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+Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoires incroyables, Tome II
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: May 18, 2006 [EBook #18416]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
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+
+
+
+ HISTOIRES INCROYABLES
+
+ PAR
+
+ JULES LERMINA
+
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+
+ PARIS, L. BOULANGER, ÉDITEUR
+ 90, boulevard Montparnasse, 90
+
+ COLLECTION
+ LECTURES POUR TOUS
+ AVENTURES ET VOYAGES
+ La liste des volumes composant cette collection
+ se trouve à la fin de l'ouvrage.
+
+
+
+
+ LA CHAMBRE D'HÔTEL
+
+
+
+
+ I
+
+
+J'ai toujours eu, je ne sais pourquoi, une tendance à m'intéresser aux
+procès de cours d'assises. Je ne suis certes pas seul à nourrir cette
+curiosité, et je ne prétends point non plus par là justifier
+l'étrangeté--d'autres disent l'inconvenance--de ce goût exagéré. Je le
+constate, et rien de plus. Pas un procès de quelque importance ne se
+plaide sans que je sois immédiatement à l'affût des moindres détails,
+des plus insignifiantes particularités. Dès que l'affaire est entamée,
+je me forme une opinion, je discute l'accusation, j'établis les
+plaidoiries, je devance le verdict, et ce m'est une réelle satisfaction
+d'amour-propre lorsque je ne me suis pas trompé.
+
+--Voici une affaire, disais-je ce soir-là à mon ami Maurice Parent, qui
+ne donnera pas grand'peine à messieurs de la cour...
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--Écoute le récit sommaire. Un étudiant, nommé Beaujon, a assassiné, par
+jalousie, un de ses camarades d'étude, Defodon. La justice a retrouvé
+tous les fils de l'affaire; c'était mieux que jamais le cas de dire: «Où
+est la femme?» Et il n'a pas été difficile de la découvrir.
+
+Je jetai à mon ami le journal que je tenais à la main, en ajoutant:
+
+--Procès banal!
+
+Maurice regarda ces quelques lignes, concernant l'affaire; puis,
+repliant le journal:
+
+--Ainsi, me dit-il, pour toi, ces renseignements, donnés peut-être à la
+légère, te suffisent, et ton opinion est faite?...
+
+--Puisque le doute n'est pas possible! Je ne m'en préoccupe d'ailleurs
+pas. C'est là un de ces accidents de trop peu d'importance pour qu'ils
+s'imposent à mon attention.
+
+Maurice réfléchit un moment:
+
+--Voilà, reprit-il, une des plus singulières dispositions de l'esprit
+humain. Dès qu'un événement se produit, un point frappe, commande
+aussitôt l'attention, et de ce point, souvent secondaire en réalité, on
+fait le pivot de toute une argumentation. Il suffit qu'un souverain ait
+une fois laissé échapper un mot de bienveillance, pour que le surnom de
+juste ou de généreux s'attache à son nom: c'est ainsi qu'Henri IV est
+devenu le _père du peuple_ de par la poule au pot. Et de même en toutes
+choses. Cette observation s'applique tout particulièrement aux procès
+criminels. Sur une circonstance qui ne présente le plus souvent aucun
+intérêt sérieux, vous bâtissez tout un système de déductions, et votre
+décision répond, non pas à l'ensemble des faits véritables, mais à la
+suite d'idées qu'un simple détail a éveillées en vous...
+
+--Il est cependant des cas où l'évidence est telle que ce serait une
+folie que de se refuser à la constater.
+
+--L'évidence prétendue est la source même de toutes les erreurs.
+
+Ces affirmations me piquaient au vif. J'en sentais la justesse, mais ne
+voulais point m'y rendre. Si bien que je proposai à Maurice d'assister
+au procès de Beaujon, certain que j'étais de réduire ses théories à
+néant par la simplicité même de l'affaire et l'impossibilité où il se
+trouverait nécessairement de discuter cette évidence qu'il niait.
+
+Pendant que nous nous rendions au Palais, j'escomptais déjà le plaisir
+que j'aurais plus tard à confondre ses théories. Il m'écouta longtemps;
+seulement un sourire soulevait sa lèvre. Je m'impatientais de cette
+ironie latente; il reprit tout à coup sa physionomie sérieuse.
+
+--Mon cher ami, me dit-il, je vous affirme que dans la plupart des cas
+les accusés sont condamnés ou acquittés, non en raison des circonstances
+réelles de l'événement auquel ils se sont trouvés mêlés, mais bien
+d'après un système que bâtit à son propre usage soit l'accusation, soit
+la défense. L'esprit humain est ainsi fait que l'accusé, alors même que
+son sort dépend d'une franchise absolue, cache volontairement une série
+de détails qui, pour paraître insignifiants, ne constituent pas moins le
+plus souvent le canevas réel de l'affaire. L'amour-propre est le plus
+fort, mais un amour-propre mesquin et étroit. L'homme avouera avoir
+frappé sa victime, mais niera par exemple qu'elle lui ait reproché sa
+laideur ou un défaut caché de constitution; jamais il ne fera connaître
+de lui-même une circonstance qui le rendrait ridicule. Il préfère
+s'avouer criminel. Ceci est un des côtés de la question; il peut arriver
+encore, et le fait se produit fréquemment, que ces circonstances soient
+inconnues à l'accusé lui-même aussi bien qu'au ministère public. Dans
+tout fait, quel qu'il soit, il se trouve des points accessoires, dont
+l'influence latente n'en a pas moins de puissance. Les acteurs du drame
+la subissent sans l'analyser, sans en avoir même conscience...
+
+--D'où vous concluez?...
+
+--D'où je conclus que, si le coupable est condamné pour le fait
+matériel, brutal, la connaissance de la vérité complète pourrait le plus
+souvent modifier le verdict du jury, soit dans le sens de l'aggravation,
+soit, au contraire, dans le sens de l'acquittement. Encore un mot: en
+France, le système des circonstances atténuantes n'est point basé sur un
+autre raisonnement. On a laissé à la conscience des jurés l'appréciation
+de circonstances dont la _matérialité_ ne s'impose pas...
+
+Nous étions arrivés à la cour d'assises.
+
+Maurice redevint grave et silencieux. Je me laissai guider.
+
+Nous étions entrés des premiers: aussi pûmes-nous choisir nos places.
+Ainsi qu'on le sait, le tribunal étant rangé sur une estrade, au fond de
+l'hémicycle, l'accusé se place à droite, ayant devant lui son avocat; à
+gauche, le procureur général ou son substitut; plus en avant, les jurés;
+devant la cour, l'enceinte réservée aux témoins. Au milieu de cet espace
+laissé libre, la table chargée des pièces dites à conviction.
+
+Maurice se fit expliquer ces détails avant l'ouverture des débats.
+
+--Plaçons-nous de telle sorte que nous puissions voir et l'accusé et les
+témoins, seuls acteurs dont l'observation nous soit utile. Il est
+malheureux que les témoins ne doivent nous apparaître que de dos. Mais
+cet empêchement ne constitue pas une difficulté aussi importante qu'elle
+le paraît au premier coup d'oeil. Dans une affaire d'où la passion
+semble devoir être exclue, le seul point à noter--quant aux témoins--est
+leur degré d'éducation et d'intelligence. Nous devons pouvoir jeter un
+regard sur leur physionomie au moment où ils se rendent à la barre; puis
+l'examen de leur costume fera le reste.
+
+Nous nous installâmes donc, à gauche du tribunal, auprès de la tribune
+des jurés. De là, nous pouvions voir en plein le visage de l'accusé.
+
+Après les préliminaires d'usage, l'assassin fut introduit. Le mouvement
+ordinaire, partie de curiosité, partie d'intérêt, se manifesta dans
+l'assistance, compacte et composée en majorité de dames, dont
+quelques-unes appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler la plus
+haute société.
+
+Rien de plus insignifiant d'ailleurs que l'accusé: il se pouvait définir
+d'un mot: un beau garçon. Des cheveux châtains bouclant naturellement,
+pommadés et séparés par une raie irréprochable. De grands yeux, trop
+bien fendus, à cils longs: regard sans expression particulière. Une
+barbe d'un beau châtain, taillée en éventail, peignée et frisée. Le nez
+droit, un peu fort. La bouche encadrée par une moustache assez fournie.
+La lèvre inférieure un peu épaisse. Le teint très clair. En résumé une
+de ces têtes comme on en rencontre à chaque pas. Rien à signaler au
+point de vue de l'expression, ni en bien ni en mal. Pour costume,
+redingote noire, gilet montant, linge très blanc, col rabattu, dégageant
+le cou. Bonne tenue, point de fanfaronnade, mais aussi peu de fermeté.
+Sur tous ses traits, dans tous ses gestes, une sorte d'inquiétude
+étonnée. Grande politesse pour les gendarmes. L'avocat s'étant retourné
+pour lui parler, l'accusé rougit comme s'il eût été surpris de cette
+condescendance.
+
+Le silence établi, le jury constitué, le greffier donna lecture de
+l'acte d'accusation.
+
+ ACTE D'ACCUSATION
+
+«Le 23 avril dernier, à neuf heures du soir, des cris se faisaient
+entendre dans une chambre garnie de l'hôtel de Bretagne et du Périgord
+situé rue des Grès, n° 27. Cette chambre, au deuxième étage, était
+occupée par un jeune homme de vingt-six ans, Jules Defodon. En même
+temps que retentissaient les cris, le bruit d'une lutte violente
+attirait l'attention des voisins. Un instant après, la porte de la
+chambre s'ouvrait vivement, et Pierre Beaujon s'élançait dans
+l'escalier, poussant des cris inarticulés, et se précipitait vers la
+rue. Le concierge de la maison, M. Tremplier, surpris de ces allures,
+préoccupé des cris entendus, s'opposait à sa sortie, et, malgré ses
+efforts, le maintenait avec énergie. En même temps, les voisins
+pénétraient dans la chambre d'où les bruits étaient partis. Là un
+terrible spectacle frappait leurs regards. Jules Defodon gisait sur le
+plancher, sur le dos, la face contractée, la physionomie convulsée comme
+s'il eût, jusque dans la mort, jeté à son meurtrier une dernière et
+suprême imprécation. Un homme de l'art, demeurant dans la maison, fut
+aussitôt appelé.
+
+«Le corps n'était vêtu que d'une chemise de nuit. Il portait au cou des
+empreintes de doigts fortement serrés. Le nommé Pierre Beaujon, ramené
+dans la chambre, ne put regarder en face le cadavre encore chaud de sa
+victime. Il s'évanouit. Le commissaire de police du quartier vint faire
+les premières constatations; puis l'autorité judiciaire se livra à une
+longue et minutieuse enquête qui a révélé les faits suivants; les
+détails recueillis jettent sur cette mystérieuse affaire une lumière qui
+ne laisse aucune circonstance dans l'ombre.
+
+«Jules Defodon est né à Rennes, le 1er mai 184... Il appartient à l'une
+des meilleures familles du pays, et son père a occupé un siège élevé
+dans la magistrature; il fut envoyé à Paris, il y a six ans, pour
+achever ses études de droit. Sa conduite fut pendant longtemps
+exemplaire. Mais peu à peu il se lia avec des jeunes gens de son âge, et
+ses habitudes devinrent moins régulières. Nerveux et maladif, il se
+laissa entraîner à des excès qui, sans cependant compromettre
+sérieusement son avenir, influèrent sur la marche de ses études. Au
+nombre de ces connaissances nouvelles, l'accusation signale Pierre
+Beaujon.
+
+«L'homme qui est assis en ce moment sur le banc des accusés est né à
+Paris; il est âgé de trois ans de moins que Defodon. Étudiant en droit,
+il s'est signalé par son inexactitude aux cours, et ses échecs ont été
+nombreux dans les examens qu'il a subis. Orphelin dès son enfance, il
+n'a pas reçu les enseignements précieux de la famille. Rien cependant
+n'eût prouvé en lui les tendances perverses qui devaient l'entraîner
+jusqu'au crime, si une de ces liaisons, malheureusement trop fréquentes
+dans le monde des jeunes gens, ne fût venue éveiller en lui des passions
+violentes.
+
+«Une de ces femmes qui se font un jeu de l'honneur des familles, Annette
+Gangrelot, connue dans la société interlope sous le nom de _la Bestia_,
+attira les hommages de Beaujon qui en devint éperdument amoureux.
+
+«Une rencontre fortuite la mit en relations avec Defodon, et elle ne
+tarda pas à s'abandonner également à lui.
+
+«De là surgit entre les deux jeunes gens une haine sourde, peu apparente
+et qui devait éclater dans toute sa violence à la soirée du 23 avril.
+
+«Annette Gangrelot partageait ses faveurs entre ses deux amis, qui se
+cachaient l'un de l'autre avec un soin égal. Cependant Beaujon semble
+s'être aperçu le premier des infidélités de sa maîtresse; le 15 mars,
+dans un café du quartier latin, il s'écriait en parlant à cette fille:
+«Si tu me trompais, je te tordrais le cou et puis ensuite à ton amant!»
+
+«Une scène de violence se passa dans le même établissement quelques
+jours après. Beaujon, étant ivre, voulut frapper la Gangrelot, et lui
+tint ce langage odieux dont nous devons adoucir les termes: «Si _tu as
+des relations_ avec quelqu'un, j'aime mieux que ce soit avec Defodon
+plutôt qu'avec tout autre.» Mais en prononçant ces paroles il était dans
+un tel état d'exaspération, que ses amis durent intervenir pour éviter
+un _malheur_, c'est l'expression employée par un des témoins.
+
+«Les explications données par l'accusé peuvent se résumer ainsi:
+
+«Ni lui, ni Defodon n'éprouvaient pour la fille Gangrelot d'affection
+sérieuse. Chacun d'eux connaissait parfaitement les relations que cette
+femme avait avec son camarade, et c'était d'un commun accord qu'ils
+s'amusaient, dit Beaujon, à feindre une jalousie qu'ils ne ressentaient
+pas.
+
+«Sans nous arrêter à l'immoralité profonde que révélerait une pareille
+entente, d'ailleurs si peu naturelle et si invraisemblable, il convient
+d'arrêter son attention sur quelques détails probants.
+
+«Lors d'une perquisition faite dans la chambre de Beaujon, il a été
+découvert une photographie de la fille Gangrelot, dont la tête avait été
+à demi lacérée à coups de canif; de plus, une lettre, trouvée sur son
+bureau, porte ces mots inachevés: «Tu m'enlèves la _Bestia_... tu me le
+payeras!» Cette lettre était évidemment destinée à Defodon.
+
+«Chez Defodon se trouvait une autre photographie de la même personne,
+avec ces mots écrits de la main de la victime: «À toi mon coeur! à toi
+ma vie!» Il est donc indiscutable que ces deux jeunes gens éprouvaient
+pour la Gangrelot une passion réelle et que la jalousie les animait.
+Quelques jours avant le crime, ils eurent une discussion assez vive dans
+la pension où ils prenaient leurs repas; et Beaujon, saisissant un
+couteau, s'écria en s'adressant à Defodon: «Je vais te dépouiller comme
+un lapin!» Cette discussion semblait d'ailleurs n'avoir pour prétexte
+qu'une plaisanterie; mais elle est évidemment l'indice d'un antagonisme
+toujours prêt à éclater et à se traduire en violences.
+
+«Que s'est-il donc passé dans la soirée du 23 avril? Defodon et Beaujon
+étaient allés dîner ensemble à leur pension bourgeoise. Rien ne
+paraissait indiquer une mésintelligence plus grande qu'à l'ordinaire. La
+conversation roula sur divers sujets insignifiants. Defodon semblait mal
+à l'aise; il parlait peu et se plaignait d'une sorte de faiblesse
+générale. Était-il sous le coup d'un de ces pressentiments
+inexplicables, dont le secret n'a pu encore être saisi par la science? À
+la fin du dîner, il manifesta l'intention de rentrer chez lui pour se
+mettre au lit. Un de ses amis, le nommé Singer, proposa de l'accompagner
+et de passer la soirée avec lui. Mais Beaujon intervint vivement, en
+disant:
+
+«--Mais, ne suis-je pas là? Je lui suffirai bien.
+
+«L'événement a prouvé combien ces derniers mots, sous leur insignifiance
+apparente, cachaient d'ironie et de menaces.
+
+«Un témoin rapporte encore ce propos. Au moment où Defodon et Beaujon se
+retiraient, quelqu'un dit au premier: «À demain!--Oh! à demain! fit
+Beaujon, je ne crois pas. Il a besoin de repos.»
+
+«Les deux jeunes gens rentrèrent à l'hôtel. Que s'est-il passé de huit à
+neuf heures? c'est ce que l'accusation n'a pu établir de façon certaine.
+Ils étaient seuls, et rien n'a été entendu jusqu'à la scène suprême.
+Évidemment une discussion s'engagea entre Defodon et son meurtrier.
+Defodon était couché. Attaqué par le meurtrier, il se leva pour se
+défendre et vint tomber au milieu de la chambre, tandis que Beaujon le
+serrait à la gorge.
+
+«Les explications fournies par Beaujon ne présentent aucune
+vraisemblance. Selon lui, son ami causait avec lui de la façon la plus
+calme, lorsque tout à coup son visage, sans raison apparente, aurait
+exprimé la plus grande terreur. Il se serait levé de son lit, en proie à
+une inexprimable frayeur, et se serait jeté sur Beaujon, qu'il aurait
+étreint fortement. L'accusé a montré à l'appui de son dire une ecchymose
+à l'épaule, qui semblait en effet produite par les ongles de sa victime.
+Ce serait alors pour se défendre que Beaujon aurait saisi Defodon à la
+gorge; involontairement, il aurait exercé une pression plus violente
+qu'il ne le croyait. Puis, quand il aurait vu son ami tomber sans vie,
+il aurait été pris d'une terreur si vive qu'il se serait enfui, ainsi
+qu'il a été dit.
+
+«Ce système, que tout contredit, a été soutenu par l'accusé avec une
+rare ténacité; il n'en est pas moins inacceptable. Et toutes les
+circonstances, soigneusement groupées par l'instruction, prouvent qu'une
+fois de plus la société a à déplorer un de ces crimes enfantés par la
+jalousie et les passions mauvaises...
+
+«En conséquence, Beaujon (Pierre-Alexis) est accusé d'avoir, dans la
+soirée du 23 avril, volontairement et avec préméditation, donné la mort
+à Defodon (Jules-François-Émile), crime prévu et puni..., etc.»
+
+
+
+
+ III
+
+
+Les déductions de l'acte d'accusation parurent si concluantes à
+l'assistance que, de prime abord, l'opinion fut formée, et le murmure
+contenu qui s'éleva indiqua une sorte de désappointement. On s'était
+attendu à des détails plus émouvants; le bruit qui avait couru de
+dénégations persistantes de l'accusé avait fait espérer des
+complications inextricables. On se trouvait au contraire en face d'un
+crime banal; l'élément amour, si puissant dans les causes judiciaires,
+était en quelque sorte relégué au second plan par l'indignité du sujet,
+dont le nom de Gangrelot avait excité quelques sourires. L'attitude de
+l'accusé n'était point d'ailleurs de nature à éveiller les sympathies.
+Il avait écouté l'acte d'accusation sans un geste, sans un mouvement
+quelconque d'émotion. Deux ou trois fois seulement on l'avait vu sourire
+et même hausser imperceptiblement les épaules. Puis, peu à peu son
+visage avait pris une expression d'insouciante assurance. Le véritable
+défaut de cette physionomie était dans l'absence de tout caractère
+frappant et original.
+
+Les dames qui fréquentent les cours d'assises aiment à trouver dans les
+traits du coupable quelque singularité en sens quelconque. L'abruti
+féroce étonne et effraye; l'homme fatal intéresse; le fanfaron exaspère;
+mais se peut-on intéresser à un assassin qui n'effraye ni n'exaspère?
+
+L'interrogatoire de l'accusé commença: il répondait à voix basse; son
+accent était ferme, sans aucun éclat. Décidément cet homme était
+l'insignifiance même.
+
+LE PRÉSIDENT.--Expliquez-nous ce qui s'est passé le 23 avril?
+
+BEAUJON.--Je vais répéter les explications que j'ai données au
+commissaire de police, au juge d'instruction, à tous ceux enfin qui
+m'ont interrogé depuis cette triste affaire. Defodon et moi nous avons
+quitté la pension vers sept heures; il se disait un peu malade. En
+général, il n'était pas d'une bonne santé; de plus, il s'écoutait
+beaucoup. Nous nous moquions même souvent de lui à ce sujet, en
+l'appelant «la petite dame». Et c'était une plaisanterie ordinaire que
+de lui demander: As-tu tes nerfs? Enfin, ce soir-là, il paraissait assez
+agité; il était pâle, et je crus que le mieux était pour lui de prendre
+un peu de repos. À sept heures et demie, il était couché; et il me
+demanda de rester auprès de lui pour lui tenir compagnie...
+
+LE PRÉSIDENT.--Mais n'aviez-vous pas dit à la pension même que vous
+passeriez la soirée avec lui? Cela impliquerait une contradiction avec
+cette demande dont vous parlez pour la première fois.
+
+BEAUJON.--Le détail n'a pas d'importance... Je ne me le rappelle pas
+exactement. Toujours est-il que je restai.
+
+LE PRÉSIDENT.--Encore un mot: le croyiez-vous assez malade pour que son
+indisposition pût se prolonger plusieurs jours?
+
+BEAUJON.--Je ne comprends pas le sens de cette question.
+
+LE PRÉSIDENT.--Je m'explique. Comme un de ses amis lui disait: À demain!
+vous avez répondu: Oh! je ne crois pas... il a besoin de repos.
+
+BEAUJON.--Ai-je dit cela? c'est possible. Je ne m'en souviens pas.
+
+LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés entendront le témoin. Continuez,
+Beaujon.
+
+BEAUJON.--S'il fallait se rappeler tous les mots sans importance...
+enfin! Je disais donc que je m'installai auprès de son lit...
+
+LE PRÉSIDENT.--Décrivez-nous la chambre où vous vous trouviez.
+
+BEAUJON.--C'est bien facile. C'est une chambre d'hôtel, pareille à
+toutes les autres; le mobilier se compose d'un lit à rideaux blancs,
+d'un secrétaire, d'une table recouverte d'un tapis et formant bureau,
+une table de nuit, quelques chaises et un fauteuil. Le lit fait face à
+la fenêtre. J'étais assis dans le fauteuil, devant la cheminée dans
+laquelle il n'y avait pas de feu. Je voyais Defodon de trois quarts. Il
+était très gai, et nous nous mîmes à causer.
+
+LE PRÉSIDENT.--Quel était le sujet de votre conversation?
+
+BEAUJON.--Il me serait assez difficile de vous le retracer avec ordre.
+Nous avons parlé théâtre; nous étions allés trois jours auparavant voir
+à l'Odéon la pièce nouvelle de George Sand. Puis nous causâmes voyages.
+Nous avions envie de partir tous les deux pour quelque pays éloigné...
+vous savez, un de ces projets comme on en fait tous les jours et qu'on
+n'exécute pas, faute d'argent.
+
+LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas parlé aussi de la fille Gangrelot?
+
+BEAUJON.--De la _Bestia_? Ah! ma foi non.
+
+LE PRÉSIDENT.--Je vous interrogerai tout à l'heure sur vos relations
+avec cette fille; achevez votre récit.
+
+BEAUJON.--Mais vous m'interrompez à chaque instant... J'aurais déjà
+fini. Je vous disais donc que nous causions de toutes sortes de choses,
+en très bons amis, je vous assure. La nuit était tout à fait venue,
+j'allumai une lampe à l'huile de pétrole qui, par parenthèse, n'avait ni
+globe, ni abat-jour. Je la mis sur la cheminée. Elle éclairait en plein
+le lit et le visage de Defodon. C'est alors que se passa la scène
+inexplicable qui m'a amené ici... Ah! je me souviens, nous nous
+rappelions à ce moment un vieux souvenir de Bullier, une noce de l'année
+dernière... Ce qui suit a été si rapide que j'ai eu beaucoup de peine à
+ressaisir quelques détails. Defodon me parut préoccupé; le regard fixe,
+il ne me répondait que par monosyllabes... Tout à coup son visage s'est
+contracté; je ne sais pas; mais il me semble avoir vu sur sa figure,
+auprès de la bouche, quelque chose de noir comme une tache... Il a bondi
+sur lui-même en poussant un cri rauque, étouffé, comme si le larynx eût
+été violemment serré. Il a étendu les bras en l'air et battu l'air de
+ses mains... puis il a sauté en bas de son lit, en chemise, et s'est
+jeté sur moi. Je me suis levé et l'ai repoussé, mais il s'est accroché à
+moi, m'a serré le cou d'une main, l'épaule de l'autre. Il semblait se
+débattre contre un horrible cauchemar. J'ai cru qu'il devenait fou; pour
+le faire reculer je lui ai porté la main à la gorge, évidemment; dans ma
+surprise, je n'ai pas mesuré la force de la pression... j'ai dû serrer
+très fort. Il a porté la tête en arrière, je l'ai lâché; il est tombé de
+toute sa hauteur. Je me suis baissé vers lui... sa face était
+horriblement convulsée. C'est alors que je l'ai cru mort... j'ai eu peur
+et me suis sauvé en criant.
+
+LE PRÉSIDENT.--Comment votre première pensée était-elle de vous enfuir
+plutôt que d'appeler du secours?
+
+BEAUJON.--J'ai perdu la tête.
+
+D.--Ainsi, vous prétendez que c'est Defodon qui vous a attaqué, sans
+aucune provocation de votre part, et que vous vous êtes seulement
+défendu?
+
+R.--Attaqué ne me paraît pas le mot propre. Il n'avait pas plus de
+raison de m'attaquer que je n'en avais moi-même pour lui faire du mal.
+Je croirais plutôt à un accès de fièvre chaude.
+
+LE PRÉSIDENT (aux jurés).--Nous entendrons les médecins à ce sujet.--(À
+l'accusé:) Expliquez-nous quelles étaient vos relations avec la fille
+Gangrelot. (Mouvement d'attention dans l'auditoire.)
+
+L'accusé sourit.
+
+--En vérité, dit-il, je ne comprends guère l'importance que l'on attache
+à ces détails. La _Bestia_ est une bonne fille, qui aime tout le monde
+et, par conséquent, n'aime personne. Il est très vrai que j'ai eu des
+relations avec elle, un peu comme la plupart de mes camarades. Defodon
+aussi. Mais de là à une passion, de là à de la jalousie, il y a loin.
+Pour être jaloux de la Bestia, il y aurait eu trop à faire...
+
+LE PRÉSIDENT.--Accusé, je vous invite à vous exprimer convenablement et
+à quitter ce ton ironique qui n'est pas en rapport avec la gravité de
+votre situation. Ainsi, vous niez qu'il y ait eu jalousie entre vous et
+Defodon au sujet de cette fille?
+
+BEAUJON.--Je le nie absolument. Nous avons fait sa connaissance
+ensemble, un jour que nous étions à Bullier. Nous étions un peu _partis_
+tous les deux et nous invitâmes la Bestia à venir avec nous.
+
+«--Avec qui des deux? demanda-t-elle.
+
+«--Attends, lui dit Defodon, nous allons jouer cela au piquet. Et en
+effet, nous l'avons jouée en cent cinquante liés. C'est moi qui ai
+gagné.
+
+On comprend facilement l'impression défavorable produite sur l'auditoire
+et le jury par ces explications inconvenantes. Le président, en quelques
+paroles bien senties, invite l'accusé à se respecter lui-même et à
+respecter le tribunal.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? reprend Beaujon, vous me demandez la
+vérité, je vous la dis. Vous avez affaire à des étudiants, qui ne valent
+pas moins que d'autres, qui sont de très honnêtes garçons, mais ne sont
+point des vestales.
+
+D.--Vous cherchez à jeter sur la victime une défaveur qui rejaillit sur
+vous-même. Je vous engage à changer de système. La seule excuse de
+l'acte commis est, au contraire, dans une passion violente pour une
+créature qui, à tous égards, en paraît peu digne. Il est d'ailleurs
+établi par l'instruction que vous et Defodon cachiez avec le plus grand
+soin vos relations avec cette personne.
+
+R.--Nous nous cachions si peu qu'on nous a vus, à tous moments, dînant
+soit à trois, soit en partie carrée.
+
+D.--Prétendez-vous que vous n'ignoriez pas les infidélités de la fille
+Gangrelot?
+
+R.--Le mot est bien grand pour une bien petite chose. La _Bestia_ étant
+de nature infidèle, nul n'a jamais eu la prétention de compter sur sa
+fidélité.
+
+D.--Vous persistez dans ce système: et vous oubliez que toutes les
+circonstances démentent cette indifférence prétendue. Le 15 mars, vous
+vous écriez: Si la Bestia me trompait, je lui tordrais le cou...
