russie?
+
+--Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bientôt ton
+_bénéf_?
+
+--Dans quinze jours. J'ai déjà mille écus de coupons de pris, sans
+compter mes saint-cyriens.
+
+--Tiens! Tout l'orchestre s'en va.
+
+--C'est Dolorès qui chante.
+
+En effet, Dolorès, pourprée comme son costume, cadençait son couplet au
+verjus. Comme elle l'achevait à grand'peine, deux bouquets tombaient à
+ses pieds, lancés par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui
+s'avancèrent sur le bord de leur baignoire, en criant:
+
+--Bravo, Dolorès!
+
+On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez
+elle, bien qu'on fût au milieu de la nuit, elle ouvrit la fenêtre et
+réveilla _Coco_, qui réveilla l'honnête M. Birn'n, endormi sous la foi
+de la parole donnée.
+
+--À compter de ce jour, la guerre avait été déclarée entre l'actrice et
+l'Anglais: guerre à outrance, sans repos ni trêve, dans laquelle les
+adversaires engagés ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet,
+éduqué en conséquence, avait approfondi l'étude de la langue d'Albion,
+et proférait toute la journée des injures contre son voisin, dans son
+fausset le plus aigu. C'était, en vérité, quelque chose d'intolérable.
+Dolorès en souffrait elle-même, mais elle espérait que, d'un jour à
+l'autre, M. Birn'n donnerait congé: c'était là où elle plaçait son
+amour-propre. L'insulaire, de son côté, avait inventé toutes sortes de
+magies pour se venger. Il avait d'abord fondé une école de tambours dans
+son salon; mais le commissaire de police était intervenu. M. Birn'n, de
+plus en plus ingénieux, avait alors établi un tir au pistolet; ses
+domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire
+intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui
+interdit l'usage des armes à feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le
+feu. Mais huit jours après, Mademoiselle Dolorès s'aperçut qu'il
+pleuvait dans ses appartements. Le propriétaire vint rendre visite à M.
+Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son
+salon. En effet, cette pièce, fort grande, avait été revêtue sur tous
+les murs de feuilles de métal; toutes les portes avaient été condamnées;
+et, dans ce bassin improvisé, on avait mêlé dans une centaine de voies
+d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'était une véritable
+réduction de l'océan. Rien n'y manquait, pas même les poissons. On y
+descendait par une ouverture pratiquée dans le panneau supérieur de la
+porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de
+quelque temps, on sentait la marée dans le quartier, et Mademoiselle
+Dolorès avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre à coucher.
+
+Le propriétaire devint furieux, et menaça M. Birn'n de lui faire un
+procès en dédommagement des dégâts causés dans son immeuble.
+
+--Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner
+chez moi?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect
+pour la loi du pays où il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup
+moi.
+
+Et le soir même il donna des ordres pour qu'on fît écouler son océan. Il
+n'était que temps: il y avait déjà un banc d'huîtres sur le parquet.
+
+Cependant M. Birn'n n'avait pas renoncé à la lutte, et cherchait un
+moyen légal de continuer cette guerre singulière, qui faisait les
+délices de tout Paris oisif; car l'aventure avait été répandue dans les
+foyers de théâtre et autres lieux de publicité. Aussi Dolorès
+tenait-elle à honneur de sortir triomphante de cette lutte, à propos de
+laquelle des paris étaient engagés.
+
+Ce fut alors que M. Birn'n avait imaginé le piano. Et ce n'était point
+si mal imaginé: le plus désagréable des instruments était de force à
+lutter contre le plus désagréable des volatiles. Aussi, dès que cette
+bonne idée lui était venue, s'était-il dépêché de la mettre à exécution.
+Il avait loué un piano, et il avait demandé un pianiste. Le pianiste, on
+se le rappelle, était notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta
+familièrement ses doléances à cause du perroquet de la voisine, et tout
+ce qu'il avait fait déjà pour tâcher d'amener l'actrice à composition.
+
+--Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous débarrasser de
+cette bête: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour
+déclarer que cette plante potagère est l'acide prussique de ces animaux;
+faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la
+fenêtre sur la cage de _Coco_: il expirera absolument comme s'il avait
+été invité à dîner par le pape Alexandre VI.
+
+--J'y ai pensé, mais le bête est gardé, répondit l'Anglais; le piano est
+plus sûr.
+
+Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord.
+
+--Voici ce que je avais combiné, reprit l'Anglais. La comédienne et son
+bête dormaient jusqu'à midi. Suivez bien mon raisonnement...
+
+--Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons.
+
+--Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me
+autorise à faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir.
+Comprenez-vous ce que je attends de vous?...
+
+--Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas déjà si désagréable pour la
+comédienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journée, et gratis
+encore. Je suis de première force, et, si j'avais seulement un poumon
+attaqué...
+
+--Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas à vous de faire de
+l'excellente musique. Il faudrait seulement taper là-dessus votre
+instrument. Comme ça, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et
+toujours, toujours le même chose, sans pitié, monsieur le musicien,
+toujours la gamme. Je savais un peu le médecine, cela rend fou. Ils
+deviendront fou là-dessous, c'est là-dessus que je compte. Allons,
+monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous.
+
+--Et voilà, dit Schaunard qui avait raconté tous les détails que l'on
+vient de lire, voilà le métier que je fais depuis quinze jours. Une
+gamme, rien que la même, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce
+n'est point là précisément de l'art sérieux; mais que voulez-vous, mes
+enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois;
+faudrait être le bourreau de son corps pour refuser une pareille
+aubaine. J'ai accepté, et dans deux ou trois jours je passe à la caisse
+pour toucher mon premier mois.
+
+Ce fut à la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis
+convinrent entre eux de profiter de la commune rentrée de fonds, pour
+donner à leurs maîtresses l'équipement printanier que la coquetterie de
+chacune convoitait depuis si longtemps. On était convenu, en outre, que
+celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin
+que les acquisitions se fissent en même temps, et que mesdemoiselles
+Mimi, Musette et Phémie pussent jouir ensemble du plaisir de faire _peau
+neuve_, comme disait Schaunard.
+
+Or, deux ou trois jours après ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde,
+son poëme osanore avait été payé, il pesait quatre-vingts francs. Le
+surlendemain, Marcel avait émargé chez Médicis le prix de dix-huit
+portraits de caporaux, à six francs.
+
+Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde à dissimuler leur
+fortune.
+
+--Il me semble que je sue de l'or, disait le poëte.
+
+--C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera
+impossible de continuer mon rôle de Crésus anonyme.
+
+Mais le lendemain même les bohèmes virent arriver Schaunard,
+splendidement vêtu d'une jaquette en nankin jaune d'or.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Phémie, éblouie en voyant son amant si
+élégamment relié, où as-tu trouvé cet habit-là?
+
+--Je l'ai trouvé dans mes papiers, répondit le musicien en faisant un
+signe à ses deux amis pour qu'ils eussent à le suivre. J'ai touché leur
+dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il étala une poignée
+d'or.
+
+--Eh bien, s'écria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au
+pillage! Comme Musette va être heureuse!
+
+--Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe.
+
+Allons, viens-tu, Schaunard?
+
+--Permettez-moi de réfléchir, répondit le musicien. En couvrant ces
+dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-être faire une
+folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de _l'Écharpe
+d'Iris_, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une
+déplorable influence sur leur caractère? Et convient-il à des jeunes
+hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous étions des
+Mondors caducs et ridés? Ce n'est pas que j'hésite à sacrifier quatorze
+ou dix-huit francs pour habiller Phémie; mais je tremble; quand elle
+aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-être! Une fleur
+dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe?
+interrompit Schaunard en s'adressant à Colline qui était entré depuis
+quelques instants.
+
+--L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe.
+
+--D'un autre côté, continua Schaunard, quand vos maîtresses seront bien
+mises, quelle figure ferez-vous à leur bras dans vos costumes délabrés?
+Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que
+je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de
+nankin; car, Dieu merci, je puis me présenter partout maintenant.
+
+Cependant, malgré l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de
+nouveau que l'on dépouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage
+au bénéfice de ces dames.
+
+Et le lendemain matin, en effet, à l'heure même où nous avons vu, au
+commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se réveiller très-étonnée
+de l'absence de Rodolphe, le poëte et ses deux amis montaient les
+escaliers de l'hôtel, accompagnés par un garçon des _Deux Magots_ et par
+une modiste, qui portaient des échantillons. Schaunard, qui avait acheté
+la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de _la
+Caravane_.
+
+Musette et Phémie, appelées par Mimi qui habitait l'entresol, sur la
+nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent
+les escaliers avec la rapidité d'une avalanche. En voyant toutes ces
+pauvres richesses étalées devant elles, les trois femmes faillirent
+devenir folles de joie. Mimi était prise d'une quinte d'hilarité et
+sautait comme une chèvre, en faisant voltiger une petite écharpe de
+barége. Musette s'était jetée au cou de Marcel, ayant dans chaque main
+une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme
+des cymbales. Phémie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait
+que dire:
+
+--Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre!
+
+--Il n'y a point de danger qu'elle refuse les présents d'Artaxercès,
+murmurait le philosophe Colline.
+
+Après le premier élan de joie passé, quand les choix furent faits et les
+factures acquittées, Rodolphe annonça aux trois femmes qu'elles eussent
+à s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin.
+
+--On ira à la campagne, dit-il.
+
+--La belle affaire! s'écria Musette, ce n'est point la première fois que
+j'aurais acheté, taillé, cousu et porté une robe le même jour. Et
+d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons prêtes, n'est-ce pas,
+mesdames?
+
+--Nous serons prêtes! s'écrièrent à la fois Mimi et Phémie.
+
+Sur-le-champ elles se mirent à l'oeuvre, et pendant seize heures, elles
+ne quittèrent ni les ciseaux ni l'aiguille.
+
+Le lendemain matin était le premier jour du mois de mai. Les cloches de
+pâques avaient sonné depuis quelques jours la résurrection du printemps,
+et de tous les côtés il arrivait empressé et joyeux; il arrivait, comme
+dit la ballade allemande, léger ainsi que le jeune fiancé qui va planter
+le mai sous la fenêtre de sa bien-aimée. Il peignait le ciel en bleu,
+les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il réveillait
+le soleil engourdi qui dormait couché dans son lit de brouillards, la
+tête appuyée sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller
+et il lui criait: ha! hé! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite à la
+besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons
+neufs, et montrez-vous tout de suite à votre balcon pour annoncer mon
+arrivée.
+
+Sur quoi, le soleil s'était en effet mis en campagne, et se promenait
+fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues
+de leur pèlerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aubépine
+blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, où
+l'on voyait déjà tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de
+romances sous leurs ailes. C'était le printemps en effet, le vrai
+printemps des poëtes et des amoureux, et non pas le printemps de
+Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'onglée aux
+doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son âtre, où
+les dernières cendres de sa dernière bûche sont depuis longtemps
+éteintes. Les brises attiédies couraient dans l'air transparent, et
+semaient dans la ville les premières odeurs des campagnes environnantes.
+Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres
+des fenêtres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la santé! Et
+dans la mansarde de la fillette penchée à son miroir, cet innocent et
+premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que
+nous éclairions ta beauté! Nous sommes les messagers du beau temps; tu
+peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et
+chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets où l'on danse sont
+panachés de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se réveiller
+pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle!
+
+Comme l'angelus sonnait à l'église prochaine, les trois coquettes
+laborieuses, qui avaient eu à peine le temps de dormir quelques heures,
+étaient déjà devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'oeil à leur
+toilette nouvelle.
+
+Elles étaient charmantes toutes trois, pareillement vêtues, et ayant sur
+le visage le même reflet de satisfaction que donne la réalisation d'un
+désir longtemps caressé.
+
+Musette était surtout resplendissante de beauté.
+
+--Je n'ai jamais été si contente, disait-elle à Marcel; il me semble que
+le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai
+peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y
+en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle
+gaiement en embrassant Marcel.
+
+Quant à Phémie, une chose la chagrinait.
+
+--J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais à la
+campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli
+chapeau et ma belle robe. Si nous allions à la campagne sur le
+boulevard?
+
+--À huit heures du matin, toute la rue était mise en émoi par les
+fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du départ. Tous
+les voisins se mirent aux fenêtres pour regarder passer les bohèmes.
+Colline, qui était de la fête, fermait la marche, portant les ombrelles
+des dames. Une heure après, toute la bande joyeuse était dispersée dans
+les champs de Fontenay-Aux-Roses.
+
+Lorsqu'ils rentrèrent à la maison le soir, bien tard, Colline, qui,
+pendant la journée, avait rempli les fonctions de trésorier, déclara
+qu'on avait oublié de dépenser six francs, et déposa le reliquat sur une
+table.
+
+--Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel.
+
+--Si nous achetions de la rente? dit Schaunard.
+
+
+
+
+XVIII
+
+_LE MANCHON DE FRANCINE_
+
+
+I
+
+Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un
+garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur et promettait d'avoir un
+jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps
+d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars
+1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Saint-Victoire, lit 14.
+
+J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une
+longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand
+talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
+mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans
+les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
+fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule
+l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
+grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les
+plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs
+humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le
+corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs
+réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service
+de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
+six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier
+enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt
+qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
+n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une
+colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.
+
+La soeur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur
+le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:
+
+--Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon:
+il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
+tout nu devant le bon Dieu.
+
+Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise, mais il lui
+recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui
+vendait du linge d'occasion.
+
+--Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il.
+
+Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard; il était
+furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne
+s'était pas apaisée, même devant un cercueil.
+
+Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y
+reviens: Mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse
+de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine
+vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser mettre tout nu
+dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques lui-même, alors qu'il
+était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, un
+vilain endroit pour mourir.
+
+Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle
+chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami
+Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il
+m'a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant,
+la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe
+et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces
+grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!
+
+--Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire,
+et la soeur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée
+lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne soeur! Que vous étiez
+bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
+l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
+les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
+beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne soeur! Vous
+étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations,
+qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
+Jacques n'était pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous
+aurait sculpté une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule,
+bonne soeur Sainte-Geneviève!
+
+UN LECTEUR.--Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi.
+
+AUTRE LECTEUR.--Et Mademoiselle Francine? Où est-elle donc?
+
+PREMIER LECTEUR.--Ce n'est point très-gai, cette histoire!
+
+DEUXIÈME LECTEUR.--Nous allons voir la fin.
+
+--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
+Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai
+point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
+jours la Bohème.
+
+Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de
+la Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme
+d'avril.
+
+L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces
+relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on
+habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule
+parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son
+voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
+voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper
+aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles
+d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
+elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
+comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la
+cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
+harassé de fatigue, à jeûne depuis le matin et profondément triste,
+d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise, et qui
+vous prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du coeur à
+laquelle sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent
+solitaires. Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule,
+ouvrit la fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le
+soleil couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de
+Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le choeur ailé
+des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela
+augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
+un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à
+élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux
+n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
+fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
+l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait
+rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
+triste, il bourra sa pipe.
+
+--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
+murmura-t-il, et il se mit à fumer.
+
+Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il
+songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les
+grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en
+quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
+répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le
+nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui
+dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout
+un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes.
+Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait
+presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient
+Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
+seuil de ses rêves.
+
+Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le pistolet était
+parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement triste. Ce
+soir-là, au contraire, Mademoiselle Francine était extrêmement gaie en
+rentrant chez elle, et sa gaieté était sans cause, comme la tristesse de
+Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu
+jette dans les bons coeurs. Donc, Mademoiselle Francine était en belle
+humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait
+ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fenêtre ouverte du carré
+éteignit brusquement sa chandelle.
+
+--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voilà qu'il faut
+encore descendre et monter six étages.
+
+Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un
+instinct de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla
+d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se
+rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
+compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques,
+qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine
+eut-elle fait un pas dans la chambre, la fumée qui l'emplissait la
+suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
+glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et
+sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
+ne jugea point à propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de
+compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour
+laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes
+d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
+à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement
+repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez
+l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé.
+
+--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
+moi.
+
+Et il avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que
+non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
+n'avait pas la clef de sa chambre.
+
+--Étourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge
+de résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en
+aller sans.
+
+Mais, au même instant, le courant d'air établi dans la chambre par la
+porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit
+subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans
+l'obscurité.
+
+--On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi,
+monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
+faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef.
+
+--Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des
+allumettes à tâtons.
+
+Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa
+l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une
+seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.
+
+J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée pensa-t-il en
+lui-même.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
+moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
+perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à
+chercher, elle doit être à terre.
+
+--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.
+
+Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu; mais,
+comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que
+pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même
+endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient
+aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef.
+
+--La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma
+chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra
+éclairer nos recherches.
+
+Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une
+causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit
+de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
+le chapitre des confidences, vous savez où cela mène... Les paroles
+deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse,
+les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent achèvent
+la pensée qui, du coeur, monte aux lèvres, et... Cherchez la conclusion
+dans vos souvenirs, ô jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme,
+rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la
+main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours.
+
+Enfin, la lune se démasqua et sa lueur claire inonda la chambrette;
+Mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri.
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
+bras.
+
+--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
+Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
+qu'elle venait d'apercevoir.
+
+Elle ne voulait pas la retrouver.
+
+ * * * * *
+
+PREMIER LECTEUR.--Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
+les mains de ma fille.
+
+DEUXIÈME LECTEUR.--Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil
+du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne
+sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.
+
+Patience, ô lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
+le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie
+Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué
+dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde,
+Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré
+l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
+prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le
+connaître.
+
+Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
+s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine
+était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
+quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris
+d'un de ses amis qui était médecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes,
+avait dit celui-ci.
+
+Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir
+qu'elle causait à son ami.
+
+--Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son
+amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les
+feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras prête
+à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
+tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je
+resterai.
+
+Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères
+de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques,
+il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal,
+il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de
+quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en voulait
+point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fenêtres. La
+nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de la chambre et
+allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point.
+
+Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques
+aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda
+tristement Francine qui marchait lentement et un peu rêveuse.
+
+Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur.
+
+--Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
+juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
+jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à
+passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
+feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
+feuilles sont toujours vertes.
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'octobre, Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de
+Jacques la soignait... La petite chambrette où ils logeaient était
+située tout au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un
+arbre, qui chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un
+rideau à la fenêtre pour cacher cet arbre à la malade: mais Francine
+exigea qu'on retirât le rideau.
+
+--Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de
+baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup
+mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid,
+et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon.
+Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique.
+
+La veille de la toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle
+voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux,
+elle se leva. Le médecin arriva au même instant, il la fit recoucher de
+force.
+
+--Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
+Francine va mourir.
+
+Jacques fondit en larmes.
+
+--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
+médecin: il n'y a plus d'espoir.
+
+Francine _entendit des yeux_ ce que le médecin avait dit à son amant.
+
+--Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne
+l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
+toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai
+peur des engelures pour cet hiver.
+
+Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le médecin
+auprès d'elle.
+
+--Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques; prends-le beau, qu'il
+dure longtemps.
+
+Et quand elle fut seule elle dit au médecin:
+
+--Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en
+aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
+je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
+après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps...
+
+Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
+la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à
+l'arbre de la petite cour.
+
+Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complétement.
+
+--C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.
+
+--Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous chez une nuit à
+vous.
+
+--Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
+longue.
+
+Jacques rentra; il apportait un manchon.
+
+--Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir.
+
+Elle passa la nuit avec Jacques.
+
+Le lendemain, jour de la toussaint, à l'angelus de midi, elle fut prise
+par l'agonie et tout son corps se mit à trembler.
+
+--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon.
+
+Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure...
+
+--C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser.
+
+Jacques colla ses lèvres à celle de son amie. Au dernier moment, on
+voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.
+
+--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
+froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que
+tu vas devenir? Ah! mon Dieu!
+
+Et le lendemain Jacques était seul.
+
+PREMIER LECTEUR.--Je le disais bien que ce n'était point gai cette
+histoire.
+
+Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire.
+
+
+II
+
+C'était le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir.
+
+Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le
+médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains
+de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré,
+c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il
+était plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie
+qui passa sous les fenêtres vint l'en tirer.
+
+Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
+matin en s'éveillant.
+
+Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les
+grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
+le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia
+l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était
+qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche
+ouverte à son refrain matinal.
+
+Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était
+déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement
+close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière
+pensée s'effaçait de ses lèvres où la mort commençait à naître.
+
+--Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur.
+
+Jacques se releva et dit en regardant le médecin:
+
+--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance? Sans répondre à
+cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant
+ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.
+
+--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
+que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était
+une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que
+tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis
+que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
+pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires
+pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
+absence nous prierons la voisine de veiller ici.
+
+Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent
+à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait
+point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques
+effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au
+lendemain.
+
+Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à
+manger un peu.
+
+--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
+peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit.
+
+La voisine et le médecin ne comprirent pas. Jacques se mit à table et
+mangea si précipitamment quelques bouchées qu'il faillit s'étouffer.
+Alors il demanda à boire. Mais en portant son verre à sa bouche, Jacques
+le laissa tomber à terre. Le verre qui s'était brisé avait réveillé dans
+l'esprit de l'artiste un souvenir qui réveillait lui-même sa douleur un
+instant engourdie. Le jour où Francine était venue pour la première fois
+chez lui, la jeune fille, qui était déjà souffrante, s'était trouvée
+indisposée, et Jacques lui avait donné à boire un peu d'eau sucrée dans
+ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeurèrent ensemble, ils en avaient
+fait une relique d'amour.
+
+Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
+une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était
+prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa
+tendresse puisait une gaieté charmante.
+
+Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les
+morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que
+son coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats
+déchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris
+du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui
+chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.
+
+--Ne t'en va pas, dit-il au médecin qui n'y songeait aucunement, j'aurai
+besoin de toi tout à l'heure.
+
+On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.
+
+--Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir
+versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à
+poignées égales.
+
+--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais
+mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je
+restais seul, tu ne t'en iras pas.
+
+Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
+avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à
+trembler et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.
+
+--Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile.
+L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute
+sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au
+pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste
+oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
+Francine faisait le plus habituellement.
+
+--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque,
+murmura Jacques à lui-même. Ces précautions prises, et après avoir
+disposé la tête de la morte dans une attitude favorable, Jacques
+commença à couler le plâtre par couches successives jusqu'à ce que le
+moule eût atteint l'épaisseur nécessaire. Au bout d'un quart d'heure
+l'opération était terminée et avait complétement réussi.
+
+Par une étrange particularité, un changement s'était opéré sur le visage
+de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
+entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué
+vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se
+mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
+paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule,
+laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
+recéler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un
+sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette
+dernière parole qu'on entend seulement avec le coeur.
+
+Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence
+l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et
+meurent juste avec la dernière pulsation du coeur qu'elles ont agité?
+L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
+dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison
+charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
+ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!
+
+Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de
+l'art, qui sait? Une pensée d'outre-vie était peut-être revenue
+réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être
+s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un
+artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce
+qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était
+l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su
+être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme.
+Et alors, peut-être, Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine
+qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà
+glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
+l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
+d'art.
+
+Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe,
+parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire
+de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées
+vivantes.
+
+Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de
+traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
+de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et
+en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté.
+
+Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.
+
+Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit
+halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait
+se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées
+par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité
+du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
+illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint
+constater le décès et autoriser l'inhumation.
+
+Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa
+mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire
+toute l'infaillibilité de la science.
+
+Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entraîné Jacques
+dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis venus pour
+suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils
+aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
+font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
+difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour
+serrer silencieusement la main de leur ami.
+
+--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.
+
+--Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
+de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant
+l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
+étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
+dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.
+
+--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.
+
+--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous
+bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce
+moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne détournerait pas
+les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il
+marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est
+immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
+_Joconde_.
+
+Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le
+sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.
+
+Après quelques basses prières, le convoi se dirigea vers le cimetière...
+Comme c'était précisément le jour de la fête des morts, une foule
+immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient
+pour regarder Jacques qui marchait tête nue derrière le corbillard.
+
+--Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute...
+
+--C'est son père, disait un autre.
+
+--C'est sa soeur, disait-on autre part.
+
+Venu là pour étudier l'attitude des regrets à cette fête des souvenirs
+qui se célèbre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un
+poëte, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de
+sa maîtresse.
+
+Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête
+nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le médecin
+le tenait par le bras.
+
+Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vitement les
+choses.
+
+--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp!
+Camarade! Allons, là! Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée
+avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les
+cordes et sortit du trou, puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une
+pelle et commença à jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On
+y planta une petite croix de bois.
+
+Au milieu de ses sanglots, le médecin entendit Jacques qui laissait
+échapper ce cri d'égoïsme:
+
+--Ô ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une
+société appelée _les Buveurs d'eau_, et qui paraissait avoir été fondée
+en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue des quatre-vents, dont il
+est question dans le beau roman du _Grand Homme de province_. Seulement,
+il existait une grande différence entre les héros du cénacle et les
+_Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs, avaient exagéré le
+système qu'ils voulaient mettre en application. Cette différence se
+comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les
+membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient,
+et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis qu'après
+plusieurs années d'existence la société des _Buveurs d'eau_ s'est
+dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom
+d'aucun soit resté attaché à une oeuvre qui pût attester de leur
+existence.
+
+Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
+société des _Buveurs_ devinrent moins fréquents. Les nécessités
+d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions,
+signées et jurées solennellement par les _Buveurs d'eau_, le jour où la
+société avait été fondée.
+
+Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
+gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils
+ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que,
+malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
+à la nécessité. Ainsi, le poëte Melchior n'aurait jamais consenti à
+abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour écrire un prospectus
+commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poëte Rodolphe,
+un propre à rien qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer
+une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi.
+Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu salir
+ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur
+ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
+échange de ce fameux habit surnommé _Mathusalem_, et que la main de
+chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il
+avait vécu en communion d'idées avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
+Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il
+connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà
+malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude.
+Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
+trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça
+que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être
+productif.
+
+--Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta
+démission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne
+serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu
+n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu
+pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à
+manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.
+
+Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
+Francine auprès de lui, il se livrait, quand les occasions se
+présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla
+longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans
+l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
+abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces
+compositions de genre qui sont devenues un des principaux éléments du
+commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais
+artistes, et amoureux à la façon des poëtes. La jeunesse, en lui,
+s'était éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa
+fin prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de
+Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail
+venaient frapper à sa porte, sans que Jacques voulût y répondre, parce
+qu'il aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver
+aux lueurs des yeux de son amie.
+
+Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
+les _Buveurs_. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où
+chacun des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y
+trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son
+désespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu
+de sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir
+exposée à la discussion. Il rompit donc complétement avec les _Buveurs
+d'eau_ et s'en alla vivre seul.
+
+Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
+un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
+lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
+entourage que Jacques se réservait de dessiner et donnerait en outre à
+l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
+pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
+tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
+alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
+Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que
+le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit
+jours après, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel
+la croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le
+nom gravé en creux.
+
+Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que
+cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des
+Pyrénées ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont
+le talent lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à
+l'artiste de l'attacher à son entreprise, moyennant un intérêt, mais
+Jacques ne consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter
+répugnait à sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait,
+un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir
+un chef-d'oeuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.
+
+Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure:
+son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger
+qui venait se fixer à Paris, et y faisait construire un magnifique hôtel
+dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient
+été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à
+Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de
+Jacques; c'était une chose charmante: tout le poëme de l'hiver était
+raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme.
+L'atelier de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour
+exécuter son oeuvre, une pièce dans l'hôtel encore inhabité. On lui
+avança même une assez forte somme sur le prix convenu de son travail.
+Jacques commença par rembourser à son ami, le médecin l'argent que
+celui-ci lui avait prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au
+cimetière, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre où
+reposait sa maîtresse.
+
+Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
+fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
+L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
+fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
+demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait
+apportées, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine
+nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant
+pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et
+surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
+la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il
+était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau
+soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de
+Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec
+ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le
+coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
+extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il
+était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné.
+Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna
+du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se
+souvint que Francine était restée une demie heure à deviner le rébus qui
+y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée
+Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne coûte pas
+bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue
+de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur.
+Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et
+rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant
+marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de
+bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller
+d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, oeil vif,
+coeur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce
+refrain de la chanson de Francine:
+
+ L'amour rôde dans mon quartier,
+ Il faut tenir ma porte ouverte.
+
+Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais
+aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques
+fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
+tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! Quoi qu'on
+veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le
+veut ainsi.
+
+De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient
+poussé sur sa tombe, des séves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
+de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues
+aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques était de cette
+race d'artistes et de poëtes qui font de la passion un instrument de
+l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il
+est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
+l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une
+parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
+s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à la
+meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son coeur s'usait
+faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
+l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous
+l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la
+vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.
+
+Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de
+nouvelles liaisons. Il fréquenta le poëte Rodolphe, qu'il avait
+rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
+l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne
+fut pas bien longtemps à en comprendre le motif.
+
+--Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à
+l'endroit du coeur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu
+là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous
+reviendront.
+
+--Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.
+
+--Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
+les lèvres d'une autre.
+
+--Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui
+ressemblât!... et il quitta Rodolphe tout rêveur.
+
+ * * * * *
+
+Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux
+doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté
+maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
+en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
+semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
+Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
+champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et
+d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée
+un soir, où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la
+danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné
+jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui
+connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:
+
+--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à
+enterrer?
+
+Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le
+coeur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité,
+en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
+l'artiste, triste comme un _De Profundis_. Ce fut au milieu de cette
+rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
+comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
+entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il
+s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
+elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle
+accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
+fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
+arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce
+rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté.
+Jacques pensa à la bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer
+avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
+Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
+qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même.
+
+Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de
+Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et
+travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
+la morte.
+
+Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie,
+une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
+que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il
+aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
+robe tous les jours. Marie lui obéit.
+
+Un samedi, Jacques dit à la jeune fille:
+
+--Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne.
+
+--Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain
+il fera du soleil.
+
+Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait
+achetée sur ses économies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle
+arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier de Jacques.
+
+L'artiste la reçut froidement, brutalement presque.
+
+--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
+toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
+Jacques.
+
+--Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller,
+j'ai à travailler.
+
+Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
+jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
+cour, à elle.
+
+--Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? Lui dit-il.
+
+--En deuil, dit Marie, et de qui?
+
+--Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
+que Jacques vous a donnée...
+
+--Eh bien? dit Marie.
+
+--Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
+Francine.
+
+--À compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie.
+
+Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
+plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant
+plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire
+entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'oeil que cette
+admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait
+pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine.
+
+On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis.
+
+Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
+l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
+pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
+apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
+quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au
+tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
+figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement
+achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne
+put plus quitter son lit.
+
+Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques,
+en voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il
+écrivit à sa famille, et fit appeler la soeur Sainte-Geneviève, qui
+l'entourait de tous ses soins charitables.
+
+--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous
+m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui
+représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le
+temps de l'exécuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez
+moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
+petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté.
+
+Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même
+de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistèrent pas.
+L'art avant tout, avait dit Lazare.
+
+La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de
+terrain particulier.
+
+Il fut enterré en quelque part.
+
+
+
+
+XIX
+
+_LES FANTAISIES DE MUSETTE_
+
+
+On se rappelle peut-être comment le peintre Marcel vendit au juif
+Médicis son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui devait
+aller servir d'enseigne à la boutique d'un marchand de comestibles. Le
+lendemain de cette vente, qui avait été suivie d'un fastueux souper
+offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au marché, Marcel,
+Schaunard, Colline et Rodolphe se réveillèrent fort tard le matin.
+Encore étourdis les uns et les autres par les fumées de l'ivresse de la
+veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'était passé; et
+comme l'_Angelus_ de midi sonnait à une église prochaine, ils
+s'entre-regardèrent tous trois avec un sourire mélancolique.
+
+--Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanité au réfectoire,
+dit Marcel.
+
+--En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle où les honnêtes
+gens passent dans la salle à manger.
+
+--Il faudrait pourtant voir à devenir d'honnêtes gens, murmura Colline,
+pour qui c'était tous les jours la saint-appétit.
+
+--Ah! Les boîtes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon
+enfance, qu'êtes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'êtes-vous devenus?
+Répéta-t-il sur un motif plein d'une mélancolie rêveuse et douce.
+
+--Dire qu'il y a à cette heure, à Paris, plus de cent mille côtelettes
+sur le gril! fit Marcel.
+
+--Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe.
+
+Comme une ironique antithèse, pendant que les quatre amis se posaient
+les uns aux autres le terrible problème quotidien du déjeuner, les
+garçons d'un restaurant qui était dans la maison criaient à tue-tête
+les commandes des consommateurs.
+
+--Ils ne se tairont pas, ces brigands-là! disait Marcel; chaque mot me
+fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.
+
+--Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette
+en évolution sur un toit voisin, nous ne déjeunerons pas aujourd'hui,
+les éléments s'y opposent.
+
+--Pourquoi ça? demanda Marcel.
+
+--C'est une remarque atmosphérique que j'ai faite, continua le
+philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de
+même que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chère.
+
+C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.
+
+--À jeûne, Gustave Colline avait la plaisanterie féroce.
+
+En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans
+l'abîme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri
+d'angoisse.
+
+--Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en
+essayant de dégager sa main serrée dans les pinces d'un homard vivant.
+
+Au cri qu'il venait de pousser répondit tout à coup un autre cri.
+C'était Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche,
+venait d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne songeait plus:
+c'est-à-dire les cent cinquante francs que le juif Médicis lui avait
+donnés la veille en payement du _Passage de la mer Rouge_.
+
+La mémoire revint alors en même temps aux bohèmes.
+
+--Saluez, messieurs! dit Marcel en étalant sur la table un tas d'écus,
+parmi lesquels frétillaient cinq ou six louis neufs.
+
+--On les croirait vivants, fit Colline.
+
+--La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pièces d'or.
+
+--Comme c'est joli, ces médailles! ajouta Rodolphe; on dirait des
+morceaux de soleil. Si j'étais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie,
+et je la ferais frapper à l'effigie de ma maîtresse.
+
+--Quand on pense qu'il y a un pays où c'est des cailloux, dit Schaunard.
+Autrefois, les américains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un
+de mes anciens parents qui a visité l'Amérique: il a été enterré dans le
+ventre des Sauvages. Ça a fait bien du tort à la famille.
+
+--Ah çà! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'était mis à
+marcher dans la chambre, d'où vient cette bête?
+
+--Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai été faire un tour dans la
+cuisine de Médicis; il faut croire que ce reptile sera tombé dans ma
+poche sans le faire exprès, ça a la vue basse, ces bêtes-là. Puisque je
+l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le
+peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le départ de
+Phémie, ça me fera une compagnie.
+
+--Messieurs, s'écria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a
+tourné au sud; nous déjeunerons.
+
+--Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pièce d'or, en voici une
+que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce.
+
+On procéda longuement et gravement à la discussion de la carte. Chaque
+plat fut l'occasion d'une discussion et voté à la majorité. L'omelette
+soufflée, proposée par Schaunard, fut repoussée avec sollicitude, ainsi
+que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'éleva dans une
+improvisation qui mit en relief ses connaissances oenophiles.
+
+--Le premier devoir du vin est d'être rouge, s'écria l'artiste; ne me
+parlez pas de vos vins blancs.
+
+--Cependant, fit Schaunard, le champagne?
+
+--Ah! Bah. Un cidre élégant! Un coco épileptique! Je donnerais toutes
+les caves d'Épernay et d'Aï pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs,
+nous n'avons pas de grisettes à séduire, ni de vaudeville à faire. Je
+vote contre le champagne.
+
+Le programme une fois adopté, Schaunard et Colline descendirent chez le
+restaurant du voisinage, pour commander le repas.
+
+--Si nous faisions du feu! dit Marcel.
+
+--Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le
+thermomètre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La cheminée
+sera bien étonnée.
+
+Et il courut dans l'escalier et recommanda à Colline de faire monter du
+bois.
+
+Quelques instants après, Schaunard et Colline remontèrent, suivis d'un
+charbonnier chargé d'une grosse falourde.
+
+Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers
+inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont
+l'écriture le fit tressaillir et qu'il se mit à lire en se cachant de
+ses amis.
+
+C'était un billet au crayon, écrit jadis par Musette, au temps où elle
+demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date.
+Elle ne contenait que ces quelques mots.
+
+ «Mon cher ami,
+
+ Ne sois pas inquiet après moi, je vais rentrer bientôt. Je suis
+ allée me promener un peu pour me réchauffer en marchant, il gèle
+ dans la chambre et le charbonnier a clos la paupière. J'ai cassé
+ les deux derniers bâtons de la chaise, mais ça n'a pas brûlé le
+ temps de faire cuire un oeuf. Avec ça le vent entre comme chez lui
+ par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te
+ feraient du chagrin si je les écoutais. J'aime mieux m'en aller un
+ instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du
+ velours à dix francs le mètre. C'est incroyable, il faut voir cela.
+ Je serai rentrée pour dîner.
+
+ «Musette.»
+
+--Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et
+il resta un instant pensif, la tête entre ses mains.
+
+--À cette époque, il y avait déjà longtemps que les bohèmes étaient en
+état de veuvage, à l'exception de Colline pourtant, dont l'amante était
+toujours restée invisible et anonyme.
+
+Phémie elle-même, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontré
+une âme naïve qui lui avait offert son coeur, un mobilier en acajou, et
+une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours
+après les lui avoir donnés, l'amant de Phémie avait voulu lui reprendre
+son coeur et son mobilier, parce qu'il s'était aperçu, en regardant les
+mains de sa maîtresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire;
+et il osa la soupçonner de trahison.
+
+Pourtant Phémie n'avait pas cessé d'être vertueuse; seulement, comme
+plusieurs fois ses amies l'avaient raillée à cause de sa bague en
+cheveux rouges, elle l'avait fait _teindre_ en noir. Le monsieur fut si
+content, qu'il acheta une robe de soie à Phémie, c'était la première. Le
+jour où elle l'étrenna, la pauvre enfant s'écria:
+
+--Maintenant je puis mourir.
+
+Quant à Musette, elle était redevenue un personnage presque officiel, et
+il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontrée. Pour
+Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, excepté par lui-même
+quand il était seul.
+
+--Ah çà, s'écria tout à coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et
+rêveur au coin de la cheminée, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas
+prendre?
+
+--Voilà, voilà! dit le peintre en allumant le bois qui se mit à flamber
+en pétillant.
+
+Pendant que ses amis s'agaçaient l'appétit en faisant les préparatifs du
+repas, Marcel s'était de nouveau isolé dans un coin, et rangeait, avec
+quelques souvenirs que lui avait laissés Musette, la lettre qu'il venait
+de retrouver par hasard. Tout à coup il se rappela l'adresse d'une femme
+qui était l'amie intime de son ancienne passion.
+
+--Ah! s'écria-t-il assez haut pour être entendu, je sais où la trouver.
+
+--Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais là? ajouta-t-il en
+voyant l'artiste se disposer à écrire.
+
+--Rien, une lettre très-pressée que j'oubliais. Je suis à vous dans
+l'instant, répondit Marcel, et il écrivit:
+
+ «Ma chère enfant,
+
+ J'ai des _sommes_ dans mon secrétaire, c'est une apoplexie de
+ fortune foudroyante. Il y a à la maison un gros déjeuner qui se
+ mitonne, des vins généreux, et nous avons fait du feu, ma chère,
+ comme des bourgeois. Il faut voir ça, ainsi que tu disais
+ autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras là
+ Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au
+ dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons
+ probablement rester à table une huitaine de jours. N'aie donc pas
+ peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai
+ entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons
+ toutes sortes de choses à nos amours défuntes, quitte à les
+ ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est
+ jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an passé,
+ tu ne m'aurais peut-être pas quitté. Tu m'as trompé pour un fagot,
+ et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien
+ fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-là que pour les
+ autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu.
+
+ Je t'embrasse autant que tu voudras.
+
+ «Marcel.»
+
+Cette lettre achevée, Marcel en écrivit une autre à Madame Sidonie,
+l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir à celle-ci le
+billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le
+charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission
+d'avance, le portier aperçut une pièce d'or reluire dans les mains du
+peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta prévenir le
+propriétaire, avec qui Marcel était en retard pour ses loyers.
+
+--_Mossieu_, dit-il tout essoufflé, l'_artisse_ du sixième a de
+l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la
+quittance.
+
+--Oui, dit le propriétaire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de
+l'argent pour me donner un à-compte. Il a congé.
+
+--Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, ça m'a brûlé les
+yeux tout à l'heure. Il donne des fêtes... C'est le bon moment...
+
+--En effet, dit le propriétaire, j'irai moi-même tantôt.
+
+Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre
+de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre
+adressée à Mademoiselle Musette.
+
+Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la
+Chaussée-D'Antin. Au moment où on lui remit la lettre de Marcel, elle
+était en compagnie, et avait précisément, pour le même soir, un grand
+dîner de cérémonie.
+
+--En voilà un miracle! s'écria Musette en riant comme une folle.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme
+une statuette.
+
+--C'est une invitation à dîner, fit la jeune femme. Hein! Comme ça se
+trouve?
+
+--Ça se trouve mal, dit le jeune homme.
+
+--Pourquoi ça? fit Musette.
+
+--Comment!... penseriez-vous à aller à ce dîner?
+
+--Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez.
+
+--Mais, ma chère, cependant il n'est pas convenable... vous irez une
+autre fois.
+
+--Ah! C'est joli, ça! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance,
+Marcel, qui m'invite à dîner, et c'est assez extraordinaire pour que
+j'aille voir ça en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les
+éclipses, les dîners sérieux dans cette maison-là!
+
+--Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir _cette_ personne,
+dit le jeune homme, et c'est à moi que vous le dites!...
+
+--À qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? ça ne le regarde
+pas, cet homme.
+
+--Mais c'est une franchise singulière.
+
+--Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, répliqua
+Musette.
+
+--Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant où vous
+allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien
+inconvenant: il faut vous excuser près de ce jeune homme...
+
+--Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix
+très-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que
+j'étais pleine de caprices, et que jamais âme qui vive n'a pu se vanter
+de m'en avoir fait rentrer un.
+
+--Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a
+caprice... et caprice...
+
+--Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son
+chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi;
+c'est le meilleur garçon du monde, et le seul que j'aie jamais aimé. Si
+son coeur avait été en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des
+bagues. Pauvre garçon! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, dès
+qu'il a un peu de feu, il m'invite à venir me chauffer. Ah! s'il
+n'était pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de
+soieries dans les magasins!!! J'étais bien heureuse avec lui; il avait
+le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donné le nom de
+Musette, à cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous
+êtes sûr que je reviendrai auprès de vous... si vous ne me fermez pas la
+porte au nez.
+
+--Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas,
+dit le jeune homme.
+
+--Allons donc, mon cher Maurice, vous êtes trop homme d'esprit pour que
+nous engagions là-dessus une discussion sérieuse. Vous m'avez comme on a
+un beau cheval dans une écurie; moi, je vous aime... parce que j'aime le
+luxe, le bruit des fêtes, tout ce qui résonne et tout ce qui rayonne; ne
+faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile.
+
+--Au moins, laissez-moi aller avec vous.
+
+--Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous
+empêcherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce garçon,
+nécessairement.
+
+--Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouvé des gens aussi
+accommodants que moi?
+
+--Monsieur le vicomte, répliqua Musette, un jour que je me promenais en
+voiture aux Champs-Élysées avec lord, j'ai rencontré Marcel et son ami
+Rodolphe qui étaient à pied, très-mal mis tous deux, crottés comme des
+chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je
+n'avais vu Marcel, et il m'a semblé que mon coeur allait sauter par la
+portière. J'ai fait arrêter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai
+causé avec Marcel devant tout Paris qui passait là en équipage. Marcel
+m'a offert des gâteaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou,
+que j'ai mis à ma ceinture. Quand il m'a eu quittée, lord voulait le
+rappeler pour l'inviter à dîner avec nous. Je l'ai embrassé pour la
+peine. Et voilà mon caractère, mon cher Monsieur Maurice; si ça ne vous
+plaît pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles
+et mon bonnet de nuit.
+
+--C'est donc quelquefois une bonne chose que d'être pauvre! dit le
+vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse.
+
+--Eh! Non, fit Musette: si Marcel était riche, je ne l'aurais jamais
+quitté.
+
+--Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis
+votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied à merveille.
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que
+j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'étrenne. Adieu! fit-elle, je m'en
+vais manger un peu du pain béni de la gaieté.
+
+Musette avait ce jour-là une ravissante toilette; jamais reliure plus
+séductrice n'avait enveloppé le poëme de sa jeunesse et de sa beauté. Au
+reste, Musette possédait instinctivement le génie de l'élégance. En
+arrivant au monde, la première chose qu'elle avait cherchée du regard
+avait dû être un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant
+d'aller au baptême, elle avait déjà commis le péché de coquetterie. Au
+temps où sa position avait été des plus humbles, quand elle en était
+encore réduite aux robes d'indienne imprimée, aux petits bonnets à
+pompons et aux souliers de peau de chèvre, elle portait à ravir ce
+pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moitié
+abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la
+semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche,
+faisaient vulgairement l'amour avec le coeur, et se jetaient quelquefois
+par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle
+des jeunes gens: génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus
+tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants
+paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains
+mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt
+plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont
+parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que
+la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride,
+créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguents,
+dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur
+coeur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles,
+qui déshonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne,
+n'ont point toujours l'intelligence des bêtes dont elles portent les
+plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non
+point un amour, pas même un caprice, mais un désir vulgaire, c'est au
+bénéfice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure
+et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de
+tous les ridicules, célèbrent par leurs réclames. Bien qu'elle fût
+forcée de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les moeurs ni
+les allures; elle n'avait point la servilité cupide, ordinaire chez ces
+créatures qui ne savent lire que barême et n'écrivent qu'en chiffres.
+C'était une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines
+quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle à toute chose imposée,
+elle n'avait jamais pu ni su résister à un caprice, quelles que dussent
+en être les conséquences.
+
+Marcel avait été vraiment le seul homme qu'elle eût aimé. C'était du
+moins le seul pour qui elle avait réellement souffert, et il avait fallu
+toute l'opiniâtreté des instincts qui l'attiraient vers «tout ce qui
+rayonne et tout ce qui résonne» pour qu'elle le quittât. Elle avait
+vingt ans, et pour elle le luxe était presque une question de santé.
+Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y
+renoncer complétement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais
+voulu consentir à mettre à son coeur le cadenas d'un serment de
+fidélité. Elle avait été ardemment aimée par beaucoup de jeunes gens
+pour qui elle avait eu elle-même des goûts très-vifs; et toujours elle
+procédait envers eux avec une probité pleine de prévoyance; les
+engagements qu'elle contractait étaient simples, francs et rustiques
+comme les déclarations d'amour des paysans de Molière. Vous me voulez
+bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle
+eût voulu, Musette aurait trouvé une position stable, ce qu'on appelle
+un avenir; mais elle ne croyait guère à l'avenir, et professait à son
+égard le scepticisme du figaro.
+
+--Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuité du calendrier; c'est un
+prétexte quotidien que les hommes ont inventé pour ne point faire leurs
+affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-être un tremblement de terre. À
+la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme.
+
+Un jour, un galant homme, avec qui elle était restée près de six mois,
+et qui était devenu éperdument amoureux d'elle, lui proposa sérieusement
+de l'épouser. Musette lui avait jeté un grand éclat de rire au nez à
+cette proposition.
+
+--Moi, mettre ma liberté en prison dans un contrat de mariage? Jamais!
+dit-elle.
+
+--Mais je passe ma vie à trembler de la crainte de vous perdre.
+
+--Vous me perdriez bien plus si j'étais votre femme, répondit Musette.
+Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle,
+en songeant sans doute à Marcel.
+
+Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant à tous les vents de
+l'imprévu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse
+elle-même. Le vicomte Maurice, avec qui elle était en ce moment, avait
+beaucoup de peine à se faire à ce caractère indomptable, ivre de
+liberté; et ce fut dans une impatience oxydée de jalousie qu'il attendit
+le retour de Musette après l'avoir vue partir pour aller chez Marcel.
+
+--Y restera-t-elle? Se demanda toute la soirée le jeune homme en
+s'enfonçant ce point d'interrogation dans le coeur.
+
+--Ce pauvre Maurice! disait Musette de son côté, il trouve ça un peu
+violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant
+subitement _à d'autres exercices_, elle pensa à Marcel, chez qui elle
+allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que réveillait le nom
+de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis
+la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui
+avait écrite, et ne put s'empêcher d'être un peu attristée. Mais cela ne
+dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'était moins que
+jamais l'occasion de se désoler, et comme en ce moment un grand vent
+venait de s'élever, elle s'écria:
+
+--C'est bien drôle, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent
+m'y pousserait.
+
+Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau
+qui revole à son premier nid.
+
+Tout à coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si
+elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme
+elle se trouvait précisément dans la rue où demeurait son amie Madame
+Sidonie, celle-là qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel,
+Musette eut l'idée d'entrer un instant chez cette femme pour attendre
+que le temps lui permît de continuer sa route.
+
+Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse
+compagnie. On y continuait un lansquenet commencé depuis trois jours.
+
+--Ne vous dérangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir.
+
+--Tu as reçu la lettre de Marcel? lui dit bas à l'oreille Madame
+Sidonie.
+
+--Oui, répondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite à dîner.
+Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien.
+
+--Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et
+mon terme?
+
+--Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes.
+
+--J'en fais deux! s'écria Madame Sidonie.
+
+--Je ne suis pas fier, je pars pour deux, répondit le banquier, qui
+avait déjà passé plusieurs fois. Roi et as. Je suis flambé!
+continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts...
+
+--On ne parle pas politique, fit un journaliste.
+
+--Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna
+encore un roi. Vive le roi! s'écria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi
+deux louis.
+
+--Mets-les dans ta mémoire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu.
+
+--Ça fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier.
+Vous irez à mille. Je passe la main.
+
+Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua.
+
+--À peu près à la même heure, on se mettait à table chez les bohèmes.
+Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait
+un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir.
+
+--Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends
+quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet?
+
+Mais à un certain regard que l'artiste lui lança, le poëte comprit
+quelle était la préoccupation de son ami.
+
+--C'est vrai, pensa-t-il en lui-même, nous ne sommes pas au complet.
+
+Le coup d'oeil de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe
+voulait dire Mimi.
+
+--Ça manque de femmes, dit tout à coup Schaunard.
+
+--Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes réflexions
+libertines! Il a été convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, ça fait
+tourner les sauces.
+
+Et les amis recommencèrent à boire à plus amples rasades, pendant qu'en
+dehors la neige tombait toujours, et que dans l'âtre le bois flambait
+clair en tirant des feux d'artifice d'étincelles.
+
+Au moment où Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson
+qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups
+à la porte.
+
+À ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau,
+remonte à la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse,
+se leva précipitamment de sa chaise et courut ouvrir.
+
+Ce n'était point Musette.
+
+Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait à la main un petit papier. Son
+extérieur paraissait agréable, mais sa robe de chambre était bien mal
+faite.
+
+--Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au
+milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal.
+
+--Le propriétaire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui
+sont dus.
+
+Et il se mit à battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa
+fourchette.
+
+Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'écria:
+
+--Allons, Schaunard, un verre blanc à monsieur. Vous arrivez
+parfaitement à propos, dit l'artiste au propriétaire. Nous étions en
+train de porter un toast à la propriété. Mon ami que voilà, Monsieur
+Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va
+recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline.
+
+--Pardon, messieurs, dit le propriétaire, je ne voudrais pas vous
+déranger.
+
+Et il déploya le petit papier qu'il tenait à la main.
+
+--Quel est cet imprimé? demanda Marcel.
+
+Le propriétaire, qui avait promené dans la chambre un regard
+inquisitorial, aperçut l'or et l'argent qui étaient restés sur la
+cheminée.
+
+--C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai déjà eu l'honneur de vous
+la faire présenter.
+
+--En effet, dit Marcel, ma mémoire fidèle me rappelle parfaitement ce
+détail; c'était même un vendredi, le 8 octobre, à midi un quart;
+très-bien.
+
+--Elle est revêtue de ma signature, fit le propriétaire; et si ça ne
+vous dérange pas...
+
+--Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement à
+causer avec vous.
+
+--Tout à vos ordres.
+
+--Faites-moi donc le plaisir de vous rafraîchir, continua Marcel en
+l'obligeant à boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous
+m'aviez envoyé dernièrement un petit papier... avec une image
+représentant une dame qui tient des balances. Le message était signé
+Godard.
+
+--C'est mon huissier, dit le propriétaire.
+
+--Il a une bien vilaine écriture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes
+les langues, continua-t-il en désignant Colline, mon ami a bien voulu me
+traduire cette dépêche, dont le port coûte cinq francs...
+
+--C'était un congé, fit le propriétaire, mesure de précaution... c'est
+l'usage.
+
+--Un congé, c'est cela même, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que
+nous eussions une conférence à propos de cet acte, que je désirerais
+convertir en un bail. Cette maison me plaît, l'escalier est propre, la
+rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses
+m'attachent à ces murs.
+
+--Mais, dit le propriétaire en déployant de nouveau sa quittance, il y a
+le dernier terme à liquider.
+
+--Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pensée intime.
+
+Cependant le propriétaire ne quittait point des yeux la cheminée où se
+trouvait l'argent; et la fixité attractive de ses regards pleins de
+convoitise était telle, que les espèces semblaient remuer et s'avancer
+vers lui.
+
+--Je suis heureux d'arriver dans un moment où, sans que cela vous gêne,
+nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance
+à Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et
+recommença avec son créancier la scène de don Juan avec M. Dimanche.
+
+--Vous avez, je crois, des propriétés dans les départements?
+demanda-t-il.
+
+--Oh! répondit le propriétaire, fort peu; une petite maison en
+Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne
+payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance,
+cette petite rentrée arrive à merveille... C'est soixante francs, comme
+vous savez.
+
+--Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la cheminée, où il prit
+trois pièces d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur
+la table, à quelque distance du propriétaire.
+
+--Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'éclaircit soudain, et il
+posa également sa quittance sur la table.
+
+Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la scène avec inquiétude.
+
+--Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous êtes bourguignon, vous ne
+refuserez pas de dire deux mots à un compatriote.
+
+Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux mâcon, il en versa
+un plein verre au propriétaire.
+
+--Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur.
+
+--C'est un de mes oncles que j'ai par là-bas, et qui m'en envoie
+quelques paniers de temps en temps.
+
+Le propriétaire s'était levé et allongeait la main vers l'argent placé
+devant lui, quand Marcel l'arrêta de nouveau.
+
+--Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en
+versant encore à boire et en forçant le créancier à trinquer avec lui et
+avec les trois autres bohèmes.
+
+Le propriétaire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et
+se disposait encore à prendre l'argent, quand Marcel s'écria:
+
+--Au fait, monsieur, il me vient une idée. Je me trouve un peu riche en
+ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoyé un supplément à ma pension.
+Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est
+folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme
+d'avance.
+
+Et, prenant soixante autres francs en écus, il les ajouta aux louis qui
+étaient sur la table.
+
+--Je vais alors vous donner une quittance du terme à échoir, dit le
+propriétaire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son
+portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant,
+ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des
+yeux.
+
+--À cette proposition, les trois bohèmes, qui ne comprenaient plus rien
+à la diplomatie de Marcel, restèrent stupéfaits.
+
+--Mais cette cheminée fume, cela est fort incommode.
+
+--Que ne m'en avez-vous prévenu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit
+le propriétaire qui ne voulait pas être en reste de procédés. Demain, je
+ferai venir les ouvriers. Et ayant terminé de remplir la seconde
+quittance, il la joignit à la première, les poussa toutes les deux
+devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous
+ne sauriez croire combien cette somme arrive à point, dit-il. J'ai des
+mémoires à payer pour réparations à mon immeuble... et j'étais fort
+embarrassé.
+
+--Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel.
+
+--Oh! Je n'étais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa
+main s'allongeait encore...
+
+--Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous
+savez le proverbe: quand le vin est tiré...
+
+Et il emplit de nouveau le verre du propriétaire.
+
+--Il faut boire...
+
+--C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse.
+
+Cette fois, à un coup d'oeil que leur lança Marcel, les bohèmes
+comprirent quel était son but.
+
+Cependant le propriétaire commençait à jouer de la prunelle d'une façon
+extraordinaire. Il se balançait sur sa chaise, tenait des propos
+grivois, et promettait à Marcel, qui lui demandait des réparations
+locatives, des embellissements fabuleux.
+
+--En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas à Rodolphe, en lui
+indiquant une bouteille de rhum.
+
+Après le premier petit verre, le propriétaire chanta une gaudriole qui
+fit rougir Schaunard.
+
+Après le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et,
+comme son épouse s'appelait Hélène, il se compara à Ménélas.
+
+Après le troisième petit verre, il eut un accès de philosophie, et émit
+des aphorismes comme ceux-ci:
+
+ «La vie est un fleuve.
+ La fortune ne fait pas le bonheur.
+ L'homme est éphémère.
+ Ah! Que l'amour est agréable!»
+
+Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison
+clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui
+s'appelait Euphémie. Et il fit un portrait si détaillé de cette jeune
+personne, aux tendresses naïves, que Schaunard commença à être travaillé
+par un étrange soupçon, qui devint une certitude lorsque le propriétaire
+lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille.
+
+--Oh! Ciel! s'écria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille!
+tu m'enfonces un poignard dans le coeur.
+
+--Qu'a-t-il donc? s'écrièrent les bohèmes, étonnés de ce langage.
+
+--Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Phémie; voyez ce pâté qui
+sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne
+maîtresse; elle commençait par ces mots:
+
+ «Mon gros louf-louf!»
+
+--C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propriétaire en essayant
+de se lever, sans pouvoir y parvenir.
+
+--Très-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jeté l'ancre.
+
+--Phémie! cruelle Phémie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la
+peine.
+
+--Je lui ai meublé un petit entre-sol, rue Coquenard, numéro 12, dit le
+propriétaire. C'est joli, joli... ça m'a coûté bien cher... Mais l'amour
+sincère n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente...
+Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre.
+Pauvre chérie!... Je lui donnerai celui-là, ça lui fera plaisir... et il
+allongea la main vers l'argent préparé par Marcel. Tiens, tiens! fit-il
+avec étonnement en tâtonnement sur la table, où donc est-il?...
+
+L'argent avait disparu.
+
+--Il est impossible qu'un galant homme se prête à d'aussi coupables
+manoeuvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de
+verser le prix de mes loyers ès mains de ce vieillard débauché. Je ne
+payerai point mon terme. Mais mon âme restera du moins sans remords.
+Quelles moeurs! Un homme aussi chauve! Cependant le propriétaire
+achevait de se couler à fond et tenait tout haut des discours insensés
+aux bouteilles.
+
+Comme il était absent depuis deux heures, sa femme, inquiète de lui,
+l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le
+voyant.
+
+--Qu'est-ce que vous avez fait à mon maître? demanda-t-elle aux bohèmes.
+
+--Rien, dit Marcel; il est monté tout à l'heure pour réclamer ses
+loyers; comme nous n'avions pas d'argent à lui donner, nous lui avons
+demandé du temps.
+
+--Mais il s'est _ivrogné_, dit la domestique.
+
+--Le plus fort de cette besogne était fait, répondit Rodolphe: quand il
+est venu ici, il nous a dit qu'il était allé ranger sa cave.
+
+--Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous
+laisser nos quittances sans argent.
+
+--Vous les donnerez à sa femme, ajouta le peintre en rendant les
+quittances; nous sommes d'honnêtes gens, et nous ne voulons pas profiter
+de son état.
+
+--Ô mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en
+entraînant le propriétaire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.
+
+--Enfin! s'écria Marcel.
+
+--Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent.
+
+--Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son
+épouse de ses relations avec la jeune Phémie, et il nous donnera du
+temps.
+
+Quand le propriétaire fut dehors, les quatre amis se remirent à boire et
+à fumer. Seul, Marcel avait conservé un sentiment de lucidité dans son
+ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait
+dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient
+s'arrêtaient toujours aux étages inférieurs; alors l'artiste venait
+lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette
+n'était point venue.
+
+--Au fait, pensa Marcel, peut-être n'était-elle point chez elle quand on
+lui a porté ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle
+viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne
+vienne pas. Allons, à demain. Et il s'endormit au coin de l'âtre.
+
+Au moment même où Marcel s'endormait, rêvant d'elle, Mademoiselle
+Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle était
+restée jusque-là. Musette n'était point seule, un jeune homme
+l'accompagnait, une voiture attendait à la porte, ils y montèrent tous
+deux; la voiture partit au galop.
+
+La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie.
+
+--Où donc est Musette? s'écria tout à coup quelqu'un.
+
+--Où donc est le petit Séraphin? dit une autre personne.
+
+Madame Sidonie se mit à rire.
+
+--Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse
+histoire. Quelle singulière créature que cette Musette! Figurez-vous...
+
+Et elle raconta à la société comment Musette, après s'être fâchée
+presque avec le vicomte Maurice, après s'être mise en chemin pour aller
+chez Marcel, était montée un instant par hasard chez elle, et comment
+elle y avait rencontré le jeune Séraphin.
+
+--Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant
+son récit: je les ai observés toute la soirée: il n'est pas maladroit,
+ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire
+gare, et bien fin qui les attraperait.
+
+C'est égal, c'est bien drôle, quand on pense que Musette est folle de
+son Marcel.
+
+--Si elle en est folle, à quoi bon le Séraphin, un enfant presque? Il
+n'a jamais eu de maîtresse, dit un jeune homme.
+
+--Elle veut lui apprendre à lire, fit le journaliste, qui était fort
+bête quand il avait perdu.
+
+--C'est égal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi
+Séraphin? Voilà qui me passe.
+
+--Hélas! Oui, pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les bohèmes menaient la
+plus joyeuse vie du monde. Ils restaient à table depuis le matin
+jusqu'au soir. Un admirable désordre régnait dans la chambre, que
+remplissait une atmosphère pantagruélique. Sur un banc presque entier de
+coquilles d'huîtres était couchée une armée de bouteilles de divers
+formats. La table était chargée de débris de toute nature, et une forêt
+brûlait dans la cheminée.
+
+Le sixième jour, Colline, qui était l'ordonnateur des cérémonies,
+rédigea, comme il le faisait tous les matins, le menu du déjeuner, du
+dîner, du goûter et du souper, et le soumit à l'appréciation de ses
+amis, qui le revêtirent chacun de leur paraphe, en signe
+d'acquiescement.
+
+Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de
+prendre l'argent nécessaire à la consommation du jour, il recula de deux
+pas, et devint blême comme le spectre de Banquo.
+
+--Qu'y a-t-il? demandèrent nonchalamment les autres.
+
+--Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe.
+
+--Diable! Diable! firent les autres, ça va causer des remaniements dans
+notre menu. Enfin, trente sous bien employés!... C'est égal, nous aurons
+difficilement des truffes.
+
+Quelques instants après, la table était servie. On y voyait trois plats
+dressés avec beaucoup de symétrie:
+
+Un plat de harengs;
+Un plat de pommes de terre;
+Un plat de fromage.
+
+Dans la cheminée fumaient deux petits tisons gros comme le poing.
+
+Au dehors la neige tombait toujours.
+
+Les quatre bohèmes se mirent à table et déployèrent gravement leurs
+serviettes.
+
+--C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un goût de faisan.
+
+--Ça tient à la manière dont je l'ai arrangé, répliqua Colline; le
+hareng a été méconnu.
+
+En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint
+frapper à la porte. Marcel, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir,
+courut ouvrir.
+
+Musette lui sauta au cou, et le tint embrassé pendant cinq minutes.
+Marcel la sentit trembler dans ses bras.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la cheminée.
+
+--Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu!
+
+--Oui, dit Musette en regardant sur la table les débris du festin qui
+servait depuis cinq jours; je viens trop tard.
+
+--Pourquoi? fit Marcel.
+
+--Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les
+genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains étaient
+violettes.
+
+--Tu n'étais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas à l'oreille.
+
+--Moi! Pas libre! s'écria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise
+au milieu des étoiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un
+signe, que je descendrais auprès de toi. Moi! Pas libre!... Elle se
+remit à trembler.
+
+--Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans
+compter que la cinquième est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise
+contre le mur, il en jeta les morceaux dans la cheminée. Le feu
+ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe à
+Colline et à Schaunard, le poëte les emmena avec lui.
+
+--Où allez-vous? demanda Marcel.
+
+--Nous allons acheter du tabac, répondirent-ils.
+
+--À la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence à
+Marcel, qui le remercia du regard.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt? demanda-t-il de nouveau à Musette
+lorsqu'ils furent seuls.
+
+--C'est vrai, je suis un peu en retard...
+
+--Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les
+Pyrénées? dit Marcel.
+
+Musette baissa la tête et demeura silencieuse.
+
+--Ah! Méchante fille! reprit mélancoliquement l'artiste en frappant
+légèrement avec la main sur le corsage de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu
+as donc là-dessous?
+
+--Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci.
+
+--Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai écrit?
+
+--Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant à
+plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer à côté de
+toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe
+pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis
+partie pour venir ici; mais c'était plus fort que moi... Je me suis mise
+en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites
+mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu'à demain. Veux-tu?
+
+--Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi dîner.
+Tu es venue trop tard, répéta-t-il.
+
+--Ah! Bah! dit Musette, ça ressemblera mieux à autrefois.
+
+ * * * * *
+
+Rodolphe, Colline et Schaunard restèrent vingt-quatre heures à aller
+chercher leur tabac. Quand ils revinrent à la maison, Marcel était seul.
+
+Après six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette.
+
+Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle
+paraissait triste.
+
+--Je me suis querellée avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal
+quittés.
+
+--Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore auprès de
+lui.
+
+--Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller
+respirer l'air de cette vie-là. Mon existence folle est comme une
+chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le
+refrain.
+
+
+
+
+XX
+
+_MIMI A DES PLUMES_
+
+
+I
+
+«Eh! Non, non, non, vous n'êtes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous
+n'êtes plus Mimi.
+
+«Vous êtes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; après-demain peut-être
+serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez posé le pied sur
+l'escalier des grandeurs; la porte de vos rêves s'est enfin ouverte à
+deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer
+victorieuse et triomphante. J'étais bien sûr que vous finiriez ainsi une
+nuit ou l'autre. Il fallait que ce fût, d'ailleurs; vos mains blanches
+étaient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau
+d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous
+préférons encore celui que la jeunesse donnait à votre beauté, qui, par
+vos yeux bleus et votre visage pâle, semblait écarteler d'azur sur champ
+de lis. Noble ou vilaine, allez, vous êtes toujours charmante; et je
+vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied
+rapide et finement chaussé, aidant d'une main gantée le vent à soulever
+les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir,
+beaucoup pour laisser voir vos jupons brodés et vos bas transparents.
+Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez même
+plongée dans une profonde perplexité à propos du voile en riche dentelle
+qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il
+s'agissait de savoir lequel valait le mieux et était le plus profitable
+à votre coquetterie, de porter ce voile baissé ou relevé. En le portant
+baissé, vous risquiez de n'être pas reconnue par ceux de vos amis que
+vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient passé dix fois près
+de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle
+Mimi. D'un autre côté, en portant ce voile relevé, c'était lui qui
+risquait de ne pas être vu, et alors, à quoi bon l'avoir? Vous avez
+spirituellement tranché la difficulté, en baissant et en relevant tour à
+tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tramé sans doute dans
+ces contrées d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, à lui tout
+seul, a coûté plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah!
+Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous
+le voyez, quand je vous disais: patience, ne désespérez pas; l'avenir
+est gros de cachemires, d'écrins brillants, de petits soupers, etc. Vous
+ne vouliez pas me croire, incrédule! Eh bien, mes prédictions se sont
+pourtant réalisées, et je vaux bien, je l'espère, votre _Oracle des
+Dames_, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez acheté cinq sous à
+un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'éternelles
+interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes
+prophéties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous
+n'en resterez pas là? Si je vous disais qu'en prêtant l'oreille
+j'entends déjà sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le
+piétinement et les hennissements des chevaux attelés à un coupé bleu,
+conduit par un cocher poudré qui abaisse le marchepied devant vous en
+disant: «Où va Madame?» me croiriez-vous encore si je vous disais aussi
+que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but
+d'une ambition que vous avez longtemps caressée, vous tiendrez une table
+d'hôte à Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtisée par de
+vieux militaires et des Céladons à la réforme, qui viendront faire chez
+vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver
+à cette époque où le soleil de votre jeunesse aura déjà décliné,
+croyez-moi, chère enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et
+de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de
+vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des
+fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra
+tour à tour briller sur votre tête le tortil des baronnes, la couronne
+des comtesses et le diadème emperlé des marquises; vous prendrez pour
+devise: _Inconstance_, et vous saurez, selon le caprice ou la nécessité,
+satisfaire, chacun à son tour ou même à la fois, tous ces nombreux
+adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre
+coeur comme on fait la queue à la porte d'un théâtre où l'on joue une
+pièce en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit allégé de
+souvenirs, remplacés par des ambitions; allez, la route est belle, et
+nous la souhaitons longtemps douce à vos pieds: mais nous souhaitons
+surtout que toutes ces somptuosités, ces belles toilettes ne deviennent
+pas trop tôt le linceul où s'ensevelira votre gaieté.»
+
+Ainsi parlait le peintre Marcel à la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il
+venait de rencontrer trois ou quatre jours après son second divorce avec
+le poëte Rodolphe. Bien qu'il se fût efforcé de mettre une sourdine aux
+railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point
+dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu
+respectueux pour son titre nouveau, il s'était moqué d'elle à outrance.
+
+--Vous êtes méchant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal:
+j'ai toujours été très-bonne fille avec vous quand j'étais la maîtresse
+de Rodolphe; mais si je l'ai quitté, après tout, c'est sa faute. C'est
+lui qui m'a renvoyée presque sans délai; et encore, comment m'a-t-il
+traitée pendant les derniers jours que j'ai passés avec lui? J'ai été
+bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'était que
+Rodolphe: un caractère pétri de colère et de jalousie, qui me tuait par
+petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour était
+dangereux comme une arme à feu; et quelle existence que celle que j'ai
+menée pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me
+faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe,
+vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misère qui me l'a fait
+quitter, non, je vous l'assure, j'y étais habituée d'abord; et puis, je
+vous le répète, c'est lui qui m'a renvoyée. Il a marché à deux pieds sur
+mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de coeur si je restais
+avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse
+un autre amant; il a même été jusqu'à me désigner un jeune homme qui me
+faisait la cour, et il a, par ses défis, servi de trait d'union entre
+moi et ce jeune homme. J'ai été avec lui autant par dépit que par
+nécessité, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime
+pas les _si_ jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des
+harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas,
+et je ferais encore de même si c'était à refaire. Maintenant qu'il ne
+m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est
+furieux et très-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontré ces
+jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'étonne pas, j'étais bien
+sûre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait après moi; mais vous
+pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout
+à fait sérieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu,
+Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien changé? demanda Mimi avec un autre
+accent.
+
+--Bien changé, en effet, répondit Marcel. Assez changé.
+
+--Il se désole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse?
+Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela eût une fin, à la
+fin. Consolez-le... vous.
+
+--Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est
+fait. Ne vous inquiétez pas, Mimi.
+
+--Vous ne dites pas la vérité, mon cher, reprit Mimi avec une petite
+moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous
+saviez dans quel état je l'ai vu, la veille de mon départ! C'était le
+vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant,
+parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour.
+
+--Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les
+anciens disaient: _Dies Veneris_.
+
+--Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en
+revenais donc de chez Paul; j'ai trouvé Rodolphe qui m'attendait en
+faisant sentinelle dans la rue. Il était tard, plus de minuit, et
+j'avais faim, car j'avais mal dîné. Je priai Rodolphe d'aller chercher
+quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure après; il avait
+beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin,
+des sardines, du fromage et un gâteau aux pommes. Je m'étais couchée
+pendant son absence; il dressa le couvert près du lit; je n'avais pas
+l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il était pâle comme la
+mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme
+qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperçut plusieurs
+paquets de mes hardes qui étaient à terre. Cette vue parut lui faire du
+mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir.
+Quand tout fut préparé, nous commençâmes à manger; il essaya de me faire
+boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le coeur tout
+serré. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on
+entendait le vent qui soufflait dans la cheminée. C'était bien triste.
+Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la
+mienne, et je sentis sa main trembler, elle était à la fois brûlante et
+glacée.
+
+--C'est le souper des funérailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je
+ne répondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la
+sienne.
+
+--J'ai sommeil, lui dis-je à la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me
+regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma tête pour me garantir
+du froid; il ôta cette cravate sans parler.
+
+--Pourquoi ôtes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid.
+
+--Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te coûtera guère,
+remets, pour cette nuit, ton petit bonnet rayé.
+
+C'était un bonnet de nuit en indienne rayée, blanc et brun. Rodolphe
+aimait beaucoup à me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles
+nuits, car c'était ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant
+que c'était la dernière fois que j'allais dormir auprès de lui, je
+n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai
+prendre mon bonnet rayé qui était au fond d'un de mes paquets: par
+mégarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperçut, et
+cacha les paquets, comme il avait déjà fait.
+
+--Bonsoir, me dit-il.--Bonsoir, lui répondis-je. Je croyais qu'il allait
+m'embrasser, et je ne l'aurais pas empêché, mais il prit seulement ma
+main, qu'il porta à ses lèvres. Vous savez, Marcel, combien il était
+fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je
+sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et
+il avait placé sa tête sur mon épaule, qui ne tarda pas à être toute
+mouillée. Rodolphe était dans un état affreux. Il mordait les draps du
+lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je
+sentais toujours ses larmes couler sur mes épaules, qu'elles brûlaient
+d'abord, et qu'elles glaçaient ensuite. En ce moment-là, j'eus besoin de
+tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot à
+dire, je n'avais qu'à retourner la tête: ma bouche aurait rencontré
+celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommodés encore une fois. Ah!
+un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que
+tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une
+fois, vous rappelez-vous? J'allais céder, je le sentais; j'allais
+revenir la première, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait
+vraiment n'avoir point d'âme pour rester insensible devant de pareilles
+douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille:
+«Tu n'as point de coeur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.»
+Ah! en me rappelant ces duretés, j'aurais vu Rodolphe près d'expirer et
+il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais détourné ma lèvre,
+et que je l'aurais laissé mourir. À la fin, vaincue par la fatigue, je
+m'endormis à moitié. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je
+vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour
+revint et que je regardai dans ce lit, où j'avais dormi pour la dernière
+fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un
+autre, j'ai été épouvantablement effrayée en voyant des ravages que
+cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe.
+
+Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre
+aux premiers pas qu'il fit, tant il était faible et abattu. Cependant il
+s'habilla très-vite, et me demanda seulement où en étaient mes affaires
+et quand je partais. Je lui répondis que je n'en savais rien. Il s'en
+alla sans me dire à revoir, sans me serrer la main. Voilà comment nous
+nous sommes quittés. Quel coup il a dû recevoir dans le coeur lorsqu'il
+ne m'a plus trouvée en rentrant, hein?
+
+--J'étais là lorsque Rodolphe est rentré, dit Marcel à Mimi essoufflée
+d'avoir parlé aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la
+maîtresse d'hôtel, celle-ci lui a dit:
+
+--La petite est partie.
+
+--Ah! répondit Rodolphe, cela ne m'étonne pas; je m'y attendais. Et il
+monta dans sa chambre, où je le suivis, craignant aussi quelque crise;
+mais il n'en fut rien.
+
+--Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce
+sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons
+dîner.
+
+Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait
+un dîner très-sobre dans un restaurant où vous alliez quelquefois manger
+avec lui. J'avais demandé du vin de Beaune pour étourdir un peu
+Rodolphe.
+
+--C'était le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent
+ensemble, à cette table où nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle
+me disait, en tendant son verre déjà plusieurs fois vidé: «Verse encore,
+cela me met du _baume_ dans le coeur.» C'était un mot assez médiocre,
+trouves-tu pas? Digne tout au plus de la maîtresse d'un vaudevilliste.
+Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant disposé à s'enfoncer dans les
+sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus
+question de vous. Il passa la soirée entière avec moi, et parut aussi
+calme que la Méditerranée. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que ce calme
+n'avait rien d'affecté. C'était de l'indifférence sincère. À minuit nous
+rentrâmes.
+
+--Tu parais surpris de ma tranquillité dans la situation où je me
+trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si
+elle est vulgaire, elle a du moins le mérite d'être juste. Mon coeur est
+comme une fontaine dont on a laissé le robinet ouvert toute la nuit; le
+matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En vérité, de même est
+mon coeur: j'ai pleuré cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela
+est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une
+nuit de souffrances, me voilà ruiné, complétement à sec, ma parole
+d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce même lit où j'ai failli
+rendre l'âme la nuit dernière, près d'une femme qui n'a pas plus remué
+qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa tête sur
+l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une
+excellente journée.
+
+--Comédie, pensai-je en moi-même; je ne serai pas plus tôt parti, qu'il
+battera les murailles avec sa tête. Cependant je laissai Rodolphe seul,
+et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas. À trois heures du
+matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y
+descendis en toute hâte, croyant le trouver au milieu de quelque fièvre
+désespérée...
+
+--Eh bien? dit Mimi.
+
+--Eh bien, ma chère, Rodolphe dormait, le lit n'était pas défait, et
+tout prouvait que son sommeil avait été calme, et qu'il n'avait pas
+tardé à s'y abandonner.
+
+--C'est possible, dit Mimi: il était si fatigué de la nuit précédente...
+mais le lendemain?...
+
+--Le lendemain, Rodolphe est venu m'éveiller de bonne heure, et nous
+avons été louer des chambres dans un autre hôtel, où nous sommes
+emménagés le soir même.
+
+--Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous
+occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre où il m'a tant
+aimée?
+
+--Il a fait ses paquets tranquillement, répondit Marcel; et comme il
+avait trouvé dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez
+oubliée, ainsi que deux ou trois lettres également à vous...
+
+--Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je
+les ai oubliés exprès pour qu'il lui restât quelque souvenir de moi.
+Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle.
+
+--Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jeté les lettres dans la
+cheminée et les gants par la fenêtre; mais sans geste de théâtre, sans
+pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se débarrasse
+d'une chose inutile.
+
+--Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon coeur je
+souhaite que cette indifférence dure. Mais encore une fois, là, bien
+sincèrement, je ne crois pas à une guérison si rapide, et, malgré tout
+ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre poëte a le coeur
+brisé.
+
+--Cela se peut, répondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je
+me trompe fort, les morceaux sont encore bons.
+
+Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait
+sa nouvelle maîtresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut
+parfaitement désagréable avec M. le vicomte. Il se coucha à ses genoux
+et lui roucoula sa romance favorite, à savoir: qu'elle était charmante,
+pâle comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout à
+cause des beautés de son âme.
+
+--Ah! pensait Mimi en déroulant les ondes de ses cheveux bruns sur la
+neige de ses épaules, mon amant Rodolphe n'était pas si exclusif.
+
+
+II
+
+Ainsi que Marcel l'avait annoncé, Rodolphe paraissait être radicalement
+guéri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours
+après sa séparation d'avec elle, on vit reparaître le poëte complétement
+métamorphosé. Il était mis avec une élégance qui devait le rendre
+méconnaissable pour son miroir même. Rien en lui, du reste, ne semblait
+faire craindre qu'il fût dans l'intention de se précipiter dans les
+abîmes du néant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec
+toutes sortes d'hypocrisies condoléantes. Rodolphe était en effet
+parfaitement calme; il écoutait, sans que les plis de son visage se
+dérangeassent, les récits qui lui étaient faits sur la nouvelle et
+somptueuse existence de sa maîtresse, qui se plaisait à le faire
+renseigner sur son compte par une jeune femme qui était restée sa
+confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les
+soirs.
+
+--Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au poëte, elle
+en paraît follement _amourachée_; une seule chose l'inquiète, elle
+craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites
+qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa
+maîtresse et il a deux ans de salle d'armes.
+
+--Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je
+n'ai aucunement envie d'aller répandre du vinaigre dans les douceurs de
+sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser
+sa dague au clou, comme _Gastibelza_, l'homme à la carabine. Je n'en
+veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur
+d'être en nourrice chez les illusions.
+
+Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l'attitude avec laquelle
+son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n'oubliait
+pas de répondre en haussant les épaules:
+
+--C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela
+deviendra.
+
+Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même
+fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les
+transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait
+aux orageuses tempêtes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant.
+L'oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d'amour, l'oubli
+qu'ils appellent à grands cris, et qu'à grands cris ils repoussent quand
+ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait
+subitement, tout à coup, et sans qu'il eût pu s'en défendre, envahi le
+coeur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y
+tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la
+mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses
+qui s'étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les
+êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la
+plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se
+rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de
+cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si
+frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s'était si souvent endormi, il
+n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et
+dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s'en rappelait
+point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son
+divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux,
+il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.
+
+--Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina
+curieusement Rodolphe.
+
+Voyant qu'il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton
+condoléant.
+
+--Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il
+aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que
+plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri.
+
+--Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade,
+mon cher.
+
+--Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je
+sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre
+figure.
+
+--Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis
+très-ennuyé ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous
+n'avez pas absolument mis le doigt dessus.
+
+--Bon, pourquoi vous défendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas
+comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis près de deux ans.
+
+--Ils me disent tous la même chose, fit Rodolphe impatienté. Eh bien,
+sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis
+profondément triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici
+pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait
+m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voilà, voilà pourquoi
+je suis ennuyé.
+
+--Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant.
+
+--Point mauvais; bon, au contraire, très-bon, excellent même. Suivez mon
+raisonnement, et vous allez voir.
+
+--Voyons, dit le poëte, je vous écoute; prouvez-moi un peu comment on
+peut raisonnablement avoir l'air si attristé, parce qu'un tailleur vous
+manque de parole. Allez, allez, je vous attends.
+
+--Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent
+les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite
+très-importante, et je ne la puis faire à cause que je n'ai pas mon
+habit. Y êtes-vous?
+
+--Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant à désolation. Vous êtes
+désolé... parce que... enfin. Vous êtes très-bête de faire des poses
+avec moi. Voilà mon opinion.
+
+--Mon ami, dit Rodolphe, vous êtes bien obstiné; il y a toujours de quoi
+être désolé lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir,
+parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent
+bien tort de dire, à propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une
+autre fois. Je me résume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une
+femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'où je l'aurais
+peut-être ramenée chez moi, si ç'avait été plus court que d'aller chez
+elle, et même si ç'avait été le plus long. Dans cette maison il y avait
+une soirée, dans une soirée on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit,
+mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais
+pas à la soirée, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-être
+rencontrée par un autre; je ne la ramène ni chez moi ni chez elle, où
+elle est peut-être ramenée par un autre. Donc, comme je vous disais, je
+manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis désolé, donc j'en ai
+l'air, et c'est tout naturel.
+
+--Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre
+pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouvé là,
+dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue.
+
+--Je le faisais aussi parfaitement.
+
+--Mais, continua l'autre, nous sommes là dans le quartier où habite
+votre ancienne maîtresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne
+l'attendiez pas?
+
+--Quoique séparé d'elle, des raisons particulières m'ont obligé à rester
+dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi éloignés que
+si nous restions elle à un pôle et moi à l'autre. D'ailleurs, à l'heure
+qu'il est, mon ancienne maîtresse est au coin de son feu et prend des
+leçons de grammaire française avec M. le vicomte Paul, qui veut la
+ramener à la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la
+gâter! Enfin, ça le regarde, maintenant qu'il est le rédacteur en chef
+de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos réflexions sont absurdes,
+et qu'au lieu d'être sur la trace effacée de mon ancienne passion, je
+suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est déjà ma voisine
+un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens à faire tout le
+chemin nécessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas
+longtemps à nous entendre.
+
+--Vraiment! dit le poëte, vous êtes amoureux, déjà?
+
+--Voilà comme je suis, répondit Rodolphe: mon coeur ressemble à ces
+logements qu'on met en location, sitôt qu'un locataire les quitte. Quand
+un amour s'en va de mon coeur, je mets écriteau pour appeler un autre
+amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement réparé.
+
+--Et quelle est cette nouvelle idole? Où l'avez-vous connue, et quand?
+
+--Voilà, dit Rodolphe, procédons par ordre. Quand Mimi a été partie, je
+me suis figuré que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je
+m'imaginai que mon coeur était mort de fatigue, d'épuisement, de tout ce
+que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop
+vite, que la chose était croyable. Bref, je le crus mort, bien mort,
+très-mort, et je songeais à l'enterrer, comme M. Marlborough. À cette
+occasion, je donnai un petit dîner de funérailles où j'invitai
+quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine
+lamentable, et les bouteilles avaient un crêpe à leur goulot.
+
+--Vous ne m'avez pas invité!
+
+--Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage où vous demeurez!
+
+--Un des convives avait amené une femme, une jeune femme, délaissée
+aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de
+mes amis, un garçon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment.
+Il parla à cette jeune veuve des qualités de mon coeur, ce pauvre défunt
+que nous allions enterrer, et l'invita à boire à son repos éternel.
+Allons donc, dit-elle en élevant son verre, je bois à sa santé, au
+contraire; et elle me lança un coup d'oeil, un coup d'oeil à réveiller
+un mort, comme on dit, et c'était ou jamais l'occasion de dire ainsi,
+car elle n'avait pas achevé son toast que je sentis mon coeur chanter
+aussitôt l'_O Filii_ de la résurrection. Qu'est-ce que vous auriez fait
+à ma place?
+
+--Belle question!... comment se nomme-t-elle?
+
+--Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment où nous
+signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les délais
+légaux au point de vue de certaines gens; mais voilà, je sollicite près
+de moi-même, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma
+future m'apportera en dot la gaieté, qui est la santé de l'esprit, et la
+santé, qui est la gaieté du corps.
+
+--Elle est jolie?
+
+--Très-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se débarbouille le
+matin avec la palette de Watteau.
+
+ Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs
+ Allument l'incendie aux quatre coins des coeurs.
+
+Témoin le mien.
+
+--Une blonde? vous m'étonnez.
+
+--Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'ébène, je passe au blond; et
+Rodolphe se mit à chanter en gambadant:
+
+ Et nous chanterons à la ronde,
+ Si vous voulez,
+ Que je l'adore, et qu'elle est blonde
+ Comme les blés.
+
+--Pauvre Mimi, dit l'ami, sitôt oubliée!
+
+Ce nom, jeté dans la gaieté de Rodolphe, donna subitement un autre tour
+à la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta
+longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les
+terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle était partie; comment il
+s'était désolé parce qu'il avait pensé qu'avec elle elle emportait tout
+ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours
+après, il avait reconnu qu'il s'était trompé, en sentant les poudres de
+son coeur, inondées par tant de sanglots et de larmes, se réchauffer,
+s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de
+passion que lui avait lancé la première femme qu'il avait rencontrée. Il
+lui raconta cet envahissement subit et impérieux que l'oubli avait fait
+en lui, sans même qu'il eût appelé au secours de sa douleur, et comment
+cette douleur était morte, ensevelie dans cet oubli.
+
+--Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au poëte, qui,
+sachant par coeur et par expérience tous les douloureux chapitres des
+amours brisés, lui répondit:
+
+--Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour
+les autres. Ce qui vous arrive m'est arrivé. Les femmes que nous aimons,
+lorsqu'elles deviennent nos maîtresses, cessent pour nous d'être ce
+qu'elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux
+de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du poëte. Comme un
+peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoilé
+d'une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux
+rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de
+créatures inintelligentes, maussades ou méchantes; et quand elles ont
+ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans
+l'azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement;
+nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous
+parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.
+
+Cependant que cette créature, aux pieds de laquelle nous vivons
+prosternés, s'arrache elle-même la divine enveloppe, sous laquelle nous
+l'avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses
+mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main à la place de son
+coeur, où rien ne bat plus, où rien n'a jamais battu peut-être;
+cependant qu'elle écarte son voile et nous montre ses yeux éteints, et
+sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et
+nous nous écrions: «Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi.
+Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un coeur qui a toute sa
+juvénilité; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond
+de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!»
+
+Puis à la fin, oh! Bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau
+nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que
+nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la
+misérable qui la veille a été notre idole; nous lui reprenons les voiles
+d'or de notre poésie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur
+les épaules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ à l'état d'idole
+auréolée: et voilà comme nous sommes tous, de monstrueux égoïstes,
+d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce
+pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.
+
+ Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?
+
+--C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-là,
+dit Rodolphe au poëte.
+
+--Oui, répondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moitié et demie
+des vérités. Bonsoir.
+
+Deux jours après, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une
+nouvelle maîtresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui
+embrassait aussi souvent les mains qu'à elle.
+
+--Aussi souvent, répondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux
+les uns après les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu'à ce
+qu'il ait fini.
+
+--Ah! répondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien
+heureux qu'il n'ait pas imaginé de m'en faire autant, nous serions
+restés ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai
+qu'il ne m'aime plus du tout, vous?
+
+--Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore?
+
+--Moi, je ne l'ai jamais aimé de ma vie.
+
+--Si, Mimi, si, vous l'avez aimé, à ces heures où le coeur des femmes
+change de place. Vous l'avez aimé, et ne vous en défendez pas, car c'est
+votre justification.
+
+--Ah! bah! dit Mimi, voilà qu'il en aime une autre, maintenant.
+
+--C'est vrai, fit Marcel, mais _n'empêche_. Plus tard, votre souvenir
+sera pour lui pareil à ces fleurs qu'on place encore toutes fraîches et
+toutes parfumées entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps
+après, on retrouve mortes, décolorées et flétries, mais ayant conservé
+toujours comme un vague parfum de leur fraîcheur première.
+
+Un soir qu'elle fredonnait à voix basse autour de lui, M. le vicomte
+Paul dit à Mimi:
+
+--Que chantez-vous là, ma chère?
+
+--L'oraison funèbre de nos amours que mon amant Rodolphe a composée
+dernièrement. Et elle se mit à chanter:
+
+ Je n'ai plus le sou, ma chère, et le Code,
+ Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;
+ Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,
+ Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?
+
+ C'est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère,
+ Sans compter les nuits, passé d'heureux jours.
+ Ils n'ont pas duré longtemps; mais qu'y faire?
+ Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.
+
+
+
+
+XXI
+
+_ROMÉO ET JULIETTE_
+
+
+Mis comme une gravure de son journal _l'Écharpe d'Iris_, ganté, verni,
+rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à
+l'oeil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir
+du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le
+boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.
+
+Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup
+survenu dans sa vie privée?
+
+--À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache,
+mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des
+belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le
+philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reconnut bien
+vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne
+pas le reconnaître? Colline était chargé, comme toujours, d'une douzaine
+de bouquins. Vêtu de cet immortel paletot noisette dont la solidité fait
+croire qu'il a été construit par les romains, et coiffé de ce fameux
+chapeau à grands rebords, dôme en castor sous lequel s'agitait l'essaim
+des rêves hyperphysiques, et qui a été surnommé l'armet de Mambrin de la
+philosophie moderne, Gustave Colline marchait à pas lents, et ruminait
+tout bas la préface d'un ouvrage qui était depuis trois mois sous
+presse... dans son imagination.
+
+Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline
+crut un instant le reconnaître; mais la suprême élégance étalée par le
+poëte jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.
+
+--Rodolphe ganté, avec une canne, chimère! Utopie! Quelle aberration!
+Rodolphe frisé! Lui qui a moins de cheveux que _l'Occasion_. Où donc
+avais-je la tête? D'ailleurs, à l'heure qu'il est, mon malheureux ami
+est en train de se lamenter, et compose des vers mélancoliques sur le
+départ de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a planté là, ai-je ouï dire.
+Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande
+distinction dans la manière de préparer le café, qui est le breuvage des
+esprits sérieux. Mais j'aime à croire que Rodolphe se consolera, et
+qu'il prendra bientôt une nouvelle _cafetière_.
+
+Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se
+serait volontiers crié _bis_... si la voix grave de la philosophie ne
+s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique
+holà à cette débauche d'esprit.
+
+Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien
+forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté,
+avec une canne; c'était impossible, mais c'était vrai.
+
+--Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi,
+j'en suis sûr.
+
+--Et moi aussi, répondit Rodolphe.
+
+Et Colline se mit à considérer son ami, en donnant à son visage
+l'expression employée par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la
+surprise. Mais tout à coup il aperçut deux objets bizarres dont Rodolphe
+était chargé: 1º une échelle de corde; 2º une cage dans laquelle
+voltigeait un oiseau quelconque. À cette vue, la physionomie de Gustave
+Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oublié
+dans son tableau des passions.
+
+--Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de
+ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire;
+seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes
+interrogations et mes réponses.
+
+Et tous deux entrèrent dans un café.
+
+Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que
+la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à
+chanter dans une langue inconnue à Colline, qui était cependant
+polyglotte.
+
+--Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est
+que ça?
+
+--C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, répondit Rodolphe
+avec un accent de mandoline.
+
+--Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau.
+
+--Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la
+brise, c'est une horloge.
+
+--Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.
+
+--Soit. As-tu lu Shakspeare?
+
+--Si je l'ai lu! _To be or not be_. C'était un grand philosophe... Oui,
+je l'ai lu.
+
+--Te souviens-tu de _Roméo et Juliette_?
+
+--Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter:
+
+ Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,
+ Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète,
+ Non, c'est le rossignol...
+
+Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après?
+
+--Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne
+comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux
+d'une femme qui s'appelle Juliette.
+
+--Eh bien, après? continua Colline impatienté.
+
+--Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan,
+c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne
+m'appelle plus Rodolphe, je me nomme _Roméo Montaigu_, et tu m'obligeras
+de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le
+sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est
+pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval
+pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée.
+
+--Pour tuer Tybald? dit Colline.
+
+--Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit
+me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément
+posséder un balcon.
+
+--Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline.
+
+--Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du
+rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à
+quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira
+de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce
+n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-à-dire non, il n'est
+pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas,
+nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de
+me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et
+j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps
+un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma
+Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?
+
+--C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi
+le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méconnaissable... Tu
+es donc devenu riche?
+
+Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui
+jeta négligemment un louis en disant:
+
+--Payez-vous!
+
+Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter.
+
+--Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça sonne tant que ça?
+
+--Quelques louis seulement.
+
+--Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'étonnement;
+montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se séparent,
+Colline pour aller raconter les moeurs opulentes et les nouvelles amours
+de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.
+
+Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des
+amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel,
+le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de
+changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le
+propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous
+deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et
+arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La
+chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable
+qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des
+meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter
+le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce
+que dois.»
+
+Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des
+fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux.
+Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était
+venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien
+faire.
+
+--Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais
+seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure,
+qu'elle s'y tienne! Le jour où elle marquera minuit cinq minutes, je
+déménage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se
+soumettre à l'impérieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime
+qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute
+par minute, et vous dit à chaque instant: voici une partie de ta vie qui
+s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre où se
+trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels
+la nonchalance et la rêverie sont impossibles... Une pendule dont les
+aiguilles s'allongent jusqu'à votre lit et viennent vous piquer le matin
+quand vous êtes encore plongé dans les molles douceurs du premier
+réveil... Une pendule dont la voix vous crie: _ding, ding, ding_! C'est
+l'heure des affaires, quitte ton rêve charmant, échappe aux caresses de
+tes visions (et quelquefois à celles des réalités). Mets ton chapeau,
+tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en à tes affaires, c'est
+l'heure, _ding, ding..._ C'est déjà bien assez d'avoir l'almanach... Que
+ma pendule reste donc paralysée, sinon...
+
+Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se
+sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque
+toujours en entrant dans un nouveau logement.
+
+--Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une
+influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos
+actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si
+jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore
+elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans
+échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas!
+quelle sera ma vie entre ces quatre murs?
+
+ * * * * *
+
+Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de
+clartés et résonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crémaillère,
+et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe
+lui-même s'était laissé gagner par la bonne humeur contagieuse de ses
+convives. Isolé dans un coin avec une jeune femme venue là par hasard et
+dont il s'était emparé, le poëte madrigalisait avec elle de la parole et
+des mains. Vers la fin de la _fête_, il avait obtenu un rendez-vous pour
+le lendemain.
+
+--Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soirée n'a pas été trop
+mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon séjour ici.
+
+Le lendemain, à l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La
+soirée se passa seulement en explications. Juliette avait appris la
+récente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait
+tant aimée; elle savait qu'après l'avoir quittée déjà une fois, Rodolphe
+l'avait reprise, et elle craignait d'être la victime d'un nouveau
+_revenez-y_ de l'amour.
