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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18416-8.txt b/18416-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0c8e440 --- /dev/null +++ b/18416-8.txt @@ -0,0 +1,6106 @@ +Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoires incroyables, Tome II + +Author: Jules Lermina + +Release Date: May 18, 2006 [EBook #18416] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + HISTOIRES INCROYABLES + + PAR + + JULES LERMINA + + + TOME DEUXIÈME + + + PARIS, L. BOULANGER, ÉDITEUR + 90, boulevard Montparnasse, 90 + + COLLECTION + LECTURES POUR TOUS + AVENTURES ET VOYAGES + La liste des volumes composant cette collection + se trouve à la fin de l'ouvrage. + + + + + LA CHAMBRE D'HÔTEL + + + + + I + + +J'ai toujours eu, je ne sais pourquoi, une tendance à m'intéresser aux +procès de cours d'assises. Je ne suis certes pas seul à nourrir cette +curiosité, et je ne prétends point non plus par là justifier +l'étrangeté--d'autres disent l'inconvenance--de ce goût exagéré. Je le +constate, et rien de plus. Pas un procès de quelque importance ne se +plaide sans que je sois immédiatement à l'affût des moindres détails, +des plus insignifiantes particularités. Dès que l'affaire est entamée, +je me forme une opinion, je discute l'accusation, j'établis les +plaidoiries, je devance le verdict, et ce m'est une réelle satisfaction +d'amour-propre lorsque je ne me suis pas trompé. + +--Voici une affaire, disais-je ce soir-là à mon ami Maurice Parent, qui +ne donnera pas grand'peine à messieurs de la cour... + +--De quoi s'agit-il? + +--Écoute le récit sommaire. Un étudiant, nommé Beaujon, a assassiné, par +jalousie, un de ses camarades d'étude, Defodon. La justice a retrouvé +tous les fils de l'affaire; c'était mieux que jamais le cas de dire: «Où +est la femme?» Et il n'a pas été difficile de la découvrir. + +Je jetai à mon ami le journal que je tenais à la main, en ajoutant: + +--Procès banal! + +Maurice regarda ces quelques lignes, concernant l'affaire; puis, +repliant le journal: + +--Ainsi, me dit-il, pour toi, ces renseignements, donnés peut-être à la +légère, te suffisent, et ton opinion est faite?... + +--Puisque le doute n'est pas possible! Je ne m'en préoccupe d'ailleurs +pas. C'est là un de ces accidents de trop peu d'importance pour qu'ils +s'imposent à mon attention. + +Maurice réfléchit un moment: + +--Voilà, reprit-il, une des plus singulières dispositions de l'esprit +humain. Dès qu'un événement se produit, un point frappe, commande +aussitôt l'attention, et de ce point, souvent secondaire en réalité, on +fait le pivot de toute une argumentation. Il suffit qu'un souverain ait +une fois laissé échapper un mot de bienveillance, pour que le surnom de +juste ou de généreux s'attache à son nom: c'est ainsi qu'Henri IV est +devenu le _père du peuple_ de par la poule au pot. Et de même en toutes +choses. Cette observation s'applique tout particulièrement aux procès +criminels. Sur une circonstance qui ne présente le plus souvent aucun +intérêt sérieux, vous bâtissez tout un système de déductions, et votre +décision répond, non pas à l'ensemble des faits véritables, mais à la +suite d'idées qu'un simple détail a éveillées en vous... + +--Il est cependant des cas où l'évidence est telle que ce serait une +folie que de se refuser à la constater. + +--L'évidence prétendue est la source même de toutes les erreurs. + +Ces affirmations me piquaient au vif. J'en sentais la justesse, mais ne +voulais point m'y rendre. Si bien que je proposai à Maurice d'assister +au procès de Beaujon, certain que j'étais de réduire ses théories à +néant par la simplicité même de l'affaire et l'impossibilité où il se +trouverait nécessairement de discuter cette évidence qu'il niait. + +Pendant que nous nous rendions au Palais, j'escomptais déjà le plaisir +que j'aurais plus tard à confondre ses théories. Il m'écouta longtemps; +seulement un sourire soulevait sa lèvre. Je m'impatientais de cette +ironie latente; il reprit tout à coup sa physionomie sérieuse. + +--Mon cher ami, me dit-il, je vous affirme que dans la plupart des cas +les accusés sont condamnés ou acquittés, non en raison des circonstances +réelles de l'événement auquel ils se sont trouvés mêlés, mais bien +d'après un système que bâtit à son propre usage soit l'accusation, soit +la défense. L'esprit humain est ainsi fait que l'accusé, alors même que +son sort dépend d'une franchise absolue, cache volontairement une série +de détails qui, pour paraître insignifiants, ne constituent pas moins le +plus souvent le canevas réel de l'affaire. L'amour-propre est le plus +fort, mais un amour-propre mesquin et étroit. L'homme avouera avoir +frappé sa victime, mais niera par exemple qu'elle lui ait reproché sa +laideur ou un défaut caché de constitution; jamais il ne fera connaître +de lui-même une circonstance qui le rendrait ridicule. Il préfère +s'avouer criminel. Ceci est un des côtés de la question; il peut arriver +encore, et le fait se produit fréquemment, que ces circonstances soient +inconnues à l'accusé lui-même aussi bien qu'au ministère public. Dans +tout fait, quel qu'il soit, il se trouve des points accessoires, dont +l'influence latente n'en a pas moins de puissance. Les acteurs du drame +la subissent sans l'analyser, sans en avoir même conscience... + +--D'où vous concluez?... + +--D'où je conclus que, si le coupable est condamné pour le fait +matériel, brutal, la connaissance de la vérité complète pourrait le plus +souvent modifier le verdict du jury, soit dans le sens de l'aggravation, +soit, au contraire, dans le sens de l'acquittement. Encore un mot: en +France, le système des circonstances atténuantes n'est point basé sur un +autre raisonnement. On a laissé à la conscience des jurés l'appréciation +de circonstances dont la _matérialité_ ne s'impose pas... + +Nous étions arrivés à la cour d'assises. + +Maurice redevint grave et silencieux. Je me laissai guider. + +Nous étions entrés des premiers: aussi pûmes-nous choisir nos places. +Ainsi qu'on le sait, le tribunal étant rangé sur une estrade, au fond de +l'hémicycle, l'accusé se place à droite, ayant devant lui son avocat; à +gauche, le procureur général ou son substitut; plus en avant, les jurés; +devant la cour, l'enceinte réservée aux témoins. Au milieu de cet espace +laissé libre, la table chargée des pièces dites à conviction. + +Maurice se fit expliquer ces détails avant l'ouverture des débats. + +--Plaçons-nous de telle sorte que nous puissions voir et l'accusé et les +témoins, seuls acteurs dont l'observation nous soit utile. Il est +malheureux que les témoins ne doivent nous apparaître que de dos. Mais +cet empêchement ne constitue pas une difficulté aussi importante qu'elle +le paraît au premier coup d'oeil. Dans une affaire d'où la passion +semble devoir être exclue, le seul point à noter--quant aux témoins--est +leur degré d'éducation et d'intelligence. Nous devons pouvoir jeter un +regard sur leur physionomie au moment où ils se rendent à la barre; puis +l'examen de leur costume fera le reste. + +Nous nous installâmes donc, à gauche du tribunal, auprès de la tribune +des jurés. De là, nous pouvions voir en plein le visage de l'accusé. + +Après les préliminaires d'usage, l'assassin fut introduit. Le mouvement +ordinaire, partie de curiosité, partie d'intérêt, se manifesta dans +l'assistance, compacte et composée en majorité de dames, dont +quelques-unes appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler la plus +haute société. + +Rien de plus insignifiant d'ailleurs que l'accusé: il se pouvait définir +d'un mot: un beau garçon. Des cheveux châtains bouclant naturellement, +pommadés et séparés par une raie irréprochable. De grands yeux, trop +bien fendus, à cils longs: regard sans expression particulière. Une +barbe d'un beau châtain, taillée en éventail, peignée et frisée. Le nez +droit, un peu fort. La bouche encadrée par une moustache assez fournie. +La lèvre inférieure un peu épaisse. Le teint très clair. En résumé une +de ces têtes comme on en rencontre à chaque pas. Rien à signaler au +point de vue de l'expression, ni en bien ni en mal. Pour costume, +redingote noire, gilet montant, linge très blanc, col rabattu, dégageant +le cou. Bonne tenue, point de fanfaronnade, mais aussi peu de fermeté. +Sur tous ses traits, dans tous ses gestes, une sorte d'inquiétude +étonnée. Grande politesse pour les gendarmes. L'avocat s'étant retourné +pour lui parler, l'accusé rougit comme s'il eût été surpris de cette +condescendance. + +Le silence établi, le jury constitué, le greffier donna lecture de +l'acte d'accusation. + + ACTE D'ACCUSATION + +«Le 23 avril dernier, à neuf heures du soir, des cris se faisaient +entendre dans une chambre garnie de l'hôtel de Bretagne et du Périgord +situé rue des Grès, n° 27. Cette chambre, au deuxième étage, était +occupée par un jeune homme de vingt-six ans, Jules Defodon. En même +temps que retentissaient les cris, le bruit d'une lutte violente +attirait l'attention des voisins. Un instant après, la porte de la +chambre s'ouvrait vivement, et Pierre Beaujon s'élançait dans +l'escalier, poussant des cris inarticulés, et se précipitait vers la +rue. Le concierge de la maison, M. Tremplier, surpris de ces allures, +préoccupé des cris entendus, s'opposait à sa sortie, et, malgré ses +efforts, le maintenait avec énergie. En même temps, les voisins +pénétraient dans la chambre d'où les bruits étaient partis. Là un +terrible spectacle frappait leurs regards. Jules Defodon gisait sur le +plancher, sur le dos, la face contractée, la physionomie convulsée comme +s'il eût, jusque dans la mort, jeté à son meurtrier une dernière et +suprême imprécation. Un homme de l'art, demeurant dans la maison, fut +aussitôt appelé. + +«Le corps n'était vêtu que d'une chemise de nuit. Il portait au cou des +empreintes de doigts fortement serrés. Le nommé Pierre Beaujon, ramené +dans la chambre, ne put regarder en face le cadavre encore chaud de sa +victime. Il s'évanouit. Le commissaire de police du quartier vint faire +les premières constatations; puis l'autorité judiciaire se livra à une +longue et minutieuse enquête qui a révélé les faits suivants; les +détails recueillis jettent sur cette mystérieuse affaire une lumière qui +ne laisse aucune circonstance dans l'ombre. + +«Jules Defodon est né à Rennes, le 1er mai 184... Il appartient à l'une +des meilleures familles du pays, et son père a occupé un siège élevé +dans la magistrature; il fut envoyé à Paris, il y a six ans, pour +achever ses études de droit. Sa conduite fut pendant longtemps +exemplaire. Mais peu à peu il se lia avec des jeunes gens de son âge, et +ses habitudes devinrent moins régulières. Nerveux et maladif, il se +laissa entraîner à des excès qui, sans cependant compromettre +sérieusement son avenir, influèrent sur la marche de ses études. Au +nombre de ces connaissances nouvelles, l'accusation signale Pierre +Beaujon. + +«L'homme qui est assis en ce moment sur le banc des accusés est né à +Paris; il est âgé de trois ans de moins que Defodon. Étudiant en droit, +il s'est signalé par son inexactitude aux cours, et ses échecs ont été +nombreux dans les examens qu'il a subis. Orphelin dès son enfance, il +n'a pas reçu les enseignements précieux de la famille. Rien cependant +n'eût prouvé en lui les tendances perverses qui devaient l'entraîner +jusqu'au crime, si une de ces liaisons, malheureusement trop fréquentes +dans le monde des jeunes gens, ne fût venue éveiller en lui des passions +violentes. + +«Une de ces femmes qui se font un jeu de l'honneur des familles, Annette +Gangrelot, connue dans la société interlope sous le nom de _la Bestia_, +attira les hommages de Beaujon qui en devint éperdument amoureux. + +«Une rencontre fortuite la mit en relations avec Defodon, et elle ne +tarda pas à s'abandonner également à lui. + +«De là surgit entre les deux jeunes gens une haine sourde, peu apparente +et qui devait éclater dans toute sa violence à la soirée du 23 avril. + +«Annette Gangrelot partageait ses faveurs entre ses deux amis, qui se +cachaient l'un de l'autre avec un soin égal. Cependant Beaujon semble +s'être aperçu le premier des infidélités de sa maîtresse; le 15 mars, +dans un café du quartier latin, il s'écriait en parlant à cette fille: +«Si tu me trompais, je te tordrais le cou et puis ensuite à ton amant!» + +«Une scène de violence se passa dans le même établissement quelques +jours après. Beaujon, étant ivre, voulut frapper la Gangrelot, et lui +tint ce langage odieux dont nous devons adoucir les termes: «Si _tu as +des relations_ avec quelqu'un, j'aime mieux que ce soit avec Defodon +plutôt qu'avec tout autre.» Mais en prononçant ces paroles il était dans +un tel état d'exaspération, que ses amis durent intervenir pour éviter +un _malheur_, c'est l'expression employée par un des témoins. + +«Les explications données par l'accusé peuvent se résumer ainsi: + +«Ni lui, ni Defodon n'éprouvaient pour la fille Gangrelot d'affection +sérieuse. Chacun d'eux connaissait parfaitement les relations que cette +femme avait avec son camarade, et c'était d'un commun accord qu'ils +s'amusaient, dit Beaujon, à feindre une jalousie qu'ils ne ressentaient +pas. + +«Sans nous arrêter à l'immoralité profonde que révélerait une pareille +entente, d'ailleurs si peu naturelle et si invraisemblable, il convient +d'arrêter son attention sur quelques détails probants. + +«Lors d'une perquisition faite dans la chambre de Beaujon, il a été +découvert une photographie de la fille Gangrelot, dont la tête avait été +à demi lacérée à coups de canif; de plus, une lettre, trouvée sur son +bureau, porte ces mots inachevés: «Tu m'enlèves la _Bestia_... tu me le +payeras!» Cette lettre était évidemment destinée à Defodon. + +«Chez Defodon se trouvait une autre photographie de la même personne, +avec ces mots écrits de la main de la victime: «À toi mon coeur! à toi +ma vie!» Il est donc indiscutable que ces deux jeunes gens éprouvaient +pour la Gangrelot une passion réelle et que la jalousie les animait. +Quelques jours avant le crime, ils eurent une discussion assez vive dans +la pension où ils prenaient leurs repas; et Beaujon, saisissant un +couteau, s'écria en s'adressant à Defodon: «Je vais te dépouiller comme +un lapin!» Cette discussion semblait d'ailleurs n'avoir pour prétexte +qu'une plaisanterie; mais elle est évidemment l'indice d'un antagonisme +toujours prêt à éclater et à se traduire en violences. + +«Que s'est-il donc passé dans la soirée du 23 avril? Defodon et Beaujon +étaient allés dîner ensemble à leur pension bourgeoise. Rien ne +paraissait indiquer une mésintelligence plus grande qu'à l'ordinaire. La +conversation roula sur divers sujets insignifiants. Defodon semblait mal +à l'aise; il parlait peu et se plaignait d'une sorte de faiblesse +générale. Était-il sous le coup d'un de ces pressentiments +inexplicables, dont le secret n'a pu encore être saisi par la science? À +la fin du dîner, il manifesta l'intention de rentrer chez lui pour se +mettre au lit. Un de ses amis, le nommé Singer, proposa de l'accompagner +et de passer la soirée avec lui. Mais Beaujon intervint vivement, en +disant: + +«--Mais, ne suis-je pas là? Je lui suffirai bien. + +«L'événement a prouvé combien ces derniers mots, sous leur insignifiance +apparente, cachaient d'ironie et de menaces. + +«Un témoin rapporte encore ce propos. Au moment où Defodon et Beaujon se +retiraient, quelqu'un dit au premier: «À demain!--Oh! à demain! fit +Beaujon, je ne crois pas. Il a besoin de repos.» + +«Les deux jeunes gens rentrèrent à l'hôtel. Que s'est-il passé de huit à +neuf heures? c'est ce que l'accusation n'a pu établir de façon certaine. +Ils étaient seuls, et rien n'a été entendu jusqu'à la scène suprême. +Évidemment une discussion s'engagea entre Defodon et son meurtrier. +Defodon était couché. Attaqué par le meurtrier, il se leva pour se +défendre et vint tomber au milieu de la chambre, tandis que Beaujon le +serrait à la gorge. + +«Les explications fournies par Beaujon ne présentent aucune +vraisemblance. Selon lui, son ami causait avec lui de la façon la plus +calme, lorsque tout à coup son visage, sans raison apparente, aurait +exprimé la plus grande terreur. Il se serait levé de son lit, en proie à +une inexprimable frayeur, et se serait jeté sur Beaujon, qu'il aurait +étreint fortement. L'accusé a montré à l'appui de son dire une ecchymose +à l'épaule, qui semblait en effet produite par les ongles de sa victime. +Ce serait alors pour se défendre que Beaujon aurait saisi Defodon à la +gorge; involontairement, il aurait exercé une pression plus violente +qu'il ne le croyait. Puis, quand il aurait vu son ami tomber sans vie, +il aurait été pris d'une terreur si vive qu'il se serait enfui, ainsi +qu'il a été dit. + +«Ce système, que tout contredit, a été soutenu par l'accusé avec une +rare ténacité; il n'en est pas moins inacceptable. Et toutes les +circonstances, soigneusement groupées par l'instruction, prouvent qu'une +fois de plus la société a à déplorer un de ces crimes enfantés par la +jalousie et les passions mauvaises... + +«En conséquence, Beaujon (Pierre-Alexis) est accusé d'avoir, dans la +soirée du 23 avril, volontairement et avec préméditation, donné la mort +à Defodon (Jules-François-Émile), crime prévu et puni..., etc.» + + + + + III + + +Les déductions de l'acte d'accusation parurent si concluantes à +l'assistance que, de prime abord, l'opinion fut formée, et le murmure +contenu qui s'éleva indiqua une sorte de désappointement. On s'était +attendu à des détails plus émouvants; le bruit qui avait couru de +dénégations persistantes de l'accusé avait fait espérer des +complications inextricables. On se trouvait au contraire en face d'un +crime banal; l'élément amour, si puissant dans les causes judiciaires, +était en quelque sorte relégué au second plan par l'indignité du sujet, +dont le nom de Gangrelot avait excité quelques sourires. L'attitude de +l'accusé n'était point d'ailleurs de nature à éveiller les sympathies. +Il avait écouté l'acte d'accusation sans un geste, sans un mouvement +quelconque d'émotion. Deux ou trois fois seulement on l'avait vu sourire +et même hausser imperceptiblement les épaules. Puis, peu à peu son +visage avait pris une expression d'insouciante assurance. Le véritable +défaut de cette physionomie était dans l'absence de tout caractère +frappant et original. + +Les dames qui fréquentent les cours d'assises aiment à trouver dans les +traits du coupable quelque singularité en sens quelconque. L'abruti +féroce étonne et effraye; l'homme fatal intéresse; le fanfaron exaspère; +mais se peut-on intéresser à un assassin qui n'effraye ni n'exaspère? + +L'interrogatoire de l'accusé commença: il répondait à voix basse; son +accent était ferme, sans aucun éclat. Décidément cet homme était +l'insignifiance même. + +LE PRÉSIDENT.--Expliquez-nous ce qui s'est passé le 23 avril? + +BEAUJON.--Je vais répéter les explications que j'ai données au +commissaire de police, au juge d'instruction, à tous ceux enfin qui +m'ont interrogé depuis cette triste affaire. Defodon et moi nous avons +quitté la pension vers sept heures; il se disait un peu malade. En +général, il n'était pas d'une bonne santé; de plus, il s'écoutait +beaucoup. Nous nous moquions même souvent de lui à ce sujet, en +l'appelant «la petite dame». Et c'était une plaisanterie ordinaire que +de lui demander: As-tu tes nerfs? Enfin, ce soir-là, il paraissait assez +agité; il était pâle, et je crus que le mieux était pour lui de prendre +un peu de repos. À sept heures et demie, il était couché; et il me +demanda de rester auprès de lui pour lui tenir compagnie... + +LE PRÉSIDENT.--Mais n'aviez-vous pas dit à la pension même que vous +passeriez la soirée avec lui? Cela impliquerait une contradiction avec +cette demande dont vous parlez pour la première fois. + +BEAUJON.--Le détail n'a pas d'importance... Je ne me le rappelle pas +exactement. Toujours est-il que je restai. + +LE PRÉSIDENT.--Encore un mot: le croyiez-vous assez malade pour que son +indisposition pût se prolonger plusieurs jours? + +BEAUJON.--Je ne comprends pas le sens de cette question. + +LE PRÉSIDENT.--Je m'explique. Comme un de ses amis lui disait: À demain! +vous avez répondu: Oh! je ne crois pas... il a besoin de repos. + +BEAUJON.--Ai-je dit cela? c'est possible. Je ne m'en souviens pas. + +LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés entendront le témoin. Continuez, +Beaujon. + +BEAUJON.--S'il fallait se rappeler tous les mots sans importance... +enfin! Je disais donc que je m'installai auprès de son lit... + +LE PRÉSIDENT.--Décrivez-nous la chambre où vous vous trouviez. + +BEAUJON.--C'est bien facile. C'est une chambre d'hôtel, pareille à +toutes les autres; le mobilier se compose d'un lit à rideaux blancs, +d'un secrétaire, d'une table recouverte d'un tapis et formant bureau, +une table de nuit, quelques chaises et un fauteuil. Le lit fait face à +la fenêtre. J'étais assis dans le fauteuil, devant la cheminée dans +laquelle il n'y avait pas de feu. Je voyais Defodon de trois quarts. Il +était très gai, et nous nous mîmes à causer. + +LE PRÉSIDENT.--Quel était le sujet de votre conversation? + +BEAUJON.--Il me serait assez difficile de vous le retracer avec ordre. +Nous avons parlé théâtre; nous étions allés trois jours auparavant voir +à l'Odéon la pièce nouvelle de George Sand. Puis nous causâmes voyages. +Nous avions envie de partir tous les deux pour quelque pays éloigné... +vous savez, un de ces projets comme on en fait tous les jours et qu'on +n'exécute pas, faute d'argent. + +LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas parlé aussi de la fille Gangrelot? + +BEAUJON.--De la _Bestia_? Ah! ma foi non. + +LE PRÉSIDENT.--Je vous interrogerai tout à l'heure sur vos relations +avec cette fille; achevez votre récit. + +BEAUJON.--Mais vous m'interrompez à chaque instant... J'aurais déjà +fini. Je vous disais donc que nous causions de toutes sortes de choses, +en très bons amis, je vous assure. La nuit était tout à fait venue, +j'allumai une lampe à l'huile de pétrole qui, par parenthèse, n'avait ni +globe, ni abat-jour. Je la mis sur la cheminée. Elle éclairait en plein +le lit et le visage de Defodon. C'est alors que se passa la scène +inexplicable qui m'a amené ici... Ah! je me souviens, nous nous +rappelions à ce moment un vieux souvenir de Bullier, une noce de l'année +dernière... Ce qui suit a été si rapide que j'ai eu beaucoup de peine à +ressaisir quelques détails. Defodon me parut préoccupé; le regard fixe, +il ne me répondait que par monosyllabes... Tout à coup son visage s'est +contracté; je ne sais pas; mais il me semble avoir vu sur sa figure, +auprès de la bouche, quelque chose de noir comme une tache... Il a bondi +sur lui-même en poussant un cri rauque, étouffé, comme si le larynx eût +été violemment serré. Il a étendu les bras en l'air et battu l'air de +ses mains... puis il a sauté en bas de son lit, en chemise, et s'est +jeté sur moi. Je me suis levé et l'ai repoussé, mais il s'est accroché à +moi, m'a serré le cou d'une main, l'épaule de l'autre. Il semblait se +débattre contre un horrible cauchemar. J'ai cru qu'il devenait fou; pour +le faire reculer je lui ai porté la main à la gorge, évidemment; dans ma +surprise, je n'ai pas mesuré la force de la pression... j'ai dû serrer +très fort. Il a porté la tête en arrière, je l'ai lâché; il est tombé de +toute sa hauteur. Je me suis baissé vers lui... sa face était +horriblement convulsée. C'est alors que je l'ai cru mort... j'ai eu peur +et me suis sauvé en criant. + +LE PRÉSIDENT.--Comment votre première pensée était-elle de vous enfuir +plutôt que d'appeler du secours? + +BEAUJON.--J'ai perdu la tête. + +D.--Ainsi, vous prétendez que c'est Defodon qui vous a attaqué, sans +aucune provocation de votre part, et que vous vous êtes seulement +défendu? + +R.--Attaqué ne me paraît pas le mot propre. Il n'avait pas plus de +raison de m'attaquer que je n'en avais moi-même pour lui faire du mal. +Je croirais plutôt à un accès de fièvre chaude. + +LE PRÉSIDENT (aux jurés).--Nous entendrons les médecins à ce sujet.--(À +l'accusé:) Expliquez-nous quelles étaient vos relations avec la fille +Gangrelot. (Mouvement d'attention dans l'auditoire.) + +L'accusé sourit. + +--En vérité, dit-il, je ne comprends guère l'importance que l'on attache +à ces détails. La _Bestia_ est une bonne fille, qui aime tout le monde +et, par conséquent, n'aime personne. Il est très vrai que j'ai eu des +relations avec elle, un peu comme la plupart de mes camarades. Defodon +aussi. Mais de là à une passion, de là à de la jalousie, il y a loin. +Pour être jaloux de la Bestia, il y aurait eu trop à faire... + +LE PRÉSIDENT.--Accusé, je vous invite à vous exprimer convenablement et +à quitter ce ton ironique qui n'est pas en rapport avec la gravité de +votre situation. Ainsi, vous niez qu'il y ait eu jalousie entre vous et +Defodon au sujet de cette fille? + +BEAUJON.--Je le nie absolument. Nous avons fait sa connaissance +ensemble, un jour que nous étions à Bullier. Nous étions un peu _partis_ +tous les deux et nous invitâmes la Bestia à venir avec nous. + +«--Avec qui des deux? demanda-t-elle. + +«--Attends, lui dit Defodon, nous allons jouer cela au piquet. Et en +effet, nous l'avons jouée en cent cinquante liés. C'est moi qui ai +gagné. + +On comprend facilement l'impression défavorable produite sur l'auditoire +et le jury par ces explications inconvenantes. Le président, en quelques +paroles bien senties, invite l'accusé à se respecter lui-même et à +respecter le tribunal. + +--Qu'est-ce que vous voulez? reprend Beaujon, vous me demandez la +vérité, je vous la dis. Vous avez affaire à des étudiants, qui ne valent +pas moins que d'autres, qui sont de très honnêtes garçons, mais ne sont +point des vestales. + +D.--Vous cherchez à jeter sur la victime une défaveur qui rejaillit sur +vous-même. Je vous engage à changer de système. La seule excuse de +l'acte commis est, au contraire, dans une passion violente pour une +créature qui, à tous égards, en paraît peu digne. Il est d'ailleurs +établi par l'instruction que vous et Defodon cachiez avec le plus grand +soin vos relations avec cette personne. + +R.--Nous nous cachions si peu qu'on nous a vus, à tous moments, dînant +soit à trois, soit en partie carrée. + +D.--Prétendez-vous que vous n'ignoriez pas les infidélités de la fille +Gangrelot? + +R.--Le mot est bien grand pour une bien petite chose. La _Bestia_ étant +de nature infidèle, nul n'a jamais eu la prétention de compter sur sa +fidélité. + +D.--Vous persistez dans ce système: et vous oubliez que toutes les +circonstances démentent cette indifférence prétendue. Le 15 mars, vous +vous écriez: Si la Bestia me trompait, je lui tordrais le cou... + +R.--En effet, je crois me souvenir que je lui ai dit quelque chose comme +cela. Mais vous pourrez lui demander à elle-même si jamais elle a +considéré ces paroles comme une menace sérieuse. C'est là une de ces +plaisanteries dont je ne prétends pas affirmer le bon goût, mais qui +s'entendent tous les jours au quartier Latin. + +D.--On pourrait admettre cette explication, tout étrange qu'elle +paraisse, si le même fait ne s'était plusieurs fois renouvelé. +N'avez-vous pas eu, quelques jours plus tard, avec cette fille, une +discussion des plus violentes? Vous avez voulu frapper celle que vous +appelez la Bestia? + +R.--J'étais un peu gris. Elle m'aura dit quelque impertinence, genre +d'aménités dont ces dames ne sont pas avares, et, n'ayant pas bien la +tête à moi, j'ai voulu la corriger un peu vivement... + +D.--Je vous le répète, c'était évidemment par jalousie... + +R.--Je vous répète à mon tour que c'est une erreur. Jamais je n'ai de ma +vie été jaloux de cette brave fille, qui était bien libre de faire ce +qu'elle voulait. Est-ce que d'ailleurs je pouvais l'entretenir? Elle +venait nous trouver quand elle n'avait rien de mieux à faire... + +D.--Ces expressions et ces explications témoignent d'une telle absence +de moralité que je vous adjure pour la dernière fois d'abandonner ce +système qui, pour votre dignité personnelle, est inacceptable et +répugnant... + +R.--Mon Dieu, monsieur le président, je n'ai pas la moindre intention de +blesser qui ce soit: je ne fais pas l'apologie de nos moeurs. Il y a +évidemment là un laisser-aller regrettable, et, comme vous le dites, un +manque de dignité: je suis le premier à le reconnaître. Mais, je +l'avoue, j'aime mieux cent fois, en disant la vérité, m'exposer à un +blâme mérité, que de donner corps, par des aveux fictifs, à une +accusation monstrueuse et que je repousse de toutes mes forces... + +D.--Comment expliquez-vous la présence chez vous d'une carte +photographique, portrait de la fille Gangrelot, dont le visage était en +partie lacéré à coups de canif?--Greffier, faites passer cette +photographie à messieurs les jurés... + +R.--Si j'avais eu pour la _Bestia_ la passion que vous m'attribuez, +croyez-vous donc que je l'aurais ainsi traitée?... + +D.--Justement, la jalousie explique cette violence. + +R.--La jalousie... mais, encore une fois, je n'étais ni assez amoureux, +ni assez niais pour être jaloux de cette fille. + +D.--En admettant que vous fussiez aussi indifférent que vous le dites, +il est néanmoins de la dernière évidence que l'affection de Defodon pour +elle était réelle: il avait écrit sur une photographie ces mots +explicites: À toi mon coeur! À toi ma vie! + +R.--C'était une plaisanterie. + +D.--Dans une scène qui a précédé le crime de quelques jours, vous avez +menacé Defodon; vous étant emparé d'un couteau, vous vous êtes écrié: Je +vais te _dépioter_ comme un lapin. + +R.--S'il est des témoins qui donnent une importance quelconque à ce +propos, ils sont fous ou de mauvaise foi: ce n'était là qu'une menace +faite en riant et dont, je vous l'affirme, Defodon n'était nullement +effrayé. + +D.--Malgré ces explications, il ressort de l'enquête que vous avez +toujours été d'un caractère violent. + +R.--Je ne suis pas un mouton, mais je ne suis pas un tigre. + +D.--Je fais encore une fois appel à votre franchise: dans la soirée du +23 avril, une discussion s'est-elle, oui ou non, élevée entre vous et +Defodon?... + +R.--Non. + +D.--Vous persistez à dire qu'il s'est jeté sur vous sans provocation, et +que c'est seulement en vous défendant que vous lui avez donné la mort? + +R.--Je le jure. + +LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés apprécieront. Nous allons entendre +les témoins. + + + + + IV + + +L'interrogatoire avait produit sur l'auditoire une pénible impression; +plusieurs fois des murmures s'étaient élevés aux réponses de l'accusé, +qui, d'ailleurs, protestait sans énergie contre l'accusation; il +semblait n'attacher au drame qu'une importance secondaire et paraissait +ressentir pour la victime l'indifférence qu'il s'attachait à montrer +pour sa maîtresse. Il n'y avait aucune forfanterie dans la façon dont il +s'exprimait. Il répondait avec la précipitation d'un homme à qui il +tarde d'échapper à une formalité ennuyeuse. + +Pendant la courte suspension d'audience qui suivit l'interrogatoire, je +demandai à Maurice ce qu'il pensait de tout cela. + +--Oh! oh! me dit-il, vous allez vite en besogne. Ne pensons jamais si +promptement. Laissons-nous d'abord entraîner à l'impression du moment. + +--J'avoue, interrompis-je, que cette première impression est absolument +défavorable à l'accusé... + +--Qui vous dit que je ne sois pas de votre avis? Nous avons choisi cette +affaire au hasard; sa simplicité peut rendre inutiles toutes recherches +de notre part. En tout cas, nous ne perdons pas notre temps. Écoutons et +attendons. + +L'audition des témoins commença. + +TREMPLIER, concierge de la maison, répéta les détails déjà consignés +dans l'acte d'accusation; il avait vu Beaujon s'élancer, nu-tête, hors +de la maison. Un mouvement irraisonné l'avait porté à l'arrêter au +passage. Il n'avait d'ailleurs aucun soupçon. Mais l'attitude de Beaujon +lui paraissait extraordinaire. + +D.--N'a-t-il prononcé aucune parole au moment où vous l'avez arrêté? + +R.--Non, il se débattait en poussant des cris inarticulés. Je le croyais +fou. + +D.--Quel était le caractère de Defodon? + +R.--C'était un brave jeune homme, mais un peu trop _noceur_, d'autant +qu'il était d'une mauvaise santé; il avait à tout moment des mouvements +nerveux, quand une porte se fermait trop fort, au moindre bruit... mais +c'était un bon garçon, et pas _chiche_ du tout... + +D.--Que savez-vous sur les relations de l'accusé avec la fille +Gangrelot? + +R.--Ah! ça, c'est une _traînée_ comme il y en a beaucoup (ici quelques +expressions trop pittoresques qui excitent l'hilarité et que nous nous +abstenons de reproduire). + +D.--Les deux jeunes gens se cachaient-ils l'un de l'autre dans leurs +relations avec elle? + +R.