+
+R.--En effet, je crois me souvenir que je lui ai dit quelque chose comme
+cela. Mais vous pourrez lui demander à elle-même si jamais elle a
+considéré ces paroles comme une menace sérieuse. C'est là une de ces
+plaisanteries dont je ne prétends pas affirmer le bon goût, mais qui
+s'entendent tous les jours au quartier Latin.
+
+D.--On pourrait admettre cette explication, tout étrange qu'elle
+paraisse, si le même fait ne s'était plusieurs fois renouvelé.
+N'avez-vous pas eu, quelques jours plus tard, avec cette fille, une
+discussion des plus violentes? Vous avez voulu frapper celle que vous
+appelez la Bestia?
+
+R.--J'étais un peu gris. Elle m'aura dit quelque impertinence, genre
+d'aménités dont ces dames ne sont pas avares, et, n'ayant pas bien la
+tête à moi, j'ai voulu la corriger un peu vivement...
+
+D.--Je vous le répète, c'était évidemment par jalousie...
+
+R.--Je vous répète à mon tour que c'est une erreur. Jamais je n'ai de ma
+vie été jaloux de cette brave fille, qui était bien libre de faire ce
+qu'elle voulait. Est-ce que d'ailleurs je pouvais l'entretenir? Elle
+venait nous trouver quand elle n'avait rien de mieux à faire...
+
+D.--Ces expressions et ces explications témoignent d'une telle absence
+de moralité que je vous adjure pour la dernière fois d'abandonner ce
+système qui, pour votre dignité personnelle, est inacceptable et
+répugnant...
+
+R.--Mon Dieu, monsieur le président, je n'ai pas la moindre intention de
+blesser qui ce soit: je ne fais pas l'apologie de nos moeurs. Il y a
+évidemment là un laisser-aller regrettable, et, comme vous le dites, un
+manque de dignité: je suis le premier à le reconnaître. Mais, je
+l'avoue, j'aime mieux cent fois, en disant la vérité, m'exposer à un
+blâme mérité, que de donner corps, par des aveux fictifs, à une
+accusation monstrueuse et que je repousse de toutes mes forces...
+
+D.--Comment expliquez-vous la présence chez vous d'une carte
+photographique, portrait de la fille Gangrelot, dont le visage était en
+partie lacéré à coups de canif?--Greffier, faites passer cette
+photographie à messieurs les jurés...
+
+R.--Si j'avais eu pour la _Bestia_ la passion que vous m'attribuez,
+croyez-vous donc que je l'aurais ainsi traitée?...
+
+D.--Justement, la jalousie explique cette violence.
+
+R.--La jalousie... mais, encore une fois, je n'étais ni assez amoureux,
+ni assez niais pour être jaloux de cette fille.
+
+D.--En admettant que vous fussiez aussi indifférent que vous le dites,
+il est néanmoins de la dernière évidence que l'affection de Defodon pour
+elle était réelle: il avait écrit sur une photographie ces mots
+explicites: À toi mon coeur! À toi ma vie!
+
+R.--C'était une plaisanterie.
+
+D.--Dans une scène qui a précédé le crime de quelques jours, vous avez
+menacé Defodon; vous étant emparé d'un couteau, vous vous êtes écrié: Je
+vais te _dépioter_ comme un lapin.
+
+R.--S'il est des témoins qui donnent une importance quelconque à ce
+propos, ils sont fous ou de mauvaise foi: ce n'était là qu'une menace
+faite en riant et dont, je vous l'affirme, Defodon n'était nullement
+effrayé.
+
+D.--Malgré ces explications, il ressort de l'enquête que vous avez
+toujours été d'un caractère violent.
+
+R.--Je ne suis pas un mouton, mais je ne suis pas un tigre.
+
+D.--Je fais encore une fois appel à votre franchise: dans la soirée du
+23 avril, une discussion s'est-elle, oui ou non, élevée entre vous et
+Defodon?...
+
+R.--Non.
+
+D.--Vous persistez à dire qu'il s'est jeté sur vous sans provocation, et
+que c'est seulement en vous défendant que vous lui avez donné la mort?
+
+R.--Je le jure.
+
+LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés apprécieront. Nous allons entendre
+les témoins.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+L'interrogatoire avait produit sur l'auditoire une pénible impression;
+plusieurs fois des murmures s'étaient élevés aux réponses de l'accusé,
+qui, d'ailleurs, protestait sans énergie contre l'accusation; il
+semblait n'attacher au drame qu'une importance secondaire et paraissait
+ressentir pour la victime l'indifférence qu'il s'attachait à montrer
+pour sa maîtresse. Il n'y avait aucune forfanterie dans la façon dont il
+s'exprimait. Il répondait avec la précipitation d'un homme à qui il
+tarde d'échapper à une formalité ennuyeuse.
+
+Pendant la courte suspension d'audience qui suivit l'interrogatoire, je
+demandai à Maurice ce qu'il pensait de tout cela.
+
+--Oh! oh! me dit-il, vous allez vite en besogne. Ne pensons jamais si
+promptement. Laissons-nous d'abord entraîner à l'impression du moment.
+
+--J'avoue, interrompis-je, que cette première impression est absolument
+défavorable à l'accusé...
+
+--Qui vous dit que je ne sois pas de votre avis? Nous avons choisi cette
+affaire au hasard; sa simplicité peut rendre inutiles toutes recherches
+de notre part. En tout cas, nous ne perdons pas notre temps. Écoutons et
+attendons.
+
+L'audition des témoins commença.
+
+TREMPLIER, concierge de la maison, répéta les détails déjà consignés
+dans l'acte d'accusation; il avait vu Beaujon s'élancer, nu-tête, hors
+de la maison. Un mouvement irraisonné l'avait porté à l'arrêter au
+passage. Il n'avait d'ailleurs aucun soupçon. Mais l'attitude de Beaujon
+lui paraissait extraordinaire.
+
+D.--N'a-t-il prononcé aucune parole au moment où vous l'avez arrêté?
+
+R.--Non, il se débattait en poussant des cris inarticulés. Je le croyais
+fou.
+
+D.--Quel était le caractère de Defodon?
+
+R.--C'était un brave jeune homme, mais un peu trop _noceur_, d'autant
+qu'il était d'une mauvaise santé; il avait à tout moment des mouvements
+nerveux, quand une porte se fermait trop fort, au moindre bruit... mais
+c'était un bon garçon, et pas _chiche_ du tout...
+
+D.--Que savez-vous sur les relations de l'accusé avec la fille
+Gangrelot?
+
+R.--Ah! ça, c'est une _traînée_ comme il y en a beaucoup (ici quelques
+expressions trop pittoresques qui excitent l'hilarité et que nous nous
+abstenons de reproduire).
+
+D.--Les deux jeunes gens se cachaient-ils l'un de l'autre dans leurs
+relations avec elle?
+
+R.--Pour ça, je n'en sais rien... je crois pourtant qu'elle aimait mieux
+M. Defodon.
+
+Trois personnes avaient entendu du bruit dans la chambre de Defodon et
+étaient accourues les premières aux cris poussés par Beaujon.
+
+LA DEMOISELLE RATEAU (Émilie), dix-neuf ans, sans profession, était
+_occupée_, dit-elle, lorsque des cris s'échappèrent de la chambre qui
+n'est séparée de la sienne que par une cloison. La personne qui était
+avec elle s'élança au dehors et elle la suivit.
+
+Elle a trouvé Defodon étendu par terre en chemise. Il ne remuait plus.
+
+D.--Avez-vous entendu parler haut... quelque chose comme une querelle?
+
+La demoiselle Rateau hésite, puis répond en baissant la voix, qu'elle ne
+faisait pas attention, à ce moment-là, à ce qui se passait à côté.
+
+Le sieur BARNIOLI (Giacomo), rentier, quarante-cinq ans, était en visite
+chez la fille Rateau. Il affirme avoir entendu des éclats de voix qui
+lui semblent, bien qu'il ne puisse l'affirmer, indiquer une querelle.
+Puis une porte s'était ouverte violemment, et quelqu'un s'était élancé
+sur l'escalier. Il a cru alors à un accident, et obéissant à une
+première impulsion, s'est élancé pour porter secours si cela était
+nécessaire.
+
+À une question du président, qui insiste sur le point de savoir s'il y
+avait ou non querelle, le sieur Barnioli répond qu'il n'a pas bien
+remarqué, mais que cependant les éclats de voix ne lui ont pas paru
+résulter d'une conversation amicale.
+
+LAVORIT (Gustave), étudiant, vingt-trois ans, travaillait dans sa
+chambre, au-dessus de celle qu'occupaient en ce moment ces deux jeunes
+gens. Il a entendu du bruit et est rapidement descendu. Il a trouvé
+Defodon sans mouvement.
+
+Le DOCTEUR MERCIER, trente ans, habite la maison. On est allé aussitôt
+le chercher, et il a tenté de donner à Defodon les premiers soins. Mais
+il a reconnu aussitôt que tout effort était inutile. Les marques des
+doigts étaient très visibles sur le cadavre. Defodon était vêtu
+seulement de sa chemise, les jambes et les pieds nus. Évidemment, il
+s'était levé précipitamment ou avait été tiré de son lit. Les
+couvertures étaient rejetées, le tapis dérangé.
+
+Lorsque Beaujon est remonté, ramené par le concierge, il était
+extrêmement pâle, et, au premier coup d'oeil jeté sur le cadavre, il est
+tombé en faiblesse, sans proférer une parole. Le témoin connaissait fort
+peu les deux jeunes gens et ne peut fournir sur leur caractère aucun
+renseignement.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Après la déposition de M. de Lespériot, commissaire de police, dont les
+constatations ne présentent aucun intérêt nouveau, on appelle la fille
+Gangrelot (Annette).
+
+Vive émotion dans l'auditoire; plusieurs personnes montent sur les bancs
+pour voir l'héroïne. On crie de toutes parts: «Assis! assis!» Les
+huissiers ont peine à rétablir l'ordre. Le président rappelle
+l'assistance aux convenances, et menace, au cas où semblable tumulte se
+renouvellerait, de faire évacuer la salle.
+
+Annette Gangrelot, dit la _Bestia_, est âgée de vingt-huit ans. C'est
+une grande fille, assez forte, aux allures décidées. Elle est très
+brune. Ses cheveux sont plantés bas sur le front. Le visage est commun,
+quoique assez beau. Elle a de grands yeux, la bouche épaisse, le nez
+fort et les narines ouvertes. On voit sur ses lèvres des rudiments de
+moustaches.
+
+Elle est vêtue d'une robe de soie, à carreaux rouges et noirs. On voit
+qu'elle s'est mise en toilette. Un chapeau à peine visible est campé en
+avant sur son crâne, et laisse déborder un chignon monstrueux. Elle ne
+porte pas de gants, ses mains, assez blanches d'ailleurs, sont couvertes
+de mitaines de dentelle noire. De taille élevée, elle porte en outre de
+hauts talons effilés et, en approchant de la barre, elle trébuche. Ses
+souliers découverts laissent voir un bas très blanc et un pied un peu
+fort. Un _caraco_ de soie noire complète cette toilette de mauvais goût.
+L'accusé, en la voyant s'approcher, ne peut réprimer un sourire. Quant à
+elle, elle paraît, malgré son assurance, un peu décontenancée et, pour
+la prestation de serment, elle lève d'abord la main gauche, puis les
+deux mains à la fois. Enfin, les formalités remplies, le président
+l'interroge.
+
+D.--Veuillez, mademoiselle, de la façon la plus nette, et en respectant
+les convenances, expliquer à MM. les jurés la nature des relations qui
+vous unissaient à la victime.
+
+Un huissier lui ayant indiqué où se trouve le jury, elle tourne
+absolument le dos à l'accusé. Puis elle garde le silence. Le président
+se voit dans la nécessité de procéder par voie d'interrogatoire:
+
+D.--Depuis combien de temps connaissez-vous Beaujon?
+
+R.--Depuis deux mois à peu près.
+
+D.--Où avez-vous fait sa connaissance?
+
+R.--À Bullier, où il était avec son ami.
+
+D.--Quelle est la circonstance qui vous a mis en relation avec ces
+messieurs?
+
+R.--Oh! rien de particulier: ça s'est fait tout bonnement.
+
+D.--N'est-ce pas Beaujon qui a été le premier votre amant?
+
+La femme semble hésiter et chercher à rassembler ses souvenirs; puis:
+
+--Je ne me rappelle pas trop bien. Pourtant, je crois que c'est Beaujon.
+
+D.--Ne vous rappelez-vous aucune circonstance, par exemple une partie de
+piquet dont vos faveurs auraient été l'enjeu?
+
+R.--Oh! pour ça, non. Je n'aurais pas voulu d'abord. Ç'aurait été
+_m'insolenter_.
+
+Le président, s'adressant alors à l'accusé.
+
+--Vous voyez. Le témoin dément votre récit.
+
+BEAUJON.--Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle la _Bestia_; elle
+n'aura pas compris.
+
+LE PRÉSIDENT, à la fille Gangrelot.--Ces messieurs ne jouaient-ils pas
+au piquet?
+
+R.--Je crois que oui; mais ils jouaient _la consomm_.
+
+BEAUJON, vivement et en souriant.--Tout compris.
+
+LE PRÉSIDENT.--Voyons, mademoiselle, continuez.
+
+LA GANGRELOT, avec colère.--Tout ça, c'est très désagréable. Est-ce que
+je sais rien de rien dans toutes ces affaires-là? C'est pour faire
+arriver des désagréments à quelqu'un qui ne leur a rien fait...
+
+LE PRÉSIDENT.--Je vous prie de vous calmer. Beaujon ne vous
+témoignait-il pas une grande affection?
+
+R.--C'est vrai; il était bien gentil.
+
+D.--Et Defodon?
+
+R.--Oh! très gentil aussi.
+
+D.--N'aviez-vous pas une préférence pour l'un ou pour l'autre? Je
+regrette d'être obligé d'entrer dans de semblables détails, mais
+messieurs les jurés comprennent toute l'importance de ce témoignage.
+Donc, fille Gangrelot, répondez franchement. Nous faisons la part de
+votre embarras. Cependant, il est nécessaire que vous ne cachiez aucune
+des circonstances qui ont marqué ces relations?
+
+R.--Beaujon était plus aimable que Defodon. Il me disait toujours qu'il
+m'aimait bien: même une fois il m'a donné une bague. Pour Defodon, il
+était un peu ours, et puis c'était pas un homme.
+
+D.--Qu'entendez-vous par là?
+
+R.--Une mauviette; pas plus de méchanceté qu'un mouton. Il avait comme
+qui dirait un tremblement continuel...
+
+D.--Beaujon ne vous a-t-il pas paru être jaloux de vos complaisances
+pour Defodon?
+
+R.--Dame, quelquefois ça ne lui allait pas. Mais moi, je fais ce que je
+veux, et ce n'est pas un homme qui me mènera.
+
+D.--Ne l'avez-vous pas entendu proférer des menaces contre Defodon?
+
+R.--Non, jamais... si, pourtant! une fois, dans le café, où il a voulu
+me _ficher_ des coups, il voulait tout casser.
+
+D.--Parlait-il de Defodon?
+
+R.--Je ne me rappelle pas bien; mais s'il l'avait eu sous la main, il
+lui aurait tordu le cou comme à un poulet.
+
+Quelques murmures éclatent dans l'auditoire.
+
+D.--Les deux jeunes gens s'étaient-ils disputés en votre présence?
+
+R.--Oh! plusieurs fois; mais, vous savez, pour des bêtises. D'abord, il
+y avait Beaujon qui me faisait toujours des scènes et se moquait de moi.
+
+LE PRÉSIDENT, à l'accusé.--Il y a loin de ces affirmations à vos
+déclarations d'indifférence.
+
+BEAUJON.--La malheureuse ne comprend pas l'importance de ses paroles.
+Elle me charge sans le vouloir.
+
+LA GANGRELOT, vivement.--Comment! Comment! Je ne comprends pas! Pourquoi
+dis-tu toujours que je ne suis qu'une bête? Je suis aussi maligne que
+toi, et, de plus, je n'ai tué personne.
+
+Le président l'invite au calme, puis poursuit cet interrogatoire, d'où
+il semble ressortir que Beaujon lui a souvent témoigné une jalousie
+exagérée. Quant à Defodon, il était très doux et n'a jamais prononcé une
+parole malsonnante.
+
+La fille Gangrelot va s'asseoir au banc des témoins, très satisfaite
+d'elle-même et paraissant attribuer à la sympathie qu'elle inspire les
+marques de curiosité railleuse de l'auditoire.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Plusieurs témoins sont encore entendus. Mais ils ne font que confirmer
+les détails consignés dans l'acte d'accusation au sujet des propos tenus
+par Beaujon.
+
+Deux dépositions ont le privilège de réveiller l'attention. On appelle
+M. Defodon père.
+
+M. Defodon est un vieillard, de taille moyenne, mais d'une maigreur
+effrayante. Il est atteint d'un tic nerveux auquel son émotion donne
+évidemment une force nouvelle. Sa tête et ses mains tremblent
+continuellement, il ne peut se tenir sur ses jambes. On est obligé de
+lui donner une chaise. Il parle à voix basse et par saccades.
+
+Il pleure et, aux questions toutes bienveillantes du président, répond
+par une peinture rapide et affectueuse du caractère de son fils.
+C'était, dit-il, le meilleur enfant que l'on pût trouver; doux,
+bienveillant, charitable. Il ne lui a jamais causé aucun chagrin. Le
+père ne tient aucun compte des quelques folies de jeunesse qu'on pouvait
+reprocher à son fils. C'est une monstruosité d'avoir tué un bon garçon
+comme cela.
+
+Dans un élan fébrile, il adjure le tribunal de le venger et de se
+montrer impitoyable.
+
+On comprend l'effet que produisent sur l'auditoire ces quelques phrases,
+empreintes de la passion paternelle. L'accusé lui-même, pour la première
+fois, semble en proie à une vive émotion et se cache la tête dans les
+mains.
+
+Après M. Defodon, on entend le médecin chargé de l'autopsie du corps.
+
+D'après lui, le sujet était faible; le système nerveux excitable. Une
+pression violente a été exercée sur le cou, mais il pense que cette
+pression n'a pas été assez forte pour déterminer la mort. Le cerveau
+présentait des signes non équivoques de congestion. Le médecin pense
+qu'il y a eu simultanéité entre la congestion et les violences exercées,
+sans que cependant la connexion soit évidente; la strangulation semble
+avoir été la cause déterminante de la congestion, mais non la seule
+cause de la mort.
+
+Quelques témoins sont rappelés et entendus de nouveau au sujet des
+propos tenus par Beaujon dans plusieurs discussions. Ils affirment la
+sincérité de leurs premières déclarations.
+
+La parole est ensuite donnée au ministère public.
+
+Je ne reproduirai pas ce discours, habilement composé, groupant avec
+intelligence et d'une façon dramatique tous les faits établissant la
+culpabilité de Beaujon.
+
+Il termine ainsi:
+
+«Depuis quelque temps les attentats contre les personnes viennent chaque
+jour effrayer la société: hier encore, un joueur assassinait un de ses
+compagnons de débauche. Aujourd'hui, c'est un crime dû à la jalousie, à
+un amour forcené, aveugle, et pour qui? Vous avez entendu, messieurs les
+jurés, vous avez entendu ces propos, empreints à la fois de cynisme et
+d'insensibilité absolue. Les mauvaises passions ne reculent devant
+aucune violence pour obtenir satisfaction. C'est alors, messieurs les
+jurés, que doit intervenir la société, sans crainte comme sans
+faiblesse. Un crime a été commis, sans excuse: car la passion inspirée
+par la fille Gangrelot est de celle qu'on ne saurait trop flétrir; un
+jeune homme, dont tous ceux qui le connaissent se plaisent à affirmer la
+douceur, l'intelligence, un jeune homme dont vous avez vu le père à
+cette barre, honorable vieillard que la mort de son fils a brisé, un
+jeune homme a été assassiné... il vous appartient de frapper le
+coupable, il vous appartient de relever le respect de la vie humaine et,
+avec lui, le respect de tout ce qui élève l'âme, le travail et la
+religion.»
+
+L'avocat de l'accusé portait un grand nom; il ne faillit pas à sa tâche.
+Sans s'arrêter outre mesure aux déclarations même de Beaujon, qu'il
+considérait comme empreintes d'une trop grande exagération dans le sens
+de l'atténuation, il établissait que la scène avait dû ainsi se
+développer:
+
+Évidemment il ne s'était élevé--ce soir-là--aucune discussion entre les
+deux amis; mais certains ressouvenirs donnaient à leurs rapports une
+sorte d'acrimonie dont ni l'un ni l'autre ne se rendait suffisamment
+compte. Defodon était dans un état de surexcitation maladive; un mot
+prononcé par Beaujon, mot involontaire puisque rien ne le lui rappelle,
+a dû exciter la colère du malade, qui s'est élancé de son lit sous
+l'empire d'une colère inconsciente, pour frapper celui qu'il considérait
+comme son insulteur. Étonné de cette attaque que rien ne lui faisait
+prévoir, Beaujon s'est défendu. Ainsi que l'a constaté le praticien qui
+a procédé à l'autopsie, ce n'est pas la pression exercée sur le cou de
+Defodon qui a déterminé la mort, mais bien une congestion cérébrale
+produite par la colère et procédant d'une prédisposition morbide.
+Beaujon est donc absolument innocent, et il n'y a pas lieu de le
+condamner. L'avocat croit ne pas devoir insister. Les faits sont clairs,
+patents, il n'y a eu ni assassinat ni intention d'assassinat. Il n'y a
+là qu'un accident triste, pénible, douloureux, mais auquel la
+condamnation d'un innocent donnerait un caractère plus douloureux
+encore.
+
+L'avocat termine en déclarant qu'il se confie à la haute sagesse du
+jury, auquel font défaut les éléments les plus simples d'une conviction
+contraire à l'accusé.
+
+--Pas une preuve, s'écria-t-il, songez-y bien, messieurs les jurés, pas
+un indice certain. Au contraire, entre ces deux jeunes gens, amitié
+constante, dévouement mutuel. Ne faisons pas à la nature humaine cette
+injure de croire que le meilleur peut devenir tout à coup le plus cruel
+des assassins. Vous avez devant vous un jeune homme auquel s'ouvre
+l'avenir; certes, il a quelques fautes à réparer, mais rien n'entache
+son honneur. Une condamnation, si légère qu'elle fût, briserait sa vie
+tout entière. Non, il n'a pas tué, non, Beaujon n'est pas un meurtrier,
+et vous rendrez, j'en ai la conviction, un verdict d'acquittement.
+
+Après le résumé du président, le jury entre en délibération.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+--Eh bien, demandai-je à Maurice pendant la suspension d'audience, que
+pensez-vous de tout cela? Pouvez-vous au moins prévoir le verdict?
+
+Maurice me regarda en souriant:
+
+--Décidément, me répondit-il, vous tenez à voir en moi un sorcier, et je
+ne désespère pas de vous entendre me demander un jour de lire l'avenir
+dans le marc de café ou dans le creux de votre main.
+
+--De fait, repris-je, vous aviez raison. En dépit du mystère qui règne
+et régnera toujours dans cette affaire, il est impossible de nier qu'il
+y ait eu violence exercée par Beaujon sur la victime. Nous avons mal
+choisi notre problème...
+
+--Vous croyez, n'est-ce pas?
+
+--J'en suis persuadé, repris-je avec énergie, c'est là une cause toute
+secondaire, sans intérêt comme sans importance. Et je ne vous demanderai
+même pas de vous en préoccuper plus longtemps...
+
+--Dites-moi, reprit Maurice sans me suivre sur le même terrain, j'ai
+entendu dire que le mort avait été photographié. Pouvez-vous me procurer
+cette photographie?
+
+--Vous entendez la photographie après décès...
+
+--Certes.
+
+--Vous l'aurez... Mais vous n'êtes donc pas de mon avis, vous croyez
+qu'il y a ici quelque chose à rechercher?...
+
+--Je ne crois rien... je vous ai fait une question, vous m'avez répondu.
+Ne voyez rien de plus...
+
+--Vous dissimulez. Mais je vous le pardonne en raison du dépit qu'a dû
+vous causer l'absence d'intérêt de ce procès. Pour ma part, je suis
+désolé de n'être pas mieux tombé...
+
+--Chut! le jury, fit Maurice.
+
+En effet, les jurés, après une demi-heure de délibération, rentraient en
+séance. Un silence profond régna dans l'auditoire.
+
+Les questions posées avaient trait: la première à la question d'homicide
+volontaire, la seconde à la préméditation.
+
+Les réponses furent celles-ci:
+
+Sur la question d'homicide: OUI.
+
+Sur la question de préméditation: NON.
+
+Et enfin:
+
+Admission de circonstances atténuantes.
+
+Beaujon fut ramené. Au moment où le greffier lui donna connaissance du
+verdict, il devint pourpre; ses yeux s'injectèrent:
+
+--C'est impossible! cria-t-il.
+
+Le président lui demanda s'il avait quelques observations à faire sur
+l'application de la peine.
+
+--Je m'en f...! hurla le malheureux hors de lui. Je suis innocent!
+
+Après une courte délibération, le président lut l'arrêt qui,
+reconnaissant l'accusé coupable d'homicide volontaire, le condamnait, en
+tenant compte des circonstances atténuantes, à dix ans de réclusion.
+
+Beaujon poussa un cri terrible, et menaça du poing le tribunal, le bras
+tendu. Au lieu de se retirer, il résista aux gendarmes qui voulaient
+l'entraîner. Il y eut un moment de lutte affreuse. Le condamné se
+débattait, frappait, hurlait. On parvint enfin à l'arracher à son banc.
+
+La foule s'écoula, douloureusement impressionnée. Mais ce dernier
+incident affirmait la justice de l'arrêt rendu:
+
+--Hein? disait une jeune femme, lui qui avait l'air si doux tout le
+temps? Est-il assez rageur?
+
+Le lendemain paraissait dans le journal judiciaire une note ainsi
+conçue:
+
+«À peine rentré dans sa cellule, Beaujon a été en proie à de tels accès
+de fureur et de désespoir qu'un instant on a dû craindre pour sa raison.
+Le fait est d'autant plus remarquable que, lors de son arrestation et
+pendant toute la durée de sa détention préventive, il n'a cessé de
+montrer la plus parfaite insouciance. Des soins lui ont été prodigués;
+il est enfin revenu à lui et a longuement pleuré. Il proteste de son
+innocence. Beaujon a déjà demandé à se pourvoir en cassation contre
+l'arrêt qui l'a frappé.»
+
+
+Maurice m'avait quitté aussitôt que l'audience avait été terminée, en me
+rappelant ma promesse relative à la photographie de la victime; j'avais
+remarqué chez mon ami une certaine agitation; aux questions que je lui
+avais adressées, il n'avait répondu que par monosyllabes.
+
+Malgré moi, lorsque je fus seul, je ne pus m'empêcher de réfléchir au
+drame qui venait de se dérouler sous mes yeux.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+--Voyons, me disais-je, est-il possible qu'il y ait là une erreur
+judiciaire? Voici un homme, il est vrai, dont rien n'a indiqué jusque-là
+les penchants pervers. Mais en tenant seulement compte des circonstances
+matérielles de l'acte en lui-même, il est évident qu'il est coupable. Il
+était seul avec la victime; dans aucune des dépositions il n'a été
+question de la présence d'une tierce personne. Le concierge s'est opposé
+à la sortie de Beaujon; il se trouvait donc à la porte extérieure de la
+maison et aurait vu tout étranger qui aurait tenté de s'enfuir. Pourquoi
+cette hypothèse, d'ailleurs? Beaujon n'eût pas manqué de révéler cette
+circonstance. Il reconnaît lui-même qu'il était seul, absolument seul
+avec Defodon. Bien mieux, tout en donnant une explication particulière
+de la scène de violence, il n'en avoue pas moins avoir porté ses mains
+au cou de Defodon.
+
+Dans mon désir de trouver quelque point étrange dans cette affaire, je
+ne sais où je me serais laissé entraîner dans la voie des hypothèses.
+
+Tout à coup, à la lecture du paragraphe de journal rapporté plus haut,
+une lueur subite s'éleva dans mon esprit.
+
+--La folie! m'écriai-je, oui, c'est évidemment cela. Ce jeune homme ne
+se trouve-t-il pas dans la première période d'invasion de cette terrible
+maladie, n'est-il pas prédestiné par son organisation même à
+l'aliénation mentale, et l'acte qui lui est reproché ne serait-il pas la
+première manifestation de cette disposition morbide?
+
+Dès que cette idée eut envahi mon cerveau, je l'étudiai soigneusement et
+il me parut que tous les détails se rapportaient à cette hypothèse.