+
+--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie,
+je n'ai point du tout envie de jouer un rôle ridicule. Je vous préviens
+que je suis très-méchante; une fois _maîtresse_ ici, et elle souligna
+par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cède
+point ma place.
+
+Rodolphe appela toute son éloquence à la rescousse pour la convaincre
+que ses craintes n'étaient point fondées, et la jeune femme ayant de son
+côté bon désir d'être convaincue, ils finirent par s'entendre.
+Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe
+voulait que Juliette restât, et celle-ci prétendit s'en aller.
+
+--Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous
+arriverons bien toujours où nous devons arriver, à moins que vous ne
+vous arrêtiez en route; je reviendrai demain.
+
+Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en
+retourner de même quand sonnait minuit.
+
+Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou même en
+caprice, il était de cette école de voyageurs qui n'ont jamais
+grand'hâte d'arriver, et qui, à la route droite menant au but
+directement, préfèrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le
+rendent pittoresque. Cette petite préface sentimentale eut pour résultat
+d'entraîner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et
+c'était sans doute pour l'amener à ce point où le caprice, mûri par la
+résistance qu'on lui oppose, commence à ressembler à de l'amour, que
+Mademoiselle Juliette avait employé ce stratagème.
+
+--À chaque nouvelle visite qu'elle faisait à Rodolphe, Juliette
+remarquait un ton de sincérité plus prononcé dans ce qu'il lui disait.
+Il éprouvait, lorsqu'elle était un peu en retard, de ces impatiences
+symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui écrivait même
+des lettres dont le langage avait de quoi lui faire espérer qu'elle
+deviendrait prochainement sa _maîtresse légitime_.
+
+Comme Marcel, qui était son confident, avait une fois surpris une des
+épîtres de Rodolphe, il lui dit en riant:
+
+--Est-ce du style, ou bien penses-tu réellement ce que tu dis là?
+
+--Vraiment oui, je le pense, répondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu
+étonné; mais cela est ainsi. J'étais, il y a huit jours, dans une
+situation d'esprit très-triste. Cette solitude et ce silence, qui
+avaient succédé si brutalement aux tempêtes de mon ancien ménage,
+m'épouvantaient horriblement; mais Juliette est arrivée presque
+subitement. J'ai entendu résonner à mon oreille les fanfares d'une
+gaieté de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins
+de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement
+laissé entraîner à suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-être
+amené à l'amour. J'aime à aimer.
+
+Cependant Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne tenait plus
+guère qu'à lui d'amener une conclusion à ce petit roman; et c'est alors
+qu'il avait imaginé de copier dans Shakspeare la mise en scène des
+amours de _Roméo et Juliette_. Sa future maîtresse avait trouvé l'idée
+amusante et consentit à se mettre de moitié dans la plaisanterie.
+
+C'était le soir même où ce rendez-vous était fixé que Rodolphe rencontra
+le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette échelle de soie
+en corde qui devait lui servir à escalader le balcon de Juliette. Le
+marchand d'oiseaux auquel il s'était adressé n'ayant point de rossignol,
+Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les
+matins, au lever de l'aube.
+
+Rentré chez lui, le poëte fit cette réflexion qu'une ascension sur une
+échelle de corde n'était point chose facile, et qu'il était bon de faire
+une petite répétition de la scène du balcon, s'il ne voulait pas, outre
+les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et
+maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attaché son
+échelle à deux clous, solidement enfoncés dans le plafond, Rodolphe
+employa les deux heures qui lui restaient à faire de la gymnastique; et,
+après un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal à
+pouvoir franchir une dizaine d'échelons.
+
+--Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sûr de mon affaire,
+et d'ailleurs, si je restais en chemin _l'amour me donnerait des ailes_.
+
+Et, chargé de son échelle et de sa cage à pigeon, il se rendit chez
+Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre était située au
+fond d'un petit jardin et possédait bien, en effet, une espèce de
+balcon. Mais cette chambre était au rez-de-chaussée, et ce balcon
+pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.
+
+Aussi Rodolphe fut-il tout atterré lorsqu'il s'aperçut de cette
+disposition locale qui mettait à néant son poétique projet d'escalade.
+
+--C'est égal, dit-il à Juliette, nous pourrons toujours exécuter
+l'épisode du balcon. Voilà un oiseau qui nous éveillera demain par sa
+voix mélodieuse, et nous avertira du moment précis où nous devrons nous
+séparer l'un de l'autre avec désespoir. Et Rodolphe accrocha la cage
+dans un angle de la chambre.
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact,
+et remplit la chambre d'un roucoulement prolongé qui aurait réveillé les
+deux amants s'ils avaient dormi.
+
+--Eh bien, dit Juliette, voilà le moment d'aller sur le balcon et de
+nous faire des adieux désespérés; qu'en penses-tu?
+
+--Le pigeon _avance_, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil
+ne se lève qu'à midi.
+
+--C'est égal, dit Juliette, je me lève, moi.
+
+--Tiens! Pourquoi faire?
+
+--J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien
+un peu.
+
+--C'est extraordinaire l'accord qui règne dans nos sympathies, j'ai
+également une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en
+s'habillant en toute hâte.
+
+Juliette avait déjà allumé du feu, et cherchait dans son buffet si elle
+ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.
+
+--Tiens, dit-il, des oignons!
+
+--Et du lard, dit Juliette.
+
+--Et du beurre.
+
+--Et du pain.
+
+--Hélas! C'était tout!
+
+Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur
+son perchoir.
+
+Roméo regarda Juliette, Juliette regarda Roméo; tous deux regardèrent le
+pigeon.
+
+Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule était fixé;
+il en aurait appelé en cassation que c'eût été peines perdues, la faim
+est une si cruelle conseillère.
+
+Rodolphe avait allumé du charbon, et faisait revenir du lard dans le
+beurre frémissant; il avait l'air grave et solennel.
+
+Juliette épluchait des oignons dans une attitude mélancolique.
+
+Le pigeon chantait toujours, c'était sa _Romance du saule_.
+
+À ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.
+
+Cinq minutes après, le beurre chantait encore; mais, pareil aux
+_templiers_, le pigeon ne chantait plus.
+
+Roméo et Juliette avaient accommodé leur pendule à la crapaudine.
+
+--Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant à table.
+
+--Il était bien tendre, fit Roméo en découpant son _réveille-matin_
+parfaitement rissolé.
+
+Et les deux amants se regardèrent et se surprirent ayant chacun une
+larme dans les yeux.
+
+...Hypocrites, c'étaient les oignons qui les faisaient pleurer!
+
+
+
+
+XXII
+
+_ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI_
+
+
+I
+
+Pendant les premiers jours de sa rupture définitive avec Mademoiselle
+Mimi, qui l'avait quitté, comme on se rappelle, pour monter dans les
+carrosses du vicomte Paul, le poëte Rodolphe avait cherché à s'étourdir
+en prenant une autre maîtresse.
+
+Celle-là même qui était blonde, et pour laquelle nous l'avons vu
+s'habiller en Roméo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette
+liaison, qui n'était chez lui qu'une affaire de dépit, et chez l'autre
+qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue durée. Cette
+jeune fille n'était, après tout, qu'une folle personne, vocalisant dans
+la perfection le solfége de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer
+l'esprit des autres et s'en servir à l'occasion, et n'ayant de coeur que
+pour y avoir mal, quand elle avait trop mangé. Avec tout cela, un
+amour-propre effréné et une coquetterie féroce qui l'eût poussé à
+préférer une jambe cassée à son amant plutôt qu'un volant de moins à sa
+robe ou un ruban fané à son chapeau. Beauté contestable, créature
+ordinaire, dotée nativement de tous les mauvais instincts, et cependant
+séductrice par certains côtés et à certaines heures. Elle ne tarda pas à
+s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider à lui
+faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car
+jamais son ancienne amie n'avait été si bruyante et si vivante dans son
+coeur.
+
+Un jour, Juliette, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, causait de son
+amant le poëte avec un élève en médecine qui lui faisait la cour;
+l'étudiant lui répondit:
+
+--Ma chère enfant, ce garçon-là se sert de vous comme on se sert du
+nitrate pour cautériser les plaies, il veut se cautériser le coeur;
+aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui être
+fidèle.
+
+--Ah! ah! s'écria la jeune fille en éclatant de rire, est-ce que vous
+croyez bonnement que je me gêne? Et le soir même elle donna à l'étudiant
+la preuve du contraire.
+
+Grâce à l'indiscrétion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient
+garder inédite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin,
+Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prétexte pour rompre avec
+sa maîtresse par intérim.
+
+Il s'enferma alors dans une solitude absolue, où toutes les
+chauves-souris de l'ennui ne tardèrent pas à venir faire leur nid, et il
+appela le travail à son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, après
+avoir sué autant de gouttes d'eau qu'il avait usé de gouttes d'encre, il
+écrivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille idée plus
+fatiguée que le juif errant, et mal vêtue de haillons empruntés aux
+friperies littéraires, dansait lourdement sur la corde roide du
+paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait consterné comme un
+homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande où il a cru semer
+des roses. Il déchirait alors la page où il venait d'égrener ces
+chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.
+
+--Allons, disait-il en se frappant la poitrine à l'endroit du coeur, la
+corde est cassée, résignons-nous. Et comme depuis longtemps une
+semblable déception succédait à toutes ses tentatives de travail, il fut
+pris d'une de ces langueurs découragées qui font trébucher les orgueils
+les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides.
+Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui
+s'engagent quelquefois entre l'artiste obstiné et l'art rebelle, rien
+n'est plus émouvant que ces emportements alternées d'invocations tour à
+tour suppliantes et impératives adressées à la muse dédaigneuse ou
+fugitive.
+
+Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures
+faites au vif du coeur ne causent pas une souffrance qui approche de
+celle qu'on éprouve dans ces heures d'impatience et de doute si
+fréquentes pour tous ceux qui se livrent au périlleux métier de
+l'imagination.
+
+--À ces violentes crises succédaient de pénibles abattements; Rodolphe
+restait alors pendant des heures entières comme pétrifié dans une
+immobilité hébétée. Les coudes appuyés sur sa table, les yeux fixement
+arrêtés sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe décrivait au
+milieu de cette feuille de papier, «champ de bataille» où son esprit
+était vaincu quotidiennement et où sa plume s'était fourbue à poursuivre
+l'insaisissable idée, il voyait défiler lentement, pareils aux figures
+des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques
+tableaux qui déroulaient devant lui le panorama de son passé. C'étaient
+d'abord les jours laborieux où chaque heure du cadran sonnait
+l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passées en
+tête-à-tête avec la muse qui venait parer de ses féeries sa pauvreté
+solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie
+l'orgueilleuse béatitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achevé la
+tâche imposée par sa volonté. «Oh! Rien ne vous vaut, s'écriait-il,
+rien ne vous égale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver
+si doux les matelas du _far niente_. Ni les satisfactions de
+l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fiévreuses
+pamoisons étouffées sous les rideaux lourds des alcôves mystérieuses,
+rien ne vaut et n'égale cette joie honnête et calme, ce légitime
+contentement de soi-même que le travail donne aux laborieux comme un
+premier salaire.» Et les yeux toujours fixés sur ces visions qui
+continuaient à lui retracer les scènes des époques disparues, il
+remontait les six étages de toutes les mansardes où son existence
+aventureuse avait campé, et où la muse, son seul amour d'alors, fidèle
+et persévérante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon ménage avec la
+misère, et n'interrompant jamais sa chanson d'espérance. Mais voici
+qu'au milieu de cette existence régulière et tranquille apparaissait
+brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette
+demeure où elle avait été jusque-là reine unique et maîtresse, la muse
+du poëte se levait tristement et livrait la place à la nouvelle venue en
+qui elle avait deviné une rivale, Rodolphe hésitait un instant entre la
+muse à qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif
+adressé à l'étrangère lui disait viens. Et comment la repousser, cette
+créature charmante qui venait à lui, armée de toutes les séductions
+d'une beauté dans son aube? Bouche mignonne et lèvre rose, parlant un
+langage naïf et hardi, plein de promesses câlines; comment refuser sa
+main à cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'étendait vers
+lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en à ces dix-huit ans
+fleuris dont la présence embaumait déjà la maison d'un parfum de
+jeunesse et de gaieté? Et puis, de sa douce voix tendrement émue, elle
+chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et
+brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lèvres où
+fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin:
+je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs
+cette jeune femme, après tout, n'était-ce pas la poésie vivante et
+réelle, ne lui avait-il pas dû ses plus fraîches inspirations? Ne
+l'avait-elle pas souvent initié à des enthousiasmes qui l'emportaient si
+haut dans l'éther de la rêverie, qu'il perdait de vue les choses de la
+terre? S'il avait beaucoup souffert à cause d'elle, cette souffrance
+n'était-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait
+données? N'était-ce point la vengeance ordinaire de la destinée humaine,
+qui interdit le bonheur absolu comme une impiété? Si la loi chrétienne
+pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé, c'est aussi parce qu'ils auront
+beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine
+qu'à la condition de se purifier dans les larmes. De même qu'on s'enivre
+à respirer l'odeur des roses fanées, de même Rodolphe s'enivrait encore
+en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, où chaque jour
+amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque.
+Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère
+absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui
+avaient déterminé leur dernière rupture; il se rappelait le répertoire
+de toutes les ruses de son ancienne maîtresse, il redisait tous ses
+_mots_. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit ménage,
+fredonnant sa chanson de _Ma mie Annette_, et accueillant avec la même
+gaieté insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il
+arrivait à se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En
+effet, qu'avait-il gagné à cette rupture? Au temps où il vivait avec
+Mimi, celle-ci le trompait, il était vrai; mais s'il le savait, c'était
+sa faute, après tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour
+l'apprendre, parce qu'il passait son temps à l'affût des preuves, et que
+lui-même aiguisait les poignards qu'il s'enfonçait dans le coeur.
+D'ailleurs, Mimi n'était-elle pas assez adroite pour lui démontrer au
+besoin que c'était lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui était-elle
+infidèle? C'était le plus souvent avec un châle, avec un chapeau, avec
+des choses et non avec des hommes. Cette tranquillité, ce calme qu'il
+avait espérés en se séparant de sa maîtresse, les avait-il retrouvés
+après son départ? Hélas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la
+maison. Autrefois sa douleur pouvait s'épancher, il pouvait s'emporter
+en injures, en représentations, il pouvait montrer tout ce qu'il
+souffrait, et exciter la pitié de celle qui causait ses souffrances. Et
+maintenant sa douleur était solitaire, sa jalousie était devenue de la
+rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupçons,
+empêcher Mimi de sortir, la garder près de lui, dans sa possession; et
+maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau,
+et il fallait qu'il se détournât pour la laisser passer, heureuse sans
+doute, et allant au plaisir.
+
+Cette misérable vie dura trois ou quatre mois. Peu à peu le calme lui
+revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de
+Musette, revint à Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se
+consolaient l'un par l'autre.
+
+Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra
+Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de
+tête, auquel il répondit par un salut. Cette rencontre lui donna un
+grand coup dans le coeur, mais cette émotion fut moins douloureuse que
+de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du
+Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le
+trouva au travail.
+
+--Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son épaule, tu travailles...
+des vers?
+
+--Oui, répondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bête n'est
+pas tout à fait morte. Depuis quatre heures que je suis là, j'ai
+retrouvé la verve des anciens jours. J'ai rencontré Mimi.
+
+--Bah! fit Marcel avec inquiétude. Et où en êtes-vous?
+
+--A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. Ça n'a
+pas été plus loin que ça.
+
+--Bien vrai? dit Marcel.
+
+--Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets à
+travailler, je lui pardonne.
+
+--Si c'est tant fini que ça, ajouta Marcel qui venait de lire les vers
+de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?
+
+--Hélas! reprit le poëte, je prends ma poésie où je la trouve.
+
+Pendant huit jours il travailla à ce petit poëme. Quand il eut fini, il
+vint le lire à Marcel, qui s'en déclara satisfait, et qui encouragea
+Rodolphe à utiliser autrement la veine qui lui était revenue.
+
+--Car, lui observa-t-il, ce n'était pas la peine de quitter Mimi, si tu
+dois toujours vivre avec son ombre. Après ça, dit-il en souriant, au
+lieu de prêcher les autres, je ferais mieux de me prêcher moi-même, car
+j'ai encore de la Musette plein le coeur. Enfin! Nous ne serons
+peut-être pas toujours des jeunes gens affolés de créatures du diable.
+
+--Hélas! Répliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire à la jeunesse:
+va-t'en.
+
+--C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours où je voudrais être un
+honnête vieillard, membre de l'institut, décoré de plusieurs ordres, et
+revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y
+retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir
+soixante ans?
+
+--Aujourd'hui, répondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante
+francs.
+
+Peu de jours après, Mademoiselle Mimi, étant entrée dans un café avec le
+jeune vicomte Paul, ouvrit une _Revue_ où se trouvaient imprimés les
+vers que Rodolphe avait faits pour elle.
+
+--Bon! s'écria-t-elle en riant d'abord, voilà encore mon amant Rodolphe
+qui dit du mal de moi dans les journaux.
+
+Mais quand elle eut achevé la pièce de vers, elle resta silencieuse et
+toute rêveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait à Rodolphe,
+essaya de l'en distraire.
+
+--Je t'achèterai des pendants d'oreilles, lui dit-il.
+
+--Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!
+
+--Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.
+
+--Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi ça.
+
+Et elle lui montrait la livraison où elle venait de lire la poésie de
+Rodolphe.
+
+--Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqué.
+
+--C'est bien, répondit Mimi froidement. Je l'achèterai moi-même, avec de
+l'argent que je gagnerai moi-même. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit
+pas avec le vôtre.
+
+Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de
+fleuriste, où elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par
+coeur la poésie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul,
+elle la répétait toute la journée à ses amis. Voici quels étaient ces
+vers:
+
+ Alors que je voulais choisir une maîtresse
+ Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,
+ J'ai mis entre tes mains mon coeur et ma jeunesse
+ Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.
+
+ Hélas! Ta volonté fut cruelle, ma chère:
+ Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux,
+ Mon coeur s'est en éclats brisé comme du verre,
+ Et ma chambre est le cimetièr
+ Où sont enterrés les morceaux
+ De ce qui t'aima tant naguère.
+
+ Entre nous maintenant, n--i, ni--, c'est fini,
+ Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme,
+ Et sur notre amour mort et bien enseveli,
+ Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.
+
+ Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut,
+ Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre;
+ choisissons un mineur grave et sans fioriture;
+ moi je ferai la basse et toi le soprano.
+
+ _Mi, ré, mi, do, ré, la_.--Pas cet air, ma petite!
+ S'il entendait cet air que tu chantais jadis,
+ Mon coeur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,
+ Et ressusciterait à ce _De Profundis_.
+
+ _Do, mi, fa, sol, mi, do_.--Celui-ci me rappelle
+ Une valse à deux temps qui me fit bien du mal
+ Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle
+ Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.
+
+ _Sol, do, do, si, si, la_.--Point cet air, je t'en prie,
+ Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété
+ Avec des allemands qui chantaient leur patrie
+ Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été.
+
+ Eh bien! ne chantons pas, restons-en là, ma chère;
+ Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,
+ Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère
+ Jetons en souriant un dernier souvenir.
+
+ Nous étions bien heureux dans ta petite chambre
+ Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;
+ Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre
+ Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent.
+
+ La houille pétillait; en chauffant sur les cendres,
+ La bouilloire chantait son refrain régulier,
+ Et faisait un orchestre au bal des salamandres
+ Qui voltigeaient dans le foyer.
+
+ Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,
+ Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,
+ Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,
+ Mes lèvres sur tes mains et mon coeur à tes pieds.
+
+ Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine,
+ On sentait le parfum d'amour et de gaîté
+ Dont notre chambre était du matin au soir pleine,
+ Car le bonheur aimait notre hospitalité.
+
+ Puis l'hiver s'en alla; par la fenêtre ouverte,
+ Le printemps un matin vint nous donner l'éveil,
+ Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte
+ Nous allâmes courir au-devant du soleil.
+
+ C'était le vendredi de la Sainte Semaine,
+ Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,
+ Du val à la colline, et du bois à la plaine,
+ D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.
+
+ Fatigués cependant par ce pèlerinage,
+ Dans un lieu qui formait un divan naturel
+ Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage,
+ Nous nous sommes assis en regardant le ciel.
+
+ Les mains pressant les mains, épaule contre épaule,
+ Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,
+ Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,
+ Et nous nous sommes embrassés.
+
+ Près de nous l'hyacinthe avec la violette
+ Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;
+ Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête,
+ Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur.
+
+ Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce
+ La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas
+ Dérouler en tapis le velours de la mousse.
+ Embrassez-vous encor,--je ne regarde pas.
+
+ Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure,
+ Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,
+ Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,
+ C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature.
+
+ Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or,
+ De mon printemps nouveau qui réjouit la terre,
+ Si vous êtes contents, au lieu d'une prière
+ Pour me remercier--embrassez-vous encor.
+
+ Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses
+ Dans le petit jardin que nous avions planté,
+ Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes
+ Brusquement ton amour de moi s'est écarté.
+
+ Où s'en est-il allé? Partout un peu, je pense;
+ Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,
+ Ton amour inconstant flotte sans préférence
+ Du brun valet de pique au blond valet de coeur.
+
+ Te voilà maintenant heureuse: ton caprice
+ Règne sur une cour de galants jouvenceaux,
+ Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse
+ Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.
+
+ Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entrée,
+ Autour de toi se forme un cercle langoureux;
+ Et le frémissement de ta robe moirée,
+ Pâme en choeur laudatif ta meute d'amoureux.
+
+ Élégamment chaussé d'une souple bottine
+ Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon,
+ Ton pied est si petit qu'à peine on le devine
+ Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.
+
+ Dans les bains onctueux d'une huile de paresse,
+ Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis
+ La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse
+ Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits.
+
+ Autour de ton bras blanc une perle choisie
+ Constelle un bracelet ciselé par Froment,
+ Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie
+ En cascade de plis ondule artistement.
+
+ La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,
+ La guipure gothique à la mate blancheur,
+ Chef-d'oeuvre arachnéen d'un âge séculaire,
+ De ta riche toilette achève la splendeur.
+
+ Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile
+ Printanière, indienne ou modeste organdi,
+ Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,
+ Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.
+
+ Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie
+ Ne me rappelle pas mes amours disparus,
+ Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie
+ Dans ce linceul de soie où ton coeur ne bat plus.
+
+ Lorsque je composai ce morceau funéraire
+ Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé,
+ J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire,
+ Moins les besicles d'or et le jabot plissé.
+
+ Un crêpe enveloppait le manche de ma plume,
+ Et des filets de deuil encadraient le papier
+ Sur lequel j'écrivais ces strophes, où j'exhume
+ Le dernier souvenir de mon amour dernier.
+
+ Arrivé cependant à la fin d'un poëme
+ Où je jette mon coeur dans le fond d'un grand trou,
+ --Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même,
+ Voilà que je me mets à rire comme un fou.
+
+ Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie:
+ Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main,
+ Et quand je souriais, comme une chaude pluie,
+ Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin.
+
+
+II
+
+C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une
+physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du
+mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes
+avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la
+soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et
+des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme
+Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient
+les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours
+de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois
+vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le
+chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le
+célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père
+Cretaine, dit _Petit-Pain_, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au
+beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des
+maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de
+kermesse emplissait le quartier.
+
+On célébrait l'antique solennité du réveillon.
+
+Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux
+assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une
+grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de
+comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par
+le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes
+ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman
+espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.
+
+--Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une
+magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et
+transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu
+des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le
+peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.
+
+--Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe.
+Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette
+boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot
+est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.
+
+--Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce
+sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes,
+qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant
+s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça
+remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous
+accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger.
+
+--Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à
+une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la
+pomme de reinette des tropiques.
+
+--Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce
+morceau de boeuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée
+transparente comme de l'ambre.
+
+--Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand
+il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.
+
+--Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées.
+
+Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses
+processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes
+les gourmandes divinités en _us_, ils se demandèrent l'un l'autre quel
+était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande
+profusion de victuailles.
+
+Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour.
+
+--C'est aujourd'hui réveillon, dit-il.
+
+--Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit
+Rodolphe.
+
+--Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je
+n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût
+contenir autant de saucisson.
+
+--Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe.
+
+--Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent
+pas.
+
+--Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe.
+
+--Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre.
+
+--Avec moi, donc.
+
+--Et de l'or?
+
+--Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je
+connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à
+un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine
+ou un pied de cochon.
+
+--Va donc, fit Marcel, j'ai une faim _caniche_! je t'attends là.
+
+Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui
+venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit
+un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous,
+qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la
+fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis
+vert, il aurait peut-être prêté quarante francs.
+
+--Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.
+
+--Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.--Une croûte et
+une goutte, fit Marcel.
+
+Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du
+pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu.
+
+Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre
+séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus
+grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en
+commun les apprêts de leur Balthasar intime.
+
+Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où
+les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme
+et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le
+fantôme du passé disparu.
+
+Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous
+deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la
+dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.
+
+--Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions
+promis.
+
+--Que veux-tu dire? fit Rodolphe.
+
+--Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant!
+Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie
+pas.
+
+--Eh bien, alors...
+
+--Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs
+qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le
+monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui
+s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre
+chose, et que ce soit la dernière fois.
+
+--C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en
+retournant à sa rêverie.
+
+--Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce
+que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses
+les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient
+surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont
+vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes
+les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette
+captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage
+ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les
+liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant
+sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse,
+d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un
+joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des
+jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à
+dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le
+mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous
+est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la
+société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que
+celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de moeurs
+dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien
+médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et
+d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu,
+dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge
+de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous
+lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait
+dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai
+assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence,
+dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence
+d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre
+les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on
+renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même
+ridicule.
+
+Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre
+pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en
+se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on
+dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut
+toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne
+peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas
+m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma
+pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire
+métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si
+tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a
+prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois
+ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous
+continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous
+arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout
+et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons
+arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux
+moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un
+tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois
+pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose
+non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons
+menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité.
+
+Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas
+dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre
+lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus.
+
+--Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon
+cette mercuriale?
+
+--Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent
+sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des
+souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi
+comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta
+maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un
+ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis
+au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons
+vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si
+poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les
+illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa
+maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans
+il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau
+dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop
+vite; notre coeur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est
+pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi.
+Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec
+son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets
+qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent
+à songer à elle quand je le retrouve.
+
+Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode
+un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un
+bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.
+
+--Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe.
+
+--Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison.
+Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles.
+
+Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant
+des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel
+faisait silencieusement l'inventaire.
+
+--Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces _biblots_ vont vous servir à
+rallumer le feu qui s'éteint.
+
+--En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de
+faire éclore des ours blancs.
+
+--Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette
+qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch.
+Allons, ami Rodolphe, attention!
+
+Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le
+foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse
+passée.
+
+--Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose
+qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé
+de fleurs des champs.
+
+--Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait
+bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son coeur te l'a dit le jour où tes
+fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me
+demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me
+parleras plus d'elle, jamais! jamais!
+
+Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe,
+il glissa le bouquet dans sa poitrine.
+
+--Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.
+
+Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui,
+arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche,
+après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait
+appartenu à Mimi.
+
+--Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi.
+
+Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se
+coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel.
+
+--Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.
+
+Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte.
+
+C'était Mimi.
+
+Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa
+maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une
+des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à
+se retirer.
+
+--Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte.
+
+--À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé.
+
+--Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la
+main, qu'il se laissa prendre machinalement.
+
+--Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure?
+
+--J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière
+chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis
+montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités
+cristallines qui entraient dans le coeur de Rodolphe comme un glas
+funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus
+attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre.
+Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la
+belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.
+
+--C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains
+violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis
+venue chez vous?
+
+--Ma foi non, répondit celui-ci.
+
+--Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous
+ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de
+me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je
+ne sais pas où aller.
+
+--Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne
+odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma
+pauvre enfant.
+
+--Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller.
+
+--Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse?
+
+--Ah! mon Dieu, non, plus du tout.
+
+--Mais depuis quand?
+
+--Depuis deux mois déjà.
+
+--Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte?
+
+--Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui
+s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a
+fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous
+sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre,
+allez.
+
+--Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que
+j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.
+
+--Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis
+partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une
+mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce
+garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche
+économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin
+pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il
+voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que
+c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il
+m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon
+purgatoire avec lui.
+
+--Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.
+
+--Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne
+le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que
+de lui demander un sou.
+
+--Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas
+restée seule.
+
+--Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur
+Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste
+n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les
+peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle
+gaiement.
+
+Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait
+pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit:
+
+--Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup
+d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en
+recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais
+trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon
+hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore
+les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine
+touché, vous allez souper?
+
+--Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.
+
+--Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi.
+
+--À cette parole, Rodolphe sentit son coeur qui se serrait horriblement;
+il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit.
+
+--Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la
+fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec
+Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.
+
+--Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la
+nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher,
+glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de
+Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.
+
+--Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper
+tous les trois.
+
+--Non, dit le poëte en restant dans son coin.
+
+--Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda
+Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille?
+
+--Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir
+ainsi.
+
+--C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est
+passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus
+être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même,
+n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez
+vous mettre à table avec nous.
+
+Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si
+faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.
+
+--La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.
+
+--Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie.
+
+Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était
+très-gaie.
+
+Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi:
+
+--Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une
+chambre dans la maison.
+
+--Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.
+
+--Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger
+l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec
+Rodolphe.
+
+--Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux
+jours.
+
+--Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est
+entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez
+Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.
+
+--Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui
+s'éloignaient.
+
+--Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la
+porte.
+
+--Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!
+
+Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur
+le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?
+
+--Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.
+
+--Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes,
+je te prédis que demain vous serez remis ensemble.
+
+--Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi?
+demanda Rodolphe à son ami.
+
+--Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh
+bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais
+plus dans celle-ci.
+
+--Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.
+
+--Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit;
+est-ce que tu vas te coucher?
+
+--Certes, oui, répondit Rodolphe.
+
+Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que
+Rodolphe l'avait quitté.
+
+Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était
+Mimi.
+
+--Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas
+pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un
+fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à
+côté de celle de Mimi.
+
+--C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel
+très-étonné.
+
+--Oui, répondit la jeune femme.
+
+Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il
+tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.
+
+--Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre,
+tu tiendras compagnie à Mimi.
+
+--Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que
+s'est-il passé cette nuit?
+
+--Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas,
+Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon.
+
+--Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?
+
+--Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait
+mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu
+peu de temps pour cela.
+
+--Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez
+pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc
+d'y rester une bonne fois.
+
+--C'est impossible, fit Mimi.
+
+--Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que
+vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que
+vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.
+
+--Avant peu, je serai plus loin que ça.
+
+--Hein, que voulez-vous dire?
+
+--N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais
+m'en aller pour toujours.
+
+--Mais où?
+
+--Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et
+relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules,
+son cou et ses bras.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!
+
+--N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir
+bientôt?
+
+--Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps?
+
+--Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est
+pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans
+les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais;
+et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau
+de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça
+que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais
+restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami,
+voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour
+longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon
+pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je
+souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade;
+il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras
+et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!...
+Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et
+il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure
+dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et
+Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix.
+
+--Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il
+faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité.
+
+--Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de
+forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une
+heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui
+serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre,
+puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais
+bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en
+larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais
+c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce
+pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah!
+Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le
+temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne
+se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à
+côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la
+terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler
+d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le
+bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans
+la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se
+briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire
+les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais
+faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de
+mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez,
+dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper,
+voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle,
+ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.
+
+Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui
+avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle!
+
+Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et
+de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu
+ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que
+Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On
+aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti
+plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait
+fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.
+
+Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.
+
+--Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné.
+S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça
+m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé,
+ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel,
+Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu
+médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine.
+Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.
+
+Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait
+sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe:
+
+--Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il
+faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la
+pitié; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle
+atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle
+reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.
+
+--Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.
+
+--Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain
+je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié.
+
+--Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez
+pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y
+conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je
+consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la
+tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de
+chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du
+poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu
+travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je
+reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je
+redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps,
+quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas
+heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je
+t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore,
+car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les
+mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de
+force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui,
+dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me
+revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien
+gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va,
+mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant
+le visage dans ses cheveux déroulés.
+
+Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes
+restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle,
+la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a
+rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous;
+qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle
+société! Une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il
+marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que
+c'est lui qui fera les enfants.
+
+Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse
+fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler
+leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où
+l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si
+vite le lin du dernier vêtement.
+
+Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne
+pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la
+voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du
+fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez
+les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle
+fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder
+les étalages.
+
+En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un
+grand coup au coeur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était
+entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa
+tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre
+qui l'avait glacée.
+
+Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière
+fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche
+suivant, qui était jour d'entrée.
+
+--Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des
+violettes, il y en a encore.
+
+--Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux
+du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en
+allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque
+délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi
+hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes:
+
+--Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à
+son cri et tâcha de la calmer.
+
+--Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.
+
+Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi,
+Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une
+superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps
+horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces
+bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle.
+Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin
+et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit
+les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec
+un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes,
+justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et
+dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils
+venaient à la campagne.
+
+En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe
+rencontra sur la place de l'église le cortége d'un baptême, dans lequel
+il reconnut un de ses amis qui était parrain avec une artiste de
+l'opéra.
+
+--Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, très-surpris de voir
+Rodolphe dans ce pays.
+
+Le poëte lui conta ce qui lui arrivait.
+
+Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit,
+et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le
+remit à Rodolphe.
+
+--Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz
+que j'irai la voir.
+
+--Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en
+le quittant.
+
+Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui
+sauta au cou d'un regard.
+
+--Ah! Voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir
+satisfait.
+
+Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le
+paradis de leurs amours.
+
+--Chères fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les
+bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait
+oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien,
+tous tes amis, va! dit-elle à Rodolphe.
+
+Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint
+Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car
+ils avaient dépassé l'heure de la visite.
+
+--Adieu, dit Mimi; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.
+
+Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reçut une lettre
+d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, et à qui il avait
+recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:
+
+«Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre: le numéro 8
+est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide.»
+
+Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel
+rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie; d'un
+geste, le poëte lui montra la lettre.
+
+--Pauvre fille! dit Marcel.
+
+--C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là.
+
+Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir?
+
+--Qui sait! murmura le peintre.
+
+La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la Bohème.
+
+Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait
+annoncé la mort de sa maîtresse.
+
+--Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du poëte,
+pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie.
+
+--Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné.
+
+--Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas
+revue!
+
+--Qui? s'écria Rodolphe.
+
+--Elle, Mimi.
+
+--Quoi, dit le poëte qui devint tout pâle.
+
+--Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle,
+j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent
+de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la
+visite, j'ai trouvé le lit de votre femme vide. J'ai demandé à la soeur
+où était la malade; elle m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit.
+Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changée
+de salle et de lit. Au numéro 8 qu'elle avait quitté, on avait mis une
+autre femme qui mourut le même jour. C'est ce qui vous explique l'erreur
+dans laquelle je suis tombé. Le lendemain du jour où je vous ai écrit,
+j'ai retrouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise
+dans un état horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai
+portée à votre hôtel à l'instant même.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi était
+morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche
+chez mes amis. Mimi est vivante! Ô mon Dieu! Que doit-elle penser de mon
+absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous
+vue?
+
+--Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est
+très-inquiète et vous croit malade.
+
+--Conduisez-moi sur-le-champ à la pitié, dit Rodolphe, que je la voie.
+
+--Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de
+l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire
+entrer.
+
+Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne
+revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:
+
+--Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit
+jours, était vraie.
+
+--Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...
+
+--Ce matin, à quatre heures.
+
+--Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie.
+
+--Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au poëte un grand
+fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon,
+au-dessus duquel on lisait: _Amphithéâtre_, il ajouta: Elle est là.
+
+C'était, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse
+commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.
+
+--Adieu, dit Rodolphe à l'interne.
+
+--Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.
+
+--Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'être seul.
+
+
+
+
+XXIII
+
+_LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS_
+
+
+Un an après la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'étaient pas
+quittés, inauguraient par une fête leur entrée dans le monde officiel.
+Marcel, qui avait enfin pénétré au salon, y avait exposé deux tableaux,
+dont l'un avait été acheté par un riche anglais qui jadis avait été
+l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande
+du gouvernement, Marcel avait en partie liquidé les dettes de son passé.
+Il s'était meublé un logement convenable, et avait un atelier sérieux.
+
+Presque en même temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public,
+qui fait la renommée et la fortune, l'un avec un album de mélodies qui
+fut chanté dans tous les concerts, et qui commença sa réputation;
+l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant à
+Barbemuche, il avait depuis longtemps renoncé à la Bohème, Gustave
+Colline avait hérité et fait un mariage avantageux, il donnait des
+soirées à musique et à gâteaux.
+
+Un soir Rodolphe, assis dans _son_ fauteuil, les pieds sur _son_ tapis,
+vit entrer Marcel tout effaré.
+
+--Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.
+
+--Non, répondit le poëte. Je sais que j'ai été chez toi, que tu y étais
+parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.
+
+--Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'étais.
+
+--Que sais-je, moi.
+
+--Avec Musette, qui est tombée chez moi, hier soir, en débardeur.
+
+--Musette! Tu as retrouvé Musette? fit Rodolphe avec un accent de
+regret.
+
+--Ne t'inquiète pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilités; Musette
+est venue chez moi passer sa dernière nuit de bohème.
+
+--Comment?
+
+--Elle se marie.
+
+--Ah bah! s'écria Rodolphe. Contre qui, seigneur?
+
+--Contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant, un
+drôle de corps, à ce qu'il paraît. Musette lui a dit: «Mon cher
+monsieur, avant de vous donner définitivement ma main et d'entrer à la
+mairie, je veux huit jours de liberté. J'ai mes affaires à arranger, et
+je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier
+quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme
+tout le monde, à ce qu'il paraît. Et pendant huit jours, la chère
+créature m'a cherché. C'est comme ça qu'elle est tombée chez moi hier
+soir, juste au moment où je pensais à elle. Ah! Mon ami, nous avons
+passé une triste nuit en somme, ce n'était plus ça du tout, mais du
+tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'oeuvre. J'ai
+même fait à propos de cette dernière séparation une petite complainte
+que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit à fredonner les
+couplets suivants:»
+
+ Hier, en voyant une hirondelle
+ Qui nous ramenait le printemps,
+ Je me suis rappelé la belle
+ Qui m'aima quand elle eut le temps
+ --Et pendant toute la journée,
+ Pensif, je suis resté devant
+ Le vieil almanach de l'année
+ Où nous nous sommes aimés tant.
+
+ --Non, ma jeunesse n'est pas morte,
+ Il n'est pas mort ton souvenir;
+ Et si tu frappais à ma porte,
+ Mon coeur, Musette, irait t'ouvrir.
+ Puisqu'à ton nom toujours il tremble,--
+ Muse de l'infidélité,--
+ Reviens encor manger ensemble
+ Le pain béni de la gaîté.
+
+ --Les meubles de notre chambrette,
+ Ces vieux amis de notre amour,
+ Déjà prennent un air de fête
+ Au seul espoir de ton retour.
+ Viens, tu reconnaîtras, ma chère,
+ Tous ceux qu'en deuil mit ton départ.
+ Le petit lit-et le grand verre
+ Où tu buvais souvent ma part.
+
+ Tu remettras la robe blanche
+ Dont tu te parais autrefois,
+ Et comme autrefois, le dimanche,
+ Nous irons courir dans les bois.
+ Assis le soir sous la tonnelle,
+ Nous boirons encor ce vin clair
+ Où ta chanson mouillait son aile
+ Avant de s'envoler dans l'air.
+
+ Musette qui s'est souvenue,
+ Le carnaval étant fini,
+ Un beau matin est revenue,
+ Oiseau volage, à l'ancien nid;
+ Mais en embrassant l'infidèle,
+ Mon coeur n'a plus senti d'émoi,
+ Et Musette, qui n'est plus elle,
+ disait que je n'étais plus moi.
+
+ Adieu, va-t'en, chère adorée,
+ Bien morte avec l'amour dernier;
+ Notre jeunesse est enterrée
+ Au fond du vieux calendrier.
+ Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
+ Des beaux jours qu'il a contenus,
+ Qu'un souvenir pourra nous rendre
+ La clef des paradis perdus.
+
+--Eh bien, dit Marcel, quand il eut achevé, tu es rassuré maintenant;
+mon amour pour Musette est bien trépassé, puisque les _vers_-s'y
+mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa
+chanson.
+
+--Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton coeur,
+prends garde qu'il ne le tue!
+
+--C'est déjà fait, répondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux,
+nous sommes morts et enterrés. La jeunesse n'a qu'un temps! Où dînes-tu
+ce soir?
+
+--Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons dîner à douze sous dans notre
+ancien restaurant de la rue du four, là où il y a des assiettes en
+faïence de village, et où nous avions si faim quand nous avions fini de
+manger.
+
+--Ma foi, non, répliqua Marcel. Je veux bien consentir à regarder le
+passé, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis
+dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je
+n'aime plus que ce qui est bon!
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+ The Project Gutenberg eBook of Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger
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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Scènes de la vie de bohème
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: May 28, 2006 [EBook #18446]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME ***
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+Produced by Chuck Greif (This file was produced from that
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p>[Note du transcripteur: Cette oeuvre, adapt&eacute;e en pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre en
+1849, et en livre en 1851, est aussi &agrave; l'origine de deux op&eacute;ras (avec
+libretti en Italien): &laquo;La Boh&egrave;me&raquo; de Ruggero Leoncavallo (1897) et le
+mieux connu, &laquo;La Boh&egrave;me&raquo; de Giacomo Puccini (1896).]</p>
+
+<br /><br />
+
+<h1>SC&Egrave;NES DE LA VIE DE BOH&Egrave;ME</h1>
+
+<h1>Henry Murger</h1>
+
+<h3>M. Levy</h3>
+
+<h3>1869</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><b>Table des meti&egrave;res</b><br /><br />
+<a href="#PREFACE"><b>PREFACE</b></a><br />
+<a href="#I"><b>I&mdash;<i>COMMENT FUT INSTITU&Eacute; LE C&Eacute;NACLE DE LA BOH&Egrave;ME</i></b></a><br />
+<a href="#II"><b>II&mdash;<i>UN ENVOY&Eacute; DE LA PROVIDENCE</i></b></a><br />
+<a href="#III"><b>III&mdash;<i>LES AMOURS DE CAR&Ecirc;ME</i></b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV&mdash;<i>ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR N&Eacute;CESSIT&Eacute;</i></b></a><br />
+<a href="#V"><b>V&mdash;<i>L' &Eacute;CU DE CHARLEMAGNE</i></b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI&mdash;<i>MADEMOISELLE MUSETTE</i></b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII&mdash;<i>LES FLOTS DU PACTOLE</i></b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII&mdash;<i>CE QUE CO&Ucirc;TE UNE PI&Egrave;CE DE CINQ FRANCS</i></b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX&mdash;<i>LES VIOLETTES DU P&Ocirc;LE</i></b></a><br />
+<a href="#X"><b>X&mdash;<i>LE CAP DES TEMP&Ecirc;TES</i></b></a><br />
+<a href="#XI"><b>XI&mdash;<i>UN CAF&Eacute; DE LA BOH&Egrave;ME</i></b></a><br />
+<a href="#XII"><b>XII&mdash;<i>UNE R&Eacute;CEPTION DANS LA BOH&Egrave;ME</i></b></a><br />
+<a href="#XIII"><b>XIII&mdash;<i>LA CR&Eacute;MAILL&Egrave;RE</i></b></a><br />
+<a href="#XIV"><b>XIV&mdash;<i>MADEMOISELLE MIMI</i></b></a><br />
+<a href="#XV"><b>XV&mdash;<i>DONEC GRATUS...</i></b></a><br />
+<a href="#XVI"><b>XVI&mdash;<i>LE PASSAGE DE LA MER ROUGE</i></b></a><br />
+<a href="#XVII"><b>XVII&mdash;<i>LA TOILETTE DES GR&Acirc;CES</i></b></a><br />
+<a href="#XVIII"><b>XVIII&mdash;<i>LE MANCHON DE FRANCINE</i></b></a><br />
+<a href="#XIX"><b>XIX&mdash;<i>LES FANTAISIES DE MUSETTE</i></b></a><br />
+<a href="#XX"><b>XX&mdash;<i>MIMI A DES PLUMES</i></b></a><br />
+<a href="#XXI"><b>XXI&mdash;<i>ROM&Eacute;O ET JULIETTE</i></b></a><br />
+<a href="#XXII"><b>XXII&mdash;<i>&Eacute;PILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI</i></b></a><br />
+<a href="#XXIII"><b>XXIII&mdash;<i>LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS</i></b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><a href="#table">PREFACE</a></h2>
+
+<p>Les boh&egrave;mes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec
+les boh&egrave;mes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de
+filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les
+montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de cha&icirc;nes de
+s&ucirc;ret&eacute;, les professeurs d'<i>&agrave; tout coup l'on gagne,</i> les n&eacute;gociants des
+bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels myst&eacute;rieux et vagues
+dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont
+toujours pr&ecirc;ts &agrave; tout faire, except&eacute; le bien.</p>
+
+<p>La Boh&egrave;me dont il s'agit dans ce livre n'est point une race n&eacute;e
+d'aujourd'hui, elle a exist&eacute; de tout temps et partout, et peut
+revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquit&eacute; grecque, sans
+remonter plus haut dans cette g&eacute;n&eacute;alogie, exista un boh&egrave;me c&eacute;l&egrave;bre qui,
+en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie
+florissante en mangeant le pain de l'aum&ocirc;ne, et s'arr&ecirc;tait le soir pour
+suspendre au foyer de l'hospitalit&eacute; la lyre harmonieuse qui avait chant&eacute;
+les <i>Amours d'H&eacute;l&egrave;ne</i> et la <i>Chute de Troie</i>. En descendant l'&eacute;chelle
+des &acirc;ges, la Boh&egrave;me moderne retrouve des a&iuml;eux dans toutes les &eacute;poques
+artistiques et litt&eacute;raires. Au moyen &acirc;ge elle continue la tradition
+hom&eacute;rique avec les m&eacute;nestrels et les improvisateurs, les enfants du gai
+savoir, tous les vagabonds m&eacute;lodieux des campagnes de la Touraine;
+toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du
+n&eacute;cessiteux et la harpe du trouv&egrave;re, traversaient, en chantant, les
+plaines du beau pays, o&ugrave; devait fleurir l'&eacute;glantine de Cl&eacute;mence Isaure.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et
+l'aurore de la renaissance, la Boh&egrave;me continue &agrave; courir tous les chemins
+du royaume, et d&eacute;j&agrave; un peu les rues de Paris. C'est ma&icirc;tre Pierre
+Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du je&ucirc;ne; maigre et affam&eacute;
+comme peut l'&ecirc;tre un homme dont l'existence n'est qu'un long car&ecirc;me, il
+bat le pav&eacute; de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui l&egrave;ve,
+flairant l'odeur des cuisines et des r&ocirc;tisseries; ses yeux pleins de
+convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les
+jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner,
+dans son imagination, et non dans ses poches, h&eacute;las! Les dix &eacute;cus que
+lui ont promis messieurs les &eacute;chevins en payement de la <i>tr&egrave;s-pieuse et
+d&eacute;vote sotie</i> qu'il a compos&eacute;e pour le th&eacute;&acirc;tre de la salle du palais de
+justice. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce profil dolent et m&eacute;lancolique de l'amoureux
+d'Esm&eacute;ralda, les chroniques de la Boh&egrave;me peuvent &eacute;voquer un compagnon
+d'humeur moins asc&eacute;tique et de figure plus r&eacute;jouie; c'est ma&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois Villon, l'amant de <i>la belle qui fut haultmi&egrave;re</i>. Po&egrave;te et
+vagabond par excellence, celui-l&agrave;! Et dont la po&eacute;sie, largement
+imagin&eacute;e, sans doute &agrave; cause de ces pressentiments que les anciens
+attribuent &agrave; leurs <i>vates</i>, &eacute;tait sans cesse poursuivie par une
+singuli&egrave;re pr&eacute;occupation de la potence, o&ugrave; ledit Villon faillit un jour
+&ecirc;tre cravat&eacute; de chanvre pour avoir voulu regarder de trop pr&egrave;s la
+couleur des &eacute;cus du roi. Ce m&ecirc;me Villon, qui avait plus d'une fois
+essouffl&eacute; la mar&eacute;chauss&eacute;e lanc&eacute;e &agrave; ses trousses, cet h&ocirc;te tapageur des
+bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc
+d'&Eacute;gypte, ce Salvator Rosa de la po&eacute;sie, a rim&eacute; des &eacute;l&eacute;gies dont le
+sentiment navr&eacute; et l'accent sinc&egrave;re &eacute;meuvent les plus impitoyables, et
+font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le d&eacute;bauch&eacute;, devant
+cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.</p>
+
+<p>Au reste, parmi tous ceux dont l'&oelig;uvre peu connue n'a &eacute;t&eacute; fr&eacute;quent&eacute;e
+que des gens pour qui la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise ne commence pas seulement
+le jour o&ugrave; &laquo;Malherbe vint,&raquo; Fran&ccedil;ois Villon a eu l'honneur d'&ecirc;tre un des
+plus d&eacute;valis&eacute;s, m&ecirc;me par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est
+pr&eacute;cipit&eacute; sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec
+son humble tr&eacute;sor. Il est telle ballade &eacute;crite au coin de la borne et
+sous la goutti&egrave;re, un jour de froidure, par le rapsode boh&egrave;me; telles
+stances amoureuses improvis&eacute;es dans le taudis o&ugrave; <i>la belle qui fut
+haultmi&egrave;re</i> d&eacute;tachait &agrave; tout venant sa ceinture dor&eacute;e, qui aujourd'hui,
+m&eacute;tamorphos&eacute;es en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre,
+figurent dans l'album armori&eacute; d'une Chloris aristocratique.</p>
+
+<p>Mais voici le grand si&egrave;cle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange
+gravit les &eacute;chafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune
+Rapha&euml;l qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les
+cartons des loges. Benvenuto m&eacute;dite son <i>Pers&eacute;e</i>, Ghiberti cis&egrave;le les
+portes du baptist&egrave;re en m&ecirc;me temps que Donatello dresse ses marbres sur
+les ponts de l'Arno; et pendant que la cit&eacute; des M&eacute;dicis lutte de
+chefs-d'&oelig;uvre avec la ville de L&eacute;on X et de Jules II, Titien et
+V&eacute;ron&egrave;se illustrent la cit&eacute; des doges; Saint-Marc lutte avec
+Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Cette fi&egrave;vre de g&eacute;nie, qui vient d'&eacute;clater tout &agrave; coup dans la p&eacute;ninsule
+italienne avec une violence &eacute;pid&eacute;mique, r&eacute;pand sa glorieuse contagion
+dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'&eacute;gal des rois.
+Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> fait antichambre dans l'imprimerie o&ugrave; &Eacute;tienne Dolet corrige
+peut-&ecirc;tre les &eacute;preuves de <i>Pantagruel</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de cette r&eacute;surrection de l'intelligence, la Boh&egrave;me continue
+comme par le pass&eacute; &agrave; chercher, suivant l'expression de Balzac, la p&acirc;te
+et la niche. Cl&eacute;ment Marot, devenu le familier des antichambres du
+Louvre, devient, avant m&ecirc;me qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; favorite d'un roi, le favori
+de cette belle Diane dont le sourire illumina trois r&egrave;gnes. Du boudoir
+de Diane De Poitiers, la muse infid&egrave;le du po&euml;te passe dans celui de
+Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison.
+Presque &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, un autre boh&egrave;me, dont l'enfance avait &eacute;t&eacute;, sur
+la plage de Sorrente, caress&eacute;e par les baisers d'une muse &eacute;pique, Le
+Tasse, entrait &agrave; la cour du duc de Ferrare comme Marot &agrave; celle de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite,
+l'auteur de la <i>J&eacute;rusalem</i> payait de sa raison et de la perte de son
+g&eacute;nie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.</p>
+
+<p>Les guerres religieuses et les orages politiques qui signal&egrave;rent en
+France l'arriv&eacute;e des M&eacute;dicis n'arr&ecirc;tent point l'essor de l'art. Au
+moment o&ugrave; une balle atteignait, sur les &eacute;chafauds des <i>Innocents</i>, Jean
+Goujon, qui venait de retrouver le ciseau pa&iuml;en de Phidias, Ronsard
+retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aid&eacute; de sa pl&eacute;iade, la grande
+&eacute;cole lyrique fran&ccedil;aise. &Agrave; cette &eacute;cole du <i>renouveau</i> succ&eacute;da la
+r&eacute;action de Malherbe et des siens, qui chass&egrave;rent de la langue toutes
+les gr&acirc;ces exotiques que leurs pr&eacute;d&eacute;cesseurs avaient essay&eacute; de
+nationaliser sur le pernasse. Ce fut un boh&egrave;me, Mathurin R&eacute;gnier, qui
+d&eacute;fendit un des derniers les boulevards de la po&eacute;sie lyrique attaqu&eacute;e
+par la phalange des rh&eacute;teurs et des grammairiens qui d&eacute;claraient
+Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce m&ecirc;me Mathurin R&eacute;gnier le
+cynique qui, rajoutant des n&oelig;uds au fouet satirique d'Horace, s'&eacute;criait
+indign&eacute; en voyant les m&oelig;urs de son &eacute;poque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'honneur est un vieux saint que l'on ne ch&ocirc;me plus.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au dix-septi&egrave;me si&egrave;cle le d&eacute;nombrement de la Boh&egrave;me contient une partie
+des noms de la litt&eacute;rature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte
+des membres parmi les beaux esprits de l'h&ocirc;tel Rambouillet, o&ugrave; elle
+collabore &agrave; la <i>Guirlande de Julie</i>; elle a ses entr&eacute;es au palais
+Cardinal, o&ugrave; elle collabore &agrave; la trag&eacute;die de <i>Marianne</i> avec le
+po&euml;te-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de
+madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres
+de la Place Royale; elle d&eacute;jeune le matin &agrave; la taverne des <i>Goinfres</i> ou
+de <i>l'&Eacute;p&eacute;e-Royale</i>, et soupe le soir &agrave; la table du duc de Joyeuse; elle
+se bat en duel sous les r&eacute;verb&egrave;res pour le sonnet d'Uranie contre le
+sonnet de Job. La Boh&egrave;me fait l'amour, la guerre et m&ecirc;me de la
+diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en
+po&euml;me le vieux et le nouveau testament, &eacute;marge sur toutes les feuilles
+de b&eacute;n&eacute;fices, et, bien nourrie de grasses pr&eacute;bendes, va s'asseoir sur un
+si&eacute;ge &eacute;piscopal ou sur un fauteuil de l'acad&eacute;mie, fond&eacute;e par l'un des
+siens.</p>
+
+<p>Ce fut dans la transition du seizi&egrave;me au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle que
+parurent ces deux fiers g&eacute;nies que chacune des nations o&ugrave; ils v&eacute;curent
+opposent l'un &agrave; l'autre dans leurs luttes de rivalit&eacute; litt&eacute;raire Moli&egrave;re
+et Shakspeare: ces illustres boh&eacute;miens dont la destin&eacute;e offre tant de
+rapprochements.</p>
+
+<p>Les noms les plus c&eacute;l&egrave;bres de la litt&eacute;rature du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle se
+retrouvent aussi dans les archives de la Boh&egrave;me, qui, parmi les glorieux
+de cette &eacute;poque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouv&eacute;
+du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfil&acirc;tre et Gilbert; deux
+r&eacute;putations surfaites: car l'inspiration de l'un n'&eacute;tait que le p&acirc;le
+reflet du p&acirc;le lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de
+l'autre, que le m&eacute;lange d'une impuissance orgueilleuse alli&eacute;e avec une
+haine qui n'avait m&ecirc;me point l'excuse de l'initiative et de la
+sinc&eacute;rit&eacute;, puisqu'elle n'&eacute;tait que l'instrument pay&eacute; des rancunes et des
+col&egrave;res d'un parti.</p>
+
+<p>Nous avons clos &agrave; cette &eacute;poque ce rapide r&eacute;sum&eacute; de la Boh&egrave;me en ses
+diff&eacute;rents &acirc;ges; prol&eacute;gom&egrave;nes sem&eacute;s de noms illustres que nous avons
+plac&eacute;s &agrave; dessein en t&ecirc;te de ce livre, pour mettre en garde le lecteur
+contre toute application fausse qu'il pourrait faire pr&eacute;ventivement en
+rencontrant ce nom de boh&egrave;mes, donn&eacute; longtemps &agrave; des classes d'avec
+lesquelles tiennent &agrave; honneur de diff&eacute;rencier celle dont nous avons
+essay&eacute; de retracer les m&oelig;urs et le langage.</p>
+
+<p>Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans
+autre moyen d'existence que l'art lui-m&ecirc;me, sera forc&eacute; de passer par les
+sentiers de la Boh&egrave;me. La plupart des contemporains qui &eacute;talent les plus
+beaux blasons de l'art ont &eacute;t&eacute; des boh&eacute;miens; et, dans leur gloire calme
+et prosp&egrave;re, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-&ecirc;tre, le
+temps o&ugrave;, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient
+d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est
+la vertu des jeunes, et que l'esp&eacute;rance, qui est le million des pauvres.</p>
+
+<p>Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timor&eacute;, pour tous ceux qui ne
+trouvent jamais trop de points sur les <i>i</i> d'une d&eacute;finition, nous
+r&eacute;p&eacute;terons en forme d'axiome:</p>
+
+<p>&laquo;La Boh&egrave;me, c'est le stage de la vie artistique; c'est la pr&eacute;face de
+l'Acad&eacute;mie, de l'H&ocirc;tel-Dieu ou de la Morgue.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ajouterons que la Boh&egrave;me n'existe et n'est possible qu'&agrave; Paris.</p>
+
+<p>Comme tout &eacute;tat social, la Boh&egrave;me comporte des nuances diff&eacute;rentes, des
+genres divers qui se subdivisent eux-m&ecirc;mes et dont il ne sera pas
+inutile d'&eacute;tablir la classification.</p>
+
+<p>Nous commencerons par la Boh&egrave;me ignor&eacute;e, la plus nombreuse. Elle se
+compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamn&eacute;s
+&agrave; la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas
+trouver un coin de publicit&eacute; pour attester leur existence dans l'art,
+et, par ce qu'ils sont d&eacute;j&agrave;, prouver ce qu'ils pourraient &ecirc;tre un jour.
+Ceux-l&agrave;, c'est la race des obstin&eacute;s r&ecirc;veurs pour qui l'art est demeur&eacute;
+une foi et non un m&eacute;tier; gens enthousiastes, convaincus, &agrave; qui la vue
+d'un chef-d'&oelig;uvre suffit pour donner la fi&egrave;vre, et dont le c&oelig;ur loyal
+bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du
+ma&icirc;tre et de l'&eacute;cole. Cette boh&egrave;me-l&agrave; se recrute parmi ces jeunes gens
+dont on dit qu'ils donnent des esp&eacute;rances, et parmi ceux qui r&eacute;alisent
+les esp&eacute;rances donn&eacute;es, mais qui, par insouciance, par timidit&eacute;, ou par
+ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand
+l'&oelig;uvre est termin&eacute;e, et attendent que l'admiration publique et la
+fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent
+pour ainsi dire en marge de la soci&eacute;t&eacute;, dans l'isolement et dans
+l'inertie. P&eacute;trifi&eacute;s dans l'art, ils prennent &agrave; la lettre exacte les
+symboles du dithyrambe acad&eacute;mique qui placent une aur&eacute;ole sur le front
+des po&euml;tes, et, persuad&eacute;s qu'ils flamboient dans leur ombre, ils
+attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une
+petite &eacute;cole compos&eacute;e de ces types si &eacute;tranges, qu'on a peine &agrave; croire &agrave;
+leur existence; ils s'appelaient les disciples de <i>l'art pour l'art</i>.
+Selon ces na&iuml;fs, l'art pour l'art consistait &agrave; se diviniser entre eux, &agrave;
+ne point aider le hasard qui ne savait m&ecirc;me pas leur adresse, et &agrave;
+attendre que les pi&eacute;destaux vinssent se placer sous leurs pas.</p>
+
+<p>C'est, comme on le voit, le sto&iuml;cisme du ridicule. Eh bien, nous
+l'affirmons encore une fois pour &ecirc;tre cru, il existe au sein de la
+Boh&egrave;me ignor&eacute;e des &ecirc;tres semblables dont la mis&egrave;re excite une piti&eacute;
+sympathique sur laquelle le bon sens vous force &agrave; revenir; car si vous
+leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvi&egrave;me
+si&egrave;cle, que la pi&egrave;ce de cent sous est imp&eacute;ratrice de l'humanit&eacute;, et que
+les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le
+dos et vous appellent bourgeois.</p>
+
+<p>Au reste, ils sont logiques dans leur h&eacute;ro&iuml;sme insens&eacute;; ils ne poussent
+ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destin&eacute;e obscure et
+rigoureuse qu'ils se font eux-m&ecirc;mes. Ils meurent pour la plupart,
+d&eacute;cim&eacute;s par cette maladie &agrave; qui la science n'ose pas donner son
+v&eacute;ritable nom, la mis&egrave;re. S'ils le voulaient cependant, beaucoup
+pourraient &eacute;chapper &agrave; ce d&eacute;no&ucirc;ment fatal qui vient brusquement clore
+leur vie &agrave; un &acirc;ge o&ugrave; d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur
+suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la
+n&eacute;cessit&eacute;, c'est-&agrave;-dire de savoir d&eacute;doubler leur nature, d'avoir en eux
+deux &ecirc;tres: le po&euml;te, r&ecirc;vant toujours sur les hautes cimes o&ugrave; chante le
+ch&oelig;ur des voix inspir&eacute;es; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se
+p&eacute;trir le pain quotidien. Mais cette dualit&eacute;, qui existe presque
+toujours chez les natures bien tremp&eacute;es dont elle est un des caract&egrave;res
+distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que
+l'orgueil, un orgueil b&acirc;tard, a rendus invuln&eacute;rables &agrave; tous les conseils
+de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois apr&egrave;s eux
+une &oelig;uvre que le monde admire plus tard, et qu'il e&ucirc;t sans doute
+applaudie plus t&ocirc;t si elle n'&eacute;tait pas rest&eacute;e invisible.</p>
+
+<p>Il en est dans les luttes de l'art &agrave; peu pr&egrave;s comme &agrave; la guerre: toute
+la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'arm&eacute;e se partage
+pour r&eacute;compenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux
+soldats frapp&eacute;s dans le combat, on les enterre l&agrave; o&ugrave; ils sont tomb&eacute;s, et
+une seule &eacute;pitaphe suffit pour vingt mille morts.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me aussi la foule, qui a toujours les yeux fix&eacute;s vers ce qui
+s'&eacute;l&egrave;ve, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain o&ugrave;
+luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'ach&egrave;ve inconnue, et,
+sans avoir m&ecirc;me quelquefois la consolation de sourire &agrave; une &oelig;uvre
+termin&eacute;e, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul
+d'indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Il existe dans la Boh&egrave;me ignor&eacute;e une autre fraction; elle se compose des
+jeunes gens qu'on a tromp&eacute;s ou qui se sont tromp&eacute;s eux-m&ecirc;mes. Ils
+prennent une fantaisie pour une vocation, et, pouss&eacute;s par une fatalit&eacute;
+homicide, ils meurent les uns victimes d'un perp&eacute;tuel acc&egrave;s d'orgueil,
+les autres idol&acirc;tres d'une chim&egrave;re.</p>
+
+<p>Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art,
+si encombr&eacute;es et si p&eacute;rilleuses, malgr&eacute; l'encombrement et malgr&eacute; les
+obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombr&eacute;es, et par
+cons&eacute;quent jamais la Boh&egrave;me ne fut plus nombreuse.</p>
+
+<p>Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu d&eacute;terminer cette
+affluence, on pourrait peut-&ecirc;tre trouver celle-ci.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes gens ont pris au s&eacute;rieux les d&eacute;clamations faites &agrave;
+propos des artistes et des po&euml;tes malheureux. Les noms de Gilbert, de
+Malfil&acirc;tre, de Chatterton, de Moreau, ont &eacute;t&eacute; trop souvent, trop
+imprudemment, et surtout trop inutilement jet&eacute;s en l'air. On a fait de
+la tombe de ces infortun&eacute;s une chaire du haut de laquelle on pr&ecirc;chait le
+martyre de l'art et de la po&eacute;sie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Adieu, trop inf&eacute;conde terre,<br /></span>
+<span class="i0">Fl&eacute;aux humains, soleil glac&eacute;!<br /></span>
+<span class="i0">Comme un fant&ocirc;me solitaire,<br /></span>
+<span class="i0">Inaper&ccedil;u j'aurai pass&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce chant d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de Victor Escousse, asphyxi&eacute; par l'orgueil que lui
+avait inocul&eacute; un triomphe factice, est devenu un certain temps <i>la
+Marseillaise</i> des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au
+martyrologe de la m&eacute;diocrit&eacute;.</p>
+
+<p>Car toutes ces fun&egrave;bres apoth&eacute;oses, ce <i>Requiem</i> louangeur, ayant tout
+l'attrait de l'ab&icirc;me pour les esprits faibles et les vanit&eacute;s
+ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pens&eacute; que
+la fatalit&eacute; &eacute;tait la moiti&eacute; du g&eacute;nie; beaucoup ont r&ecirc;v&eacute; ce lit d'h&ocirc;pital
+o&ugrave; mourut Gilbert, esp&eacute;rant qu'ils y deviendraient po&euml;tes comme il le
+devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'&eacute;tait l&agrave; une
+&eacute;tape oblig&eacute;e pour arriver &agrave; la gloire.</p>
+
+<p>On ne saurait trop bl&acirc;mer ces mensonges immoraux, ces paradoxes
+meurtriers, qui d&eacute;tournent d'une voie o&ugrave; ils auraient pu r&eacute;ussir tant de
+gens qui viennent finir mis&eacute;rablement dans une carri&egrave;re o&ugrave; ils g&ecirc;nent
+ceux &agrave; qui une vocation r&eacute;elle donne seulement le droit d'entrer.</p>
+
+<p>Ce sont ces pr&eacute;dications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes
+qui ont cr&eacute;&eacute; la race ridicule des incompris, des po&euml;tes pleurards dont
+la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peign&eacute;s, et toutes
+les m&eacute;diocrit&eacute;s impuissantes qui, enferm&eacute;es sous l'&eacute;crou de l'in&eacute;dit,
+appellent la muse mar&acirc;tre et l'art bourreau.</p>
+
+<p>Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot &agrave; dire et le disent en
+effet t&ocirc;t ou tard. Le g&eacute;nie ou le talent ne sont pas des accidents
+impr&eacute;vus dans l'humanit&eacute;; ils ont une raison d'&ecirc;tre, et par cela m&ecirc;me ne
+sauraient rester toujours dans l'obscurit&eacute;; car si la foule ne va pas
+au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le g&eacute;nie, c'est le
+soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut
+rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aper&ccedil;u par
+quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux
+rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entr&eacute;s dans l'art
+malgr&eacute; l'art lui-m&ecirc;me, et qui composent dans la Boh&egrave;me une cat&eacute;gorie
+dans laquelle la paresse, la d&eacute;bauche et le parasitisme forment le fond
+des m&oelig;urs.</p>
+
+<p class="center"><i>AXIOME</i>.<br />
+&laquo;La Boh&egrave;me ignor&eacute;e n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, cette vie-l&agrave; est quelque chose qui ne m&egrave;ne &agrave; rien. C'est une
+mis&egrave;re abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'&eacute;teint comme une
+lampe dans un lieu sans air; o&ugrave; le c&oelig;ur se p&eacute;trifie dans une
+misanthropie f&eacute;roce, et o&ugrave; les meilleures natures deviennent les pires.
+Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant
+dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des
+br&egrave;ches dangereuses, et pour retomber dans une boh&egrave;me voisine, dont les
+m&oelig;urs appartiennent &agrave; une autre juridiction que celle de la physiologie
+litt&eacute;raire.</p>
+
+<p>Nous citerons encore une singuli&egrave;re vari&eacute;t&eacute; de boh&egrave;mes qu'on pourrait
+appeler amateurs. Ceux-l&agrave; ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la
+vie de boh&egrave;me une existence pleine de s&eacute;ductions: ne pas d&icirc;ner tous les
+jours, coucher &agrave; la belle &eacute;toile sous les larmes des nuits pluvieuses et
+s'habiller de nankin dans le mois de d&eacute;cembre leur para&icirc;t le paradis de
+la f&eacute;licit&eacute; humaine, et pour s'y introduire ils d&eacute;sertent, celui-ci le
+foyer de la famille, celui-l&agrave; l'&eacute;tude conduisant &agrave; un r&eacute;sultat certain.
+Ils tournent brusquement le dos &agrave; un avenir honorable pour aller courir
+les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne
+tiendraient pas &agrave; un r&eacute;gime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne
+tardent pas &agrave; quitter la partie, et, repiquant des deux vers le r&ocirc;ti
+paternel, ils s'en retournent &eacute;pouser leur petite cousine, et s'&eacute;tablir
+notaires dans une ville de trente mille &acirc;mes; et le soir, au coin de
+leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur <i>mis&egrave;re d'artiste</i>,
+avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres
+s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont
+&eacute;puis&eacute; les ressources du cr&eacute;dit que trouvent toujours les fils de
+famille, ils sont plus malheureux que les vrais boh&egrave;mes, qui, n'ayant
+jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne
+l'intelligence. Nous avons connu un de ces boh&egrave;mes amateurs, qui, apr&egrave;s
+avoir rest&eacute; trois ans dans la Boh&egrave;me et s'&ecirc;tre brouill&eacute; avec sa famille,
+est mort un beau matin, et a &eacute;t&eacute; conduit &agrave; la fosse commune dans le
+corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!</p>
+
+<p>Inutile de dire que ces boh&eacute;miens-l&agrave; n'ont d'aucune fa&ccedil;on rien de commun
+avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de
+la Boh&egrave;me ignor&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous arrivons maintenant &agrave; la vrai Boh&egrave;me; &agrave; celle qui fait en partie le
+sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appel&eacute;s de
+l'art, et ont chance d'&ecirc;tre aussi ses &eacute;lus. Cette boh&egrave;me-l&agrave; est comme
+les autres h&eacute;riss&eacute;e de dangers; deux gouffres la bordent de chaque c&ocirc;t&eacute;:
+la mis&egrave;re et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un
+chemin menant &agrave; un but que les boh&eacute;miens peuvent toucher du regard, en
+attendant qu'ils le touchent du doigt.</p>
+
+<p>C'est la Boh&egrave;me officielle: ainsi nomm&eacute;e, parce que ceux qui en font
+partie ont constat&eacute; publiquement leur existence, qu'ils ont signal&eacute; leur
+pr&eacute;sence dans la vie ailleurs que sur un registre d'&eacute;tat civil;
+qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont
+sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place litt&eacute;raire et artistique,
+et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, &agrave; des prix
+mod&eacute;r&eacute;s, il est vrai.</p>
+
+<p>Pour arriver &agrave; leur but, qui est parfaitement d&eacute;termin&eacute;, tous les
+chemins sont bons, et les boh&egrave;mes savent mettre &agrave; profit jusqu'aux
+accidents de la route. Pluie ou poussi&egrave;re, ombre ou soleil, rien
+n'arr&ecirc;te ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doubl&eacute;s d'une
+vertu. L'esprit toujours tenu en &eacute;veil par leur ambition, qui bat la
+charge devant eux et les pousse &agrave; l'assaut de l'avenir: sans rel&acirc;che aux
+prises avec la n&eacute;cessit&eacute;, leur invention, qui marche toujours m&egrave;che
+allum&eacute;e, fait sauter l'obstacle qu'&agrave; peine il les g&ecirc;ne. Leur existence
+de chaque jour est une &oelig;uvre de g&eacute;nie, un probl&egrave;me quotidien qu'ils
+parviennent toujours &agrave; r&eacute;soudre &agrave; l'aide d'audacieuses math&eacute;matiques.
+Ces gens-l&agrave; se feraient pr&ecirc;ter de l'argent par Harpagon, et auraient
+trouv&eacute; des truffes sur le radeau de la <i>M&eacute;duse</i>. Au besoin ils savent
+aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachor&egrave;te; mais
+qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez
+aussit&ocirc;t cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus
+belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne
+trouvant jamais assez de fen&ecirc;tres par o&ugrave; jeter leur argent. Puis, quand
+leur dernier &eacute;cu est mort et enterr&eacute;, ils recommencent &agrave; d&icirc;ner &agrave; la
+table d'h&ocirc;te du hasard o&ugrave; leur couvert est toujours mis, et, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s
+d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se
+rattachent &agrave; l'art, chassent du matin au soir cet animal f&eacute;roce qu'on
+appelle la pi&egrave;ce de cinq francs.</p>
+
+<p>Les boh&egrave;mes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes
+vernies ou des bottes crev&eacute;es. On les rencontre un jour accoud&eacute;s &agrave; la
+chemin&eacute;e d'un salon du monde, et le lendemain attabl&eacute;s sous les
+tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur
+le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe o&ugrave; sans
+rencontrer un cr&eacute;ancier.</p>
+
+<p>La Boh&egrave;me parle entre elle un langage particulier, emprunt&eacute; aux
+causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des
+bureaux de r&eacute;daction. Tous les &eacute;clectismes de style se donnent
+rendez-vous dans cet idiome inou&iuml;, o&ugrave; les tournures apocalyptiques
+coudoient le coq-&agrave;-l'&acirc;ne, o&ugrave; la rusticit&eacute; du dicton populaire s'allie &agrave;
+des p&eacute;riodes extravagantes sorties du m&ecirc;me moule o&ugrave; Cyrano coulait ses
+tirades matamores; o&ugrave; le paradoxe, cet enfant g&acirc;t&eacute; de la litt&eacute;rature
+moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes;
+o&ugrave; l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de
+ces tireurs qui font mouche les yeux band&eacute;s; argot intelligent quoique
+inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace
+d&eacute;passe celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de boh&egrave;me est
+l'enfer de la rh&eacute;torique et le paradis du n&eacute;ologisme.</p>
+
+<p>Telle est, en r&eacute;sum&eacute;, cette vie de boh&egrave;me, mal connue des puritains du
+monde, d&eacute;cri&eacute;e par les puritains de l'art, insult&eacute;e par toutes les
+m&eacute;diocrit&eacute;s craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de
+mensonges et de calomnies pour &eacute;touffer les voix et les noms de ceux qui
+arrivent par ce vestibule de la renomm&eacute;e en attelant l'audace &agrave; leur
+talent.</p>
+
+<p>Vie de patience et de courage, o&ugrave; l'on ne peut lutter que rev&ecirc;tu d'une
+forte cuirasse d'indiff&eacute;rence &agrave; l'&eacute;preuve des sots et des envieux, o&ugrave;
+l'on ne doit pas, si l'on ne veut tr&eacute;bucher en chemin, quitter un seul
+moment l'orgueil de soi-m&ecirc;me, qui sert de b&acirc;ton d'appui; vie charmante
+et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle
+on ne doit entrer qu'en se r&eacute;signant d'avance &agrave; subir l'impitoyable loi
+du <i>vae victis</i>.</p>
+
+<p><i>mai 1850</i>.</p>
+
+<p>H M.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><i>COMMENT FUT INSTITU&Eacute; LE C&Eacute;NACLE DE LA BOH&Egrave;ME</i></h3>
+
+
+<p>Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires
+du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association
+fraternelle devait plus tard constituer le c&eacute;nacle form&eacute; de cette
+fraction de la <i>boh&egrave;me</i> que l'auteur de ce livre a essay&eacute; de faire
+conna&icirc;tre au public.</p>
+
+<p>Un matin, c'&eacute;tait le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les
+deux arts lib&eacute;raux de la peinture et de la musique, fut brusquement
+r&eacute;veill&eacute; par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui
+servait d'horloge.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! s'&eacute;cria Schaunard, ma pendule &agrave; plumes avance, il n'est pas
+possible qu'il soit d&eacute;j&agrave; aujourd'hui.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il sauta pr&eacute;cipitamment hors d'un meuble de son
+industrieuse invention et qui, jouant le r&ocirc;le de lit pendant la nuit, ce
+n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le
+jour le r&ocirc;le de tous les autres meubles, absents par suite du froid
+rigoureux qui avait signal&eacute; le pr&eacute;c&eacute;dent hiver: une esp&egrave;ce de meuble
+ma&icirc;tre-Jacques, comme on voit.</p>
+
+<p>Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa &agrave; la
+h&acirc;te un jupon de satin rose sem&eacute; d'&eacute;toiles en paillet&eacute;, et qui lui
+servait de robe de chambre. Cet oripeau avait &eacute;t&eacute;, une nuit de bal
+masqu&eacute;, oubli&eacute; chez l'artiste par une <i>folie</i> qui avait commis celle de
+se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel,
+d&eacute;guis&eacute; en marquis de Mondor, faisait r&eacute;sonner dans ses poches les
+sonorit&eacute;s s&eacute;ductrices d'une douzaine d'&eacute;cus, monnaie de fantaisie,
+d&eacute;coup&eacute;e &agrave; l'emporte-pi&egrave;ce dans une plaque de m&eacute;tal, et emprunt&eacute;e aux
+accessoires d'un th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut v&ecirc;tu sa toilette d'int&eacute;rieur, l'artiste alla ouvrir sa
+fen&ecirc;tre et son volet. Un rayon de soleil, pareil &agrave; une fl&egrave;che de
+lumi&egrave;re, p&eacute;n&eacute;tra brusquement dans la chambre et le for&ccedil;a &agrave; &eacute;carquiller
+ses yeux encore voil&eacute;s par les brumes du sommeil; en m&ecirc;me temps cinq
+heures sonn&egrave;rent &agrave; un clocher d'alentour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'aurore elle-m&ecirc;me, murmura Schaunard; c'est &eacute;tonnant. Mais,
+ajouta-t-il en consultant un calendrier accroch&eacute; &agrave; son mur, il n'y a pas
+moins erreur. Les indications de la science affirment qu'&agrave; cette &eacute;poque
+de l'ann&eacute;e, le soleil ne doit se lever qu'&agrave; cinq heures et demie; il
+n'est que cinq heures, et le voil&agrave; d&eacute;j&agrave; debout. Z&egrave;le coupable! cet astre
+est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes.
+Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer &agrave; m'inqui&eacute;ter un peu;
+c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier &eacute;tait le 7, &agrave;
+moins que Saturne ne marche &agrave; reculons, ce doit &ecirc;tre aujourd'hui le 8
+avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en
+allant relire une formule de cong&eacute; par huissier affich&eacute;e &agrave; la muraille,
+c'est aujourd'hui &agrave; midi pr&eacute;cis que je dois avoir vid&eacute; ces lieux et
+compt&eacute; &egrave;s mains de M. Bernard, mon propri&eacute;taire, une somme de
+soixante-quinze francs pour trois termes &eacute;chus, et qu'il me r&eacute;clame dans
+une fort mauvaise &eacute;criture. J'avais, comme toujours, esp&eacute;r&eacute; que le
+hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il para&icirc;trait qu'il
+n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les
+employant bien, peut-&ecirc;tre que... Allons... allons, en route... ajouta
+Schaunard.</p>
+
+<p>Il se disposait &agrave; v&ecirc;tir un paletot dont l'&eacute;toffe, primitivement &agrave; longs
+poils, &eacute;tait atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout &agrave; coup,
+comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mordu par une tarentule, il se mit &agrave; ex&eacute;cuter dans sa
+chambre une chor&eacute;graphie de sa composition qui, dans les bals publics,
+lui avait souvent m&eacute;rit&eacute; les honneurs de la gendarmerie.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, s'&eacute;cria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin
+vous donne des id&eacute;es, il me semble que je suis sur la piste de mon air!
+Voyons.</p>
+
+<p>Et Schaunard, &agrave; moiti&eacute; nu, alla s'asseoir devant son piano. Et apr&egrave;s
+avoir r&eacute;veill&eacute; l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il
+commen&ccedil;a, tout en monologuant, &agrave; poursuivre sur le clavier la phrase
+m&eacute;lodique qu'il cherchait depuis si longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Do, sol, mi, do, la, si, do, r&eacute;</i>, boum, boum. <i>Fa, r&eacute;, mi, r&eacute;</i>. A&iuml;e,
+a&iuml;e, il est faux comme Judas, ce <i>r&eacute;</i>, fit Schaunard en frappant avec
+violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit
+d&eacute;peindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une
+marguerite blanche dans un lac bleu. Voil&agrave; une id&eacute;e qui n'est pas en bas
+&acirc;ge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un &eacute;diteur
+qui os&acirc;t publier une romance o&ugrave; il n'y aurait pas de lac bleu, il faut
+s'y conformer... <i>Do, sol, mi, do, la, si, do, r&eacute;;</i> je ne suis pas
+m&eacute;content de ceci, &ccedil;a donne assez l'id&eacute;e d'une paquerette, surtout aux
+gens qui sont forts en botanique. <i>La, si, do, r&eacute;,</i> gredin de <i>r&eacute;</i>, va!
+Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque
+chose d'humide, d'azur&eacute;, de clair de lune, car la lune en est aussi;
+tiens, mais &ccedil;a vient, n'oublions pas le cygne... <i>Fa, mi, la, sol</i>,
+continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de
+l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se d&eacute;cide &agrave; se
+jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aim&eacute; enseveli sous la
+neige; ce d&eacute;no&ucirc;ment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est
+int&eacute;ressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de m&eacute;lancolique; &ccedil;a
+vient, &ccedil;a vient, voil&agrave; une douzaine de mesures qui pleurent comme des
+Madeleines; &ccedil;a fend le c&oelig;ur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant
+dans son jupon sem&eacute; d'&eacute;toiles, si &ccedil;a pouvait fendre le bois: il y a dans
+mon alc&ocirc;ve une solive qui me g&ecirc;ne beaucoup quand j'ai du monde... &agrave;
+d&icirc;ner; je ferais un peu de feu avec... <i>la, la... r&eacute;, mi,</i> car je sens
+que l'inspiration m'arrive envelopp&eacute;e d'un rhume de cerveau. Ah! bah!
+tant pis!... Continuons &agrave; noyer ma jeune fille.</p>
+
+<p>Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard,
+l'&oelig;il allum&eacute;, l'oreille tendue, poursuivait sa m&eacute;lodie, qui, pareille &agrave;
+un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que
+les vibrations de l'instrument semblaient d&eacute;gager dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche
+avec les paroles de mon po&euml;te. Et il fredonna d'une voix d&eacute;sagr&eacute;able ce
+fragment de po&eacute;sie employ&eacute;e sp&eacute;cialement pour les op&eacute;ras-comiques et les
+l&eacute;gendes de mirliton:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La blonde jeune fille,<br /></span>
+<span class="i0">Vers le ciel &eacute;toil&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">En &ocirc;tant sa mantille,<br /></span>
+<span class="i0">Jette un regard voil&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Et dans l'onde <i>azur&eacute;e</i><br /></span>
+<span class="i0">Su lac aux flots d'<i>argent</i>...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Comment, comment! fit Schaunard transport&eacute; d'une juste indignation,
+l'onde azur&eacute;e d'un lac d'argent, je ne m'&eacute;tais pas encore aper&ccedil;u de
+celle-l&agrave;, c'est trop romantique &agrave; la fin, ce po&euml;te est un idiot, il n'a
+jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la
+coupe des vers me g&ecirc;nait pour ma musique; &agrave; l'avenir je composerai mes
+po&euml;mes moi-m&ecirc;me, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en
+train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma
+m&eacute;lodie.</p>
+
+<p>Et Schaunard, prenant sa t&ecirc;te entre ses deux mains, prit l'attitude
+grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacr&eacute;, il avait mis au
+monde une de ces difformit&eacute;s que les faiseurs de libretti appellent avec
+raison des <i>monstres</i>, et qu'ils improvisent assez facilement pour
+servir de canevas provisoire &agrave; l'inspiration du compositeur.</p>
+
+<p>Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait
+assez clairement l'inqui&eacute;tude &eacute;veill&eacute;e dans son esprit par l'arriv&eacute;e
+brutale de cette date: le 8 avril.</p>
+
+<p>Voici ce couplet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i3">Huit et huit font seize,<br /></span>
+<span class="i3">J'pose six et retiens un.<br /></span>
+<span class="i3">Je serais bien aise<br /></span>
+<span class="i3">De trouver quelqu'un<br /></span>
+<span class="i3">De pauvre et d'honn&ecirc;te<br /></span>
+<span class="i3">Qui m'pr&ecirc;te huit cents francs,<br /></span>
+<span class="i3">Pour payer mes dettes<br /></span>
+<span class="i3">Quand j'aurai le temps.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i7">Refrain.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et quand sonnerait au cadran <i>supr&ecirc;me</i><br /></span>
+<span class="i3">Midi moins un quart,<br /></span>
+<span class="i0">Avec probit&eacute; je payerais mon <i>terme</i> (ter.)<br /></span>
+<span class="i3">&Agrave; Monsieur Bernard.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, <i>terme</i> et
+<i>supr&ecirc;me</i>, voil&agrave; des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai
+point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se
+marieront avec les syllabes.</p>
+
+<p>Et avec cet affreux organe nasal qui lui &eacute;tait particulier, il reprit de
+nouveau l'ex&eacute;cution de sa romance. Satisfait sans doute du r&eacute;sultat
+qu'il venait d'obtenir, Schaunard se f&eacute;licita par une grimace
+jubilatoire qui, semblable &agrave; un accent circonflexe, se mettait &agrave; cheval
+sur son nez chaque fois qu'il &eacute;tait content de lui-m&ecirc;me. Mais cette
+orgueilleuse b&eacute;atitude n'eut pas une longue dur&eacute;e. Onze heures sonn&egrave;rent
+au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et
+s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux
+Schaunard: Es-tu pr&ecirc;t?</p>
+
+<p>L'artiste bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois
+quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau
+logement. Je n'en viendrai jamais &agrave; bout, &ccedil;a rentre trop dans le domaine
+de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et,
+s'enfon&ccedil;ant la t&ecirc;te entre les deux genoux, il descendit dans les ab&icirc;mes
+de la r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>Les cinq minutes s'&eacute;coul&egrave;rent, et Schaunard redressa la t&ecirc;te sans avoir
+rien trouv&eacute; qui ressembl&acirc;t &agrave; soixante-quinze francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai d&eacute;cid&eacute;ment qu'un parti &agrave; prendre pour sortir d'ici, c'est de
+m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se
+prom&egrave;ne peut-&ecirc;tre au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalit&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que j'aie trouv&eacute; le moyen de me liquider avec M. Bernard.</p>
+
+<p>Schaunard, ayant bourr&eacute; de tous les objets qu'elles pouvaient contenir
+les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans
+un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans
+adresser en quelques paroles ses adieux &agrave; son domicile.</p>
+
+<p>Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le
+guetter, l'arr&ecirc;ta soudain.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, Monsieur Schaunard, s'&eacute;cria-t-il en barrant le passage &agrave;
+l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Huit et huit font seize,<br /></span>
+<span class="i0">J'pose six et retiens un,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>fredonna Schaunard; je ne pense qu'&agrave; &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous &ecirc;tes un peu en retard pour votre d&eacute;m&eacute;nagement, dit le
+portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire &agrave; qui on a
+lou&eacute; votre chambre peut arriver d'un moment &agrave; l'autre. Faudrait voir &agrave;
+se d&eacute;p&ecirc;cher!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;pondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher
+une voiture de d&eacute;m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais auparavant de d&eacute;m&eacute;nager il y a une petite formalit&eacute; &agrave;
+remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que
+vous ayez pay&eacute; les trois termes &eacute;chus. Vous &ecirc;tes en mesure probablement?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais
+vous donner vos quittances.</p>
+
+<p>&mdash;Je les prendrai en revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! reprit l'autre avec inqui&eacute;tude, vous allez chercher de la
+monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous
+avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignit&eacute;, est-ce que vous
+vous m&eacute;fieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes
+meubles dans un mouchoir?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, r&eacute;pliqua le portier en baissant un peu le
+ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a express&eacute;ment recommand&eacute; de ne pas
+vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez pay&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont
+pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte &agrave; la blanchisseuse
+qui demeure &agrave; c&ocirc;t&eacute; du changeur, &agrave; vingt pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est diff&eacute;rent, fit le portier apr&egrave;s avoir examin&eacute; le contenu du
+paquet. Sans indiscr&eacute;tion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre
+nouvelle adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Je demeure rue de Rivoli, r&eacute;pondit froidement l'artiste qui, ayant mis
+le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son
+nez, c'est bien dr&ocirc;le qu'on lui ait lou&eacute; rue de Rivoli, et qu'on ne soit
+pas m&ecirc;me venu prendre des renseignements ici, c'est bien dr&ocirc;le &ccedil;a. Enfin
+il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre
+locataire n'arrive pas emm&eacute;nager juste au moment o&ugrave; M. Schaunard
+d&eacute;m&eacute;nagera! &ccedil;a me ferait un <i>aria</i> dans mes escaliers. Allons, bon,
+fit-il tout &agrave; coup en passant la t&ecirc;te au travers du vasistas, le voil&agrave;
+justement, mon nouveau locataire.</p>
+
+<p>Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix,
+un jeune homme coiff&eacute; d'un chapeau blanc Louis <span class="smcap">xiii</span> venait en effet
+d'entrer sous le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-il au portier qui &eacute;tait all&eacute; au-devant de lui, mon
+appartement est-il libre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, monsieur, mais il va l'&ecirc;tre. La personne qui l'occupe est
+all&eacute;e chercher la voiture qui doit la d&eacute;m&eacute;nager. Au reste, en attendant,
+monsieur pourrait faire d&eacute;poser ces meubles dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains qu'il ne pleuve, r&eacute;pondit le jeune homme en m&acirc;chant
+tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents;
+mon mobilier pourrait s'ab&icirc;mer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en
+s'adressant &agrave; l'homme qui &eacute;tait rest&eacute; derri&egrave;re lui, porteur d'un crochet
+charg&eacute; d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature,
+d&eacute;posez cela sous le vestibule, et retournez &agrave; mon ancien logement
+prendre ce qu'il y reste encore de meubles pr&eacute;cieux et d'objets d'art.</p>
+
+<p>Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs ch&acirc;ssis d'une
+hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reploy&eacute;es en ce
+moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se d&eacute;velopper &agrave;
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant &agrave; demi l'un
+des volets et en lui d&eacute;signant un accroc qui se trouvait dans la toile,
+voil&agrave; un malheur, vous m'avez &eacute;toil&eacute; ma grande glace de Venise; t&acirc;chez
+de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout &agrave; ma
+biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier
+en tournant d'un air inquiet autour des ch&acirc;ssis pos&eacute;s contre le mur, je
+ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois
+qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au
+second voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que votre locataire ne va pas bient&ocirc;t me laisser la place
+libre? Il est midi et demi et je voudrais emm&eacute;nager, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, r&eacute;pondit le portier; au reste,
+il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arriv&eacute;s,
+ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.</p>
+
+<p>Le jeune homme allait r&eacute;pondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton
+entra dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille
+de cuir qui lui battait les flancs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, r&eacute;pondit le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le re&ccedil;u, et il
+tendit au concierge un bulletin de d&eacute;p&ecirc;ches, que celui-ci alla signer
+dans sa loge.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se
+promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du
+minist&egrave;re pour M. Bernard, mon propri&eacute;taire, et je vais la lui montrer.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; son portier entrait chez lui, M. Bernard &eacute;tait en train de
+se faire la barbe.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous, Durand?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un
+planton qui vient d'apporter cela pour vous, &ccedil;a vient du minist&egrave;re.</p>
+
+<p>Et il tendit &agrave; M. Bernard la lettre dont l'enveloppe &eacute;tait timbr&eacute;e au
+sceau du d&eacute;partement de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! fit M. Bernard, tellement &eacute;mu qu'il failli se faire une
+entaille avec son rasoir, du minist&egrave;re de la guerre! Je suis s&ucirc;r que
+c'est ma nomination au grade de chevalier de la l&eacute;gion d'honneur, que je
+sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice &agrave; ma bonne tenue.
+Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voil&agrave;
+cent sous pour boire &agrave; ma sant&eacute;. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je
+vais vous les donner tout &agrave; l'heure, attendez.</p>
+
+<p>Le portier fut tellement &eacute;mu par cet acc&egrave;s de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; foudroyante,
+auquel son propri&eacute;taire ne l'avait pas habitu&eacute;, qu'il remit sa casquette
+sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait s&eacute;v&egrave;rement bl&acirc;m&eacute; cette
+infraction aux lois de la hi&eacute;rarchie sociale, ne parut pas s'en
+apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'&eacute;motion
+respectueuse d'un vizir qui re&ccedil;oit un firman du sultan, et commen&ccedil;a la
+lecture de la d&eacute;p&ecirc;che. Aux premi&egrave;res lignes, une grimace &eacute;pouvantable
+creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses
+petits yeux lanc&egrave;rent des &eacute;tincelles qui faillirent mettre le feu aux
+m&egrave;ches de sa perruque en broussailles.</p>
+
+<p>Enfin tous ses traits &eacute;taient tellement boulevers&eacute;s qu'on e&ucirc;t dit que sa
+figure venait d'&eacute;prouver un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Voici quel &eacute;tait le contenu de la missive &eacute;crite sur papier &agrave; t&ecirc;te du
+minist&egrave;re de la guerre, apport&eacute;e &agrave; franc &eacute;trier par un dragon, et de
+laquelle M. Durand avait donn&eacute; un re&ccedil;u au gouvernement.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Monsieur et propri&eacute;taire,</p>
+
+<p>La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'a&iuml;eule des
+belles mani&egrave;res, m'oblige &agrave; vous faire savoir que je me trouve dans
+la cruelle n&eacute;cessit&eacute; de ne pouvoir point satisfaire &agrave; l'usage
+qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'&agrave; ce
+matin, j'avais caress&eacute; l'esp&eacute;rance de pouvoir c&eacute;l&eacute;brer ce beau
+jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chim&egrave;re,
+illusion, id&eacute;al! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la
+s&eacute;curit&eacute;, le guignon, <i>anank&egrave;</i> en grec, le guignon dispersait mes
+esp&eacute;rances. Les rentr&eacute;es sur lesquelles je comptais, Dieu que le
+commerce va mal!!! Ne se sont pas op&eacute;r&eacute;es; et sur les sommes
+consid&eacute;rables que je devais toucher, je n'ai encore re&ccedil;u que trois
+francs, qu'on m'a pr&ecirc;t&eacute;s, je ne vous les offre pas. Des jours
+meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en
+doutez pas, monsieur. D&egrave;s qu'ils auront lui, je prendrai des ailes
+pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses
+pr&eacute;cieuses que j'y ai laiss&eacute;es, et que je mets sous votre
+protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le
+n&eacute;goce, au cas o&ugrave; vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les
+sommes pour lesquelles vous &ecirc;tes cr&eacute;dit&eacute; sur le registre de ma
+probit&eacute;. Je vous recommande sp&eacute;cialement mon piano, et le grand
+cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les
+couleurs diff&eacute;rentes parcourent toute la gamme des nuances
+capillaires, et qui ont &eacute;t&eacute; enlev&eacute;es sur le front des gr&acirc;ces par le
+scalpel de l'amour.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez donc, monsieur et propri&eacute;taire, disposer des lambris
+sous lesquels j'ai habit&eacute;. Je vous en octroie ma permission ici-bas
+rev&ecirc;tue de mon seing.</p>
+
+<p>&laquo;Alexandre Schaunard.&raquo;</p></div>
+
+<p>Lorsqu'il eut achev&eacute; cette &eacute;p&icirc;tre que l'artiste avait &eacute;crite dans le
+bureau d'un de ses amis, employ&eacute; au minist&egrave;re de la guerre, M. Bernard
+la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le p&egrave;re
+Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda
+brutalement ce qu'il faisait l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; que monsieur... &agrave; cause de la bonne nouvelle!
+Balbutia le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez. Comment, dr&ocirc;le! Vous restez devant moi la t&ecirc;te couverte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas de r&eacute;plique, sortez, ou plut&ocirc;t, non, attendez-moi. Nous
+allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui d&eacute;m&eacute;nage sans
+me payer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, fit le portier, M. Schaunard?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continue le propri&eacute;taire, dont la fureur allait comme chez
+Nicollet. Et s'il a emport&eacute; le moindre objet, je vous chasse,
+entendez-vous? Je vous ch&acirc;&acirc;&acirc;sse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, &ccedil;a, murmura le pauvre portier. M. Schaunard
+n'est pas d&eacute;m&eacute;nag&eacute;; il est all&eacute; chercher de la monnaie pour payer
+monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis s&ucirc;r qu'il
+est en train; il vous a tendu un pi&eacute;ge pour vous &eacute;loigner de votre loge
+et faire son coup, imb&eacute;cile que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Imb&eacute;cile que je suis! s'&eacute;cria le p&egrave;re Durand tout
+tremblant devant la col&egrave;re olympienne de son sup&eacute;rieur qui l'entra&icirc;nait
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostroph&eacute; par le
+jeune homme au chapeau blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Concierge, s'&eacute;cria-t-il, est-ce que je ne vais pas bient&ocirc;t &ecirc;tre
+mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril?