--Pour ça, je n'en sais rien... je crois pourtant qu'elle aimait mieux +M. Defodon. + +Trois personnes avaient entendu du bruit dans la chambre de Defodon et +étaient accourues les premières aux cris poussés par Beaujon. + +LA DEMOISELLE RATEAU (Émilie), dix-neuf ans, sans profession, était +_occupée_, dit-elle, lorsque des cris s'échappèrent de la chambre qui +n'est séparée de la sienne que par une cloison. La personne qui était +avec elle s'élança au dehors et elle la suivit. + +Elle a trouvé Defodon étendu par terre en chemise. Il ne remuait plus. + +D.--Avez-vous entendu parler haut... quelque chose comme une querelle? + +La demoiselle Rateau hésite, puis répond en baissant la voix, qu'elle ne +faisait pas attention, à ce moment-là, à ce qui se passait à côté. + +Le sieur BARNIOLI (Giacomo), rentier, quarante-cinq ans, était en visite +chez la fille Rateau. Il affirme avoir entendu des éclats de voix qui +lui semblent, bien qu'il ne puisse l'affirmer, indiquer une querelle. +Puis une porte s'était ouverte violemment, et quelqu'un s'était élancé +sur l'escalier. Il a cru alors à un accident, et obéissant à une +première impulsion, s'est élancé pour porter secours si cela était +nécessaire. + +À une question du président, qui insiste sur le point de savoir s'il y +avait ou non querelle, le sieur Barnioli répond qu'il n'a pas bien +remarqué, mais que cependant les éclats de voix ne lui ont pas paru +résulter d'une conversation amicale. + +LAVORIT (Gustave), étudiant, vingt-trois ans, travaillait dans sa +chambre, au-dessus de celle qu'occupaient en ce moment ces deux jeunes +gens. Il a entendu du bruit et est rapidement descendu. Il a trouvé +Defodon sans mouvement. + +Le DOCTEUR MERCIER, trente ans, habite la maison. On est allé aussitôt +le chercher, et il a tenté de donner à Defodon les premiers soins. Mais +il a reconnu aussitôt que tout effort était inutile. Les marques des +doigts étaient très visibles sur le cadavre. Defodon était vêtu +seulement de sa chemise, les jambes et les pieds nus. Évidemment, il +s'était levé précipitamment ou avait été tiré de son lit. Les +couvertures étaient rejetées, le tapis dérangé. + +Lorsque Beaujon est remonté, ramené par le concierge, il était +extrêmement pâle, et, au premier coup d'oeil jeté sur le cadavre, il est +tombé en faiblesse, sans proférer une parole. Le témoin connaissait fort +peu les deux jeunes gens et ne peut fournir sur leur caractère aucun +renseignement. + + + + + V + + +Après la déposition de M. de Lespériot, commissaire de police, dont les +constatations ne présentent aucun intérêt nouveau, on appelle la fille +Gangrelot (Annette). + +Vive émotion dans l'auditoire; plusieurs personnes montent sur les bancs +pour voir l'héroïne. On crie de toutes parts: «Assis! assis!» Les +huissiers ont peine à rétablir l'ordre. Le président rappelle +l'assistance aux convenances, et menace, au cas où semblable tumulte se +renouvellerait, de faire évacuer la salle. + +Annette Gangrelot, dit la _Bestia_, est âgée de vingt-huit ans. C'est +une grande fille, assez forte, aux allures décidées. Elle est très +brune. Ses cheveux sont plantés bas sur le front. Le visage est commun, +quoique assez beau. Elle a de grands yeux, la bouche épaisse, le nez +fort et les narines ouvertes. On voit sur ses lèvres des rudiments de +moustaches. + +Elle est vêtue d'une robe de soie, à carreaux rouges et noirs. On voit +qu'elle s'est mise en toilette. Un chapeau à peine visible est campé en +avant sur son crâne, et laisse déborder un chignon monstrueux. Elle ne +porte pas de gants, ses mains, assez blanches d'ailleurs, sont couvertes +de mitaines de dentelle noire. De taille élevée, elle porte en outre de +hauts talons effilés et, en approchant de la barre, elle trébuche. Ses +souliers découverts laissent voir un bas très blanc et un pied un peu +fort. Un _caraco_ de soie noire complète cette toilette de mauvais goût. +L'accusé, en la voyant s'approcher, ne peut réprimer un sourire. Quant à +elle, elle paraît, malgré son assurance, un peu décontenancée et, pour +la prestation de serment, elle lève d'abord la main gauche, puis les +deux mains à la fois. Enfin, les formalités remplies, le président +l'interroge. + +D.--Veuillez, mademoiselle, de la façon la plus nette, et en respectant +les convenances, expliquer à MM. les jurés la nature des relations qui +vous unissaient à la victime. + +Un huissier lui ayant indiqué où se trouve le jury, elle tourne +absolument le dos à l'accusé. Puis elle garde le silence. Le président +se voit dans la nécessité de procéder par voie d'interrogatoire: + +D.--Depuis combien de temps connaissez-vous Beaujon? + +R.--Depuis deux mois à peu près. + +D.--Où avez-vous fait sa connaissance? + +R.--À Bullier, où il était avec son ami. + +D.--Quelle est la circonstance qui vous a mis en relation avec ces +messieurs? + +R.--Oh! rien de particulier: ça s'est fait tout bonnement. + +D.--N'est-ce pas Beaujon qui a été le premier votre amant? + +La femme semble hésiter et chercher à rassembler ses souvenirs; puis: + +--Je ne me rappelle pas trop bien. Pourtant, je crois que c'est Beaujon. + +D.--Ne vous rappelez-vous aucune circonstance, par exemple une partie de +piquet dont vos faveurs auraient été l'enjeu? + +R.--Oh! pour ça, non. Je n'aurais pas voulu d'abord. Ç'aurait été +_m'insolenter_. + +Le président, s'adressant alors à l'accusé. + +--Vous voyez. Le témoin dément votre récit. + +BEAUJON.--Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle la _Bestia_; elle +n'aura pas compris. + +LE PRÉSIDENT, à la fille Gangrelot.--Ces messieurs ne jouaient-ils pas +au piquet? + +R.--Je crois que oui; mais ils jouaient _la consomm_. + +BEAUJON, vivement et en souriant.--Tout compris. + +LE PRÉSIDENT.--Voyons, mademoiselle, continuez. + +LA GANGRELOT, avec colère.--Tout ça, c'est très désagréable. Est-ce que +je sais rien de rien dans toutes ces affaires-là? C'est pour faire +arriver des désagréments à quelqu'un qui ne leur a rien fait... + +LE PRÉSIDENT.--Je vous prie de vous calmer. Beaujon ne vous +témoignait-il pas une grande affection? + +R.--C'est vrai; il était bien gentil. + +D.--Et Defodon? + +R.--Oh! très gentil aussi. + +D.--N'aviez-vous pas une préférence pour l'un ou pour l'autre? Je +regrette d'être obligé d'entrer dans de semblables détails, mais +messieurs les jurés comprennent toute l'importance de ce témoignage. +Donc, fille Gangrelot, répondez franchement. Nous faisons la part de +votre embarras. Cependant, il est nécessaire que vous ne cachiez aucune +des circonstances qui ont marqué ces relations? + +R.--Beaujon était plus aimable que Defodon. Il me disait toujours qu'il +m'aimait bien: même une fois il m'a donné une bague. Pour Defodon, il +était un peu ours, et puis c'était pas un homme. + +D.--Qu'entendez-vous par là? + +R.--Une mauviette; pas plus de méchanceté qu'un mouton. Il avait comme +qui dirait un tremblement continuel... + +D.--Beaujon ne vous a-t-il pas paru être jaloux de vos complaisances +pour Defodon? + +R.--Dame, quelquefois ça ne lui allait pas. Mais moi, je fais ce que je +veux, et ce n'est pas un homme qui me mènera. + +D.--Ne l'avez-vous pas entendu proférer des menaces contre Defodon? + +R.--Non, jamais... si, pourtant! une fois, dans le café, où il a voulu +me _ficher_ des coups, il voulait tout casser. + +D.--Parlait-il de Defodon? + +R.--Je ne me rappelle pas bien; mais s'il l'avait eu sous la main, il +lui aurait tordu le cou comme à un poulet. + +Quelques murmures éclatent dans l'auditoire. + +D.--Les deux jeunes gens s'étaient-ils disputés en votre présence? + +R.--Oh! plusieurs fois; mais, vous savez, pour des bêtises. D'abord, il +y avait Beaujon qui me faisait toujours des scènes et se moquait de moi. + +LE PRÉSIDENT, à l'accusé.--Il y a loin de ces affirmations à vos +déclarations d'indifférence. + +BEAUJON.--La malheureuse ne comprend pas l'importance de ses paroles. +Elle me charge sans le vouloir. + +LA GANGRELOT, vivement.--Comment! Comment! Je ne comprends pas! Pourquoi +dis-tu toujours que je ne suis qu'une bête? Je suis aussi maligne que +toi, et, de plus, je n'ai tué personne. + +Le président l'invite au calme, puis poursuit cet interrogatoire, d'où +il semble ressortir que Beaujon lui a souvent témoigné une jalousie +exagérée. Quant à Defodon, il était très doux et n'a jamais prononcé une +parole malsonnante. + +La fille Gangrelot va s'asseoir au banc des témoins, très satisfaite +d'elle-même et paraissant attribuer à la sympathie qu'elle inspire les +marques de curiosité railleuse de l'auditoire. + + + + + VI + + +Plusieurs témoins sont encore entendus. Mais ils ne font que confirmer +les détails consignés dans l'acte d'accusation au sujet des propos tenus +par Beaujon. + +Deux dépositions ont le privilège de réveiller l'attention. On appelle +M. Defodon père. + +M. Defodon est un vieillard, de taille moyenne, mais d'une maigreur +effrayante. Il est atteint d'un tic nerveux auquel son émotion donne +évidemment une force nouvelle. Sa tête et ses mains tremblent +continuellement, il ne peut se tenir sur ses jambes. On est obligé de +lui donner une chaise. Il parle à voix basse et par saccades. + +Il pleure et, aux questions toutes bienveillantes du président, répond +par une peinture rapide et affectueuse du caractère de son fils. +C'était, dit-il, le meilleur enfant que l'on pût trouver; doux, +bienveillant, charitable. Il ne lui a jamais causé aucun chagrin. Le +père ne tient aucun compte des quelques folies de jeunesse qu'on pouvait +reprocher à son fils. C'est une monstruosité d'avoir tué un bon garçon +comme cela. + +Dans un élan fébrile, il adjure le tribunal de le venger et de se +montrer impitoyable. + +On comprend l'effet que produisent sur l'auditoire ces quelques phrases, +empreintes de la passion paternelle. L'accusé lui-même, pour la première +fois, semble en proie à une vive émotion et se cache la tête dans les +mains. + +Après M. Defodon, on entend le médecin chargé de l'autopsie du corps. + +D'après lui, le sujet était faible; le système nerveux excitable. Une +pression violente a été exercée sur le cou, mais il pense que cette +pression n'a pas été assez forte pour déterminer la mort. Le cerveau +présentait des signes non équivoques de congestion. Le médecin pense +qu'il y a eu simultanéité entre la congestion et les violences exercées, +sans que cependant la connexion soit évidente; la strangulation semble +avoir été la cause déterminante de la congestion, mais non la seule +cause de la mort. + +Quelques témoins sont rappelés et entendus de nouveau au sujet des +propos tenus par Beaujon dans plusieurs discussions. Ils affirment la +sincérité de leurs premières déclarations. + +La parole est ensuite donnée au ministère public. + +Je ne reproduirai pas ce discours, habilement composé, groupant avec +intelligence et d'une façon dramatique tous les faits établissant la +culpabilité de Beaujon. + +Il termine ainsi: + +«Depuis quelque temps les attentats contre les personnes viennent chaque +jour effrayer la société: hier encore, un joueur assassinait un de ses +compagnons de débauche. Aujourd'hui, c'est un crime dû à la jalousie, à +un amour forcené, aveugle, et pour qui? Vous avez entendu, messieurs les +jurés, vous avez entendu ces propos, empreints à la fois de cynisme et +d'insensibilité absolue. Les mauvaises passions ne reculent devant +aucune violence pour obtenir satisfaction. C'est alors, messieurs les +jurés, que doit intervenir la société, sans crainte comme sans +faiblesse. Un crime a été commis, sans excuse: car la passion inspirée +par la fille Gangrelot est de celle qu'on ne saurait trop flétrir; un +jeune homme, dont tous ceux qui le connaissent se plaisent à affirmer la +douceur, l'intelligence, un jeune homme dont vous avez vu le père à +cette barre, honorable vieillard que la mort de son fils a brisé, un +jeune homme a été assassiné... il vous appartient de frapper le +coupable, il vous appartient de relever le respect de la vie humaine et, +avec lui, le respect de tout ce qui élève l'âme, le travail et la +religion.» + +L'avocat de l'accusé portait un grand nom; il ne faillit pas à sa tâche. +Sans s'arrêter outre mesure aux déclarations même de Beaujon, qu'il +considérait comme empreintes d'une trop grande exagération dans le sens +de l'atténuation, il établissait que la scène avait dû ainsi se +développer: + +Évidemment il ne s'était élevé--ce soir-là--aucune discussion entre les +deux amis; mais certains ressouvenirs donnaient à leurs rapports une +sorte d'acrimonie dont ni l'un ni l'autre ne se rendait suffisamment +compte. Defodon était dans un état de surexcitation maladive; un mot +prononcé par Beaujon, mot involontaire puisque rien ne le lui rappelle, +a dû exciter la colère du malade, qui s'est élancé de son lit sous +l'empire d'une colère inconsciente, pour frapper celui qu'il considérait +comme son insulteur. Étonné de cette attaque que rien ne lui faisait +prévoir, Beaujon s'est défendu. Ainsi que l'a constaté le praticien qui +a procédé à l'autopsie, ce n'est pas la pression exercée sur le cou de +Defodon qui a déterminé la mort, mais bien une congestion cérébrale +produite par la colère et procédant d'une prédisposition morbide. +Beaujon est donc absolument innocent, et il n'y a pas lieu de le +condamner. L'avocat croit ne pas devoir insister. Les faits sont clairs, +patents, il n'y a eu ni assassinat ni intention d'assassinat. Il n'y a +là qu'un accident triste, pénible, douloureux, mais auquel la +condamnation d'un innocent donnerait un caractère plus douloureux +encore. + +L'avocat termine en déclarant qu'il se confie à la haute sagesse du +jury, auquel font défaut les éléments les plus simples d'une conviction +contraire à l'accusé. + +--Pas une preuve, s'écria-t-il, songez-y bien, messieurs les jurés, pas +un indice certain. Au contraire, entre ces deux jeunes gens, amitié +constante, dévouement mutuel. Ne faisons pas à la nature humaine cette +injure de croire que le meilleur peut devenir tout à coup le plus cruel +des assassins. Vous avez devant vous un jeune homme auquel s'ouvre +l'avenir; certes, il a quelques fautes à réparer, mais rien n'entache +son honneur. Une condamnation, si légère qu'elle fût, briserait sa vie +tout entière. Non, il n'a pas tué, non, Beaujon n'est pas un meurtrier, +et vous rendrez, j'en ai la conviction, un verdict d'acquittement. + +Après le résumé du président, le jury entre en délibération. + + + + + VII + + +--Eh bien, demandai-je à Maurice pendant la suspension d'audience, que +pensez-vous de tout cela? Pouvez-vous au moins prévoir le verdict? + +Maurice me regarda en souriant: + +--Décidément, me répondit-il, vous tenez à voir en moi un sorcier, et je +ne désespère pas de vous entendre me demander un jour de lire l'avenir +dans le marc de café ou dans le creux de votre main. + +--De fait, repris-je, vous aviez raison. En dépit du mystère qui règne +et régnera toujours dans cette affaire, il est impossible de nier qu'il +y ait eu violence exercée par Beaujon sur la victime. Nous avons mal +choisi notre problème... + +--Vous croyez, n'est-ce pas? + +--J'en suis persuadé, repris-je avec énergie, c'est là une cause toute +secondaire, sans intérêt comme sans importance. Et je ne vous demanderai +même pas de vous en préoccuper plus longtemps... + +--Dites-moi, reprit Maurice sans me suivre sur le même terrain, j'ai +entendu dire que le mort avait été photographié. Pouvez-vous me procurer +cette photographie? + +--Vous entendez la photographie après décès... + +--Certes. + +--Vous l'aurez... Mais vous n'êtes donc pas de mon avis, vous croyez +qu'il y a ici quelque chose à rechercher?... + +--Je ne crois rien... je vous ai fait une question, vous m'avez répondu. +Ne voyez rien de plus... + +--Vous dissimulez. Mais je vous le pardonne en raison du dépit qu'a dû +vous causer l'absence d'intérêt de ce procès. Pour ma part, je suis +désolé de n'être pas mieux tombé... + +--Chut! le jury, fit Maurice. + +En effet, les jurés, après une demi-heure de délibération, rentraient en +séance. Un silence profond régna dans l'auditoire. + +Les questions posées avaient trait: la première à la question d'homicide +volontaire, la seconde à la préméditation. + +Les réponses furent celles-ci: + +Sur la question d'homicide: OUI. + +Sur la question de préméditation: NON. + +Et enfin: + +Admission de circonstances atténuantes. + +Beaujon fut ramené. Au moment où le greffier lui donna connaissance du +verdict, il devint pourpre; ses yeux s'injectèrent: + +--C'est impossible! cria-t-il. + +Le président lui demanda s'il avait quelques observations à faire sur +l'application de la peine. + +--Je m'en f...! hurla le malheureux hors de lui. Je suis innocent! + +Après une courte délibération, le président lut l'arrêt qui, +reconnaissant l'accusé coupable d'homicide volontaire, le condamnait, en +tenant compte des circonstances atténuantes, à dix ans de réclusion. + +Beaujon poussa un cri terrible, et menaça du poing le tribunal, le bras +tendu. Au lieu de se retirer, il résista aux gendarmes qui voulaient +l'entraîner. Il y eut un moment de lutte affreuse. Le condamné se +débattait, frappait, hurlait. On parvint enfin à l'arracher à son banc. + +La foule s'écoula, douloureusement impressionnée. Mais ce dernier +incident affirmait la justice de l'arrêt rendu: + +--Hein? disait une jeune femme, lui qui avait l'air si doux tout le +temps? Est-il assez rageur? + +Le lendemain paraissait dans le journal judiciaire une note ainsi +conçue: + +«À peine rentré dans sa cellule, Beaujon a été en proie à de tels accès +de fureur et de désespoir qu'un instant on a dû craindre pour sa raison. +Le fait est d'autant plus remarquable que, lors de son arrestation et +pendant toute la durée de sa détention préventive, il n'a cessé de +montrer la plus parfaite insouciance. Des soins lui ont été prodigués; +il est enfin revenu à lui et a longuement pleuré. Il proteste de son +innocence. Beaujon a déjà demandé à se pourvoir en cassation contre +l'arrêt qui l'a frappé.» + + +Maurice m'avait quitté aussitôt que l'audience avait été terminée, en me +rappelant ma promesse relative à la photographie de la victime; j'avais +remarqué chez mon ami une certaine agitation; aux questions que je lui +avais adressées, il n'avait répondu que par monosyllabes. + +Malgré moi, lorsque je fus seul, je ne pus m'empêcher de réfléchir au +drame qui venait de se dérouler sous mes yeux. + + + + + VIII + + +--Voyons, me disais-je, est-il possible qu'il y ait là une erreur +judiciaire? Voici un homme, il est vrai, dont rien n'a indiqué jusque-là +les penchants pervers. Mais en tenant seulement compte des circonstances +matérielles de l'acte en lui-même, il est évident qu'il est coupable. Il +était seul avec la victime; dans aucune des dépositions il n'a été +question de la présence d'une tierce personne. Le concierge s'est opposé +à la sortie de Beaujon; il se trouvait donc à la porte extérieure de la +maison et aurait vu tout étranger qui aurait tenté de s'enfuir. Pourquoi +cette hypothèse, d'ailleurs? Beaujon n'eût pas manqué de révéler cette +circonstance. Il reconnaît lui-même qu'il était seul, absolument seul +avec Defodon. Bien mieux, tout en donnant une explication particulière +de la scène de violence, il n'en avoue pas moins avoir porté ses mains +au cou de Defodon. + +Dans mon désir de trouver quelque point étrange dans cette affaire, je +ne sais où je me serais laissé entraîner dans la voie des hypothèses. + +Tout à coup, à la lecture du paragraphe de journal rapporté plus haut, +une lueur subite s'éleva dans mon esprit. + +--La folie! m'écriai-je, oui, c'est évidemment cela. Ce jeune homme ne +se trouve-t-il pas dans la première période d'invasion de cette terrible +maladie, n'est-il pas prédestiné par son organisation même à +l'aliénation mentale, et l'acte qui lui est reproché ne serait-il pas la +première manifestation de cette disposition morbide? + +Dès que cette idée eut envahi mon cerveau, je l'étudiai soigneusement et +il me parut que tous les détails se rapportaient à cette hypothèse. + +Je me complaisais dans cette douce persuasion que Maurice avait sans +doute entrevu ce côté de la vérité. Pour m'affermir moi-même, j'allai +voir l'avocat de Beaujon. Je le trouvai seul, nous étions assez liés +pour que je pusse entamer avec lui une conversation tout amicale. + +--Eh bien! lui dis-je, vous avez obtenu un beau succès. + +--Vous avez raison, me répondit-il, jamais je n'ai rencontré cause plus +embarrassante; et j'ai réussi au delà de mes espérances. Je savais bien +que je lui éviterais la peine de mort. Aussi me suis-je particulièrement +attaché à l'arracher aux travaux forcés. Malgré sa violence, c'est un +homme de bonne compagnie, trop jeune encore pour se rendre maître de +lui-même, et c'est ce qui l'a perdu. Au bagne, il eût été horriblement +malheureux, et le désespoir l'eût amené à quelque acte d'insubordination +qui eût à jamais ôté tout espoir de grâce... il fera, au contraire, cinq +ou six ans de réclusion et nous obtiendrons remise du reste de la +peine... + +--Donc, selon vous, c'est bien dans un accès de violence qu'il a +assassiné son ami?... + +--Diable! croiriez-vous par hasard qu'il l'a saisi au cou dans un accès +d'affectueuse amabilité?... + +--Mais ne vous est-il pas venu à l'idée une autre hypothèse? + +--Laquelle? + +--Celle de la folie. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Je m'explique. Je suis absolument de votre avis quant au fait même, +quant à l'acte commis... mais, où je crois que tout le monde a fait +fausse route, c'est en ne tenant compte que du passé et en rien de +l'avenir... + +--Vous devenez de plus en plus obscur... + +--Dans quelques cas, disent les aliénistes, la folie éclate brusquement; +mais en général le début est lent, graduel. Il y a une sorte de période +d'incubation pendant laquelle on voit survenir divers changements dans +le caractère et les habitudes du malade... ces changements surprennent, +étonnent et (ce n'est pas moi, c'est le docteur G... qui parle), si le +malade n'a pas déjà été aliéné, il est rare qu'on les attribue à un +dérangement mental. Cette période d'incubation peut durer non seulement +des mois, mais même des années entières... + +--Si bien que vous croyez... + +--Laissez-moi achever. L'hallucination est un des symptômes les plus +communs de l'aliénation mentale; il l'est à un point tel qu'Esquirol +affirme qu'on le rencontre au moins quatre-vingts fois sur cent aliénés. +Les hallucinés, ne l'oubliez pas, croient à la réalité de leurs visions; +elles deviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicables +en elles-mêmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous, de ne +pas considérer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi, +déjà franchi le seuil de la folie: un pas de plus, et il n'y aura aucune +différence entre eux et ceux qu'on enferme. Voir des choses qui +n'existent pas, être convaincu de la réalité de ces visions, c'est un +trouble qui indique nécessairement une modification morbide du cerveau. + +--Tous ces principes, reprit l'avocat, me paraissent absolument justes. +Mais quelle application en voulez-vous faire au cas qui nous préoccupe? + +--Ne l'avez-vous pas déjà deviné? Souvenez-vous des détails donnés par +Beaujon sur la scène à laquelle Defodon a dû sa triste fin. Il n'a +jamais varié dans son récit. Il a vu le visage de Defodon prendre une +expression de terreur et de menace, il a vu l'homme se lever de son lit +pour se jeter sur lui. Et alors, songeant à sa sûreté personnelle, il +s'est défendu, il a tué. Eh bien! pour moi, Beaujon était à ce moment +halluciné, Defodon était évidemment dans son état normal; s'il s'est +levé, c'est sans aucune intention mauvaise. Notez encore ce point très +curieux: Si Beaujon avait joui de toute sa raison et qu'il eût voulu se +défaire de Defodon, n'aurait-il pas eu à sa disposition mille moyens +plus ingénieux? ne pouvait-il pas susciter une querelle? Mais, allons +encore plus loin. Je suis persuadé que dans la narration faite par +Beaujon, il est d'une bonne foi absolue. Oui, sans quoi il dirait que +Defodon l'a insulté, l'a provoqué, lui a craché au visage, que sais-je? +Mais rien de tout cela; il raconte ce que réellement il a vu, ressenti +ou plutôt _cru voir_ ou ressentir. + +--Vous pouvez avoir raison, dit l'avocat. J'y avais bien songé un +moment, mais pour plaider l'aliénation mentale devant un jury il faut de +tous autres indices: on aurait pris mon argumentation pour l'effort du +désespoir... et entre nous, avouez qu'il faut une grande bonne volonté +pour appliquer votre théorie au cas actuel. + +--Aussi vous dis-je qu'on n'a tenu compte que du passé, et qu'il nous +faut tenir compte de l'avenir; je suis persuadé que dans un temps donné +Beaujon sera atteint de délire, et que l'aliénation mentale se déclarera +d'effrayante façon. Alors on comprendra combien sa condamnation était +imméritée... + +--Je vous ferai cependant une observation: il est bien singulier--même +pour nous qui discutons ici avec le seul désir de connaître la vérité et +ne tenons pas, bien entendu, à nous convaincre l'un l'autre, par amour +propre--il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations ne se +soient jamais manifestées avant la soirée du crime. + +--Évidemment. Seulement à cela je répondrai par cette vérité à la _La +Palice_, c'est qu'il faut commencer par le commencement; il faut une +première hallucination... + +--En tout cas, ce fut une chance malheureuse pour tous deux... Mais +admettons votre système; que croyez-vous utile de faire? + +--Rien que de suivre la marche ordinaire. Le condamné va se pourvoir en +cassation. Y a-t-il quelque espoir? + +--Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il y a presque certitude de +cassation; dans le tirage au sort des jurés, il s'est produit une +irrégularité telle que le rejet du pourvoi me semble impossible... + +--Eh bien! ma théorie pourra se vérifier d'elle-même. En supposant que +l'arrêt soit cassé, quel délai cela vous donne-t-il? + +--Deux mois environ. + +--Pendant ce temps, la détention influant sur le sujet, l'aliénation +mentale ne peut manquer de se développer. + +--Vous avez raison. + +Nous nous séparâmes enchantés l'un de l'autre. Et moi, très fier de +moi-même, je me dis que décidément j'étais digne de mon maître Maurice +Parent. + +Qu'avait-il fait pendant ce temps? + + + + + IX + + +Dès que Maurice m'aperçut: + +--Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie? + +Je la lui remis aussitôt. Ce portrait avait été tiré quelques heures +après le crime; la tête de la victime respirait la terreur, les traits +étaient convulsés, les yeux à demi fermés. Du reste, je ne comprenais +guère de quel intérêt pouvait être cette pièce dans la recherche de la +vérité. + +Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout à coup je vis son +regard prendre cette étrange fixité dont j'ai parlé. Il s'absorba +pendant près d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je +n'osai pas troubler, bien que je brûlasse de lui faire part de mes +observations. + +Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit un livre que je reconnus pour +le traité de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna +vers moi: + +--Ah! me dit-il, je vous demande pardon. + +--Eh bien! avez-vous quelque indice? + +--Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosité des enfants. Depuis +l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va +faire disparaître une muscade sous un gobelet. + +--Ne le croyez pas. + +--Je ne vous en blâme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel. +Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribuées +à un fait, vous ai-je expliqué, ne sont généralement que des causes +secondaires; on passe presque toujours à côté de la vérité. + +--Et dans l'affaire Beaujon?... + +--Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route, +j'en ai l'intime conviction... + +--Beaujon est-il donc innocent, à votre avis? + +--Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que +vous appelez son innocence... + +--A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a été condamné? + +--Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis déjà +vous répondre: Oui, il a étranglé Defodon... + +--Est-il coupable? + +--Ceci est à discuter. + +--Voulez-vous que je vous explique mes idées à ce sujet? + +--Certes. + +Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec +l'avocat. Maurice m'écouta avec le plus grand soin sans m'interrompre. +J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue même +que je comptais sur une approbation énergique. + +Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine à dissimuler mon +dépit, et dans mon for intérieur j'attribuai cette indifférence à une +certaine jalousie de métier. + +--Eh bien? demandai-je. + +--C'est ingénieux, répondit Maurice. + +--Est-ce là tout? m'écriai-je avec une certaine impatience. + +Maurice ne put s'empêcher de sourire. + +--Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et +pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes +basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous +n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez +point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il _fallait_ +absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le +problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est +sur cette _nécessité_, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous +bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation +mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première +vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela +pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors +vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de +fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous +aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce +fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des +circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se +fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant +insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez +raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais +laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous +avez admis _d'abord_ l'aliénation mentale et vous avez fait entrer +l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un +lit de Procuste. + +Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations. + +--Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous +pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même +hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se +développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se +reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà +présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point; +supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait +amené la guérison, où en sera votre démonstration? + +--Assez! m'écriai-je, je me rends. + +--Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi, +cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi... + +--Laissons cela. J'ai fait un _impair_, comme l'on dit. + +--Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de +tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même +témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons +cela. J'ai besoin de vous. + +--Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au +courant du résultat de vos recherches? + +--Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches. +Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le +médecin qui l'aurait soigné? + +--C'est facile. + +--Comme nous n'avons pas de temps à perdre, j'abuserai de votre +complaisance. Veuillez aller immédiatement à l'hôtel de Bretagne et du +Périgord demander si la chambre occupée par Defodon est libre et +louez-la aussitôt pour moi. Surtout que l'on ne touche à rien et qu'on +la laisse exactement en l'état où elle se trouve... + +--Cela sera fait. + +--Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui pèsera à +votre amitié. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude. +Voulez-vous me les donner?... + +--Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre! + +--Pour vous remercier, je vous dirai ceci: _Beaujon a étranglé Defodon. +Son récit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent_. + +--Et il n'est pas fou? + +Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant: + +--C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous +attends. + + + + + X + + +On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très +franchement--dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence--que, pendant +toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du +problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les +termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de +l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses +circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en +moi--je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité +réelle. + +Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à +éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à +sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne. +Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement +invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je +comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une +sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent? + +Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est +sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de +mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation, +l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de _s'en tirer_ +à ce prix. + +On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant +lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son +avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de +_s'en être tiré_ à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour +les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent +pour les condamnations _à temps_, sans réfléchir que les premières +années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la +durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après +l'épuisement du désespoir. + +Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de +l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du +personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille +Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire, +avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient +pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et +leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à +l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre +de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa +gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais +excentrique. + +L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait, +s'était immédiatement pourvu en cassation. + +À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa +réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre +ardente qui avait mis ses jours en danger. + +À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de +surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de +suicide. + +Les petits journaux s'étaient emparés de la _Bestia_ et lui avaient fait +une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse +de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui +attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein, +menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et +à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente. + +Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un +instant que la _Bestia_ pouvait fournir quelques renseignements; je +l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me +mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais +en vain. + +Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui +avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord +avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi +était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité +réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité +le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le +mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif +accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon +avait succombé. + +--Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont +souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à +de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi +l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces +mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et +c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que +Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas +l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu +se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus +de préméditation. + +«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la +conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui +procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être +bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années, +on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous +préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui +sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes. + +Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice +était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie... Je +pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être +même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que +seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu. + +Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon +esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait +Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se +demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait +poussé dans cet abîme... J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance. +Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait +dû réussir plus vite et plus tôt. + +Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris +précipitamment: + +C'était Maurice. + +Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me +retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai +involontairement en poussant un cri de surprise. + +J'ai dans un autre récit (_le Clou_) esquissé la physionomie de Maurice +Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou +trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son +visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la +singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés +toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade +sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque +la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un +strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_ +sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une +pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se +cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer +comment ses regards semblaient se diriger _au dedans_, et non plus au +dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient +alors. + +Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur _saine_. Son teint +uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de +l'épiderme qu'à l'état de la santé. + +Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide, +amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son +visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un +cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux +diamants de la nuit. + +--Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé? + +Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un +sourire. + +--Que signifie cette question? me répondit-il. + +--Mais... continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade? + +--Nullement. + +--Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait +la cheminée. + +Il s'examina longuement. + +--Je comprends, murmura-t-il. + +Puis, de sa voix claire et nette: + +--Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de +fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer. + +En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté, +je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la +cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un +geste. + +--Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une +seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée; +j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible. +Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté +d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je +l'ai couché... je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis +venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre +sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis +habitué à vous entendre: votre _note_ ne _désharmonisera_ pas ma +pensée... cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique +mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous +parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je +m'habitue, que je me _réhabitue_ aux objets qui m'entourent ici. + +Je sortis aussitôt. + +En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire +Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou +quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à +coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un +choc soudain? + +Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la +cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur +vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et +profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me +tendit la main: + +--Là! dit-il, me voilà _nivelé_, tu vois que cela n'a pas été long. + +On remarquera que nous employions indistinctement le _tu_ ou le _vous_. +Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période +_méditative_, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et +d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par +lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main +avec effusion. + +--Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant. + + + + + XI + + +--Je te pardonne l'épigramme, répondit-il. Car, en vérité, je dois te +paraître bizarre. Tu ne me connais pas encore complètement; je ne sais +d'ailleurs si je me connais bien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté, +nous allons tâcher de nous rendre un compte exact de l'état dans lequel +je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta +curiosité en suspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous +nous sommes vus, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper de +l'affaire Beaujon... + +--Ah! fis-je dans un élan de joie involontaire. Et tu as réussi? + +--Pas d'impatience: j'y viendrai tout à l'heure. Je dois te dire que, +dès le principe, j'avais un plan presque complètement tracé. Mais l'idée +même qui avait surgi en moi impliquait de telles difficultés que les +simples procédés de l'induction, applicables à l'affaire Lambert que tu +n'as pas oubliée, étaient ici tout à fait insuffisants. Il ne s'agissait +plus dans le cas actuel de faits matériels, palpables, de circonstances, +si petites qu'elles fussent, qui pussent me servir de jalons dans mes +recherches. Dans l'affaire Lambert, le mari avait assassiné sa femme. Il +_savait_ lui-même comment le fait s'était passé, il ne s'agissait donc +en quelque sorte que de le faire parler, d'interroger les événements +eux-mêmes, de retrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu'ils +avaient nécessairement laissée de leur passage. Tu comprends toute +l'importance de ce point: le meurtrier _savait_, il fallait se +substituer à lui, entrer dans sa pensée, l'étudier dans ses moindres +mouvements, dans les plus insignifiantes manifestations de sa +conscience. Pour tout dire, le problème _existait_, les termes en +étaient posés. On était à la recherche d'une inconnue, mais au moins on +était en possession des premiers termes de l'équation. Ici, au +contraire, écoute bien ceci et que cela te serve de renseignement sur +l'utilité des moyens barbares employés au moyen âge pour parvenir à la +découverte de la vérité, Beaujon eût-il été appliqué à la torture, à la +question ordinaire et extraordinaire, eût-on brisé ses membres, déchiré +son corps, jamais on n'aurait pu lui arracher un aveu réel. + +«Peut-être se serait-il avoué coupable, peut-être eût-il bâti une fable +pour donner corps à l'accusation et par conséquent faire cesser ses +tourments. Mais il aurait menti, par cette raison effrayante, +incroyable, qu'il ne _connaissait_ pas, qu'il ne _connaît_ pas la +vérité. Ceci semble insensé; ce n'est rien encore. Beaujon était seul +avec Defodon, nul n'a pénétré dans la chambre; c'est bien Beaujon qui a +tué Defodon, et Beaujon ne sait ni comment ni pourquoi le fait s'est +produit. Chose plus effrayante encore: il peut croire qu'une partie du +système d'accusation est fondée; il _peut_ supposer que Defodon s'est +jeté sur lui dans un accès de jalousie. En un mot, ni commissaire de +police, ni juge d'instruction, ni procureur général, ni jurés, ni +président, ni accusé ne savent la vérité... + +Maurice s'arrêta. J'étais atterré. + +--Ainsi, m'écriai-je, sans toi... (et j'appuyai fortement sur ces mots), +sans toi, jamais on n'aurait connu cette vérité... + +--Je n'y mets aucune vanité, crois-le bien. Mais ce que tu viens de dire +est exact. _Sans moi_, ce problème fût resté à jamais insoluble. Il +fallait ce concours de circonstances inouïes, que tu me fisses la +proposition dont tu te souviens, que certains mots dans l'acte +d'accusation et les réponses des accusés me donnassent l'éveil, et +qu'enfin je fusse venu assister à ces débats, moi que l'insoluble +attire, que l'inconnu subjugue, que l'impossible fascine. Il fallait en +outre que je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant, +je vais t'expliquer le sens de mes premières paroles, je vais +t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas vu, pourquoi tu n'as pas entendu +parler de moi depuis ces quinze jours.... + +En vérité, dans ce moment où, maître de lui-même, Maurice, de sa voix +calme, exposait lentement, sans emphase, sans entraînement, la +philosophie de cette incroyable affaire, je me sentais saisi pour lui +d'une admiration sans bornes; sa tête s'était rejetée en arrière, son +regard avait pris cette fixité qui le rendait si remarquable: on +comprenait ce qu'avait été au temps antique la Pythie sur son trépied. + +--Tu as donc bien saisi, continua-t-il, ce fait important. Tout point de +repère me manquait. Il fallait reconstruire le drame de toutes pièces, +non en ce qui constituait la scène même du meurtre, mais dans ses +antécédents, dans ses causes. C'est d'ailleurs ce qu'avait tenté de +faire l'accusation en s'attachant à la prétendue passion de ces jeunes +gens pour la Gangrelot. Or, voici quel a été mon premier mode de +procéder. Étudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque +à la loupe, les termes de l'acte d'accusation, les réponses de Beaujon, +les dépositions des témoins, je me suis demandé si des détails n'étaient +point passés inaperçus qui comportassent un examen plus sérieux. Et tout +d'abord, j'ai acquis une conviction absolue, procédant d'une +constatation dont tu vas toi-même reconnaître l'exactitude. Dans toute +cette affaire, on s'est préoccupé du passé de l'accusé ou des témoins, +on a groupé, après les avoir recherchées, toutes les circonstances de +nature à éclairer l'opinion sur leur caractère, sur leurs sentiments +probables. On a fait, en un mot, sur Beaujon, sur _la Bestia_, une +enquête soigneuse. Mais on a complètement négligé de faire le même +travail au sujet d'un des acteurs de ce terrible drame; on n'a pas un +seul instant recherché qui était moralement et physiquement Defodon, la +victime, le mort. D'enquête à son sujet, il n'en a pas été question. +Ainsi agit toujours la justice, obéissant à l'une des infirmités de la +nature humaine. Elle se donne un objectif; elle délimite d'abord la +route qu'elle devra suivre et ne s'en écarte à aucun prix. Pour elle, le +raisonnement a été celui-ci: Beaujon est coupable; il ne peut pas ne pas +être coupable; il faut donc justifier l'accusation. Tous ces +raisonnements sont de bonne foi. + +Alors on cherche, on bâtit un système sur un plan donné d'avance, on +néglige ce qui ne paraît pas concluant, on donne une importance énorme à +des faits qui ne seraient point remarqués si, de prime abord, on n'avait +pas la conviction de la culpabilité, et c'est ainsi qu'on voit produire +devant les jurés ces conversations qui n'avaient aucune valeur, qu'on +rappelle ces mots qui n'avaient aucun sens précis. On pressure, on +torture les moindres détails pour les ajuster au moule construit par la +prévention. Dans le cas actuel, il est facile de reconnaître les traces +de ce travail. Les éléments réunis par l'enquête n'ont convaincu +personne; le verdict même du jury en est la preuve. Que sont en ce cas +les circonstances atténuantes, sinon la constatation d'un doute?... + +Maintenant, continua Maurice, venons à ceci: nous sommes en présence de +trois systèmes différents: l'un, formulé par l'accusation, attribuant le +meurtre de Defodon à un acte volontaire de Beaujon, non prémédité, mais +déterminé par une explosion irrésistible de colère et de jalousie. Le +second système, si toutefois il mérite ce nom, est celui de Beaujon. Je +ne sais rien, dit-il; Defodon s'est jeté sur moi, j'ignore pour quelle +raison. Je me suis défendu et j'ai eu le malheur de le tuer. J'arrive, +moi, avec le troisième système qui est la vérité... + +--Beaujon est innocent, m'écriai-je. + +--Absolument. + +--Alors, il est fou! + +--Non pas. Tu tombes toi-même dans le défaut que je te signalais. N'y +a-t-il donc, en dehors de Beaujon, personne dont l'état ait dû influer +sur l'événement?... + +--Defodon! + +--Enfin, tu as bien voulu penser à lui. Remarque combien cette idée a +été lente à se produire sur toi... + +--Alors, selon toi, Defodon, dans un accès de folie, s'est jeté sur +Beaujon... oui, en effet, rien de plus rationnel, rien de plus +plausible. Qu'il est étrange que cette pensée ne soit venue à +personne!... + +--Fort heureusement! reprit Maurice en souriant. Car d'un seul bond tu +vas aux dernières limites du possible. Je ne t'ai pas amené à ce point +de ma démonstration pour te déclarer que tel ou tel était l'état de +Defodon, mais uniquement pour que tu comprisses qu'il y avait là toute +une voie nouvelle, à savoir l'étude de l'état de Defodon. Comprends-tu +la faute commise par tous? L'acte de Beaujon a violemment attiré +l'attention sur lui; c'est donc lui qui, dès le principe, est devenu le +point de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c'était sur +Defodon que devait se diriger l'enquête... c'est cette tâche que j'ai +assumée. + +J'écoutais avec une attention croissante. C'était tout une révélation, +et je sentais instinctivement que Maurice était sur la véritable piste. +Il continua: + +--Tu dois comprendre maintenant comment pendant quinze jours je me suis +absolument séquestré du monde: j'avais besoin de m'identifier à la +nature d'un homme que je n'avais pas connu, de reconstituer pièce par +pièce un caractère que je n'avais jamais été à portée d'apprécier, et je +n'avais d'autres données que quelques mots saisis çà et là dans des +actes et des pièces où quelques points de repère s'étaient glissés par +hasard et comme à l'insu de tous. Ces quinze jours, je les ai passés +dans la chambre où le crime a été commis... je dis _crime_ pour me +conformer au verdict rendu; mais je prouverai qu'il y eut purement et +simplement accident. Oui, pendant quinze jours, dormant à peine, ne +mangeant que tout juste assez pour ne pas mourir de faim, j'ai vécu de +la vie de Defodon, j'ai surexcité ma propre nature pour la mettre au +diapason de la sienne, et... j'ai réussi... + +--Eh bien! m'écriai-je en voyant qu'il s'arrêtait. + +--Je ne veux point t'en dire plus. Aujourd'hui, à trois heures, viens à +l'hôtel de France et du Périgord, rue des Grès, tu y trouveras quelques +autres personnes que j'ai convoquées, et là je vous dirai tout. Alors, +du reste, aura lieu une épreuve suprême qui prouvera la réalité de mes +déductions... À trois heures donc! + +--À trois heures. + +Et Maurice sortit. + + + + + XII + + +L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure +lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On +devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que +sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui, +aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté; +plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une +réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle +sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front +étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa +dernière désillusion avec son dernier morceau de pain. + +Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et _grognon_. Sa façade +semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer. + +C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de +la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y +montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe +fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes +doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté. + +Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était +seul. Je regardai autour de moi avec curiosité. + +--Voici la chambre, me dit Maurice. + +La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était +exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et +disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en +trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs +étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais +aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous +une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits, +notamment au-dessus de la plinthe. + +En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la +rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit, +forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une +bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et +enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils +s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces +meubles, connus de nos pères sous le nom de _servantes_, faisait office +de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une +glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce +cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au +temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant +une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht, +forme dite _bergère_; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée +dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire +auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci. + +Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte +d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient +attendre un conseil d'administration. + +--Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses +m'aider dans mes dernières dispositions. + +--Qui attends-tu? + +--Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table, +puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son +sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a +mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M. +Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher +lorsque je te le dirai. + +--C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent +constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de +refaire l'instruction et le procès?... + +Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B..., +l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard. + +--Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main +de B... et en saluant le vieillard. + +Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du +jury qui avait condamné Beaujon. + +Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un +geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans +l'affaire. + +--Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et +à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire +votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange +que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de +votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma +présence. + +Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du +jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il +serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant +extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se +mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune, +sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la +considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence. + +En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me +défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était +calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient, +vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme +à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit +signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place +autour de la table. + +--Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi +un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon +père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant, +messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je +suis à vous. + +Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et, +assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre: + +--Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de +prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme +a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez +bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi +la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa +condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il +était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances +de cet accident. + +Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas +un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient. + +Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa +main. + +--Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le +regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette +physionomie... + +Le portrait passa dans chaque main. + +--Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin +dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est +mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la +physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui +éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle. +Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre +pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous, +et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le +plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je +joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La +regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis +dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur +cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de +voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience. + +--Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant, +évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général? + +--C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat. + +Maurice ne put réprimer un sourire. + +--Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non, +cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous +allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien, +maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est +cela, mais accentuez... accentuez encore. + +Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur +son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la +main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions +qui se produisaient sur son visage. + +--Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces +points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils +relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont +tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la +commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la +face... maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si +votre idée subsiste. + +--C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit +sur ce visage... + +--Encore un détail important: dans la tension des traits sous +l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de +toute espèce de pli ou de contraction... regardez les lèvres du mort... + +L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue +et en quelque sorte convulsée. + +--Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce +portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits... je serais de +votre avis si nous constations une _absence_ de contractions. La mort +peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les +contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le +décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se +sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions +maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous +paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je +sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette +première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au +moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur +folle... oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), _à moins qu'un +sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et +ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir..._ + +Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa +démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces +préliminaires. + +--Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est +le _dégoût_, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le +signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre +inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de +cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression +vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet. + +Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement. + +--Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure +s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la +lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui +sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent +vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se +forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au +lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au +contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en +bas, est sans rides... Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût... +et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est +mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible... Ce que je vous +dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est +dans la contraction de la lèvre inférieure. _Aucune sensation_, je dis +aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au +dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue +elle-même nous aide. Lèvre _dédaigneuse_, la formule existe, c'est la +lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie +fortement. + +--Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il +est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du +dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de +_retraite_, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté +la victime à se jeter sur Beaujon?... + + + + + XIII + + +--Votre observation, reprit Maurice, vient elle-même au secours de la +vérité; vous verrez comment, tout à l'heure. Je retiens le mot, et, +comme on dit au Palais, j'en prends acte. Dégoût, sentiment qui a pour +résultat le désir de s'éloigner, de faire _retraite_, comme vous l'avez +si bien dit. Or, se retirer _d'ici_, n'est-ce pas aller _là_, +c'est-à-dire se mouvoir en un sens opposé à l'objet qui cause le dégoût? +Plus le dégoût sera violent, plus l'objet qui l'aura causé inspirera la +répulsion, et plus sera vif le mouvement de _retraite_, d'éloignement, +c'est-à-dire de tendance vers un point éloigné de celui où se trouve +l'objet en question. Supposons que j'aie horreur des crapauds. Je marche +dans un pré. Vous êtes derrière moi. J'aperçois à mes pieds un de ces +horribles animaux, je fais un mouvement de recul, de retraite, et je +vous heurte violemment. + +Je ne sais quelle idée surgit à ce moment dans mon esprit. Il me sembla +entrevoir le but vers lequel tendait cette démonstration; mais je me +contins. Au même instant, on m'avertit que les témoins attendus étaient +arrivés. J'allai prendre les dispositions dont m'avait parlé Maurice, +puis je revins, après avoir placé le médecin auprès de M. Defodon père. + +Dès que je fus rentré, Maurice reprit la parole: + +--Ce premier résultat obtenu, je crois nécessaire de le laisser +provisoirement de côté et d'étudier maintenant le caractère et la nature +même de la victime. Ici encore les documents semblent nous faire défaut. +Mais vous reconnaîtrez avec moi de quelle importance vont être pour nous +certains mots, certaines opinions qui se retrouvent dans les diverses +dépositions apportées au procès, importance qui se double par cette +considération, que ces manifestations n'ont été provoquées par aucune +question et ne se rapportent pas à un système conçu d'avance. Je +m'explique: Tous ceux qui ont été amenés, par la logique même de leurs +réponses, à parler du caractère de Defodon, ont appuyé sur sa +sensibilité nerveuse. Cette sensibilité était telle qu'on l'avait +surnommé _la petite dame_; vous n'avez pas oublié ce mot. D'autres fois, +on lui demandait, en plaisantant, _s'il avait ses nerfs_. La fille +Gangrelot nous a dit, dans son langage trop énergique pour n'être pas +exact: Ce n'était pas un homme. Dans sa pensée, ce mot s'applique à une +sensibilité peu appréciée de ce genre de femmes, et aussi à une +faiblesse d'organisation sur laquelle il est inutile d'appuyer. Vous +allez entendre à ce sujet les explications données par la femme qui, à +la pension bourgeoise, servait ordinairement Defodon. + +Maurice me fit un signe, et j'introduisis Mlle Annette, fille de salle +au restaurant: cette brave servante semblait surprise au dernier point +de cet appareil si peu usité dans une chambre d'hôtel. Maurice l'invita +à s'asseoir. + +--Mademoiselle, dit-il, vous avez sans doute été surprise de la lettre +que vous avez reçue. Pour des raisons importantes je ne vous ai point +vue avant aujourd'hui. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. Je ne vous connais pas. + +--C'est à votre patron que je suis allé parler, et c'est lui qui a bien +voulu me permettre de vous appeler ici. Serez-vous assez bonne pour nous +donner quelques renseignements? + +--Sur quoi, monsieur? + +--Vous connaissiez bien Defodon? + +--Le pauvre garçon. Ah! je le crois! On a joliment bien fait de +condamner l'autre; on a été trop doux, voilà tout... + +--C'était un bien charmant garçon, n'est-ce pas, ce Defodon? + +--Ah! monsieur, et doux comme une fille; qui n'aurait pas fait de mal à +une mouche! + +--Il n'était pas fort, je crois? + +--Pour ça, non; et puis, voyez-vous, on sentait qu'une _pichenette_ +l'aurait tué, ce garçon. À la moindre chose, il tremblait comme une +feuille... + +--Ah! il tremblait? + +--Quelquefois c'était si fort qu'il pouvait à peine tenir son verre... + +--Mais ce tremblement n'avait-il pas été la suite d'excès? + +--Des excès? N'en dites donc pas de mal... Si c'est pour ça que vous +m'avez fait venir, ce n'était pas la peine... Tenez, je me rappelle +qu'une fois il a eu presque une crise de nerfs... savez-vous pourquoi, +le pauvre chéri? Parce qu'il avait trouvé un _cricri_ dans son pain. + +--Un _cricri_? + +--Oui, une de ces bêtes noires qui sont chez les boulangers... Je le +vois encore: il est devenu tout pâle... puis il s'est levé de sa chaise, +tout brusquement... même qu'il a manqué de tomber en arrière... + +--Il était nerveux? + +--Nerveux, oui, c'est ça, et puis... dégoûté, oh! dégoûté comme une +petite maîtresse... + +Nous nous regardâmes avec un signe d'intelligence. Cet interrogatoire, +si habilement et si patiemment conduit, corroborait de la façon la plus +frappante et la plus inattendue les déductions de Maurice. + +Il remercia Annette, qui se retira très étonnée de l'importance que l'on +paraissait attacher à ses déclarations. + +--D'après ces renseignements, dit Maurice, vous appréciez comme moi +combien l'organisation de Defodon était susceptible d'excitation. La +moindre commotion l'ébranlait, et j'appelle votre attention sur le +détail du _cricri_. Nous allons entendre maintenant M. Lafond, vieux +jardinier de la famille Defodon, dont la déposition, je l'espère, aura +la plus grande importance au point de vue qui nous occupe. + +Le père Lafond était un vieillard de soixante ans, robuste et bien +portant. Aux premières paroles qui lui furent adressées, il se mit à +sangloter. + +--Mon pauvre jeune maître, s'écria-t-il, si vous saviez combien je +l'aimais! + +--C'est vous qui l'avez élevé? + +--Si vrai que j'ai planté un orme le jour de sa naissance et que c'est +aujourd'hui un grand et bel arbre. + +--Vous vous souvenez de son enfance, quand il courait à travers le +jardin... + +--Oui, oui. C'était un si gracieux petit enfant, tout doux, tout gentil. +On le prenait pour une petite fille, mêmement qu'il en avait tous les +goûts... un petit peu peureux. Le _noir_ lui faisait grande crainte. Et +puis, surtout, oh! ça, je m'en souviens comme si c'était hier, il +détestait les insectes, les _bêbêtes_ comme il disait. + +--Ah! il détestait les insectes, les papillons?... + +--Les papillons moins, parce qu'ils étaient jolis. Mais c'étaient les +bourdons, les guêpes, les araignées... ça le dégoûtait, le pauvre +innocent. Et quand, par hasard, une de ces vilaines bêtes le cognait +dans le jardin, il devenait tout pâle et faisait une grosse moue toute +dégoûtée... + +--Vous ne vous rappelez pas quelque fait particulier à ce sujet? + +--Non... je ne crois pas!... Ah! tiens, si fait... je me rappelle que +pendant près de quinze jours, il ne voulait pas passer par une allée, +pourtant bien jolie, sous bois et ombreuse... Moi, je lui disais comme +ça: «Mais viens donc, petit!»--Non, non! et il criait et il trépignait. +Alors je l'ai pris dans mes bras et j'ai voulu passer avec lui. Il s'est +débattu en criant: La _bébête_! la _bébête_! Croiriez-vous ça? C'était +parce qu'une grosse araignée avait fait sa toile juste à l'entrée de +l'allée, la pauvre bête. Ma foi, je l'ai tuée. Du reste, ça tenait de +famille. M. Defodon est comme cela... + +Le jardinier fut congédié. Maurice me pria d'appeler le médecin. C'était +un de nos amis, le docteur R... + +--Mon cher, lui dit Maurice, tu as bien examiné M. Defodon? + +--Oui. Tu peux tenter l'expérience. + +--Tu es sûr que la commotion n'offre aucun danger? + +--Aucun danger sérieux, j'en réponds. Malgré son état d'excitation +nerveuse, il est très fort et j'affirme qu'il n'y a rien à craindre... + +--Mais qu'allez-vous faire? s'écria l'avocat. + +--Je vais tenter une expérience décisive; la scène qui va se passer vous +édifiera complètement sur les faits qui vous intéressent, et quelques +dernières explications seront à peine nécessaires. J'ai dû seulement +prendre certaines précautions afin que la santé de M. Defodon n'eût pas +à souffrir d'une épreuve qui aurait pu être dangereuse dans son état. +Vous avez entendu la réponse du docteur; je crois que nous pouvons agir. + +--Faites donc, répondîmes-nous. + +M. Defodon père entra: c'était, on ne l'a pas oublié, un vieillard +petit, très maigre et agité d'une sorte de tremblement continuel. Ses +jambes paraissaient avoir peine à le soutenir. Maurice le fit asseoir +sur un fauteuil. + +--Monsieur, lui dit-il, quelle que soit la douleur que vous ait fait +éprouvé la perte de votre fils, j'espère que vous serez assez bon pour +bien vouloir répondre aux quelques questions que je vais vous adresser +et qui n'ont d'autre but que la recherche de la vérité. + +Maurice s'était assis auprès du vieillard, devant la table. Il attira +lentement à lui une petite boîte carrée et posa le doigt sur le +couvercle. + +--Peut-être ma demande vous paraîtra-t-elle étrange. Vous souvenez-vous +de l'histoire de Pellisson? + +--De Pellisson! + +--Emprisonné, Pellisson, dans sa solitude, eut la singulière idée +d'apprivoiser un animal qui ordinairement inspire à tous la répulsion la +plus grande... Il trouva une araignée, dans un coin de sa prison, une +_grosse horrible_ araignée... + +Maurice appuyait sur les mots, et regardant fixement Defodon père: + +--Oui, il eut le courage de la prendre entre ses doigts... de +l'approcher de son visage, tandis que ses longues pattes... remuaient... + +--Assez, monsieur, s'écria le vieillard... c'est répugnant. + +--Répugnant! et pourquoi? L'astronome Lalande mangeait... bien les +araignées... vivantes... + +--Ignoble! murmura le vieillard en frissonnant. + +--Mais oui, il portait sur lui une petite boîte... semblable à celle-ci. + +Il montrait la boîte dont j'ai parlé. + +Il la tournait dans ses doigts comme il eût fait d'une bonbonnière... +puis à certains intervalles, il l'ouvrait... + +M. Defodon père avait les yeux fixés, sur la boîte, son visage se +décomposait, devenait livide... + +--Et il en tirait... tenez comme ceci! + +Maurice ouvrit la boîte, y plongea les doigts et en retira une araignée +énorme qu'il approcha vivement du vieillard. Celui-ci, comme frappé +d'une commotion électrique, bondit sur sa chaise, se redressa de toute +sa hauteur, et, poussant un cri rauque, se rua sur le médecin, comme le +noyé qui s'accroche à une planche de salut, et lui jeta ses bras au cou. +Le médecin, par un mouvement rapide, lui mit au front une serviette +mouillée qu'il tenait préparée. Le vieillard s'affaissa... il était +évanoui. + +Il y eut un long moment de silence. + +Le médecin tâtait le pouls du vieillard; il nous rassura d'un geste. + +--Rien à craindre, il se remet. + +L'avouerai-je, nous étions tous horriblement pâles. Le hideux animal se +débattait entre les doigts de Maurice et sa laideur dégoûtante nous +fascinait. Nous ne pouvions en arracher nos regards. Maurice s'en +aperçut, le replaça dans la boîte et s'approcha du vieillard. Celui-ci +revenait peu à peu à son état normal. Le médecin lui donna le bras, et +tous deux sortirent. + +--Avez-vous enfin compris? s'écria Maurice: le coupable est là, dans +cette boîte, c'est ce hideux animal qui a tout fait. Lorsque, sur le +visage du mort, j'ai lu cette expression de dégoût, je me suis rappelé +les explications de Beaujon. Defodon était dans son lit. Tout à coup son +regard est devenu fixe, il a battu l'air de ses mains. + +«Beaujon a vu _quelque chose de noir_ sur son visage, _comme une tache_. +L'homme s'est jeté à bas de son lit et s'est élancé vers Beaujon qu'il a +étreint de ses bras... Donc un objet, un être capable d'exciter le +dégoût, voilà ce qu'il fallait trouver... Eh bien! messieurs, regardez. + +Maurice écarta le rideau du lit, et nous vîmes, se collant du plafond à +la flèche, une énorme toile d'araignée, grise, épaisse... + +--C'est à cette toile que j'ai arraché l'animal. Que s'est-il donc +passé? La lampe était sur cette cheminée, sans globe ni abat-jour, +jetant la clarté blafarde du pétrole... l'animal était sorti de sa +toile... il était sur le rideau, sa teinte noirâtre tranchant d'autant +plus sur la blancheur du tissu... Par un accident dont nous n'avons pas +à rechercher la cause, tandis que Defodon, fasciné à sa vue, fixait sur +l'araignée son regard effrayé, l'animal est tombé sur son visage. C'est +la tache noire. Defodon a battu l'air de ses mains, comme pour écarter +l'ennemi répugnant... puis, dans le paroxysme du dégoût, il s'est +enfui... il a fait _retraite_ et s'est jeté sur Beaujon. Le reste +s'explique de soi-même. Au moment où il saisissait Beaujon au cou, +celui-ci s'est dégagé par un mouvement brutal. La commotion a déterminé +la mort immédiate de Defodon... Mais Beaujon n'était-il pas innocent? + +Maurice avait vaincu. + +..................................................................... + +Le jugement fut cassé par la Cour et renvoyé devant d'autres assises. + +Maurice fut appelé à titre d'expert. Beaujon fut acquitté... + +--Eh bien! me dit Maurice, qu'en dites-vous? + +--Il vous reste un devoir à accomplir, lui répondis-je, faites des +élèves. + + +FIN DE LA CHAMBRE D'HÔTEL + + + + + LA PEUR + + + + + I + + +Le docteur posa son cigare sur la table et nous regarda en souriant, +sans dire mot. Vous l'avez tous connu: c'était un homme de taille +moyenne, au visage maigre et anguleux, aux cheveux noirs, à la parole +cassante et saccadée. + +Il souriait rarement, étant homme de travail et de méditation: et +lorsque ses lèvres se relevaient pour laisser apercevoir ses dents +blanches et fines, c'est que le docteur sentait au fond du coeur un +besoin féroce de raillerie. + +--Mieux vaut, lui dis-je, s'expliquer franchement. Quelle phrase de +notre conversation a donc pu exciter ainsi votre dédain? + +--Du dédain! vous ne me connaissez guère. Le dédain touche au mépris et +le travailleur ne méprise personne... + +--Mais encore? + +--Je m'explique, ne voulant pas vous laisser sous cette fâcheuse +impression. Voici: Depuis tantôt une heure, vos esprits, emportés dans +le vague, s'égarent dans des théories absolument fausses... vous parlez +fantastique, et vous croyez très ingénieux d'évoquer des fantômes +couverts de linceuls d'un blanc plus ou moins douteux, des gnomes +horribles, des lémures dont la Thessalie aurait honte. Assez de ces +billevesées. Voyons, entre nous, s'il entrait ici quelqu'un de ces +animaux ridicules et grotesques, vous ririez comme des fous, et c'est à +qui le renverrait, aux coups de son propre balai, au prétendu Sabbat +qu'il n'a jamais fréquenté... + +--Trêve de railleries, expliquez-vous... + +--Vous êtes pressés, messieurs! Je vous disais donc que ce qui vous +paraît fantastique, c'est-à-dire effrayant, est en réalité enfantin, +banal et ridicule. Quel sentiment prétendez-vous exciter? La peur! Eh +bien! permettez-moi de vous le dire, ou vous n'êtes pas de bonne foi ou +vous avez la conviction que rien de ce que vous racontez ne peut amener +la terreur, sinon chez les enfants et les niais. Non, vous n'êtes pas de +bonne foi. Vous vous surexcitez vous-mêmes, et vous vous forgez des +chimères dont vous vous persuadez que vous devez avoir peur. Qui d'entre +vous croit encore que les goules viennent la nuit sucer le sang des +jeunes hommes, ou que les vudoklaks s'accroupissent la nuit au sein des +jeunes filles? Voyons, sans rire... là... personne. Or, je vous affirme, +moi, que la peur est un sentiment éminemment naturel qui ne peut être +excité que par des sentiments naturels. Il est dans l'ordre +psychologique ou physiologique des phénomènes tellement étranges que +sous leur influence l'organisme humain est ébranlé comme les harpes +éoliennes dont parle Ossian. Tout l'être vibre à ce souffle qui vient on +ne sait d'où... alors se développe en nous une vitalité de surexcitation +dont l'effet n'est plus factice, comme dans ces cas où vous inventez des +impossibilités... ici, le fait est tangible, le fait est patent... il y +a eu énervement, c'est-à-dire doublement d'une des facultés-mères de +notre organisme physique et moral. + +Ces théories m'impatientaient, j'interrompis brusquement le docteur: + +--Assez, m'écriai-je, concluez, ou donnez-nous des exemples! + +--Les exemples, reprit-il en souriant de son sourire sarcastique, vous +voulez des histoires. Eh bien! je suis votre homme. Nous disons donc que +le but de tout ceci est de vous faire comprendre ce qu'est réellement ce +sentiment étrange, enivrant, qui s'appelle la peur, et surtout ce que +peuvent être les conséquences de ce sentiment lorsque, développé en +quelque sorte _extra-humainement_, il arrive à son complet +épanouissement... + +--Nous vous écoutons, effrayez-nous si vous le pouvez. + +--Si je le puis... Entendez alors ce qui suit. J'ai assisté aux scènes +que je vais dire, et si ma voix traduit exactement mes impressions, je +veux vous voir frissonner et pâlir. + +...................................................................... + +«Elle était étendue sur son lit de douleur, la douce enfant, la pauvre +Mary. Pourquoi? Sait-on d'où vient le mal? Elle a souffert, elle a +pleuré, elle a toussé, une écume rougeâtre est montée à ses lèvres et, +pâle, elle s'est évanouie; sa tête pâle et flétrie creusait dans +l'oreiller un trou plein d'ombre, ses yeux ont paru s'agrandir, un +cercle s'est arrondi au-dessus de ses pommettes saillantes et +rubéfiées... + +«Elle s'appelait Mary. + +«Si vous saviez comme Edwards l'aimait! Toute jeune il l'avait connue, +il l'avait suivie alors qu'elle entrait dans la vie, comme un enfant +entr'ouvrant une porte derrière laquelle se cache l'inconnu. Il l'avait +vue courir joyeuse à travers les blés, couronner sa tête blonde de +bluets et de coquelicots, rire à tout venant, être ou chose: amitié +d'abord, puis amour. Comment cette transformation? Étrange effet de +l'âge. Pourquoi, alors qu'il l'aimait bonnement comme une soeur, a-t-il +senti tout à coup qu'il la désirait comme femme? Pourquoi, ce matin-là, +alors que, comme tous les matins, elle abandonnait sa main à sa main, +a-t-elle rougi--charmante! elle était charmante--et baissé les +yeux--longs cils qui voilaient un regard étonné? Pourquoi cette +transformation de l'enfant en femme? Nul ne le sait et tous l'ont senti. + +Bref, le «_je t'aime!_» qu'il lui adressait est devenu tout à coup +timide, doux et attendri. Et elle, elle n'a pas osé répondre, timidité, +douceur et attendrissement plus émouvants encore. + +Ils se sont mariés, c'est-à-dire qu'un beau jour ils ont compris que la +vie n'était possible qu'à deux; ils ont deviné cet égoïsme admirable qui +n'admet qu'un seul intérêt sous deux formes distinctes. + +Avoir trouvé la compagne!... la compagne! quel rêve! s'avancer à deux +sur cette route qui s'appelle la vie, se heurtant aux mêmes pierres et +cueillant les mêmes fleurs! + +Quel est le danger? Ne pas se connaître. Or ils ont vécu la même vie, +depuis longues années. Ils savent chacun le fort et le faible de +l'autre. Ils ont la notion des concessions nécessaires, ils savent +qu'ici il faut céder, que là il faut être ferme... Union vraie parce +qu'elle est raisonnée. + +Et voici que, sournoisement, la maladie, tapie au coin de quelque mur +voisin, a profité d'un entre-bâillement de la porte pour se glisser au +chevet de Mary... elle, si forte, si rose, si jeune, voilà qu'elle est +malade, voilà que, voulant se redresser, elle est retombée faible et +immobile, étonnée de cette lassitude... + +On m'envoya chercher. Mes amis, je me crois savant. J'ai beaucoup +travaillé, j'ai consacré toute ma vie à l'étude, j'ai scruté dans leurs +replis les plus cachés les secrets de l'organisme humain... Eh bien! je +l'avoue, je ne comprenais pas ce mal. + +Était-ce épuisement? Était-ce excès de vitalité? Était-ce la flamme trop +vive qui brûlait l'enveloppe? Je ne le savais pas. J'aimais tant Edwards +qu'il me semblait que sa cause fût la mienne. Je cherchais, j'étudiais, +j'auscultais, et souvent, tenant dans ma main la main de la pauvrette, +je réfléchissais profondément... + +Les jours passaient. Puis les semaines, puis les mois. Était-ce la +phtisie? l'anémie? Aucun des caractères symptomatiques ne me paraissait +concluant... J'avais peur... Je n'osais procéder à quelque expérience +dont le résultat peut-être eût été fatal... Ah! c'est une horrible +situation! Que jamais le médecin ne soigne ceux qu'il aime! + +Et pourtant que faire? Confier la cause à un confrère... J'appelai +quelques praticiens à ce chevet où se mourait Mary... Ânes! sur mon +honneur, ils ne dirent que des sottises. J'aurais voulu faire rentrer +leurs paroles dans leur gorge maudite... + +Encore passaient les jours, les semaines et les mois. + +Un soir, regardant la malade, je portai la main à mon front. Ce que je +pressentais était au-dessus de mes forces... Il n'y avait pas +d'illusions à se forger... Le ton de la peau était mat... les yeux +étaient brillants... les mains avaient cette moiteur qui procède de la +fraîcheur du tombeau. Elle était perdue. + +Je serrai la main d'Edwards... + +--Je reviendrai demain, lui dis-je. + +Demain! mot étrange. Entre ces deux formules--aujourd'hui et demain--se +plaçait dans ma prévision ce fait atroce--la mort. Elle vivait, elle +remuait, elle pensait, elle parlait. Demain la trouverait immobile, sans +pensée, muette, morte... + +Je sortis de la chambre, paraissant calme jusqu'au seuil. Puis je +m'enfuis en courant, étouffant un sanglot. + +Edwards avait entendu ce mot--demain--- et m'avait remercié d'un +sourire. Demain, c'était l'espoir. Douze heures de vie!... + +Je rentrai chez moi, fiévreux, affolé... + +Je ne pouvais dormir.--Il était trois heures, lorsque j'entendis frapper +violemment à la porte. + +--Qu'y a-t-il? + +--Venez vite, cria une voix, Mary a été étranglée et M. Edwards est fou. + +Je m'élançai dehors. + + + + + II + + +Les mots qui avaient frappé mon oreille, continua le docteur, +retentissaient dans mon cerveau sans éveiller la notion d'une +signification précise. Lorsqu'ils avaient été prononcés, j'avais eu le +sentiment d'un malheur, comme la sensation glacée d'une douche d'eau qui +tomberait on ne sait d'où. + +En me hâtant pour arriver au domicile d'Edwards, je me surpris à +rechercher dans ma mémoire les termes précis de l'avis que j'avais reçu, +et ce fut avec une sorte de terreur stupide, bientôt combattue par +l'incrédulité, que je reconstruisis ces deux phrases: + +--Mary a été étranglée et M. Edwards est fou. + +Avez-vous remarqué cette singulière tendance de notre esprit à +s'efforcer de prévoir l'avenir, de construire d'avance toute une série +de circonstances, alors que le fait lui-même est ou va être à portée de +notre entendement et de notre connaissance? Vous recevez une lettre, +elle est dans votre main, vous n'avez qu'à briser le cachet pour savoir +ce qu'elle contient. Au lieu de cela, vous examinez l'écriture avec +soin, vous étudiez le cachet postal, vous discutez la nature du papier, +la forme du cachet; vous perdez votre temps à sonder un mystère qui déjà +devrait ne plus exister pour vous... + +Ainsi faisais-je. Je marchais rapidement. Il me fallait dix minutes à +peine pour atteindre la demeure d'Edwards; et pendant cette course, +quoique certain d'être tiré du doute dans un temps des plus courts, je +m'évertuais à bâtir des hypothèses et à chercher à _deviner_. + +--Mary étranglée, Edwards fou. + +Et naturellement je ne trouvais aucune explication qui me satisfît. + +J'arrivai; la domestique m'attendait devant la porte: + +--Oh! prenez bien garde, me dit-elle, M. Edwards n'a plus sa tête... je +n'ose pas entrer dans la chambre. + +--Mais êtes-vous sûre de ce que vous m'avez dit? + +--Oh! monsieur, c'est bien facile à voir... + +--Un seul mot: Comment avez-vous appris... l'accident? + +--J'ai entendu du bruit... et je suis montée. + +--Vous n'avez rien dérangé? + +--Rien. + +La chambre dans laquelle j'avais laissé la pauvre Mary mourante était +située au premier étage; je montai rapidement. + +Il était alors quatre heures du matin. + +Je poussai la porte avec un battement de coeur qui me faisait mal. Et +cependant j'espérais encore. + +Le tableau qui frappa mes regards était bien fait pour augmenter +l'émotion dont j'avais peine à me rendre maître. + +La pièce où je pénétrais était très spacieuse, haute de plafond: le +parquet était couvert d'un tapis dont la couleur sombre faisait +ressortir la blancheur des murs et la teinte pâle des meubles de bambou +et des rideaux. + +Le lit se trouvait au milieu de la chambre, adossé au mur: c'était une +sorte de divan bas et large. Les draps étaient rejetés au pied, et le +corps de la jeune femme, comme tordu violemment sur lui-même, pendait à +demi, les bras en arrière. La tête était tournée vers le matelas, les +admirables cheveux blonds formaient une sorte de touffe retombante aux +reflets dorés... + +Puis, dans un coin auprès de la fenêtre, une masse accroupie dans +laquelle je ne pouvais distinguer aucune forme. Je m'approchai. La masse +fit un mouvement, puis une tête se redressa: c'était Edwards. + +Je constatai, à la couleur terne du regard, à l'impassibilité des +traits, que le malheureux ne se rendait pas compte de ce qui se passait +autour de lui... + +Je compris alors que le plus urgent était de donner des soins, s'il en +était temps encore, à la pauvre femme. + +Je la relevai vivement et appelai la domestique pour m'aider. + +Chère, chère enfant! Hélas! toute ma science était impuissante. Pour le +médecin, il sort du visage d'une morte je ne sais quel rayonnement qui +est à la fois un défi et une menace. Il semble que la _mort_ vous +regarde à travers ce masque, raillant le téméraire qui prétendrait la +combattre. Mary avait été étranglée. Cela ne pouvait faire doute pour +moi: une tresse de ses cheveux blonds était roulée fortement autour de +son cou et y avait creusé un sillon violacé. + +L'homme était là, à quelques pas, insensible, immobile. Il jetait de +temps à autre sur nous ces regards inquiets et sournois que laissent +échapper les yeux des fous. Évidemment il s'était passé dans cette nuit +sinistre une scène dont les détails m'échappaient absolument. + +En vain je m'efforçais de réchauffer les membres déjà raidis de l'enfant +aimée. En vain je plaçais un miroir devant ses lèvres: pas un souffle. +En vain je posais la main sur son coeur, pas un battement. + +--Eh bien! me demanda la domestique anxieuse. + +--Elle est morte, répondis-je tristement. + +Et d'où venait cette tristesse qui m'envahissait? Lorsque je l'avais +quittée, la veille au soir, j'étais convaincu que la nuit ne se +passerait pas sans amener la crise fatale. Cette mort ne devait donc pas +me surprendre. Mais il y avait un surcroît de douleur, en quelque sorte, +dans la situation d'Edwards. + +Certes, connaissant tout l'amour qu'il portait à sa femme, j'avais prévu +une prostration complète, un désespoir comportant une crise violente +suivie d'affaissement. Mais tandis que l'une gisait sans vie et sans +souffle sur sa couche blanche, l'autre semblait s'être étendu lui aussi +dans cette tombe qui s'appelle la folie. Je réfléchissais encore à ce +que pouvait être mon devoir en semblable circonstance. + +La strangulation était évidente: et cependant j'avais la certitude qu'un +crime ne pouvait avoir été commis. Je connaissais Edwards, je l'ai dit, +depuis sa plus tendre enfance. Je le savais doux et bon, timide même. Je +savais de quel amour dévoué il avait entouré la compagne choisie, +j'avais apprécié ses douleurs et ses inquiétudes. Il y avait toute une +révélation d'affection dans la terreur contenue avec laquelle Edwards me +demandait chaque jour ce que je pensais de l'état de sa chère +bien-aimée. + +Elle était jeune, elle était belle: elle avait toutes les douceurs et +tous les charmes. Jamais, en aucun cas, un souffle n'avait terni le pur +miroir de leur union. Et, réflexion horrible, en supposant même +qu'Edwards eût formé, hypocritement, l'infâme dessein de se débarrasser +de sa femme, avait-il besoin de recourir au crime? Le mal eût achevé +l'oeuvre sans qu'une main criminelle eût besoin de l'aider. Il le +savait, je ne lui avais pas dissimulé le danger très réel que courait la +chère enfant. N'eût-il pas en outre pris quelques précautions? + +Que supposer? C'était peut-être dans un accès de folie qu'il avait +commis cet acte inconscient; ou bien la folie n'avait-elle été que la +conséquence du crime? Je me perdais dans toutes ces conjectures... + +Pendant que je méditais, appuyé au chevet de la morte et la regardant +comme on regarde les morts, c'est-à-dire avec cette surprise +involontaire que cause la cessation de mouvement dans cet organisme hier +encore mobile et agissant, j'entendis un froissement du côté où Edwards +était resté accroupi. + +Il avait changé de place, et, la tête tendue en avant, les mains +dirigées vers le lit, il semblait attendre... quoi? Il y avait dans ses +yeux de l'étonnement, de l'hésitation et en même temps comme une +espérance. + +Je m'avançai vers lui et lui pris la main. + +Il se laissa faire sans résistance. Puis, brusquement, comme si les +paroles qu'il prononçait répondaient à une préoccupation vague, mais +persistante: + +--Elle ne remue plus? me demanda-t-il. + +--Hélas! non, lui dis-je. + +À ma grande stupéfaction, une expression de joie complète éclaira ce +visage encore contracté; il y eut distension des muscles. Et, tout à +coup, des larmes jaillirent des yeux d'Edwards; il se redressa et, se +jetant dans mes bras, se mit à sangloter. + +--Qu'y a-t-il? qu'éprouvez-vous? m'écriai-je. + +Mais sans répondre, il s'élança vers le lit, prit le corps dans ses deux +bras et, le soulevant comme une plume, couvrit de baisers le visage de +la morte. + +Cela rendait un son mat qui était horriblement pénible. + +Je voulus le détacher du cadavre: + +--Non, non, murmurait-il d'une voix étouffée; je lui demande pardon!... +pardon!... pardon!... + +Et il baisait ce visage décoloré sur lequel ses lèvres faisaient des +trous bruns; il serrait ces mains longues et amaigries... + +--Mary! Mary! cria-t-il encore, je t'aime!... + +Le laissant à son désespoir, je m'occupai de tous les détails de +l'inhumation. Je comprenais que cette crise de larmes était salutaire. +Lorsque je revins, il était plus calme; il était assis au pied du lit, +la tête dans ses mains, regardant Mary à travers ses doigts écartés... + +Je voulus l'interroger. + +--Demain, fit-il en me faisant signe de le laisser en repos. + +Le corps de Mary fut rendu à la terre: il suivit le triste cortège en +silence, puis quand chacun se fut éloigné: + +--Écoutez, me dit-il, il faut maintenant que je me confesse... Mon ami, +mon ami, savez-vous ce que c'est que... LA PEUR? + + + + + III + + +Edwards hésitait. Je devinais que ses aveux lui coûtaient horriblement. +Je l'encourageai de mon mieux. + +--Écoutez, cher ami, me dit-il: vous êtes-vous trouvé jamais dans +quelque circonstance imprévue où, malgré vous, vous vous soyez senti +envahir par un sentiment dont vous ne pouviez vous rendre maître... et, +quoique très courageux, très hardi, très ardent, n'avez-vous jamais eu +peur... oui, peur? J'ai dit le mot... Je me suis battu, j'ai lutté +contre des hommes dont la force était dix fois supérieure à la mienne... +et, sur l'honneur!... je n'ai pas éprouvé la moindre hésitation. J'étais +animé, excité, il se peut même que dans l'élan de la colère résistante, +j'aie, comme on dit communément, perdu la tête, mais je n'ai pas eu +_peur_. Oh! mot horrible! d'autant plus horrible pour celui qui en +saisit toute la véritable signification... + +Je voulais calmer Edwards. Il m'imposa silence d'un geste... + +--Oh! laissez-moi parler... j'ai besoin de me donner... à moi-même... +des explications, d'étudier l'incroyable phénomène qui s'est produit en +moi... Tenez, mon ami, il y a dix ans de cela, j'étais dans l'Inde, je +traversais une sorte de bois... tout à coup un animal bondit vers moi. +C'était un tigre. Involontairement, et sans aucune raison de vanité... +puisque j'étais seul... je souris, j'armai mon revolver... et en une +seconde je renversai l'animal sur le sol. Dans le moment précis, je ne +me rendais pas compte de mes impressions... Mais depuis, m'interrogeant +moi-même, j'ai acquis l'absolue conviction que je n'avais pas eu _peur_ +un seul instant, d'où la conservation complète de mon sang-froid. + +--Que voulez-vous me prouver? lui demandai-je avec une certaine +impatience; je sais tout ce que vous me pouvez dire au sujet de votre +courage que jamais je n'ai mis en doute... + +--Je vous ennuie, peut-être... je l'admets. Et cependant vous me savez, +d'une part, assez intelligent pour que vous admettiez la nécessité de +mon argumentation... d'autre part, je comprends votre impatience. +Écoutez-moi donc complaisamment, j'arrive au récit de cette terrible +nuit... + +Et, comme si le malheureux eût aperçu dans un coin sombre quelque +spectre invisible pour tous, il frissonna de tous ses membres. + +--Je vous écoute, lui dis-je en lui prenant la main. + +--Vous vous souvenez, reprit-il, de l'état dans lequel vous aviez laissé +ma pauvre et chère Mary lorsque vous l'avez quittée... J'avoue que, +quoique ayant perdu tout espoir, j'ai bu avidement, comme une rosée de +bonheur, votre affirmation de visite pour le lendemain... Vous êtes +habiles, vous autres médecins, à tromper vos clients... Oh! je dis +clients! car pour tous, amis ou indifférents, vous avez, en tant que +praticiens, les mêmes procédés, vous souriez du même sourire, vous +possédez le même calme imperturbable... acteurs qui jouez une scène +mondaine au pied d'un lit de mort... + +Il s'arrêta sans que je l'interrompisse. Il s'exaltait et mon devoir +d'ami était de ne point paraître m'apercevoir de l'aigreur de ses +paroles. + +--Donc, reprit-il après un moment, j'espérais... et c'est peut-être cet +espoir même qui est cause de tout... Vous m'avez laissé seul, seul +auprès de la mourante. Il était, vous ne l'avez pas oublié, onze heures +à peine... Elle, l'adorée, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne +semblait plus souffrir... toute blanche, couchée dans son lit blanc, +elle avait les yeux à demi fermés... J'entendais distinctement sa +respiration, un peu sifflante, saccadée, et cependant non sans une +certaine régularité. Écoutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du +râle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'être occupé à +caler une pendule, j'entends, à tenter de la remettre dans la position +d'équilibre... Le balancier avait des heurtements irréguliers, inégaux; +puis, tout à coup, à je ne sais quel mouvement tenté par moi, la +régularité s'établit tout à coup. Tic, tac, tic, tac... c'était fait. La +pendule marchait. Et je me disais que dans ce frêle organisme que la +nature tenait en sa main, un accident pouvait tout à coup se produire +qui régularisât cette respiration, tic, tac, tic, tac, régularité qui +indiquerait la reprise normale du mouvement vital... Je songeais, je +tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fraîcheur moite +qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes +pas des savants, et la main brûlante nous effraye... Je parlais à Mary, +lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus +charmantes intimités... elle ne répondait pas, et toujours cette +respiration... puis il y eut un soupir plus long que les autres et... un +temps d'arrêt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes +de ses joues étaient violettes, d'un violet doux et pâle... j'appliquai +mes lèvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle +pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence +reparut pendant un quart d'heure à peu près... puis nouvelle +interruption, plus longue cette fois... la main que je tenais se +contracta quelque peu... elle se desserra... le souffle recommença son +mouvement de va-et-vient... une heure se passa ainsi. Je retenais +moi-même ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui était, +pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais à tout autre +chose: c'est singulier, ma mémoire s'était arrêtée à un souvenir de +jeunesse et de joie. C'était une fête de mariage dans laquelle, en +vérité, j'avais dansé comme pas un des jeunes gens les plus réputés pour +leur activité... Je revoyais les lustres chargés de bougies, laissant +tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs... j'entendais +les accords de l'orchestre qui se répétaient avec monotonie, frappant +mon oreille de leur rythme cadencé... rythme... mesure... régularité... +respiration... cet enchaînement d'idées se fit... j'écoutai... Je +n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration... Elle ne respirait +plus... elle... pendant que je m'égarais dans les dédales de la mémoire +et du passé... elle était morte... morte! Avez-vous compris? Étant là, +auprès d'elle, à son chevet, je l'avais absolument abandonnée... +j'écoutais les mélodies d'un orchestre du passé... et le présent, +c'est-à-dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour... Mary était morte. +Misérable que j'étais! je l'avais laissée mourir _seule_... À ce moment +suprême, elle m'avait peut-être cherché du regard, elle m'avait +peut-être appelé mentalement. Elle était morte... croyant à mon oubli... +étonnée de ne pas sentir ma main serrer la sienne... + +Il s'arrêta et essuya son front inondé de sueur. + +--Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh! +j'étais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon désespoir était si +complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible... +Une seule... elle n'était pas morte... elle ne pouvait être morte... je +ne voulais pas qu'elle fût morte... Avez-vous jamais éprouvé cette +impression?... Elle est bien étrange et bien vraie; vous êtes là auprès +d'un cadavre... vous savez que c'est un cadavre... mais vous refusez +d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?... J'ai +crié à son oreille, je l'ai appelée: Mary! Mary! de toute la force de ma +voix, m'efforçant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille... +Elle n'a pas bougé!... J'ai glissé ma main sous les draps... Je l'ai +pincée, oui, pincée, meurtrie de mes ongles, espérant qu'un cri de +douleur révélerait la vie dans ce corps inanimé... Rien... rien... J'ai +tout tenté, tout! Elle est restée immobile, inerte... morte! car elle +était morte! Alors il y a eu en moi comme un écroulement... j'ai senti +s'effondrer tout mon être intérieur... et je suis resté, stupide, +stupéfié, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aimée et que +n'animait plus l'esprit que j'avais adoré... Je ne puis insister, ce +sont de ces impressions qui semblent durer un siècle et qui se +traduisent en une minute... Je me disais: Elle est morte! morte! +morte!... Là où était le mouvement est maintenant l'immobilité... C'est +la fin, la nullité, l'annihilation! La nuit passait, j'étais _abruti_, +le mot est dur, mais vrai... Je regardais toujours... je voyais le drap +s'abaisser sur les membres de la morte... Il se formait des plis rectes, +anguleux, pointus... et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie, +impuissance, folie d'immobilité et d'anéantissement... Il était alors +trois heures et demie Le jour venait. Était-ce le jour? Une sorte de +lueur pâle, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou +d'un fou... et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pâleur +du visage plus pâle... Je regardais la morte! j'étais habitué à cette +idée que tout était fini, et pour jamais, pour jamais... Tout à coup... + +Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de +fer. + +--Tout à coup... elle remua... Comprenez-vous?... elle remua... Était-ce +une convulsion dernière?... je n'en sais rien; mais voir ce cadavre, +cette immobilité animée tout à coup de mouvement... Il n'y avait pas à +douter, elle avait tendu les bras en avant... Ce que j'ai cru, je ne le +sais pas... mais j'ai eu peur..._peur_, PEUR! + +Elle avait remué, tout était là... Je me suis jeté sur elle pour la +forcer à rester immobile!... Après, je ne sais plus!... + +.................................................................... + +--Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est +que _la peur!