+
+Je me complaisais dans cette douce persuasion que Maurice avait sans
+doute entrevu ce côté de la vérité. Pour m'affermir moi-même, j'allai
+voir l'avocat de Beaujon. Je le trouvai seul, nous étions assez liés
+pour que je pusse entamer avec lui une conversation tout amicale.
+
+--Eh bien! lui dis-je, vous avez obtenu un beau succès.
+
+--Vous avez raison, me répondit-il, jamais je n'ai rencontré cause plus
+embarrassante; et j'ai réussi au delà de mes espérances. Je savais bien
+que je lui éviterais la peine de mort. Aussi me suis-je particulièrement
+attaché à l'arracher aux travaux forcés. Malgré sa violence, c'est un
+homme de bonne compagnie, trop jeune encore pour se rendre maître de
+lui-même, et c'est ce qui l'a perdu. Au bagne, il eût été horriblement
+malheureux, et le désespoir l'eût amené à quelque acte d'insubordination
+qui eût à jamais ôté tout espoir de grâce... il fera, au contraire, cinq
+ou six ans de réclusion et nous obtiendrons remise du reste de la
+peine...
+
+--Donc, selon vous, c'est bien dans un accès de violence qu'il a
+assassiné son ami?...
+
+--Diable! croiriez-vous par hasard qu'il l'a saisi au cou dans un accès
+d'affectueuse amabilité?...
+
+--Mais ne vous est-il pas venu à l'idée une autre hypothèse?
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de la folie.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Je m'explique. Je suis absolument de votre avis quant au fait même,
+quant à l'acte commis... mais, où je crois que tout le monde a fait
+fausse route, c'est en ne tenant compte que du passé et en rien de
+l'avenir...
+
+--Vous devenez de plus en plus obscur...
+
+--Dans quelques cas, disent les aliénistes, la folie éclate brusquement;
+mais en général le début est lent, graduel. Il y a une sorte de période
+d'incubation pendant laquelle on voit survenir divers changements dans
+le caractère et les habitudes du malade... ces changements surprennent,
+étonnent et (ce n'est pas moi, c'est le docteur G... qui parle), si le
+malade n'a pas déjà été aliéné, il est rare qu'on les attribue à un
+dérangement mental. Cette période d'incubation peut durer non seulement
+des mois, mais même des années entières...
+
+--Si bien que vous croyez...
+
+--Laissez-moi achever. L'hallucination est un des symptômes les plus
+communs de l'aliénation mentale; il l'est à un point tel qu'Esquirol
+affirme qu'on le rencontre au moins quatre-vingts fois sur cent aliénés.
+Les hallucinés, ne l'oubliez pas, croient à la réalité de leurs visions;
+elles deviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicables
+en elles-mêmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous, de ne
+pas considérer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi,
+déjà franchi le seuil de la folie: un pas de plus, et il n'y aura aucune
+différence entre eux et ceux qu'on enferme. Voir des choses qui
+n'existent pas, être convaincu de la réalité de ces visions, c'est un
+trouble qui indique nécessairement une modification morbide du cerveau.
+
+--Tous ces principes, reprit l'avocat, me paraissent absolument justes.
+Mais quelle application en voulez-vous faire au cas qui nous préoccupe?
+
+--Ne l'avez-vous pas déjà deviné? Souvenez-vous des détails donnés par
+Beaujon sur la scène à laquelle Defodon a dû sa triste fin. Il n'a
+jamais varié dans son récit. Il a vu le visage de Defodon prendre une
+expression de terreur et de menace, il a vu l'homme se lever de son lit
+pour se jeter sur lui. Et alors, songeant à sa sûreté personnelle, il
+s'est défendu, il a tué. Eh bien! pour moi, Beaujon était à ce moment
+halluciné, Defodon était évidemment dans son état normal; s'il s'est
+levé, c'est sans aucune intention mauvaise. Notez encore ce point très
+curieux: Si Beaujon avait joui de toute sa raison et qu'il eût voulu se
+défaire de Defodon, n'aurait-il pas eu à sa disposition mille moyens
+plus ingénieux? ne pouvait-il pas susciter une querelle? Mais, allons
+encore plus loin. Je suis persuadé que dans la narration faite par
+Beaujon, il est d'une bonne foi absolue. Oui, sans quoi il dirait que
+Defodon l'a insulté, l'a provoqué, lui a craché au visage, que sais-je?
+Mais rien de tout cela; il raconte ce que réellement il a vu, ressenti
+ou plutôt _cru voir_ ou ressentir.
+
+--Vous pouvez avoir raison, dit l'avocat. J'y avais bien songé un
+moment, mais pour plaider l'aliénation mentale devant un jury il faut de
+tous autres indices: on aurait pris mon argumentation pour l'effort du
+désespoir... et entre nous, avouez qu'il faut une grande bonne volonté
+pour appliquer votre théorie au cas actuel.
+
+--Aussi vous dis-je qu'on n'a tenu compte que du passé, et qu'il nous
+faut tenir compte de l'avenir; je suis persuadé que dans un temps donné
+Beaujon sera atteint de délire, et que l'aliénation mentale se déclarera
+d'effrayante façon. Alors on comprendra combien sa condamnation était
+imméritée...
+
+--Je vous ferai cependant une observation: il est bien singulier--même
+pour nous qui discutons ici avec le seul désir de connaître la vérité et
+ne tenons pas, bien entendu, à nous convaincre l'un l'autre, par amour
+propre--il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations ne se
+soient jamais manifestées avant la soirée du crime.
+
+--Évidemment. Seulement à cela je répondrai par cette vérité à la _La
+Palice_, c'est qu'il faut commencer par le commencement; il faut une
+première hallucination...
+
+--En tout cas, ce fut une chance malheureuse pour tous deux... Mais
+admettons votre système; que croyez-vous utile de faire?
+
+--Rien que de suivre la marche ordinaire. Le condamné va se pourvoir en
+cassation. Y a-t-il quelque espoir?
+
+--Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il y a presque certitude de
+cassation; dans le tirage au sort des jurés, il s'est produit une
+irrégularité telle que le rejet du pourvoi me semble impossible...
+
+--Eh bien! ma théorie pourra se vérifier d'elle-même. En supposant que
+l'arrêt soit cassé, quel délai cela vous donne-t-il?
+
+--Deux mois environ.
+
+--Pendant ce temps, la détention influant sur le sujet, l'aliénation
+mentale ne peut manquer de se développer.
+
+--Vous avez raison.
+
+Nous nous séparâmes enchantés l'un de l'autre. Et moi, très fier de
+moi-même, je me dis que décidément j'étais digne de mon maître Maurice
+Parent.
+
+Qu'avait-il fait pendant ce temps?
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Dès que Maurice m'aperçut:
+
+--Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie?
+
+Je la lui remis aussitôt. Ce portrait avait été tiré quelques heures
+après le crime; la tête de la victime respirait la terreur, les traits
+étaient convulsés, les yeux à demi fermés. Du reste, je ne comprenais
+guère de quel intérêt pouvait être cette pièce dans la recherche de la
+vérité.
+
+Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout à coup je vis son
+regard prendre cette étrange fixité dont j'ai parlé. Il s'absorba
+pendant près d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je
+n'osai pas troubler, bien que je brûlasse de lui faire part de mes
+observations.
+
+Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit un livre que je reconnus pour
+le traité de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna
+vers moi:
+
+--Ah! me dit-il, je vous demande pardon.
+
+--Eh bien! avez-vous quelque indice?
+
+--Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosité des enfants. Depuis
+l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va
+faire disparaître une muscade sous un gobelet.
+
+--Ne le croyez pas.
+
+--Je ne vous en blâme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel.
+Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribuées
+à un fait, vous ai-je expliqué, ne sont généralement que des causes
+secondaires; on passe presque toujours à côté de la vérité.
+
+--Et dans l'affaire Beaujon?...
+
+--Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route,
+j'en ai l'intime conviction...
+
+--Beaujon est-il donc innocent, à votre avis?
+
+--Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que
+vous appelez son innocence...
+
+--A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a été condamné?
+
+--Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis déjà
+vous répondre: Oui, il a étranglé Defodon...
+
+--Est-il coupable?
+
+--Ceci est à discuter.
+
+--Voulez-vous que je vous explique mes idées à ce sujet?
+
+--Certes.
+
+Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec
+l'avocat. Maurice m'écouta avec le plus grand soin sans m'interrompre.
+J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue même
+que je comptais sur une approbation énergique.
+
+Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine à dissimuler mon
+dépit, et dans mon for intérieur j'attribuai cette indifférence à une
+certaine jalousie de métier.
+
+--Eh bien? demandai-je.
+
+--C'est ingénieux, répondit Maurice.
+
+--Est-ce là tout? m'écriai-je avec une certaine impatience.
+
+Maurice ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et
+pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes
+basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous
+n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez
+point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il _fallait_
+absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le
+problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est
+sur cette _nécessité_, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous
+bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation
+mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première
+vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela
+pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors
+vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de
+fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous
+aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce
+fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des
+circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se
+fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant
+insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez
+raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais
+laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous
+avez admis _d'abord_ l'aliénation mentale et vous avez fait entrer
+l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un
+lit de Procuste.
+
+Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations.
+
+--Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous
+pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même
+hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se
+développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se
+reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà
+présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point;
+supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait
+amené la guérison, où en sera votre démonstration?
+
+--Assez! m'écriai-je, je me rends.
+
+--Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi,
+cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi...
+
+--Laissons cela. J'ai fait un _impair_, comme l'on dit.
+
+--Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de
+tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même
+témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons
+cela. J'ai besoin de vous.
+
+--Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au
+courant du résultat de vos recherches?
+
+--Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches.
+Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le
+médecin qui l'aurait soigné?
+
+--C'est facile.
+
+--Comme nous n'avons pas de temps à perdre, j'abuserai de votre
+complaisance. Veuillez aller immédiatement à l'hôtel de Bretagne et du
+Périgord demander si la chambre occupée par Defodon est libre et
+louez-la aussitôt pour moi. Surtout que l'on ne touche à rien et qu'on
+la laisse exactement en l'état où elle se trouve...
+
+--Cela sera fait.
+
+--Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui pèsera à
+votre amitié. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude.
+Voulez-vous me les donner?...
+
+--Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre!
+
+--Pour vous remercier, je vous dirai ceci: _Beaujon a étranglé Defodon.
+Son récit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent_.
+
+--Et il n'est pas fou?
+
+Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant:
+
+--C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous
+attends.
+
+
+
+
+ X
+
+
+On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très
+franchement--dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence--que, pendant
+toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du
+problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les
+termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de
+l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses
+circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en
+moi--je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité
+réelle.
+
+Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à
+éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à
+sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne.
+Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement
+invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je
+comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une
+sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?
+
+Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est
+sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de
+mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation,
+l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de _s'en tirer_
+à ce prix.
+
+On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant
+lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son
+avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de
+_s'en être tiré_ à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour
+les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent
+pour les condamnations _à temps_, sans réfléchir que les premières
+années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la
+durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après
+l'épuisement du désespoir.
+
+Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de
+l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du
+personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille
+Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire,
+avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient
+pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et
+leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à
+l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre
+de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa
+gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais
+excentrique.
+
+L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait,
+s'était immédiatement pourvu en cassation.
+
+À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa
+réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre
+ardente qui avait mis ses jours en danger.
+
+À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de
+surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de
+suicide.
+
+Les petits journaux s'étaient emparés de la _Bestia_ et lui avaient fait
+une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse
+de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui
+attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein,
+menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et
+à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.
+
+Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un
+instant que la _Bestia_ pouvait fournir quelques renseignements; je
+l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me
+mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais
+en vain.
+
+Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui
+avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord
+avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi
+était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité
+réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité
+le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le
+mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif
+accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon
+avait succombé.
+
+--Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont
+souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à
+de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi
+l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces
+mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et
+c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que
+Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas
+l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu
+se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus
+de préméditation.
+
+«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la
+conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui
+procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être
+bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années,
+on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous
+préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui
+sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.
+
+Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice
+était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie... Je
+pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être
+même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que
+seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.
+
+Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon
+esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait
+Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se
+demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait
+poussé dans cet abîme... J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance.
+Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait
+dû réussir plus vite et plus tôt.
+
+Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris
+précipitamment:
+
+C'était Maurice.
+
+Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me
+retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai
+involontairement en poussant un cri de surprise.
+
+J'ai dans un autre récit (_le Clou_) esquissé la physionomie de Maurice
+Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou
+trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son
+visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la
+singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés
+toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade
+sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque
+la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un
+strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_
+sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une
+pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se
+cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer
+comment ses regards semblaient se diriger _au dedans_, et non plus au
+dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient
+alors.
+
+Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur _saine_. Son teint
+uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de
+l'épiderme qu'à l'état de la santé.
+
+Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide,
+amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son
+visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un
+cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux
+diamants de la nuit.
+
+--Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé?
+
+Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un
+sourire.
+
+--Que signifie cette question? me répondit-il.
+
+--Mais... continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade?
+
+--Nullement.
+
+--Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait
+la cheminée.
+
+Il s'examina longuement.
+
+--Je comprends, murmura-t-il.
+
+Puis, de sa voix claire et nette:
+
+--Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de
+fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer.
+
+En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté,
+je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la
+cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un
+geste.
+
+--Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une
+seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée;
+j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible.
+Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté
+d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je
+l'ai couché... je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis
+venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre
+sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis
+habitué à vous entendre: votre _note_ ne _désharmonisera_ pas ma
+pensée... cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique
+mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous
+parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je
+m'habitue, que je me _réhabitue_ aux objets qui m'entourent ici.
+
+Je sortis aussitôt.
+
+En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire
+Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou
+quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à
+coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un
+choc soudain?
+
+Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la
+cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur
+vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et
+profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me
+tendit la main:
+
+--Là! dit-il, me voilà _nivelé_, tu vois que cela n'a pas été long.
+
+On remarquera que nous employions indistinctement le _tu_ ou le _vous_.
+Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période
+_méditative_, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et
+d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par
+lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main
+avec effusion.
+
+--Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+--Je te pardonne l'épigramme, répondit-il. Car, en vérité, je dois te
+paraître bizarre. Tu ne me connais pas encore complètement; je ne sais
+d'ailleurs si je me connais bien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté,
+nous allons tâcher de nous rendre un compte exact de l'état dans lequel
+je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta
+curiosité en suspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous
+nous sommes vus, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper de
+l'affaire Beaujon...
+
+--Ah! fis-je dans un élan de joie involontaire. Et tu as réussi?
+
+--Pas d'impatience: j'y viendrai tout à l'heure. Je dois te dire que,
+dès le principe, j'avais un plan presque complètement tracé. Mais l'idée
+même qui avait surgi en moi impliquait de telles difficultés que les
+simples procédés de l'induction, applicables à l'affaire Lambert que tu
+n'as pas oubliée, étaient ici tout à fait insuffisants. Il ne s'agissait
+plus dans le cas actuel de faits matériels, palpables, de circonstances,
+si petites qu'elles fussent, qui pussent me servir de jalons dans mes
+recherches. Dans l'affaire Lambert, le mari avait assassiné sa femme. Il
+_savait_ lui-même comment le fait s'était passé, il ne s'agissait donc
+en quelque sorte que de le faire parler, d'interroger les événements
+eux-mêmes, de retrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu'ils
+avaient nécessairement laissée de leur passage. Tu comprends toute
+l'importance de ce point: le meurtrier _savait_, il fallait se
+substituer à lui, entrer dans sa pensée, l'étudier dans ses moindres
+mouvements, dans les plus insignifiantes manifestations de sa
+conscience. Pour tout dire, le problème _existait_, les termes en
+étaient posés. On était à la recherche d'une inconnue, mais au moins on
+était en possession des premiers termes de l'équation. Ici, au
+contraire, écoute bien ceci et que cela te serve de renseignement sur
+l'utilité des moyens barbares employés au moyen âge pour parvenir à la
+découverte de la vérité, Beaujon eût-il été appliqué à la torture, à la
+question ordinaire et extraordinaire, eût-on brisé ses membres, déchiré
+son corps, jamais on n'aurait pu lui arracher un aveu réel.
+
+«Peut-être se serait-il avoué coupable, peut-être eût-il bâti une fable
+pour donner corps à l'accusation et par conséquent faire cesser ses
+tourments. Mais il aurait menti, par cette raison effrayante,
+incroyable, qu'il ne _connaissait_ pas, qu'il ne _connaît_ pas la
+vérité. Ceci semble insensé; ce n'est rien encore. Beaujon était seul
+avec Defodon, nul n'a pénétré dans la chambre; c'est bien Beaujon qui a
+tué Defodon, et Beaujon ne sait ni comment ni pourquoi le fait s'est
+produit. Chose plus effrayante encore: il peut croire qu'une partie du
+système d'accusation est fondée; il _peut_ supposer que Defodon s'est
+jeté sur lui dans un accès de jalousie. En un mot, ni commissaire de
+police, ni juge d'instruction, ni procureur général, ni jurés, ni
+président, ni accusé ne savent la vérité...
+
+Maurice s'arrêta. J'étais atterré.
+
+--Ainsi, m'écriai-je, sans toi... (et j'appuyai fortement sur ces mots),
+sans toi, jamais on n'aurait connu cette vérité...
+
+--Je n'y mets aucune vanité, crois-le bien. Mais ce que tu viens de dire
+est exact. _Sans moi_, ce problème fût resté à jamais insoluble. Il
+fallait ce concours de circonstances inouïes, que tu me fisses la
+proposition dont tu te souviens, que certains mots dans l'acte
+d'accusation et les réponses des accusés me donnassent l'éveil, et
+qu'enfin je fusse venu assister à ces débats, moi que l'insoluble
+attire, que l'inconnu subjugue, que l'impossible fascine. Il fallait en
+outre que je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant,
+je vais t'expliquer le sens de mes premières paroles, je vais
+t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas vu, pourquoi tu n'as pas entendu
+parler de moi depuis ces quinze jours....
+
+En vérité, dans ce moment où, maître de lui-même, Maurice, de sa voix
+calme, exposait lentement, sans emphase, sans entraînement, la
+philosophie de cette incroyable affaire, je me sentais saisi pour lui
+d'une admiration sans bornes; sa tête s'était rejetée en arrière, son
+regard avait pris cette fixité qui le rendait si remarquable: on
+comprenait ce qu'avait été au temps antique la Pythie sur son trépied.
+
+--Tu as donc bien saisi, continua-t-il, ce fait important. Tout point de
+repère me manquait. Il fallait reconstruire le drame de toutes pièces,
+non en ce qui constituait la scène même du meurtre, mais dans ses
+antécédents, dans ses causes. C'est d'ailleurs ce qu'avait tenté de
+faire l'accusation en s'attachant à la prétendue passion de ces jeunes
+gens pour la Gangrelot. Or, voici quel a été mon premier mode de
+procéder. Étudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque
+à la loupe, les termes de l'acte d'accusation, les réponses de Beaujon,
+les dépositions des témoins, je me suis demandé si des détails n'étaient
+point passés inaperçus qui comportassent un examen plus sérieux. Et tout
+d'abord, j'ai acquis une conviction absolue, procédant d'une
+constatation dont tu vas toi-même reconnaître l'exactitude. Dans toute
+cette affaire, on s'est préoccupé du passé de l'accusé ou des témoins,
+on a groupé, après les avoir recherchées, toutes les circonstances de
+nature à éclairer l'opinion sur leur caractère, sur leurs sentiments
+probables. On a fait, en un mot, sur Beaujon, sur _la Bestia_, une
+enquête soigneuse. Mais on a complètement négligé de faire le même
+travail au sujet d'un des acteurs de ce terrible drame; on n'a pas un
+seul instant recherché qui était moralement et physiquement Defodon, la
+victime, le mort. D'enquête à son sujet, il n'en a pas été question.
+Ainsi agit toujours la justice, obéissant à l'une des infirmités de la
+nature humaine. Elle se donne un objectif; elle délimite d'abord la
+route qu'elle devra suivre et ne s'en écarte à aucun prix. Pour elle, le
+raisonnement a été celui-ci: Beaujon est coupable; il ne peut pas ne pas
+être coupable; il faut donc justifier l'accusation. Tous ces
+raisonnements sont de bonne foi.
+
+Alors on cherche, on bâtit un système sur un plan donné d'avance, on
+néglige ce qui ne paraît pas concluant, on donne une importance énorme à
+des faits qui ne seraient point remarqués si, de prime abord, on n'avait
+pas la conviction de la culpabilité, et c'est ainsi qu'on voit produire
+devant les jurés ces conversations qui n'avaient aucune valeur, qu'on
+rappelle ces mots qui n'avaient aucun sens précis. On pressure, on
+torture les moindres détails pour les ajuster au moule construit par la
+prévention. Dans le cas actuel, il est facile de reconnaître les traces
+de ce travail. Les éléments réunis par l'enquête n'ont convaincu
+personne; le verdict même du jury en est la preuve. Que sont en ce cas
+les circonstances atténuantes, sinon la constatation d'un doute?...
+
+Maintenant, continua Maurice, venons à ceci: nous sommes en présence de
+trois systèmes différents: l'un, formulé par l'accusation, attribuant le
+meurtre de Defodon à un acte volontaire de Beaujon, non prémédité, mais
+déterminé par une explosion irrésistible de colère et de jalousie. Le
+second système, si toutefois il mérite ce nom, est celui de Beaujon. Je
+ne sais rien, dit-il; Defodon s'est jeté sur moi, j'ignore pour quelle
+raison. Je me suis défendu et j'ai eu le malheur de le tuer. J'arrive,
+moi, avec le troisième système qui est la vérité...
+
+--Beaujon est innocent, m'écriai-je.
+
+--Absolument.
+
+--Alors, il est fou!
+
+--Non pas. Tu tombes toi-même dans le défaut que je te signalais. N'y
+a-t-il donc, en dehors de Beaujon, personne dont l'état ait dû influer
+sur l'événement?...
+
+--Defodon!
+
+--Enfin, tu as bien voulu penser à lui. Remarque combien cette idée a
+été lente à se produire sur toi...
+
+--Alors, selon toi, Defodon, dans un accès de folie, s'est jeté sur
+Beaujon... oui, en effet, rien de plus rationnel, rien de plus
+plausible. Qu'il est étrange que cette pensée ne soit venue à
+personne!...
+
+--Fort heureusement! reprit Maurice en souriant. Car d'un seul bond tu
+vas aux dernières limites du possible. Je ne t'ai pas amené à ce point
+de ma démonstration pour te déclarer que tel ou tel était l'état de
+Defodon, mais uniquement pour que tu comprisses qu'il y avait là toute
+une voie nouvelle, à savoir l'étude de l'état de Defodon. Comprends-tu
+la faute commise par tous? L'acte de Beaujon a violemment attiré
+l'attention sur lui; c'est donc lui qui, dès le principe, est devenu le
+point de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c'était sur
+Defodon que devait se diriger l'enquête... c'est cette tâche que j'ai
+assumée.
+
+J'écoutais avec une attention croissante. C'était tout une révélation,
+et je sentais instinctivement que Maurice était sur la véritable piste.
+Il continua:
+
+--Tu dois comprendre maintenant comment pendant quinze jours je me suis
+absolument séquestré du monde: j'avais besoin de m'identifier à la
+nature d'un homme que je n'avais pas connu, de reconstituer pièce par
+pièce un caractère que je n'avais jamais été à portée d'apprécier, et je
+n'avais d'autres données que quelques mots saisis çà et là dans des
+actes et des pièces où quelques points de repère s'étaient glissés par
+hasard et comme à l'insu de tous. Ces quinze jours, je les ai passés
+dans la chambre où le crime a été commis... je dis _crime_ pour me
+conformer au verdict rendu; mais je prouverai qu'il y eut purement et
+simplement accident. Oui, pendant quinze jours, dormant à peine, ne
+mangeant que tout juste assez pour ne pas mourir de faim, j'ai vécu de
+la vie de Defodon, j'ai surexcité ma propre nature pour la mettre au
+diapason de la sienne, et... j'ai réussi...
+
+--Eh bien! m'écriai-je en voyant qu'il s'arrêtait.
+
+--Je ne veux point t'en dire plus. Aujourd'hui, à trois heures, viens à
+l'hôtel de France et du Périgord, rue des Grès, tu y trouveras quelques
+autres personnes que j'ai convoquées, et là je vous dirai tout. Alors,
+du reste, aura lieu une épreuve suprême qui prouvera la réalité de mes
+déductions... À trois heures donc!
+
+--À trois heures.
+
+Et Maurice sortit.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure
+lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On
+devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que
+sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui,
+aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté;
+plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une
+réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle
+sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front
+étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa
+dernière désillusion avec son dernier morceau de pain.
+
+Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et _grognon_. Sa façade
+semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.
+
+C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de
+la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y
+montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe
+fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes
+doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté.
+
+Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était
+seul. Je regardai autour de moi avec curiosité.
+
+--Voici la chambre, me dit Maurice.
+
+La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était
+exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et
+disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en
+trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs
+étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais
+aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous
+une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits,
+notamment au-dessus de la plinthe.
+
+En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la
+rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit,
+forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une
+bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et
+enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils
+s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces
+meubles, connus de nos pères sous le nom de _servantes_, faisait office
+de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une
+glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce
+cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au
+temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant
+une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht,
+forme dite _bergère_; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée
+dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire
+auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci.
+
+Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte
+d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient
+attendre un conseil d'administration.
+
+--Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses
+m'aider dans mes dernières dispositions.
+
+--Qui attends-tu?
+
+--Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table,
+puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son
+sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a
+mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M.
+Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher
+lorsque je te le dirai.
+
+--C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent
+constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de
+refaire l'instruction et le procès?...
+
+Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B...,
+l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard.
+
+--Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main
+de B... et en saluant le vieillard.
+
+Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du
+jury qui avait condamné Beaujon.
+
+Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un
+geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans
+l'affaire.
+
+--Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et
+à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire
+votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange
+que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de
+votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma
+présence.
+
+Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du
+jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il
+serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant
+extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se
+mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune,
+sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la
+considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.
+
+En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me
+défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était
+calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient,
+vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme
+à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit
+signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place
+autour de la table.
+
+--Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi
+un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon
+père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant,
+messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je
+suis à vous.
+
+Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et,
+assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:
+
+--Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de
+prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme
+a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez
+bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi
+la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa
+condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il
+était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances
+de cet accident.
+
+Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas
+un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.
+
+Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa
+main.
+
+--Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le
+regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette
+physionomie...
+
+Le portrait passa dans chaque main.
+
+--Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin
+dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est
+mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la
+physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui
+éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle.
+Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre
+pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous,
+et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le
+plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je
+joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La
+regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis
+dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur
+cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de
+voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience.
+
+--Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant,
+évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général?
+
+--C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat.
+
+Maurice ne put réprimer un sourire.
+
+--Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non,
+cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous
+allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien,
+maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est
+cela, mais accentuez... accentuez encore.
+
+Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur
+son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la
+main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions
+qui se produisaient sur son visage.
+
+--Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces
+points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils
+relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont
+tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la
+commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la
+face... maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si
+votre idée subsiste.
+
+--C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit
+sur ce visage...
+
+--Encore un détail important: dans la tension des traits sous
+l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de
+toute espèce de pli ou de contraction... regardez les lèvres du mort...
+
+L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue
+et en quelque sorte convulsée.
+
+--Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce
+portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits... je serais de
+votre avis si nous constations une _absence_ de contractions. La mort
+peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les
+contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le
+décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se
+sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions
+maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous
+paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je
+sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette
+première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au
+moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur
+folle... oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), _à moins qu'un
+sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et
+ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir..._
+
+Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa
+démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces
+préliminaires.
+
+--Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est
+le _dégoût_, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le
+signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre
+inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de
+cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression
+vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet.
+
+Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement.
+
+--Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure
+s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la
+lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui
+sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent
+vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se
+forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au
+lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au
+contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en
+bas, est sans rides... Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût...
+et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est
+mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible... Ce que je vous
+dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est
+dans la contraction de la lèvre inférieure. _Aucune sensation_, je dis
+aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au
+dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue
+elle-même nous aide. Lèvre _dédaigneuse_, la formule existe, c'est la
+lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie
+fortement.
+
+--Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il
+est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du
+dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de
+_retraite_, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté
+la victime à se jeter sur Beaujon?...