+N'est-ce pas ici que j'ai lou&eacute;, et ne vous ai-je pas donn&eacute; le denier &agrave;
+Dieu, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, pardon, dit le propri&eacute;taire, je suis &agrave; vous. Durand,
+ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais r&eacute;pondre moi-m&ecirc;me &agrave;
+Monsieur. Courez l&agrave;-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentr&eacute;
+pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous
+redescendrez pour aller chercher la garde.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Durand disparut dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propri&eacute;taire au jeune homme
+avec qui il &eacute;tait rest&eacute; seul, &agrave; qui ai-je l'avantage de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai lou&eacute; une chambre dans
+cette maison au sixi&egrave;me, et je commence &agrave; m'impatienter que ce logement
+ne soit pas vacant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez d&eacute;sol&eacute;, monsieur, r&eacute;pliqua M. Bernard, une difficult&eacute;
+s'&eacute;l&egrave;ve entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez
+remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur! s'&eacute;cria d'une fen&ecirc;tre situ&eacute;e au dernier &eacute;tage de
+la maison, le p&egrave;re Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y
+est... Imb&eacute;cile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emport&eacute;, pas un
+cheveu, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, descendez, r&eacute;pondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en
+s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon
+portier va descendre &agrave; la cave les objets qui garnissent la chambre de
+mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre
+possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, r&eacute;pondit tranquillement le jeune homme.</p>
+
+<p>M. Bernard regarda autour de lui et n'aper&ccedil;ut que les grands paravents
+qui avaient d&eacute;j&agrave; inqui&eacute;t&eacute; son portier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, r&eacute;pondit le jeune homme en d&eacute;ployant les feuilles du chassis et
+en offrant &agrave; la vue du propri&eacute;taire &eacute;bahi un magnifique int&eacute;rieur de
+palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands
+ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vos meubles? demanda M. Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, r&eacute;pondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux
+qui se trouvait peint dans le <i>palais</i> qu'il venait d'acheter &agrave; l'h&ocirc;tel
+Bullion, o&ugrave; il faisait partie d'une vente de d&eacute;corations d'un th&eacute;&acirc;tre de
+soci&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit le propri&eacute;taire, j'aime &agrave; croire que vous avez des
+meubles plus s&eacute;rieux que ceux-ci...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, du boule tout pur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour r&eacute;pondre du loyer d'une
+mansarde?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un
+ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop
+b&ecirc;te, tout le monde en a.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, &ccedil;a prend trop de place dans les appartements, d&egrave;s qu'on a des
+chaises on ne sait plus o&ugrave; s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je me repose sur la Providence, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il
+vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>En ce moment m&ecirc;me le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son
+second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont &eacute;taient
+charg&eacute;s ses crochets, on remarquait un chevalet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, s'&eacute;cria le p&egrave;re Durand avec terreur; et il montrait le
+chevalet au propri&eacute;taire. C'est un peintre!</p>
+
+<p>&mdash;Un artiste, j'en &eacute;tais s&ucirc;r! Exclama &agrave; son tour M. Bernard, et les
+cheveux de sa perruque se dress&egrave;rent d'effroi; un peintre!!! Mais vous
+n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en
+s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, r&eacute;pondit le pauvre homme, il m'avait donn&eacute; <i>cinque</i> francs de
+<i>dernier</i> &agrave; Dieu; est-ce que je pouvais me douter...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous aurez fini, demanda &agrave; son tour le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son
+nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emm&eacute;nager.
+La loi autorise &agrave; refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement
+ailleurs. Durand va vous rendre votre denier &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis &agrave; la caisse d'&eacute;pargne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre
+logement &agrave; la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalit&eacute; pour un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Allez loger &agrave; l'h&ocirc;tel, r&eacute;pondit M. Bernard. &Agrave; propos, ajouta-t-il
+vivement en faisant une r&eacute;flexion subite, si vous le voulez, je vous
+louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et o&ugrave; se trouvent
+les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans
+ce genre de location le loyer se paye d'avance.</p>
+
+<p>Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit
+l'artiste forc&eacute; d'en passer par l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le logement est tr&egrave;s-convenable, le loyer sera de vingt-cinq
+francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez d&eacute;j&agrave; dit; cette phrase-l&agrave; ne m&eacute;rite pas les honneurs du
+bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie
+de cinq cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Hein? demanda le propri&eacute;taire stup&eacute;fait, vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la moiti&eacute; de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais
+vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du
+propri&eacute;taire et du portier, qui, &agrave; cette vue, parurent perdre
+l'&eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne
+sera que vingt francs &agrave; prendre, puisque Durand vous rendra le denier &agrave;
+Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui laisse, dit l'artiste, &agrave; la condition qu'il viendra tous les
+matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le
+temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, s'&eacute;cria le p&egrave;re Durand en d&eacute;crivant une courbe de
+quatre-vingt-dix degr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous
+allez aider mon commissionnaire &agrave; m'emm&eacute;nager.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le propri&eacute;taire, je vais vous envoyer votre quittance.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel,
+&eacute;tait install&eacute; dans le logement du fugitif Schaunard transform&eacute; en
+palais.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle
+le rappel de la monnaie.</p>
+
+<p>Schaunard avait &eacute;lev&eacute; l'emprunt &agrave; la hauteur d'un art. Pr&eacute;voyant le cas
+o&ugrave; il aurait &agrave; <i>opprimer</i> des &eacute;trangers, il avait appris la mani&egrave;re
+d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait
+&eacute;tudi&eacute; &agrave; fond le r&eacute;pertoire des ruses que le m&eacute;tal emploie pour
+&eacute;chapper &agrave; ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne conna&icirc;t
+les heures de mar&eacute;e, il savait les &eacute;poques o&ugrave; les <i>eaux</i> &eacute;taient basses
+ou hautes, c'est-&agrave;-dire les jours o&ugrave; ses amis et connaissances avaient
+l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison
+o&ugrave; en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voil&agrave; M. Schaunard;
+mais bien: voil&agrave; le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et
+&eacute;galiser en m&ecirc;me temps cette esp&egrave;ce de d&icirc;me qu'il allait pr&eacute;lever,
+lorsque la n&eacute;cessit&eacute; l'y for&ccedil;ait, sur les gens qui avaient le moyen de
+la lui payer, Schaunard avait dress&eacute; par ordre de quartiers et
+d'arrondissements un tableau alphab&eacute;tique o&ugrave; se trouvaient les noms de
+tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom &eacute;taient inscrits
+le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement &agrave; leur
+&eacute;tat de fortune, les &eacute;poques o&ugrave; ils &eacute;taient en fonds, et l'heure des
+repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard
+avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur
+laquelle il tenait &eacute;tat des sommes qui lui &eacute;taient pr&ecirc;t&eacute;es jusqu'aux
+plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au del&agrave; d'un
+certain chiffre qui &eacute;tait encore au bout de la plume d'un oncle normand
+dont il devait h&eacute;riter. D&egrave;s qu'il devait vingt francs &agrave; un individu,
+Schaunard arr&ecirc;tait son compte, et le soldait int&eacute;gralement d'un seul
+coup, d&ucirc;t-il, pour s'acquitter, emprunter &agrave; ceux auxquels il devait
+moins. De cette mani&egrave;re il entretenait toujours sur la place un certain
+cr&eacute;dit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait
+l'habitude de rendre d&egrave;s que ses ressources personnelles le lui
+permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.</p>
+
+<p>Or, depuis onze heures du matin qu'il &eacute;tait parti de chez lui pour
+t&acirc;cher de grouper les soixante-quinze francs n&eacute;cessaires, il n'avait
+encore r&eacute;uni qu'un petit &eacute;cu, d&ucirc; &agrave; la collaboration des lettres m v et r
+de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un
+terme &agrave; payer, l'avait renvoy&eacute; des fins de sa demande.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures, un app&eacute;tit violent sonna la cloche du d&icirc;ner dans son
+estomac; il &eacute;tait alors &agrave; la barri&egrave;re du Maine, o&ugrave; demeurait la lettre
+u. Schaunard monta chez la lettre u, o&ugrave; il avait son rond de serviette,
+quand il y avait des serviettes.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arr&ecirc;tant au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. U... r&eacute;pondit l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et madame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y est pas non plus: ils m'ont charg&eacute; de dire &agrave; un de leurs amis
+qui devait venir chez eux ce soir qu'ils &eacute;taient all&eacute;s d&icirc;ner en ville:
+au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici
+l'adresse qu'ils ont laiss&eacute;e, et il tendit &agrave; Schaunard un bout de papier
+sur lequel son ami U... avait &eacute;crit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes all&eacute;s d&icirc;ner chez Schaunard, rue... num&eacute;ro...; viens nous
+retrouver.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en m&ecirc;le, il
+fait de singuliers vaudevilles.</p>
+
+<p>Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait &agrave; deux pas d'un petit
+bouchon o&ugrave; deux ou trois fois il s'&eacute;tait nourri pour pas bien cher, et
+se dirigea vers cet &eacute;tablissement, situ&eacute; Chauss&eacute;e du Maine, et connu
+dans la basse boh&egrave;me sous le nom de <i>la M&egrave;re Cadet.</i> C'est un cabaret
+mangeant dont la client&egrave;le ordinaire se compose des rouliers de la route
+d'Orl&eacute;ans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de
+bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui
+avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres in&eacute;dits, les
+folliculaires des gazettes myst&eacute;rieuses, viennent en ch&oelig;ur d&icirc;ner chez
+<i>la M&egrave;re Cadet</i>, c&eacute;l&egrave;bre par ses gibelottes, sa choucro&ucirc;te authentique,
+et un petit vin blanc qui sent la pierre &agrave; fusil.</p>
+
+<p>Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez <i>la
+M&egrave;re Cadet</i> le feuillage clair-sem&eacute; de deux ou trois arbres rachitiques
+dont on a fait plafonner la verdure maladive.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-m&ecirc;me, je vais me donner une
+bosse et faire un Balthasar intime.</p>
+
+<p>Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une
+demi-choucro&ucirc;te et deux demi-gibelottes: il avait remarqu&eacute; qu'en
+fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.</p>
+
+<p>La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune
+personne, v&ecirc;tue de blanc, coiff&eacute;e de fleurs d'oranger et chauss&eacute;e de
+souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des
+&eacute;paules qui auraient bien d&ucirc; garder l'incognito. C'&eacute;tait une cantatrice
+du th&eacute;&acirc;tre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans
+la cuisine de <i>la M&egrave;re Cadet</i>. Elle &eacute;tait venue prendre son repas
+pendant un entr'acte de la <i>Lucie</i>, et achevait en ce moment, par une
+demi-tasse, un d&icirc;ner compos&eacute; exclusivement d'un artichaut &agrave; l'huile et
+au vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Deux gibelottes, m&acirc;tin! dit-elle tout bas &agrave; la fille qui servait le
+gar&ccedil;on, voil&agrave; un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je,
+Ad&egrave;le?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. &Ccedil;a nous
+fait neuf sous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant:</p>
+
+<p><i>Cet amour que Dieu me donne</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, elle donne le <i>la</i>, dit alors un personnage myst&eacute;rieux assis &agrave;
+la m&ecirc;me table que Schaunard, et &agrave; demi cach&eacute; derri&egrave;re un rempart de
+bouquins.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le donne? dit Schaunard; je crois plut&ocirc;t qu'elle le garde, moi.
+Aussi on n'a pas id&eacute;e de &ccedil;a, ajouta-t-il en indiquant du doigt
+l'assiette o&ugrave; <i>Lucia De Lamermoor</i> avait consomm&eacute; ses artichauts, faire
+mariner son fausset dans du vinaigre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait d&eacute;j&agrave;
+parl&eacute;. La ville d'Orl&eacute;ans en produit qui jouit &agrave; juste titre d'une
+grande r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des
+hame&ccedil;ons &agrave; la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui
+semblaient toujours chercher quelque chose, donnait &agrave; sa physionomie le
+caract&egrave;re de placidit&eacute; b&eacute;ate qu'on remarque chez les s&eacute;minaristes. Son
+visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui &eacute;taient
+tamponn&eacute;es d'une couche de couleur brique pil&eacute;e. Sa bouche paraissait
+avoir &eacute;t&eacute; dessin&eacute;e par un &eacute;l&egrave;ve de <i>premiers principes</i>, &agrave; qui on aurait
+pouss&eacute; le coude. Les l&egrave;vres, retrouss&eacute;es un peu &agrave; la fa&ccedil;on de la race
+n&egrave;gre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton
+asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes
+mena&ccedil;ait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre.
+D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux
+s'&eacute;chappaient en cascades blondes. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un paletot noisette &agrave;
+p&egrave;lerine, dont l'&eacute;toffe, r&eacute;duite &agrave; la trame, avait les rugosit&eacute;s d'une
+r&acirc;pe. Des poches b&eacute;antes de ce paletot s'&eacute;chappaient des liasses de
+papiers et de brochures. Sans se pr&eacute;occuper de l'examen dont il &eacute;tait
+l'objet, il savourait une choucro&ucirc;te garnie en laissant &eacute;chapper tout
+haut des signes fr&eacute;quents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait
+un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps
+des annotations avec un crayon qu'il portait &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria tout &agrave; coup Schaunard en frappant sur son verre avec
+son couteau, et ma gibelotte?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit la fille, qui arriva avec une assiette &agrave; la main,
+il n'y en a plus; voici la derni&egrave;re, et c'est monsieur qui l'a demand&eacute;e,
+ajouta-t-elle en d&eacute;posant le plat en face de l'homme aux bouquins.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! s'&eacute;cria Schaunard.</p>
+
+<p>Et il y avait tant de d&eacute;sappointement m&eacute;lancolique dans ce: sacrebleu!
+Que l'homme aux bouquins en fut touch&eacute; int&eacute;rieurement. Il d&eacute;tourna le
+rempart de livres qui s'&eacute;levait entre lui et Schaunard; et, mettant
+l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me priverez donc du plaisir de vous &ecirc;tre agr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avan&ccedil;a son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas vous offrir la t&ecirc;te, dit l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, s'&eacute;cria Schaunard, je ne souffrirai pas.</p>
+
+<p>Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aper&ccedil;ut que l'&eacute;tranger lui
+avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna
+Schaunard en lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Si la t&ecirc;te est la plus noble partie de l'homme, dit l'&eacute;tranger, c'est
+la partie la plus d&eacute;sagr&eacute;able du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de
+personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est diff&eacute;rent, je
+l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez priv&eacute;
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gard&eacute;
+la t&ecirc;te. J'ai m&ecirc;me eu l'honneur de vous faire observer que...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez.
+Qu'est-ce que c'est que ce morceau-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! Que vois-je! &ocirc; dieux! Encore une t&ecirc;te! C'est un lapin
+bic&eacute;phale! s'&eacute;cria l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Bic&eacute;... dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;...phale. &Ccedil;a vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des
+manchettes, cite des exemples de cette singularit&eacute;. Eh bien, ma foi! Je
+ne suis pas f&acirc;ch&eacute; d'avoir mang&eacute; du ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cet incident, la conversation &eacute;tait d&eacute;finitivement engag&eacute;e.
+Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un
+litre de suppl&eacute;ment. L'homme aux bouquins en fit venir un autre.
+Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. &Agrave;
+huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En
+causant, la franchise, arros&eacute;e par les libations du petit bleu, les
+avait pouss&eacute;s l'un l'autre &agrave; se faire leur biographie, et ils se
+connaissaient d&eacute;j&agrave; comme s'ils ne s'&eacute;taient jamais quitt&eacute;s. L'homme aux
+bouquins, apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; les confidences de Schaunard, lui avait
+appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exer&ccedil;ait la profession de
+philosophe, et vivait en donnant des le&ccedil;ons de math&eacute;matique, de
+scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en <i>ique</i>.</p>
+
+<p>Le peu d'argent qu'il gagnait &agrave; courir ainsi le cachet, Colline le
+d&eacute;pensait en achats de bouquins. Son paletot noisette &eacute;tait connu de
+tous les &eacute;talagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au
+pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que
+la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le
+savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez
+lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le
+soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le
+mot de Titus, et disait: &laquo;J'ai perdu ma journ&eacute;e.&raquo; Ses mani&egrave;res c&acirc;lines
+et son langage, qui offraient une mosa&iuml;que de tous les styles, les
+calembours terribles dont il &eacute;maillait sa conversation, avaient s&eacute;duit
+Schaunard, qui demanda sur-le-champ &agrave; Colline la permission d'ajouter
+son nom &agrave; ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Ils sortirent de chez <i>la M&egrave;re Cadet</i> &agrave; neuf heures du soir,
+passablement gris tous les deux, et ayant la d&eacute;marche de gens qui
+viennent de dialoguer avec les bouteilles.</p>
+
+<p>Colline offrit le caf&eacute; &agrave; Schaunard, et celui-ci accepta &agrave; la condition
+qu'il se chargerait des alcools. Ils mont&egrave;rent dans un caf&eacute; situ&eacute; rue
+Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de <i>Momus</i>, dieu des
+jeux et des ris.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils entraient dans l'estaminet, une discussion tr&egrave;s-vive
+venait de s'engager entre deux habitu&eacute;s de l'endroit. L'un d'eux &eacute;tait
+un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un &eacute;norme buisson de
+barbe multicolore. Comme une antith&egrave;se &agrave; cette abondance de <i>poil
+mentonnier</i>, une calvitie pr&eacute;coce avait d&eacute;garni son front, qui
+ressemblait &agrave; un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on
+aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudit&eacute;. Il &eacute;tait
+v&ecirc;tu d'un habit noir tonsur&eacute; aux coudes, et laissant voir, quand il
+levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqu&eacute;s &agrave; l'embouchure des
+manches. Son pantalon avait pu &ecirc;tre noir, mais ses bottes, qui n'avaient
+jamais &eacute;t&eacute; neuves, paraissaient avoir d&eacute;j&agrave; fait plusieurs fois le tour
+du monde aux pieds du juif errant.</p>
+
+<p>Schaunard avait remarqu&eacute; que son nouvel ami Colline et le jeune homme &agrave;
+grande barbe s'&eacute;taient salu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.</p>
+
+
+<p>&mdash;Pas absolument, r&eacute;pondit celui-ci; seulement je le rencontre
+quelquefois &agrave; la biblioth&egrave;que. Je crois que c'est un homme de lettres.</p>
+
+
+<p>&mdash;Il en a l'habit, du moins, r&eacute;pliqua Schaunard. Le personnage avec
+lequel discutait ce jeune homme &eacute;tait un individu d'une quarantaine
+d'ann&eacute;es, vou&eacute; au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une
+grosse t&ecirc;te enfonc&eacute;e imm&eacute;diatement entre les deux &eacute;paules, sans la
+transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son
+front d&eacute;prim&eacute;, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M.
+Mouton, et &eacute;tait employ&eacute; &agrave; la mairie du ive arrondissement, o&ugrave; il tenait
+le registre des d&eacute;c&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe! s'&eacute;criait-il avec un organe d'eunuque, en secouant
+le jeune homme qu'il avait empoign&eacute; par un bouton de son habit,
+voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, &ccedil;a
+ne sert &agrave; rien. Tenez, une supposition: je suis un p&egrave;re de famille, moi,
+n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au caf&eacute;.
+Suivez bien mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua le p&egrave;re Mouton, en scandant chacune de ses phrases
+par un coup de poing qui faisait fr&eacute;mir les chopes et les verres plac&eacute;s
+sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que
+je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata
+ta. Qu'est-ce que &ccedil;a me fait &agrave; moi? Je suis un bon p&egrave;re de famille qui
+vient pour faire...</p>
+
+<p>&mdash;Sa partie de dominos, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous
+comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. &Ccedil;a me met en col&egrave;re,
+et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous
+les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans
+son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des
+folliculaires.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Monsieur Mouton...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des brigands, continua l'employ&eacute;. C'est eux qui sont cause des
+malheurs de tout le monde; ils ont fait la r&eacute;volution et les assignats;
+&agrave; preuve Murat.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son
+enterrement quand j'&eacute;tais petit...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me qu'on a fait une pi&egrave;ce au cirque, l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pr&eacute;cis&eacute;ment, dit Rodolphe; c'est Murat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'&eacute;cria l'obstin&eacute;
+Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une
+supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le
+guillotiner, puisqu'il avait trahi?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? guillotin&eacute;! trahi! quoi? s'&eacute;cria Rodolphe en empoignant &agrave; son
+tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien Marat...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815.
+C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les m&ecirc;mes, continua M.
+Mouton en rentrant dans la th&egrave;se de ce qu'il appelait une explication.
+Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une
+supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et
+qui ne ferait pas de phrases... L&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui; suivez mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Un journal qui dirait tout simplement la sant&eacute; du roi et les biens de
+la terre. Car, enfin, &agrave; quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on
+n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis &agrave; la mairie, n'est-ce
+pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me
+dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les d&eacute;c&egrave;s, eh bien, faites ci,
+faites &ccedil;a. Eh bien, quoi, &ccedil;a? Quoi, &ccedil;a? Quoi! &ccedil;a? Eh bien, les journaux,
+c'est la m&ecirc;me chose, acheva-t-il pour conclure.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, dit un voisin qui avait compris.</p>
+
+<p>Et M. Mouton, ayant re&ccedil;u les f&eacute;licitations de quelques habitu&eacute;s qui
+partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai remis &agrave; sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui &eacute;tait
+retourn&eacute; s'asseoir &agrave; la m&ecirc;me table o&ugrave; se trouvaient Schaunard et
+Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur d&eacute;signant
+l'employ&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une bonne t&ecirc;te, avec ses paupi&egrave;res en capote de cabriolet et ses
+yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un br&ucirc;le-gueule
+merveilleusement culott&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez l&agrave; une bien jolie pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit
+n&eacute;gligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'&eacute;cria le philosophe, je n'en ai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche
+un paquet de tabac qu'il d&eacute;posa sur la table.</p>
+
+<p>&Agrave; cette gracieuset&eacute;, Colline crut devoir r&eacute;pondre par l'offre d'une
+tourn&eacute;e de quelque chose.</p>
+
+<p>Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la litt&eacute;rature. Rodolphe,
+interrog&eacute; sur sa profession d&eacute;j&agrave; trahie par son habit, confessa ses
+rapports avec les muses, et fit venir une seconde tourn&eacute;e. Comme le
+gar&ccedil;on allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien
+l'oublier. Il avait entendu r&eacute;sonner dans l'une des poches de Colline le
+duo argentin de deux pi&egrave;ces de cinq francs. Rodolphe eut bient&ocirc;t atteint
+le niveau d'expansion o&ugrave; se trouvaient les deux amis et leur fit &agrave; son
+tour ses confidences.</p>
+
+<p>Ils auraient sans doute pass&eacute; la nuit au caf&eacute;, si on n'&eacute;tait venu les
+prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et
+ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris
+par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux
+extr&eacute;mit&eacute;s oppos&eacute;es de Paris, l'un dans l'&icirc;le-Saint-Louis, et l'autre &agrave;
+Montmartre.</p>
+
+<p>Schaunard, qui avait compl&eacute;tement oubli&eacute; qu'il &eacute;tait sans domicile, leur
+offrit l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Venez chez moi, dit-il, je loge ici pr&egrave;s; nous passerons la nuit &agrave;
+causer litt&eacute;rature et beaux-arts.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit
+Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps
+&agrave; vivre.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; devant sa maison que Schaunard eut quelque difficult&eacute; &agrave;
+reconna&icirc;tre, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe
+et Colline qui &eacute;taient entr&eacute;s chez un marchand de vin encore ouvert,
+pour y prendre les premiers &eacute;l&eacute;ments d'un souper. Quand ils furent de
+retour, Schaunard frappa plusieurs fois &agrave; la porte, car il se souvenait
+vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La
+porte s'ouvrit enfin, et le p&egrave;re Durand, plong&eacute; dans les douceurs du
+premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'&eacute;tait plus son
+locataire, ne se d&eacute;rangea aucunement quand celui-ci lui eut cri&eacute; son nom
+par le vasistas.</p>
+
+<p>Quand ils furent arriv&eacute;s tous trois en haut de l'escalier, dont
+l'ascension avait &eacute;t&eacute; aussi longue que difficile, Schaunard, qui
+marchait en avant, jeta un cri d'&eacute;tonnement en trouvant la clef sur la
+porte de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef
+que j'avais emport&eacute;e ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais
+mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voil&agrave; encore! s'&eacute;cria-t-il en
+montrant une clef.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la magie!</p>
+
+<p>&mdash;De la fantasmagorie, dit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;De la fantaisie, ajouta Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de
+terreur, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon piano, qui joue tout seul, <i>ut, la mi r&eacute; do, la si sol r&eacute;.</i> gredin
+de <i>r&eacute;</i>, va! Il sera toujours faux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta
+bas &agrave; l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une fl&ucirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous aussi, vous &ecirc;tes gris, mon cher, r&eacute;pondit le po&euml;te au
+philosophe, qui s'&eacute;tait assis sur le carr&eacute;. C'est un violon.</p>
+
+<p>&mdash;Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son
+ami par les jambes, elle est bonne, celle-l&agrave;! Voil&agrave; monsieur qui pr&eacute;tend
+que c'est un vio...</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! s'&eacute;cria Schaunard au comble de l'&eacute;pouvante mon piano joue
+toujours; c'est de la magie!</p>
+
+<p>&mdash;De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des
+bouteilles qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;De la fantaisie, glapit &agrave; son tour Rodolphe.</p>
+
+<p>Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement,
+et l'on vit para&icirc;tre sur le seuil un personnage qui tenait &agrave; la main un
+flambeau &agrave; trois branches o&ugrave; br&ucirc;lait de la bougie rose.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les
+trois amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis tromp&eacute;; ce n'est pas ici chez moi,
+fit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ajout&egrave;rent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au
+personnage qui &eacute;tait venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est
+gris jusqu'&agrave; la troisi&egrave;me capucine.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un &eacute;clair de lucidit&eacute; traversa l'ivresse de Schaunard; il
+venait de lire sur sa porte cette ligne &eacute;crite avec du blanc d'Espagne:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 8em;">&laquo;Je suis venue trois fois pour chercher mes &eacute;trennes.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 16em;">&laquo;Ph&eacute;mie.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'&eacute;cria-t-il; voil&agrave; bien
+la carte de visite que Ph&eacute;mie est venue me mettre au jour de l'an: c'est
+bien ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon c&ocirc;t&eacute; je collabore
+activement &agrave; la confusion de mon ami.</p>
+
+<p>Le jeune homme ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez entrer chez moi un instant, r&eacute;pondit-il, sans doute que
+votre ami, d&egrave;s qu'il aura vu les lieux, reconna&icirc;tra son erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Et le po&euml;te et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras,
+l'introduisirent dans la chambre, ou plut&ocirc;t dans le palais de Marcel,
+qu'on aura sans doute reconnu.</p>
+
+<p>Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;tonnant comme mon s&eacute;jour est embelli.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.</p>
+
+<p>Mais Schaunard ayant aper&ccedil;u le piano, s'en &eacute;tait approch&eacute; et faisait des
+gammes.</p>
+
+<p>&mdash;Hein!, vous autres, &eacute;coutez-moi &ccedil;a, dit-il en faisant r&eacute;sonner les
+accords... &agrave; la bonne heure! L'animal a reconnu son ma&icirc;tre: <i>si la sol,
+fa mi r&eacute;</i>. Ah! Gredin de <i>r&eacute;</i>! tu seras toujours le m&ecirc;me, va! Je disais
+bien que c'&eacute;tait mon instrument.</p>
+
+<p>&mdash;Il insiste, dit Colline &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Il insiste, r&eacute;p&eacute;ta Rodolphe &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon sem&eacute; d'&eacute;toiles, qui
+&eacute;tait jet&eacute; sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-&ecirc;tre! Ah! Et
+il regardait Marcel sous le nez.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a, continua-t-il, en d&eacute;tachant du mur le cong&eacute; par huissier dont
+il a &eacute;t&eacute; parl&eacute; plus haut. Et il se mit &agrave; lire:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En cons&eacute;quence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les
+rendre en bon &eacute;tat de r&eacute;parations locatives, le huit avril avant midi.
+Et je lui ai signifi&eacute; le pr&eacute;sent acte, dont le co&ucirc;t est de cinq francs.&raquo;
+Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, &agrave; qui on donne
+cong&eacute; par huissier, les honneurs du timbre, dont le co&ucirc;t est de cinq
+francs? Et &ccedil;a encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans
+les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, pr&eacute;sent d'une
+main ch&egrave;re? &agrave; votre tour, monsieur, dit-il &agrave; Marcel, expliquez votre
+pr&eacute;sence dans mes lares.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, r&eacute;pondit Marcel en s'adressant particuli&egrave;rement &agrave; Colline
+et &agrave; Rodolphe, monsieur, et il d&eacute;signait Schaunard, monsieur est chez
+lui, je le confesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconna&icirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Colline, si notre ami...</p>
+
+<p>&mdash;Et si de votre c&ocirc;t&eacute; vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment
+se fait-il...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Colline, &eacute;cho, comment il se fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous asseoir, messieurs, r&eacute;pliqua Marcel, je vais vous
+expliquer le myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.</p>
+
+<p>&mdash;En cassant une cro&ucirc;te, ajouta Rodolphe.</p>
+
+<p>Les quatre jeunes gens se mirent &agrave; table et donn&egrave;rent l'assaut &agrave; un
+morceau de veau froid que leur avait c&eacute;d&eacute; le marchand de vin.</p>
+
+<p>Marcel expliqua alors ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; le matin entre lui et le
+propri&eacute;taire, quand il &eacute;tait venu pour emm&eacute;nager.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes chez vous, dit poliment Marcel.</p>
+
+<p>Mais il fallut un travail &eacute;norme pour faire comprendre &agrave; Schaunard ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Un incident comique vint encore compliquer la
+situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y
+d&eacute;couvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait
+chang&eacute; le matin &agrave; M. Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! J'en &eacute;tais bien s&ucirc;r! s'&eacute;cria-t-il, que le hasard ne
+m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'&eacute;tais sorti ce
+matin pour courir apr&egrave;s lui. &Agrave; cause du terme, c'est vrai, il sera venu
+pendant mon absence. Nous nous sommes crois&eacute;s, voil&agrave; tout. Comme j'ai
+bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!</p>
+
+<p>&mdash;Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les
+esp&egrave;ces en piles &eacute;gales.</p>
+
+<p>&mdash;Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.</p>
+
+<p>Marcel riait.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s ils &eacute;taient endormis tous les quatre.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; midi, ils se r&eacute;veill&egrave;rent et parurent d'abord
+tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;s de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe
+n'avaient pas l'air de se reconna&icirc;tre et s'appelaient monsieur. Il
+fallut que Marcel leur rappel&acirc;t qu'ils &eacute;taient venus ensemble la veille.</p>
+
+<p>En ce moment le p&egrave;re Durand entra dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il &agrave; Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit
+cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe
+est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'&eacute;cria le p&egrave;re Durand
+en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par o&ugrave; donc
+&ecirc;tes-vous venu?</p>
+
+<p>&mdash;Par le t&eacute;l&eacute;graphe, r&eacute;pondit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites donc, reprit le portier, vous &ecirc;tes encore un farceur,
+vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livr&eacute;e se m&ecirc;le &agrave; ma
+conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter
+&agrave; d&eacute;jeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en
+donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqu&eacute; son menu. Sortez.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert &agrave;
+souper hier soir, permettez-moi de vous offrir &agrave; d&eacute;jeuner ce matin, non
+pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main &agrave;
+Schaunard.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du d&eacute;jeuner, Rodolphe demanda la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, on est tr&egrave;s-bien ici, ajouta Colline.</p>
+
+<p>&mdash;De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que para&icirc;t
+<i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>, un journal de modes dont je suis le r&eacute;dacteur en
+chef; et il faut que j'aille corriger mes &eacute;preuves, je reviens dans une
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Colline, &ccedil;a me fait penser que j'ai une le&ccedil;on &agrave; donner &agrave;
+un prince indien qui est venu &agrave; Paris pour apprendre l'arabe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez demain, dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Non, r&eacute;pondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui.
+Et puis je vous avouerai que cette belle journ&eacute;e serait g&acirc;t&eacute;e pour moi,
+si je n'allais pas faire un petit tour &agrave; la halle aux bouquins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu reviendras? demanda Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la rapidit&eacute; d'une fl&egrave;che lanc&eacute;e d'une main s&ucirc;re, r&eacute;pondit le
+philosophe, qui aimait les images excentriques.</p>
+
+<p>Et il sortit avec Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Schaunard rest&eacute; seul avec Marcel, au lieu de me dorloter
+sur l'oreiller du <i>far niente,</i> si j'allais chercher quelque or pour
+apaiser la cupidit&eacute; de M. Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Marcel avec inqui&eacute;tude, vous comptez donc toujours
+d&eacute;m&eacute;nager?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai cong&eacute; par
+huissier, co&ucirc;t cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Marcel, si vous d&eacute;m&eacute;nagez, est-ce que vous emporterez
+vos meubles?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai la pr&eacute;tention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M.
+Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! &ccedil;a va me g&ecirc;ner, fit Marcel, moi qui ai lou&eacute; votre chambre en
+garni.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec
+m&eacute;lancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs
+aujourd'hui, ni demain, ni apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais attendez donc, s'&eacute;cria Marcel, j'ai une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Exhibez, dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la situation: l&eacute;galement, ce logement est &agrave; moi, puisque j'ai
+pay&eacute; un mois d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enl&egrave;ve
+l&eacute;galement; et, si cela &eacute;tait possible, je les enl&egrave;verais m&ecirc;me
+extral&eacute;galement, dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;De fa&ccedil;on, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de
+logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, fit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ce logement me pla&icirc;t, reprit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-l&agrave;, reprit Marcel; restez
+avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Et les termes? dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine
+fois ce sera votre tour. R&eacute;fl&eacute;chissez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne r&eacute;fl&eacute;chis jamais, surtout pour accepter une proposition qui
+m'est agr&eacute;able; j'accepte d'embl&eacute;e: au fait, la peinture et la musique
+sont s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Belles-s&oelig;urs, dit Marcel.</p>
+
+<p>En ce moment rentr&egrave;rent Colline et Rodolphe, qui s'&eacute;taient rencontr&eacute;s.</p>
+
+<p>Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'&eacute;cria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre &agrave;
+d&icirc;ner &agrave; la compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit
+Colline en tirant de sa poche une pi&egrave;ce d'or qu'il se fourra dans
+l'&oelig;il. Mon prince m'a donn&eacute; &ccedil;a pour acheter une grammaire
+indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le
+caissier de <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>, sous le pr&eacute;texte que j'en avais besoin
+pour me faire vacciner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui
+n'ai pas &eacute;trenn&eacute;, c'est humiliant.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer &agrave; pile ou face quel sera
+celui qui payera la carte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'&eacute;cria Schaunard, j'ai mieux que &ccedil;a, mais infiniment mieux &agrave;
+vous offrir pour vous tirer d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe payera le d&icirc;ner, et Colline offrira un souper.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'&eacute;cria le
+philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner eut lieu dans un restaurant proven&ccedil;al de la rue dauphine,
+c&eacute;l&egrave;bre par ses gar&ccedil;ons litt&eacute;raires et son <i>ayoli</i>. Comme il fallait
+faire de la place pour le souper, on but et on mangea mod&eacute;r&eacute;ment. La
+connaissance &eacute;bauch&eacute;e la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard
+avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le
+drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils
+avaient courage &eacute;gal et m&ecirc;me esp&eacute;rance. En causant et en discutant, ils
+s'aper&ccedil;urent que leurs sympathies &eacute;taient communes, qu'ils avaient tous
+dans l'esprit la m&ecirc;me habilet&eacute; d'escrime comique, qui &eacute;gaye sans
+blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point
+laiss&eacute; de place vide dans leur c&oelig;ur, facile &agrave; mettre en &eacute;moi par la vue
+ou le r&eacute;cit d'une belle chose. Tous quatre, partis du m&ecirc;me point pour
+aller au m&ecirc;me but, ils pens&egrave;rent qu'il y avait dans leur r&eacute;union autre
+chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien &ecirc;tre
+aussi la Providence, tutrice naturelle des abonn&eacute;s, qui leur mettait
+ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas &agrave; l'oreille
+l'&eacute;vang&eacute;lique parabole, qui devrait &ecirc;tre l'unique charte de l'humanit&eacute;:
+&laquo;Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du repas, qui se termina dans une esp&egrave;ce de gravit&eacute;, Rodolphe
+se leva pour porter un toast &agrave; l'avenir, et Colline lui r&eacute;pondit par un
+petit discours qui n'&eacute;tait tir&eacute; d'aucun bouquin, n'appartenait par
+aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de
+la na&iuml;vet&eacute; qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il b&ecirc;te ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans
+son verre, voil&agrave; qu'il me force &agrave; mettre de l'eau dans mon vin.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner on alla prendre le caf&eacute; &agrave; <i>Momus</i>, o&ugrave; on avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute;
+la soir&eacute;e la veille. Ce fut &agrave; compter de ce jour-l&agrave; que l'&eacute;tablissement
+devint inhabitable pour les autres habitu&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le caf&eacute; et les liqueurs, le clan boh&egrave;me, d&eacute;finitivement fond&eacute;,
+retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'<i>&Eacute;lys&eacute;e</i> Schaunard.
+Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les
+autres se procuraient des p&eacute;tards, des fus&eacute;es et d'autres pi&egrave;ces
+pyrotechniques; et, avant de se mettre &agrave; table, on tira par les fen&ecirc;tres
+un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous,
+et pendant lequel les quatre amis chantaient &agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>C&eacute;l&eacute;brons, c&eacute;l&eacute;brons, c&eacute;l&eacute;brons ce beau jour!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ils se retrouv&egrave;rent ensemble de nouveau, mais sans
+en para&icirc;tre &eacute;tonn&eacute;s, cette fois. Avant de retourner chacun &agrave; leur
+affaire, ils all&egrave;rent de compagnie d&eacute;jeuner frugalement au caf&eacute; <i>Momus</i>,
+o&ugrave; ils se donn&egrave;rent rendez-vous pour le soir, et o&ugrave; on les vit pendant
+longtemps revenir assid&ucirc;ment tous les jours.</p>
+
+<p>Tels sont les principaux personnages qu'on verra repara&icirc;tre dans les
+petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et
+n'a d'autre pr&eacute;tention que celle indiqu&eacute;e par son titre; car les sc&egrave;nes
+de la vie de boh&egrave;me ne sont en effet que des &eacute;tudes de m&oelig;urs dont les
+h&eacute;ros appartiennent &agrave; une classe mal jug&eacute;e jusqu'ici, et dont le plus
+grand d&eacute;faut est le d&eacute;sordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse
+que ce d&eacute;sordre m&ecirc;me est une n&eacute;cessit&eacute; que leur fait la vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><i>UN ENVOY&Eacute; DE LA PROVIDENCE</i></h3>
+
+
+<p>Schaunard et Marcel, qui s'&eacute;taient vaillamment mis &agrave; la besogne d&egrave;s le
+matin, suspendirent tout &agrave; coup leur travail.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta n&eacute;gligemment:
+est-ce qu'on ne d&eacute;jeune pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>Marcel parut tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute; de cette question, plus que jamais inopportune.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand d&eacute;jeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'&eacute;tait hier
+jeudi.</p>
+
+<p>Et il compl&eacute;ta sa r&eacute;ponse en d&eacute;signant de son appui-main ce commandement
+de l'&eacute;glise:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;Vendredi chair ne mangeras,<br /></span>
+<span class="i0">Ni autre chose pareillement.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Schaunard ne trouva rien &agrave; r&eacute;pondre et se mit &agrave; son tableau, lequel
+repr&eacute;sentait une plaine habit&eacute;e par un arbre rouge et un arbre bleu qui
+se donnent une poign&eacute;e de branches. Allusion transparente aux douceurs
+de l'amiti&eacute;, et qui ne laissait pas en effet que d'&ecirc;tre
+tr&egrave;s-philosophique.</p>
+
+<p>En ce moment, le portier frappa &agrave; la porte. Il apportait une lettre pour
+Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trois sous, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&ucirc;r? R&eacute;pliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.</p>
+
+<p>Et il lui ferma la porte au nez.</p>
+
+<p>Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se
+mit &agrave; faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna &agrave; tue-t&ecirc;te la
+c&eacute;l&egrave;bre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apog&eacute;e de la
+jubilation:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Y'avait quat' jeunes gens du quartier,<br /></span>
+<span class="i0">Ils &eacute;taient tous les quat' malades;<br /></span>
+<span class="i0">On les a m'n&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;tel-Dieu<br /></span>
+<span class="i3">Eu! Eu! Eu! Eu!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On les a mis dans un grand lit,<br /></span>
+<span class="i0">deux &agrave; la t&ecirc;te et deux aux pieds.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Nous savons &ccedil;a.</p>
+
+<p>Marcel reprit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils virent arriver un' petit' s&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i3">Eur! Eur! Eur! Eur!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait d&eacute;j&agrave; des sympt&ocirc;mes
+d'ali&eacute;nation mentale, je vais t'ex&eacute;cuter l'all&eacute;gro de ma symphonie sur
+<i>l'influence du bleu dans les arts</i>.</p>
+
+<p>Et il s'approcha de son piano.</p>
+
+<p>Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tomb&eacute;e dans un
+liquide en &eacute;bullition.</p>
+
+<p>Marcel se calma comme par enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il en passant la lettre &agrave; son ami. Vois.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une invitation &agrave; d&icirc;ner d'un d&eacute;put&eacute;, protecteur &eacute;clair&eacute; des arts
+et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet
+ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton d&eacute;put&eacute;
+est minist&eacute;riel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes
+te d&eacute;fendent d'aller manger un pain tremp&eacute; dans les sueurs du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Marcel, mon d&eacute;put&eacute; est centre gauche; il a vot&eacute; l'autre jour
+contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande,
+et il m'a promis de me pr&eacute;senter dans le monde; et puis, vois-tu, &ccedil;a a
+beau &ecirc;tre vendredi, je me sens pris d'une voracit&eacute; ugoline, et je veux
+d&icirc;ner aujourd'hui, voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait
+pas que d'&ecirc;tre un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait &agrave; son ami.
+Tu ne peux pas aller d&icirc;ner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet
+de d&eacute;bardeur.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune insens&eacute;! Oublies-tu que nous sommes pass&eacute; le vingt du mois, et
+qu'&agrave; cette &eacute;poque les habits de ces messieurs sont <i>clou&eacute;s</i> et
+<i>surclou&eacute;s</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; la noce de
+mon cousin; et c'&eacute;tait au commencement de janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai comme &ccedil;a, reprit Marcel en marchant &agrave; grands pas. Il
+ne sera pas dit qu'une mis&eacute;rable question d'&eacute;tiquette m'emp&ecirc;chera de
+faire mon premier pas dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de &ccedil;a, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir &agrave;
+faire du chagrin &agrave; son ami, et des bottes?</p>
+
+<p>Marcel sortit dans un &eacute;tat d'agitation impossible &agrave; d&eacute;crire. Au bout de
+deux heures il rentrait charg&eacute; d'un faux col.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas la peine de courir pour si peu, r&eacute;pondit Schaunard, il
+y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des
+effets, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Et il commen&ccedil;a une longue perquisition dans tous les coins des deux
+chambres.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure de recherche, il r&eacute;alisa un costume ainsi compos&eacute;:</p>
+
+<p>Un pantalon &eacute;cossais,</p>
+
+<p>Un chapeau gris,</p>
+
+<p>Une cravate rouge,</p>
+
+<p>Un gant jadis blanc,</p>
+
+<p>Un gant noir.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu
+seras habill&eacute;, tu auras l'air du spectre solaire. Apr&egrave;s &ccedil;a, quand on est
+coloriste!</p>
+
+<p>Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.</p>
+
+<p>Fatalit&eacute;! Elles &eacute;taient toutes deux du m&ecirc;me pied!</p>
+
+<p>L'artiste, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, avisa alors dans un coin une vieille botte dans
+laquelle on mettait les vessies us&eacute;es. Il s'en empara.</p>
+
+<p>&mdash;De <i>Garrick</i> en <i>Syllabe</i>, dit son ironique compagnon: celle-ci est
+pointue et l'autre est carr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne se verra pas, je les vernirai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une id&eacute;e! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je
+donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!</p>
+
+<p>Ils entendirent de nouveau frapper &agrave; la porte. Marcel ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Schaunard? dit un &eacute;tranger en restant sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, r&eacute;pondit le peintre en le priant d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honn&ecirc;tes figures qui
+sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parl&eacute; de votre
+talent pour le portrait; et, &eacute;tant sur le point de faire un voyage aux
+colonies, o&ugrave; je suis d&eacute;l&eacute;gu&eacute; par les raffineurs de la ville de Nantes,
+je d&eacute;sirerais laisser un souvenir de moi &agrave; ma famille. C'est pourquoi je
+suis venu vous trouver.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un si&eacute;ge &agrave;
+monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;M. Blancheron, reprit l'&eacute;tranger; Blancheron de Nantes, d&eacute;l&eacute;gu&eacute; de
+l'industrie sucri&egrave;re, ancien maire de V, capitaine de la garde
+nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort honor&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; choisi par vous, dit l'artiste en
+s'inclinant devant le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; des raffineurs. Comment d&eacute;sirez-vous avoir
+votre portrait?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la miniature, comme &ccedil;a, reprit M. Blancheron en indiquant un
+portrait &agrave; l'huile; car, pour le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; comme pour beaucoup d'autres,
+ce qui n'est pas peinture en b&acirc;timents est miniature, il n'y a pas de
+milieu.</p>
+
+<p>Cette na&iuml;vet&eacute; donna &agrave; Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait
+affaire, surtout quand celui-ci eut ajout&eacute; qu'il d&eacute;sirait que son
+portrait f&ucirc;t peint avec des couleurs fines.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur
+monsieur d&eacute;sire-t-il son portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Grand comme &ccedil;a, r&eacute;pondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt.
+Mais dans quel prix &ccedil;a va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;De cinquante &agrave; soixante francs; cinquante sans les mains, soixante
+avec.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Mon cousin m'avait parl&eacute; de trente francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus
+ch&egrave;res &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;poques.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! C'est donc comme le sucre?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans
+lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucri&egrave;re, ce qui
+serait flatteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! dit en lui-m&ecirc;me Schaunard, s'il continue, il va me faire
+&eacute;clater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu remarqu&eacute;? Lui glissa Marcel &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il a un habit noir.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends et je coupe dans tes id&eacute;es. Laisse-moi faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur, dit le d&eacute;l&eacute;gu&eacute;, quand commencerons-nous? Il ne
+faudrait pas tarder, car je pars prochainement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai moi-m&ecirc;me un petit voyage &agrave; faire; apr&egrave;s-demain je quitte Paris.
+Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne
+s&eacute;ance avancera la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va bient&ocirc;t faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumi&egrave;res,
+dit M. Blancheron.</p>
+
+<p>&mdash;Mon atelier est dispos&eacute; pour qu'on puisse travailler &agrave; toute heure...
+reprit le peintre. Si vous voulez &ocirc;ter votre habit et prendre la pose,
+nous allons commencer.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc;ter mon habit! Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait &agrave; votre
+famille?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, vous devez &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute; dans votre costume
+d'int&eacute;rieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en ai, moi. Le cas est pr&eacute;vu, dit Schaunard en pr&eacute;sentant &agrave; son
+mod&egrave;le un haillon histori&eacute; de taches de peintures et qui fit tout
+d'abord h&eacute;siter l'honn&ecirc;te provincial.</p>
+
+<p>&mdash;Ce v&ecirc;tement est bien singulier, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien pr&eacute;cieux, r&eacute;pondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a
+fait pr&eacute;sent &agrave; M. Horace Vernet, qui me l'a donn&eacute; &agrave; moi. Je suis son
+&eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;l&egrave;ve de Vernet? dit Blancheron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-m&ecirc;me, je
+renie mes dieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de quoi, jeune homme, reprit le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; en endossant la robe de
+chambre qui avait une si noble origine.</p>
+
+<p>&mdash;Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard &agrave; son ami
+avec un clignement d'yeux significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en d&eacute;signant le
+Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai! mais ce n'est pas &ccedil;a, habille-toi vite et file. Sois de
+retour &agrave; dix heures, je le garderai jusque-l&agrave;. Surtout rapporte-moi
+quelque chose dans tes poches.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.</p>
+
+<p>Il s'habilla &agrave; la h&acirc;te. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit
+par la seconde porte de l'atelier.</p>
+
+<p>Schaunard s'&eacute;tait mis &agrave; la besogne. Comme la nuit &eacute;tait tout &agrave; fait
+venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il
+n'avait pas d&icirc;n&eacute;. Il en fit la remarque au peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans le m&ecirc;me cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce
+soir. Pourtant j'&eacute;tais invit&eacute; dans une maison du faubourg Saint-Germain,
+dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous d&eacute;ranger, &ccedil;a compromettrait
+la ressemblance.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s &ccedil;a, dit-il tout &agrave; coup, nous pouvons d&icirc;ner sans nous d&eacute;ranger.
+Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous
+voudrons.</p>
+
+<p>Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.</p>
+
+<p>&mdash;Je partage votre id&eacute;e, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime &agrave;
+croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie &agrave; table.</p>
+
+<p>Schaunard s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il &agrave; lui-m&ecirc;me, c'est un brave homme, un v&eacute;ritable
+envoy&eacute; de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il &agrave; son
+amphitryon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, r&eacute;pondit poliment
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les
+escaliers quatre &agrave; quatre.</p>
+
+<p>Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et r&eacute;digea un menu
+dont la lecture fit p&acirc;lir le Vatel en boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Du bordeaux &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui payera?</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous
+verrez l&agrave;-haut, un fin gourmet. Ainsi, t&acirc;chez de vous distinguer, et que
+nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine
+surtout.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&Agrave; huit heures, M. Blancheron sentait d&eacute;j&agrave; le besoin d'&eacute;pancher dans le
+sein d'un ami ses id&eacute;es sur l'industrie sucri&egrave;re, et il r&eacute;cita &agrave;
+Schaunard la brochure qu'il avait &eacute;crite.</p>
+
+<p>Celui-ci l'accompagna sur le piano.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se
+tutoyaient. &Agrave; onze heures, ils jur&egrave;rent de ne jamais se quitter et
+firent chacun un testament o&ugrave; ils se l&eacute;guaient r&eacute;ciproquement leur
+fortune.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils
+fondaient en pleurs. Et il y avait d&eacute;j&agrave; un demi-pouce d'eau dans
+l'atelier. Marcel se heurta &agrave; la table et vit les splendides d&eacute;bris du
+superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles &eacute;taient parfaitement
+vides.</p>
+
+<p>Il voulut r&eacute;veiller Schaunard, mais celui-ci le mena&ccedil;a de le tuer s'il
+voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poign&eacute;e de
+noisettes. Moi qui lui apportais &agrave; d&icirc;ner!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><i>LES AMOURS DE CAR&Ecirc;ME</i></h3>
+
+
+<p>Un soir de car&ecirc;me, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec
+l'intention de travailler. Mais &agrave; peine se fut-il mis &agrave; table et eut-il
+tremp&eacute; sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit
+singulier; et, appliquant l'oreille &agrave; l'indiscr&egrave;te cloison qui le
+s&eacute;parait de la chambre voisine, il &eacute;couta et distingua parfaitement un
+dialogue altern&eacute; de baisers et autres amoureuses onomatop&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard...
+et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Rom&eacute;o bien
+apr&egrave;s le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit.
+Et, prenant son chapeau, il sortit.</p>
+
+<p>En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier
+emprisonn&eacute;e &agrave; demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut
+tellement effarouch&eacute;e qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir
+tirer le cordon.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments o&ugrave; les porti&egrave;res
+redeviennent des femmes.</p>
+
+<p>En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une
+cuisini&egrave;re en sortie qui se donnaient la main et &eacute;changeaient les arrhes
+de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et &agrave; sa
+robuste compagne, voil&agrave; des h&eacute;r&eacute;tiques qui ne songent gu&egrave;re que nous
+sommes dans le car&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le
+voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soir&eacute;e &agrave; dire
+du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...</p>
+
+<p>Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entreb&acirc;illa &agrave; demi, et
+un jeune homme simplement v&ecirc;tu d'un lorgnon et d'une chemise se
+pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas te recevoir, dit-il &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Marcel en d&eacute;signant une t&ecirc;te f&eacute;minine qui venait
+d'appara&icirc;tre derri&egrave;re un rideau: voici ma r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas belle, r&eacute;pondit Rodolphe auquel on venait de refermer
+la porte sur le nez. Ah &ccedil;&agrave;, se dit-il quand il fut dans la rue, que
+faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps &agrave; dire du mal
+de Marcel.</p>
+
+<p>En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu
+fr&eacute;quent&eacute;e, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait
+m&eacute;lancoliquement en m&acirc;chant des rimes entre ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! H&eacute;! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue?
+Tiens, Colline!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Rodolphe! O&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'y trouveras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu attends?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand
+on a vingt ans, qu'il y a des &eacute;toiles au ciel et des chansons dans
+l'air?</p>
+
+<p>&mdash;Parle en prose.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant.
+Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne
+pourrais-je faire un pas sans me heurter &agrave; des amoureux? Cela est
+immoral et scandaleux. Que fait donc la police?</p>
+
+<p>Comme le Luxembourg &eacute;tait encore ouvert, Rodolphe y entra pour abr&eacute;ger
+son chemin. Au milieu des all&eacute;es d&eacute;sertes, il voyait souvent fuir devant
+lui, comme effray&eacute;s par le bruit de ses pas, des couples myst&eacute;rieusement
+enlac&eacute;s et cherchant, comme dit un po&euml;te: la double volupt&eacute; du silence
+et de l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit Rodolphe, une soir&eacute;e qui a &eacute;t&eacute; copi&eacute;e dans un roman. Et
+cependant, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; malgr&eacute; lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un
+banc et regarda sentimentalement la lune.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, il &eacute;tait enti&egrave;rement sous le joug d'une fi&egrave;vre
+hallucin&eacute;e. Il lui sembla que les dieux et les h&eacute;ros de marbre qui
+peuplent le jardin quittaient leurs pi&eacute;destaux pour s'en aller faire la
+cour aux d&eacute;esses et h&eacute;ro&iuml;nes leurs voisines; et il entendit
+distinctement le gros Hercule faire un madrigal &agrave; la Vell&eacute;da, dont la
+tunique lui parut singuli&egrave;rement raccourcie.</p>
+
+<p>Du banc o&ugrave; il &eacute;tait assis, il aper&ccedil;ut le cygne du bassin qui se
+dirigeait vers une nymphe d'alentour.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voil&agrave;
+Jupiter qui va au rendez-vous de L&eacute;da. Pourvu que le gardien ne les
+surprenne pas!</p>
+
+<p>Puis il se prit le front dans les mains et s'enfon&ccedil;a plus avant les
+aub&eacute;pines du sentiment.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce beau moment de son r&ecirc;ve, Rodolphe fut subitement r&eacute;veill&eacute; par
+un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut sortir, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes,
+j'aurais dans le c&oelig;ur plus de <i>vergiss-meinnicht</i> qu'il n'y en a sur
+les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.</p>
+
+<p>Et, prenant sa course, il sortit en toute h&acirc;te du Luxembourg, fredonnant
+&agrave; voix basse une romance sentimentale, qui &eacute;tait pour lui la
+marseillaise de l'amour.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, ne sais comment, il &eacute;tait au <i>Prado</i>, attabl&eacute;
+devant du punch et causant avec un grand gar&ccedil;on c&eacute;l&egrave;bre par son nez,
+qui, par un singulier privil&eacute;ge, est aquilin de profil et camard de
+face; un ma&icirc;tre nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez
+d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et
+&ecirc;tre utile &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous &ecirc;tes
+amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher... &ccedil;a m'a pris tout &agrave; l'heure, subitement, comme un
+grand mal de dents qu'on aurait au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Passez-moi le tabac, dit Alexandre.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne
+rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai
+eu l'id&eacute;e d'entrer dans le Luxembourg, o&ugrave; j'ai vu toutes sortes de
+fantasmagories; &ccedil;a m'a remu&eacute; le c&oelig;ur extraordinairement; il m'y pousse
+des &eacute;l&eacute;gies; je b&ecirc;le et je roucoule; je me m&eacute;tamorphose moiti&eacute; agneau,
+moiti&eacute; pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des
+plumes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatient&eacute;, vous me
+faites poser, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-&agrave;-dire
+non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose.
+Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il
+faut que vous m'aidiez &agrave; trouver une femme... nous allons faire le tour
+du bal, et la premi&egrave;re que je vous montrerai, vous irez lui dire que je
+l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-m&ecirc;me? r&eacute;pondit Alexandre
+avec sa superbe basse nasale.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout &agrave; fait oubli&eacute;
+comment on s'y prend pour dire ces choses-l&agrave;. De tous mes romans
+d'amour, ce sont mes amis qui ont &eacute;crit la pr&eacute;face, et quelques-uns m&ecirc;me
+le d&eacute;no&ucirc;ment. Je n'ai jamais su commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai
+vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-&ecirc;tre lui
+convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle e&ucirc;t des gants blancs et
+des yeux bleus.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez
+qu'on ne peut pas avoir tout &agrave; la fois... cependant, allons dans le
+quartier de l'aristocratie.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon o&ugrave; se tiennent les
+&eacute;l&eacute;gantes du lieu, en voici une qui para&icirc;t bien douce... et il indiquait
+une jeune fille assez &eacute;l&eacute;gamment mise qui se tenait dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! r&eacute;pondit Alexandre, restez un peu en arri&egrave;re; je vais lui
+lancer pour vous le br&ucirc;lot de la passion. Quand il faudra venir... je
+vous appellerai.</p>
+
+<p>Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en
+temps, partait en joyeux &eacute;clats de rire et finit par lancer &agrave; Rodolphe
+un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagn&eacute; la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, dit Alexandre, la victoire est &agrave; nous, la petite n'est
+sans doute pas cruelle; mais ayez l'air na&iuml;f pour commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous
+asseoir pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, comme votre ami est dr&ocirc;le, il parle comme un cor de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il est musicien, r&eacute;pondit Rodolphe.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, Rodolphe et sa compagne &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s devant une
+maison de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ch&egrave;re Louise, quand vous reverrai-je, et o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, demain soir, &agrave; huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma promesse, r&eacute;pondit Louise en tendant ses joues fra&icirc;ches &agrave;
+Rodolphe qui mordit &agrave; m&ecirc;me dans ces beaux fruits m&ucirc;rs de jeunesse et de
+sant&eacute;. Rodolphe rentra chez lui <i>ivre fou</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en parcourant sa chambre &agrave; grands pas, &ccedil;a ne peut pas se
+passer comme &ccedil;a; il faut que je fasse des vers.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de
+feuilles de papier en t&ecirc;te desquelles s'&eacute;talait avec majest&eacute; cet
+alexandrin solitaire:</p>
+
+<p>&Ocirc; l'amour! &Ocirc; l'amour! Prince de la jeunesse!</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'&eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute; de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze
+heures d'attente... avec quoi combler ces douze &eacute;ternit&eacute;s?...</p>
+
+<p>Et comme son regard &eacute;tait tomb&eacute; sur son bureau, il lui sembla voir
+fr&eacute;tiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester
+ici, &ccedil;a pue l'encre.</p>
+
+<p>Il fut s'installer dans un caf&eacute; o&ugrave; il &eacute;tait s&ucirc;r de ne point rencontrer
+d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient
+d'avance mon id&eacute;al.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un repas tr&egrave;s-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans
+un wagon.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, il &eacute;tait dans les bois de Ville-D'Avray.</p>
+
+<p>Rodolphe se promena toute la journ&eacute;e, l&acirc;ch&eacute; &agrave; travers la nature
+rajeunie, et ne revint &agrave; Paris qu'au tomber de la nuit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son
+idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup
+de ne pouvoir s'habiller en blanc.</p>
+
+<p>De sept &agrave; huit heures, il fut en proie &agrave; la fi&egrave;vre aigu&euml; de l'attente.
+Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours
+qui les avaient charm&eacute;s. Puis, suivant son habitude, il r&ecirc;va d&eacute;j&agrave; une
+grande passion, un amour en dix volumes, un v&eacute;ritable po&euml;me lyrique avec
+clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules,
+jalousies, soupirs, et le reste. Et il en &eacute;tait ainsi chaque fois que le
+hasard amenait une femme &agrave; sa porte, et pas une ne l'avait quitt&eacute; sans
+emporter au front une aur&eacute;ole et au cou un collier de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses
+amis.</p>
+
+<p>Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses &eacute;coles qu'il
+avait commises n'avaient pu le gu&eacute;rir. Il attendait toujours une femme
+qui voul&ucirc;t bien poser en idole, un ange en robe de velours &agrave; qui il
+pourrait tout &agrave; son aise adresser des sonnets &eacute;crits sur feuilles de
+saule.</p>
+
+<p>Enfin, Rodolphe entendit sonner &laquo;l'heure sainte;&raquo; et comme le dernier
+coup r&eacute;sonnait sur le timbre de m&eacute;tal, il crut voir l'<i>Amour</i> et la
+<i>Psych&eacute;</i> qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'alb&acirc;tre.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment on frappa deux coups timides &agrave; la porte. Rodolphe alla
+ouvrir; c'&eacute;tait Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!</p>
+
+<p>Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la petite s'&eacute;tait d&eacute;barrass&eacute;e de son ch&acirc;le et de son
+chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'&eacute;blouissante blancheur des
+draps la fit sourire, et presque rougir.</p>
+
+<p>Louise &eacute;tait plut&ocirc;t gracieuse que jolie; sa fra&icirc;che figure offrait un
+piquant m&eacute;lange de na&iuml;vet&eacute; et de malice. C'&eacute;tait quelque chose comme un
+motif de Greuze arrang&eacute; par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la
+jeune fille &eacute;tait adroitement mise en relief par une toilette qui, bien
+que tr&egrave;s-simple, attestait chez elle cette science inn&eacute;e de coquetterie
+que toutes les femmes poss&egrave;dent, depuis leur premier lange jusqu'&agrave; leur
+robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particuli&egrave;rement &eacute;tudi&eacute;
+la th&eacute;orie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en
+artiste, une foule de poses s&eacute;duisantes dont le mani&eacute;risme avait
+souvent plus de gr&acirc;ce que le naturel: ses pieds, finement chauss&eacute;s,
+&eacute;taient d'une exigu&iuml;t&eacute; satisfaisante... m&ecirc;me pour un romantique &eacute;pris
+des miniatures andalouses ou chinoises. Quant &agrave; ses mains, leur
+d&eacute;licatesse attestait l'oisivet&eacute;. En effet, depuis six mois, elles
+n'avaient plus &agrave; redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire,
+Louise &eacute;tait un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie
+et souvent par besoin, font pour un jour, ou plut&ocirc;t une nuit, leur nid
+dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques
+jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir caus&eacute; une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme
+exemple le groupe de l'amour et psych&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par
+une contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont bien imit&eacute;s, r&eacute;pondit Louise.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a gu&egrave;re de
+litt&eacute;rature. Je suis s&ucirc;r qu'elle se borne &agrave; l'orthographe du c&oelig;ur,
+celle qui ne met point d'<i>s</i> au pluriel. Il faudra que je lui ach&egrave;te un
+Lhomond.</p>
+
+<p>Cependant, comme Louise se plaignait d'&ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;e dans sa chaussure, il
+l'aida obligeamment &agrave; d&eacute;lacer ses bottines.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la lumi&egrave;re s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'&eacute;cria Rodolphe, qui donc a souffl&eacute; la bougie?</p>
+
+<p>Un joyeux &eacute;clat de rire lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais de la po&eacute;sie intime, r&eacute;pondit Rodolphe.</p>
+
+<p>Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander &agrave; Louise plus que la
+pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les
+sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et
+Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se
+comprenaient-ils gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, au m&ecirc;me bal o&ugrave; elle avait trouv&eacute; Rodolphe... Louise
+rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et &agrave;
+la fin de la soir&eacute;e il la reconduisit chez lui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;tudiant de seconde ann&eacute;e, il parlait tr&egrave;s-bien la prose du
+plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.</p>
+
+<p>Louise lui demanda du papier et de l'encre, et &eacute;crivit &agrave; Rodolphe une
+lettre ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Ne conte plus sur moi du tout, je t'embr&acirc;se pour la derni&egrave;re foi.
+Adieu.</p>
+
+<p>&laquo;Louise.&raquo;</p>
+
+<p>Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumi&egrave;re
+mourut tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Rodolphe en mani&egrave;re de r&eacute;flexion, c'est la bougie que j'ai
+allum&eacute;e le soir o&ugrave; Louise est venue: elle devait finir avec notre
+liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il
+avec un accent moiti&eacute; d&eacute;pit, moiti&eacute; regret, et il d&eacute;posa le billet de sa
+ma&icirc;tresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de
+ses amours.</p>
+
+<p>Un jour, &eacute;tant chez Marcel, Rodolphe ramassa &agrave; terre, pour allumer sa
+pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'&eacute;criture et
+l'orthographe de Louise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, dit-il &agrave; son ami, un autographe de la m&ecirc;me personne; seulement,
+il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve
+pas qu'elle m'aimait mieux que toi?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a prouve que tu es un niais, lui r&eacute;pondit Marcel: les blanches
+&eacute;paules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><i>ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR N&Eacute;CESSIT&Eacute;</i></h3>
+
+
+<p>Frapp&eacute; d'ostracisme par un propri&eacute;taire inhospitalier, Rodolphe vivait
+depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de
+son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher;
+son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fr&eacute;quemment &agrave;
+l'auberge de la Belle-&Eacute;toile.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au
+milieu de ces p&eacute;nibles traverses, c'&eacute;tait sa bonne humeur, et le
+manuscrit du <i>Vengeur</i>, drame qui avait fait des stations dans tous les
+lieux dramatiques de Paris.</p>
+
+<p>Un jour, Rodolphe, conduit au <i>violon</i> pour cause de chor&eacute;graphie trop
+macabre, se trouva nez &agrave; nez avec un oncle &agrave; lui, le sieur Monetti,
+po&ecirc;lier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait
+pas vu depuis une &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Touch&eacute; des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'am&eacute;liorer sa
+position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas
+d'une ascension de six &eacute;tages.</p>
+
+<p>Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous
+voici arriv&eacute;s. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous
+n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et
+belle vue.</p>
+
+<p>Le mobilier se compose de plusieurs chemin&eacute;es &agrave; la prussienne, de deux
+po&ecirc;les, de fourneaux &eacute;conomiques, quand on n'y fait pas de feu surtout,
+d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en t&ocirc;le, et d'une foule
+d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un
+hamac suspendu &agrave; deux clous fich&eacute;s dans la muraille, une chaise de
+jardin amput&eacute;e d'une jambe, un chandelier orn&eacute; de sa bob&ecirc;che, et divers
+autres objets d'art et de fantaisie.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la seconde pi&egrave;ce, le balcon, deux cypr&egrave;s nains, mis en pots, la
+transforment en parc pour la belle saison.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous entrons, l'h&ocirc;te du lieu, jeune homme habill&eacute; en turc
+d'op&eacute;ra-comique, ach&egrave;ve un repas dans lequel il viole effront&eacute;ment la
+loi du proph&egrave;te, ainsi que l'indique la pr&eacute;sence d'un ex-jambonneau et
+d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas termin&eacute;, le jeune
+turc s'&eacute;tendit &agrave; l'orientale sur le carreau, et se mit &agrave; fumer
+nonchalamment un narguill&eacute; marqu&eacute; J G. Tout en s'abandonnant &agrave; la
+b&eacute;atitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos
+d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute r&eacute;pondu &agrave;
+ses caresses s'il n'e&ucirc;t aussi &eacute;t&eacute; en terre cuite.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la
+porte de la chambre s'ouvrit, donnant entr&eacute;e &agrave; un personnage qui, sans
+mot dire, alla droit &agrave; l'un des po&ecirc;les servant de secr&eacute;taire, ouvrit la
+porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il consid&eacute;ra avec
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'&eacute;cria le nouveau venu avec un fort accent pi&eacute;montais, tu
+n'as pas achev&eacute; encore le chapitre des Ventouses?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, mon oncle, r&eacute;pondit le turc, le chapitre des ventouses est
+un des plus int&eacute;ressants de votre ouvrage, et demande &agrave; &ecirc;tre &eacute;tudi&eacute; avec
+soin. Je l'&eacute;tudie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux, tu me dis toujours la m&ecirc;me chose. Et mon chapitre
+des calorif&egrave;res, o&ugrave; en est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le calorif&egrave;re va bien. Mais, &agrave; propos, mon oncle, si vous pouviez me
+donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite
+Sib&eacute;rie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermom&egrave;tre
+au-dessous de z&eacute;ro, rien qu'en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as d&eacute;j&agrave; consum&eacute; un fagot?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le v&ocirc;tre &eacute;tait bien
+petit.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'enverrai une b&ucirc;che &eacute;conomique. &Ccedil;a garde la chaleur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment pourquoi &ccedil;a n'en donne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le pi&eacute;montais en se retirant, je te ferai monter un petit
+cotret. Mais je veux mon chapitre des calorif&egrave;res pour demain.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai du feu, &ccedil;a m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de
+renfermer &agrave; double tour. Si nous faisions une trag&eacute;die, ce serait ici le
+moment de faire appara&icirc;tre le confident. Il s'appellerait Noureddin ou
+Osman, et d'un air &agrave; la fois discret et protecteur il s'avancerait
+aupr&egrave;s de notre h&eacute;ros, et lui tirerait adroitement les vers du nez &agrave;
+l'aide de ceux-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; votre auguste front, pourquoi cette p&acirc;leur?<br /></span>
+<span class="i0">Allah se montre-t-il &agrave; vos desseins contraire?<br /></span>
+<span class="i0">Ou le farouche Ali, par un ordre s&eacute;v&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos v&oelig;ux,<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;loign&eacute; la beaut&eacute; qui sut charmer vos yeux?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais nous ne faisons pas de trag&eacute;die, et, malgr&eacute; le besoin que nous
+avons d'un confident, il faut nous en passer.</p>
+
+<p>Notre h&eacute;ros n'est point ce qu'il para&icirc;t &ecirc;tre, le turban ne fait pas le
+turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle,
+pour lequel il r&eacute;dige actuellement un manuel du <i>Parfait Fumiste</i>. En
+effet, M. Monetti, passionn&eacute; pour son art, avait consacr&eacute; ses jours &agrave; la
+fumisterie. Ce digne pi&eacute;montais avait arrang&eacute; pour son usage une maxime
+faisant &agrave; peu pr&egrave;s pendant &agrave; celle de Cic&eacute;ron, et dans ses beaux moments
+d'enthousiasme, il s'&eacute;criait: <i>Nascuntur po&ecirc;... liers</i>. Un jour, pour
+l'utilit&eacute; des races futures, il avait song&eacute; &agrave; formuler un code th&eacute;orique
+des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il
+avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de
+ses id&eacute;es dans la forme qui p&ucirc;t les faire comprendre. Rodolphe &eacute;tait
+nourri, couch&eacute;, log&eacute;, etc... et devait, &agrave; l'ach&egrave;vement du <i>Manuel</i>,
+recevoir une gratification de cent &eacute;cus.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti
+lui avait g&eacute;n&eacute;reusement fait une avance de cinquante francs. Mais
+Rodolphe, qui n'avait point <i>vu</i> une pareille somme depuis pr&egrave;s d'un an,
+&eacute;tait sorti &agrave; moiti&eacute; fou, accompagn&eacute; de ses &eacute;cus, et il resta trois
+jours dehors: le quatri&egrave;me il rentrait, seul!</p>
+
+<p>Monetti, qui avait h&acirc;te de voir achever son <i>manuel</i>, car il comptait
+obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et
+pour le forcer &agrave; travailler, en l'emp&ecirc;chant de sortir, il lui enleva ses
+v&ecirc;tements et lui laissa en place le d&eacute;guisement sous lequel nous l'avons
+vu tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Cependant, le fameux <i>Manuel</i> n'en allait pas moins <i>piano, piano,</i>
+Rodolphe manquant absolument des cordes n&eacute;cessaires &agrave; ce genre de
+litt&eacute;rature. L'oncle se vengeait de cette indiff&eacute;rence paresseuse en
+mati&egrave;re de chemin&eacute;es, en faisant subir &agrave; son neveu une foule de mis&egrave;res.
+Tant&ocirc;t il lui abr&eacute;geait ses repas, et souvent il le privait de tabac &agrave;
+fumer.</p>
+
+<p>Un dimanche, apr&egrave;s avoir p&eacute;niblement su&eacute; sang et encre sur le fameux
+chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui br&ucirc;lait les
+doigts, et s'en alla se promener dans son parc.</p>
+
+<p>Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait
+hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir &agrave; toutes les
+fen&ecirc;tres une figure de fumeur.</p>
+
+<p>Au balcon dor&eacute; d'une maison neuve, un lion en robe de chambre m&acirc;chait
+entre ses dents le panatellas aristocratique. Un &eacute;tage au-dessus, un
+artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin
+qui br&ucirc;lait dans une pipe &agrave; bouquin d'ambre. &Agrave; la fen&ecirc;tre d'un
+estaminet, un gros allemand faisait mousser la bi&egrave;re et repoussait avec
+une pr&eacute;cision m&eacute;canique les nuages opaques s'&eacute;chappant d'une pipe de
+cudmer. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, des groupes d'ouvriers se rendant aux barri&egrave;res
+passaient en chantant, le <i>br&ucirc;le-gueule</i> aux dents. Enfin, tous les
+autres pi&eacute;tons qui emplissaient la rue fumaient.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! disait Rodolphe avec envie, except&eacute; moi et les chemin&eacute;es de mon
+oncle, tout le monde fume &agrave; cette heure dans la cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Et Rodolphe, le front appuy&eacute; sur la barre du balcon, songea combien la
+vie &eacute;tait am&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un &eacute;clat de rire sonore et prolong&eacute; se fit entendre
+au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'o&ugrave;
+sortait cette fus&eacute;e de folle joie, et il <i>s'aper&ccedil;ut</i> qu'il avait &eacute;t&eacute;
+aper&ccedil;u par la locataire occupant l'&eacute;tage inf&eacute;rieur: Mademoiselle
+Sidonie, jeune premi&egrave;re au th&eacute;&acirc;tre du Luxembourg.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sidonie s'avan&ccedil;a sur sa terrasse en roulant entre ses
+doigts, avec une habilet&eacute; castillane, un petit papier gonfl&eacute; d'un tabac
+blond qu'elle tirait d'un sac en velours brod&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! La belle tabati&egrave;re, murmura Rodolphe avec une admiration
+contemplative.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet <i>Ali-Baba</i>? pensait de son c&ocirc;t&eacute; Mademoiselle Sidonie.</p>
+
+<p>Et elle rumina tout bas un pr&eacute;texte pour engager la conversation avec
+Rodolphe, qui, de son c&ocirc;t&eacute;, cherchait &agrave; en faire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon Dieu! s'&eacute;cria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait &agrave;
+elle-m&ecirc;me; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe
+en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques
+roul&eacute;es dans du papier.</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerciements, r&eacute;pondit Sidonie en allumant sa cigarette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en &eacute;change du l&eacute;ger
+service que <i>mon bon ange</i> m'a permis de vous rendre, oserais-je vous
+demander?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Il demande d&eacute;j&agrave;! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec
+plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien
+agr&eacute;ables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la t&ecirc;te vers
+Rodolphe: que d&eacute;sirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charit&eacute; d'un peu de
+tabac; il y a deux jours que je n'ai fum&eacute;. Une pipe seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la
+peine de descendre un &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Cela ne m'est point possible... je suis enferm&eacute;; mais il me
+reste la libert&eacute; d'employer un moyen tr&egrave;s-simple, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>Et il attacha sa pipe &agrave; une ficelle, et la laissa glisser jusqu'&agrave; la
+terrasse, o&ugrave; Mademoiselle Sidonie la bourra elle-m&ecirc;me avec abondance.
+Rodolphe proc&eacute;da ensuite, avec lenteur et circonspection, &agrave; l'ascension
+de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, dit-il &agrave; Sidonie, combien cette pipe m'e&ucirc;t sembl&eacute;
+meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!</p>
+
+<p>Cette agr&eacute;able plaisanterie en &eacute;tait au moins &agrave; la centi&egrave;me &eacute;dition,
+mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me flattez! Crut-elle devoir r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les
+trois Gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, <i>Ali-Baba</i> est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que
+vous &ecirc;tes vraiment turc? demanda-t-elle &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Point par vocation, r&eacute;pondit-il, mais par n&eacute;cessit&eacute;; je suis auteur
+dramatique, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi artiste, reprit Sidonie.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir d&icirc;ner et
+passer la soir&eacute;e chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le
+ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous
+le dire, je suis enferm&eacute; par mon oncle, le sieur Monetti,
+po&ecirc;lier-fumiste, dont je suis actuellement le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en d&icirc;nerez pas moins avec moi, r&eacute;pliqua Sidonie; &eacute;coutez bien
+ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper &agrave; mon plafond. &Agrave;
+l'endroit o&ugrave; je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces
+d'un <i>judas</i> qui existait et a &eacute;t&eacute; condamn&eacute; depuis: trouvez le moyen
+d'enlever la pi&egrave;ce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez
+nous, nous serons presque ensemble...</p>
+
+<p>Rodolphe se mit &agrave; l'&oelig;uvre sur-le-champ. Apr&egrave;s cinq minutes de travail,
+une communication &eacute;tait &eacute;tablie entre les deux chambres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de
+place pour que je puisse vous passer mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Sidonie, nous allons d&icirc;ner... Mettez le couvert chez
+vous, je vais vous passer les plats.</p>
+
+<p>Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attach&eacute; &agrave; une ficelle
+et le remonta charg&eacute; de comestibles, puis le po&euml;te et l'artiste se
+mirent &agrave; d&icirc;ner ensemble, chacun de son c&ocirc;t&eacute;. Des dents, Rodolphe
+d&eacute;vorait le p&acirc;t&eacute;, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achev&eacute; leur repas,
+gr&acirc;ce &agrave; vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de m&ecirc;me
+la fringale de mon c&oelig;ur, qui est &agrave; je&ucirc;ne depuis si longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! dit Sidonie.</p>
+
+<p>Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux l&egrave;vres de Rodolphe sa
+main, que celui-ci <i>ganta</i> de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire
+comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner commen&ccedil;a une conversation amoroso-litt&eacute;raire. Rodolphe
+parla du <i>Vengeur</i>, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture.
+Pench&eacute; au bord du trou, Rodolphe commen&ccedil;a &agrave; d&eacute;clamer son drame &agrave;
+l'actrice, qui, pour &ecirc;tre plus &agrave; port&eacute;e, s'&eacute;tait assise dans un
+fauteuil &eacute;chafaud&eacute; sur sa commode. Mademoiselle Sidonie d&eacute;clara <i>le
+Vengeur</i> un chef-d'&oelig;uvre; et, comme elle &eacute;tait un peu <i>ma&icirc;tresse</i> au
+th&eacute;&acirc;tre, elle promit &agrave; Rodolphe de lui faire recevoir sa pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre
+dans le corridor son pas l&eacute;ger comme celui du <i>Commandeur</i>. Rodolphe
+n'eut que le temps de fermer le judas.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Monetti &agrave; son neveu, voici une lettre qui court apr&egrave;s toi
+depuis un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'&eacute;cria-t-il, mon oncle, je suis
+riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remport&eacute; un prix de trois cents
+francs &agrave; une acad&eacute;mie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes
+<i>affaires</i>, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes <i>affaires</i>. Je
+ne peux pas sortir dans cet &eacute;quipage...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sortiras que lorsque mon <i>manuel</i> sera termin&eacute;, dit l'oncle, en
+enfermant Rodolphe &agrave; double tour.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, Rodolphe ne balan&ccedil;a point longtemps sur le parti qu'il avait
+&agrave; prendre... Il attacha solidement &agrave; son balcon une couverture
+transform&eacute;e en corde &agrave; n&oelig;uds; et, malgr&eacute; le p&eacute;ril de la tentative, il
+descendit, &agrave; l'aide de cette &eacute;chelle improvis&eacute;e, sur la terrasse de
+Mademoiselle Sidonie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? s'&eacute;cria celle-ci en entendant Rodolphe frapper &agrave; ses
+carreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, r&eacute;pondit-il, ouvrez...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du <i>Vengeur</i>, et je viens
+rechercher mon c&oelig;ur que j'ai laiss&eacute; tomber dans votre chambre par le
+judas.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il
+venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me
+sourient... que l'amour fasse comme elles!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le lendemain matin, &agrave; l'aide d'un d&eacute;guisement masculin que lui avait
+fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'&eacute;chapper de la maison de son oncle...
+il courut chez le correspondant de l'acad&eacute;mie des jeux floraux recevoir
+une &eacute;glantine d'or de la force de cent &eacute;cus, qui v&eacute;curent &agrave; peu pr&egrave;s ce
+que vivent les roses.</p>
+
+<p>Un mois apr&egrave;s, M. Monetti &eacute;tait convi&eacute;, de la part de son neveu,
+d'assister &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation du <i>Vengeur</i>. Gr&acirc;ce au talent de
+Mademoiselle Sidonie, la pi&egrave;ce eut dix-sept repr&eacute;sentations et rapporta
+quarante francs &agrave; son auteur.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, c'&eacute;tait dans la belle saison, Rodolphe demeurait
+avenue de Saint-Cloud, dans le troisi&egrave;me arbre &agrave; gauche en sortant du
+bois de Boulogne, sur la cinqui&egrave;me branche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><i>L' &Eacute;CU DE CHARLEMAGNE</i></h3>
+
+
+<p>Vers la fin du mois de d&eacute;cembre, les facteurs de l'administration
+Bidault furent charg&eacute;s de distribuer environ cent exemplaires d'un
+billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sinc&egrave;re
+et v&eacute;ritable:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M.</p>
+
+<p>&laquo;MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de
+venir passer la soir&eacute;e chez eux, samedi prochain, veille de no&euml;l.&raquo;
+On rira!</p>
+
+<p><i>P.-S.</i> nous n'avons qu'un temps &agrave; vivre!!</p>
+
+<p>Programme de la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; 7 heures, ouverture des salons; conversation vive et anim&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; 8 heures, entr&eacute;e et promenade dans les salons des spirituels
+auteurs de la <i>montagne en couches</i>, com&eacute;die refus&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre de
+l'Od&eacute;on.</p>
+
+<p>&Agrave; 8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingu&eacute;,
+ex&eacute;cutera sur le piano l'<i>Influence du bleu dans les arts</i>,
+symphonie imitative.</p>
+
+<p>&Agrave; 9 heures, premi&egrave;re lecture du m&eacute;moire sur l'abolition de la peine
+de la trag&eacute;die.</p>
+
+<p>&Agrave; 9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique,
+et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de
+m&eacute;tapolitique compar&eacute;es. Afin d'&eacute;viter toute collision entre les
+deux antagonistes, ils seront attach&eacute;s l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&Agrave; 10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premi&egrave;res
+amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano.</p>
+
+<p>&Agrave; 10 heures et demie, deuxi&egrave;me lecture du m&eacute;moire sur l'abolition
+de la peine de la trag&eacute;die.</p>
+
+<p>&Agrave; 11 heures, r&eacute;cit d'une chasse au casoar, par un prince &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Deuxi&egrave;me partie.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux,
+et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napol&eacute;on et de
+Voltaire dans les Champs &Eacute;lys&eacute;es. M. Rodolphe improvisera &eacute;galement
+un parall&egrave;le entre l'auteur de <i>Za&iuml;re</i> et l'auteur de la <i>Bataille
+d'Austerlitz</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement d&eacute;shabill&eacute;,
+imitera les jeux athl&eacute;tiques de la 4<sup>e</sup> olympiade.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure du matin, troisi&egrave;me lecture du M&eacute;moire sur l'abolition
+de la peine de la trag&eacute;die, et qu&ecirc;te au profit des auteurs
+tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.</p>
+
+<p>&Agrave; 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui
+se prolongeront jusqu'au matin.</p>
+
+<p>&Agrave; 6 heures, lever du soleil, et ch&oelig;ur final. Pendant toute la
+dur&eacute;e de la f&ecirc;te, des ventilateurs joueront.</p>
+
+<p><i>N.-B.</i> toute personne qui voudrait lire ou r&eacute;citer des vers sera
+imm&eacute;diatement mise hors des salons et livr&eacute;e entre les mains de la
+police; on est &eacute;galement pri&eacute; de ne pas emporter les bouts de
+bougie.</p></div>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, des exemplaires de cette lettre &eacute;taient en circulation
+dans les troisi&egrave;mes dessous de la litt&eacute;rature et des arts, et y
+d&eacute;terminaient une profonde rumeur.</p>
+
+<p>Cependant, parmi les invit&eacute;s, il s'en trouvait quelques-uns qui
+mettaient en doute les splendeurs annonc&eacute;es par les deux amis.</p>
+
+<p>&mdash;Je me m&eacute;fie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai &eacute;t&eacute;
+quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne
+pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtr&eacute;e dans
+des poteries &eacute;clectiques.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, dit un autre, ce sera tr&egrave;s-s&eacute;rieux. Marcel m'a montr&eacute; le
+plan de la f&ecirc;te, et &ccedil;a promet un effet magique.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous aurez des femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re a demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre reine de la f&ecirc;te, et
+Schaunard doit amener des dames du monde.</p>
+
+<p>Voici, en quelques mots, l'origine de cette f&ecirc;te qui causait une si
+grande stup&eacute;faction dans le monde boh&eacute;mien qui vit au del&agrave; des ponts.
+Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annonc&eacute; ce somptueux
+gala, qui devait toujours avoir lieu <i>samedi prochain;</i> mais des
+circonstances p&eacute;nibles avaient forc&eacute; leur promesse &agrave; faire le tour de
+cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; ne pouvoir
+faire un pas sans se heurter &agrave; quelque ironie de leurs amis, parmi
+lesquels ils s'en trouvait m&ecirc;me d'assez indiscrets pour formuler
+d'&eacute;nergiques r&eacute;clamations. La chose commen&ccedil;ant &agrave; prendre le caract&egrave;re
+d'une <i>scie</i>, les deux amis r&eacute;solurent d'y mettre fin en se liquidant
+des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoy&eacute;
+l'invitation plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus &agrave; reculer, nous avons
+br&ucirc;l&eacute; nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver
+les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait r&eacute;pondu Marcel. Et avec
+l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis
+s'endormirent convaincus que leurs cent francs &eacute;taient d&eacute;j&agrave; en route; la
+route de l'impossible.</p>
+
+<p>Cependant la surveille du jour d&eacute;sign&eacute; pour la f&ecirc;te, et comme rien
+n'&eacute;tait encore arriv&eacute;, Rodolphe pensa qu'il serait peut-&ecirc;tre plus s&ucirc;r
+d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure
+serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilit&eacute;, les deux amis
+modifi&egrave;rent progressivement les somptuosit&eacute;s du programme qu'ils
+s'&eacute;taient impos&eacute;.</p>
+
+<p>Et de modification en modification, apr&egrave;s avoir fait subir force
+deleatur &agrave; l'article g&acirc;teaux, apr&egrave;s avoir soigneusement revu et diminu&eacute;
+l'article rafra&icirc;chissements, le total des frais se trouva r&eacute;duit &agrave;
+quinze francs.</p>
+
+<p>La question &eacute;tait simplifi&eacute;e, mais non encore r&eacute;solue.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands
+moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire rel&acirc;che cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! reprit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le r&eacute;cit de la bataille de
+Studzianka?</p>
+
+<p>&mdash;Deux mois &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mois, bon, c'est un d&eacute;lai honn&ecirc;te, mon oncle n'aura pas &agrave; se
+plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce
+sera cinq francs, &ccedil;a, c'est s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un <i>Manoir abandonn&eacute;,</i> au vieux
+M&eacute;dicis. &Ccedil;a fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre
+trois tourelles et un moulin, &ccedil;a ira peut-&ecirc;tre &agrave; dix francs, et nous
+aurons notre budget.</p>
+
+<p>Et les deux amis s'endormirent, r&ecirc;vant que la princesse de Belgiojoso
+les priait de changer leurs jours de r&eacute;ception, pour ne point lui
+enlever ses habitu&eacute;s.</p>
+
+<p>&Eacute;veill&eacute; d&egrave;s le grand matin, Marcel prit une toile et proc&eacute;da vivement &agrave;
+la construction d'un <i>Manoir abandonn&eacute;,</i> article qui lui &eacute;tait
+particuli&egrave;rement demand&eacute; par un brocanteur de la place du carrousel. De
+son c&ocirc;t&eacute; Rodolphe alla rendre visite &agrave; son oncle Monetti, qui excellait
+dans le r&eacute;cit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait,
+cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction
+de narrer ses campagnes, moyennant un pr&ecirc;t de quelque argent que le
+v&eacute;t&eacute;ran-po&ecirc;lier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer
+beaucoup d'enthousiasme &agrave; l'audition de ses r&eacute;cits.</p>
+
+<p>Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une
+toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son
+oncle; son attitude annon&ccedil;ait une mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Marcel, as-tu r&eacute;ussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon oncle est all&eacute; voir le mus&eacute;e de Versailles. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Cet animal de M&eacute;dicis ne veut plus de <i>Ch&acirc;teaux en ruine;</i> il m'a
+demand&eacute; un <i>Bombardement de Tanger.</i></p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus de r&eacute;putation si nous ne donnons pas notre f&ecirc;te,
+murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si
+je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien?</p>
+
+<p>Et tous deux rentr&egrave;rent &agrave; l'atelier, en proie &agrave; de vives inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>En ce moment quatre heures sonnaient &agrave; la pendule d'un voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien s&ucirc;r,
+tr&egrave;s-s&ucirc;r, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein?</p>
+
+<p>&mdash;Ni ici ni ailleurs. D'o&ugrave; proviendrait ce reliquat.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On pr&eacute;tend
+que les &eacute;migr&eacute;s cachaient leurs tr&eacute;sors, du temps de Robespierre. Qui
+sait!... Notre fauteuil a peut-&ecirc;tre appartenu &agrave; un &eacute;migr&eacute;; et puis il
+est si dur, que j'ai souvent eu l'id&eacute;e qu'il renfermait des m&eacute;taux...
+Veux-tu en faire l'autopsie?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton o&ugrave; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; se
+m&ecirc;lait &agrave; l'indulgence. Tout &agrave; coup Marcel qui avait continu&eacute; ses
+fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de
+triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sauv&eacute;s, s'&eacute;cria-t-il, j'&eacute;tais bien s&ucirc;r qu'il y avait des
+valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait &agrave; Rodolphe une pi&egrave;ce de
+monnaie grande comme un &eacute;cu et &agrave; moiti&eacute; rong&eacute;e par la rouille et le
+vert-de-gris.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la
+l&eacute;gende heureusement conserv&eacute;e, on pouvait lire la date du r&egrave;gne de
+Charlemagne.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, &ccedil;a vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'&oelig;il
+d&eacute;daigneux sur la trouvaille de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Trente sous bien employ&eacute;s font beaucoup d'effet, r&eacute;pondit Marcel. Avec
+douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes &agrave; dix mille
+autrichiens. L'adresse &eacute;gale le nombre. Je m'en vais changer l'&eacute;cu de
+Charlemagne chez le p&egrave;re M&eacute;dicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose &agrave;
+vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de
+Jaconowski, le tambour-major russe, &ccedil;a ferait masse.</p>
+
+<p>&mdash;Emporte le tibia. Mais c'est d&eacute;sagr&eacute;able, il ne va pas rester un seul
+objet d'art ici.</p>
+
+<p>Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; donner la soir&eacute;e
+quand m&ecirc;me, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique
+qui demeurait &agrave; deux pas de chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualit&eacute;
+de ma&icirc;tre de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et...
+je n'en ai pas... pr&ecirc;te-moi le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Colline en h&eacute;sitant, en ma qualit&eacute; d'invit&eacute;, j'ai besoin de
+mon habit noir aussi, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je te permets de venir en redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &eacute;coute, &ccedil;a peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais
+ne pas venir &agrave; ma soir&eacute;e, et me pr&ecirc;ter ton habit noir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a, c'est d&eacute;sagr&eacute;able; puisque je suis sur le programme, je ne
+peux pas manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Pr&ecirc;te-moi
+ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras
+de chemise... tu passeras pour un fid&egrave;le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette.
+Mais enfin, c'est bien d&eacute;sagr&eacute;able tout &ccedil;a. Et comme il aper&ccedil;ut Rodolphe
+qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; empar&eacute; du fameux habit noir, il lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans.</p>
+
+<p>L'habit de Colline m&eacute;rite une mention. D'abord cet habit &eacute;tait
+compl&eacute;tement bleu, et c'&eacute;tait par habitude que Colline disait mon habit
+noir. Et comme il &eacute;tait alors le seul de la bande poss&eacute;dant un habit,
+ses amis avaient &eacute;galement la coutume de dire en parlant du v&ecirc;tement
+officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce v&ecirc;tement
+c&eacute;l&egrave;bre avait une forme particuli&egrave;re, la plus bizarre qu'on p&ucirc;t voir:
+les basques tr&egrave;s-longues, attach&eacute;es &agrave; une taille tr&egrave;s-courte,
+poss&eacute;daient deux poches, v&eacute;ritables gouffres, dans lesquelles Colline
+avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait
+&eacute;ternellement sur lui, ce qui faisait dire &agrave; ses amis que, pendant les
+vacances des biblioth&egrave;ques, les savants et les hommes de lettres
+pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit
+de Colline, biblioth&egrave;que toujours ouverte aux lecteurs.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un
+volume in-quarto de Bayle, un trait&eacute; des facult&eacute;s hyperphysiques en
+trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et
+l'<i>Essai sur l'homme</i> de Pope. Quand il en eut d&eacute;barrass&eacute; son
+habit-biblioth&egrave;que, il permit &agrave; Rodolphe de s'en v&ecirc;tir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as
+laiss&eacute; quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oubli&eacute; de vider la poche aux langues
+&eacute;trang&egrave;res. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire
+Malai et un <i>Parfait bouvier</i> en chinois, sa lecture favorite.</p>
+
+<p>Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet
+avec des pi&egrave;ces de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment,
+Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait &agrave; un
+crime.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons-nous, d&eacute;p&ecirc;chons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze
+francs demand&eacute;s... voici comment: j'ai rencontr&eacute; un antiquaire chez
+M&eacute;dicis. Quand il a vu ma pi&egrave;ce, il a failli se trouver mal: c'&eacute;tait la
+seule qui manqu&acirc;t &agrave; son m&eacute;dailler. Il a envoy&eacute; dans tous les pays pour
+combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a
+eu bien examin&eacute; mon &eacute;cu de Charlemagne, il n'a pas h&eacute;sit&eacute; un seul moment
+&agrave; m'offrir cinq francs. M&eacute;dicis m'a pouss&eacute; du coude, son regard a
+compl&eacute;t&eacute; le reste. Il voulait dire: partageons le b&eacute;n&eacute;fice de la vente
+et je surench&eacute;ris; nous avons mont&eacute; jusqu'&agrave; trente francs. J'en ai donn&eacute;
+quinze au juif, et voil&agrave; le reste. Maintenant nos invit&eacute;s peuvent venir,
+nous sommes en mesure de leur donner des &eacute;blouissements. Tiens tu as un
+habit noir, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la
+poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de
+<i>mandchou</i>, oubli&eacute; dans la poche aux litt&eacute;ratures &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>Sur-le-champ les deux amis proc&eacute;d&egrave;rent aux pr&eacute;paratifs. On rangea
+l'atelier; on fit du feu dans le po&ecirc;le; un ch&acirc;ssis de toile, garni de
+bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut plac&eacute;
+au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on pla&ccedil;a
+devant l'unique fauteuil, qui devait &ecirc;tre occup&eacute; par le critique
+influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans,
+po&euml;mes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soir&eacute;e de leur
+pr&eacute;sence. Afin d'&eacute;viter toute collision entre les diff&eacute;rents corps de
+gens de lettres, l'atelier avait &eacute;t&eacute;, en outre, dispos&eacute; en quatre
+compartiments, &agrave; l'entr&eacute;e de chacun desquels, sur quatre &eacute;criteaux
+fabriqu&eacute;s en toute h&acirc;te, on lisait:</p>
+
+<p class="center">C&Ocirc;T&Eacute; DES PO&Egrave;TES.&mdash;ROMANTIQUES.<br />
+C&Ocirc;T&Eacute; DES PROSATEURS.&mdash;CLASSIQUES.<br />
+</p>
+
+<p>Les dames devaient occuper un espace pratiqu&eacute; au centre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Mais, &ccedil;a manque de chaises, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carr&eacute; qui sont accroch&eacute;es
+le long du mur. Si nous les cueillions!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer
+des si&eacute;ges qui appartenaient &agrave; quelque voisin.</p>
+
+<p>Six heures sonn&egrave;rent; les deux amis all&egrave;rent d&icirc;ner en toute h&acirc;te et
+remont&egrave;rent proc&eacute;der &agrave; l'&eacute;clairage des salons. Ils en demeur&egrave;rent
+&eacute;blouis eux-m&ecirc;mes. &Agrave; sept heures, Schaunard arriva accompagn&eacute; de trois
+dames qui avaient oubli&eacute; de prendre leurs diamants et leurs chapeaux.