_ et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement +et simplement ridicules!» + +FIN DE LA PEUR + + + + + LE TESTAMENT + + + + + I + + +--Ah! + +--Quoi? + +--Vous ne savez pas la nouvelle? + +--Non, vraiment! + +--Alors, vous n'avez pas lu? + +--Lu? + +--Le _Sunday Herald?_ + +--Non, sur ma foi! + +--Alors, je comprends que vous ayez l'air indifférent... mais quand vous +saurez... + +--Voyons, j'ai des occupations... Ne me retenez pas inutilement. + +--Inutilement! (Après une pause.) IL est mort! + +Il n'y a dans aucune casse d'imprimerie de lettres assez fortes, assez +grasses, assez monumentales pour accentuer cet IL. IL... vous comprenez +bien, il ne s'agit pas du premier venu, de celui-ci ou de celui-là, de +vous, de moi, de l'homme qui passait hier dans la rue. Cet IL constitue +à lui seul tout un drame, il résume toute une situation... IL est comme +le Dieu des chrétiens, IL est celui qui est ou plutôt qui a été, celui +qui seul préoccupe, qui seul intéresse, dont le nom seul vibre au +moindre effort dans celui qui l'a entendu... + +IL... c'est celui dont nos deux interlocuteurs sont les héritiers. Oh! +point n'a été besoin de le nommer. Il est mort. Eh! qui donc peut être +mort, sinon LUI? Que le ciel tombe sur la tête de toute l'humanité, que +m'importe? mais qu'une chiquenaude l'ait blessé, LUI! Vous n'aurez pas +besoin de me raconter le fait. L'indiquer suffira, je devinerai tout, +plus encore même. J'inventerai, je supposerai. IL est mort!... et +enterré, n'est-ce pas? Il n'y a pas à revenir là-dessus? C'est bien +fait, bien achevé, bien complet? Et l'héritier ferme à demi les yeux; +gourmet qui déguste, il répète tout bas ces trois mots: _Il... est... +mort!... mort! mort!_ + +Comme il est possible--voire même probable--que le lecteur n'est pas +doué de cette faculté toute spéciale à cet animal qui a nom: héritier, +je ne le tiendrai pas en suspens. + +IL, c'est Arthur Simpson, du Kentucky, grand propriétaire, riche de +trois millions de dollars... Des deux héritiers, l'un a dit d'abord: +«_Ah!_» et l'autre a répondu: «_Quoi?_» _Ah!_ s'appelle Georgy Simpson, +c'est le propre cousin d'Arthur. _Quoi?_ c'est master Julius Tiresome, +cordonnier, et non moins propre cousin du mort. Point cousins d'un mort +quelconque, d'un mort de contrebande, d'un mort de médiocre catégorie. +Loin de là, le mort appartient à une classe superfine... c'est le mort +aux trois millions. Et, se disent-ils, nous sommes _son cousin!_ + +Et comme Georgy Simpson, épicier, était sûr de son effet! Comme il +s'est, du premier saut, élevé aux plus hauts sommets de l'art +_éloquentiel!_ Il a gradué ses effets. Un homme qui se sentait déjà +propriétaire de quelques centaines de mille dollars, ne dit pas +brusquement, naïvement: «Eh! vous savez, le cousin Simpson est mort!» Fi +donc! cela est bon pour les petites gens. Hier, oui, mais aujourd'hui +c'est écrit en toutes lettres dans le _Sunday Herald_. Voyez plutôt. + +«L'honorable Arthur Simpson, du Kentucky, est mort subitement ce matin. +On attribue son décès à la rupture d'un anévrisme. On se rappelle que M. +Simpson était l'ami de notre regretté Turnpike, auquel la jeune Amérique +est redevable de tant de progrès industriels et qui, dans sa +reconnaissante affection, avait laissé à Arthur Simpson sa fortune, +évaluée à un capital d'au moins trois millions de dollars.» + +Trois millions! c'est imprimé, nous ne l'inventons pas! Et... et nous +sommes _son cousin!_ + + + + + II + + +Ils sont en face l'un de l'autre. Il y a un moment d'arrêt. Qui parlera +le premier, maintenant? et que dira-t-il? Il serait peut-être convenable +de prononcer quelques paroles de regrets... car, après tout, _quoique +nous soyons ses héritiers_, ce n'en était pas moins un homme... et puis, +de son vivant, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui... et +puis... et puis... + +Mais ces deux hommes se regardent. Un même sentiment les agite, les +envahit, et ils partent tous les deux d'un éclat de rire. La glace est +rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N'insistez +pas, ils danseraient... + +Un nuage sur ces deux fronts. Une pensée nouvelle et attristante. +Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante? Après tout, ce +premier mouvement était peut-être involontaire, _nerveux_, comme l'on +dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire... Mais +ne croyez point cela. C'est plus naturel, et la pensée qui jette sur +leur visage cette teinte grisâtre et mélancolique, ombre qui voile un +soleil naguère si radieux, se formule ainsi: + +«Il y a d'autres parents!» + +Cette pensée fait lame. Elle tombe sur le gâteau d'héritage comme un +couteau à plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier +coup d'oeil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces +deux hommes, et ils se répondent: «Oui, il y a Smithlake!--Et miss +Stroke!--Et Steney!» Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois +millions divisés par cinq, restent à chacun six cent mille dollars. «Eh! +eh! en somme, six cent mille dollars! c'est encore un chiffre. Pas vrai, +compère?--Mais, oui...» Et le nuage s'écarte et le soleil reparaît. + +«Ces intrus,--intrus est le mot,--savent-ils la nouvelle?... Non, +évidemment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire... +Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils +chercheront et ils trouveront... Il est donc inutile d'y songer, à moins +que... dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels... Depuis combien +de temps les avez-vous vus, compère?... Si peu de temps que cela! Ah! +c'est fâcheux... Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des +informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complète... et +puis miss Stroke avait une si mauvaise santé... Vous verrez qu'elle +mourra dans quelques mois... Et ce seront de nouveaux embarras, des +dérangements... elle aurait bien mieux fait... Enfin, encore des ennuis +en perspective. + + + + + III + + +«Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se +déranger, ils ne se hâteront pas... et qui portera la peine de leur +lenteur? Nous encore. Examinez cela! voilà des gens qui ne songent à +rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie, +à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d'attendre... +leur bon plaisir. On ne va pas s'établir si loin que cela, quand on est +cohéritier d'un homme qui peut... qui doit mourir, en vous laissant six +cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, _by God!_ On n'est pas +là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout +sucrés! + +«Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une +chose à faire, compère! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite +possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense... Écrire! et si les +lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard. +Décidément le mieux est d'aller les chercher... Peuh! un voyage de +quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hésiteront +pas... nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en +chemin de fer... nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n'ont aucun +droit de résister. Ils nous appartiennent... ils font partie de +nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot, +et partons.» + +Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la +gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un +regard rapide... Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé? + + + + + IV + + +À chaque pas, l'homme trébuche dans l'imprévu. Voyez la face de Georgy +Simpson? Ses yeux se sont démesurément ouverts... Évidemment, il y a +quelque chose. Voilà qu'il pousse du coude Julius Tiresome... et ce ne +sont plus deux yeux... mais bien quatre, qui dardent sur un même point +leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s'élance de ces +quatre prunelles et converge en un même centre... Au bout de ce regard, +une porte... sur cette porte, deux mots: _Way out_, c'est-à-dire: +sortie, arrivée. + +La porte fait cadre; dans ce cadre, trois êtres humains. + +Trois noms prononcés par nos deux regardeurs: + +--Smithlake! miss Stroke! Steney! + +Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent: +«--Nous aillions vous chercher!» Et les trois autres répondent: «--Nous +venions vous avertir!» + +--Vous savez donc? + +--Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse! + +Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers +semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent +au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue: + +«Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le..., sont +invités à se présenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater, +solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l'ouverture du +testament olographe laissé par le défunt. + +«_Signé_: Thomas EATER, _solicitor_.» + + + + + V + + +Ils n'ont eu garde--comme bien on peut le penser--de manquer au +rendez-vous assigné par l'homme de loi. Est-il rien de plus intéressant +que l'ouverture d'un testament pour des héritiers? Pour le testament, +l'amant--s'il était héritier--déserterait le premier rendez-vous accordé +par la maîtresse. + +Le commis a désigné du doigt les pièces. + +Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte +de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il +était si simple d'écrire trois lignes: «--Je lègue, etc.,» avec +l'indication des biens, «à mes héritiers ci-dessous dénommés»--et puis +une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires, +c'eût été pour des dispositions particulières, l'indication d'une faveur +faite à l'un des héritiers. Mon Dieu! on en serait encore passé par là. + +Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et +trois malheureux millions de dollars. Prodigalité! Et il va nous falloir +entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le poète. Après +tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore, +c'est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier +n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc +devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi +disposer de son temps, d'une portion de son existence...! Vraiment, ces +morts ont d'incroyables façons d'agir. + +Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d'un de ses +confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers +qui se sont inclinés jusqu'à terre, devant le représentant,--non du +testateur,--mais du testament. + +Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est pâle, alors que +ses confrères sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et +cerclés de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lèvre a des plis +incompréhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le +rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre... + +Évidemment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il +était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme +si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu'il s'est +assis... + +Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'épais rideaux +rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vérité, il +semble qu'il lui manque la clarté nécessaire... et cependant il ne +paraît point s'en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire +l'enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus +inexplicable... Ses yeux se portent sur la première page... Il commence. + + + + + VI + + +Il lit: + + «_Ceci est la dernière volonté de M. Arthur Simpson, + du Kentucky_. + +«Dernière volonté. En réalité, le mot est comique, et j'ai presque ri en +l'écrivant. Volonté! mais je ne _veux_ rien, ou, du moins, je ne veux +plus rien... En trente années, j'ai épuisé tout ce qui était en moi de +force _volitive_... et j'ai _voulu_... oh! n'en doutez pas! plus et plus +âprement que jamais homme n'a _voulu_ en ce monde... + +«Dernière volonté! non, une simple narration, un récit... dirai-je une +_confession_? Oh! ce mot serait encore plus burlesque que le +précédent... Confession, contrition, repentir... repentir! vilaine et +petite chose!... amoindrissement du _moi_, comme si _aujourd'hui_ je ne +ferais pas encore ce que j'ai fait autrefois!... Ah! en vérité! à cette +pensée, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me +repentir! Allons donc! J'ai agi parce qu'il m'a _plu_ d'agir, parce que +toutes les forces de mon être convergeaient vers un but, et cette +action, je l'ai accomplie lentement--avec préméditation, comme disent +les juristes--cette action, je l'ai étudiée avant de la commettre, je +l'ai recherchée comme un alchimiste cherchait l'or dans ses creusets... +Puis, une fois découverte, fixée, résolue, je l'ai préparée avec amour, +avec passion, avec rage... rage froide et calculée... et, enfin... +enfin, je l'ai exécutée... mais là, alors que tout était fini, alors que +j'avais réussi--pleinement réussi, je vous jure,--est-ce que tout s'est +borné là pour moi? Non, il y a eu répercussion de joie en tout mon être, +en toute ma vie, et aujourd'hui encore, alors que je suis assez maître +de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance +indicible à tracer ces lignes, à me baigner de nouveau dans les ondes +funèbres du souvenir, à entendre--résonnant dans mon cerveau--des cris +et des râles qui sont mon oeuvre... et c'est au milieu de ces éclats +bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot: +_repentir!_ + +Mot nul, épais, ridicule... tu sonnes faux et froid. Repentir! Qu'est-ce +que cela? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est +l'expression de ce qui est absolument contraire au repentir... de la +dégustation de l'acte accompli? Cet acte criminel--, selon vous, +justicier,--selon moi, c'est ma vie, c'est mon bien,--c'est +l'épanouissement de mon être, je n'ai vécu que pour lui. Je meurs avec +lui, le conservant dans son intégrité, le berçant dans ma conscience +comme fait une mère de son enfant aimé... Me repentir, ce serait le +renier. Et la mère ne renie jamais son enfant... + +..................................................................... + +... Je l'aimais bien, Turnpike. Nous avions été élevés ensemble. Ces +souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle... Nul de vous ne +l'a aussi bien connu que moi... et je ne puis en dire de mal! Oh! pas un +reproche à lui adresser... Il avait toutes les qualités, toutes les +délicatesses. Je me rappelle encore... nous avions vingt ans tous deux, +il était grand, brun, son oeil était ouvert, bien fendu, ruisselant de +franchise et de probité courageuse... non pas un joli garçon, mieux que +cela, une beauté forte et mâle. Il bondissait comme le cheval en +liberté... Dans nos chasses, il franchissait les précipices, ne reculait +devant aucun obstacle, et, après quelque difficulté vaincue, il +m'adressait un sourire... franc et large sourire, à dents blanches et à +lèvres rouges. + +«Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette +force, doux comme un faon... timide même. En vérité, il n'osait pas +regarder une femme, et c'est lui qui rougissait le premier. Savant, il +travaillait, toujours, toujours. Il avait l'esprit ouvert à ces sortes +d'études, et il poursuivait aussi vigoureusement le problème que +l'auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait, +les domptait. + +«Tout le monde s'intéressait à lui, et il le méritait... de cent façons. +Jamais d'orgueil; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au +plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il eût sacrifié sa +richesse... + +«Comment m'aimait-il? Pourquoi m'aimait-il? Pour cela même: j'étais le +plus faible, j'étais le plus ignorant, j'étais le plus pauvre. Je +n'avais rien fait pour mériter son amitié; loin de là! Un jour, j'avais +failli être entraîné dans l'engrenage d'une machine en mouvement. Il +s'était élancé, généreux, au risque de se faire briser... et il m'avait +sauvé... Je lui devais tout; donc il m'aimait. + +«Moi, il m'étonnait. C'est cet étonnement que je traduis par le mot +affection; moi, petit, je m'étonnais de cette taille supérieure; faible, +de cette énergie dominatrice; paresseux, de cette obstination au +travail... L'homme se sent écrasé par les amoncellements sauvages de la +nature... L'aime-t-il? J'aimais Turnpike comme le voyageur aime le +gouffre... Lorsque je regardais _en cet homme_, je me sentais pris de +vertige... Effet d'éloignement. Et je me disais: Je l'aime! + +«Du reste, il prenait soin de me dissimuler à moi-même mes +imperfections... Un père n'eût pas été plus indulgent, plus attentif... + +«Vrai! tant il était habile dans sa bonté, j'en étais arrivé à ce point +de ne me plus croire laid, quoique j'eusse une petite face pâle et +terreuse, à ne me plus croire chétif, quoique dix livres me +fatiguassent... Je ne voulais point travailler; avec lui, j'apprenais +sans travail... c'est par lui qu'insensiblement je devins énergique et +tenace... ce qui était patience chez lui fut entêtement chez moi... +J'étais un reflet--non, plutôt une _déviation_ de cet homme. + +«Je me repais de ces souvenirs... je suis heureux de dire qu'il était +beau, bon, parfait... et quand je me répète à moi-même ces mots: «Je +l'aimais!» cet écho réveille en moi des jouissances inassouvies... Car +ces mots, ces _vocables_ qui sont le _bien_ se heurtent à d'autres +pensées, énormes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi +profondément enracinées que l'arbre le plus vieux de la plus antique +forêt, pensées qui sont le _mal_. + +«Je l'ai aimé! Disant cela, il me semble que je l'ai d'autant mieux +haï!... Haï! oh! quel mot froid et terne! Si je pouvais entasser toutes +les exaspérations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les +tortures rêvées, toutes les infamies projetées par moi contre lui, jeter +en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente années est tombée +goutte à goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrédients produire un +composé qui fût un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs... +oh! alors, comme le mot haine paraîtrait nul! + +«Sait-on seulement ce que c'est que _haïr_ un homme! Vouloir non pas +seulement qu'il souffre et sanglote, mais vouloir être là, compter une à +une les pulsations du torturé!... Le bourreau qui brisait les membres du +questionné eût été bien heureux, s'il l'eût haï, et encore il obéissait +à quelqu'un, à des juges qui pouvaient crier: Assez! + +Cesser! quand je tiens, quand je puis _moduler_ ses souffrances, les +décupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d'abord, si +petites qu'il les perçoive à peine, puis, sur cet horrible clavier, +hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixième de +vibration, si bien qu'il puisse parvenir à une puissance, à peine rêvée +dans les sphères infernales! + +J'ai su _haïr!_ Attendez! + + + + + VII + + +La haine--je n'ai pas encore tout dit--doit, pour être réelle, ne pas +procéder de la colère... Frapper dans un accès de fureur c'est, ou ne +pas haïr, ou se retirer bénévolement la jouissance de la longue +sensation de cette haine satisfaite... Oh! la première fois que je me +dis: Je hais cet homme! j'_écoutai_ ce mot comme pour en bien saisir +toute la signification. Je me le répétai lentement. D'abord, il ne +résonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithèse du +mot _amour_. Il impliquait alors un _simple_ désir de vengeance. +J'entends par _simple_ le désir d'une vengeance brusque, élémentaire... +quoi? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirigé, fouillant en un +élan jusqu'aux sources de la vie... Mais dès lors, je me dis: «Ce ne +peut être là ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait +incomplète.» Alors, raisonnant par assimilation, j'étudiai le mot +_amour_... et la multiplicité des jouissances contenues dans +l'assouvissement d'un désir--passé à l'état de besoin +inéluctable,--m'apparut dans toute sa netteté. + +«Toutes les passions sont adéquates l'une à l'autre, me disais-je, +toutes peuvent, procédant d'une même cause, atteindre au même +paroxysme... Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans +toute son étendue doit, avant tout, étudier l'organe qui est en quelque +sorte le _moyen_ de cette satisfaction, et le développer autant que la +nature humaine le peut supporter. + +«L'amant banal obtient sa maîtresse, en frappant dès l'abord les plus +grands coups: il se laisse entraîner par l'attraction qui l'attire, et +lorsqu'il arrive à son but, il ne possède pas l'objet de son désir: il +est possédé par lui. D'où jouissance incomplète...Celui-là est _artiste_ +qui sait, étudiant les nuances de sa propre passion, la retenant +habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi, +profiter d'une concentration de forces obtenue artificiellement... + +«Et je voulus, prenant une à une mes facultés comme un ouvrier prend ses +outils, étudier quel parti j'en pouvais tirer au point de vue de ma +passion haineuse... Il ne fallait perdre aucun des moyens de l'assouvir, +et au contraire _affiler_ chacune de ces facultés, afin de la rendre +plus aiguë, et au moment décisif, moment choisi par moi, achever +l'oeuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait à l'ouvrier +un chef-d'oeuvre: il y rêvait d'abord, puis il faisait des économies +pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achetés, +il les _revoyait_, les étudiait, les essayait, les pesait dans sa main +pour que ses doigts s'y habituassent, afin que nul ne pût glisser plus +vite que sa volonté... et lorsque tout était préparé, lorsqu'aucun +détail n'était négligé, il se mettait au travail... et le chef-d'oeuvre +était fait. + +«J'ai voulu faire, moi, mon chef-d'oeuvre de haine. + +«L'ouvrier doit encore choisir la matière sur laquelle va s'exercer son +habileté, la préparer, étudier si toutes les parties sont également +aptes à recevoir le coup de ciseau... + +«Moi, j'ai pétri cette matière pendant dix ans avant d'y enfoncer mon +scalpel. Elle était apte à souffrir. + +..................................................................... + +«Pourquoi l'ai-je haï? Il faut que je me souvienne; il faut que je +retrouve, brûlante, l'étincelle qui alluma l'incendie dévorant... Sur +mon âme, j'hésite à tout dire. Car ceux qui m'écoutent diront: «Quoi? ce +n'était que cela!» Et lorsque je compterai une à une les tortures qui +ont été ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci. + +«Eh! que m'importe? après tout! Je suis _moi_, dans toute la plénitude +de ma vitalité, et je sens encore aujourd'hui une main de fer qui me +déchire la poitrine... Oh! cette nuit! cette nuit! + +«Allons! ai-je donc encore un coeur! Si tu existes en moi, viscère lâche +et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques +contractions que réveille encore le souvenir de _son_ crime, je te +promets les âcres épanouissements du souvenir vengeur. + +«Est-ce qu'il n'y a pas balance entre le mal qu'il t'a fait et le _mal_ +que je lui ai fait? Sois franc, mon coeur; s'il y a défaut d'équilibre, +n'est-il pas tout à mon avantage? + +«Nous vivions à Green-House, tous deux: lui, bon; moi dans l'attente, ne +connaissant pas encore ma destinée, frappant en vain mon cerveau pour en +faire jaillir la pensée maîtresse... _Elle_ vint! + +«Elle! Elle! Il faut que je parle d'elle, il faut que je la nomme... +Clary! belle, oui, belle, oh! plus qu'il n'est permis à une créature +humaine, bonne, adorable, que sais-je? Est-ce que je trouve des mots, +stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du sérail? Puis, +avez-vous besoin de savoir quelle elle était? Vous auriez l'audace, +plats valets, de _créer_ cette reine dans votre imagination d'idiots... +La créer! vous! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la +profaner! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pensée même la +touche... Ce contact--immatériel--la souillerait. Je vous ai dit son +nom... j'aurais dû le taire. Qui sait s'il ne vous a pas rappelé quelque +ridicule beauté qu'hier encore vous avez honorée de vos regards! + + + + + VIII + + +«--Je te présente ma fiancée, dit Turnpike en souriant. + +«Mieux eût valu pour lui que sa bouche eût été à jamais cousue avec des +cordes de fer... il avait bien prononcé le mot: fiancée! Et une idée +jaillit aussitôt de mon cerveau, de ma conscience, de mon être tout +entier: + +«--Et moi? + +«Comprenez-vous ce que cela signifiait? Elle est là, elle... et un autre +ose dire qu'elle est sa fiancée, c'est-à-dire qu'elle sera à lui. Et +moi? que suis-je? que serai-je? que sera-t-il fait de moi? ne suis-je +donc rien? n'ai-je donc droit à rien? Écroulement... + +«Quand je l'avais vue, instantanément il s'était élevé en moi comme un +édifice d'avenir, et ce mot: _fiancée_, était le marteau qui brisait cet +avenir. Je ne répondis pas, je levai les yeux vers elle... Elle souriait +aussi. Elle n'avait pas bondi sous l'injure... car c'était une injure de +la dire _sienne_ quand je l'avais, dans ma conscience, déclarée _à +moi_... Elle souriait, comprenez-vous cela? Donc c'était vrai, quoique +incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle était complice de ce +vol qui m'était fait, complice de cet assassinat accompli sur moi... + + + + + IX + + +«Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement +qui murmurait en moi... Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter +son âme... Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations... + +«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de +comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de +théâtre... passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du _tout_ au +_rien_... puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et +du mouvement... mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait +chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se +réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées +par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans +le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps, +de la cause, du fait... et en même temps vint un tintement bruyant, +heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant +de se redresser en même temps... Pour moi qui observais, il me semblait +que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière; +il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés, +les yeux injectés, les tempes violacées... Ce cadavre dans lequel la vie +s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est +étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en +me regardant moi-même... Cette âme-corps se haussa sur le coude et se +prit à rêver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup +de massue a renversé. + +«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant +dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée, +mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des +flots intangibles. + +«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit, +sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une +lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et +s'annihilant par leur splendeur non équilibrée... mais c'était le +dernier effort... Le _réel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette, +admirablement modelée: _Elle, Lui_. + +«Antithétiques l'un à l'autre. _Elle_, éveillant toutes les forces de la +vie; _Lui_, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop +large du géant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-là, ces +deux expressions avaient leurs expressions corrélatives... j'en devinais +une, celle qui correspondait à _elle_... C'était ce mot que mon âme +prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée... +Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une +âme qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modulé... ce +n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement +synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut +être harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!! + +«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se +recroquevillait sur elle-même... les lèvres se serraient comme les deux +branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique, +impossible à décrire ni à tracer; et de ce _serrement_, de cette issue +_inexistante_ s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh! +comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne +compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot: +Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de +toute une harmonie infernale... + + + + + X + + +«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront... +Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition... pas +de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés +jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait préoccupé, +détourné de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et +nul que moi ne le connaîtra, _tant que je vivrai_, excepté _lui_, mais +alors _vivra-t-il?