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+--Votre observation, reprit Maurice, vient elle-même au secours de la
+vérité; vous verrez comment, tout à l'heure. Je retiens le mot, et,
+comme on dit au Palais, j'en prends acte. Dégoût, sentiment qui a pour
+résultat le désir de s'éloigner, de faire _retraite_, comme vous l'avez
+si bien dit. Or, se retirer _d'ici_, n'est-ce pas aller _là_,
+c'est-à-dire se mouvoir en un sens opposé à l'objet qui cause le dégoût?
+Plus le dégoût sera violent, plus l'objet qui l'aura causé inspirera la
+répulsion, et plus sera vif le mouvement de _retraite_, d'éloignement,
+c'est-à-dire de tendance vers un point éloigné de celui où se trouve
+l'objet en question. Supposons que j'aie horreur des crapauds. Je marche
+dans un pré. Vous êtes derrière moi. J'aperçois à mes pieds un de ces
+horribles animaux, je fais un mouvement de recul, de retraite, et je
+vous heurte violemment.
+
+Je ne sais quelle idée surgit à ce moment dans mon esprit. Il me sembla
+entrevoir le but vers lequel tendait cette démonstration; mais je me
+contins. Au même instant, on m'avertit que les témoins attendus étaient
+arrivés. J'allai prendre les dispositions dont m'avait parlé Maurice,
+puis je revins, après avoir placé le médecin auprès de M. Defodon père.
+
+Dès que je fus rentré, Maurice reprit la parole:
+
+--Ce premier résultat obtenu, je crois nécessaire de le laisser
+provisoirement de côté et d'étudier maintenant le caractère et la nature
+même de la victime. Ici encore les documents semblent nous faire défaut.
+Mais vous reconnaîtrez avec moi de quelle importance vont être pour nous
+certains mots, certaines opinions qui se retrouvent dans les diverses
+dépositions apportées au procès, importance qui se double par cette
+considération, que ces manifestations n'ont été provoquées par aucune
+question et ne se rapportent pas à un système conçu d'avance. Je
+m'explique: Tous ceux qui ont été amenés, par la logique même de leurs
+réponses, à parler du caractère de Defodon, ont appuyé sur sa
+sensibilité nerveuse. Cette sensibilité était telle qu'on l'avait
+surnommé _la petite dame_; vous n'avez pas oublié ce mot. D'autres fois,
+on lui demandait, en plaisantant, _s'il avait ses nerfs_. La fille
+Gangrelot nous a dit, dans son langage trop énergique pour n'être pas
+exact: Ce n'était pas un homme. Dans sa pensée, ce mot s'applique à une
+sensibilité peu appréciée de ce genre de femmes, et aussi à une
+faiblesse d'organisation sur laquelle il est inutile d'appuyer. Vous
+allez entendre à ce sujet les explications données par la femme qui, à
+la pension bourgeoise, servait ordinairement Defodon.
+
+Maurice me fit un signe, et j'introduisis Mlle Annette, fille de salle
+au restaurant: cette brave servante semblait surprise au dernier point
+de cet appareil si peu usité dans une chambre d'hôtel. Maurice l'invita
+à s'asseoir.
+
+--Mademoiselle, dit-il, vous avez sans doute été surprise de la lettre
+que vous avez reçue. Pour des raisons importantes je ne vous ai point
+vue avant aujourd'hui. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur. Je ne vous connais pas.
+
+--C'est à votre patron que je suis allé parler, et c'est lui qui a bien
+voulu me permettre de vous appeler ici. Serez-vous assez bonne pour nous
+donner quelques renseignements?
+
+--Sur quoi, monsieur?
+
+--Vous connaissiez bien Defodon?
+
+--Le pauvre garçon. Ah! je le crois! On a joliment bien fait de
+condamner l'autre; on a été trop doux, voilà tout...
+
+--C'était un bien charmant garçon, n'est-ce pas, ce Defodon?
+
+--Ah! monsieur, et doux comme une fille; qui n'aurait pas fait de mal à
+une mouche!
+
+--Il n'était pas fort, je crois?
+
+--Pour ça, non; et puis, voyez-vous, on sentait qu'une _pichenette_
+l'aurait tué, ce garçon. À la moindre chose, il tremblait comme une
+feuille...
+
+--Ah! il tremblait?
+
+--Quelquefois c'était si fort qu'il pouvait à peine tenir son verre...
+
+--Mais ce tremblement n'avait-il pas été la suite d'excès?
+
+--Des excès? N'en dites donc pas de mal... Si c'est pour ça que vous
+m'avez fait venir, ce n'était pas la peine... Tenez, je me rappelle
+qu'une fois il a eu presque une crise de nerfs... savez-vous pourquoi,
+le pauvre chéri? Parce qu'il avait trouvé un _cricri_ dans son pain.
+
+--Un _cricri_?
+
+--Oui, une de ces bêtes noires qui sont chez les boulangers... Je le
+vois encore: il est devenu tout pâle... puis il s'est levé de sa chaise,
+tout brusquement... même qu'il a manqué de tomber en arrière...
+
+--Il était nerveux?
+
+--Nerveux, oui, c'est ça, et puis... dégoûté, oh! dégoûté comme une
+petite maîtresse...
+
+Nous nous regardâmes avec un signe d'intelligence. Cet interrogatoire,
+si habilement et si patiemment conduit, corroborait de la façon la plus
+frappante et la plus inattendue les déductions de Maurice.
+
+Il remercia Annette, qui se retira très étonnée de l'importance que l'on
+paraissait attacher à ses déclarations.
+
+--D'après ces renseignements, dit Maurice, vous appréciez comme moi
+combien l'organisation de Defodon était susceptible d'excitation. La
+moindre commotion l'ébranlait, et j'appelle votre attention sur le
+détail du _cricri_. Nous allons entendre maintenant M. Lafond, vieux
+jardinier de la famille Defodon, dont la déposition, je l'espère, aura
+la plus grande importance au point de vue qui nous occupe.
+
+Le père Lafond était un vieillard de soixante ans, robuste et bien
+portant. Aux premières paroles qui lui furent adressées, il se mit à
+sangloter.
+
+--Mon pauvre jeune maître, s'écria-t-il, si vous saviez combien je
+l'aimais!
+
+--C'est vous qui l'avez élevé?
+
+--Si vrai que j'ai planté un orme le jour de sa naissance et que c'est
+aujourd'hui un grand et bel arbre.
+
+--Vous vous souvenez de son enfance, quand il courait à travers le
+jardin...
+
+--Oui, oui. C'était un si gracieux petit enfant, tout doux, tout gentil.
+On le prenait pour une petite fille, mêmement qu'il en avait tous les
+goûts... un petit peu peureux. Le _noir_ lui faisait grande crainte. Et
+puis, surtout, oh! ça, je m'en souviens comme si c'était hier, il
+détestait les insectes, les _bêbêtes_ comme il disait.
+
+--Ah! il détestait les insectes, les papillons?...
+
+--Les papillons moins, parce qu'ils étaient jolis. Mais c'étaient les
+bourdons, les guêpes, les araignées... ça le dégoûtait, le pauvre
+innocent. Et quand, par hasard, une de ces vilaines bêtes le cognait
+dans le jardin, il devenait tout pâle et faisait une grosse moue toute
+dégoûtée...
+
+--Vous ne vous rappelez pas quelque fait particulier à ce sujet?
+
+--Non... je ne crois pas!... Ah! tiens, si fait... je me rappelle que
+pendant près de quinze jours, il ne voulait pas passer par une allée,
+pourtant bien jolie, sous bois et ombreuse... Moi, je lui disais comme
+ça: «Mais viens donc, petit!»--Non, non! et il criait et il trépignait.
+Alors je l'ai pris dans mes bras et j'ai voulu passer avec lui. Il s'est
+débattu en criant: La _bébête_! la _bébête_! Croiriez-vous ça? C'était
+parce qu'une grosse araignée avait fait sa toile juste à l'entrée de
+l'allée, la pauvre bête. Ma foi, je l'ai tuée. Du reste, ça tenait de
+famille. M. Defodon est comme cela...
+
+Le jardinier fut congédié. Maurice me pria d'appeler le médecin. C'était
+un de nos amis, le docteur R...
+
+--Mon cher, lui dit Maurice, tu as bien examiné M. Defodon?
+
+--Oui. Tu peux tenter l'expérience.
+
+--Tu es sûr que la commotion n'offre aucun danger?
+
+--Aucun danger sérieux, j'en réponds. Malgré son état d'excitation
+nerveuse, il est très fort et j'affirme qu'il n'y a rien à craindre...
+
+--Mais qu'allez-vous faire? s'écria l'avocat.
+
+--Je vais tenter une expérience décisive; la scène qui va se passer vous
+édifiera complètement sur les faits qui vous intéressent, et quelques
+dernières explications seront à peine nécessaires. J'ai dû seulement
+prendre certaines précautions afin que la santé de M. Defodon n'eût pas
+à souffrir d'une épreuve qui aurait pu être dangereuse dans son état.
+Vous avez entendu la réponse du docteur; je crois que nous pouvons agir.
+
+--Faites donc, répondîmes-nous.
+
+M. Defodon père entra: c'était, on ne l'a pas oublié, un vieillard
+petit, très maigre et agité d'une sorte de tremblement continuel. Ses
+jambes paraissaient avoir peine à le soutenir. Maurice le fit asseoir
+sur un fauteuil.
+
+--Monsieur, lui dit-il, quelle que soit la douleur que vous ait fait
+éprouvé la perte de votre fils, j'espère que vous serez assez bon pour
+bien vouloir répondre aux quelques questions que je vais vous adresser
+et qui n'ont d'autre but que la recherche de la vérité.
+
+Maurice s'était assis auprès du vieillard, devant la table. Il attira
+lentement à lui une petite boîte carrée et posa le doigt sur le
+couvercle.
+
+--Peut-être ma demande vous paraîtra-t-elle étrange. Vous souvenez-vous
+de l'histoire de Pellisson?
+
+--De Pellisson!
+
+--Emprisonné, Pellisson, dans sa solitude, eut la singulière idée
+d'apprivoiser un animal qui ordinairement inspire à tous la répulsion la
+plus grande... Il trouva une araignée, dans un coin de sa prison, une
+_grosse horrible_ araignée...
+
+Maurice appuyait sur les mots, et regardant fixement Defodon père:
+
+--Oui, il eut le courage de la prendre entre ses doigts... de
+l'approcher de son visage, tandis que ses longues pattes... remuaient...
+
+--Assez, monsieur, s'écria le vieillard... c'est répugnant.
+
+--Répugnant! et pourquoi? L'astronome Lalande mangeait... bien les
+araignées... vivantes...
+
+--Ignoble! murmura le vieillard en frissonnant.
+
+--Mais oui, il portait sur lui une petite boîte... semblable à celle-ci.
+
+Il montrait la boîte dont j'ai parlé.
+
+Il la tournait dans ses doigts comme il eût fait d'une bonbonnière...
+puis à certains intervalles, il l'ouvrait...
+
+M. Defodon père avait les yeux fixés, sur la boîte, son visage se
+décomposait, devenait livide...
+
+--Et il en tirait... tenez comme ceci!
+
+Maurice ouvrit la boîte, y plongea les doigts et en retira une araignée
+énorme qu'il approcha vivement du vieillard. Celui-ci, comme frappé
+d'une commotion électrique, bondit sur sa chaise, se redressa de toute
+sa hauteur, et, poussant un cri rauque, se rua sur le médecin, comme le
+noyé qui s'accroche à une planche de salut, et lui jeta ses bras au cou.
+Le médecin, par un mouvement rapide, lui mit au front une serviette
+mouillée qu'il tenait préparée. Le vieillard s'affaissa... il était
+évanoui.
+
+Il y eut un long moment de silence.
+
+Le médecin tâtait le pouls du vieillard; il nous rassura d'un geste.
+
+--Rien à craindre, il se remet.
+
+L'avouerai-je, nous étions tous horriblement pâles. Le hideux animal se
+débattait entre les doigts de Maurice et sa laideur dégoûtante nous
+fascinait. Nous ne pouvions en arracher nos regards. Maurice s'en
+aperçut, le replaça dans la boîte et s'approcha du vieillard. Celui-ci
+revenait peu à peu à son état normal. Le médecin lui donna le bras, et
+tous deux sortirent.
+
+--Avez-vous enfin compris? s'écria Maurice: le coupable est là, dans
+cette boîte, c'est ce hideux animal qui a tout fait. Lorsque, sur le
+visage du mort, j'ai lu cette expression de dégoût, je me suis rappelé
+les explications de Beaujon. Defodon était dans son lit. Tout à coup son
+regard est devenu fixe, il a battu l'air de ses mains.
+
+«Beaujon a vu _quelque chose de noir_ sur son visage, _comme une tache_.
+L'homme s'est jeté à bas de son lit et s'est élancé vers Beaujon qu'il a
+étreint de ses bras... Donc un objet, un être capable d'exciter le
+dégoût, voilà ce qu'il fallait trouver... Eh bien! messieurs, regardez.
+
+Maurice écarta le rideau du lit, et nous vîmes, se collant du plafond à
+la flèche, une énorme toile d'araignée, grise, épaisse...
+
+--C'est à cette toile que j'ai arraché l'animal. Que s'est-il donc
+passé? La lampe était sur cette cheminée, sans globe ni abat-jour,
+jetant la clarté blafarde du pétrole... l'animal était sorti de sa
+toile... il était sur le rideau, sa teinte noirâtre tranchant d'autant
+plus sur la blancheur du tissu... Par un accident dont nous n'avons pas
+à rechercher la cause, tandis que Defodon, fasciné à sa vue, fixait sur
+l'araignée son regard effrayé, l'animal est tombé sur son visage. C'est
+la tache noire. Defodon a battu l'air de ses mains, comme pour écarter
+l'ennemi répugnant... puis, dans le paroxysme du dégoût, il s'est
+enfui... il a fait _retraite_ et s'est jeté sur Beaujon. Le reste
+s'explique de soi-même. Au moment où il saisissait Beaujon au cou,
+celui-ci s'est dégagé par un mouvement brutal. La commotion a déterminé
+la mort immédiate de Defodon... Mais Beaujon n'était-il pas innocent?
+
+Maurice avait vaincu.
+
+.....................................................................
+
+Le jugement fut cassé par la Cour et renvoyé devant d'autres assises.
+
+Maurice fut appelé à titre d'expert. Beaujon fut acquitté...
+
+--Eh bien! me dit Maurice, qu'en dites-vous?
+
+--Il vous reste un devoir à accomplir, lui répondis-je, faites des
+élèves.
+
+
+FIN DE LA CHAMBRE D'HÔTEL
+
+
+
+
+ LA PEUR
+
+
+
+
+ I
+
+
+Le docteur posa son cigare sur la table et nous regarda en souriant,
+sans dire mot. Vous l'avez tous connu: c'était un homme de taille
+moyenne, au visage maigre et anguleux, aux cheveux noirs, à la parole
+cassante et saccadée.
+
+Il souriait rarement, étant homme de travail et de méditation: et
+lorsque ses lèvres se relevaient pour laisser apercevoir ses dents
+blanches et fines, c'est que le docteur sentait au fond du coeur un
+besoin féroce de raillerie.
+
+--Mieux vaut, lui dis-je, s'expliquer franchement. Quelle phrase de
+notre conversation a donc pu exciter ainsi votre dédain?
+
+--Du dédain! vous ne me connaissez guère. Le dédain touche au mépris et
+le travailleur ne méprise personne...
+
+--Mais encore?
+
+--Je m'explique, ne voulant pas vous laisser sous cette fâcheuse
+impression. Voici: Depuis tantôt une heure, vos esprits, emportés dans
+le vague, s'égarent dans des théories absolument fausses... vous parlez
+fantastique, et vous croyez très ingénieux d'évoquer des fantômes
+couverts de linceuls d'un blanc plus ou moins douteux, des gnomes
+horribles, des lémures dont la Thessalie aurait honte. Assez de ces
+billevesées. Voyons, entre nous, s'il entrait ici quelqu'un de ces
+animaux ridicules et grotesques, vous ririez comme des fous, et c'est à
+qui le renverrait, aux coups de son propre balai, au prétendu Sabbat
+qu'il n'a jamais fréquenté...
+
+--Trêve de railleries, expliquez-vous...
+
+--Vous êtes pressés, messieurs! Je vous disais donc que ce qui vous
+paraît fantastique, c'est-à-dire effrayant, est en réalité enfantin,
+banal et ridicule. Quel sentiment prétendez-vous exciter? La peur! Eh
+bien! permettez-moi de vous le dire, ou vous n'êtes pas de bonne foi ou
+vous avez la conviction que rien de ce que vous racontez ne peut amener
+la terreur, sinon chez les enfants et les niais. Non, vous n'êtes pas de
+bonne foi. Vous vous surexcitez vous-mêmes, et vous vous forgez des
+chimères dont vous vous persuadez que vous devez avoir peur. Qui d'entre
+vous croit encore que les goules viennent la nuit sucer le sang des
+jeunes hommes, ou que les vudoklaks s'accroupissent la nuit au sein des
+jeunes filles? Voyons, sans rire... là... personne. Or, je vous affirme,
+moi, que la peur est un sentiment éminemment naturel qui ne peut être
+excité que par des sentiments naturels. Il est dans l'ordre
+psychologique ou physiologique des phénomènes tellement étranges que
+sous leur influence l'organisme humain est ébranlé comme les harpes
+éoliennes dont parle Ossian. Tout l'être vibre à ce souffle qui vient on
+ne sait d'où... alors se développe en nous une vitalité de surexcitation
+dont l'effet n'est plus factice, comme dans ces cas où vous inventez des
+impossibilités... ici, le fait est tangible, le fait est patent... il y
+a eu énervement, c'est-à-dire doublement d'une des facultés-mères de
+notre organisme physique et moral.
+
+Ces théories m'impatientaient, j'interrompis brusquement le docteur:
+
+--Assez, m'écriai-je, concluez, ou donnez-nous des exemples!
+
+--Les exemples, reprit-il en souriant de son sourire sarcastique, vous
+voulez des histoires. Eh bien! je suis votre homme. Nous disons donc que
+le but de tout ceci est de vous faire comprendre ce qu'est réellement ce
+sentiment étrange, enivrant, qui s'appelle la peur, et surtout ce que
+peuvent être les conséquences de ce sentiment lorsque, développé en
+quelque sorte _extra-humainement_, il arrive à son complet
+épanouissement...
+
+--Nous vous écoutons, effrayez-nous si vous le pouvez.
+
+--Si je le puis... Entendez alors ce qui suit. J'ai assisté aux scènes
+que je vais dire, et si ma voix traduit exactement mes impressions, je
+veux vous voir frissonner et pâlir.
+
+......................................................................
+
+«Elle était étendue sur son lit de douleur, la douce enfant, la pauvre
+Mary. Pourquoi? Sait-on d'où vient le mal? Elle a souffert, elle a
+pleuré, elle a toussé, une écume rougeâtre est montée à ses lèvres et,
+pâle, elle s'est évanouie; sa tête pâle et flétrie creusait dans
+l'oreiller un trou plein d'ombre, ses yeux ont paru s'agrandir, un
+cercle s'est arrondi au-dessus de ses pommettes saillantes et
+rubéfiées...
+
+«Elle s'appelait Mary.
+
+«Si vous saviez comme Edwards l'aimait! Toute jeune il l'avait connue,
+il l'avait suivie alors qu'elle entrait dans la vie, comme un enfant
+entr'ouvrant une porte derrière laquelle se cache l'inconnu. Il l'avait
+vue courir joyeuse à travers les blés, couronner sa tête blonde de
+bluets et de coquelicots, rire à tout venant, être ou chose: amitié
+d'abord, puis amour. Comment cette transformation? Étrange effet de
+l'âge. Pourquoi, alors qu'il l'aimait bonnement comme une soeur, a-t-il
+senti tout à coup qu'il la désirait comme femme? Pourquoi, ce matin-là,
+alors que, comme tous les matins, elle abandonnait sa main à sa main,
+a-t-elle rougi--charmante! elle était charmante--et baissé les
+yeux--longs cils qui voilaient un regard étonné? Pourquoi cette
+transformation de l'enfant en femme? Nul ne le sait et tous l'ont senti.
+
+Bref, le «_je t'aime!_» qu'il lui adressait est devenu tout à coup
+timide, doux et attendri. Et elle, elle n'a pas osé répondre, timidité,
+douceur et attendrissement plus émouvants encore.
+
+Ils se sont mariés, c'est-à-dire qu'un beau jour ils ont compris que la
+vie n'était possible qu'à deux; ils ont deviné cet égoïsme admirable qui
+n'admet qu'un seul intérêt sous deux formes distinctes.
+
+Avoir trouvé la compagne!... la compagne! quel rêve! s'avancer à deux
+sur cette route qui s'appelle la vie, se heurtant aux mêmes pierres et
+cueillant les mêmes fleurs!
+
+Quel est le danger? Ne pas se connaître. Or ils ont vécu la même vie,
+depuis longues années. Ils savent chacun le fort et le faible de
+l'autre. Ils ont la notion des concessions nécessaires, ils savent
+qu'ici il faut céder, que là il faut être ferme... Union vraie parce
+qu'elle est raisonnée.
+
+Et voici que, sournoisement, la maladie, tapie au coin de quelque mur
+voisin, a profité d'un entre-bâillement de la porte pour se glisser au
+chevet de Mary... elle, si forte, si rose, si jeune, voilà qu'elle est
+malade, voilà que, voulant se redresser, elle est retombée faible et
+immobile, étonnée de cette lassitude...
+
+On m'envoya chercher. Mes amis, je me crois savant. J'ai beaucoup
+travaillé, j'ai consacré toute ma vie à l'étude, j'ai scruté dans leurs
+replis les plus cachés les secrets de l'organisme humain... Eh bien! je
+l'avoue, je ne comprenais pas ce mal.
+
+Était-ce épuisement? Était-ce excès de vitalité? Était-ce la flamme trop
+vive qui brûlait l'enveloppe? Je ne le savais pas. J'aimais tant Edwards
+qu'il me semblait que sa cause fût la mienne. Je cherchais, j'étudiais,
+j'auscultais, et souvent, tenant dans ma main la main de la pauvrette,
+je réfléchissais profondément...
+
+Les jours passaient. Puis les semaines, puis les mois. Était-ce la
+phtisie? l'anémie? Aucun des caractères symptomatiques ne me paraissait
+concluant... J'avais peur... Je n'osais procéder à quelque expérience
+dont le résultat peut-être eût été fatal... Ah! c'est une horrible
+situation! Que jamais le médecin ne soigne ceux qu'il aime!
+
+Et pourtant que faire? Confier la cause à un confrère... J'appelai
+quelques praticiens à ce chevet où se mourait Mary... Ânes! sur mon
+honneur, ils ne dirent que des sottises. J'aurais voulu faire rentrer
+leurs paroles dans leur gorge maudite...
+
+Encore passaient les jours, les semaines et les mois.
+
+Un soir, regardant la malade, je portai la main à mon front. Ce que je
+pressentais était au-dessus de mes forces... Il n'y avait pas
+d'illusions à se forger... Le ton de la peau était mat... les yeux
+étaient brillants... les mains avaient cette moiteur qui procède de la
+fraîcheur du tombeau. Elle était perdue.
+
+Je serrai la main d'Edwards...
+
+--Je reviendrai demain, lui dis-je.
+
+Demain! mot étrange. Entre ces deux formules--aujourd'hui et demain--se
+plaçait dans ma prévision ce fait atroce--la mort. Elle vivait, elle
+remuait, elle pensait, elle parlait. Demain la trouverait immobile, sans
+pensée, muette, morte...
+
+Je sortis de la chambre, paraissant calme jusqu'au seuil. Puis je
+m'enfuis en courant, étouffant un sanglot.
+
+Edwards avait entendu ce mot--demain--- et m'avait remercié d'un
+sourire. Demain, c'était l'espoir. Douze heures de vie!...
+
+Je rentrai chez moi, fiévreux, affolé...
+
+Je ne pouvais dormir.--Il était trois heures, lorsque j'entendis frapper
+violemment à la porte.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Venez vite, cria une voix, Mary a été étranglée et M. Edwards est fou.
+
+Je m'élançai dehors.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Les mots qui avaient frappé mon oreille, continua le docteur,
+retentissaient dans mon cerveau sans éveiller la notion d'une
+signification précise. Lorsqu'ils avaient été prononcés, j'avais eu le
+sentiment d'un malheur, comme la sensation glacée d'une douche d'eau qui
+tomberait on ne sait d'où.
+
+En me hâtant pour arriver au domicile d'Edwards, je me surpris à
+rechercher dans ma mémoire les termes précis de l'avis que j'avais reçu,
+et ce fut avec une sorte de terreur stupide, bientôt combattue par
+l'incrédulité, que je reconstruisis ces deux phrases:
+
+--Mary a été étranglée et M. Edwards est fou.
+
+Avez-vous remarqué cette singulière tendance de notre esprit à
+s'efforcer de prévoir l'avenir, de construire d'avance toute une série
+de circonstances, alors que le fait lui-même est ou va être à portée de
+notre entendement et de notre connaissance? Vous recevez une lettre,
+elle est dans votre main, vous n'avez qu'à briser le cachet pour savoir
+ce qu'elle contient. Au lieu de cela, vous examinez l'écriture avec
+soin, vous étudiez le cachet postal, vous discutez la nature du papier,
+la forme du cachet; vous perdez votre temps à sonder un mystère qui déjà
+devrait ne plus exister pour vous...
+
+Ainsi faisais-je. Je marchais rapidement. Il me fallait dix minutes à
+peine pour atteindre la demeure d'Edwards; et pendant cette course,
+quoique certain d'être tiré du doute dans un temps des plus courts, je
+m'évertuais à bâtir des hypothèses et à chercher à _deviner_.
+
+--Mary étranglée, Edwards fou.
+
+Et naturellement je ne trouvais aucune explication qui me satisfît.
+
+J'arrivai; la domestique m'attendait devant la porte:
+
+--Oh! prenez bien garde, me dit-elle, M. Edwards n'a plus sa tête... je
+n'ose pas entrer dans la chambre.
+
+--Mais êtes-vous sûre de ce que vous m'avez dit?
+
+--Oh! monsieur, c'est bien facile à voir...
+
+--Un seul mot: Comment avez-vous appris... l'accident?
+
+--J'ai entendu du bruit... et je suis montée.
+
+--Vous n'avez rien dérangé?
+
+--Rien.
+
+La chambre dans laquelle j'avais laissé la pauvre Mary mourante était
+située au premier étage; je montai rapidement.
+
+Il était alors quatre heures du matin.
+
+Je poussai la porte avec un battement de coeur qui me faisait mal. Et
+cependant j'espérais encore.
+
+Le tableau qui frappa mes regards était bien fait pour augmenter
+l'émotion dont j'avais peine à me rendre maître.
+
+La pièce où je pénétrais était très spacieuse, haute de plafond: le
+parquet était couvert d'un tapis dont la couleur sombre faisait
+ressortir la blancheur des murs et la teinte pâle des meubles de bambou
+et des rideaux.
+
+Le lit se trouvait au milieu de la chambre, adossé au mur: c'était une
+sorte de divan bas et large. Les draps étaient rejetés au pied, et le
+corps de la jeune femme, comme tordu violemment sur lui-même, pendait à
+demi, les bras en arrière. La tête était tournée vers le matelas, les
+admirables cheveux blonds formaient une sorte de touffe retombante aux
+reflets dorés...
+
+Puis, dans un coin auprès de la fenêtre, une masse accroupie dans
+laquelle je ne pouvais distinguer aucune forme. Je m'approchai. La masse
+fit un mouvement, puis une tête se redressa: c'était Edwards.
+
+Je constatai, à la couleur terne du regard, à l'impassibilité des
+traits, que le malheureux ne se rendait pas compte de ce qui se passait
+autour de lui...
+
+Je compris alors que le plus urgent était de donner des soins, s'il en
+était temps encore, à la pauvre femme.
+
+Je la relevai vivement et appelai la domestique pour m'aider.
+
+Chère, chère enfant! Hélas! toute ma science était impuissante. Pour le
+médecin, il sort du visage d'une morte je ne sais quel rayonnement qui
+est à la fois un défi et une menace. Il semble que la _mort_ vous
+regarde à travers ce masque, raillant le téméraire qui prétendrait la
+combattre. Mary avait été étranglée. Cela ne pouvait faire doute pour
+moi: une tresse de ses cheveux blonds était roulée fortement autour de
+son cou et y avait creusé un sillon violacé.
+
+L'homme était là, à quelques pas, insensible, immobile. Il jetait de
+temps à autre sur nous ces regards inquiets et sournois que laissent
+échapper les yeux des fous. Évidemment il s'était passé dans cette nuit
+sinistre une scène dont les détails m'échappaient absolument.