+L'une d'elles avait un ch&acirc;le rouge, tach&eacute; de noir. Schaunard la d&eacute;signa
+particuli&egrave;rement &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme tr&egrave;s comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute
+des Stuarts a forc&eacute;e &agrave; l'exil; elle vit modestement en donnant des
+le&ccedil;ons d'anglais. Son p&egrave;re a &eacute;t&eacute; chancelier sous Cromwell, &agrave; ce qu'elle
+m'a dit; faut &ecirc;tre poli avec elle; ne la tutoie pas trop.</p>
+
+<p>Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'&eacute;taient les
+invit&eacute;s qui arrivaient; ils parurent &eacute;tonn&eacute;s de voir du feu dans le
+po&ecirc;le.</p>
+
+<p>L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la
+main avec une gr&acirc;ce toute r&eacute;gence; quand il y eut une vingtaine de
+personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tourn&eacute;e de quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arriv&eacute;e du critique
+influent pour allumer le punch.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures, tous les invit&eacute;s &eacute;taient au complet, et l'on commen&ccedil;a &agrave;
+ex&eacute;cuter le programme. Chaque divertissement &eacute;tait altern&eacute; d'une tourn&eacute;e
+de quelque chose; on a jamais su quoi.</p>
+
+<p>Vers les dix heures on vit appara&icirc;tre le gilet blanc du critique
+influent; il ne resta qu'une heure et fut tr&egrave;s-sobre dans sa
+consommation.</p>
+
+<p>Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait
+tr&egrave;s-froid, les invit&eacute;s qui &eacute;taient assis tiraient au sort &agrave; qui
+jetterait sa chaise au feu.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure tout le monde &eacute;tait debout.</p>
+
+<p>Une aimable gaiet&eacute; ne cessa point de r&eacute;gner parmi les invit&eacute;s. On n'eut
+aucun accident &agrave; regretter, sinon un accroc fait &agrave; la poche aux langues
+&eacute;trang&egrave;res de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua
+&agrave; la fille du chancelier de Cromwell.</p>
+
+<p>Cette m&eacute;morable soir&eacute;e fut pendant huit jours l'objet de la chronique du
+quartier; et Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, qui avait &eacute;t&eacute; reine de la f&ecirc;te, avait
+l'habitude de dire en en parlant &agrave; ses amies:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait fi&egrave;rement beau; il y avait de la bougie, ma ch&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><i>MADEMOISELLE MUSETTE</i></h3>
+
+
+<p>Mademoiselle Musette &eacute;tait une jolie fille de vingt ans, qui, peu de
+temps apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Paris, &eacute;tait devenue ce que deviennent les
+jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie,
+un peu d'ambition et gu&egrave;re d'orthographe. Apr&egrave;s avoir fait longtemps la
+joie des soupers du quartier latin, o&ugrave; elle chantait d'une voix
+toujours tr&egrave;s-fra&icirc;che, sinon tr&egrave;s-juste, une foule de rondes
+campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis c&eacute;l&eacute;br&eacute;e
+les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta
+brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs
+cyth&eacute;r&eacute;ennes du quartier Br&eacute;da.</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas &agrave; devenir une des lionnes de l'aristocratie du
+plaisir, et s'achemina peu &agrave; peu vers cette c&eacute;l&eacute;brit&eacute; qui consiste &agrave;
+&ecirc;tre cit&eacute;e dans les courriers de Paris, ou lithographi&eacute;e chez les
+marchands d'estampes.</p>
+
+<p>Cependant Mademoiselle Musette &eacute;tait une exception parmi les femmes au
+milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement &eacute;l&eacute;gante et
+po&eacute;tique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe
+et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes
+convoitises pour tout ce qui &eacute;tait beau et distingu&eacute;; fille du peuple,
+elle n'eut &eacute;t&eacute; aucunement d&eacute;pays&eacute;e au milieu des somptuosit&eacute;s les plus
+royales. Mais Mademoiselle Musette, qui &eacute;tait jeune et belle, n'aurait
+jamais voulu consentir &agrave; &ecirc;tre la ma&icirc;tresse d'un homme qui ne f&ucirc;t pas
+comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les
+offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le P&eacute;rou de
+la Chauss&eacute;e-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des
+fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en
+r&eacute;pugnance les sots et les niais, quels que fussent leur &acirc;ge, leur titre
+et leur nom.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour,
+adoptait la moiti&eacute; du c&eacute;l&egrave;bre aphorisme de Champfort: &laquo;L'amour est
+l'&eacute;change de deux fantaisies.&raquo; Aussi, jamais ses liaisons n'avaient &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es d'un de ces honteux march&eacute;s qui d&eacute;shonorent la galanterie
+moderne. Comme elle le disait elle-m&ecirc;me, Musette jouait franc jeu, et
+exigeait qu'on lui rend&icirc;t la monnaie de sa sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais si ses fantaisies &eacute;taient vives et spontan&eacute;es, elles n'&eacute;taient
+jamais assez durables pour arriver &agrave; la hauteur d'une passion. Et la
+mobilit&eacute; excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait &agrave;
+regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter,
+apportaient une grande mobilit&eacute; dans son existence, qui &eacute;tait une
+perp&eacute;tuelle alternative de coup&eacute;s bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de
+cinqui&egrave;me &eacute;tage, de robes de soie et de robes d'indienne. &Ocirc; fille
+charmante! Po&euml;me vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux!
+C&oelig;ur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe
+entre-b&acirc;ill&eacute;e, &ocirc; Mademoiselle Musette! Vous qui &ecirc;tes la s&oelig;ur de
+Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset
+pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les
+sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous
+c&eacute;l&eacute;brer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre
+jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'&eacute;tait un beau jour de printemps<br /></span>
+<span class="i0">Que je me d&eacute;clarai l'amant,<br /></span>
+<span class="i2">L'amant d'une brunette<br /></span>
+<span class="i2">Au c&oelig;ur de Cupidon,<br /></span>
+<span class="i2">Portant fine cornette,<br /></span>
+<span class="i2">Pos&eacute;e en papillon.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L'histoire que nous allons raconter est un des &eacute;pisodes les plus
+charmants de la vie de cette charmante aventuri&egrave;re, qui a jet&eacute; tant de
+bonnets par-dessus tant de moulins.</p>
+
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse d'un jeune conseiller d'&eacute;tat qui
+lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine,
+Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des
+soir&eacute;es dans son joli salon de la rue de La Bruy&egrave;re. Ces soir&eacute;es
+ressemblaient &agrave; la plupart des soir&eacute;es parisiennes, avec cette
+diff&eacute;rence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on
+s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le
+m&ecirc;me verre servait pour un couple. Rodolphe, qui &eacute;tait l'ami de Musette,
+et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un
+ni l'autre), Rodolphe demanda &agrave; Musette la permission de lui amener son
+ami, le peintre Marcel; un gar&ccedil;on de talent, ajouta-t-il, &agrave; qui l'avenir
+est en train de broder un habit d'acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>&mdash;Amenez! dit Musette.</p>
+
+<p>Le soir o&ugrave; ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez
+Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de
+couleur?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a blesse l'usage? dit tranquillement Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui &eacute;tait &agrave; fond bleu, avec
+vignettes repr&eacute;sentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que
+je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col;
+et, comme <i>Mathusalem</i> boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur
+de mon linge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Rodolphe avec inqui&eacute;tude, tu vas encore mettre
+<i>Mathusalem</i>?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur
+aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai
+repris&eacute; tant&ocirc;t avec du noir de p&ecirc;che.</p>
+
+<p><i>Mathusalem</i> &eacute;tait simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi
+parce que c'&eacute;tait le doyen de sa garde-robe. <i>Mathusalem</i> &eacute;tait fait &agrave;
+la derni&egrave;re mode d'il y a quatre ans, et &eacute;tait en outre d'un vert
+atroce; mais, aux lumi&egrave;res, Marcel affirmait qu'il jouait le noir.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, Marcel &eacute;tait habill&eacute;; il &eacute;tait mis avec le
+mauvais go&ucirc;t le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde.</p>
+
+<p>M. Casimir Bonjour ne sera jamais si &eacute;tonn&eacute; le jour o&ugrave; on lui apprendra
+son &eacute;lection &agrave; l'institut, que ne furent &eacute;tonn&eacute;s Marcel et Rodolphe en
+arrivant &agrave; la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur
+&eacute;tonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'&eacute;tait
+brouill&eacute;e avec son amant le conseiller d'&eacute;tat, avait &eacute;t&eacute; d&eacute;laiss&eacute;e par
+lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses cr&eacute;anciers et par son
+propri&eacute;taire, ses meubles avaient &eacute;t&eacute; saisis et descendus dans la cour
+de la maison pour &ecirc;tre enlev&eacute;s et vendus le lendemain. Malgr&eacute; cet
+incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'id&eacute;e de fausser
+compagnie &agrave; ses invit&eacute;s, et ne d&eacute;commanda point la soir&eacute;e. Elle fit
+gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pav&eacute;, pr&eacute;para
+tout comme &agrave; l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les
+locataires &agrave; sa petite f&ecirc;te, &agrave; la splendeur de laquelle le bon Dieu
+voulut bien contribuer pour les illuminations.</p>
+
+<p>Cette bouffonnerie eut un succ&egrave;s &eacute;norme; jamais les soir&eacute;es de Musette
+n'avaient eu tant d'entrain et de gaiet&eacute;; on dansait et on chantait
+encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et
+divans, et force fut alors &agrave; la compagnie de se retirer.</p>
+
+<p>Musette reconduisait tout son monde en chantant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On en parlera longtemps, la ri ra,<br /></span>
+<span class="i2">De ma soir&eacute;e de jeudi;<br /></span>
+<span class="i0">On en parlera longtemps, la ri ri.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Marcel et Rodolphe rest&egrave;rent seuls avec Musette, qui &eacute;tait remont&eacute;e dans
+son appartement, o&ugrave; il ne restait plus que le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Mais, dit Musette, ce n'est pas d&eacute;j&agrave; si gai mon aventure; il va
+falloir que j'aille loger &agrave; l'h&ocirc;tel de la belle &eacute;toile. Je le connais,
+cet h&ocirc;tel; il y a furieusement des courants d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais
+vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas Plutus, mon ami. C'est &eacute;gal, je vous sais gr&eacute; de
+l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du
+regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier &eacute;tait vieux. Voil&agrave;
+pr&egrave;s de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, &ccedil;a; apr&egrave;s le
+bal on soupe, que je soup&ccedil;onne.</p>
+
+<p>&mdash;Soupe-&ccedil;onnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le
+matin surtout, o&ugrave; il &eacute;tait terrible.</p>
+
+<p>Comme Rodolphe avait gagn&eacute; quelque argent au lansquenet qui s'&eacute;tait fait
+pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui
+venait d'ouvrir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie
+d'aller dormir, parl&egrave;rent d'aller achever la journ&eacute;e &agrave; la campagne; et
+comme ils se trouvaient pr&egrave;s du chemin de fer, ils mont&egrave;rent dans le
+premier convoi pr&egrave;s de partir, qui les descendit &agrave; Saint-Germain.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e, ils coururent les bois, et ne revinrent &agrave; Paris qu'&agrave;
+sept heures du soir, et cela malgr&eacute; Marcel, qui soutenait qu'il ne
+devait &ecirc;tre que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que
+le temps &eacute;tait couvert.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit de la f&ecirc;te et tout le reste de la journ&eacute;e, Marcel,
+dont le c&oelig;ur &eacute;tait un salp&ecirc;tre qu'un seul regard allumait, s'&eacute;tait
+&eacute;pris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour <i>color&eacute;e</i>,
+comme il disait &agrave; Rodolphe. Il avait &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; proposer &agrave; la belle
+fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le
+produit de la vente de son fameux tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>.
+aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment o&ugrave; il faudrait se
+s&eacute;parer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et
+divers autres accessoires, se bornait &agrave; le repousser doucement toutes
+les fois qu'il voulait p&eacute;n&eacute;trer dans son c&oelig;ur avec effraction.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Paris, Rodolphe avait laiss&eacute; son ami avec la jeune fille,
+qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu'&agrave; sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai
+votre portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse,
+puisque je n'en aurai peut-&ecirc;tre plus demain; mais j'irai vous voir, et
+je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait
+d&eacute;m&eacute;nager au travers sans payer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si longtemps, dit Musette en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est
+la d&eacute;esse de la gaiet&eacute;. Je ferai deux trous &agrave; mon habit.</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'&eacute;paule:
+c'&eacute;tait Mademoiselle Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, &ecirc;tes-vous chevalier fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis: Rubens et ma dame, voil&agrave; ma devise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit
+Musette, qui &eacute;tait un peu teint&eacute;e de litt&eacute;rature, bien qu'elle se livr&acirc;t
+sur la grammaire &agrave; d'horribles Saint-Barth&eacute;lemy; mon propri&eacute;taire a
+emport&eacute; la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir:
+comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Marcel en offrant son bras &agrave; Musette. Il la
+conduisit &agrave; son atelier, situ&eacute; quai aux fleurs.</p>
+
+<p>Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour
+dire &agrave; Marcel en lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu &eacute;mue,
+vous &ecirc;tes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi,
+je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Musette, les yeux presque ferm&eacute;s; je n'ai point peur, je
+vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre
+canap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon canap&eacute; est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux card&eacute;s. Je
+vous donne l'hospitalit&eacute; chez moi, et je vais aller la demander pour moi
+&agrave; un ami qui demeure l&agrave; sur mon carr&eacute;; c'est plus prudent, dit-il. Je
+tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous
+dix-huit, &ocirc; Musette... et je m'en vais. Bonsoir.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, &agrave; huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de
+fleurs qu'il avait &eacute;t&eacute; acheter au march&eacute;. Il trouva Musette qui s'&eacute;tait
+jet&eacute;e tout habill&eacute;e sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit
+elle se r&eacute;veilla et tendit la main &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Brave gar&ccedil;on! Lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Brave gar&ccedil;on, r&eacute;p&eacute;ta Marcel, n'est-il point l&agrave; un synonyme &agrave; ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au
+lieu de me dire des m&eacute;chancet&eacute;s, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en effet &agrave; votre intention que je l'ai mont&eacute;, dit Marcel.
+Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalit&eacute;, chantez-moi une de vos
+jolies chansons; l'&eacute;cho de ma mansarde gardera peut-&ecirc;tre quelque chose
+de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais, vous voulez donc me mettre &agrave; la porte? dit Musette. Et si
+je ne veux pas m'en aller, moi? &Eacute;coutez, Marcel, je ne monte pas &agrave;
+trente-six &eacute;chelles pour dire ma fa&ccedil;on de penser. Vous me plaisez et je
+vous plais. &Ccedil;a n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-&ecirc;tre de la
+graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant
+que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Marcel, mais elles seront fl&eacute;tries dans deux jours! Si
+j'avais su, j'aurais pris des immortelles.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient,
+bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde.
+Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun
+avec ses passions ant&eacute;rieures, et Marcel commen&ccedil;ait &agrave; craindre qu'il ne
+f&ucirc;t amoureux s&eacute;rieusement de sa ma&icirc;tresse. Ignorant qu'elle-m&ecirc;me
+redoutait fort d'&ecirc;tre &eacute;prise de lui, il regardait chaque matin l'&eacute;tat
+dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la
+rupture de leur liaison, et il avait grand'peine &agrave; s'expliquer leur
+fra&icirc;cheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bient&ocirc;t la clef du myst&egrave;re:
+une nuit, en se r&eacute;veillant, il ne trouva plus Musette &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Il
+se leva, courut dans la chambre, et aper&ccedil;ut sa ma&icirc;tresse qui profitait
+chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les emp&ecirc;cher de
+mourir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><i>LES FLOTS DU PACTOLE</i></h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le 19 mars... et d&ucirc;t-il atteindre l'&acirc;ge avanc&eacute; de M.
+Raoul-Rochette, qui a vu b&acirc;tir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette
+date, car ce fut ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, jour de Saint-Joseph, &agrave; trois heures
+de relev&eacute;e, que notre ami sortait de chez un banquier, o&ugrave; il venait de
+toucher une somme de cinq cents francs en esp&egrave;ces sonnantes et ayant
+cours.</p>
+
+<p>Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du P&eacute;rou, qui venait
+de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il
+s'&eacute;tait jur&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me d'aller &agrave; l'&eacute;conomie et de ne faire aucun extra.
+Il avait d'ailleurs &agrave; ce sujet des id&eacute;es extr&ecirc;mement arr&ecirc;t&eacute;es, et disait
+qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du n&eacute;cessaire;
+c'est pourquoi il ne paya point ses cr&eacute;anciers, et acheta une pipe
+turque, qu'il convoitait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel,
+qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de
+l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de
+village le jour d'une grande f&ecirc;te. En entendant ce bruit inaccoutum&eacute;,
+Marcel pensa que c'&eacute;tait un de ses voisins, grand joueur &agrave; la baisse,
+qui passait en revue ses b&eacute;n&eacute;fices d'agio, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; encore cet intrigant d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; qui recommence ses &eacute;pigrammes. Si
+cela doit durer, je donnerai cong&eacute;. Il n'y a pas moyen de travailler
+avec un pareil vacarme. Cela donne des id&eacute;es de quitter l'&eacute;tat d'artiste
+pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du
+monde que son ami Rodolphe &eacute;tait m&eacute;tamorphos&eacute; en Cr&eacute;sus, Marcel se remit
+&agrave; son tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>, qui &eacute;tait sur le chevalet
+depuis tant&ocirc;t trois ans.</p>
+
+<p>Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une
+exp&eacute;rience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons bien rire tout &agrave; l'heure; ah! Que &ccedil;a va donc &ecirc;tre gai, mon
+Dieu! Et il laissa tomber une pi&egrave;ce de cinq francs &agrave; terre.</p>
+
+<p>Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui &eacute;tait s&eacute;rieux comme un
+article de la <i>Revue des deux Mondes.</i></p>
+
+<p>L'artiste ramassa la pi&egrave;ce avec un air tr&egrave;s-satisfait et lui fit un
+tr&egrave;s-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et &eacute;tait
+fort civil avec les &eacute;trangers. Sachant, du reste, que Rodolphe &eacute;tait
+sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait
+r&eacute;ussi dans ses d&eacute;marches, se borna &agrave; en admirer le r&eacute;sultat, sans lui
+demander &agrave; l'aide de quels moyens il avait &eacute;t&eacute; obtenu.</p>
+
+<p>Il se remit donc sans mot dire &agrave; son travail, et acheva de noyer un
+&eacute;gyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet
+homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pi&egrave;ce de cinq francs. Et
+observant la figure que le peintre allait faire, il se mit &agrave; rire dans
+sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait.</p>
+
+<p>Au bruit sonore du m&eacute;tal, Marcel, comme frapp&eacute; d'une commotion
+&eacute;lectrique, se leva subitement et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Il y a un second couplet?</p>
+
+<p>Une troisi&egrave;me pi&egrave;ce roula sur le carreau puis une autre, puis une autre
+encore; enfin tout un quadrille d'&eacute;cus se mit &agrave; danser dans la chambre.</p>
+
+<p>Marcel commen&ccedil;ait &agrave; donner des signes visibles d'ali&eacute;nation mentale, et
+Rodolphe riait comme le parterre du th&eacute;&acirc;tre-fran&ccedil;ais &agrave; la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation de <i>Jeanne de Flandre</i>. Tout &agrave; coup, et sans aucuns
+m&eacute;nagements, Rodolphe fouilla &agrave; pleines mains dans ses poches, et les
+&eacute;cus commenc&egrave;rent un <i>steeple chase</i> fabuleux. C'&eacute;tait le d&eacute;bordement du
+Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Dana&eacute;.</p>
+
+<p>Marcel &eacute;tait immobile, muet, l'&oelig;il fixe; l'&eacute;tonnement amenait &agrave; peu
+pr&egrave;s chez lui une m&eacute;tamorphose pareille &agrave; celle dont la curiosit&eacute; rendit
+jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau
+sa derni&egrave;re pile de cent francs, l'artiste avait d&eacute;j&agrave; tout un c&ocirc;t&eacute; du
+corps sal&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe, lui, riait toujours. Et aupr&egrave;s de cette orageuse hilarit&eacute;, les
+tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent sembl&eacute; des soupirs d'enfant
+&agrave; la mamelle.</p>
+
+<p>&Eacute;bloui, strangul&eacute;, stup&eacute;fi&eacute; par l'&eacute;motion, Marcel pensa qu'il r&ecirc;vait; et
+pour chasser le cauchemar qui l'obs&eacute;dait, il se mordit le doigt jusqu'au
+sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.</p>
+
+<p>Il s'aper&ccedil;ut alors qu'il &eacute;tait parfaitement &eacute;veill&eacute;; et voyant qu'il
+foulait l'or &agrave; ses pieds, il s'&eacute;cria, comme dans les trag&eacute;dies:</p>
+
+<p>&mdash;En croirais-je mes yeux!</p>
+
+<p>Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi l'explication de ce myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent,
+qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il
+consid&eacute;ra avec respect les cinq cents francs rang&eacute;s en piles, et il
+pensait en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc maintenant que je vais r&eacute;aliser mes r&ecirc;ves?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en
+contemplant les &eacute;cus qui tremblaient sur la table. J'ai une id&eacute;e. Je
+vais charger Rodolphe d'acheter mon <i>Passage de la mer Rouge</i>. Tout &agrave;
+coup Rodolphe prit une pose th&eacute;&acirc;trale, et, avec une grande solennit&eacute;
+dans le geste et dans la voix, il dit &agrave; l'artiste:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller &agrave; tes regards
+n'est point le r&eacute;sultat de viles man&oelig;uvres, je n'ai point trafiqu&eacute; de
+ma plume, je suis riche mais honn&ecirc;te; cet or m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute; par une main
+g&eacute;n&eacute;reuse, et j'ai fait serment de l'utiliser &agrave; acqu&eacute;rir par le travail
+une position s&eacute;rieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus
+saint des devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant
+Rodolphe. Ah &ccedil;&agrave;! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'o&ugrave; tires-tu
+cette prose? Des carri&egrave;res de l'&eacute;cole du bon sens, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interromps point et fais tr&ecirc;ve &agrave; tes railleries, dit Rodolphe,
+elles s'&eacute;mousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invuln&eacute;rable
+volont&eacute; dont je suis rev&ecirc;tu d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, assez de prologue comme cela. O&ugrave; veux-tu en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Voici quels sont mes projets. &Agrave; l'abri des embarras mat&eacute;riels de la
+vie, je vais travailler s&eacute;rieusement; j'ach&egrave;verai ma <i>grande machine</i>,
+et je me poserai carr&eacute;ment dans l'opinion. D'abord, je renonce &agrave; la
+boh&egrave;me, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et
+j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous
+continuerons &agrave; demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme.
+La plus stricte &eacute;conomie pr&eacute;sidera &agrave; notre existence. En sachant nous
+arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assur&eacute; sans
+aucune pr&eacute;occupation. Mais il faut de l'&eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Marcel, l'&eacute;conomie est une science qui est seulement &agrave; la
+port&eacute;e des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les
+premiers &eacute;l&eacute;ments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six
+francs, nous ach&egrave;terons les &oelig;uvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un
+&eacute;conomiste tr&egrave;s-distingu&eacute;, et il nous enseignera peut-&ecirc;tre la mani&egrave;re de
+pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Rodolphe, je l'ai achet&eacute;e vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tu mets vingt-cinq francs &agrave; une pipe... et tu parles
+d'&eacute;conomie?...</p>
+
+<p>&mdash;Et ceci en est certainement une, r&eacute;pondit Rodolphe: je cassais tous
+les jours une pipe de deux sous; &agrave; la fin de l'ann&eacute;e, cela constituait
+une d&eacute;pense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est
+donc en r&eacute;alit&eacute; une &eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouv&eacute; celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment, une horloge voisine sonna six heures.</p>
+
+<p>&mdash;D&icirc;nons vite, dit Rodolphe, je veux d&egrave;s ce soir me mettre en route.
+Mais, &agrave; propos de d&icirc;ner, je fais une r&eacute;flexion: nous perdons tous les
+jours un temps pr&eacute;cieux &agrave; faire notre cuisine; or, le temps est la
+richesse du travailleur, il faut donc en &ecirc;tre &eacute;conome. &Agrave; compter
+d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Marcel, il y a &agrave; vingt pas d'ici un excellent restaurant; il
+est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins
+longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou apr&egrave;s, nous
+aviserons &agrave; adopter une mesure encore plus &eacute;conomique... Au lieu d'aller
+au restaurant, nous prendrons une cuisini&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plut&ocirc;t un domestique qui
+sera en m&ecirc;me temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages
+qui en r&eacute;sulteront. D'abord, notre m&eacute;nage sera toujours fait: il cirera
+nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je t&acirc;cherai
+m&ecirc;me de lui inculquer le go&ucirc;t des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin.
+De cette fa&ccedil;on, &agrave; nous deux nous &eacute;conomiserons au moins six heures par
+jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles &agrave; notre
+travail.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre id&eacute;e, moi... mais allons d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, les deux amis &eacute;taient install&eacute;s dans un des cabinets
+du restaurant voisin, et continuaient &agrave; deviser d'&eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Voici quelle est mon id&eacute;e: si, au lieu de prendre un domestique, nous
+prenions une ma&icirc;tresse? Hasarda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Une ma&icirc;tresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice
+port&eacute;e jusqu'&agrave; la prodigalit&eacute;, et nous d&eacute;penserions nos &eacute;conomies &agrave;
+acheter des couteaux pour nous &eacute;gorger l'un l'autre. Je pr&eacute;f&egrave;re le
+domestique; d'abord, cela donne de la consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un gar&ccedil;on intelligent;
+et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai &agrave; r&eacute;diger.</p>
+
+<p>&Ccedil;a lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en
+additionnant la carte qui se montait &agrave; quinze francs. Tiens, c'est assez
+cher. Habituellement, nous d&icirc;nions pour trente sous &agrave; nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Rodolphe, mais nous d&icirc;nions mal, et nous &eacute;tions oblig&eacute;s de
+souper le soir. &Agrave; tout prendre, c'est donc une &eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce
+raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce
+soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un
+brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de
+bons conseils. Et toi, o&ugrave; vas-tu, Marcel?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vais aller chez le vieux M&eacute;dicis pour lui demander s'il n'a
+pas de restaurations de tableaux &agrave; me confier. &Agrave; propos, donne-moi donc
+cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour passer le pont des Arts.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ceci est une d&eacute;pense inutile, et, quoique peu consid&eacute;rable, elle
+s'&eacute;loigne de notre principe.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais
+je prendrai un cabriolet.</p>
+
+<p>Et les deux amis se quitt&egrave;rent en prenant chacun un chemin diff&eacute;rent,
+qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au m&ecirc;me endroit,
+o&ugrave; ils se retrouv&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu n'as donc pas trouv&eacute; ton oncle? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc point vu M&eacute;dicis? demanda Rodolphe. Et ils &eacute;clat&egrave;rent de
+rire.</p>
+
+<p>Cependant ils rentr&egrave;rent chez eux de tr&egrave;s-bonne heure... le lendemain.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, Rodolphe et Marcel &eacute;taient compl&eacute;tement m&eacute;tamorphos&eacute;s.
+Habill&eacute;s tous deux comme des mari&eacute;s de premi&egrave;re classe, ils &eacute;taient si
+beaux, si reluisants, si &eacute;l&eacute;gants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans
+la rue, ils h&eacute;sitaient &agrave; se reconna&icirc;tre l'un l'autre.</p>
+
+<p>Leur syst&egrave;me d'&eacute;conomie &eacute;tait, du reste, en pleine vigueur, mais
+l'organisation du travail avait bien de la peine &agrave; se r&eacute;aliser. Ils
+avaient pris un domestique. C'&eacute;tait un grand gar&ccedil;on de trente-quatre
+ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de
+Jocrisse. Du reste, il n'&eacute;tait pas n&eacute; pour &ecirc;tre domestique; et si un de
+ses ma&icirc;tres lui confiait quelque paquet un peu apparent &agrave; porter,
+Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un
+commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualit&eacute;s; ainsi, quand on
+lui donnait un li&egrave;vre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme
+il avait &eacute;t&eacute; distillateur avant d'&ecirc;tre valet, il avait conserv&eacute; un grand
+amour pour son art, et d&eacute;robait une grande partie du temps qu'il devait
+&agrave; ses ma&icirc;tres &agrave; chercher la composition d'un nouveau vuln&eacute;raire
+sup&eacute;rieur, auquel il voulait donner son nom; il r&eacute;ussissait aussi dans
+le brou de noix. Mais o&ugrave; Baptiste n'avait pas de rival, c'&eacute;tait dans
+l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les
+manuscrits de Rodolphe.</p>
+
+<p>Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour
+son tableau du <i>Passage de la mer Rouge.</i> &Agrave; cette proposition, Baptiste
+r&eacute;pondit par un refus absolu et demanda son compte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Marcel, je vous le r&eacute;glerai ce soir, votre compte.</p>
+
+<p>Quand Rodolphe rentra, son ami lui d&eacute;clara qu'il fallait renvoyer
+Baptiste. Il ne nous sert absolument &agrave; rien, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est b&ecirc;te &agrave; faire cuire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est paresseux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le renvoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyons-le.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant il a bien quelques qualit&eacute;s. Il fait tr&egrave;s-bien le civet.</p>
+
+<p>&mdash;Et le brou de noix, donc. Il est le Rapha&euml;l du brou de noix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il n'est bon qu'&agrave; cela, et cela ne peut nous suffire. Nous
+perdons tout notre temps en discussions avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous emp&ecirc;che de travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Il est cause que je ne pourrai pas avoir achev&eacute; mon <i>Passage de la mer
+Rouge</i> pour le salon. Il a refus&eacute; de poser pour pharaon.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait
+demand&eacute;. Il n'a pas voulu aller &agrave; la biblioth&egrave;que chercher les notes
+dont j'avais besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous ruine.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, nous ne pouvons pas le garder.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je
+fasse son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, c'est toi. Tu t'es charg&eacute; de l'intendance g&eacute;n&eacute;rale, dit
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y en aurait d&eacute;j&agrave; plus? C'est impossible! On ne peut pas
+d&eacute;penser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons
+fait, avec l'&eacute;conomie la plus absolue, et qu'on se borne au strict
+n&eacute;cessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait d&ucirc; dire.) il faut
+v&eacute;rifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est &eacute;gal,
+consultons les livres de d&eacute;pense.</p>
+
+<p>Voici le sp&eacute;cimen de cette comptabilit&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e sous
+les auspices de la sainte &eacute;conomie:</p>
+
+<p>&mdash;De 19 mars. En recette, 500 fr. En d&eacute;pense: une pipe turque, 25 fr;
+d&icirc;ner, 15 fr; d&eacute;penses diverses, 40 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ces d&eacute;penses-l&agrave;? dit Rodolphe &agrave; Marcel qui
+lisait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien, r&eacute;pondit celui-ci, c'est le soir o&ugrave; nous ne sommes
+rentr&eacute;s chez nous que le matin. Du reste, cela nous a &eacute;conomis&eacute; du bois
+et de la bougie.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Du 20 mars. D&eacute;jeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; d&icirc;ner, 2 fr; un lorgnon,
+2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu
+besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que j'avais &agrave; faire un compte rendu du salon dans
+<i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>; il est impossible de faire de la critique de
+peinture sans lorgnon; c'&eacute;tait une d&eacute;pense l&eacute;gitime. Apr&egrave;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Une canne en jonc...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de
+canne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'on a d&eacute;pens&eacute; le 20, fit Marcel sans r&eacute;pondre. Le 21,
+nous avons d&eacute;jeun&eacute; en ville, et d&icirc;n&eacute; aussi, et soup&eacute; aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas d&ucirc; d&eacute;penser beaucoup ce jour-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, fort peu... &agrave; peine 30 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqu&eacute; sous la rubrique
+d&eacute;penses diverses.</p>
+
+<p>&mdash;Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Le 22. C'est le jour d'entr&eacute;e de Baptiste; nous lui avons donn&eacute; un
+&agrave;-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c;
+pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamn&eacute;s &agrave; &ecirc;tre jet&eacute;s
+dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40
+c.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on
+remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi
+insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle n&eacute;cessit&eacute; de
+racheter des petits chinois? S'ils avaient &eacute;t&eacute; &agrave; l'eau-de-vie,
+seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis n&eacute; g&eacute;n&eacute;reux, r&eacute;pliqua Marcel, va, continue; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent on
+ne s'est que tr&egrave;s-peu &eacute;loign&eacute; du principe de l'&eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Du 23, il n'y a rien de marqu&eacute;. Du 24, idem. Voil&agrave; deux bons jours. Du
+25, donn&eacute; &agrave; Baptiste, &agrave;-compte sur ses appointements, 3 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en
+mani&egrave;re de r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;On lui devra moins, r&eacute;pondit Rodolphe. Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Du 26 mars, d&eacute;penses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36
+fr 40 c.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on peut donc avoir achet&eacute; de si utile? dit Rodolphe; je
+ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que &ccedil;a peut donc &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour o&ugrave; nous sommes
+mont&eacute;s sur les tours notre-dame pour voir Paris &agrave; vol d'oiseau...</p>
+
+<p>&mdash;Mais &ccedil;a co&ucirc;te huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en descendant nous avons &eacute;t&eacute; d&icirc;ner &agrave; Saint-Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Cette r&eacute;daction p&egrave;che par la limpidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Du 27, il n'y a rien de marqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Voil&agrave; de l'&eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Du 28, donn&eacute; &agrave; Baptiste, &agrave;-compte sur ses gages, 6 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Cette fois, je suis s&ucirc;r que nous ne devons plus rien &agrave; Baptiste.
+Il se pourrait m&ecirc;me qu'il nous d&ucirc;t... il faudra voir.</p>
+
+<p>&mdash;Du 29. Tiens, on n'a pas marqu&eacute; le 29; la d&eacute;pense est remplac&eacute;e par un
+commencement d'article de m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Le 30. Ah! Nous avions du monde &agrave; d&icirc;ner; forte d&eacute;pense, 30 fr 55 c. Le
+31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien d&eacute;pens&eacute;. Tu vois, dit
+Marcel en achevant, que les comptes ont &eacute;t&eacute; tenus tr&egrave;s-exactement. Le
+total ne fait pas 500 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il doit rester de l'argent en caisse.</p>
+
+<p>&mdash;On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a
+plus rien. Il n'y a qu'une araign&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Araign&eacute;e du matin, chagrin, fit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterr&eacute; en voyant
+la caisse vide.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donn&eacute; &agrave; Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc! s'&eacute;cria Marcel en fouillant dans le tiroir o&ugrave; il aper&ccedil;ut
+un papier. La quittance du dernier terme! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arriv&eacute;e l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Et acquitt&eacute;e, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as pay&eacute; le
+propri&eacute;taire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, allons donc! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, que signifie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je t'assure...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quel est donc ce myst&egrave;re?&raquo; Chant&egrave;rent-ils tous deux en ch&oelig;ur sur
+l'air final de <i>la Dame Blanche</i>.</p>
+
+<p>Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Marcel lui montra la quittance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Oui, fit Baptiste n&eacute;gligemment, j'avais oubli&eacute; de vous le dire,
+c'est le propri&eacute;taire qui est venu ce matin pendant que vous &eacute;tiez
+sortis. Je l'ai pay&eacute;, pour lui &eacute;viter la peine de revenir.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; avez-vous trouv&eacute; de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai <i>prise</i> dans le tiroir qui &eacute;tait
+ouvert; j'ai m&ecirc;me pens&eacute; que ces messieurs l'avaient laiss&eacute; ouvert dans
+cette intention, et je me suis dit: mes ma&icirc;tres ont oubli&eacute; de me dire en
+sortant: &laquo;Baptiste, le propri&eacute;taire viendra toucher son terme de loyer,
+il faudra le payer;&raquo; et j'ai fait comme si l'on m'avait command&eacute;... sans
+qu'on m'ait command&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Baptiste, dit Marcel avec une col&egrave;re blanche, vous avez outrepass&eacute; nos
+ordres; &agrave; compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre
+maison. Baptiste, rendez votre livr&eacute;e!</p>
+
+<p>Baptiste &ocirc;ta la casquette de toile cir&eacute;e qui composait sa livr&eacute;e et la
+rendit &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...</p>
+
+<p>&mdash;Et mes gages?</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous, dr&ocirc;le? Vous avez re&ccedil;u plus qu'on ne vous devait.
+Je vous ai donn&eacute; 14 fr en quinze jours &agrave; peine. Qu'est-ce que vous
+faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?</p>
+
+<p>&mdash;De corde, ajouta Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc rester abandonn&eacute;, dit le malheureux domestique, sans abri
+pour garantir ma t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Reprenez votre livr&eacute;e, r&eacute;pondit Marcel &eacute;mu malgr&eacute; lui. Et il rendit la
+casquette &agrave; Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce malheureux qui a dilapid&eacute; notre fortune, dit
+Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. O&ugrave; d&icirc;nerons-nous
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le saurons demain, r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><i>CE QUE CO&Ucirc;TE UNE PI&Egrave;CE DE CINQ FRANCS</i></h3>
+
+
+<p>Un samedi soir, dans le temps o&ugrave; il n'&eacute;tait pas encore en m&eacute;nage avec
+Mademoiselle Mimi, qu'on verra para&icirc;tre bient&ocirc;t, Rodolphe fit
+connaissance, &agrave; sa table d'h&ocirc;te, d'une marchande &agrave; la toilette en
+chambre, appel&eacute;e Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe &eacute;tait
+r&eacute;dacteur en chef de <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i> et du <i>Castor</i>, journaux de
+fashion, la modiste, dans l'esp&eacute;rance d'obtenir des r&eacute;clames pour ses
+produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. &Agrave; ces
+provocations, Rodolphe avait r&eacute;pondu par un feu d'artifice de madrigaux
+&agrave; rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant;
+et &agrave; la fin du d&icirc;ner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe
+&eacute;tait po&euml;te, lui donna clairement &agrave; entendre qu'elle n'&eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute;e de l'accepter pour son P&eacute;trarque. Elle lui accorda m&ecirc;me, sans
+circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voil&agrave;
+certainement une aimable personne. Elle me para&icirc;t avoir de la grammaire
+et une garde-robe assez cossue. Je suis tout dispos&eacute; &agrave; la rendre
+heureuse.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de
+Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en
+l'accompagnant dans un quartier aussi &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, r&eacute;pondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'&agrave; terre, j'aurais
+d&eacute;sir&eacute; que vous demeurassiez &agrave; Moscou ou aux &icirc;les de la Sonde, afin
+d'avoir plus longtemps le plaisir d'&ecirc;tre votre cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu loin, r&eacute;pondit Laure en minaudant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe.
+Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue,
+continua-t-il en embrassant sa compagne sur les l&egrave;vres, avant que Laure
+e&ucirc;t pu faire r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour arriver plus t&ocirc;t, dit Rodolphe. En amour les premiers
+relais doivent &ecirc;tre franchis au galop.</p>
+
+<p>&mdash;Dr&ocirc;le de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, il se coucha &agrave; la h&acirc;te, et fit les r&ecirc;ves les plus doux.
+Il se vit ayant &agrave; son bras, dans les bals, dans les th&eacute;&acirc;tres et aux
+promenades, Mademoiselle Laure v&ecirc;tue de robes plus splendides que celles
+ambitionn&eacute;es par la coquetterie de peau-d'&acirc;ne.</p>
+
+<p>Le lendemain &agrave; onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa
+premi&egrave;re pens&eacute;e fut pour Mademoiselle Laure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme tr&egrave;s-bien, murmura-t-il; je suis s&ucirc;r qu'elle a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e &agrave; Saint-Denis. Je vais donc enfin conna&icirc;tre le bonheur d'avoir
+une ma&icirc;tresse qui ne soit pas gr&ecirc;l&eacute;e. D&eacute;cid&eacute;ment, je ferai des
+sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent &agrave; <i>l'&Eacute;charpe
+d'Iris</i>, j'ach&egrave;terai des gants et je m&egrave;nerai Laure d&icirc;ner dans un
+restaurant o&ugrave; on donne des serviettes. Mon habit n'est pas tr&egrave;s-beau,
+dit-il en se v&ecirc;tissant; mais, bah! Le noir, &ccedil;a habille si bien!</p>
+
+<p>Et il sortit pour se rendre au bureau de <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>. En
+traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel &eacute;tait
+coll&eacute;e une affiche o&ugrave; on lisait:</p>
+
+<p class="center">AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX &Agrave; VERSAILLES.</p>
+
+<p>Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas caus&eacute; une
+impression plus profonde que la vue de cette affiche.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oubli&eacute;, s'&eacute;cria-t-il, je ne pourrai
+pas trouver d'argent.</p>
+
+<p>Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'&eacute;cus &agrave; Paris est en
+route pour Versailles.</p>
+
+<p>Cependant, pouss&eacute; par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme
+s'accroche toujours, Rodolphe courut &agrave; son journal, comptant qu'un
+bienheureux hasard y aurait amen&eacute; le caissier.</p>
+
+<p>M. Boniface &eacute;tait venu, en effet, un instant, mais il &eacute;tait reparti
+imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller &agrave; Versailles, dit &agrave; Rodolphe le gar&ccedil;on de bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon
+rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures
+pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de
+Boulogne. En route!</p>
+
+<p>Comme il se trouvait dans le quartier o&ugrave; demeurait un journaliste qu'il
+appelait le critique influent, Rodolphe songea &agrave; faire pr&egrave;s de lui une
+tentative.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r de le trouver, celui-l&agrave;, dit-il en montant l'escalier;
+c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui
+emprunterai cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous
+arrivez bien; j'ai un petit service &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a se trouve! Pensa le r&eacute;dacteur de <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiez-vous &agrave; l'Od&eacute;on, hier?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis toujours &agrave; l'Od&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu la pi&egrave;ce nouvelle, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'aurait vue? Le public de l'Od&eacute;on, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le critique: vous &ecirc;tes une des cariatides de ce
+th&eacute;&acirc;tre. Le bruit court m&ecirc;me que c'est vous qui en fournissez la
+subvention. Eh bien! Voil&agrave; ce que j'ai &agrave; vous demander: le compte rendu
+de la nouvelle pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile; j'ai une m&eacute;moire de cr&eacute;ancier.</p>
+
+<p>&mdash;De qui est-ce, cette pi&egrave;ce? demanda le critique &agrave; Rodolphe pendant que
+celui-ci &eacute;crivait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'un monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne doit pas &ecirc;tre fort.</p>
+
+<p>&mdash;Moins fort qu'un turc, assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &ccedil;a n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une r&eacute;putation
+usurp&eacute;e de force, ils ne pourraient pas &ecirc;tre savoyards.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui les en emp&ecirc;cherait?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats
+sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals
+masqu&eacute;s des barri&egrave;res et aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, o&ugrave; ils vendent des dattes.
+Le turc est un pr&eacute;jug&eacute;. J'ai un de mes amis qui conna&icirc;t l'orient, il m'a
+assur&eacute; que tous les nationaux &eacute;taient venus au monde dans la rue
+Coquenard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli, ce que vous dites-l&agrave;, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre &ccedil;a dans mon feuilleton.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; mon analyse; c'est carr&eacute;ment fait, reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est court.</p>
+
+<p>&mdash;En mettant des tirets, et en d&eacute;veloppant votre opinion critique, &ccedil;a
+prendra de la place.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai gu&egrave;re le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne
+prend pas assez de place.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler &agrave; votre analyse une petite
+ou plut&ocirc;t une longue appr&eacute;ciation de la pi&egrave;ce, hein? demanda le
+critique.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes id&eacute;es sur la trag&eacute;die, mais je vous
+pr&eacute;viens que je les ai imprim&eacute;es trois fois dans <i>le Castor</i>, et
+<i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, combien &ccedil;a fait-il de lignes, vos id&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Quarante lignes.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! Vous avez de grandes id&eacute;es, vous! Eh bien, pr&ecirc;tez-moi donc
+vos quarante lignes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de <i>copie</i>, il
+ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous pr&eacute;venir, dit-il au
+critique, que mes id&eacute;es ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu
+r&acirc;p&eacute;es, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurl&eacute;es dans tous les
+caf&eacute;s de Paris, il n'y a pas un gar&ccedil;on qui ne les sache par c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>qu&eacute;que</i> &ccedil;a me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce
+qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Except&eacute; la vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit Rodolphe quand il eut achev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Foudre et temp&ecirc;te! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler
+cet ab&icirc;me? s'&eacute;cria le critique. Tandis que vous y &ecirc;tes, fournissez-moi
+donc quelques paradoxes!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en pr&ecirc;ter
+quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achet&eacute;s 50
+centimes &agrave; un de mes amis qui &eacute;tait dans la mis&egrave;re. Ils n'ont encore que
+peu servi.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! dit le critique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau &agrave; &eacute;crire, je vais
+certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont
+aussi chers que les perdreaux. Et il &eacute;crivit une trentaine de lignes o&ugrave;
+on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges,
+l'&eacute;cole du bon sens et le vin du Rhin, qui &eacute;tait appel&eacute; un vin de
+toilette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amiti&eacute; d'ajouter
+que le bagne est l'endroit du monde o&ugrave; on trouve le plus d'honn&ecirc;tes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, pourquoi &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire deux lignes. Bon, voil&agrave; qui est fait, dit le critique
+influent, en appelant son domestique pour qu'il port&acirc;t son feuilleton &agrave;
+l'imprimerie.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula
+gravement sa demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me
+ruine en pommade, et tout &agrave; l'heure elle m'a d&eacute;valis&eacute; jusqu'&agrave; mon
+dernier as pour aller &agrave; Versailles, voir les N&eacute;r&eacute;ides et les monstres
+d'airain vomir des jets liquides.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles! Ah &ccedil;&agrave;! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une &eacute;pid&eacute;mie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le po&euml;me, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, &agrave; cinq heures,
+rendez-vous avec une femme du monde, une personne distingu&eacute;e, qui ne
+sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destin&eacute;e &agrave; la sienne pour
+quelques jours, et il me para&icirc;t d&eacute;cent de lui faire go&ucirc;ter les douceurs
+de la vie. D&icirc;ner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq
+francs; si je ne les trouve pas, la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise est d&eacute;shonor&eacute;e
+dans ma personne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme &agrave; cette dame m&ecirc;me?
+s'&eacute;cria le critique.</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re fois, ce n'est gu&egrave;re possible. Il n'y a que vous qui
+puissiez me tirer de l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Par toutes les momies d'&Eacute;gypte, je vous jure ma grande parole
+d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une
+virginit&eacute;. Cependant, j'ai l&agrave; quelques bouquins que vous pourriez aller
+<i>laver</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, dimanche, impossible; la m&egrave;re Mansut, Lebigre, et toutes
+les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont ferm&eacute;es.
+Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de po&eacute;sie, avec le
+portrait de l'auteur en lunettes? Mais &ccedil;a ne s'ach&egrave;te pas, ces
+choses-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins qu'on n'y soit condamn&eacute; par la cour d'assises, dit le
+critique. Attendez donc, voil&agrave; encore des romances et des billets de
+concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-&ecirc;tre en faire
+de la monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le pl&acirc;tre de M.
+Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous y mettez de la bonne volont&eacute;, dit Rodolphe. J'emporte
+les tr&eacute;sors; mais si j'en tire trente sous, je consid&eacute;rerai cela comme
+le treizi&egrave;me travail d'Hercule.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, &agrave; l'aide d'une
+&eacute;loquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint &agrave;
+se faire pr&ecirc;ter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation
+des volumes de po&eacute;sies, des romances et du portrait de M. Barrot.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il en repassant les ponts, voil&agrave; la sauce, maintenant il
+faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, il &eacute;tait chez son oncle Monetti lequel lut sur la
+physionomie de son neveu de quoi il allait &ecirc;tre question. Aussi se
+mit-il en garde, et pr&eacute;vint toute demande par une s&eacute;rie de
+r&eacute;criminations telles que celles-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Les temps sont durs, le pain est cher, les cr&eacute;anciers ne payent pas,
+les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc,
+toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.</p>
+
+<p>&mdash;Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai &eacute;t&eacute; forc&eacute; d'emprunter de l'argent &agrave;
+mon gar&ccedil;on de boutique pour payer un billet?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais pr&ecirc;t&eacute; de
+l'argent; j'ai re&ccedil;u deux cents francs il y a trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon gar&ccedil;on, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah!
+Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me
+copier des factures que je veux envoyer toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; cinq francs qui me co&ucirc;teront cher, dit Rodolphe en se mettant &agrave;
+la besogne qu'il abr&eacute;gea.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher oncle, dit-il &agrave; Monetti, je sais combien vous aimez la
+musique, et je vous apporte des billets de concert.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien aimable, mon gar&ccedil;on. Veux-tu d&icirc;ner avec moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon oncle, je suis attendu &agrave; d&icirc;ner Faubourg Saint-Germain; je
+suis m&ecirc;me contrari&eacute;, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi
+prendre de l'argent pour acheter des gants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te pr&ecirc;te les miens? dit l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, nous n'avons pas la m&ecirc;me main; seulement vous m'obligeriez de
+me pr&ecirc;ter...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon gar&ccedil;on, les voil&agrave;.
+Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire
+envie que piti&eacute;, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant
+mieux... Je t'aurais bien donn&eacute; plus, reprit-il, mais c'est tout ce que
+j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux
+pas laisser la boutique seule: &agrave; chaque instant il vient des acheteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant
+de ne pas entendre, et dit &agrave; son neveu, qui empochait les vingt-neuf
+sous:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te presse pas pour me les rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah &ccedil;&agrave;! fit-il, il manque
+encore trente et un sous. O&ugrave; les trouver? Mais j'y songe, allons au
+carrefour de la Providence.</p>
+
+<p>Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est-&agrave;-dire
+le Palais-Royal. Un endroit o&ugrave; il est presque impossible de rester dix
+minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des cr&eacute;anciers
+surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du
+Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue &agrave; venir. Enfin,
+Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert
+et une canne &agrave; pomme d'or... une Providence tr&egrave;s-bien mise.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gar&ccedil;on obligeant et riche, quoique phalanst&eacute;rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ravi de vous voir, dit-il &agrave; Rodolphe; venez donc me conduire
+un peu, nous causerons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vais subir le supplice du phalanst&egrave;re, murmura Rodolphe en
+se laissant entra&icirc;ner par le chapeau blanc, qui, en effet, le
+<i>phalanst&eacute;rina</i> &agrave; outrance.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit &agrave; son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet imp&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous
+&agrave; l'invalide.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le moment venu, pensait le r&eacute;dacteur de <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i> en
+traversant le pont; et arriv&eacute; au bout, devant l'horloge de l'institut,
+Rodolphe s'arr&ecirc;ta court, montra le cadran avec un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? dit l'autre &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dit Rodolphe, que, gr&acirc;ce &agrave; vous, qui m'avez entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute;
+moi jusqu'ici, j'ai manqu&eacute; un rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Important?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher &agrave; cinq
+heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment
+faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit le phalanst&eacute;rien, c'est bien simple, venez chez moi, je
+vous en pr&ecirc;terai.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Vous demeurez &agrave; Montrouge, et j'ai une affaire &agrave; six
+heures Chauss&eacute;e-D'Antin... sacrebleu!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais
+tr&egrave;s-peu.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-&ecirc;tre arriverais-je &agrave;
+temps aux Batignoles.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait
+d'entendre sonner cinq heures, et il se h&acirc;ta de courir au lieu de son
+rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; dur &agrave; tirer, fit-il en comptant sa monnaie.</p>
+
+<p>Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis par&eacute;, et Laure verra
+qu'elle a affaire &agrave; un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un
+centime chez moi ce soir. Il faut r&eacute;habiliter les lettres, et prouver
+qu'il ne leur manque que de l'argent pour &ecirc;tre riches.</p>
+
+<p>Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Br&eacute;guet.</p>
+
+<p>Il passa la soir&eacute;e avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au
+creuset de la prodigalit&eacute;. Mademoiselle Laure &eacute;tait enchant&eacute;e de ses
+mani&egrave;res, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait
+pas chez elle qu'au moment o&ugrave; il la faisait entrer dans sa chambre &agrave;
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire
+repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point
+que tous mes amis s'&eacute;tonnent de ma fid&eacute;lit&eacute;, et m'ont surnomm&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral Bertrand de l'amour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><i>LES VIOLETTES DU P&Ocirc;LE</i></h3>
+
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, Rodolphe &eacute;tait tr&egrave;s-amoureux de sa cousine Ang&egrave;le, qui
+ne pouvait pas le souffrir, et le thermom&egrave;tre de l'ing&eacute;nieur Chevalier
+marquait douze degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Mademoiselle Ang&egrave;le &eacute;tait la fille de M. Monetti, le po&ecirc;lier-fumiste
+dont nous avons eu occasion de parler d&eacute;j&agrave;. Mademoiselle Ang&egrave;le avait
+dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, o&ugrave; elle avait pass&eacute; cinq
+ann&eacute;es pr&egrave;s d'une parente qui devait lui laisser son bien apr&egrave;s sa mort.
+Cette parente &eacute;tait une vieille femme qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; ni jeune ni
+belle, mais qui avait toujours &eacute;t&eacute; m&eacute;chante, quoique d&eacute;vote, ou parce
+que, Ang&egrave;le qui, &agrave; son d&eacute;part, &eacute;tait une charmante enfant, dont
+l'adolescence portait d&eacute;j&agrave; le germe d'une charmante jeunesse, revint au
+bout de cinq ann&eacute;es chang&eacute;e en une belle, mais froide, mais s&egrave;che et
+indiff&eacute;rente personne. La vie retir&eacute;e de province, les pratiques d'une
+d&eacute;votion outr&eacute;e et l'&eacute;ducation &agrave; principes mesquins qu'elle avait re&ccedil;ue,
+avaient rempli son esprit de pr&eacute;jug&eacute;s vulgaires et absurdes, r&eacute;tr&eacute;ci son
+imagination, et fait de son c&oelig;ur une esp&egrave;ce d'organe qui se bornait &agrave;
+accomplir sa fonction de balancier. Ang&egrave;le avait, pour ainsi dire, de
+l'eau b&eacute;nite au lieu de sang dans les veines. &Agrave; son retour, elle
+accueillit son cousin avec une r&eacute;serve glaciale, et il perdit son temps
+toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des
+ressouvenirs, souvenirs du temps o&ugrave; ils avaient &eacute;bauch&eacute; tous deux cette
+amourette &agrave; la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et
+cousine. Cependant, Rodolphe &eacute;tait tr&egrave;s-amoureux de sa cousine Ang&egrave;le,
+qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune
+fille devait aller prochainement &agrave; un bal de noces d'une de ses amies,
+il s'&eacute;tait enhardi jusqu'au point de promettre &agrave; Ang&egrave;le un bouquet de
+violettes pour aller &agrave; ce bal. Et apr&egrave;s avoir demand&eacute; la permission &agrave;
+son p&egrave;re, Ang&egrave;le accepta la galanterie de son cousin, en insistant
+toutefois pour avoir des violettes blanches.</p>
+
+<p>Rodolphe, tout heureux de l'amabilit&eacute; de sa cousine, gambadait et
+chantonnait en regagnant son <i>mont Saint-Bernard.</i> C'est ainsi qu'il
+appelait son domicile. On verra pourquoi tout &agrave; l'heure. Comme il
+traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame
+Provost, la c&eacute;l&egrave;bre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches &agrave;
+l'&eacute;talage, et par curiosit&eacute; il entra pour en demander le prix. Un
+bouquet pr&eacute;sentable ne co&ucirc;tait pas moins de dix francs, mais il y en
+avait qui co&ucirc;taient davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi
+pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est &eacute;gal, ma
+cousine aura son bouquet. J'ai mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette aventure se passait au temps de la gen&egrave;se litt&eacute;raire de Rodolphe.
+Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois
+qui lui &eacute;tait faite par un de ses amis, un grand po&euml;te qui, apr&egrave;s un
+long s&eacute;jour &agrave; Paris, &eacute;tait devenu, &agrave; l'aide de protections, ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalit&eacute; pour
+marraine, d&eacute;pensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne
+voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de po&euml;te
+&eacute;l&eacute;giaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui
+tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce car&ecirc;me ne
+l'effrayait pas; il le traversait gaiement, gr&acirc;ce &agrave; une sobri&eacute;t&eacute;
+sto&iuml;que, et aux tr&eacute;sors d'imagination qu'il d&eacute;pensait chaque jour pour
+atteindre le 1<sup>er</sup> du mois, ce jour de p&acirc;ques qui terminait son je&ucirc;ne.
+&Agrave; cette &eacute;poque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un
+grand b&acirc;timent qui s'appelait autrefois l'h&ocirc;tel de <i>l'&Eacute;minence grise</i>,
+parce que le p&egrave;re Joseph, l'&acirc;me damn&eacute;e de Richelieu, y avait habit&eacute;,
+disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus
+&eacute;lev&eacute;es qui soient &agrave; Paris. Sa chambre, dispos&eacute;e en forme de belv&eacute;d&egrave;re,
+&eacute;tait une d&eacute;licieuse habitation pendant l'&eacute;t&eacute;; mais d'octobre &agrave; avril,
+c'&eacute;tait un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui p&eacute;n&eacute;traient
+par les quatre crois&eacute;es dont chaque face &eacute;tait perc&eacute;e, y venaient
+ex&eacute;cuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une
+ironie, on remarquait encore une chemin&eacute;e dont l'immense ouverture
+semblait &ecirc;tre une entr&eacute;e d'honneur r&eacute;serv&eacute;e &agrave; Bor&eacute;e et &agrave; toute sa suite.
+Aux premi&egrave;res atteintes du froid, Rodolphe avait recouru &agrave; un syst&egrave;me
+particulier de chauffage: il avait mis en coupe r&eacute;gl&eacute;e le peu de meubles
+qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva
+consid&eacute;rablement abr&eacute;g&eacute;, il ne lui restait plus que le lit et deux
+chaises; il est vrai de dire que ces meubles &eacute;taient en fer et, par
+ainsi, naturellement assur&eacute;s contre l'incendie. Rodolphe appelait cette
+mani&egrave;re de se chauffer, d&eacute;m&eacute;nager par la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>On &eacute;tait donc au mois de janvier, et le thermom&egrave;tre, qui marquait douze
+degr&eacute;s au quai des lunettes, en aurait marqu&eacute; deux ou trois de plus s'il
+avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; dans le belv&eacute;d&egrave;re que Rodolphe avait surnomm&eacute; le
+<i>mont Saint-Bernard,</i> le <i>Spitzberg</i>, la <i>Sib&eacute;rie</i>.</p>
+
+<p>Le soir o&ugrave; il avait promis des violettes blanches &agrave; sa cousine, Rodolphe
+fut pris d'une grande col&egrave;re en rentrant chez lui: les quatre vents
+cardinaux avaient encore cass&eacute; un carreau en jouant aux quatre coins
+dans la chambre. C'&eacute;tait le troisi&egrave;me d&eacute;g&acirc;t de ce genre depuis quinze
+jours. Aussi Rodolphe s'emporta en impr&eacute;cations furibondes contre &Eacute;ole
+et toute sa famille le brise-tout. Apr&egrave;s avoir bouch&eacute; cette br&egrave;che
+nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout
+habill&eacute; entre les deux planches card&eacute;es qu'il appelait ses matelas, et
+toute la nuit il r&ecirc;va violettes blanches.</p>
+
+<p>Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouv&eacute; aucun moyen qui
+p&ucirc;t l'aider &agrave; r&eacute;aliser son r&ecirc;ve, et c'&eacute;tait le surlendemain qu'il devait
+donner le bouquet &agrave; sa cousine. Pendant ce temps-l&agrave;, le thermom&egrave;tre
+&eacute;tait encore descendu, et le malheureux po&euml;te se d&eacute;sesp&eacute;rait en songeant
+que les violettes &eacute;taient peut-&ecirc;tre rench&eacute;ries. Enfin la Providence eut
+piti&eacute; de lui, et voici comme elle vint &agrave; son secours.</p>
+
+<p>Un matin, Rodolphe alla &agrave; tout hasard demander &agrave; d&eacute;jeuner &agrave; son ami, le
+peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil.
+C'&eacute;tait une veuve du quartier; elle avait perdu son mari r&eacute;cemment, et
+elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau
+qu'elle avait fait &eacute;lever au d&eacute;funt une <i>main d'homme</i>, au-dessous de
+laquelle on &eacute;crirait:</p>
+
+<p class="center">JE T'ATTENDS, MON &Eacute;POUSE CH&Eacute;RIE.</p>
+
+<p>Pour obtenir le travail &agrave; meilleur compte, elle fit m&ecirc;me observer &agrave;
+l'artiste qu'&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Dieu l'enverrait rejoindre son &eacute;poux il
+aurait &agrave; peindre une seconde main, sa main &agrave; elle, orn&eacute;e d'un bracelet,
+avec une nouvelle l&eacute;gende qui serait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p class="center">NOUS VOIL&Agrave; DONC ENFIN R&Eacute;UNIS...</p>
+
+<p>&mdash;Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et
+j'exigerai que ce soit &agrave; vous que la besogne soit confi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est ainsi, madame, r&eacute;pondit l'artiste, j'accepte le prix que
+vous me proposez... mais c'est dans l'esp&eacute;rance de la <i>poign&eacute;e de main</i>.
+N'allez pas m'oublier dans votre testament.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sirerais que vous me donniez cela le plus t&ocirc;t possible, dit la
+veuve; n&eacute;anmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au
+pouce. Je veux une main vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en
+reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur
+ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore un renseignement &agrave; vous demander, monsieur le peintre; je
+voudrais faire &eacute;crire sur la tombe de mon mari une <i>machine</i> en vers, o&ugrave;
+on raconterait sa bonne conduite et les derni&egrave;res paroles qu'il a
+prononc&eacute;es &agrave; son lit de mort. Est-ce distingu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-distingu&eacute;, on appelle &ccedil;a une &eacute;pitaphe, c'est
+tr&egrave;s-distingu&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne conna&icirc;triez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela &agrave; bon
+march&eacute;? Il y a bien mon voisin, M. Gu&eacute;rin, l'&eacute;crivain public, mais il me
+demande les yeux de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ici Rodolphe lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il &agrave; Marcel, qui comprit sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit l'artiste en d&eacute;signant Rodolphe, un hasard heureux a amen&eacute;
+ici la personne qui peut vous &ecirc;tre utile en cette douloureuse
+circonstance. Monsieur est un po&euml;te distingu&eacute;, et vous ne pourriez mieux
+trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrais &agrave; ce que ce soit tr&egrave;s-triste, dit la veuve, et que
+l'orthographe f&ucirc;t bien mise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du
+doigt: au coll&eacute;ge, il avait tous les prix.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que
+sept ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un enfant bien pr&eacute;coce, r&eacute;pliqua Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers
+tristes?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa
+vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux
+lui reprochent toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors,
+il est bien aussi savant que M. Gu&eacute;rin, l'&eacute;crivain public.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Bien plus! Adressez-vous &agrave; lui, madame, vous ne vous en repentirez
+pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir expliqu&eacute; au po&euml;te le sens de l'inscription en vers qu'elle
+voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de
+donner dix francs &agrave; Rodolphe, si elle &eacute;tait contente; seulement, elle
+voulait avoir les vers tr&egrave;s-vite. Le po&euml;te promit de les lui envoyer le
+lendemain m&ecirc;me par son ami.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; bonne f&eacute;e Art&eacute;mise, s'&eacute;cria Rodolphe quand la veuve fut partie, je
+te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme
+fun&egrave;bre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. &Ocirc; bonne
+vieille, puisse, pour te r&eacute;compenser, le ciel te faire vivre cent sept
+ans, comme la bonne eau-de-vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y oppose, s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main &agrave;
+peindre apr&egrave;s sa mort, et qu'une pareille long&eacute;vit&eacute; te ferait perdre de
+l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma pri&egrave;re!
+Ah! J'ai une fi&egrave;re chance d'&ecirc;tre venu ici, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forc&eacute; de passer la nuit
+pour faire cette po&eacute;sie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de
+demander: 1&ordm; &agrave; d&icirc;ner; 2&ordm; du tabac, de la chandelle; et 3&ordm; ton costume
+d'ours blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas au bal masqu&eacute;? C'est ce soir le premier, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gel&eacute; que la grande arm&eacute;e
+pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert
+et mon pantalon en m&eacute;rinos &eacute;cossais sont tr&egrave;s-jolis; mais c'est trop
+printanier, et bon pour habiter sous l'&eacute;quateur; lorsqu'on demeure sous
+le p&ocirc;le, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je
+dirai m&ecirc;me plus, il est exigible.</p>
+
+<p>&mdash;Prends le <i>martin</i>, dit Marcel; c'est une id&eacute;e; il est chaud comme
+braise, et tu seras l&agrave;-dedans comme un pain dans un four.</p>
+
+<p>Rodolphe habitait d&eacute;j&agrave; la peau de l'animal fourr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il le thermom&egrave;tre va &ecirc;tre furieusement vex&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas sortir comme &ccedil;a? dit Marcel &agrave; son ami, apr&egrave;s qu'ils
+eurent achev&eacute; un d&icirc;ner vague, servi dans de la vaisselle, timbr&eacute;e &agrave; cinq
+centimes.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs,
+c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris
+avec l'attitude grave du quadrup&egrave;de dont il habitait le poil. En passant
+devant le thermom&egrave;tre de l'ing&eacute;nieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire
+un pied de nez.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, non sans avoir caus&eacute; une grande frayeur &agrave; son portier,
+le po&euml;te alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un
+papier transparent pour pr&eacute;venir les malices des aquilons; et
+sur-le-champ il se mit &agrave; la besogne. Mais il ne tarda pas &agrave; s'apercevoir
+que si son corps &eacute;tait pr&eacute;serv&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s du froid, ses mains ne
+l'&eacute;taient pas; et il n'avait point &eacute;crit deux vers de son &eacute;pitaphe,
+qu'une ongl&eacute;e f&eacute;roce vint lui mordre les doigts, qui l&acirc;ch&egrave;rent la plume.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les &eacute;l&eacute;ments, dit
+Rodolphe en tombant an&eacute;anti sur sa chaise. C&eacute;sar a pass&eacute; le Rubicon,
+mais il n'aurait point pass&eacute; la B&eacute;r&eacute;sina.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le po&euml;te poussa un cri de joie du fond de sa poitrine
+d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son
+encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une id&eacute;e, renouvel&eacute;e
+de Chatterton.</p>
+
+<p>Rodolphe tira de dessous son lit un amas consid&eacute;rable de papiers, parmi
+lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits &eacute;normes de son fameux
+drame du <i>Vengeur</i>. Ce drame, auquel il avait travaill&eacute; deux ans, avait
+&eacute;t&eacute; fait, d&eacute;fait, refait tant de fois, que les copies r&eacute;unies formaient
+un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de c&ocirc;t&eacute; le manuscrit le plus
+r&eacute;cent et tra&icirc;na les autres devant la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais bien s&ucirc;r que j'en trouverais le placement, s'&eacute;cria-t-il...
+avec de la patience! Voil&agrave; certainement un joli cotret de prose. Ah! Si
+j'avais pu pr&eacute;voir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et
+aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas
+tout pr&eacute;voir. Et il alluma dans sa chemin&eacute;e quelques feuilles du
+manuscrit, &agrave; la flamme desquels il se d&eacute;gourdit les mains. Au bout de
+cinq minutes, le premier acte du <i>Vengeur</i> &eacute;tait <i>jou&eacute;</i> et Rodolphe
+avait &eacute;crit trois vers de son &eacute;pitaphe.</p>
+
+<p>Rien au monde ne saurait peindre l'&eacute;tonnement des quatre vents
+cardinaux en apercevant du feu dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa &agrave; rebrousser
+le poil de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, &ccedil;a
+ferait fumer la chemin&eacute;e. Mais comme ils allaient commencer &agrave; tarabuster
+le pauvre Rodolphe, le vent du sud aper&ccedil;ut M. Arago &agrave; une fen&ecirc;tre de
+l'Observatoire, o&ugrave; le savant faisait du doigt une menace au quatuor
+d'aquilons.</p>
+
+<p>Aussi le vent du sud cria &agrave; ses fr&egrave;res: &laquo;Sauvons-nous bien vite,
+l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en
+contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentr&eacute;s &agrave;
+minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, le deuxi&egrave;me acte du <i>Vengeur</i> br&ucirc;lait avec le plus
+grand succ&egrave;s. Et Rodolphe avait &eacute;crit dix vers. Mais il ne put en &eacute;crire
+que deux pendant la dur&eacute;e du troisi&egrave;me acte.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais toujours pens&eacute; que cet acte-l&agrave; &eacute;tait trop court, murmura
+Rodolphe, mais il n'y a qu'&agrave; la repr&eacute;sentation qu'on s'aper&ccedil;oive d'un
+d&eacute;faut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a
+vingt-trois sc&egrave;nes, dont la sc&egrave;ne du tr&ocirc;ne, qui devait &ecirc;tre celui de ma
+gloire... La derni&egrave;re tirade de la sc&egrave;ne du tr&ocirc;ne s'envolait en
+flamm&egrave;ches comme Rodolphe avait encore un sixain &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Passons au quatri&egrave;me acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera
+bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au d&eacute;no&ucirc;ment, qui ne
+fit que flamber et s'&eacute;teindre. Au m&ecirc;me moment, Rodolphe encadrait dans
+un magnifique &eacute;lan de lyrisme les derni&egrave;res paroles du d&eacute;funt en
+l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde
+repr&eacute;sentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres
+manuscrits.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le lendemain, &agrave; huit heures du soir, Mademoiselle Ang&egrave;le faisait son
+entr&eacute;e au bal, ayant &agrave; la main un superbe bouquet de violettes blanches,
+au milieu desquelles s'&eacute;panouissaient deux roses, blanches aussi. Toute
+la nuit, ce bouquet valut &agrave; la jeune fille des compliments des femmes,
+et des madrigaux des hommes. Aussi Ang&egrave;le sut-elle un peu gr&eacute; &agrave; son
+cousin qui lui avait procur&eacute; toutes ces petites satisfactions
+d'amour-propre, et elle aurait peut-&ecirc;tre pens&eacute; &agrave; lui davantage sans les
+galantes pers&eacute;cutions d'un parent de la mari&eacute;e qui avait dans&eacute; plusieurs
+fois avec elle. C'&eacute;tait un jeune homme blond, et porteur d'une de ces
+superbes paires de moustaches relev&eacute;es en crocs, qui sont les hame&ccedil;ons
+o&ugrave; s'accrochent les c&oelig;urs novices. Le jeune homme avait d&eacute;j&agrave; demand&eacute; &agrave;
+Ang&egrave;le qu'elle lui donn&acirc;t les deux roses blanches qui restaient de son
+bouquet, effeuill&eacute; par tout le monde... mais Ang&egrave;le avait refus&eacute;, pour
+oublier &agrave; la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, o&ugrave; le jeune
+homme blond courut les prendre.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment-l&agrave; il y avait quatorze degr&eacute;s de froid dans le belv&eacute;d&egrave;re de
+Rodolphe, qui, appuy&eacute; &agrave; sa fen&ecirc;tre, regardait du c&ocirc;t&eacute; de la barri&egrave;re du
+Maine les lumi&egrave;res de la salle de bal o&ugrave; dansait sa cousine Ang&egrave;le, qui
+ne pouvait pas le souffrir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><i>LE CAP DES TEMP&Ecirc;TES</i></h3>
+
+
+<p>Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des &eacute;poques
+terribles: le 1<sup>er</sup> et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait
+voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les
+appelait <i>le Cap des Temp&ecirc;tes</i>. Ce jour-l&agrave;, ce n'est point l'aurore qui
+ouvre les portes de l'orient, ce sont des cr&eacute;anciers, des propri&eacute;taires,
+des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-l&agrave; commence par
+une pluie de m&eacute;moires, de quittances, de billets, et se termine par une
+gr&ecirc;le de prot&ecirc;ts, <i>Dies irae</i>!</p>
+
+<p>Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et
+r&ecirc;vait qu'un de ses oncles lui l&eacute;guait par testament toute une province
+du P&eacute;rou, les P&eacute;ruviennes avec.</p>
+
+<p>Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef
+tournant dans la serrure vint interrompre l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptueux au
+moment le plus reluisant de son r&ecirc;ve dor&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore
+ensommeill&eacute;s, et il regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Il aper&ccedil;ut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui
+venait d'entrer, et quel homme?</p>
+
+<p>Cet &eacute;tranger matinal avait un chapeau &agrave; trois cornes, sur le dos une
+sacoche, et &agrave; la main un grand portefeuille; il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit &agrave;
+la fran&ccedil;aise, couleur gris de lin, et paraissant fort essouffl&eacute; d'avoir
+gravi les cinq &eacute;tages. Ses mani&egrave;res &eacute;taient tr&egrave;s-affables, et sa
+d&eacute;marche sonore comme pourrait &ecirc;tre celle d'un comptoir de changeur qui
+entrerait en locomotion.</p>
+
+<p>Rodolphe fut un instant effray&eacute;, et, vu le chapeau &agrave; trois cornes et
+l'habit, il pensa voir un sergent de ville.</p>
+
+<p>Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son
+erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un &agrave;-compte sur mon h&eacute;ritage, cet
+homme vient des &icirc;les... Mais alors pourquoi n'est-il pas n&egrave;gre? Et
+faisant un signe &agrave; l'homme, il lui dit en d&eacute;signant la sacoche:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est. Mettez &ccedil;a l&agrave;. Merci.</p>
+
+<p>L'homme &eacute;tait un gar&ccedil;on de la Banque de France. &Agrave; l'invitation de
+Rodolphe, il r&eacute;pondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit
+papier hi&eacute;roglyph&eacute; de signes et de chiffres multicolores.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez un re&ccedil;u? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et
+l'encre. L&agrave;, sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je viens recevoir, r&eacute;pondit le gar&ccedil;on de recette, un effet de
+cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon
+tailleur... H&eacute;las! ajouta-t-il avec m&eacute;lancolie en portant
+alternativement les yeux sur une redingote jet&eacute;e sur son lit et sur le
+billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est
+aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mang&eacute;
+de fraises!</p>
+
+<p>Et le gar&ccedil;on de recette, ennuy&eacute; de ses lenteurs, sortit en disant &agrave;
+Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez jusqu'&agrave; quatre heures pour payer.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'heure pour les honn&ecirc;tes gens, r&eacute;pondit Rodolphe.
+L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en
+tricorne, il remporte son sac.</p>
+
+<p>Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin
+de son h&eacute;ritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli
+dans un songe, o&ugrave; le directeur du th&eacute;&acirc;tre-fran&ccedil;ais venait, chapeau bas,
+lui demander un drame pour son th&eacute;&acirc;tre, et Rodolphe, qui connaissait les
+usages, demandait des primes. Mais au moment m&ecirc;me o&ugrave; le directeur
+paraissait vouloir s'ex&eacute;cuter, le dormeur fut de nouveau &eacute;veill&eacute; &agrave; demi
+par l'entr&eacute;e d'un nouveau personnage, autre cr&eacute;ature du 15 avril.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M. Beno&icirc;t, le mal nomm&eacute;, ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel garni o&ugrave; logeait
+Rodolphe: M. Beno&icirc;t &eacute;tait &agrave; la fois le propri&eacute;taire, le bottier et
+l'usurier de ses locataires; ce matin-l&agrave;, M. Beno&icirc;t exhalait une
+affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance &eacute;chue. Il avait &agrave;
+la main un sac vide.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des <i>Fran&ccedil;ais</i>...
+il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Beno&icirc;t en s'approchant du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Beno&icirc;t... bonjour. Quel &eacute;v&eacute;nement me procure l'avantage de
+votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que
+j'ach&egrave;te un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais
+jamais song&eacute; sans vous, Monsieur Beno&icirc;t. Combien je vous dois de
+reconnaissance!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Beno&icirc;t, et il
+se fait temps de r&eacute;gler ce petit compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas absolument press&eacute;... il ne faut pas vous g&ecirc;ner,
+Monsieur Beno&icirc;t. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra
+grand...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le propri&eacute;taire, vous m'avez d&eacute;j&agrave; remis plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, r&eacute;glons, r&eacute;glons, Monsieur Beno&icirc;t, cela m'est absolument
+indiff&eacute;rent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous
+mortels... R&eacute;glons.</p>
+
+<p>Un aimable sourire illumina les rides du propri&eacute;taire; et il n'y eut pas
+jusqu'&agrave; son sac vide qui ne se gonfl&acirc;t d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, nous avons trois mois de loyer &agrave; vingt-cinq francs; ci,
+soixante-quinze francs.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf erreur, dit Rodolphe. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Plus, trois paires de bottes &agrave; vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, Monsieur Beno&icirc;t, ne confondons pas; je n'ai
+plus affaire au propri&eacute;taire, mais au bottier... je veux un compte &agrave;
+part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit M. Beno&icirc;t, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin
+un acquit au bas de ses m&eacute;moires. Voici une note particuli&egrave;re pour la
+chaussure. Trois paires de bottes &agrave; vingt francs; ci, soixante francs.</p>
+
+<p>Rodolphe jeta un regard de piti&eacute; sur une paire de bottes fourbues.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Pensa-t-il, elles auraient servi au <i>Juif Errant</i> qu'elles ne
+seraient point pires. C'est pourtant en courant apr&egrave;s Marie qu'elles se
+sont us&eacute;es ainsi... Continuez, Monsieur Beno&icirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent pr&ecirc;t&eacute;,
+vingt-sept francs.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-l&agrave;, Monsieur Beno&icirc;t. Nous sommes convenus que chaque saint
+aurait sa niche. C'est &agrave; titre d'ami que vous m'avez pr&ecirc;t&eacute; de l'argent.
+Or donc, s'il vous pla&icirc;t, quittons le domaine de la chaussure, et
+entrons dans les domaines de la confiance et de l'amiti&eacute;, qui exigent un
+compte &agrave; part. &Agrave; combien se monte votre amiti&eacute; pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-sept francs.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-sept francs. Vous avez un ami &agrave; bon march&eacute;, Monsieur Beno&icirc;t.
+Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout
+cela fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cent soixante-deux francs, dit M. Beno&icirc;t en pr&eacute;sentant les trois
+notes.</p>
+
+<p>&mdash;Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire.
+Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Beno&icirc;t, maintenant
+que le compte est r&eacute;gl&eacute;, nous pouvons &ecirc;tre tranquilles tous les deux,
+nous savons &agrave; quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai
+votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amiti&eacute; que
+vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait
+n&eacute;cessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau d&eacute;lai. Cependant, si le
+propri&eacute;taire et le bottier &eacute;taient par trop press&eacute;s, je prierai l'ami de
+leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Beno&icirc;t; mais
+toutes les fois que je songe &agrave; votre triple caract&egrave;re de propri&eacute;taire,
+de bottier et d'ami, je suis tent&eacute; de croire &agrave; la Sainte-Trinit&eacute;.</p>
+
+<p>En &eacute;coutant Rodolphe, le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel &eacute;tait devenu &agrave; la fois rouge,
+vert, jaune et blanc; et, &agrave; chaque nouvelle raillerie de son locataire,
+cet arc-en-ciel de la col&egrave;re allait se fon&ccedil;ant de plus en plus sur son
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu
+assez longtemps. Je vous donne cong&eacute;, et si ce soir vous ne m'avez pas
+donn&eacute; d'argent... je verrai ce que j'aurai &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit
+Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais
+pas... Un vendredi, &ccedil;a porte malheur.</p>
+
+<p>La col&egrave;re de M. Beno&icirc;t tournait &agrave; l'ouragan; et si le mobilier ne lui
+e&ucirc;t pas appartenu, il aurait sans doute fractur&eacute; les membres de quelque
+fauteuil.</p>
+
+<p>Cependant il sortit en prof&eacute;rant des menaces.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel m&eacute;tier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul.
+J'aimerais mieux dompter des lions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant &agrave; la
+h&acirc;te, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alli&eacute;s va se continuer.
+Il faut fuir, il faut m&ecirc;me d&eacute;jeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard.
+Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent
+francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Beno&icirc;t qui venait de
+subir de nouveaux &eacute;checs chez ses autres locataires, ainsi que
+l'attestait son sac vide, un objet d'art.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vient me demander, vous direz que je suis &agrave; la campagne...
+dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure
+plus ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai la v&eacute;rit&eacute;, murmura M. Beno&icirc;t, en donnant &agrave; ses paroles une
+accentuation tr&egrave;s-significative.</p>
+
+<p>Schaunard demeurait &agrave; Montmartre. C'&eacute;tait tout Paris &agrave; traverser. Cette
+p&eacute;r&eacute;grination &eacute;tait des plus dangereuses pour Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pav&eacute;es de cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>Pourtant il ne prit point les boulevards ext&eacute;rieurs comme il en avait
+envie. Une esp&eacute;rance fantastique l'encouragea, au contraire, &agrave; suivre
+l'itin&eacute;raire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un
+jour o&ugrave; les millions se promenaient en public sur le dos des gar&ccedil;ons de
+recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs,
+abandonn&eacute; sur le chemin, attend&icirc;t son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe
+marchait-il doucement, les yeux &agrave; terre. Mais il ne trouva que deux
+&eacute;pingles.</p>
+
+<p>Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! C'est toi, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je viens te demander &agrave; d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma ma&icirc;tresse vient de venir, et il y a
+quinze jours que je ne l'ai vue; si tu &eacute;tais arriv&eacute; seulement dix
+minutes plus t&ocirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'as pas une centaine de francs &agrave; me pr&ecirc;ter? reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Toi aussi, r&eacute;pondit Schaunard qui &eacute;tait au comble de
+l'&eacute;tonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te m&ecirc;les &agrave; mes
+ennemis!</p>
+
+<p>&mdash;Je te le rendrai lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; la trinit&eacute;. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je
+ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, la journ&eacute;e n'est
+pas achev&eacute;e. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se l&egrave;ve
+jamais avant midi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne aupr&egrave;s des petits
+oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.</p>
+
+<p>Marcel demeurait alors rue de Br&eacute;da. Rodolphe le trouva tr&egrave;s-triste en
+contemplation devant son grand tableau qui devait repr&eacute;senter le
+<i>Passage de la mer Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! fit le peintre en proc&eacute;dant par all&eacute;gorie, voil&agrave; quinze jours
+que je suis dans la Semaine Sainte.</p>
+
+<p>Pour Rodolphe, cette r&eacute;ponse &eacute;tait transparente comme de l'eau de roche.</p>
+
+<p>&mdash;Harengs sal&eacute;s et radis noirs! Tr&egrave;s-bien. Je me souviens.</p>
+
+<p>En effet, Rodolphe avait la m&eacute;moire encore sal&eacute;e des souvenirs d'un
+temps o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duit &agrave; la consommation exclusive de ce poisson.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me
+venir demander cette somme mythologique &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; l'on est
+toujours sous l'&eacute;quateur de la n&eacute;cessit&eacute;! Tu as pris du hatchich...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.</p>
+
+<p>Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.</p>
+
+<p>De midi &agrave; quatre heures, Rodolphe mit tour &agrave; tour le cap sur toutes les
+maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit
+environ huit lieues, mais sans aucun succ&egrave;s. L'influence du 15 avril se
+faisait partout sentir avec une &eacute;gale rigueur; cependant on approchait
+de l'heure du d&icirc;ner. Mais il ne paraissait gu&egrave;re que le d&icirc;ner approch&acirc;t
+avec l'heure, et il sembla &agrave; Rodolphe qu'il &eacute;tait sur le radeau de la
+<i>M&eacute;duse</i>.</p>
+
+<p>Comme il traversait le pont neuf, il eut tout &agrave; coup une id&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15
+avril... mais j'ai une invitation &agrave; d&icirc;ner pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprim&eacute; ainsi con&ccedil;u:</p>
+<p><br /></p>
+
+<table summary="billet" style="border: solid 1pt black;">
+<tr><td align='center'><span class="smcap">barri&egrave;re de la villette.</span></td></tr>
+<tr><td align='center'>AU GRAND VAINQUEUR.</td></tr>
+<tr><td align='center'>Salon de 300 couverts.</td></tr>
+<tr><td align='center'><span class="smcap">banquet anniversaire</span></td></tr>
+<tr><td align='center'>EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE</td></tr>
+<tr><td align='center'><span class="smcap">du</span></td></tr>
+<tr><td align='center'>MESSIE HUMANITAIRE</td></tr>
+<tr><td align='center'><i>le 15 avril 184...</i></td></tr>
+<tr><td align='center'>Bon pour une personne.</td></tr>
+<tr><td align='center'>N.-B.&mdash;On n'a droit qu'&agrave; une demi-bouteille de vin.</td></tr>
+</table>
+<p><br /></p>
+
+<p>&mdash;Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit
+Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une
+v&eacute;locit&eacute; d'oiseau il d&eacute;vora la distance qui le s&eacute;parait de la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand il arriva dans les salons du <i>Grand-Vainqueur</i>, la foule &eacute;tait
+immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents
+personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de d&eacute;roulait &agrave; la vue
+de Rodolphe.</p>
+
+<p>On commen&ccedil;a enfin &agrave; servir le potage.</p>
+
+<p>Comme les convives portaient leur cuiller &agrave; leur bouche, cinq ou six
+personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption
+dans la salle, un commissaire &agrave; leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure, le
+banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalit&eacute; qui
+vient de renverser mon potage!</p>
+
+<p>Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze
+heures du soir.</p>
+
+<p>M. Beno&icirc;t l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! C'est vous, dit le propri&eacute;taire. Avez-vous song&eacute; &agrave; ce que je vous
+ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin,
+r&eacute;pondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il
+ne trouva rien.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, dit M. Beno&icirc;t, j'en suis bien f&acirc;ch&eacute;, mais j'ai lou&eacute;
+votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut
+voir ailleurs.</p>
+
+<p>Rodolphe avait l'&acirc;me grande, et une nuit &agrave; la belle &eacute;toile ne
+l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher
+dans une loge d'avant-sc&egrave;ne &agrave; l'Od&eacute;on, ainsi que cela lui &eacute;tait arriv&eacute;
+d&eacute;j&agrave;. Seulement, il r&eacute;clama <i>ses affaires</i> &agrave; M. Beno&icirc;t, lesquelles
+affaires consistaient en une liasse de papiers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit le propri&eacute;taire: je n'ai pas le droit de vous retenir
+ces choses-l&agrave;, elles sont rest&eacute;es dans le secr&eacute;taire. Montez avec moi;
+si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couch&eacute;e, nous pourrons
+entrer.</p>
+
+<p>La chambre avait &eacute;t&eacute; lou&eacute;e dans la journ&eacute;e &agrave; une jeune fille qui
+s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commenc&eacute; un duo de
+tendresse.</p>
+
+<p>Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas &agrave; l'oreille de
+Mimi, et lui serra doucement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui
+venait d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>Mademoiselle Mimi alla droit &agrave; M. Beno&icirc;t, qui attendait dans un coin de
+la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle en d&eacute;signant Rodolphe... monsieur est la
+personne que j'attendais ce soir... ma porte est d&eacute;fendue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. Beno&icirc;t avec une grimace. C'est bien!</p>
+
+<p>Pendant que Mademoiselle Mimi pr&eacute;parait &agrave; la h&acirc;te un souper improvis&eacute;,
+minuit sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Rodolphe en lui-m&ecirc;me, le 15 avril est pass&eacute;, j'ai enfin doubl&eacute;
+mon cap des temp&ecirc;tes. Ch&egrave;re Mimi, fit le jeune homme en attirant la
+belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou &agrave; l'endroit de la
+nuque, il ne vous aurait pas &eacute;t&eacute; possible de me laisser mettre &agrave; la
+porte. Vous avez la bosse de l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><i>UN CAF&Eacute; DE LA BOH&Egrave;ME</i></h3>
+
+
+<p>Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de
+lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Boh&egrave;me en la
+vingt-quatri&egrave;me ann&eacute;e de son &acirc;ge.</p>
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand
+peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand po&euml;te,
+comme ils s'appelaient entre eux, fr&eacute;quentaient r&eacute;guli&egrave;rement le caf&eacute;
+<i>Momus</i>, o&ugrave; on les avait surnomm&eacute;s les <i>quatre mousquetaires</i>, &agrave; cause
+qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en
+allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient
+pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du
+conservatoire.</p>
+
+<p>Ils avaient choisi pour se r&eacute;unir une salle o&ugrave; quarante personnes
+eussent &eacute;t&eacute; &agrave; l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils
+avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitu&eacute;s ordinaires.</p>
+
+<p>Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait,
+d&egrave;s son entr&eacute;e, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps,
+se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes
+inou&iuml;s sur l'art, le sentiment de l'&eacute;conomie politique faisaient tourner
+la cr&egrave;me. Les conversations des quatre compagnons &eacute;taient de telle
+nature que le gar&ccedil;on qui les servait &eacute;tait devenu idiot &agrave; la fleur de
+l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Cependant les choses arriv&egrave;rent &agrave; un tel point d'arbitraire, que le
+ma&icirc;tre du caf&eacute; perdit enfin patience, et il monta un soir faire
+gravement l'expos&eacute; de ses griefs:</p>
+
+<p>1&ordm; M. Rodolphe venait d&egrave;s le matin d&eacute;jeuner, et emportait dans <i>sa</i>
+salle tous les journaux de l'&eacute;tablissement; il poussait m&ecirc;me l'exigence
+jusqu'&agrave; se f&acirc;cher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait
+que les autres habitu&eacute;s, priv&eacute;s des organes de l'opinion, demeuraient
+jusqu'au d&icirc;ner ignorants comme des carpes en mati&egrave;re politique. La
+soci&eacute;t&eacute; Bosquet savait &agrave; peine les noms des membres du dernier cabinet.</p>
+
+<p>M. Rodolphe avait m&ecirc;me oblig&eacute; le caf&eacute; &agrave; s'abonner au <i>Castor</i>, dont il
+&eacute;tait r&eacute;dacteur en chef. Le ma&icirc;tre de l'&eacute;tablissement s'y &eacute;tait d'abord
+refus&eacute;; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les
+quarts d'heure le gar&ccedil;on, et criaient &agrave; haute voix: <i>le Castor</i>!
+apportez-nous <i>le Castor</i>! quelques autres abonn&eacute;s, dont la curiosit&eacute;
+&eacute;tait excit&eacute;e par ces demandes acharn&eacute;es, demand&egrave;rent aussi <i>le Castor</i>.
+On prit donc un abonnement au <i>Castor</i>, journal de la chapellerie, qui
+paraissait tous les mois, orn&eacute; d'une vignette et d'un article de
+philosophie en <i>vari&eacute;t&eacute;s</i>, par Gustave Colline.</p>
+
+<p>2&ordm; Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se d&eacute;lassaient des travaux de
+l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'&agrave;
+minuit; et comme l'&eacute;tablissement ne poss&eacute;dait qu'une seule table de
+trictrac, les autres personnes se trouvaient l&eacute;s&eacute;es dans leur passion
+pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on
+venait le leur demander, se bornaient &agrave; r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; Bosquet se trouvait donc r&eacute;duite &agrave; se raconter ses premi&egrave;res
+amours ou &agrave; jouer au piquet.</p>
+
+<p>3&ordm; M. Marcel, oubliant qu'un caf&eacute; est un lieu public, s'est permis d'y
+transporter son chevalet, sa bo&icirc;te &agrave; peindre et tous les instruments de
+son art. Il pousse m&ecirc;me l'inconvenance jusqu'&agrave; appeler des mod&egrave;les de
+sexes divers.</p>
+
+<p>Ce qui peut affliger les m&oelig;urs de la soci&eacute;t&eacute; Bosquet.</p>
+
+<p>4&ordm; suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son
+piano dans le caf&eacute;, et n'a pas craint d'y faire chanter en ch&oelig;ur un
+motif tir&eacute; de sa symphonie: <i>l'Influence du bleu dans les arts</i>. M.