_ + +«Non, je suis resté à Green-House... Je suis bien informé... c'est +aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-même, causer +encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je +prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un +grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être +inscrites à la page du _débit_. À la page du _crédit_, je ne mets qu'un +mot: _Haine!!_ C'était là ce que disait mon âme en un son unique +résumant toute la symphonie de l'enfer... + +Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_ +qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me +suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la +fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier +effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent, +parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran +jaloux, dans son rayonnement... + +«À cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils +forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement +séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de +l'épaisseur d'une cloison..., d'un mur peut-être. Grand point. Je ne +perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier... Je me promène +dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore +je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute +surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais +souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés +d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les +convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du +patient. C'est un terrible et difficile _dédoublement_ à accomplir... +j'y parviendrai... + +«_Huit heures_. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne +_voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un +choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est +dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il +s'est trouvé que ces deux parties du _moi_ se sont touchées, combinées. +Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en +pratique... mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci +est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon +âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je +me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que +mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent, +neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts, +l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au +contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la +bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une +division de fibres qu'il s'agit d'accomplir... + +«Cette lutte est terrible... l'équilibre s'établit difficilement. + +«_Midi_... Je me relève, mécontent de moi-même... Tout à l'heure, j'ai +senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une +masse... Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau +comme si la digue,--ma volonté,--se fût tout à coup rompue. Il faut +avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front, +sur tout le corps... Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous +que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette +sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. Étudions +maintenant... Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le +choc qui s'est répercuté sur mon corps... Quand on monte une côte +élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte +encore. Puis, tout à coup en un point... point unique... on se trouve +sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul +point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment où le pasteur les +a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point +mathématique qui sépare les deux déclivités. + +«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir. +Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure... L'avouerai-je? +Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur +d'espoir... Si cela n'était pas!... Or, cela est. J'étais le torturé qui +doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs +dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais +tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair... il +s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc +m'a mordu. + +«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une +opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et, +regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils +croyaient... Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je +pense... Pas au ciel, je vous jure! + + + + + XI + + +«Ah! que cette journée passe lentement! Il est des minutes où je me sens +lâche... je voudrais crier. Eh bien! non, je ne crierai pas, je ne +pleurerai pas... Que d'autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles +qui s'ensanglantent: moi, je veux être le Spartiate dont le renard +dévorait les entrailles... je compte ses griffes qui fouillent dans mes +viscères... et je ris! oui, sur mon âme, je ris, heureux de +l'_effroyabilité_ de ma souffrance. Tant mieux, par l'enfer! Crispe-toi +dans les angoisses, ô mon âme! Chacun de ces plis, sillons creusés par +la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs!... +Et quels souvenirs! + +«Nage dans cet océan de désespoir. N'oublie rien. Songe à ces serrements +de main, songe à ces regards échangés, songe à son _espoir_ à lui, à sa +_crainte_ pudique à elle... songe... mais songes-y bien... que dans +quelques heures la nuit viendra... tu sais ce que cela signifie, mon +âme. Repais-toi de cette attente... prépare-toi... car je ne te ferai +pas grâce d'un seul de leurs baisers... + + + + + XII + + +«Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que +possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma +main... la volonté a triomphé complètement, orgueilleusement. Je regarde +presque avec pitié cette âme qui se tord et veut échapper à l'horrible +étreinte. Non, non. Viens ici et regarde! La vois-tu, _elle_... comme +elle est belle! Reconnais-tu ce regard qui t'a fait comprendre la vie? +Et _lui_, comme il est beau aussi! Comme ils sont faits l'un pour +l'autre! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient à +l'écart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d'amour. Il +semble lui demander pardon de la posséder. Et son regard, à elle, +répond: Comme je suis heureuse d'être à toi!.. Oh! ne crains pas, mon +doux fiancé!... je me suis donnée librement... je t'aime! + +«Quelle voix pénétrante! Écoute bien cela, mon âme! Jamais tu +n'entendras semblable mélodie! Épèle ces trois mots! Je... t'...aime! Il +est venu tomber à ses pieds, et _elle_, mettant ses deux belles mains +sur ses cheveux, a doucement relevé son front et l'a baisé... Savoure +bien ce baiser, mon âme. As-tu compris ce qu'il signifie?... Mais oui, +oui, tu auras beau te débattre... il faudra bien que tu voies tout... +tout. Prête l'oreille à ces doux murmures qu'échangent les lèvres qui se +joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent... +aspire cet amour... Sont-ils assez proches l'un de l'autre? Hein?... Il +a détaché son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombés sur +ses épaules... et encore elle a souri... + +«Là, mon âme, en face de cet amour, commences-tu à savoir ce que c'est +que la HAINE!! + +«Regarde, regarde encore!... + +...................................................................... + +«Le matin est venu! + + + + + XIII + + +«Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un +ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est +devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'épand sur moi. + +«Chose étrange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment? + +«Parce qu'_elle_ m'est indifférente... je ne l'aime point, je ne la +regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde, +je la vois toujours aussi belle... mais je ne me souviens plus... Le +jour du mariage, tout s'est brisé. Le lien qui s'était formé--que +j'avais formé--entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne +vit pas, qu'elle est morte ce jour-là, et qu'il a épousé un cadavre. +_Celle_ à laquelle ma pensée s'était rivée a cessé de vivre ce +jour-là... celle-ci n'est plus celle-là. + +«Et c'est justement cette morte que j'ai à venger. + +«Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue +m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant. +Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne, +spirituelle. Je regarde et j'écoute froidement. Pas une fibre ne +tressaille en moi. + +«Encore... il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouvé qu'il avait +bien fait. Le baiser m'a même semblé froid. Est-ce qu'il saurait que, +croyant donner un baiser à une femme vivante, il n'embrasse qu'un +cadavre!... Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux! aime-la +de toutes les forces de ton âme... Le jour de l'expiation sera d'autant +plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde. + +«Premier point acquis: je ne puis empêcher ce bonheur... Certes, il me +serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance. +Que ce serait mesquin! Combien je préfère qu'il _se complaise_ dans sa +félicité... Second point! je ne suis pas prêt... Ah! c'est que haine a +pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu'est la +possession à l'amour... c'est l'épanouissement du _moi_ dans la +plénitude de la passion assouvie... et je ne sais point encore comment +je me vengerai. Non, sur mon âme, je n'en sais absolument rien. Plus +encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité... je +risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait +nuisible... Pas de zèle! comme disait je ne sais quel ministre français, +pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c'est se tromper... Oh! +j'y réfléchirai longuement... je suis encore sous l'empire d'une +certaine colère. Mauvaise condition. J'ai besoin d'étudier _la +vengeance_, d'en saisir le véritable esprit, l'essence, de bien +comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut être... j'y arriverai. Mais +je ne me livrerai à ce travail d'analyse que le jour ou, pensant à _ce +qui s'est passé_, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide. + +«Je n'ai rien oublié. J'écris aujourd'hui seulement ces scènes +d'autrefois... et je me repais de ces souvenirs... Dire que je trace ces +lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, _lui_, quand il m'a +laissé sa fortune... que je suis assis dans _son_ fauteuil, à _lui_... +que je m'accoude sur _sa_ table... que tout à l'heure je vais me coucher +dans _son_ lit... que je mourrai calme et souriant dans des draps à _sa_ +marque... + +«Songer à tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler _ma_ +vengeance... Allons! je me sens heureux... sur ma parole. + +«Mais reprenons. Que disais-je? Ah!... nous vivions à trois! Cela dura +deux ans! J'étais calme... un matin, je m'interrogeai moi-même, j'étais +mûr pour l'étude projetée... je me _permettais_ de songer à la +vengeance. J'y pensai. + + + + + XIV + + +«Qui m'eût regardé ne m'eût plus reconnu... Il est une précieuse faculté +que peu d'hommes possèdent à un degré utile; il s'agit, étant donnée une +préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous +débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession, +de secouer cette préoccupation et de dire: «Pour cet instant, _je n'y +veux plus songer!_». Aux premiers temps, cette _abstraction_ de soi-même +est difficile à opérer. Voici comment je procédai: Alors que la pensée +haineuse avait rongé mon coeur durant toute la journée, je me disais, +quand la nuit venait: «Je _veux_ écarter cette pensée jusqu'au matin.» +Au bout de quelques jours de persistance, j'avais réussi. Le soir venu, +cette pensée disparaissait, s'assoupissait, pour s'éveiller de nouveau +le lendemain à heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier résultat, je +provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour +un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j'eusse poussé un ressort +ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi +longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession... + +«Pourquoi ai-je tenté cela? Sur mon âme, c'était bien calculé! J'avais +compris--ceci était facile à prévoir--que la pensée obsédante entrerait +peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature +physique, que corps et coeur, comme le bois rongé par les termites, se +cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait +où--maladie ou folie--tout l'être tomberait en poussière... + +«Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pensée me +vint, j'eus un effroyable frissonnement... Si j'allais mourir avant de +m'être vengé! Non, cela n'était pas possible, cela ne _devait_ pas être. +Je n'avais pas le _droit_ de mourir, c'eût été déserter. Ou bien, si +j'étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'étaient effondrées +sous la pression du désespoir... alors, qui sait? J'aurais peut-être +oublié, c'est-à-dire pardonné... Par l'enfer! cette idée de folie était +sinistre... + +«Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs +mois que je n'ai _pensé_... Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue +effleurer mon cerveau; pas une fois en _le_ regardant, en _la_ voyant +près de lui, je ne me suis rappelé... puissance de l'homme sur l'homme! +et quel admirable triomphe! + +«Mais aussi, quel résultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement--oh! si +doucement!--la porte de mes souvenirs... Savez-vous? j'avais presque +peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année, +n'avait pu s'ébattre à l'aise... Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort, +je l'ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus +obscures de mon cerveau... Sur un signe il s'est levé... mieux, il a +bondi! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de +résolution... et il semble me demander: «--Est-ce que l'heure est +venue?» + +«--Peut-être. + +«Ces douze mois de repos--voulu--ont fait de moi un autre homme; je suis +fort, en vérité, j'ai engraissé! Mon pouls a cette régularité +mathématique qui sonne juste au cadran de la santé. + +«Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer +l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd'hui tu +ne me quitteras plus. + +«Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être _effroyable_. Il +s'agit de commencer l'étude. Par quoi? par le sujet d'abord... Il est +évident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte à souffrir, +et jusqu'à quel degré il peut supporter la souffrance... Bourreau d'un +homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'étendre sur le +chevalet avant de m'être assuré de la puissance de sa force de +résistance... Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'écrou? La belle +affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie +de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalité... + +«Quelle parole viens-je de prononcer? Mon énergie de tortionnaire! Mais +je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le +_désir_ du mal, mais il me manque la _notion_ de ce mal et la +_certitude_ de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au +point de vue de la douleur humaine? Quelle est la ténacité de mes nerfs +et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui? + +«D'où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir. + +«Que _peut-il_ souffrir? + +«Que _puis-je_ faire souffrir? + +«Quelle est la souffrance à appliquer? + +«Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route... + + + + + XV + + +«Ah! l'enfer vient à mon aide... Sur mon âme! je ne croyais pas qu'il me +fût donné de pouvoir si rapidement procéder à une première expérience. +Oh! il souffre, il va souffrir, je vais assister à ses premières +palpitations, prêter l'oreille à ces premiers grésillements de son âme +sous le fer rouge de la douleur... ELLE se meurt et il l'aime! + + + + + XVI + + +«Comment ai-je su cela? Qui me l'a dit? Personne, et cependant,--alors +que seul je réfléchissais, la tête plongée dans mes deux mains, +calculant et rêvant,--j'ai tout à coup su qu'_elle_ se mourait, qu'_il_ +souffrait... et puis, chose étrange, cette idée de _grésillement_ qui +subitement avait surgi dans mon cerveau!... + +«Mû par une force dont je ne pourrais, malgré toute ma puissance de +concentration, analyser l'essence, je me suis élancé hors de ma +chambre... j'ai bondi sur l'escalier... et là, au premier étage, j'ai +ouvert la porte!... + +«Horrible! Il n'y avait pas un cri, pas un souffle... mais un groupe de +désespérés... Elle était étendue à terre; lui, accroupi, les deux bras +serrés autour d'elle... Quand il m'entendit: «Vite, me dit-il, une +couverture!» Une horrible odeur de chair brûlée et de vêtements roussis +me saisit à la gorge... J'obéis cependant, et lui jetai une couverture +de laine... Il l'enveloppa et la serra fortement... Je voulus +m'approcher: «Laisse-moi faire,» reprit-il d'une voix creuse qui +semblait n'avoir plus rien d'humain. Alors, avec une force qui ne +m'étonna pas, il souleva ce pauvre corps inanimé et vint le déposer sur +le lit... Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroyé sur +le parquet... Elle était morte, sans doute. + +«Scène étrange. C'était le soir, la nuit n'était pas encore complètement +venue, combattant cette obscurité grandissant à chaque minute... mais, +dans ce foyer, de la houille... un monceau... la flamme jaunâtre léchant +des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher où je voyais +un homme renversé... sur le lit, une forme que je ne distinguais pas, +mais que je savais être _elle_. + +«Je voulus _voir_ cette scène terrible, et, en une minute, j'allumai une +lampe... Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais: «Il doit +y avoir là _quelque chose_ d'effroyable. Songe à ne pas frissonner!» + + + + + XVII + + +«Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme... et je ne +frissonnai pas. Était-ce bien un visage? Non, une boursouflure, une +tuméfaction sanguinolente... J'arrachai la couverture... et je compris +tout. Elle était morte... morte brûlée. Elle était vêtue d'une robe de +chambre légère... évidemment, elle était à sa toilette... mais de cette +robe, il ne restait que des lambeaux... Le feu avait saisi cela par le +bas, l'avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autre +seconde, la fournaise faite masque s'était appliquée sur ce beau +visage... devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la +turgescence des paupières bouffies en cloques... les deux lèvres, les +joues, le front n'étaient qu'ampoules; les ailes du nez s'étaient +recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et les dents +apparaissaient à travers les crènelures de la bouche épatée!... + +«Et du bas des vêtements, de cette masse noirâtre de vêtements +carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancs comme s'ils eussent été +taillés dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d'enfant... qu'on +eût baisés... que je baisai, moi, en m'inclinant doucement et souriant à +cette suprême jouissance de lui donner, à elle le dernier embrassement +qu'elle dût recevoir... car nul ne songerait qu'au visage... et chacun +reculerait épouvanté; comme un voleur tremblant d'être surpris, je +rejetai la couverture sur ce corps détruit... et je ne frissonnai pas! + +«J'appelai un domestique et envoyai chercher un médecin... puis je +restai debout auprès de ce lit, regardant toujours ce visage turgide, +cette effroyable grimace qui semblait s'être pétrifiée dans une suprême +crispation... lui, toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas +_à mort!_ Oh! je m'en étais assuré, son sang courait comme un flot dans +ses artères... la vie se révoltait contre la prostration... je _savais_ +qu'il allait revivre pour souffrir, d'abord par elle, puis par moi! car +j'étais bien décidé, et, l'oeil fixé sur ce cadavre informe, je me +demandais ce que pouvait être la torture du feu; et si je ne la lui +appliquerais pas. Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais +faiblir. + +«J'eus d'abord l'idée de le rappeler à lui-même, pour qu'il commençât +plus tôt à souffrir... mais je renonçai à cette pensée. Une secousse +aurait pu--en détendant trop brusquement les ressorts de son +organisme--provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais +pas tant à ce qu'il souffrît qu'à ce qu'il me montrât _de quelle +manière_ se comportait--et se comporterait, par conséquent--chez lui la +faculté souffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de la +crise, en la laissant se développer naturellement... + +«Tout à coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se détendit et battit +le vide, puis retomba sur le bord du lit... Or, un bras de la morte +pendait le long de ce lit, et justement--hasard que j'observai--sa main +à lui, froide et sèche, saisit la main sanglante de la femme... Ses +doigts à elle avaient été rongés par la flamme, et des lambeaux de chair +se détachaient de l'os... Il sentit cela, et une commotion convulsive +l'agita des pieds à la tête... un souvenir intuitif l'avait envahi. Il +ouvrit les yeux, regarda cette main d'un air hébété, puis il se dressa +sur ses pieds, comme si ses reins eussent été d'acier, et se jeta sur le +corps... je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui, s'approcha +de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière... il eut horreur! +il jeta un cri, un râle... se recula, bondit à travers la chambre, se +jeta contre les murs, frappa les meubles... cette nature forte était en +proie à l'épilepsie de la douleur. Il écumait, meurtrissait ses poings +aux sculptures de chênes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment, +hystériquement... il se trouva en face de moi et me regarda en face. +Déchiffra-t-il un instant--un seul--l'hiéroglyphe de ma pensée? Sans +doute, car il leva le poing comme pour m'écraser... J'avais failli me +trahir! je n'étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité +sous un masque d'emprunt... ou plutôt à rattacher assez rapidement les +cordons de ce masque dénoué par la main de l'imprévu...... mais je +criai: «Mon ami! mon ami!...» Il reconnut ma voix... et se jeta dans mes +bras en sanglotant!... + +«Moi, sans avoir l'air d'y prendre garde, je me dérangeai doucement, de +telle sorte que son regard se trouvât dans l'axe du visage effroyable; +puis, doucement encore, je lui relevai le front... il vit encore cette +chose; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont +rien ne pouvait rendre l'horreur. + +«Le médecin entra... Turnpike se calma tout à coup et regarda le +praticien, qui marcha vers le lit, puis s'écria: + +«--Mais cette femme est morte! il n'y a rien à faire! + +«--Rien! répéta machinalement Turnpike. + +«--Comment cela est-il arrivé? demanda le médecin. + +«Je pris la parole, racontai ce que j'avais vu, et expliquai ce que je +supposais. + +«--Voilà! dit Turnpike. (Oh! comme je l'écoutais! Sa voix ne +parcourait-elle pas toute la gamme du désespoir, et ne révélait-elle pas +la contexture intime de l'instrument?) J'étais là... dans mon cabinet de +travail, à côté... la porte était entr'ouverte... la nuit venait, je +cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur +l'entrebâillement de la porte entr'ouverte... Je vis une lueur rouge... +Je ne compris pas d'abord. J'entendais dans cette pièce un +trépignement... rien de plus... Je l'avais laissée, un quart d'heure +auparavant, se mettant à sa toilette... Tout à coup une horrible idée +traversa mon cerveau... le feu! Je m'élançai! Ah! monsieur, jamais je +n'oublierai cela... Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avait +une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur +elle-même... au milieu de la flamme un corps qui se débattait contre le +feu qui mordait et déchirait... Pas un cri! pas un bruit... deux pieds +qui battaient le plancher, c'était tout... Je bondis... Comment je fis! +je ne saurais le dire... Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui +brûlait mes mains et mon visage... L'horrible lueur s'éteignit... la +femme était à terre, et j'étouffais de mon corps les derniers +soubresauts de la flamme... Alors j'aperçus que Simpson était entré... +je portai le corps sur le lit... Depuis ce moment, je ne sais plus... +non... non! + +«Le médecin répondit d'une voix calme (oh! que c'est beau d'avoir cette +habitude d'être calme!): + +«--Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approchée de la +cheminée, et le feu aura pris à ses vêtements... Il faut aller déclarer +le fait à la police. + +«Turnpike mit ses mains sur son visage; alors je vis que le sang coulait +entre ses doigts: + +«--Tu es blessé? m'écriai-je. + +«--En effet, fit le médecin. + +«Et sans plus s'émouvoir il demanda de l'huile, des bandes de toile, et +fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tête +vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions +spasmodiques. + +«--Monsieur, me dit le médecin à voix basse tandis que je le +reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite? Vous +savez que je ne suis pas le médecin de la maison. + +«Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s'en alla. + + + + + XVIII + + +«Décidément, il sera difficile de faire souffrir cet homme... Quelle +force! Après les premières convulsions de la douleur, son être a réagi, +son énergie a eu raison de ses tortures... Il est calme. À l'enquête il +répond froidement, donne les détails d'une voix assurée, douce même... +il a passé la nuit auprès du cadavre. Il n'a pas voulu qu'on couvrît son +visage et a semblé se complaire à rechercher sous la dévastation de la +mort les souvenirs radieux de la vie... J'ai veillé aussi. Par amitié, +a-t-il cru. Tant mieux! il ne faut pas qu'il doute de moi, car il +m'appartient tout entier. J'ai repris moi-même toutes les circonstances +de l'accident, je l'ai interrogé, j'ai insisté sur les points les plus +pénibles, j'ai pressé tous les ressorts de ces lames à mille +tranchants... il est resté impassible. Et cependant il souffre +horriblement... Je vois cela dans certains tressaillements de ses +fibres. + +C'est ce qu'il faut. Le sujet est bon. Il est apte à souffrir, parce +qu'il peut beaucoup endurer... j'ai en face de moi un adversaire digne +de ma haine et de ma volonté... + + + + + XIX + + +«On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai +pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi? +Est-ce que cette femme était à moi? Est-ce qu'il y avait entre nous +aucun lien commun _aujourd'hui?_ Non, non, ce n'est pas aujourd'hui +qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couchée de mes +deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes +larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de +deuil. + +«... Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon âme, que +je ressens une forte tentation de le tuer!... Il faut que je fasse appel +à toute ma raison... Il est assis en face de moi, la tête dans ses +mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état +d'engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur. + +«Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre +jouissance! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je +pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs... et +je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu à lui, il me parlât +d'elle, il me détaillât ses perfections, qu'il me dît combien elle était +belle, combien ses baisers étaient doux, qu'il évoquât dans cette +chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rêves qui sont la +vie... J'ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J'ai approuvé de +la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle +était--ce qu'elle eût été--pour moi! Non, il faut bien que vous me +croyiez, je ne l'ai pas tué... Mais comme je me cramponnais à l'avenir +compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à +l'usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu'on lui a souscrits! + + + + + XX + + +«... Six mois s'étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un +long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'était +déjà émoussée... déjà! insulte nouvelle qui m'était faite. Car toute ma +vie, à moi, appartenait à celle qui n'était plus là. Et lui, au bout de +six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n'y plus +songer du tout! + +«Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d'une scène +étrange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de +mon _ami_ une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais +qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu'approchait l'échéance +terrible. + +«Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là, +on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais +l'esprit public était d'autant plus excité contre le coupable, qu'il +appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance +esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus célèbres +négociants du Kentucky. L'esclave avait, paraît-il, été cruellement +frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans. +Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari +était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain +nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait +avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y +prit point garde, attribuant à la force de l'habitude cette insouciance +de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La +veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute +hâte. + +«Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant +de l'arrivante; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s'avança +respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès +d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d'un seul +coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba... morte. C'était +un athlète que Sam Wretch. + +«On s'empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût +succombé; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en +ricanant: «Massa est morte, elle m'avait frappé, je l'ai frappée!» + +«On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès. +Quoique affranchi, ce n'en était pas moins un nègre, et la justice +pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le +crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était +condamné à être pendu, _jusqu'à ce que mort s'ensuive_. + +«L'arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été +rendu le mardi. C'est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour +affaires. + +«On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans +l'air, comme un souffle de colère mal contenue... Six heures sonnèrent. +Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes +surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit; +mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et +lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch! + +«J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'était la foule +qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se +préoccuper des délais légaux, exécuter l'arrêt de mort. La prison était +à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes. +Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'où +s'échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches, +comme des langues de feu. C'était un vertige qui roulait, tout cela se +poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée +de mort. + +«La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable, +impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s'animer, +vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de +vermicules. C'étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches +et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre +s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier! +mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment! «À +mort! À mort!» hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu'on n'entendait +plus, protesta du geste; puis la fenêtre se referma. + +«--La porte! La porte! le feu! + +«L'autorité restait neutre; mais il fallait se hâter d'agir. On entassa +des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu. +Une épaisse fumée s'éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute +langue de flamme lécha l'édifice. Alors de l'intérieur s'élevèrent des +hurlements et des imprécations. C'étaient les autres prisonniers qui +croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: «Sam Wretch! +Sam Wretch!» Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se +blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui +n'étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n'étaient pas assez +forts. + +«Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch +apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du +poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des +ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux, +qui se rejeta en arrière... + +«On l'entraîna. Il grinçait des dents et criait: + +«--Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept +jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lâches! + +«Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir... +il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il +resta à terre. Alors dix mains s'avancèrent, le prenant au buste, aux +épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui +mordit... le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta. +C'était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir! + +«Il était debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule +sortit de la ville, et s'arrêta à un bouquet de bois. + +«La lune s'était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son +masque blafard à cette scène d'assassinat: + +«Une corde! Une corde!» Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il +était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des +poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une +seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la liberté. Mais la meute +se rejeta sur lui; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une +sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré. + +«Quelque chose tomba auprès de lui, c'était le bout de la corde où se +trouvait le noeud coulant. Un homme était monté sur l'arbre, avait passé +la corde dans la fourche que formaient deux branches énormes, avait +enlevé l'écorce pour que cette corde pût glisser... on mit le noeud au +cou du patient. L'autre bout de la corde, passant par la fourche, +traînait à terre de l'autre côté. + +«--C'est fait? demanda une voix. + +«--_All right!_ répondirent ceux qui avaient assujetti le noeud. + +«--Enlevons! + +«Et dix hommes se pendirent à l'autre extrémité de la corde, qui glissa +sur la fourche de l'arbre comme sur une poulie... Le corps de Sam +s'était affaissé, il était étendu à terre... Alors on vit, sous la +traction de la corde, la tête quitter le sol, puis les épaules, puis les +cuisses. Là, le corps tourna sur lui-même... + +--Hardi! crièrent les voix. + +«Le corps lâcha terre, et se haussa dans l'air. Il tournait toujours. La +corde était passée au cou, par une main inexpérimentée, car le nègre se +sentait mourir et battait l'air de ses mains... Mais sous le poids du +corps, on vit le noeud se resserrer par une secousse brusque, comme pour +se mettre en la place nécessaire... + +--_Stop!_ dit quelqu'un. + +«Sam Wretch était pendu...sa face se congestionnait et de ses lèvres +épaissies sortait une sanie rougeâtre... + +«--Quand détachera-t-on cet homme? me demanda Turnpike. + +«--Dans dix minutes ou un quart d'heure. + +«--Mais, reprit-il en frissonnant, s'il n'était pas mort... si on +l'enterrait vivant! + +«Je le regardai, il était livide. + + + + + XXI + + +«... Nous voyageons. Turnpike s'est lancé dans les grandes affaires +industrielles. Il est très ingénieux, en vérité, et il rendra, je n'en +doute pas, d'immenses services au commerce des États-Unis. Il a déjà +inventé une machine propre à la préparation du coton, très curieuse +réellement, et qui lui a attiré de tous les points de l'Union les éloges +les plus mérités. Sa fortune s'accroît. Il a en lui un besoin d'activité +qui le dévore. Souvent déjà il m'a dit: Maintenant que je suis seul, je +vais m'adonner tout entier à la science!... Il est seul! Sur mon âme, je +ne sais s'il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement. +On dirait parfois que l'accident qui l'a fait libre a comblé l'un des +secrets désirs de son coeur. Ainsi, cet homme aurait tué mon avenir, +aurait brisé toute ma vie, et il n'aurait pas même eu conscience de la +valeur du trésor qu'il me dérobait... Mais non, c'est la prévention qui +m'égare. Je l'ai surpris souvent, alors qu'il se croyait à l'abri des +regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses +larmes et regardant à travers l'infini un point obscur, lointain comme +le souvenir. + +«Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me +séparer de lui. Je le _couve_ du regard. Parfois, tandis qu'il rêve à +ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une +glace, tenir mes regards fixés sur lui... et par l'exercice d'une +étrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au point de +départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement mon avenir tel +qu'il eût été, s'il ne m'avait dit un jour: «Je te présente ma fiancée.» + +«Oh! quel resplendissement de joies! Quelle lumière pleine et sereine +s'épand alors sur toute cette vie rêvée! Il me semble que je l'entends, +elle, me dire: «Je t'aime!» Il me semble qu'à force de soumissions, de +soins, de dévouement, je l'ai rendue digne de moi! Dans ces extases +momentanées je vis double; il me paraît que mon être a grandi, que mes +sensations sont quintessenciées, je marche tout entier dans cet +insondable abîme, dont tous les échos redisent: Amour! Amour! + +«Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dégage +de ces liens qui m'enchaîneraient, qui annihileraient ma volonté, ma +force, mon énergie, et je le revois, tel qu'il est, je me revois, tel +que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes +souffrances de l'agonie. + +«Et par bonheur, je me souviens qu'il n'est pas permis à un être humain +de torturer un de ses semblables comme cet homme m'a torturé; je me +souviens que j'ai une créance à recouvrer, que j'ai une balance à +établir. + +«Je me souviens que ma vie n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une raison +d'être, la vengeance! + + + + + XXII + + +«Nous voyageons! Nous visitons l'Europe; lui, plein d'enthousiasme, moi, +froid et raisonnant; lui, rapportant tout spectacle au besoin d'idéal +qui l'étreint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s'impose +à mon âme. Il admire la cathédrale de Strasbourg; moi, je mesure du +regard la hauteur de la flèche, et je me demande quelle doit être la +souffrance de l'homme qu'un hasard précipite à travers l'espace, et qui +sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au +pied de l'immense basilique... Dans Cheapside, de Londres, dans la rue +Montmartre, de Paris, alors qu'il admire cette activité fiévreuse de +mille véhicules, se croisant, se heurtant, se frôlant; alors qu'il songe +à la dépense de forces intellectuelles et physiques que représente ce +mouvement incessant, moi, je rêve à ce que souffrirait l'homme jeté sous +les pieds de ces chevaux, écrasé par le roulement de ces mille roues, +blessé, meurtri, pantelant... + +«Dans les hauts fourneaux, je réfléchis à ce que ressentirait le corps +humain, jeté vivant dans les flammes inextinguibles; dans les +manufactures, je vois des membres déchiquetés, tressautant par lambeaux, +aux élans de toutes ces roues, débris sanglants, écrasés sous ces +balanciers de fonte ou broyés sous ces leviers de fer... + +«Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par +l'inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption à travers les +fissures du granit, s'élançant vers l'échelle de salut et sentant alors +le flot qui lèche ses pieds, bondit à ses cuisses, grimpe à sa poitrine, +puis bondit au-dessus de la tête, l'arrachant de son dernier asile pour +le précipiter à la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et +frappant de son pic la pierre qui étincelle, redressant la tête au bruit +sourd d'une explosion encore incomplète, comprenant que le grisou est +là, invisible, menaçant, ouvrant ses bras de fer pour l'écraser, +apprêtant ses tenailles de fer pour le martyriser... tout à coup +effondrement, écroulement. L'explosion a eu lieu. La pierre a éclaté +comme la coquille d'une noix dans un brasier... et, se jetant au-devant +du fuyard, s'est faite muraille... cloîtré dans cet _in pace_ du +travail, il mourra de faim, de soif, d'épuisement. + +«Voyant tout cela, je m'adresse cette question: Que lui ferai-je +souffrir? + + + + + XXIII + + +«J'étudie la littérature et l'histoire de tous les pays, au point de vue +des tortures. Quel autre sujet m'intéresse? Le grand poète de la France, +Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de +Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crâne se +brisât sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est +l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un +coin de sa soutane à la gouttière qui plie... admirable, ce passage. + +«Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la +main... l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur, +ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'écorchaient au mur. Il +entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse +qu'il lui donnait... il se disait, le misérable, que, quand ses mains +seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce +plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux +entrailles... + +«Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche. + +«Quasimodo le regarda tomber! + +«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans +l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut +vivre dans la plénitude de sa haine assouvie. + +«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène +Sue, _Atar-Gull_, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa +main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au +visage... tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au +_dévouement_ du tortionnaire. + +«J'ai lu encore le _Monte-Cristo_ français: j'y ai noté plus d'un +incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et +puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est +vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité, +s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui, +jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître... et qui n'est, à un +moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son +ennemi... + +«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la +négliger... J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert. +Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but. + +«--Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et +se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens +qui grelottent par un grand froid...» + +«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le +sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est +mauvais. + +«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas +suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est +bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse +cette double condition; il faut que des excès même s'élève, +inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui +rafraîchit et réconforte l'âme du patient... voici ce que l'histoire m'a +présenté de plus complet. + +«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort. +Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau, +les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du +corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien +apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on +défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes. +Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette +immobilité et cette impuissance l'eussent tué... + +«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux. + + + + + XXIV + + +«Et c'était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que +j'étudiais ces rêves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me +demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment +j'utiliserais cette vitalité au profit de ma haine. + +«Bientôt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'étudiai +successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et +l'écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition +et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu'on accouplait +au condamné; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de +l'estrapade... + +«Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en +moi-même et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du +supplice. + + + + + XXV + + +«L'ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de +recherches: voici ce que j'eus tout d'abord à déterminer. Si l'homme, à +l'état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul +point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes +facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au +mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement +qu'un travail extraordinaire soit accompli? + +«Mon but était celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour +s'étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir, +pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m'intéressait. Il +s'agissait donc non seulement de résister à l'engourdissement qui +s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement +en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L'exaltation de +l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en état d'ébriété, +oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noyée +dans la fumée de l'alcool, n'est plus maîtresse d'elle-même. La _bête_, +selon l'expression d'un Français, Xavier de Maistre, domine absolument +le moi. Et des actes de la bête le moi n'est plus responsable, parce +qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez +l'homme, exalté par l'ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même, +que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à +celle qu'ils possédaient à l'état normal. Tel homme ivre brisera une +barre de fer sur laquelle, au repos, il n'eût même pas osé porter la +main. Il y a donc là preuve évidente que, par l'absorption de l'alcool, +le corps humain se trouve momentanément doué d'un ressort plus +énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c'était +de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de +tirer parti. + +«Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d'abandonner, +ne fût-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je +voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur +le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes +acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le +développement, et qu'alors la pensée, appliquée uniquement au sujet +auquel j'avais voué ma vie, s'élançât plus vive et plus ardente sur la +route qui m'était tracée. J'avais étudié la vengeance, il me restait à +la rêver. + + + + + XXVI + + +«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la +France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et +une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser +seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir +m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il +fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret +pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne +savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la +folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser +échapper mon secret. + +Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma +chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi +entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net +et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en +touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme +une fleur qui s'ouvre. + +[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment +avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits, +possédant les qualités dont suit l'énumération.] + +Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils +chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le +travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que +le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la +dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par +l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement +étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt. + +J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était +solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie +retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais +personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était +calme autour de moi. + +J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit +deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la +période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors +m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte +qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau +juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le +souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se +porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route +du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était +éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant +tous les rayons de lumière sur le papier blanc. + +Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur +moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle. +Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le +regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les +palpitations de mon bras. J'étais absolument calme. + +Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon +gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât +des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut +vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne +résistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas +l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant +curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait. +À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il +y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais +moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma +propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en +quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui +protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait. + +J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus +blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et +je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent +comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais +ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles +glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de +vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits, +deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient. + +J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes +ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix, +par un dernier effort d'énergie. + +--Quelle sera ma vengeance? + +Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles +vagues de sang; c'était un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent; +il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand +je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement +le liquide qui avait un goût de sang... + +Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête +penchée en arrière. + +L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires... + +--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie! + + + + + XXVII + + +L'eau-de-vie! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon +oreille; et après si longtemps--oh! si longtemps--je ne songe point sans +terreur à cette nuit d'angoisses sinistres et d'éblouissements lugubres. +De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau! Des griffes de +fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que +je ressentis. + +J'avais deviné ce qu'était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas +que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre +conscience de mes actes. J'avais vu ces brutes ivres, que l'alcool a +rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d'eau-de-vie, +branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite, +l'oeil fixe et terne. + +Je pressentais que je serais ainsi: je me voyais glissant sur la pente +déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du _delirium +tremens_. + +Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère +sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l'ébriété, retomber mes +regards... il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus +matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j'imaginai. + +Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et +lourd. À ce timbre muni d'un marteau fut adopté un mécanisme +d'horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se +soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze; le son +éclatait, vibrant et fort, puis s'étendait en nappes larges pour +s'éteindre peu à peu, comme s'efface sur la mer le sillage d'une énorme +vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours +prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait: +Songe à ta vengeance. + +Et je saisis le flacon d'eau-de-vie. + +J'étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles; je pouvais +avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il +fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol... c'était +dans l'accès même que l'idée de la vengeance-type devait surgir. + +Je bus. + +Mêmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le +bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la +langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête +était libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre +lui parvenait clair et régulier. + +Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les +parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, +traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et +malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif +contractait mon gosier... le monstre eau-de-vie posait sa main de fer +sur mon être tout entier. + +Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je +regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et +portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et +de ma main tremblotante, j'étais obligé de chercher sur la table le +flacon qui me fuyait... Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne +plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté? + +Non, tout à coup... bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût +battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas... mais si +faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'où venait +ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il +me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le +temps se doublait, comme l'espace qui me séparait du son. + +Et le _moi_ physique était dans un tel état de fatigue et de +surexcitation, que l'_âme_ restait sourde, muette, sans pensée, sans +dessein... Je bus encore. + +«Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une +écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de +plomb qui l'écrasait, comme les damnés du Dante... je voyais, +j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin +qu'à l'état sain, les murs s'étaient reculés. J'entendais plus précipité +le tintement du timbre; évidemment, ce n'étaient plus deux minutes qui +s'écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. _Bôm! Bôm! Bôm!_ +Et ce n'était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur +mon crâne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent +_en dedans_ mon crâne, qui s'ébranle sous cette double pression... + +Je tourne sur moi-même. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis _quelque +chose_ qui m'échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, +mes pieds ne touchent pas la terre... Oh! non, je ne sens pas le sol, je +ne pèse point sur le parquet... Je marche sur de l'étoupe qui s'enfonce +sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain +mouvant... et mes pieds sont trop lourds... je trébuche et je tombe. + +Immobilité! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué... +non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela +veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens +ignorés, des tortures inconnues... C'est là ce que je cherche, c'est +pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie... c'est pour cela que je suis +effroyablement ivre... + +Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai fermé +les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes +veines, c'est du feu... du feu! du feu partout! la flamme m'environne, +elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine... d'immenses vagues de +flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de +l'eau-de-vie. + +De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le +timbre, le timbre! _Bôm! Bôm!_ Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du +milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des +fourches de fer, des tridents rougis... Comme cela trouerait bien des +chairs et déchirerait hideusement un corps humain... Puis des roues à +dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, +emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis +d'énormes _moutons_ de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant +dans l'air et tombent, se relèvent et retombent... sur quelque chose de +spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement... il doit y +avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme! + +Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des +pointes qui déchirent... Je suis au milieu de tout cet arsenal de +tortionnaire... S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques +effleurait mon corps... J'ai peur... et je bois pour n'avoir plus peur. +Et j'entends le glas: Bôm! Bôm! + +Ah! que n'est-il là! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se +croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas +trop vite... Oui, c'est là la torture, c'est là la mort horrible que je +n'ai pas entrevue dans mes rêves. + +Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique... et de toute ma +hauteur je tombe sur le parquet. + +Nuit horrible! Délire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a été +muette... J'ai menti tout à l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces +tortures que je n'aie rêvée... + +Et ce n'est point cela qu'il me faut! + +L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l'horrible! Si +fait! Il reste encore une tentative à faire. + + + + + XXVIII + + +C'est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l'horrible, dans +laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse +atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les +horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me +souvenir de ce que je suis et de ce que _j'aurais pu être_ si _elle_ +m'avait aimé, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aimé? En vérité, la +question vaut qu'on l'étudie. Elle ne m'a pas aimé, parce que _lui_ +s'était emparé d'elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne +comprenait pas la richesse, il s'est hâté de mettre entre lui et moi une +barrière infranchissable... Mais après qu'il l'eût seulement regardée, +après qu'il eût murmuré à son oreille les premiers mots d'amour, est-ce +que le vol n'était pas consommé... est-ce que, dès lors, je n'étais pas +trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est +s'identifier tellement à lui que l'on ressent en soi-même les +impressions qu'il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son +profit. Lorsqu'il la vit pour la première fois, est-ce qu'il n'aurait +pas dû comprendre qu'il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de +fidéicommis qui m'appartenait et me devait être restitué... + +Il n'a pas fait cela... il m'a volé, volé sciemment, avec préméditation; +il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait +sentir mon âme palpiter dans la sienne... il a feint de ne rien voir, de +ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l'épargnerais! Non, non, +je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que +ces tortures viennent de moi... + +L'heure est propice. Jamais il n'a été plus heureux, le temps a effacé +sur son coeur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère +encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l'amertume de ses +souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a réussi. Ses +découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est +estimé, honoré... Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre +l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine +grandit de toute l'étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une +joie âpre à se répéter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce +bonheur, tombera tout cet échafaudage d'orgueil. + +Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas, +je ne le pressens pas, je ne le devine pas. + + + + + XXIX + + +Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie! +Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies... +Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non, +mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche... +J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées; +leur accent est plein d'encouragement et de promesses... + +Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de +paillettes d'argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré +d'un indicible repos. + +Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de +la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont +ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la +fleur endolorie. + +Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes +lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge +froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur +qui l'attend et les joies qu'elle peut donner... Non, je te reconnais, +tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes +les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve +une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore... +D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans +fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées... C'est la +passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et +dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que +va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs +endormies... Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets +ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus... +tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la +poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces +des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en +est jamais souvenu. + +Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi +plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme +tout entier dans ce baiser d'amour... + +Merci! Maintenant la scène change... Tu t'es élancée devant moi, souple +et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens +emporté avec toi à travers les espaces immenses... Tantôt nous perçons +le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans +les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite... Où +sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, +tressées de filigranes d'or... ce sont des lignes si fines, si fines que +l'oeil en peut à peine suivre les contours... et les arches d'or +succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant... De toutes +parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour +desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières +ensoleillées... éclatement de lumière, tourbillon de splendeur... au +fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité +stupéfiante... puis ces rayons prennent un corps; incarnations de +clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent +en avant leurs bras enguirlandés... des fleurs tombent, fleurs étoilées, +pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien!... il +reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant... elles +jaunissent. Non... ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se +passe-t-il donc? + +Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais +elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se +dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains... des mains? non +pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte +noirâtre... je touche sa robe... non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la +fée s'est faite arbre...! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense +dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le +ciel... Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur +agonisante. + +Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est +noir... c'est un corps humain... Ah! je me souviens! le nègre! le nègre! +Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de +haine et grince des dents... la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi +m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?... + +Quelqu'un est auprès de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. +Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en +ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui +m'accompagne... pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras +sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit: + +--Mais s'il n'était pas mort!... si on l'enterrait vivant? + +L'arbre ricane plus fort... des bouches s'ouvrent à toutes ses branches +et répètent deux mots: + +--Enterré vivant! enterré vivant! + + + + + XXX + + +C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai +accordés. + +Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me +regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une +ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis +renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule, +ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles +recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me +semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve +au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit où elle est devenue sa +femme. + +Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens +vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, +je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas +faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de +l'homme d'autrefois. + +Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux; +cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double +développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure +noire s'est rayée de quelques lignes d'argent... Il est revenu d'un long +voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en +plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses +traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien +regardé... Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la +parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets. + +Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont +suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle +ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle +tu seras précipité... par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, +qui te hais!... + +Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur +son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la +pensée intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'idée +bouillonne dans mon crâne? + +Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'échéance fatale +approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j'ai tirée +sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible. + + + + + XXXI + + +J'ai trouvé le moyen, reste à préparer l'exécution. J'ai bien raisonné. +Du reste, l'expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera +complète, odieuse, effroyable. Oh! je n'ai rien négligé, il souffrira +autant qu'il m'a fait souffrir... il mourra... mais comme je comprends +que meure l'ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne +sera pas un passage brusque de la plénitude de l'existence à l'inanité +du néant, du jour splendide à la nuit muette. + +Il mourra... Mais j'y songe, sa disparition n'étonnera-t-elle pas ses +amis, tous ceux qui s'intéressent à lui?... j'ai dit sa disparition et +je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il +faut que lui-même me serve d'interprète auprès d'eux... + +Comment agir? N'oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de +vie, plein de santé, souriant... _vivant_ pour tout dire, puis tout à +coup, il sera sous les yeux de tous à l'état de cadavre, immobile, +insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu'elle +étonne... + +Ah! j'ai trouvé. + + + + + XXXII + + +Cette nuit-là, Turnpike s'était endormi d'un sommeil profond; nous +avions beaucoup marché; j'avais mon projet, je voulais qu'il dormît +bien... + +Il est là, dans la chambre attenante à la mienne... Minuit, il y a deux +heures qu'il n'a pas remué... rien à craindre. J'entr'ouvre sa porte, +doucement, oh! si doucement, que moi-même je n'entends pas le bruit des +gonds qui roulent. + +Rien!... le silence... J'ai là sous la main les fleurs les plus +odorantes, aux parfums les plus subtils; je les ai choisies moi-même. Ma +main ne tremble pas. Je suis calme. Qu'est-ce que cela, auprès de ce que +je ferai dans trois mois? Jeu d'enfant. Je jette les fleurs sur le tapis +de sa chambre gerbe par gerbe... tout est bien fermé. J'y ai veillé +moi-même. Des fleurs, des fleurs encore! Je regarde par la porte +entr'ouverte l'amas parfumé, qui s'élève, s'élève. Encore, encore. Il y +en a assez... + +Puis je referme la porte, et debout, l'oreille collée au bois, j'écoute. +Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh! si j'osais +regarder! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point +d'observation... Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son +chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine... je vois le drap se +soulever sous l'oppression qui gonfle son sein... C'est bien cela, il +respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau. +Ses yeux se sont ouverts. Voit-il? Non, ils sont fixes, ils sont mornes. +Son front est horriblement pâle... des gouttelettes de sueur le +mouillent et brillent sous la lueur de la lampe... + +Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant... +puis il retombe. Un ronflement sourd s'échappe de sa gorge, quelque +chose comme un râle. + +Oh! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures... Le poison, quel +enfantillage! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je +veux que tu meures dans une affreuse torture... + +Assez! assez! il ne bouge plus. Oh! si j'avais trop tardé! s'il +m'échappait! Pensée horrible! J'attire la porte vivement, insoucieux du +bruit. Il ne m'entend pas! Hors d'ici, fleurs maudites! Ah! cette +fenêtre! de l'air, de l'air! + +Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l'eau. En voici. Je +suis sauvé! il a tressailli! + +Alors, j'ai réussi! + +--Qu'y a-t-il? me demande-t-il d'une voix faible. Je ne sais ce que +j'éprouve... + +--Mon ami, lui dis-je (oh! comme ma voix doit sonner sympathiquement à +son oreille), votre teint est livide. Qu'avez-vous? que ressentez-vous? + +Il se dresse, me regarde: + +--Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées... Ce sont tous les +symptômes de la congestion... + +Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d'un coup de sang, +qu'il était absolument rétabli... + +Il a le cou si court, disaient les niais. + +Et moi je murmurais: + +--Je puis le tuer, maintenant. + + + + + XXXIII + + +--Écoutez, me dit Turnpike, l'accident du mois dernier m'a causé +quelques inquiétudes, non pour moi... car je ne crains pas la mort!... +Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître +brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens. + +«--Que veux-tu dire? + +«--Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est +considérable, tu le sais, retournerait à l'État... Je n'ai pas +d'héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas +vécu seul, si mon existence ne s'est pas écoulée dans l'isolement, après +le malheur terrible qui m'a frappé, c'est que j'avais auprès de moi un +ami sûr, sincère, au dévouement infatigable... Cet ami, c'est toi. + +«--Ne mérites-tu pas d'être aimé! Et les douleurs qui t'ont accablé +t'ont rendu à mes yeux encore plus digne d'affection. + +«--Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de délicatesse... +Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets +parfaitement que l'indisposition à laquelle je faisais allusion tout à +l'heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme +vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc résolu +de faire mon testament. + +«--Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien +songer à la mort? + +«--Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu'elle songeât à moi, +reprit-il en souriant. Ma résolution est d'ailleurs irrévocable et, pour +te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d'affaires et +que j'ai déposé entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et +unique héritier...? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout +sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée... +Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te +souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés +sur cette terre... + +«Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à +moi? Était-il sûr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je +bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de +mon amitié?... + +«Il persista. Je n'en avais jamais douté. Ainsi l'homme qui allait +mourir par moi avait jusqu'à la dernière minute une profonde confiance +en moi seul... et j'étais heureux d'avance en songeant à ce que serait +le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes +et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin! + +«Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j'ai ressentie dans ces +mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent +aujourd'hui si insignifiantes... + + + + + XXXIV + + +Est-ce que j'hésiterais au moment suprême? Mes nerfs seraient-ils moins +forts que ma volonté? Non, cela n'est pas possible! Et cependant, si, +pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là +sous ma main...; que j'ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins +d'eau, et le problème est résolu. Peu d'eau, et il meurt... il tombe +foudroyé. Beaucoup d'eau... et je le tiens sous ma main de tortionnaire, +il est à moi âme et corps... nul ne peut me l'arracher... + +«J'ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prières la nuit qui +précède l'exécution... Je ne prie pas, moi, mais j'érige un autel sur +lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans +cette contemplation j'abîme toutes les facultés de mon âme... + +«Allons! + + + + + XXXV + + +C'est fait... la maison est pleine de cris, de gémissements et de +sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike. +Âmes basses et serviles qui n'ont jamais eu la force de haïr le +maître... sous ce prétexte qu'il était bon... À chaque minute tinte la +cloche de la grille... Green-House est encombré de visiteurs... Chose +bizarre! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu'ils +ressentent est bien réelle... + +«--Un caractère si élevé! dit l'un. + +«--Une si grande intelligence! répond l'autre. + +--Et qui a rendu tant de services à la science... + +«--Mais de quoi est-il mort... si subitement? + +«--Une congestion cérébrale, évidemment... + +«--En effet, il y a trois mois déjà... + +«Oui, il travaillait trop... la lame a usé le fourreau. C'est une grande +perte. + +«Moi, je me suis assis au pied du lit où il est étendu. Son visage est +découvert, je le regarde... la mort a donné à ses traits la rigidité +marmoréenne. La mort!... ce mot m'effraie. Est-ce que?... non, je suis +certain de ce que j'ai fait, je n'ai rien à craindre... et, pensant +cela, je couve des yeux ce corps qui m'appartient, ce corps dans lequel +ils croient qu'il n'y a plus d'âme... car seul je sais... + +«Je suis seul en ce moment... voyons ses bras... ils ont la raideur +tétanique du cadavre... j'applique mon oreille sur sa poitrine. Oh! ce +coeur est bien immobile, pas le moindre tressautement... + +«On frappe. «Entrez!» C'est le médecin. Je le reconnais, il est +expéditif, c'est déjà lui qui a constaté le décès de celle... À cette +seule pensée, tout mon sang se porte à mon coeur, et je regarde le +cadavre... le cadavre de l'assassin. Car c'est lui qui l'a tuée, comme +il m'avait tué moi-même... + +«--Docteur, dis-je au médecin, un triste soin vous amène encore dans +cette demeure. + +«--Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup +d'oeil distrait. + +«--La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami... + +«Le médecin prend un air entendu: + +«--Monsieur, l'afflux de sang dans un organe, sain d'ailleurs, provient +d'un trouble permanent ou momentané dans le centre d'impulsion +circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la +rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus +souvent ce phénomène... Ici (et il se baisse sur le cadavre) la +congestion de sang a eu lieu dans l'encéphale. C'est ce que nous +appelons apoplexie... Chez le sujet le tempérament était sanguin, +pléthorique; la tête était volumineuse, le col ouvert... + +«Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans +paraître y prendre garde, de la même voix monotone: + +«--L'excès des travaux intellectuels est aussi une cause déterminante de +l'apoplexie sanguine... Quoiqu'elle soit ordinairement soudaine, la +maladie est souvent annoncée par des maux de tête, des éblouissements... + +«Je lui glisse dans la main les vingt pièces d'or; il prend un morceau +de papier, l'enflamme au feu d'une allumette, le fait négligemment +passer sous les narines du cadavre. + +«--Hélas! lui dis-je, il n'y a aucun espoir? + +«Il me regarda d'un air étonné: + +«--Hélas! cher monsieur, aucun. La mort remonte déjà à plus de douze +heures... + +«--En effet! + +«Et je le reconduis jusqu'à la porte. Je lui serre la main. De par la +science Turnpike est mort. + + + + + XXXVI + + +«L'heure fatale a sonné. On a couché le cadavre dans sa bière, une bière +luxueuse, en vérité, et d'un travail admirable. Sa tête repose sur un +coussin de satin noir. Turnpike paraît dormir. + +«Belle tête, dit un des hommes. + +«Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l'adaptent au +corps du cercueil. + +«Ils se retirent en disant: Dans une heure. + +«Ils sont partis. J'écoute à la porte si leurs pas s'éloignent. Puis je +m'élance vers un petit meuble, j'ouvre un tiroir, je saisis un +tourne-vis, et rapidement je donne deux tours... le couvercle est soulevé +d'un millimètre... Oh! d'un millimètre à peine. C'est assez... l'air +circulera. + +«Une heure après, dans la chapelle du parc, où se trouve un caveau +souterrain, le cercueil est placé auprès de celui qui renferme les +restes de la femme _qu'il a aimée_. + +«Les nombreux amis s'éloignent, après m'avoir serré la main en +m'adressant d'excellentes paroles de consolation... + +«Je suis seul... enfin! Je suis maître, je me sens grandir... toutes les +forces vitales se doublent en moi... Je vais me venger! + + + + + XXXVII + + +«Il y a six heures que le _cadavre_... a été renfermé dans le caveau... +six heures! La crise a commencé il y a justement trente-deux heures... +Comme j'ai bien calculé! Il y a cette nuit même dix ans que je pleurais +et me rongeais les poings. Au jour de l'échéance, je suis venu... et je +vais être payé... je tiens mon débiteur et je serai créancier +impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grâce d'une obole. + +«Trente-deux heures. J'ai encore huit heures devant moi. La nuit est +venue, je me promène dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques +sont congédiés... je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre +tête-à-tête. + +«Je rôde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est là, dans sa +mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie +est lente! Que je voudrais abréger ces instants, si longs au gré de mon +impatience!... + +«J'ai la clé. Oui. Mes outils sont là en un paquet bien ficelé. Je n'ai +rien oublié. Combien de temps cela durera-t-il? Je ne sais pas. Mais peu +m'importe. J'ai amassé dix années de force pour ce moment suprême... + +«Et si cela n'était pas! Si cette heure que j'appelle de toutes les voix +de ma haine ne m'apportait point ce que j'attends d'elle! Si ma science +du mal m'avait trompé! Si le poison... Oh! non! ce n'est point possible! +Je n'y veux point songer... + +«En vérité, je deviendrais fou, et me briserais la tête sur les +dalles... + + + + + XXXVIII + + +«Minuit... oui, douze! Je ne me suis pas trompé. Vite, plus vite... à +mon poste. + +«Me voici l'oreille collée à la porte de la chapelle, à demi courbé. Oh! +comme j'écoute! Comme j'aspire à ce premier son qui doit vibrer dans mon +âme comme le premier signal de la vengeance!... + +«Rien!... rien encore; le vent dans les arbres. La lune s'est dégagée +des nuages, et des ombres noires m'environnent, tranchant avec netteté +sur la lumière pâle et blanche... + + + + + XXXIX + + +«Chut! oh! taisez-vous, murmures de la nuit! taisez-vous, bruissement +des ténèbres... + +«Écoutez... _Ha!_... non, cet _Ha!_ n'est pas un cri ordinaire... non, +ce n'est pas la voix de la nuit... c'est sa voix... à lui... à lui! Cri +long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamné au fond +de l'_in pace_... cri lugubre à toute autre oreille que la mienne, cri +joyeux pour moi... + +«J'ai bien entendu... Voilà la troisième fois qu'il crie! + +«Oh! je le savais bien, lorsque je lui ai inoculé le poison! Je savais +bien qu'il se réveillerait, mais trop tard, lorsque la science l'aurait +frappé de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleuré sur lui, +lorsque tous se seraient éloignés, lorsqu'il m'appartiendrait tout +entier et à moi seul. + +«Ah! tu espérais _être mort!_ Tu croyais que tout était fini pour +toi!... Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterré!... +comprends-tu?... tu es enterré vivant... seul, je le sais, je suis là +pour achever l'oeuvre. En ce moment tu t'éveilles. L'engourdissement +serre encore ton cerveau; tu n'as pas encore compris, mais tu sens une +lourdeur insupportable peser sur tout ton être... c'est la lourdeur du +linceul serré autour de toi. Tu as voulu l'écarter de tes bras, dans un +mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtées à quelque chose... ce +quelque chose, c'est le cercueil... + +«Tes yeux n'ont rencontré que l'obscurité, tu as levé la tête, et ton +front s'est heurté au couvercle de la bière... c'est alors que tu as +crié: Ha! + +«Ce _Ha!_ c'est la révélation, c'est la lumière qui se fait, c'est le +frissonnement horrible dans tout ton être... c'est cette pensée qui te +cingle le cerveau comme un coup de fouet... + +«Enterré vivant! + +«... Et c'est le début de mon oeuvre sinistre. + + + + + XL + + +«Premier mouvement: La terreur, terreur effroyable, immense... être +enterré vivant. Au réveil, comprendre cela et se dire: Je suis perdu: je +vais périr lentement, misérablement, dans des tortures indicibles, +paralysé, étouffé... la faim va crisper mes entrailles... Se souvenir +que des êtres, précipitamment inhumés, se sont rongé les bras, et frémir +tout entier à cette hideuse pensée... + +«Deuxième mouvement: La résistance folle, irraisonnée... la protestation +contre cette hideuse erreur... protestation de la pensée, protestation +de la chair... se débattre instinctivement, sans raisonner, chercher à +arracher le suaire, à briser le cercueil... Folie, impuissance. + +«Troisième mouvement: La prostration. Inutile de résister. La tombe ne +rend pas sa proie... Ne pouvoir remuer... se sentir emprisonné, +incapable d'un effort violent... Alors retomber sur soi-même et se dire: +C'est la fin! attendons! + +«Quatrième période: L'espoir: Si je criais! La voix n'est pas +prisonnière... elle peut porter au dehors... au loin. Dans le parc, le +hasard peut amener quelqu'un... sinon tout de suite, dans une heure, +dans six heures... demain! + +«Et l'enterré crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle étouffe +son intensité: c'est une ululation longue, lugubre... + +«Sois tranquille! ta voix a été entendue... mais par nul autre que par +moi!... Je mets la clef dans la serrure... c'est une vieille porte de +fonte exposée à la pluie, à l'humidité... la serrure est rouillée et +rouillés sont les gonds... Je tourne la clef bien lentement... je tiens +à ce que le fer grince. C'est la première réponse à son appel... puis je +pousse la porte... lentement, toujours. Les gonds crient avec un +hurlement aigu. + +«Lui s'est tu. Il n'a pas cru d'abord que ce fût un _vrai_ son parvenant +à son oreille... si tôt et si vite... au premier appel. Mais si! c'est +bien réel. C'est bien le bruit de la clef... c'est bien la porte qui +tourne. + +«Le mort n'ose pas crier encore... il retient son souffle! Puis +involontairement, quand il s'est bien persuadé que le bruit n'était pas +une illusion, un nouveau _Ha!_ s'échappe de sa poitrine... + +«Oh! comme le son s'est modifié! C'est un mot articulé... Il a dit: À +moi! au secours! + +«Je n'ai rien répondu... je l'écoute. Et dans cette voix j'étudie les +modulations de sa pensée... je me suis arrêté tout à coup... j'ai +abandonné la porte. Aucun bruit! Lui crie plus fort: À moi! à moi! + +«Même silence. J'ai produit l'effet désiré. De ce premier espoir, il va +retomber dans les profondeurs du désespoir muet... et, tranquille, je +tire la porte à moi, je mets la clef dans ma poche... et je me donne une +heure pour faire le tour du parc. + +«Dans une heure, je reviendrai! + + + + + XLI + + +«L'heure est écoulée... j'approche du mausolée sur la pointe des +pieds... si légèrement que le sable même ne craque pas. Je me penche en +avant. Que _fait-il_ maintenant? Que pense-t-il?... Pas un bruit, pas un +souffle. S'il s'était échappé? Non, la porte est bien close, la serrure +intacte. Il est là! Mais s'il était mort! Si l'horrible réalité l'avait +tout à coup écrasé comme un poids trop lourd!... + +«Je ne puis rester dans cette perplexité... De la clef, je frappe sur la +porte, qui rend un son éclatant... trois fois, pour qu'il soit bien +prouvé que ce heurt n'est pas l'effet du hasard. Puis j'écoute... +Évidemment il a dû tressaillir... + +«Trois fois encore! Ah! il a entendu! Il a crié d'une voix forte, comme +si dans cet appel il avait concentré tout ce qui lui reste de vitalité +et d'énergie... Il est vivant bien vivant, toujours. + +«Je rouvre la porte qui grince; mais, cette fois, je ne m'arrête pas. +J'entre résolument et d'un pas sonore dans la chapelle... + + + + + XLII + + +«Évidemment, dans l'horrible situation où il se trouve, nul bruit ne +peut être plus suave à l'oreille que celui d'un pas humain... Aussi, ne +serai-je pas si cruel que de le priver immédiatement de cette +jouissance. + +«La bière est là, devant moi, au milieu du caveau... Un espace libre +règne alentour... et je marche, je marche, frappant du talon la dalle +qui résonne. Je me suis ordonné de faire douze tours, je les ferai, mais +sans précipitation. Je veux qu'il compte les pas, un à un. Comme cela +doit lui paraître étrange! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va +pas vers lui, et qui cependant retentit bien réellement... qui provient +certainement du fait d'un être vivant; ce pas qui tourne, tourne +toujours égal. Ne s'arrêtera-t-il jamais? L'homme peut-il ne pas avoir +vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris? Ce n'est pas +possible... Toutes ces pensées doivent bouillonner dans son cerveau, +oppressé par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie. +Mais, dans cette explosion atroce du désespoir, le cri est rauque... +comme le râle d'un catarrheux. + +«Je marche encore... cette monotonie doit être sinistre. + +«Ah! il s'impatiente. Voilà que ses cris deviennent plus précipités. Il +veut être fixé, cette incertitude est plus terrible que la réalité... +Pas si vite! Je m'arrête brusquement en retenant mon souffle, je +m'assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je +l'entends qui se tord dans sa boîte sépulcrale, il cherche à se +raccrocher à ce dernier espoir... il a entendu quelqu'un. Il n'a pas +entendu la porte se refermer. Donc, le _sauveur_ est proche. + +«Moi, je comprends cette torture... et je ne bouge point. + + + + + XLIII + + +«Il me vient d'horribles imaginations... Quelle force me donnent ces dix +années d'attente! Tandis qu'il est là, dans cette boîte carrée, tandis +que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là +et je songe aux _niches_ que je puis lui jouer... je joue avec cette +effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle? Combien de temps +résistera-t-il à cette torture?... Quoi qu'il en soit, je ne ferai rien +pour hâter le dénouement... + +«Alternative terrible d'espoir et de désespérance. À chacun de mes +mouvements, toutes les fois qu'un bruit frappe son oreille, il suppose +que le salut est proche... et j'emploie le même moyen _qui ne s'use +point_. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre... Un +moment j'ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me +suis muni. Là il ne peut plus douter; évidemment la bière va s'ouvrir, +c'est la liberté... c'est la vie! + +«En effet, il doit le croire. J'ai mis le tourne-vis dans les vis qui +retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le +couvercle se soulève et s'abaisse comme la poitrine d'un homme qui +respire... Tantôt par l'_entr'ouverture_, sa voix me parvient claire et +nette... puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une +mâchoire qui se ferme, et je n'entends plus qu'un murmure étouffé; ou +bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort... il +s'arcboute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse +avec ses mains la planche qui suit _un peu_ l'impulsion. Mais l'effort +est vain... le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du +chêne... et voilà qu'il passe dans la fissure ses doigts crispés et +enveloppés du suaire blanc... + +«En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli, +creusé, convulsé... Oui, sa souffrance est horrible! + +«Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée... +le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir, +le cercueil va s'ouvrir... Non, j'ai mesuré mon effort... et le bois est +solide. + +«Souffre, souffre, misérable! Qu'as-tu dit? «J'ai faim!» Ah! le monstre +torture tes entrailles maintenant... Il devient fou. Les dents grincent, +sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui +voudraient être des mots... + +«Allons! il faut en finir. + +«--Turnpike, dis-je à haute voix. + +«Il se tait. Il croit avoir mal entendu. + +«--Turnpike? + +«Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d'un ami... + +«--Sauvé! sauvé! Vite, vite, mon bon Simpson... ouvre, ouvre cette boîte +infâme... J'étouffe, je meurs... Oh! si tu n'étais pas venu? Hâte-toi, +hâte-toi donc! + +«--Pauvre ami! Comment! tu es enterré vivant! Ah! l'horrible chose! + +«--Ne parle pas... mais fais vite! Déjà la mort... une mort +effrayante... me saisit à la gorge!... Il doit y avoir des instruments, +là, sur les dalles, à côté de toi! Vite... vite! + +«--Des instruments! mais je n'en vois pas! je ne puis ouvrir la bière! + +«--Tu ne peux pas... Oh! ce n'est pas possible! Cherche, là, à tes +pieds! + +«--Oui, oui, tu as raison... Voici le tourne-vis. + +«--Vite! vite!... Mais tu ne te hâtes pas... Voyons, je t'ai laissé +toute ma fortune... Si tu te hâtes, je t'en donne la moitié... de mon +vivant! + +«--Ah! ah! excellent ami! + +«À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s'empare de moi; je +m'élance sur la bière, je m'y accroupis... Je place l'instrument dans +les pas de vis, et je commence à serrer... mais lentement, bien +lentement... + +«Il s'en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille. + +«--Tu te trompes! Pas dans ce sens-là! Tu fermes... je suffoque. + +«Le couvercle s'abaisse lentement et je m'écrie: + +«--Et tu vas mourir! comprends-tu? mourir... tué par moi, torturé, +puni... Ah! tu m'as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur... +et tu comptes sur ma pitié... En vérité, c'est à n'y pas croire! + +«Il pousse un dernier râle... le dernier que j'entendrai. Les vis se +serrent... les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j'entends +encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la +suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe +mes genoux et dont je ris... sur ma parole... + +«Puis plus rien... un frissonnement... et l'immobilité... + +«Je me relève... c'est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la +porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent... Je suis vengé! + +..................................................................... + +«Il y a vingt ans de cela. Je meurs content... J'ai gardé ce souvenir de +vengeance comme l'avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes +héritiers. + + «_Ainsi finit le testament d'Arthur Simpson_.» + + + + + XLIV + + +Les héritiers sont pâles, atterrés. + +Georgy Simpson n'entend plus, ses bras pendent le long de son corps. +Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux fermés; il est +insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d'un air +hébété. Steney soutient miss Stroke qui s'est évanouie... + +--Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hériter de l'homme +que l'on a assassiné, Arthur Simpson n'étant pas l'héritier légal de +Turnpike, la fortune de ce dernier revient à ses héritiers naturels, ou, +à leur défaut, à l'État. + +Les héritiers entendent cela, c'est le dernier coup. Pris de vertige, +ils se précipitent vers la porte et roulent à travers l'escalier, se +heurtant et se bousculant... Tiresome pousse Georgy qui entraîne miss +Stroke revenue à elle. Steney bouscule Smithlake qui trébuche... + +Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux +autorités compétentes... + +FIN DU TESTAMENT + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LA CHAMBRE D'HÔTEL +LA PEUR +LE TESTAMENT. + + + FIN DU TOME DEUXIÈME DES HISTOIRES INCROYABLES + + + + + + COLLECTION + LECTURES POUR TOUS + AVENTURES ET VOYAGES + + Liste des volumes composant cette Collection + + +1. _Terres de glace et terres de feu_, par J. LERMINA, 3 vol. + +2. _La Reine des lacs_, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la +première fois par E. MOUREAUX, 2 vol. + +3. _Le Mousse de l'amiral Courbet_, récit dramatique, désopilant et +pourtant véridique, 2 vol. + +4. _La Fille du régisseur_, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER, 2 +vol. + +5. _Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amérique du Sud_, par +FÉLIX ROCROY, 1 vol. + +6. _La Bataille de Strasbourg_, par J. LERMINA, 2 vol. + +7. _Au pays des dollars_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol. + +8. _La Prise de Londres au XXe siècle_, par P. FERRÉOL, 2 vol. + +9. _Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride_, par J. LERMINA, +2 vol. + +10. _Autour du lac Tchad_, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol. + +11. _Belle Sauvage_, par Ch. SIMOND, 2 vol. + +12. _Histoires incroyables_, par J. LERMINA, 2 vol. + +13. _Les Drames de Constantinople_, par VOGHI AGHA, 2 vol. + +14. _Au delà de l'Atlantique_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol. + +15. _Charletto_, par G.-V. LENNEP, 1 vol. + +16. _Un héros de seize ans_, par Ch. SIMOND, 3 vol. + +17. _L'Oncle Cabassol_, par L. HUARD, 4 vol. + +18. _Comment nous avons pris le Dahomey_, par un MARSEILLAIS, 1 vol. + +19. _Le Secret de l'alchimiste_, par Ch. SIMOND, 2 vol. + +20. _Tout seul_, par E. CADOL, 2 vol. + +21. _Les Aventures de Bonaventure Marjolin_, par E. FORCADE et L. +GARDETTE, 1 vol. + +22. _L'Ile de Corail_, par PIERRE DURANDAL, 1 vol. + + +CHAQUE VOLUME BROCHÉ: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC + + +_______________________________________ +Imprimerie de Poissy.--S. Lejay et Cie. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME II *** + +***** This file should be named 18416-8.txt or 18416-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/1/18416/ + +Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18416-8.zip b/18416-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5c5418f --- /dev/null +++ b/18416-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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