+
+En vain je m'efforçais de réchauffer les membres déjà raidis de l'enfant
+aimée. En vain je plaçais un miroir devant ses lèvres: pas un souffle.
+En vain je posais la main sur son coeur, pas un battement.
+
+--Eh bien! me demanda la domestique anxieuse.
+
+--Elle est morte, répondis-je tristement.
+
+Et d'où venait cette tristesse qui m'envahissait? Lorsque je l'avais
+quittée, la veille au soir, j'étais convaincu que la nuit ne se
+passerait pas sans amener la crise fatale. Cette mort ne devait donc pas
+me surprendre. Mais il y avait un surcroît de douleur, en quelque sorte,
+dans la situation d'Edwards.
+
+Certes, connaissant tout l'amour qu'il portait à sa femme, j'avais prévu
+une prostration complète, un désespoir comportant une crise violente
+suivie d'affaissement. Mais tandis que l'une gisait sans vie et sans
+souffle sur sa couche blanche, l'autre semblait s'être étendu lui aussi
+dans cette tombe qui s'appelle la folie. Je réfléchissais encore à ce
+que pouvait être mon devoir en semblable circonstance.
+
+La strangulation était évidente: et cependant j'avais la certitude qu'un
+crime ne pouvait avoir été commis. Je connaissais Edwards, je l'ai dit,
+depuis sa plus tendre enfance. Je le savais doux et bon, timide même. Je
+savais de quel amour dévoué il avait entouré la compagne choisie,
+j'avais apprécié ses douleurs et ses inquiétudes. Il y avait toute une
+révélation d'affection dans la terreur contenue avec laquelle Edwards me
+demandait chaque jour ce que je pensais de l'état de sa chère
+bien-aimée.
+
+Elle était jeune, elle était belle: elle avait toutes les douceurs et
+tous les charmes. Jamais, en aucun cas, un souffle n'avait terni le pur
+miroir de leur union. Et, réflexion horrible, en supposant même
+qu'Edwards eût formé, hypocritement, l'infâme dessein de se débarrasser
+de sa femme, avait-il besoin de recourir au crime? Le mal eût achevé
+l'oeuvre sans qu'une main criminelle eût besoin de l'aider. Il le
+savait, je ne lui avais pas dissimulé le danger très réel que courait la
+chère enfant. N'eût-il pas en outre pris quelques précautions?
+
+Que supposer? C'était peut-être dans un accès de folie qu'il avait
+commis cet acte inconscient; ou bien la folie n'avait-elle été que la
+conséquence du crime? Je me perdais dans toutes ces conjectures...
+
+Pendant que je méditais, appuyé au chevet de la morte et la regardant
+comme on regarde les morts, c'est-à-dire avec cette surprise
+involontaire que cause la cessation de mouvement dans cet organisme hier
+encore mobile et agissant, j'entendis un froissement du côté où Edwards
+était resté accroupi.
+
+Il avait changé de place, et, la tête tendue en avant, les mains
+dirigées vers le lit, il semblait attendre... quoi? Il y avait dans ses
+yeux de l'étonnement, de l'hésitation et en même temps comme une
+espérance.
+
+Je m'avançai vers lui et lui pris la main.
+
+Il se laissa faire sans résistance. Puis, brusquement, comme si les
+paroles qu'il prononçait répondaient à une préoccupation vague, mais
+persistante:
+
+--Elle ne remue plus? me demanda-t-il.
+
+--Hélas! non, lui dis-je.
+
+À ma grande stupéfaction, une expression de joie complète éclaira ce
+visage encore contracté; il y eut distension des muscles. Et, tout à
+coup, des larmes jaillirent des yeux d'Edwards; il se redressa et, se
+jetant dans mes bras, se mit à sangloter.
+
+--Qu'y a-t-il? qu'éprouvez-vous? m'écriai-je.
+
+Mais sans répondre, il s'élança vers le lit, prit le corps dans ses deux
+bras et, le soulevant comme une plume, couvrit de baisers le visage de
+la morte.
+
+Cela rendait un son mat qui était horriblement pénible.
+
+Je voulus le détacher du cadavre:
+
+--Non, non, murmurait-il d'une voix étouffée; je lui demande pardon!...
+pardon!... pardon!...
+
+Et il baisait ce visage décoloré sur lequel ses lèvres faisaient des
+trous bruns; il serrait ces mains longues et amaigries...
+
+--Mary! Mary! cria-t-il encore, je t'aime!...
+
+Le laissant à son désespoir, je m'occupai de tous les détails de
+l'inhumation. Je comprenais que cette crise de larmes était salutaire.
+Lorsque je revins, il était plus calme; il était assis au pied du lit,
+la tête dans ses mains, regardant Mary à travers ses doigts écartés...
+
+Je voulus l'interroger.
+
+--Demain, fit-il en me faisant signe de le laisser en repos.
+
+Le corps de Mary fut rendu à la terre: il suivit le triste cortège en
+silence, puis quand chacun se fut éloigné:
+
+--Écoutez, me dit-il, il faut maintenant que je me confesse... Mon ami,
+mon ami, savez-vous ce que c'est que... LA PEUR?
+
+
+
+
+ III
+
+
+Edwards hésitait. Je devinais que ses aveux lui coûtaient horriblement.
+Je l'encourageai de mon mieux.
+
+--Écoutez, cher ami, me dit-il: vous êtes-vous trouvé jamais dans
+quelque circonstance imprévue où, malgré vous, vous vous soyez senti
+envahir par un sentiment dont vous ne pouviez vous rendre maître... et,
+quoique très courageux, très hardi, très ardent, n'avez-vous jamais eu
+peur... oui, peur? J'ai dit le mot... Je me suis battu, j'ai lutté
+contre des hommes dont la force était dix fois supérieure à la mienne...
+et, sur l'honneur!... je n'ai pas éprouvé la moindre hésitation. J'étais
+animé, excité, il se peut même que dans l'élan de la colère résistante,
+j'aie, comme on dit communément, perdu la tête, mais je n'ai pas eu
+_peur_. Oh! mot horrible! d'autant plus horrible pour celui qui en
+saisit toute la véritable signification...
+
+Je voulais calmer Edwards. Il m'imposa silence d'un geste...
+
+--Oh! laissez-moi parler... j'ai besoin de me donner... à moi-même...
+des explications, d'étudier l'incroyable phénomène qui s'est produit en
+moi... Tenez, mon ami, il y a dix ans de cela, j'étais dans l'Inde, je
+traversais une sorte de bois... tout à coup un animal bondit vers moi.
+C'était un tigre. Involontairement, et sans aucune raison de vanité...
+puisque j'étais seul... je souris, j'armai mon revolver... et en une
+seconde je renversai l'animal sur le sol. Dans le moment précis, je ne
+me rendais pas compte de mes impressions... Mais depuis, m'interrogeant
+moi-même, j'ai acquis l'absolue conviction que je n'avais pas eu _peur_
+un seul instant, d'où la conservation complète de mon sang-froid.
+
+--Que voulez-vous me prouver? lui demandai-je avec une certaine
+impatience; je sais tout ce que vous me pouvez dire au sujet de votre
+courage que jamais je n'ai mis en doute...
+
+--Je vous ennuie, peut-être... je l'admets. Et cependant vous me savez,
+d'une part, assez intelligent pour que vous admettiez la nécessité de
+mon argumentation... d'autre part, je comprends votre impatience.
+Écoutez-moi donc complaisamment, j'arrive au récit de cette terrible
+nuit...
+
+Et, comme si le malheureux eût aperçu dans un coin sombre quelque
+spectre invisible pour tous, il frissonna de tous ses membres.
+
+--Je vous écoute, lui dis-je en lui prenant la main.
+
+--Vous vous souvenez, reprit-il, de l'état dans lequel vous aviez laissé
+ma pauvre et chère Mary lorsque vous l'avez quittée... J'avoue que,
+quoique ayant perdu tout espoir, j'ai bu avidement, comme une rosée de
+bonheur, votre affirmation de visite pour le lendemain... Vous êtes
+habiles, vous autres médecins, à tromper vos clients... Oh! je dis
+clients! car pour tous, amis ou indifférents, vous avez, en tant que
+praticiens, les mêmes procédés, vous souriez du même sourire, vous
+possédez le même calme imperturbable... acteurs qui jouez une scène
+mondaine au pied d'un lit de mort...
+
+Il s'arrêta sans que je l'interrompisse. Il s'exaltait et mon devoir
+d'ami était de ne point paraître m'apercevoir de l'aigreur de ses
+paroles.
+
+--Donc, reprit-il après un moment, j'espérais... et c'est peut-être cet
+espoir même qui est cause de tout... Vous m'avez laissé seul, seul
+auprès de la mourante. Il était, vous ne l'avez pas oublié, onze heures
+à peine... Elle, l'adorée, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne
+semblait plus souffrir... toute blanche, couchée dans son lit blanc,
+elle avait les yeux à demi fermés... J'entendais distinctement sa
+respiration, un peu sifflante, saccadée, et cependant non sans une
+certaine régularité. Écoutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du
+râle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'être occupé à
+caler une pendule, j'entends, à tenter de la remettre dans la position
+d'équilibre... Le balancier avait des heurtements irréguliers, inégaux;
+puis, tout à coup, à je ne sais quel mouvement tenté par moi, la
+régularité s'établit tout à coup. Tic, tac, tic, tac... c'était fait. La
+pendule marchait. Et je me disais que dans ce frêle organisme que la
+nature tenait en sa main, un accident pouvait tout à coup se produire
+qui régularisât cette respiration, tic, tac, tic, tac, régularité qui
+indiquerait la reprise normale du mouvement vital... Je songeais, je
+tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fraîcheur moite
+qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes
+pas des savants, et la main brûlante nous effraye... Je parlais à Mary,
+lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus
+charmantes intimités... elle ne répondait pas, et toujours cette
+respiration... puis il y eut un soupir plus long que les autres et... un
+temps d'arrêt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes
+de ses joues étaient violettes, d'un violet doux et pâle... j'appliquai
+mes lèvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle
+pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence
+reparut pendant un quart d'heure à peu près... puis nouvelle
+interruption, plus longue cette fois... la main que je tenais se
+contracta quelque peu... elle se desserra... le souffle recommença son
+mouvement de va-et-vient... une heure se passa ainsi. Je retenais
+moi-même ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui était,
+pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais à tout autre
+chose: c'est singulier, ma mémoire s'était arrêtée à un souvenir de
+jeunesse et de joie. C'était une fête de mariage dans laquelle, en
+vérité, j'avais dansé comme pas un des jeunes gens les plus réputés pour
+leur activité... Je revoyais les lustres chargés de bougies, laissant
+tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs... j'entendais
+les accords de l'orchestre qui se répétaient avec monotonie, frappant
+mon oreille de leur rythme cadencé... rythme... mesure... régularité...
+respiration... cet enchaînement d'idées se fit... j'écoutai... Je
+n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration... Elle ne respirait
+plus... elle... pendant que je m'égarais dans les dédales de la mémoire
+et du passé... elle était morte... morte! Avez-vous compris? Étant là,
+auprès d'elle, à son chevet, je l'avais absolument abandonnée...
+j'écoutais les mélodies d'un orchestre du passé... et le présent,
+c'est-à-dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour... Mary était morte.
+Misérable que j'étais! je l'avais laissée mourir _seule_... À ce moment
+suprême, elle m'avait peut-être cherché du regard, elle m'avait
+peut-être appelé mentalement. Elle était morte... croyant à mon oubli...
+étonnée de ne pas sentir ma main serrer la sienne...
+
+Il s'arrêta et essuya son front inondé de sueur.
+
+--Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh!
+j'étais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon désespoir était si
+complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible...
+Une seule... elle n'était pas morte... elle ne pouvait être morte... je
+ne voulais pas qu'elle fût morte... Avez-vous jamais éprouvé cette
+impression?... Elle est bien étrange et bien vraie; vous êtes là auprès
+d'un cadavre... vous savez que c'est un cadavre... mais vous refusez
+d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?... J'ai
+crié à son oreille, je l'ai appelée: Mary! Mary! de toute la force de ma
+voix, m'efforçant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille...
+Elle n'a pas bougé!... J'ai glissé ma main sous les draps... Je l'ai
+pincée, oui, pincée, meurtrie de mes ongles, espérant qu'un cri de
+douleur révélerait la vie dans ce corps inanimé... Rien... rien... J'ai
+tout tenté, tout! Elle est restée immobile, inerte... morte! car elle
+était morte! Alors il y a eu en moi comme un écroulement... j'ai senti
+s'effondrer tout mon être intérieur... et je suis resté, stupide,
+stupéfié, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aimée et que
+n'animait plus l'esprit que j'avais adoré... Je ne puis insister, ce
+sont de ces impressions qui semblent durer un siècle et qui se
+traduisent en une minute... Je me disais: Elle est morte! morte!
+morte!... Là où était le mouvement est maintenant l'immobilité... C'est
+la fin, la nullité, l'annihilation! La nuit passait, j'étais _abruti_,
+le mot est dur, mais vrai... Je regardais toujours... je voyais le drap
+s'abaisser sur les membres de la morte... Il se formait des plis rectes,
+anguleux, pointus... et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie,
+impuissance, folie d'immobilité et d'anéantissement... Il était alors
+trois heures et demie Le jour venait. Était-ce le jour? Une sorte de
+lueur pâle, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou
+d'un fou... et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pâleur
+du visage plus pâle... Je regardais la morte! j'étais habitué à cette
+idée que tout était fini, et pour jamais, pour jamais... Tout à coup...
+
+Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de
+fer.
+
+--Tout à coup... elle remua... Comprenez-vous?... elle remua... Était-ce
+une convulsion dernière?... je n'en sais rien; mais voir ce cadavre,
+cette immobilité animée tout à coup de mouvement... Il n'y avait pas à
+douter, elle avait tendu les bras en avant... Ce que j'ai cru, je ne le
+sais pas... mais j'ai eu peur..._peur_, PEUR!
+
+Elle avait remué, tout était là... Je me suis jeté sur elle pour la
+forcer à rester immobile!... Après, je ne sais plus!...
+
+....................................................................
+
+--Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est
+que _la peur!_ et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement
+et simplement ridicules!»
+
+FIN DE LA PEUR
+
+
+
+
+ LE TESTAMENT
+
+
+
+
+ I
+
+
+--Ah!
+
+--Quoi?
+
+--Vous ne savez pas la nouvelle?
+
+--Non, vraiment!
+
+--Alors, vous n'avez pas lu?
+
+--Lu?
+
+--Le _Sunday Herald?_
+
+--Non, sur ma foi!
+
+--Alors, je comprends que vous ayez l'air indifférent... mais quand vous
+saurez...
+
+--Voyons, j'ai des occupations... Ne me retenez pas inutilement.
+
+--Inutilement! (Après une pause.) IL est mort!
+
+Il n'y a dans aucune casse d'imprimerie de lettres assez fortes, assez
+grasses, assez monumentales pour accentuer cet IL. IL... vous comprenez
+bien, il ne s'agit pas du premier venu, de celui-ci ou de celui-là, de
+vous, de moi, de l'homme qui passait hier dans la rue. Cet IL constitue
+à lui seul tout un drame, il résume toute une situation... IL est comme
+le Dieu des chrétiens, IL est celui qui est ou plutôt qui a été, celui
+qui seul préoccupe, qui seul intéresse, dont le nom seul vibre au
+moindre effort dans celui qui l'a entendu...
+
+IL... c'est celui dont nos deux interlocuteurs sont les héritiers. Oh!
+point n'a été besoin de le nommer. Il est mort. Eh! qui donc peut être
+mort, sinon LUI? Que le ciel tombe sur la tête de toute l'humanité, que
+m'importe? mais qu'une chiquenaude l'ait blessé, LUI! Vous n'aurez pas
+besoin de me raconter le fait. L'indiquer suffira, je devinerai tout,
+plus encore même. J'inventerai, je supposerai. IL est mort!... et
+enterré, n'est-ce pas? Il n'y a pas à revenir là-dessus? C'est bien
+fait, bien achevé, bien complet? Et l'héritier ferme à demi les yeux;
+gourmet qui déguste, il répète tout bas ces trois mots: _Il... est...
+mort!... mort! mort!_
+
+Comme il est possible--voire même probable--que le lecteur n'est pas
+doué de cette faculté toute spéciale à cet animal qui a nom: héritier,
+je ne le tiendrai pas en suspens.
+
+IL, c'est Arthur Simpson, du Kentucky, grand propriétaire, riche de
+trois millions de dollars... Des deux héritiers, l'un a dit d'abord:
+«_Ah!_» et l'autre a répondu: «_Quoi?_» _Ah!_ s'appelle Georgy Simpson,
+c'est le propre cousin d'Arthur. _Quoi?_ c'est master Julius Tiresome,
+cordonnier, et non moins propre cousin du mort. Point cousins d'un mort
+quelconque, d'un mort de contrebande, d'un mort de médiocre catégorie.
+Loin de là, le mort appartient à une classe superfine... c'est le mort
+aux trois millions. Et, se disent-ils, nous sommes _son cousin!_
+
+Et comme Georgy Simpson, épicier, était sûr de son effet! Comme il
+s'est, du premier saut, élevé aux plus hauts sommets de l'art
+_éloquentiel!_ Il a gradué ses effets. Un homme qui se sentait déjà
+propriétaire de quelques centaines de mille dollars, ne dit pas
+brusquement, naïvement: «Eh! vous savez, le cousin Simpson est mort!» Fi
+donc! cela est bon pour les petites gens. Hier, oui, mais aujourd'hui
+c'est écrit en toutes lettres dans le _Sunday Herald_. Voyez plutôt.
+
+«L'honorable Arthur Simpson, du Kentucky, est mort subitement ce matin.
+On attribue son décès à la rupture d'un anévrisme. On se rappelle que M.
+Simpson était l'ami de notre regretté Turnpike, auquel la jeune Amérique
+est redevable de tant de progrès industriels et qui, dans sa
+reconnaissante affection, avait laissé à Arthur Simpson sa fortune,
+évaluée à un capital d'au moins trois millions de dollars.»
+
+Trois millions! c'est imprimé, nous ne l'inventons pas! Et... et nous
+sommes _son cousin!_
+
+
+
+
+ II
+
+
+Ils sont en face l'un de l'autre. Il y a un moment d'arrêt. Qui parlera
+le premier, maintenant? et que dira-t-il? Il serait peut-être convenable
+de prononcer quelques paroles de regrets... car, après tout, _quoique
+nous soyons ses héritiers_, ce n'en était pas moins un homme... et puis,
+de son vivant, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui... et
+puis... et puis...
+
+Mais ces deux hommes se regardent. Un même sentiment les agite, les
+envahit, et ils partent tous les deux d'un éclat de rire. La glace est
+rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N'insistez
+pas, ils danseraient...
+
+Un nuage sur ces deux fronts. Une pensée nouvelle et attristante.
+Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante? Après tout, ce
+premier mouvement était peut-être involontaire, _nerveux_, comme l'on
+dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire... Mais
+ne croyez point cela. C'est plus naturel, et la pensée qui jette sur
+leur visage cette teinte grisâtre et mélancolique, ombre qui voile un
+soleil naguère si radieux, se formule ainsi:
+
+«Il y a d'autres parents!»
+
+Cette pensée fait lame. Elle tombe sur le gâteau d'héritage comme un
+couteau à plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier
+coup d'oeil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces
+deux hommes, et ils se répondent: «Oui, il y a Smithlake!--Et miss
+Stroke!--Et Steney!» Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois
+millions divisés par cinq, restent à chacun six cent mille dollars. «Eh!
+eh! en somme, six cent mille dollars! c'est encore un chiffre. Pas vrai,
+compère?--Mais, oui...» Et le nuage s'écarte et le soleil reparaît.
+
+«Ces intrus,--intrus est le mot,--savent-ils la nouvelle?... Non,
+évidemment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire...
+Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils
+chercheront et ils trouveront... Il est donc inutile d'y songer, à moins
+que... dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels... Depuis combien
+de temps les avez-vous vus, compère?... Si peu de temps que cela! Ah!
+c'est fâcheux... Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des
+informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complète... et
+puis miss Stroke avait une si mauvaise santé... Vous verrez qu'elle
+mourra dans quelques mois... Et ce seront de nouveaux embarras, des
+dérangements... elle aurait bien mieux fait... Enfin, encore des ennuis
+en perspective.
+
+
+
+
+ III
+
+
+«Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se
+déranger, ils ne se hâteront pas... et qui portera la peine de leur
+lenteur? Nous encore. Examinez cela! voilà des gens qui ne songent à
+rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie,
+à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d'attendre...
+leur bon plaisir. On ne va pas s'établir si loin que cela, quand on est
+cohéritier d'un homme qui peut... qui doit mourir, en vous laissant six
+cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, _by God!_ On n'est pas
+là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout
+sucrés!
+
+«Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une
+chose à faire, compère! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite
+possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense... Écrire! et si les
+lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard.
+Décidément le mieux est d'aller les chercher... Peuh! un voyage de
+quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hésiteront
+pas... nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en
+chemin de fer... nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n'ont aucun
+droit de résister. Ils nous appartiennent... ils font partie de
+nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot,
+et partons.»
+
+Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la
+gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un
+regard rapide... Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé?
+
+
+
+
+ IV
+
+
+À chaque pas, l'homme trébuche dans l'imprévu. Voyez la face de Georgy
+Simpson? Ses yeux se sont démesurément ouverts... Évidemment, il y a
+quelque chose. Voilà qu'il pousse du coude Julius Tiresome... et ce ne
+sont plus deux yeux... mais bien quatre, qui dardent sur un même point
+leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s'élance de ces
+quatre prunelles et converge en un même centre... Au bout de ce regard,
+une porte... sur cette porte, deux mots: _Way out_, c'est-à-dire:
+sortie, arrivée.
+
+La porte fait cadre; dans ce cadre, trois êtres humains.
+
+Trois noms prononcés par nos deux regardeurs:
+
+--Smithlake! miss Stroke! Steney!
+
+Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent:
+«--Nous aillions vous chercher!» Et les trois autres répondent: «--Nous
+venions vous avertir!»
+
+--Vous savez donc?
+
+--Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse!
+
+Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers
+semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent
+au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue:
+
+«Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le..., sont
+invités à se présenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater,
+solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l'ouverture du
+testament olographe laissé par le défunt.
+
+«_Signé_: Thomas EATER, _solicitor_.»
+
+
+
+
+ V
+
+
+Ils n'ont eu garde--comme bien on peut le penser--de manquer au
+rendez-vous assigné par l'homme de loi. Est-il rien de plus intéressant
+que l'ouverture d'un testament pour des héritiers? Pour le testament,
+l'amant--s'il était héritier--déserterait le premier rendez-vous accordé
+par la maîtresse.
+
+Le commis a désigné du doigt les pièces.
+
+Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte
+de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il
+était si simple d'écrire trois lignes: «--Je lègue, etc.,» avec
+l'indication des biens, «à mes héritiers ci-dessous dénommés»--et puis
+une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires,
+c'eût été pour des dispositions particulières, l'indication d'une faveur
+faite à l'un des héritiers. Mon Dieu! on en serait encore passé par là.
+
+Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et
+trois malheureux millions de dollars. Prodigalité! Et il va nous falloir
+entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le poète. Après
+tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore,
+c'est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier
+n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc
+devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi
+disposer de son temps, d'une portion de son existence...! Vraiment, ces
+morts ont d'incroyables façons d'agir.
+
+Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d'un de ses
+confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers
+qui se sont inclinés jusqu'à terre, devant le représentant,--non du
+testateur,--mais du testament.
+
+Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est pâle, alors que
+ses confrères sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et
+cerclés de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lèvre a des plis
+incompréhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le
+rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre...
+
+Évidemment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il
+était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme
+si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu'il s'est
+assis...
+
+Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'épais rideaux
+rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vérité, il
+semble qu'il lui manque la clarté nécessaire... et cependant il ne
+paraît point s'en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire
+l'enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus
+inexplicable... Ses yeux se portent sur la première page... Il commence.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Il lit:
+
+ «_Ceci est la dernière volonté de M. Arthur Simpson,
+ du Kentucky_.
+
+«Dernière volonté. En réalité, le mot est comique, et j'ai presque ri en
+l'écrivant. Volonté! mais je ne _veux_ rien, ou, du moins, je ne veux
+plus rien... En trente années, j'ai épuisé tout ce qui était en moi de
+force _volitive_... et j'ai _voulu_... oh! n'en doutez pas! plus et plus
+âprement que jamais homme n'a _voulu_ en ce monde...
+
+«Dernière volonté! non, une simple narration, un récit... dirai-je une
+_confession_? Oh! ce mot serait encore plus burlesque que le
+précédent... Confession, contrition, repentir... repentir! vilaine et
+petite chose!... amoindrissement du _moi_, comme si _aujourd'hui_ je ne
+ferais pas encore ce que j'ai fait autrefois!... Ah! en vérité! à cette
+pensée, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me
+repentir! Allons donc! J'ai agi parce qu'il m'a _plu_ d'agir, parce que
+toutes les forces de mon être convergeaient vers un but, et cette
+action, je l'ai accomplie lentement--avec préméditation, comme disent
+les juristes--cette action, je l'ai étudiée avant de la commettre, je
+l'ai recherchée comme un alchimiste cherchait l'or dans ses creusets...
+Puis, une fois découverte, fixée, résolue, je l'ai préparée avec amour,
+avec passion, avec rage... rage froide et calculée... et, enfin...
+enfin, je l'ai exécutée... mais là, alors que tout était fini, alors que
+j'avais réussi--pleinement réussi, je vous jure,--est-ce que tout s'est
+borné là pour moi? Non, il y a eu répercussion de joie en tout mon être,
+en toute ma vie, et aujourd'hui encore, alors que je suis assez maître
+de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance
+indicible à tracer ces lignes, à me baigner de nouveau dans les ondes
+funèbres du souvenir, à entendre--résonnant dans mon cerveau--des cris
+et des râles qui sont mon oeuvre... et c'est au milieu de ces éclats
+bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot:
+_repentir!_
+
+Mot nul, épais, ridicule... tu sonnes faux et froid. Repentir! Qu'est-ce
+que cela? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est
+l'expression de ce qui est absolument contraire au repentir... de la
+dégustation de l'acte accompli? Cet acte criminel--, selon vous,
+justicier,--selon moi, c'est ma vie, c'est mon bien,--c'est
+l'épanouissement de mon être, je n'ai vécu que pour lui. Je meurs avec
+lui, le conservant dans son intégrité, le berçant dans ma conscience
+comme fait une mère de son enfant aimé... Me repentir, ce serait le
+renier. Et la mère ne renie jamais son enfant...
+
+.....................................................................
+
+... Je l'aimais bien, Turnpike. Nous avions été élevés ensemble. Ces
+souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle... Nul de vous ne
+l'a aussi bien connu que moi... et je ne puis en dire de mal! Oh! pas un
+reproche à lui adresser... Il avait toutes les qualités, toutes les
+délicatesses. Je me rappelle encore... nous avions vingt ans tous deux,
+il était grand, brun, son oeil était ouvert, bien fendu, ruisselant de
+franchise et de probité courageuse... non pas un joli garçon, mieux que
+cela, une beauté forte et mâle. Il bondissait comme le cheval en
+liberté... Dans nos chasses, il franchissait les précipices, ne reculait
+devant aucun obstacle, et, après quelque difficulté vaincue, il
+m'adressait un sourire... franc et large sourire, à dents blanches et à
+lèvres rouges.
+
+«Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette
+force, doux comme un faon... timide même. En vérité, il n'osait pas
+regarder une femme, et c'est lui qui rougissait le premier. Savant, il
+travaillait, toujours, toujours. Il avait l'esprit ouvert à ces sortes
+d'études, et il poursuivait aussi vigoureusement le problème que
+l'auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait,
+les domptait.
+
+«Tout le monde s'intéressait à lui, et il le méritait... de cent façons.
+Jamais d'orgueil; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au
+plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il eût sacrifié sa
+richesse...
+
+«Comment m'aimait-il? Pourquoi m'aimait-il? Pour cela même: j'étais le
+plus faible, j'étais le plus ignorant, j'étais le plus pauvre. Je
+n'avais rien fait pour mériter son amitié; loin de là! Un jour, j'avais
+failli être entraîné dans l'engrenage d'une machine en mouvement. Il
+s'était élancé, généreux, au risque de se faire briser... et il m'avait
+sauvé... Je lui devais tout; donc il m'aimait.