+Schaunard a &eacute;t&eacute; plus loin, il a gliss&eacute; dans la lanterne qui sert
+d'enseigne au caf&eacute; un transparent sur lequel on lit:</p>
+
+<p class="center">
+COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,<br />
+
+&Agrave; L'USAGE DES DEUX SEXES.<br />
+
+<i>S'adresser au comptoir</i>.<br />
+</p>
+
+<p>Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombr&eacute; de personnes
+d'une mise n&eacute;glig&eacute;e, qui viennent s'informer <i>par o&ugrave; qu'on passe</i>.</p>
+
+<p>En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous &agrave; une dame qui s'appelle
+Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, et qui a toujours oubli&eacute; son bonnet.</p>
+
+<p>Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il d&eacute;clar&eacute; qu'il ne mettrait plus les
+pieds dans un &eacute;tablissement o&ugrave; l'on outrageait ainsi la nature.</p>
+
+<p>5&ordm; non contents de ne faire qu'une consommation tr&egrave;s-mod&eacute;r&eacute;e, ces
+messieurs ont essay&eacute; de la mod&eacute;rer davantage. Sous pr&eacute;texte qu'ils ont
+surpris le moka de l'&eacute;tablissement en adult&egrave;re avec de la chicor&eacute;e, ils
+ont apport&eacute; un filtre &agrave; esprit-de-vin, et r&eacute;digent eux-m&ecirc;mes leur caf&eacute;,
+qu'ils &eacute;dulcorent avec du sucre acquis au dehors &agrave; bas prix, ce qui est
+une insulte faite au laboratoire.</p>
+
+<p>6&ordm; corrompu par les discours de ces messieurs, le gar&ccedil;on <i>Bergami</i>
+(ainsi nomm&eacute; &agrave; cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et
+bravant toute retenue, s'est permis d'adresser &agrave; la dame de comptoir une
+pi&egrave;ce de vers dans laquelle il l'excite &agrave; l'oubli de ses devoirs de m&egrave;re
+et d'&eacute;pouse; au d&eacute;sordre de son style on a reconnu que cette lettre
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;crite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa
+litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, et malgr&eacute; le regret qu'il &eacute;prouve, le directeur de
+l'&eacute;tablissement se voit dans la n&eacute;cessit&eacute; de prier la soci&eacute;t&eacute; Colline de
+choisir un autre endroit pour y &eacute;tablir ses conf&eacute;rences
+r&eacute;volutionnaires.</p>
+
+<p>Gustave Colline, qui &eacute;tait le Cic&eacute;ron de la bande, prit la parole, et,
+<i>&agrave; priori</i>, prouva au ma&icirc;tre du caf&eacute; que ses dol&eacute;ances &eacute;taient ridicules
+et mal fond&eacute;es; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son
+&eacute;tablissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son d&eacute;part et
+celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, &eacute;lev&eacute;e par leur
+pr&eacute;sence &agrave; la hauteur de caf&eacute; artistique et litt&eacute;raire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le ma&icirc;tre du caf&eacute;, vous et ceux qui viennent vous voir, vous
+consommez si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Cette sobri&eacute;t&eacute; dont vous vous plaignez est un argument en faveur de
+nos m&oelig;urs, r&eacute;pliqua Colline.</p>
+
+<p>Au reste, il ne tient qu'&agrave; vous que nous fassions une d&eacute;pense plus
+consid&eacute;rable; il suffira de nous ouvrir un compte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous fournirons le registre, dit Marcel.</p>
+
+<p>Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques
+&eacute;claircissements &agrave; propos de la lettre incendiaire que Bergami avait
+adress&eacute;e &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>Rodolphe, accus&eacute; d'avoir servi de secr&eacute;taire &agrave; cette passion illicite,
+s'innocenta avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame &eacute;tait une s&ucirc;re barri&egrave;re
+qui...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e &agrave;
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Bref, Colline acheva de l'enferrer compl&eacute;tement dans les replits de son
+&eacute;loquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre
+amis ne feraient plus leur caf&eacute; eux-m&ecirc;mes, que l'&eacute;tablissement recevrait
+d&eacute;sormais <i>le Castor</i> gratis, que Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, mettrait un
+bonnet; que le trictrac serait abandonn&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; Bosquet, tous les
+dimanches de midi &agrave; deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de
+nouveaux cr&eacute;dits.</p>
+
+<p>Tout alla bien pendant quelques jours.</p>
+
+<p>La veille de no&euml;l, les quatre amis arriv&egrave;rent au caf&eacute; accompagn&eacute;s de
+leurs &eacute;pouses.</p>
+
+<p>Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle ma&icirc;tresse de
+Rodolphe, une adorable cr&eacute;ature dont la voix bruyante avait l'&eacute;clat des
+cymbales, et Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, l'idole de Schaunard. Ce soir-l&agrave;,
+Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, avait un bonnet. Quant &agrave; Madame Colline, qu'on ne
+voyait jamais, elle &eacute;tait comme toujours rest&eacute;e chez elle, occup&eacute;e &agrave;
+mettre des virgules aux manuscrits de son &eacute;poux. Apr&egrave;s le caf&eacute; qui fut,
+par extraordinaire, escort&eacute; d'un bataillon de petits verres, on demande
+du punch. Peu habitu&eacute; &agrave; ces grandes mani&egrave;res, le gar&ccedil;on se fit r&eacute;p&eacute;ter
+deux fois l'ordre. Ph&eacute;mie, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; au caf&eacute;, paraissait
+extasi&eacute;e et ravie de boire dans des verres &agrave; patte. Marcel disputait
+Musette &agrave; propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et
+Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur m&eacute;nage, avaient ensemble
+une causerie muette altern&eacute;e d'&eacute;tranges sonorit&eacute;s. Quant &agrave; Colline, il
+allait de femme en femme &eacute;grener avec une bouche en c&oelig;ur toutes les
+galantes verroteries de style ramass&eacute;es dans la collection de
+l'<i>Almanach des Muses</i>.</p>
+
+<p>Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux
+ris, un personnage &eacute;tranger, assis au fond de la salle &agrave; une table
+isol&eacute;e, observait le spectacle anim&eacute; qui se passait devant lui avec des
+yeux dont le regard &eacute;tait &eacute;trange.</p>
+
+<p>Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'&eacute;tait de
+tous les consommateurs le seul qui avait pu r&eacute;sister au vacarme
+effroyable que faisaient les boh&eacute;miens. Les scies les plus farouches
+l'avaient trouv&eacute; in&eacute;branlable, il restait l&agrave; toute la soir&eacute;e, fumant sa
+pipe avec une r&eacute;gularit&eacute; math&eacute;matique, les yeux fixes comme s'il gardait
+un tr&eacute;sor, et l'oreille ouverte &agrave; tout ce qui se disait autour de lui.
+Au demeurant, il paraissait doux et fortun&eacute;, car il poss&eacute;dait une montre
+retenue en esclavage dans sa poche par une cha&icirc;ne d'or. Et un jour que
+Marcel s'&eacute;tait rencontr&eacute; avec lui au comptoir, il l'avait surpris
+changeant un louis pour payer sa consommation. D&egrave;s ce moment, les quatre
+amis le d&eacute;sign&egrave;rent sous le nom du <i>capitaliste</i>.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que
+les vers &eacute;taient vides.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le r&eacute;veillon; nous sommes
+tous bons chr&eacute;tiens, il faut faire un extra.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le gar&ccedil;on. Colline agita la
+sonnette avec fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un
+arc et dit en montrant les femmes:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; ces dames qu'il appartient de r&eacute;gler l'ordre et la marche des
+rafra&icirc;chissements.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du
+champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin,
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, j'aime &ccedil;a, &ccedil;a fait du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Mimi en c&acirc;linant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du
+<i>beaune</i>, dans un petit panier.</p>
+
+<p>&mdash;Perds-tu la t&ecirc;te? fit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux la perdre, r&eacute;pondit Mimi, sur qui le beaune exer&ccedil;ait une
+influence particuli&egrave;re. Son amant fut foudroy&eacute; par ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, en se faisant rebondir sur l'&eacute;lastique
+divan, je voudrais bien du <i>parfait amour</i>. C'est bon pour l'estomac.</p>
+
+<p>Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent
+tressaillir Ph&eacute;mie sur sa base.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de
+d&eacute;pense, une fois par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas
+assez. Il faut le plonger dans l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Colline, livrons-nous &agrave; un festin splendide: d'ailleurs nous
+devons &agrave; ces dames l'ob&eacute;issance la plus passive, l'amour vit de
+d&eacute;vouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la
+jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons!
+Gar&ccedil;on! Gar&ccedil;on! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une
+agitation fi&egrave;vreuse.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on arriva rapide comme les aquilons.</p>
+
+<p>Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs
+diverses, sa physionomie ex&eacute;cuta toutes les gammes de la surprise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des radis, fit Ph&eacute;mie, avec un peu de viande autour...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a nous irait assez, reprirent les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Gar&ccedil;on! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on &eacute;tait devenu tricolore &agrave; force de surprise.</p>
+
+<p>Il descendit lentement au comptoir, et fit part au ma&icirc;tre du caf&eacute; des
+choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.</p>
+
+<p>Le cafetier crut que c'&eacute;tait une plaisanterie, mais &agrave; un nouvel appel
+de la sonnette, il monta lui-m&ecirc;me et s'adressa &agrave; Colline, pour qui il
+avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on d&eacute;sirait c&eacute;l&eacute;brer
+chez lui la solennit&eacute; du r&eacute;veillon, et qu'il voul&ucirc;t bien faire servir ce
+qu'on lui avait demand&eacute;.</p>
+
+<p>Le cafetier ne r&eacute;pondit rien, il s'en alla &agrave; reculons en faisant des
+n&oelig;uds &agrave; sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa
+femme, et, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;ducation lib&eacute;rale qu'elle avait re&ccedil;ue &agrave;
+Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les
+belles-lettres, engagea son &eacute;poux &agrave; faire servir le souper.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois
+par hasard. Et il donna ordre au gar&ccedil;on de monter en haut tout ce qu'on
+lui demandait. Puis il s'ab&icirc;ma dans une partie de piquet avec un vieil
+abonn&eacute;. Fatale imprudence!</p>
+
+<p>Depuis dix heures jusqu'&agrave; minuit le gar&ccedil;on ne fit que monter et
+descendre les escaliers. &Agrave; chaque instant on lui demandait des
+suppl&eacute;ments. Musette se faisait servir &agrave; l'anglaise et changeait de
+couvert &agrave; chaque bouch&eacute;e; Mimi buvait de tous les vins dans tous les
+verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inalt&eacute;rable; Colline
+ex&eacute;cutait des feux crois&eacute;s avec ses yeux, et, tout en coupant sa
+serviette avec ses dents, pin&ccedil;ait le pied de la table, qu'il prenait
+pour le genoux de Ph&eacute;mie. Quant &agrave; Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient
+point les &eacute;triers du sang-froid, et voyaient, non sans inqui&eacute;tude,
+arriver l'heure du d&eacute;no&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Le personnage &eacute;tranger consid&eacute;rait cette sc&egrave;ne avec une curiosit&eacute; grave;
+de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire;
+puis on entendait un bruit pareil &agrave; celui d'une fen&ecirc;tre qui grince en se
+fermant. C'&eacute;tait l'&eacute;tranger qui riait en dedans.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle
+atteignait des hauteurs exag&eacute;r&eacute;es, 25 fr 75 c.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira
+parlementer avec le cafetier. &Ccedil;a va &ecirc;tre grave.</p>
+
+<p>On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros d&eacute;.</p>
+
+<p>Le sort d&eacute;signa malheureusement Schaunard comme pl&eacute;nipotentiaire.
+Schaunard &eacute;tait excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva
+justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil
+habitu&eacute;. Fl&eacute;chissant sous la honte de trois capotes, Momus &eacute;tait d'une
+humeur massacrante, et, aux premi&egrave;res ouvertures de Schaunard, il entra
+dans une violente col&egrave;re. Schaunard &eacute;tait bon musicien, mais il avait un
+caract&egrave;re d&eacute;plorable. Il r&eacute;pondit par des insolences &agrave; double d&eacute;tente.
+La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on e&ucirc;t
+&agrave; le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir
+avec son &eacute;loquence mod&eacute;r&eacute;e, mais en apercevant une serviette avec
+laquelle Colline avait fait de la charpie, la col&egrave;re du cafetier
+redoubla, et, pour se garantir, il osa m&ecirc;me porter une main profane sur
+le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.</p>
+
+<p>Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les boh&eacute;miens et le ma&icirc;tre
+de l'&eacute;tablissement.</p>
+
+<p>Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.</p>
+
+<p>Le personnage &eacute;tranger se d&eacute;rangeait de son impassibilit&eacute;; peu &agrave; peu il
+s'&eacute;tait lev&eacute;, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une
+personne naturelle; il s'avan&ccedil;a pr&egrave;s du cafetier, le prit &agrave; part et lui
+parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier
+sortit enfin en disant &agrave; l'&eacute;tranger:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement;
+arrangez-vous avec eux.</p>
+
+<p>M. Barbemuche retourna &agrave; sa table pour prendre son chapeau, le mit sur
+sa t&ecirc;te, fit une conversion &agrave; droite, et, en trois pas, arriva pr&egrave;s de
+Rodolphe et de Marcel, &ocirc;ta son chapeau, s'inclina devant les hommes,
+envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la
+parole d'une voix timide:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messieurs, de l'indiscr&eacute;tion que je vais commettre, dit-il. Il
+y a longtemps que je br&ucirc;le du d&eacute;sir de faire votre connaissance, mais je
+n'avais pas trouv&eacute; jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en
+rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se pr&eacute;sente
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Rodolphe et Marcel salu&egrave;rent sans rien dire.</p>
+
+<p>La d&eacute;licatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, monsieur, dit-il avec vivacit&eacute;, vous n'avez pas l'honneur
+de nous conna&icirc;tre, et les convenances s'opposent &agrave; ce que... Auriez-vous
+la bont&eacute; de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis
+de mes amis...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des
+beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer,
+nos go&ucirc;ts sont les m&ecirc;mes, j'ai le plus vif d&eacute;sir d'&ecirc;tre de vos amis, et
+de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propri&eacute;taire de cet
+&eacute;tablissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous &ecirc;tes
+libres de vous retirer... j'ose esp&eacute;rer que vous ne me refuserez pas les
+moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le l&eacute;ger service
+que...</p>
+
+<p>La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Il sp&eacute;cule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter.
+Il a pay&eacute; notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au
+billard, et je lui rendrai des points.</p>
+
+<p>Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais
+ce beau trait lui gagna l'estime de la Boh&egrave;me.</p>
+
+<p>On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, disait Schaunard &agrave; Marcel, nous ne lui devons rien; notre
+dignit&eacute; est sauvegard&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><i>UNE R&Eacute;CEPTION DANS LA BOH&Egrave;ME</i></h3>
+
+
+<p>Le soir o&ugrave; il avait, dans un caf&eacute;, sold&eacute; sur sa cassette particuli&egrave;re la
+note d'un souper consomm&eacute; par les boh&egrave;mes, Carolus s'&eacute;tait arrang&eacute; de
+fa&ccedil;on &agrave; se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait
+aux r&eacute;unions des quatre amis dans l'estaminet o&ugrave; il les avait tir&eacute;s
+d'embarras, Carolus avait sp&eacute;cialement remarqu&eacute; Colline, et &eacute;prouvait
+d&eacute;j&agrave; une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard
+devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour
+&ecirc;tre son introducteur dans le c&eacute;nacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit
+&agrave; Colline d'entrer prendre quelque chose dans un caf&eacute; qui se trouvait
+encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le
+pas en passant devant ledit caf&eacute;, et renfon&ccedil;a soigneusement sur ses yeux
+son feutre hyperphysique.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne voulez-vous pas entrer l&agrave;? dit Barbemuche, en insistant
+avec une politesse de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des raisons, r&eacute;pliqua Colline: il y a dans cet &eacute;tablissement une
+dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne
+pourrais m'emp&ecirc;cher d'avoir avec elle une discussion fort prolong&eacute;e, ce
+que j'essaye d'&eacute;viter en ne passant jamais dans cette rue &agrave; midi, ni aux
+autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, r&eacute;pondit na&iuml;vement
+Colline, j'ai habit&eacute; ce quartier avec Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer
+un instant avec vous. Ne conna&icirc;triez-vous pas dans les alentours un
+endroit o&ugrave; vous pourriez entrer sans &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; par des difficult&eacute;s...
+math&eacute;matiques? ajouta Barbemuche, qui jugea &agrave; propos d'&ecirc;tre &eacute;norm&eacute;ment
+spirituel.</p>
+
+<p>Colline r&ecirc;va un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un petit local o&ugrave; ma situation est plus nette, dit-il.</p>
+
+<p>Et il indiquait un marchand de vin.</p>
+
+<p>Barbemuche fit la grimace et parut h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un lieu convenable? fit-il.</p>
+
+<p>Vu son attitude glaciale et r&eacute;serv&eacute;e, sa parole rare, son sourire
+discret, et vu surtout sa cha&icirc;ne &agrave; breloques et sa montre, Colline
+s'&eacute;tait imagin&eacute; que Barbemuche &eacute;tait employ&eacute; dans une ambassade, et il
+pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; &agrave; cette heure,
+tout le corps diplomatique est couch&eacute;.</p>
+
+<p>Barbemuche se d&eacute;cida &agrave; entrer; mais, au fond de l'&acirc;me, il aurait bien
+voulu avoir un faux nez. Pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, il demanda un cabinet et
+eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitr&eacute;e. Ces
+pr&eacute;cautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch.
+Excit&eacute; un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus
+communicatif; et, apr&egrave;s avoir donn&eacute; quelques d&eacute;tails sur lui-m&ecirc;me, il
+osa articuler l'esp&eacute;rance qu'il avait con&ccedil;ue de faire officiellement
+partie de la soci&eacute;t&eacute; des boh&egrave;mes, et il sollicitait l'appui de Colline
+pour l'aider dans la r&eacute;ussite de ce dessein ambitieux.</p>
+
+<p>Colline r&eacute;pondit que pour son compte il se tenait tout &agrave; la disposition
+de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une
+mani&egrave;re absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de
+disposer de celle de mes camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de
+m'admettre parmi eux?</p>
+
+<p>Colline d&eacute;posa sur la table le verre qu'il se disposait &agrave; porter &agrave; sa
+bouche, et d'un air tr&egrave;s-s&eacute;rieux parla &agrave; peu pr&egrave;s ainsi &agrave; l'audacieux
+Carolus:</p>
+
+<p>&mdash;Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, r&eacute;pondit
+Carolus, qui tenait &agrave; arborer les couleurs de son style.</p>
+
+<p>Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la musique? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai jou&eacute; de la contre-basse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si
+vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans
+blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinqui&egrave;me ex&eacute;cutant dans
+un quatuor; autrement &ccedil;a cesse d'&ecirc;tre quatuor.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a devient un quintette, r&eacute;pondit Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? fit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Quintette.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, de m&ecirc;me que, si &agrave; la trinit&eacute;, ce divin triangle, vous
+ajoutez une autre personne, &ccedil;a ne sera plus la trinit&eacute;, ce sera un
+carr&eacute;, et voil&agrave; une religion f&ecirc;l&eacute;e dans son principe!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commen&ccedil;ait &agrave; tr&eacute;bucher
+parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas
+bien...</p>
+
+<p>&mdash;Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous
+l'astronomie?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu; je suis bachelier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chanson l&agrave;-dessus, fit Colline. &laquo;Bachelier dit Lisette...&raquo;
+Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a
+quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinqui&egrave;me point
+cardinal, toute l'harmonie de la nature serait boulevers&eacute;e. C'est ce
+qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends la conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, la conclusion est le terme du discours, de m&ecirc;me que la mort
+est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh
+bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitu&eacute;s &agrave; vivre
+ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un
+autre, l'harmonie qui r&egrave;gne dans notre concert de m&oelig;urs, d'opinions, de
+go&ucirc;ts et de caract&egrave;res. Nous devons &ecirc;tre un jour les quatre points
+cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et,
+habitu&eacute;s &agrave; cette id&eacute;e, cela nous g&ecirc;nerait de voir un cinqui&egrave;me point
+cardinal...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, quand on est quatre, on peut bien &ecirc;tre cinq, hasarda
+Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais on n'est plus quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pr&eacute;texte est futile.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits
+ruisseaux font les grandes rivi&egrave;res, les petites syllabes font des
+alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans
+la <i>Sagesse des nations</i>; il y en a un exemplaire sur le quai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficult&eacute;s pour
+m'admettre &agrave; l'honneur de leur compagnie intime?</p>
+
+<p>&mdash;Je le <i>crains</i>, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette
+plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit?... demanda Carolus &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher
+monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon
+que vous creusez de pr&eacute;f&eacute;rence?</p>
+
+<p>&mdash;Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes
+mod&egrave;les; je me nourris de leur &eacute;tude. <i>T&eacute;l&eacute;maque</i> m'a le premier inspir&eacute;
+la passion qui me d&eacute;vore.</p>
+
+<p>&mdash;<i>T&eacute;l&eacute;maque</i>, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve &agrave;
+toute heure, je l'ai achet&eacute; cinq sous, parce que c'&eacute;tait une occasion;
+cependant je consentirais &agrave; m'en d&eacute;faire pour vous obliger. Au reste,
+bon ouvrage, et bien r&eacute;dig&eacute;, pour le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine
+litt&eacute;rature, voil&agrave; o&ugrave; j'aspire. &Agrave; mon sens, l'art est un sacerdoce.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Oui, l'art est sacerdoce<br /></span>
+<span class="i0">Et sachons nous en servir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est dans <i>Robert le Diable</i>, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc que, l'art &eacute;tant une fonction solennelle, les &eacute;crivains
+doivent incessamment...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure
+avanc&eacute;e, il va &ecirc;tre demain matin, et je crains de rendre inqui&egrave;te une
+personne qui m'est ch&egrave;re; d'ailleurs, murmura-t-il &agrave; lui-m&ecirc;me, je lui
+avais promis de rentrer... c'est son jour!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous logez loin? demanda Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Royale-Saint-Honor&eacute;, num&eacute;ro 10...</p>
+
+<p>Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se
+ressouvint que c'&eacute;tait un magnifique h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai de vous &agrave; ces messieurs, dit-il &agrave; Carolus en le quittant,
+et soyez s&ucirc;r que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient
+favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Ph&eacute;mie;
+ces dames exercent une autorit&eacute; sur mes amis, et, en sachant les mettre
+sous la pression de leurs ma&icirc;tresses, vous arriveriez plus facilement &agrave;
+obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai, dit Carolus.</p>
+
+<p>Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanst&egrave;re boh&egrave;me: c'&eacute;tait
+l'heure du d&eacute;jeuner, et le d&eacute;jeuner &eacute;tait arriv&eacute; avec l'heure. Les
+trois m&eacute;nages &eacute;taient &agrave; table et se livraient &agrave; une orgie d'artichauts &agrave;
+la poivrade.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! dit Colline, on fait bonne ch&egrave;re ici, &ccedil;a ne pourra pas durer.
+Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel g&eacute;n&eacute;reux que nous
+avons rencontr&eacute; hier soir au caf&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Enverrait-il d&eacute;j&agrave; redemander l'argent qu'il a avanc&eacute; pour nous?
+demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru &ccedil;a de lui, il a l'air
+si comme il faut?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de &ccedil;a, r&eacute;pondit Colline; ce jeune homme d&eacute;sire &ecirc;tre
+des n&ocirc;tres, il veut prendre des actions dans notre soci&eacute;t&eacute;, et avoir une
+part dans les b&eacute;n&eacute;fices, bien entendu.</p>
+
+<p>Les trois boh&egrave;mes lev&egrave;rent la t&ecirc;te et s'entre-regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la position sociale de ton prot&eacute;g&eacute;? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon prot&eacute;g&eacute;, r&eacute;pliqua Colline: hier soir, en vous
+quittant, vous m'aviez pri&eacute; de le suivre; de son c&ocirc;t&eacute;, il m'a invit&eacute; &agrave;
+l'accompagner, &ccedil;a se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il
+m'a abreuv&eacute; une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines,
+mais j'ai n&eacute;anmoins gard&eacute; mon ind&eacute;pendance.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caract&egrave;re, fit
+Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Grandeur d'&acirc;me, m&oelig;urs aust&egrave;res, a peur d'entrer chez les marchands de
+vin, bachelier &egrave;s lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse,
+nature qui change quelquefois cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ses esp&eacute;rances?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire &agrave;
+nous tutoyer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'il veut nous exploiter, r&eacute;pliqua Marcel. Il veut &ecirc;tre
+vu montant dans nos carrosses.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son art? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Son art? dit Colline, de quoi il joue? Litt&eacute;rature et philosophie
+m&ecirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ses connaissances philosophiques?</p>
+
+<p>&mdash;Il pratique une philosophie d&eacute;partementale. Il appelle l'art un
+sacerdoce.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec &eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Il le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et en litt&eacute;rature quelle est sa voie?</p>
+
+<p>&mdash;Il fr&eacute;quente <span class="smcap">T&eacute;l&eacute;maque</span>.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit Schaunard en m&acirc;chant le foin des artichauts.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tr&egrave;s-bien, imb&eacute;cile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de
+r&eacute;p&eacute;ter cela dans la rue.</p>
+
+<p>Schaunard, contrari&eacute; de cette r&eacute;primande, donna par-dessous la table un
+coup de pied &agrave; Ph&eacute;mie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion
+dans sa sauce.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde?
+De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de
+choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche,
+mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un
+h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Un h&ocirc;tel garni?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il y a des meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande la parole, dit Marcel. Il est &eacute;vident pour moi que Colline
+est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de
+petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se
+lever pour protester, tu r&eacute;pondras tout &agrave; l'heure. Colline, &acirc;me v&eacute;nale,
+vous a pr&eacute;sent&eacute; cet &eacute;tranger sous un aspect trop favorable pour qu'il
+soit l'image de la v&eacute;rit&eacute;. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de
+cet &eacute;tranger. Il veut sp&eacute;culer sur nous. Il s'est dit: voil&agrave; des
+gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche,
+j'arriverai avec eux au d&eacute;barcad&egrave;re de la renomm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Rodolphe, l'&eacute;dition est &eacute;puis&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne
+Colline n'aspire peut-&ecirc;tre &agrave; l'honneur de notre intimit&eacute; qu'avec de
+coupables pens&eacute;es. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua
+l'orateur en jetant sur les femmes un regard &eacute;loquent; et le prot&eacute;g&eacute; de
+Colline, en s'introduisant &agrave; notre foyer sous le manteau de la
+litt&eacute;rature, pourrait bien n'&ecirc;tre qu'un s&eacute;ducteur f&eacute;lon. R&eacute;fl&eacute;chissez!
+Pour moi, je vote contre l'admission.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe.
+Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nomm&eacute; Carolus
+voulait, dans le but de nous d&eacute;shonorer, s'introduire chez nous sous le
+<span class="smcap">manteau de la litt&eacute;rature.</span></p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une figure parlementaire, fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Je bl&acirc;me cette figure; elle est mauvaise. La litt&eacute;rature n'a pas de
+manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se
+levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui
+le d&eacute;vore &eacute;gare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est
+insens&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'ordre! Hurla Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;...Insens&eacute;, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire
+dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succ&eacute;d&eacute; &agrave;
+cette tribune a relev&eacute; les incorrections.</p>
+
+<p>&mdash;Colline est un idiot, s'&eacute;cria Marcel en donnant sur la table un
+violent coup de poing qui d&eacute;termina une profonde sensation parmi les
+assiettes, Colline n'entend rien en mati&egrave;re de sentiment, il est
+incomp&eacute;tent dans la question, il a un vieux bouquin &agrave; la place du c&oelig;ur.
+(Rires prolong&eacute;s chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline
+secouait gravement les torrents d'&eacute;loquence contenus aux plis de sa
+cravate blanche. Quand le silence fut r&eacute;tabli, il continua ainsi son
+discours.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vais d'un seul mot faire &eacute;vanouir dans vos esprits les
+craintes chim&eacute;riques que les soup&ccedil;ons de Marcel auraient pu y faire
+na&icirc;tre &agrave; l'endroit de Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Essaye un peu de faire &eacute;vanouir, dit Marcel en raillant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas plus difficile que &ccedil;a, r&eacute;pondit Colline, en &eacute;teignant
+d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! Parlez! Cri&egrave;rent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes,
+pour qui le d&eacute;bat offrait un grand int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Colline, bien que j'aie &eacute;t&eacute; personnellement et
+violemment attaqu&eacute; dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accus&eacute; d'avoir
+vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux,
+fort de ma conscience, je ne r&eacute;pondrai pas aux attaques qu'on fait &agrave; ma
+probit&eacute;, &agrave; ma loyaut&eacute;, &agrave; ma moralit&eacute;. (&Eacute;motion.) Mais, il est une chose
+que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de
+poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a
+voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire p&eacute;n&eacute;trer parmi vous
+un mortel ayant le dessein d'&ecirc;tre hostile &agrave; votre bonheur...
+sentimental. Cette supposition est une insulte &agrave; la vertu de ces dames,
+et, de plus, une insulte &agrave; leur bon go&ucirc;t. Carolus Barbemuche est fort
+laid. (D&eacute;n&eacute;gation visible sur le visage de Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re, rumeur
+sous la table. C'est Schaunard qui corrige &agrave; coups de pied la franchise
+compromettante de sa jeune amie.)</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Colline, ce qui va r&eacute;duire en poudre le mis&eacute;rable
+argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en
+exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe
+<span class="smcap">platonicien</span>. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)</p>
+
+<p>&mdash;Platonicien, qu'est-ce que &ccedil;a veut dire? demanda Ph&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit
+Mimi, j'ai eu un amant comme &ccedil;a, je l'ai gard&eacute; deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Des b&ecirc;tises, quoi! fit Mademoiselle Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, ma ch&egrave;re, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est
+de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vive la jeunesse! ajouta Musette.</p>
+
+<p>La d&eacute;claration de Colline avait d&eacute;termin&eacute; une r&eacute;action favorable envers
+Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement op&eacute;r&eacute; par son
+&eacute;loquente et adroite inculpation.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement
+les pr&eacute;ventions qu'on pourrait &eacute;lever contre ce jeune mortel, qui, apr&egrave;s
+tout, nous a rendu service. Quant &agrave; moi qu'on accuse d'avoir agi &agrave;
+l'&eacute;tourdie en voulant l'introduire parmi nous, je consid&egrave;re cette
+opinion comme attentatoire &agrave; ma dignit&eacute;. J'ai agi dans cette affaire
+avec la prudence du serpent; et si un vote motiv&eacute; ne me conserve pas
+cette prudence, j'offre ma d&eacute;mission.</p>
+
+<p>&mdash;Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Je la pose, r&eacute;pondit Colline. Les trois boh&egrave;mes se consult&egrave;rent, et
+d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le
+caract&egrave;re de haute prudence qu'il r&eacute;clamait. Colline laissa ensuite la
+parole &agrave; Marcel, lequel, revenu un peu de ses pr&eacute;ventions, d&eacute;clara qu'il
+voterait peut-&ecirc;tre pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de
+passer au vote d&eacute;finitif qui ouvrirait &agrave; Carolus l'intimit&eacute; de la
+boh&egrave;me, Marcel fit mettre aux voix cet amendement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le c&eacute;nacle &eacute;tait
+chose grave, qu'un &eacute;tranger pouvait y apporter des &eacute;l&eacute;ments de
+discorde, en ignorant les m&oelig;urs, les caract&egrave;res et les opinions de
+ses camarades, chacun des membres passerait une journ&eacute;e avec ledit
+Carolus, et se livrerait &agrave; une enqu&ecirc;te sur sa vie, ses go&ucirc;ts, sa
+capacit&eacute; litt&eacute;raire et sa garde-robe. Les boh&eacute;miens se
+communiqueraient ensuite leurs impressions particuli&egrave;res, et l'on
+statuerait apr&egrave;s sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette
+admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois,
+c'est-&agrave;-dire qu'il n'aurait pas avant cette &eacute;poque le droit de les
+tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la
+r&eacute;ception arriv&eacute;, une f&ecirc;te splendide serait donn&eacute;e aux frais du
+r&eacute;cipiendaire. Le budget de ces r&eacute;jouissances ne pourrait pas
+s'&eacute;lever &agrave; moins de douze francs.&raquo;</p></div>
+
+<p>Cet amendement fut adopt&eacute; &agrave; la majorit&eacute; de trois voix contre une, celle
+de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez &agrave; lui, et
+que cet amendement attentait de nouveau &agrave; sa prudence.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, Colline alla expr&egrave;s de tr&egrave;s-bonne heure au caf&eacute;, afin
+d'&ecirc;tre le premier &agrave; voir Carolus.</p>
+
+<p>Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bient&ocirc;t, portant &agrave; la
+main trois &eacute;normes bouquets de roses.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Colline avec &eacute;tonnement, que comptez-vous faire de ce
+jardin?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront
+sans doute avec leurs dames, et c'est &agrave; leur intention que j'apporte ces
+fleurs; elles sont fort belles.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il y en a au moins pour quinze sous.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de d&eacute;cembre, si vous disiez
+quinze francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ciel! s'&eacute;cria Colline, un trio d'&eacute;cus pour ces simples dons de
+flore, quelle folie! Vous &ecirc;tes donc parent des cordill&egrave;res? Eh bien, mon
+cher monsieur, voil&agrave; quinze francs que nous allons &ecirc;tre forc&eacute;s
+d'effeuiller par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>Colline raconta alors les soup&ccedil;ons jaloux que Marcel avait fait
+concevoir &agrave; ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion
+qui avait eu lieu entre les boh&egrave;mes &agrave; propos de son introduction dans le
+c&eacute;nacle. J'ai protest&eacute; que vos intentions &eacute;taient immacul&eacute;es, ajouta
+Caroline, mais l'opposition n'a pas &eacute;t&eacute; moins vive. Gardez-vous donc de
+renouveler les soup&ccedil;ons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en &eacute;tant
+trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons dispara&icirc;tre ces
+bouquets.</p>
+
+<p>Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de
+d&eacute;barras.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs d&eacute;sirent avant de se
+lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier &agrave; une
+enqu&ecirc;te sur votre caract&egrave;re, vos go&ucirc;ts, etc. Puis, pour que Barbemuche
+ne heurt&acirc;t pas trop ses amis, Colline lui tra&ccedil;a rapidement un portrait
+moral de chacun des boh&egrave;mes. T&acirc;chez de vous trouver d'accord avec eux
+s&eacute;par&eacute;ment, ajouta le philosophe, et &agrave; la fin ils seront tous pour vous.</p>
+
+<p>Carolus consentit &agrave; tout.</p>
+
+<p>Les trois amis arriv&egrave;rent bient&ocirc;t, accompagn&eacute;s de leurs &eacute;pouses.</p>
+
+<p>Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel
+resta froid. Pour Carolus, il s'effor&ccedil;a d'&ecirc;tre gai et affectueux avec
+les hommes, en &eacute;tant tr&egrave;s-indiff&eacute;rent avec les femmes.</p>
+
+<p>En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe &agrave; d&icirc;ner pour le
+lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui &agrave; midi.</p>
+
+<p>Le po&euml;te accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, se dit-il &agrave; lui-m&ecirc;me, c'est moi qui commencerai l'enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus.
+Barbemuche logeait en effet dans un fort bel h&ocirc;tel de la Rue Royale, et
+y occupait une chambre o&ugrave; r&eacute;gnait un certain confortable. Seulement,
+Rodolphe parut &eacute;tonn&eacute; de voir, bien qu'on f&ucirc;t en plein jour, les volets
+ferm&eacute;s, les rideaux tir&eacute;s et deux bougies allum&eacute;es sur une table. Il en
+demanda des explications &agrave; Barbemuche.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;tude est fille du myst&egrave;re et du silence, r&eacute;pondit celui-ci. On
+s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec
+une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase
+qui, malgr&eacute; sa forme humble n'&eacute;tait rien moins qu'une sommation faite &agrave;
+Rodolphe d'avoir &agrave; &eacute;couter un petit opuscule qui &eacute;tait le fruit des
+veilles dudit Carolus.</p>
+
+<p>Rodolphe comprit qu'il &eacute;tait pris. Curieux, en outre, de voir la couleur
+du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il &eacute;tait
+enchant&eacute; de ce que...</p>
+
+<p>Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou
+&agrave; la porte de la chambre, la ferma &agrave; clef en dedans, et revint pr&egrave;s de
+Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format &eacute;troit et le
+peu d'&eacute;paisseur amen&egrave;rent un sourire de satisfaction sur la figure du
+po&euml;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je
+cherche le num&eacute;ro de celui que vous me permettez de vous lire... Voil&agrave;:
+<i>Don Lopez, ou la Fatalit&eacute;,</i> num&eacute;ro 14. C'est sur le troisi&egrave;me rayon,
+dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe
+aper&ccedil;ut avec &eacute;pouvante une grande quantit&eacute; de manuscrits. Carolus en
+prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du po&euml;te.</p>
+
+<p>Rodolphe jeta un coup d'&oelig;il sur l'un des quatre cahiers dont se
+composait l'ouvrage, &eacute;crit sur un papier format du champ de mars.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais &ccedil;a s'appelle <span class="smcap">Don
+Lopez</span>!</p>
+
+<p>Carolus prit le premier cahier et commen&ccedil;a ainsi sa lecture:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, envelopp&eacute;s dans les
+plis de leurs manteaux et mont&eacute;s sur des mules indolentes,
+cheminaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur l'une des routes qui traversent la
+solitude affreuse des d&eacute;serts de la Sierra Morena...&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je? Pensa Rodolphe atterr&eacute; par ce d&eacute;but. Carolus continua
+ainsi la lecture du premier chapitre, &eacute;crit tout dans ce style.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;coutait vaguement et songeait &agrave; trouver un moyen de s'&eacute;vader.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien la fen&ecirc;tre, se disait-il en lui-m&ecirc;me; mais, outre qu'elle
+est ferm&eacute;e, nous sommes au quatri&egrave;me. Ah! Je comprends maintenant toutes
+ces pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en
+supplie, ne me m&eacute;nagez pas les critiques.</p>
+
+<p>Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de
+philosophie d&eacute;clamatoire sur le suicide, prof&eacute;r&eacute;s par le nomm&eacute; Lopez,
+h&eacute;ros du roman, et il r&eacute;pondit &agrave; tout hasard:</p>
+
+<p>&mdash;La grande figure de Don Lopez est &eacute;tudi&eacute;e avec conscience; &ccedil;a rapelle
+la <i>Profession de foi du vicaire savoyard;</i> la description de la mule de
+Don Alvar me pla&icirc;t infiniment; on dirait une &eacute;bauche de G&eacute;ricault. Le
+paysage offre de belles lignes; quant aux id&eacute;es, c'est de la graine de
+J-J Rousseau sem&eacute;e dans le terrain de Lesage.</p>
+
+<p>Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules,
+et vous abusez du mot <i>dor&eacute;navant</i>; c'est un joli mot qui fait bien de
+temps en temps, &ccedil;a donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser.
+Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de <span class="smcap">D
+Lopez ou la Fatalit&eacute;.</span></p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes
+et du chocolat de Bayonne, c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre un parent du v&ocirc;tre...
+Continuez...</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du second chapitre, le po&euml;te interrompit Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal &agrave; la gorge? Lui
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, r&eacute;pondit Carolus; vous allez savoir l'histoire
+d'In&eacute;sille.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tr&egrave;s-curieux... Cependant, si vous &eacute;tiez fatigu&eacute;, dit le
+po&euml;te, il ne faudrait pas...</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Chapitre iii</span> dit Carolus d'une voix claire.</p>
+
+<p>Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aper&ccedil;ut qu'il avait le cou
+tr&egrave;s-court et le teint sanguin.</p>
+
+<p>J'ai encore un espoir, pensa le po&euml;te apr&egrave;s qu'il eut fait cette
+d&eacute;couverte. C'est l'apoplexie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons passer au <span class="smcap">Chapitre iv</span>. Vous aurez l'obligeance de me dire
+ce que vous pensez de la sc&egrave;ne d'amour.</p>
+
+<p>Et Carolus reprit sa lecture.</p>
+
+<p>Dans un moment o&ugrave; il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet
+que produisait son dialogue, Carolus aper&ccedil;ut le po&euml;te qui, inclin&eacute; sur
+sa chaise, tendait la t&ecirc;te dans l'attitude d'un homme qui &eacute;coute des
+sons lointains.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au
+feu! Si nous allions voir? Carolus &eacute;couta un instant, mais n'entendit
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;L'oreille m'aura tint&eacute;, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'int&eacute;resse
+prodigieusement; c'est un noble jeune homme.</p>
+
+<p>Carolus continua &agrave; lire et mit toute la musique de son organe sur cette
+phrase du jeune Don Alvar.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;&Ocirc; In&eacute;sille, qui que vous soyez, ange ou d&eacute;mon, et quelle que soit
+votre patrie, ma vie est &agrave; vous, et je vous suivrai, f&ucirc;t-ce au
+ciel, f&ucirc;t-ce en enfer.&raquo;</p></div>
+
+<p>En ce moment on frappa &agrave; la porte, et une voix appela Carolus du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon portier, dit-il en allant entre-b&acirc;iller sa porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit
+avec pr&eacute;cipitation. F&acirc;cheux contre-temps, dit-il; nous sommes oblig&eacute;s de
+remettre la lecture &agrave; une autre fois; je re&ccedil;ois une nouvelle qui me
+force &agrave; sortir sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Pensa Rodolphe, voil&agrave; une lettre qui tombe du ciel; je reconnais
+le cachet de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course &agrave;
+laquelle m'oblige ce message, apr&egrave;s quoi nous irons d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>Le soir, quand il revint dans le c&eacute;nacle, le po&euml;te fut interrog&eacute; par ses
+amis &agrave; propos de Barbemuche.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu content de lui? T'a-t-il bien trait&eacute;? demand&egrave;rent Marcel et
+Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais &ccedil;a m'a co&ucirc;t&eacute; cher, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard
+avec une indignation croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a lu un roman dans l'int&eacute;rieur duquel on se nomme Don Lopez et
+Don Alvar, et o&ugrave; les jeunes premiers appellent leur ma&icirc;tresse <i>Ange ou
+D&eacute;mon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur! Dirent tous les boh&egrave;mes en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais autrement, fit Colline, litt&eacute;rature &agrave; part, quel est ton avis sur
+Carolus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement
+vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns apr&egrave;s les
+autres. Schaunard est invit&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner pour demain. Seulement, ajouta
+Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, m&eacute;fiez-vous de l'armoire aux
+manuscrits, c'est un meuble dangereux.</p>
+
+<p>Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra &agrave; une enqu&ecirc;te de
+commissaire-priseur et d'huissier op&eacute;rant une saisie. Aussi revint-il le
+soir l'esprit rempli de notes; il avait &eacute;tudi&eacute; Carolus sous le point de
+vue des choses mobili&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est p&eacute;tri de bonnes qualit&eacute;s; il
+sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses d&eacute;licates,
+comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa f&ecirc;te. Il me para&icirc;t
+li&eacute; assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des
+bottiers des panoramas. J'ai remarqu&eacute;, en outre, qu'il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+de notre taille &agrave; tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui
+pr&ecirc;ter nos habits. Ses m&oelig;urs sont moins s&eacute;v&egrave;res que Colline voulait
+bien le dire; il s'est laiss&eacute; mener partout o&ugrave; j'ai voulu le conduire,
+et m'a pay&eacute; un d&eacute;jeuner en deux actes, dont le second s'est pass&eacute; dans
+un cabaret de la halle, o&ugrave; je suis connu pour y avoir fait des orgies
+diverses dans le carnaval. Carolus est entr&eacute; l&agrave;-dedans comme un homme
+naturel. Voil&agrave;! Marcel est invit&eacute; pour demain.</p>
+
+<p>Carolus savait que Marcel &eacute;tait, parmi les boh&egrave;mes, celui qui faisait
+le plus obstacle &agrave; sa r&eacute;ception dans le c&eacute;nacle: aussi il le traita avec
+une recherche particuli&egrave;re; mais o&ugrave; il se rendit surtout l'artiste
+favorable, ce fut en lui donnant l'esp&eacute;rance qu'il lui procurerait des
+portraits dans la famille de son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y
+trouv&egrave;rent plus cette hostilit&eacute; de parti pris qu'il avait montr&eacute;e
+d'abord contre Carolus. Le quatri&egrave;me jour, Colline informa Barbemuche
+qu'il &eacute;tait admis.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Je suis re&ccedil;u, dit Carolus au comble de la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Colline, mais &agrave; corrections.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes
+vulgaires dont il faudra vous corriger.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai en sorte de vous imiter, r&eacute;pondit Carolus. Pendant tout le
+temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fr&eacute;quenta
+assid&ucirc;ment les boh&egrave;mes; et, mis &agrave; m&ecirc;me d'&eacute;tudier plus profond&eacute;ment les
+m&oelig;urs, il n'&eacute;tait pas sans &eacute;prouver quelquefois de grands &eacute;tonnements.</p>
+
+<p>Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous &ecirc;tes d&eacute;finitivement des n&ocirc;tres,
+c'est fini. Reste maintenant &agrave; fixer le jour de la grande f&ecirc;te et
+l'endroit o&ugrave; elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &ccedil;a se trouve parfaitement, r&eacute;pondit Carolus: les parents de mon
+&eacute;l&egrave;ve sont en ce moment &agrave; la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le
+mentor, me pr&ecirc;tera pour une soir&eacute;e les appartements: comme &ccedil;a, nous
+serons plus &agrave; notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait assez d&eacute;licat, r&eacute;pondit Colline; nous lui ouvrirons les
+horizons litt&eacute;raires; mais croyez-vous qu'il consente?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne reste plus qu'&agrave; fixer le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrangerons cela ce soir au caf&eacute;, dit Barbemuche.</p>
+
+<p>Carolus alla ensuite retrouver son &eacute;l&egrave;ve et lui annon&ccedil;a qu'il venait
+d'&ecirc;tre re&ccedil;u membre d'une haute soci&eacute;t&eacute; litt&eacute;raire et artistique, et
+que, pour c&eacute;l&eacute;brer sa r&eacute;ception, il comptait donner un d&icirc;ner suivi d'une
+petite f&ecirc;te; il lui proposait donc de faire partie des convives:</p>
+
+<p>&mdash;Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la f&ecirc;te se prolongera
+dans la nuit, pour notre commodit&eacute;, ajouta Carolus, nous donnerons ce
+petit gala ici, dans les appartements. Fran&ccedil;ois, votre domestique, est
+discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance
+avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Imprim&eacute;s? dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Imprim&eacute;s, certainement; l'un d'eux est r&eacute;dacteur en chef de <i>l'&Eacute;charpe
+d'Iris</i> que re&ccedil;oit madame votre m&egrave;re; ce sont des gens tr&egrave;s-distingu&eacute;s,
+presque c&eacute;l&egrave;bres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissantes, reprit Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon cher ma&icirc;tre, je vous remercie; certainement, nous donnerons la
+f&ecirc;te ici; on allumera tous les lustres et je ferai &ocirc;ter les housses des
+meubles. Le soir, au caf&eacute;, Barbemuche annon&ccedil;a que la f&ecirc;te aurait lieu le
+samedi suivant.</p>
+
+<p>Les boh&egrave;mes invit&egrave;rent leurs ma&icirc;tresses &agrave; songer &agrave; leur toilette.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons.
+Ainsi donc, pr&eacute;parez-vous; toilette simple, mais riche.</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles
+Mimi, Ph&eacute;mie et Musette allaient dans le monde.</p>
+
+<p>Le matin de la solennit&eacute;, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard,
+Marcel et Rodolphe se rendirent en ch&oelig;ur chez Barbemuche, qui parut
+&eacute;tonn&eacute; de les voir si matinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il arriv&eacute; quelque accident qui oblige la f&ecirc;te &agrave; &ecirc;tre remise?
+demanda-t-il avec une certaine inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non, r&eacute;pondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre
+nous, nous ne faisons jamais de c&eacute;r&eacute;monie; mais quand nous devons nous
+trouver avec des &eacute;trangers, vous voulons garder un certain d&eacute;corum.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Barbemuche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir
+avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour
+lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-n&eacute;glig&eacute;e pourrait
+compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez
+pas, pour ce soir, nous pr&ecirc;ter quelques hardes d'une coupe avantageuse.
+Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en
+vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien
+fournie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez l&agrave; un arsenal complet d'&eacute;l&eacute;gances.</p>
+
+<p>&mdash;Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois
+chapeaux quand on n'a qu'une t&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a des bottes! Hurla Colline.</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il ils avaient choisi chacun un &eacute;quipement complet.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent
+d'&ecirc;tre &eacute;blouissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'&oelig;il sur les porte-manteaux
+compl&eacute;tement d&eacute;garnis, vous ne me laissez rien, &agrave; moi. Comment vous
+recevrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Vous, c'est diff&eacute;rent, dit Rodolphe, vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre de la
+maison; vous pouvez laisser l'&eacute;tiquette de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un
+pantalon &agrave; pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout
+pris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, r&eacute;pondirent les boh&eacute;miens.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures, un fort beau d&icirc;ner &eacute;tait servi dans la salle &agrave; manger. Les
+boh&eacute;miens arriv&egrave;rent. Marcel boitait un peu et &eacute;tait de mauvaise humeur.
+Le jeune vicomte Paul se pr&eacute;cipita au-devant des dames et les conduisit
+aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie.
+Musette &eacute;tait mise avec un go&ucirc;t plein de provocation. Ph&eacute;mie ressemblait
+&agrave; une fen&ecirc;tre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre &agrave;
+table. Le d&icirc;ner dura deux heures et demie et fut d'une gaiet&eacute;
+ravissante.</p>
+
+<p>Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui &eacute;tait
+sa voisine, et Ph&eacute;mie redemandait quelque chose &agrave; chaque service.
+Schaunard &eacute;tait dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et
+cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel,
+qui &eacute;tait toujours maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? Lui disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je souffre horriblement des pieds et &ccedil;a me g&ecirc;ne. Ce Carolus a un pied
+de petite-ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que &ccedil;a ne peut
+pas durer comme &ccedil;a, et qu'&agrave; l'avenir il ait &agrave; faire faire sa chaussure
+quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais
+passons au salon, o&ugrave; les liqueurs des &icirc;les nous appellent.</p>
+
+<p>La f&ecirc;te recommen&ccedil;a avec plus d'&eacute;clat. Schaunard se mit au piano et
+ex&eacute;cuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: <span class="smcap">La mort de
+la jeune fille</span>. Le beau morceau de la marche du <span class="smcap">cr&eacute;ancier</span> obtint les
+honneurs du <i>ter</i>. Il y eut deux cordes bris&eacute;es au piano.</p>
+
+<p>Marcel &eacute;tait toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre &agrave;
+lui, l'artiste lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici
+pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice
+certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la m&eacute;decine sont
+d'accord l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Carolus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment
+trop &eacute;troite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le m&ecirc;me caract&egrave;re;
+du reste, votre petite f&ecirc;te &eacute;tait charmante.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure du matin, les boh&eacute;miens se retir&egrave;rent et rentr&egrave;rent chez eux
+en faisant de longs d&eacute;tours. Barbemuche fut malade et tint des discours
+insens&eacute;s &agrave; son &eacute;l&egrave;ve qui, de son c&ocirc;t&eacute;, r&ecirc;vait aux yeux bleus de
+Mademoiselle Mimi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><i>LA CR&Eacute;MAILL&Egrave;RE</i></h3>
+
+
+<p>Ceci se passait quelque temps apr&egrave;s la mise en m&eacute;nage du po&euml;te Rodolphe
+avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le
+c&eacute;nacle boh&eacute;mien &eacute;tait fort en peine &agrave; cause de la disparition de
+Rodolphe, qui &eacute;tait subitement devenu impond&eacute;rable. On l'avait cherch&eacute;
+dans tous les endroits o&ugrave; il avait habitude d'aller, et partout on avait
+re&ccedil;u la m&ecirc;me r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout,
+&eacute;tait dans une grande inqui&eacute;tude, et voici &agrave; quel propos. Quelques jours
+auparavant, il avait confi&eacute; &agrave; Rodolphe un article de haute philosophie
+que celui-ci devait ins&eacute;rer dans les colonnes <i>Vari&eacute;t&eacute;s</i> du journal <i>le
+Castor</i>, revue de la chapellerie &eacute;l&eacute;gante dont il &eacute;tait r&eacute;dacteur en
+chef. L'article philosophique &eacute;tait-il paru aux yeux de l'Europe
+&eacute;tonn&eacute;e? Telle &eacute;tait la question que se posait le malheureux Colline; et
+on comprendra cette anxi&eacute;t&eacute; quand on saura que le philosophe n'avait pas
+encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il br&ucirc;lait du d&eacute;sir de
+voir quel effet produirait sa prose imprim&eacute;e en caract&egrave;re <i>cic&eacute;ro</i>. Pour
+se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pens&eacute; six
+francs en s&eacute;ance de lecture dans tous les salons litt&eacute;raires de Paris,
+sans y rencontrer <i>le Castor</i>. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura &agrave;
+lui-m&ecirc;me qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la
+main sur l'introuvable r&eacute;dacteur de cette feuille.</p>
+
+<p>Aid&eacute; par des hasards qu'il serait trop long de faire conna&icirc;tre, le
+philosophe s'&eacute;tait tenu parole. Deux jours apr&egrave;s, il connaissait bien le
+domicile de Rodolphe, et se pr&eacute;sentait chez lui &agrave; six heures du matin.</p>
+
+<p>Rodolphe habitait alors un h&ocirc;tel garni d'une rue d&eacute;serte situ&eacute;e dans le
+faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinqui&egrave;me parce qu'il n'y avait
+point de sixi&egrave;me. Lorsque Colline arriva &agrave; la porte, il ne trouva point
+la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui r&eacute;pond&icirc;t de
+l'int&eacute;rieur; le vacarme matinal attira m&ecirc;me le portier qui vint prier
+Colline de se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je veux le r&eacute;veiller, r&eacute;pondit Colline en frappant
+de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut pas vous r&eacute;pondre, alors, reprit le concierge en d&eacute;posant &agrave;
+la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de
+bottines de femme qu'il venait de cirer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure m&acirc;le et
+femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai tromp&eacute; de porte,
+ce n'est pas ici que j'ai affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit le portier, apr&egrave;s qui demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Des bottines de femme! continua Colline en se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me et en
+songeant aux m&oelig;urs aust&egrave;res de son ami; oui, d&eacute;cid&eacute;ment je me suis
+tromp&eacute;. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, monsieur, c'est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les
+bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'&eacute;tonnant?</p>
+
+<p>&mdash;Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi &agrave; M.
+Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; sa dame, dit le portier.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; sa dame! Exclama Colline stup&eacute;fait! Ah! Le voluptueux! Voil&agrave;
+pourquoi il ne veut pas ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut
+me dire son nom, j'en ferai part &agrave; M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Colline, maintenant que je sais o&ugrave; le trouver, je reviendrai;
+et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.</p>
+
+<p>Les bottes vernies de Rodolphe furent g&eacute;n&eacute;ralement trait&eacute;es de fables,
+dues &agrave; la richesse d'imagination de Colline, et on d&eacute;clara &agrave; l'unanimit&eacute;
+que sa ma&icirc;tresse &eacute;tait un paradoxe.</p>
+
+<p>Ce paradoxe &eacute;tait pourtant une v&eacute;rit&eacute;; car, le soir m&ecirc;me, Marcel re&ccedil;ut
+une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre &eacute;tait ainsi
+con&ccedil;ue:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de
+leur faire l'honneur de venir d&icirc;ner chez eux demain soir, &agrave; cinq
+heures pr&eacute;cises.&raquo;</p>
+
+<p>N.-B. Il y aura des assiettes.</p></div>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre &agrave; ses camarades,
+la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une ma&icirc;tresse; de plus il
+nous invite &agrave; d&icirc;ner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la
+vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me para&icirc;t une
+exag&eacute;ration lyrique; cependant il faudra voir.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; l'heure indiqu&eacute;e, Marcel, Gustave Colline et Alexandre
+Schaunard, affam&eacute;s comme le dernier jour du car&ecirc;me, se rendirent chez
+Rodolphe, qu'ils trouv&egrave;rent en train de jouer avec un chat &eacute;carlate,
+tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main &agrave; ses amis et en leur
+d&eacute;signant la jeune femme, permettez-moi de vous pr&eacute;senter la ma&icirc;tresse
+de c&eacute;ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui es c&eacute;ans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la l&egrave;pre
+de ce genre de bons mots.</p>
+
+<p>&mdash;Mimi, r&eacute;pondit Rodolphe, je te pr&eacute;sente mes meilleurs amis, et
+maintenant va tremper la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se pr&eacute;cipitant vers Mimi, vous
+&ecirc;tes fra&icirc;che comme une fleur sauvage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre convaincu qu'il y avait en r&eacute;alit&eacute; des assiettes sur la
+table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa m&ecirc;me la
+curiosit&eacute; jusqu'&agrave; soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le
+d&icirc;ner. La pr&eacute;sence d'un homard lui causa une vive impression.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Colline, il avait tir&eacute; Rodolphe &agrave; part pour lui demander des
+nouvelles de son article philosophique.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, il est &agrave; l'imprimerie. Le <i>Castor</i> para&icirc;t jeudi prochain.</p>
+
+<p>Nous renon&ccedil;ons &agrave; peindre la joie du philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Rodolphe &agrave; ses amis, je vous demande pardon si je suis
+rest&eacute; si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'&eacute;tais dans
+ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette
+charmante cr&eacute;ature qui lui avait apport&eacute; en dot ses dix-huit ans et six
+mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi
+comme elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la cr&eacute;maill&egrave;re de
+mon m&eacute;nage. Je vous pr&eacute;viens, au reste, que nous allons faire un repas
+de bourgeois; les truffes seront remplac&eacute;es par la plus franche
+cordialit&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, cette aimable d&eacute;esse ne cessa point de r&eacute;gner parmi les
+convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne
+manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'&eacute;tait mis en
+frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et d&eacute;clara
+&agrave; haute voix que Mademoiselle Mimi &eacute;tait digne de l'&eacute;charpe azur&eacute;e dont
+on d&eacute;core les imp&eacute;ratrices du fourneau, phrase qui &eacute;tait compl&eacute;tement
+<i>sanscrite</i> pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui
+disant: &laquo;qu'elle ferait un excellent cordon bleu.&raquo;</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e en sc&egrave;ne du homard causa une admiration g&eacute;n&eacute;rale. Sous le
+pr&eacute;texte qu'il avait &eacute;tudi&eacute; l'histoire naturelle, Schaunard demanda &agrave; le
+partager lui-m&ecirc;me; il profita m&ecirc;me de la circonstance pour casser un
+couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita
+l'indignation g&eacute;n&eacute;rale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en
+mati&egrave;re de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il
+eut l'audace de la mettre de c&ocirc;t&eacute;, disant qu'elle lui servirait de
+mod&egrave;le pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.</p>
+
+<p>L'indulgente amiti&eacute; eut l'air de croire &agrave; ce mensonge, fils d'une
+gourmandise immod&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Colline, il r&eacute;servait ses sympathies pour le dessert, et
+s'obstina m&ecirc;me cruellement &agrave; ne point &eacute;changer sa part de g&acirc;teau au rhum
+contre une entr&eacute;e &agrave; l'orangerie de Versailles que lui proposait
+Schaunard.</p>
+
+<p>En ce moment, la conversation commen&ccedil;a &agrave; s'animer. Aux trois bouteilles
+de cachet rouge succ&eacute;d&egrave;rent trois bouteilles de cachet vert, au milieu
+desquelles on vit bient&ocirc;t appara&icirc;tre un flacon qu'&agrave; son goulot surmont&eacute;
+d'un casque argent&eacute; on reconnut pour faire partie du r&eacute;giment de
+Royal-Champenois, un champagne de fantaisie r&eacute;colt&eacute; dans les vignobles
+de Saint-Ouen, et vendu &agrave; Paris deux francs la bouteille, pour cause de
+liquidation, &agrave; ce que pr&eacute;tendait le marchand.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos boh&egrave;mes accept&egrave;rent
+comme de l'a&iuml; authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres
+<i>ad hoc</i>; et malgr&eacute; le peu de vivacit&eacute; que le bouchon mit &agrave; s'&eacute;vader de
+sa prison, ils s'extasi&egrave;rent sur l'excellence du cr&ucirc; en voyant la
+quantit&eacute; de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid &agrave;
+se tromper de verre et &agrave; prendre celui de Colline, lequel trempait
+gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant &agrave; Mademoiselle
+Mimi l'article philosophique qui devait para&icirc;tre dans le <i>Castor</i>; puis
+tout &agrave; coup il devint p&acirc;le et demanda la permission d'aller &agrave; la fen&ecirc;tre
+pour voir le soleil couchant, bien qu'il f&ucirc;t dix heures du soir et que
+le soleil f&ucirc;t couch&eacute; et endormi depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frapp&eacute;, dit
+Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein
+de son voisin, tentative qui n'eut point de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, disait &agrave; Mimi Colline, qui avait cess&eacute; de prendre l'air, on
+frappe le champagne avec la glace, la glace est form&eacute;e par la
+condensation de l'eau, <i>aqua</i> en latin. L'eau g&egrave;le &agrave; deux degr&eacute;s, et il
+y a quatre saisons, l'&eacute;t&eacute;, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a caus&eacute; la
+retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un h&eacute;mistiche de champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait
+pas, &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mot, r&eacute;pondit celui-ci; Colline veut dire un <i>demi-verre</i>.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Colline frappa brusquement sur l'&eacute;paule de Rodolphe, et lui
+dit d'une voix embarrass&eacute;e qui semblait mettre des syllabes en p&acirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain jeudi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Rodolphe, c'est demain dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Non, jeudi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, encore une fois, c'est demain dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la t&ecirc;te, plus souvent,
+c'est demain jeu... di...</p>
+
+<p>Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage &agrave; la cr&egrave;me
+qui &eacute;tait sur son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commen&ccedil;ait &agrave; comprendre
+l'insistance du philosophe, tourment&eacute; par son id&eacute;e fixe; c'est &agrave; cause
+de son article du <i>Castor...</i> tenez, il en r&ecirc;ve tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de caf&eacute;, n'est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le caf&eacute;, Mimi.</p>
+
+<p>Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouv&eacute; un peu de
+sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement &agrave;
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le caf&eacute; est originaire de l'Arabie, o&ugrave; il fut d&eacute;couvert par
+une ch&egrave;vre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait
+soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le
+prends tr&egrave;s-chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le caf&eacute;
+et les pipes.</p>
+
+<p>Cependant l'heure s'avan&ccedil;ait; minuit avait sonn&eacute; depuis longtemps, et
+Rodolphe essaya de faire comprendre &agrave; ses convives qu'il &eacute;tait temps de
+se retirer. Marcel, qui avait conserv&eacute; toute sa raison, se leva pour
+partir.</p>
+
+<p>Mais Schaunard s'aper&ccedil;ut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une
+bouteille, et d&eacute;clara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait
+quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il &eacute;tait &agrave; cheval sur sa
+chaise et murmurait &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Lundi, mardi, mercredi, jeudi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! disait Rodolphe tr&egrave;s-embarrass&eacute;, je ne peux pourtant pas les
+garder ici cette nuit; autrefois, c'&eacute;tait bien; mais maintenant c'est
+autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement
+allum&eacute;, semblait appeler la solitude &agrave; deux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente
+une ficelle pour les &eacute;loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle une com&eacute;die o&ugrave; un valet intelligent trouve le moyen de
+mettre &agrave; la porte de chez son ma&icirc;tre trois coquins ivres comme Sil&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens de &ccedil;a, fit Rodolphe, c'est dans <i>Kean</i>. En effet, la
+situation est la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le th&eacute;&acirc;tre est la nature.
+Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'&eacute;cria
+le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Qu'est-ce qu'il y a? r&eacute;pondait celui-ci, qui semblait nager dans
+le bleu d'une douce ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a qu'il n'y a plus rien &agrave; boire ici, et que nous avons tous soif.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a d&eacute;cid&eacute; qu'on passerait la nuit ici;
+mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient
+ferm&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;picier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu
+devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et
+prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son
+couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant &agrave;
+Colline, celui-l&agrave; sera dur. Ah! Une id&eacute;e. Eh! Eh! Colline, fit-il en
+heurtant violemment le philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... quoi?... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.</p>
+
+<p>Colline regarda autour de lui et aper&ccedil;ut en effet, &agrave; la place ou &eacute;tait
+son v&ecirc;tement, le petit habit &agrave; carreaux de Schaunard. Une id&eacute;e soudaine
+lui traversa l'esprit et l'emplit d'inqui&eacute;tude. Colline, selon son
+habitude, avait bouquin&eacute; dans la journ&eacute;e, et il avait achet&eacute;, pour
+quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard,
+intitul&eacute;: <i>le Convoi de la Laiti&egrave;re.</i> &Agrave; ces deux acquisitions &eacute;taient
+joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours
+sur lui, afin d'avoir un arsenal o&ugrave; puiser des arguments en cas de
+discussion philosophique. L'id&eacute;e de savoir cette biblioth&egrave;que entre les
+mains de Schaunard lui donna une sueur froide.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! s'&eacute;cria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?</p>
+
+<p>&mdash;C'est par erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de
+sortir &agrave; l'instant; si tu trouveras &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je le rattraperai, r&eacute;pondit Colline en se couvrant de
+son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement
+servir dessus un th&eacute; pour dix personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Et de deux, dit Marcel &agrave; Rodolphe; te voil&agrave; libre, je m'en vais, et je
+recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.</p>
+
+<p>Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier
+un miaulement prolong&eacute;, auquel son chat &eacute;carlate r&eacute;pondit par un autre
+miaulement, en essayant avec subtilit&eacute; une &eacute;vasion par la porte
+entre-b&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Rom&eacute;o! dit Rodolphe, voil&agrave; sa Juliette qui l'appelle; allons,
+va, fit-il en ouvrant sa porte &agrave; la b&ecirc;te enamour&eacute;e qui ne fit qu'un bond
+de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul avec sa ma&icirc;tresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses
+cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de
+Mimi et l'enla&ccedil;a dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de
+commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la
+capacit&eacute; de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux
+et lui appuya sur l'&eacute;paule un long et sonore baiser qui imprima une
+vibration soudaine au corps de la printani&egrave;re cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>L'instrument &eacute;tait d'accord.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><i>MADEMOISELLE MIMI</i></h3>
+
+
+<p>&Ocirc; mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez chang&eacute;
+ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il
+pu abattre &agrave; ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je,
+moi, l'historien ordinaire de votre &eacute;pop&eacute;e boh&egrave;me, si pleine d'&eacute;clats de
+rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez m&eacute;lancolique la
+p&eacute;nible aventure qui met un cr&ecirc;pe &agrave; votre constante gaiet&eacute;, et arr&ecirc;te
+ainsi tout &agrave; coup la sonnerie de vos paradoxes?</p>
+
+<p>&Ocirc; Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais l&agrave;, en
+v&eacute;rit&eacute;, ce n'est point de quoi s'aller jeter &agrave; l'eau. Donc je vous
+convie au plus vite &agrave; faire une croix sur le pass&eacute;. Fuyez surtout la
+solitude peupl&eacute;e de fant&ocirc;mes qui &eacute;terniseraient vos regrets. Fuyez le
+silence, o&ugrave; les &eacute;chos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies
+et de vos douleurs pass&eacute;es. Jetez courageusement &agrave; tous les vents de
+l'oubli le nom que vous avez tant aim&eacute;, et jetez avec lui tout ce qui
+vous reste encore de celle-l&agrave; qui le portait. Boucles de cheveux mordues
+par les l&egrave;vres folles du d&eacute;sir; flacon de Venise, o&ugrave; dort encore un
+reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux &agrave; respirer
+pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs
+de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les an&eacute;mones
+empourpr&eacute;es par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces
+charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court
+bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas
+de danger &agrave; ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les
+rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des
+colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et
+les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller
+faire de l'amour math&eacute;matique avec M. C&eacute;sar, M. J&eacute;r&ocirc;me, M. Charles, ou
+tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez &agrave; votre
+fen&ecirc;tre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu,
+Rodolphe, et sans piti&eacute;, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore
+vous parler d'elle; au feu les lettres d'<i>amour</i>. Tenez, en voici
+pr&eacute;cis&eacute;ment une, et vous avez pleur&eacute; dessus comme une fontaine, &ocirc; mon
+ami infortun&eacute;!</p>
+
+<p><i>&laquo;Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte
+l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.&mdash;Lucile.&raquo;</i> Et ce
+soir-l&agrave;, &ocirc; Rodolphe, vous n'avez pas d&icirc;n&eacute;, vous en souvenez-vous? Et
+vous &ecirc;tes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui
+attestaient de la tranquillit&eacute; de votre esprit. Car vous croyiez Mimi
+chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle &eacute;tait chez M. C&eacute;sar, ou
+avec un com&eacute;dien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me
+couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse
+laconique du premier:</p>
+
+<p><i>&laquo;Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves
+de l'argent pour que je les aille chercher apr&egrave;s-demain.&raquo;</i> Ah! mon ami,
+ces bottines-l&agrave; ont dans&eacute; bien des contre-danses o&ugrave; vous ne faisiez pas
+vis-&agrave;-vis. &Agrave; la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.</p>
+
+<p>Mais d'abord, &Ocirc; Rodolphe, par amour pour l'humanit&eacute; et pour la gloire de
+<i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i> et du <i>Castor</i>, reprenez les r&ecirc;nes du bon go&ucirc;t que
+vous aviez abandonn&eacute;es durant votre souffrance &eacute;go&iuml;ste, sans quoi il
+peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous
+en reviendrions aux manches &agrave; gigot, aux pantalons &agrave; petit pont, et on
+verrait un jour venir &agrave; la mode des chapeaux qui f&acirc;cheraient l'univers
+et appelleraient la col&egrave;re du ciel.</p>
+
+<p>Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami
+Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnomm&eacute;e Mademoiselle Mimi. Ce fut
+au d&eacute;tour de sa vingt-quatri&egrave;me ann&eacute;e, que Rodolphe fut pris subitement
+au c&oelig;ur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. &Agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence
+accident&eacute;e et fantastique que nous avons essay&eacute; de d&eacute;crire dans les
+pr&eacute;c&eacute;dentes sc&egrave;nes de cette s&eacute;rie. C'&eacute;tait certainement un des plus gais
+porte-mis&egrave;re qui fussent au pays de Boh&egrave;me. Et lorsque dans sa journ&eacute;e
+il avait fait un mauvais d&icirc;ner et un bon mot, il marchait plus fier sur
+le pav&eacute; qui souvent faillit lui servir de g&icirc;te, plus fier sous son habit
+noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe
+de pourpre. Dans le c&eacute;nacle o&ugrave; vivait Rodolphe, par une pose assez
+commune &agrave; quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme
+une chose de luxe, un pr&eacute;texte &agrave; bouffonnerie. Gustave Colline, qui
+&eacute;tait depuis fort longtemps en relation avec une gileti&egrave;re qu'il rendit
+contrefaite de corps et d'esprit &agrave; force de lui faire copier jour et
+nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, pr&eacute;tendait que
+l'amour &eacute;tait une esp&egrave;ce de purgation, bonne &agrave; prendre &agrave; chaque saison
+nouvelle, pour se d&eacute;barrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux
+sceptiques, Rodolphe &eacute;tait le seul qui os&acirc;t parler avec quelque
+r&eacute;v&eacute;rence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser
+prendre cette corde, il en avait pour une heure &agrave; roucouler des &eacute;l&eacute;gies
+sur le bonheur d'&ecirc;tre aim&eacute;, l'azur du lac paisible, chanson de la brise,
+concert d'&eacute;toiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer
+l'<i>harmonica</i>, par Schaunard. Marcel avait aussi fait &agrave; ce propos un mot
+tr&egrave;s-joli, o&ugrave;, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques
+de Rodolphe, ainsi qu'&agrave; sa calvitie pr&eacute;coce, il l'appelait: <i>myosotis
+chauve</i>. La v&eacute;rit&eacute; vraie &eacute;tait ceci: Rodolphe croyait alors s&eacute;rieusement
+en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait
+insolemment le <i>De Profundis</i> sur son c&oelig;ur qu'il croyait mort, alors
+qu'il n'&eacute;tait qu'immobile, mais pr&ecirc;t au r&eacute;veil, mais facile &agrave; la joie et
+plus tendre que jamais &agrave; toutes les ch&egrave;res douleurs qu'il n'esp&eacute;rait
+plus et qui le d&eacute;sesp&eacute;raient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, &ocirc; Rodolphe!
+et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de
+ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est &agrave; jamais
+gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors
+qu'elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce
+fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils
+apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi &eacute;tait fort avenante,
+point du tout b&eacute;gueule, et supportait sans maux de t&ecirc;te la fum&eacute;e de la
+pipe et les conversations litt&eacute;raires, on s'accoutuma &agrave; elle et on la
+traita comme une camarade. Mimi &eacute;tait une charmante femme et d'une
+nature qui convenait particuli&egrave;rement aux sympathies plastiques et
+po&eacute;tiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle &eacute;tait petite,
+d&eacute;licate, mi&egrave;vre. Son visage semblait l'&eacute;bauche d'une figure
+aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme
+doucement &eacute;clair&eacute;s par les lueurs de ses yeux bleus et limpides,
+prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caract&egrave;re de
+brutalit&eacute; presque fauve, o&ugrave; un physiologiste aurait peut-&ecirc;tre reconnu
+l'indice d'un profond &eacute;go&iuml;sme ou d'une grande insensibilit&eacute;. Mais
+c'&eacute;tait le plus souvent une charmante t&ecirc;te au sourire jeune et frais,
+aux regards tendres ou pleins d'imp&eacute;rieuse coquetterie. Le sang de la
+jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes
+ros&eacute;es sa peau transparente aux blancheurs de cam&eacute;lia. Cette beaut&eacute;
+maladive s&eacute;duisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des
+heures &agrave; couronner de baisers le front p&acirc;le de sa ma&icirc;tresse endormie,
+dont les yeux humides et lass&eacute;s brillaient &agrave; demi clos sous le rideau de
+ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout &agrave; rendre
+Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que,
+malgr&eacute; les soins du m&eacute;nage, elle savait conserver plus blanches que les
+mains de la d&eacute;esse de l'oisivet&eacute;. Cependant, ces mains si fr&ecirc;les, si
+mignonnes, si douces aux caresses de la l&egrave;vre, ces mains d'enfant entre
+lesquelles Rodolphe avait d&eacute;pos&eacute; son c&oelig;ur de nouveau en floraison, ces
+mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bient&ocirc;t mutiler le c&oelig;ur du
+po&euml;te avec leurs ongles roses.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois, Rodolphe commen&ccedil;a &agrave; s'apercevoir qu'il avait &eacute;pous&eacute;
+une temp&ecirc;te, et que sa ma&icirc;tresse avait un grand d&eacute;faut. Elle
+<i>voisinait</i>, comme on dit, et passait une grande partie de son temps
+chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la
+connaissance. Il en r&eacute;sulta bient&ocirc;t ce que Rodolphe avait craint
+lorsqu'il s'&eacute;tait aper&ccedil;u des relations contract&eacute;es par sa ma&icirc;tresse.
+L'opulence variable de quelques-unes de ses <i>amies</i> nouvelles avait fait
+na&icirc;tre une for&ecirc;t d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui
+jusque-l&agrave; n'avait eu que des go&ucirc;ts modestes et se contentait du
+n&eacute;cessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commen&ccedil;a &agrave;
+r&ecirc;ver la soie, le velours et la dentelle. Et malgr&eacute; les d&eacute;fenses de
+Rodolphe, elle continua &agrave; fr&eacute;quenter les femmes, qui toutes &eacute;taient
+d'accord pour lui persuader de rompre avec le boh&eacute;mien qui ne pouvait
+pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe
+de drap.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie comme vous &ecirc;tes, lui disaient ses conseill&egrave;res, vous trouverez
+facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.</p>
+
+<p>Et Mademoiselle Mimi se mit &agrave; chercher. T&eacute;moin de ses fr&eacute;quentes
+sorties, maladroitement motiv&eacute;es, Rodolphe entra dans la voie
+douloureuse des soup&ccedil;ons. Mais d&egrave;s qu'il se sentait sur la trace de
+quelque preuve d'infid&eacute;lit&eacute;, il s'enfon&ccedil;ait avec acharnement un bandeau
+sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en f&ucirc;t, il
+adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur
+et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle
+n'&eacute;prouvait alors pour Rodolphe que cet attachement ti&egrave;de qui r&eacute;sulte de
+l'habitude. Et d'ailleurs, la moiti&eacute; de son c&oelig;ur avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pens&eacute;e au temps de son premier amour, et l'autre moiti&eacute; &eacute;tait encore
+pleine des souvenirs de son premier amant.</p>
+
+<p>Huit mois se pass&egrave;rent ainsi, altern&eacute;s de jours bons et mauvais. Pendant
+ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se s&eacute;parer de
+Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruaut&eacute;s maladroites de
+la femme qui n'aime pas. &Agrave; proprement parler, cette existence &eacute;tait
+devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; ces
+luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet
+&eacute;tat de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient &agrave; jamais et
+ces fi&egrave;vres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties
+depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des
+heures o&ugrave; Mademoiselle Mimi savait faire oublier &agrave; Rodolphe tous les
+soup&ccedil;ons auxquels il se d&eacute;chirait le c&oelig;ur. Il y avait des moments o&ugrave;
+elle courbait &agrave; ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard
+bleu, ce po&euml;te &agrave; qui elle avait fait retrouver la po&eacute;sie perdue, ce
+jeune &agrave; qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, gr&acirc;ce &agrave; elle, &eacute;tait
+rentr&eacute; sous l'&eacute;quateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au
+milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arr&ecirc;taient d'un
+commun accord dans l'oasis fra&icirc;che d'une nuit d'amour et de douces
+causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la t&ecirc;te souriante et
+anim&eacute;e de son amie, et pendant des heures enti&egrave;res il se laissait aller
+&agrave; lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise &agrave;
+ses heures de d&eacute;lire. Mimi &eacute;coutait calme d'abord, plut&ocirc;t &eacute;tonn&eacute;e
+qu'&eacute;mue, mais &agrave; la fin, l'&eacute;loquence enthousiaste de Rodolphe, tour &agrave;
+tour tendre, gai, m&eacute;lancolique, la gagnait peu &agrave; peu. Elle sentait
+fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indiff&eacute;rence qui
+engourdissaient son c&oelig;ur, des fi&egrave;vres contagieuses commen&ccedil;aient &agrave;
+l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers
+tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les
+surprenait ainsi, enlac&eacute;s l'un &agrave; l'autre, les yeux dans les yeux, les
+mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et br&ucirc;lantes
+murmuraient encore le mot immortel:</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;Qui, depuis cinq mille ans,<br />
+Se suspend chaque nuit aux l&egrave;vres des amants.&raquo; </p>
+
+<p>Mais le lendemain, le plus futile pr&eacute;texte amenait une querelle, et
+l'amour &eacute;pouvant&eacute; s'enfuyait encore pour longtemps.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, cependant, Rodolphe s'aper&ccedil;ut que, s'il n'y prenait garde, les
+mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient &agrave; un ab&icirc;me o&ugrave; il
+laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison aust&egrave;re parla
+en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux
+raisonnements appuy&eacute;s de preuves que sa ma&icirc;tresse ne l'aimait pas. Il
+alla jusqu'&agrave; se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait
+n'&eacute;taient qu'un caprice de sens pareil &agrave; ceux que les femmes mari&eacute;es
+&eacute;prouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fi&egrave;vre d'un cachemire,
+d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve &eacute;loign&eacute; d'elles, ce qui
+fait pendant au proverbe: &laquo;quand on n'a point de pain blanc on se
+contente de pain bis.&raquo; Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner &agrave; sa
+ma&icirc;tresse, except&eacute; de n'&ecirc;tre point aim&eacute;. Il prit donc un parti supr&ecirc;me
+et annon&ccedil;a &agrave; Mademoiselle Mimi qu'elle e&ucirc;t &agrave; chercher un autre amant.
+Mimi se mit &agrave; rire et fit des bravades. &Agrave; la fin, voyant que Rodolphe
+tenait bon dans sa r&eacute;solution, et l'accueillait avec beaucoup de
+tranquillit&eacute; lorsqu'elle rentrait &agrave; la maison apr&egrave;s une nuit et un jour
+pass&eacute;s au dehors, elle commen&ccedil;a &agrave; s'inqui&eacute;ter un peu devant cette
+fermet&eacute; &agrave; laquelle elle n'&eacute;tait point habitu&eacute;e. Elle fut alors charmante
+pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce
+qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouv&eacute;
+quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai seulement pas cherch&eacute;, r&eacute;pondait-elle. Cependant elle avait
+cherch&eacute;, et m&ecirc;me avant que Rodolphe lui en e&ucirc;t donn&eacute; le conseil. En
+quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait
+aid&eacute;e et lui avait d'abord m&eacute;nag&eacute; la connaissance d'un jeune jouvenceau
+qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de
+l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi
+elle-m&ecirc;me, ce jeune lyc&eacute;en, qui pouvait &ecirc;tre tr&egrave;s-fort en alg&egrave;bre,
+n'&eacute;tait pas un tr&egrave;s-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point &agrave;
+faire les &eacute;ducations, elle planta l&agrave; son amoureux novice avec ses
+cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses
+mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les for&ecirc;ts du
+nouveau-monde.</p>
+
+<p>Le lyc&eacute;en ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre remplac&eacute; par un gentilhomme breton, dont
+Mimi s'&eacute;tait rapidement affol&eacute;e, et elle n'eut point besoin de prier
+longtemps pour devenir comtesse.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les protestations de sa ma&icirc;tresse, Rodolphe eut vent de quelque
+intrigue; il voulut savoir au juste o&ugrave; il en &eacute;tait, et un matin, apr&egrave;s
+une nuit o&ugrave; Mademoiselle Mimi n'&eacute;tait point rentr&eacute;e, il courut &agrave;
+l'endroit o&ugrave; il la soup&ccedil;onnait &ecirc;tre, et l&agrave; il put &agrave; loisir s'enfoncer en
+plein c&oelig;ur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand m&ecirc;me. Les
+yeux bord&eacute;s d'une aur&eacute;ole de volupt&eacute;, il vit Mademoiselle Mimi sortir du
+manoir o&ugrave; elle s'&eacute;tait fait anoblir, pendue au bras de son nouveau
+ma&icirc;tre et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins
+fier de sa nouvelle conqu&ecirc;te que ne le fut P&acirc;ris, le beau berger grec,
+apr&egrave;s l'enl&egrave;vement de la belle H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise.
+Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort
+tranquillement. Ils se s&eacute;par&egrave;rent ensuite pour aller chacun de son c&ocirc;t&eacute;.
+Leur rupture &eacute;tait r&eacute;solue.</p>
+
+<p>Rodolphe rentra chez lui et passa la journ&eacute;e &agrave; disposer en paquets tous
+les objets qui appartenaient &agrave; sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Durant la journ&eacute;e qui suivit le divorce avec sa ma&icirc;tresse, Rodolphe
+re&ccedil;ut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annon&ccedil;a tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;. Tout le monde le complimenta de cet &eacute;v&eacute;nement comme d'un
+grand bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous aiderons, &ocirc; mon po&euml;te, lui disait un de ceux-l&agrave; qui avaient
+&eacute;t&eacute; le plus souvent t&eacute;moins des mis&egrave;res que Mademoiselle Mimi faisait
+endurer &agrave; Rodolphe, nous vous aiderons &agrave; retirer votre c&oelig;ur des mains
+d'une m&eacute;chante cr&eacute;ature. Et avant peu, vous serez gu&eacute;ri et tout pr&ecirc;t &agrave;
+courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de
+Fontenay-Aux-Roses.</p>
+
+<p>Rodolphe jura que c'en &eacute;tait &agrave; jamais fini avec les regrets et le
+d&eacute;sespoir. Il se laissa m&ecirc;me entra&icirc;ner au bal Mabille, o&ugrave; sa tenue
+d&eacute;labr&eacute;e repr&eacute;sentait fort mal <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i> qui lui procurait ses
+entr&eacute;es dans ce beau jardin de l'&eacute;l&eacute;gance et du plaisir. L&agrave;, Rodolphe
+rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit &agrave; boire. Il leur raconta
+son malheur avec un luxe inou&iuml; de style bizarre, et, pendant une heure,
+il fut &eacute;tourdissant de verve et d'entrain.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! H&eacute;las! disait le peintre Marcel en &eacute;coutant la pluie d'ironie
+qui tombait des l&egrave;vres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!</p>
+
+<p>&mdash;Il est charmant! r&eacute;pondit une jeune femme &agrave; qui Rodolphe venait
+d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me
+compromettrais volontiers &agrave; danser avec lui s'il voulait m'inviter.</p>
+
+<p>Deux secondes apr&egrave;s, Rodolphe, qui avait entendu, &eacute;tait &agrave; ses pieds,
+enveloppant son invitation dans un discours aromatis&eacute; de tout le musc et
+de tout le benjoin d'une galanterie &agrave; 80 degr&eacute;s Richelieu. La dame
+demeura confondue devant ce langage paillet&eacute; d'adjectifs &eacute;blouissants et
+de phrases contourn&eacute;es et r&eacute;gence au point de faire rougir le talon des
+souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; si gentilhomme
+vieux-s&egrave;vres. L'invitation fut accept&eacute;e.</p>
+
+<p>Rodolphe ignorait les premiers &eacute;l&eacute;ments de la danse &agrave; l'&eacute;gal de la r&egrave;gle
+de trois. Mais il &eacute;tait m&ucirc; par une audace extraordinaire, il n'h&eacute;sita
+point &agrave; partir, et improvisa une danse inconnue &agrave; toutes les
+chor&eacute;graphies pass&eacute;es. C'&eacute;tait un pas qu'on appelle le <i>pas des regrets
+et soupirs</i>, et dont l'originalit&eacute; obtint un incroyable succ&egrave;s. Les
+trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se
+moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans rel&acirc;che, &agrave; la
+figure de sa danseuse, des poign&eacute;es de madrigaux enti&egrave;rement in&eacute;dits.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait
+l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cass&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, il <i>a fait</i> une femme superbe, dit un autre en voyant
+Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.</p>
+
+<p>Rodolphe revint pr&egrave;s de l'artiste et lui tendit la main. Cette main
+&eacute;tait froide et humide comme une pierre mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>La compagne de Rodolphe &eacute;tait une robuste fille de Normandie, riche et
+abondante nature dont la rusticit&eacute; native s'&eacute;tait promptement
+aristocratis&eacute;e au milieu des &eacute;l&eacute;gances du luxe parisien et d'une vie
+oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame S&eacute;raphine, et &eacute;tait
+pour le pr&eacute;sent la ma&icirc;tresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui
+donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de
+comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle
+esp&eacute;ra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Lucile, dit-elle &agrave; sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et,
+apr&egrave;s avoir pass&eacute; dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes,
+rev&ecirc;tue d'un costume sp&eacute;cial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car
+depuis son entr&eacute;e il s'&eacute;tait malgr&eacute; lui enfonc&eacute; dans des t&eacute;n&egrave;bres plein
+de sanglots silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit S&eacute;raphine &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit Rodolphe en relevant la t&ecirc;te, regardons-la, mais pour
+l'art seulement!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et quel spectacle, alors, vint s'offrir &agrave; ses yeux!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>comme dit Raoul dans <i>les Huguenots</i>.</p>
+
+<p>S&eacute;raphine &eacute;tait admirablement belle. Ces formes splendides, habilement
+mises en valeur par la coupe de son v&ecirc;tement, s'accusaient pleines de
+provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les imp&eacute;rieuses
+fi&egrave;vres du d&eacute;sir se r&eacute;veill&egrave;rent dans les veines de Rodolphe. Un chaud
+brouillard lui monta au cerveau. Il regarda S&eacute;raphine autrement que pour
+l'amour de l'esth&eacute;tique, et il prit dans ses mains celles de la belle
+fille. C'&eacute;taient des mains sublimes et qu'on e&ucirc;t dites sculpt&eacute;es par les
+plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces
+admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins
+critique d'art, il attira pr&egrave;s de lui S&eacute;raphine, dont le visage se
+colorait d&eacute;j&agrave; de cette rougeur qui est l'aurore de la volupt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cette cr&eacute;ature est un v&eacute;ritable instrument de plaisir un vrai
+<i>stradivarius</i> d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa
+Rodolphe, en entendant d'une mani&egrave;re tr&egrave;s-distincte le c&oelig;ur de la belle
+battre une charge pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>En ce moment un coup de sonnette violent retentit &agrave; la porte de
+l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Lucile, Lucile, cria S&eacute;raphine &agrave; la femme de chambre, n'ouvrez pas;
+dites que je ne suis pas rentr&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom de Lucile, deux fois prononc&eacute;, Rodolphe se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux vous g&ecirc;ner en aucune fa&ccedil;on, madame, dit-il. D'ailleurs, il
+faut que je me retire, il est tard et je demeure tr&egrave;s-loin. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vous partez? s'&eacute;cria S&eacute;raphine en redoublant les &eacute;clairs de
+son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez
+rester.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, r&eacute;pondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui
+arrive de la terre de feu, et il me d&eacute;sh&eacute;riterait s'il ne me trouvait
+pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!</p>
+
+<p>Et il sortit avec pr&eacute;cipitation. La servante alla l'&eacute;clairer, Rodolphe
+leva par m&eacute;garde les yeux sur elle. C'&eacute;tait une jeune femme fr&ecirc;le, &agrave; la
+d&eacute;marche lente; son visage tr&egrave;s-p&acirc;le faisait une charmante antith&egrave;se
+avec sa chevelure noire ond&eacute;e naturellement, et ses yeux bleus
+semblaient deux &eacute;toiles malades.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; fant&ocirc;me! s'&eacute;cria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le
+nom et le visage de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Arri&egrave;re! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier &agrave; la h&acirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit la cam&eacute;riste en rentrant chez sa ma&icirc;tresse, il est
+fou, ce jeune homme!</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc qu'il est b&ecirc;te, r&eacute;pondit S&eacute;raphine exasp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Oh! ajouta-t-elle, &ccedil;a m'apprendra &agrave; &ecirc;tre bonne. Si cet imb&eacute;cile de L&eacute;on
+avait au moins l'esprit de venir &agrave; pr&eacute;sent!</p>
+
+<p>L&eacute;on &eacute;tait le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.</p>
+
+<p>Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il
+trouva son chat &eacute;carlate qui poussait des g&eacute;missements plaintifs. Il y
+avait deux nuits d&eacute;j&agrave; qu'il appelait ainsi vainement son amante
+infid&egrave;le, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les
+toits d'alentour. Pauvre b&ecirc;te, dit Rodolphe, toi aussi on t'a tromp&eacute;; ta
+Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu,
+ma pauvre b&ecirc;te, le c&oelig;ur des femmes et des chattes est un ab&icirc;me que les
+hommes et les chats ne pourront jamais sonder.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il f&icirc;t une chaleur
+&eacute;pouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glac&eacute; descendre sur ses
+&eacute;paules. C'&eacute;tait le froid de la solitude, de la terrible solitude de la
+nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aper&ccedil;ut alors la
+chambre d&eacute;vast&eacute;e. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du
+plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre,
+qui parut &agrave; Rodolphe plus grande qu'un d&eacute;sert. En marchant, il heurta du
+pied les paquets renfermant les objets appartenant &agrave; Mademoiselle Mimi,
+et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'&eacute;tait pas
+encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le
+ferait le matin. Rodolphe sentait, malgr&eacute; tous ses combats, approcher
+l'heure de la r&eacute;action, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait
+expier toute la joie am&egrave;re qu'il avait d&eacute;pens&eacute;e dans la soir&eacute;e.
+Cependant, il esp&eacute;rait que son corps, bris&eacute; par la fatigue,
+s'endormirait avant le r&eacute;veil des angoisses, si longtemps comprim&eacute;es
+dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Comme il s'approchait du lit et en &eacute;cartait les rideaux, en voyant ce
+lit qui n'avait pas &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; depuis deux jours, devant les deux
+oreillers plac&eacute;s l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, et sous l'un desquels se
+cachait encore &agrave; demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit
+son c&oelig;ur &eacute;treint dans l'invincible &eacute;tau de cette douleur morne qui ne
+peut &eacute;clater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains;
+et, apr&egrave;s avoir jet&eacute; un regard dans cette chambre d&eacute;sol&eacute;e, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez
+partie, que je vous ai renvoy&eacute;e, et que je ne vous reverrai plus, mon
+Dieu! &ocirc; jolie t&ecirc;te brune qui avez si longtemps dormi &agrave; cette place, ne
+reviendrez-vous plus y dormir encore? &ocirc; voix capricieuse dont les
+caresses me donnaient le d&eacute;lire, et dont les col&egrave;res me charmaient,
+est-ce que je ne vous entendrai plus? &ocirc; petites mains blanches aux
+veines bleues, vous &agrave; qui j'avais fianc&eacute; mes l&egrave;vres, &ocirc; petites mains
+blanches, avez-vous donc re&ccedil;u mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait,
+avec une ivresse d&eacute;lirante, sa t&ecirc;te dans les oreillers, encore impr&eacute;gn&eacute;s
+des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alc&ocirc;ve il lui
+semblait voir sortir le fant&ocirc;me des belles nuits qu'il avait pass&eacute;es
+avec sa jeune ma&icirc;tresse. Il entendait retentir claire et sonore, au
+milieu du silence nocturne, le rire &eacute;panoui de Mademoiselle Mimi, et il
+se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaiet&eacute; avec laquelle
+elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes
+les mis&egrave;res de leur existence hasardeuse.</p>
+
+<p>Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait
+d'&eacute;couler aupr&egrave;s de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aim&eacute;
+peut-&ecirc;tre, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au c&oelig;ur de
+Rodolphe sa jeunesse et sa virilit&eacute; premi&egrave;res.</p>
+
+<p>L'aube blanchissante le surprit au moment o&ugrave;, vaincu par la fatigue, il
+venait de fermer les yeux rougis par les larmes vers&eacute;es durant cette
+nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les
+plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond
+de leur pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le matin, lorsque ses amis entr&egrave;rent chez lui, ils furent effray&eacute;s en
+voyant Rodolphe, dont le visage &eacute;tait ravag&eacute; par toutes les angoisses
+qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Marcel, j'en &eacute;tais s&ucirc;r: c'est sa gaiet&eacute; d'hier qui lui a
+tourn&eacute; sur le c&oelig;ur. &Ccedil;a ne peut pas durer comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commen&ccedil;a sur
+Mademoiselle Mimi une foule de r&eacute;v&eacute;lations indiscr&egrave;tes, dont chaque mot
+s'enfon&ccedil;ait comme une &eacute;pine au c&oelig;ur de Rodolphe. Ses amis lui
+<i>prouv&egrave;rent</i> que de tout temps sa ma&icirc;tresse l'avait tromp&eacute; comme un
+niais, chez lui et au dehors, et que cette cr&eacute;ature p&acirc;le comme l'ange de
+la phthisie &eacute;tait un &eacute;crin de sentiments mauvais et d'instincts f&eacute;roces.</p>
+
+<p>Et l'un et l'autre, ils altern&egrave;rent ainsi dans la t&acirc;che qu'ils avaient
+entreprise, et dont le but &eacute;tait d'amener Rodolphe &agrave; ce point o&ugrave; l'amour
+aigri se change en m&eacute;pris; mais ce but ne fut atteint qu'&agrave; moiti&eacute;. Le
+d&eacute;sespoir du po&euml;te se changea en col&egrave;re. Il se jeta avec rage sur les
+paquets qu'il avait pr&eacute;par&eacute;s la veille; et apr&egrave;s avoir mis de c&ocirc;t&eacute; tous
+les objets que sa ma&icirc;tresse avait en sa possession en entrant chez lui,
+il garda tout ce qu'il lui avait donn&eacute; pendant leur liaison,
+c'est-&agrave;-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette
+auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa
+coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.</p>
+
+<p>Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journ&eacute;e pour prendre ses
+effets. Rodolphe &eacute;tait chez lui et seul. Il fallut que toutes les
+puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jet&acirc;t point
+au cou de sa ma&icirc;tresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes,
+et Mademoiselle Mimi lui r&eacute;pondit par ces insultes froides et aigu&euml;s qui
+font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le
+d&eacute;dain avec lequel sa ma&icirc;tresse le flagellait avec une opini&acirc;tret&eacute;
+insolente, la col&egrave;re de Rodolphe &eacute;clata brutale et effrayante; un
+instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir
+vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins
+accoururent et l'arrach&egrave;rent de la chambre de Rodolphe.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, une amie de Mimi vint demander &agrave; Rodolphe s'il voulait
+rendre les affaires qu'il avait gard&eacute;es chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Et il fit causer la messag&egrave;re de sa ma&icirc;tresse. Cette femme lui apprit
+que la jeune Mimi &eacute;tait dans une situation fort malheureuse, et qu'elle
+allait manquer de logement.</p>
+
+<p>&mdash;Et son amant, dont elle est si folle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit Am&eacute;lie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point
+l'intention de la prendre pour ma&icirc;tresse. Il en a une depuis fort
+longtemps, et il para&icirc;t peu s'occuper de Mimi, qui est &agrave; ma charge et
+m'embarrasse beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; &ccedil;a ne me regarde
+pas... Et il fit des madrigaux &agrave; Mademoiselle Am&eacute;lie, et lui persuada
+qu'elle &eacute;tait la plus belle femme du monde.</p>
+
+<p>Am&eacute;lie fit part &agrave; Mimi de son entrevue avec Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parl&eacute; de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement; vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; oubli&eacute;e, ma ch&egrave;re. Rodolphe a une nouvelle
+ma&icirc;tresse, et il lui a achet&eacute; une toilette superbe, car il a re&ccedil;u
+beaucoup d'argent, et lui-m&ecirc;me est v&ecirc;tu comme un prince. Il est
+tr&egrave;s-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.</p>
+
+<p>Tous les jours, Mademoiselle Am&eacute;lie venait voir Rodolphe sous un
+pr&eacute;texte quelconque; et, quoi qu'il f&icirc;t, celui-ci ne pouvait s'emp&ecirc;cher
+de lui parler de Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fort gaie, r&eacute;pondait l'amie, et n'a point l'air de se
+pr&eacute;occuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec
+vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour
+faire enrager vos amis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.</p>
+
+<p>Et il recommen&ccedil;a &agrave; faire la cour &agrave; Am&eacute;lie, qui s'en allait tout
+rapporter &agrave; Mimi, et assurait que Rodolphe &eacute;tait fort &eacute;pris d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a encore bais&eacute; la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est
+tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re amie, dit Mimi piqu&eacute;e, je vois o&ugrave; vous en voulez venir, &agrave; me
+faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus &agrave;
+moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait
+&eacute;tait que Rodolphe n'&eacute;tait aimable avec Am&eacute;lie que pour l'attirer chez
+lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa ma&icirc;tresse, mais
+avec un machiav&eacute;lisme qui avait peut-&ecirc;tre son but; et, s'apercevant bien
+que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;e
+de rentrer avec lui, Am&eacute;lie s'effor&ccedil;ait, par des rapports adroitement
+invent&eacute;s, &agrave; &eacute;viter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; elle devait aller au bal, Am&eacute;lie vint dans la matin&eacute;e
+demander &agrave; Rodolphe si la partie tenait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui r&eacute;pondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'&ecirc;tre le
+chevalier de la plus belle personne des temps modernes.</p>
+
+<p>Am&eacute;lie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique d&eacute;but dans
+un th&eacute;&acirc;tre de la banlieue, dans les quatri&egrave;mes r&ocirc;les de soubrette, et
+elle promit qu'elle serait pr&ecirc;te pour le soir.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, fit Rodolphe, dites &agrave; Mademoiselle Mimi que, si elle veut
+faire une infid&eacute;lit&eacute; &agrave; son amant en ma faveur et venir passer une nuit
+chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.</p>
+
+<p>Am&eacute;lie fit la commission de Rodolphe et pr&ecirc;ta &agrave; ses paroles un sens tout
+autre que celui qu'elle avait su deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle &agrave; Mimi, sa proposition
+est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette d&eacute;marche au rang
+des plus viles cr&eacute;atures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne
+vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en ris&eacute;e &agrave; tous ses
+amis: c'est une conspiration arrang&eacute;e entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Am&eacute;lie en train de pr&eacute;parer
+sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il doit venir m'attendre ce soir &agrave; vingt pas de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer,
+elle courut en toute h&acirc;te chez l'amant de Mademoiselle Am&eacute;lie et le
+pr&eacute;vint que celle-ci &eacute;tait en train de lui machiner une petite trahison
+avec son ancien amant &agrave; elle.</p>
+
+<p>Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un b&acirc;ton, arriva chez
+Mademoiselle Am&eacute;lie, et lui annon&ccedil;a qu'il trouvait excellent qu'elle
+pass&acirc;t la soir&eacute;e avec lui.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures, Mimi courut &agrave; l'endroit o&ugrave; Rodolphe devait trouver
+Am&eacute;lie. Elle aper&ccedil;ut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un
+homme qui attend; elle passa deux fois &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, sans oser
+l'aborder. Rodolphe &eacute;tait mis tr&egrave;s-&eacute;l&eacute;gamment ce soir-l&agrave;, et les crises
+violentes auxquelles il &eacute;tait en proie depuis huit jours avaient donn&eacute;
+&agrave; son visage un grand caract&egrave;re. Mimi fut singuli&egrave;rement &eacute;mue. Enfin,
+elle se d&eacute;cida &agrave; lui parler. Rodolphe l'accueillit sans col&egrave;re, et lui
+demanda des nouvelles de sa sant&eacute;, apr&egrave;s quoi il s'informa du motif qui
+l'amenait pr&egrave;s de lui; tout cela d'une voix douce, et o&ugrave; un accent de
+tendresse cherchait &agrave; se contraindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle
+Am&eacute;lie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai donc au bal tout seul.</p>
+
+<p>Ici, Mademoiselle Mimi feignit de tr&eacute;bucher et s'appuya sur l'&eacute;paule de
+Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Mimi, j'habite avec Am&eacute;lie; et, comme elle est avec son
+amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, lui dit alors le po&euml;te, je vous ai fait faire tant&ocirc;t une
+proposition par Mademoiselle Am&eacute;lie; vous l'a-t-elle transmise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, m&ecirc;me apr&egrave;s ce qui est
+arriv&eacute;, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que,
+malgr&eacute; tout ce que vous pouvez avoir &agrave; me reprocher, vous me croyiez
+assez peu de c&oelig;ur pour accepter un semblable march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapport&eacute; les choses. Ce
+qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous
+avez encore trois heures de r&eacute;flexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'&agrave;
+minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quitt&egrave;rent...
+Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habill&eacute; sur son lit. &Agrave; onze
+heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander l'hospitalit&eacute;, dit-elle: l'amant d'Am&eacute;lie est
+rest&eacute; chez elle, et je n'ai pu rentrer.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; trois heures du matin ils caus&egrave;rent. Une conversation
+explicative, o&ugrave; de temps en temps le <i>tu</i> familier succ&eacute;dait au <i>vous</i>
+de la discussion officielle.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures leur bougie s'&eacute;teignit. Rodolphe voulut en allumer une
+neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.</p>
+
+<p>Et cinq minutes apr&egrave;s, sa jolie t&ecirc;te brune avait repris sa place sur
+l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les l&egrave;vres
+de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la
+p&acirc;leur nacr&eacute;e luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas
+la bougie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant &agrave; Mimi
+plusieurs paquets, il lui dit tr&egrave;s-doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mimi, je suis bien fatigu&eacute;e, voyez-vous, et je ne pourrai pas
+emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.</p>
+
+<p>Et comme elle s'&eacute;tait habill&eacute;e, elle prit seulement une collerette et
+une paire de manchettes.</p>
+
+<p>&mdash;J'emporterai ce qui reste... petit &agrave; petit, ajouta-t-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela
+finisse.</p>
+
+<p>&mdash;Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la
+jeune Mimi en embrassant Rodolphe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute; ensemble, ils partirent pour aller &agrave; la campagne. En
+traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand po&euml;te qui l'avait
+toujours accueilli avec une charmante bont&eacute;. Par convenance, Rodolphe
+allait feindre de ne pas le voir. Mais le po&euml;te ne lui en donna pas le
+temps; et, en passant pr&egrave;s de lui, il lui fit un geste amical, et salua
+sa jeune compagne avec un gracieux sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce monsieur? demanda Mimi.</p>
+
+<p>Rodolphe lui r&eacute;pondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du po&euml;te qui a si bien chant&eacute;
+l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur &agrave; notre r&eacute;conciliation.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il
+fussent au milieu de la foule.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper
+toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'&ecirc;tre
+tromp&eacute; toujours?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><i>DONEC GRATUS...</i></h3>
+
+
+<p>Nous avons racont&eacute; comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle
+Musette. Unis un matin par le minist&egrave;re du caprice, qui est le maire du
+13<sup>e</sup> arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive
+souvent, s'&eacute;pouser sous le r&eacute;gime de la s&eacute;paration de c&oelig;ur. Mais un
+soir, apr&egrave;s une violente querelle o&ugrave; ils avaient r&eacute;solu de se quitter
+sur-le-champ, ils s'aper&ccedil;urent que leurs mains, qui s'&eacute;taient serr&eacute;es en
+signe d'adieu, ne voulaient plus se s&eacute;parer. Presque &agrave; leur insu leur
+caprice &eacute;tait devenu de l'amour. Ils se l'avou&egrave;rent tous deux en riant &agrave;
+moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-grave ce qui nous arrive l&agrave;, dit Marcel. Comment diable
+avons-nous donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris
+assez de pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de
+Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, r&eacute;pondit celui-ci en d&eacute;signant Musette, que mademoiselle et
+moi, nous venons de faire une jolie d&eacute;couverte. Nous sommes amoureux. &Ccedil;a
+nous sera venu en dormant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui
+prouve que vous aimez? Vous exag&eacute;rez peut-&ecirc;tre le danger.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au
+plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec
+Mimi. Voil&agrave; bient&ocirc;t deux calendriers que nous usons &agrave; nous disputer
+jour et nuit. C'est avec ce syst&egrave;me-l&agrave; qu'on &eacute;ternise les mariages.
+Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un m&eacute;nage Phil&eacute;mon et
+Baucis. Votre int&eacute;rieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et
+Ph&eacute;mie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menac&eacute;s,
+notre trio de m&eacute;nages en fera une habitation bien agr&eacute;able.</p>
+
+<p>En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait
+d'arriver &agrave; Musette et &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de &ccedil;a?</p>
+
+<p>Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'en &eacute;tais s&ucirc;r d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte
+s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.</p>
+
+<p>Le soir, en rentrant, Rodolphe dit &agrave; Mimi:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le
+quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! r&eacute;pondit Mimi. Elle qui a si bon app&eacute;tit!</p>
+
+<p>&mdash;Et de son c&ocirc;t&eacute;, Marcel est empoign&eacute; par Musette. Il l'adore &agrave;
+trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! dit Mimi, lui qui est si jaloux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes &eacute;l&egrave;ves d'Othello.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, aux m&eacute;nages de Rodolphe et de Marcel vint se
+joindre le m&eacute;nage de Schaunard; le musicien emm&eacute;nageait dans la maison,
+avec Ph&eacute;mie, Teinturi&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan,
+et, &agrave; l'&eacute;poque du terme, ils envoyaient un cong&eacute; unanime au
+propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage &eacute;clat&acirc;t dans l'un
+des m&eacute;nages. Tant&ocirc;t c'&eacute;tait Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force
+de parler, s'expliquaient &agrave; l'aide des projectiles qui leur tombaient
+sous la main. Le plus souvent c'&eacute;tait Schaunard qui faisait, au bout
+d'une canne, quelques observations &agrave; la m&eacute;lancolique Ph&eacute;mie. Quant &agrave;
+Marcel et Musette, leurs discussions &eacute;taient renferm&eacute;es dans le silence
+du huit clos; ils prenaient au moins la pr&eacute;caution de fermer leurs
+portes et leurs fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Si d'aventure la paix r&eacute;gnait dans les m&eacute;nages, les autres locataires
+n'&eacute;taient pas moins victimes de cette concorde passag&egrave;re. L'indiscr&eacute;tion
+des cloisons mitoyennes laissait p&eacute;n&eacute;trer chez eux tous les secrets des
+m&eacute;nages boh&egrave;mes, et les initiait malgr&eacute; eux &agrave; tous leurs myst&egrave;res.
+Aussi, plus d'un voisin pr&eacute;f&eacute;rait-il le <i>casus belli</i> aux ratifications
+des trait&eacute;s de paix.</p>
+
+<p>Ce fut, &agrave; vrai dire, une singuli&egrave;re existence que celle qu'on mena
+pendant six mois. La plus loyale fraternit&eacute; se pratiquait sans emphase
+dans ce c&eacute;nacle, o&ugrave; tout &eacute;tait &agrave; tous et se partageait en entrant, bonne
+ou mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, o&ugrave; l'on ne serait
+pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, o&ugrave; l'on d&icirc;nait
+toute la journ&eacute;e. Il y en avait d'autres o&ugrave; l'on serait presque all&eacute; &agrave;
+la cour sans bottes, jours de car&ecirc;me o&ugrave;, apr&egrave;s n'avoir pas d&eacute;jeun&eacute; en
+commun, on ne d&icirc;nait pas ensemble, ou bien l'on arrivait, &agrave; force de
+combinaisons &eacute;conomiques, &agrave; r&eacute;aliser un de ces repas dans lesquels les
+assiettes et les couverts <i>faisaient rel&acirc;che</i>, comme disait Mademoiselle
+Mimi.</p>
+
+<p>Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association o&ugrave; se
+trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune &eacute;bauche de
+discorde ne s'&eacute;leva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent
+devant les plus futiles caprices de leurs ma&icirc;tresses, mais pas un d'eux
+n'e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute; un instant entre la femme et l'ami.</p>
+
+<p>L'amour na&icirc;t surtout de la spontan&eacute;it&eacute;; c'est une improvisation.
+L'amiti&eacute;, au contraire, s'&eacute;difie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui
+marche avec circonspection; c'est l'&eacute;go&iuml;sme de l'esprit, tandis que
+l'amour c'est l'&eacute;go&iuml;sme du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y avait six ans que les boh&egrave;mes se connaissaient. Ce long espace de
+temps pass&eacute; dans une intimit&eacute; quotidienne avait, sans alt&eacute;rer
+l'individualit&eacute; bien tranch&eacute;e de chacun, amen&eacute; entre eux un accord
+d'id&eacute;es, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouv&eacute; ailleurs. Ils avaient
+des m&oelig;urs qui leur &eacute;taient propres, un langage intime dont les
+&eacute;trangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les
+connaissaient pas particuli&egrave;rement appelaient leur libert&eacute; d'allure du
+cynisme. Ce n'&eacute;tait pourtant que de la franchise. Esprits r&eacute;tifs &agrave; toute
+chose impos&eacute;e, ils avaient tous le faux en haine et le commun en
+m&eacute;pris. Accus&eacute;s de vanit&eacute;s exag&eacute;r&eacute;es, ils r&eacute;pondaient en &eacute;talant
+fi&egrave;rement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur
+valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Depuis tant d'ann&eacute;es qu'ils marchaient ensemble dans la m&ecirc;me vie, mis
+souvent en rivalit&eacute; par n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tat, ils ne s'&eacute;taient pas quitt&eacute; la
+main et avaient pass&eacute;, sans y prendre garde, sur les questions
+personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essay&eacute; d'en
+&eacute;lever entre eux pour les d&eacute;sunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns
+les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le
+contre-poison de l'envie, les pr&eacute;servait de toutes les petites jalousies
+de m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s six mois de vie en commun, une &eacute;pid&eacute;mie de divorce
+s'abattit tout &agrave; coup sur les m&eacute;nages.</p>
+
+<p>Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aper&ccedil;ut que Ph&eacute;mie,
+Teinturi&egrave;re, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de
+plastique, il &eacute;tait d'un purisme aust&egrave;re, il renvoya Ph&eacute;mie, lui donnant
+pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fr&eacute;quentes
+observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait
+un logement gratis.</p>
+
+<p>Quinze jours apr&egrave;s, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les
+carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien &eacute;l&egrave;ve de Carolus Barbemuche,
+qui lui avait promis des robes couleur du soleil.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra &agrave; grand
+bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitt&eacute; pour
+suivre Marcel.</p>
+
+<p>Cette s&eacute;paration eut lieu sans querelle, sans secousse, sans
+pr&eacute;m&eacute;ditation. N&eacute;e d'un caprice qui &eacute;tait devenu de l'amour, cette
+liaison fut rompue par un autre caprice.</p>
+
+<p>Un soir du carnaval, au bal masqu&eacute; de l'Op&eacute;ra, o&ugrave; elle &eacute;tait all&eacute;e avec
+Marcel, Musette eut pour vis-&agrave;-vis dans une contredanse un jeune homme
+qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en
+dansant, &eacute;chang&egrave;rent quelques paroles. Sans le vouloir peut-&ecirc;tre, en
+instruisant ce jeune homme de sa vie pr&eacute;sente, laissa-t-elle &eacute;chapper un
+regret sur sa vie pass&eacute;e. Tant fut-il qu'&agrave; la fin du quadrille, Musette
+se trompa; et, au lieu de donner la main &agrave; Marcel qui &eacute;tait son
+cavalier, elle prit la main de son <i>vis-&agrave;-vis</i>, qui l'entra&icirc;na et
+disparut avec elle dans la foule.</p>
+
+<p>Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au
+bras du jeune homme; elle sortait du caf&eacute; de l'op&eacute;ra, la bouche pleine
+de refrains. En apercevant Marcel, qui s'&eacute;tait mis dans un angle les
+bras crois&eacute;s, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais
+revenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il &eacute;tait jaloux,
+mais il &eacute;tait logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il
+pas; il rentra chez lui le c&oelig;ur gros n&eacute;anmoins, mais l'estomac l&eacute;ger.
+Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs &agrave;
+manger; il aper&ccedil;ut un morceau de pain granitique et un squelette de
+hareng saur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins
+Musette aura soup&eacute;. Et apr&egrave;s avoir pass&eacute; un coin de son mouchoir sur ses
+yeux, sous le pr&eacute;texte de se moucher, il se coucha.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, Musette se r&eacute;veillait dans un boudoir tendu de rose.
+Un coup&eacute; bleu l'attendait &agrave; sa porte, et toutes les f&eacute;es de la mode,
+mises en r&eacute;quisition, apportaient leurs merveilles &agrave; ses pieds. Musette
+&eacute;tait ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de
+ce cadre d'&eacute;l&eacute;gances. Alors elle recommen&ccedil;a l'ancienne existence, fut de
+toutes les f&ecirc;tes et reconquit sa c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. On parla d'elle partout,
+dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes
+parlementaires. Quant &agrave; son nouvel amant, M. Alexis, c'&eacute;tait un charmant
+jeune homme. Souvent il se plaignait &agrave; Musette de la trouver un peu
+l&eacute;g&egrave;re et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors
+Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher? Je suis rest&eacute;e pendant six mois avec un
+homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui
+m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup &agrave; l'Od&eacute;on,
+parce qu'il n'&eacute;tait pas riche. Comme l'amour ne co&ucirc;te rien, et que
+j'&eacute;tais folle de ce monstre, nous avons consid&eacute;rablement d&eacute;pens&eacute;
+d'amour. Il ne m'en reste gu&egrave;re que des miettes. Ramassez-les, je ne
+vous en emp&ecirc;che pas. Au reste, je ne vous ai pas trich&eacute;; et si les
+rubans ne co&ucirc;taient pas si cher, je serais encore avec mon peintre.
+Quant &agrave; mon c&oelig;ur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs,
+je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir
+oubli&eacute; dans un des tiroirs de Marcel.</p>
+
+<p>La disparition des trois m&eacute;nages boh&egrave;mes occasionna une f&ecirc;te dans la
+maison qu'ils avaient habit&eacute;e. En signe de r&eacute;jouissance, le propri&eacute;taire
+donna un grand d&icirc;ner, et les locataires illumin&egrave;rent leurs fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Rodolphe et Marcel avaient &eacute;t&eacute; se loger ensemble; ils avaient pris
+chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste.
+Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de
+Mimi; alors ils en avaient pour la soir&eacute;e. Ils se rappelaient leur
+ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les
+nuits blanches, et les paresseuses matin&eacute;es, et les d&icirc;ners faits en
+r&ecirc;ve. Une &agrave; une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs
+toutes ces heures envol&eacute;es; et ils finissaient ordinairement par ce
+dire: qu'apr&egrave;s tout, ils &eacute;taient encore heureux de se trouver ensemble,
+les pieds sur les chenets, tisonnant la b&ucirc;che de d&eacute;cembre, fumant leur
+pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un pr&eacute;texte &agrave; causerie, pour se
+raconter tout haut &agrave; eux-m&ecirc;mes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils
+&eacute;taient seuls: qu'ils avaient beaucoup aim&eacute; ces cr&eacute;atures disparues en
+emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-&ecirc;tre ils les aimaient
+encore.</p>
+
+<p>Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aper&ccedil;ut &agrave; quelques pas de
+lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout
+de bas blanc d'une correction toute particuli&egrave;re; le cocher lui-m&ecirc;me
+d&eacute;vorait des yeux ce charmant <i>pourboire</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, fit Marcel, voil&agrave; une jolie jambe; j'ai bien envie de lui
+offrir mon bras; voyons un peu... de quelle fa&ccedil;on l'aborderai-je? Voil&agrave;
+mon affaire... c'est assez neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put
+tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouv&eacute; mon
+mouchoir?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, r&eacute;pondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la
+main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>L'artiste roula dans un pr&eacute;cipice d'&eacute;tonnement. Mais tout &agrave; coup un
+&eacute;clat de rire qu'il re&ccedil;ut en plein visage le fit revenir &agrave; lui; &agrave; cette
+joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Mademoiselle Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures.
+Comment la trouves-tu celle-l&agrave;, hein? Elle ne manque pas de gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve supportable, r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit th&eacute;&acirc;tre
+o&ugrave; il avait ses entr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour de l'art?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voil&agrave; un calembour,
+je le vendrai &agrave; Colline: il en fait collection.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des
+points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chim&egrave;re que je poursuis et qui joue les ing&eacute;nues dans ce
+petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot id&eacute;al.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien spirituel ce soir, dit Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous bien curieuse, fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre
+pour des amoureux qui se disputent.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne serait pas la premi&egrave;re fois que cela nous arriverait, dit
+Marcel.</p>
+
+<p>Musette vit une provocation dans cette phrase et r&eacute;pliqua prestement:</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne sera peut-&ecirc;tre pas la derni&egrave;re, hein? Le mot &eacute;tait clair; il
+siffla comme une balle &agrave; l'oreille de Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les &eacute;toiles vous &ecirc;tes
+t&eacute;moins que ce n'est pas moi qui ai tir&eacute; le premier. Vite ma cuirasse!</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce moment le feu &eacute;tait engag&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour
+aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se r&eacute;veiller si vivaces.</p>
+
+<p>Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette.
+Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces pl&eacute;nipotentiaires du
+c&oelig;ur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de
+diplomatie, ce congr&egrave;s de regards avait tacitement arrang&eacute; l'affaire. Il
+n'y avait plus qu'&agrave; ratifier.</p>
+
+<p>La conversation interrompue se renoua.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, dit Musette &agrave; Marcel, o&ugrave; allais-tu tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, j'allais voir Laure.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Sa bouche est un nid de sourires.</p>
+
+<p>&mdash;Connu, dit Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi-m&ecirc;me, fit Marcel, d'o&ugrave; venais-tu sur les ailes de cette
+citadine?</p>
+
+<p>&mdash;Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour
+dans sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme est-ce que cet Alexis?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait.
+Tout en se promenant, Marcel et Musette continu&egrave;rent ainsi, en plein
+boulevard, cette com&eacute;die du <i>revenez-y</i> de l'amour. Avec la m&ecirc;me
+na&iuml;vet&eacute;, tour &agrave; tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe &agrave;
+strophe cette ode immortelle o&ugrave; Horace et Lydie vantent avec tant de
+gr&acirc;ce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un
+post-scriptum &agrave; leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au d&eacute;tour
+d'une rue, une assez forte patrouille d&eacute;boucha tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Musette <i>organisa</i> une petite attitude effray&eacute;e, et se cramponnant au
+bras de Marcel elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, vois donc, voil&agrave; de la troupe qui arrive, il va encore y
+avoir une r&eacute;volution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me
+reconduire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; allons-nous? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre &agrave;
+souper, nous parlerons politique.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Marcel qui pensait &agrave; M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgr&eacute;
+l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.</p>
+
+<p>Musette resta muette devant ce refus. Puis, &agrave; travers le brouillard de
+ses souvenirs, elle aper&ccedil;ut le pauvre int&eacute;rieur du pauvre artiste; car
+Marcel n'&eacute;tait pas devenu millionnaire; alors Musette eut une id&eacute;e; et,
+profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une
+nouvelle terreur.</p>
+
+<p>&mdash;On va se battre, s'&eacute;cria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi.
+Marcel, mon ami, m&egrave;ne-moi chez une de mes amies qui <i>doit</i> demeurer dans
+ton quartier.</p>
+
+<p>En traversant le pont neuf, Musette poussa un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est d&eacute;m&eacute;nag&eacute;e; elle
+demeure aux Batignolles.</p>
+
+<p>En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe
+ne fut pas &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ces amours mal enterr&eacute;es, dit-il, c'est toujours comme &ccedil;a!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><i>LE PASSAGE DE LA MER ROUGE</i></h3>
+
+
+<p>Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait &agrave; ce fameux tableau qu'il
+affirmait devoir repr&eacute;senter le <i>Passage de la mer Rouge</i> et, depuis
+cinq ou six ans, ce chef-d'&oelig;uvre de couleur &eacute;tait refus&eacute; avec
+obstination par le jury. Aussi, &agrave; force d'aller et de revenir de
+l'atelier de l'artiste au mus&eacute;e, et du mus&eacute;e &agrave; l'atelier, le tableau
+connaissait si bien le chemin, que, si on l'e&ucirc;t plac&eacute; sur des roulettes,
+il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en &eacute;tat de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait
+refait dix fois, et du haut en bas remani&eacute; cette toile, attribuait &agrave; une
+hostilit&eacute; personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait
+annuellement du salon carr&eacute;; et, dans ses moments perdus, il avait
+compos&eacute; en l'honneur des cerb&egrave;res de l'institut un petit dictionnaire
+d'injures, avec des illustrations d'une f&eacute;rocit&eacute; aigu&euml;. Ce recueil,
+devenu c&eacute;l&egrave;bre, avait obtenu dans les ateliers et &agrave; l'&eacute;cole des
+beaux-arts le succ&egrave;s populaire qui s'est attach&eacute; &agrave; l'immortelle
+complainte de Jean B&eacute;lin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs;
+tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Pendant longtemps, Marcel ne s'&eacute;tait pas d&eacute;courag&eacute; des refus acharn&eacute;s
+qui l'accueillaient &agrave; chaque exposition. Il s'&eacute;tait confortablement
+assis dans cette opinion que son tableau &eacute;tait, dans des proportions
+moindres, le pendant attendu par les <i>Noces de Cana</i>, ce gigantesque
+chef-d'&oelig;uvre dont la poussi&egrave;re de trois si&egrave;cles n'a pu ternir
+l'&eacute;clatante splendeur. Aussi, chaque ann&eacute;e, &agrave; l'&eacute;poque du salon, Marcel
+envoyait son tableau &agrave; l'examen du jury. Seulement, pour d&eacute;router les
+examinateurs et t&acirc;cher de les faire faillir dans le parti pris
+d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le <i>Passage de la mer
+Rouge</i>, Marcel, sans rien d&eacute;ranger &agrave; la composition g&eacute;n&eacute;rale, modifiait
+quelque d&eacute;tail et changeait le titre de son tableau.</p>
+
+<p>Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de <i>Passage du
+Rubicon</i>; mais Pharaon, mal d&eacute;guis&eacute; sous le manteau de C&eacute;sar, fut
+reconnu et repouss&eacute; avec tous les honneurs qui lui &eacute;taient dus.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de
+blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un
+&eacute;gyptien en grenadier de la garde imp&eacute;riale, baptisa son tableau:
+<i>Passage de la B&eacute;r&eacute;sina</i>.</p>
+
+<p>Le jury, qui avait ce jour-l&agrave; r&eacute;cur&eacute; ses lunettes sur le parement de son
+habit &agrave; palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il
+reconnut parfaitement la toile obstin&eacute;e, surtout &agrave; un grand diable de
+cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge.
+La robe de ce cheval servait &agrave; Marcel pour toutes ses exp&eacute;riences de
+coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique
+des <i>tons fins</i>, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de
+lumi&egrave;re, toutes les combinaisons les plus vari&eacute;es de la couleur. Mais
+une fois encore, insensible &agrave; ce d&eacute;tail, le jury n'eut pas assez de
+boules noires pour refuser le <i>Passage de la B&eacute;r&eacute;sina</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'ann&eacute;e prochaine je le
+renverrai sous le titre de: <i>Passage des Panoramas</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront bien attrap&eacute;s... trap&eacute;s... attrape... trape... chantonna le
+musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air
+terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont
+l'accompagnement &eacute;tait redout&eacute; de tous les pianos circonvoisins.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer
+Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en
+contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a l&agrave;-dedans pour cent
+&eacute;cus de couleur et pour un million de g&eacute;nie, sans compter ma belle
+jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une &oelig;uvre s&eacute;rieuse qui ouvre
+de nouveaux horizons &agrave; la science des <i>glacis</i>. Mais ils n'auront pas le
+dernier; jusqu'&agrave; mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je
+veux qu'il se grave dans leur m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la plus s&ucirc;re mani&egrave;re de le faire jamais graver, dit Gustave
+Colline d'une voix plaintive; et en lui-m&ecirc;me il ajouta: il est
+tr&egrave;s-joli, celui-l&agrave;, tr&egrave;s-joli... je le r&eacute;p&eacute;terai dans les soci&eacute;t&eacute;s.
+Marcel continuait ses impr&eacute;cations, que Schaunard continuait &agrave; mettre en
+musique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.</p>
+
+<p>Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix,
+uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier
+mars, une toile de cent sur ch&acirc;ssis &agrave; clef... je vois distinctement leur
+id&eacute;e, je la vois tr&egrave;s-distinctement; ils veulent me faire briser mes
+pinceaux. Ils esp&egrave;rent peut-&ecirc;tre, en me refusant ma <i>mer Rouge</i>, que je
+vais me jeter dedans par la fen&ecirc;tre du d&eacute;sespoir. Mais, ils connaissent
+bien mal mon c&oelig;ur humain, s'ils comptent me prendre &agrave; cette ruse
+grossi&egrave;re. Je n'attendrai m&ecirc;me plus l'&eacute;poque du salon. &Agrave; compter
+d'aujourd'hui, mon &oelig;uvre devient le tableau de Damocl&egrave;s &eacute;ternellement
+suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine
+l'envoyer chez chacun d'eux, &agrave; domicile, au sein de leur famille, au
+plein c&oelig;ur de leur vie priv&eacute;e. Il troublera leurs joies domestiques, il
+leur fera trouver le vin s&ucirc;r, le r&ocirc;ti br&ucirc;l&eacute;, et leurs &eacute;pouses am&egrave;res.
+Ils deviendront fous tr&egrave;s-rapidement, et on leur mettra la camisole de
+force pour aller &agrave; l'institut les jours de s&eacute;ance. Cette id&eacute;e me
+sourit.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, et comme Marcel avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ses terribles
+plans de vengeance contre ses pers&eacute;cuteurs, il re&ccedil;ut la visite du p&egrave;re
+<i>M&eacute;dicis</i>. On appelait ainsi dans le c&eacute;nacle un juif nomm&eacute; Salomon et
+qui, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait tr&egrave;s-connu de toute la Boh&egrave;me artistique et
+litt&eacute;raire, avec qui il &eacute;tait en perp&eacute;tuels rapports. Le p&egrave;re M&eacute;dicis
+n&eacute;gociait dans tous les genres de bric-&agrave;-brac. Il vendait des mobiliers
+complets depuis <i>douze</i> francs jusqu'&agrave; mille &eacute;cus. Il achetait tout et
+savait le revendre avec b&eacute;n&eacute;fice. La banque d'&eacute;change de M. Proudhon est
+bien peu de chose compar&eacute;e au syst&egrave;me appliqu&eacute; par M&eacute;dicis, qui
+poss&eacute;dait le g&eacute;nie du trafic &agrave; un degr&eacute; auquel les plus habiles de sa
+religion n'&eacute;taient point arriv&eacute;s jusque-l&agrave;. Sa boutique, situ&eacute;e place du
+carrousel, &eacute;tait un lieu f&eacute;erique o&ugrave; l'on trouvait toute chose &agrave;
+souhait. Tous les produits de la nature, toutes les cr&eacute;ations de l'art,
+tout ce qui sort des entrailles de la terre et du g&eacute;nie humain, M&eacute;dicis
+en faisait un objet de n&eacute;goce. Son commerce touchait &agrave; tout, absolument
+&agrave; tout ce qui existe, il travaillait m&ecirc;me dans <i>l'id&eacute;al</i>. M&eacute;dicis
+achetait des <i>id&eacute;es</i> pour les exploiter lui-m&ecirc;me ou les revendre. Connu
+de tous les litt&eacute;rateurs et de tous les artistes, intime de la palette
+et familier de l'&eacute;critoire, c'&eacute;tait l'Asmod&eacute;e des arts. Il vous vendait
+des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un
+sonnet, de la mar&eacute;e fra&icirc;che contre des paradoxes; il causait <i>&agrave; l'heure</i>
+avec les &eacute;crivains charg&eacute;s de raconter dans les gazettes les cancans du
+monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et
+des invitations pour les soir&eacute;es particuli&egrave;res; il logeait &agrave; la nuit, &agrave;
+la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies
+faites au Louvre d'apr&egrave;s les ma&icirc;tres. Les coulisses n'avaient point de
+myst&egrave;res pour lui. Il vous faisait recevoir des pi&egrave;ces dans les
+th&eacute;&acirc;tres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la t&ecirc;te un
+exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait
+la demeure, les noms et les secrets de toutes les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s, m&ecirc;me
+obscures.</p>
+
+<p>Quelques pages copi&eacute;es dans le <i>brouillard</i> de sa tenue de livres
+pourront, mieux que toutes les explications les plus d&eacute;taill&eacute;es, donner
+une id&eacute;e de l'universalit&eacute; de son commerce.</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p class="center">
+20 mars 184...<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; M. L, antiquaire, le compas dont Archim&egrave;de s'est servi pendant
+le si&eacute;ge de Syracuse, 75 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. V, journaliste, les &oelig;uvres compl&egrave;tes, non coup&eacute;es, de M,
+membre de l'acad&eacute;mie, 10 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu au m&ecirc;me un article de critique sur les &oelig;uvres compl&egrave;tes de
+M***, membre de l'acad&eacute;mie, 30 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; M***, membre de l'acad&eacute;mie, un feuilleton de douze colonnes
+sur ses &oelig;uvres compl&egrave;tes, 250 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. R, homme de lettres, une appr&eacute;ciation critique sur les
+&oelig;uvres compl&egrave;tes de M***, de l'Acad&eacute;mie Fran&ccedil;aise, 10 fr; plus 50
+livres de charbon de terre et 2 kilog. de caf&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; M*** un vase en porcelaine ayant appartenu &agrave; Madame du Barry,
+18 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; la petite D... ses cheveux, 15 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. B... un lot d'articles de m&oelig;urs et les trois derni&egrave;res
+fautes d'orthographe faites par m le pr&eacute;fet de la Seine, 6 fr; plus une
+paire de souliers napolitains.</p>
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+<p>&mdash;Vendu &agrave; Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr.</p>
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+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. M..., peintre d'histoire, une s&eacute;rie de dessins gais, 25
+fr.</p>
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+<p>&mdash;Indiqu&eacute; &agrave; M. Ferdinand l'heure &agrave; laquelle Madame la Baronne R... De
+P... va &agrave; la messe.&mdash;Au m&ecirc;me, lou&eacute; pour une journ&eacute;e le petit entre-sol
+du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants,
+36 fr (re&ccedil;u 2 fr 75 c).</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la m&ecirc;me, procur&eacute; un cr&eacute;dit de six mois chez Madame***, modiste.
+(Prix &agrave; d&eacute;battre.)</p>
+
+<p>&mdash;Procur&eacute; &agrave; Madame***, modiste, la client&egrave;le de Mademoiselle R... (Re&ccedil;u
+pour ce, trois m&egrave;tres de velours et six aunes de dentelle.)</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. R..., homme de lettres, une cr&eacute;ance de 120 fr sur le
+journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac
+de Moravie.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6
+fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitul&eacute;: <i>des R&eacute;volutions
+sous-marines</i>, 15 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Lou&eacute; &agrave; Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M***, journaliste, 52 lignes dans son <i>Courrier de Paris,</i>
+100 fr; plus une garniture de chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu &agrave; MM. O... et C<sup>ie</sup> 52 lignes dans le <i>Courrier de Paris</i> de
+M***, 300 fr; plus deux garnitures de chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Mademoiselle S... G..., lou&eacute; un lit et un coup&eacute; pour un jour
+(n&eacute;ant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26
+et 27.)</p>
+
+<p>&mdash;Achet&eacute; &agrave; M. Gustave C..., un m&eacute;moire sur l'industrie lini&egrave;re, 50 fr;
+plus une &eacute;dition rare des &oelig;uvres de Flavius Jos&egrave;phe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la m&ecirc;me, pay&eacute; une note chez le pharmacien, 75 fr.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Id</i>. Pay&eacute; une note chez la cr&eacute;mi&egrave;re, 3 fr 85.</p>
+
+<p>Etc, etc, etc.</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p>On voit, par ces citations, sur quelle immense &eacute;chelle s'&eacute;tendaient les
+op&eacute;rations du juif M&eacute;dicis, qui, malgr&eacute; les notes un peu illicites de
+son commerce infiniment &eacute;clectique, n'avait jamais &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute; par
+personne.</p>
+
+<p>En entrant chez les boh&egrave;mes avec cet air intelligent qui le distinguait,
+le juif avait devin&eacute; qu'il arrivait &agrave; un moment propice. En effet, les
+quatre amis se trouvaient en ce moment r&eacute;unis en conseil, et, sous la
+pr&eacute;sidence d'un app&eacute;tit f&eacute;roce, dissertaient la grave question <i>du pain
+et de la viande</i>. C'&eacute;tait un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et
+quanti&egrave;me sinistre.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de M&eacute;dicis fut donc acclam&eacute;e par un joyeux chorus; car on
+savait que le juif &eacute;tait trop avare de son temps pour le d&eacute;penser en
+visites de politesse; aussi sa pr&eacute;sence annon&ccedil;ait-elle toujours une
+affaire &agrave; traiter.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?</p>
+
+<p>&mdash;Colline, dit Rodolphe couch&eacute; sur son lit et engourdi dans les douceurs
+de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalit&eacute;, offre une
+chaise &agrave; notre h&ocirc;te: un h&ocirc;te est sacr&eacute;. Je vous salue en Abraham, ajouta
+le po&euml;te.</p>
+
+<p>Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'&eacute;lasticit&eacute; du bronze, et
+l'avan&ccedil;a pr&egrave;s du juif en lui disant avec une voix hospitali&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Supposez un instant que vous &ecirc;tes Cinna, et prenez ce si&eacute;ge.</p>
+
+<p>M&eacute;dicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa
+duret&eacute;, lorsqu'il se ressouvint que lui-m&ecirc;me l'avait jadis chang&eacute; avec
+Colline contre une profession de foi vendue &agrave; un d&eacute;put&eacute; qui n'avait pas
+la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif
+r&eacute;sonn&egrave;rent d'un bruit argentin, et cette m&eacute;lodieuse symphonie jeta les
+quatre boh&egrave;mes dans une r&ecirc;verie pleine de douceurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas &agrave; Marcel,
+l'accompagnement para&icirc;t joli.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marcel, fit M&eacute;dicis, je viens simplement faire votre fortune.
+C'est-&agrave;-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans
+le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un
+chemin aride dont la gloire est l'oasis.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re M&eacute;dicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de
+50 pour cent, votre patron v&eacute;n&eacute;r&eacute;, soyez bref.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi P&eacute;pin, qui &eacute;tait un sire
+concis comme vous: car vous devez l'&ecirc;tre, circoncis, fils de Jacob!</p>
+
+<p>&mdash;Ouh! Ouh! Ouh! firent les boh&egrave;mes en regardant si le plancher ne
+s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe.</p>
+
+<p>Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'affaire, reprit M&eacute;dicis. Un riche amateur qui monte une
+galerie destin&eacute;e &agrave; faire le tour de l'Europe m'a charg&eacute; de lui procurer
+une s&eacute;rie d'&oelig;uvres remarquables. Je viens vous offrir vos entr&eacute;es dans
+ce mus&eacute;e. En un mot, je viens pour vous acheter votre <i>Passage de la mer
+Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Comptant? fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Comptant, r&eacute;pondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses
+goussets.</p>
+
+<p>&mdash;L'es-tu content? dit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire
+d'angoisse pour fermer le soupirail &agrave; sottises de ce gueux-l&agrave;. Brigand,
+ne vois-tu pas qu'il cause d'<i>&eacute;cus</i>? Il n'y a donc rien de sacr&eacute; pour
+toi, ath&eacute;e?</p>
+
+<p>Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, M&eacute;dicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous
+laisser l'honneur de fixer vous-m&ecirc;me le prix de cette &oelig;uvre qui n'en a
+pas. Le juif posa sur la table 50 &eacute;cus en bel argent neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? dit Marcel, c'est l'avant-garde.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marcel, dit M&eacute;dicis, vous savez bien que mon premier mot est
+toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; r&eacute;fl&eacute;chissez: 50 &eacute;cus, cela
+fait 150 francs. C'est une somme, &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon
+Pharaon, il y a pour 50 &eacute;cus de cobalt. Payez-moi au moins la fa&ccedil;on,
+&eacute;galisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai L&eacute;on
+X, L&eacute;on X <i>bis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon dernier mot, reprit M&eacute;dicis: je n'ajoute pas un sou de plus;
+mais j'offre &agrave; d&icirc;ner &agrave; tout le monde, vins vari&eacute;s &agrave; discr&eacute;tion, et au
+dessert je paye en or.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing
+sur la table. Adjug&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Marcel, convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs,
+le couvert est mis.</p>
+
+<p>Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le ch&oelig;ur des
+<i>Huguenots: &Agrave; table, &agrave; table</i>!</p>
+
+<p>M&eacute;dicis traita les boh&egrave;mes d'une fa&ccedil;on tout &agrave; fait magnifique. Il leur
+offrit une foule de choses qui jusques-l&agrave; &eacute;taient rest&eacute;es pour eux
+compl&eacute;tement in&eacute;dites. Ce fut &agrave; compter de ce d&icirc;ner que le homard cessa
+d'&ecirc;tre un mythe pour Schaunard, et il contracta d&egrave;s lors pour cet
+amphibie une passion qui devait aller jusqu'au d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de
+vendange. Cette ivresse faillit m&ecirc;me avoir des suites d&eacute;plorables pour
+Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur, &agrave; deux heures
+du matin, voulait absolument &eacute;veiller son cr&eacute;ancier pour lui donner en
+&agrave;-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison
+qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de
+ce pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son
+tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honor&eacute;, il
+s'arr&ecirc;ta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la
+pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'&eacute;tait
+autre chose que le tableau de Marcel, vendu par M&eacute;dicis &agrave; un marchand de
+comestibles. Seulement, le <i>Passage de la mer Rouge</i> avait encore subi
+une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajout&eacute; un
+bateau &agrave; vapeur, et il s'appelait: <i>Au port de Marseille</i>. Une ovation
+flatteuse s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e parmi les curieux quand on avait d&eacute;couvert le
+tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura:
+<i>La voix du peuple, c'est la voix de Dieu</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><i>LA TOILETTE DES GR&Acirc;CES</i></h3>
+
+
+<p>Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matin&eacute;e, se
+r&eacute;veilla un matin sur le coup de dix heures, et parut tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;e de ne
+point voir Rodolphe aupr&egrave;s d'elle ni m&ecirc;me dans la chambre. La veille au
+soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu &agrave; son bureau, se
+disposant &agrave; passer la nuit sur un travail extra-litt&eacute;raire qui venait de
+lui &ecirc;tre command&eacute;, et &agrave; l'ach&egrave;vement duquel la jeune Mimi &eacute;tait
+particuli&egrave;rement int&eacute;ress&eacute;e. En effet, sur le produit de son labeur, le
+po&euml;te avait fait esp&eacute;rer &agrave; son amie qu'il lui ach&egrave;terait une certaine
+robe printani&egrave;re dont elle avait un jour aper&ccedil;u le coupon aux <i>deux
+magots</i>, un magasin de nouveaut&eacute;s fameux, &agrave; l'&eacute;talage duquel la
+coquetterie de Mimi allait faire de fr&eacute;quentes d&eacute;votions. Aussi, depuis
+que le travail en question &eacute;tait commenc&eacute;, Mimi se pr&eacute;occupait-elle avec
+une grande inqui&eacute;tude de ses progr&egrave;s. Souvent elle s'approchait de
+Rodolphe, pendant qu'il &eacute;crivait, et, penchant la t&ecirc;te par-dessus son
+&eacute;paule, elle lui disait gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma robe avance-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a d&eacute;j&agrave; une manche, sois calme, r&eacute;pondait Rodolphe.</p>
+
+<p>Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui
+indiquait ordinairement qu'il &eacute;tait content de son labeur, Mimi se
+dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa t&ecirc;te brune &agrave;
+travers les rideaux:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ma robe est finie?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, r&eacute;pondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages
+couvertes de lignes serr&eacute;es, je viens d'achever le corsage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il
+de pages comme &ccedil;a pour faire une jupe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages
+de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une
+jupe convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi s&eacute;rieusement; mais il ne
+faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer apr&egrave;s l'&eacute;toffe: on porte
+les robes tr&egrave;s-amples, et je voudrais de beaux plis pour que &ccedil;a fasse
+<i>frou-frou</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de
+plus &agrave; la ligne, et nous obtiendrons le <i>frou-frou</i>.</p>
+
+<p>Et Mimi se rendormait heureuse.</p>
+
+<p>Comme elle avait commis l'imprudence de parler &agrave; ses amies,
+Mesdemoiselles Musette et Ph&eacute;mie, de la belle robe que Rodolphe &eacute;tait en
+train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqu&eacute;
+d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de leur ami
+envers sa ma&icirc;tresse; et ces confidences avaient &eacute;t&eacute; suivies de
+provocations non &eacute;quivoques &agrave; imiter l'exemple donn&eacute; par le po&euml;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les
+moustaches, c'est-&agrave;-dire que si cela continue encore huit jours comme
+&ccedil;a, je serai forc&eacute;e de t'emprunter un pantalon pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est d&ucirc; onze francs dans une bonne maison, r&eacute;pondit Marcel; si je
+r&eacute;cup&egrave;re cette valeur, je la consacrerai &agrave; t'acheter une feuille de
+vigne &agrave; la mode.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? demandait Ph&eacute;mie &agrave; Schaunard. Mon peigne <i>noir</i> (elle ne
+pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine.</p>
+
+<p>Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait &agrave; sa
+ma&icirc;tresse en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir
+bleu, cela t'instruira en t'amusant, <i>utile dulci</i>.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, dans un conciliabule tenu tr&egrave;s-secret, Marcel et Schaunard
+convinrent avec Rodolphe que chacun de son c&ocirc;t&eacute; s'efforcerait de
+satisfaire la juste coquetterie de leurs ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore
+faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et
+la litt&eacute;rature vont tr&egrave;s-bien, nous gagnons presque autant que des
+commissionnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les
+beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le r&egrave;gne de
+L&eacute;on X.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que
+tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment
+de la besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, une affaire superbe, que m'a procur&eacute;e M&eacute;dicis. Je fais des
+portraits &agrave; la caserne de <i>l'Ave Maria</i>, dix-huit grenadiers qui m'ont
+demand&eacute; leur image &agrave; six francs l'une dans l'autre, la ressemblance
+garantie un an, comme les montres. J'esp&egrave;re avoir le r&eacute;giment tout
+entier. C'&eacute;tait bien aussi mon id&eacute;e de requinquer Musette quand M&eacute;dicis
+m'aura pay&eacute;, car c'est avec lui que j'ai trait&eacute; et pas avec mes mod&egrave;les.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, fit Schaunard n&eacute;gligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai
+deux cents francs qui dorment.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! R&eacute;veillons-les, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux ou trois jours je compte &eacute;marger, reprit Schaunard. En
+sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de
+donner un libre cours &agrave; quelques-unes de mes passions. Il y a surtout,
+chez le fripier d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, un habit de nankin et un cor de chasse qui
+m'agacent l'&oelig;il depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demand&egrave;rent &agrave; la fois Rodolphe et Marcel, d'o&ugrave; esp&egrave;res-tu tirer
+ce nombreux capital?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en
+s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns
+et aux autres qu'avant d'&ecirc;tre membres de l'institut et contribuables,
+nous avons encore pas mal de pain de seigle &agrave; manger, et la miche
+quotidienne est dure &agrave; p&eacute;trir. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, nous ne sommes pas
+seuls; comme le ciel nous a cr&eacute;&eacute;s sensibles, chacun de nous s'est choisi
+une chacune, &agrave; qui il a offert de partager son sort.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un hareng, interrompit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte &eacute;conomie,
+quand on ne poss&egrave;de rien, il est difficile de mettre de c&ocirc;t&eacute;, surtout si
+l'on a toujours un app&eacute;tit plus grand que son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veux-tu en venir?... demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous
+aurions tort les uns et les autres de faire les d&eacute;daigneux, lorsqu'il se
+pr&eacute;sente, m&ecirc;me en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre
+devant le z&eacute;ro qui constitue notre apport social!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le
+d&eacute;daigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas
+consenti &agrave; consacrer mes pinceaux &agrave; la reproduction picturale de
+guerriers fran&ccedil;ais qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble
+que je ne crains pas de descendre de l'&eacute;chelle de ma grandeur future.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je
+compose un po&euml;me didactique m&eacute;dico-chirurgical-osanore pour un dentiste
+c&eacute;l&egrave;bre qui subventionne mon inspiration &agrave; raison de quinze sous la
+douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les hu&icirc;tres?... Cependant,
+je n'en rougis pas; plut&ocirc;t que de voir ma muse rester les bras crois&eacute;s,
+je lui ferais volontiers mettre le <i>Conducteur parisien</i> en romances.
+Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis
+Mimi est alt&eacute;r&eacute;e de bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de
+quelle source est sorti le pactole dont j'attends le d&eacute;bordement.</p>
+
+<p>Voici quelle &eacute;tait l'histoire des deux cents francs de Schaunard.</p>
+
+<p>Il y avait environ une quinzaine de jours, il &eacute;tait entr&eacute; chez un
+&eacute;diteur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses
+clients, soit des le&ccedil;ons de piano, soit des accords.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit l'&eacute;diteur en le voyant entrer, vous arrivez &agrave; propos, on
+est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un
+anglais; je crois qu'on vous payera bien... &ecirc;tes-vous r&eacute;ellement fort?</p>
+
+<p>Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans
+l'esprit de son &eacute;diteur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste,
+c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard r&eacute;pondit-il avec beaucoup
+d'aplomb:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de premi&egrave;re force; si j'avais seulement un poumon attaqu&eacute;, de
+grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement c&eacute;l&egrave;bre comme le
+soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver
+ma partition de <i>la Mort de la jeune fille</i>, vous viendriez m'en offrir
+trois mille, &agrave; genoux, et dans un plat d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans
+de travaux forc&eacute;s sur les cinq octaves, je manipule assez agr&eacute;ablement
+l'ivoire et les di&egrave;ses.</p>
+
+<p>Le personnage auquel on adressait Schaunard &eacute;tait un anglais nomm&eacute; M.
+Birn'n. Le musicien fut d'abord re&ccedil;u par un laquais bleu, qui le
+pr&eacute;senta &agrave; un laquais vert, qui le repassa &agrave; un laquais noir, lequel
+l'avait introduit dans un salon o&ugrave; il s'&eacute;tait trouv&eacute; en face d'un
+insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait
+ressembler &agrave; <i>Hamlet</i>, m&eacute;ditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se
+disposait &agrave; expliquer le motif de sa pr&eacute;sence, lorsque des cris per&ccedil;ants
+se firent entendre et lui coup&egrave;rent la parole. Ce bruit affreux qui
+d&eacute;chiraient les oreilles &eacute;tait pouss&eacute; par un perroquet expos&eacute; sur un
+perchoir au balcon de l'&eacute;tage inf&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; le b&ecirc;te, le b&ecirc;te! le b&ecirc;te! murmura l'Anglais en faisant un bond dans
+son fauteuil, il fera mourir moi.</p>
+
+<p>Et au m&ecirc;me instant le volatile se mit &agrave; d&eacute;biter son r&eacute;pertoire, beaucoup
+plus &eacute;tendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta
+confondu lorsqu'il entendit l'animal, excit&eacute; par une voix f&eacute;minine,
+commencer &agrave; d&eacute;clamer les premiers vers du r&eacute;cit de <i>Th&eacute;ram&egrave;ne</i> avec les
+intonations du conservatoire.</p>
+
+<p>Ce perroquet &eacute;tait le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir.
+C'&eacute;tait une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont
+cot&eacute;es des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est
+inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, o&ugrave; elles servent de
+dessert vivant. De nos jours, cela pose un chr&eacute;tien d'&ecirc;tre vu avec une
+de ces pa&iuml;ennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance.
+Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, apr&egrave;s tout: le plus
+qu'on risque, c'est d'&ecirc;tre mis sur la paille pour les avoir mises dans
+le palissandre. Mais quand leur beaut&eacute; s'ach&egrave;te &agrave; l'once chez les
+parfumeurs et ne r&eacute;siste pas &agrave; trois gouttes d'eau vers&eacute;es sur un
+chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur
+talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine &agrave; s'expliquer
+comment des gens distingu&eacute;s, ayant quelquefois un nom, de la raison et
+un habit &agrave; la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, &agrave;
+&eacute;lever jusqu'au terre-&agrave;-terre du caprice le plus banal, des cr&eacute;atures
+dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette.</p>
+
+<p>L'actrice en question &eacute;tait du nombre de ces beaut&eacute;s du jour. Elle
+s'appelait Dolor&egrave;s et se disait Espagnole, bien qu'elle fut n&eacute;e dans
+cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il
+n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard &agrave; la rue de Provence, elle
+avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prosp&eacute;rit&eacute; avait
+commenc&eacute; au fur et &agrave; mesure de sa d&eacute;cadence personnelle. Ainsi, le jour
+o&ugrave; elle fit poser sa premi&egrave;re fausse dent, elle eut un cheval, et deux
+chevaux le jour o&ugrave; elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait
+grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chauss&eacute;e les
+jours de Longchamp, et donnait des bals o&ugrave; tout Paris assistait. Le tout
+Paris de ces dames? C'est-&agrave;-dire cette collection d'oisifs courtisans de
+tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de
+lansquenet et de paradoxes, les fain&eacute;ants de la t&ecirc;te et du bras, tueurs
+de leur temps et de celui des autres; les &eacute;crivains qui se font hommes
+de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le
+dos; les bravi de la d&eacute;bauche, les gentilshommes biseaut&eacute;s, les
+chevaliers d'ordre myst&eacute;rieux, toute la Boh&egrave;me hant&eacute;e, venue on ne sait
+d'o&ugrave; et y retournant; toutes les cr&eacute;atures not&eacute;es et annot&eacute;es; toutes
+les filles d'&Egrave;ve qui vendaient jadis le fruit maternel sur un &eacute;ventaire,
+et qui le d&eacute;bitent maintenant dans des boudoirs; toute la race
+corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premi&egrave;res
+repr&eacute;sentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les &eacute;paules,
+et pour qui cependant fleurissent les premi&egrave;res violettes du printemps
+et les premi&egrave;res amours des adolescents. Tout ce monde-l&agrave;, que les
+<i>chroniques</i> appellent tout Paris, &eacute;tait re&ccedil;u chez Mademoiselle Dolor&egrave;s,
+la ma&icirc;tresse du perroquet en question.</p>
+
+<p>Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu c&eacute;l&egrave;bre dans tout le
+quartier, &eacute;tait devenu peu &agrave; peu la terreur des plus proches voisins.
+Expos&eacute; sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune o&ugrave; il
+tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques
+journalistes li&eacute;s avec sa ma&icirc;tresse lui ayant appris certaines
+sp&eacute;cialit&eacute;s parlementaires, le volatile &eacute;tait devenu d'une force
+surprenante sur <i>la question des sucres</i>. Il savait par c&oelig;ur le
+r&eacute;pertoire de l'actrice et le d&eacute;clamait de fa&ccedil;on &agrave; pouvoir la doubler
+elle-m&ecirc;me en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci &eacute;tait
+polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins
+du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait
+quelquefois dans chaque idiome &agrave; des blasph&egrave;mes qui eussent fait rougir
+les mariniers &agrave; qui <i>Vert-Vert</i> dut son &eacute;ducation avanc&eacute;e. La soci&eacute;t&eacute; de
+cet oiseau, qui pouvait &ecirc;tre instructive et agr&eacute;able pendant dix
+minutes, devenait un supplice v&eacute;ritable quand elle se prolongeait. Les
+voisins s'&eacute;taient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait
+insolemment renvoy&eacute;s des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires,
+honn&ecirc;tes p&egrave;res de famille, indign&eacute;s des m&oelig;urs rel&acirc;ch&eacute;es auxquelles les
+indiscr&eacute;tions du perroquet les initiaient, avaient m&ecirc;me donn&eacute; cong&eacute; au
+propri&eacute;taire, que l'actrice avait su prendre par son faible.</p>
+
+<p>L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience
+pendant trois mois.</p>
+
+<p>Un jour, il d&eacute;guisa sa fureur qui venait d'&eacute;clater sous un grand costume
+d'apparat; et tel qu'il se f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; chez la reine Victoria un jour
+de baisemain, &agrave; Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolor&egrave;s.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'&eacute;tait <i>Hoffmann</i> dans
+son costume de <i>lord Spleen</i>; et, voulant faire bon accueil &agrave; un
+camarade, elle lui offrit &agrave; d&eacute;jeuner. L'anglais lui r&eacute;pondit gravement
+dans un fran&ccedil;ais en vingt-cinq le&ccedil;ons que lui avait appris un r&eacute;fugi&eacute;
+espagnol.</p>
+
+<p>&mdash;Je acceptai votre invitation, &agrave; la condition que nous mangerons cet
+oiseau... d&eacute;sagr&eacute;able, et il d&eacute;signait la cage du perroquet, qui, ayant
+d&eacute;j&agrave; flair&eacute; un insulaire, l'avait salu&eacute; en fredonnant le <i>God save the
+king.</i></p>
+
+<p>Dolor&egrave;s pensa que l'Anglais, son voisin, &eacute;tait venu pour se moquer
+d'elle, et se disposait &agrave; se f&acirc;cher, quand celui-ci ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Comme je &eacute;tais fort riche, je mettrais le prix &agrave; la b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Dolor&egrave;s r&eacute;pondit qu'elle tenait &agrave; son oiseau, et qu'elle ne voulait pas
+le voir passer entre les mains d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Ce n'&eacute;tait pas dans mes mains que je voulais le mettre, r&eacute;pondit
+l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses
+bottes.</p>
+
+<p>Dolor&egrave;s fr&eacute;mit d'indignation, et allait s'emporter peut-&ecirc;tre,
+lorsqu'elle aper&ccedil;ut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant
+repr&eacute;sentait peut-&ecirc;tre 2,500 francs de rentes. Cette d&eacute;couverte fut
+comme une douche tomb&eacute;e sur sa col&egrave;re. Elle r&eacute;fl&eacute;chit qu'il &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre imprudent de se f&acirc;cher avec un homme qui avait cinquante mille
+francs &agrave; son petit doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie,
+je le mettrai sur le derri&egrave;re; de cette fa&ccedil;on, vous ne pourrez plus
+l'entendre.</p>
+
+<p>L'anglais se borna &agrave; faire un geste de satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, fit Dolor&egrave;s; &agrave; l'endroit o&ugrave; je le mettrai, il lui
+sera impossible de troubler milord.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je &eacute;tais pas milord... je &eacute;tais seulement esquire.</p>
+
+<p>Mais au moment m&ecirc;me o&ugrave; M. Birn'n se disposait &agrave; se retirer apr&egrave;s l'avoir
+salu&eacute;e avec une inclinaison tr&egrave;s-modeste, Dolor&egrave;s, qui ne n&eacute;gligeait en
+aucune occasion ses int&eacute;r&ecirc;ts, prit un petit paquet d&eacute;pos&eacute; sur un
+gu&eacute;ridon, et dit &agrave; l'Anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, on donne ce soir, au th&eacute;&acirc;tre de... une repr&eacute;sentation &agrave; mon
+b&eacute;n&eacute;fice, et je dois jouer dans trois pi&egrave;ces. Voudriez-vous me permettre
+de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a &eacute;t&eacute; que
+peu augment&eacute;.</p>
+
+<p>Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s m'&ecirc;tre montr&eacute;e aussi prompte &agrave; lui &ecirc;tre agr&eacute;able, pensait-elle
+int&eacute;rieurement, s'il est un homme bien &eacute;lev&eacute;, il est impossible qu'il me
+refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre
+voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million.
+Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais &ccedil;a me fournira une
+occasion d'aller &agrave; Londres sans avoir le mal de mer.</p>
+
+<p>L'anglais, apr&egrave;s avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde
+fois l'usage auquel ils &eacute;taient destin&eacute;s, puis il demanda le prix...</p>
+
+<p>&mdash;Les loges sont &agrave; soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est
+pas press&eacute;, ajouta Dolor&egrave;s en voyant l'Anglais qui se disposait &agrave;
+prendre son portefeuille; j'esp&egrave;re qu'en qualit&eacute; de voisin vous voudrez
+bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite.</p>
+
+<p>M. Birn'n r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aimai point &agrave; faire les affaires &agrave; terme; et, ayant tir&eacute; un
+billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de
+loges dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous rendre, fit Dolor&egrave;s en ouvrant un petit meuble o&ugrave; elle
+serrait son argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Non, dit l'Anglais, ce &eacute;tait pour boire; et il sortit en laissant
+Dolor&egrave;s foudroy&eacute;e par ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Pour boire! s'&eacute;cria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais
+lui renvoyer son argent.</p>
+
+<p>Mais cette grossi&egrave;ret&eacute; de son voisin avait seulement irrit&eacute; l'&eacute;piderme
+de son amour-propre; la r&eacute;flexion le calma; elle pensa que vingt louis
+de <i>boni</i> faisaient apr&egrave;s tout un joli <i>banco</i>, et qu'elle avait jadis
+support&eacute; des impertinences &agrave; meilleur march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! Se dit-elle, faut pas &ecirc;tre si fi&egrave;re. Personne ne m'a vue, et
+c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Apr&egrave;s &ccedil;a, cet anglais
+manie si mal la langue, qu'il a cru peut-&ecirc;tre me faire un compliment.</p>
+
+<p>Et Dolor&egrave;s empocha gaiement ses vingt louis.</p>
+
+<p>Mais le soir, apr&egrave;s le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M.
+Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges &eacute;taient
+rest&eacute;es vides.</p>
+
+<p>Aussi, en entrant en sc&egrave;ne &agrave; minuit et demi, l'infortun&eacute;e b&eacute;n&eacute;ficiaire
+lisait-elle, sur le visage de ses <i>amies</i> de coulisse, la joie que
+celles-ci &eacute;prouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie.</p>
+
+<p>Elle entendit m&ecirc;me une actrice de ses amies dire &agrave; une autre, en
+montrant les belles loges du th&eacute;&acirc;tre inoccup&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre Dolor&egrave;s n'a <i>fait</i> qu'une avant-sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Les loges sont &agrave; peine garnies.</p>
+
+<p>&mdash;L'orchestre est vide.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la
+salle, l'effet d'une machine pneumatique.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, quelle id&eacute;e d'augmenter le prix des places!</p>
+
+<p>&mdash;Un beau b&eacute;n&eacute;fice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire
+ou dans le fond d'un bas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Voil&agrave; son fameux costume &agrave; coques de velours rouge...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a l'air d'un buisson d'&eacute;crevisses.</p>
+
+<p>&mdash;Combien as-tu fait &agrave; ton dernier b&eacute;n&eacute;fice? demanda l'une des actrices
+&agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Comble, ma ch&egrave;re, et c'&eacute;tait jour de <i>premi&egrave;re</i>; les tabourets
+valaient un louis. Mais je n'ai touch&eacute; que six francs: ma marchande de
+modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais
+&agrave; Saint-P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes d&eacute;j&agrave; &agrave; <i>faire</i> ta
+Russie?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bient&ocirc;t ton
+<i>b&eacute;n&eacute;f</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quinze jours. J'ai d&eacute;j&agrave; mille &eacute;cus de coupons de pris, sans
+compter mes saint-cyriens.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Tout l'orchestre s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dolor&egrave;s qui chante.</p>
+
+<p>En effet, Dolor&egrave;s, pourpr&eacute;e comme son costume, caden&ccedil;ait son couplet au
+verjus. Comme elle l'achevait &agrave; grand'peine, deux bouquets tombaient &agrave;
+ses pieds, lanc&eacute;s par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui
+s'avanc&egrave;rent sur le bord de leur baignoire, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Dolor&egrave;s!</p>
+
+<p>On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez
+elle, bien qu'on f&ucirc;t au milieu de la nuit, elle ouvrit la fen&ecirc;tre et
+r&eacute;veilla <i>Coco</i>, qui r&eacute;veilla l'honn&ecirc;te M. Birn'n, endormi sous la foi
+de la parole donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; compter de ce jour, la guerre avait &eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute;e entre l'actrice et
+l'Anglais: guerre &agrave; outrance, sans repos ni tr&ecirc;ve, dans laquelle les
+adversaires engag&eacute;s ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet,
+&eacute;duqu&eacute; en cons&eacute;quence, avait approfondi l'&eacute;tude de la langue d'Albion,
+et prof&eacute;rait toute la journ&eacute;e des injures contre son voisin, dans son
+fausset le plus aigu. C'&eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, quelque chose d'intol&eacute;rable.
+Dolor&egrave;s en souffrait elle-m&ecirc;me, mais elle esp&eacute;rait que, d'un jour &agrave;
+l'autre, M. Birn'n donnerait cong&eacute;: c'&eacute;tait l&agrave; o&ugrave; elle pla&ccedil;ait son
+amour-propre. L'insulaire, de son c&ocirc;t&eacute;, avait invent&eacute; toutes sortes de
+magies pour se venger. Il avait d'abord fond&eacute; une &eacute;cole de tambours dans
+son salon; mais le commissaire de police &eacute;tait intervenu. M. Birn'n, de
+plus en plus ing&eacute;nieux, avait alors &eacute;tabli un tir au pistolet; ses
+domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire
+intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui
+interdit l'usage des armes &agrave; feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le
+feu. Mais huit jours apr&egrave;s, Mademoiselle Dolor&egrave;s s'aper&ccedil;ut qu'il
+pleuvait dans ses appartements. Le propri&eacute;taire vint rendre visite &agrave; M.
+Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son
+salon. En effet, cette pi&egrave;ce, fort grande, avait &eacute;t&eacute; rev&ecirc;tue sur tous
+les murs de feuilles de m&eacute;tal; toutes les portes avaient &eacute;t&eacute; condamn&eacute;es;
+et, dans ce bassin improvis&eacute;, on avait m&ecirc;l&eacute; dans une centaine de voies
+d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'&eacute;tait une v&eacute;ritable
+r&eacute;duction de l'oc&eacute;an. Rien n'y manquait, pas m&ecirc;me les poissons. On y
+descendait par une ouverture pratiqu&eacute;e dans le panneau sup&eacute;rieur de la
+porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de
+quelque temps, on sentait la mar&eacute;e dans le quartier, et Mademoiselle
+Dolor&egrave;s avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire devint furieux, et mena&ccedil;a M. Birn'n de lui faire un
+proc&egrave;s en d&eacute;dommagement des d&eacute;g&acirc;ts caus&eacute;s dans son immeuble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner
+chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect
+pour la loi du pays o&ugrave; il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup
+moi.</p>
+
+<p>Et le soir m&ecirc;me il donna des ordres pour qu'on f&icirc;t &eacute;couler son oc&eacute;an. Il
+n'&eacute;tait que temps: il y avait d&eacute;j&agrave; un banc d'hu&icirc;tres sur le parquet.</p>
+
+<p>Cependant M. Birn'n n'avait pas renonc&eacute; &agrave; la lutte, et cherchait un
+moyen l&eacute;gal de continuer cette guerre singuli&egrave;re, qui faisait les
+d&eacute;lices de tout Paris oisif; car l'aventure avait &eacute;t&eacute; r&eacute;pandue dans les
+foyers de th&eacute;&acirc;tre et autres lieux de publicit&eacute;. Aussi Dolor&egrave;s
+tenait-elle &agrave; honneur de sortir triomphante de cette lutte, &agrave; propos de
+laquelle des paris &eacute;taient engag&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fut alors que M. Birn'n avait imagin&eacute; le piano. Et ce n'&eacute;tait point
+si mal imagin&eacute;: le plus d&eacute;sagr&eacute;able des instruments &eacute;tait de force &agrave;
+lutter contre le plus d&eacute;sagr&eacute;able des volatiles. Aussi, d&egrave;s que cette
+bonne id&eacute;e lui &eacute;tait venue, s'&eacute;tait-il d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; de la mettre &agrave; ex&eacute;cution.
+Il avait lou&eacute; un piano, et il avait demand&eacute; un pianiste. Le pianiste, on
+se le rappelle, &eacute;tait notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta
+famili&egrave;rement ses dol&eacute;ances &agrave; cause du perroquet de la voisine, et tout
+ce qu'il avait fait d&eacute;j&agrave; pour t&acirc;cher d'amener l'actrice &agrave; composition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous d&eacute;barrasser de
+cette b&ecirc;te: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour
+d&eacute;clarer que cette plante potag&egrave;re est l'acide prussique de ces animaux;
+faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la
+fen&ecirc;tre sur la cage de <i>Coco</i>: il expirera absolument comme s'il avait
+&eacute;t&eacute; invit&eacute; &agrave; d&icirc;ner par le pape Alexandre VI.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pens&eacute;, mais le b&ecirc;te est gard&eacute;, r&eacute;pondit l'Anglais; le piano est
+plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que je avais combin&eacute;, reprit l'Anglais. La com&eacute;dienne et son
+b&ecirc;te dormaient jusqu'&agrave; midi. Suivez bien mon raisonnement...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons.</p>
+
+<p>&mdash;Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me
+autorise &agrave; faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir.
+Comprenez-vous ce que je attends de vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas d&eacute;j&agrave; si d&eacute;sagr&eacute;able pour la
+com&eacute;dienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journ&eacute;e, et gratis
+encore. Je suis de premi&egrave;re force, et, si j'avais seulement un poumon
+attaqu&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas &agrave; vous de faire de
+l'excellente musique. Il faudrait seulement taper l&agrave;-dessus votre
+instrument. Comme &ccedil;a, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et
+toujours, toujours le m&ecirc;me chose, sans piti&eacute;, monsieur le musicien,
+toujours la gamme. Je savais un peu le m&eacute;decine, cela rend fou. Ils
+deviendront fou l&agrave;-dessous, c'est l&agrave;-dessus que je compte. Allons,
+monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave;, dit Schaunard qui avait racont&eacute; tous les d&eacute;tails que l'on
+vient de lire, voil&agrave; le m&eacute;tier que je fais depuis quinze jours. Une
+gamme, rien que la m&ecirc;me, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce
+n'est point l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment de l'art s&eacute;rieux; mais que voulez-vous, mes
+enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois;
+faudrait &ecirc;tre le bourreau de son corps pour refuser une pareille
+aubaine. J'ai accept&eacute;, et dans deux ou trois jours je passe &agrave; la caisse
+pour toucher mon premier mois.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis
+convinrent entre eux de profiter de la commune rentr&eacute;e de fonds, pour
+donner &agrave; leurs ma&icirc;tresses l'&eacute;quipement printanier que la coquetterie de
+chacune convoitait depuis si longtemps. On &eacute;tait convenu, en outre, que
+celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin
+que les acquisitions se fissent en m&ecirc;me temps, et que mesdemoiselles
+Mimi, Musette et Ph&eacute;mie pussent jouir ensemble du plaisir de faire <i>peau
+neuve</i>, comme disait Schaunard.</p>
+
+<p>Or, deux ou trois jours apr&egrave;s ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde,
+son po&euml;me osanore avait &eacute;t&eacute; pay&eacute;, il pesait quatre-vingts francs. Le
+surlendemain, Marcel avait &eacute;marg&eacute; chez M&eacute;dicis le prix de dix-huit
+portraits de caporaux, &agrave; six francs.</p>
+
+<p>Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde &agrave; dissimuler leur
+fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je sue de l'or, disait le po&euml;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera
+impossible de continuer mon r&ocirc;le de Cr&eacute;sus anonyme.</p>
+
+<p>Mais le lendemain m&ecirc;me les boh&egrave;mes virent arriver Schaunard,
+splendidement v&ecirc;tu d'une jaquette en nankin jaune d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'&eacute;cria Ph&eacute;mie, &eacute;blouie en voyant son amant si
+&eacute;l&eacute;gamment reli&eacute;, o&ugrave; as-tu trouv&eacute; cet habit-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouv&eacute; dans mes papiers, r&eacute;pondit le musicien en faisant un
+signe &agrave; ses deux amis pour qu'ils eussent &agrave; le suivre. J'ai touch&eacute; leur
+dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il &eacute;tala une poign&eacute;e
+d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'&eacute;cria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au
+pillage! Comme Musette va &ecirc;tre heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe.</p>
+
+<p>Allons, viens-tu, Schaunard?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de r&eacute;fl&eacute;chir, r&eacute;pondit le musicien. En couvrant ces
+dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-&ecirc;tre faire une
+folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de <i>l'&Eacute;charpe
+d'Iris</i>, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une
+d&eacute;plorable influence sur leur caract&egrave;re? Et convient-il &agrave; des jeunes
+hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous &eacute;tions des
+Mondors caducs et rid&eacute;s? Ce n'est pas que j'h&eacute;site &agrave; sacrifier quatorze
+ou dix-huit francs pour habiller Ph&eacute;mie; mais je tremble; quand elle
+aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-&ecirc;tre! Une fleur
+dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe?
+interrompit Schaunard en s'adressant &agrave; Colline qui &eacute;tait entr&eacute; depuis
+quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, continua Schaunard, quand vos ma&icirc;tresses seront bien
+mises, quelle figure ferez-vous &agrave; leur bras dans vos costumes d&eacute;labr&eacute;s?
+Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que
+je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de
+nankin; car, Dieu merci, je puis me pr&eacute;senter partout maintenant.</p>
+
+<p>Cependant, malgr&eacute; l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de
+nouveau que l'on d&eacute;pouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage
+au b&eacute;n&eacute;fice de ces dames.</p>
+
+<p>Et le lendemain matin, en effet, &agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; nous avons vu, au
+commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se r&eacute;veiller tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;e
+de l'absence de Rodolphe, le po&euml;te et ses deux amis montaient les
+escaliers de l'h&ocirc;tel, accompagn&eacute;s par un gar&ccedil;on des <i>Deux Magots</i> et par
+une modiste, qui portaient des &eacute;chantillons. Schaunard, qui avait achet&eacute;
+la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de <i>la
+Caravane</i>.</p>
+
+<p>Musette et Ph&eacute;mie, appel&eacute;es par Mimi qui habitait l'entresol, sur la
+nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent
+les escaliers avec la rapidit&eacute; d'une avalanche. En voyant toutes ces
+pauvres richesses &eacute;tal&eacute;es devant elles, les trois femmes faillirent
+devenir folles de joie. Mimi &eacute;tait prise d'une quinte d'hilarit&eacute; et
+sautait comme une ch&egrave;vre, en faisant voltiger une petite &eacute;charpe de
+bar&eacute;ge. Musette s'&eacute;tait jet&eacute;e au cou de Marcel, ayant dans chaque main
+une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme
+des cymbales. Ph&eacute;mie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait
+que dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point de danger qu'elle refuse les pr&eacute;sents d'Artaxerc&egrave;s,
+murmurait le philosophe Colline.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier &eacute;lan de joie pass&eacute;, quand les choix furent faits et les
+factures acquitt&eacute;es, Rodolphe annon&ccedil;a aux trois femmes qu'elles eussent
+&agrave; s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;On ira &agrave; la campagne, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! s'&eacute;cria Musette, ce n'est point la premi&egrave;re fois que
+j'aurais achet&eacute;, taill&eacute;, cousu et port&eacute; une robe le m&ecirc;me jour. Et
+d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons pr&ecirc;tes, n'est-ce pas,
+mesdames?</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons pr&ecirc;tes! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Mimi et Ph&eacute;mie.</p>
+
+<p>Sur-le-champ elles se mirent &agrave; l'&oelig;uvre, et pendant seize heures, elles
+ne quitt&egrave;rent ni les ciseaux ni l'aiguille.</p>
+
+<p>Le lendemain matin &eacute;tait le premier jour du mois de mai. Les cloches de
+p&acirc;ques avaient sonn&eacute; depuis quelques jours la r&eacute;surrection du printemps,
+et de tous les c&ocirc;t&eacute;s il arrivait empress&eacute; et joyeux; il arrivait, comme
+dit la ballade allemande, l&eacute;ger ainsi que le jeune fianc&eacute; qui va planter
+le mai sous la fen&ecirc;tre de sa bien-aim&eacute;e. Il peignait le ciel en bleu,
+les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il r&eacute;veillait
+le soleil engourdi qui dormait couch&eacute; dans son lit de brouillards, la
+t&ecirc;te appuy&eacute;e sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller
+et il lui criait: ha! h&eacute;! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite &agrave; la
+besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons
+neufs, et montrez-vous tout de suite &agrave; votre balcon pour annoncer mon
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Sur quoi, le soleil s'&eacute;tait en effet mis en campagne, et se promenait
+fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues
+de leur p&egrave;lerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aub&eacute;pine
+blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, o&ugrave;
+l'on voyait d&eacute;j&agrave; tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de
+romances sous leurs ailes. C'&eacute;tait le printemps en effet, le vrai
+printemps des po&euml;tes et des amoureux, et non pas le printemps de
+Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'ongl&eacute;e aux
+doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son &acirc;tre, o&ugrave;
+les derni&egrave;res cendres de sa derni&egrave;re b&ucirc;che sont depuis longtemps
+&eacute;teintes. Les brises atti&eacute;dies couraient dans l'air transparent, et
+semaient dans la ville les premi&egrave;res odeurs des campagnes environnantes.
+Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres
+des fen&ecirc;tres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la sant&eacute;! Et
+dans la mansarde de la fillette pench&eacute;e &agrave; son miroir, cet innocent et
+premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que
+nous &eacute;clairions ta beaut&eacute;! Nous sommes les messagers du beau temps; tu
+peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et
+chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets o&ugrave; l'on danse sont
+panach&eacute;s de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se r&eacute;veiller
+pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle!</p>
+
+<p>Comme l'angelus sonnait &agrave; l'&eacute;glise prochaine, les trois coquettes
+laborieuses, qui avaient eu &agrave; peine le temps de dormir quelques heures,
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'&oelig;il &agrave; leur
+toilette nouvelle.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient charmantes toutes trois, pareillement v&ecirc;tues, et ayant sur
+le visage le m&ecirc;me reflet de satisfaction que donne la r&eacute;alisation d'un
+d&eacute;sir longtemps caress&eacute;.</p>
+
+<p>Musette &eacute;tait surtout resplendissante de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; si contente, disait-elle &agrave; Marcel; il me semble que
+le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai
+peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y
+en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle
+gaiement en embrassant Marcel.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Ph&eacute;mie, une chose la chagrinait.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais &agrave; la
+campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli
+chapeau et ma belle robe. Si nous allions &agrave; la campagne sur le
+boulevard?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; huit heures du matin, toute la rue &eacute;tait mise en &eacute;moi par les
+fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du d&eacute;part. Tous
+les voisins se mirent aux fen&ecirc;tres pour regarder passer les boh&egrave;mes.
+Colline, qui &eacute;tait de la f&ecirc;te, fermait la marche, portant les ombrelles
+des dames. Une heure apr&egrave;s, toute la bande joyeuse &eacute;tait dispers&eacute;e dans
+les champs de Fontenay-Aux-Roses.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils rentr&egrave;rent &agrave; la maison le soir, bien tard, Colline, qui,
+pendant la journ&eacute;e, avait rempli les fonctions de tr&eacute;sorier, d&eacute;clara
+qu'on avait oubli&eacute; de d&eacute;penser six francs, et d&eacute;posa le reliquat sur une
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous achetions de la rente? dit Schaunard.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3><i>LE MANCHON DE FRANCINE</i></h3>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Parmi les vrais boh&eacute;miens de la vraie boh&egrave;me, j'ai connu autrefois un
+gar&ccedil;on nomm&eacute; Jacques D...; il &eacute;tait sculpteur et promettait d'avoir un
+jour un grand talent. Mais la mis&egrave;re ne lui a pas donn&eacute; le temps
+d'accomplir ses promesses. Il est mort d'&eacute;puisement au mois de mars
+1844, &agrave; l'h&ocirc;pital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.</p>
+
+<p>J'ai connu Jacques &agrave; l'h&ocirc;pital, o&ugrave; j'&eacute;tais moi-m&ecirc;me d&eacute;tenu par une
+longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'&eacute;toffe d'un grand
+talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
+mois que je l'ai fr&eacute;quent&eacute;, et durant lesquels il se sentait berc&eacute; dans
+les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
+fois, ni se livrer &agrave; ces lamentations qui ont rendu si ridicule
+l'artiste incompris. Il est mort sans <i>pose</i>, en faisant l'horrible
+grimace des agonisants. Cette mort me rappelle m&ecirc;me une des sc&egrave;nes les
+plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravans&eacute;rail des douleurs
+humaines. Son p&egrave;re, instruit de l'&eacute;v&eacute;nement, &eacute;tait venu pour r&eacute;clamer le
+corps et avait longtemps marchand&eacute; pour donner les trente-six francs
+r&eacute;clam&eacute;s par l'administration. Il avait marchand&eacute; aussi pour le service
+de l'&eacute;glise, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
+six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bi&egrave;re, l'infirmier
+enleva la serpilli&egrave;re de l'h&ocirc;pital et demanda &agrave; un des amis du d&eacute;funt
+qui se trouvait l&agrave; de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
+n'avait pas le sou, alla trouver le p&egrave;re de Jacques, qui entra dans une
+col&egrave;re atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.</p>
+
+<p>La s&oelig;ur novice qui assistait &agrave; ce monstrueux d&eacute;bat jeta un regard sur
+le cadavre et laissa &eacute;chapper cette tendre et na&iuml;ve parole:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre gar&ccedil;on:
+il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
+tout nu devant le bon Dieu.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re donna cinq francs &agrave; l'ami pour avoir une chemise, mais il lui
+recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui
+vendait du linge d'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Cela co&ucirc;tera moins cher, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Cette cruaut&eacute; du p&egrave;re de Jacques me fut expliqu&eacute;e plus tard; il &eacute;tait
+furieux que son fils e&ucirc;t embrass&eacute; la carri&egrave;re des arts, et sa col&egrave;re ne
+s'&eacute;tait pas apais&eacute;e, m&ecirc;me devant un cercueil.</p>
+
+<p>Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y
+reviens: Mademoiselle Francine avait &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re et unique ma&icirc;tresse
+de Jacques, qui n'&eacute;tait pourtant pas mort vieux, car il avait &agrave; peine
+vingt-trois ans &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; son p&egrave;re voulait le laisser mettre tout nu
+dans la terre. Cet amour m'a &eacute;t&eacute; cont&eacute; par Jacques lui-m&ecirc;me, alors qu'il
+&eacute;tait le num&eacute;ro 14 et moi le num&eacute;ro 16 de la salle Sainte-Victoire, un
+vilain endroit pour mourir.</p>
+
+<p>Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce r&eacute;cit, qui serait une belle
+chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a &eacute;t&eacute; fait par mon ami
+Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il
+m'a donn&eacute;e le jour o&ugrave; le m&eacute;decin lui en avait d&eacute;fendu l'usage. Pourtant,
+la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe
+et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces
+grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'une ou deux bouff&eacute;es, me disait-il, et je le laissais faire,
+et la s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve n'avait point l'air de sentir la fum&eacute;e
+lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne s&oelig;ur! Que vous &eacute;tiez
+bonne, et comme vous &eacute;tiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
+l'eau b&eacute;nite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
+les vo&ucirc;tes sombres, drap&eacute;e dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
+beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne s&oelig;ur! Vous
+&eacute;tiez la B&eacute;atrice de cet enfer. Si douces &eacute;taient vos consolations,
+qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
+Jacques n'&eacute;tait pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous
+aurait sculpt&eacute; une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule,
+bonne s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve!</p>
+
+<p><span class="smcap">Un Lecteur</span>.&mdash;Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Autre Lecteur</span>.&mdash;Et Mademoiselle Francine? O&ugrave; est-elle donc?</p>
+
+<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.&mdash;Ce n'est point tr&egrave;s-gai, cette histoire!</p>
+
+<p><span class="smcap">Deuxi&egrave;me Lecteur</span>.&mdash;Nous allons voir la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
+Jacques qui m'a entra&icirc;n&eacute; dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai
+point jur&eacute; de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
+jours la Boh&egrave;me.</p>
+
+<p>Jacques et Francine s'&eacute;taient rencontr&eacute;s dans une maison de la rue de
+la Tour-d'Auvergne, o&ugrave; ils &eacute;taient emm&eacute;nag&eacute;s en m&ecirc;me temps au terme
+d'avril.</p>
+
+<p>L'artiste et la jeune fille rest&egrave;rent huit jours avant d'entamer ces
+relations de voisinage qui sont presque toujours forc&eacute;es lorsqu'on
+habite sur le m&ecirc;me carr&eacute;; cependant, sans avoir &eacute;chang&eacute; une seule
+parole, ils se connaissaient d&eacute;j&agrave; l'un l'autre. Francine savait que son
+voisin &eacute;tait un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
+voisine &eacute;tait une petite couturi&egrave;re sortie de sa famille pour &eacute;chapper
+aux mauvais traitements d'une belle-m&egrave;re. Elle faisait des miracles
+d'&eacute;conomie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
+elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
+comment ils en vinrent tous deux &agrave; passer par la commune loi de la
+cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
+harass&eacute; de fatigue, &agrave; je&ucirc;ne depuis le matin et profond&eacute;ment triste,
+d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause pr&eacute;cise, et qui
+vous prennent partout, &agrave; toute heure, esp&egrave;ce d'apoplexie du c&oelig;ur &agrave;
+laquelle sont particuli&egrave;rement sujets les malheureux qui vivent
+solitaires. Jacques, qui se sentait &eacute;touffer dans son &eacute;troite cellule,
+ouvrit la fen&ecirc;tre pour respirer un peu. La soir&eacute;e &eacute;tait belle, et le
+soleil couchant d&eacute;ployait ses m&eacute;lancoliques f&eacute;eries sur les collines de
+Montmartre. Jacques resta pensif &agrave; sa crois&eacute;e, &eacute;coutant le ch&oelig;ur ail&eacute;
+des harmonies printani&egrave;res qui chantaient dans le calme du soir, et cela
+augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
+un croassement, il songea au temps o&ugrave; les corbeaux apportaient du pain &agrave;
+&eacute;lie, le pieux solitaire, et il fit cette r&eacute;flexion que les corbeaux
+n'&eacute;taient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
+fen&ecirc;tre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
+l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de r&eacute;sine qu'il avait
+rapport&eacute;e d'un voyage &agrave; la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
+triste, il bourra sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
+murmura-t-il, et il se mit &agrave; fumer.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il f&ucirc;t bien triste ce soir-l&agrave;, mon ami Jacques, pour qu'il
+songe&acirc;t &agrave; cacher le pistolet. C'&eacute;tait sa ressource supr&ecirc;me dans les
+grandes crises, et elle lui r&eacute;ussissait assez ordinairement. Voici en
+quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
+r&eacute;pandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'&agrave; ce que le
+nuage de fum&eacute;e qui sortait de sa pipe f&ucirc;t devenu assez &eacute;pais pour lui
+d&eacute;rober tous les objets qui &eacute;taient dans sa petite chambre, et surtout
+un pistolet accroch&eacute; au mur. C'&eacute;tait l'affaire d'une dizaine de pipes.
+Quand le pistolet &eacute;tait enti&egrave;rement devenu invisible, il arrivait
+presque toujours que la fum&eacute;e et le laudanum combin&eacute;s endormaient
+Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
+seuil de ses r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Mais, ce soir-l&agrave;, il avait us&eacute; tout son tabac, le pistolet &eacute;tait
+parfaitement cach&eacute;, et Jacques &eacute;tait toujours am&egrave;rement triste. Ce
+soir-l&agrave;, au contraire, Mademoiselle Francine &eacute;tait extr&ecirc;mement gaie en
+rentrant chez elle, et sa gaiet&eacute; &eacute;tait sans cause, comme la tristesse de
+Jacques: c'&eacute;tait une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu
+jette dans les bons c&oelig;urs. Donc, Mademoiselle Francine &eacute;tait en belle
+humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait
+ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fen&ecirc;tre ouverte du carr&eacute;
+&eacute;teignit brusquement sa chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voil&agrave; qu'il faut
+encore descendre et monter six &eacute;tages.</p>
+
+<p>Mais ayant aper&ccedil;u de la lumi&egrave;re &agrave; travers la porte de Jacques, un
+instinct de paresse, ent&eacute; sur un sentiment de curiosit&eacute;, lui conseilla
+d'aller demander de la lumi&egrave;re &agrave; l'artiste. C'est un service qu'on se
+rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
+compromettant. Elle frappa donc deux petits coups &agrave; la porte de Jacques,
+qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais &agrave; peine
+eut-elle fait un pas dans la chambre, la fum&eacute;e qui l'emplissait la
+suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
+glissa &eacute;vanouie sur une chaise et laissa tomber &agrave; terre son flambeau et
+sa clef. Il &eacute;tait minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
+ne jugea point &agrave; propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de
+compromettre sa voisine. Il se borna donc &agrave; ouvrir la fen&ecirc;tre pour
+laisser p&eacute;n&eacute;trer un peu d'air; et, apr&egrave;s avoir jet&eacute; quelques gouttes
+d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
+&agrave; elle peu &agrave; peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut enti&egrave;rement
+repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amen&eacute;e chez
+l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
+moi.</p>
+
+<p>Et il avait d&eacute;j&agrave; ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aper&ccedil;ut que
+non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
+n'avait pas la clef de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge
+de r&eacute;sine, je suis entr&eacute;e ici pour avoir de la lumi&egrave;re, et j'allais m'en
+aller sans.</p>
+
+<p>Mais, au m&ecirc;me instant, le courant d'air &eacute;tabli dans la chambre par la
+porte et la fen&ecirc;tre, qui &eacute;taient rest&eacute;es entr'ouvertes, &eacute;teignit
+subitement le cierge, et les deux jeunes gens rest&egrave;rent dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On croirait que c'est un fait expr&egrave;s, dit Francine. Pardonnez-moi,
+monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
+faire de la lumi&egrave;re, pour que je puisse retrouver ma clef.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mademoiselle, r&eacute;pondit Jacques en cherchant des
+allumettes &agrave; t&acirc;tons.</p>
+
+<p>Il les eut bien vite trouv&eacute;es. Mais une id&eacute;e singuli&egrave;re lui traversa
+l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une
+seule allumette ici, j'ai employ&eacute; la derni&egrave;re quand je suis rentr&eacute;.</p>
+
+<p>J'esp&egrave;re que voil&agrave; une ruse cr&acirc;nement bien machin&eacute;e pensa-t-il en
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
+moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
+perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi &agrave;
+chercher, elle doit &ecirc;tre &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.</p>
+
+<p>Et les voil&agrave; tous deux dans l'obscurit&eacute; en qu&ecirc;te de l'objet perdu; mais,
+comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; guid&eacute;s par le m&ecirc;me instinct, il arriva que
+pendant ces recherches leurs mains, qui t&acirc;tonnaient dans le m&ecirc;me
+endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils &eacute;taient
+aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouv&egrave;rent point la clef.</p>
+
+<p>&mdash;La lune, qui est masqu&eacute;e par les nuages, donne en plein dans ma
+chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout &agrave; l'heure elle pourra
+&eacute;clairer nos recherches.</p>
+
+<p>Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent &agrave; causer. Une
+causerie au milieu des t&eacute;n&egrave;bres, dans une chambre &eacute;troite, par une nuit
+de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
+le chapitre des confidences, vous savez o&ugrave; cela m&egrave;ne... Les paroles
+deviennent peu &agrave; peu confuses, pleines de r&eacute;ticences; la voix baisse,
+les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent ach&egrave;vent
+la pens&eacute;e qui, du c&oelig;ur, monte aux l&egrave;vres, et... Cherchez la conclusion
+dans vos souvenirs, &ocirc; jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme,
+rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la
+main, et qui ne vous &eacute;tiez jamais vus il y a deux jours.</p>
+
+<p>Enfin, la lune se d&eacute;masqua et sa lueur claire inonda la chambrette;
+Mademoiselle Francine sortit de sa r&ecirc;verie en jetant un petit cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
+Jacques s'en aper&ccedil;&ucirc;t, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
+qu'elle venait d'apercevoir.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas la retrouver.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.&mdash;Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
+les mains de ma fille.</p>
+
+<p><span class="smcap">Deuxi&egrave;me Lecteur</span>.&mdash;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent je n'ai point encore vu un seul poil
+du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne
+sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.</p>
+
+<p>Patience, &ocirc; lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
+le donnerai &agrave; la fin, comme mon ami Jacques fit &agrave; sa pauvre amie
+Francine, qui &eacute;tait devenue sa ma&icirc;tresse, ainsi que je l'ai expliqu&eacute;
+dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle &eacute;tait blonde,
+Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignor&eacute;
+l'amour jusqu'&agrave; vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
+prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
+s'&eacute;taient pris au printemps, ils se quitt&egrave;rent &agrave; l'automne. Francine
+&eacute;tait poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
+quinze jours apr&egrave;s s'&ecirc;tre mis avec la jeune fille, il l'avait appris
+d'un de ses amis qui &eacute;tait m&eacute;decin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes,
+avait dit celui-ci.</p>
+
+<p>Francine avait entendu cette confidence, et s'aper&ccedil;ut du d&eacute;sespoir
+qu'elle causait &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son
+amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en &eacute;t&eacute; et les
+feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras pr&ecirc;te
+&agrave; m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
+tu me d&eacute;fendras de m'en aller. Je suis ob&eacute;issante, tu sais, et je
+resterai.</p>
+
+<p>Et cette charmante cr&eacute;ature traversa ainsi pendant cinq mois les mis&egrave;res
+de la vie de boh&egrave;me, la chanson et le sourire aux l&egrave;vres. Pour Jacques,
+il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal,
+il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de
+quoi faire faire l'ordonnance du m&eacute;decin; mais Francine n'en voulait
+point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fen&ecirc;tres. La
+nuit, lorsqu'elle &eacute;tait prise par la toux, elle sortait de la chambre et
+allait sur le carr&eacute; pour que Jacques ne l'entend&icirc;t point.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils &eacute;taient all&eacute;s tous les deux &agrave; la campagne, Jacques
+aper&ccedil;ut un arbre dont le feuillage &eacute;tait jaunissant. Il regarda
+tristement Francine qui marchait lentement et un peu r&ecirc;veuse.</p>
+
+<p>Francine vit Jacques p&acirc;lir, et elle devina la cause de sa p&acirc;leur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es b&ecirc;te, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
+juillet; jusqu'&agrave; octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
+jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons &agrave;
+passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
+feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
+feuilles sont toujours vertes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au mois d'octobre, Francine fut forc&eacute;e de rester au lit. L'ami de
+Jacques la soignait... La petite chambrette o&ugrave; ils logeaient &eacute;tait
+situ&eacute;e tout au haut de la maison et donnait sur une cour o&ugrave; s'&eacute;levait un
+arbre, qui chaque jour se d&eacute;pouillait davantage. Jacques avait mis un
+rideau &agrave; la fen&ecirc;tre pour cacher cet arbre &agrave; la malade: mais Francine
+exigea qu'on retir&acirc;t le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon ami, disait-elle &agrave; Jacques, je te donnerai cent fois plus de
+baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup
+mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bient&ocirc;t; mais comme il fera froid,
+et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'ach&egrave;teras un manchon.
+Pendant toute la maladie, ce manchon fut son r&ecirc;ve unique.</p>
+
+<p>La veille de la toussaint, voyant Jacques plus d&eacute;sol&eacute; que jamais, elle
+voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux,
+elle se leva. Le m&eacute;decin arriva au m&ecirc;me instant, il la fit recoucher de
+force.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit-il &agrave; l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
+Francine va mourir.</p>
+
+<p>Jacques fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
+m&eacute;decin: il n'y a plus d'espoir.</p>
+
+<p>Francine <i>entendit des yeux</i> ce que le m&eacute;decin avait dit &agrave; son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'&eacute;coute pas, s'&eacute;cria-t-elle en &eacute;tendant les bras vers Jacques, ne
+l'&eacute;coute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
+toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai
+peur des engelures pour cet hiver.</p>
+
+<p>Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le m&eacute;decin
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher mon manchon, dit-elle &agrave; Jacques; prends-le beau, qu'il
+dure longtemps.</p>
+
+<p>Et quand elle fut seule elle dit au m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en
+aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
+je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
+apr&egrave;s, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps...</p>
+
+<p>Comme le m&eacute;decin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
+la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrach&eacute;e &agrave;
+l'arbre de la petite cour.</p>
+
+<p>Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre d&eacute;pouill&eacute; compl&eacute;tement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la derni&egrave;re, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mourrez que demain, lui dit le m&eacute;decin, vous chez une nuit &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
+longue.</p>
+
+<p>Jacques rentra; il apportait un manchon.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir.</p>
+
+<p>Elle passa la nuit avec Jacques.</p>
+
+<p>Le lendemain, jour de la toussaint, &agrave; l'angelus de midi, elle fut prise
+par l'agonie et tout son corps se mit &agrave; trembler.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon.</p>
+
+<p>Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure...</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit le m&eacute;decin &agrave; Jacques; va l'embrasser.</p>
+
+<p>Jacques colla ses l&egrave;vres &agrave; celle de son amie. Au dernier moment, on
+voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
+froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que
+tu vas devenir? Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et le lendemain Jacques &eacute;tait seul.</p>
+
+<p><span class="smcap">Premier Lecteur</span>.&mdash;Je le disais bien que ce n'&eacute;tait point gai cette
+histoire.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire.</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir.</p>
+
+<p>Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, &eacute;tait le
+m&eacute;decin; l'autre, agenouill&eacute; pr&egrave;s du lit, collait ses l&egrave;vres aux mains
+de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+c'&eacute;tait Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il
+&eacute;tait plong&eacute; dans une douloureuse insensibilit&eacute;. Un orgue de Barbarie
+qui passa sous les fen&ecirc;tres vint l'en tirer.</p>
+
+<p>Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
+matin en s'&eacute;veillant.</p>
+
+<p>Une de ces esp&eacute;rances insens&eacute;es qui ne peuvent na&icirc;tre que dans les
+grands d&eacute;sespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
+le pass&eacute;, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Francine n'&eacute;tait encore que mourante; il oublia
+l'heure pr&eacute;sente, et s'imagina un moment que la tr&eacute;pass&eacute;e n'&eacute;tait
+qu'endormie, et qu'elle allait s'&eacute;veiller tout &agrave; l'heure la bouche
+ouverte &agrave; son refrain matinal.</p>
+
+<p>Mais les sons de l'orgue n'&eacute;taient pas encore &eacute;teints que Jacques &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; revenu &agrave; la r&eacute;alit&eacute;. La bouche de Francine &eacute;tait &eacute;ternellement
+close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amen&eacute; sa derni&egrave;re
+pens&eacute;e s'effa&ccedil;ait de ses l&egrave;vres o&ugrave; la mort commen&ccedil;ait &agrave; na&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! Jacques, dit le m&eacute;decin, qui &eacute;tait l'ami du sculpteur.</p>
+
+<p>Jacques se releva et dit en regardant le m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'esp&eacute;rance? Sans r&eacute;pondre &agrave;
+cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant
+ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
+que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'&eacute;tait
+une honn&ecirc;te fille, Jacques, qui t'a beaucoup aim&eacute;, plus et autrement que
+tu ne l'aimais toi-m&ecirc;me; car son amour n'&eacute;tait fait que d'amour, tandis
+que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
+pas fini, il faut maintenant songer &agrave; faire les d&eacute;marches n&eacute;cessaires
+pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
+absence nous prierons la voisine de veiller ici.</p>
+
+<p>Jacques se laissa entra&icirc;ner par son ami. Toute la journ&eacute;e ils coururent
+&agrave; la mairie, aux pompes fun&egrave;bres, au cimeti&egrave;re. Comme Jacques n'avait
+point d'argent, le m&eacute;decin engagea sa montre, une bague et quelques
+effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fix&eacute; au
+lendemain.</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent tous deux fort tard le soir; la voisine for&ccedil;a Jacques &agrave;
+manger un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
+peu de force, car j'aurai &agrave; travailler cette nuit.</p>
+
+<p>La voisine et le m&eacute;decin ne comprirent pas. Jacques se mit &agrave; table et
+mangea si pr&eacute;cipitamment quelques bouch&eacute;es qu'il faillit s'&eacute;touffer.