+
+«Moi, il m'étonnait. C'est cet étonnement que je traduis par le mot
+affection; moi, petit, je m'étonnais de cette taille supérieure; faible,
+de cette énergie dominatrice; paresseux, de cette obstination au
+travail... L'homme se sent écrasé par les amoncellements sauvages de la
+nature... L'aime-t-il? J'aimais Turnpike comme le voyageur aime le
+gouffre... Lorsque je regardais _en cet homme_, je me sentais pris de
+vertige... Effet d'éloignement. Et je me disais: Je l'aime!
+
+«Du reste, il prenait soin de me dissimuler à moi-même mes
+imperfections... Un père n'eût pas été plus indulgent, plus attentif...
+
+«Vrai! tant il était habile dans sa bonté, j'en étais arrivé à ce point
+de ne me plus croire laid, quoique j'eusse une petite face pâle et
+terreuse, à ne me plus croire chétif, quoique dix livres me
+fatiguassent... Je ne voulais point travailler; avec lui, j'apprenais
+sans travail... c'est par lui qu'insensiblement je devins énergique et
+tenace... ce qui était patience chez lui fut entêtement chez moi...
+J'étais un reflet--non, plutôt une _déviation_ de cet homme.
+
+«Je me repais de ces souvenirs... je suis heureux de dire qu'il était
+beau, bon, parfait... et quand je me répète à moi-même ces mots: «Je
+l'aimais!» cet écho réveille en moi des jouissances inassouvies... Car
+ces mots, ces _vocables_ qui sont le _bien_ se heurtent à d'autres
+pensées, énormes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi
+profondément enracinées que l'arbre le plus vieux de la plus antique
+forêt, pensées qui sont le _mal_.
+
+«Je l'ai aimé! Disant cela, il me semble que je l'ai d'autant mieux
+haï!... Haï! oh! quel mot froid et terne! Si je pouvais entasser toutes
+les exaspérations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les
+tortures rêvées, toutes les infamies projetées par moi contre lui, jeter
+en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente années est tombée
+goutte à goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrédients produire un
+composé qui fût un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs...
+oh! alors, comme le mot haine paraîtrait nul!
+
+«Sait-on seulement ce que c'est que _haïr_ un homme! Vouloir non pas
+seulement qu'il souffre et sanglote, mais vouloir être là, compter une à
+une les pulsations du torturé!... Le bourreau qui brisait les membres du
+questionné eût été bien heureux, s'il l'eût haï, et encore il obéissait
+à quelqu'un, à des juges qui pouvaient crier: Assez!
+
+Cesser! quand je tiens, quand je puis _moduler_ ses souffrances, les
+décupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d'abord, si
+petites qu'il les perçoive à peine, puis, sur cet horrible clavier,
+hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixième de
+vibration, si bien qu'il puisse parvenir à une puissance, à peine rêvée
+dans les sphères infernales!
+
+J'ai su _haïr!_ Attendez!
+
+
+
+
+ VII
+
+
+La haine--je n'ai pas encore tout dit--doit, pour être réelle, ne pas
+procéder de la colère... Frapper dans un accès de fureur c'est, ou ne
+pas haïr, ou se retirer bénévolement la jouissance de la longue
+sensation de cette haine satisfaite... Oh! la première fois que je me
+dis: Je hais cet homme! j'_écoutai_ ce mot comme pour en bien saisir
+toute la signification. Je me le répétai lentement. D'abord, il ne
+résonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithèse du
+mot _amour_. Il impliquait alors un _simple_ désir de vengeance.
+J'entends par _simple_ le désir d'une vengeance brusque, élémentaire...
+quoi? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirigé, fouillant en un
+élan jusqu'aux sources de la vie... Mais dès lors, je me dis: «Ce ne
+peut être là ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait
+incomplète.» Alors, raisonnant par assimilation, j'étudiai le mot
+_amour_... et la multiplicité des jouissances contenues dans
+l'assouvissement d'un désir--passé à l'état de besoin
+inéluctable,--m'apparut dans toute sa netteté.
+
+«Toutes les passions sont adéquates l'une à l'autre, me disais-je,
+toutes peuvent, procédant d'une même cause, atteindre au même
+paroxysme... Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans
+toute son étendue doit, avant tout, étudier l'organe qui est en quelque
+sorte le _moyen_ de cette satisfaction, et le développer autant que la
+nature humaine le peut supporter.
+
+«L'amant banal obtient sa maîtresse, en frappant dès l'abord les plus
+grands coups: il se laisse entraîner par l'attraction qui l'attire, et
+lorsqu'il arrive à son but, il ne possède pas l'objet de son désir: il
+est possédé par lui. D'où jouissance incomplète...Celui-là est _artiste_
+qui sait, étudiant les nuances de sa propre passion, la retenant
+habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi,
+profiter d'une concentration de forces obtenue artificiellement...
+
+«Et je voulus, prenant une à une mes facultés comme un ouvrier prend ses
+outils, étudier quel parti j'en pouvais tirer au point de vue de ma
+passion haineuse... Il ne fallait perdre aucun des moyens de l'assouvir,
+et au contraire _affiler_ chacune de ces facultés, afin de la rendre
+plus aiguë, et au moment décisif, moment choisi par moi, achever
+l'oeuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait à l'ouvrier
+un chef-d'oeuvre: il y rêvait d'abord, puis il faisait des économies
+pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achetés,
+il les _revoyait_, les étudiait, les essayait, les pesait dans sa main
+pour que ses doigts s'y habituassent, afin que nul ne pût glisser plus
+vite que sa volonté... et lorsque tout était préparé, lorsqu'aucun
+détail n'était négligé, il se mettait au travail... et le chef-d'oeuvre
+était fait.
+
+«J'ai voulu faire, moi, mon chef-d'oeuvre de haine.
+
+«L'ouvrier doit encore choisir la matière sur laquelle va s'exercer son
+habileté, la préparer, étudier si toutes les parties sont également
+aptes à recevoir le coup de ciseau...
+
+«Moi, j'ai pétri cette matière pendant dix ans avant d'y enfoncer mon
+scalpel. Elle était apte à souffrir.
+
+.....................................................................
+
+«Pourquoi l'ai-je haï? Il faut que je me souvienne; il faut que je
+retrouve, brûlante, l'étincelle qui alluma l'incendie dévorant... Sur
+mon âme, j'hésite à tout dire. Car ceux qui m'écoutent diront: «Quoi? ce
+n'était que cela!» Et lorsque je compterai une à une les tortures qui
+ont été ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci.
+
+«Eh! que m'importe? après tout! Je suis _moi_, dans toute la plénitude
+de ma vitalité, et je sens encore aujourd'hui une main de fer qui me
+déchire la poitrine... Oh! cette nuit! cette nuit!
+
+«Allons! ai-je donc encore un coeur! Si tu existes en moi, viscère lâche
+et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques
+contractions que réveille encore le souvenir de _son_ crime, je te
+promets les âcres épanouissements du souvenir vengeur.
+
+«Est-ce qu'il n'y a pas balance entre le mal qu'il t'a fait et le _mal_
+que je lui ai fait? Sois franc, mon coeur; s'il y a défaut d'équilibre,
+n'est-il pas tout à mon avantage?
+
+«Nous vivions à Green-House, tous deux: lui, bon; moi dans l'attente, ne
+connaissant pas encore ma destinée, frappant en vain mon cerveau pour en
+faire jaillir la pensée maîtresse... _Elle_ vint!
+
+«Elle! Elle! Il faut que je parle d'elle, il faut que je la nomme...
+Clary! belle, oui, belle, oh! plus qu'il n'est permis à une créature
+humaine, bonne, adorable, que sais-je? Est-ce que je trouve des mots,
+stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du sérail? Puis,
+avez-vous besoin de savoir quelle elle était? Vous auriez l'audace,
+plats valets, de _créer_ cette reine dans votre imagination d'idiots...
+La créer! vous! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la
+profaner! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pensée même la
+touche... Ce contact--immatériel--la souillerait. Je vous ai dit son
+nom... j'aurais dû le taire. Qui sait s'il ne vous a pas rappelé quelque
+ridicule beauté qu'hier encore vous avez honorée de vos regards!
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+«--Je te présente ma fiancée, dit Turnpike en souriant.
+
+«Mieux eût valu pour lui que sa bouche eût été à jamais cousue avec des
+cordes de fer... il avait bien prononcé le mot: fiancée! Et une idée
+jaillit aussitôt de mon cerveau, de ma conscience, de mon être tout
+entier:
+
+«--Et moi?
+
+«Comprenez-vous ce que cela signifiait? Elle est là, elle... et un autre
+ose dire qu'elle est sa fiancée, c'est-à-dire qu'elle sera à lui. Et
+moi? que suis-je? que serai-je? que sera-t-il fait de moi? ne suis-je
+donc rien? n'ai-je donc droit à rien? Écroulement...
+
+«Quand je l'avais vue, instantanément il s'était élevé en moi comme un
+édifice d'avenir, et ce mot: _fiancée_, était le marteau qui brisait cet
+avenir. Je ne répondis pas, je levai les yeux vers elle... Elle souriait
+aussi. Elle n'avait pas bondi sous l'injure... car c'était une injure de
+la dire _sienne_ quand je l'avais, dans ma conscience, déclarée _à
+moi_... Elle souriait, comprenez-vous cela? Donc c'était vrai, quoique
+incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle était complice de ce
+vol qui m'était fait, complice de cet assassinat accompli sur moi...
+
+
+
+
+ IX
+
+
+«Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement
+qui murmurait en moi... Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter
+son âme... Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations...
+
+«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de
+comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de
+théâtre... passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du _tout_ au
+_rien_... puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et
+du mouvement... mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait
+chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se
+réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées
+par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans
+le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps,
+de la cause, du fait... et en même temps vint un tintement bruyant,
+heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant
+de se redresser en même temps... Pour moi qui observais, il me semblait
+que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière;
+il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés,
+les yeux injectés, les tempes violacées... Ce cadavre dans lequel la vie
+s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est
+étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en
+me regardant moi-même... Cette âme-corps se haussa sur le coude et se
+prit à rêver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup
+de massue a renversé.
+
+«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant
+dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée,
+mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des
+flots intangibles.
+
+«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit,
+sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une
+lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et
+s'annihilant par leur splendeur non équilibrée... mais c'était le
+dernier effort... Le _réel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette,
+admirablement modelée: _Elle, Lui_.
+
+«Antithétiques l'un à l'autre. _Elle_, éveillant toutes les forces de la
+vie; _Lui_, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop
+large du géant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-là, ces
+deux expressions avaient leurs expressions corrélatives... j'en devinais
+une, celle qui correspondait à _elle_... C'était ce mot que mon âme
+prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée...
+Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une
+âme qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modulé... ce
+n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement
+synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut
+être harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!!
+
+«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se
+recroquevillait sur elle-même... les lèvres se serraient comme les deux
+branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique,
+impossible à décrire ni à tracer; et de ce _serrement_, de cette issue
+_inexistante_ s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh!
+comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne
+compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot:
+Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de
+toute une harmonie infernale...
+
+
+
+
+ X
+
+
+«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront...
+Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition... pas
+de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés
+jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait préoccupé,
+détourné de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et
+nul que moi ne le connaîtra, _tant que je vivrai_, excepté _lui_, mais
+alors _vivra-t-il?_
+
+«Non, je suis resté à Green-House... Je suis bien informé... c'est
+aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-même, causer
+encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je
+prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un
+grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être
+inscrites à la page du _débit_. À la page du _crédit_, je ne mets qu'un
+mot: _Haine!!_ C'était là ce que disait mon âme en un son unique
+résumant toute la symphonie de l'enfer...
+
+Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_
+qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me
+suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la
+fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier
+effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent,
+parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran
+jaloux, dans son rayonnement...
+
+«À cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils
+forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement
+séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de
+l'épaisseur d'une cloison..., d'un mur peut-être. Grand point. Je ne
+perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier... Je me promène
+dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore
+je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute
+surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais
+souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés
+d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les
+convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du
+patient. C'est un terrible et difficile _dédoublement_ à accomplir...
+j'y parviendrai...
+
+«_Huit heures_. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne
+_voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un
+choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est
+dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il
+s'est trouvé que ces deux parties du _moi_ se sont touchées, combinées.
+Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en
+pratique... mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci
+est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon
+âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je
+me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que
+mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent,
+neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts,
+l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au
+contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la
+bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une
+division de fibres qu'il s'agit d'accomplir...
+
+«Cette lutte est terrible... l'équilibre s'établit difficilement.
+
+«_Midi_... Je me relève, mécontent de moi-même... Tout à l'heure, j'ai
+senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une
+masse... Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau
+comme si la digue,--ma volonté,--se fût tout à coup rompue. Il faut
+avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front,
+sur tout le corps... Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous
+que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette
+sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. Étudions
+maintenant... Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le
+choc qui s'est répercuté sur mon corps... Quand on monte une côte
+élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte
+encore. Puis, tout à coup en un point... point unique... on se trouve
+sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul
+point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment où le pasteur les
+a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point
+mathématique qui sépare les deux déclivités.
+
+«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir.
+Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure... L'avouerai-je?
+Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur
+d'espoir... Si cela n'était pas!... Or, cela est. J'étais le torturé qui
+doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs
+dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais
+tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair... il
+s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc
+m'a mordu.
+
+«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une
+opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et,
+regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils
+croyaient... Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je
+pense... Pas au ciel, je vous jure!
+
+
+
+
+ XI
+
+
+«Ah! que cette journée passe lentement! Il est des minutes où je me sens
+lâche... je voudrais crier. Eh bien! non, je ne crierai pas, je ne
+pleurerai pas... Que d'autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles
+qui s'ensanglantent: moi, je veux être le Spartiate dont le renard
+dévorait les entrailles... je compte ses griffes qui fouillent dans mes
+viscères... et je ris! oui, sur mon âme, je ris, heureux de
+l'_effroyabilité_ de ma souffrance. Tant mieux, par l'enfer! Crispe-toi
+dans les angoisses, ô mon âme! Chacun de ces plis, sillons creusés par
+la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs!...
+Et quels souvenirs!
+
+«Nage dans cet océan de désespoir. N'oublie rien. Songe à ces serrements
+de main, songe à ces regards échangés, songe à son _espoir_ à lui, à sa
+_crainte_ pudique à elle... songe... mais songes-y bien... que dans
+quelques heures la nuit viendra... tu sais ce que cela signifie, mon
+âme. Repais-toi de cette attente... prépare-toi... car je ne te ferai
+pas grâce d'un seul de leurs baisers...
+
+
+
+
+ XII
+
+
+«Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que
+possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma
+main... la volonté a triomphé complètement, orgueilleusement. Je regarde
+presque avec pitié cette âme qui se tord et veut échapper à l'horrible
+étreinte. Non, non. Viens ici et regarde! La vois-tu, _elle_... comme
+elle est belle! Reconnais-tu ce regard qui t'a fait comprendre la vie?
+Et _lui_, comme il est beau aussi! Comme ils sont faits l'un pour
+l'autre! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient à
+l'écart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d'amour. Il
+semble lui demander pardon de la posséder. Et son regard, à elle,
+répond: Comme je suis heureuse d'être à toi!.. Oh! ne crains pas, mon
+doux fiancé!... je me suis donnée librement... je t'aime!
+
+«Quelle voix pénétrante! Écoute bien cela, mon âme! Jamais tu
+n'entendras semblable mélodie! Épèle ces trois mots! Je... t'...aime! Il
+est venu tomber à ses pieds, et _elle_, mettant ses deux belles mains
+sur ses cheveux, a doucement relevé son front et l'a baisé... Savoure
+bien ce baiser, mon âme. As-tu compris ce qu'il signifie?... Mais oui,
+oui, tu auras beau te débattre... il faudra bien que tu voies tout...
+tout. Prête l'oreille à ces doux murmures qu'échangent les lèvres qui se
+joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent...
+aspire cet amour... Sont-ils assez proches l'un de l'autre? Hein?... Il
+a détaché son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombés sur
+ses épaules... et encore elle a souri...
+
+«Là, mon âme, en face de cet amour, commences-tu à savoir ce que c'est
+que la HAINE!!
+
+«Regarde, regarde encore!...
+
+......................................................................
+
+«Le matin est venu!
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+«Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un
+ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est
+devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'épand sur moi.
+
+«Chose étrange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment?
+
+«Parce qu'_elle_ m'est indifférente... je ne l'aime point, je ne la
+regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde,
+je la vois toujours aussi belle... mais je ne me souviens plus... Le
+jour du mariage, tout s'est brisé. Le lien qui s'était formé--que
+j'avais formé--entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne
+vit pas, qu'elle est morte ce jour-là, et qu'il a épousé un cadavre.
+_Celle_ à laquelle ma pensée s'était rivée a cessé de vivre ce
+jour-là... celle-ci n'est plus celle-là.
+
+«Et c'est justement cette morte que j'ai à venger.
+
+«Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue
+m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant.
+Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne,
+spirituelle. Je regarde et j'écoute froidement. Pas une fibre ne
+tressaille en moi.
+
+«Encore... il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouvé qu'il avait
+bien fait. Le baiser m'a même semblé froid. Est-ce qu'il saurait que,
+croyant donner un baiser à une femme vivante, il n'embrasse qu'un
+cadavre!... Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux! aime-la
+de toutes les forces de ton âme... Le jour de l'expiation sera d'autant
+plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde.
+
+«Premier point acquis: je ne puis empêcher ce bonheur... Certes, il me
+serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance.
+Que ce serait mesquin! Combien je préfère qu'il _se complaise_ dans sa
+félicité... Second point! je ne suis pas prêt... Ah! c'est que haine a
+pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu'est la
+possession à l'amour... c'est l'épanouissement du _moi_ dans la
+plénitude de la passion assouvie... et je ne sais point encore comment
+je me vengerai. Non, sur mon âme, je n'en sais absolument rien. Plus
+encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité... je
+risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait
+nuisible... Pas de zèle! comme disait je ne sais quel ministre français,
+pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c'est se tromper... Oh!
+j'y réfléchirai longuement... je suis encore sous l'empire d'une
+certaine colère. Mauvaise condition. J'ai besoin d'étudier _la
+vengeance_, d'en saisir le véritable esprit, l'essence, de bien
+comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut être... j'y arriverai. Mais
+je ne me livrerai à ce travail d'analyse que le jour ou, pensant à _ce
+qui s'est passé_, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide.
+
+«Je n'ai rien oublié. J'écris aujourd'hui seulement ces scènes
+d'autrefois... et je me repais de ces souvenirs... Dire que je trace ces
+lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, _lui_, quand il m'a
+laissé sa fortune... que je suis assis dans _son_ fauteuil, à _lui_...
+que je m'accoude sur _sa_ table... que tout à l'heure je vais me coucher
+dans _son_ lit... que je mourrai calme et souriant dans des draps à _sa_
+marque...
+
+«Songer à tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler _ma_
+vengeance... Allons! je me sens heureux... sur ma parole.
+
+«Mais reprenons. Que disais-je? Ah!... nous vivions à trois! Cela dura
+deux ans! J'étais calme... un matin, je m'interrogeai moi-même, j'étais
+mûr pour l'étude projetée... je me _permettais_ de songer à la
+vengeance. J'y pensai.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+«Qui m'eût regardé ne m'eût plus reconnu... Il est une précieuse faculté
+que peu d'hommes possèdent à un degré utile; il s'agit, étant donnée une
+préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous
+débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession,
+de secouer cette préoccupation et de dire: «Pour cet instant, _je n'y
+veux plus songer!_». Aux premiers temps, cette _abstraction_ de soi-même
+est difficile à opérer. Voici comment je procédai: Alors que la pensée
+haineuse avait rongé mon coeur durant toute la journée, je me disais,
+quand la nuit venait: «Je _veux_ écarter cette pensée jusqu'au matin.»
+Au bout de quelques jours de persistance, j'avais réussi. Le soir venu,
+cette pensée disparaissait, s'assoupissait, pour s'éveiller de nouveau
+le lendemain à heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier résultat, je
+provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour
+un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j'eusse poussé un ressort
+ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi
+longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession...
+
+«Pourquoi ai-je tenté cela? Sur mon âme, c'était bien calculé! J'avais
+compris--ceci était facile à prévoir--que la pensée obsédante entrerait
+peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature
+physique, que corps et coeur, comme le bois rongé par les termites, se
+cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait
+où--maladie ou folie--tout l'être tomberait en poussière...
+
+«Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pensée me
+vint, j'eus un effroyable frissonnement... Si j'allais mourir avant de
+m'être vengé! Non, cela n'était pas possible, cela ne _devait_ pas être.
+Je n'avais pas le _droit_ de mourir, c'eût été déserter. Ou bien, si
+j'étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'étaient effondrées
+sous la pression du désespoir... alors, qui sait? J'aurais peut-être
+oublié, c'est-à-dire pardonné... Par l'enfer! cette idée de folie était
+sinistre...
+
+«Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs
+mois que je n'ai _pensé_... Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue
+effleurer mon cerveau; pas une fois en _le_ regardant, en _la_ voyant
+près de lui, je ne me suis rappelé... puissance de l'homme sur l'homme!
+et quel admirable triomphe!
+
+«Mais aussi, quel résultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement--oh! si
+doucement!--la porte de mes souvenirs... Savez-vous? j'avais presque
+peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année,
+n'avait pu s'ébattre à l'aise... Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort,
+je l'ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus
+obscures de mon cerveau... Sur un signe il s'est levé... mieux, il a
+bondi! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de
+résolution... et il semble me demander: «--Est-ce que l'heure est
+venue?»
+
+«--Peut-être.
+
+«Ces douze mois de repos--voulu--ont fait de moi un autre homme; je suis
+fort, en vérité, j'ai engraissé! Mon pouls a cette régularité
+mathématique qui sonne juste au cadran de la santé.
+
+«Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer
+l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd'hui tu
+ne me quitteras plus.
+
+«Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être _effroyable_. Il
+s'agit de commencer l'étude. Par quoi? par le sujet d'abord... Il est
+évident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte à souffrir,
+et jusqu'à quel degré il peut supporter la souffrance... Bourreau d'un
+homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'étendre sur le
+chevalet avant de m'être assuré de la puissance de sa force de
+résistance... Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'écrou? La belle
+affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie
+de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalité...
+
+«Quelle parole viens-je de prononcer? Mon énergie de tortionnaire! Mais
+je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le
+_désir_ du mal, mais il me manque la _notion_ de ce mal et la
+_certitude_ de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au
+point de vue de la douleur humaine? Quelle est la ténacité de mes nerfs
+et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui?
+
+«D'où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir.
+
+«Que _peut-il_ souffrir?
+
+«Que _puis-je_ faire souffrir?
+
+«Quelle est la souffrance à appliquer?
+
+«Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route...
+
+
+
+
+ XV
+
+
+«Ah! l'enfer vient à mon aide... Sur mon âme! je ne croyais pas qu'il me
+fût donné de pouvoir si rapidement procéder à une première expérience.
+Oh! il souffre, il va souffrir, je vais assister à ses premières
+palpitations, prêter l'oreille à ces premiers grésillements de son âme
+sous le fer rouge de la douleur... ELLE se meurt et il l'aime!
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+«Comment ai-je su cela? Qui me l'a dit? Personne, et cependant,--alors
+que seul je réfléchissais, la tête plongée dans mes deux mains,
+calculant et rêvant,--j'ai tout à coup su qu'_elle_ se mourait, qu'_il_
+souffrait... et puis, chose étrange, cette idée de _grésillement_ qui
+subitement avait surgi dans mon cerveau!...
+
+«Mû par une force dont je ne pourrais, malgré toute ma puissance de
+concentration, analyser l'essence, je me suis élancé hors de ma
+chambre... j'ai bondi sur l'escalier... et là, au premier étage, j'ai
+ouvert la porte!...
+
+«Horrible! Il n'y avait pas un cri, pas un souffle... mais un groupe de
+désespérés... Elle était étendue à terre; lui, accroupi, les deux bras
+serrés autour d'elle... Quand il m'entendit: «Vite, me dit-il, une
+couverture!» Une horrible odeur de chair brûlée et de vêtements roussis
+me saisit à la gorge... J'obéis cependant, et lui jetai une couverture
+de laine... Il l'enveloppa et la serra fortement... Je voulus
+m'approcher: «Laisse-moi faire,» reprit-il d'une voix creuse qui
+semblait n'avoir plus rien d'humain. Alors, avec une force qui ne
+m'étonna pas, il souleva ce pauvre corps inanimé et vint le déposer sur
+le lit... Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroyé sur
+le parquet... Elle était morte, sans doute.
+
+«Scène étrange. C'était le soir, la nuit n'était pas encore complètement
+venue, combattant cette obscurité grandissant à chaque minute... mais,
+dans ce foyer, de la houille... un monceau... la flamme jaunâtre léchant
+des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher où je voyais
+un homme renversé... sur le lit, une forme que je ne distinguais pas,
+mais que je savais être _elle_.
+
+«Je voulus _voir_ cette scène terrible, et, en une minute, j'allumai une
+lampe... Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais: «Il doit
+y avoir là _quelque chose_ d'effroyable. Songe à ne pas frissonner!»
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+«Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme... et je ne
+frissonnai pas. Était-ce bien un visage? Non, une boursouflure, une
+tuméfaction sanguinolente... J'arrachai la couverture... et je compris
+tout. Elle était morte... morte brûlée. Elle était vêtue d'une robe de
+chambre légère... évidemment, elle était à sa toilette... mais de cette
+robe, il ne restait que des lambeaux... Le feu avait saisi cela par le
+bas, l'avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autre
+seconde, la fournaise faite masque s'était appliquée sur ce beau
+visage... devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la
+turgescence des paupières bouffies en cloques... les deux lèvres, les
+joues, le front n'étaient qu'ampoules; les ailes du nez s'étaient
+recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et les dents
+apparaissaient à travers les crènelures de la bouche épatée!...
+
+«Et du bas des vêtements, de cette masse noirâtre de vêtements
+carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancs comme s'ils eussent été
+taillés dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d'enfant... qu'on
+eût baisés... que je baisai, moi, en m'inclinant doucement et souriant à
+cette suprême jouissance de lui donner, à elle le dernier embrassement
+qu'elle dût recevoir... car nul ne songerait qu'au visage... et chacun
+reculerait épouvanté; comme un voleur tremblant d'être surpris, je
+rejetai la couverture sur ce corps détruit... et je ne frissonnai pas!
+
+«J'appelai un domestique et envoyai chercher un médecin... puis je
+restai debout auprès de ce lit, regardant toujours ce visage turgide,
+cette effroyable grimace qui semblait s'être pétrifiée dans une suprême
+crispation... lui, toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas
+_à mort!_ Oh! je m'en étais assuré, son sang courait comme un flot dans
+ses artères... la vie se révoltait contre la prostration... je _savais_
+qu'il allait revivre pour souffrir, d'abord par elle, puis par moi! car
+j'étais bien décidé, et, l'oeil fixé sur ce cadavre informe, je me
+demandais ce que pouvait être la torture du feu; et si je ne la lui
+appliquerais pas. Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais
+faiblir.
+
+«J'eus d'abord l'idée de le rappeler à lui-même, pour qu'il commençât
+plus tôt à souffrir... mais je renonçai à cette pensée. Une secousse
+aurait pu--en détendant trop brusquement les ressorts de son
+organisme--provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais
+pas tant à ce qu'il souffrît qu'à ce qu'il me montrât _de quelle
+manière_ se comportait--et se comporterait, par conséquent--chez lui la
+faculté souffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de la
+crise, en la laissant se développer naturellement...
+
+«Tout à coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se détendit et battit
+le vide, puis retomba sur le bord du lit... Or, un bras de la morte
+pendait le long de ce lit, et justement--hasard que j'observai--sa main
+à lui, froide et sèche, saisit la main sanglante de la femme... Ses
+doigts à elle avaient été rongés par la flamme, et des lambeaux de chair
+se détachaient de l'os... Il sentit cela, et une commotion convulsive
+l'agita des pieds à la tête... un souvenir intuitif l'avait envahi. Il
+ouvrit les yeux, regarda cette main d'un air hébété, puis il se dressa
+sur ses pieds, comme si ses reins eussent été d'acier, et se jeta sur le
+corps... je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui, s'approcha
+de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière... il eut horreur!
+il jeta un cri, un râle... se recula, bondit à travers la chambre, se
+jeta contre les murs, frappa les meubles... cette nature forte était en
+proie à l'épilepsie de la douleur. Il écumait, meurtrissait ses poings
+aux sculptures de chênes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment,
+hystériquement... il se trouva en face de moi et me regarda en face.