+Alors il demanda &agrave; boire. Mais en portant son verre &agrave; sa bouche, Jacques
+le laissa tomber &agrave; terre. Le verre qui s'&eacute;tait bris&eacute; avait r&eacute;veill&eacute; dans
+l'esprit de l'artiste un souvenir qui r&eacute;veillait lui-m&ecirc;me sa douleur un
+instant engourdie. Le jour o&ugrave; Francine &eacute;tait venue pour la premi&egrave;re fois
+chez lui, la jeune fille, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; souffrante, s'&eacute;tait trouv&eacute;e
+indispos&eacute;e, et Jacques lui avait donn&eacute; &agrave; boire un peu d'eau sucr&eacute;e dans
+ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeur&egrave;rent ensemble, ils en avaient
+fait une relique d'amour.</p>
+
+<p>Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
+une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui &eacute;tait
+prescrit, et c'&eacute;tait dans ce verre que Francine buvait la liqueur o&ugrave; sa
+tendresse puisait une gaiet&eacute; charmante.</p>
+
+<p>Jacques resta plus d'une demi-heure &agrave; regarder, sans rien dire, les
+morceaux &eacute;pars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que
+son c&oelig;ur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les &eacute;clats
+d&eacute;chirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu &agrave; lui, il ramassa les d&eacute;bris
+du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui
+chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en va pas, dit-il au m&eacute;decin qui n'y songeait aucunement, j'aurai
+besoin de toi tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>On apporta l'eau et les bougies; les deux amis rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire? dit le m&eacute;decin en voyant Jacques qui, apr&egrave;s avoir
+vers&eacute; de l'eau dans une s&eacute;bile en bois, y jetait du pl&acirc;tre fin &agrave;
+poign&eacute;es &eacute;gales.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais
+mouler la t&ecirc;te de Francine; et comme je manquerais de courage si je
+restais seul, tu ne t'en iras pas.</p>
+
+<p>Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
+avait jet&eacute; sur la figure de la morte. La main de Jacques commen&ccedil;a &agrave;
+trembler et un sanglot &eacute;touff&eacute; monta jusqu'&agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte les bougies, cria-t-il &agrave; son ami, et viens me tenir la s&eacute;bile.
+L'un des flambeaux fut pos&eacute; &agrave; la t&ecirc;te du lit, de fa&ccedil;on &agrave; r&eacute;pandre toute
+sa clart&eacute; sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut plac&eacute;e au
+pied. &Agrave; l'aide d'un pinceau tremp&eacute; dans l'huile d'olive, l'artiste
+oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
+Francine faisait le plus habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enl&egrave;verons le masque,
+murmura Jacques &agrave; lui-m&ecirc;me. Ces pr&eacute;cautions prises, et apr&egrave;s avoir
+dispos&eacute; la t&ecirc;te de la morte dans une attitude favorable, Jacques
+commen&ccedil;a &agrave; couler le pl&acirc;tre par couches successives jusqu'&agrave; ce que le
+moule e&ucirc;t atteint l'&eacute;paisseur n&eacute;cessaire. Au bout d'un quart d'heure
+l'op&eacute;ration &eacute;tait termin&eacute;e et avait compl&eacute;tement r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Par une &eacute;trange particularit&eacute;, un changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; sur le visage
+de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
+enti&egrave;rement, r&eacute;chauff&eacute; sans doute par la chaleur du pl&acirc;tre, avait afflu&eacute;
+vers les r&eacute;gions sup&eacute;rieures, et un nuage aux transparences ros&eacute;es se
+m&ecirc;lait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
+paupi&egrave;res, qui s'&eacute;taient soulev&eacute;es lorsqu'on avait enlev&eacute; le moule,
+laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
+rec&eacute;ler une vague intelligence; et des l&egrave;vres, entr'ouvertes par un
+sourire commenc&eacute;, semblait sortir, oubli&eacute;e dans le dernier adieu, cette
+derni&egrave;re parole qu'on entend seulement avec le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument l&agrave; o&ugrave; commence
+l'insensibilit&eacute; de l'&ecirc;tre? Qui peut dire que les passions s'&eacute;teignent et
+meurent juste avec la derni&egrave;re pulsation du c&oelig;ur qu'elles ont agit&eacute;?
+L'&acirc;me ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
+dans le corps v&ecirc;tu d&eacute;j&agrave; pour le cercueil, et, du fond de sa prison
+charnelle, &eacute;pier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
+ont tant de raisons pour se d&eacute;fier de ceux qui restent!</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jacques songeait &agrave; conserver ses traits par les moyens de
+l'art, qui sait? Une pens&eacute;e d'outre-vie &eacute;tait peut-&ecirc;tre revenue
+r&eacute;veiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-&ecirc;tre
+s'&eacute;tait-elle rappel&eacute; que celui qu'elle venait de quitter &eacute;tait un
+artiste en m&ecirc;me temps qu'un amant; qu'il &eacute;tait l'un et l'autre, parce
+qu'il ne pouvait &ecirc;tre l'un sans l'autre; que pour lui l'amour &eacute;tait
+l'&acirc;me de l'art, et que, s'il l'avait tant aim&eacute;e, c'est qu'elle avait su
+&ecirc;tre pour lui une femme et une ma&icirc;tresse, un sentiment dans une forme.
+Et alors, peut-&ecirc;tre, Francine, voulant laisser &agrave; Jacques l'image humaine
+qui &eacute;tait devenue pour lui un id&eacute;al incarn&eacute;, avait su, morte, d&eacute;j&agrave;
+glac&eacute;e, rev&ecirc;tir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
+l'amour et de toutes les gr&acirc;ces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
+d'art.</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre aussi la pauvre fille avait pens&eacute; vrai; car il existe,
+parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire
+de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galat&eacute;es
+vivantes.</p>
+
+<p>Devant la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de cette figure, o&ugrave; l'agonie n'offrait plus de
+traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
+de pr&eacute;face &agrave; la mort. Francine paraissait continuer un r&ecirc;ve d'amour; et
+en la voyant ainsi, on e&ucirc;t dit qu'elle &eacute;tait morte de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, bris&eacute; par la fatigue, dormait dans un coin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jacques, il &eacute;tait de nouveau retomb&eacute; dans ses doutes. Son esprit
+hallucin&eacute; s'obstinait &agrave; croire que celle qu'il avait tant aim&eacute;e allait
+se r&eacute;veiller; et comme de l&eacute;g&egrave;res contractions nerveuses, d&eacute;termin&eacute;es
+par l'action r&eacute;cente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilit&eacute;
+du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
+illusion, qui dura jusqu'au matin, &agrave; l'heure o&ugrave; un commissaire vint
+constater le d&eacute;c&egrave;s et autoriser l'inhumation.</p>
+
+<p>Au reste, s'il avait fallu toute la folie du d&eacute;sespoir pour douter de sa
+mort en voyant cette belle cr&eacute;ature, il fallait aussi pour y croire
+toute l'infaillibilit&eacute; de la science.</p>
+
+<p>Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entra&icirc;n&eacute; Jacques
+dans une autre pi&egrave;ce, o&ugrave; il trouva quelques-uns de ses amis venus pour
+suivre le convoi. Les boh&egrave;mes s'abstinrent vis-&agrave;-vis de Jacques, qu'ils
+aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
+font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
+difficiles &agrave; trouver et si p&eacute;nibles &agrave; entendre, ils allaient tour &agrave; tour
+serrer silencieusement la main de leur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
+de bonne heure toutes les r&eacute;bellions de la jeunesse en leur imposant
+l'inflexibilit&eacute; d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
+&eacute;touffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
+dans sa vie. Depuis qu'il conna&icirc;t Francine, Jacques est bien chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a rendu heureux, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous
+bonheur une passion qui met un homme dans l'&eacute;tat o&ugrave; Jacques est en ce
+moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'&oelig;uvre: il ne d&eacute;tournerait pas
+les yeux; et pour revoir encore une fois sa ma&icirc;tresse, je suis s&ucirc;r qu'il
+marcherait sur un Titien ou sur un Rapha&euml;l. Ma ma&icirc;tresse &agrave; moi est
+immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
+<i>Joconde</i>.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Lazare allait continuer ses th&eacute;ories sur l'art et le
+sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques basses pri&egrave;res, le convoi se dirigea vers le cimeti&egrave;re...
+Comme c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le jour de la f&ecirc;te des morts, une foule
+immense encombrait l'asile fun&egrave;bre. Beaucoup de gens se retournaient
+pour regarder Jacques qui marchait t&ecirc;te nue derri&egrave;re le corbillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! disait l'un, c'est sa m&egrave;re sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;C'est son p&egrave;re, disait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa s&oelig;ur, disait-on autre part.</p>
+
+<p>Venu l&agrave; pour &eacute;tudier l'attitude des regrets &agrave; cette f&ecirc;te des souvenirs
+qui se c&eacute;l&egrave;bre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un
+po&euml;te, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les fun&eacute;railles de
+sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Quand on fut arriv&eacute; pr&egrave;s de la fosse r&eacute;serv&eacute;e, les boh&eacute;miens, la t&ecirc;te
+nue, se rang&egrave;rent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le m&eacute;decin
+le tenait par le bras.</p>
+
+<p>Les hommes du cimeti&egrave;re &eacute;taient press&eacute;s et voulurent faire vitement les
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp!
+Camarade! Allons, l&agrave;! Et la bi&egrave;re, tir&eacute;e hors de la voiture, fut li&eacute;e
+avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les
+cordes et sortit du trou, puis, aid&eacute; d'un de ses camarades, il prit une
+pelle et commen&ccedil;a &agrave; jeter de la terre. La fosse fut bient&ocirc;t combl&eacute;e. On
+y planta une petite croix de bois.</p>
+
+<p>Au milieu de ses sanglots, le m&eacute;decin entendit Jacques qui laissait
+&eacute;chapper ce cri d'&eacute;go&iuml;sme:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une
+soci&eacute;t&eacute; appel&eacute;e <i>les Buveurs d'eau</i>, et qui paraissait avoir &eacute;t&eacute; fond&eacute;e
+en vue d'imiter le fameux c&eacute;nacle de la rue des quatre-vents, dont il
+est question dans le beau roman du <i>Grand Homme de province</i>. Seulement,
+il existait une grande diff&eacute;rence entre les h&eacute;ros du c&eacute;nacle et les
+<i>Buveurs d'eau</i>, qui, comme tous les imitateurs, avaient exag&eacute;r&eacute; le
+syst&egrave;me qu'ils voulaient mettre en application. Cette diff&eacute;rence se
+comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les
+membres du c&eacute;nacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient,
+et prouvent que tout syst&egrave;me est bon qui r&eacute;ussit; tandis qu'apr&egrave;s
+plusieurs ann&eacute;es d'existence la soci&eacute;t&eacute; des <i>Buveurs d'eau</i> s'est
+dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom
+d'aucun soit rest&eacute; attach&eacute; &agrave; une &oelig;uvre qui p&ucirc;t attester de leur
+existence.</p>
+
+<p>Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
+soci&eacute;t&eacute; des <i>Buveurs</i> devinrent moins fr&eacute;quents. Les n&eacute;cessit&eacute;s
+d'existence avaient forc&eacute; l'artiste &agrave; violer certaines conditions,
+sign&eacute;es et jur&eacute;es solennellement par les <i>Buveurs d'eau</i>, le jour o&ugrave; la
+soci&eacute;t&eacute; avait &eacute;t&eacute; fond&eacute;e.</p>
+
+<p>Perp&eacute;tuellement juch&eacute;s sur les &eacute;chasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
+gens avaient &eacute;rig&eacute; en principe souverain, dans leur association, qu'ils
+ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-&agrave;-dire que,
+malgr&eacute; leur mis&egrave;re mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
+&agrave; la n&eacute;cessit&eacute;. Ainsi, le po&euml;te Melchior n'aurait jamais consenti &agrave;
+abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour &eacute;crire un prospectus
+commercial ou une profession de foi. C'&eacute;tait bon pour le po&euml;te Rodolphe,
+un propre &agrave; rien qui &eacute;tait bon &agrave; tout, et qui ne laissait jamais passer
+une pi&egrave;ce de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi.
+Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'e&ucirc;t jamais voulu salir
+ses pinceaux &agrave; faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur
+ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
+&eacute;change de ce fameux habit surnomm&eacute; <i>Mathusalem</i>, et que la main de
+chacune de ses amantes avait &eacute;toil&eacute; de reprises. Tout le temps qu'il
+avait v&eacute;cu en communion d'id&eacute;es avec les <i>Buveurs d'eau</i>, le sculpteur
+Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de soci&eacute;t&eacute;; mais d&egrave;s qu'il
+connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, d&eacute;j&agrave;
+malade, au r&eacute;gime qu'il avait accept&eacute; tout le temps de sa solitude.
+Jacques &eacute;tait par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
+trouver le pr&eacute;sident de la soci&eacute;t&eacute;, l'exclusif Lazare, et lui annon&ccedil;a
+que d&eacute;sormais il accepterait tout travail qui pourrait lui &ecirc;tre
+productif.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, lui r&eacute;pondit Lazare, ta d&eacute;claration d'amour &eacute;tait ta
+d&eacute;mission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne
+serons plus tes associ&eacute;s. Fais du m&eacute;tier tout &agrave; ton aise; pour moi, tu
+n'es plus un sculpteur, tu es un g&acirc;cheur de pl&acirc;tre. Il est vrai que tu
+pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons &agrave; boire notre eau et &agrave;
+manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.</p>
+
+<p>Quoi qu'en e&ucirc;t dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
+Francine aupr&egrave;s de lui, il se livrait, quand les occasions se
+pr&eacute;sentaient, &agrave; des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla
+longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagn&eacute;si. Habile dans
+l'ex&eacute;cution, ing&eacute;nieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
+abandonner l'art s&eacute;rieux, acqu&eacute;rir une grande r&eacute;putation dans ces
+compositions de genre qui sont devenues un des principaux &eacute;l&eacute;ments du
+commerce de luxe. Mais Jacques &eacute;tait paresseux comme tous les vrais
+artistes, et amoureux &agrave; la fa&ccedil;on des po&euml;tes. La jeunesse, en lui,
+s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa
+fin prochaine, il voulait tout enti&egrave;re l'&eacute;puiser entre les bras de
+Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail
+venaient frapper &agrave; sa porte, sans que Jacques voul&ucirc;t y r&eacute;pondre, parce
+qu'il aurait fallu se d&eacute;ranger, et qu'il se trouvait trop bien &agrave; r&ecirc;ver
+aux lueurs des yeux de son amie.</p>
+
+<p>Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
+les <i>Buveurs</i>. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, o&ugrave;
+chacun des membres vivait p&eacute;trifi&eacute; dans l'&eacute;go&iuml;sme de l'art. Jacques n'y
+trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait gu&egrave;re son
+d&eacute;sespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu
+de sympathie, Jacques pr&eacute;f&eacute;ra isoler sa douleur plut&ocirc;t que de la voir
+expos&eacute;e &agrave; la discussion. Il rompit donc compl&eacute;tement avec les <i>Buveurs
+d'eau</i> et s'en alla vivre seul.</p>
+
+<p>Cinq ou six jours apr&egrave;s l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
+un marbrier du cimeti&egrave;re Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
+lui le march&eacute; suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
+entourage que Jacques se r&eacute;servait de dessiner et donnerait en outre &agrave;
+l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
+pendant trois mois &agrave; la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
+tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
+alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
+Jacques, et, devant plusieurs travaux commenc&eacute;s, il acquit la preuve que
+le hasard qui lui livrait Jacques &eacute;tait une bonne fortune pour lui. Huit
+jours apr&egrave;s, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel
+la croix de bois avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute;e par une croix de pierre, avec le
+nom grav&eacute; en creux.</p>
+
+<p>Jacques avait heureusement affaire &agrave; un honn&ecirc;te homme, qui comprit que
+cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carr&eacute;s de marbre des
+Pyr&eacute;n&eacute;es ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont
+le talent lui avait rapport&eacute; plusieurs milliers d'&eacute;cus. Il offrit &agrave;
+l'artiste de l'attacher &agrave; son entreprise, moyennant un int&eacute;r&ecirc;t, mais
+Jacques ne consentit point. Le peu de vari&eacute;t&eacute; des sujets &agrave; traiter
+r&eacute;pugnait &agrave; sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait,
+un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir
+un chef-d'&oelig;uvre qu'il destinait &agrave; la tombe de Francine.</p>
+
+<p>Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure:
+son ami le m&eacute;decin le mit en relation avec un grand seigneur &eacute;tranger
+qui venait se fixer &agrave; Paris, et y faisait construire un magnifique h&ocirc;tel
+dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes c&eacute;l&egrave;bres avaient
+&eacute;t&eacute; appel&eacute;s &agrave; concourir au luxe de ce petit palais. On commanda &agrave;
+Jacques une chemin&eacute;e de salon. Il me semble encore voir les cartons de
+Jacques; c'&eacute;tait une chose charmante: tout le po&euml;me de l'hiver &eacute;tait
+racont&eacute; dans ce marbre qui devait servir de cadre &agrave; la flamme.
+L'atelier de Jacques &eacute;tant trop petit, il demanda et obtint, pour
+ex&eacute;cuter son &oelig;uvre, une pi&egrave;ce dans l'h&ocirc;tel encore inhabit&eacute;. On lui
+avan&ccedil;a m&ecirc;me une assez forte somme sur le prix convenu de son travail.
+Jacques commen&ccedil;a par rembourser &agrave; son ami, le m&eacute;decin l'argent que
+celui-ci lui avait pr&ecirc;t&eacute; lorsque Francine &eacute;tait morte; puis il courut au
+cimeti&egrave;re, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre o&ugrave;
+reposait sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais le printemps &eacute;tait venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
+fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
+L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
+fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
+demandait ce qu'il devait faire des roses et des pens&eacute;es qu'il avait
+apport&eacute;es, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine
+nouvellement creus&eacute;e, pauvre tombe d'un pauvre, sans cl&ocirc;ture, et n'ayant
+pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqu&eacute; en terre, et
+surmont&eacute; d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
+la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimeti&egrave;re tout autre qu'il
+&eacute;tait entr&eacute;. Il regardait avec une curiosit&eacute; pleine de joie ce beau
+soleil printanier, le m&ecirc;me qui avait tant de fois dor&eacute; les cheveux de
+Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les pr&eacute;s avec
+ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pens&eacute;es chantait dans le
+c&oelig;ur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
+ext&eacute;rieur, il se rappela qu'un jour, ayant &eacute;t&eacute; surpris par l'orage, il
+&eacute;tait entr&eacute; dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient d&icirc;n&eacute;.
+Jacques entra et se fit servir &agrave; d&icirc;ner sur la m&ecirc;me table. On lui donna
+du dessert dans une soucoupe &agrave; vignettes; il reconnut la soucoupe et se
+souvint que Francine &eacute;tait rest&eacute;e une demie heure &agrave; deviner le r&eacute;bus qui
+y &eacute;tait peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chant&eacute;e
+Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne co&ucirc;te pas
+bien cher, et qui contient plus de gaiet&eacute; que de raisin. Mais cette crue
+de doux souvenirs r&eacute;veillait son amour sans r&eacute;veiller sa douleur.
+Accessible &agrave; la superstition, comme tous les esprits po&eacute;tiques et
+r&ecirc;veurs, Jacques s'imagina que c'&eacute;tait Francine qui, en l'entendant
+marcher tout &agrave; l'heure aupr&egrave;s d'elle, lui avait envoy&eacute; cette bouff&eacute;e de
+bons souvenirs &agrave; travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller
+d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, &oelig;il vif,
+c&oelig;ur battant, presque un sourire aux l&egrave;vres, et murmurant en chemin ce
+refrain de la chanson de Francine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'amour r&ocirc;de dans mon quartier,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut tenir ma porte ouverte.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'&eacute;tait encore un souvenir, mais
+aussi c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; une chanson; et peut-&ecirc;tre, sans s'en douter, Jacques
+fit-il ce soir-l&agrave; le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
+tristesse m&egrave;ne &agrave; la m&eacute;lancolie, et de l&agrave; &agrave; l'oubli. H&eacute;las! Quoi qu'on
+veuille et quoi qu'on fasse, l'&eacute;ternelle et juste loi de la mobilit&eacute; le
+veut ainsi.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que les fleurs qui, n&eacute;es peut-&ecirc;tre du corps de Francine, avaient
+pouss&eacute; sur sa tombe, des s&eacute;ves de jeunesse fleurissaient dans le c&oelig;ur
+de Jacques, o&ugrave; les souvenirs de l'amour ancien &eacute;veillaient de vagues
+aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques &eacute;tait de cette
+race d'artistes et de po&euml;tes qui font de la passion un instrument de
+l'art et de la po&eacute;sie, et dont l'esprit n'a d'activit&eacute; qu'autant qu'il
+est mis en mouvement par les forces motrices du c&oelig;ur. Chez Jacques,
+l'invention &eacute;tait vraiment fille du sentiment, et il mettait une
+parcelle de lui-m&ecirc;me dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
+s'aper&ccedil;ut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil &agrave; la
+meule qui s'use elle-m&ecirc;me quand le grain lui manque, son c&oelig;ur s'usait
+faute d'&eacute;motion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
+l'invention, jadis fi&eacute;vreuse et spontan&eacute;e, n'arrivait plus que sous
+l'effort de la patience; Jacques &eacute;tait m&eacute;content, et enviait presque la
+vie de ses anciens amis les <i>Buveurs d'eau</i>.</p>
+
+<p>Il chercha &agrave; se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se cr&eacute;a de
+nouvelles liaisons. Il fr&eacute;quenta le po&euml;te Rodolphe, qu'il avait
+rencontr&eacute; dans un caf&eacute;, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
+l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqu&eacute; ses ennuis; Rodolphe ne
+fut pas bien longtemps &agrave; en comprendre le motif.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, je connais &ccedil;a... et lui frappant la poitrine &agrave;
+l'endroit du c&oelig;ur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu
+l&agrave;-dedans; &eacute;bauchez sans retard une petite passion, et les id&eacute;es vous
+reviendront.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Jacques, j'ai trop aim&eacute; Francine.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vous emp&ecirc;chera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
+les l&egrave;vres d'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui
+ressembl&acirc;t!... et il quitta Rodolphe tout r&ecirc;veur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Six semaines apr&egrave;s, Jacques avait retrouv&eacute; toute sa verve, rallum&eacute;e aux
+doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beaut&eacute;
+maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
+en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
+semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
+Jacques &eacute;taient n&eacute;es au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
+champ&ecirc;tre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et
+d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontr&eacute;e
+un soir, o&ugrave; il se promenait gravement autour de l'h&eacute;micycle r&eacute;serv&eacute; &agrave; la
+danse. En le voyant passer roide, dans son &eacute;ternel habit noir boutonn&eacute;
+jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habitu&eacute;es de l'endroit, qui
+connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:</p>
+
+<p>&mdash;Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un &agrave;
+enterrer?</p>
+
+<p>Et Jacques marchait toujours isol&eacute;, se faisant int&eacute;rieurement saigner le
+c&oelig;ur aux &eacute;pines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacit&eacute;,
+en ex&eacute;cutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
+l'artiste, triste comme un <i>De Profundis</i>. Ce fut au milieu de cette
+r&ecirc;verie qu'il aper&ccedil;ut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
+comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
+entendit &agrave; trois pas de lui cet &eacute;clat de rire en chapeau rose. Il
+s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
+elle r&eacute;pondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle
+accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
+fit r&eacute;p&eacute;ter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
+arbres du jardin, elle les croqua avec d&eacute;lices en faisant entendre ce
+rire sonore qui semblait &ecirc;tre la ritournelle de sa constante gaiet&eacute;.
+Jacques pensa &agrave; la bible et songea qu'on ne devait jamais d&eacute;sesp&eacute;rer
+avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
+Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
+qu'&eacute;tant arriv&eacute; seul au bal il n'en &eacute;tait point revenu de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant Jacques n'avait pas oubli&eacute; Francine: suivant les paroles de
+Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les l&egrave;vres de Marie, et
+travaillait en secret &agrave; la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
+la morte.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait re&ccedil;u de l'argent, Jacques acheta une robe &agrave; Marie,
+une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
+que le noir n'&eacute;tait pas gai pour l'&eacute;t&eacute;. Mais Jacques lui dit qu'il
+aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
+robe tous les jours. Marie lui ob&eacute;it.</p>
+
+<p>Un samedi, Jacques dit &agrave; la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Viens demain de bonne heure, nous irons &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! fit Marie. Je te m&eacute;nage une surprise, tu verras; demain
+il fera du soleil.</p>
+
+<p>Marie passa la nuit chez elle &agrave; achever une robe neuve qu'elle avait
+achet&eacute;e sur ses &eacute;conomies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle
+arriva, v&ecirc;tue de sa pimpante emplette, &agrave; l'atelier de Jacques.</p>
+
+<p>L'artiste la re&ccedil;ut froidement, brutalement presque.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
+toilette r&eacute;jouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
+Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'irons pas &agrave; la campagne, r&eacute;pondit celui-ci, tu peux t'en aller,
+j'ai &agrave; travailler.</p>
+
+<p>Marie s'en retourna chez elle le c&oelig;ur gros. En route, elle rencontra un
+jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
+cour, &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'&ecirc;tes donc plus en deuil? Lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En deuil, dit Marie, et de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
+que Jacques vous a donn&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'&eacute;tait le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
+Francine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie.</p>
+
+<p>Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
+plus de travaux et tomba dans une si affreuse mis&egrave;re, que, ne sachant
+plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le m&eacute;decin de le faire
+entrer dans un h&ocirc;pital. Le m&eacute;decin vit du premier coup d'&oelig;il que cette
+admission n'&eacute;tait pas difficile &agrave; obtenir. Jacques, qui ne se doutait
+pas de son &eacute;tat, &eacute;tait en route pour aller rejoindre Francine.</p>
+
+<p>On le fit entrer &agrave; l'h&ocirc;pital Saint-Louis.</p>
+
+<p>Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
+l'h&ocirc;pital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
+pour qu'il p&ucirc;t y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
+apporter une selle, des &eacute;bauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
+quinze premiers jours il travailla &agrave; la figure qu'il destinait au
+tombeau de Francine. C'&eacute;tait un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
+figure, qui &eacute;tait le portrait de Francine, ne fut pas enti&egrave;rement
+achev&eacute;e, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bient&ocirc;t il ne
+put plus quitter son lit.</p>
+
+<p>Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques,
+en voyant les rem&egrave;des qu'on lui ordonnait, comprit qu'il &eacute;tait perdu; il
+&eacute;crivit &agrave; sa famille, et fit appeler la s&oelig;ur Sainte-Genevi&egrave;ve, qui
+l'entourait de tous ses soins charitables.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, lui dit Jacques, il y a l&agrave;-haut, dans la chambre que vous
+m'avez fait pr&ecirc;ter, une petite figure en pl&acirc;tre; cette statuette, qui
+repr&eacute;sente un ange, &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; un tombeau, mais je n'ai pas le
+temps de l'ex&eacute;cuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez
+moi, du marbre blanc vein&eacute; de rose. Enfin... ma s&oelig;ur, je vous donne ma
+petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Jacques mourut peu de jours apr&egrave;s. Comme le convoi eut lieu le jour m&ecirc;me
+de l'ouverture du <i>salon</i>, les <i>Buveurs d'eau</i> n'y assist&egrave;rent pas.
+L'art avant tout, avait dit Lazare.</p>
+
+<p>La famille de Jacques n'&eacute;tait pas riche, et l'artiste n'eut pas de
+terrain particulier.</p>
+
+<p>Il fut enterr&eacute; en quelque part.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3><i>LES FANTAISIES DE MUSETTE</i></h3>
+
+
+<p>On se rappelle peut-&ecirc;tre comment le peintre Marcel vendit au juif
+M&eacute;dicis son fameux tableau du <i>Passage de la mer Rouge</i>, qui devait
+aller servir d'enseigne &agrave; la boutique d'un marchand de comestibles. Le
+lendemain de cette vente, qui avait &eacute;t&eacute; suivie d'un fastueux souper
+offert par le juif aux boh&egrave;mes, comme appoint au march&eacute;, Marcel,
+Schaunard, Colline et Rodolphe se r&eacute;veill&egrave;rent fort tard le matin.
+Encore &eacute;tourdis les uns et les autres par les fum&eacute;es de l'ivresse de la
+veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;; et
+comme l'<i>Angelus</i> de midi sonnait &agrave; une &eacute;glise prochaine, ils
+s'entre-regard&egrave;rent tous trois avec un sourire m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanit&eacute; au r&eacute;fectoire,
+dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle o&ugrave; les honn&ecirc;tes
+gens passent dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pourtant voir &agrave; devenir d'honn&ecirc;tes gens, murmura Colline,
+pour qui c'&eacute;tait tous les jours la saint-app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Les bo&icirc;tes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon
+enfance, qu'&ecirc;tes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'&ecirc;tes-vous devenus?
+R&eacute;p&eacute;ta-t-il sur un motif plein d'une m&eacute;lancolie r&ecirc;veuse et douce.</p>
+
+<p>&mdash;Dire qu'il y a &agrave; cette heure, &agrave; Paris, plus de cent mille c&ocirc;telettes
+sur le gril! fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe.</p>
+
+<p>Comme une ironique antith&egrave;se, pendant que les quatre amis se posaient
+les uns aux autres le terrible probl&egrave;me quotidien du d&eacute;jeuner, les
+gar&ccedil;ons d'un restaurant qui &eacute;tait dans la maison criaient &agrave; tue-t&ecirc;te
+les commandes des consommateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne se tairont pas, ces brigands-l&agrave;! disait Marcel; chaque mot me
+fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette
+en &eacute;volution sur un toit voisin, nous ne d&eacute;jeunerons pas aujourd'hui,
+les &eacute;l&eacute;ments s'y opposent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une remarque atmosph&eacute;rique que j'ai faite, continua le
+philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de
+m&ecirc;me que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne ch&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; je&ucirc;ne, Gustave Colline avait la plaisanterie f&eacute;roce.</p>
+
+<p>En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans
+l'ab&icirc;me qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri
+d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en
+essayant de d&eacute;gager sa main serr&eacute;e dans les pinces d'un homard vivant.</p>
+
+<p>Au cri qu'il venait de pousser r&eacute;pondit tout &agrave; coup un autre cri.
+C'&eacute;tait Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche,
+venait d'y d&eacute;couvrir une Am&eacute;rique &agrave; laquelle il ne songeait plus:
+c'est-&agrave;-dire les cent cinquante francs que le juif M&eacute;dicis lui avait
+donn&eacute;s la veille en payement du <i>Passage de la mer Rouge</i>.</p>
+
+<p>La m&eacute;moire revint alors en m&ecirc;me temps aux boh&egrave;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Saluez, messieurs! dit Marcel en &eacute;talant sur la table un tas d'&eacute;cus,
+parmi lesquels fr&eacute;tillaient cinq ou six louis neufs.</p>
+
+<p>&mdash;On les croirait vivants, fit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pi&egrave;ces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est joli, ces m&eacute;dailles! ajouta Rodolphe; on dirait des
+morceaux de soleil. Si j'&eacute;tais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie,
+et je la ferais frapper &agrave; l'effigie de ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense qu'il y a un pays o&ugrave; c'est des cailloux, dit Schaunard.
+Autrefois, les am&eacute;ricains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un
+de mes anciens parents qui a visit&eacute; l'Am&eacute;rique: il a &eacute;t&eacute; enterr&eacute; dans le
+ventre des Sauvages. &Ccedil;a a fait bien du tort &agrave; la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'&eacute;tait mis &agrave;
+marcher dans la chambre, d'o&ugrave; vient cette b&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai &eacute;t&eacute; faire un tour dans la
+cuisine de M&eacute;dicis; il faut croire que ce reptile sera tomb&eacute; dans ma
+poche sans le faire expr&egrave;s, &ccedil;a a la vue basse, ces b&ecirc;tes-l&agrave;. Puisque je
+l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le
+peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le d&eacute;part de
+Ph&eacute;mie, &ccedil;a me fera une compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'&eacute;cria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a
+tourn&eacute; au sud; nous d&eacute;jeunerons.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pi&egrave;ce d'or, en voici une
+que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce.</p>
+
+<p>On proc&eacute;da longuement et gravement &agrave; la discussion de la carte. Chaque
+plat fut l'occasion d'une discussion et vot&eacute; &agrave; la majorit&eacute;. L'omelette
+souffl&eacute;e, propos&eacute;e par Schaunard, fut repouss&eacute;e avec sollicitude, ainsi
+que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'&eacute;leva dans une
+improvisation qui mit en relief ses connaissances &oelig;nophiles.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier devoir du vin est d'&ecirc;tre rouge, s'&eacute;cria l'artiste; ne me
+parlez pas de vos vins blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit Schaunard, le champagne?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bah. Un cidre &eacute;l&eacute;gant! Un coco &eacute;pileptique! Je donnerais toutes
+les caves d'&Eacute;pernay et d'A&iuml; pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs,
+nous n'avons pas de grisettes &agrave; s&eacute;duire, ni de vaudeville &agrave; faire. Je
+vote contre le champagne.</p>
+
+<p>Le programme une fois adopt&eacute;, Schaunard et Colline descendirent chez le
+restaurant du voisinage, pour commander le repas.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions du feu! dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le
+thermom&egrave;tre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La chemin&eacute;e
+sera bien &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il courut dans l'escalier et recommanda &agrave; Colline de faire monter du
+bois.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Schaunard et Colline remont&egrave;rent, suivis d'un
+charbonnier charg&eacute; d'une grosse falourde.</p>
+
+<p>Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers
+inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont
+l'&eacute;criture le fit tressaillir et qu'il se mit &agrave; lire en se cachant de
+ses amis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un billet au crayon, &eacute;crit jadis par Musette, au temps o&ugrave; elle
+demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date.
+Elle ne contenait que ces quelques mots.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mon cher ami,</p>
+
+<p>Ne sois pas inquiet apr&egrave;s moi, je vais rentrer bient&ocirc;t. Je suis
+all&eacute;e me promener un peu pour me r&eacute;chauffer en marchant, il g&egrave;le
+dans la chambre et le charbonnier a clos la paupi&egrave;re. J'ai cass&eacute;
+les deux derniers b&acirc;tons de la chaise, mais &ccedil;a n'a pas br&ucirc;l&eacute; le
+temps de faire cuire un &oelig;uf. Avec &ccedil;a le vent entre comme chez lui
+par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te
+feraient du chagrin si je les &eacute;coutais. J'aime mieux m'en aller un
+instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du
+velours &agrave; dix francs le m&egrave;tre. C'est incroyable, il faut voir cela.
+Je serai rentr&eacute;e pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Musette.&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et
+il resta un instant pensif, la t&ecirc;te entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette &eacute;poque, il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps que les boh&egrave;mes &eacute;taient en
+&eacute;tat de veuvage, &agrave; l'exception de Colline pourtant, dont l'amante &eacute;tait
+toujours rest&eacute;e invisible et anonyme.</p>
+
+<p>Ph&eacute;mie elle-m&ecirc;me, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontr&eacute;
+une &acirc;me na&iuml;ve qui lui avait offert son c&oelig;ur, un mobilier en acajou, et
+une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours
+apr&egrave;s les lui avoir donn&eacute;s, l'amant de Ph&eacute;mie avait voulu lui reprendre
+son c&oelig;ur et son mobilier, parce qu'il s'&eacute;tait aper&ccedil;u, en regardant les
+mains de sa ma&icirc;tresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire;
+et il osa la soup&ccedil;onner de trahison.</p>
+
+<p>Pourtant Ph&eacute;mie n'avait pas cess&eacute; d'&ecirc;tre vertueuse; seulement, comme
+plusieurs fois ses amies l'avaient raill&eacute;e &agrave; cause de sa bague en
+cheveux rouges, elle l'avait fait <i>teindre</i> en noir. Le monsieur fut si
+content, qu'il acheta une robe de soie &agrave; Ph&eacute;mie, c'&eacute;tait la premi&egrave;re. Le
+jour o&ugrave; elle l'&eacute;trenna, la pauvre enfant s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je puis mourir.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Musette, elle &eacute;tait redevenue un personnage presque officiel, et
+il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontr&eacute;e. Pour
+Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, except&eacute; par lui-m&ecirc;me
+quand il &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et
+r&ecirc;veur au coin de la chemin&eacute;e, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas
+prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, voil&agrave;! dit le peintre en allumant le bois qui se mit &agrave; flamber
+en p&eacute;tillant.</p>
+
+<p>Pendant que ses amis s'aga&ccedil;aient l'app&eacute;tit en faisant les pr&eacute;paratifs du
+repas, Marcel s'&eacute;tait de nouveau isol&eacute; dans un coin, et rangeait, avec
+quelques souvenirs que lui avait laiss&eacute;s Musette, la lettre qu'il venait
+de retrouver par hasard. Tout &agrave; coup il se rappela l'adresse d'une femme
+qui &eacute;tait l'amie intime de son ancienne passion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-il assez haut pour &ecirc;tre entendu, je sais o&ugrave; la trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais l&agrave;? ajouta-t-il en
+voyant l'artiste se disposer &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, une lettre tr&egrave;s-press&eacute;e que j'oubliais. Je suis &agrave; vous dans
+l'instant, r&eacute;pondit Marcel, et il &eacute;crivit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Ma ch&egrave;re enfant,</p>
+
+<p>J'ai des <i>sommes</i> dans mon secr&eacute;taire, c'est une apoplexie de
+fortune foudroyante. Il y a &agrave; la maison un gros d&eacute;jeuner qui se
+mitonne, des vins g&eacute;n&eacute;reux, et nous avons fait du feu, ma ch&egrave;re,
+comme des bourgeois. Il faut voir &ccedil;a, ainsi que tu disais
+autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras l&agrave;
+Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au
+dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons
+probablement rester &agrave; table une huitaine de jours. N'aie donc pas
+peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai
+entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons
+toutes sortes de choses &agrave; nos amours d&eacute;funtes, quitte &agrave; les
+ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est
+jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an pass&eacute;,
+tu ne m'aurais peut-&ecirc;tre pas quitt&eacute;. Tu m'as tromp&eacute; pour un fagot,
+et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien
+fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-l&agrave; que pour les
+autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu.</p>
+
+<p>Je t'embrasse autant que tu voudras.</p>
+
+<p>&laquo;Marcel.&raquo;</p></div>
+
+<p>Cette lettre achev&eacute;e, Marcel en &eacute;crivit une autre &agrave; Madame Sidonie,
+l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir &agrave; celle-ci le
+billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le
+charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission
+d'avance, le portier aper&ccedil;ut une pi&egrave;ce d'or reluire dans les mains du
+peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta pr&eacute;venir le
+propri&eacute;taire, avec qui Marcel &eacute;tait en retard pour ses loyers.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mossieu</i>, dit-il tout essouffl&eacute;, l'<i>artisse</i> du sixi&egrave;me a de
+l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la
+quittance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le propri&eacute;taire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de
+l'argent pour me donner un &agrave;-compte. Il a cong&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, &ccedil;a m'a br&ucirc;l&eacute; les
+yeux tout &agrave; l'heure. Il donne des f&ecirc;tes... C'est le bon moment...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le propri&eacute;taire, j'irai moi-m&ecirc;me tant&ocirc;t.</p>
+
+<p>Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre
+de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre
+adress&eacute;e &agrave; Mademoiselle Musette.</p>
+
+<p>Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la
+Chauss&eacute;e-D'Antin. Au moment o&ugrave; on lui remit la lettre de Marcel, elle
+&eacute;tait en compagnie, et avait pr&eacute;cis&eacute;ment, pour le m&ecirc;me soir, un grand
+d&icirc;ner de c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un miracle! s'&eacute;cria Musette en riant comme une folle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme
+une statuette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une invitation &agrave; d&icirc;ner, fit la jeune femme. Hein! Comme &ccedil;a se
+trouve?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a se trouve mal, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a? fit Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... penseriez-vous &agrave; aller &agrave; ce d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re, cependant il n'est pas convenable... vous irez une
+autre fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! C'est joli, &ccedil;a! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance,
+Marcel, qui m'invite &agrave; d&icirc;ner, et c'est assez extraordinaire pour que
+j'aille voir &ccedil;a en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les
+&eacute;clipses, les d&icirc;ners s&eacute;rieux dans cette maison-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir <i>cette</i> personne,
+dit le jeune homme, et c'est &agrave; moi que vous le dites!...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? &ccedil;a ne le regarde
+pas, cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une franchise singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, r&eacute;pliqua
+Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant o&ugrave; vous
+allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien
+inconvenant: il faut vous excuser pr&egrave;s de ce jeune homme...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix
+tr&egrave;s-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que
+j'&eacute;tais pleine de caprices, et que jamais &acirc;me qui vive n'a pu se vanter
+de m'en avoir fait rentrer un.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a
+caprice... et caprice...</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son
+chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi;
+c'est le meilleur gar&ccedil;on du monde, et le seul que j'aie jamais aim&eacute;. Si
+son c&oelig;ur avait &eacute;t&eacute; en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des
+bagues. Pauvre gar&ccedil;on! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, d&egrave;s
+qu'il a un peu de feu, il m'invite &agrave; venir me chauffer. Ah! s'il
+n'&eacute;tait pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de
+soieries dans les magasins!!! J'&eacute;tais bien heureuse avec lui; il avait
+le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donn&eacute; le nom de
+Musette, &agrave; cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous
+&ecirc;tes s&ucirc;r que je reviendrai aupr&egrave;s de vous... si vous ne me fermez pas la
+porte au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas,
+dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, mon cher Maurice, vous &ecirc;tes trop homme d'esprit pour que
+nous engagions l&agrave;-dessus une discussion s&eacute;rieuse. Vous m'avez comme on a
+un beau cheval dans une &eacute;curie; moi, je vous aime... parce que j'aime le
+luxe, le bruit des f&ecirc;tes, tout ce qui r&eacute;sonne et tout ce qui rayonne; ne
+faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, laissez-moi aller avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous
+emp&ecirc;cherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce gar&ccedil;on,
+n&eacute;cessairement.</p>
+
+<p>&mdash;Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouv&eacute; des gens aussi
+accommodants que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte, r&eacute;pliqua Musette, un jour que je me promenais en
+voiture aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es avec lord, j'ai rencontr&eacute; Marcel et son ami
+Rodolphe qui &eacute;taient &agrave; pied, tr&egrave;s-mal mis tous deux, crott&eacute;s comme des
+chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je
+n'avais vu Marcel, et il m'a sembl&eacute; que mon c&oelig;ur allait sauter par la
+porti&egrave;re. J'ai fait arr&ecirc;ter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai
+caus&eacute; avec Marcel devant tout Paris qui passait l&agrave; en &eacute;quipage. Marcel
+m'a offert des g&acirc;teaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou,
+que j'ai mis &agrave; ma ceinture. Quand il m'a eu quitt&eacute;e, lord voulait le
+rappeler pour l'inviter &agrave; d&icirc;ner avec nous. Je l'ai embrass&eacute; pour la
+peine. Et voil&agrave; mon caract&egrave;re, mon cher Monsieur Maurice; si &ccedil;a ne vous
+pla&icirc;t pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles
+et mon bonnet de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc quelquefois une bonne chose que d'&ecirc;tre pauvre! dit le
+vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Non, fit Musette: si Marcel &eacute;tait riche, je ne l'aurais jamais
+quitt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis
+votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied &agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que
+j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'&eacute;trenne. Adieu! fit-elle, je m'en
+vais manger un peu du pain b&eacute;ni de la gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Musette avait ce jour-l&agrave; une ravissante toilette; jamais reliure plus
+s&eacute;ductrice n'avait envelopp&eacute; le po&euml;me de sa jeunesse et de sa beaut&eacute;. Au
+reste, Musette poss&eacute;dait instinctivement le g&eacute;nie de l'&eacute;l&eacute;gance. En
+arrivant au monde, la premi&egrave;re chose qu'elle avait cherch&eacute;e du regard
+avait d&ucirc; &ecirc;tre un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant
+d'aller au bapt&ecirc;me, elle avait d&eacute;j&agrave; commis le p&eacute;ch&eacute; de coquetterie. Au
+temps o&ugrave; sa position avait &eacute;t&eacute; des plus humbles, quand elle en &eacute;tait
+encore r&eacute;duite aux robes d'indienne imprim&eacute;e, aux petits bonnets &agrave;
+pompons et aux souliers de peau de ch&egrave;vre, elle portait &agrave; ravir ce
+pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moiti&eacute;
+abeilles, moiti&eacute; cigales, qui travaillaient en chantant toute la
+semaine, ne demandaient &agrave; Dieu qu'un peu de soleil le dimanche,
+faisaient vulgairement l'amour avec le c&oelig;ur, et se jetaient quelquefois
+par la fen&ecirc;tre. Race disparue maintenant, gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration actuelle
+des jeunes gens: g&eacute;n&eacute;ration corrompue et corruptrice, mais par-dessus
+tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de m&eacute;chants
+paradoxes, ils ont raill&eacute; ces pauvres filles &agrave; propos de leurs mains
+mutil&eacute;es par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bient&ocirc;t
+plus gagn&eacute; assez pour s'acheter de la p&acirc;te d'amandes. Peu &agrave; peu ils sont
+parvenus &agrave; leur inoculer leur vanit&eacute; et leur sottise, et c'est alors que
+la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride,
+cr&eacute;atures impertinentes, beaut&eacute;s m&eacute;diocres, demi-chair, demi-onguents,
+dont le boudoir est un comptoir o&ugrave; elles d&eacute;bitent des morceaux de leur
+c&oelig;ur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles,
+qui d&eacute;shonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne,
+n'ont point toujours l'intelligence des b&ecirc;tes dont elles portent les
+plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non
+point un amour, pas m&ecirc;me un caprice, mais un d&eacute;sir vulgaire, c'est au
+b&eacute;n&eacute;fice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure
+et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de
+tous les ridicules, c&eacute;l&egrave;brent par leurs r&eacute;clames. Bien qu'elle f&ucirc;t
+forc&eacute;e de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les m&oelig;urs ni
+les allures; elle n'avait point la servilit&eacute; cupide, ordinaire chez ces
+cr&eacute;atures qui ne savent lire que bar&ecirc;me et n'&eacute;crivent qu'en chiffres.
+C'&eacute;tait une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines
+quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle &agrave; toute chose impos&eacute;e,
+elle n'avait jamais pu ni su r&eacute;sister &agrave; un caprice, quelles que dussent
+en &ecirc;tre les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Marcel avait &eacute;t&eacute; vraiment le seul homme qu'elle e&ucirc;t aim&eacute;. C'&eacute;tait du
+moins le seul pour qui elle avait r&eacute;ellement souffert, et il avait fallu
+toute l'opini&acirc;tret&eacute; des instincts qui l'attiraient vers &laquo;tout ce qui
+rayonne et tout ce qui r&eacute;sonne&raquo; pour qu'elle le quitt&acirc;t. Elle avait
+vingt ans, et pour elle le luxe &eacute;tait presque une question de sant&eacute;.
+Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y
+renoncer compl&eacute;tement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais
+voulu consentir &agrave; mettre &agrave; son c&oelig;ur le cadenas d'un serment de
+fid&eacute;lit&eacute;. Elle avait &eacute;t&eacute; ardemment aim&eacute;e par beaucoup de jeunes gens
+pour qui elle avait eu elle-m&ecirc;me des go&ucirc;ts tr&egrave;s-vifs; et toujours elle
+proc&eacute;dait envers eux avec une probit&eacute; pleine de pr&eacute;voyance; les
+engagements qu'elle contractait &eacute;taient simples, francs et rustiques
+comme les d&eacute;clarations d'amour des paysans de Moli&egrave;re. Vous me voulez
+bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle
+e&ucirc;t voulu, Musette aurait trouv&eacute; une position stable, ce qu'on appelle
+un avenir; mais elle ne croyait gu&egrave;re &agrave; l'avenir, et professait &agrave; son
+&eacute;gard le scepticisme du figaro.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuit&eacute; du calendrier; c'est un
+pr&eacute;texte quotidien que les hommes ont invent&eacute; pour ne point faire leurs
+affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-&ecirc;tre un tremblement de terre. &Agrave;
+la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme.</p>
+
+<p>Un jour, un galant homme, avec qui elle &eacute;tait rest&eacute;e pr&egrave;s de six mois,
+et qui &eacute;tait devenu &eacute;perdument amoureux d'elle, lui proposa s&eacute;rieusement
+de l'&eacute;pouser. Musette lui avait jet&eacute; un grand &eacute;clat de rire au nez &agrave;
+cette proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mettre ma libert&eacute; en prison dans un contrat de mariage? Jamais!
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je passe ma vie &agrave; trembler de la crainte de vous perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me perdriez bien plus si j'&eacute;tais votre femme, r&eacute;pondit Musette.
+Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle,
+en songeant sans doute &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant &agrave; tous les vents de
+l'impr&eacute;vu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse
+elle-m&ecirc;me. Le vicomte Maurice, avec qui elle &eacute;tait en ce moment, avait
+beaucoup de peine &agrave; se faire &agrave; ce caract&egrave;re indomptable, ivre de
+libert&eacute;; et ce fut dans une impatience oxyd&eacute;e de jalousie qu'il attendit
+le retour de Musette apr&egrave;s l'avoir vue partir pour aller chez Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Y restera-t-elle? Se demanda toute la soir&eacute;e le jeune homme en
+s'enfon&ccedil;ant ce point d'interrogation dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Maurice! disait Musette de son c&ocirc;t&eacute;, il trouve &ccedil;a un peu
+violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant
+subitement <i>&agrave; d'autres exercices</i>, elle pensa &agrave; Marcel, chez qui elle
+allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que r&eacute;veillait le nom
+de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis
+la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui
+avait &eacute;crite, et ne put s'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre un peu attrist&eacute;e. Mais cela ne
+dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'&eacute;tait moins que
+jamais l'occasion de se d&eacute;soler, et comme en ce moment un grand vent
+venait de s'&eacute;lever, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dr&ocirc;le, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent
+m'y pousserait.</p>
+
+<p>Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau
+qui revole &agrave; son premier nid.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si
+elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme
+elle se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment dans la rue o&ugrave; demeurait son amie Madame
+Sidonie, celle-l&agrave; qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel,
+Musette eut l'id&eacute;e d'entrer un instant chez cette femme pour attendre
+que le temps lui perm&icirc;t de continuer sa route.</p>
+
+<p>Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse
+compagnie. On y continuait un lansquenet commenc&eacute; depuis trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous d&eacute;rangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as re&ccedil;u la lettre de Marcel? lui dit bas &agrave; l'oreille Madame
+Sidonie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite &agrave; d&icirc;ner.
+Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et
+mon terme?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes.</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais deux! s'&eacute;cria Madame Sidonie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fier, je pars pour deux, r&eacute;pondit le banquier, qui
+avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute; plusieurs fois. Roi et as. Je suis flamb&eacute;!
+continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts...</p>
+
+<p>&mdash;On ne parle pas politique, fit un journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna
+encore un roi. Vive le roi! s'&eacute;cria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi
+deux louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-les dans ta m&eacute;moire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier.
+Vous irez &agrave; mille. Je passe la main.</p>
+
+<p>Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la m&ecirc;me heure, on se mettait &agrave; table chez les boh&egrave;mes.
+Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait
+un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends
+quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet?</p>
+
+<p>Mais &agrave; un certain regard que l'artiste lui lan&ccedil;a, le po&euml;te comprit
+quelle &eacute;tait la pr&eacute;occupation de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pensa-t-il en lui-m&ecirc;me, nous ne sommes pas au complet.</p>
+
+<p>Le coup d'&oelig;il de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe
+voulait dire Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a manque de femmes, dit tout &agrave; coup Schaunard.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes r&eacute;flexions
+libertines! Il a &eacute;t&eacute; convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, &ccedil;a fait
+tourner les sauces.</p>
+
+<p>Et les amis recommenc&egrave;rent &agrave; boire &agrave; plus amples rasades, pendant qu'en
+dehors la neige tombait toujours, et que dans l'&acirc;tre le bois flambait
+clair en tirant des feux d'artifice d'&eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson
+qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups
+&agrave; la porte.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau,
+remonte &agrave; la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse,
+se leva pr&eacute;cipitamment de sa chaise et courut ouvrir.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point Musette.</p>
+
+<p>Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait &agrave; la main un petit papier. Son
+ext&eacute;rieur paraissait agr&eacute;able, mais sa robe de chambre &eacute;tait bien mal
+faite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au
+milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal.</p>
+
+<p>&mdash;Le propri&eacute;taire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui
+sont dus.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa
+fourchette.</p>
+
+<p>Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Schaunard, un verre blanc &agrave; monsieur. Vous arrivez
+parfaitement &agrave; propos, dit l'artiste au propri&eacute;taire. Nous &eacute;tions en
+train de porter un toast &agrave; la propri&eacute;t&eacute;. Mon ami que voil&agrave;, Monsieur
+Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va
+recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messieurs, dit le propri&eacute;taire, je ne voudrais pas vous
+d&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Et il d&eacute;ploya le petit papier qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet imprim&eacute;? demanda Marcel.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire, qui avait promen&eacute; dans la chambre un regard
+inquisitorial, aper&ccedil;ut l'or et l'argent qui &eacute;taient rest&eacute;s sur la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai d&eacute;j&agrave; eu l'honneur de vous
+la faire pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Marcel, ma m&eacute;moire fid&egrave;le me rappelle parfaitement ce
+d&eacute;tail; c'&eacute;tait m&ecirc;me un vendredi, le 8 octobre, &agrave; midi un quart;
+tr&egrave;s-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est rev&ecirc;tue de ma signature, fit le propri&eacute;taire; et si &ccedil;a ne
+vous d&eacute;range pas...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement &agrave;
+causer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc le plaisir de vous rafra&icirc;chir, continua Marcel en
+l'obligeant &agrave; boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous
+m'aviez envoy&eacute; derni&egrave;rement un petit papier... avec une image
+repr&eacute;sentant une dame qui tient des balances. Le message &eacute;tait sign&eacute;
+Godard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon huissier, dit le propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une bien vilaine &eacute;criture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes
+les langues, continua-t-il en d&eacute;signant Colline, mon ami a bien voulu me
+traduire cette d&eacute;p&ecirc;che, dont le port co&ucirc;te cinq francs...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un cong&eacute;, fit le propri&eacute;taire, mesure de pr&eacute;caution... c'est
+l'usage.</p>
+
+<p>&mdash;Un cong&eacute;, c'est cela m&ecirc;me, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que
+nous eussions une conf&eacute;rence &agrave; propos de cet acte, que je d&eacute;sirerais
+convertir en un bail. Cette maison me pla&icirc;t, l'escalier est propre, la
+rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses
+m'attachent &agrave; ces murs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le propri&eacute;taire en d&eacute;ployant de nouveau sa quittance, il y a
+le dernier terme &agrave; liquider.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pens&eacute;e intime.</p>
+
+<p>Cependant le propri&eacute;taire ne quittait point des yeux la chemin&eacute;e o&ugrave; se
+trouvait l'argent; et la fixit&eacute; attractive de ses regards pleins de
+convoitise &eacute;tait telle, que les esp&egrave;ces semblaient remuer et s'avancer
+vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux d'arriver dans un moment o&ugrave;, sans que cela vous g&ecirc;ne,
+nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance
+&agrave; Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et
+recommen&ccedil;a avec son cr&eacute;ancier la sc&egrave;ne de don Juan avec M. Dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, je crois, des propri&eacute;t&eacute;s dans les d&eacute;partements?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pondit le propri&eacute;taire, fort peu; une petite maison en
+Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne
+payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance,
+cette petite rentr&eacute;e arrive &agrave; merveille... C'est soixante francs, comme
+vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la chemin&eacute;e, o&ugrave; il prit
+trois pi&egrave;ces d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur
+la table, &agrave; quelque distance du propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'&eacute;claircit soudain, et il
+posa &eacute;galement sa quittance sur la table.</p>
+
+<p>Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la sc&egrave;ne avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous &ecirc;tes bourguignon, vous ne
+refuserez pas de dire deux mots &agrave; un compatriote.</p>
+
+<p>Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux m&acirc;con, il en versa
+un plein verre au propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un de mes oncles que j'ai par l&agrave;-bas, et qui m'en envoie
+quelques paniers de temps en temps.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire s'&eacute;tait lev&eacute; et allongeait la main vers l'argent plac&eacute;
+devant lui, quand Marcel l'arr&ecirc;ta de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en
+versant encore &agrave; boire et en for&ccedil;ant le cr&eacute;ancier &agrave; trinquer avec lui et
+avec les trois autres boh&egrave;mes.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et
+se disposait encore &agrave; prendre l'argent, quand Marcel s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, monsieur, il me vient une id&eacute;e. Je me trouve un peu riche en
+ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoy&eacute; un suppl&eacute;ment &agrave; ma pension.
+Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est
+folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme
+d'avance.</p>
+
+<p>Et, prenant soixante autres francs en &eacute;cus, il les ajouta aux louis qui
+&eacute;taient sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais alors vous donner une quittance du terme &agrave; &eacute;choir, dit le
+propri&eacute;taire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son
+portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant,
+ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette proposition, les trois boh&egrave;mes, qui ne comprenaient plus rien
+&agrave; la diplomatie de Marcel, rest&egrave;rent stup&eacute;faits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette chemin&eacute;e fume, cela est fort incommode.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne m'en avez-vous pr&eacute;venu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit
+le propri&eacute;taire qui ne voulait pas &ecirc;tre en reste de proc&eacute;d&eacute;s. Demain, je
+ferai venir les ouvriers. Et ayant termin&eacute; de remplir la seconde
+quittance, il la joignit &agrave; la premi&egrave;re, les poussa toutes les deux
+devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous
+ne sauriez croire combien cette somme arrive &agrave; point, dit-il. J'ai des
+m&eacute;moires &agrave; payer pour r&eacute;parations &agrave; mon immeuble... et j'&eacute;tais fort
+embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je n'&eacute;tais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa
+main s'allongeait encore...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous
+savez le proverbe: quand le vin est tir&eacute;...</p>
+
+<p>Et il emplit de nouveau le verre du propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut boire...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse.</p>
+
+<p>Cette fois, &agrave; un coup d'&oelig;il que leur lan&ccedil;a Marcel, les boh&egrave;mes
+comprirent quel &eacute;tait son but.</p>
+
+<p>Cependant le propri&eacute;taire commen&ccedil;ait &agrave; jouer de la prunelle d'une fa&ccedil;on
+extraordinaire. Il se balan&ccedil;ait sur sa chaise, tenait des propos
+grivois, et promettait &agrave; Marcel, qui lui demandait des r&eacute;parations
+locatives, des embellissements fabuleux.</p>
+
+<p>&mdash;En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas &agrave; Rodolphe, en lui
+indiquant une bouteille de rhum.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier petit verre, le propri&eacute;taire chanta une gaudriole qui
+fit rougir Schaunard.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et,
+comme son &eacute;pouse s'appelait H&eacute;l&egrave;ne, il se compara &agrave; M&eacute;n&eacute;las.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le troisi&egrave;me petit verre, il eut un acc&egrave;s de philosophie, et &eacute;mit
+des aphorismes comme ceux-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;La vie est un fleuve.<br /></span>
+<span class="i0">La fortune ne fait pas le bonheur.<br /></span>
+<span class="i0">L'homme est &eacute;ph&eacute;m&egrave;re.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! Que l'amour est agr&eacute;able!&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison
+clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui
+s'appelait Euph&eacute;mie. Et il fit un portrait si d&eacute;taill&eacute; de cette jeune
+personne, aux tendresses na&iuml;ves, que Schaunard commen&ccedil;a &agrave; &ecirc;tre travaill&eacute;
+par un &eacute;trange soup&ccedil;on, qui devint une certitude lorsque le propri&eacute;taire
+lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Ciel! s'&eacute;cria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille!
+tu m'enfonces un poignard dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc? s'&eacute;cri&egrave;rent les boh&egrave;mes, &eacute;tonn&eacute;s de ce langage.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Ph&eacute;mie; voyez ce p&acirc;t&eacute; qui
+sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne
+ma&icirc;tresse; elle commen&ccedil;ait par ces mots:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;Mon gros louf-louf!&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propri&eacute;taire en essayant
+de se lever, sans pouvoir y parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jet&eacute; l'ancre.</p>
+
+<p>&mdash;Ph&eacute;mie! cruelle Ph&eacute;mie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai meubl&eacute; un petit entre-sol, rue Coquenard, num&eacute;ro 12, dit le
+propri&eacute;taire. C'est joli, joli... &ccedil;a m'a co&ucirc;t&eacute; bien cher... Mais l'amour
+sinc&egrave;re n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente...
+Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre.
+Pauvre ch&eacute;rie!... Je lui donnerai celui-l&agrave;, &ccedil;a lui fera plaisir... et il
+allongea la main vers l'argent pr&eacute;par&eacute; par Marcel. Tiens, tiens! fit-il
+avec &eacute;tonnement en t&acirc;tonnement sur la table, o&ugrave; donc est-il?...</p>
+
+<p>L'argent avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible qu'un galant homme se pr&ecirc;te &agrave; d'aussi coupables
+man&oelig;uvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de
+verser le prix de mes loyers &egrave;s mains de ce vieillard d&eacute;bauch&eacute;. Je ne
+payerai point mon terme. Mais mon &acirc;me restera du moins sans remords.
+Quelles m&oelig;urs! Un homme aussi chauve! Cependant le propri&eacute;taire
+achevait de se couler &agrave; fond et tenait tout haut des discours insens&eacute;s
+aux bouteilles.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait absent depuis deux heures, sa femme, inqui&egrave;te de lui,
+l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le
+voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez fait &agrave; mon ma&icirc;tre? demanda-t-elle aux boh&egrave;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Marcel; il est mont&eacute; tout &agrave; l'heure pour r&eacute;clamer ses
+loyers; comme nous n'avions pas d'argent &agrave; lui donner, nous lui avons
+demand&eacute; du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il s'est <i>ivrogn&eacute;</i>, dit la domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus fort de cette besogne &eacute;tait fait, r&eacute;pondit Rodolphe: quand il
+est venu ici, il nous a dit qu'il &eacute;tait all&eacute; ranger sa cave.</p>
+
+<p>&mdash;Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous
+laisser nos quittances sans argent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les donnerez &agrave; sa femme, ajouta le peintre en rendant les
+quittances; nous sommes d'honn&ecirc;tes gens, et nous ne voulons pas profiter
+de son &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en
+entra&icirc;nant le propri&eacute;taire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son
+&eacute;pouse de ses relations avec la jeune Ph&eacute;mie, et il nous donnera du
+temps.</p>
+
+<p>Quand le propri&eacute;taire fut dehors, les quatre amis se remirent &agrave; boire et
+&agrave; fumer. Seul, Marcel avait conserv&eacute; un sentiment de lucidit&eacute; dans son
+ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait
+dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient
+s'arr&ecirc;taient toujours aux &eacute;tages inf&eacute;rieurs; alors l'artiste venait
+lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette
+n'&eacute;tait point venue.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pensa Marcel, peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-elle point chez elle quand on
+lui a port&eacute; ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle
+viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne
+vienne pas. Allons, &agrave; demain. Et il s'endormit au coin de l'&acirc;tre.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; Marcel s'endormait, r&ecirc;vant d'elle, Mademoiselle
+Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle &eacute;tait
+rest&eacute;e jusque-l&agrave;. Musette n'&eacute;tait point seule, un jeune homme
+l'accompagnait, une voiture attendait &agrave; la porte, ils y mont&egrave;rent tous
+deux; la voiture partit au galop.</p>
+
+<p>La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est Musette? s'&eacute;cria tout &agrave; coup quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est le petit S&eacute;raphin? dit une autre personne.</p>
+
+<p>Madame Sidonie se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse
+histoire. Quelle singuli&egrave;re cr&eacute;ature que cette Musette! Figurez-vous...</p>
+
+<p>Et elle raconta &agrave; la soci&eacute;t&eacute; comment Musette, apr&egrave;s s'&ecirc;tre f&acirc;ch&eacute;e
+presque avec le vicomte Maurice, apr&egrave;s s'&ecirc;tre mise en chemin pour aller
+chez Marcel, &eacute;tait mont&eacute;e un instant par hasard chez elle, et comment
+elle y avait rencontr&eacute; le jeune S&eacute;raphin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant
+son r&eacute;cit: je les ai observ&eacute;s toute la soir&eacute;e: il n'est pas maladroit,
+ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire
+gare, et bien fin qui les attraperait.</p>
+
+<p>C'est &eacute;gal, c'est bien dr&ocirc;le, quand on pense que Musette est folle de
+son Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle en est folle, &agrave; quoi bon le S&eacute;raphin, un enfant presque? Il
+n'a jamais eu de ma&icirc;tresse, dit un jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut lui apprendre &agrave; lire, fit le journaliste, qui &eacute;tait fort
+b&ecirc;te quand il avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi
+S&eacute;raphin? Voil&agrave; qui me passe.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Oui, pourquoi?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les boh&egrave;mes menaient la
+plus joyeuse vie du monde. Ils restaient &agrave; table depuis le matin
+jusqu'au soir. Un admirable d&eacute;sordre r&eacute;gnait dans la chambre, que
+remplissait une atmosph&egrave;re pantagru&eacute;lique. Sur un banc presque entier de
+coquilles d'hu&icirc;tres &eacute;tait couch&eacute;e une arm&eacute;e de bouteilles de divers
+formats. La table &eacute;tait charg&eacute;e de d&eacute;bris de toute nature, et une for&ecirc;t
+br&ucirc;lait dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le sixi&egrave;me jour, Colline, qui &eacute;tait l'ordonnateur des c&eacute;r&eacute;monies,
+r&eacute;digea, comme il le faisait tous les matins, le menu du d&eacute;jeuner, du
+d&icirc;ner, du go&ucirc;ter et du souper, et le soumit &agrave; l'appr&eacute;ciation de ses
+amis, qui le rev&ecirc;tirent chacun de leur paraphe, en signe
+d'acquiescement.</p>
+
+<p>Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de
+prendre l'argent n&eacute;cessaire &agrave; la consommation du jour, il recula de deux
+pas, et devint bl&ecirc;me comme le spectre de Banquo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demand&egrave;rent nonchalamment les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Diable! firent les autres, &ccedil;a va causer des remaniements dans
+notre menu. Enfin, trente sous bien employ&eacute;s!... C'est &eacute;gal, nous aurons
+difficilement des truffes.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, la table &eacute;tait servie. On y voyait trois plats
+dress&eacute;s avec beaucoup de sym&eacute;trie:</p>
+
+<p>Un plat de harengs;</p>
+<p>Un plat de pommes de terre;</p>
+<p>Un plat de fromage.</p>
+
+<p>Dans la chemin&eacute;e fumaient deux petits tisons gros comme le poing.</p>
+
+<p>Au dehors la neige tombait toujours.</p>
+
+<p>Les quatre boh&egrave;mes se mirent &agrave; table et d&eacute;ploy&egrave;rent gravement leurs
+serviettes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un go&ucirc;t de faisan.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a tient &agrave; la mani&egrave;re dont je l'ai arrang&eacute;, r&eacute;pliqua Colline; le
+hareng a &eacute;t&eacute; m&eacute;connu.</p>
+
+<p>En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint
+frapper &agrave; la porte. Marcel, qui n'avait pu s'emp&ecirc;cher de tressaillir,
+courut ouvrir.</p>
+
+<p>Musette lui sauta au cou, et le tint embrass&eacute; pendant cinq minutes.
+Marcel la sentit trembler dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Musette en regardant sur la table les d&eacute;bris du festin qui
+servait depuis cinq jours; je viens trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les
+genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains &eacute;taient
+violettes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'&eacute;tais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Pas libre! s'&eacute;cria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise
+au milieu des &eacute;toiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un
+signe, que je descendrais aupr&egrave;s de toi. Moi! Pas libre!... Elle se
+remit &agrave; trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans
+compter que la cinqui&egrave;me est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise
+contre le mur, il en jeta les morceaux dans la chemin&eacute;e. Le feu
+ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe &agrave;
+Colline et &agrave; Schaunard, le po&euml;te les emmena avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons acheter du tabac, r&eacute;pondirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence &agrave;
+Marcel, qui le remercia du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'es-tu pas venue plus t&ocirc;t? demanda-t-il de nouveau &agrave; Musette
+lorsqu'ils furent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je suis un peu en retard...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les
+Pyr&eacute;n&eacute;es? dit Marcel.</p>
+
+<p>Musette baissa la t&ecirc;te et demeura silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M&eacute;chante fille! reprit m&eacute;lancoliquement l'artiste en frappant
+l&eacute;g&egrave;rement avec la main sur le corsage de sa ma&icirc;tresse. Qu'est-ce que tu
+as donc l&agrave;-dessous?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant &agrave;
+plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe
+pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis
+partie pour venir ici; mais c'&eacute;tait plus fort que moi... Je me suis mise
+en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites
+mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu'&agrave; demain. Veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi d&icirc;ner.
+Tu es venue trop tard, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bah! dit Musette, &ccedil;a ressemblera mieux &agrave; autrefois.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Rodolphe, Colline et Schaunard rest&egrave;rent vingt-quatre heures &agrave; aller
+chercher leur tabac. Quand ils revinrent &agrave; la maison, Marcel &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette.</p>
+
+<p>Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle
+paraissait triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis querell&eacute;e avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal
+quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore aupr&egrave;s de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller
+respirer l'air de cette vie-l&agrave;. Mon existence folle est comme une
+chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le
+refrain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+<h3><i>MIMI A DES PLUMES</i></h3>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>&laquo;Eh! Non, non, non, vous n'&ecirc;tes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous
+n'&ecirc;tes plus Mimi.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; apr&egrave;s-demain peut-&ecirc;tre
+serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez pos&eacute; le pied sur
+l'escalier des grandeurs; la porte de vos r&ecirc;ves s'est enfin ouverte &agrave;
+deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer
+victorieuse et triomphante. J'&eacute;tais bien s&ucirc;r que vous finiriez ainsi une
+nuit ou l'autre. Il fallait que ce f&ucirc;t, d'ailleurs; vos mains blanches
+&eacute;taient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau
+d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous
+pr&eacute;f&eacute;rons encore celui que la jeunesse donnait &agrave; votre beaut&eacute;, qui, par
+vos yeux bleus et votre visage p&acirc;le, semblait &eacute;carteler d'azur sur champ
+de lis. Noble ou vilaine, allez, vous &ecirc;tes toujours charmante; et je
+vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied
+rapide et finement chauss&eacute;, aidant d'une main gant&eacute;e le vent &agrave; soulever
+les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir,
+beaucoup pour laisser voir vos jupons brod&eacute;s et vos bas transparents.
+Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez m&ecirc;me
+plong&eacute;e dans une profonde perplexit&eacute; &agrave; propos du voile en riche dentelle
+qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il
+s'agissait de savoir lequel valait le mieux et &eacute;tait le plus profitable
+&agrave; votre coquetterie, de porter ce voile baiss&eacute; ou relev&eacute;. En le portant
+baiss&eacute;, vous risquiez de n'&ecirc;tre pas reconnue par ceux de vos amis que
+vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient pass&eacute; dix fois pr&egrave;s
+de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle
+Mimi. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, en portant ce voile relev&eacute;, c'&eacute;tait lui qui
+risquait de ne pas &ecirc;tre vu, et alors, &agrave; quoi bon l'avoir? Vous avez
+spirituellement tranch&eacute; la difficult&eacute;, en baissant et en relevant tour &agrave;
+tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tram&eacute; sans doute dans
+ces contr&eacute;es d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, &agrave; lui tout
+seul, a co&ucirc;t&eacute; plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah!
+Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous
+le voyez, quand je vous disais: patience, ne d&eacute;sesp&eacute;rez pas; l'avenir
+est gros de cachemires, d'&eacute;crins brillants, de petits soupers, etc. Vous
+ne vouliez pas me croire, incr&eacute;dule! Eh bien, mes pr&eacute;dictions se sont
+pourtant r&eacute;alis&eacute;es, et je vaux bien, je l'esp&egrave;re, votre <i>Oracle des
+Dames</i>, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez achet&eacute; cinq sous &agrave;
+un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'&eacute;ternelles
+interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes
+proph&eacute;ties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous
+n'en resterez pas l&agrave;? Si je vous disais qu'en pr&ecirc;tant l'oreille
+j'entends d&eacute;j&agrave; sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le
+pi&eacute;tinement et les hennissements des chevaux attel&eacute;s &agrave; un coup&eacute; bleu,
+conduit par un cocher poudr&eacute; qui abaisse le marchepied devant vous en
+disant: &laquo;O&ugrave; va Madame?&raquo; me croiriez-vous encore si je vous disais aussi
+que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but
+d'une ambition que vous avez longtemps caress&eacute;e, vous tiendrez une table
+d'h&ocirc;te &agrave; Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtis&eacute;e par de
+vieux militaires et des C&eacute;ladons &agrave; la r&eacute;forme, qui viendront faire chez
+vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver
+&agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; le soleil de votre jeunesse aura d&eacute;j&agrave; d&eacute;clin&eacute;,
+croyez-moi, ch&egrave;re enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et
+de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de
+vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des
+fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra
+tour &agrave; tour briller sur votre t&ecirc;te le tortil des baronnes, la couronne
+des comtesses et le diad&egrave;me emperl&eacute; des marquises; vous prendrez pour
+devise: <i>Inconstance</i>, et vous saurez, selon le caprice ou la n&eacute;cessit&eacute;,
+satisfaire, chacun &agrave; son tour ou m&ecirc;me &agrave; la fois, tous ces nombreux
+adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre
+c&oelig;ur comme on fait la queue &agrave; la porte d'un th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; l'on joue une
+pi&egrave;ce en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit all&eacute;g&eacute; de
+souvenirs, remplac&eacute;s par des ambitions; allez, la route est belle, et
+nous la souhaitons longtemps douce &agrave; vos pieds: mais nous souhaitons
+surtout que toutes ces somptuosit&eacute;s, ces belles toilettes ne deviennent
+pas trop t&ocirc;t le linceul o&ugrave; s'ensevelira votre gaiet&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi parlait le peintre Marcel &agrave; la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il
+venait de rencontrer trois ou quatre jours apr&egrave;s son second divorce avec
+le po&euml;te Rodolphe. Bien qu'il se f&ucirc;t efforc&eacute; de mettre une sourdine aux
+railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point
+dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu
+respectueux pour son titre nouveau, il s'&eacute;tait moqu&eacute; d'elle &agrave; outrance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes m&eacute;chant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal:
+j'ai toujours &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-bonne fille avec vous quand j'&eacute;tais la ma&icirc;tresse
+de Rodolphe; mais si je l'ai quitt&eacute;, apr&egrave;s tout, c'est sa faute. C'est
+lui qui m'a renvoy&eacute;e presque sans d&eacute;lai; et encore, comment m'a-t-il
+trait&eacute;e pendant les derniers jours que j'ai pass&eacute;s avec lui? J'ai &eacute;t&eacute;
+bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'&eacute;tait que
+Rodolphe: un caract&egrave;re p&eacute;tri de col&egrave;re et de jalousie, qui me tuait par
+petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour &eacute;tait
+dangereux comme une arme &agrave; feu; et quelle existence que celle que j'ai
+men&eacute;e pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me
+faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe,
+vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la mis&egrave;re qui me l'a fait
+quitter, non, je vous l'assure, j'y &eacute;tais habitu&eacute;e d'abord; et puis, je
+vous le r&eacute;p&egrave;te, c'est lui qui m'a renvoy&eacute;e. Il a march&eacute; &agrave; deux pieds sur
+mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de c&oelig;ur si je restais
+avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse
+un autre amant; il a m&ecirc;me &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; me d&eacute;signer un jeune homme qui me
+faisait la cour, et il a, par ses d&eacute;fis, servi de trait d'union entre
+moi et ce jeune homme. J'ai &eacute;t&eacute; avec lui autant par d&eacute;pit que par
+n&eacute;cessit&eacute;, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime
+pas les <i>si</i> jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des
+harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas,
+et je ferais encore de m&ecirc;me si c'&eacute;tait &agrave; refaire. Maintenant qu'il ne
+m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est
+furieux et tr&egrave;s-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontr&eacute; ces
+jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'&eacute;tonne pas, j'&eacute;tais bien
+s&ucirc;re qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait apr&egrave;s moi; mais vous
+pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout
+&agrave; fait s&eacute;rieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu,
+Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien chang&eacute;? demanda Mimi avec un autre
+accent.</p>
+
+<p>&mdash;Bien chang&eacute;, en effet, r&eacute;pondit Marcel. Assez chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il se d&eacute;sole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse?
+Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela e&ucirc;t une fin, &agrave; la
+fin. Consolez-le... vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est
+fait. Ne vous inqui&eacute;tez pas, Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites pas la v&eacute;rit&eacute;, mon cher, reprit Mimi avec une petite
+moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous
+saviez dans quel &eacute;tat je l'ai vu, la veille de mon d&eacute;part! C'&eacute;tait le
+vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant,
+parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les
+anciens disaient: <i>Dies Veneris</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en
+revenais donc de chez Paul; j'ai trouv&eacute; Rodolphe qui m'attendait en
+faisant sentinelle dans la rue. Il &eacute;tait tard, plus de minuit, et
+j'avais faim, car j'avais mal d&icirc;n&eacute;. Je priai Rodolphe d'aller chercher
+quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure apr&egrave;s; il avait
+beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin,
+des sardines, du fromage et un g&acirc;teau aux pommes. Je m'&eacute;tais couch&eacute;e
+pendant son absence; il dressa le couvert pr&egrave;s du lit; je n'avais pas
+l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il &eacute;tait p&acirc;le comme la
+mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme
+qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aper&ccedil;ut plusieurs
+paquets de mes hardes qui &eacute;taient &agrave; terre. Cette vue parut lui faire du
+mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir.
+Quand tout fut pr&eacute;par&eacute;, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; manger; il essaya de me faire
+boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le c&oelig;ur tout
+serr&eacute;. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on
+entendait le vent qui soufflait dans la chemin&eacute;e. C'&eacute;tait bien triste.
+Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la
+mienne, et je sentis sa main trembler, elle &eacute;tait &agrave; la fois br&ucirc;lante et
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le souper des fun&eacute;railles de nos amours, me dit-il tout bas. Je
+ne r&eacute;pondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la
+sienne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sommeil, lui dis-je &agrave; la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me
+regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma t&ecirc;te pour me garantir
+du froid; il &ocirc;ta cette cravate sans parler.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ocirc;tes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te co&ucirc;tera gu&egrave;re,
+remets, pour cette nuit, ton petit bonnet ray&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un bonnet de nuit en indienne ray&eacute;e, blanc et brun. Rodolphe
+aimait beaucoup &agrave; me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles
+nuits, car c'&eacute;tait ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant
+que c'&eacute;tait la derni&egrave;re fois que j'allais dormir aupr&egrave;s de lui, je
+n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai
+prendre mon bonnet ray&eacute; qui &eacute;tait au fond d'un de mes paquets: par
+m&eacute;garde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aper&ccedil;ut, et
+cacha les paquets, comme il avait d&eacute;j&agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, me dit-il.&mdash;Bonsoir, lui r&eacute;pondis-je. Je croyais qu'il allait
+m'embrasser, et je ne l'aurais pas emp&ecirc;ch&eacute;, mais il prit seulement ma
+main, qu'il porta &agrave; ses l&egrave;vres. Vous savez, Marcel, combien il &eacute;tait
+fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je
+sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et
+il avait plac&eacute; sa t&ecirc;te sur mon &eacute;paule, qui ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre toute
+mouill&eacute;e. Rodolphe &eacute;tait dans un &eacute;tat affreux. Il mordait les draps du
+lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je
+sentais toujours ses larmes couler sur mes &eacute;paules, qu'elles br&ucirc;laient
+d'abord, et qu'elles gla&ccedil;aient ensuite. En ce moment-l&agrave;, j'eus besoin de
+tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot &agrave;
+dire, je n'avais qu'&agrave; retourner la t&ecirc;te: ma bouche aurait rencontr&eacute;
+celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommod&eacute;s encore une fois. Ah!
+un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que
+tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une
+fois, vous rappelez-vous? J'allais c&eacute;der, je le sentais; j'allais
+revenir la premi&egrave;re, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait
+vraiment n'avoir point d'&acirc;me pour rester insensible devant de pareilles
+douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille:
+&laquo;Tu n'as point de c&oelig;ur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.&raquo;
+Ah! en me rappelant ces duret&eacute;s, j'aurais vu Rodolphe pr&egrave;s d'expirer et
+il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais d&eacute;tourn&eacute; ma l&egrave;vre,
+et que je l'aurais laiss&eacute; mourir. &Agrave; la fin, vaincue par la fatigue, je
+m'endormis &agrave; moiti&eacute;. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je
+vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour
+revint et que je regardai dans ce lit, o&ugrave; j'avais dormi pour la derni&egrave;re
+fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un
+autre, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;pouvantablement effray&eacute;e en voyant des ravages que
+cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe.</p>
+
+<p>Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre
+aux premiers pas qu'il fit, tant il &eacute;tait faible et abattu. Cependant il
+s'habilla tr&egrave;s-vite, et me demanda seulement o&ugrave; en &eacute;taient mes affaires
+et quand je partais. Je lui r&eacute;pondis que je n'en savais rien. Il s'en
+alla sans me dire &agrave; revoir, sans me serrer la main. Voil&agrave; comment nous
+nous sommes quitt&eacute;s. Quel coup il a d&ucirc; recevoir dans le c&oelig;ur lorsqu'il
+ne m'a plus trouv&eacute;e en rentrant, hein?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave; lorsque Rodolphe est rentr&eacute;, dit Marcel &agrave; Mimi essouffl&eacute;e
+d'avoir parl&eacute; aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la
+ma&icirc;tresse d'h&ocirc;tel, celle-ci lui a dit:</p>
+
+<p>&mdash;La petite est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pondit Rodolphe, cela ne m'&eacute;tonne pas; je m'y attendais. Et il
+monta dans sa chambre, o&ugrave; je le suivis, craignant aussi quelque crise;
+mais il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce
+sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait
+un d&icirc;ner tr&egrave;s-sobre dans un restaurant o&ugrave; vous alliez quelquefois manger
+avec lui. J'avais demand&eacute; du vin de Beaune pour &eacute;tourdir un peu
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent
+ensemble, &agrave; cette table o&ugrave; nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle
+me disait, en tendant son verre d&eacute;j&agrave; plusieurs fois vid&eacute;: &laquo;Verse encore,
+cela me met du <i>baume</i> dans le c&oelig;ur.&raquo; C'&eacute;tait un mot assez m&eacute;diocre,
+trouves-tu pas? Digne tout au plus de la ma&icirc;tresse d'un vaudevilliste.
+Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant dispos&eacute; &agrave; s'enfoncer dans les
+sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus
+question de vous. Il passa la soir&eacute;e enti&egrave;re avec moi, et parut aussi
+calme que la M&eacute;diterran&eacute;e. Ce qui m'&eacute;tonnait le plus, c'est que ce calme
+n'avait rien d'affect&eacute;. C'&eacute;tait de l'indiff&eacute;rence sinc&egrave;re. &Agrave; minuit nous
+rentr&acirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parais surpris de ma tranquillit&eacute; dans la situation o&ugrave; je me
+trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si
+elle est vulgaire, elle a du moins le m&eacute;rite d'&ecirc;tre juste. Mon c&oelig;ur est
+comme une fontaine dont on a laiss&eacute; le robinet ouvert toute la nuit; le
+matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En v&eacute;rit&eacute;, de m&ecirc;me est
+mon c&oelig;ur: j'ai pleur&eacute; cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela
+est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une
+nuit de souffrances, me voil&agrave; ruin&eacute;, compl&eacute;tement &agrave; sec, ma parole
+d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce m&ecirc;me lit o&ugrave; j'ai failli
+rendre l'&acirc;me la nuit derni&egrave;re, pr&egrave;s d'une femme qui n'a pas plus remu&eacute;
+qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa t&ecirc;te sur
+l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une
+excellente journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Com&eacute;die, pensai-je en moi-m&ecirc;me; je ne serai pas plus t&ocirc;t parti, qu'il
+battera les murailles avec sa t&ecirc;te. Cependant je laissai Rodolphe seul,
+et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas. &Agrave; trois heures du
+matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y
+descendis en toute h&acirc;te, croyant le trouver au milieu de quelque fi&egrave;vre
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma ch&egrave;re, Rodolphe dormait, le lit n'&eacute;tait pas d&eacute;fait, et
+tout prouvait que son sommeil avait &eacute;t&eacute; calme, et qu'il n'avait pas
+tard&eacute; &agrave; s'y abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Mimi: il &eacute;tait si fatigu&eacute; de la nuit pr&eacute;c&eacute;dente...
+mais le lendemain?...</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, Rodolphe est venu m'&eacute;veiller de bonne heure, et nous
+avons &eacute;t&eacute; louer des chambres dans un autre h&ocirc;tel, o&ugrave; nous sommes
+emm&eacute;nag&eacute;s le soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous
+occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre o&ugrave; il m'a tant
+aim&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait ses paquets tranquillement, r&eacute;pondit Marcel; et comme il
+avait trouv&eacute; dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez
+oubli&eacute;e, ainsi que deux ou trois lettres &eacute;galement &agrave; vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je
+les ai oubli&eacute;s expr&egrave;s pour qu'il lui rest&acirc;t quelque souvenir de moi.
+Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jet&eacute; les lettres dans la
+chemin&eacute;e et les gants par la fen&ecirc;tre; mais sans geste de th&eacute;&acirc;tre, sans
+pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se d&eacute;barrasse
+d'une chose inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon c&oelig;ur je
+souhaite que cette indiff&eacute;rence dure. Mais encore une fois, l&agrave;, bien
+sinc&egrave;rement, je ne crois pas &agrave; une gu&eacute;rison si rapide, et, malgr&eacute; tout
+ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre po&euml;te a le c&oelig;ur
+bris&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, r&eacute;pondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je
+me trompe fort, les morceaux sont encore bons.</p>
+
+<p>Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait
+sa nouvelle ma&icirc;tresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut
+parfaitement d&eacute;sagr&eacute;able avec M. le vicomte. Il se coucha &agrave; ses genoux
+et lui roucoula sa romance favorite, &agrave; savoir: qu'elle &eacute;tait charmante,
+p&acirc;le comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout &agrave;
+cause des beaut&eacute;s de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pensait Mimi en d&eacute;roulant les ondes de ses cheveux bruns sur la
+neige de ses &eacute;paules, mon amant Rodolphe n'&eacute;tait pas si exclusif.</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ainsi que Marcel l'avait annonc&eacute;, Rodolphe paraissait &ecirc;tre radicalement
+gu&eacute;ri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours
+apr&egrave;s sa s&eacute;paration d'avec elle, on vit repara&icirc;tre le po&euml;te compl&eacute;tement
+m&eacute;tamorphos&eacute;. Il &eacute;tait mis avec une &eacute;l&eacute;gance qui devait le rendre
+m&eacute;connaissable pour son miroir m&ecirc;me. Rien en lui, du reste, ne semblait
+faire craindre qu'il f&ucirc;t dans l'intention de se pr&eacute;cipiter dans les
+ab&icirc;mes du n&eacute;ant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec
+toutes sortes d'hypocrisies condol&eacute;antes. Rodolphe &eacute;tait en effet
+parfaitement calme; il &eacute;coutait, sans que les plis de son visage se
+d&eacute;rangeassent, les r&eacute;cits qui lui &eacute;taient faits sur la nouvelle et
+somptueuse existence de sa ma&icirc;tresse, qui se plaisait &agrave; le faire
+renseigner sur son compte par une jeune femme qui &eacute;tait rest&eacute;e sa
+confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les
+soirs.</p>
+
+<p>&mdash;Mimi est tr&egrave;s-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au po&euml;te, elle
+en para&icirc;t follement <i>amourach&eacute;e</i>; une seule chose l'inqui&egrave;te, elle
+craint que vous ne veniez troubler sa tranquillit&eacute; par des poursuites
+qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa
+ma&icirc;tresse et il a deux ans de salle d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh! r&eacute;pondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je
+n'ai aucunement envie d'aller r&eacute;pandre du vinaigre dans les douceurs de
+sa lune de miel. Quant &agrave; son jeune amant, il peut parfaitement laisser
+sa dague au clou, comme <i>Gastibelza</i>, l'homme &agrave; la carabine. Je n'en
+veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur
+d'&ecirc;tre en nourrice chez les illusions.</p>
+
+<p>Et comme on ne manquait pas de rapporter &agrave; Mimi l'attitude avec laquelle
+son ancien amant recevait tous ces d&eacute;tails de son c&ocirc;t&eacute;, elle n'oubliait
+pas de r&eacute;pondre en haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela
+deviendra.</p>
+
+<p>Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe &eacute;tait lui-m&ecirc;me
+fort &eacute;tonn&eacute; de cette soudaine indiff&eacute;rence, qui, sans passer par les
+transitions ordinaires de la tristesse et de la m&eacute;lancolie, succ&eacute;dait
+aux orageuses temp&ecirc;tes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant.
+L'oubli, si lent &agrave; venir, surtout pour les d&eacute;sol&eacute;s d'amour, l'oubli
+qu'ils appellent &agrave; grands cris, et qu'&agrave; grands cris ils repoussent quand
+ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait
+subitement, tout &agrave; coup, et sans qu'il e&ucirc;t pu s'en d&eacute;fendre, envahi le
+c&oelig;ur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aim&eacute;e pouvait d&eacute;sormais y
+tomber sans r&eacute;veiller aucun &eacute;cho. Chose &eacute;trange, Rodolphe, dont la
+m&eacute;moire avait assez de puissance pour rappeler &agrave; son esprit les choses
+qui s'&eacute;taient accomplies aux jours les plus recul&eacute;s de son pass&eacute;, et les
+&ecirc;tres qui avaient figur&eacute; ou exerc&eacute; une influence dans son existence la
+plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se
+rappeler distinctement, apr&egrave;s quatre jours de s&eacute;paration, les traits de
+cette ma&icirc;tresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si
+fr&ecirc;les. Les yeux aux lueurs desquels il s'&eacute;tait si souvent endormi, il
+n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix m&ecirc;me, dont les col&egrave;res et
+dont les tendres caresses lui donnaient le d&eacute;lire, il ne s'en rappelait
+point les sons. Un po&euml;te de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son
+divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affair&eacute; et soucieux,
+il marchait &agrave; grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit le po&euml;te en lui tendant la main, vous voil&agrave;! et il examina
+curieusement Rodolphe.</p>
+
+<p>Voyant qu'il avait la mine allong&eacute;e, il crut devoir prendre un ton
+condol&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il
+aurait toujours fallu en venir l&agrave;; vaut mieux que ce soit maintenant que
+plus tard; dans trois mois vous serez compl&eacute;tement gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade,
+mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je
+sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre
+figure.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis
+tr&egrave;s-ennuy&eacute; ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous
+n'avez pas absolument mis le doigt dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, pourquoi vous d&eacute;fendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas
+comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis pr&egrave;s de deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ils me disent tous la m&ecirc;me chose, fit Rodolphe impatient&eacute;. Eh bien,
+sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis
+profond&eacute;ment triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici
+pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait
+m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voil&agrave;, voil&agrave; pourquoi
+je suis ennuy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Point mauvais; bon, au contraire, tr&egrave;s-bon, excellent m&ecirc;me. Suivez mon
+raisonnement, et vous allez voir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le po&euml;te, je vous &eacute;coute; prouvez-moi un peu comment on
+peut raisonnablement avoir l'air si attrist&eacute;, parce qu'un tailleur vous
+manque de parole. Allez, allez, je vous attends.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent
+les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite
+tr&egrave;s-importante, et je ne la puis faire &agrave; cause que je n'ai pas mon
+habit. Y &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant &agrave; d&eacute;solation. Vous &ecirc;tes
+d&eacute;sol&eacute;... parce que... enfin. Vous &ecirc;tes tr&egrave;s-b&ecirc;te de faire des poses
+avec moi. Voil&agrave; mon opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Rodolphe, vous &ecirc;tes bien obstin&eacute;; il y a toujours de quoi
+&ecirc;tre d&eacute;sol&eacute; lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir,
+parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent
+bien tort de dire, &agrave; propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une
+autre fois. Je me r&eacute;sume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une
+femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'o&ugrave; je l'aurais
+peut-&ecirc;tre ramen&eacute;e chez moi, si &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; plus court que d'aller chez
+elle, et m&ecirc;me si &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; le plus long. Dans cette maison il y avait
+une soir&eacute;e, dans une soir&eacute;e on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit,
+mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais
+pas &agrave; la soir&eacute;e, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-&ecirc;tre
+rencontr&eacute;e par un autre; je ne la ram&egrave;ne ni chez moi ni chez elle, o&ugrave;
+elle est peut-&ecirc;tre ramen&eacute;e par un autre. Donc, comme je vous disais, je
+manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis d&eacute;sol&eacute;, donc j'en ai
+l'air, et c'est tout naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre
+pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouv&eacute; l&agrave;,
+dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue.</p>
+
+<p>&mdash;Je le faisais aussi parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua l'autre, nous sommes l&agrave; dans le quartier o&ugrave; habite
+votre ancienne ma&icirc;tresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne
+l'attendiez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoique s&eacute;par&eacute; d'elle, des raisons particuli&egrave;res m'ont oblig&eacute; &agrave; rester
+dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi &eacute;loign&eacute;s que
+si nous restions elle &agrave; un p&ocirc;le et moi &agrave; l'autre. D'ailleurs, &agrave; l'heure
+qu'il est, mon ancienne ma&icirc;tresse est au coin de son feu et prend des
+le&ccedil;ons de grammaire fran&ccedil;aise avec M. le vicomte Paul, qui veut la
+ramener &agrave; la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la
+g&acirc;ter! Enfin, &ccedil;a le regarde, maintenant qu'il est le r&eacute;dacteur en chef
+de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos r&eacute;flexions sont absurdes,
+et qu'au lieu d'&ecirc;tre sur la trace effac&eacute;e de mon ancienne passion, je
+suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est d&eacute;j&agrave; ma voisine
+un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens &agrave; faire tout le
+chemin n&eacute;cessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas
+longtemps &agrave; nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit le po&euml;te, vous &ecirc;tes amoureux, d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comme je suis, r&eacute;pondit Rodolphe: mon c&oelig;ur ressemble &agrave; ces
+logements qu'on met en location, sit&ocirc;t qu'un locataire les quitte. Quand
+un amour s'en va de mon c&oelig;ur, je mets &eacute;criteau pour appeler un autre
+amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement r&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette nouvelle idole? O&ugrave; l'avez-vous connue, et quand?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit Rodolphe, proc&eacute;dons par ordre. Quand Mimi a &eacute;t&eacute; partie, je
+me suis figur&eacute; que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je
+m'imaginai que mon c&oelig;ur &eacute;tait mort de fatigue, d'&eacute;puisement, de tout ce
+que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop
+vite, que la chose &eacute;tait croyable. Bref, je le crus mort, bien mort,
+tr&egrave;s-mort, et je songeais &agrave; l'enterrer, comme M. Marlborough. &Agrave; cette
+occasion, je donnai un petit d&icirc;ner de fun&eacute;railles o&ugrave; j'invitai
+quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine
+lamentable, et les bouteilles avaient un cr&ecirc;pe &agrave; leur goulot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas invit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage o&ugrave; vous demeurez!</p>
+
+<p>&mdash;Un des convives avait amen&eacute; une femme, une jeune femme, d&eacute;laiss&eacute;e
+aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de
+mes amis, un gar&ccedil;on qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment.