+Déchiffra-t-il un instant--un seul--l'hiéroglyphe de ma pensée? Sans
+doute, car il leva le poing comme pour m'écraser... J'avais failli me
+trahir! je n'étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité
+sous un masque d'emprunt... ou plutôt à rattacher assez rapidement les
+cordons de ce masque dénoué par la main de l'imprévu...... mais je
+criai: «Mon ami! mon ami!...» Il reconnut ma voix... et se jeta dans mes
+bras en sanglotant!...
+
+«Moi, sans avoir l'air d'y prendre garde, je me dérangeai doucement, de
+telle sorte que son regard se trouvât dans l'axe du visage effroyable;
+puis, doucement encore, je lui relevai le front... il vit encore cette
+chose; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont
+rien ne pouvait rendre l'horreur.
+
+«Le médecin entra... Turnpike se calma tout à coup et regarda le
+praticien, qui marcha vers le lit, puis s'écria:
+
+«--Mais cette femme est morte! il n'y a rien à faire!
+
+«--Rien! répéta machinalement Turnpike.
+
+«--Comment cela est-il arrivé? demanda le médecin.
+
+«Je pris la parole, racontai ce que j'avais vu, et expliquai ce que je
+supposais.
+
+«--Voilà! dit Turnpike. (Oh! comme je l'écoutais! Sa voix ne
+parcourait-elle pas toute la gamme du désespoir, et ne révélait-elle pas
+la contexture intime de l'instrument?) J'étais là... dans mon cabinet de
+travail, à côté... la porte était entr'ouverte... la nuit venait, je
+cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur
+l'entrebâillement de la porte entr'ouverte... Je vis une lueur rouge...
+Je ne compris pas d'abord. J'entendais dans cette pièce un
+trépignement... rien de plus... Je l'avais laissée, un quart d'heure
+auparavant, se mettant à sa toilette... Tout à coup une horrible idée
+traversa mon cerveau... le feu! Je m'élançai! Ah! monsieur, jamais je
+n'oublierai cela... Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avait
+une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur
+elle-même... au milieu de la flamme un corps qui se débattait contre le
+feu qui mordait et déchirait... Pas un cri! pas un bruit... deux pieds
+qui battaient le plancher, c'était tout... Je bondis... Comment je fis!
+je ne saurais le dire... Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui
+brûlait mes mains et mon visage... L'horrible lueur s'éteignit... la
+femme était à terre, et j'étouffais de mon corps les derniers
+soubresauts de la flamme... Alors j'aperçus que Simpson était entré...
+je portai le corps sur le lit... Depuis ce moment, je ne sais plus...
+non... non!
+
+«Le médecin répondit d'une voix calme (oh! que c'est beau d'avoir cette
+habitude d'être calme!):
+
+«--Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approchée de la
+cheminée, et le feu aura pris à ses vêtements... Il faut aller déclarer
+le fait à la police.
+
+«Turnpike mit ses mains sur son visage; alors je vis que le sang coulait
+entre ses doigts:
+
+«--Tu es blessé? m'écriai-je.
+
+«--En effet, fit le médecin.
+
+«Et sans plus s'émouvoir il demanda de l'huile, des bandes de toile, et
+fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tête
+vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions
+spasmodiques.
+
+«--Monsieur, me dit le médecin à voix basse tandis que je le
+reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite? Vous
+savez que je ne suis pas le médecin de la maison.
+
+«Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s'en alla.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+«Décidément, il sera difficile de faire souffrir cet homme... Quelle
+force! Après les premières convulsions de la douleur, son être a réagi,
+son énergie a eu raison de ses tortures... Il est calme. À l'enquête il
+répond froidement, donne les détails d'une voix assurée, douce même...
+il a passé la nuit auprès du cadavre. Il n'a pas voulu qu'on couvrît son
+visage et a semblé se complaire à rechercher sous la dévastation de la
+mort les souvenirs radieux de la vie... J'ai veillé aussi. Par amitié,
+a-t-il cru. Tant mieux! il ne faut pas qu'il doute de moi, car il
+m'appartient tout entier. J'ai repris moi-même toutes les circonstances
+de l'accident, je l'ai interrogé, j'ai insisté sur les points les plus
+pénibles, j'ai pressé tous les ressorts de ces lames à mille
+tranchants... il est resté impassible. Et cependant il souffre
+horriblement... Je vois cela dans certains tressaillements de ses
+fibres.
+
+C'est ce qu'il faut. Le sujet est bon. Il est apte à souffrir, parce
+qu'il peut beaucoup endurer... j'ai en face de moi un adversaire digne
+de ma haine et de ma volonté...
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+«On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai
+pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi?
+Est-ce que cette femme était à moi? Est-ce qu'il y avait entre nous
+aucun lien commun _aujourd'hui?_ Non, non, ce n'est pas aujourd'hui
+qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couchée de mes
+deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes
+larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de
+deuil.
+
+«... Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon âme, que
+je ressens une forte tentation de le tuer!... Il faut que je fasse appel
+à toute ma raison... Il est assis en face de moi, la tête dans ses
+mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état
+d'engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur.
+
+«Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre
+jouissance! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je
+pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs... et
+je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu à lui, il me parlât
+d'elle, il me détaillât ses perfections, qu'il me dît combien elle était
+belle, combien ses baisers étaient doux, qu'il évoquât dans cette
+chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rêves qui sont la
+vie... J'ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J'ai approuvé de
+la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle
+était--ce qu'elle eût été--pour moi! Non, il faut bien que vous me
+croyiez, je ne l'ai pas tué... Mais comme je me cramponnais à l'avenir
+compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à
+l'usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu'on lui a souscrits!
+
+
+
+
+ XX
+
+
+«... Six mois s'étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un
+long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'était
+déjà émoussée... déjà! insulte nouvelle qui m'était faite. Car toute ma
+vie, à moi, appartenait à celle qui n'était plus là. Et lui, au bout de
+six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n'y plus
+songer du tout!
+
+«Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d'une scène
+étrange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de
+mon _ami_ une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais
+qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu'approchait l'échéance
+terrible.
+
+«Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là,
+on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais
+l'esprit public était d'autant plus excité contre le coupable, qu'il
+appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance
+esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus célèbres
+négociants du Kentucky. L'esclave avait, paraît-il, été cruellement
+frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans.
+Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari
+était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain
+nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait
+avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y
+prit point garde, attribuant à la force de l'habitude cette insouciance
+de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La
+veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute
+hâte.
+
+«Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant
+de l'arrivante; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s'avança
+respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès
+d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d'un seul
+coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba... morte. C'était
+un athlète que Sam Wretch.
+
+«On s'empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût
+succombé; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en
+ricanant: «Massa est morte, elle m'avait frappé, je l'ai frappée!»
+
+«On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès.
+Quoique affranchi, ce n'en était pas moins un nègre, et la justice
+pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le
+crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était
+condamné à être pendu, _jusqu'à ce que mort s'ensuive_.
+
+«L'arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été
+rendu le mardi. C'est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour
+affaires.
+
+«On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans
+l'air, comme un souffle de colère mal contenue... Six heures sonnèrent.
+Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes
+surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit;
+mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et
+lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch!
+
+«J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'était la foule
+qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se
+préoccuper des délais légaux, exécuter l'arrêt de mort. La prison était
+à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes.
+Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'où
+s'échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches,
+comme des langues de feu. C'était un vertige qui roulait, tout cela se
+poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée
+de mort.
+
+«La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable,
+impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s'animer,
+vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de
+vermicules. C'étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches
+et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre
+s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier!
+mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment! «À
+mort! À mort!» hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu'on n'entendait
+plus, protesta du geste; puis la fenêtre se referma.
+
+«--La porte! La porte! le feu!
+
+«L'autorité restait neutre; mais il fallait se hâter d'agir. On entassa
+des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu.
+Une épaisse fumée s'éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute
+langue de flamme lécha l'édifice. Alors de l'intérieur s'élevèrent des
+hurlements et des imprécations. C'étaient les autres prisonniers qui
+croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: «Sam Wretch!
+Sam Wretch!» Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se
+blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui
+n'étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n'étaient pas assez
+forts.
+
+«Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch
+apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du
+poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des
+ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux,
+qui se rejeta en arrière...
+
+«On l'entraîna. Il grinçait des dents et criait:
+
+«--Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept
+jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lâches!
+
+«Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir...
+il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il
+resta à terre. Alors dix mains s'avancèrent, le prenant au buste, aux
+épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui
+mordit... le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta.
+C'était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir!
+
+«Il était debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule
+sortit de la ville, et s'arrêta à un bouquet de bois.
+
+«La lune s'était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son
+masque blafard à cette scène d'assassinat:
+
+«Une corde! Une corde!» Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il
+était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des
+poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une
+seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la liberté. Mais la meute
+se rejeta sur lui; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une
+sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré.
+
+«Quelque chose tomba auprès de lui, c'était le bout de la corde où se
+trouvait le noeud coulant. Un homme était monté sur l'arbre, avait passé
+la corde dans la fourche que formaient deux branches énormes, avait
+enlevé l'écorce pour que cette corde pût glisser... on mit le noeud au
+cou du patient. L'autre bout de la corde, passant par la fourche,
+traînait à terre de l'autre côté.
+
+«--C'est fait? demanda une voix.
+
+«--_All right!_ répondirent ceux qui avaient assujetti le noeud.
+
+«--Enlevons!
+
+«Et dix hommes se pendirent à l'autre extrémité de la corde, qui glissa
+sur la fourche de l'arbre comme sur une poulie... Le corps de Sam
+s'était affaissé, il était étendu à terre... Alors on vit, sous la
+traction de la corde, la tête quitter le sol, puis les épaules, puis les
+cuisses. Là, le corps tourna sur lui-même...
+
+--Hardi! crièrent les voix.
+
+«Le corps lâcha terre, et se haussa dans l'air. Il tournait toujours. La
+corde était passée au cou, par une main inexpérimentée, car le nègre se
+sentait mourir et battait l'air de ses mains... Mais sous le poids du
+corps, on vit le noeud se resserrer par une secousse brusque, comme pour
+se mettre en la place nécessaire...
+
+--_Stop!_ dit quelqu'un.
+
+«Sam Wretch était pendu...sa face se congestionnait et de ses lèvres
+épaissies sortait une sanie rougeâtre...
+
+«--Quand détachera-t-on cet homme? me demanda Turnpike.
+
+«--Dans dix minutes ou un quart d'heure.
+
+«--Mais, reprit-il en frissonnant, s'il n'était pas mort... si on
+l'enterrait vivant!
+
+«Je le regardai, il était livide.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+«... Nous voyageons. Turnpike s'est lancé dans les grandes affaires
+industrielles. Il est très ingénieux, en vérité, et il rendra, je n'en
+doute pas, d'immenses services au commerce des États-Unis. Il a déjà
+inventé une machine propre à la préparation du coton, très curieuse
+réellement, et qui lui a attiré de tous les points de l'Union les éloges
+les plus mérités. Sa fortune s'accroît. Il a en lui un besoin d'activité
+qui le dévore. Souvent déjà il m'a dit: Maintenant que je suis seul, je
+vais m'adonner tout entier à la science!... Il est seul! Sur mon âme, je
+ne sais s'il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement.
+On dirait parfois que l'accident qui l'a fait libre a comblé l'un des
+secrets désirs de son coeur. Ainsi, cet homme aurait tué mon avenir,
+aurait brisé toute ma vie, et il n'aurait pas même eu conscience de la
+valeur du trésor qu'il me dérobait... Mais non, c'est la prévention qui
+m'égare. Je l'ai surpris souvent, alors qu'il se croyait à l'abri des
+regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses
+larmes et regardant à travers l'infini un point obscur, lointain comme
+le souvenir.
+
+«Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me
+séparer de lui. Je le _couve_ du regard. Parfois, tandis qu'il rêve à
+ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une
+glace, tenir mes regards fixés sur lui... et par l'exercice d'une
+étrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au point de
+départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement mon avenir tel
+qu'il eût été, s'il ne m'avait dit un jour: «Je te présente ma fiancée.»
+
+«Oh! quel resplendissement de joies! Quelle lumière pleine et sereine
+s'épand alors sur toute cette vie rêvée! Il me semble que je l'entends,
+elle, me dire: «Je t'aime!» Il me semble qu'à force de soumissions, de
+soins, de dévouement, je l'ai rendue digne de moi! Dans ces extases
+momentanées je vis double; il me paraît que mon être a grandi, que mes
+sensations sont quintessenciées, je marche tout entier dans cet
+insondable abîme, dont tous les échos redisent: Amour! Amour!
+
+«Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dégage
+de ces liens qui m'enchaîneraient, qui annihileraient ma volonté, ma
+force, mon énergie, et je le revois, tel qu'il est, je me revois, tel
+que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes
+souffrances de l'agonie.
+
+«Et par bonheur, je me souviens qu'il n'est pas permis à un être humain
+de torturer un de ses semblables comme cet homme m'a torturé; je me
+souviens que j'ai une créance à recouvrer, que j'ai une balance à
+établir.
+
+«Je me souviens que ma vie n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une raison
+d'être, la vengeance!
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+«Nous voyageons! Nous visitons l'Europe; lui, plein d'enthousiasme, moi,
+froid et raisonnant; lui, rapportant tout spectacle au besoin d'idéal
+qui l'étreint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s'impose
+à mon âme. Il admire la cathédrale de Strasbourg; moi, je mesure du
+regard la hauteur de la flèche, et je me demande quelle doit être la
+souffrance de l'homme qu'un hasard précipite à travers l'espace, et qui
+sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au
+pied de l'immense basilique... Dans Cheapside, de Londres, dans la rue
+Montmartre, de Paris, alors qu'il admire cette activité fiévreuse de
+mille véhicules, se croisant, se heurtant, se frôlant; alors qu'il songe
+à la dépense de forces intellectuelles et physiques que représente ce
+mouvement incessant, moi, je rêve à ce que souffrirait l'homme jeté sous
+les pieds de ces chevaux, écrasé par le roulement de ces mille roues,
+blessé, meurtri, pantelant...
+
+«Dans les hauts fourneaux, je réfléchis à ce que ressentirait le corps
+humain, jeté vivant dans les flammes inextinguibles; dans les
+manufactures, je vois des membres déchiquetés, tressautant par lambeaux,
+aux élans de toutes ces roues, débris sanglants, écrasés sous ces
+balanciers de fonte ou broyés sous ces leviers de fer...
+
+«Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par
+l'inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption à travers les
+fissures du granit, s'élançant vers l'échelle de salut et sentant alors
+le flot qui lèche ses pieds, bondit à ses cuisses, grimpe à sa poitrine,
+puis bondit au-dessus de la tête, l'arrachant de son dernier asile pour
+le précipiter à la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et
+frappant de son pic la pierre qui étincelle, redressant la tête au bruit
+sourd d'une explosion encore incomplète, comprenant que le grisou est
+là, invisible, menaçant, ouvrant ses bras de fer pour l'écraser,
+apprêtant ses tenailles de fer pour le martyriser... tout à coup
+effondrement, écroulement. L'explosion a eu lieu. La pierre a éclaté
+comme la coquille d'une noix dans un brasier... et, se jetant au-devant
+du fuyard, s'est faite muraille... cloîtré dans cet _in pace_ du
+travail, il mourra de faim, de soif, d'épuisement.
+
+«Voyant tout cela, je m'adresse cette question: Que lui ferai-je
+souffrir?
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+«J'étudie la littérature et l'histoire de tous les pays, au point de vue
+des tortures. Quel autre sujet m'intéresse? Le grand poète de la France,
+Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de
+Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crâne se
+brisât sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est
+l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un
+coin de sa soutane à la gouttière qui plie... admirable, ce passage.
+
+«Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la
+main... l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur,
+ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'écorchaient au mur. Il
+entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse
+qu'il lui donnait... il se disait, le misérable, que, quand ses mains
+seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce
+plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux
+entrailles...
+
+«Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.
+
+«Quasimodo le regarda tomber!
+
+«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans
+l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut
+vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.
+
+«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène
+Sue, _Atar-Gull_, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa
+main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au
+visage... tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au
+_dévouement_ du tortionnaire.
+
+«J'ai lu encore le _Monte-Cristo_ français: j'y ai noté plus d'un
+incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et
+puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est
+vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité,
+s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui,
+jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître... et qui n'est, à un
+moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son
+ennemi...
+
+«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la
+négliger... J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert.
+Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but.
+
+«--Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et
+se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens
+qui grelottent par un grand froid...»
+
+«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le
+sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est
+mauvais.
+
+«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas
+suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est
+bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse
+cette double condition; il faut que des excès même s'élève,
+inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui
+rafraîchit et réconforte l'âme du patient... voici ce que l'histoire m'a
+présenté de plus complet.
+
+«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort.
+Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau,
+les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du
+corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien
+apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on
+défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes.
+Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette
+immobilité et cette impuissance l'eussent tué...
+
+«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+«Et c'était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que
+j'étudiais ces rêves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me
+demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment
+j'utiliserais cette vitalité au profit de ma haine.
+
+«Bientôt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'étudiai
+successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et
+l'écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition
+et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu'on accouplait
+au condamné; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de
+l'estrapade...
+
+«Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en
+moi-même et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du
+supplice.
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+«L'ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de
+recherches: voici ce que j'eus tout d'abord à déterminer. Si l'homme, à
+l'état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul
+point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes
+facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au
+mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement
+qu'un travail extraordinaire soit accompli?
+
+«Mon but était celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour
+s'étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir,
+pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m'intéressait. Il
+s'agissait donc non seulement de résister à l'engourdissement qui
+s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement
+en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L'exaltation de
+l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en état d'ébriété,
+oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noyée
+dans la fumée de l'alcool, n'est plus maîtresse d'elle-même. La _bête_,
+selon l'expression d'un Français, Xavier de Maistre, domine absolument
+le moi. Et des actes de la bête le moi n'est plus responsable, parce
+qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez
+l'homme, exalté par l'ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même,
+que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à
+celle qu'ils possédaient à l'état normal. Tel homme ivre brisera une
+barre de fer sur laquelle, au repos, il n'eût même pas osé porter la
+main. Il y a donc là preuve évidente que, par l'absorption de l'alcool,
+le corps humain se trouve momentanément doué d'un ressort plus
+énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c'était
+de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de
+tirer parti.
+
+«Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d'abandonner,
+ne fût-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je
+voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur
+le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes
+acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le
+développement, et qu'alors la pensée, appliquée uniquement au sujet
+auquel j'avais voué ma vie, s'élançât plus vive et plus ardente sur la
+route qui m'était tracée. J'avais étudié la vengeance, il me restait à
+la rêver.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la
+France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et
+une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser
+seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir
+m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il
+fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret
+pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne
+savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la
+folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser
+échapper mon secret.
+
+Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma
+chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi
+entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net
+et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en
+touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme
+une fleur qui s'ouvre.
+
+[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment
+avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits,
+possédant les qualités dont suit l'énumération.]
+
+Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils
+chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le
+travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que
+le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la
+dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par
+l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement
+étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt.
+
+J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était
+solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie
+retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais
+personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était
+calme autour de moi.
+
+J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit
+deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la
+période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors
+m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte
+qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau
+juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le
+souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se
+porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route
+du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était
+éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant
+tous les rayons de lumière sur le papier blanc.
+
+Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur
+moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle.
+Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le
+regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les
+palpitations de mon bras. J'étais absolument calme.
+
+Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon
+gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât
+des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut
+vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne
+résistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas
+l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant
+curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait.
+À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il
+y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais
+moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma
+propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en
+quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui
+protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait.
+
+J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus
+blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et
+je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent
+comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais
+ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles
+glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de
+vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits,
+deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.
+
+J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes
+ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix,
+par un dernier effort d'énergie.
+
+--Quelle sera ma vengeance?
+
+Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles
+vagues de sang; c'était un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent;
+il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand
+je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement
+le liquide qui avait un goût de sang...
+
+Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête
+penchée en arrière.
+
+L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires...
+
+--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+L'eau-de-vie! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon
+oreille; et après si longtemps--oh! si longtemps--je ne songe point sans
+terreur à cette nuit d'angoisses sinistres et d'éblouissements lugubres.
+De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau! Des griffes de
+fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que
+je ressentis.
+
+J'avais deviné ce qu'était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas
+que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre
+conscience de mes actes. J'avais vu ces brutes ivres, que l'alcool a
+rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d'eau-de-vie,
+branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite,
+l'oeil fixe et terne.
+
+Je pressentais que je serais ainsi: je me voyais glissant sur la pente
+déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du _delirium
+tremens_.
+
+Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère
+sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l'ébriété, retomber mes
+regards... il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus
+matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j'imaginai.
+
+Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et
+lourd. À ce timbre muni d'un marteau fut adopté un mécanisme
+d'horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se
+soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze; le son
+éclatait, vibrant et fort, puis s'étendait en nappes larges pour
+s'éteindre peu à peu, comme s'efface sur la mer le sillage d'une énorme
+vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours
+prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait:
+Songe à ta vengeance.
+
+Et je saisis le flacon d'eau-de-vie.
+
+J'étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles; je pouvais
+avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il
+fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol... c'était
+dans l'accès même que l'idée de la vengeance-type devait surgir.
+
+Je bus.
+
+Mêmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le
+bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la
+langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête
+était libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre
+lui parvenait clair et régulier.
+
+Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les
+parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes,
+traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et
+malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif
+contractait mon gosier... le monstre eau-de-vie posait sa main de fer
+sur mon être tout entier.
+
+Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je
+regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et
+portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et
+de ma main tremblotante, j'étais obligé de chercher sur la table le
+flacon qui me fuyait... Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne
+plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté?
+
+Non, tout à coup... bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût
+battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas... mais si
+faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'où venait
+ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il
+me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le
+temps se doublait, comme l'espace qui me séparait du son.
+
+Et le _moi_ physique était dans un tel état de fatigue et de
+surexcitation, que l'_âme_ restait sourde, muette, sans pensée, sans
+dessein... Je bus encore.
+
+«Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une
+écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de
+plomb qui l'écrasait, comme les damnés du Dante... je voyais,
+j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin
+qu'à l'état sain, les murs s'étaient reculés. J'entendais plus précipité
+le tintement du timbre; évidemment, ce n'étaient plus deux minutes qui
+s'écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. _Bôm! Bôm! Bôm!_
+Et ce n'était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur
+mon crâne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent
+_en dedans_ mon crâne, qui s'ébranle sous cette double pression...
+
+Je tourne sur moi-même. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis _quelque
+chose_ qui m'échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste,
+mes pieds ne touchent pas la terre... Oh! non, je ne sens pas le sol, je
+ne pèse point sur le parquet... Je marche sur de l'étoupe qui s'enfonce
+sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain
+mouvant... et mes pieds sont trop lourds... je trébuche et je tombe.
+
+Immobilité! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué...
+non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela
+veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens
+ignorés, des tortures inconnues... C'est là ce que je cherche, c'est
+pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie... c'est pour cela que je suis
+effroyablement ivre...
+
+Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai fermé
+les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes
+veines, c'est du feu... du feu! du feu partout! la flamme m'environne,
+elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine... d'immenses vagues de
+flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de
+l'eau-de-vie.
+
+De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le
+timbre, le timbre! _Bôm! Bôm!_ Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du
+milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des
+fourches de fer, des tridents rougis... Comme cela trouerait bien des
+chairs et déchirerait hideusement un corps humain... Puis des roues à
+dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse,
+emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis
+d'énormes _moutons_ de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant
+dans l'air et tombent, se relèvent et retombent... sur quelque chose de
+spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement... il doit y
+avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme!
+
+Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des
+pointes qui déchirent... Je suis au milieu de tout cet arsenal de
+tortionnaire... S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques
+effleurait mon corps... J'ai peur... et je bois pour n'avoir plus peur.
+Et j'entends le glas: Bôm! Bôm!
+
+Ah! que n'est-il là! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se
+croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas
+trop vite... Oui, c'est là la torture, c'est là la mort horrible que je
+n'ai pas entrevue dans mes rêves.
+
+Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique... et de toute ma
+hauteur je tombe sur le parquet.
+
+Nuit horrible! Délire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a été
+muette... J'ai menti tout à l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces
+tortures que je n'aie rêvée...
+
+Et ce n'est point cela qu'il me faut!
+
+L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l'horrible! Si
+fait! Il reste encore une tentative à faire.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+
+C'est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l'horrible, dans
+laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse
+atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les
+horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me
+souvenir de ce que je suis et de ce que _j'aurais pu être_ si _elle_
+m'avait aimé, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aimé? En vérité, la
+question vaut qu'on l'étudie. Elle ne m'a pas aimé, parce que _lui_
+s'était emparé d'elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne
+comprenait pas la richesse, il s'est hâté de mettre entre lui et moi une
+barrière infranchissable... Mais après qu'il l'eût seulement regardée,
+après qu'il eût murmuré à son oreille les premiers mots d'amour, est-ce
+que le vol n'était pas consommé... est-ce que, dès lors, je n'étais pas
+trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est
+s'identifier tellement à lui que l'on ressent en soi-même les
+impressions qu'il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son
+profit. Lorsqu'il la vit pour la première fois, est-ce qu'il n'aurait
+pas dû comprendre qu'il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de
+fidéicommis qui m'appartenait et me devait être restitué...
+
+Il n'a pas fait cela... il m'a volé, volé sciemment, avec préméditation;
+il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait
+sentir mon âme palpiter dans la sienne... il a feint de ne rien voir, de
+ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l'épargnerais! Non, non,
+je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que
+ces tortures viennent de moi...
+
+L'heure est propice. Jamais il n'a été plus heureux, le temps a effacé
+sur son coeur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère
+encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l'amertume de ses
+souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a réussi. Ses
+découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est
+estimé, honoré... Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre
+l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine
+grandit de toute l'étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une
+joie âpre à se répéter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce
+bonheur, tombera tout cet échafaudage d'orgueil.
+
+Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas,
+je ne le pressens pas, je ne le devine pas.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+
+Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie!
+Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies...
+Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non,
+mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche...
+J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées;
+leur accent est plein d'encouragement et de promesses...
+
+Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de
+paillettes d'argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré
+d'un indicible repos.
+
+Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de
+la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont
+ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la
+fleur endolorie.
+
+Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes
+lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge
+froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur
+qui l'attend et les joies qu'elle peut donner... Non, je te reconnais,
+tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes
+les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve
+une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore...
+D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans
+fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées... C'est la
+passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et
+dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que
+va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs
+endormies... Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets
+ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus...
+tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la
+poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces
+des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en
+est jamais souvenu.
+
+Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi
+plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme
+tout entier dans ce baiser d'amour...
+
+Merci! Maintenant la scène change... Tu t'es élancée devant moi, souple
+et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens
+emporté avec toi à travers les espaces immenses... Tantôt nous perçons
+le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans
+les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite... Où
+sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades,
+tressées de filigranes d'or... ce sont des lignes si fines, si fines que
+l'oeil en peut à peine suivre les contours... et les arches d'or
+succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant... De toutes
+parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour
+desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières
+ensoleillées... éclatement de lumière, tourbillon de splendeur... au
+fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité
+stupéfiante... puis ces rayons prennent un corps; incarnations de
+clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent
+en avant leurs bras enguirlandés... des fleurs tombent, fleurs étoilées,
+pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien!... il
+reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant... elles
+jaunissent. Non... ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se
+passe-t-il donc?
+
+Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais
+elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se
+dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains... des mains? non
+pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte
+noirâtre... je touche sa robe... non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la
+fée s'est faite arbre...! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense
+dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le
+ciel... Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur
+agonisante.
+
+Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est
+noir... c'est un corps humain... Ah! je me souviens! le nègre! le nègre!
+Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de
+haine et grince des dents... la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi
+m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?...
+
+Quelqu'un est auprès de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit être lui.
+Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en
+ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui
+m'accompagne... pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras
+sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit:
+
+--Mais s'il n'était pas mort!... si on l'enterrait vivant?
+
+L'arbre ricane plus fort... des bouches s'ouvrent à toutes ses branches
+et répètent deux mots:
+
+--Enterré vivant! enterré vivant!
+
+
+
+
+ XXX
+
+
+C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai
+accordés.
+
+Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me
+regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une
+ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis
+renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule,
+ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles
+recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me
+semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve
+au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit où elle est devenue sa
+femme.
+
+Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens
+vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité,
+je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas
+faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de
+l'homme d'autrefois.
+
+Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux;
+cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double
+développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure
+noire s'est rayée de quelques lignes d'argent... Il est revenu d'un long
+voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en
+plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses
+traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien
+regardé... Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la
+parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.
+
+Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont
+suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle
+ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle
+tu seras précipité... par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi,
+qui te hais!...
+
+Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur
+son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la
+pensée intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'idée
+bouillonne dans mon crâne?
+
+Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'échéance fatale
+approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j'ai tirée
+sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.
+
+
+
+
+ XXXI
+
+
+J'ai trouvé le moyen, reste à préparer l'exécution. J'ai bien raisonné.
+Du reste, l'expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera
+complète, odieuse, effroyable. Oh! je n'ai rien négligé, il souffrira
+autant qu'il m'a fait souffrir... il mourra... mais comme je comprends
+que meure l'ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne
+sera pas un passage brusque de la plénitude de l'existence à l'inanité
+du néant, du jour splendide à la nuit muette.
+
+Il mourra... Mais j'y songe, sa disparition n'étonnera-t-elle pas ses
+amis, tous ceux qui s'intéressent à lui?... j'ai dit sa disparition et
+je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il
+faut que lui-même me serve d'interprète auprès d'eux...
+
+Comment agir? N'oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de
+vie, plein de santé, souriant... _vivant_ pour tout dire, puis tout à
+coup, il sera sous les yeux de tous à l'état de cadavre, immobile,
+insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu'elle
+étonne...
+
+Ah! j'ai trouvé.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+
+Cette nuit-là, Turnpike s'était endormi d'un sommeil profond; nous
+avions beaucoup marché; j'avais mon projet, je voulais qu'il dormît
+bien...
+
+Il est là, dans la chambre attenante à la mienne... Minuit, il y a deux
+heures qu'il n'a pas remué... rien à craindre. J'entr'ouvre sa porte,
+doucement, oh! si doucement, que moi-même je n'entends pas le bruit des
+gonds qui roulent.
+
+Rien!... le silence... J'ai là sous la main les fleurs les plus
+odorantes, aux parfums les plus subtils; je les ai choisies moi-même. Ma
+main ne tremble pas. Je suis calme. Qu'est-ce que cela, auprès de ce que
+je ferai dans trois mois? Jeu d'enfant. Je jette les fleurs sur le tapis
+de sa chambre gerbe par gerbe... tout est bien fermé. J'y ai veillé
+moi-même. Des fleurs, des fleurs encore! Je regarde par la porte
+entr'ouverte l'amas parfumé, qui s'élève, s'élève. Encore, encore. Il y
+en a assez...
+
+Puis je referme la porte, et debout, l'oreille collée au bois, j'écoute.
+Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh! si j'osais
+regarder! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point
+d'observation... Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son
+chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine... je vois le drap se
+soulever sous l'oppression qui gonfle son sein... C'est bien cela, il
+respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau.
+Ses yeux se sont ouverts. Voit-il? Non, ils sont fixes, ils sont mornes.
+Son front est horriblement pâle... des gouttelettes de sueur le
+mouillent et brillent sous la lueur de la lampe...
+
+Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant...
+puis il retombe. Un ronflement sourd s'échappe de sa gorge, quelque
+chose comme un râle.
+
+Oh! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures... Le poison, quel
+enfantillage! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je
+veux que tu meures dans une affreuse torture...
+
+Assez! assez! il ne bouge plus. Oh! si j'avais trop tardé! s'il
+m'échappait! Pensée horrible! J'attire la porte vivement, insoucieux du
+bruit. Il ne m'entend pas! Hors d'ici, fleurs maudites! Ah! cette
+fenêtre! de l'air, de l'air!
+
+Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l'eau. En voici. Je
+suis sauvé! il a tressailli!
+
+Alors, j'ai réussi!
+
+--Qu'y a-t-il? me demande-t-il d'une voix faible. Je ne sais ce que
+j'éprouve...
+
+--Mon ami, lui dis-je (oh! comme ma voix doit sonner sympathiquement à
+son oreille), votre teint est livide. Qu'avez-vous? que ressentez-vous?
+
+Il se dresse, me regarde:
+
+--Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées... Ce sont tous les
+symptômes de la congestion...
+
+Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d'un coup de sang,
+qu'il était absolument rétabli...
+
+Il a le cou si court, disaient les niais.
+
+Et moi je murmurais:
+
+--Je puis le tuer, maintenant.
+
+
+
+
+ XXXIII
+
+
+--Écoutez, me dit Turnpike, l'accident du mois dernier m'a causé
+quelques inquiétudes, non pour moi... car je ne crains pas la mort!...
+Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître
+brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.
+
+«--Que veux-tu dire?
+
+«--Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est
+considérable, tu le sais, retournerait à l'État... Je n'ai pas
+d'héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas
+vécu seul, si mon existence ne s'est pas écoulée dans l'isolement, après
+le malheur terrible qui m'a frappé, c'est que j'avais auprès de moi un
+ami sûr, sincère, au dévouement infatigable... Cet ami, c'est toi.
+
+«--Ne mérites-tu pas d'être aimé! Et les douleurs qui t'ont accablé
+t'ont rendu à mes yeux encore plus digne d'affection.
+
+«--Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de délicatesse...
+Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets
+parfaitement que l'indisposition à laquelle je faisais allusion tout à
+l'heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme
+vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc résolu
+de faire mon testament.
+
+«--Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien
+songer à la mort?
+
+«--Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu'elle songeât à moi,
+reprit-il en souriant. Ma résolution est d'ailleurs irrévocable et, pour
+te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d'affaires et
+que j'ai déposé entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et
+unique héritier...? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout
+sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée...
+Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te
+souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés
+sur cette terre...
+
+«Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à
+moi? Était-il sûr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je
+bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de
+mon amitié?...
+
+«Il persista. Je n'en avais jamais douté. Ainsi l'homme qui allait
+mourir par moi avait jusqu'à la dernière minute une profonde confiance
+en moi seul... et j'étais heureux d'avance en songeant à ce que serait
+le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes
+et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin!
+
+«Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j'ai ressentie dans ces
+mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent
+aujourd'hui si insignifiantes...
+
+
+
+
+ XXXIV
+
+
+Est-ce que j'hésiterais au moment suprême? Mes nerfs seraient-ils moins
+forts que ma volonté? Non, cela n'est pas possible! Et cependant, si,
+pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là
+sous ma main...; que j'ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins
+d'eau, et le problème est résolu. Peu d'eau, et il meurt... il tombe
+foudroyé. Beaucoup d'eau... et je le tiens sous ma main de tortionnaire,
+il est à moi âme et corps... nul ne peut me l'arracher...
+
+«J'ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prières la nuit qui
+précède l'exécution... Je ne prie pas, moi, mais j'érige un autel sur
+lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans
+cette contemplation j'abîme toutes les facultés de mon âme...
+
+«Allons!
+
+
+
+
+ XXXV
+
+
+C'est fait... la maison est pleine de cris, de gémissements et de
+sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike.
+Âmes basses et serviles qui n'ont jamais eu la force de haïr le
+maître... sous ce prétexte qu'il était bon... À chaque minute tinte la
+cloche de la grille... Green-House est encombré de visiteurs... Chose
+bizarre! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu'ils
+ressentent est bien réelle...
+
+«--Un caractère si élevé! dit l'un.
+
+«--Une si grande intelligence! répond l'autre.
+
+--Et qui a rendu tant de services à la science...
+
+«--Mais de quoi est-il mort... si subitement?
+
+«--Une congestion cérébrale, évidemment...
+
+«--En effet, il y a trois mois déjà...
+
+«Oui, il travaillait trop... la lame a usé le fourreau. C'est une grande
+perte.
+
+«Moi, je me suis assis au pied du lit où il est étendu. Son visage est
+découvert, je le regarde... la mort a donné à ses traits la rigidité
+marmoréenne. La mort!... ce mot m'effraie. Est-ce que?... non, je suis
+certain de ce que j'ai fait, je n'ai rien à craindre... et, pensant
+cela, je couve des yeux ce corps qui m'appartient, ce corps dans lequel
+ils croient qu'il n'y a plus d'âme... car seul je sais...
+
+«Je suis seul en ce moment... voyons ses bras... ils ont la raideur
+tétanique du cadavre... j'applique mon oreille sur sa poitrine. Oh! ce
+coeur est bien immobile, pas le moindre tressautement...
+
+«On frappe. «Entrez!» C'est le médecin. Je le reconnais, il est
+expéditif, c'est déjà lui qui a constaté le décès de celle... À cette
+seule pensée, tout mon sang se porte à mon coeur, et je regarde le
+cadavre... le cadavre de l'assassin. Car c'est lui qui l'a tuée, comme
+il m'avait tué moi-même...
+
+«--Docteur, dis-je au médecin, un triste soin vous amène encore dans
+cette demeure.
+
+«--Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup
+d'oeil distrait.
+
+«--La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami...
+
+«Le médecin prend un air entendu:
+
+«--Monsieur, l'afflux de sang dans un organe, sain d'ailleurs, provient
+d'un trouble permanent ou momentané dans le centre d'impulsion
+circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la
+rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus
+souvent ce phénomène... Ici (et il se baisse sur le cadavre) la
+congestion de sang a eu lieu dans l'encéphale. C'est ce que nous
+appelons apoplexie... Chez le sujet le tempérament était sanguin,
+pléthorique; la tête était volumineuse, le col ouvert...
+
+«Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans
+paraître y prendre garde, de la même voix monotone:
+
+«--L'excès des travaux intellectuels est aussi une cause déterminante de
+l'apoplexie sanguine... Quoiqu'elle soit ordinairement soudaine, la
+maladie est souvent annoncée par des maux de tête, des éblouissements...
+
+«Je lui glisse dans la main les vingt pièces d'or; il prend un morceau
+de papier, l'enflamme au feu d'une allumette, le fait négligemment
+passer sous les narines du cadavre.
+
+«--Hélas! lui dis-je, il n'y a aucun espoir?
+
+«Il me regarda d'un air étonné:
+
+«--Hélas! cher monsieur, aucun. La mort remonte déjà à plus de douze
+heures...
+
+«--En effet!
+
+«Et je le reconduis jusqu'à la porte. Je lui serre la main. De par la
+science Turnpike est mort.
+
+
+
+
+ XXXVI
+
+
+«L'heure fatale a sonné. On a couché le cadavre dans sa bière, une bière
+luxueuse, en vérité, et d'un travail admirable. Sa tête repose sur un
+coussin de satin noir. Turnpike paraît dormir.
+
+«Belle tête, dit un des hommes.
+
+«Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l'adaptent au
+corps du cercueil.
+
+«Ils se retirent en disant: Dans une heure.
+
+«Ils sont partis. J'écoute à la porte si leurs pas s'éloignent. Puis je
+m'élance vers un petit meuble, j'ouvre un tiroir, je saisis un
+tourne-vis, et rapidement je donne deux tours... le couvercle est soulevé
+d'un millimètre... Oh! d'un millimètre à peine. C'est assez... l'air
+circulera.
+
+«Une heure après, dans la chapelle du parc, où se trouve un caveau
+souterrain, le cercueil est placé auprès de celui qui renferme les
+restes de la femme _qu'il a aimée_.
+
+«Les nombreux amis s'éloignent, après m'avoir serré la main en
+m'adressant d'excellentes paroles de consolation...
+
+«Je suis seul... enfin! Je suis maître, je me sens grandir... toutes les
+forces vitales se doublent en moi... Je vais me venger!
+
+
+
+
+ XXXVII
+
+
+«Il y a six heures que le _cadavre_... a été renfermé dans le caveau...
+six heures! La crise a commencé il y a justement trente-deux heures...
+Comme j'ai bien calculé! Il y a cette nuit même dix ans que je pleurais
+et me rongeais les poings. Au jour de l'échéance, je suis venu... et je
+vais être payé... je tiens mon débiteur et je serai créancier
+impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grâce d'une obole.
+
+«Trente-deux heures. J'ai encore huit heures devant moi. La nuit est
+venue, je me promène dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques
+sont congédiés... je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre
+tête-à-tête.
+
+«Je rôde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est là, dans sa
+mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie
+est lente! Que je voudrais abréger ces instants, si longs au gré de mon
+impatience!...
+
+«J'ai la clé. Oui. Mes outils sont là en un paquet bien ficelé. Je n'ai
+rien oublié. Combien de temps cela durera-t-il? Je ne sais pas. Mais peu
+m'importe. J'ai amassé dix années de force pour ce moment suprême...
+
+«Et si cela n'était pas! Si cette heure que j'appelle de toutes les voix
+de ma haine ne m'apportait point ce que j'attends d'elle! Si ma science
+du mal m'avait trompé! Si le poison... Oh! non! ce n'est point possible!
+Je n'y veux point songer...
+
+«En vérité, je deviendrais fou, et me briserais la tête sur les
+dalles...
+
+
+
+
+ XXXVIII
+
+
+«Minuit... oui, douze! Je ne me suis pas trompé. Vite, plus vite... à
+mon poste.
+
+«Me voici l'oreille collée à la porte de la chapelle, à demi courbé. Oh!
+comme j'écoute! Comme j'aspire à ce premier son qui doit vibrer dans mon
+âme comme le premier signal de la vengeance!...
+
+«Rien!... rien encore; le vent dans les arbres. La lune s'est dégagée
+des nuages, et des ombres noires m'environnent, tranchant avec netteté
+sur la lumière pâle et blanche...
+
+
+
+
+ XXXIX
+
+
+«Chut! oh! taisez-vous, murmures de la nuit! taisez-vous, bruissement
+des ténèbres...
+
+«Écoutez... _Ha!_... non, cet _Ha!_ n'est pas un cri ordinaire... non,
+ce n'est pas la voix de la nuit... c'est sa voix... à lui... à lui! Cri
+long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamné au fond
+de l'_in pace_... cri lugubre à toute autre oreille que la mienne, cri
+joyeux pour moi...
+
+«J'ai bien entendu... Voilà la troisième fois qu'il crie!
+
+«Oh! je le savais bien, lorsque je lui ai inoculé le poison! Je savais
+bien qu'il se réveillerait, mais trop tard, lorsque la science l'aurait
+frappé de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleuré sur lui,
+lorsque tous se seraient éloignés, lorsqu'il m'appartiendrait tout
+entier et à moi seul.
+
+«Ah! tu espérais _être mort!_ Tu croyais que tout était fini pour
+toi!... Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterré!...
+comprends-tu?... tu es enterré vivant... seul, je le sais, je suis là
+pour achever l'oeuvre. En ce moment tu t'éveilles. L'engourdissement
+serre encore ton cerveau; tu n'as pas encore compris, mais tu sens une
+lourdeur insupportable peser sur tout ton être... c'est la lourdeur du
+linceul serré autour de toi. Tu as voulu l'écarter de tes bras, dans un
+mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtées à quelque chose... ce
+quelque chose, c'est le cercueil...
+
+«Tes yeux n'ont rencontré que l'obscurité, tu as levé la tête, et ton
+front s'est heurté au couvercle de la bière... c'est alors que tu as
+crié: Ha!
+
+«Ce _Ha!_ c'est la révélation, c'est la lumière qui se fait, c'est le
+frissonnement horrible dans tout ton être... c'est cette pensée qui te
+cingle le cerveau comme un coup de fouet...
+
+«Enterré vivant!
+
+«... Et c'est le début de mon oeuvre sinistre.
+
+
+
+
+ XL
+
+
+«Premier mouvement: La terreur, terreur effroyable, immense... être
+enterré vivant. Au réveil, comprendre cela et se dire: Je suis perdu: je
+vais périr lentement, misérablement, dans des tortures indicibles,
+paralysé, étouffé... la faim va crisper mes entrailles... Se souvenir
+que des êtres, précipitamment inhumés, se sont rongé les bras, et frémir
+tout entier à cette hideuse pensée...
+
+«Deuxième mouvement: La résistance folle, irraisonnée... la protestation
+contre cette hideuse erreur... protestation de la pensée, protestation
+de la chair... se débattre instinctivement, sans raisonner, chercher à
+arracher le suaire, à briser le cercueil... Folie, impuissance.
+
+«Troisième mouvement: La prostration. Inutile de résister. La tombe ne
+rend pas sa proie... Ne pouvoir remuer... se sentir emprisonné,
+incapable d'un effort violent... Alors retomber sur soi-même et se dire:
+C'est la fin! attendons!
+
+«Quatrième période: L'espoir: Si je criais! La voix n'est pas
+prisonnière... elle peut porter au dehors... au loin. Dans le parc, le
+hasard peut amener quelqu'un... sinon tout de suite, dans une heure,
+dans six heures... demain!
+
+«Et l'enterré crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle étouffe
+son intensité: c'est une ululation longue, lugubre...
+
+«Sois tranquille! ta voix a été entendue... mais par nul autre que par
+moi!... Je mets la clef dans la serrure... c'est une vieille porte de
+fonte exposée à la pluie, à l'humidité... la serrure est rouillée et
+rouillés sont les gonds... Je tourne la clef bien lentement... je tiens
+à ce que le fer grince. C'est la première réponse à son appel... puis je
+pousse la porte... lentement, toujours. Les gonds crient avec un
+hurlement aigu.
+
+«Lui s'est tu. Il n'a pas cru d'abord que ce fût un _vrai_ son parvenant
+à son oreille... si tôt et si vite... au premier appel. Mais si! c'est
+bien réel. C'est bien le bruit de la clef... c'est bien la porte qui
+tourne.
+
+«Le mort n'ose pas crier encore... il retient son souffle! Puis
+involontairement, quand il s'est bien persuadé que le bruit n'était pas
+une illusion, un nouveau _Ha!_ s'échappe de sa poitrine...
+
+«Oh! comme le son s'est modifié! C'est un mot articulé... Il a dit: À
+moi! au secours!
+
+«Je n'ai rien répondu... je l'écoute. Et dans cette voix j'étudie les
+modulations de sa pensée... je me suis arrêté tout à coup... j'ai
+abandonné la porte. Aucun bruit! Lui crie plus fort: À moi! à moi!
+
+«Même silence. J'ai produit l'effet désiré. De ce premier espoir, il va
+retomber dans les profondeurs du désespoir muet... et, tranquille, je
+tire la porte à moi, je mets la clef dans ma poche... et je me donne une
+heure pour faire le tour du parc.
+
+«Dans une heure, je reviendrai!
+
+
+
+
+ XLI
+
+
+«L'heure est écoulée... j'approche du mausolée sur la pointe des
+pieds... si légèrement que le sable même ne craque pas. Je me penche en
+avant. Que _fait-il_ maintenant? Que pense-t-il?... Pas un bruit, pas un
+souffle. S'il s'était échappé? Non, la porte est bien close, la serrure
+intacte. Il est là! Mais s'il était mort! Si l'horrible réalité l'avait
+tout à coup écrasé comme un poids trop lourd!...
+
+«Je ne puis rester dans cette perplexité... De la clef, je frappe sur la
+porte, qui rend un son éclatant... trois fois, pour qu'il soit bien
+prouvé que ce heurt n'est pas l'effet du hasard. Puis j'écoute...
+Évidemment il a dû tressaillir...
+
+«Trois fois encore! Ah! il a entendu! Il a crié d'une voix forte, comme
+si dans cet appel il avait concentré tout ce qui lui reste de vitalité
+et d'énergie... Il est vivant bien vivant, toujours.
+
+«Je rouvre la porte qui grince; mais, cette fois, je ne m'arrête pas.
+J'entre résolument et d'un pas sonore dans la chapelle...
+
+
+
+
+ XLII
+
+
+«Évidemment, dans l'horrible situation où il se trouve, nul bruit ne
+peut être plus suave à l'oreille que celui d'un pas humain... Aussi, ne
+serai-je pas si cruel que de le priver immédiatement de cette
+jouissance.
+
+«La bière est là, devant moi, au milieu du caveau... Un espace libre
+règne alentour... et je marche, je marche, frappant du talon la dalle
+qui résonne. Je me suis ordonné de faire douze tours, je les ferai, mais
+sans précipitation. Je veux qu'il compte les pas, un à un. Comme cela
+doit lui paraître étrange! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va
+pas vers lui, et qui cependant retentit bien réellement... qui provient
+certainement du fait d'un être vivant; ce pas qui tourne, tourne
+toujours égal. Ne s'arrêtera-t-il jamais? L'homme peut-il ne pas avoir
+vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris? Ce n'est pas
+possible... Toutes ces pensées doivent bouillonner dans son cerveau,
+oppressé par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie.
+Mais, dans cette explosion atroce du désespoir, le cri est rauque...
+comme le râle d'un catarrheux.
+
+«Je marche encore... cette monotonie doit être sinistre.
+
+«Ah! il s'impatiente. Voilà que ses cris deviennent plus précipités. Il
+veut être fixé, cette incertitude est plus terrible que la réalité...
+Pas si vite! Je m'arrête brusquement en retenant mon souffle, je
+m'assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je
+l'entends qui se tord dans sa boîte sépulcrale, il cherche à se
+raccrocher à ce dernier espoir... il a entendu quelqu'un. Il n'a pas
+entendu la porte se refermer. Donc, le _sauveur_ est proche.
+
+«Moi, je comprends cette torture... et je ne bouge point.
+
+
+
+
+ XLIII
+
+
+«Il me vient d'horribles imaginations... Quelle force me donnent ces dix
+années d'attente! Tandis qu'il est là, dans cette boîte carrée, tandis
+que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là
+et je songe aux _niches_ que je puis lui jouer... je joue avec cette
+effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle? Combien de temps
+résistera-t-il à cette torture?... Quoi qu'il en soit, je ne ferai rien
+pour hâter le dénouement...
+
+«Alternative terrible d'espoir et de désespérance. À chacun de mes
+mouvements, toutes les fois qu'un bruit frappe son oreille, il suppose
+que le salut est proche... et j'emploie le même moyen _qui ne s'use
+point_. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre... Un
+moment j'ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me
+suis muni. Là il ne peut plus douter; évidemment la bière va s'ouvrir,
+c'est la liberté... c'est la vie!
+
+«En effet, il doit le croire. J'ai mis le tourne-vis dans les vis qui
+retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le
+couvercle se soulève et s'abaisse comme la poitrine d'un homme qui
+respire... Tantôt par l'_entr'ouverture_, sa voix me parvient claire et
+nette... puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une
+mâchoire qui se ferme, et je n'entends plus qu'un murmure étouffé; ou
+bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort... il
+s'arcboute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse
+avec ses mains la planche qui suit _un peu_ l'impulsion. Mais l'effort
+est vain... le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du
+chêne... et voilà qu'il passe dans la fissure ses doigts crispés et
+enveloppés du suaire blanc...
+
+«En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli,
+creusé, convulsé... Oui, sa souffrance est horrible!
+
+«Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée...
+le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir,
+le cercueil va s'ouvrir... Non, j'ai mesuré mon effort... et le bois est
+solide.
+
+«Souffre, souffre, misérable! Qu'as-tu dit? «J'ai faim!» Ah! le monstre
+torture tes entrailles maintenant... Il devient fou. Les dents grincent,
+sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui
+voudraient être des mots...
+
+«Allons! il faut en finir.
+
+«--Turnpike, dis-je à haute voix.
+
+«Il se tait. Il croit avoir mal entendu.
+
+«--Turnpike?
+
+«Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d'un ami...
+
+«--Sauvé! sauvé! Vite, vite, mon bon Simpson... ouvre, ouvre cette boîte
+infâme... J'étouffe, je meurs... Oh! si tu n'étais pas venu? Hâte-toi,
+hâte-toi donc!
+
+«--Pauvre ami! Comment! tu es enterré vivant! Ah! l'horrible chose!
+
+«--Ne parle pas... mais fais vite! Déjà la mort... une mort
+effrayante... me saisit à la gorge!... Il doit y avoir des instruments,
+là, sur les dalles, à côté de toi! Vite... vite!
+
+«--Des instruments! mais je n'en vois pas! je ne puis ouvrir la bière!
+
+«--Tu ne peux pas... Oh! ce n'est pas possible! Cherche, là, à tes
+pieds!
+
+«--Oui, oui, tu as raison... Voici le tourne-vis.
+
+«--Vite! vite!... Mais tu ne te hâtes pas... Voyons, je t'ai laissé
+toute ma fortune... Si tu te hâtes, je t'en donne la moitié... de mon
+vivant!
+
+«--Ah! ah! excellent ami!
+
+«À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s'empare de moi; je
+m'élance sur la bière, je m'y accroupis... Je place l'instrument dans
+les pas de vis, et je commence à serrer... mais lentement, bien
+lentement...
+
+«Il s'en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille.
+
+«--Tu te trompes! Pas dans ce sens-là! Tu fermes... je suffoque.
+
+«Le couvercle s'abaisse lentement et je m'écrie:
+
+«--Et tu vas mourir! comprends-tu? mourir... tué par moi, torturé,
+puni... Ah! tu m'as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur...
+et tu comptes sur ma pitié... En vérité, c'est à n'y pas croire!
+
+«Il pousse un dernier râle... le dernier que j'entendrai. Les vis se
+serrent... les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j'entends
+encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la
+suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe
+mes genoux et dont je ris... sur ma parole...
+
+«Puis plus rien... un frissonnement... et l'immobilité...
+
+«Je me relève... c'est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la
+porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent... Je suis vengé!
+
+.....................................................................
+
+«Il y a vingt ans de cela. Je meurs content... J'ai gardé ce souvenir de
+vengeance comme l'avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes
+héritiers.
+
+ «_Ainsi finit le testament d'Arthur Simpson_.»
+
+
+
+
+ XLIV
+
+
+Les héritiers sont pâles, atterrés.
+
+Georgy Simpson n'entend plus, ses bras pendent le long de son corps.
+Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux fermés; il est
+insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d'un air
+hébété. Steney soutient miss Stroke qui s'est évanouie...
+
+--Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hériter de l'homme
+que l'on a assassiné, Arthur Simpson n'étant pas l'héritier légal de
+Turnpike, la fortune de ce dernier revient à ses héritiers naturels, ou,
+à leur défaut, à l'État.
+
+Les héritiers entendent cela, c'est le dernier coup. Pris de vertige,
+ils se précipitent vers la porte et roulent à travers l'escalier, se
+heurtant et se bousculant... Tiresome pousse Georgy qui entraîne miss
+Stroke revenue à elle. Steney bouscule Smithlake qui trébuche...
+
+Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux
+autorités compétentes...
+
+FIN DU TESTAMENT
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LA CHAMBRE D'HÔTEL
+LA PEUR
+LE TESTAMENT.
+
+
+ FIN DU TOME DEUXIÈME DES HISTOIRES INCROYABLES
+
+
+
+
+
+ COLLECTION
+ LECTURES POUR TOUS
+ AVENTURES ET VOYAGES
+
+ Liste des volumes composant cette Collection
+
+
+1. _Terres de glace et terres de feu_, par J. LERMINA, 3 vol.
+
+2. _La Reine des lacs_, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la
+première fois par E. MOUREAUX, 2 vol.
+
+3. _Le Mousse de l'amiral Courbet_, récit dramatique, désopilant et
+pourtant véridique, 2 vol.
+
+4. _La Fille du régisseur_, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER, 2
+vol.
+
+5. _Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amérique du Sud_, par
+FÉLIX ROCROY, 1 vol.
+
+6. _La Bataille de Strasbourg_, par J. LERMINA, 2 vol.
+
+7. _Au pays des dollars_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
+
+8. _La Prise de Londres au XXe siècle_, par P. FERRÉOL, 2 vol.
+
+9. _Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride_, par J. LERMINA,
+2 vol.
+
+10. _Autour du lac Tchad_, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol.
+
+11. _Belle Sauvage_, par Ch. SIMOND, 2 vol.
+
+12. _Histoires incroyables_, par J. LERMINA, 2 vol.
+
+13. _Les Drames de Constantinople_, par VOGHI AGHA, 2 vol.
+
+14. _Au delà de l'Atlantique_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
+
+15. _Charletto_, par G.-V. LENNEP, 1 vol.
+
+16. _Un héros de seize ans_, par Ch. SIMOND, 3 vol.
+
+17. _L'Oncle Cabassol_, par L. HUARD, 4 vol.
+
+18. _Comment nous avons pris le Dahomey_, par un MARSEILLAIS, 1 vol.
+
+19. _Le Secret de l'alchimiste_, par Ch. SIMOND, 2 vol.
+
+20. _Tout seul_, par E. CADOL, 2 vol.
+
+21. _Les Aventures de Bonaventure Marjolin_, par E. FORCADE et L.
+GARDETTE, 1 vol.
+
+22. _L'Ile de Corail_, par PIERRE DURANDAL, 1 vol.
+
+
+CHAQUE VOLUME BROCHÉ: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC
+
+
+_______________________________________
+Imprimerie de Poissy.--S. Lejay et Cie.
+
+
+
+
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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