+Il parla &agrave; cette jeune veuve des qualit&eacute;s de mon c&oelig;ur, ce pauvre d&eacute;funt
+que nous allions enterrer, et l'invita &agrave; boire &agrave; son repos &eacute;ternel.
+Allons donc, dit-elle en &eacute;levant son verre, je bois &agrave; sa sant&eacute;, au
+contraire; et elle me lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il, un coup d'&oelig;il &agrave; r&eacute;veiller
+un mort, comme on dit, et c'&eacute;tait ou jamais l'occasion de dire ainsi,
+car elle n'avait pas achev&eacute; son toast que je sentis mon c&oelig;ur chanter
+aussit&ocirc;t l'<i>O Filii</i> de la r&eacute;surrection. Qu'est-ce que vous auriez fait
+&agrave; ma place?</p>
+
+<p>&mdash;Belle question!... comment se nomme-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment o&ugrave; nous
+signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les d&eacute;lais
+l&eacute;gaux au point de vue de certaines gens; mais voil&agrave;, je sollicite pr&egrave;s
+de moi-m&ecirc;me, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma
+future m'apportera en dot la gaiet&eacute;, qui est la sant&eacute; de l'esprit, et la
+sant&eacute;, qui est la gaiet&eacute; du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se d&eacute;barbouille le
+matin avec la palette de Watteau.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs<br /></span>
+<span class="i0">Allument l'incendie aux quatre coins des c&oelig;urs.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>T&eacute;moin le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde? vous m'&eacute;tonnez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'&eacute;b&egrave;ne, je passe au blond; et
+Rodolphe se mit &agrave; chanter en gambadant:</p>
+
+<p class="center">
+Et nous chanterons &agrave; la ronde,<br />
+Si vous voulez,<br />
+Que je l'adore, et qu'elle est blonde<br />
+Comme les bl&eacute;s.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Mimi, dit l'ami, sit&ocirc;t oubli&eacute;e!</p>
+
+<p>Ce nom, jet&eacute; dans la gaiet&eacute; de Rodolphe, donna subitement un autre tour
+&agrave; la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta
+longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les
+terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle &eacute;tait partie; comment il
+s'&eacute;tait d&eacute;sol&eacute; parce qu'il avait pens&eacute; qu'avec elle elle emportait tout
+ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours
+apr&egrave;s, il avait reconnu qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;, en sentant les poudres de
+son c&oelig;ur, inond&eacute;es par tant de sanglots et de larmes, se r&eacute;chauffer,
+s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de
+passion que lui avait lanc&eacute; la premi&egrave;re femme qu'il avait rencontr&eacute;e. Il
+lui raconta cet envahissement subit et imp&eacute;rieux que l'oubli avait fait
+en lui, sans m&ecirc;me qu'il e&ucirc;t appel&eacute; au secours de sa douleur, et comment
+cette douleur &eacute;tait morte, ensevelie dans cet oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au po&euml;te, qui,
+sachant par c&oelig;ur et par exp&eacute;rience tous les douloureux chapitres des
+amours bris&eacute;s, lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour
+les autres. Ce qui vous arrive m'est arriv&eacute;. Les femmes que nous aimons,
+lorsqu'elles deviennent nos ma&icirc;tresses, cessent pour nous d'&ecirc;tre ce
+qu'elles sont r&eacute;ellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux
+de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du po&euml;te. Comme un
+peintre jette sur un mannequin la pourpre imp&eacute;riale ou le voile &eacute;toil&eacute;
+d'une vierge sacr&eacute;e, nous avons toujours des magasins de manteaux
+rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les &eacute;paules de
+cr&eacute;atures inintelligentes, maussades ou m&eacute;chantes; et quand elles ont
+ainsi rev&ecirc;tu le costume sous lequel nos amantes id&eacute;ales passaient dans
+l'azur de nos r&ecirc;veries, nous nous laissons prendre &agrave; ce d&eacute;guisement;
+nous incarnons notre r&ecirc;ve dans la premi&egrave;re femme venue, &agrave; qui nous
+parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.</p>
+
+<p>Cependant que cette cr&eacute;ature, aux pieds de laquelle nous vivons
+prostern&eacute;s, s'arrache elle-m&ecirc;me la divine enveloppe, sous laquelle nous
+l'avions cach&eacute;e, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses
+mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main &agrave; la place de son
+c&oelig;ur, o&ugrave; rien ne bat plus, o&ugrave; rien n'a jamais battu peut-&ecirc;tre;
+cependant qu'elle &eacute;carte son voile et nous montre ses yeux &eacute;teints, et
+sa bouche p&acirc;le, et ses traits fl&eacute;tris, nous lui remettons son voile et
+nous nous &eacute;crions: &laquo;Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi.
+Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un c&oelig;ur qui a toute sa
+juv&eacute;nilit&eacute;; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond
+de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!&raquo;</p>
+
+<p>Puis &agrave; la fin, oh! Bien &agrave; la fin toujours, lorsque, apr&egrave;s avoir eu beau
+nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que
+nous sommes nous-m&ecirc;mes la dupe de nos erreurs, nous chassons la
+mis&eacute;rable qui la veille a &eacute;t&eacute; notre idole; nous lui reprenons les voiles
+d'or de notre po&eacute;sie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur
+les &eacute;paules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ &agrave; l'&eacute;tat d'idole
+aur&eacute;ol&eacute;e: et voil&agrave; comme nous sommes tous, de monstrueux &eacute;go&iuml;stes,
+d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce
+pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-l&agrave;,
+dit Rodolphe au po&euml;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moiti&eacute; et demie
+des v&eacute;rit&eacute;s. Bonsoir.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une
+nouvelle ma&icirc;tresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui
+embrassait aussi souvent les mains qu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi souvent, r&eacute;pondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux
+les uns apr&egrave;s les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu'&agrave; ce
+qu'il ait fini.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien
+heureux qu'il n'ait pas imagin&eacute; de m'en faire autant, nous serions
+rest&eacute;s ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai
+qu'il ne m'aime plus du tout, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne l'ai jamais aim&eacute; de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Si, Mimi, si, vous l'avez aim&eacute;, &agrave; ces heures o&ugrave; le c&oelig;ur des femmes
+change de place. Vous l'avez aim&eacute;, et ne vous en d&eacute;fendez pas, car c'est
+votre justification.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! dit Mimi, voil&agrave; qu'il en aime une autre, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit Marcel, mais <i>n'emp&ecirc;che</i>. Plus tard, votre souvenir
+sera pour lui pareil &agrave; ces fleurs qu'on place encore toutes fra&icirc;ches et
+toutes parfum&eacute;es entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps
+apr&egrave;s, on retrouve mortes, d&eacute;color&eacute;es et fl&eacute;tries, mais ayant conserv&eacute;
+toujours comme un vague parfum de leur fra&icirc;cheur premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle fredonnait &agrave; voix basse autour de lui, M. le vicomte
+Paul dit &agrave; Mimi:</p>
+
+<p>&mdash;Que chantez-vous l&agrave;, ma ch&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;L'oraison fun&egrave;bre de nos amours que mon amant Rodolphe a compos&eacute;e
+derni&egrave;rement. Et elle se mit &agrave; chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je n'ai plus le sou, ma ch&egrave;re, et le Code,<br /></span>
+<span class="i0">Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;<br /></span>
+<span class="i0">Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,<br /></span>
+<span class="i0">Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est &eacute;gal, vois-tu, nous aurons, ma ch&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Sans compter les nuits, pass&eacute; d'heureux jours.<br /></span>
+<span class="i0">Ils n'ont pas dur&eacute; longtemps; mais qu'y faire?<br /></span>
+<span class="i0">Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+<h3><i>ROM&Eacute;O ET JULIETTE</i></h3>
+
+
+<p>Mis comme une gravure de son journal <i>l'&Eacute;charpe d'Iris</i>, gant&eacute;, verni,
+ras&eacute;, fris&eacute;, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle &agrave;
+l'&oelig;il, &eacute;panoui, rajeuni, tout &agrave; fait joli: tel on e&ucirc;t pu voir, un soir
+du mois de novembre, notre ami le po&euml;te Rodolphe, qui, arr&ecirc;t&eacute; sur le
+boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.</p>
+
+<p>Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme &eacute;tait donc tout &agrave; coup
+survenu dans sa vie priv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette m&ecirc;me heure o&ugrave; le po&euml;te, transform&eacute;, tortillait sa moustache,
+m&acirc;chait entre ses dents un &eacute;norme r&eacute;galia, et charmait le regard des
+belles, un sien ami passait aussi sur le m&ecirc;me boulevard. C'&eacute;tait le
+philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aper&ccedil;ut venir et le reconnut bien
+vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne
+pas le reconna&icirc;tre? Colline &eacute;tait charg&eacute;, comme toujours, d'une douzaine
+de bouquins. V&ecirc;tu de cet immortel paletot noisette dont la solidit&eacute; fait
+croire qu'il a &eacute;t&eacute; construit par les romains, et coiff&eacute; de ce fameux
+chapeau &agrave; grands rebords, d&ocirc;me en castor sous lequel s'agitait l'essaim
+des r&ecirc;ves hyperphysiques, et qui a &eacute;t&eacute; surnomm&eacute; l'armet de Mambrin de la
+philosophie moderne, Gustave Colline marchait &agrave; pas lents, et ruminait
+tout bas la pr&eacute;face d'un ouvrage qui &eacute;tait depuis trois mois sous
+presse... dans son imagination.</p>
+
+<p>Comme il s'avan&ccedil;ait vers l'endroit o&ugrave; Rodolphe &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, Colline
+crut un instant le reconna&icirc;tre; mais la supr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance &eacute;tal&eacute;e par le
+po&euml;te jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe gant&eacute;, avec une canne, chim&egrave;re! Utopie! Quelle aberration!
+Rodolphe fris&eacute;! Lui qui a moins de cheveux que <i>l'Occasion</i>. O&ugrave; donc
+avais-je la t&ecirc;te? D'ailleurs, &agrave; l'heure qu'il est, mon malheureux ami
+est en train de se lamenter, et compose des vers m&eacute;lancoliques sur le
+d&eacute;part de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a plant&eacute; l&agrave;, ai-je ou&iuml; dire.
+Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande
+distinction dans la mani&egrave;re de pr&eacute;parer le caf&eacute;, qui est le breuvage des
+esprits s&eacute;rieux. Mais j'aime &agrave; croire que Rodolphe se consolera, et
+qu'il prendra bient&ocirc;t une nouvelle <i>cafeti&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Et Colline &eacute;tait si enchant&eacute; de son d&eacute;plorable jeu de mots, qu'il se
+serait volontiers cri&eacute; <i>bis</i>... si la voix grave de la philosophie ne
+s'&eacute;tait int&eacute;rieurement r&eacute;veill&eacute;e en lui, et n'avait mis un &eacute;nergique
+hol&agrave; &agrave; cette d&eacute;bauche d'esprit.</p>
+
+<p>Cependant, comme il &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pr&egrave;s de Rodolphe, Colline fut bien
+forc&eacute; de se rendre &agrave; l'&eacute;vidence; c'&eacute;tait bien Rodolphe, fris&eacute;, gant&eacute;,
+avec une canne; c'&eacute;tait impossible, mais c'&eacute;tait vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi,
+j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, r&eacute;pondit Rodolphe.</p>
+
+<p>Et Colline se mit &agrave; consid&eacute;rer son ami, en donnant &agrave; son visage
+l'expression employ&eacute;e par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la
+surprise. Mais tout &agrave; coup il aper&ccedil;ut deux objets bizarres dont Rodolphe
+&eacute;tait charg&eacute;: 1&ordm; une &eacute;chelle de corde; 2&ordm; une cage dans laquelle
+voltigeait un oiseau quelconque. &Agrave; cette vue, la physionomie de Gustave
+Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oubli&eacute;
+dans son tableau des passions.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Rodolphe &agrave; son ami, je vois distinctement la curiosit&eacute; de
+ton esprit qui se met &agrave; la fen&ecirc;tre de tes yeux; je vais te satisfaire;
+seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui g&egrave;lerait tes
+interrogations et mes r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Et tous deux entr&egrave;rent dans un caf&eacute;.</p>
+
+<p>Les yeux de Colline ne quittaient point l'&eacute;chelle de corde, non plus que
+la cage o&ugrave; le petit oiseau, r&eacute;chauff&eacute; par l'atmosph&egrave;re du caf&eacute;, se mit &agrave;
+chanter dans une langue inconnue &agrave; Colline, qui &eacute;tait cependant
+polyglotte.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit le philosophe en montrant l'&eacute;chelle, qu'est-ce que c'est
+que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, r&eacute;pondit Rodolphe
+avec un accent de mandoline.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a? dit Colline en indiquant l'oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, fit le po&euml;te, dont la voix devenait douce comme le chant de la
+brise, c'est une horloge.</p>
+
+<p>&mdash;Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. As-tu lu Shakspeare?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai lu! <i>To be or not be</i>. C'&eacute;tait un grand philosophe... Oui,
+je l'ai lu.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu de <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit &agrave; r&eacute;citer:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,<br /></span>
+<span class="i0">Dont les chants ont frapp&eacute; ton oreille inqui&egrave;te,<br /></span>
+<span class="i0">Non, c'est le rossignol...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Rodolphe en montrant l'&eacute;chelle et l'oiseau, tu ne
+comprends pas? Voil&agrave; le po&euml;me: je suis amoureux, mon cher, amoureux
+d'une femme qui s'appelle Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s? continua Colline impatient&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai con&ccedil;u un plan,
+c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne
+m'appelle plus Rodolphe, je me nomme <i>Rom&eacute;o Montaigu</i>, et tu m'obligeras
+de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le
+sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est
+pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval
+pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tuer Tybald? dit Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette &eacute;chelle que tu vois doit
+me servir pour entrer chez ma ma&icirc;tresse, qui se trouve pr&eacute;cis&eacute;ment
+poss&eacute;der un balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstin&eacute; Colline.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le r&ocirc;le du
+rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment pr&eacute;cis o&ugrave;, pr&ecirc;t &agrave;
+quitter ses bras ador&eacute;s, ma ma&icirc;tresse m'embrassera par le cou et me dira
+de sa voix douce, absolument comme dans la sc&egrave;ne du balcon: Non, ce
+n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-&agrave;-dire non, il n'est
+pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas,
+nous sommes si bien ici. Afin de compl&eacute;ter l'imitation, je t&acirc;cherai de
+me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aim&eacute;e; et
+j'esp&egrave;re que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps
+un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma
+Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi
+le myst&egrave;re de cette superbe enveloppe qui te rend m&eacute;connaissable... Tu
+es donc devenu riche?</p>
+
+<p>Rodolphe ne r&eacute;pondit pas, mais il fit signe &agrave; un gar&ccedil;on de caf&eacute; et lui
+jeta n&eacute;gligemment un louis en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Payez-vous!</p>
+
+<p>Puis il frappa sur son gousset, qui se mit &agrave; chanter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc un clocher dans tes poches, que &ccedil;a sonne tant que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques louis seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Des louis en or? dit Colline d'une voix &eacute;trangl&eacute;e par l'&eacute;tonnement;
+montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se s&eacute;parent,
+Colline pour aller raconter les m&oelig;urs opulentes et les nouvelles amours
+de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des
+amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagn&eacute; de son ami Marcel,
+le po&euml;te, quand il eut rompu avec sa ma&icirc;tresse, &eacute;prouva le besoin de
+changer d'air et de milieu, et quitta le noir h&ocirc;tel garni, dont le
+propri&eacute;taire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous
+deux, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, all&egrave;rent chercher g&icirc;te ailleurs, et
+arr&ecirc;t&egrave;rent deux chambres dans la m&ecirc;me maison et sur le m&ecirc;me carr&eacute;. La
+chambre choisie par Rodolphe &eacute;tait incomparablement plus confortable
+qu'aucune de celles qu'il e&ucirc;t habit&eacute;es jusque-l&agrave;. On y remarquait des
+meubles presque s&eacute;rieux; surtout un canap&eacute; en &eacute;toffe rouge devant imiter
+le velours, laquelle &eacute;toffe n'observait aucunement le proverbe: &laquo;Fais ce
+que dois.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait aussi, sur la chemin&eacute;e, deux vases en porcelaine avec des
+fleurs, au milieu une pendule en alb&acirc;tre avec des agr&eacute;ments affreux.
+Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propri&eacute;taire &eacute;tait
+venu pour monter la pendule arr&ecirc;t&eacute;e, le po&euml;te le pria de n'en rien
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je consens &agrave; laisser la pendule sur la chemin&eacute;e, dit-il, mais
+seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure,
+qu'elle s'y tienne! Le jour o&ugrave; elle marquera minuit cinq minutes, je
+d&eacute;m&eacute;nage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se
+soumettre &agrave; l'imp&eacute;rieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime
+qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute
+par minute, et vous dit &agrave; chaque instant: voici une partie de ta vie qui
+s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre o&ugrave; se
+trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels
+la nonchalance et la r&ecirc;verie sont impossibles... Une pendule dont les
+aiguilles s'allongent jusqu'&agrave; votre lit et viennent vous piquer le matin
+quand vous &ecirc;tes encore plong&eacute; dans les molles douceurs du premier
+r&eacute;veil... Une pendule dont la voix vous crie: <i>ding, ding, ding</i>! C'est
+l'heure des affaires, quitte ton r&ecirc;ve charmant, &eacute;chappe aux caresses de
+tes visions (et quelquefois &agrave; celles des r&eacute;alit&eacute;s). Mets ton chapeau,
+tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en &agrave; tes affaires, c'est
+l'heure, <i>ding, ding...</i> C'est d&eacute;j&agrave; bien assez d'avoir l'almanach... Que
+ma pendule reste donc paralys&eacute;e, sinon...</p>
+
+<p>Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se
+sentait agit&eacute; par cette secr&egrave;te inqui&eacute;tude qu'on &eacute;prouve presque
+toujours en entrant dans un nouveau logement.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai remarqu&eacute;, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une
+influence myst&eacute;rieuse sur nos pens&eacute;es, et par cons&eacute;quent sur nos
+actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si
+jamais la gaiet&eacute; chante ici, c'est qu'on l'am&egrave;nera du dehors; et encore
+elle n'y restera pas longtemps, car les &eacute;clats de rire mourraient sans
+&eacute;chos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. H&eacute;las!
+quelle sera ma vie entre ces quatre murs?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant, peu de jours apr&egrave;s, cette chambre si triste &eacute;tait pleine de
+clart&eacute;s et r&eacute;sonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la cr&eacute;maill&egrave;re,
+et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe
+lui-m&ecirc;me s'&eacute;tait laiss&eacute; gagner par la bonne humeur contagieuse de ses
+convives. Isol&eacute; dans un coin avec une jeune femme venue l&agrave; par hasard et
+dont il s'&eacute;tait empar&eacute;, le po&euml;te madrigalisait avec elle de la parole et
+des mains. Vers la fin de la <i>f&ecirc;te</i>, il avait obtenu un rendez-vous pour
+le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soir&eacute;e n'a pas &eacute;t&eacute; trop
+mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon s&eacute;jour ici.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La
+soir&eacute;e se passa seulement en explications. Juliette avait appris la
+r&eacute;cente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait
+tant aim&eacute;e; elle savait qu'apr&egrave;s l'avoir quitt&eacute;e d&eacute;j&agrave; une fois, Rodolphe
+l'avait reprise, et elle craignait d'&ecirc;tre la victime d'un nouveau
+<i>revenez-y</i> de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie,
+je n'ai point du tout envie de jouer un r&ocirc;le ridicule. Je vous pr&eacute;viens
+que je suis tr&egrave;s-m&eacute;chante; une fois <i>ma&icirc;tresse</i> ici, et elle souligna
+par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne c&egrave;de
+point ma place.</p>
+
+<p>Rodolphe appela toute son &eacute;loquence &agrave; la rescousse pour la convaincre
+que ses craintes n'&eacute;taient point fond&eacute;es, et la jeune femme ayant de son
+c&ocirc;t&eacute; bon d&eacute;sir d'&ecirc;tre convaincue, ils finirent par s'entendre.
+Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe
+voulait que Juliette rest&acirc;t, et celle-ci pr&eacute;tendit s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous
+arriverons bien toujours o&ugrave; nous devons arriver, &agrave; moins que vous ne
+vous arr&ecirc;tiez en route; je reviendrai demain.</p>
+
+<p>Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en
+retourner de m&ecirc;me quand sonnait minuit.</p>
+
+<p>Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou m&ecirc;me en
+caprice, il &eacute;tait de cette &eacute;cole de voyageurs qui n'ont jamais
+grand'h&acirc;te d'arriver, et qui, &agrave; la route droite menant au but
+directement, pr&eacute;f&egrave;rent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le
+rendent pittoresque. Cette petite pr&eacute;face sentimentale eut pour r&eacute;sultat
+d'entra&icirc;ner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et
+c'&eacute;tait sans doute pour l'amener &agrave; ce point o&ugrave; le caprice, m&ucirc;ri par la
+r&eacute;sistance qu'on lui oppose, commence &agrave; ressembler &agrave; de l'amour, que
+Mademoiselle Juliette avait employ&eacute; ce stratag&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; chaque nouvelle visite qu'elle faisait &agrave; Rodolphe, Juliette
+remarquait un ton de sinc&eacute;rit&eacute; plus prononc&eacute; dans ce qu'il lui disait.
+Il &eacute;prouvait, lorsqu'elle &eacute;tait un peu en retard, de ces impatiences
+symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui &eacute;crivait m&ecirc;me
+des lettres dont le langage avait de quoi lui faire esp&eacute;rer qu'elle
+deviendrait prochainement sa <i>ma&icirc;tresse l&eacute;gitime</i>.</p>
+
+<p>Comme Marcel, qui &eacute;tait son confident, avait une fois surpris une des
+&eacute;p&icirc;tres de Rodolphe, il lui dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce du style, ou bien penses-tu r&eacute;ellement ce que tu dis l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui, je le pense, r&eacute;pondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu
+&eacute;tonn&eacute;; mais cela est ainsi. J'&eacute;tais, il y a huit jours, dans une
+situation d'esprit tr&egrave;s-triste. Cette solitude et ce silence, qui
+avaient succ&eacute;d&eacute; si brutalement aux temp&ecirc;tes de mon ancien m&eacute;nage,
+m'&eacute;pouvantaient horriblement; mais Juliette est arriv&eacute;e presque
+subitement. J'ai entendu r&eacute;sonner &agrave; mon oreille les fanfares d'une
+gaiet&eacute; de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins
+de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement
+laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-&ecirc;tre
+amen&eacute; &agrave; l'amour. J'aime &agrave; aimer.</p>
+
+<p>Cependant Rodolphe ne tarda pas &agrave; s'apercevoir qu'il ne tenait plus
+gu&egrave;re qu'&agrave; lui d'amener une conclusion &agrave; ce petit roman; et c'est alors
+qu'il avait imagin&eacute; de copier dans Shakspeare la mise en sc&egrave;ne des
+amours de <i>Rom&eacute;o et Juliette</i>. Sa future ma&icirc;tresse avait trouv&eacute; l'id&eacute;e
+amusante et consentit &agrave; se mettre de moiti&eacute; dans la plaisanterie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir m&ecirc;me o&ugrave; ce rendez-vous &eacute;tait fix&eacute; que Rodolphe rencontra
+le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette &eacute;chelle de soie
+en corde qui devait lui servir &agrave; escalader le balcon de Juliette. Le
+marchand d'oiseaux auquel il s'&eacute;tait adress&eacute; n'ayant point de rossignol,
+Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les
+matins, au lever de l'aube.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, le po&euml;te fit cette r&eacute;flexion qu'une ascension sur une
+&eacute;chelle de corde n'&eacute;tait point chose facile, et qu'il &eacute;tait bon de faire
+une petite r&eacute;p&eacute;tition de la sc&egrave;ne du balcon, s'il ne voulait pas, outre
+les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et
+maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attach&eacute; son
+&eacute;chelle &agrave; deux clous, solidement enfonc&eacute;s dans le plafond, Rodolphe
+employa les deux heures qui lui restaient &agrave; faire de la gymnastique; et,
+apr&egrave;s un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal &agrave;
+pouvoir franchir une dizaine d'&eacute;chelons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant s&ucirc;r de mon affaire,
+et d'ailleurs, si je restais en chemin <i>l'amour me donnerait des ailes</i>.</p>
+
+<p>Et, charg&eacute; de son &eacute;chelle et de sa cage &agrave; pigeon, il se rendit chez
+Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre &eacute;tait situ&eacute;e au
+fond d'un petit jardin et poss&eacute;dait bien, en effet, une esp&egrave;ce de
+balcon. Mais cette chambre &eacute;tait au rez-de-chauss&eacute;e, et ce balcon
+pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.</p>
+
+<p>Aussi Rodolphe fut-il tout atterr&eacute; lorsqu'il s'aper&ccedil;ut de cette
+disposition locale qui mettait &agrave; n&eacute;ant son po&eacute;tique projet d'escalade.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit-il &agrave; Juliette, nous pourrons toujours ex&eacute;cuter
+l'&eacute;pisode du balcon. Voil&agrave; un oiseau qui nous &eacute;veillera demain par sa
+voix m&eacute;lodieuse, et nous avertira du moment pr&eacute;cis o&ugrave; nous devrons nous
+s&eacute;parer l'un de l'autre avec d&eacute;sespoir. Et Rodolphe accrocha la cage
+dans un angle de la chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact,
+et remplit la chambre d'un roucoulement prolong&eacute; qui aurait r&eacute;veill&eacute; les
+deux amants s'ils avaient dormi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Juliette, voil&agrave; le moment d'aller sur le balcon et de
+nous faire des adieux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Le pigeon <i>avance</i>, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil
+ne se l&egrave;ve qu'&agrave; midi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit Juliette, je me l&egrave;ve, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est extraordinaire l'accord qui r&egrave;gne dans nos sympathies, j'ai
+&eacute;galement une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en
+s'habillant en toute h&acirc;te.</p>
+
+<p>Juliette avait d&eacute;j&agrave; allum&eacute; du feu, et cherchait dans son buffet si elle
+ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, des oignons!</p>
+
+<p>&mdash;Et du lard, dit Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Et du beurre.</p>
+
+<p>&mdash;Et du pain.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! C'&eacute;tait tout!</p>
+
+<p>Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur
+son perchoir.</p>
+
+<p>Rom&eacute;o regarda Juliette, Juliette regarda Rom&eacute;o; tous deux regard&egrave;rent le
+pigeon.</p>
+
+<p>Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule &eacute;tait fix&eacute;;
+il en aurait appel&eacute; en cassation que c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; peines perdues, la faim
+est une si cruelle conseill&egrave;re.</p>
+
+<p>Rodolphe avait allum&eacute; du charbon, et faisait revenir du lard dans le
+beurre fr&eacute;missant; il avait l'air grave et solennel.</p>
+
+<p>Juliette &eacute;pluchait des oignons dans une attitude m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Le pigeon chantait toujours, c'&eacute;tait sa <i>Romance du saule</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, le beurre chantait encore; mais, pareil aux
+<i>templiers</i>, le pigeon ne chantait plus.</p>
+
+<p>Rom&eacute;o et Juliette avaient accommod&eacute; leur pendule &agrave; la crapaudine.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant &agrave; table.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait bien tendre, fit Rom&eacute;o en d&eacute;coupant son <i>r&eacute;veille-matin</i>
+parfaitement rissol&eacute;.</p>
+
+<p>Et les deux amants se regard&egrave;rent et se surprirent ayant chacun une
+larme dans les yeux.</p>
+
+<p>...Hypocrites, c'&eacute;taient les oignons qui les faisaient pleurer!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+<h3><i>&Eacute;PILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI</i></h3>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Pendant les premiers jours de sa rupture d&eacute;finitive avec Mademoiselle
+Mimi, qui l'avait quitt&eacute;, comme on se rappelle, pour monter dans les
+carrosses du vicomte Paul, le po&euml;te Rodolphe avait cherch&eacute; &agrave; s'&eacute;tourdir
+en prenant une autre ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; m&ecirc;me qui &eacute;tait blonde, et pour laquelle nous l'avons vu
+s'habiller en Rom&eacute;o dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette
+liaison, qui n'&eacute;tait chez lui qu'une affaire de d&eacute;pit, et chez l'autre
+qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue dur&eacute;e. Cette
+jeune fille n'&eacute;tait, apr&egrave;s tout, qu'une folle personne, vocalisant dans
+la perfection le solf&eacute;ge de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer
+l'esprit des autres et s'en servir &agrave; l'occasion, et n'ayant de c&oelig;ur que
+pour y avoir mal, quand elle avait trop mang&eacute;. Avec tout cela, un
+amour-propre effr&eacute;n&eacute; et une coquetterie f&eacute;roce qui l'e&ucirc;t pouss&eacute; &agrave;
+pr&eacute;f&eacute;rer une jambe cass&eacute;e &agrave; son amant plut&ocirc;t qu'un volant de moins &agrave; sa
+robe ou un ruban fan&eacute; &agrave; son chapeau. Beaut&eacute; contestable, cr&eacute;ature
+ordinaire, dot&eacute;e nativement de tous les mauvais instincts, et cependant
+s&eacute;ductrice par certains c&ocirc;t&eacute;s et &agrave; certaines heures. Elle ne tarda pas &agrave;
+s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider &agrave; lui
+faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car
+jamais son ancienne amie n'avait &eacute;t&eacute; si bruyante et si vivante dans son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un jour, Juliette, la nouvelle ma&icirc;tresse de Rodolphe, causait de son
+amant le po&euml;te avec un &eacute;l&egrave;ve en m&eacute;decine qui lui faisait la cour;
+l'&eacute;tudiant lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, ce gar&ccedil;on-l&agrave; se sert de vous comme on se sert du
+nitrate pour caut&eacute;riser les plaies, il veut se caut&eacute;riser le c&oelig;ur;
+aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui &ecirc;tre
+fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'&eacute;cria la jeune fille en &eacute;clatant de rire, est-ce que vous
+croyez bonnement que je me g&ecirc;ne? Et le soir m&ecirc;me elle donna &agrave; l'&eacute;tudiant
+la preuve du contraire.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'indiscr&eacute;tion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient
+garder in&eacute;dite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin,
+Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un pr&eacute;texte pour rompre avec
+sa ma&icirc;tresse par int&eacute;rim.</p>
+
+<p>Il s'enferma alors dans une solitude absolue, o&ugrave; toutes les
+chauves-souris de l'ennui ne tard&egrave;rent pas &agrave; venir faire leur nid, et il
+appela le travail &agrave; son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, apr&egrave;s
+avoir su&eacute; autant de gouttes d'eau qu'il avait us&eacute; de gouttes d'encre, il
+&eacute;crivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille id&eacute;e plus
+fatigu&eacute;e que le juif errant, et mal v&ecirc;tue de haillons emprunt&eacute;s aux
+friperies litt&eacute;raires, dansait lourdement sur la corde roide du
+paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait constern&eacute; comme un
+homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande o&ugrave; il a cru semer
+des roses. Il d&eacute;chirait alors la page o&ugrave; il venait d'&eacute;grener ces
+chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, disait-il en se frappant la poitrine &agrave; l'endroit du c&oelig;ur, la
+corde est cass&eacute;e, r&eacute;signons-nous. Et comme depuis longtemps une
+semblable d&eacute;ception succ&eacute;dait &agrave; toutes ses tentatives de travail, il fut
+pris d'une de ces langueurs d&eacute;courag&eacute;es qui font tr&eacute;bucher les orgueils
+les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides.
+Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui
+s'engagent quelquefois entre l'artiste obstin&eacute; et l'art rebelle, rien
+n'est plus &eacute;mouvant que ces emportements altern&eacute;es d'invocations tour &agrave;
+tour suppliantes et imp&eacute;ratives adress&eacute;es &agrave; la muse d&eacute;daigneuse ou
+fugitive.</p>
+
+<p>Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures
+faites au vif du c&oelig;ur ne causent pas une souffrance qui approche de
+celle qu'on &eacute;prouve dans ces heures d'impatience et de doute si
+fr&eacute;quentes pour tous ceux qui se livrent au p&eacute;rilleux m&eacute;tier de
+l'imagination.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ces violentes crises succ&eacute;daient de p&eacute;nibles abattements; Rodolphe
+restait alors pendant des heures enti&egrave;res comme p&eacute;trifi&eacute; dans une
+immobilit&eacute; h&eacute;b&eacute;t&eacute;e. Les coudes appuy&eacute;s sur sa table, les yeux fixement
+arr&ecirc;t&eacute;s sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe d&eacute;crivait au
+milieu de cette feuille de papier, &laquo;champ de bataille&raquo; o&ugrave; son esprit
+&eacute;tait vaincu quotidiennement et o&ugrave; sa plume s'&eacute;tait fourbue &agrave; poursuivre
+l'insaisissable id&eacute;e, il voyait d&eacute;filer lentement, pareils aux figures
+des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques
+tableaux qui d&eacute;roulaient devant lui le panorama de son pass&eacute;. C'&eacute;taient
+d'abord les jours laborieux o&ugrave; chaque heure du cadran sonnait
+l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses pass&eacute;es en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec la muse qui venait parer de ses f&eacute;eries sa pauvret&eacute;
+solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie
+l'orgueilleuse b&eacute;atitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achev&eacute; la
+t&acirc;che impos&eacute;e par sa volont&eacute;. &laquo;Oh! Rien ne vous vaut, s'&eacute;criait-il,
+rien ne vous &eacute;gale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver
+si doux les matelas du <i>far niente</i>. Ni les satisfactions de
+l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fi&eacute;vreuses
+pamoisons &eacute;touff&eacute;es sous les rideaux lourds des alc&ocirc;ves myst&eacute;rieuses,
+rien ne vaut et n'&eacute;gale cette joie honn&ecirc;te et calme, ce l&eacute;gitime
+contentement de soi-m&ecirc;me que le travail donne aux laborieux comme un
+premier salaire.&raquo; Et les yeux toujours fix&eacute;s sur ces visions qui
+continuaient &agrave; lui retracer les sc&egrave;nes des &eacute;poques disparues, il
+remontait les six &eacute;tages de toutes les mansardes o&ugrave; son existence
+aventureuse avait camp&eacute;, et o&ugrave; la muse, son seul amour d'alors, fid&egrave;le
+et pers&eacute;v&eacute;rante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon m&eacute;nage avec la
+mis&egrave;re, et n'interrompant jamais sa chanson d'esp&eacute;rance. Mais voici
+qu'au milieu de cette existence r&eacute;guli&egrave;re et tranquille apparaissait
+brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette
+demeure o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave; reine unique et ma&icirc;tresse, la muse
+du po&euml;te se levait tristement et livrait la place &agrave; la nouvelle venue en
+qui elle avait devin&eacute; une rivale, Rodolphe h&eacute;sitait un instant entre la
+muse &agrave; qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif
+adress&eacute; &agrave; l'&eacute;trang&egrave;re lui disait viens. Et comment la repousser, cette
+cr&eacute;ature charmante qui venait &agrave; lui, arm&eacute;e de toutes les s&eacute;ductions
+d'une beaut&eacute; dans son aube? Bouche mignonne et l&egrave;vre rose, parlant un
+langage na&iuml;f et hardi, plein de promesses c&acirc;lines; comment refuser sa
+main &agrave; cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'&eacute;tendait vers
+lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en &agrave; ces dix-huit ans
+fleuris dont la pr&eacute;sence embaumait d&eacute;j&agrave; la maison d'un parfum de
+jeunesse et de gaiet&eacute;? Et puis, de sa douce voix tendrement &eacute;mue, elle
+chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et
+brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses l&egrave;vres o&ugrave;
+fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin:
+je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs
+cette jeune femme, apr&egrave;s tout, n'&eacute;tait-ce pas la po&eacute;sie vivante et
+r&eacute;elle, ne lui avait-il pas d&ucirc; ses plus fra&icirc;ches inspirations? Ne
+l'avait-elle pas souvent initi&eacute; &agrave; des enthousiasmes qui l'emportaient si
+haut dans l'&eacute;ther de la r&ecirc;verie, qu'il perdait de vue les choses de la
+terre? S'il avait beaucoup souffert &agrave; cause d'elle, cette souffrance
+n'&eacute;tait-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait
+donn&eacute;es? N'&eacute;tait-ce point la vengeance ordinaire de la destin&eacute;e humaine,
+qui interdit le bonheur absolu comme une impi&eacute;t&eacute;? Si la loi chr&eacute;tienne
+pardonne &agrave; ceux qui ont beaucoup aim&eacute;, c'est aussi parce qu'ils auront
+beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine
+qu'&agrave; la condition de se purifier dans les larmes. De m&ecirc;me qu'on s'enivre
+&agrave; respirer l'odeur des roses fan&eacute;es, de m&ecirc;me Rodolphe s'enivrait encore
+en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, o&ugrave; chaque jour
+amenait une &eacute;l&eacute;gie nouvelle, un drame terrible, une com&eacute;die grotesque.
+Il repassait par toutes les phases de son &eacute;trange amour pour la ch&egrave;re
+absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui
+avaient d&eacute;termin&eacute; leur derni&egrave;re rupture; il se rappelait le r&eacute;pertoire
+de toutes les ruses de son ancienne ma&icirc;tresse, il redisait tous ses
+<i>mots</i>. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit m&eacute;nage,
+fredonnant sa chanson de <i>Ma mie Annette</i>, et accueillant avec la m&ecirc;me
+gaiet&eacute; insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il
+arrivait &agrave; se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En
+effet, qu'avait-il gagn&eacute; &agrave; cette rupture? Au temps o&ugrave; il vivait avec
+Mimi, celle-ci le trompait, il &eacute;tait vrai; mais s'il le savait, c'&eacute;tait
+sa faute, apr&egrave;s tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour
+l'apprendre, parce qu'il passait son temps &agrave; l'aff&ucirc;t des preuves, et que
+lui-m&ecirc;me aiguisait les poignards qu'il s'enfon&ccedil;ait dans le c&oelig;ur.
+D'ailleurs, Mimi n'&eacute;tait-elle pas assez adroite pour lui d&eacute;montrer au
+besoin que c'&eacute;tait lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui &eacute;tait-elle
+infid&egrave;le? C'&eacute;tait le plus souvent avec un ch&acirc;le, avec un chapeau, avec
+des choses et non avec des hommes. Cette tranquillit&eacute;, ce calme qu'il
+avait esp&eacute;r&eacute;s en se s&eacute;parant de sa ma&icirc;tresse, les avait-il retrouv&eacute;s
+apr&egrave;s son d&eacute;part? H&eacute;las! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la
+maison. Autrefois sa douleur pouvait s'&eacute;pancher, il pouvait s'emporter
+en injures, en repr&eacute;sentations, il pouvait montrer tout ce qu'il
+souffrait, et exciter la piti&eacute; de celle qui causait ses souffrances. Et
+maintenant sa douleur &eacute;tait solitaire, sa jalousie &eacute;tait devenue de la
+rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soup&ccedil;ons,
+emp&ecirc;cher Mimi de sortir, la garder pr&egrave;s de lui, dans sa possession; et
+maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau,
+et il fallait qu'il se d&eacute;tourn&acirc;t pour la laisser passer, heureuse sans
+doute, et allant au plaisir.</p>
+
+<p>Cette mis&eacute;rable vie dura trois ou quatre mois. Peu &agrave; peu le calme lui
+revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de
+Musette, revint &agrave; Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se
+consolaient l'un par l'autre.</p>
+
+<p>Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra
+Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de
+t&ecirc;te, auquel il r&eacute;pondit par un salut. Cette rencontre lui donna un
+grand coup dans le c&oelig;ur, mais cette &eacute;motion fut moins douloureuse que
+de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du
+Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le
+trouva au travail.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son &eacute;paule, tu travailles...
+des vers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite b&ecirc;te n'est
+pas tout &agrave; fait morte. Depuis quatre heures que je suis l&agrave;, j'ai
+retrouv&eacute; la verve des anciens jours. J'ai rencontr&eacute; Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Marcel avec inqui&eacute;tude. Et o&ugrave; en &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. &Ccedil;a n'a
+pas &eacute;t&eacute; plus loin que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets &agrave;
+travailler, je lui pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est tant fini que &ccedil;a, ajouta Marcel qui venait de lire les vers
+de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! reprit le po&euml;te, je prends ma po&eacute;sie o&ugrave; je la trouve.</p>
+
+<p>Pendant huit jours il travailla &agrave; ce petit po&euml;me. Quand il eut fini, il
+vint le lire &agrave; Marcel, qui s'en d&eacute;clara satisfait, et qui encouragea
+Rodolphe &agrave; utiliser autrement la veine qui lui &eacute;tait revenue.</p>
+
+<p>&mdash;Car, lui observa-t-il, ce n'&eacute;tait pas la peine de quitter Mimi, si tu
+dois toujours vivre avec son ombre. Apr&egrave;s &ccedil;a, dit-il en souriant, au
+lieu de pr&ecirc;cher les autres, je ferais mieux de me pr&ecirc;cher moi-m&ecirc;me, car
+j'ai encore de la Musette plein le c&oelig;ur. Enfin! Nous ne serons
+peut-&ecirc;tre pas toujours des jeunes gens affol&eacute;s de cr&eacute;atures du diable.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! R&eacute;pliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire &agrave; la jeunesse:
+va-t'en.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours o&ugrave; je voudrais &ecirc;tre un
+honn&ecirc;te vieillard, membre de l'institut, d&eacute;cor&eacute; de plusieurs ordres, et
+revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y
+retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir
+soixante ans?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, r&eacute;pondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante
+francs.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s, Mademoiselle Mimi, &eacute;tant entr&eacute;e dans un caf&eacute; avec le
+jeune vicomte Paul, ouvrit une <i>Revue</i> o&ugrave; se trouvaient imprim&eacute;s les
+vers que Rodolphe avait faits pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria-t-elle en riant d'abord, voil&agrave; encore mon amant Rodolphe
+qui dit du mal de moi dans les journaux.</p>
+
+<p>Mais quand elle eut achev&eacute; la pi&egrave;ce de vers, elle resta silencieuse et
+toute r&ecirc;veuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait &agrave; Rodolphe,
+essaya de l'en distraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ach&egrave;terai des pendants d'oreilles, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et elle lui montrait la livraison o&ugrave; elle venait de lire la po&eacute;sie de
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pondit Mimi froidement. Je l'ach&egrave;terai moi-m&ecirc;me, avec de
+l'argent que je gagnerai moi-m&ecirc;me. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit
+pas avec le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de
+fleuriste, o&ugrave; elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par
+c&oelig;ur la po&eacute;sie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul,
+elle la r&eacute;p&eacute;tait toute la journ&eacute;e &agrave; ses amis. Voici quels &eacute;taient ces
+vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Alors que je voulais choisir une ma&icirc;tresse<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,<br /></span>
+<span class="i0">J'ai mis entre tes mains mon c&oelig;ur et ma jeunesse<br /></span>
+<span class="i0">Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">H&eacute;las! Ta volont&eacute; fut cruelle, ma ch&egrave;re:<br /></span>
+<span class="i0">Dans tes mains ma jeunesse est rest&eacute;e en lambeaux,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur s'est en &eacute;clats bris&eacute; comme du verre,<br /></span>
+<span class="i2">Et ma chambre est le cimeti&egrave;r<br /></span>
+<span class="i2">O&ugrave; sont enterr&eacute;s les morceaux<br /></span>
+<span class="i2">De ce qui t'aima tant nagu&egrave;re.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Entre nous maintenant, n&mdash;i, ni&mdash;, c'est fini,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fant&ocirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Et sur notre amour mort et bien enseveli,<br /></span>
+<span class="i0">Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pourtant ne prenons point un air &eacute;crit trop haut,<br /></span>
+<span class="i0">Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix s&ucirc;re;<br /></span>
+<span class="i0">choisissons un mineur grave et sans fioriture;<br /></span>
+<span class="i0">moi je ferai la basse et toi le soprano.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Mi, r&eacute;, mi, do, r&eacute;, la</i>.&mdash;Pas cet air, ma petite!<br /></span>
+<span class="i0">S'il entendait cet air que tu chantais jadis,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,<br /></span>
+<span class="i0">Et ressusciterait &agrave; ce <i>De Profundis</i>.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Do, mi, fa, sol, mi, do</i>.&mdash;Celui-ci me rappelle<br /></span>
+<span class="i0">Une valse &agrave; deux temps qui me fit bien du mal<br /></span>
+<span class="i0">Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle<br /></span>
+<span class="i0">Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sol, do, do, si, si, la</i>.&mdash;Point cet air, je t'en prie,<br /></span>
+<span class="i0">Nous l'avons, l'an dernier, ensemble r&eacute;p&eacute;t&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Avec des allemands qui chantaient leur patrie<br /></span>
+<span class="i0">Dans les bois de Meudon, par une nuit d'&eacute;t&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Eh bien! ne chantons pas, restons-en l&agrave;, ma ch&egrave;re;<br /></span>
+<span class="i0">Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,<br /></span>
+<span class="i0">Sur nos amours d&eacute;funts, sans haine et sans col&egrave;re<br /></span>
+<span class="i0">Jetons en souriant un dernier souvenir.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Nous &eacute;tions bien heureux dans ta petite chambre<br /></span>
+<span class="i0">Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;<br /></span>
+<span class="i0">Assis dans le fauteuil, pr&egrave;s de l'&acirc;tre, en d&eacute;cembre<br /></span>
+<span class="i0">Aux lueurs de tes yeux j'ai r&ecirc;v&eacute; bien souvent.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La houille p&eacute;tillait; en chauffant sur les cendres,<br /></span>
+<span class="i0">La bouilloire chantait son refrain r&eacute;gulier,<br /></span>
+<span class="i0">Et faisait un orchestre au bal des salamandres<br /></span>
+<span class="i2">Qui voltigeaient dans le foyer.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,<br /></span>
+<span class="i0">Tandis que tu fermais tes yeux ensommeill&eacute;s,<br /></span>
+<span class="i0">Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,<br /></span>
+<span class="i0">Mes l&egrave;vres sur tes mains et mon c&oelig;ur &agrave; tes pieds.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aussi, quand on entrait, la porte ouverte &agrave; peine,<br /></span>
+<span class="i0">On sentait le parfum d'amour et de ga&icirc;t&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Dont notre chambre &eacute;tait du matin au soir pleine,<br /></span>
+<span class="i0">Car le bonheur aimait notre hospitalit&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Puis l'hiver s'en alla; par la fen&ecirc;tre ouverte,<br /></span>
+<span class="i0">Le printemps un matin vint nous donner l'&eacute;veil,<br /></span>
+<span class="i0">Et ce jour-l&agrave; tous deux dans la campagne verte<br /></span>
+<span class="i0">Nous all&acirc;mes courir au-devant du soleil.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'&eacute;tait le vendredi de la Sainte Semaine,<br /></span>
+<span class="i0">Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,<br /></span>
+<span class="i0">Du val &agrave; la colline, et du bois &agrave; la plaine,<br /></span>
+<span class="i0">D'un pied leste et joyeux, nous cour&ucirc;mes longtemps.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Fatigu&eacute;s cependant par ce p&egrave;lerinage,<br /></span>
+<span class="i0">Dans un lieu qui formait un divan naturel<br /></span>
+<span class="i0">Et d'o&ugrave; l'on pouvait voir au loin le paysage,<br /></span>
+<span class="i0">Nous nous sommes assis en regardant le ciel.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Les mains pressant les mains, &eacute;paule contre &eacute;paule,<br /></span>
+<span class="i0">Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppress&eacute;s,<br /></span>
+<span class="i0">Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,<br /></span>
+<span class="i2">Et nous nous sommes embrass&eacute;s.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pr&egrave;s de nous l'hyacinthe avec la violette<br /></span>
+<span class="i0">Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;<br /></span>
+<span class="i0">Et nous v&icirc;mes tous deux, en relevant la t&ecirc;te,<br /></span>
+<span class="i0">Dieu qui nous souriait &agrave; son balcon d'azur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce<br /></span>
+<span class="i0">La route o&ugrave; vous marchez que j'ai fait sous vos pas<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;rouler en tapis le velours de la mousse.<br /></span>
+<span class="i0">Embrassez-vous encor,&mdash;je ne regarde pas.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure,<br /></span>
+<span class="i0">Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,<br /></span>
+<span class="i0">C'est pour vous que j'ai fait rena&icirc;tre ma nature.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or,<br /></span>
+<span class="i0">De mon printemps nouveau qui r&eacute;jouit la terre,<br /></span>
+<span class="i0">Si vous &ecirc;tes contents, au lieu d'une pri&egrave;re<br /></span>
+<span class="i0">Pour me remercier&mdash;embrassez-vous encor.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un mois apr&egrave;s ce jour, quand fleurirent les roses<br /></span>
+<span class="i0">Dans le petit jardin que nous avions plant&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes<br /></span>
+<span class="i0">Brusquement ton amour de moi s'est &eacute;cart&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O&ugrave; s'en est-il all&eacute;? Partout un peu, je pense;<br /></span>
+<span class="i0">Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,<br /></span>
+<span class="i0">Ton amour inconstant flotte sans pr&eacute;f&eacute;rence<br /></span>
+<span class="i0">Du brun valet de pique au blond valet de c&oelig;ur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Te voil&agrave; maintenant heureuse: ton caprice<br /></span>
+<span class="i0">R&egrave;gne sur une cour de galants jouvenceaux,<br /></span>
+<span class="i0">Et tu ne peux marcher sans qu'&agrave; tes pieds fleurisse<br /></span>
+<span class="i0">Un parterre &eacute;maill&eacute; d'odorants madrigaux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entr&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Autour de toi se forme un cercle langoureux;<br /></span>
+<span class="i0">Et le fr&eacute;missement de ta robe moir&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">P&acirc;me en ch&oelig;ur laudatif ta meute d'amoureux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&Eacute;l&eacute;gamment chauss&eacute; d'une souple bottine<br /></span>
+<span class="i0">Qui serait trop &eacute;troite au pied de Cendrillon,<br /></span>
+<span class="i0">Ton pied est si petit qu'&agrave; peine on le devine<br /></span>
+<span class="i0">Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans les bains onctueux d'une huile de paresse,<br /></span>
+<span class="i0">Tes mains, brunes jadis, ont retrouv&eacute; depuis<br /></span>
+<span class="i0">La p&acirc;leur de l'ivoire ou du lis que caresse<br /></span>
+<span class="i0">Le rayon argent&eacute; dont s'&eacute;clairent les nuits.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Autour de ton bras blanc une perle choisie<br /></span>
+<span class="i0">Constelle un bracelet cisel&eacute; par Froment,<br /></span>
+<span class="i0">Et sur tes reins cambr&eacute;s un grand ch&acirc;le d'Asie<br /></span>
+<span class="i0">En cascade de plis ondule artistement.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,<br /></span>
+<span class="i0">La guipure gothique &agrave; la mate blancheur,<br /></span>
+<span class="i0">Chef-d'&oelig;uvre arachn&eacute;en d'un &acirc;ge s&eacute;culaire,<br /></span>
+<span class="i0">De ta riche toilette ach&egrave;ve la splendeur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile<br /></span>
+<span class="i0">Printani&egrave;re, indienne ou modeste organdi,<br /></span>
+<span class="i0">Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,<br /></span>
+<span class="i0">Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie<br /></span>
+<span class="i0">Ne me rappelle pas mes amours disparus,<br /></span>
+<span class="i0">Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie<br /></span>
+<span class="i0">Dans ce linceul de soie o&ugrave; ton c&oelig;ur ne bat plus.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque je composai ce morceau fun&eacute;raire<br /></span>
+<span class="i0">Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur pass&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">J'&eacute;tais v&ecirc;tu de noir comme un parfait notaire,<br /></span>
+<span class="i0">Moins les besicles d'or et le jabot pliss&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un cr&ecirc;pe enveloppait le manche de ma plume,<br /></span>
+<span class="i0">Et des filets de deuil encadraient le papier<br /></span>
+<span class="i0">Sur lequel j'&eacute;crivais ces strophes, o&ugrave; j'exhume<br /></span>
+<span class="i0">Le dernier souvenir de mon amour dernier.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Arriv&eacute; cependant &agrave; la fin d'un po&euml;me<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; je jette mon c&oelig;ur dans le fond d'un grand trou,<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Ga&icirc;t&eacute; de croque-mort qui s'enterre lui-m&ecirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Voil&agrave; que je me mets &agrave; rire comme un fou.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais cette ga&icirc;t&eacute;-l&agrave; n'est qu'une raillerie:<br /></span>
+<span class="i0">Ma plume en &eacute;crivant a trembl&eacute; dans ma main,<br /></span>
+<span class="i0">Et quand je souriais, comme une chaude pluie,<br /></span>
+<span class="i0">Mes larmes effa&ccedil;aient les mots sur le v&eacute;lin.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p><br /></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'&eacute;tait le 24 d&eacute;cembre, et ce soir-l&agrave; le quartier latin avait une
+physionomie particuli&egrave;re. D&egrave;s quatre heures du soir, les bureaux du
+mont-de-pi&eacute;t&eacute;, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes
+avaient &eacute;t&eacute; encombr&eacute;es par une foule bruyante qui s'en vint dans la
+soir&eacute;e prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des r&ocirc;tisseurs et
+des &eacute;piciers. Les gar&ccedil;ons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme
+Briar&eacute;e, n'auraient pu suffire &agrave; servir les chalands qui s'arrachaient
+les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours
+de disette. Les marchands de vins &eacute;coulaient les produits de trois
+vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine &agrave; nombrer le
+chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se d&eacute;bit&egrave;rent chez le
+c&eacute;l&egrave;bre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soir&eacute;e, le p&egrave;re
+Cretaine, dit <i>Petit-Pain</i>, &eacute;puisa dix-huit &eacute;ditions de ses g&acirc;teaux au
+beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'&eacute;chappaient des
+maisons garnies dont les fen&ecirc;tres flamboyaient, et une atmosph&egrave;re de
+kermesse emplissait le quartier.</p>
+
+<p>On c&eacute;l&eacute;brait l'antique solennit&eacute; du r&eacute;veillon.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux
+assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aper&ccedil;urent une
+grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de
+comestibles, et ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant aux carreaux, tantalis&eacute;s par
+le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux boh&egrave;mes
+ressemblaient, dans leur contemplation, &agrave; ce personnage d'un roman
+espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci s'appelle une dinde truff&eacute;e, disait Marcel en indiquant une
+magnifique volaille laissant voir, &agrave; travers son &eacute;piderme ros&eacute; et
+transparent, les tubercules p&eacute;rigourdins dont elle &eacute;tait farcie. J'ai vu
+des gens impies manger de cela sans se mettre &agrave; genoux devant, ajouta le
+peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire r&ocirc;tir.</p>
+
+<p>&mdash;Et que penses-tu de ce modeste gigot de pr&eacute;-sal&eacute;? ajouta Rodolphe.
+Comme c'est beau de couleur, on le dirait fra&icirc;chement d&eacute;croch&eacute; de cette
+boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jorda&euml;ns. Ce gigot
+est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce
+sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites b&ecirc;tes,
+qui ont l'air de n'avoir aucune pr&eacute;tention, pourraient pourtant
+s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que &ccedil;a
+remonte le courant d'un torrent &agrave; pic aussi facilement que nous
+accepterions une invitation &agrave; souper ou deux. J'ai failli en manger.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&agrave;-bas, ces gros fruits dor&eacute;s &agrave; c&ocirc;ne, dont le feuillage ressemble &agrave;
+une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la
+pomme de reinette des tropiques.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal, r&eacute;pondit Marcel, en fait de fruits je pr&eacute;f&egrave;re ce
+morceau de b&oelig;uf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirass&eacute; d'une gel&eacute;e
+transparente comme de l'ambre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand
+il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, c'est le plat des t&ecirc;tes couronn&eacute;es.</p>
+
+<p>Et comme en continuant leur chemin ils rencontr&egrave;rent de joyeuses
+processions qui rentraient pour f&ecirc;ter Momus, Bacchus, Comus et toutes
+les gourmandes divinit&eacute;s en <i>us</i>, ils se demand&egrave;rent l'un l'autre quel
+&eacute;tait le seigneur Gamache dont on c&eacute;l&eacute;brait les noces avec une si grande
+profusion de victuailles.</p>
+
+<p>Marcel fut le premier qui se rappela la date et la f&ecirc;te du jour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui r&eacute;veillon, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a pay&eacute;. Je
+n'aurais jamais suppos&eacute; qu'une femme aussi d&eacute;licate que Ph&eacute;mie p&ucirc;t
+contenir autant de saucisson.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que Momus nous ait retir&eacute; nos entr&eacute;es, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne ferais pas bien r&eacute;veillon? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui et avec quoi? R&eacute;pliqua le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Et de l'or?</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce caf&eacute; o&ugrave; je
+connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces &agrave;
+un favoris&eacute; de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine
+ou un pied de cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, fit Marcel, j'ai une faim <i>caniche</i>! je t'attends l&agrave;.</p>
+
+<p>Rodolphe monta au caf&eacute;, o&ugrave; il connaissait du monde. Un monsieur, qui
+venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit
+un v&eacute;ritable plaisir de pr&ecirc;ter au po&euml;te une pi&egrave;ce de quarante sous,
+qu'il lui offrit envelopp&eacute;e dans cette mauvaise humeur que donne la
+fi&egrave;vre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis
+vert, il aurait peut-&ecirc;tre pr&ecirc;t&eacute; quarante francs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la recette, dit le po&euml;te en montrant l'argent.&mdash;Une cro&ucirc;te et
+une goutte, fit Marcel.</p>
+
+<p>Avec cette somme modique, ils trouv&egrave;rent cependant le moyen d'avoir du
+pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumi&egrave;re et du feu.</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent dans l'h&ocirc;tel garni o&ugrave; ils habitaient chacun une chambre
+s&eacute;par&eacute;e. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, &eacute;tant le plus
+grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en
+commun les appr&ecirc;ts de leur Balthasar intime.</p>
+
+<p>Mais &agrave; cette petite table o&ugrave; ils s'&eacute;taient assis, aupr&egrave;s de ce feu o&ugrave;
+les b&ucirc;ches humides d'un mauvais bois flott&eacute; se consumaient sans flamme
+et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive m&eacute;lancolique, le
+fant&ocirc;me du pass&eacute; disparu.</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous
+deux sans doute pr&eacute;occup&eacute;s de la m&ecirc;me id&eacute;e et s'effor&ccedil;ant de la
+dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il &agrave; Rodolphe, ce n'est pas l&agrave; ce que nous nous &eacute;tions
+promis.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? fit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! R&eacute;pliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant!
+Tu songes &agrave; ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut que ce soit la derni&egrave;re fois. Au diable les souvenirs
+qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le
+monde s'amuse! s'&eacute;cria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui
+s'&eacute;chappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons &agrave; autre
+chose, et que ce soit la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en
+retournant &agrave; sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient &agrave; ce
+que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses
+les plus futiles des pr&eacute;textes pour rappeler le souvenir; cela tient
+surtout &agrave; ce que nous nous obstinons &agrave; vivre dans le m&ecirc;me milieu o&ugrave; ont
+v&eacute;cu les cr&eacute;atures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes
+les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette
+captivit&eacute; qu'il faut rompre, ou nous nous &eacute;puiserons dans un esclavage
+ridicule et honteux. Eh bien, le pass&eacute; est pass&eacute;, il faut briser les
+liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant
+sans plus regarder en arri&egrave;re; nous avons fait notre temps de jeunesse,
+d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est tr&egrave;s-beau, on en ferait un
+joli roman; mais cette com&eacute;die des folies amoureuses, ce gaspillage des
+jours perdus avec la prodigalit&eacute; des gens qui croient avoir l'&eacute;ternit&eacute; &agrave;
+d&eacute;penser, tout cela doit avoir un d&eacute;no&ucirc;ment. Sous peine de justifier le
+m&eacute;pris qu'on ferait de nous, et de nous m&eacute;priser nous-m&ecirc;mes, il ne nous
+est pas possible de continuer &agrave; vivre encore longtemps en marge de la
+soci&eacute;t&eacute;, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que
+celle que nous menons? Et cette ind&eacute;pendance, cette libert&eacute; de m&oelig;urs
+dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas l&agrave; des avantages bien
+m&eacute;diocres? La vraie libert&eacute;, c'est de pouvoir se passer d'autrui et
+d'exister par soi-m&ecirc;me; en sommes-nous l&agrave;? Non! Le premier gredin venu,
+dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge
+de nos railleries et devient notre seigneur et ma&icirc;tre le jour o&ugrave; nous
+lui empruntons cent sous, qu'il nous pr&ecirc;te apr&egrave;s nous avoir fait
+d&eacute;penser pour cent &eacute;cus de ruses ou d'humilit&eacute;. Pour mon compte, j'en ai
+assez. La po&eacute;sie n'existe pas seulement dans le d&eacute;sordre de l'existence,
+dans les bonheurs improvis&eacute;s, dans des amours qui durent l'existence
+d'une chandelle, dans des r&eacute;bellions plus ou moins excentriques contre
+les pr&eacute;jug&eacute;s qui seront &eacute;ternellement les souverains du monde: on
+renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, f&ucirc;t-il m&ecirc;me
+ridicule.</p>
+
+<p>Il ne suffit point de mettre un paletot d'&eacute;t&eacute; dans le mois de d&eacute;cembre
+pour avoir du talent; on peut &ecirc;tre un po&euml;te ou un artiste v&eacute;ritable en
+se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on
+dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver &agrave; quelque chose, il faut
+toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'&eacute;tonne
+peut-&ecirc;tre, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas
+m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma
+pens&eacute;e sinc&egrave;re. &Agrave; mon insu, il s'est op&eacute;r&eacute; en moi une lente et salutaire
+m&eacute;tamorphose: la raison est entr&eacute;e dans mon esprit, avec effraction, si
+tu veux, et malgr&eacute; moi peut-&ecirc;tre; mais elle est entr&eacute;e enfin, et m'a
+prouv&eacute; que j'&eacute;tais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait &agrave; la fois
+ridicule et danger &agrave; y pers&eacute;v&eacute;rer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous
+continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous
+arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isol&eacute;s, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s de tout
+et de nous-m&ecirc;mes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons
+arriver &agrave; un but, quel qu'il soit, oblig&eacute;s pour vivre de recourir aux
+moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit l&agrave; un
+tableau de fantaisie que j'invoque expr&egrave;s pour t'&eacute;pouvanter. Je ne vois
+pas syst&eacute;matiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose
+non plus; je vois juste. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, l'existence que nous avons
+men&eacute;e nous &eacute;tait impos&eacute;e; nous avions l'excuse de la n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas
+dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre
+lesquels nous avons eu &agrave; lutter n'existent plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit Rodolphe, o&ugrave; veux-tu en venir? &agrave; quel propos et &agrave; quoi bon
+cette mercuriale?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me comprends parfaitement, r&eacute;pondit Marcel avec le m&ecirc;me accent
+s&eacute;rieux; tout &agrave; l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des
+souvenirs qui te faisaient regretter le temps pass&eacute;: tu pensais &agrave; Mimi
+comme moi je pensais &agrave; Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta
+ma&icirc;tresse &agrave; tes c&ocirc;t&eacute;s. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un
+ni l'autre songer &agrave; ces cr&eacute;atures; que nous n'avons pas &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;s et mis
+au monde uniquement pour sacrifier notre existence &agrave; ces Manons
+vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si
+po&eacute;tique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les
+illusions qu'il avait su conserver. &Agrave; vingt ans, il peut suivre sa
+ma&icirc;tresse aux &icirc;les sans cesser d'&ecirc;tre int&eacute;ressant; mais &agrave; vingt-cinq ans
+il aurait mis Manon &agrave; la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau
+dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons v&eacute;cu trop et trop
+vite; notre c&oelig;ur est f&ecirc;l&eacute; et ne rend plus que des sons faux; on n'est
+pas impun&eacute;ment pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi.
+Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer compl&eacute;tement avec
+son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets
+qu'elle a laiss&eacute;s chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent
+&agrave; songer &agrave; elle quand je le retrouve.</p>
+
+<p>Et Marcel, qui s'&eacute;tait lev&eacute;, alla prendre dans le tiroir d'une commode
+un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un
+bouquet fan&eacute;, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il au po&euml;te, imite-moi, ami Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! s'&eacute;cria celui-ci en faisant un effort, tu as raison.
+Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains p&acirc;les.</p>
+
+<p>Et s'&eacute;tant lev&eacute; brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant
+des souvenirs de Mimi, &agrave; peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me nature que ceux dont Marcel
+faisait silencieusement l'inventaire.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a tombe bien, murmura le peintre. Ces <i>biblots</i> vont vous servir &agrave;
+rallumer le feu qui s'&eacute;teint.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une temp&eacute;rature capable de
+faire &eacute;clore des ours blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Marcel, br&ucirc;lons en duo. Tiens, voil&agrave; la prose de Musette
+qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment &ccedil;a, le punch.
+Allons, ami Rodolphe, attention!</p>
+
+<p>Et, pendant quelques minutes, ils jet&egrave;rent alternativement dans le
+foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse
+pass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la derni&egrave;re chose
+qui lui restait dans les mains. C'&eacute;tait un petit bouquet fan&eacute;, compos&eacute;
+de fleurs des champs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Musette, elle &eacute;tait bien jolie pourtant, et elle m'aimait
+bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son c&oelig;ur te l'a dit le jour o&ugrave; tes
+fleurs &eacute;taient &agrave; sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me
+demander gr&acirc;ce; eh bien, oui, mais &agrave; une condition, c'est que tu ne me
+parleras plus d'elle, jamais! jamais!</p>
+
+<p>Et, profitant d'un moment o&ugrave; il croyait n'&ecirc;tre pas aper&ccedil;u par Rodolphe,
+il glissa le bouquet dans sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.</p>
+
+<p>Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le po&euml;te qui,
+arriv&eacute; &agrave; la fin de son auto-da-f&eacute;, mettait sournoisement dans sa poche,
+apr&egrave;s l'avoir bais&eacute; avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait
+appartenu &agrave; Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, murmura Marcel, il est aussi l&acirc;che que moi.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se
+coucher, on frappa deux petits coups &agrave; la porte de Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable peut venir &agrave; cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.</p>
+
+<p>Un cri d'&eacute;tonnement lui &eacute;chappa quand il eut ouvert sa porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Mimi.</p>
+
+<p>Comme la chambre &eacute;tait tr&egrave;s-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa
+ma&icirc;tresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'&eacute;tait une
+des conqu&ecirc;tes de passage de son ami, et par discr&eacute;tion il se disposa &agrave;
+se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;range, dit Mimi, qui &eacute;tait rest&eacute;e sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la
+main, qu'il se laissa prendre machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable vous am&egrave;ne ici, demanda Marcel, et &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumi&egrave;re
+chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis
+mont&eacute;e. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorit&eacute;s
+cristallines qui entraient dans le c&oelig;ur de Rodolphe comme un glas
+fun&egrave;bre et l'emplissaient d'une lugubre &eacute;pouvante et la regarda plus
+attentivement &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e. Ce n'&eacute;tait plus Mimi, c'&eacute;tait son spectre.
+Marcel la fit asseoir au coin de la chemin&eacute;e. Mimi sourit en voyant la
+belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'&acirc;tre ses pauvres mains
+violettes. &Agrave; propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis
+venue chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous
+ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de
+me renvoyer de mon h&ocirc;tel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je
+ne sais pas o&ugrave; aller.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Marcel en hochant la t&ecirc;te, nous ne sommes pas en bonne
+odeur chez notre h&ocirc;telier, et notre recommandation serait d&eacute;plorable, ma
+pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas o&ugrave; aller.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! demanda Marcel, vous n'&ecirc;tes donc plus vicomtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, non, plus du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux mois d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc fait des mis&egrave;res au jeune vicomte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en jetant un regard &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e sur Rodolphe, qui
+s'&eacute;tait mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a
+fait une sc&egrave;ne &agrave; cause des vers qu'on a compos&eacute;s sur moi. Nous nous
+sommes disput&eacute;s, et je l'ai envoy&eacute; promener; c'est un fier cancre,
+allez.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nipp&eacute;e, &agrave; ce que
+j'ai vu le jour o&ugrave; je vous ai rencontr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis
+partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une
+mauvaise table d'h&ocirc;te, o&ugrave; il m'emmenait d&icirc;ner. Il est pourtant riche ce
+gar&ccedil;on, et avec toute sa fortune il est avare comme une b&ucirc;che
+&eacute;conomique, et b&ecirc;te comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin
+pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il
+voulait que je misse des bas de laine noire, sous le pr&eacute;texte que
+c'&eacute;tait moins salissant que les blancs! On n'a pas id&eacute;e de sa; enfin, il
+m'a joliment ennuy&eacute;e, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon
+purgatoire avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, r&eacute;pliqua Mimi, il me donne
+le mal de mer quand je pense &agrave; lui; j'aimerais mieux mourir de faim que
+de lui demander un sou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitt&eacute;, vous n'&ecirc;tes pas
+rest&eacute;e seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Mimi avec vivacit&eacute;, je vous assure que si, Monsieur
+Marcel: j'ai travaill&eacute; pour vivre; seulement, comme l'&eacute;tat de fleuriste
+n'allait pas tr&egrave;s-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les
+peintres. Si vous avez de l'ouvrage &agrave; me donner... ajouta-t-elle
+gaiement.</p>
+
+<p>Et, ayant remarqu&eacute; un mouvement &eacute;chapp&eacute; &agrave; Rodolphe qu'elle ne quittait
+pas des yeux tout en parlant &agrave; son ami, Mimi reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais, je ne pose que pour la t&ecirc;te et pour les mains. J'ai beaucoup
+d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en
+recevrai dans deux jours, c'est d'ici l&agrave; seulement que je voudrais
+trouver o&ugrave; loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon
+h&ocirc;tel. Tiens, dit-elle en regardant la table, o&ugrave; se trouvaient encore
+les pr&eacute;paratifs du modeste festin auquel les deux amis avaient &agrave; peine
+touch&eacute;, vous allez souper?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien heureux, dit na&iuml;vement Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette parole, Rodolphe sentit son c&oelig;ur qui se serrait horriblement;
+il fit &agrave; Marcel un signe que celui-ci comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit l'artiste, puisque vous voil&agrave;, Mimi, vous partagerez la
+fortune du pot. Nous nous &eacute;tions propos&eacute; de faire r&eacute;veillon avec
+Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pens&eacute; &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table o&ugrave; &eacute;tait la
+nourriture un regard presque affam&eacute;. Je n'ai pas d&icirc;n&eacute;, mon cher,
+glissa-t-elle tout bas &agrave; l'artiste, de fa&ccedil;on &agrave; ne pas &ecirc;tre entendue de
+Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas &eacute;clater en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel &agrave; son ami nous allons souper
+tous les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le po&euml;te en restant dans son coin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a vous f&acirc;che, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda
+Mimi avec douceur; o&ugrave; voulez-vous que j'aille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mimi, r&eacute;pondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin &agrave; vous revoir
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est pass&eacute; est
+pass&eacute;, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus
+&ecirc;tre mon ami, parce que vous avez &eacute;t&eacute; autre chose? Si, tout de m&ecirc;me,
+n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez
+vous mettre &agrave; table avec nous.</p>
+
+<p>Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle &eacute;tait si
+faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.</p>
+
+<p>&mdash;La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Marcel &agrave; Rodolphe, viens nous faire compagnie.</p>
+
+<p>Le po&euml;te s'approcha de la table et se mit &agrave; manger avec eux. Mimi &eacute;tait
+tr&egrave;s-gaie.</p>
+
+<p>Quand le frugal souper fut termin&eacute;, Marcel dit &agrave; Mimi:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une
+chambre dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! Mais non! s'&eacute;cria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger
+l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va bien vous g&ecirc;ner, fit Mimi, mais &ccedil;a ne durera pas longtemps, deux
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, &ccedil;a ne nous g&ecirc;ne pas du tout, r&eacute;pondit Marcel; ainsi, c'est
+entendu, vous &ecirc;tes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez
+Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle en tendant la main &agrave; Marcel et &agrave; Rodolphe qui
+s'&eacute;loignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut pr&egrave;s de la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!</p>
+
+<p>Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui &eacute;tait sur
+le m&ecirc;me carr&eacute;, Marcel dit brusquement &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes,
+je te pr&eacute;dis que demain vous serez remis ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait Musette qui f&ucirc;t revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi?
+demanda Rodolphe &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait Musette qui f&ucirc;t dans la chambre voisine r&eacute;pondit Marcel, eh
+bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais
+plus dans celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; mis au lit;
+est-ce que tu vas te coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, r&eacute;pondit Rodolphe.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute;, il s'aper&ccedil;ut que
+Rodolphe l'avait quitt&eacute;.</p>
+
+<p>Le matin, il alla frapper discr&egrave;tement &agrave; la porte de la chambre o&ugrave; &eacute;tait
+Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas
+pour ne pas r&eacute;veiller Rodolphe qui dormait. Il &eacute;tait assis dans un
+fauteuil qu'il avait approch&eacute; du lit, sa t&ecirc;te pos&eacute;e sur l'oreiller &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de celle de Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme &ccedil;a que vous avez pass&eacute; la nuit? demanda Marcel
+tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la jeune femme.</p>
+
+<p>Rodolphe se r&eacute;veilla subitement, et, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; Mimi, il
+tendit la main &agrave; Marcel, qui paraissait tr&egrave;s-intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller chercher de l'argent pour d&eacute;jeuner, dit-il au peintre,
+tu tiendras compagnie &agrave; Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Marcel &agrave; la jeune femme quand ils furent seuls, que
+s'est-il pass&eacute; cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez voulu l'&eacute;loigner de moi, je ne vous en veux pas,
+Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal &agrave; ce pauvre gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait
+mon tourment. Je suis bien chang&eacute;e, allez, mon pauvre ami, et il a fallu
+peu de temps pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez
+pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et t&acirc;chez donc
+d'y rester une bonne fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, fit Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que
+vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que
+vous fussiez &agrave; mille lieues l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Avant peu, je serai plus loin que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Hein, que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlez pas &agrave; Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais
+m'en aller pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et
+relevant un peu le drap de son lit, elle montra &agrave; l'artiste ses &eacute;paules,
+son cou et ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria douloureusement Marcel, pauvre fille!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir
+bient&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment &ecirc;tes-vous devenue ainsi en si peu de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pliqua Mimi, avec la vie que je m&egrave;ne depuis deux mois, ce n'est
+pas &eacute;tonnant: toutes les nuits pass&eacute;es &agrave; pleurer, les jours &agrave; poser dans
+les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais;
+et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau
+de javelle; on m'a sauv&eacute;e, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec &ccedil;a
+que je n'ai jamais &eacute;t&eacute; bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'&eacute;tais
+rest&eacute;e tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas l&agrave;. Pauvre ami,
+voil&agrave; encore que je lui retombe sur les bras, mais &ccedil;a ne sera pas pour
+longtemps, la derni&egrave;re robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon
+pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je
+souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade;
+il est rest&eacute; plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras
+et mes &eacute;paules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, h&eacute;las!...
+Mon miroir m&ecirc;me ne me reconna&icirc;t plus. Ah! c'est &eacute;gal, j'ai &eacute;t&eacute; jolie, et
+il m'a bien aim&eacute;e. Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle en cachant sa figure
+dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et
+Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots &eacute;trangl&egrave;rent sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous d&eacute;solez pas, vous vous gu&eacute;rirez; il
+faut seulement beaucoup de soins et de tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de
+forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une
+heure &agrave; monter l'escalier. Si j'avais trouv&eacute; une femme, c'est moi qui
+serais joliment descendue par la fen&ecirc;tre. Cependant il &eacute;tait libre,
+puisque nous n'&eacute;tions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'&eacute;tais
+bien s&ucirc;re qu'il m'aimait encore. C'est pour &ccedil;a, dit-elle en fondant en
+larmes, c'est pour &ccedil;a que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais
+c'est fini, tout &agrave; fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce
+pauvre ami, pour m'avoir re&ccedil;ue apr&egrave;s tout le mal que je lui ai fait. Ah!
+Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le
+temps de faire oublier &agrave; Rodolphe le chagrin que je lui ai caus&eacute;. Il ne
+se doute pas de l'&eacute;tat o&ugrave; je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couch&acirc;t &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai d&eacute;j&agrave; les vers de la
+terre apr&egrave;s mon corps. Nous avons pass&eacute; la nuit &agrave; pleurer et &agrave; parler
+d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derri&egrave;re soi le
+bonheur aupr&egrave;s duquel on est pass&eacute; jadis sans le voir! J'ai du feu dans
+la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se
+briser. Tenez, dit-elle &agrave; Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire
+les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais
+faire un bon d&eacute;jeuner avec vous! Comme autrefois, &ccedil;a ne me ferait pas de
+mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez,
+dit-elle &agrave; Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper,
+voil&agrave; du pique. C'est la couleur de la mort. Et voil&agrave; du tr&egrave;fle,
+ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.</p>
+
+<p>Marcel ne savait que dire devant le d&eacute;lire lucide de cette cr&eacute;ature qui
+avait, comme elle le disait, les vers du tombeau apr&egrave;s elle!</p>
+
+<p>Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il &eacute;tait accompagn&eacute; de Schaunard et
+de Gustave Colline. Le musicien &eacute;tait en paletot d'&eacute;t&eacute;. Il avait vendu
+ses habits de drap pour pr&ecirc;ter de l'argent &agrave; Rodolphe, en apprenant que
+Mimi &eacute;tait malade. Colline, de son c&ocirc;t&eacute;, avait &eacute;t&eacute; vendre des livres. On
+aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti
+plut&ocirc;t que de se d&eacute;faire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait
+fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.</p>
+
+<p>Mimi s'effor&ccedil;a de reprendre sa gaiet&eacute; pour accueillir ses anciens amis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus m&eacute;chante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonn&eacute;.
+S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, &ccedil;a
+m'est bien &eacute;gal. D&eacute;cid&eacute;ment la soie n'est pas bonne pour ma sant&eacute;,
+ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel,
+Rodolphe avait envoy&eacute; chercher un de ses amis, qui venait d'&ecirc;tre re&ccedil;u
+m&eacute;decin. C'&eacute;tait le m&ecirc;me qui avait jadis soign&eacute; la petite Francine.
+Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.</p>
+
+<p>Rodolphe, pr&eacute;venu d'avance par Marcel, savait d&eacute;j&agrave; le danger que courait
+sa ma&icirc;tresse. Lorsque le m&eacute;decin eut consult&eacute; Mimi, il dit &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas la garder. &Agrave; moins d'un miracle elle est perdue. Il
+faut l'envoyer &agrave; l'h&ocirc;pital. Je vais vous donner une lettre pour la
+piti&eacute;; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle
+atteint le printemps, peut-&ecirc;tre la tirerons-nous de l&agrave;; mais si elle
+reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui ai dit, moi, r&eacute;pondit le m&eacute;decin, et elle y consent. Demain
+je vous enverrai le bulletin d'admission &agrave; la piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Mimi &agrave; Rodolphe, le m&eacute;decin a raison, vous ne pourriez
+pas me soigner ici. &Agrave; l'hospice on me gu&eacute;rira peut-&ecirc;tre; il faut m'y
+conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre &agrave; pr&eacute;sent, que je
+consentirais &agrave; finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la
+tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de
+chagrin; je serai bien soign&eacute;e, ce jeune homme me l'a dit. On donne du
+poulet, &agrave; l'h&ocirc;pital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu
+travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai gu&eacute;rie, je
+reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'esp&eacute;rance maintenant. Je
+redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; malade dans le temps,
+quand je ne te connaissais pas; on m'a sauv&eacute;e. Pourtant je n'&eacute;tais pas
+heureuse dans ce temps-l&agrave;, j'aurais bien d&ucirc; mourir. Maintenant que je
+t'ai retrouv&eacute; et que nous pouvons &ecirc;tre heureux, on me sauvera encore,
+car je me d&eacute;fendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les
+mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de
+force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui,
+dit-elle en se regardant dans la glace, voil&agrave; d&eacute;j&agrave; mon bon teint qui me
+revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien
+gentilles; embrasse-les encore une fois, &ccedil;a ne sera pas la derni&egrave;re, va,
+mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant
+le visage dans ses cheveux d&eacute;roul&eacute;s.</p>
+
+<p>Avant de partir &agrave; l'h&ocirc;pital, elle voulut que ses amis les boh&egrave;mes
+restassent pour passer la soir&eacute;e avec elle. Faites-moi rire, dit-elle,
+la gaiet&eacute; c'est ma sant&eacute;. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a
+rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous;
+qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle
+soci&eacute;t&eacute;! Une vraie basse-cour, dont le vicomte &eacute;tait le paon. Il
+marquait son linge lui-m&ecirc;me. S'il se marie jamais, je suis s&ucirc;re que
+c'est lui qui fera les enfants.</p>
+
+<p>Rien de plus navrant que la gaiet&eacute; quasi posthume de cette malheureuse
+fille. Tous les boh&egrave;mes faisaient de p&eacute;nibles efforts pour dissimuler
+leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie o&ugrave;
+l'avait mont&eacute;e la pauvre enfant, pour laquelle la destin&eacute;e filait si
+vite le lin du dernier v&ecirc;tement.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin, Rodolphe re&ccedil;ut le bulletin de l'h&ocirc;pital. Mimi ne
+pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit &agrave; la
+voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du
+fiacre. Au milieu de ces souffrances, la derni&egrave;re chose qui meurt chez
+les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle
+fit arr&ecirc;ter la voiture devant les magasins de nouveaut&eacute;s, pour regarder
+les &eacute;talages.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle indiqu&eacute;e par son bulletin, Mimi ressentit un
+grand coup au c&oelig;ur; quelque chose lui dit int&eacute;rieurement que c'&eacute;tait
+entre ces murs l&eacute;preux et d&eacute;sol&eacute;s que s'ach&egrave;verait sa vie. Elle employa
+tout ce qu'elle avait de volont&eacute; pour dissimuler l'impression lugubre
+qui l'avait glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand elle fut couch&eacute;e dans le lit, elle embrassa Rodolphe une derni&egrave;re
+fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche
+suivant, qui &eacute;tait jour d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des
+violettes, il y en a encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Rodolphe, adieu, &agrave; dimanche. Et il tira sur elle les rideaux
+du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en
+allait, Mimi fut prise soudainement d'un acc&egrave;s de fi&egrave;vre presque
+d&eacute;lirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant &agrave; demi
+hors du lit, elle s'&eacute;cria d'une voix entrecoup&eacute;e de larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe, r'emm&egrave;ne-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut &agrave;
+son cri et t&acirc;cha de la calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.</p>
+
+<p>Le dimanche matin, qui &eacute;tait le jour o&ugrave; il devait aller voir Mimi,
+Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une
+superstition po&eacute;tique et amoureuse, il alla &agrave; pied, par un temps
+horrible, chercher les fleurs que lui avait demand&eacute;es son amie, dans ces
+bois d'Aulnay et de Fontenay, o&ugrave; tant de fois il avait &eacute;t&eacute; avec elle.
+Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin
+et d'ao&ucirc;t, il la trouva morne et glac&eacute;e. Pendant deux heures il battit
+les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruy&egrave;res avec
+un petit b&acirc;ton, et finit par r&eacute;unir quelques brins de paillettes,
+justement dans une partie de bois qui avoisine l'&eacute;tang du Plessis, et
+dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils
+venaient &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>En traversant le village de Ch&acirc;tillon pour retourner &agrave; Paris, Rodolphe
+rencontra sur la place de l'&eacute;glise le cort&eacute;ge d'un bapt&ecirc;me, dans lequel
+il reconnut un de ses amis qui &eacute;tait parrain avec une artiste de
+l'op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, tr&egrave;s-surpris de voir
+Rodolphe dans ce pays.</p>
+
+<p>Le po&euml;te lui conta ce qui lui arrivait.</p>
+
+<p>Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut tr&egrave;s-attrist&eacute; par ce r&eacute;cit,
+et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du bapt&ecirc;me, et le
+remit &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez &ccedil;a de ma part, et vous lui direz
+que j'irai la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc vite, si vous voulez arriver &agrave; temps, lui dit Rodolphe en
+le quittant.</p>
+
+<p>Quand Rodolphe arriva &agrave; l'h&ocirc;pital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui
+sauta au cou d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Voil&agrave; mes fleurs, s'&eacute;cria-t-elle avec le sourire du d&eacute;sir
+satisfait.</p>
+
+<p>Rodolphe lui conta son p&egrave;lerinage dans cette campagne qui avait &eacute;t&eacute; le
+paradis de leurs amours.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;res fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les
+bonbons la rendirent tr&egrave;s-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout &agrave; fait
+oubli&eacute;e! Vous &ecirc;tes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien,
+tous tes amis, va! dit-elle &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint
+Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car
+ils avaient d&eacute;pass&eacute; l'heure de la visite.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit Mimi; &agrave; jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.</p>
+
+<p>Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe re&ccedil;ut une lettre
+d'un &eacute;l&egrave;ve en m&eacute;decine, interne &agrave; l'h&ocirc;pital, et &agrave; qui il avait
+recommand&eacute; sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle &agrave; vous apprendre: le num&eacute;ro 8
+est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouv&eacute; le lit vide.&raquo;</p>
+
+<p>Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel
+rentra le soir, il trouva son ami dans la m&ecirc;me attitude abrutie; d'un
+geste, le po&euml;te lui montra la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, fit Rodolphe, je ne sens rien l&agrave;.</p>
+
+<p>Est-ce que mon amour &eacute;tait mort en apprenant que Mimi devait mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! murmura le peintre.</p>
+
+<p>La mort de Mimi causa un grand deuil dans le c&eacute;nacle de la Boh&egrave;me.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait
+annonc&eacute; la mort de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du po&euml;te,
+pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon &eacute;tourderie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Rodolphe &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, r&eacute;pliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas
+revue!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Elle, Mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, dit le po&euml;te qui devint tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'&eacute;tais tromp&eacute;. Quand je vous ai &eacute;crit cette affreuse nouvelle,
+j'avais &eacute;t&eacute; victime d'une erreur; et voici comment. J'&eacute;tais rest&eacute; absent
+de l'h&ocirc;pital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la
+visite, j'ai trouv&eacute; le lit de votre femme vide. J'ai demand&eacute; &agrave; la s&oelig;ur
+o&ugrave; &eacute;tait la malade; elle m'a r&eacute;pondu qu'elle &eacute;tait morte dans la nuit.
+Voici ce qui &eacute;tait arriv&eacute;. Pendant mon absence, Mimi avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;e
+de salle et de lit. Au num&eacute;ro 8 qu'elle avait quitt&eacute;, on avait mis une
+autre femme qui mourut le m&ecirc;me jour. C'est ce qui vous explique l'erreur
+dans laquelle je suis tomb&eacute;. Le lendemain du jour o&ugrave; je vous ai &eacute;crit,
+j'ai retrouv&eacute; Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise
+dans un &eacute;tat horrible; elle m'a donn&eacute; une lettre pour vous. Je l'ai
+port&eacute;e &agrave; votre h&ocirc;tel &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi &eacute;tait
+morte, je ne suis pas rentr&eacute; chez moi. J'ai couch&eacute; &agrave; droite et &agrave; gauche
+chez mes amis. Mimi est vivante! &Ocirc; mon Dieu! Que doit-elle penser de mon
+absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous
+vue?</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est
+tr&egrave;s-inqui&egrave;te et vous croit malade.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi sur-le-champ &agrave; la piti&eacute;, dit Rodolphe, que je la voie.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent &agrave; la porte de
+l'h&ocirc;pital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire
+entrer.</p>
+
+<p>Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne
+revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai &eacute;crite il y a huit
+jours, &eacute;tait vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Menez-moi &agrave; l'amphith&eacute;&acirc;tre, dit Rodolphe, que je la voie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au po&euml;te un grand
+fourgon qui se trouvait dans la cour, arr&ecirc;t&eacute; devant un pavillon,
+au-dessus duquel on lisait: <i>Amphith&eacute;&acirc;tre</i>, il ajouta: Elle est l&agrave;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse
+commune les cadavres qui n'ont pas &eacute;t&eacute; r&eacute;clam&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit Rodolphe &agrave; l'interne.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'&ecirc;tre seul.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+<h3><i>LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS</i></h3>
+
+
+<p>Un an apr&egrave;s la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'&eacute;taient pas
+quitt&eacute;s, inauguraient par une f&ecirc;te leur entr&eacute;e dans le monde officiel.
+Marcel, qui avait enfin p&eacute;n&eacute;tr&eacute; au salon, y avait expos&eacute; deux tableaux,
+dont l'un avait &eacute;t&eacute; achet&eacute; par un riche anglais qui jadis avait &eacute;t&eacute;
+l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande
+du gouvernement, Marcel avait en partie liquid&eacute; les dettes de son pass&eacute;.
+Il s'&eacute;tait meubl&eacute; un logement convenable, et avait un atelier s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Presque en m&ecirc;me temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public,
+qui fait la renomm&eacute;e et la fortune, l'un avec un album de m&eacute;lodies qui
+fut chant&eacute; dans tous les concerts, et qui commen&ccedil;a sa r&eacute;putation;
+l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant &agrave;
+Barbemuche, il avait depuis longtemps renonc&eacute; &agrave; la Boh&egrave;me, Gustave
+Colline avait h&eacute;rit&eacute; et fait un mariage avantageux, il donnait des
+soir&eacute;es &agrave; musique et &agrave; g&acirc;teaux.</p>
+
+<p>Un soir Rodolphe, assis dans <i>son</i> fauteuil, les pieds sur <i>son</i> tapis,
+vit entrer Marcel tout effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le po&euml;te. Je sais que j'ai &eacute;t&eacute; chez toi, que tu y &eacute;tais
+parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Musette, qui est tomb&eacute;e chez moi, hier soir, en d&eacute;bardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Musette! Tu as retrouv&eacute; Musette? fit Rodolphe avec un accent de
+regret.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inqui&egrave;te pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilit&eacute;s; Musette
+est venue chez moi passer sa derni&egrave;re nuit de boh&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! s'&eacute;cria Rodolphe. Contre qui, seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Contre un ma&icirc;tre de poste qui &eacute;tait le tuteur de son dernier amant, un
+dr&ocirc;le de corps, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Musette lui a dit: &laquo;Mon cher
+monsieur, avant de vous donner d&eacute;finitivement ma main et d'entrer &agrave; la
+mairie, je veux huit jours de libert&eacute;. J'ai mes affaires &agrave; arranger, et
+je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier
+quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme
+tout le monde, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Et pendant huit jours, la ch&egrave;re
+cr&eacute;ature m'a cherch&eacute;. C'est comme &ccedil;a qu'elle est tomb&eacute;e chez moi hier
+soir, juste au moment o&ugrave; je pensais &agrave; elle. Ah! Mon ami, nous avons
+pass&eacute; une triste nuit en somme, ce n'&eacute;tait plus &ccedil;a du tout, mais du
+tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'&oelig;uvre. J'ai
+m&ecirc;me fait &agrave; propos de cette derni&egrave;re s&eacute;paration une petite complainte
+que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit &agrave; fredonner les
+couplets suivants:&raquo;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Hier, en voyant une hirondelle<br /></span>
+<span class="i0">Qui nous ramenait le printemps,<br /></span>
+<span class="i0">Je me suis rappel&eacute; la belle<br /></span>
+<span class="i0">Qui m'aima quand elle eut le temps<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Et pendant toute la journ&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Pensif, je suis rest&eacute; devant<br /></span>
+<span class="i0">Le vieil almanach de l'ann&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; nous nous sommes aim&eacute;s tant.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;Non, ma jeunesse n'est pas morte,<br /></span>
+<span class="i0">Il n'est pas mort ton souvenir;<br /></span>
+<span class="i0">Et si tu frappais &agrave; ma porte,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur, Musette, irait t'ouvrir.<br /></span>
+<span class="i0">Puisqu'&agrave; ton nom toujours il tremble,&mdash;<br /></span>
+<span class="i0">Muse de l'infid&eacute;lit&eacute;,&mdash;<br /></span>
+<span class="i0">Reviens encor manger ensemble<br /></span>
+<span class="i0">Le pain b&eacute;ni de la ga&icirc;t&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;Les meubles de notre chambrette,<br /></span>
+<span class="i0">Ces vieux amis de notre amour,<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave; prennent un air de f&ecirc;te<br /></span>
+<span class="i0">Au seul espoir de ton retour.<br /></span>
+<span class="i0">Viens, tu reconna&icirc;tras, ma ch&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Tous ceux qu'en deuil mit ton d&eacute;part.<br /></span>
+<span class="i0">Le petit lit-et le grand verre<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; tu buvais souvent ma part.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tu remettras la robe blanche<br /></span>
+<span class="i0">Dont tu te parais autrefois,<br /></span>
+<span class="i0">Et comme autrefois, le dimanche,<br /></span>
+<span class="i0">Nous irons courir dans les bois.<br /></span>
+<span class="i0">Assis le soir sous la tonnelle,<br /></span>
+<span class="i0">Nous boirons encor ce vin clair<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; ta chanson mouillait son aile<br /></span>
+<span class="i0">Avant de s'envoler dans l'air.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Musette qui s'est souvenue,<br /></span>
+<span class="i0">Le carnaval &eacute;tant fini,<br /></span>
+<span class="i0">Un beau matin est revenue,<br /></span>
+<span class="i0">Oiseau volage, &agrave; l'ancien nid;<br /></span>
+<span class="i0">Mais en embrassant l'infid&egrave;le,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur n'a plus senti d'&eacute;moi,<br /></span>
+<span class="i0">Et Musette, qui n'est plus elle,<br /></span>
+<span class="i0">disait que je n'&eacute;tais plus moi.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Adieu, va-t'en, ch&egrave;re ador&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Bien morte avec l'amour dernier;<br /></span>
+<span class="i0">Notre jeunesse est enterr&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">Au fond du vieux calendrier.<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre<br /></span>
+<span class="i0">Des beaux jours qu'il a contenus,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'un souvenir pourra nous rendre<br /></span>
+<span class="i0">La clef des paradis perdus.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Marcel, quand il eut achev&eacute;, tu es rassur&eacute; maintenant;
+mon amour pour Musette est bien tr&eacute;pass&eacute;, puisque les <i>vers</i>-s'y
+mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa
+chanson.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton c&oelig;ur,
+prends garde qu'il ne le tue!</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;j&agrave; fait, r&eacute;pondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux,
+nous sommes morts et enterr&eacute;s. La jeunesse n'a qu'un temps! O&ugrave; d&icirc;nes-tu
+ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons d&icirc;ner &agrave; douze sous dans notre
+ancien restaurant de la rue du four, l&agrave; o&ugrave; il y a des assiettes en
+fa&iuml;ence de village, et o&ugrave; nous avions si faim quand nous avions fini de
+manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, r&eacute;pliqua Marcel. Je veux bien consentir &agrave; regarder le
+pass&eacute;, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis
+dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je
+n'aime plus que ce qui est bon!</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de la vie de bohème, by Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+
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